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Description phénoménologique des dégradations

dans les matériaux composites stratifiés

D. Violeau
violeau@lmt.ens-cachan.fr

1 - Introduction
Les matériaux composites sont très utilisés dans le monde industriel et trouvent des
applications aussi bien dans le domaine du transport (aéronautique, aérospatial, maritime,
ferroviaire...) que dans le domaine des loisirs et du sport car ils permettent d’atteindre des
performances que les matériaux classiques ne peuvent fournir. Dans l'industrie aéronautique, qui est
le domaine de prédilection des stratifiés, les composites sont apparus dans les années 80 sur les
structures secondaires des avions telles que la gouverne de direction, l'empennage,.... L'A380
d'Airbus comporte aujourd'hui près de 25% en masse de matériaux composites dans des structures
secondaires mais aussi vitales telles que le caisson central de voilure (Figure 1).

Figure 1 : Répartition des composites stratifiés dans l'A380 (d'après Airbus)

La réduction des coûts de développement reste une des préoccupations principales des
industriels. La conception et la réalisation d'une structure en composites nécessitent actuellement de
nombreux (et coûteux) essais allant jusqu'à la rupture de plusieurs avions complets. Les ingénieurs
travaillent donc beaucoup pour remplacer les essais réels par des essais en simulation numérique,
démarche appelée Virtual Testing. Le Virtual Testing permet de limiter les coûts liés aux essais,
mais il s'accompagne nécessairement de travaux de recherches afin de développer des modèles de
simulation dans lesquels les organismes de certification pourront avoir réellement confiance.
Pour proposer des simulations satisfaisantes, il est indispensable de connaître parfaitement le
matériau constitutif des structures étudiées. Cet article fait donc le point sur les dégradations qui
apparaissent aussi bien à l’échelle microscopique qu’à l’échelle macroscopique (échelle de la
structure) dans les composites stratifiés.
2 – Les matériaux composites stratifiés
Les matériaux composites sont obtenus en assemblant différents constituants élémentaires
ayant des comportements macroscopiques différents. Le choix de ces constituants permet
d'améliorer les performances du matériau final, de manière à répondre à un besoin spécifique
(légèreté, résistance aux efforts, bonne tenue à la fatigue…).

Les composites sont constitués la plupart du temps de fibres et d'une matrice (très souvent
une résine ou colle). Les fibres (généralement du carbone ou du verre) sont plus raides et plus
résistantes que la matrice et permettent de reprendre les efforts appliqués à la structure. On
s’intéresse ici uniquement aux composites à fibres longues ou continues, c'est à dire des fibres pour
lesquelles le rapport longueur sur diamètre est très élevé. La matrice est réalisée la plupart du temps
en polymère de type résine époxy ou polyester (ce sera le cas des composites traités dans cet article)
mais aussi en métal, en céramique ou en carbone. Elle permet non seulement de maintenir les fibres
mais aussi de distribuer et transférer les efforts entre les fibres. Le choix de la matrice dépend du
domaine d'application auquel est destiné le composite (résistance aux températures élevées,
résistance à la corrosion, coût de revient...).

Un stratifié est composé d'un empilement de plis dits unidirectionnels (un schéma descriptif
de la composition d'un stratifié est proposé Figure 2). Chaque pli est obtenu par arrangement de
fibres et d'une résine (appelée matrice) répartissant les contraintes entre les fibres. L'orientation des
fibres définit l'inclinaison du pli par rapport à un axe donné (0°, 45°, 90°…). L'un des avantages des
stratifiés est la possibilité d'orienter les fibres selon des directions adaptées aux efforts imposés à la
structure. La conception d'une structure stratifiée passe donc par le choix des matériaux, des
orientations des fibres et de l'agencement des plis (séquence d'empilement de plis d'inclinaison
donnée).

Figure 2 : Composite stratifié à fibres longues


Le stratifié est la superposition de plis unidirectionnels orientés selon différentes directions

3 – Morphologie des dégradations dans les composites stratifiés


Les modes de rupture des stratifiés à fibres longues sont aujourd'hui clairement identifiés.
Différents facteurs influencent le développement et l'ordre d'apparition des dégradations : la
séquence d'empilement, le processus de fabrication, la nature de la matrice et des interfaces,
l'environnement...

Une distinction naturelle est faite selon l'échelle spatiale à laquelle on considère un
mécanisme de dégradation. Six mécanismes élémentaires peuvent ainsi être répertoriés.
3.1 - Dégradations à l’échelle microscopique (échelle des constituants élémentaires fibres –
matrice)

 Décohésions fibres-matrice et microvides


Au niveau microscopique élémentaire, des décohésions apparaissent à la jonction entre les
constituants (Figure 3). Des microvides ou des microfissures dans la matrice peuvent également se
développer dans certaines conditions de chargement notamment dans les zones pauvres en matrice.

Figure 3 : Décohésions fibres-matrice : coupe perpendiculaire à l’axe des fibres [source Gamstedt
et Sjogren 99]-

Ces dégradations sont initiées par des défauts au sein de chaque pli. La répartition des fibres
est très souvent aléatoire compte tenu des processus de fabrication. Cette dispersion de fibres crée
des zones de concentrations de contraintes qui initient les décohésions fibres-matrice ou les
microfissures au sein de la matrice. De plus, l'interface (zone intermédiaire) entre les fibres et la
matrice est souvent imparfaite (mauvaise adhésion par exemple) et est très souvent à l'origine de ces
décohésions. Ces mécanismes sont désignés sous le terme technique d'endommagement diffus.

 Microfissures à l'interface entre deux plis


La zone située entre deux plis, qualifiée de zone interlaminaire, est souvent riche en matrice.
Les contraintes dans cette zone peuvent initier des microfissures ou microvides dans la matrice. On
parle alors de délaminage diffus (Figure 4).

Figure 4 : Délaminage diffus [source Lafarie-Frénot et Lagattu 2000]

A l'échelle du pli, les mécanismes décrits ci-dessus apparaissent comme des phénomènes
quasi continus. Très souvent non pris en compte dans certaines modélisations, ces mécanismes sont
pourtant d'une grande importance lorsque le stratifié est chargé en cisaillement où ce sont alors les
phénomènes qui apparaissent en premier.

 Rupture de fibres
Compte tenu de l'orthotropie macroscopique du stratifié, les fibres sont chargées
différemment dans chaque pli. Même si leur charge à rupture est élevée, certaines fibres sollicitées
en traction peuvent rompre de manière brutale. Les ruptures de fibres entraînent en général la ruine
du stratifié.

3.2 - Dégradations à l’échelle du pli

 Fissures traversant les plis ou microfissuration


Lors d'essais de traction, les décohésions fibres-matrice se rejoignent pour former des
fissures traversant toute l'épaisseur d'un pli. Ces fissures se propagent ensuite le long des fibres. Les
premiers plis affectés par ce mécanisme sont les plis à 90° c'est à dire ceux dont les fibres sont
perpendiculaires par rapport à la direction de chargement. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'on
parle aussi de fissuration transverse (Figure 5). Sous chargement de traction, les fissures sont très
souvent perpendiculaires par rapport aux plis.

Figure 5 : Coupe d'un stratifié [0/904] s : fissure transverse perpendiculaire par rapport aux plis
[source Lubineau 2001]
Lorsque le chargement croît, le nombre de microfissures augmente et se traduit
macroscopiquement par une diminution de la rigidité longitudinale du stratifié (dans la direction du
chargement). La formation de microfissures aboutit fréquemment à un motif quasi périodique,
essentiellement dû au caractère aléatoire de la dégradation. Pour une certaine valeur du chargement,
les microfissures ne peuvent plus se développer, on atteint un régime de saturation. C'est le
mécanisme décrit ci-dessous qui se développe.
 Fissure à l'interface entre deux plis
Les microfissures sont stoppées par les plis adjacents au pli fissuré. Au niveau de la pointe
de fissure, la singularité des contraintes (contraintes infinies) entraîne le développement de fissures
qui se propagent entre deux plis adjacents à partir de la pointe de fissure transverse. On appelle ce
phénomène le délaminage local (Figure 9).

Figure 9 : Coupe d'un stratifié au niveau de la zone interlaminaire : délaminage local en pointe de
fissure transverse
Le délaminage local est principalement initié au niveau des bords pour lesquels les contraintes sont
plus élevées et ont un effet tridimensionnel (tendance à écarter les fissures).

 Délaminage macroscopique
Le délaminage local est suivi rapidement par un délaminage macroscopique (séparation des plis
visible à l'échelle de la structure) conduisant très souvent à la ruine de l'empilement. Ce délaminage
macroscopique est aussi initié par l'existence de défauts (mauvaise adhérence entre les plis, résidus
de film protecteur des plis oubliés lors de l'assemblage...).

4 – Prise en compte des dégradations


L’identification des modes de dégradations et leur classification permet de proposer des
modèles qui reproduisent ces défauts. Dans le cadre de la simulation des composites stratifiés à
fibres longues, utilisés en aéronautique, le Virtual Testing repose actuellement sur deux modèles
(modèles micromécaniques [1,2] et mésomodélisation [3,4]) censés représenter tous les
phénomènes de dégradations observables. Chaque modèle possède ses propres atouts. La
micromécanique permet d'analyser clairement les dégradations alors que la mésomodélisation rend
accessible un calcul sur une structure complète. Depuis plusieurs années, une avancée notable a été
réalisée en introduisant un pont entre micromécanique et mésomécanique [5]. L'idée de base est que
l’on peut relier les variables continues du mésomodèle aux caractéristiques micro (densité de
fissuration, aire délaminée...). Ce pont micro-méso est valide sous certaines conditions de
chargement (sollicitations planes ou chargements mixtes hors-plans). Il permet non seulement
d'obtenir une meilleure représentation des dégradations mais aussi d'améliorer le mésomodèle en
montrant par exemple la nécessité de coupler les comportements de l'interface et des plis adjacents.
Aujourd'hui une autre voie de recherche [6] est de calculer directement les dégradations
microscopiques en utilisant une modélisation et des stratégies de calcul ad hoc, étant donné que la
puissance des calculateurs a fortement augmenté. Ce type de démarche, limitée à des zones
particulières de structure, permet de prendre en compte facilement l'effet de l'environnement, de la
fatigue ... et tend à s'étendre à d'autres matériaux (composites à matrice céramique) pour lesquels les
mécanismes sont beaucoup plus complexes.

5 - Bibliographie
[1] - J.A. Nairn : Matrix microcracking in composites. In Taljera-Manson, editor : Polymer Matrix
Composites, Comprehensive Composite Materials, pages 403–432. Elsevier, 2000.
[2] - J.M. Berthelot : Transverse cracking and delamination in cross-ply glass-fiber and carbon-fiber
reinforced plastic laminates : Static and fatigue loading. Journal of Applied Mechanics Review,
56(1):111–147, 2003.
[3] - P. Ladevèze, E. LeDantec : Damage modeling of the elementary ply for laminated composites.
Composite Science and Technology, 43(3):257–267, 1992.
[4] - O. Allix, P. Ladevèze : Interlaminar interface modelling for the prediction of laminate
delamination. Composite Structures, 22:235–242, 1992.
[5] - P. Ladevèze, G. Lubineau : On a damage mesomodel for laminates : micromeso relationships,
possibilities and limits. Composite Science and Technology, 61 (15):2149–2158, 2001.
[6] - P. Ladevèze, G. Lubineau, D. Violeau : A computational damage micromodel of laminated
composites. International Journal of Fracture, 137(1-4):139–150, 2006