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HOMMAGE

Il ne tournait plus depuis 796 7 et on l'avait un peu oublié. Mais pas ses films, chefs-d'œuvre d'humour
et d'élégance. Frank Capra, l'immigré sicilien amoureux fou de son pays d'adoption vient de s'éteindre.
resque oublié, toujours célèbre : sont électriques, tempérés pourtant par leur enfant, une maladie qui le tient six mois

P
curieux destin. En fait, la vie de réciproque admiration. « Frank, mon entre la vie et la mort. Il émerge, rénové, de
Frank Capra, décédé dans son salauct tu changerais de la merële en confi- ces épreuves. «Un Capra humble», iro-
sommeil, le 3 septembre, à l'âge ture de rose», gueulera souvent Harry nise l'un de ses àmis.
de 94 ans, ressemble à un film de Cohn à Capra en guise de compliment «Je n'avais aucune idée de ce que
Frank Capra. Probablement par- suprême. . m'apporteraient les quarante années à
ce que ses films ont toujours ressemblé à la Après les triomphes de Grande dame venir, mais ;e savais, .en revanche, ce que
vie. Tout gamin, en compagnie de ses d'un;our(l933) et New YorkMiamf(1934), ;'essaierais de leur apporter : des films sur
parents, il débarque sur la Terre promise. Capra est l'idole d'Hollywood. Mais, déjà, l'Amérique et le peuple américain, des films
America, America ! Elia Kazan a bien décrit l'homme a changé. Ses rêves orgueilleux qui seraient ma façon de dire "merci" à
cette fièvre d'espoir qui pousse des familles ont fondu au contact du réel : le décès d'un l'Amérique. Je chanterais la complainte du
entières à immigrer, des étoiles plein les
yeux, dans ce pays où le rêve est roi. A leur
arrivée, en 1906, les parents du petit Frank
baisent cérémonieusement le sol de leur
nouvelle patrie. Puis, en bons Italiens qui se
respectent, ils partent à la conquête de
petits métiers.
Frank, lui, choisit d'aller à l'école, puis à
l'université. Stupéfaction générale. Désap-
probation : comment Frank arrivera-t-il à
gagner sa vie ? Le malheureux s'active : en
sus de ses études, il vend des journaux, se
retrouve « plieur » du Los Angeles Times et
gratte la guitare aux terrasses des cafés à
ses moments perdus. Sa famille, qui a bien-
tôt compris que l'Amérique recueille tout le
monde mais n'accueille qu'une minorité en
son sein, remet tous ses espoirs en cet
« intellectuel » qui décroche son diplôme
d'ingénieur chimiste en 1918. Ce qui ne le
rend pas plus riche pour autant.
Un jour, à bout de ressources, Frank
apprend dans un journal qu'un« gymnase ·
juif » (sic) se reconvertit en studio de
dnéma. Le dnéma : keksekça ?
Avec aplomb, il se fait passer aux yeux
du producteur pour un technicien d'Holly-
wood... en vacances ! Hollywood : mot
magique, « sésame, ouvre-toi 1 » Engagé
comme « conseiller technique » sans rien
savoir de ce qu'il est censé connaître, il se
précipite dans le premier cinéma venu pour
se familiariser avec la « bête ».
Le voilà mordu. Il devient accessoiriste,
assistant monteur, gagman. C'est lui, qui, le
premier, décèle les dons comiques d'un
petit bonhomme dont pérsonne ne pres-
sent le talent : Harry Langdon.
Puis il échoue à la Columbia (à l'époque,
une minable maison de production
essayant de se faire une place au soleil),
que dirige le tonitruant Harry Cohn. Les
rapports entre le « nabab » et « l'artiste »
Frank Capra et Gary Cooper ·
sur le toumage de
«L'Extravagant/dr. Deeds "·
42 HL&RAMA N• 2174- 11 SEPTEMBRI19'11
\ travailleur, du pawre gars qui se fait rouler lerie évoluent avec les loups l Deeds est vités communistes, donc de traîtrise à la
\?rla vie, et celle de la veuve et de l'orphe- surveillé à son insu par une journaliste (Jean patrie!
lin. Je prendrais le parti de ceux qui risquent Arthur), qui commence par se payer sa tête Lui, lui, un adversaire de ce pays ? Ridi-
le tout pourle tout des désespérés ; je pren- avant de succomber devant tant de can- cule ! Les larmes aux yeux, entouré de sa
drais le parti de ceux qui sont maltraités en deur. John Doe n'est.qu'un jouet entre les femme et de ses enfants, il se bat comme un
raison de la couleur de leur peau ou de pattes d'un politicien désireux de se_faire lion pour son honneur et obtient naturelle-
leurs origines. Avant tout je me battrais élire président des Etats-Unis. Quant à Mr ment satisfaction. De fait, les crétins qui
pour leurs causes sur tous les écrans du Smith, le chef scout, il découvre brusque- l'avaient accusé auraient dû savoir que,
monde. ment la malhonnêteté foncière de la presse dans le cœur de Copra, seul le cinéma
Oh, pas avec de bons sentiments, pas etduSénat. · concurrençait l'Amérique.
avec des appels olympiens à la libération . « Mais, demanderez-vous, un agneau Pour le cinéma aussi, Capra a lutté.
des masses. Les "masses", c'est un terme sans défense peut-il tenir tête à uh lion armé Imposer le nom du réalisateur « au-dessus
de troupeau inacceptable, insultant, du titre » d constitué son obsession
dégradant. Quand je vois une foule, je vois majeure. Aucune vanité dans ce désir obs-
un rassemblement d'individus libres : cha- tiné, mais la volonté de faire prendre
cun d'entre eux est une personne unique, conscience aux producteurs, aux techni-
chacun-d'eux est un roi ou une reine, cha- ciens, et même aux spectateurs, de l'impor-
cun d'eux est une histoire assez passion- tance du réalisateur, le véritable auteur
nante pour faire un livre, chacun d'eux est d'un film.
un 'ilotde dignité humaine. D'où sa fureur, dans les années 50, de
Oui, qu~ d'au.tres fassent des films sur les voir les stars grignoter peu à peu les avan-
grands mouvements de l'Histoire, Moi, je tages acquis par les metteurs en scène.
ferais des films sur le type qui balaie. Et si ce Avec Frank Sinatra, super vedette de
type était un amas d'impulsions contradic- l'époque, le tournage de Un trou dans la
toires, et si ses gênes le poussaient à sur- tête (1959) se passe bien. Mais les caprices
vivre, à dévorer son prochain, je serais .imbéciles de Glenn Ford assombrissent
capable de comptendre son problème. » celui de Milliardaire d'un jour (1961).

En haut (( New Yorlc-Miomi ,, il gauche cc Lady For A Dciy »,il droite « Arsenic et vieilles dentelles "·

A partir de cette époque, si l'on excepte de ses griffes et de ses dents et déterminé à L'échec injustifié du film précipite la retraite
quelques délicieux exercices de style s'en servir ? Il le peut 1» Chez Capra, les de Capra.
comme Arsenic et vieilles dentelles, tous les blanches colombes triomphent toujours Il aura donc tout fait : des comédies, des
personnages de Capra seront des des vilains messieurs. Normal : sous la fan- drames sociaux, des reportages de
humbles, des anonymes, presque des taisie et l'élégance gracieuse dont il pare combat pendant la guer~e, des films scie_n-
« simples d'esprit », tels que l'entendent ses films, Capra demeure le gardien inal- tifiques pour la télévision. Dans ses
certains auteurs russes .. térable des valeurs démoçratiques (« roo- mémoires - superbes de drôlerie - inti-
Qui ne manifesterait pas un soupçon de seveltiennes », en fait). C'est sans doute tulés Hollywood Story (2), Capra raconte
contentement en apprenant un héritage pour cela queTruffaut l'a appelé le « gué- une anecdote amusante. L'acteur Jimmy
inattendu et substantiel ?. Eh bien, mais risseur». Face à l'angoisse humaine, au Durante, après chaque représentation
Longfellow Deeds (Gary Cooper), vo- doute, à l'inquiétude, à lo lutte pour la vie réussie, avait l'habitude de courir jusqu'à la
yons ! Jouer du trombone et faire des bouts quotidienne, explique Truffaut, il aura été un cabine téléphonique la plus proche, intro-
rimés suffit à son bonheur. Mais c'est pré- adversaire de la médecine officielle « et ce duire une piècfi3 de monnaie dans la fente,
cisément parce que ses réactions sont un bon dodeur était aussi un grand metteur en composer sur le cadran les lettres D.LE.U.,
peu folles que nous devinons qu'il a obs- scène» (1). dire « merci » et raccrocher !
curément raison. Cela vaut pour John Doe Dieu, que Capra a aimé l'Amérique! C'est exodement ce qu'on a envie de
(Gary Cooper, encore!) dans L'Homme Dieui qu'il a honoré cette terre, ces gens, faire après avoir vu un film de Capra •
de là rue ou Jefferson Smith (James Ste- ces lois ! D'où son indignation, lors- PIERRE MURAT
wart) dans Mr Smith au Sénat. qu'après l'accueil houleux que les politi- (1) François Truffout: Les Films de ma vie (Flam-
Attention ! S'il est « rousseauiste » dans ciens réservent à L'Enjeu, avec Spencer marion).
l'âme, Capra n'err est pas pour autant un Tracy et Katharine Hepbum, le service de (2) Hollywood Story de Frank Capra (Romsay
imbécile. Les agneaux qu'il peint avec drô- contre-espionnage le soupçonne d' acti- Poche).

riLfRAMA N• 2174 • Il SEPRMBRE 1991 43


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