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École pratique des hautes études,

Section des sciences religieuses

L'humanité dans le Coran


Guy Monnot

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Monnot Guy. L'humanité dans le Coran. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire.
Tome 103, 1994-1995. 1994. pp. 19-29;

doi : https://doi.org/10.3406/ephe.1994.14968

https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_1994_num_107_103_14968

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L'humanité dans le Coran

par M. Guy Monnot

Pour les humains que nous sommes, l'importance de l'homme est


évidente. Certes, la réflexion philosophique et religieuse ne se concentre
pas d'emblée sur la place et la valeur de l'homme, le sens de la pluralité
des hommes et le bon usage de leur diversité. Pourtant, ils ne peuvent en
être absents. L'homme est la plus grande question pour l'homme, et les
autres questions se posent, consciemment ou non, en rapport avec elle. La
religion dans les religions n'est-elle pas précisément ce qui relie l'humain
au sacré ou au divin ? Il est superflu d'insister en soulignant quelle
actualité, au temps des droits de l'homme, revêt cette interrogation pérenne. On
peut très normalement en chercher l'écho, et la réponse, dans le Coran.
Le Livre de l'islam est à la fois d'une étonnante richesse dans son
contenu et d'une grande complexité dans sa composition. Sans prétendre
traiter complètement le sujet, nous chercherons à dégager les principaux
enseignements du texte coranique sur l'humanité, dans les trois sens du
mot. C'est dire que nous envisagerons successivement la nature ou plutôt
la condition de l'homme, puis l'épanouissement en lui de ce qu'il a de
meilleur ou de plus spécifiquement humain, et finalement l'ensemble
diversifié des hommes concrets.

Situation de l'homme : la petitesse

Bi-smi Llâh , « Au nom de Dieu ». Ainsi commence le Coran, et cela


donne le ton. La suprématie de Dieu est marquée avec une insistance
extraordinaire. Il est « le Premier et le Dernier » (57,3). D'un côté, c'est le
Créateur : « Quand II décrète une chose. II ne fait que lui dire : "Sois !", et
elle est » (40,68). Et de l'autre, « Tout périt, sauf sa Face » (28,88). Ces
affirmations en quelque sorte métaphysiques sont relayées au niveau
existentiel par de nombreux avertissements dont voici quelques
exemples : « Devant Dieu se prosterne tout ce qui se meut dans les cieux
et sur la terre, ainsi que les anges, qui ne s'enorgueillissent pas. Ils
craignent leur Seigneur qui les domine, et font ce qui leur est ordonné »
(16,49s). «Craignez Dieu, sachez que Dieu est terrible en son
châtiment ! » (2,196). « La royauté des cieux et de la terre appartient à

Annuaire EPHE. Section des sciences religieuses, ». 103 (1994-1995)


20 Article liminaire

Dieu. Il fait vivre et fait mourir. Vous n'avez, en dehors de Dieu, ni


protecteur ni défenseur » (9,1 16). « Votre Seigneur est Dieu qui a créé les
cieux et la terre en six jours, puis s'est assis en majesté sur le Trône et
dirige l'Ordre. Il n'y a d'intercesseur qu'après sa permission. Tel est Dieu,
votre Seigneur. Adorez-Le donc ! Ne ferez-vous donc pas mémoire ? »
(10,3). « Mais ils ne font mémoire que si Dieu veut, Lui à qui revient la
crainte et convient le pardon » (74,56).
Le mot final évoque le thème capital de la miséricorde de Dieu. Mais
le début de la phrase n'en soulève pas moins un problème redoutable :
« Ils ne font mémoire que si Dieu veut ». L'homme ne serait-il pas libre ?
C'est la question du qadar, la prédétermination divine. Il est certain que la
dynamique de la révélation musulmane, le concept de la guidance des
hommes par Dieu et celui de l'appel que leur adressent les prophètes,
l'idée même de responsabilité sanctionnée par un jugement, supposent et
postulent le libre arbitre1. Mais d'un autre côté, il y a les versets tels que :
« Dieu égare qui II veut, et guide qui II veut »2. Ces formules sont très
fréquentes dans le Coran et, de plus, ne sont pas la base d'une déduction
mais affirment directement la maîtrise divine sur les actes de l'homme.
C'est pourquoi les courants de pensée dominants dans l'islam, à tort sans
doute, ont longtemps estimé que la balance penchait de ce côté3.
La subordination de l'homme est donc totale. Plus encore que par le
contenu du Livre, elle est manifestée par sa forme. C'est trop peu dire que
l'homme soit secondaire dans le Coran. Très exactement, il n'y a jamais la
parole. De bout en bout, c'est Dieu qui parle. Il est l'unique auteur et le
locuteur exclusif du Coran. Il s'y exprime selon diverses personnes
grammaticales du singulier ou du pluriel4, mais c'est toujours Lui qui
énonce le texte, le révèle directement dans son entière littéralité, le « fait
descendre » sur Muhammad qui le transmet au monde5. Si d'autres
viennent à parler dans le Livre, c'est, soit une citation par Dieu de leurs
paroles, soit la teneur de ce qu'il leur enjoint de dire6. A cet acte de
révélation, que son intelligence reçoit passivement, l'homme n'a aucune part .

'La liberté du sujet humain se déduit aussi de versets tels que : « Dieu ne guide
pas les gens injustes » (5,51 ; 6,144 etc.) ; « Dieu guide vers Lui [ou ; vers Sa
religion] celui qui revient [vers Lui] » (42,23 ; cf. 4,175 ; 13,27); ou encore :
« Dieu ne change pas l'état d'un peuple avant que celui-ci ne change son propre
état » (13,1 1 ; cf. 8,53, ainsi que 6,131 ; 10,13 ; 11,1 17).
2Coran 14,4, ainsi que 16,93 ; 35,8 etc. Cf. 6,125 ; 16,37 etc.
3Que l'homme soit entièrement dans la main de Dieu, le « Seigneur des
mondes » (1,2), son Créateur et son Juge, ne résulte pas seulement de la doctrine
générale du Coran. C'est aussi le contenu exprès de quelques versets
comminatoires (35,15s ; 67,16s). Les hommes, «pauvres envers Dieu», peuvent
être anéantis par Lui à tout instant.
4D'ordinnaire à la 3emc personne du singulier : par ex. 16,68 ou 33,4. Parfois à
la lere personne du pluriel : 2,151 ; 4,163 etc. Plus rarement à la lere personne du
singulier, comme en 16,2 ou 40,60. Il arrive que le texte passe abruptement d'une
personne à l'autre : 3,151s ; 31,9 ; 25,46ss...
l' 5Cf. "La démarche classique de l'exégèse musulmane", dans Les règles de
interprétation, éd. par Michel Tardieu, Paris 1987, 147-161, en part. 149.
^f. Coran 16,101ss.
Guy Monnot 21

Et pourtant, il existe. L'humilité de son origine physique est


inlassablement inculquée par le Coran. L'homme est créé de "sperme"7, ou d'une
"adhérence" (96,2), et d'abord « de poussière » (18,37). Les étapes ou
phases du développement humain, qui commence par la terre et s'achève
en résurrection, sont maintes fois rappelées. Une des énumérations les
plus complètes procède comme suit : « Nous avons créé l'homme d'argile
fine. Puis Nous l'avons posé, goutte de sperme, en un réceptacle sûr. Puis
Nous avons créé du sperme une adhérence, puis de cette adhérence une
pâte, puis de cette pâte des os, que Nous avons revêtus de chair, puis Nous
l'avons fait croître en autre création : béni soit Dieu, le meilleur de ceux
qui créent ! »8
De ces origines méprisables, la condition humaine porte sans cesse la
marque^. « L'homme a été créé faible »10 et dans l'incertitude de son
avenir proche ou lointain (31,34). Il n'est sûr que de sa précarité (30,54).
D'où une tare tenace : l'être humain est vicié par la mesquinerie11. Une
étroitesse de vue et de cœur le conduit à l'avarice de ses biens comme à
l'avidité envers le temps. Il vit dans l'instant, et veut se l'approprier. Il est
« précipité »^, hâtif, impatient. Cette disposition est stigmatisée plusieurs
fois. Un exemple éloquent est celui des marins, qui invoquent Dieu quand
ils sont pris dans la tempête, mais retombent ensuite dans l'arrogance13.
La versatilité est souvent mise en évidence. En voici une expression
ramassée : « L'homme a été créé impressionnable : craintif quand lui
arrive du mal, inaccessible quand lui arrive du bien »14. Comme on voit,
la misère humaine n'est pas qu'une déficience ontologique et mentale.
Elle atteint et fausse les relations de la créature et de Dieu. On passe alors
à un bilan, négatif, sur le plan moral. « L'homme a été créé on ne peut
plus discuteur »15. Il ergote, dispute et même polémique avec son

7Coran 16,4; cf. 36,77.


^Coran 23,12-14. La courbe de l'humaine destinée se poursuit encore en deux
versets : « Puis, après cela, vous deviendrez certainement des morts. Puis, au jour
de la Résurrection, vous serez ressuscites ».- La création de "l'homme" à partir de
l'argile ne vaut, stricto sensu, que pour Adam, mais c'est pourtant bien en un sens
générique qu'il faut comprendre "l'homme" (al-insân) de notre verset 12, comme
on voit par comparaison à 6,2 ou 22,5 etc. : le commencement de chaque homme
remonte jusqu'au père du genre humain.- "Pâte" essaie de rendre mudgha,
exactement une "chose mâchée", qui désigne la masse flasque en quoi consiste
d'abord le fœtus. D'autres ont traduit "masse", "morceau de chair", "mâchure"...
"Sur ces aspects, cf. Jacques Jomier, "La faiblesse ontologique de l'homme
selon le Coran", dans Recherches d'islamologie. Recueil d'articles offerts à
Georges C. Anawati et Louis Gardet par leurs collègues et amis, Louvain -la-Neuve
1977, 149-158.
lOCoran 4,28 (cf. 90,4).
nCf. Coran 17,100 ; 75,20 ; Fazlur Rahman, Major Thèmes of the Qur'ân,
Minneapolis-Chicago 1980,25s.
l^Coran 17,11 ; cf. 21,37.
^Coran 10,22s (cf. Psaumes 107,23-30 et 78,34-37).
l4Coran 70,19-21 ; cf. 10,1 ls ; 41,49-51 etc.
S 18,54 ; cf. 16,4 et 36,77 ; 17,89 ; 22,3s.8s.
22 Article liminaire

Créateur. Il dépasse les bornes (96,6). Pour tout dire, il est « très injuste et
très ingrat » ; oui, « très injuste et très ignorant [de la Vérité] »16.
Dans ces textes, "l'homme" traduit ordinairement al-insân^. De
même racine, on trouve aussi (18 fois, avec ou sans article défini) le
collectif ins, toujours en un sens général, et toujours en contraposition ou
en parallèle avec les djinns, comme par exemple : « Je n'ai créé les djinns
et les hommes que pour qu'ils M'adorent» (51,56); ou encore la
promesse aux croyants de houris paradisiaques « que ni homme ni djinn
n'a touchées avant eux : quel bienfait de votre Seigneur allez-vous donc,
vous [les hommes] et vous [les djinns], dénier ? » (55,74s). A côté de
rajul et de quelques mots moins fréquents18, l'être humain est encore
appelé bashar19. Ce terme désigne l'être de chair et de peau, l'homme en
sa concrétude et sa fragilité, qu'on rend par le français "mortel". Dans le
Livre de l'islam, le mot est généralement mis sur les lèvres de ceux qui
refusent de reconnaître les prophètes et d'abord le premier d'entre eux, à
savoir Adam. Lorsque les anges reçurent de Dieu l'ordre de se prosterner
devant le premier homme, Iblîs, rebelle, répliqua : « Je n'ai pas à me
prosterner devant un mortel que Tu as créé de glaise pétrie »2". Les mortels
sont les fils d'Adam et participent au double statut de leur père, en qui les
ombres se mêlent à la lumière.

Situation de l'homme : la dignité

Le tableau peu flatteur que nous avons fait de l'homme ne dresse pas
encore tout son portrait dans le Coran. Sans supprimer les traits déjà
relevés, il faut leur donner un autre éclairage : « Nous avons honoré les
Fils d'Adam, Nous les avons fait porter sur terre et sur mer, et leur avons
accordé d'excellentes nourritures, Nous leur avons donné l'avantage sur
beaucoup de nos créatures » (17,70). C'est un autre aspect de la doctrine
coranique qui apparaît ici. Il est exprimé ailleurs avec concision : « Et la
terre, II l'a posée pour les humains »21. La phrase est parallèle à de
nombreux passages où, avec un autre verbe (généralement ja'ala ), Dieu dit
aux hommes avoir établi la terre « pour vous (lakum ) »22. Cette

14,34, puis 33,72.


^Soixante-cinq fois, toujours avec l'article défini. Presque tous les emplois
sont mekkois, dont un bon nombre dans les sourates primitives.
^Rajul apparaît 57 fois. Au sens précis, il désigne l'homme par différence
avec la femme (cf. 2,228 ; 4,1 etc.). Autres mots : unâs, insiyy et son pluriel
anâsiyy (7 emplois au total), mar'limru' (11 emplois), al-anâm (1 fois).
19Bashar : 37 fois, dont 1 à la forme duelle (23,47) et 6 avec le sens pluriel
(qui ne désigne jamais "l'humanité" en bloc, mais bien "les mortels" pris un à un).
20Coran 15,33 (cf. 2,30-34). La traduction des deux derniers mots est
conjecturale.
21Coran 55,10. Ce qu'on traduit vaille que vaille par "les humains", c'est un
hapax coranique, al-anâm, dont le sens a toujours été incertain (cf. Lisân al- 'arab,
t. 12,37) et qui pourrait, par exemple, englober aussi les djinns.
22Coran 2,22 : 20,53 ; 27,60s ; 40,64 ; 43,10 ; 71,19.
Guy Monnot 23

affirmation doit être située dans une perspective constante, à savoir que
Dieu a créé l'ensemble du monde et ses différents ordres de créatures en
vue des hommes, à leur bénéfice : « C'est Dieu qui a mis la mer à votre
service, pour que les navires y voguent par son ordre et que vous
cherchiez ses bienfaits : peut-être serez-vous reconnaissants. Il a aussi mis
à votre service tout ce qui est, venant de Lui, dans les cieux et sur la terre ;
il y a là des signes pour ceux qui réfléchissent »^ .
Deux passages doivent encore être invoqués. L'un d'eux nous ramène
à la création d'Adam. La révélation coranique adressée à Muhammad
introduit le récit de cette création par un dialogue de Dieu et des anges, et
débute en ces termes : « Et quand ton Seigneur dit aux anges : "Je vais
établir sur la terre un délégué"... » (2,30). Le dernier mot, khalîfa, est
souvent traduit par "vicaire" ou "lieutenant". Il signifie d'abord
"successeur", et désigne aussi le chef de la Communauté musulmane24,
que nous appelons "calife" en francisant le mot arabe. Dans le Coran, le
mot est employé 4 fois au pluriel, et seulement une autre fois au
singulier : « O David, Nous t'avons établi khalîfa sur la terre... » (38,26).
L'affirmation peu claire de la deuxième sourate a eu un énorme
retentissement chez les penseurs musulmans, et en particulier chez les mystiques.
Ils y voient une intronisation solennelle d'Adam certes, mais en lui de
l'homme et de tous les hommes, en fonction de l'islam. Cette extension
(et cette restriction) trouve son fondement le plus explicite et le plus
remarquable dans le mythe du pacte primordial : « Et quand ton Seigneur
tira des reins des Fils d'Adam leur descendance et leur fit témoigner
contre eux-mêmes : "Ne suis-Je pas votre Seigneur ?", ils dirent : "Oui,
nous en témoignons", en sorte que vous ne puissiez dire, le jour de la
Résurrection : "Cela, nous l'avions négligé !" » (7,172). On note au début
du verset la conjonction abrupte "Et quand (wa-idh)" qui introduisait plus
haut à la création d'Adam. Maintes fois dans le Livre, elle fait sortir du
temps pour plonger dans la métahistoire25. Quant au présent verset, dans
un raccourci vertigineux, il fait remonter jusque avant la naissance des
hommes la conscience et la responsabilité qui sont les leurs à l'égard du
tawhîd, la proclamation de l'unicité divine.
Tel est bien, sans doute, le point d'où l'on peut comprendre la
divergence et l'unité des aspects différents de l'être humain. Celui-ci est
un serviteur de Dieu26. Serviteur privilégie, on l'a vu, mais qui reste
serviteur. Son statut ne change pas, mais son rang est abaissé ou élevé selon la
fidélité et la qualité de son service : « Nous avons créé l'homme en la plus
belle stature, puis Nous l'avons ramené au plus bas degré, à l'exception de
ceux qui croient et font des œuvres bonnes, car un salaire leur revient qui

23Coran 45,12s ; cf. 14,32-34 ; 16,3-18 ; 78,6ss etc.


24Sur l'origine et la portée de ce titre, cf. Patricia Crone and Martin Hinds,
God's Caliph. Religious authority in thefirst centuries of Islam, Cambridge 1986.
^Cf. Roger Arnaldez, Trois messagers pour un seul Dieu, Paris 1983, 20-23.
^'Abd Allah ou, simplement, 'abd (2,207 ; 34,9 etc.).
24 Article liminaire

ne sera pas diminué »27. On doit rappeler ici un autre passage fort
célèbre : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux et à la terre et aux
montagnes, mais ils en déclinèrent la charge, dont ils eurent de
l'appréhension. L'homme s'en est chargé, lui qui est très injuste et très ignorant
[de la Vérité ] » (33,72). Quel est ce dépôt (amâna) ? Le Coran n'en dit
mot par ailleurs. De nombreuses explications ont été proposées. Le verset
suivant se présente grammaticalement comme la finalité de cette
acceptation humaine dans la pensée divine : l'homme s'est chargé du dépôt « afin
que Dieu châtie »28 les mauvais et pardonne aux croyants. C'est une
indication précieuse. Il n'y aurait pas de rétribution s'il n'y avait pas eu de
dépôt. N'est-ce pas dire que le dépôt, c'est la dimension morale, la vie
responsable, la raison comme principe d'actes libres ? Le Livre montre
l'homme en route sur un chemin (sabîl, sirat, tarîq). Ce chemin, de toute
manière, ramène à Dieu. Mais le crucial Retour est celui d'un jugement
qui départage. L'homme a le privilège d'avoir à porter la responsabilité
morale, lui dont la faiblesse est pourtant insigne quant à la connaissance
de Dieu (il est "très ignorant") et quant à la droiture d'action (il est "très
injuste"). Une dimension éthique, et par conséquent dynamique, est
essentielle à l'homme du Coran, comme on le voit à chaque page. La
conduite morale de l'homme, qui scelle la vérité de son tawhîd, est à la
fois la noblesse des Fils d'Adam et leur épreuve. Ils ne s'engagent pas
toujours dans « la voie ascendante »29. Leur destinée est celle d'une lutte,
dont ils sont à la fois le sujet, l'enjeu et le théâtre. Ce dernier point est mis
en relief par trois expressions saisissantes. L'homme s'identifie à « l'âme
blâmante » qui censure ses propres fautes, voire à « l'âme qui encline au
mal » ; mais vers son Seigneur peut revenir « l'âme qui demeure en
paix »30.

Valeurs humaines

La morale du Coran semble entièrement religieuse, c'est-à-dire reçue


de Dieu et tournée vers Lui. Elle n'en est pas moins pénétrée d'humanité.
L'humanisme qui a plus tard fleuri dans l'islam, surtout à partir du IVe
siècle de l'Hégire / Xe siècle, bien loin de contredire au Livre, trouve en
lui ses racines les plus profondes. C'est qu'une belle conduite est
demandée au musulman et doit l'authentifier. Plusieurs dizaines de fois revient
une formule qu'on a déjà citée au début de l'alinéa précédent : « Ceux qui
croient et font des œuvres bonnes ». Les actions vertueuses sont énumé-
rées en plusieurs passages, et tracent parfois explicitement le portrait idéal

^Coran 95,4-6 (la traduction des derniers mots est conjecturale). - Le début de
la citation est très louangeur pour l'homme (cf. 40,64 et 64,3, de même sens).
D'autres éléments augmentent sa valeur et manifestent sa dignité : il a été créé par
les deux mains de Dieu (38,75), qui a soufflé en lui de son esprit (15,28 et 38,72).
^Li-yu'adhdhiba Llâhu l-munâfiqin... wa-yalîba Llâhu 'alâ l-mu minîn...
(33,73).
29/1/- 'aqaba (90,11).
30Coran 75,2 ; 12,53 ; 89,27.
Guy Monnot 25

des croyants de l'islam. Ces petites synthèses sont toujours en rapport


évident avec Dieu, comme on voit aussitôt par des exordes tels que : « O
vous qui croyez... », ou : « Les serviteurs du Très Bon sont ceux qui
marchent humblement sur terre et disent : "Paix !" quand les interpellent des
ignorants [de la Vérité ] »31. À la fin d'un développement du même type,
on note pourtant une formule très différente, adressée au Prophète : « Tout
cela fait partie de la sagesse que ton Seigneur t'a révélée » (17,39). La
mention de la sagesse est de grand intérêt. Sans doute, dans le Coran, la
hikma semble souvent désigner une Révélation au sens fort, et n'est
jamais considérée indépendante d'un don de Dieu. Mais qu'est-ce qui ne
dépend pas de Dieu dans un univers créé ? En fait, la phrase que nous
citions peut fort bien avaliser la noblesse d'une sagesse humaine et de ses
préceptes moraux. D'autres passages coraniques attirent la même
conclusion (2,269 par exemple).
Le plus significatif est peut-être celui qui donne la parole à Luqmân.
Ce personnage était d'une renommée légendaire chez les Arabes bien
avant l'éclosion de l'islam. C'est le type du sage, et la tradition n'a pas vu
en lui un prophète. Il est du coup très remarquable que ses sentences
soient proposées aux musulmans comme règle de vie. Voici le texte :
« Oui, Nous avons donné la sagesse à Luqmân : "Sois reconnaissant
envers Dieu. Qui est reconnaissant ne l'est qu'à son propre avantage.
Mais si quelqu'un dénie [Ses bienfaits], Dieu pourtant se suffit à Lui-
même et mérite la louange." Et quand Luqmân exhorta son fils en disant :
"O mon fils ! n'associe rien à Dieu : l'association est une immense
iniquité". - Nous avons donné à l'homme des préceptes au sujet de ses
parents : car sa mère l'a porté avec beaucoup de peines, et ne l'a sevré
qu'après deux ans. Sois reconnaissant envers Moi et envers tes parents.
[...] C'est à Moi que vous reviendrez, et Je vous ferai connaître ce que
vous faisiez. - "O mon fils ! Accomplis la prière, ordonne ce qui est
correct, interdis ce qui ne convient pas, supporte patiemment ce qui
t'atteint : car ce sont là des devoirs stricts. Ne méprise pas les hommes et
ne marche pas sur terre avec suffisance : car Dieu n'aime pas
l'orgueilleux qui se pavane. Sois modeste en ta démarche, et modéré dans
ta voix : car la plus détestable des voix est le braiement des ânes ! »32. On
aura noté la référence à l'humain dans ces lignes : « Nous avons donné à
l'homme des préceptes... Ne méprise pas les hommes... ». Ce n'est pas
un cas isolé. Parmi les idées maîtresses de la morale coranique, on trouve
plusieurs incitations à une conduite vraiment humaine envers les autres
hommes.
La plus générale est aussi la plus insistante. Elle marque
profondément le message des premières sourates de La Mekke. C'est
l'appel à la générosité envers les malheureux. Voici un texte éloquent :
« J'en jure par un père et son enfant ! Nous avons créé l'homme dans
l'affliction. Pcnse-t-il que sur lui nul n'aura pouvoir. Il dit : "J'ai dissipé
des tas de biens !" Pense-t-il que nul n'a pu le voir ? N'est-ce pas Nous

31Coran 3,130 ; 25,63. Cf. 13,19-24 etc.


32Coran 31,12-14.15-19.
26 Article liminaire

qui lui avons donné deux yeux ? Et la langue et les lèvres, deux ? Nous lui
avons montré les deux voies. Mais il n'a pas attaqué la montée. Que
saurais- tu de la montée ? C'est délivrer un esclave, ou nourrir en un jour
de famine un orphelin négligé par les siens, ou un pauvre couvert de
poussière. Et encore, c'est être de ceux qui croient, et s'encouragent
mutuellement à la patience et la mansuétude »33.
Une autre constante du décalogue coranique ou de ce qui en tient lieu,
c'est la bonté envers père et mère. Plus haut déjà, on en a vu un exemple.
En voici un second : « Ton Seigneur a décrété pour vous de n'adorer que
Lui et d'être bon pour vos deux parents. Si l'un d'entre eux, ou les deux,
sont chez toi devenus vieux, ne leur dis pas "Fi !" et ne les rudoie pas,
mais parle-leur avec respect. Abaisse tendrement devant eux l'aile de
l'humilité. Dis : "O mon Seigneur ! Fais-leur miséricorde, tout comme ils
m'ont élevé quand j'étais petit" »34.
La dernière attitude exigée du musulman, c'est l'estime du pardon.
« Ceux d'entre vous qui sont dans l'aisance par la faveur de Dieu ne
manqueront pas de donner à leurs proches, aux indigents et à ceux qui
émigrent sur le chemin de Dieu. Ils doivent pardonner, oublier. N'aimez-
vous pas que Dieu vous pardonne ? Dieu est Celui qui pardonne, II est
miséricordieux ! »35.

La diversité des humains

Au début de cet article, nous avons développé l'enseignement


coranique sur l'homme en général. Celui-ci n'est pas un simple objet de
réflexion, encore moins un objet immobile. Il est vivant, il est en action.
Le Coran tient le plus grand compte de l'agir humain, et lui donne des
normes. Elles sont aussi variées par leur caractère (depuis les interdits
jusqu'aux modèles, en passant par plusieurs autres types) qu'étendues
dans leur application. Dans l'optique de ces pages, on a mis en vedette
ceux des préceptes moraux qui semblent faire atteindre à l'homme le
meilleur de lui-même. Bien entendu, ce programme est contestable, et
plus encore discutable est le choix des directions retenues. Les
philosophes musulmans recevront plus tard de la pensée hellénistique une
polarisation manifeste par l'intellect : non pas la simple raison, certes,
mais enfin une puissance cognitive. Le Coran, lui, n'est pas une œuvre de
philosophie, et il s'inscrit dans une perspective sémitique. Certes, il fait
souvent l'éloge de la "connaissance" Çilm), apanage de "ceux qui ont un
cœur" (ûlû l-albâb) : la connaissance religieuse bien entendu, celle qui
tourne vers Dieu. Mais il accentue surtout l'importance des actes. Pas
toujours de ceux que nous avons soulignés. Toutefois, les passages qu'on
a pu lire manifestent particulièrement ce souci des humains qui est le plus
clair épanouissement de l'humanité.

33Coran, 90.3-17. Cf. 2,177 ; 93 ; 107.


^Coran 17,23s. Cf. 2,83 ; 46,15 etc.
35Coran 24,22. Cf. 2,263 ; 3,134 ; 64,14 etc.
Guy Mormot 27

Pour autant, la présentation de l'humanité dans le Coran n'est pas


encore complète. Car l'espèce humaine ne devient réelle que dans ses
individus, et elle l'est dans tous ses individus. La conception de l'homme,
telle qu'élaborée par un penseur, vécue par une société ou inculquée par
une religion, inclut la place qu'on y fait ou le sort qu'on y réserve à
l'humanité concrète, à l'autre et aux autres, à celui qui est proche et à
ceux qui sont lointains. Par là seulement, cette conception trouve tout son
sens et toute sa vérité.
Il ne suffit donc pas de relever les maximes et préceptes moraux qui
orientent ou gouvernent les rapports humains dans certaines circonstances
spécifiques. On doit, de surcroît, examiner quelle est la situation des êtres
réels et précis, dans leur individualité comme dans leur existence
collective.
En premier lieu, il faut rappeler la tonalité impersonnelle qui prévaut
dans le Livre de l'islam. On y rencontre une quarantaine de noms de
personnages humains. C'est peu. Mais surtout, ces noms, bibliques en
majorité, appartiennent presque tous au passé lointain, historique ou
mythique. Muhammad, bien qu'omniprésent, n'est nommé que quatre
fois. En dehors de lui, deux contemporains seulement sortent de
l'anonymat par une brève mention : son oncle Abu Lahab, et son fils adoptif
Zayd (ibn Hâritha). D'un autre côté, les rares femmes individuelles qui
aient un rôle sont désignées par des périphrases comme « l'épouse
d'Adam ». Il n'y a dans tout le Coran qu'un seul nom propre féminin :
celui de Marie. C'est très frappant, même si les traditions prophétiques
parlent souvent des épouses du Prophète (notamment Khadîja et 'Â'isha)
et de sa fille Fâtima, et si les auteurs musulmans donnent ensuite une
identité à la femme de l'intendant pharaonique (Zulaykha) ou à la reine de
Saba (Bilqîs).
Quoi qu'il en soit pour les individus, qu'en est-il maintenant pour les
groupes humains ? De toute manière, Muhammad, d'après le Coran,
s'adresse à la multiplicité des « hommes ». Ce pluriel (al-nâs ) figure plus
de deux cents fois dans le Coran, toujours avec l'article défini. En
particulier, l'expression « O vous, les hommes ! » apparaît vers la fin de la
prédication à La Mekke (7,158 et 10,104 par ex.) et continue d'être
utilisée à Médine. En s'adressant ainsi à ses auditeurs, Muhammad
manifeste l'universalité de son message. C'est très clair dans un passage
comme celui-ci : « O vous, les hommes ! Craignez votre Seigneur, qui
vous a créés d'un seul être vivant, à partir duquel II a créé son épouse ;
puis II a multiplié, à partir de ce couple, les hommes et les femmes... »
(4,1). Il s'agit bien ici des Fils d'Adam dans toute l'extension du terme.
L'interpellation « O vous, les hommes ! » entend dépasser le groupe des
Gens du Livre36, et veut élargir le cercle des croyants37. En 2,21, son
extension au travers des générations successives est explicite.

36Cf. Coran 4,170 et 171.


37Comme on voit en 2,168, par rapport à 2,172. Cf. 10,57 et 104 ; 49,13. - Ces
mots expriment ainsi une amplitude qu'on ne trouve pas dans l'expression
générique : « O toi, l'homme ! », de 82,6 et 84,6.
28 Article liminaire

Dans le Coran, le caractère social des hommes est fort bien mis en
évidence. La forte insertion communautaire du musulman, mais aussi des
autres hommes contemporains ou antérieurs, est trop manifeste pour qu'il
faille ici la souligner.
Muhammad et ses compatriotes connaissaient fort bien l'existence des
Éthiopiens {al-Habash ) et des Perses (al-Furs, ou al- 'Ajarn ), mais ils ne
sont pas nommés. Néanmoins, les seconds sont implicitement introduits
dans le texte par un verset célèbre (30,2) qui fait allusion à la victoire
remportée par eux sur les Rûm. Ce mot, comme ce devait être le cas dans
toute l'histoire ultérieure de l'islam, désigne les Byzantins. D'un autre
côté, les récits sur les prophètes font mention de l'Egypte, de Babylone et
des Sabéens sud-arabiques38. Les principaux peuples qui entouraient les
Arabes sont donc connus. Dès l'origine, trois continents sont à l'horizon
de l'islam.
Les hommes ne sont pas seulement unis en des peuples. Il sont
également cimentés par une appartenance religieuse, comme on s'en avise de
nouveau dans l'Occident moderne. Le Coran ne l'ignorait pas. Presque à
chaque page, on y voit l'islam naissant au contact d'autres groupes
religieux, et le plus souvent en opposition à eux. À côté de ce fait massif, tout
à fait remarquable est l'existence de trois versets qui se présentent comme
autant de listes de religions. Les deux premiers3^ ne mentionnent que
quatre groupes, y compris la communauté musulmane que désignent les
mots : « Ceux qui croient ». Le ton semble conciliant. Le texte et le
contexte du troisième verset (22,17) sont au contraire polémiques.
Surtout, il présente le grand intérêt de ne pas énumérer moins de six
religions. Le voici : « Ceux qui croient, et ceux qui sont juifs, et les
sabéens, et les chrétiens, et les mazdéens (majûs), et ceux qui sont
associateurs, Dieu les séparera les uns des autres au jour de la
Résurrection. De toute chose, Dieu est témoin». Quoi qu'il en soit de
l'identité des sabéens, et de ce qui était connu des "mazdéens", ce texte
déploie un bel éventail des religions environnantes au début du VIIe siècle.
Il fonde et il anticipe la connaissance des religions qui sera recherchée et
développée de façon si remarquable dans la civilisation islamique de
l'époque abbasside. Les hommes sont connus dans leur pluralité
religieuse.
Cette pluralité pose un problème à toute religion universelle. La
question semble particulièrement aiguë pour l'islam, qui pense être en
substance la religion droite et immuable révélée dès l'origine. À cette
difficulté, le Coran a répondu que les divergences des hommes viennent à
la fois de leur rébellion et de la volonté de Dieu qui éprouve les
croyants40. Au bout du compte, les "Gens du Livre" (juifs et chrétiens)
détenaient encore, fût-ce dans un état altéré et tronqué, quelque Écriture

3»Cf. Notamment Coran 10,87 ; 2,102 ; 27,22.


39Coran 2,62 et 5,69. Le second est dans un contexte manifestement et
entièrement scripluraire. D comporte, comme le premier, la mention des sabéens en
plus des juifs et des chrétiens.
40Cf. Coran 2,213; 5,48 etc.
Guy Monnot 29

venue de Dieu. Cela imposait une certaine dose de respect. Le Coran


esquisse pour les deux communautés bibliques un statut spécial. L'islam
devait plus tard en donner le bénéfice à d'autres groupes religieux :
mazdéens, "sabéens", hindous... Ainsi passe-t-on de la pluralité à une
amorce de pluralisme. On notera au passage que, sur les six religions de
Coran 22,17 vu plus haut, deux au moins (juifs et sabéens) ne s'identifient
pas à une nation politiquement distincte. La religion, certes, n'apparaît pas
alors détachable d'un support social spécifique. Mais elle n'est pas
intrinsèquement liée au pouvoir. Après tout, dans la ville des caravanes et
de la Ka'ba, l'islam est né comme un petit mouvement marginal et
minoritaire.

L'humanité n'est pas absente du Coran, tant s'en faut. À plusieurs


égards, il y a beaucoup d'humanité dans le Livre de l'islam. Il pourrait y
en avoir davantage, mais cela dépend de ses lecteurs. Le message prêché
par Muhammad ne cesse d'exhorter les auditeurs à la réflexion, à la
méditation, à l'intelligence spirituelle. La richesse du texte peut alors être
approfondie. Cela se vérifie chez de grands commentateurs coraniques
comme Shahrastânî ou Râzî. D'une autre manière, un musulman
d'immense culture comme Mas'ûdî a certainement puisé pour bonne part
au Coran son grand attachement aux valeurs humaines. La doctrine du
Coran sur l'homme peut encore recevoir des élargissements ou des
développements qui lui fassent rejoindre les besoins propres de notre
temps. Le terme d'humanisme est d'une ambiguïté décourageante. Il est
pourtant si beau qu'on ne saurait l'abandonner. Si on le prend au sens le
plus général et le plus ouvert, à savoir la vue du monde qui professe
l'éminente valeur de l'homme, la reconnaît dans les hommes en leurs
diversités et vise à la développer en chacun, l'humanisme alors peut se
nourrir du Coran.