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LES TEXTES

FONDAMENTAUX
ÉDITORIAL

DIEU EST COMPATIBLE


AVEC LE SEXE...
Par Catherine Golliau

P
ourquoi l'islam oblige-t-il (es femmes à por­
ter le voile? Pourquoi l'Eglise catholique
interdit-elle à ses prêtres de se marier?
Pourquoi cette peur du désir et ce refus du corps?
Le divin est-il irréconciliable avec le sexe? Qu'en
disent les dogmes et pourquoi? Les faits sont là :
toutes les religions se sont passionnées pour le
sexe, mais toutes n'en ont pas
eu peur; toutes n'ont pas
refusé le plaisir; toutes n'ont Toutes les religions
pas considéré la femme comme se sont passionnées
source de désordre; toutes
n'en ont pas fait un simple pour le sexe,
instrument de procréation. De mais toutes n'en
la Bible juive au Veda hin­ ont pas eu peur.
douiste, de la Loi coranique
aux principes de Confucius,
de l'union mystique des chrétiens à l'énergie vitale
du Tao, Le Point Références propose de découvrir
à partir de leurs textes fondamentaux comment
les grandes religions ont considéré le sexe. D'Ar­
mand Abecassis à Rémi Mathieu en passant par
Catherine Despeux et beaucoup d'autres, les
meilleurs experts nous ont prêté leur concours
pour expliquer ces textes et la manière dont ils
ont été compris et appliqués.

En couverture
La Chute de l'homme et l'expulsion du paradis,
par Michel Ange, Vatican, Rome.
© akg-images/Erich Lessing

Le Point Références 3
Sommaire
Textes fondamentaux
SEXE ET RELIGIONS
ISLAM : LA SEXUALITÉ
SOUS L'ÉGIDE DE LA LOI 38
Par Hocine Benkheira
Textes et clés de lecture 40
Entretien avec Fethi Benslama 46
« En islam, la sexualité a été organisée
par les hommes et pour les hommes »

HINDOUISME :
Q.UAND DIEU FAIT L'AMOUR 50
Par Michel Angot

(
"' Textes et clés de lecture 52
Entretien avec Stéphanie Tawa Lama-Rewal 58
« La pruderie est en Inde l'attitude dominante
face à la sexualité »

BOUDDHISME : DERRIÈRE LE CORPS


ET LE SEXE, LE DÉSIR... 60
;=
°
____.9 Par Philippe Cornu
L'ÉROTISME, ENTRE CHAIR ET SENS 6 Textes et clés de lecture 62
Par Julia Kristeva Entretien avec Éric Baret 68
« La sexualité est peu présente
Entretien avec Luc Brisson 11
dans les tantras »
« l'Antiquité n'a pas une culture du péché,
mais de la honte »
CONFUCIUS ET LE CORPS VERTUEUX 72
JUDAÏSME : UNE ALLIANCE DIVINE Par Rémi Mathieu
ET CONJUGALE 14 Textes et clés de lecture 74
Par Armand Abecassis
Textes et clés de lecture 16 TAOÏSME : UNE SEXUALITÉ
Entretien avec David Biale 22 TRÈS CODIFIÉE 78
« C'est pour éviter la débauche que les rabbins Par Catherine Despeux
ont valorisé le plaisir dans le mariage » Textes et clés de lecture 80
Entretien avec Christine Levy 86
LE CHRISTIANISME, « La société japonaise est encore
LA RELIGION DU CORPS 26 très machiste »
Par Yves Semen
Textes et clés de lecture 28 Repères : Cartographie des religions 88
Entretien avec Alain Corbin 34 Chronologie 92
« Il fallait bien contrôler le désir Lexique 96
et modérer les élans ... » Bibliographie 100

4 Le Point Références
Décryptages
LES LIEUX DE SAVOIR 102

L'université Humboldt:
Les textes présentés ici préféré présenter les un rêve philosophique
ont été choisis par les textes les plus actuels Par François Gauvin
experts en fonction des sur le sujet, sachant que
spécificités de chaque la position de l'Église
religion. Chacune a en catholique a évolué LES GRANDS ENTRETIENS 108
effet sa définition de ce depuis les années 1960
qu'elle considère comme et Vatican Il.
fondamental en matière Chaque religion est
de sexualité. Ainsi, pour d'abord présentée par
l'islam, c'est moins le un article général sur
Coran que les textes des ses dogmes, ses princi·
pes et son attitude vis-
à-vis de la sexualité.
Chaque religion Ensuite viennent pour
a son idée de ce chacune les textes ton-
qu'elle considère damentaux, placés à
droite, avec leurs corn·
comme mentaires ou clés de
fondamental lecture, à gauche. Alberto Mangue!
en matière En fin de dossier, le lec- « Dans une société de la rapidité
teur trouvera des infor- et de la facilité, la lecture devient
de sexualité. un acte subversif»
mations complémentai-
res sur chaque religion
docteurs de la Loi, évi· ainsi qu'une carte. Corn·
demment plus tardifs piètent cet ensemble une PORTRAIT 112
mais très influents, qui chronologie et un lexi-
ont été sélectionnés. De que expliquant les mots Madame de Verrue,
même pour le christia· graissés assortis d'un la collection d'une « dame de volupté»
nisme : Yves Semen a astérisque. Par Pauline Scemama

LA MÉMOIRE LONGUE 116


Quand le sel naissait du feu
Par François-Guillaume Lorrain

IDÉES ET ESSAIS 120

LA VOIX DES INTERN@UTES 130

Le Point Références s
SEXE ET RELIGIONS 1 ntrod uction

Le religieux a depuis toujours partie liée avec le sexe.


Aujourd'hui, la sécularisation de la société conduit à
repenser leurs rapports, et d'abord le rôle de la femme .


l:ERDTISME,
ENTRE CHAIR ET SENS
Par Julia Kristeva

L
'humain, animal parlant est bien religieuses se replient sur les fonda­
un animal social, mais surtout un mentaux, « la base » se fait plus tolérante
être érotique. Les religions le envers les « gentils », les « autres », les
savent, qui font de l'érotisme leur objet homos, les femmes... Un nouvel opium
et leur essence, pour le meilleur et pour du peuple?
le pire. Seraient-elles des machines à Les sciences de l'homme et de la
produire de la morale en réprimant le société ont beau « couper le fil » de cette
Julia sexe? Ou des expertes « Tradition » et désa­
Kristeva, en érotisme, puisqu'il Les sciences de l'homme craliser l'Homo religio­
philosophe, affleure dans leurs sus (du Neandertal à
psychanalyste et rituels, se faufile dans
et de la société n'ont en l'homme moderne),
écrivain, auteur, les écrits mystiques et rien aboli la séduction elles n'ont en rien aboli
entre autres, de nourrit l'inconscient qu'exerce le religieux, la séduction qu'exerce
Cet incroyable le religieux, cet étrange
des fidèles à travers
besoin de croire
les arts qui le célè­
étrange carrefour où le carrefour où le désir
(Bayard, 2007) et
de Thérèse, mon brent, avec et contre désir croise les interdits. croise les interdits.
amour (Fayard, les dogmes? Une res- D'emblée, dans l'his-
2008). source psychique et interculturelle à toire des protohumains, l'excitation
réinterroger en temps de malaise dans sexuelle est transcendée par le « refou­
la civilisation? lement originel » (Freud) et la reproduc­
Fatigués de la« sessualité » biologisée, tion humaine se décline en clans, en
judiciarisée, starisée, victimisée, bana­ familles : dans les grottes, les transes
Jérôme Bosch
(V. 1453-V. 1516),
lisée, les modernes en Occident, mais chamaniques, et en surface, les règles
le Jardin aussi ailleurs, se ruent pour faire leurs élémentaires de la parenté avec la pro­
des délices emplettes de« spiritualités», privatisées hibition de l'inceste. Pile et face, jamais
terrestres. elles aussi. Tandis que les hiérarchies l'un sans l'autre. Radicalement •••

Le Point Références Les textes fondamentaux 7


Introduction SEXE ET RELIGIONS

••• asociale, la sexualité sous toutes embarquée dans cette négation de l'éro­
ses formes est ressaisie par le divin : tisme qu'est le sexe libérable et gérable.
elle est sacrée. Même sous les voûtes Lisez, écoutez, regardez: c'est la subli­
du noir plaisir, la honte, ce degré zéro mation des pulsions qui est érotique,
du psychisme, et la mort, sa compagne et seule l'épure des fantasmes dans la
redoutée et défiée, retiennent et scan­ justesse des symboles et des signes
dent le geste officiant. L'homme de mène la jouissance au sublime. Telle
Lascaux, Chauvet ou Pech-Merl ne se est la vérité qui s'élabore dans l'expé­
peint pas, il inscrit sa présence par des rience religieuse et se sépare d'elle, des
traits, des nœuds et des « mains néga­ fresques préhistoriques aux messes de
tives». En projetant ses pulsions dans Bach, du pinceau de Picasso au divan
la course des chevaux ou des mam­ de Freud. En bord à bord avec l'abjection
mouths, et dans cette vulve féminine qui, lorsqu'elle explose en pédophilie
géante surmontée d'une tête de bison, ou en lapidation, ne s'explique pas seu-
lement par les excès des
institutions, mais révèle les
C'est la sublimation limites et les erreurs intrin­
des pulsions qui est sèques à la divine cohabita-
tion avec le sexe.
érotique, et seule l'épure La sécularisation dénonce
des fantasmes dans à juste titre les abus répres­
la justesse des symboles sifs et obscurantistes des
religions, le sexisme des ins­
et des signes mène titutions religieuses, l'em­
la jouissance au sublime. phase sur le désir de« père»,
et la fascination, la peur, le
harcèlement ou l'oppression
comme dans la grotte Chauvet (32 000 de la femme et de la mère. Le temps est
av. J.-C.). Arraché à la société vivante venu d'ajouter à ce combat un autre,
qu'il laisse à la surface, il dessine le non moins difficile et de longue haleine:
secret de sa monstruosité essentielle, la « transvaluation » (Nietzsche) des
il crie, chante, danse et trace pour se Traditions, en allant au cœur de cette
faire animal et femme. Et « meurt de ne captation de l'érotisme dans laquelle
pas mourir » - Thérèse d'Avila* en elles excellent.
témoigne, ainsi que les Exercices spiri­ Certes, les sociétés à forte survivance
tuels d'Ignace de Loyola*, rejoignant matrilinéaire célèbrent des divinités
la passion du Christ par l'application féminines, comme dans l'hindouisme
des sens. (cf p. 50) et le tantrisme (cf p. 66 et
p. 68); on exalte la bipolarité universelle
Une constante anthropologique dans des orgies linga-yoni; le yin-yang "'
Insoutenable tension entre passion et du taoïsme (cf p. 78) donne libre cours
reproduction, l'espace psychique retors aux rites hiérogamiques*, tout en infil­
de l'Homo sapiens et religiosus, qui n'a trant le confucianisme (cf p. 72); et il
rien d'un enchantement, compose avec existe encore des sociétés « sans père
l'impossible (la mort, la différence ni mari» (les Na) en Chine actuelle. Mais
sexuelle) et se perpétue en se modulant la réalité suprême, le brahman, est neu­
au long de l'histoire religieuse. tre; et le bouddhisme (cf p. 60), qui
La psychanalyse repère dans l'érotisme déconseille l'ascèse en s'efforçant de
une constante anthropologique : le renoncer au désir appréhendé comme
besoin de croire, en doublure du désir cause de douleur, se détache de la vie
de savoir. Georges Bataille (1897-1962) et de l'amour en se montrant radicale­
y avait insisté dans son Érotisme (1957), ment misogyne. La pratique et la maî­
mais en pure perte, devant l'humanité trise de l'érotisme religieux sont partout
post-totalitaire et postatomique, déjà affaire d'hommes.

8 Les textes fondamentaux Le Point Références


L'Éternel lui-même se présente comme
mâle et père. Pourtant, au début de la
Bible, Dieu est masculin et féminin : la
Sagesse, dimension féminine et mater­
nelle, protège le trône et l'intimité de
Yahvé, le dieu de la Bible; et l'alliance
d'Adam* avec lui (demouth) confère
une sorte de bisexualité au premier
homme (tandis que celle d'Ève*, « la
vie », dissimulée dans les impérieux
pouvoirs des reines bibliques, attendra
le féminisme). Très vite, Adam le Terrien
(adamah) se voit doté d'une femme
issue de sa côte, pour lui faire société
et qui le conduit à la faute: bien qu'in­
dispensable « aide» et« vis-à-vis », Ève
l'interlocutrice n'est pas moins nékéva,
la« trouée». Par la circoncision, Yahvé
n'élit que le bébé mâle; les filles et les
femmes restent derrière les rideaux ou
au balcon de la synagogue. Ce déséqui­
libre n'est pas moins cadré par le pacte
matrimonial qui élève la sexualité au
rang de spiritualité, l'alliance avec Yahvé
étant à l'image de l'alliance entre époux.
Abritant ainsi un érotisme béni, le cou­
ple juif ouvre la voie à la transformation
des passions génitales en amour de la
lecture et de l'interprétation: d'exil en
exil, « se connaître » équivaut à « se
parler» et à« faire l'amour» tandis que
la spiritualité la plus intériorisée et
sexuellement différenciée du Cantique
des cantiques s'énonce par la bouche
d'une femme, la Sulamite.

Le Verbe et la chair
Les chrétiens, désignés comme « le
peuple qui aime le corps», poursuivront &.B
autrement l'analyse de ce nœud érotique 9
qu'est la coprésence de la chair et du
sens chez les êtres parlants : le Verbe de chair. Pourtant, l'égalité entre les
devenu chair,« scandale pour les Grecs, sexes est reconnue pour la première
folie pour les juifs ». Plus qu'aucune fois par saint Paul qui donne à la femme
autre religion, le christianisme dévoile autant de droits sur le corps de son
l'amour à mort entre le père et le fils, mari que du mari sur le sien (I Cor, 7,
pour le conduire aux prouesses théo­ 3-5). Mais saint Jérôme* et saint
logiques et aux sublimations artistiques Anselme*, inspirés par le stoïcisme*
qui ont fait sa gloire. La passion chris­ de Chrysippe* et de Sénèque*, pres­
tique dominant, seules les entrailles crivent, pour des siècles, que « rien
maternelles de Marie sont sanctifiées, n'est plus honteux que d'aimer sa femme
afin qu'à l'ombre de sa virginité le avec autant de passion qu'on ferait d'un
mariage chrétien se construise comme adultère ». À contre-courant de cette
un garde-fou, remède contre le péché spiritualité désincarnée, et en •••

Le Point Références Les textes fondamentaux 9


Introduction SEXE ET RELIGIONS

et beaucoup - femmes comprises - pré­


fèrent se voiler la face, au sens propre
et figuré, pour rêver qu'une illusoire et
provisoire sécurité puisse assurer leur
rôle dans la reproduction de l'espèce.

L'emprise sacrée sur les sexes


Au contraire, et à contre-courant de
ses tendances intégristes, la force du
Dieu Un et Trinitaire aura été de
construire le sujet dans l'Homme. Asso­
ciés par la prière à cette paternité sym­
bolique, qui garantit la loi et l'amour
dans la Bible et les Évangiles, l'homme
et la femme sont appelés à devenir une
personne : pathétique cohérence sub-
'" jective en quête d'universalité et de
� droits. Force est de constater que ces
� droits de la personne, sécularisés, se
� présentent aujourd'hui comme le seul
j modèle universel, susceptible de fédé­
@ rer la diversité culturelle émergente.
La paternité symbolique qui aimante
••• s'appuyant sur l'alliance consacrée cette singularité serait-elle une néces­
entre le Verbe et la chair - alliance culti­ sité structurelle, ou un transitoire
vée, occultée, meurtrie et indéfectible­ réglage des structures de la parenté en
ment rénovée par des mystiques, en pleine recomposition? L'érotisme mas­
exclusion interne aux dogmes officiels, culin tente de la réinventer aujourd'hui,
et en passant par l'éclosion de la Renais­ avec et par-delà les bouffées du liber-
sance et l'explosion tinage ou de l'homopa­
baroque-, l'émancipa­ L'émergence de rentalité. Le postfémi­
tion des femmes l'érotisme féminin nisme lui-même s'y
pourra aussi s'amor­ intéresse, rejetant la
cer et prendre corps, radicalise la crise des domination phallo­
avant de s'accélérer institutions religieuses crate, mais préférant
avec les Lumières. et continue de menacer semble-t-il l'exquise
C'est bien l'émer- différence entre les
gence de l'érotisme les fondations de toutes deux sexes à la plate
féminin qui radicalise les religions. égalité homme-femme.
de nos jours la crise Pendant ce temps, des
des institutions religieuses, notamment spécialistes se demandent pourquoi
dans les monothéismes, et continue de l'islam ne « "fabrique" pas de sujets,
menacer en profondeur les fondations mais seulement des communautés ».
de toutes les religions, en provoquant Peut-être parce que, sous prétexte de
la montée réactionnelle des intégrismes. «protéger» la sacro-sainte nudité fémi­
Don de Dieu selon le Coran (cf p. 38), nine, c'est la jouissance et la créativité
l'appétit sexuel l'est certainement pour féminine dans l'alliance corps-sens
Mahomet; et pour les hommes polyga­ qu'on redoute, envie, emmure et per­
mes à sa suite, ainsi que dans l'infini sécute.
érotisme de la grande poésie mystique La sécularisation ne saurait relever le
arabe. Pas pour les femmes, dont le défi des religions qu'en reconnaissant
type même de voile est laissé à I 'appré­ et repensant l'emprise sacrée sur les
ciation de l'imam, du père, du frère ou sexes. Il nous reste à réécrire le roman
de la famille. Car la liberté est risquée, de l'érotisme.•

10 Les textes fondamentaux Le Point Références


LUC BRISSON Entretien

On présente souvent les civilisations grecques et


romaines comme très tolérantes envers l'homosexualité.
Pour le philosophe Luc Brisson, il s'agit d'un mythe
dû à une méconnaissance du contexte antique.

Luc Brisson
« L'Antiquité n'a pas une culture
du péché, mais de la honte »

le Point : On oppose souvent la permissivité de L P.: Les comportements sexuels sont déconnectés
!'Antiquité polythéiste à la pruderie des monothéis­ du fait religieux?
mes_ Les dieux de !'Olympe étaient-ils si portés sur LB.: Oui. Les règles sexuelles concernent d'abord la
le sexe que cela? famille, puis la société, et dépendent essentiellement
lue Brisson: Les dieux de ['Olympe, c'est vrai, passent de la démographie et de l'économie. La plus ou moins
leur temps à faire l'amour, avec les filles comme avec grande dureté des règles morales est directement
les garçons, d'ailleurs. Mais cette sexualisation de la liée aux événements extérieurs, aux grandes catas­
Luc Brisson, mythologie n'est pas prise pour modèle par les so­ trophes, aux famines et aux guerres. Pour survivre,
directeur de ciétés grecques ou romaines. La les sociétés doivent contrôler les
recherche au mythologie grecque se montre naissances, condition de leur
CNRS, traducteur très pudique jusqu'à l'apparition
« La mythologie défense et de leur développe­
de Platon et de Zeus, qui s'impose comme roi grecque se montre très ment, et donc de leur richesse
de Plotin, a des dieux et fait preuve, lui, d'une pudique jusqu'à et de leur puissance. Contraire­
notamment sexualité débridée. Peut-être ment à ce que l'on pense sou­
publié Le Sexe l'apparition de Zeus.» vent, en Grèce comme dans le
parce qu'il est le dernier de sa
incertain.
Androgynie et lignée : la mythologie s'arrête monde latin, l'homosexualité, la
hermaphrodisme avec sa famille et son pouvoir ne sera pas remis en débauche ou le laisser-aller sont considérés comme
dans /'Antiquité cause. Mais, dès le v1' siècle avant l'ère courante, les malvenus, car ces pratiques sexuelles empêchent la
gréco-romaine philosophes présocratiques, notamment Xénophane, naissance d'enfants. Dans le livre VIII des Lois de
(Belles Lettres, puis un siècle plus tard Platon* dans les livres Il et Platon, les interlocuteurs cherchent à édicter une loi
1997). Ill de La République vont violemment critiquer la sur la sexualité. Ils veulent interdire les relations
conduite des dieux. Ces derniers se conduisent en entre hommes, l'adultère, et même les relations avec
effet comme les pires des hommes. Ils volent, com­ les esclaves, mais ils terminent en admettant leur
mettent l'adultère, enlèvent des garçons - ce qui impuissance à faire respecter cette loi.
pour les Grecs est beaucoup plus grave que d'enlever
des filles-, ils sont violents et se battent entre eux. L P.: Mais l'homosexualité n'était-elle pas couram­
En prime, ils commettent l'inceste. Zeus fait l'amour ment pratiquée en Grèce? De multiples décors de
avec ses filles et Héphaïstos, le dieu du feu, essaie vase montrent des relations sexuelles explicites
de faire l'amour avec Athéna, sa sœur. Pour la so­ entre hommes ...
ciété de l'époque, c'est inadmissible. LB.: Il est habituel de dire qu'en Grèce les ...

Le Point Références Les textes fondamentaux 11


Entretien LUC BRISSON

••• relations sexuelles entre hommes étaient très avec une autre, n'apparaît qu'une fois en grec, et
développées. En fait, ce n'était ni plus ni moins le c'est dans ce mythe, d'ailleurs plus descriptif que
cas que dans nos sociétés. Ces relations ne se posaient normatif : Aristophane se contente de décrire une
d'ailleurs pas dans les mêmes termes que chez nous: situation. Dans ce mythe, il précise bien que les jeu­
les notions d'homosexualité ou d'hétérosexualité nes hommes doivent cesser d'avoir une relation avec
n'apparaissent qu'à la fin du x1x' siècle. En Grèce, un homme mûr pour se marier et avoir des enfants.
l'« homosexualité» s'inscrit dans le registre de la Quand ils ont rempli ce devoir, ils peuvent, de leur
paiderastia qui ne signifie pas« pédérastie» au sens côté, avoir des relations avec des jeunes hommes
où on l'entend maintenant. La paiderastia impliquait dans le cadre de la paiderastia. C'est une manière de
des rapports sexuels entre hommes. On parlait voir très politiquement correcte pour l'époque.
d'amant, erastes, pour l'adulte, et d'aimé, eromenos,
pour le jeune homme, qui avait de 12 à 18 ans. Dans L P. : Vous avez dit que la société antique était
les familles riches et nobles, ce type d'homosexua­ une culture de la honte. Était-ce pour cela que la
lité était utilisé comme un moyen de transmettre la sexualité était considérée comme dangereuse?
richesse et le pouvoir, sachant que l'adulte ne devait LB.: Oui, une sexualité non contrôlée pouvait être
s'intéresser à un jeune garçon considérée comme une déchéan­
que pendant une période déter­ ce et faire d'un individu ou d'une
minée. D'après Bernard Sergent, « Être passif famille un objet de honte. C'est
qui s'est intéressé à l'homosexua­ dans l'acte sexuel, pour cette raison que ce n'est pas
lité dans les sociétés indo-euro-
c'était être inférieur.» la religion, mais la société et la
péennes, l'homosexualité mas- famille qui mettent le couvercle
culine constituait un rite de sur la sexualité. Si l'homosexua-
passage, ce qui est bien sûr difficileà prouver. C'était lité est acceptée, c'est dans un cadre strict: ainsi être
en tout cas en Grèce un lien très contrôlé: les pères passif dans l'acte sexuel, c'était être inférieur. Une
employaient des pédagogues pour surveiller les re­ telle infériorité était « normale » pour les femmes
lations de leurs fils avec les adultes. Il fallait éviter et pour les jeunes hommes, mais pas pour des adul­
que la famille du jeune homme ne soit dévalorisée. tes riches et puissants. Les Thesmophories d'Aristo­
Et cette relation devait obligatoirement cesser quand phane sont éloquentes à cet égard.
I' eromenos arrivait à l'âge adulte.
L P.: Le Banquet de Platon ne se veut-il pas pour­
L P. : Le Banquet de Platon évoque pourtant une tant une défense de l'homosexualité?
relation durable entre le poète tragique Agathon LB.: Dans ce dialogue, Platon évoque l'amour entre
et Pausanias, un riche Athénien. hommes. Et, dans ce cadre, Pausanias vante les bien­
LB.: Oui, ils ont vécu ensemble pendant trente ans. faits de l'amour homosexuel en prenant pour mo­
Agathon a 16 ans dans le Protagoras, un dialogue de dèle son aimé Agathon qui vient de remporter le
Platon dont l'action se situe en 432 avant j.-C., et il concours de tragédies. Mais la prêtresse Diotime
est toujours l'amant de Pausanias dans Le Banquet, remet en cause le principe d'une transmission de la
qui se situe en 416. Mais cette relation est critiquée connaissance par le seul fait d'une relation sexuelle;
à Athènes. Aristophane écrit même une comédie elle oppose au modèle de la paiderastia celui de
d'une violence inouïe contre l'homosexualité, Les l'accouchement. Comme sa mère le faisait pour les
Thesmophories, du nom d'une fête en l'honneur de corps, Socrate accouche les âmes. Alcibiade, le célè­
la déesse Déméter qui était réservée aux femmes. bre homme politique athénien qui fait l'éloge de
Dans l'intrigue, les femmes veulent se venger d'Euri­ Socrate à la fin du Banquet, explique ainsi comment
pide, qui demande à Agathon, déguisé en femme, il a essayé de séduire le philosophe, et comment
d'aller plaider sa cause auprès des autres femmes. celui-ci a toujours refusé ses avances. Socrate refuse
Agathon refuse, mais il prête à un parent d'Euripide la paiderastia car, pour lui, dans la philosophie, ce
une robe et des accessoires féminins. La scène com­ n'est pas par la transmission mais par la découverte
porte plusieurs traits« homophobes». que l'homme atteint à la connaissance.

L P.: Mais le mythe de l'androgyne est aussi évo­ L P. : Socrate n'était donc pas homosexuel?
qué par Aristophane dans Le Banquet? LB.: Nous n'en savons rien. Il avait bien un disciple
LB. : Oui, mais c'est un mythe très isolé, qu'on ne très attaché à lui, Apollodore, qui apparaît dans le
trouve nulle part ailleurs. Même le mot hetairistria, dialogue le Phédon, mais rien ne prouve que c'était
qui désigne une femme qui a des rapports sexuels son amant.

12 Les textes fondamentaux Le Point Références


LUC BRISSON Entretien

LP.: Un autre cliché démasqué. Mais, dans l'Anti· de clergé au sens où on l'entend : les prêtres étaient
quité, le plaisir existe-t-il en dehors de ('Olympe? des magistrats qui ne pouvaient contrôler l'intimité
LB.: Il existe bien sûr, mais son« usage» est hiérar­ des familles, contrairement aux représentants des
chisé et on en parle peu. Dans le cadre de la paide­ religions monothéistes. Les prêtres catholiques par
rastia, les jeunes hommes ne sont pas supposés exemple peuvent, grâce à la confession, entrer dans
éprouver de plaisir; seul l'adulte a le droit de jouir. les secrets d'alcôve et ils ont l'arme de la damnation
un écart terrestre entraîne une punition éternelle.
LP.: Et la femme? Là est la grande invention des monothéismes : la
LB.: Très peu de textes grecs évoquent le plaisir. Il notion de péché, directement liée au sexe.
faut attendre la poésie hellénistique et le début de
la Rome impériale, à la fin du 1" siècle avant J.-C., L P. : Pourquoi?
pour que l'on parle de plaisir, et non seulement de LB.: Pour la plupart des lecteurs de la Genèse, le
désir. Les sociétés grecque et romaine ne sont pas premier livre de la Bible, le fruit de la discorde au
des sociétés du laisser-aller et de la débauche... Paradis terrestre, c'est le sexe. À partir de là, le plai­
sir et le désir vont se comprendre en terme de « pé­
l. P. : Mais dans Le Banquet de Xénophon, qui ché originel», et donc de culpabilité et de punition.
est à peu près contemporain de Platon, un jeune Le mythe grec de Pandore contient aussi tous les
homme et une jeune fille font bien semblant de ingrédients de ce qui va se jouer dans les mondes
faire l'amour? juif, chrétien et musulman, mais il ne mène pas aux
LB.: Oui, et il est vrai que tous ceux qui sont là sont mêmes conséquences. Héphaïstos fabrique la pre­
excités, mais il s'agit d'éveiller le désir chez des hom­ mière femme, Pandore, avec de la terre, pour assurer
mes qui vont vite rejoindre au lit leur épouse restée la reproduction des hommes devenus mortels pour
au foyer. s'être opposés à Zeus. Sans enfant, en effet, ils dis­
paraissent et les dieux ne reçoivent plus de culte. Or,
LP.: La société romaine, notamment à l'époque la nouvelle créature est conçue à la fois comme une
impériale, va-t-elle avoir une approche différente séductrice, pour encourager l'homme à procréer, et
de la sexualité? une parasite, puisqu'il doit la nourrir pendant qu'el­
LB.: Comme la Grèce, elle est obsédée par le pro­ le fait des enfants. De surcroît, Pandore ouvre la
blème du rang social. Il faut contrôler la richesse et jarre dans laquelle se trouvaient tous les maux qui
le pouvoir de la gens, la famille sont ainsi libérés; seul subsiste
au sens large. Comme dans plu­ « La notion l'espoir. La femme est donc consi­
sieurs pays aujourd'hui, ce sont de péché est dérée comme un instrument de
les hommes les plus âgés de la la destinée humaine, inférieure
famille qui contrôlent la sexualité. la grande invention à celle des dieux, car marquée
Une femme mariée qui était vio­ des monothéismes. » par le travail et la mort. Elle n'est
lée était condamnée à mort car toutefois pas vue comme un
elle mettait en danger la pureté de la gens. !.'.adul­ instrument de péché. Les femmes adultères peuvent
tère n'était qu'un problème de transmission de l'argent certes être tuées par leur époux en Grèce et à Rome,
et du pouvoir. mais, dans les monothéismes, elles sont frappées
par une double peine : en plus d'être punies socia­
L P.: Le christianisme va-t-il représenter un chan­ lement, elles vont en enfer. La religion renforce donc
gement dans l'approche de la sexualité? formidablement le contrôle social, en hypothéquant
LB.: Les monothéismes n'ont fait que s'adapter aux la vie éternelle.
sociétés où ils se sont développés. Si l'époque était
plus laxiste, les recommandations et les comporte­ L P.: Freud n'aurait pas pu être grec ou romain ?
ments devenaient plus souples. Les Pères de l'Église, LB.: Non. Prenez le mythe d'Œdipe : pour les Grecs,
c'est-à-dire les premiers législateurs chrétiens, com­ si Œdipe se punit, ce n'est pas parce qu'il a péché,
me avant eux les stoïciens*, faisaient preuve de mais parce qu'il a contrevenu à des règles sociales
pragmatisme. Ainsi, ils n'étaient pas a priori contre et politiques fondamentales; Freud a réinterprété ce
l'avortement si une femme était en danger. À la mythe de manière géniale en le resituant dans le
différence de !'Antiquité toutefois, le christianisme cadre de la famille et dans le processus du dévelop­
disposait de textes auxquels rattacher des interdic­ pement psychique de l'individu. Mais un Grec n'aurait
tions, et il s'appuyait sur un clergé pour en contrôler jamais compris cela. •
l'application. Dans le monde païen, il n'y avait pas Propos recueillis par Catherine Golliau

Les textes fondamentaux Le Point Références 13


Introduction JUDAÏSME

Alliance conjugale entre Israël et son Dieu, affirmation que


l'homme ne devient homme que dans sa relation à son épouse
la relation sexuelle est le paradigme de toute relation humaine.

UNE ALLIANCE DIVINE


ET CONJUGALE
Par Armand Abecassis

L
a mémoire hébraïque est déposée dans la cœur[ ...J. Ce jour-là alors, oracle du Seigneur, tu
Bible, appelée Torah (cf p. 88) en hébreu et m'appelleras "mon époux" et tu ne m'appelleras
composée de vingt-quatre livres qui s'arrê­ plus "mon maître"[ ...]. Alors je te fiancerai à moi
tent à la destruction du premier Temple de Jéru­ pour l'éternité,[ ...] par la droiture et par la justice,
salem, en 586 avant l'ère courante.La société qui par la tendresse et par la bienveillance, je te
y est décrite vit en présence continue de Dieu, fiancerai à moi par la loyauté et tu connaîtras le
invoqué à l'occasion de chaque événement, si Seigneur» (Osée 2, 1-22).
bien que l'histoire des Hébreux paraît faite de L'histoire des Hébreux s'arrête à la destruction
miracles successifs. Dieu parle à Adam* et Ève*, du premier Temple, au v1• siècle avant l'ère cou­
à Noé*, aux pabiarches*, à Moïse*, aux rante. Qu'ont-ils laissé à ceux qui les
prophètes, etc. C'est encore Dieu qui suivent et qu'on appelle Juifs? Ils leur
protège Israël et le punit aussi pour ses ont transmis l'idée de création qui fait
fautes; il a sa maison dans le Temple de de Dieu le maître de l'univers et qui, par
la capitale, Jérusalem, et n'abandonne là même, empêche tout pouvoir humain
jamais le peuple qu'il s'est choisi malgré absolu, individuel ou collectif. L'homme
ses manquements. II est lié à lui par une devient responsable du monde qui ne
alliance éternelle qui se traduit dans les lui appartient pas puisqu'il ne l'a pas
613 commandements dénombrés dans Armand créé. Ils leur ont laissé l'idée de limite,
la Torah. Cette alliance est comprise à Abecassis, de finitude humaine et de Loi qui rappelle
l'image de celle qui lie les époux, alliance philosophe, toujours à l'homme son humanité. Ils
est notamment
conjugale décrite par les prophètes avec l'auteur de leur ont encore transmis l'idée de Libé­
ses conditions et ses trahisons par la Pensée juive ration plutôt que de Liberté, qui se déve­
l'épouse, Israël. Pour dire que le peuple (4 vol., Albin loppe par la médiation de la Loi. C'est
d'Israël trompe son Dieu, la Torah affirme Michel, 1987-1996), par son rapport à la Loi que l'homme
qu'il se couche dans le lit des idoles. La et de Judaïsmes. construit son identité en se libérant pro­
sexualité est ainsi élevée au rang spirituel De l'hébraïsme gressivement des forces qui le menacent
d'un projet qui ne peut s'accomplir que aux messianités continuellement. L'idée de révélation
juives (Albin
par la relation du masculin et du féminin. introduit celle de transcendance qui
Michel, 2006).
Lisons le prophète Osée* au vm• siècle qualifie ce qui doit être et qui est extérieur
avant l'ère courante : « Prenez-vous en à votre et supérieur à ce qui est. C'est par l'homme seul
mère[ ...] car elle n'est plus mon épouse et je ne que leur lien se construit, car il est seul à pouvoir
suis plus son époux.[ ...] Ses enfants sont des imposer un sens au monde et à l'histoire. Un
enfants de prostitution, car elle est débauchée peuple est ainsi choisi, qui devient responsable
leur mère, éhontée celle qui les a conçus[ ... ] de l'aventure humaine; il a pour mission au sein
mais elle courra après ses amants, elle ne pourra des autres nations de montrer qu'il est possible
pas les rencontrer vraiment. Alors elle dira : "Je d'inscrire dans la réalité cosmique et historique
vais retourner à mon premier mari[ ...]." C'est ce qu'il appelle la parole divine, c'est-à-dire les
pourquoi je vais la séduire[ ... ] et parler à son valeurs morales et universelles. Le lien entre

14 Les textes fondamentaux Le Point Références


Un mariage juif sous le dais traditionnel, enluminure tirée d'un manuscrit juif italien du xlf siècle.

celles-ci et le réel est encore compris en termes mission de maître à élève. Contrairement à la
sexuels puisqu'elles viennent le féconder et orien­ définition que le Coran propose pour les Juifs
ter ses forces vers le bien, compris comme unité conçus comme « Gens du Livre », ils sont plutôt
dynamique entre le masculin (parole divine) et les interprètes du livre où sont déposés la mémoire
le féminin (le réel qui les accueille). des Hébreux et les commandements divins. Les
interprétations de la Loi écrite par la Loi orale
Un Dieu absent sont gardées dans le Talmud*, la Bible des Juifs.
Le retour des Hébreux sur leur terre à la fin du Là encore, la relation au Livre est comprise sexuel­
v1• siècle avant l'ère courante, l'occupation de lement, mais à un niveau où le féminin est élevé
leur pays par les Perses, puis par les Grecs et à la réciprocité avec le masculin. Les Juifs fécon­
enfin les Romains, transforment leur identité. dent le Livre qui les aide en retour à construire
Exilés sur leur propre terre occupée, ils appren­ leur identité en les fécondant également. N'est-ce
nent à se construire face au Livre pas là la relation sexuelle qui est
laissé par les Hébreux. Ils ne Les ruifs fécondent projetée entre le lecteur et le
sont plus face à Dieu; même le Livre qui les aide Livre? Leskabbalistes* insistent
l'arche d'alliance qui était dépo­ principalement sur la métaphore
sée dans le Saint des Saints est
en retour à construire sexuelle dans leur lecture spé-
perdue. L'identité juive se leur identité. cifique du Livre.
construit dès lors à partir de la C'est dans cet esprit que nous
relation avec le texte, et donc en l'absence de allons lire les textes proposés ici. Nous ne pré­
Dieu. Les rabbins enseignent que l'exil a éloigné tendons pas révéler leur signification ultime, mais
l'épouse de son époux. Comme les récits des seulement la compréhension que la tradition juive
événements gardés dans la Bible font partie du s'en est formée et qu'elle transmet. On y relèvera
passé, le lecteur juif ne peut que les interpréter. l'insistance sur la présence sexuelle de l'être
Qu'ajoute-t-il alors au legs hébraïque auquel il humain, sur l'affirmation que l'homme ne devient
reste fidèle mais en gardant sa créativité? Il y homme que dans sa relation à son épouse et que
ajoute l'idée du Dieu absent qui se retire pour la femme n'est femme que dans la relation à son
laisser l'homme à sa pleine responsabilité. époux; la sexualité réalise la présence au monde
L'épreuve de l'amour consiste pour les époux à de l'espèce humaine à travers la loi et à travers
apprendre à aimer l'autre en son absence. Il y les espérances que les parents investissent dans
ajoute l'idée de l'interprétation, appelée en hébreu leurs enfants. Ceux-ci sont le signe que la sexua­
« Midrash », qui est une création de significations lité ne s'est pas enfermée dans le plaisir et qu'elle
qui enrichissent les textes et humanisent la parole se réalise dans l'œuvre d'amour. La relation
divine. Il y ajoute encore la Loi orale associée à sexuelle se présente comme le paradigme de
la Loi écrite pour lire dans celle-ci la parole vivante toute relation humaine par son caractère total
originelle. Il y ajoute l'idée que la révélation ne qui met l'homme à l'épreuve de son humanité et
s'est pas faite une fois pour toutes au Sinaï avec de sa responsabilité à l'égard d'autrui, du monde
Moïse, mais qu'elle continue à travers la trans- et de Dieu.•

Le Point Références Les textes fondamentaux 15


...-
Clés de lecture
a:
JUDAÏSME

le sens divin
s2 de la sexualité

... L
a
u e premier texte, tiré de la
Genèse (cf p. 88), annonce
sera la femme et non un autre

_.
homme ou un animal. C'est
la création de ce qu'il une femme unique: les rabbins
appelle« Adam*», c'est-à-dire insistent sur cette capacité que
l'humain, après le végétal et l'homme doit acquérir d'aimer
l'animal. La sexualité y est don­ toutes les femmes dans son
née comme une bénédiction épouse et de s'interdire le désir
divine. Elle est liée à la pro­ pour d'autres femmes:« Tu ne
création. C'est en se reprodui­ commettras pas d'adultère. Tu
sant que les êtres humains ne convoiteras pas la femme
« remplissent la terre » et s'y de ton prochain », dit le livre Adam et Ève par Lucas Cranach
installent en la dominant pour de )'Exode (20,13-14). l'Ancien (1472-1553).

leur bien. Mais ce n'est pas


dire que la sexualité soit inter­ La création de la femme constate que le verbe hébreu
dite quand la procréation ne lis comprennent également le chahet(se corrompre) employé
la suit pas, comme dans le cas vis-à-vis comme un être unique dans le texte sur Noé* désigne
de la stérilité (16,1-2), de la originel que Dieu aurait séparé l'abâtardissement de la sexua­
ménopause ou plus simple­ plus tard en homme et femme lité dans l'homosexualité et
ment les jours où la femme pour que la relation sexuelle dans la zoophilie, radicalement
n'est pas dans sa période de se déroule face à face. Avant interdites par la Torah (cf p. 88)
fécondité. de créer la femme, Dieu soumet et qualifiées d'abominations
l'homme à trois épreuves : il (Lévitique 19, 1-8). Il se demande
« Il n'est pas bon lui demande d'abord de nom­ où était l'homme pendant le
que l'homme soit seul » mer les animaux, mais l'homme dialogue entre le serpent et
Le texte biblique rappelle que ne trouve pas dans la gent ani­ Ève*. Il répond:« Adam s'était
la procréation est l'épanouis­ male son vis-à-vis. Il distingue endormi après sa jouissance,
sement de la sexualité, et donc l'accouplement de l'union. Ève resta éveillée non com­
qu'elle est également l'épreuve La seconde épreuve est celle blée. » Pourtant quand Dieu
et la fonction de la paternité de la torpeur que Dieu fait tom­ avait présenté Ève à Adam,
et de la maternité. La tradition ber sur l'homme parce qu'il n'a celui-ci avait explosé de joie.
juive ne dévalorise en aucune pas voulu que celui-ci assiste Il avait répété trois fois l'ex­
manière la jouissance sexuelle. à la création de la femme. pression « celle-ci ». Il avait
Elle est loin d'en faire le péché L'homme doit la découvrir reconnu que les deux étaient
originel. Bien au contraire, comme se présentant à lui de faits de la même chair et des
l'image de Dieu reste incom­ l'extérieur sans qu'il l'ait mêmes os mais pas du même
plète tant que l'homme et la connue auparavant, la désirant sang, c'est ce qui fonde l'exo­
femme ne se sont pas connus seulement dans l'ignorance gamie* (Lévitique 18, 5-23).
(1, 26-28). C'est leur union qui qu'il a d'elle. Enfin l'homme quitte ses
est à l'image divine, car aucun La troisième épreuve est celle, parents, s'unit à sa femme et
des deux n'est à lui seul Adam: non de la côte mais du côté, constate que leur amour est
chacun d'eux n'est qu'une part pour signifier la limite. La plus fort que les liens de
de la condition humaine. Le femme est créée et posée à la parenté. De plus leur nudité ne
second récit de la création limite de l'homme qui n'occupe provoque pas de honte chez
magnifie la r,elation sexuelle; pas tout l'être. En d'autres ter­ eux: ils sont transparents l'un
il fait dire à Dieu:« Il n'est pas mes, elle impose à l'homme de à l'autre et leur regard va au­
bon que l'homme soit seul, il se limiter à son humanité finie delà de leur corps pour y ren­
faut que je lui fasse une aide et de cesser de se croire doté contrer la présence confiante
vis-à-vis de lui. » Ce vis-à-vis du pouvoir absolu. Le Midrash de l'autre. A.A.

Les textes fondamentaux Le Point Références


JUDAÏSME Genèse
....
....>C
« Au commencement ........
est l'union à l'image de Dieu » ....
....
C..... image[...] et qu'ils soumettent[...]
� Dieu dit : « Faisons l'Adam à notre connu d'homme. Je vais vous les amener, faites­
leur ce que bon vous semblera, mais ne faites
WII toute bête qui se meut sur la terre. » rien à ces hommes car ils sont venus s'abriter
Dieu créa l'Adam à son image [ ...] masculin sous mon toit.»
et féminin il les créa. Dieu les bénit et leur dit : GENÈSE 19, 1-8.

« Fructifiez et multipliez-vous, remplissez la


terre et dominez-la.» Je suis le Seigneur. Que nul n'approche d'une
proche parente pour en découvrir la nudité. Ne
GENÈSE, 1, 26-28.

découvre pas la nudité de ton père et de ta mère


Le Seigneur Dieu dit : « Il n'est pas bon que [ ...].Tu ne découvriras pas la nudité de la femme
l'homme soit seul. Il faut que je lui fasse une de ton père[ ...J, la nudité de ta sœur,fille de ton
aide vis-à-vis de lui.» père ou fille de ta mère[ ...], la nudité de la fille
Le Seigneur Dieu forma du sol toute bête du de ton fils ou de la fille de ta fille[ ...J, la nudité de
champ[ ...] qu'il présenta à l'Adam pour voir la fille de la femme de ton père née de ton père :
ce qu'il leur donnerait comme nom; le nom que c'est ta sœur[...J, la nudité de la sœur de ton père
l'Adam donna à chaque espèce était son nom. [...],de la sœur de ta mère, du frère de ton père
L'Adam donna des noms [ ...], mais pour lui­ [ ...],de ta bru[...], de l'épouse de ton frère[ ...],
même, l'Adam ne trouva pas son« aide vis-à-vis d'une femme et de sa fille.N'épouse pas une femme
de lui». Le Seigneur Dieu fit tomber une torpeur avec sa sœur [ ...]. N'approche pas d'une femme
sur l'Adam qui s'endormit. Il prit un de ses indisposée pour découvrir sa nudité[ ...]. Ne
côtés et ferma la chair à sa place. Le Seigneur couche pas avec un mâle comme tu couches avec
Dieu bâtit le côté qu'il avait pris de l'Adam en une femme: c'est une abomination. Ne t'accouple
femme [ICHAHJ et la présenta à l'Adam. pas avec un animal : tu souillerais ton humanité.
L'Adam dit : « Celle-ci, cette fois-ci, os de mes Qu'une femme ne s'offre pas à l'accouplement
os, chair de ma chair, celle-ci, on l'appellera avec un animal : c'est une abomination.
femme [!CHAH] car elle fut prise de ICH, cel­ LÉVITIQUE, 18, 5 ·23.

le-ci. » C'est pourquoi !CH [individu] quittera


son père et sa mère, s'attachera à sa ICHAH et Jouis de la vie avec la femme que tu aimes,tous
ils formeront une seule chair. Les deux étaient les jours de l'existence éphémère qu'on t'accorde
nus[ ...] et n'avaient pas honte. sous le soleil[ ...J car c'est là ta part dans la vie
GENÈSE 2, 18-24. et dans le labeur que tu t'imposes sous le soleil.
ECCLÉSIASTE 9, 9-

Noé engendra trois fils : Chem, Ham et Japhet.


La terre s'est corrompue devant Dieu et se Puisses-tu trouver la joie dans la femme de ta
remplit de violence. Dieu vit que la terre était jeunesse!
corrompue[ ...]. Biche d'amour, gazelle pleine de grâce,que ses
GENÈSE 7, 10-12. charmes t'enivrent en tout temps, et que son
amour t'enthousiasme sans cesse.
Les deux envoyés arrivèrent à Sodome* le soir. Pourquoi mon fils, t'éprendre d'une étrangère et
Loth, neveu d'Abram, insista beaucoup [ ... ] prodiguer tes caresses à une autre compagne?
pour qu'ils entrent chez lui. Ils n'étaient pas PROVERBES 5, 1 8 -20.

encore couchés lorsque[...] les gens de Sodome


s'attroupèrent autour de la maison. Ils appelè­ Qui a trouvé une femme a trouvé le Bien, et a
rent Loth [ ...J : « Où sont les hommes qui sont obtenu une faveur du Seigneur.
venus chez toi cette nuit? Fais-les sortir [ ...] PROVERBES 18, 22,
TRADUCTIONS ORIGINALES.
que nous couchions avec eux.» Loth dit : « De
grâce, mes frères, n'ayez pas de mauvaise
conduite.Voici que j'ai deux filles qui n'ont pas

Le Point Références Les textes fondamentaux 17


=-
Clés de lecture

L'amour selon
JUDAÏSME

...
:z
E
le Cantique des cantiques
E
....... L
0
u e Cantique des cantiques,
attribué au roi Salomon, a
cherche dans sa modalité phy­
sique le divin qu'elle comporte,
partage physique entre époux
sont la suprême sanctification
été canonisé grâce à Rabbi compris et vécu ainsi par ceux dans la mesure où ils savent ce
Aquiva*, dans la première moi­ qui refusent de séparer l'âme que signifie se lier par alliance
tié du n• siècle de l'ère courante.
du corps, le manifeste de l'in­ et non seulement par contrat
Celui-ci persuada les rabbins time. Il est le plus souvent pro­ social ou besoin physique. C'est
que" tous les chants de la Bible f an é, c'est-à-dire employé à cet univers du divin et de
sont saints, le Cantique des can­ comme moyen à d'autres fins
tiques est saint des saints ». que lui-même, comme la recher­ C'est dans la recherche
Nombreux sont ceux qui en che exclusive du plaisir et dans
donnent une signification super­ la prostitution (Proverbes 6,
jamais comblée
lative et absolue. Pourtant le 23-33). L'amour ne peut être entre le Berger et
livre est consacré à la glorifica­que total, partage sans réserve la Bergère que résident
tion du corps et de l'attraction avec l'être aimé, respecté et
sexuelle. C'est pourquoi il est reconnu comme différent et
la véritable joie
lu allégoriquement en le désexua­ irréductible. C'est en ce sens et la véritable union.
lisant par une spiritualité tout que la communauté juive attend
à fait étrangère au caractère toujours de ses rabbins qu'ils l'unité dynamique que Rabbi
érotique de la relation humaine. soient mariés. Aquiba introduit ses collègues.
Pour eux, la Bergère dont il est C'est en tant que sexuel que le La conclusion par trois fois
question est Israël et le Berger Cantique est saint, parce que répétée comme un refrain est
est Dieu; pour les chrétiens il c'est sur ce terrain que les par­ de veiller à ne pas se hâter dans
s'agit de Dieu ou du Christ et tenaires traversent l'épreuve la relation d'amour qui est
de l'Église, ou de Dieu et de l'âme
de leur humanité et de l'estime patience et espérance. Il s'agit
du croyant. de soi et de l'autre. Les caresses plus de désirer aimer que
du Berger à la Bergère (1, 2) d'aimer. C'est dans la recherche
Une portée spirituelle donnent ainsi une joie plus jamais comblée entre le Berger
Chacune de ces interprétations grande que le vin à la Bergère et la Bergère que résident la
nie le caractère érotique du le plaisir du vin est égoïste et véritable joie et la véritable
chant. Il vaut mieux compren­ s'épuise en lui-même, alors que union. Le Cantique des canti­
dre l'enseignement de Rabbi la caresse a pour objet d'éveiller ques est lu par les Séphardim,
Aquiba dans un sens relatif: la le désir de l'autre pour la jouis­ les Juifs originaires des pays
sainteté du Cantique n'est autre sance commune. C'est de cette arabo-musulmans fidèles aux
découverte de l'amour comme recommandations des kabba­
L'amour ne peut être relation d'altérité respectueuse listes*, chaque vendredi soir
et responsable qu'elle est pour l'accueil du shabbat*.
que total, partage " malade » (2, 5); elle montre à Pour les auteurs des Proverbes
sans réserve avec son amant que chaque partie (31, 10-30), la relation sexuelle
l'être aimé, reconnu de son être porte une significa­ authentique conduit au désir
tion pour elle : les yeux, les de la sagesse : celle-ci est dési­
comme différent lèvres, le visage, le palais (5, rée comme réponse totale à
et irréductible. 12-13-15-16), etc. Ce détail l'existence humaine ainsi que
qu'elle fait de son corps montre dans la relation entre époux et
que celle qui résonne implici­ son attention renouvelée à ces épouse. En ce sens, la sagesse
tement dans les autres chants merveilles physiques, comme est féminine, car c'est par sa
d'amour. Sa signification litté­ si elle les découvrait pour la relation à elle et par le désir
rale a une portée spirituelle. li première fois. Ainsi la relation d'elle que l'homme s'éveille à
parle de l'amour humain et sexuelle et cette conception du lui-même. A.A.

18 Les textes fondamentaux Le Point Références


JUDAÏSME Cantique des cantiques
...>C
....
.......
« Que tu es belle ma compagne » ...
.....

,-,i. tes vêtements est comme Je parfum du Liban.


� LaBergère
1,2 Qu'il m'embrasse des baisers de sa 7,2 Comme sont beaux tes pieds dans les sandales,
W,I bouche car tes caresses sont meilleures fille de noble, les contours de tes hanches sont
que le vin. comme des colliers, œuvres de mains d'artiste.
3, 1 Sur mon lit, les nuits, je cherche celui que 7,3 Ton nombril est une coupe en demi-lune, que
j'aime. son breuvage ne manque pas! Ton abdomen est
5,3 J'ai enlevé ma chemise, comment la revêti­ un monceau de blé bordé de lis,
rais-je? 7,8 Ta stature que voici ressemble à un palmier,
5,4 Mon chéri a passé la main par Je trou de la et tes seins à des grappes.
porte. Mon ventre s'en émeut. 7,9 J'ai dit : « Je voudrais monter au palmier, je
5,12 Ses yeux sont comme des colombes sur les voudrais saisir ses régimes. »
bords des cours d'eau. 7,10 Le souffle de tes narines est comme le parfum
5, 13 Ses lèvres sont des lis distillant de la myrrhe des pommes.
fluide. 8,4 Je vous ai fait prêter serment, filles de Jéru­
5,15 Son visage est comme le Liban, superbe salem, de ne pas éveiller l'amour et de ne pas Je
comme les cèdres. précipiter jusqu'au moment où il est désiré.
5,16 Son palais est la douceur. Tout entier il est LE CANTIQUE DES CANTIQUES, TRADUCTIDN ORIGINALE.
charme.
6,3 Je suis à mon chéri et mon chéri est à moi, 6,23 Car le devoir est un flambeau, la doctrine
lui qui paît parmi les lis. une lumière et les dictées de la morale un gage
7,12 Viens mon chéri, sortons à la campagne. de vie.
7,13 Là, je te donnerai mes caresses. 6,24 C'est ainsi que tu seras protégé contre la
8,1 Que n'es-tu mon frère, allaité au sein de ma femme vicieuse, contre la langue mielleuse de
mère! Je te rencontrerais dehors et je t'embras­ J'étrangère.
serais, et les gens ne me mépriseraient pas. 6,26 Car pour une courtisane, on peut être réduit
à une miche de pain; une femme adultère prend
Le Berger dans ses filets un gibier de prix( ...].
1,10 Tes joues sont jolies, ornées de rangs de 6,29 Il en est ainsi de celui qui approche de la
perles, ton cou paré de colliers. femme de son prochain; il ne restera pas indemne
1,15 Que tu es belle ma compagne, tes yeux sont celui qui la touche( ...].
des colombes. 6,3311 ne recueillera que souffrance et déshonneur;
2,2 Comme un lis parmi les ronces, telle est ma sa honte sera ineffaçable.
compagne parmi les jeunes filles. 31, 10 Une femme vaillante, qui la trouvera? Elle
4, 1 Ta chevelure est comme un troupeau de est infiniment plus précieuse que les perles.
chèvres dévalant du mont de Galaad. 31, 11 Le cœur de son époux a toute confiance en
4,2 Tes dents sont comme un troupeau de brebis elle; les ressources ne lui font pas défaut.
tondues qui remonte du lavoir, formant deux 31, 12 Tous les jours de sa vie, elle travaille à son
rangées parfaites. bonheur.
4,3 Tes lèvres sont comme un fil d'écarlate, ta 31,26 Elle ouvre la bouche avec sagesse et des
bouche est charmante, ta tempe est comme une leçons empreintes de bonté sont sur ses lèvres.
tranche de grenade à travers ton voile. 31,28 Ses fils se lèvent pour la proclamer heureuse,
4,4 Comme la tour de David est ton cou[ ...]. son époux pour faire son éloge
4,5 Tes deux seins sont comme deux faons, 31,29 « Bien des femmes se sont montrées vaillan­
jumeaux d'une gazelle. tes, mais toi, tu es supérieure à toutes. »
4,9 Tu me rends fou ma sœur, ma fiancée, tu me 31,30 Mensonge que la grâce! Vanité que la beauté!
rends fou par une seule de tes œillades. La femme qui craint le Seigneur est seule digne
4,11 Tes lèvres distillent du nectar, ô fiancée, du de louanges.
miel et du lait sont sous ta langue, le parfui;n de PROVERBES, TRADUCTION ORIGINALE.

Le Point Références Les textes fondamentaux 19


-
Clés de lecture JUDAÏSME
....
a:

....
z
&
Le mal7iage dans la tradition juive
E
8
... L
....
e rituel du mariage juif se loi et rappelle la place de la qui se féconde par le retour de
compose de deux parties . famille au sein de la société. ses enfants. Le mariage ne fait
La bénédiction des Irous­ Les sept bénédictions des Nis­ pas oublier au Juif son peuple
sines (fiançailles) rappelle les souïnes sont consacrées à la et sa mémoire. C'est pourquoi
interdits sexuels et ne consi­ t r o i s i è m e dimension d u à la fin de la cérémonie un verre
dère comme significative que mariage : le lien sexuel. La pre­ est brisé pour rappeler la des­
la relation entre les époux. Ils mière est celle du vin, symbole truction du temple de Jérusa­
constituent un nouveau foyer de la connaissance et de la lem par les Romains, en 70. La
au sein de leur peuple qui leur jouissance. sixième considère le dais nup­
La deuxième, en rappelant que tial comme un Éden, le jardin
le pouvoir n'appartient qu'à de la jouissance. Elle se termine
Dieu, sépare la jouissance de par l'affirmation de« la joie du
tout exercice de manipulation marié et de la mariée » qui est
de l'autre ou d'affirmation celle de la cérémonie qui les
tyrannique de soi. La troisième unit. II lui manque la jouissance
inscrit la transcendance dans que la septième bénédiction
la jouissance : la « forme » de complète car elle se conclut
l'homme condense la significa­ par « la joie du marié avec la
tion donnée à ses possibilités. mariée » et fait allusion à la nuit
La quatrième rappelle que cette de noces.
« forme » est à l'image du
modèle divin, masculin et fémi- Un partage total
nin à la fois. La jouissance véritable concerne
Gravure représentant un mariage juif. Sous le dais nuptial, les époux l'homme dans son intégralité,
naissent à eux-mêmes en quit­ l'union entre deux êtres diffé­
fixe les trois conditions de leur tant père et mère pourtant rents« attachés» l'un à l'autre,
intégration. La première est présents sous le même dais. « nus sans aucune honte », par­
symbolisée par une bague; en Les rabbins rappellent que dans tage total où se jouent leur des­
la plaçant à l'index droit de la le mot hébreu !ch (homme) il tinée et leur capacité à devenir
fiancée, le marié prononce la y a un « Yod » , absent dans des êtres humains authentiques.
phrase suivante : « Te voici !chah (femme) et que dans !chah Avant de quitter le dais nuptial,
consacrée à moi par cet anneau il y a un« He » absent dans !ch. le rabbin bénit les époux en
selon la loi de Moïse* et d'Is­ Associés, Yod et He forment le empruntant la bénédiction que
raël. » II affirme ainsi que sa le grand prêtre distribuait au
femme lui est consacrée et peuple dans le Temple : « Que
comme telle interdite aux Sous le dais nuptial, le Seigneur vous bénisse et vous
autres. En réalité toute pièce les époux naissent garde, qu'il éclaire sa face vers
d'argent de valeur minimale vous et vous accorde la grâce.
peut être utilisée pour éviter à eux-mêmes en Qu'il lève sa face vers vous et
l'idée que la femme est un objet quittant père et mère. vous accorde la paix» (Nombres
acheté par le mari. Cette pièce 6, 24-26). Ce rituel témoigne
d'argent est appelée en hébreu donc de toute l'importance don­
kessef, qui signifie « désirer ». nom divin YAH qu'on retrouve née à la relation conjugale. Mais
Le lien conjugal est d'abord le dans Halelou-Yah Qouez Dieu). le judaïsme n'interdit pas le
désir qui lie les époux entre La relation entre l'époux et divorce; il le réglemente et se
eux. La seconde condition est l'épouse relève donc du divin. soucie de protéger la femme
la kétoubah, le contrat social La cinquième transpose cette contre tout abus venant de son
qui protège la femme devant la structure dans la collectivité époux. A.A.

20 Les textes fondamentaux Le Point Références


JUDAÏSME Mariage
...
« Béni Tu es Seigneur celui qui ...
1-
>C

réjouit l'époux avec l'épouse » .......


1-

� Les Iroussines (fiançailles) Textes talmudiques


1� Avec votre autorisation, mes Maîtres, La femme est acquise comme épouse par trois
WII Béni Tu es Seigneur notre Dieu Roi de voies et acquiert sa liberté par deux voies. Elle
l'univers, créateur du fruit de la vigne. s'acquiert par une pièce d'argent, par un contrat
Béni Tu es Seigneur notre Dieu Roi de l'univers et par l'union conjugale [...] elle acquiert sa
qui nous a sanctifiés par ses commandements liberté par le divorce ou la mort de l'époux[...].
et nous a mis en garde contre les unions illici­ Le terme Derekh [voie] est masculin dans ce
tes; il nous a interdit les jeunes filles déjà fian­ texte car la lutte est masculine et non féminine
cées et nous a permis nos épouses par la voie [ ...]. En effet Rabbi Siméon dit :« Pourquoi la
du mariage grâce aux sanctifications. Torah porte-t-elle le verset : Quand un homme
Béni Tu es Seigneur notre Dieu qui sanctifie prendra femme et non quand une femme est
son peuple Israël par le mariage et les sancti­ prise par un homme »? [...]. La réponse est :
fications. « c'est la voie de l'homme que de chercher et
de courir après la femme et ce n'est pas la voie
Les Nissouïnes (épousailles) de la femme de chercher et de courir après
1. Béni Tu es Seigneur, notre Dieu, Roi du monde, l'homme. Quand un homme a subi une perte,
créateur du fruit de la vigne. qui court après l'autre? C'est celui qui a subi la
2. Béni Tu es Seigneur, notre Dieu, Roi du monde. perte qui doit la chercher. »
Il a tout créé pour sa gloire. TALMUD DE BABYLONE. TRAITÉ QUIDDOUCHINE 2, A·B.

3. Béni Tu es Seigneur, notre Dieu, Roi du monde.


Il a formé l'homme. L'homme est tenu d'enseigner la Torah à son
4. Béni Tu es Seigneur, notre Dieu, Roi du monde. fils et de le marier. Celui-ci doit d'abord étudier
Il a formé l'homme, selon Sa forme, selon la et prendre femme ensuite. S'il ne peut se passer
forme de l'image de son modèle; il a établi pour de femme, qu'il se marie d'abord et qu'il étudie
lui, à partir de lui, une construction éternelle ensuite. Rab Yehoudah enseigne d'après Samuel:
[Ève]. Béni Tu es Seigneur, formateur de « La loi est la suivante : il se marie et étudie
l'homme. ensuite. » Rabbi Yohanan objecte :« Comment
5. Elle doit se réjouir et exulter, la femme stérile cela? Il a une famille à sa charge et il doit étudier
quand ses enfants se rassemblent en son sein, la Torah? » Il n'y a pas de contradiction entre
rapidement et avec joie. Béni Tu es Seigneur, les deux.[...].
celui qui réjouit Sion par ses enfants. TALMUD DE BABYLONE, TRAITÉ QUIDDOUCHINE, 29B.

6. Réjouis les compagnons chéris, comme tu


as réjoui ta créature dans le jardin de l'Éden, Quand un homme divorce de sa première
dès l'origine. Béni Tu es Seigneur, celui qui épouse, même l'autel du Temple verse des
réjouit l'époux et l'épouse. larmes sur lui.
7. Béni Tu es Seigneur, notre Dieu, Roi du TALMUD DE BABYLONE, TRAIT( GUITTINE 90B.

monde, qui a créé la joie et l'allégresse, l'époux


et l'épouse, la jubilation, le chant, l'exultation S'il n'y a pas de raison grave de divorcer, il est
et la gaieté, l'amour et la fraternité, la paix et interdit de renvoyer son épouse contre son gré.
l'amitié. Seigneur notre Dieu, qu'on entende TALMUD DE BABYLONE, TRAITÉ GUITTINE 90A

très bientôt, dans les villes de la Judée et dans


les rues de Jérusalem, la voix de la joie et la La femme est habilitée à demander le divorce à
voix de l'allégresse, la voix de l'époux et la cause de la conduite de son mari. Sa demande
voix de l'épouse, la voix de jubilation des peut non seulement concerner son désir d'enfant,
mariés depuis leur dais nuptial et des jeunes mais aussi son droit à des relations sexuelles
gens depuis le festin de leur chant. Béni Tu es satisfaisantes.
Seigneur celui qui réjouit l'époux avec TALMUD DE BABYLONE, TRAITÉ YEVAMOTH 65B.

l'épouse.

Le Point Références Les textes fondamentaux 21


Entretien DAVID BIALE

De la valorisation de l'ascétisme au mythe sioniste


du muscle, le corps et le sexe ont connu des fortunes
diverses dans la pensée juive, comme le souligne
ici l'historien américain David Biale.

avid Bial
« C'est pour éviter la débauche
que les rabbins ont valorisé
le plaisir dans le mariage »

le Point : Le judaïsme a souvent été présenté dance. Ce type de discours, on l'a entendu aux États­
comme une religion obsédée par le sexe. Mais Unis à propos des Afro-Américains. Mais c'est une
est-ce vraiment une religion sensuelle? création moderne qui est apparue avec la notion de
David 8iale: Cette représentation est assez récente pureté raciale.
et concerne surtout la période moderne. Au Moyen
Âge, le problème pour les chrétiens, par exemple, L P. : Dans votre ouvrage Éros juif, vous montrez
était moins la sexualité des juifs que la peur des que le rapport à la sexualité a été ambivalent dans
pollutions ou des crimes rituels. À partir des xv111• et l'histoire du judaïsme et qu'elle a fait l'objet de
DavidBiale
est professeur x1x' siècles, en revanche, on constate une véritable nombreux conflits.
d'histoire juive à fascination pour la sexualité des juifs, fascination D.B.: Oui, des conflits que l'on ignore trop souvent,
l'université de qui a pris d'ailleurs des aspects très différents selon comme on a nié la place de la sexualité dans le ju­
Californie à Davis. les individus. Certains ont consi- daïsme lui-même jusqu'à ces
Il est l'auteur de déré que les juifs entretenaient dernières décennies. Or l'éros est
Éros juif(Actes « Les antisémites ont
un rapport plus sain au sexe que un élément prépondérant de la
Sud, 1997) et de vu dans la sexualité
les chrétiens, peut-être parce culture juive, même si sa place
Gershom
Scholem. Cabale qu'ils n'interdisaient pas le ma­ des juifs une menace est d'autant plus complexe que,
et contre-histoire riage à leurs religieux. D'autres contre l'ordre du du fait des diasporas, les sociétés
(Éditions de ont envisagé le judaïsme comme juives ont été soumises à de
l'Éclat, 2001). Il a une religion pure où l'esprit
monde, une atteinte nombreuses influences externes,
dirigé l'ouvrage s'élève au-dessus des exigences à la civilisation.» mais aussi internes. On observe
collectif Les vulgaires du corps, et ont vu ainsi des tensions entre l'élite
Cultures des juifs dans les juifs des héros capables de contrôler leurs sociale et intellectuelle et la culture populaire, et
(Éditions de
l'Éclat, 2006). instincts sexuels. Et puis il y a eu évidemment, no­ bien sûr entre les hommes qui détiennent le pouvoir
tamment à partir du développement des nationa­ et les femmes, qui vont se montrer souvent rebelles
lismes, les antisémites qui ont vu dans la sexualité aux lois et aux coutumes.
des juifs une menace contre l'ordre du monde, une
atteinte à la civilisation. C'est un fait connu : les L P. : Quel était le pouvoir des rabbins en matière
racistes ont toujours peur de la sexualité des peuples de sexualité?
minoritaires, ils craignent qu'ils violent leurs femmes, D.8.: Essentiel, bien sûr. Mais le peuple avait sa
leur fassent des enfants et polluent leur descen- propre vision du sujet: les couples pratiquaient le

22 Les textes fondamentaux Le Point Références


DAVID BIALE Entretien

coitus interruptus contre l'avis des rabbins, afin quement pour cause la matière ». Même s'il ad­
d'échapper aux grossesses trop nombreuses. Ils mettait la légitimité du plaisir procuré par des sens
n'observaient pas toujours les interdits sexuels ; moins matériels, il ressentait une véritable répul­
les relations adultères étaient nombreuses, etc. Le sion pour le toucher. Pour lui, comme pour d'autres
folklore est à cet égard une mine d'informations, philosophes juifs de l'époque, il fallait donc conte­
et la littérature ne manque pas de textes, disons, nir le plaisir, qui devait être strictement séparé du
scabreux, comme L'Aiphabet de Ben Siro. Il s'agit devoir de procréation. Maïmonide sera très contro-
d'une compilation d'historiet- versé, notamment après sa
tes et d'aphorismes attribués mort, mais son influence sera
à Jesus Ben Sira, qui vivait à « Intermédiaire entre immense, y compris chez ses
l'époque du second Temple, Dieu et les hommes, adversaires.
mais qui dut être rédigée en
pays musulman vers le 1x' ou
le principe féminin
L P. : Et les mystiques juifs?
le x' siècle. Il a été très diffusé est essentiel pour la D. B.: En fonction des écoles,
chez les juifs allemands dès le kabbale. » le mouvement de la kabbale*
début du x111' siècle. C'est là que va adopter des attitudes diffé­
l'on trouve la parabole du corbeau qui féconde sa rentes par rapport à la sexualité. Les kabbalistes
femelle avec la bouche et qui, puni pour cela, est extatiques étaient, comme les philosophes, plu­
condamné à pratiquer le cunnilingus. Les fables tôt hostiles à la sensualité. Pour Abraham Abou­
de L'Aiphabet apparaissent souvent comme des lafia, au x111' siècle, par exemple, « la copulation
exutoires aux fantasmes érotiques des lecteurs, sexuelle est un sujet méprisable et il convient,
notamment en matière de sexualité orale. au moment de l'acte, de se garder honteusement
d'être vu ou entendu ». Cette tendance va user
L P. : C'est aussi dans L'Aiphabet que l'on peut lire du symbolisme érotique avec une grande inten­
l'histoire de Lilith, la première femme d'Adam, sité parfois, mais pour elle la sexualité humaine
qui va beaucoup intéresser les féministes du n'est qu'une métaphore pour témoigner des re­
xx• siècle... lations entre Dieu et le mystique. Pour la kab­
D.B.: Et pour cause : façonnée comme Adam avec bale dite « théosophique », en revanche, qui a
de la terre, elle exige d'emblée l'égalité en ma­ produit notamment le fameux Zohar, le « Livre
tière de positions sexuelles, et ne veut pas de de la splendeur», les relations sexuelles doivent
celle du missionnaire. Quand Adam s'y oppose, aider le mystique à participer au domaine du
elle s'enfuit pour se transformer en démon qui va divin. Le Zohar se montre ainsi très strict sur les
provoquer la mort des enfants mâles avant la cir­ interdictions sexuelles, notamment la mastur­
concision et celle des filles jusqu'à 12 jours! bation. Mais comme le principe féminin est es­
sentiel pour le kabbaliste, car il sert d'intermé­
L P. : Le judaïsme a-t-il connu comme le christia­ diaire entre Dieu et les hommes, ce courant va
nisme la tentation du rejet de la chair? accorder une place importante à la sexualité
D.B.: La culture juive a voulu incorporer les vertus féminine. Il fallait en effet que l'acte sexuel soit
de continence héritées du stoïcisme gréco-romain, bien accompli pour ne pas insulter Dieu. Le sta­
puis plus tard de la culture chrétienne. Le sexe? tut sexuel de la femme n'était cependant pas
Oui, mais pour procréer. Cela l'a amenée à se bat­ égal à celui de l'homme.
tre sur le front du plaisir comme sur celui de l'as­
cétisme sexuel. Au Moyen Âge, les penseurs juifs L P. : Pourquoi?
ont ainsi essayé de faire se rejoindre leurs principes D. B.: Contrairement au mysticisme chrétien mé­
religieux avec la philosophie grecque, notamment diéval, qui touchait également les hommes et les
le néoplatonisme•. Pour le plus brillant d'entre femmes, le mysticisme juif était un mouvement
eux, Maïmonide, un juif espagnol du x11' siècle qui exclusivement masculin. Les craintes que suscitent
passa la plus grande partie de sa vie en Afrique du les femmes et la sexualité y sont présentes. Mais
Nord, « tous les péchés des hommes avaient uni- après l'expulsion des juifs d'Espagne en •••

Le Point Références Les textes fondamentaux 23


Entretien DAVID BIALE

••• 1492, une autre kabbale va se développer L P. : Un juif jeune, sportif et viril, qui n'a rien à
à Safed, au nord de la Palestine. Pour ces mysti­ voir avec les étudiants blafards des écoles tal­
ques, l'ascétisme et la tempérance en matière mudiques?
sexuelle étaient essentiels. joseph Caro, l'un de D.B.: Oui, car l'une des professions de foi centrales
ses grands représentants, rangeait ainsi tous les de ce mouvement lancé par le journaliste Theodor
plaisirs physiques dans la catégorie des infractions Herzl en 1897 en réaction à l'antisémitisme euro-
sexuelles ! Ces conceptions péen était que seule une vie
vont avoir un énorme retentis­ nationale saine pouvait restau­
sement sur le judaïsme polo­
« Woody Allen a rer la nécessaire dimension
nais, et notamment le hassi­ beaucoup fait pour physique qui manquait aux juifs
disme (cf p. 88), sorte de propager le stéréotype en exil. Cette idéologie cher­
piétisme juif, à partir du chait à transfigurer le corps juif
xv111' siècle, et par-delà, elles
du juif doutant de ses pour en faire un corps viril. Mais
vont contribuer à façonner les capacités sexuelles.» le sionisme voulait aussi casser
représentations du judaïsme avec la tradition et instituer une
traditionnel dans la période moderne. Dans les véritable égalité entre les sexes. Cela étant, ce
premières colonies sionistes, on va ainsi voir se n'était pas l'orgie dans les kibboutz: des doctrines
développer une version sécularisée du mysticisme prônant l'amour libre coexistaient avec un vrai
ascétique, qui va rivaliser avec une idéologie de puritanisme, un peu comme ce qui existait en
libération érotique. Union soviétique après la révolution bolchevique.
Comme le communisme, le sionisme entendait
L P.: Mais quel regard vont avoir sur la sexualité transcender le bonheur individuel au profit du
les penseurs de la Haskalah, les Lumières juives, collectif; l'ascétisme n'était jamais loin : il fallait
qui apparaissent aussi à cette époque? d'abord penser à la nation.
D.B.: Originaires d'Europe orientale, les penseurs
de la Haskalah vont se battre contre les traditions L P.: Mais il existe aussi toute une littérature israé­
qui leur semblent dépassées, notamment les lienne de l'échec sentimental. Pourquoi ?
mariages arrangés et, surtout, très précoces. Il D.B.: C'est le mythe jumeau de la libération éro­
était courant en effet dans ces régions de marier tique, qui a survécu longtemps dans la culture
les enfants à 12 ou 13 ans. Pour les juifs alle­ israélienne, marquée notamment par l'impact de
mands, plus assimilés, cette pratique était même la guerre, briseuse de liens. En fait, le sionisme
la caractéristique du juif de l'Est. Les partisans érotique a réussi et échoué... Mais il a eu un impact
d'un judaïsme ouvert et même laïc se heurtaient réel. Quand dans les années 1970, Alexander Por­
toutefois au courant hassidique, alors en plein tnoy, le héros de ['écrivain américain Philip Roth,
développement en Pologne et qui attirait à lui met pour la première fois le pied en Israël, il devient
beaucoup d'adolescents tout juste mariés, venus impuissant. Pour lui le nouvel État est un double
se réfugier dans l'étude des textes pour oublier mythe : érotique et militaire.
ou guérir les angoisses liées à leur nouveau sta­
tut. On a parlé à leur égard de « circoncision du L P.: Le juif puissant a donc un corollaire, le juif
coeur» : il fallait briser le désir en élevant l'amour impuissant__
« vil » par l'étude de la Loi... Mais s'ils se mon­ D. B.: Et américain. Le personnage du juif /oser
traient très critiques vis-à-vis de la tradition, les sexuel qui passe son temps à s'analyser et se dé­
penseurs de la Haskalah n'étaient pas non plus nigrer s'enracine dans le théâtre yiddish de New
des libertins: leur vision de la famille était très York et dans les antihéros de la littérature du x1x' siè­
patriarcale et conservatrice. Et, pour eux, l'amour cle en hébreu ou en yiddish. Portnoy relève de ce
et l'accomplissement érotiques étaient étrangers modèle, tout comme les personnages de Woody
à la culture juive. C'est le sionisme qui amènera Allen, qui a beaucoup fait pour propager le stéréo­
la vraie révolution érotique, et un nouveau mythe, type du juif qui doute de ses capacités sexuelles
le judaïsme du muscle ... tout en étant obsédé par des femmes non juives.

24 Les textes fondamentaux Le Point Références


DAVID BIALE Entretien

L P.: La femme non juive, le mariage hors de la n'existe pas de littérature équivalente, mais il est
communauté : thèmes récurrents de la culture clair que les responsables communautaires redou­
juive... taient la fascination de leurs ouailles pour les
D.8.: C'est tout le problème de l'assimilation. Le belles chrétiennes. C'est pour mieux éviter la « dé­
mariage endogamique était la solution la plus bauche » que les autorités religieuses juives alle­
évidente pour survivre en tant que communauté, mandes, par exemple, vont valoriser le plaisir sexuel
et la plus facile d'ailleurs : les autorités locales dans le mariage. Eliezer de Worms explique ainsi
chrétiennes ou musulmanes se sont montrées qu' « il faut éviter de regarder d'autres femmes et
souvent hostiles aux unions avec des juifs. Ainsi faire l'amour avec la sienne avec toute la passion
au x111' siècle, quand les religieux juifs allemands voulue car elle nous protège du péché».
multiplient les mises en garde contre les relations
sexuelles avec des chrétiens, l'Église impose en L P. : La névrose de type Woody Allen est directe­
1215, lors du quatrième concile du Latran, le port ment liée à la femme interdite_ Or l'Amérique est
de signes particuliers aux juifs pour empêcher la un pays ouvert, où le judaïsme est plutôt libéral:
« fornication » entre les représentants des deux pourquoi se focaliser sur la femme non juive?
religions. D.8.: Woody Allen a fait ses grands films il y a plus
de trente ans, à un moment où se posait encore
L P.: C'est alors que se constitue le mythe littéraire pour les juifs américains venus d'Europe de l'Est
de la « belle juive »? le problème de l'assimilation et du rapport avec
D.I. :À la fin du Moyen Âge circulent effectivement Israël. Mais les juifs sont en train de devenir des
des légendes sur les liaisons entre chrétiens et Américains comme les autres, même s'ils sont
juifs, comme celle qui concerne le roi de Pologne plutôt des urbains, s'ils sont plus éduqués et qu'ils
Casimir I" et la belle Esterka. Le mythe de la divorcent moins. La circoncision n'est ainsi plus
« belle juive » se développera plus tard, à la Re­ vécue comme le symbole de la souffrance juive :
naissance puis à l'époque classique. Racine bro­ tout le monde, quelle que soit sa religion, a ten­
dera ainsi sur le thème des amours entre Titus, le dance à se faire opérer pour des raisons d'hygiène.
général qui détruisit Jérusalem en 70, et Bérénice, Les temps ont changé. •
la dernière princesse de Judée. Du côté juif, il Propos recueillis par Catherine Golliau

Il
Une création du sionisme : le juif musclé
Grand rabbin du Foyer national juif de Palestine en 1921, voici comment Abraham
Isaac Kook voit le corps.

« Grands sont les droits de notre chair. Nous avons besoin d'un corps sain. Nous
nous sommes abondamment consacrés à notre âme et nous avons délaissé la
sainteté du corps. Nous avons négligé la santé et la prouesse physique, oubliant
que notre chair est aussi sacrée que notre esprit[ ... ]. Notre retour à Sion ne réus­
sira qu'à la condition que sa gloire spirituelle s'accompagne d'un retour physique
qui créera des corps sains, forts et harmonieux, de chair et de sang, et un esprit
ardent enfermé dans des muscles puissants. »
Drot, 1950, repris par David Biale dans Éros juif,
trad. Isabelle Rozenbaumas, Actes Sud, 1997.

Le Point Références Les textes fondamentaux 25


Introduction CHRISTIANISME

Réputé mépriser le corps, le christianisme a pourtant


sur la sexualité une attitude plus ouverte qu'on croit,
récemment renouvelée par la catéchèse de Jean-Paul II.

LE CHRISTIANISME,
LA RELIGION DU CORPS
Par Yves Semen

L
e christianisme est avant tout la religion mentalités dans le contexte culturel des premiers
de l'Incarnation du Christ, du Verbe de Dieu siècles, pétris de platonisme* et de stoïcisme*.
fait homme, c'est-à-dire chair. II est aussi En atteste ce sobriquet dont le philosophe grec
celle du Christ qui se fait chair offerte en nour­ néoplatonicien* Celse (ne siècle) affublait les
riture, de manière réelle pour les catholiques chrétiens : philosômaton génos, le peuple qui
et les orthodoxes, seulement symbolique pour aime le corps ... Aujourd'hui, curieux retourne­
la majorité des protestants. li professe également ment, on estime que le christianisme méprise
la résurrection* des corps à la fin des temps, le corps et donc la sexualité: D'où vient ce
c'est-à-dire leur retour à une vie nouvelle, selon paradoxe? Probablement de ce que, comme le
cette affirmation du credo chrétien:« J'attends dit le théologien protestant Éric Fuchs dans Le
la résurrection des morts et la vie du monde à Désir et la Tendresse (Albin Michel, 1999) : « Le
venir. » C'est pourquoi le christianisme s'est christianisme n'est pas coupable d'avoir refusé
posé dès ses débuts comme une religion du la sexualité mais peut-être d'avoir, au contraire,
corps, ce qui n'est pas allé sans choquer les cherché par tous les moyens, y compris répres­
sifs, à en dire le sens éthique.» Pourquoi cette
� focalisation sur le sens éthique de la sexualité?
l Parce que, comme le judaïsme (cf p. 14), le
� christianisme se réfère à la Genèse (cf p. 88),
� dans laquelle il est dit que Dieu a créé l'homme
i
'ë à son image « mâle et femelle», les a destinés à
; « devenir une seule chair» (Gn 1, 26-31).

i: Des images de Dieu


s'
<[
Comme le montre Jean-Paul Il dans sa Théologie
! du corps, c'est par leur capacité de communion
t'=
@ exprimée par l'union des corps que l'homme et

la femme sont avant tout images de Dieu, car ils


reflètent ainsi la communion éternelle des trois
personnes divines, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint
qui constituent pour les chrétiens le Dieu trini­
taire: le corps, dit-il, « a été créé pour transférer
dans la réalité visible du monde le mystère invi­
sible caché de toute éternité en Dieu et en être
le signe visible» (audience du 20 février 1980).

Le baiser, détail d'une fresque italienne du x1v' siècle


intitulée La Fantaine de jeunesse.
CHRISTIANISME Introduction

De même que la fécondité de la com­ Il n'en demeure pas moins que ces
munion trinitaire s'exprime à travers la auteurs pessimistes, qui considéraient
création, l'homme et la femme témoignent le plaisir à tout le moins comme une
de leur communion par leur joie sexuelle faute légère, ont laissé une trace dura­
et leur fécondité. Dès lors que la sexualité ble, et c'est seulement à l'époque
est le moyen d'exprimer cette communion, contemporaine que les équivoques sur
elle est bonne et sainte. Si elle en détourne, la légitimité du plaisir sexuel entre époux
elle devient condamnable. Seront donc ont été levées.
réprouvés tous les actes ou situations YvesSemen, D'abord par Pie XII qui, dans son dis­
directeur de
qui s'opposent à la communion des per­ l'institut cours du·29 octobre 1951, déclare:« En
sonnes et à leur fécondité. Il y va pour le Philanthropos recherchant et en profitant de ce plaisir,
christianisme du sens même du corps et (Fribourg), les couples ne font rien de mal. Ils accep­
de sa dignité. professeur à la tent ce que le Créateur leur a donné. »
Mais dès l'origine l'homme s'est séparé Faculté libre de Puis par Jean-Paul Il qui, toujours dans
de Dieu. Par cette rupture de l'amitié divine philosophie (Paris), sa Théologie du corps, dénonce claire­
que le christianisme appelle le péché ori- est l'auteur de ment la confusion du christianisme et
La Sexualité
ginel, l'homme, coupé de Dieu, s'est trouvé du manichéisme* : « Pour le christia­
selon Jean-Paul Il
coupé de l'autre, et l'acte sexuel a eu ten- (Presses de la nisme le corps et la sexualité demeurent
dance à devenir simple utilisation de l'un Renaissance, 2004). des valeurs toujours trop peu appréciées
par l'autre. La grâce de Dieu, octroyée par [ ... ].La façon manichéenne de compren­
le sacrement de mariage chez les catholiques et dre et évaluer le corps et la sexualité de l'homme
les orthodoxes, sans cette médiation dans la est essentiellement étrangère à l'Évangile. »
tradition calviniste, permet de retrouver le sens
originel de l'amour sexuel. Longtemps la procréa­ Ordination et célibat
tion a été posée comme la finalité première du Mais le célibat des prêtres? N'est-il pas la preuve
mariage, si bien que toute l'éthique sexuelle chré­ d'une méfiance à l'égard de la sexualité? L'Église
tienne a souvent été bornée au seul respect de latine a introduit dès les premiers siècles la règle
cet impératif. L'aide mutuelle et le plaisir des époux de n'appeler à la prêtrise que des hommes qui
n'étaient que des fins secondaires. Chez les catho­ s'étaient engagés au célibat (concile de Carthage,
liques, le concile Vatican li (1962-1965) a renoncé 390). Pour la disponibilité du prêtre, il doit être
à établir une hiérarchie entre ces fins, et l'Église l'homme de tous. Parce que le célibat est consi­
invite aujourd'hui ses membres à davantage d'exi­ déré comme une autre modalité que le mariage
gence:il ne suffit pas que l'acte de réaliser la vocation de
sexuel soit ouvert à la fécondité l'homme au don de lui-même
La procréation a
pour qu'il soit droit; il est requis en se donnant exclusivement à
qu'il obéisse aux exigences de longtemps été la première Dieu, il correspond davantage
la communion des personnes, finalité du mariage, à l'identité du prêtre qui, par
qui interdit que l'autre soit sim­ le plaisir des époux était son sacerdoce, devient un alter
plement utilisé comme objet de Christus, un autre Christ. Comme
jouissance. secondaire. le Christ est époux de l'Église,
La recherche du plaisir dans le prêtre est appelé à épouser
l'acte sexuel est-elle donc proscrite par le chris­ spirituellement l'Église et à se consacrer à elle
tianisme? La lecture de certains auteurs chrétiens de manière nuptiale, c'est-à-dire par un don total
des premiers siècles, comme saint Augustin* de lui-même. On note cependant des différences
(354-430), pourrait le laisser croire, mais leurs dans l'Église catholique qui, dans ses traditions
positions sur la question proviennent davantage orientales (melkite, maronite), admet l'ordination
d'une imprégnation par la culture néoplatoni­ d'hommes mariés. L'Église orthodoxe ordonne
cienne et stoïcienne que du christianisme lui­ des hommes mariés, mais réserve l'épiscopat*,
même. Il y a eu également quelques méprises. plénitude du sacrement de l'ordre, à des céliba­
Par exemple la phrase attribuée couramment à taires. Quant aux protestants, dans la tradition
saint Jérôme* (347-420) : « Rien n'est plus inaugurée par Luther (cf p. 88), ils ne reconnais­
immonde que d'aimer sa femme comme une sent de vocation que le mariage. Ses pasteurs
maîtresse », n'est en réalité pas de lui, mais de sont donc habituellement des hommes ou des
Sénèque*, un philosophe stoïcien du 1"' siècle. femmes mariés. •

Le Point Références Les textes fondamentaux 27


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Clés de lecture CHRISTIANISME

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0
u e texte de l'Évangile de
saint Matthieu oppose
s'interroger sur l'exception à
la règle mentionnée par Jésus :
Jésus à des Pharisiens, « sauf en cas d'union illégitime».
c'est-à-dire des juifs pieux, sur Les interprétations ont divergé
la question de la répudiation au cours de l'histoire. Celle qui
des femmes, autorisée sous est la plus communément
conditions par Moïse* à qui le admise est que Jésus fait ici
peuple juif doit d'avoir reçu les mention des unions qui ne sont
commandements de Dieu. On pas valides. C'est sur cette
retrouve également cet épisode, interprétation que s'appuie
l'Église catholique lorsqu'elle
Unis par le mariage, reconnaît nuls certains maria­
ges. Contrairement à une opi­
l'homme et la femme nion répandue, elle ne se recon­
sont beaucoup plus que naît pas le droit d'annuler des
deux êtres associés par mariages valides. Mais elle peut Saint Jean Chrysostome (349-407).
reconnaître que sont nuls cer­
contrat : ils deviennent tains mariages auxquels man­ qu'emploie Jean Chrysostome.
« une seule chair ». que au moins un des trois élé­ Il n'hésite pas en effet à com­
ments nécessaires à la validité parer le divorce à un homicide:
mais moins développé, dans du lien conjugal : liberté de en tranchant le corps d'un
l'Évangile de saint Marc (10, consentement, engagement à homme, je commets un crime;
2-11). C'est l'un des seuls textes la fidélité, ouverture à la vie. en séparant l'homme de la
de l'Évangile où Jésus traite femme, je commets un acte de
d'une question d'éthique conju­ Divorce et homicide même nature et pareillement
gale, avec le passage du sermon Jean Chrysostome (349-407), répréhensible. Pourquoi Jean
sur la Montagne où il rappelle dont le surnom« Chrysostome» Chrysostome se croit-il autorisé
l'interdit de l'adultère même signifie« Bouche d'or», est un à une telle comparaison? En
en pensée (Matt 5, 27-28) et le des Pères de l'Église orientale, vertu de cette parole de Dieu
passage de la femme adultère, célèbre pour ses talents oratoi­ dans la Genèse (le premier livre
que Jésus ne condamne pas res. Patriarche de Constantino­ de la Bible, cf p. 88), à laquelle
mais à qui il enjoint de ne plus ple, il est un des plus éminents renvoie Jésus et qui exprime la
pécher (Jn 7, 3-9). Jésus affirme représentants de la patristique volonté de Dieu sur l'homme et
ici deux choses : d'une part (ère des Pères de l'Église qui la femme : « Ils ne feront plus
l'indissolubilité du mariage développent et précisent la qu'une seule chair. » C'est dire
validement constitué, d'autre doctrine chrétienne entre le ,., dans cette perspective que
part la possibilité pour certains et lev• siècle). li est particuliè­ l'homme et la femme, dès lors
de renoncer librement au rement tenu en honneur par qu'ils sont unis par le mariage,
mariage (se faire soi-même l'Église orthodoxe. On lui doit sont beaucoup plus que deux
eunuque)« en vue du Royaume plus de 700 homélies qui repré­ êtres associés par contrat : en
des Cieux». Cette seconde pos­ sentent près de 5 000 pages de devenant« une seule chair», ils
sibilité a été interprétée de texte. Celles sur le mariage sont deviennent un seul être. De
manières diverses au cours des considérées comme la pensée même donc que l'homicide est
siècles, tantôt comme une la plus achevée de la patristique interdit par la loi de Dieu, le
déconsidération du mariage en sur le sujet. Ce commentaire du divorce l'est de la même
faveur d'une vocation plus passage de l'Évangile sur la manière, car il revient à détruire
haute (le célibat), tantôt comme répudiation des femmes est l'unité de l'être constitué par le
sa simple relativisation. On peut intéressant par l'argument pacte conjugal. Y. S.

28 Les textes fondamentaux Le Point Références


CHRISTIANISME Mariage
.......
« Que l'homme ne sépare pas .......
>C

ce que Dieu a uni! » ......


� Des Pharisiens s'avancèrent vers lui mencement, les fit mâle et femelle»; c'est-à-dire,
11111l et lui dirent pour lui tendre un piège: qu'ils sortirent d'un même principe, et qu'ils se
.,, « Est-il permis de répudier sa femme réunirent dans un même corps. « Car ils ne feront
pour n'importe quel motif? » Il répondit : tou-s deux qu'une seule chair»[ ... ].Dieu ne s'est
« N'avez-vous pas lu que le Créateur, au com­ pas contenté de dire qu'un homme prendra une
mencement, les fit mâle et femelle et qu'il a dit: femme; mais « qu'il abandonnera son père et
C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa sa mère», non pour s'unir simplement avec sa
mère et s'attachera à sa femme, et les deux ne femme, mais pour s'y attacher d'un lien si étroit
feront plus qu'une seule chair? Ainsi ils ne sont « qu'ils ne fassent plus tous deux qu'une seule
plus deux, mais une seule chair. Que l'homme chair»[ ...]. Comme donc c'est un crime que de
donc ne sépare pas ce que Dieu a uni! » Ils lui diviser un même corps, c'en est un de même
disent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit de diviser le mari d'avec la femme. Et sans s'en
de délivrer un certificat de répudiation quand tenir là, il autorise encore ce qu'il a dit par le
on répudie?» Il leur dit:« C'est à cause de la respect et la crainte que l'on doit à l'ordre de
dureté de votre cœur que Moïse vous a permis Dieu:« Que l'homme», dit-il,« ne sépare pas ce
de répudier vos femmes; mais au commence­ queDieu a joint» : montrant que le divorce était
ment il n'en était pas ainsi. Je vous le dis : Si également contre la loi de Dieu et contre celle
quelqu'un répudie sa femme - sauf en cas de la nature; contre l'ordre de la nature, parce
d'union illégitime - et en épouse une autre, il qu'il séparait une même chair; et contre l'ordre
est adultère.» de Dieu, parce qu'après que Dieu a commandé
Les disciples lui dirent:« Si telle est la condition à l'homme de ne point séparer ce qu'il avait
de l'homme envers sa femme, il n'y a pas inté­ joint, vous n'avez pas liberté de le séparer.
rêt à se marier. » Il leur répondit : « Tous ne SAINT JEAN CHRYSOSTOME, COMMENTAIRE SUR SAINT MATTHIEU - HOMÉLIE LXII,
ŒUVRES COMPLÈTES TRADUITES SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN,
comprennent pas ce langage, mais seulement ÉD. SUEUR-CHARRUEY, 1889.
ceux à qui c'est donné. En effet, il y a des eunu­
ques qui sont nés ainsi du sein maternel; il y a
des eunuques qui ont été rendus tels par les
hommes; et il y en a qui se sont eux-mêmes
rendus eunuques à cause du Royaume des
Cieux. Comprenne qui peut comprendre! »
ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU, 19, 3-12, TRADUCTION ŒCUMÉNIQUE
DE LA BIBLE, ÉD. SOCIÉTÉ BIBLIQUE FRANÇAISE.

Considérez, mes frères, la sagesse du Sauveur.


Lorsqu'on l'interroge si le divorce était permis,
il ne répond pas d'abord que non, pour ne leur
pas donner lieu de se récrier tout d'un coup,
et d'exciter contre lui du bruit et du tumulte.
Il prévient sa réponse par l'autorité de !'Écriture,
et montre que sa loi était conforme à celle que
Dieu son Père avait établie dès le commence­
ment du monde; et que ce n'était pas pour
contredire Moïse qu'il enseignait ces choses
[ ...]. Ainsi Dieu autrefois a montré clairement,
par la création de l'homme et par la loi qu'il lui
donna tout d'abord, qu'on ne doit avoir qu'une
femme, et que l'union du mariage ne doit jamais
être rompue. « Celui qui fît l'homme au corn-

Le Point Références Les textes fondamentaux 29


CHRISTIANISME
....
Clés de lecture
a:

....
1-!
z
& L'éthique du plaisir
E

S
0
u
....
aint François de Sales 1850 et ne cessa d'irriguer la vocation de chacun. S'agissant

.... (1567-1622) fait partie


des grandes figures spi­
rituelles du xv11• siècle, avec
piété catholique jusqu'au
milieu du xx• siècle. Une édi­
tion récente établie par Didier
des personnes mariées, il n'hé­
site pas à dire : « Et quiconque
ne le fait pas, quand il ferait
notamment Pierre de Bérulle* Proton, qui transcrit fidèle­ ressusciter* les morts, il ne
(1575-1629) et Vincent d e ment le texte original en fran­ laisse pas d'être en péché, et
Paul* (1581-1660). Évêque de çais contemporain (Éditions damné, s'il y meurt [ ... ).
Genève mais contraint de rési­ du Cerf, 2007), est de nature Qu'une personne fasse miracle
der à Annecy, fondateur avec à donner un nouvel essor à la en état de mariage et qu'elle
Jeanne de Chantal* de l'ordre pensée salésienne. ne rende pas le devoir de
de la Visitation*, son ouvrage mariage à sa partie ou qu'elle
Introduction à la vie dévote, Plaisirs de la table et du lit ne se soucie pas de ses enfants,
publié en 1609 et dédié à Mme À travers cette habile évocation elle est pire qu'infidèle. » On
de Charmoisy, est considéré des plaisirs du lit à partir de retrouve là des accents de
comme le premier traité de ceux de la table, François de Thomas d'Aquin, le grand
spiritualité destiné non à des Sales établit clairement ce que théologien du xm• siècle (1225-
religieux ou religieuses mais doivent être les finalités et les 1274), qui affirmait que ceux
limites de la sexualité dans le qui, étant mariés, s'abstien­
La procréation est mariage chrétien. On ne s'éton­ nent du plaisir sexuel ne méri­
nera guère de le voir poser dès tent pas d'être loués (Somme
chose bonne et sainte l'abord que la procréation est théologique, lia Ilae q.142 a.l
en tant que fin chose bonne et sainte en tant ad lm).
première des noces que fin première des noces François de Sales s'affiche
chrétiennes, ni de le voir fus­ ainsi à l'aube du Grand Siècle
chrétiennes. tiger ensuite ceux qui s'y adon­ comme un de ceux qui réha-
nent avec excès ou vitupérer
« aux personnes dans le contre ceux qui entretiennent François de Sales
monde ». En ce sens il est des discussions licencieuses s'affiche à l'aube
reconnu comme un anticipa­ ou indiscrètes.
teur du message que l'Église On pourra être davantage sur­ du Grand Siècle
catholique voudra faire valoir pris par l'éloge qu'il fait de la comme un de ceux
plus de trots siècles plus tard « réciproque et légitime satis­ qui réhabilitent
avec le concile de Vatican Il faction des parties au saint
(1962-1965): tous les baptisés mariage », autrement dit à le plaisir sexuel.
sont appelés à la sainteté, et l'honnête recherche du plaisir
pas seulement les prêtres, dans l'union sexuelle des bilitent franchement le plaisir
religieux et religieuses. Écrit époux, qui doit primer même sexuel en ne le subordonnant
dans un langage simple et sur la prière et quand bien pas à la seule procréation et
accessible, cet ouvrage connut même il n'y aurait pas d'espoir en le reconnaissant comme
une immense popularité : du de procréation pour peu que moyen légitime de « réjouis­
seul vivant de François de cet évitement soit naturel et sance mutuelle des époux ».
Sales, il fut réimprimé plus de non pas volontaire. Dans un Au cours de la seconde moitié
quarante fois et son rayonne­ autre passage de l'introduction du xv11• siècle, le jansénisme*
ment fut tel que l'on considère à la vie dévote, il insiste sur se chargera de revenir sur
qu'il inaugura le renouveau l'observance des commande­ cette vision optimiste de la
spirituel du i.v11• siècle. Il ments particuliers de Dieu qui sexualité et aura des répercus­
connut quelque 400 éditions sont l'expression de la volonté sions jusqu'au milieu du
en toutes langues jusqu'en divine et qui diffèrent selon la xx• siècle. Y. S.

30 Les textes fondamentaux Le Point Références


CHRISTIANISME Plaisir
.......
« Le devoir nuptial doit être .......
>C

toujours rendu fidèlement » ...


� II y a quelque ressemblance entre les ment en la trop grande quantité, mais aussi en
I' voluptés honteuses et celles du manger, la façon et manière de manger[ ... J. Car d'autant
.,, car toutes deux regardent la chair [ ... ). que la procréation des enfants est la première
J'expliquerai donc ce que je ne puis pas dire et principale fin du mariage, jamais on ne peut
des unes, par ce que je dirai des autres. loisiblement se départir de l'ordre qu'elle
1. Le manger est ordonné pour conserver les requiert, quoique pour quelque autre accident
personnes : or, comme manger simplement elle ne puisse pas pour lors être effectuée[ ... ] ;
pour nourrir et conserver la personne est une car en ces occurrences le commerce corporel
bonne chose, sainte et commandée, aussi ce ne laisse pas de pouvoir être juste et saint,
qui est requis au mariage, pour la production moyennant que les règles de la génération soient
des enfants et la multiplication des personnes, suivies : aucun accident ne pouvant jamais
est une bonne chose et très sainte, car c'est la préjudicier à la loi, que la fin principale du
fin principale des noces. mariage a imposée[ ...].
2. Manger, non point pour conserver la vie, 7. C'est une vraie marque d'un esprit truand,
mais pour conserver la mutuelle conversation vilain, abject et infâme, de penser aux viandes
et condescendance que nous nous devons les et à la mangeaille avant le temps du repas, et
uns aux autres, c'est chose grandement juste encore plus quand après icelui on s'amuse au
et honnête : et de même, la réciproque et légi­ plaisir que l'on a pris à manger, s'y entretenant
time satisfaction des parties au saint mariage par paroles et pensées, et vautrant son esprit
est appelée par saint Paul devoir; mais devoir dedans le souvenir de la volupté que l'on a eue
si grand, qu'il ne veut pas que l'une des parties en avalant les morceaux, comme font ceux qui
s'en puisse exempter, sans le libre et volontaire devant dîner tiennent leur esprit en broche, et
consentement de l'autre, non pas même pour après dîner dans les plats; gens dignes d'être
les exercices de la dévotion [ ... ] ; combien souillards de cuisine, qui font, comme dit saint
moins donc peut-on s'en exempter pour des Paul, un dieu de leur ventre. Les gens d'honneur
capricieuses prétentions de vertu ou pour les ne pensent à la table qu'en s'asseyant, et après
colères et dédains! le repas se lavent les mains et la bouche pour
3. Comme ceux qui mangent pour le devoir de n'avoir plus ni le goût, ni l'odeur de ce qu'ils
la mutuelle conversation doivent manger libre­ ont mangé[ ... ].
ment et non comme par force, et de plus s'es­ Je pense avoir tout dit ce que je voulais dire, et
sayer de témoigner de l'appétit, aussi le devoir fait entendre, sans le dire, ce que je ne voulais
nuptial doit être toujours rendu fidèlement, pas dire.
franchement, et tout de même comme si c'était SAINT FRANÇOIS DE SALES, INTRODUCTION À LA VIE DÉVOTE, CHAPITRE 39,
« DE �HONNÊTETÉ DU LIT NUPTIAL», 1608.
avec espérance de la production des enfants,
encore que pour quelque occasion on n'eût pas
telle espérance.
4. Manger non point pour les deux premières
raisons mais simplement pour contenter l'ap­
pétit, c'est chose supportable, mais non pas
pourtant louable; car le simple plaisir de l'ap­
pétit sensuel ne peut être un objet suffisant
pour rendre une action louable, il suffit bien si
elle est supportable.
5. Manger non point par simple appétit, mais
par excès et dérèglement, c'est chose plus ou
moins vitupérable, selon que l'excès est grand
ou petit.
6. Or, l'excès du manger ne consiste pas seule-

Le Point Références Les textes fondamentaux 31


Clés de lecture CHRISTIANISME
....
-....
a:
Hommes et femmes
...:&
z
dans le mariage
l!5
...... D
Cl
c.:I 'une famille juive origi­ 800 pages de texte, elle a été
naire de Tarse en Cilicie qualifiée de« magistère génial»
(actuelle Turquie), Saul, par le cardinal Angelo Scola,
qui prendra par la suite le nom actuel patriarche de Venise, et
de Paul, est né vers 10 et mort de« bombe à retardement théo­
à Rome vers 65. Il a été formé logique » par le théologien amé­
dans la religion juive à Jérusa­ ricain George Weigel, biographe
lem, où il fut l'élève du maître de Jean-Paul Il, qui la considère
pharisien Gamaliel. Juif zélé, il comme un tournant dans l'his­
participa à la persécution des toire de la pensée moderne sur
premiers disciples de Jésus. le corps et la sexualité (Jean­
Converti par une apparition du 1 Paul Il, témoin de l'espérance,
Christ ressuscité* sur le chemin Saint Paul (v. 10-v. 65), J.C. Lattès, 2005).
de Damas alors qu'il s'y rendait C'est la première fois dans l'his­
pour persécuter les premiers affirme l'indissolubilité du toire du commentaire de l'épî­
chrétiens (Actes 9, 1-19), il mariage (cf p. 28). Depuis, il tre de Paul aux Éphésiens qu'il
reçoit le baptême et devient un continue de faire partie d'un est établi que, s'il y a soumis­
propagateur de la foi chrétienne ensemble de textes de )'Écriture sion des époux dans le mariage,
à travers ses lettres et voyages parmi lesquels peuvent choisir
missionnaires dans tout le nord les fiancés.
S'il y a soumission des
du bassin méditerranéen. Son La question de la soumission
enseignement a structuré la des femmes dans le mariage époux dans le mariage,
pensée chrétienne à ses débuts est un thème récurrent dans cette soumission
et demeure une référence l'enseignement de Paul (cf
ne peut être qu'une
majeure du christianisme dans Col 3, 18; I Cor 11, 3; I Cor 14,
ses différentes confessions. 34-35). L'interprétation du cin­ soumission réciproque.
quième chapitre de l'épître aux
La sujétion de la femme Éphésiens dans l'histoire du cette soumission ne peut être
La lettre aux chrétiens d'Éphèse christianisme est donc couram­ qu'une soumission réciproque
est couramment attribuée à ment allée dans le sens d'une et non une soumission unilaté­
Paul mais, selon l'exégèse* confirmation de la sujétion de rale de la femme au mari.
contemporaine, il semble vrai­ la femme dans le mariage, La soumission n'est pas ici une
semblable que l'apôtre ait confié confortée en cela par les habi­ attitude servile réciproque,
à son secrétaire les idées maî­ tudes culturelles. mais une écoute mutuelle fon­
tresses que celui-ci développa C'est pourquoi le commentaire dée sur la reconnaissance dans
et rédigea par la suite. Quoi qu'il qu'en fait Jean-Paul II (1920- l'amour des richesses respec­
en soit, ce passage de l'épître 2005) dans sa catéchèse sur la tives des époux. Un amour de
aux Éphésiens a été et demeure Théologie du corps s'avère par­ cette nature exclut toute espèce
considéré comme un texte de ticulièrement éclairant et nova­ de domination, car chercher à
base pour la vision chrétienne teur. Développée à travers les dominer une personne c'est
du mariage. Jusqu'à la réforme audiences générales du mer­ l'instrumentaliser et la faire
liturgique opérée dans l'Église credi de 1979 à 1984, la Théo­ déchoir au rang d'objet. On
catholique à la suite du concile logie du corps constitue le plus retrouve ici l'influence du per­
Vatican II (1962-1965), c'était vaste enseignement jamais déli­ sonnalisme dans la pensée de
l'épître obligatoirement lue au vré par un souverain pontife Jean-Paul II et sa dénonciation
cours des messes de mariage, sur un même sujet dans toute de l'utilitarisme au nom de la
l'Évangile devant être le passage l'histoire de l'Église catholique. dignité inaliénable de toute
de saint Matthieu où le Christ Représentant un ensemble de personne humaine. Y.S.

32 Les textes fondamentaux Le Point Références


CHRISTIANISME Vie conjugale
...,_
Et tous deux ne seront ...,_
>C
«
qu'une seule chair » .......
� Vous qui craignez le Christ, soumettez­ Il écrit en effet : « Et vous, maris, aimez vos
,.... vous l�s uns aux autn�s; femmes, soye� femmes... » et, par cette manière de s'exprimer,
WII soumises a_ vos mans comme au Sei­ il empêche toute crainte qu'aurait pu faire naî­
gneur. Car le mari est le chef de la femme comme tre (vu la sensibilité contemporaine) la phrase
le Christ est le chef de l'Église, lui le Sauveur précédente : « L es femmes sont soumises aux
de son corps. Mais comme l'Église est soumise maris.» L'amour exclut toute espèce de soumis­
au Christ, que les femmes soient soumises en sion qui ferait de la femme la servante ou l'es­
tout à leurs maris. Maris, aimez vos femmes clave du mari, un objet de soumission unilatérale.
comme le Christ a aimé l'Église et s'est livré L'amour fait que, en même temps, le mari est
lui-même pour elle; il a voulu ainsi la rendre soumis lui aussi à sa femme, et en cela soumis
sainte en la purifiant avec l'eau qui lave, et cela au Seigneur lui-même, tout comme la femme au
par la Parole; il a voulu se la présenter à lui­ mari. La communauté ou unité qu'ils doivent
même, splendide, sans tache ni ride ni aucun constituer en raison de leur mariage se réalise
défaut; il a voulu son Église sainte et irrépro­ dans une donation réciproque qui est aussi une
chable. C'est ainsi que le mari doit aimer sa soumission réciproque[ ... ].
femme, comme son propre corps. Celui qui L'auteur de l'épître aux Éphésiens ne craint pas
aime sa femme s'aime lui-même. Jamais per­ d'accueillir ces concepts qui étaient propres à
sonne n'a pris sa propre chair en aversion; au la mentalité et aux mœurs de ce temps-là; il ne
contraire on la nourrit, on l'entoure d'attention, craint pas de parler de la soumission de la femme
comme le Christ fait pour son Église; ne som­ au mari [ ... ]. Notre sensibilité contemporaine
mes-nous pas les membres de son corps. C'est est différente comme sont différentes la men­
pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, talité et les mœurs, comme est différente la
il s'attachera à sa femme, et tous deux ne seront situation sociale de la femme à l'égard de
qu'une seule chair. Ce mystère est grand : moi l'homme( ...]. La soumission réciproque dans
je déclare qu'il concerne le Christ et l'Église. la crainte du Christ - soumission sur la base de
SAINT PAUL, ÉPÎTRE AUX ÉPHÉSIENS, 5, 21·32, la pietas chrétienne - constitue toujours cette
TRADUCTION ŒCUMÉNI QUE DE LA BIBLE.
profonde et solide structure portante de la
communauté des conjoints où se réalise la vraie
« Que les femmes soient soumises à leur mari communion des personnes.
comme au Seigneur.» En s'exprimant ainsi l'auteur JEAN-PAUL Il, CATÉCHÈSE SUR LA THÉOLOGIE OU CORPS,
11 AOÛT 1982, N" 3 À 7.
n'entend pas dire que le mari est maître de la
femme et que le pacte interpersonnel propre au
mariage est un pacte de domination du mari sur
la femme. Il exprime, au contraire, un autre
concept: c'est-à-dire que la femme peut et doit
trouver dans ses rapports avec le Christ - qui
est pour l'un et l'autre des époux l'unique Sei­
gneur - la motivation de ces rapports avec le
mari qui découlent de l'essence même du mariage
et de la famille. Ces rapports ne sont pas toute­
fois des rapports de soumission unilatérale.
Selon la doctrine de l'épître aux Éphésiens, le
mariage exclut cet élément du pacte qui pesait
et, parfois, ne cesse de peser sur cette institution.
Le mari et la femme sont en effet soumis l'un à
l'autre, subordonnés l'un à l'autre[ ...].
L'auteur de l'épître souligne cet amour de
manière particulière en s'adressant aux maris.

Le Point Références Les textes fondamentaux 33


Entretien ALAIN CORBIN

Depuis saint Paul jusqu'aux« manuels des confesseurs»


du XIXe siècle, l'Église catholique s'est toujours préoccupée
de sexualité, et dans les détails les plus intimes, comme
le raconte ici l'historien Alain Corbin.

Alain Corbin
« Il fallait bien contrôler le désir
et modérer les élans ... »

le Point: Vous avez beaucoup étudié la casuistique, avec son église. Mais les époux ne doivent pas se
cette science utilisée pour résoudre les problèmes laisser emporter par la passion des sens. À sa
de théologie morale. Quand les théologiens ont-ils suite, les chrétiens ont valorisé la continence et
utilisé pour la première fois le mot« luxure »? la virginité, ce que Peter Brown montre très bien
AlainCorbin: Le fait de céder au désir, même men­ dans son livre sur le christianisme primitif'. Mais
tal, est appelé luxure par le pape Grégoire au saint Augustin*, trois siècles et demi plus tard,
v11' siècle. Dès le départ, les chrétiens sont partagés ira plus loin: pour lui, depuis la désobéissance
entre Ève* la tentatrice et Marie qui incarne la d'Adam*, le péché est dans l'homme, le désir
Alain Corbin
est professeur pureté. Et si d'après les Évangiles, jésus n'entre pas sexuel rime avec désordre. Et même l'état de vir­
émérite à dans ces considérations, la religion qui se réclame ginité ne préserve pas de cette tare.
l'université Paris-1 de lui n'est pas celle du plaisir, mais celle de l'in­
Panthéon­ carnation, de la croix et donc de la souffrance. LP.: Et lui aussi dénonce le désir, même dans le
Sorbonne. Il est mariage?
l'auteur, entre LP.: Saint Paul reconnaît quand même les bien­ A.C.: Saint Augustin défend le mariage, mais il le
autres, de
faits du mariage. fonde sur la bienveillance amicale. Celle-ci trans­
L'Harmonie des
plaisirs. Les A. C.: Oui. Mais à ses yeux, la chair, c'est la na­ cende selon lui « l'interlude relativement bref de
manières de jouir ture humaine qui s'oppose à Dieu et à la grâce. l'activité sexuelle ». Plus tard on adoptera une lec­
du siècle des Depuis la faute d'Adam qui a entraîné la chute de ture simplifiée de sa pensée, on identifiera la concu­
Lumières à l'Homme, la chair mène une guerre contre l'âme. piscence à la chair et la chair au péché originel. Cela
l'avènement L'impureté, le libertinage et la débauche, mais va se traduire dans les monastères du Moyen Âge
de la sexologie aussi tout le mal que l'homme porte en lui, sont par une véritable guerre contre la chair et la forni­
(Perrin, 2008).
la marque selon saint Paul de la défaite de l'esprit. cation. Celle-ci devient un vice de l'âme, et déjà pour
Il exalte d'abord la virginité et, dans le mariage, un penseur comme Cassien, au 111" siècle, les pensées
la chasteté. Il pense même que les époux devraient érotiques sont plus condamnables que les actions
renoncer aux plaisirs des sens. Mais il admet qu'ils les plus immondes. L'âme doit cesser de penser,
n'y arrivent pas. Dans ce cas, l'union sexuelle se d'imaginer et de servir le corps. Celui-ci doit cesser
justifie de trois façons, d'abord par la nécessité d'être chair. Pour les théologiens du Moyen Âge, la
d'engendrer des futurs chrétiens, le besoin d'étein­ faute est déjà dans l'homme, donc la formulation
dre ce qu'il appelle la concupiscence, et enfin le mentale du désir n'indique pas une progression du
fait que le mariage se calque sur celui du Christ péché, mais seulement sa visibilité croissante, et

34 Les textes f ondamentaux Le Point Références


ALAIN CORBIN Entretien

c'est fort de cette conviction que le quatrième riage, en a exalté la sainteté, et fait basculer l'union
concile du Latran, en 1215, a codifié l'enquête psy­ conjugale dans le champ du sacré. On met alors
chologique sur la sexualité individuelle. l'accent sur l'aspect sacramentel du mariage.

L P.: Et fait de la luxure l'un des péchés les plus L P.: On imagine donc plus les mariés en train
capitaux ... de prier au pied de l'autel que de faire l'amour
A. C.: Oui, elle est bientôt perçue comme le vice dans un lit..
qui entraîne la corruption de tout le corps et sus­ A. C.: Cela n'empêche pas l'Église d'accepter la
cite des pathologies complexes et dangereuses. tendresse. En 1602, un certain père Sanchez publie
Les péchés de luxure font l'objet d'une liste dès le ainsi le De sancto matrimonii sacramento, un livre
x11' siècle. Cette obsession ne cessera pas et a oc­ sur le sacrement du mariage qui autorise le plaisir
cupé les théologiens jusqu'au x1x' siècle. et les caresses à condition qu'ils accompagnent la
volonté de procréer. Bien qu'il soit d'abord négligé
L P.: Au xm' siècle, pourtant, un Thomas d'Aquin va par l'Église, cet ouvrage connaît rapidement un
adopter une position plus tolérante sur les désirs grand succès, et ce jusqu'au x1x' siècle ... C'est
du corps ... aussi vers les années 1650 qu'apparaissent les
A. C.: Effectivement, pour ce disciple d'Aristote, manuels de vie conjugale qui seront aussi très lus,
chaque organe du corps a une fin: celle des orga­ même s'ils sont moins fameux que l' Introduction
nes génitaux est de servir à la relation charnelle, à la vie dévote de saint François de Sales (cf p. 30)
ils ne peuvent donc être mauvais en eux-mêmes. qui, publié au début du xv11' siècle, eut pendant
Mais pour saint Thomas, le plaisir sexuel rabat deux siècles une extraordinaire influence.
l'homme au niveau de la bête et empêche la
contemplation de Dieu. L P.: Mais vous avez montré dans L'Harmonie des
plaisirs qu'à partir du xv11• siècle, les théologiens se
L P.: Donc, heureusement que certains protestants passionnent pour le lit conjugal. Pourquoi ?
vont réhabiliter le plaisir conjugal. A. C.: Le Catéchisme de Trente l'a sacralisé, mais il
A. C.: Parmi les réformés, certains se sont efforcés fallait bien contrôler le désir et modérer les élans.
effectivement de supprimer toute idée d'incompa­ Le lit est aussi un formidable sujet de réflexion pour
tibilité entre l'amour charnel et l'amour spirituel. la casuistique parce qu'il pose des questions très
Pour eux, on peut se sauver dans l'état du mariage. précises, notamment celles qui s'inscrivent dans la
Mais les catholiques ont aussi théorie de la double semence
évolué. Le Concile de Trente, qui aura cours jusqu'au x1x' siè­
organisé par la Papauté de 1545 « Les péchés de luxure cle: on est alors convaincu en
à 1563 pour réformer l'Église et font l'objet d'une liste effet que la femme émet comme
lutter contre le protestantisme. l'homme une semence lors de
dès le xne siècle. C'est
a repris dans son Catéchisme l'acte sexuel. Dans les textes
la hiérarchie des fins du ma­ une obsession qui a érotiques de l'époque, on dit
riage telles qu'elles avaient été occupé les théologiens ainsi que la femme« fout». Mais
héritées de saint Paul. Il ne jusqu'au XIXe siècle.» cela suscite de nombreuses in­
s'agit toutefois plus d'abord de terrogations: ainsi l'épouse a t- -
procréer pour engendrer des elle l'obligation d'émettre sa
chrétiens, mais de créer une amitié entre les époux. semence pendant l'acte sexuel? Le mari qui a éja­
Dans cette perspective, le rapport conjugal est culé doit-il poursuivre jusqu'à l'émission de sa
d'abord perçu comme un acte de charité où les femme, afin d'assurer la procréation et d'éteindre
deux conjoints sont unis par une dette réciproque son désir? La femme peut-elle se caresser seule afin
qui s'inscrit dans un désir commun de salut. C'est de participer pleinement à l'acte conjugal si l'hom­
à partir de là que la spiritualité conjugale, qui me s'est retiré? D'après l'historien jean-Louis Flan­
constitue le cœur de la doctrine tridentine du ma- drin, dix-sept auteurs ont soulevé cette der- •••

Le Point Références Les textes fondamentaux 35


Entretien ALAIN CORBIN

••• nière question, et la majorité d'entre eux a même les détails. Le confesseur connaît ainsi tous
autorisé dans ce cas la masturbation. les secrets des familles, notamment les pratiques
conjugales et les pulsions des femmes et des filles,
l. P.: Mais l'étau se resserre sur les comporte­ ce qui fera s'indigner Michelet, entre autres. Le
ments individuels. Les jeunes filles notamment confesseur est un grand thème de la littérature du
font l'objet d'une attention soutenue ... x1x' sur lequel se sont acharnés les anticléricaux.
A. C.: Le xv111' siècle voit apparaître une littérature
érotique qui s'intéresse de très L P.: Les confesseurs disposent
près à l'éducation des filles. Il de manuels quileur fournissent
est donc normal que les théolo­
« Le confesseur des réponses très précises pour
giens, eux aussi, s'en préoccu­ est tout à la fois: toutes sortes d'éventualités.
pent... Le diable en effet entre le juge, le médecin Mais existe-t-il des thèmes
dans le corps par tous les sens, plus présents que d'autres en
d'où la nécessité, pensent-ils, de
de l'âme et le conseil. » fonction des époques?
les contrôler sévèrement. Une A. C.: Par exemple, le baiser crée
jeune fille ne doit pas se laisser toucher, elle ne doit un grand souci. En matière d'attouchement, c'est lui
pas écouter les jeunes hommes... qui retient le plus l'attention, et suscite la sévérité.
Ainsi entre des individus de sexes différents et non
l. P.: Mais tout rapport à la chair n'est-il pas mariés, tout baiser déshonnête constitue un péché
péché? mortel, car il tend à la copulation. C'est particulière­
A. C.: Il y a des nuances. En fait, la réflexion sur le ment vrai du baiser avec la langue, le « baiser à la
péché de chair devient de plus en plus sophistiquée. colombe».
Tout péché en effet doit être qualifié. On distingue
ainsi cinq péchés de la chair: la fornication, l'adul­ L P.: Mais que se passe-t-il pour les fiancés?
tère, le stupre qui consiste à déflorer une vierge, A. C.: C'est une question qui fait couler beaucoup
l'inceste et le sacrilège, par exemple le fait de d'encre. La danse est aussi un sujet d'inquiétude, en
faire l'amour dans une église ou avec un religieux. raison des attouchements ... Mais plus tard, au x1x' en
Mais trois péchés sont considérés comme mortels France, la grande question sera le coït interrompu.
avec tant d'évidence qu'on n'en discute même pas: Dès la fin du xv111' siècle, les théologiens en parlent
la sodomie « parfaite», c'est-à-dire entre deux beaucoup. On recense ainsi vingt-deux questions sur
hommes, le crime d'Onan, c'est-à-dire la mastur­ ce sujet à la Pénitencerie de Rome.
bation, et la bestialité. Aucune de ces pratiques
sexuelles ne permet en effet la procréation. Ima­ L P.: Pourquoi est-ce un problème?
ginez un homme marié qui fait l'amour avec sa A. C.: Mais parce que cela revient à commettre le
cousine qui est vierge et nonne: il est d'un coup crime d'Onan, qui refusa d'épouser la veuve de
fornicateur, adultère, incestueux, sacrilège... Pas­ son frère et préféra libérer sa semence sur le gazon.
sionnant. LÉglise considère que pour le mari, c'est un péché
mortel. Pour la femme, les théologiens ne sont
L P.: Surtout pour le confesseur, troisième homme pas aussi catégoriques. La plupart d'entre eux sont
de ces relations sexuelles bien ordonnées? d'avis que l'épouse doit admonester son mari et
A. C.: Certes. Si au cours des xv111' et x1x' siècles se essayer de le retenir. Mais un deuxième problème
déploie un discours intarissable sur le sexe, comme se pose: peut-elle jouir? Elle doit s'efforcer de s'y
le rappelle Michel Foucault dans La Volonté de savoir, refuser si elle sait que son mari va se retirer.
c'est aussi parce que le confesseur doit justement
tout savoir. Il est censé assurer le salut du pénitent, L P.: Et les bons prêtres s'intéressent aussi aux
qui est d'ailleurs le plus souvent une pénitente. Il positions sexuelles?
est tout à la fois: le juge, le médecin de l'âme et le A. C.: LÉglise est laxiste sur les positions, si elles
conseil. Pour être sauvé, on doit tout lui raconter, favorisent la procréation.

36 Les textes fondamentaux Le Point Références


ALAIN CORBIN Entretien

L P.: La volupté est-elle acceptée? victime, comme on s'en préoccupe aujourd'hui,


A. C.: Elle est considérée comme normale, elle est mais de s'assurer qu'elle n'avait pas joui...
même admissible si les caresses permettent d'ar­
river à la conception. Mais il ne faut pas que L P.: Mais pourquoi l'Église a-t-elle toléré la pros­
l'amour terrestre l'emporte sur celui de Dieu. titution?
Comme le dit François de Sales, pas de volupté A. C.: Parce qu'elle considérait que c'était un mal
pour elle-même, mais pour satisfaire le conjoint nécessaire. Pour saint Augustin déjà, supprimer la
et l'aider à faire son salut. Peu à peu toutefois, la prostitution, c'était laisser les passions submerger
légitimité du plaisir progresse, particulièrement le monde. Le mal est parfois nécessaire. Ainsi le
à partir de la seconde moitié du x1x' siècle. Les bourreau tue, mais il est utile. Dans le corps hu­
théologiens finissent par admettre le plaisir en main, certains organes sont sales, mais ils sont
lui-même. La masturbation quitte ainsi l'état de indispensables. Toute la réglementation de la
péché. Dans les années 1950 en France, le père prostitution instituée en France au x1x' siècle était
Oraison parle de la nécessité de connaître son fondée sur ce présupposé. On exigeait surtout des
corps, apprentissage auquel participe le plaisir prostituées qu'elles pervertissent le moins possible
solitaire. Cela étant, les anciennes valeurs demeu­ leurs clients. Mais dès la fin du x1x' siècle, l'anti­
rent. Ainsi, en France, la virginité reste le sym­ thèse femme de plaisir/femme honnête se brouille.
bole de la pureté jusqu'au milieu du xx' siècle: Il suffit pour s'en rendre compte d'aller voir une
c'est le trésor de la jeune fille. Cela dit, pour les pièce de Feydeau. Aujourd'hui, la libération sexuel­
théologiens, la virginité n'est pas seulement phy­ le est passée par là: où est la femme honnête, où
sique: si la jeune fille se délecte en imagination, est la putain? Ce n'est plus la question.•
elle n'est plus vierge. De même, en cas de viol, on Propos recueillis par Catherine Golliau
estima longtemps qu'il risquait d'être une initia­
tion à la luxure. La question n'était pas tant de 1. Peter Brown, Le Renoncement à la chair. Virginité, célibat et
savoir quel était le degré de traumatisme de la continence dons le christianisme primitif, Gallimard, 1995.

Conseils à un confesseur
Le x1x• siècle a produit de nombreux « manuels » de confessions. Extrait.

« Et bien I mon fils, vous avez eu quelques fois de mauvaises pensées, n'est-il pas
vrai? » Si le pénitent nie, ne laissez pas de prendre ses négations pour des affirma­
tions; continuez et dites-lui:« Vous vous y êtes arrêté avec plaisir, n'est-ce pas?»
Quoi qu'il vous réponde non, continuez toujours et dites-lui encore: « Ne vous
troublez pas ... cela vous est-il arrivé bien souvent? Combien de fois 7 ... et puis vous
avez fait quelque mauvaise action, n'est-ce pas? » Il arrivera souvent que le pénitent
surpris de voir qu'en entendant mal vous avez deviné la vérité, vous dira tout bas:
oui, mon père. Alors continuez à chercher de nouvelles fautes ou le nombre de
celles qu'il avoue: puis, après lui avoir fait avouer tout ce qu'il v oulait cacher,
rassurez-le, et avec toute la charité et les ménagements possibles, dites-lui:« N'êtes­
vous pas content que je vous aie fait accuser ces péchés? »
Abbé Valentin, Le Prêtre, juge et médecin ou tribunal de la Pénitence
ou Méthode pour bien diriger les âmes, Mellier, 1847,

Le Point Références Les textes fondamentaux 37


Introduction ISLAM

Sans faire du plaisir un péché, l'islam n'accepte pas une sexualité


débridée: hommes et femmes ne peuvent s'unir qu'en fonction
de règles strictes.

LA SEXUALITÉ
SOUS l:ÉGIDE DE LA LOI
Par Hocine Benkheira

L
a Loi est au cœur de l'islam et, dans la mesure rendre à Dieu. Et de ce point de vue, tous les
où le culte à rendre à Dieu suppose la mobi­ plaisirs sont logés à la même enseigne. En second
lisation du corps du fidèle, la sexualité y est lieu, il y a chez l'être humain le désir de se perpé­
constamment présente, et de manière très expli­ tuer au travers des enfants, notamment des gar­
cite. Non seulement les écrits fondateurs n'hé­ çons : le patronyme comme la parenté et l'identité
sitent pas à aborder de front les détails du groupe ne sont transmis que par les
les plus crus, mais ils osent évoquer la mâles. Enfin, en s'accouplant, un homme
vie sexuelle de Mahomet, qui ne s'est et une femme réalisent la fin établie par
jamais caché de n'être qu'un humain, Dieu : la reproduction de la communauté
soumis aux contingences de son des fidèles, voire sa multiplication, afin
espèce. de le servir.
Représentants de l'autorité dans le
monde islamique ancien et seuls à pou­ Impureté rituelle
voir dire le droit, les oulémas, ou doc­ Hocine L'union sexuelle peut être rangée parmi
teurs de la Loi, ont joué un rôle central Benkheira, les faits de nature, car tous les animaux
spécialiste du droit
dans l'élaboration des conceptions y sont astreints. Cependant les hommes
musulman,
musulmanes, particulièrement du vul° au professeur à ne peuvent se reproduire sans règles. lis
xe siècle. Leur exégèse* du Coran et des l'EPHE, auteur, ne peuvent s'unir que sous l'égide de la
hadith (cf p. 88), les textes fondateurs entre autres, de Loi : c'est l'institution du mariage, qui
de l'islam, fut faite à la lumière des repré­ L'Amour de la Loi protège l'honneur des familles, garantit
sentations dans lesquelles ils baignaient. (PUF, 1997) et de aux enfants qu'ils auront un père qui
Leurs successeurs n'ont pas remis en Islam etlnterdits pourvoira à leurs besoins, et empêche
question la construction initiale, même alimentaires (PUF, qu'un homme n'épouse ses parentes au
2000).
s'ils ont pu l'infléchir, de sorte que, même degré prohibé (tabou de l'inceste). En
sérieusement ébranlées, des interprétations raison de la primauté de la lignée paternelle, le
médiévales peuvent perdurer. mariage repose sur une asymétrie essentielle
Au cœur de la conception des oulémas est l'idée les hommes ont une prééminence sur les femmes
que chaque être humain a été doté par Dieu de et leurs enfants leur doivent obéissance.
l'appétit sexuel afin d'assurer une descendance. La sexualité toutefois n'est jamais pensée
Cela permet de réaliser trois fins distinctes. En comme impure en elle-même. Certes les fidèles
premier lieu, chacun des deux individus, poussé doivent se purifier, mais seulement après un
par son appétit sexuel, obtient ce qu'il recherchait coït, jamais après un baiser. Du reste, le motif
immédiatement et pour lui-même seulement : le de la purification n'est pas l'acte sexuel ni les
plaisir. Si les humains recherchent avec tant de idées qui l'accompagnent, mais l'émission de
passion le plaisir sexuel, c'est parce qu'il est le sperme, le contact entre parties génitales et,
plus intense de tous les plaisirs des sens. Ni le parfois, la concupiscence. Cependant la femme
plaisir ni sa recherche ne constituent un péché; indisposée, ou tout individu qui a eu des rapports
la faute serait de se laisser détourner du culte à sexuels, ne peut pénétrer dans une salle de

38 Les textes fondamentaux Le Point Références


Prince et courtisane dans un parc,
fresque iranienne du xv11' siècle.

prière, lire le Coran ou le mani- .•.


puler, ni accomplir aucun rite <5 f
religieux sans s'être purifié par 'g,
un bain rituel. L'impureté rituelle � , f ·
liée à la sexualité est donc ponc- � ·
tuelle, et n'est pas rattachée à �
la personne elle-même. L'idée �
que la femme serait foncière- g
ment impure est étrangère à la ]
pensée de l'islam. �
Cette religion n'accepte pas �
pour autant une sexualité débri- :§
dée, ni le libertinage. Car l'acte �
sexuel est quant au fond bestial. � ,
Le désir sexuel contredit la rai- Î
son, qui suppose une maîtrise g
de soi. Dans le 'ishq, l'amour fou, �
il devient déraison. Le désir G
sexuel est parfois associé à
Satan, mais jamais dans le sens où il serait de que la plus élevée de l'homme; il faut donc en
nature satanique, seulement parce que, comme cacher les manifestations Je plus possible. C'est
il constitue le principal point faible de l'être ce que l'on appelle la pudeur, sentiment qui
humain, Satan s'en sert pour faire du tort aux concerne tous les appétits (ainsi on ne doit pas
croyants. C'est également ainsi qu'il faut com­ manger dans la rue par pudeur).
prendre la formule selon laquelle « les femmes La vie sexuelle de Mahomet peut toutefois sus­
sont les filets de Satan », grâce auxquels il prend citer de l'incompréhension, et surtout des propos
les hommes. outranciers de la part de non-musulmans. Un
C'est aussi parce que l'acte sexuel est au fond prophète peut-il être polygame et aimer autant
purement animal qu'il ne faut s'accoupler qu'à les plaisirs de la chair? Dans un propos célèbre,
l'abri des regards. Un homme il aurait dit:« li m'a été donné
qui a plusieurs épouses ou des I.;idée que la femme d'aimer les femmes, les parfums
concubines ne peut avoir de serait foncièrement et la prière. » Précisons que cette
rapports intimes avec l'une en image est une construction fixée
présence des autres. Il ne doit
impure est étrangère aux vm• et 1x• siècles dans des
pas non plus faire étalage de à la pensée de l'islam. compilations qui par la suite ont
sa vie sexuelle, et surtout ne été canonisées, comme les
jamais évoquer ses relations intimes avec son ouvrages de Bukhari et Muslim. Certains textes
épouse légitime. Sans doute faut-il ranger sous surenchérissent même en lui attribuant la puis­
le même registre le fait de ne pas se dénuder sance sexuelle de plusieurs hommes. Par cette
totalement au moment de J'acte. image, élaborée à une époque où les modèles
Car la nudité est non seulement indécente, mais étaient les rois David et Salomon, considérés
peut être néfaste. En effet, on croit que les croyants comme des prophètes par le Coran, on voulait
sont sous la protection d'anges gardiens; mais insister sur la vigueur sexuelle comme signe
ces derniers ne peuvent demeurer là où il y a des d'élection divine. Plus tard, on expliqua que peu
images, des chiens et des corps nus. Aussi se d'hommes étaient capables de satisfaire autant
promener dénudé, c'est comme ôter l'armure qui de femmes que Mahomet tout en se consacrant
protège des démons. On comprend ainsi pourquoi à leurs dévotions ... Ibn al-Hâjj, un juriste mâlikite
les musulmans évitent les marques d'amour trop du xrv< siècle, soutint que Mahomet était humain
visibles en public; et qu'un baiser dans la rue soit du point de vue manifeste et « céleste » du point
perçu comme Je début de la licence. Même si la de vue ésotérique. li y aurait donc quelque chose
sexualité est naturelle, elle est Join d'être la mar- de miraculeux dans sa vie sexuelle. •

Le Point Références Les textes fondamentaux 39


Clés de lecture ISLAM
....
--....
a:

....
z
1:
Mariage et continence
&

L
c::,
u
....
es oulémas ne croient pas maux, se manifeste violemment,

.... que la continence sexuelle


volontaire soit possible.
C'est pour cette raison qu'ils
une chaleur envahit l'orga­
nisme, du fait de la pensée de
l'homme, de la vision des fem­
recommandent le mariage et mes ou d'un contact physique
non le célibat, de même qu'ils avec l'une d'elles. Le souffle
critiquent le monachisme*. animal se meut alors sous l'in­
Selon eux, la puissance de l'ap­ fluence du désir et le corps
pétit sexuel est telle que nul ne s'échauffe; quant aux veines,
peut y résister. Selon un propos elles se gonflent et l'air afflue
datant du vm• siècle, « celui dans le membre viril qui s'enfle
qu'agite le désir sexuel n'a point et une érection se produit. Si
d'oreille». Autrement dit, il est Le juriste Mâwardî (x1' siècle). un corps chaud et doux entre
incapable d'entendre raison. Si en contact avec le membre viril
la sexualité peut conduire au tout en étant physiquement et s'il s'y frotte, une sensation
mal et au péché, c'est unique­ capables d'avoir un commerce de plaisir a lieu. » Si on peut
ment à cause de l'énergie qui sexuel, peuvent se contrôler et éviter le spectacle de femmes
se manifeste. Le désir sexuel est choisir l'abstinence, sans cou­ et, a fortiori, d'entrer en contact
impératif; il doit être satisfait rir le risque de pécher. Ces avec elles pour éviter le désir,
sans délais. Quand il ne peut distinctions sont en partie ins­ peut-on s'empêcher de penser
l'être, alors le sujet peut être pirées de l'enseignement de la à elles et de les voir en imagi­
amené à transgresser une règle philosophie et de la médecine nation? Selon les oulémas, la
en s'unissant hors de toute ins­ grecques. Toutefois les indivi­ sexualité est voulue par Dieu,
titution, ou en partageant la dus appartenant aux deux der- et chercher à s'y soustraire est
couche de la personne qui ne dangereux, voire fleure l'héré­
convient pas (la femme d'autrui,
Selon les oulémas, sie. Lors de l'avènement de
une étrangère, une prostituée...), l'islam (vu• siècle) , Mahomet
ou en se masturbant. la sexualité est voulue affronta à Médine quelques-uns
par Dieu, et chercher de ses proches disciples qui
Désir et continence à s'y soustraire avaient le projet d'observer la
Dès le x1• siècle, Mâwardî, un continence sexuelle. C'est sans
juriste de Bagdad, membre de est dangereux, voire doute à cette occasion qu'il prit
l'école shafiite, a proposé de fleure l'hérésie. la défense du mariage, allant
distinguer les hommes en trois jusqu'à en faire une obligation
catégories. Ceux qui ne possè­ nières catégories sont invités presque religieuse. Depuis cette
dent aucune maîtrise sur leur à se consacrer au culte et à la date, le célibat est très mal vu.
désir sexuel. Ceux-là, il leur est dévotion. Même quand, après le IX siècle,
e

fortement recommandé de se Les oulémas adhèrent à la des­ l'attitude se fit plus tolérante,
marier, de prendre une esclave-­ cription médicale du méca­ voire élogieuse pour les céliba­
concubine, voire même d'épou­ nisme de l'appétit sexuel don­ taires et les continents, leur
ser, ce qui est pis, l'esclave née par Ibn Rabban al-Tabarî nombre ne s'accrut guère, y
d'autrui. La seconde catégorie (lx• siècle) dans Le Paradis de compris parmi les mystiques
comprend les individus dépour­ la sagesse : « Le membre viril soufis*, dont certains, parmi
vus de toute libido : ils ne doi­ est constitué de nerfs et de les plus éminents, se marièrent
vent pas se marier faute de veines reliés au cerveau et au et eurent une descendance.
pouvoir remplir leur devoir cœur. Quand le désir sexuel L'idée que l'homme de Dieu
conjugal. La troisième catégorie que Dieu a placé dans l'homme, doit éviter toute sexualité n'est
comprend des individus qui, comme dans le reste des ani- pas musulmane... H.B.

40 Les textes fondamentaux Le Point Références


ISLAM Mariage
....
t-
« Qu'il adopte ma Règle ; ....
><

le mariage en fait partie » .......


t-

« 'Uthmân b. Maz'ûn fait partie de ceux sexuel a été créé chez elle et l'on craint l'épreuve
I�

qui se sont promis d'observer la conti­ qu'elle constitue. Or ceci est également évoqué
.,, nence sexuelle. Il ne s'approchait pas à propos de l'homme dans le Coran 011-14). Si
de sa femme et celle-ci ne s'approchait pas de l'homme (ou la femme) est maître de lui-même,
lui. Sa femme, dont le nom était al-Hawlâ', se je préfère pour les deux qu'ils se marient s'ils
rendit une fois chez A'isha [l'une des femmes font partie de ceux qui ont un penchant pour
du Prophète]. Celle-ci et les femmes qui étaient cela car Dieu l'a commandé, même recommandé
en sa compagnie lui dirent:« -Que t'arrive-t-il? et II a encouragé à se marier. [ ...] Il nous est
Tu as le teint pâle et tu n'es ni coiffée ni parfu­ parvenu que le Prophète a dit : « Mariez-vous,
mée. -Pourquoi me coiffer et me parfumer alors vous vous accroîtrez en nombre; grâce à vous,
que mon époux fuit ma couche et ne me désire y compris l'enfant mort-né, je surpasserai les
plus depuis longtemps?» À cette réponse, elles autres communautés.» Il a également dit:« Celui
éclatèrent de rire. À cet instant, l'apôtre de Dieu qui aime ma religion, qu'il adopte ma Règle
était de retour chez lui. Il entendit les rires. Il [sunna]; le mariage en fait partie. » [ ... ] Quant
questionna son épouse : « Quelle est la cause à celui qui n'a aucun penchant pour le mariage
de ces rires? » Elle lui rapporta les paroles de et qui n'en a nul besoin, parmi les hommes ou
al-Hawlâ'. Aussitôt Mahomet convoqua l'époux les femmes, du fait que l'appétit qui a été déposé
de celle-ci.Que t'arrive-t-il ô 'Uthmân, lui deman­ dans la majeure partie de la création n'a pas été
da-t-il? - Je m'abstiens de relations sexuelles créé chez lui ou bien en raison d'un accident
afin de pouvoir me consacrer au culte de Dieu. » comme l'âge ou tout autre qui a fait disparaître
'Uthmân exposa au Prophète son cas. 'Uthmân cet appétit, je ne vois aucun mal dans le fait
avait même voulu se faire eunuque. L'apôtre de qu'il ne se marie pas, voire même je préfère
Dieu lui dit:« Je t'adjure de revenir sur tes choix cela. Il devra se consacrer à l'adoration de Dieu.
et de reprendre la vie conjugale. - ô apôtre de [ ...] Dieu a parlé de son serviteur [Jean le Bap­
Dieu! je jeûne! - Mange! » 'Uthmân rompit le tiste] qu'il a honoré en disant de lui« il est un
jeûne et s'unit à son épouse. Plus tard, al-Hawlâ' seigneur et un chaste » 011-39). Le chaste ici est
rendit de nouveau visite à A'isha. Elle avait du celui qui évite les femmes. Dieu ne l'encourage
khol autour des yeux; et elle était coiffée et pas à se marier. Il en découle, Dieu seul le sait,
parfumée. A'isha l'accueillit en riant : - Que que celui qui est encouragé à se marier est
t'arrive-t-il, al-Hawlâ' ? - Son époux l'a honorée celui-là seul qui en éprouve le besoin [ ...].Quant
hier.» L'apôtre de Dieu a déclaré:« Que recher­ à l'homme qui se marie mais s'abstient de com­
chent ces gens qui ont déclaré illicites pour eux merce sexuel, il a trompé son épouse; elle a le
les femmes, la nourriture et le sommeil? Quant choix entre demeurer avec lui ou se séparer de
à moi, je veille et je dors! je mange et je jeûne! lui au bout d'une année à partir de la date que
je partage le lit de mes épouses! Celui qui refuse lui fixe le juge.
ma Règle n'est pas des miens! » SHÂFl'Î (IX' SIÈCLE), KITÂBAl·UMM, V, 144.

SUDDÎ, EXÉGÈTE DU DÉBUT DU VIII' SIÈCLE, CITÉ PAR TABARÎ,


COMMENTATEUR DU CORAN, X• SIÈCLE.

Si celui qui est sous la tutelle d'autrui est pubère,


s'il a besoin de se marier et s'il en a les moyens
sur le plan financier, son tuteur matrimonial
devra le marier. Si le verset coranique et la
sunna concernent plus particulièrement la
femme [au sujet de la tutelle matrimoniale],
cela s'impose aussi selon moi au cas de l'homme
car la raison pour laquelle le mariage de la
femme se justifie est la chasteté. Un appétit

Le Point Références Les textes fondamentaux 41


Clés de lecture ISLAM
....a:
-
....
z
:IE
Les interdits liés au culte
:E
a
.... L
c.:t a sexualité est soumise aux ter des bijoux bruyants comme

.... restrictions liées au culte.


Comme en témoignent les
textes juridiques ci-contre, tous
les anneaux que certaines por­
tent aux pieds, tout cela afin
de ne pas attirer le regard des
deux du xi" siècle et empruntés, hommes.
pour le premier, à l'un des plus L es rapports intimes entre
anciens traités de droit islami­ conjoints légitimes sont égale­
que (mâlikite), et pour l'autre, ment défendus durant la retraite
à un manuel shafiite tardif (cf spirituelle, ou même après un
p. 88), mais qui a l'avantage de vœu ou un serment. Dans ce
bien résumer une conception dernier cas, cependant, l'abs­
partagée par tous les juristes, tinence ne doit pas dépasser
le droit doit ainsi gérer l'irrup­ le délai d'un mois, faute de quoi
tion du corps dans le domaine elle peut entraîner la dissolu­
du culte. tion du lien matrimonial.
L'amour avec une femme indis­
Séparation des sexes Le mot haram : « interdit» en arabe. posée est lui aussi soumis à des
Ainsi, c o m m e n t faire en règles précises : pour le Coran,
période de jeûne de ramadan? de la prière collective, les fem­ texte fondateur de l'islam, tout
Pour les juristes, la sexualité, mes ne doivent pas répondre contact est prohibé, comme en
comme la prise de nourriture, en écho à celui qui dirige la témoigne le verset ci-contre. Par
n'est permise qu'après le cou­ prière comme le font les hom­ la suite, le coït vaginal a été
cher du soleil et avant son mes, mais seulement frapper interdit, mais les autres jeux
lever. Durant le pèlerinage, des mains. Ainsi d'une manière sexuels autorisés. L'exégèse*
elle est également défendue : générale, tout ce qui peut sus- souligne que la femme n'est pas
avoir des rapports intimes exclue du groupe pour cause
avec son épouse constitue une Le désir doit être banni d'impureté, pratique qui est
transgression et peut entraîner alors attribuée aux juifs. Mais
l'annulation du pèlerinage, de la prière rituelle pendant cette période d'indis­
imposant au moins un sacrifice quotidienne, où le position, sa pratique religieuse
expiatoire. Sans parler même fidèle doit se plonger est suspendue : elle ne peut
de l'acte sexuel, le désir doit jeûner, ni faire la prière, ni mani­
être banni de la prière rituelle
profondément dans sa puler le Coran, ni d'ailleurs le
quotidienne, où le fidèle doit relation à Dieu. réciter. Si elle est partie pour le
se plonger profondément dans pèlerinage et si elle a ses règles
sa relation à Dieu. Il doit se citer des pensées érotiques et à La Mecque, son pèlerinage est
vêtir de manière décente, donc réveiller le désir doit être invalidé. Par le passé, on évitait
notamment pour les femmes. évité aussi bien dans les lieux également les rapports sexuels
Afin que la sexualité ne per­ de culte que dans la rue. C'est quand une femme allaitait, car
turbe pas le cérémonial de la seulement ainsi que l'on justifie on croyait que le lait maternd
prière dans l'enceinte de la que dans les espaces publics, pouvait être affecté par le coït
mosquée, les femmes doivent forcément mixtes, les femmes et de ce fait porter préjudice à
se tenir derrière les rangs des arborent un long vêtement qui la santé de l'enfant. C'est
hommes ou dans une autre couvre la totalité de leur corps, d'ailleurs pour cela que de nom­
salle à côté ou à l'étage. voire même le visage. Elles doi­ breuses femmes donnent le sein
Comme la voix féminine est vent éviter par ailleurs de se à leurs enfants tardivement afin
tenue pour érogène, et pouvant parfumer, se découvrir, adopter d'éviter des grossesses trop
susciter le désir masculin, lors une démarche provocante, por- rapprochées. H.B.

Les textes fondamentaux Le Point Références


ISLAM 1 nterdits
.......
....
>C
........
« Un baiser n'annule pas le jeûne » ...
� Ils t'interrogent sur la menstruation. son estomac, soit elle n'y parvient pas. C'est
1� Réponds: C'est un mal. Tenez-vous à seulement dans le premier cas que son jeûne
'9111 l'écart des femmes durant la menstrua­ est rompu. Il en découle qu'un baiser sans éja­
tion, et ne vous approchez point d'elles avant culation n'annule pas le jeûne. Dans le cas d'un
qu'elles ne soient de nouveau pures. Quand rapport sexuel qui se déroule avant le lever du
elles l'auront fait, vous pourrez vous unir à elles soleil, alors que l'éjaculation qui suit a lieu en
de la manière que Dieu vous a prescrite. même temps que le lever du soleil, le jeûne n'est
CORAN, 11·222, TRADUCTION ORIGINALE. pas invalidé, car l'éjaculation est la conséquence
d'un acte dont le jeûneur n'est pas maître. Si, à
J'ai demandé : Le jeûneur peut-il donner un la suite d'un regard, un homme éprouve du
baiser ou avoir des rapports sexuels selon plaisir et a une éjaculation, le jeûne n'est pas
Mâlik? Ibn al-Qâsim [un juriste égyptien] m'a invalidé car il n'y a pas eu de contact charnel,
répondu: Mâlik [vm• siècle] a dit: Je n'aime pas comme dans le cas du dormeur qui a des pollu­
que le jeûneur donne un baiser ou s'accouple. tions nocturnes. Mais s'il se masturbe et a une
J'ai alors dit à Ibn al-Qâsim: Imagine un homme éjaculation, le jeûne est invalidé car il y a contact
qui, pendant le ramadan, donne un baiser et, charnel, comme dans le cas du baiser. La mas­
pour cette raison, a une éjaculation, est-il tenu turbation est, comme la relation sans pénétration
à une expiation selon Mâlik? - Certes oui, outre avec l'étrangère, un péché et tombe sous le
le remplacement du jour non jeûné. C'est ce pouvoir discrétionnaire du juge.
qu'a soutenu Mâlik. - S'il s'agit d'une femme, Toutefois celui qui agit ainsi en ayant oublié qu'il
est-elle tenue elle aussi à une expiation et à jeûne, ou ignorant que cela était défendu, son
rattraper le jour de jeûne selon Mâlik? -Si c'est jeûne n'est pas invalidé. De la même façon, si un
elle qui a encouragé l'homme à lui donner un homme contraint son épouse à avoir avec lui
baiser, l'expiation lui incombe à elle, mais s'il des rapports intimes, le jeûne de la femme n'est
l'a forcée, l'expiation lui incombe à lui; dans pas annulé. Si une femme s'arrange pour être
ce dernier cas, elle devra néanmoins rattraper pénétrée par un homme qui est endormi, le jeûne
le jour de jeûne ainsi invalidé. -Soit un homme de ce dernier n'est pas invalidé. Car la règle est
qui donne un unique baiser à son épouse mais que tout acte accompli contre la volonté du sujet
qui entraîne une éjaculation, quelle est la doc­ ou sans qu'il l'ait voulu n'a pas d'effet.
trine de Mâlik à ce sujet? - Le jeûneur est tenu SHÎRÂZÎ (IX' SIÈCLE), AL·MUHAOOAB, I, 335, TRADUCTION ORIGINALE.
à une expiation et à rattraper le jour de jeûne.
- Mâlik désapprouvait-il que le jeûneur donne
un baiser? - Oui.
SAHNÛN (IX' SIÈCLE), MUOAWWANA, I, 195-196, TRADUCTION ORIGINALE.

Le coït vaginal est défendu au jeûneur en raison


d'un verset du Coran. Si le jeûneur pénètre
malgré cela une femme, son jeûne est annulé,
car il s'agit d'une des causes d'invalidation du
jeûne. S'il s'accouple avec elle sans pénétration
vaginale, ou s'il lui donne un baiser, et qu'il y
ait éjaculation, dans les deux cas, son jeûne est
nul. Mais s'il n'y a pas éjaculation, le jeûne est
valide. Sur la base d'une tradition de Jâbir [vu• siè­
cle], un Compagnon, afin de statuer sur l'acte
sexuel, on le compare au fait de se gargariser
la bouche. Si un jeûneur se gargarise avec de
l'eau, il y a deux cas: soit l'eau parvient dans

Le Point Références Les textes fondamentaux 43


=-=
Clés de lecture ISLAM

es
&
Les amours interdites
=Eu
........ D
ans la mesure où l'amour une femme et son mari, ou une sexuelle est aussi défendue.
sexuel n'est pas associé esclave et son maître. Un Certains ont bien invoqué le
à la faute primordiale, homme, marié ou non, ne peut verset coranique disant : « Vos
toute sexualité est permise tant avoir de maîtresses. S'il est femmes sont un champ pour
qu'elle reste dans le cadre per­ marié ou a été déjà marié, il vous. Allez à votre champ
mis par la loi divine. C'est ainsi encourt la mort par lapidation. comme vous l'entendez! » (11-
que les juristes mâlikites décla­ S'il n'a jamais été marié, il 223). Mais ce texte n'est pas
rent la fellation et le cunnilingus encourt cent coups de fouet, clair, et les exégètes*, qui l'in­
licites entre conjoints légitimes, accompagnés parfois d'un ban­ terprètent à la lumière d'une
mais que la masturbation est nissement temporaire de la allusion au verset 11-222 du
défendue plus mollement et est localité où il a commis son for­ Coran ayant trait à la menstrua­
justifiée par certains juristes fait. Pour subir la lapidation, la tion (cf p. 42), indiquent que
hanbalites en cas de force femme doit avoir été mariée; le coït doit être seulement vagi­
majeure, comme le montre le dans le cas contraire, elle nal, car son but est la procréa­
dernier texte ci-contre. encourt la même peine que tion. Cependant, la sodomie
l'homme, mais sans bannisse­
Adultère et homos�x,ualité ment. Notons que la loi islami­ L'homosexualité est la
Pour les musulmans, il est que ne reconnaît pas le crime
cependant des interdits absolus. d'honneur. pire des abominations,
Le premier est l'inceste. Si le L'homosexualité est considérée surtout quand il s'agit
Coran se contente d'énumérer comme la pire des abomina­ d'hommes : la sanction
un certain nombre de partenai­ tions, notamment quand il s'agit
res illicites, la loi islamique a d'hommes : la sanction est la
est la mort pour les
étendu le champ de l'inceste mort pour les deux complices. deux complices.
tant du côté de la parenté natu­ On n'établit pas de différence
relle que de la parenté par entre la pédophilie, fort répan­ hétérosexuelle n'est pas punie
alliance (l'épouse du père, la due dans le monde méditerra­ par la Loi. Toutefois une femme
mère de l'épouse, sa fille, sa néen ancien, et l'homosexualité, qu'un mari contraindrait à de
sœur, ses tantes, ses nièces ...). comme on le fait de nos jours. tels rapports peut en référer
L'adultère est lui aussi durement Comme dans !'Antiquité au juge et l'invoquer comme
réprimé. Alors que le Coran romaine, on distingue entre motif de divorce.
passivité et activité, le passif Après une période d'hésita­
Seules sont autorisées étant jugé très sévèrement; tions, les juristes choisirent de
mais la Loi punit également les ne pas interdire le coït inter­
les relations entre deux amants de la même peine. rompu. Toutefois, comme le
conjoints : entre L'homosexualité féminine est mariage est un contrat qui
une femme et son mari, jugée avec moins de sévérité. engendre des obligations et des
Cette différence tient principa­ droits pour c h a c u n des
ou une esclave et son lement au fait que l'acte sexuel conjoints, y compris le droit au
maître. est par nature actif et il ne peut plaisir, un homme ne peut pra­
donc être imputé qu'à un mâle. tiquer cette méthode contra­
propose de châtier l'infidélité La punition de l'homosexualité ceptive sans l'accord de son
par l'enfermement (IV-15) ou la féminine, qui n'est jamais la épouse, car la Loi lui reconnaît
flagellation (XXIV-2), la loi isla­ mort, est laissée à la discrétion un droit à une descendance. Il
mique prescrit la lapidation. du juge. va de soi qu'elle aussi ne peut
Seules sont autorisées les rela­ Sans doute parce qu'elle rap­ pas utiliser des méthodes
tions hétérosexuelles entre pelle trop l'homosexualité mas­ contraceptives à l'insu de son
conjoints légitimes, soit entre culine, la sodomie hétéro- époux. H.B.

Les textes fondamentaux Le Point Références


ISLAM Crimes
....
....>C
« Le besoin de la descendance ....
........
ne passe pas par le coït anal » ....
� Il n'est pas permis à un homme de Si un homme a les moyens de se marier ou
1, sodomiser son épouse car Dieu a d'avoir une concubine, il lui est défendu de se
WII défendu d'avoir des rapports charnels masturber. [ ...] S'il n'a pas les moyens de se
avec la menstruante et a attiré l'attention sur marier ou d'acquérir une concubine et s'il est
le sens de cette dernière défense, à savoir que dépourvu de l'appétit sexuel qui le conduirait
le sang menstruel est un mal. Or le mal qu'il y à pécher, il lui est défendu de se masturber, car
a dans l'anus est bien plus grave et plus mépri­ il s'agit de jouir de lui-même, or cela est défendu
sable : la sodomie est donc bien plus condam­ par un verset coranique. S'il passe de l'abatte­
nable que les relations avec une femme indis­ ment à l'ardeur sexuelle et s'il n'a ni épouse ni
posée.[ ...] esclave et s'il ne se marie pas, la masturbation
La raison de la licéité de la jouissance dans ce ne lui est pas interdite mais elle est seulement
monde n'est pas la satisfaction des appétits blâmable. S'il fait partie de ceux que leur appé­
charnels, car cette satisfaction aura lieu dans tit sexuel domine et qui craignent de pécher,
l'autre demeure, mais afin de répondre aux comme le captif, le voyageur et le miséreux, la
besoins, c'est-à-dire le besoin de perpétuer masturbation lui est permise. C'est ce qu'a
l'espèce jusqu'à la fin du monde. Les appétits énoncé Ahmad b. Hanbal [1x• siècle]. ll rapporte
ont été établis dans l'être humain afin de le que les Compagnons y recouraient lors de leurs
pousser à satisfaire ses besoins. Or le besoin campagnes et de leurs voyages.
de la descendance ne passe pas par le coït anal. Soit le cas d'une femme, qui n'a pas d'époux, et
Si cela avait été licite, il aurait été licite de qui est prise d'un désir violent. Un hanbalite
satisfaire en particulier ses appétits; or le monde [qui n'est pas nommé par l'auteur] a soutenu
n'a pas été créé à cette fin. qu'elle pouvait se servir d'un godemiché (ikran­
KÂSÂNÎ, JURISTE HANAFITE DU XII' SIÈCLE, BADÂ'/' AL·SANÂ'I', V, 179, ba;) pour se masturber; il s'agit d'un objet qui
est à l'image du membre viril et que l'on fabrique
Si Dieu a interdit de pénétrer le vagin durant à l'aide de morceaux de cuir. Elle peut se servir
les menstrues, en raison du mal momentané, également d'objets semblables comme un
alors que faut-il penser de l'anus, qui est un concombre ou une courgette. Mais selon moi,
endroit nécessairement malsain? En outre, le la vraie doctrine est que cela n'est pas permis.
coït anal est à l'origine d'autres dégâts comme Car le Prophète a orienté l'homme plein d'ardeur
l'interruption de la procréation, et fournit un à jeûner s'il ne pouvait se marier. S'il avait été
bon prétexte pour passer de l'organe féminin question d'une autre éventualité, il n'aurait pas
à celui des jeunes garçons. manqué de l'indiquer. Si, pris par un violent
Si la femme a droit à la cohabitation, la sodomie désir, il se représente une personne ou l'invoque
néglige ce droit, ne satisfait pas son besoin et par son nom, s'il s'agit de son épouse ou de son
n'atteint pas son objectif. L'anus n'a pas été esclave, il n'y a pas mal quand il en est éloigné,
fait dans ce but, c'est le vagin qui a été conçu car l'acte est permis et ne peut être interdit à
pour cela. Par conséquent, ceux qui s'écartent cause du recours à l'imagination. Mais s'il s'agit
du vagin pour l'anus, s'éloignent de la sagesse d'un jeune garçon ou d'une étrangère, cela est
et de la loi de Dieu. réprouvable étant donné qu'il s'agit de succom­
Le coït anal est une source de méfaits pour ber au péché.
l'homme. C'est pour cela que les plus grands IBN QAYYIM Al·JAWZIYYA, BAOÂ'l'.Al-FAWÂ'/0, IV, 870.

médecins, parmi les philosophes, l'interdisent.


Le vagin se caractérise par le fait qu'il attire le
sperme retenu et procure l e repos à
l'homme.
IBN QAYYIM Al·JAWZIYYA, JURISTE HANBALITE DU XII/' SIÈCLE,
CITÉ DANS H. BENKHEIRA, !'AMOUR DE LA LOI, PUF, 1997.

Le Point Références Les textes fondamentaux 45


Entretien FETHI BENSLAMA

Pour le psychanalyste Fethi Benslama, le monde


musulman est aujourd'hui déchiré par la quête
de son identité. Dans cette guerre intestine,
la femme et ses droits sont des enjeux majeurs.

Fethi Benslama
« En islam, la sexualité a été organisée
par les hommes et pour les hommes »

le Point: Pourquoi la femme est-elle infériorisée essentiel dans la société. Mais, et là est le pa­
dans la plupart des pays musulmans? radoxe, sur le plan juridique et politique, elle
Fethi Benslama: Il est essentiel à mon avis de est considérée comme une mineure.
distinguer l'aspect ontologique de l'aspect juri­
dique. Si l'on se place du point de vue du Coran, L P.: L'islam a généré une société particulièrement
par exemple, il est évident qu'elle tient une machiste?
place considérable et d'une certaine manière, F.B.: C'est fondamentalement une société patriar­
Fethi fondatrice. Le premier musulman est une fem­ cale et qui est restée ainsi malgré de profondes
Benslama me : c'est Khadija, la premiè- transformations. À l'exception de
est psychanalyste re femme de Mahomet. Dans « L'islam est une quelques pays, comme la Turquie
et professeur de l'historiographie qui nous est et la Tunisie, la plupart des pays
psychopathologie parvenue, et dont on ne sait société patriarcale, d'islam vivent dans des organi­
à l'université évidemment pas si elle est qui est restée ainsi sations moyenâgeuses du point
Paris-VII. Il est
l'histoire réelle, elle est la malgré de profondes de vue du rapport entre les sexes.
l'auteur, entre
autres, de La première à croire en la mis­ Pour beaucoup d'actes de la vie
Psychanalyse à sion prophétique de Maho­ transformations.» courante, la femme demeure
l'épreuve de met; elle le soutient quand, sous la tutelle de l'homme, qu'il
l'islam (Aubier au début de la révélation, Mahomet passe par soit le père, le mari, le fils, ou le frère. Il existe un
Montaigne, 2002) un épisode mélancolique, qu'il se demande s'il réel décalage entre la place réelle de la femme dans
et, avec Nadia n'est pas fou, et veut même se suicider : c'est la société et son statut juridique.
Tazi, de La Virilité elle qui le soutient et l'encourage. Mais elle est
en islam (Éditions
mieux que cela : elle fut l'un des premiers com­ L P. : Pourtant peu de civilisations ont autant va­
de l'Aube, 2004).
pagnons et, comme telle, un témoin de vérité. lorisé l'amour et l'érotisme ...
A'isha, la femme que Mahomet épouse alors F.B.: C'est exact. L'islam a généré un art érotique
qu'elle n'est pas pubère et qu'il va passionné­ qui n'a que peu d'équivalents dans le monde, en
ment aimer, aura aussi un rôle majeur dans Inde, au Japon, ou chez les Romains. On ne peut
l'islam puisqu'elle témoignera de l'action du s'intéresser à l'islam sans prendre en compte tou­
Prophète, authentifiera ses dires et même se tes ces contradictions, d'autant qu'aujourd'hui la
battra contre ceux qui prétendent à sa succes­ femme est un enjeu majeur dans la guerre civile
sion. La femme va continuer à jouer un rôle qui déchire les pays musulmans.

46 Les textes fondamentaux Le Point Références


FETHI BENSLAMA Entretien

L P.: Une guerre civile? L. P.: D'où ce thème récurrent de la « femme


F.L: Oui, le monde musulman dans son ensemble insatiable» ...
est aujourd'hui en proie à un conflit interne qui a F. B.: Oui, et que l'on retrouve aussi bien dans
commencé dans les années 1970 et qui fait rage Les Mille et Une Nuits que dans les multiples
depuis les années 1990. Ses enjeux dépassent les traités d'érotologie que nous connaissons en
problèmes économiques et politiques liés au pé­ islam. La psychanalyse a essayé de repérer ce
trole, à la guerre au Koweït ou que nous appelons la « jouis-
en Irak. Si l'on se bat aujourd'hui, « Quand l'homme sance autre» de la femme, ce
c'est pour détenir le pouvoir de plaisir qui ne se règle pas sur
dire ce que signifie le mot islam.
musulman le modèle phallique et ne se
Et, croyez-moi, le conflit n'impli­ traditionnel tente de se laisse pas encadrer par lui. On
que pas seulement les troupes repérer par rapport à retrouve d'ailleurs chez les
d'al-Qaida ou le Hamas. Tout le mystiques cet abandon et
monde est concerné, et le spec­
la sexualité féminine, cette altérité qui ne se laisse
tre s'étend des extrémistes fa- il est perdu. » pas circonvenir. Mais soyons
natiques aux laïcs en passant juste : l'homme musulman
par toutes les nuances plus ou moins modérées, le n'est pas le seul à paniquer devant la sexualité
clivage entre chiites et sunnites, etc. C'est une féminine. Partout, elle est apparue comme énig­
guerre de définition ou d'identité : celui qui la gagne matique, voire démoniaque, à commencer par
sera en mesure d'imposer son modèle. le christianisme qui a brûlé ses sorcières. La
psychanalyse a été en Occident l'une des pensées
L P. : Mais pourquoi ? qui a contribué à sortir de cette peur de la sexua­
F.L: rislam est à l'origine d'un modèle social théo­ lité de la femme. Ensuite l'évolution des sociétés
cratique qui a perduré pendant des siècles. modernes, et notamment l'égalité des droits, a
Aujourd'hui, de nouvelles normes sont venues se entraîné la banalisation de la sexualité féminine,
greffer sur ce modèle, notamment l'État générateur même si dans les faits elle ne l'est pas. Son corps
de droits individuels au sens où on l'entend en Oc­ a été dénudé et est devenu une marchandise
cident. La femme est au cœur de cette remise en dans l'espace public. On est à l'opposé en islam
cause. Car lui donner des droits équivalents à ceux où la réclusion fut prescrite avec le voile, ce qui
des hommes, ce qui est évident dans une démocra­ entretient un mystère qui fascine même certaines
tie à l'occidentale, signifie un bouleversement com­ féministes.
plet de la structure sociale patriarcale de l'islam.
Par exemple, traditionnellement, la fille hérite la L P. : Mais le Coran ne connaît pas cette peur du
moitié de ce qu'obtiennent ses frères. Même la Tu­ féminin ...
nisie indépendante, qui pourtant est allée très loin F. B.: Je ne suis pas d'accord avec votre analyse.
dans l'égalité des droits entre les sexes, n'a pas osé Dans l'histoire de Mahomet, le rapport à la
remettre en cause cette loi coranique. Par ailleurs, femme change à partir du moment où se construit
le corps de la femme lui-même pose problème, car à Médine la cité musulmane. On peut même
sa libération entraînerait une modification du rapport considérer que la question de la femme sert de
à la sexualité, laquelle a été jusqu'ici organisée par repère pour évaluer ce changement : c'est le
les hommes et pour les hommes, sur un modèle moment où le Prophète commence à imposer
phallique qui les rassure et leur assure la préémi­ des restrictions à la libre circulation de ses épou­
nence. En fait, je le constate régulièrement avec mes ses. Lui-même d'ailleurs évolue radicalement
patients: lorsque l'homme musulman traditionnel entre La Mecque, où il est l'époux de Khadija, la
tente de se repérer par rapport à la sexualité fémi­ riche femme d'affaires, et Médine, où il s'enfuit
nine, il est perdu. Il ne comprend pas le mode de en 622 et où il passe de la stricte monogamie à
jouissance proprement féminin, au regard du sien une large polygamie. Ses multiples unions
qui est assez simple : érection, orgasme, relâche­ n'étaient pas seulement liées au souci de fonder
ment. La sexualité des femmes est plus subtile et des alliances avec différents clans, mais s'expli­
ne se laisse pas prendre dans le jeu de l'acmé et de quent aussi largement par le désir. Les femmes
la retombée. Toute la littérature érotique en islam ont alors commencé à représenter un danger
témoigne de cette incompréhension : la jouissance pour l'ordonnancement de la Cité. Ainsi, Maho­
féminine est désirable, mais elle est à la fois énig­ met a du mal à convaincre ses compagnons que
matique, voire effrayante. sa jeune épouse A'isha ne l'a pas trompé •••

Le Point Références Les textes fondamentaux 47


Entretien FETHI BENSLAMA

••• quand elle disparaît une nuit entière dans la religion, mais une vraie sensibilité à l'art d'aimer
le désert avec un jeune homme de sa suite. En de la culture musulmane. Dans le mot islam, on
fait, l'histoire dit qu'elle avait perdu un collier ne voit souvent que la religion, or il y a une cultu­
lors d'un voyage et qu'elle était partie à sa re­ re qui est souvent en transgression avec la charia.
cherche... je dirai même que la culture musulmane dans ce
qu'elle a de plus grand, notamment sa poésie, ses
l. P. : Lui-même a désiré la femme de son fils arts, ses savoirs, s'est construite contre la rigueur
adoptif... religieuse.
F.B.: Oui, et il a fallu que son fils divorce de son
épouse. Il s'est marié avec elle ensuite, ce qui a l. P. : Comment expliquer alors que ce soient
créé un trouble parmi ses compagnons. Mais, en­ souvent des théologiens qui écrivent des traités
tre-temps, il a aboli l'adoption: ce n'était plus un d'érotologie, par exemple la célèbre Prairie des
fils... Les femmes vont ainsi être perçues de plus plaisirs?
en plus à Médine comme sources de sédition au F.B.: Pour inciter les croyants à la jouissance.
sein de la communauté et vont progressivement
être exclues de l'espace public. Cependant, il LP.: Que voulez-vous dire?
n'existe pas une histoire scientifique de cette pé­ F.B.: Plus on incite à la jouissance sexuelle par
riode. La vie de Mahomet a été « construite » a la parole, plus on confronte le sujet à sa limite.
posteriori et beaucoup de choses ont été mises sur Le rapport sexuel en lui-même sépare autant qu'il
son dos pour justifier les régimes suivants. Qui dit unit. C'est d'ailleurs ce que démontre le marquis
qu'en fait c'est lui qui a imposé le voile 7 �historio­ de Sade. Les théologiens ont très bien compris
graphie de cette époque date de plus d'un siècle qu'en invitant les croyants à l'érotisme, ils les
plus tard. Mais, comme le dit l'historien jan Ass­ confrontent à la Loi. Le cas des Mille et Une Nuits
mann, l'histoire selon le mythe est toutefois différent : c'est
est parfois plus forte que l'his­ une œuvre qui, au-delà de la
toire objective, car c'est elle qui
« On peut avoir la foi, visée érotique, veut répondre
imprègne les gens. être croyant, observer au problème de la jouissance
le ramadan, mais féminine en mettant à nu les
LP.: Comment un musulman fantasmes de l'homme. Le
vivre comme un
peut-il vivre la contradiction conte prend pour prétexte les
entre les préceptes de la cho- homme moderne. » mésaventures amoureuses de
rio, la Loi de l'islam, et les ima- deux rois qui se découvrent
ges que lui procure un livre érotique comme Les trompés par leurs épouses alors qu'ils se croyaient
Mille et Une Nuits, l'ouvrage le plus célèbre de la maîtres en leur demeure. Le premier trouve sa
culture musulmane? femme en train de forniquer avec les esclaves des
F. B.: Tout dépend de la manière dont les gens se cuisines et tue tout le monde, puis se réfugie chez
ressentent comme musulman. On peut avoir la foi, son frère qui connaît une mésaventure similaire.
être croyant, observer le ramadan, mais vivre Fous de douleur, ils errent de par le monde et
comme un homme moderne. Ces musulmans-là rencontrent un démon immense qui dort sur une
sont souvent des citadins, jeunes, qui ont des re­ malle. En sort, malgré les serrures, une femme
lations sexuelles avant le mariage, quitte à ce que qui oblige les deux hommes à lui faire l'amour,
les filles se fassent ensuite revirginiser. Ce sont des preuve encore une fois pour les princes de la ruse
pragmatiques pour qui la norme ne tient plus et de la lubricité féminine. Écœuré, le second se
l'édifice. lis respectent certains rites pour étancher met à épouser chaque nuit une nouvelle femme,
leur culpabilité. À l'autre extrême, nous trouvons qu'il tue à l'aube pour être sûr de ne pas être
le musulman très pieux, très attaché à la Loi, pour trompé. Shéhérazade va arrêter le massacre en
qui Les Mille et Une Nuits sont un livre à brûler. laissant en suspens des histoires qui toutes mon­
Existe aussi un autre type de musulman, conser­ trent des femmes rusées et lubriques, à la sexua­
vateur et orthodoxe, qui dans ses actes se confor­ lité énigmatique.
me à la loi mais qui adore raconter des histoires
grivoises. Enfin, et à mon avis, c'est là qu'il y a LP.: Pourquoi insister là où cela fait mal?
problème, la masse des musulmans, hommes et F.B.: Justement pour mettre en scène les fantasmes
femmes, est prise dans une contradiction terrible des hommes. Quand la sexualité est dans la pa­
entre une dimension répressive, culpabilisante de role, elle n'est plus en acte. De plus, ces histoires

48 Les textes fondamentaux Le Point Références


FETHI BENSLAMA Entretien

sont drôles, spirituelles. Dans cet ouvrage, la gens qui pendant le ramadan ne font pas cinq
femme civilise la sexualité masculine, et surtout prières comme le demande le Coran, mais six,
retrouve son droit à la parole. vingt, trente.

LP.: Mais comment expliquez-vous alors l'attitude L P.: Et le voile entre dans cette stratégie de la
des femmes qui aujourd'hui choisissent de porter culpabilité?
le voile? F.L: Oui, pour celles qui le portent volontairement
f.1.: Par le fait justement que la norme est comme pour ceux qui obligent les femmes à le
brisée, les repères ne sont plus là pour endiguer porter, le corps de la femme dans sa totalité est
une jouissance qui ne passe plus par la parole. obscène, car source de désir, de dérèglement de
Les gens sont confrontés à un monde qui les la cité, de discorde. C'est dans les textes, affirment­
incite à une jouissance par tous les sens, et je ils. Et tant pis si ces textes ne correspondent pas
dirais aussi jusqu'au non-sens. Ils sont débous­ tout à fait à cette rigueur. Les radicaux ont choisi
solés. Or les femmes sont accusées d'être à le côté du dieu obscur et veulent restaurer la lit­
l'origine de la défaite de la Loi, et certaines se téralité tranchante et assoiffée de sacrifice de ce
laissent convaincre par les radicaux qu'elles sont dieu des ténèbres. Il existe donc une guerre civile
coupables. Or le sentiment de culpabilité est ce entre ceux-là et les tenants d'un dieu-lumière, sans
qui porte le plus à conséquence pour les indivi­ oublier ceux du dieu clair-obscur, ou encore du
dus et pour les collectivités. Il conduit à tuer, dieu absent.•
soi-même et les autres. On voit aujourd'hui des Propos recueillis par Catherine Golliau

Description d'une femme amoureuse...


Écrit par le cheikh d'origine tunisienne Sidi Mohammed Nefzaoui au xv" siècle,
La Prairie parfumée où s'ébattent les plaisirs est l'un des livres érotiques les
plus populaires de l'islam. Il présente la femme comme un être essentiellement
physique, incapable de résister à son désir qui lui fait rechercher les plus vils
partenaires, ou les plus repoussants, et les pratiques les plus obscènes.
Extraits.

« Elle se coucha, dénuda ses cuisses, sa partie chaude, et se mit à me présenter


celle-ci en la secouant. Je regardais l'appareil. Voici que l'huis s'entrouvrait et se
fermait comme celui de la jument en chaleur lorsque s'approche d'elle l'étalon...
Elle poussa un grand râle et je lui entendis un hennissement semblable à celui de
l'ânesse. »

« Les femmes ont été créées telles que des Satanes femelles, ne cesse pas de
craindre leur piège. »

« Ces femmes ne distinguent plus le maître de l'esclave, même si le nez de celui-ci


est mutilé, lorsque le désir les enflamme. »

« Les femmes ont des huis qui s'épanouissent au rythme des périodes régulières;
elles ne cherchent alors qu'un instrument capable de les combler d'une façon
complète. »

La Prairie parfumée, in Fatna Aït Sabbah,


La Femme dans l'inconscient musulman, Albin Michel, 1982.

Le Point Références Les textes fondamentaux 49


Introduction HINDOUISME

Mosaïque de sectes, de castes et de religions, lieu de rencontre


de multiples traditions, l'Inde a tour à tour valorisé ou condamné
la sexualité et l'érotisme.

QUAND DIEU
FAITl:AMOUR
Par Michel Angot

'hindouisme est le nom donné au x,x• siècle sans institution générale (comme l'Église), sans
par les Britanniques à l'ensemble des religions texte unanimement reconnu, à l'instar de la Bible.
des Indes qui n'étaient ni l'islam, ni le chris- Les textes sont largement anonymes et de date
tianisme, ni le bouddhisme. Ce nom tardif montre incertaine. Le culte ne se fait pas dans les temples,
la difficulté de nommer une religion dans un pays mais à la maison où le chef de famille dispose
où le nom même de religion était inconnu. C'est d'un petit autel. On ne fréquente les temples que
qu'en effet ce qu'on appelle hindouisme (mot pour des événements exceptionnels (pèlerinages,
sans équivalent dans les langues du pays) est etc.). En fait, la religion est d'abord sociale : elle
une religion sans doctrine définie, sans fondateur, est le fait des castes (une division sociale héritée)
et des sectes (une division originellement choisie).
� Chaque caste, chaque secte a sa religion, c'est­
� à-Oire son code de conduite associé à un ensem­
! ble de croyances et de pratiques.
"'!- �
.::
/j.
Procréation et érotisme
Aucune institution intercaste ou intersecte
9
n'unifie tout cela. La manière dont Shiva• et
Vishnou *, les principaux dieux aujourd'hui, sont
perçus, priés, célébrés varie selon l'époque, la
caste et la secte. Jusqu'au x1x• siècle, les brahma­
nes, les érudits spécialistes du sacré, tiennent un
discours différent selon qu'ils s'adressent aux
dieux, à eux-mêmes et aux princes, tandis qu'ils
sont indifférents aux autres catégories de popu­
lation: il n'y a donc pas de doctrine, de morale,
de comportement universels. Et les religions des
brahmanes ne doivent pas être confondues avec
celles de l'immense majorité de la population,
dont nous ne savons rien avant que ne commen­
cent les études occidentales au xIX• siècle.
Cela étant, on observe concernant la sexualité
et l'érotisme trois attitudes qui se sont plus
ajoutées que succédé. La plus ancienne, la plus
constante, valorise la sexualité à des fins de
procréation familiale et éventuellement d'éro­
tisme : c'est la bhukti Gouissance). Le compor-

Krishna et Râdhâ, gouache indienne sur papier.


HINDOUISME Introduction

tement des hommes est calqué sur celui des c'est parce qu'ils ne veulent pas se reproduire
dieux; or ceux-ci, dans les formes anciennes de que ces ascètes (hommes et femmes) se stérilisent.
l'hindouisme, sont des dieux d'amour. Si en Même si les yogin réels ont certainement été une
Occident Dieu est amour, dans l'hin­ minorité, ils étaient la minorité pensante:
douisme, Dieu fait l'amour, et ce faisant à l'exception du tantrisme*, toutes les
il ensemence le monde toujours menacé philosophies sanskrites en sont issues.
d'extinction. Le sexe n'est jamais lié au Shamkara (vers le vm• siècle) est le type
péché, et cela explique que les temples hindou de ces ascètes philosophes; il a
(après le v1• siècle) abritaient toujours organisé le monachisme* hindou. Son
des statues de dieux, d'hommes et d'ani­ espérance, le brahman, est neutre, c'est­
maux engagés dans des ébats amoureux. à-dire stérile. Ce que nous appelons le
Parfois, plus que de procréation, il s'agit Michel monde, la création, n'offre à ses yeux
clairement d'érotisme. Dans les temples Angot, aucun intérêt. Femme, sexualité, sans
de Khajurâho (Orissa), les mithuna (cou­ sanskritiste, est parler d'érotisme, sont bannis.
ples) que l'on voit dans des positions auteur, entre
autres, de L'Inde
invraisemblables sont surtout empreints classique (Belles Un carrefour de culture
d'érotisme doux et de tendresse affec­ Lettres, 2001) La troisième attitude est celle théorisée
tueuse. Ce furent les milieux royaux qui et de Paroles par Abhinavagupta (vers 975-1035). Elle
principalement furent sensibles à cette vivantes conjugue les deux précédentes puisqu'elle
idéologie religieuse. Le roi se devait en de brahmanes prétend accéder à la mukti par la bhukti.
effet d'avoir des épouses et des concu­ (Seuil, 2010). Les développements de cette philosophie
bines qu'il fallait satisfaire. Une littérature ont immensément résonné dans le monde
médicale s'est développée pour soutenir cet indien (et hors de l'hindouisme): Dieu, autrefois
effort et les brahmanes ont composé une litté­ masculin, est polarisé, un pôle masculin transcen­
rature d'amour à l'usage des puissants et des dant mais passif associé à une shakti (énergie)
riches. LeKâma-sûtra (vers lev" siècle) est le plus féminine qui monopolise l'activité. Certaines
connu de ces manuels. Au moins dans les sphè­ institutions comme les devadâsî (servantes des
res dirigeantes, les héroïnes vertueuses sont dieux) sont directement issues de cette sensibilité
amoureuses. Elles ont un devoir d'amour: c'est que nous nommons tantrique. Ces femmes très
le cas de Sîtâ, l'épouse de Râma, et le principal respectées étaient vouées à servir les dieux ou
enjeu du Râmâyana, l'épopée sanskrite adaptée leurs substituts humains dans les temples. Leur
dans toutes les langues de la culture indienne (y éducation et leur beauté ont frappé les voyageurs
compris au Cambodge). Son qui racontent comment les pay­
devoir d'amour conjugal associe Le yogin cherche sans ramassaient la poussière
érotisme et procréation. Quand à suicider son corps pour derrière leurs pas : cette pous­
le culte de Krishna, avatar de sière d'amour, ils la disperse­
Vishnou, s'est développé, la l'éternité afin d'accéder raient dans leurs champs comme
littérature, puis la peinture se à sa vraie humanité. un engrais. Signalons que le lin­
sont emparés des histoires du gam, symbole de Shiva, que les
dieu amoureux : le Gîta-Govinda, œuvre d'un Occidentaux décrivent avec quelque raison comme
érotisme intense, continue à être récité en son phallique, n'est pas compris dans ce sens par les
temple de Puri (cf p. 88). Hindous modernes et n'a jamais été associé à un
La seconde attitude, celle du refus de la sexua­ culte tantrique de la fertilité.
lité, est philosophique et religieuse : le yoga* L'Inde est toutefois un carrefour de culture.
inventé vers 500 av. J.-C. est, dans ses variantes Au x,x• siècle se sont rencontrées là l'ancienne
nombreuses (le bouddhisme est un yoga et, de culture d'érudition sanskrite diffusée dans toute
ce point de vue, il est dans l'hindouisme q\li l'a l'Asie du Sud, celle de l'islam qui s'est imposée
absorbé), une recherche de la libération (mpktl) au Nord de l'Inde à partir du 1x• siècle, et celle
de ce monde. Le yogin cherche à suicider. son de l'Occident du fait de la colonisation britan-
corps pour l'éternité afin d'accéder à sa v,raie nique. L'élite indienne a adopté la pudibonderie
humanité, qui est spirituelle. Si beaucoup repous­ victorienne tandis que la majorité paysanne
sent cette espérance pour l'une des mult(ples restait ouverte aux vieux symbolismes sexuels.
réincarnations, d'autres, peu nombreux, l'espèrent Mais héritière de ces cultures, l'Inde moderne
en cette vie. Cette attitude n'est pas puritaine : se montre plutôt prude. •

Le Point Références Les textes fondamentaux 51


Clés de lecture HINDOUISME
....
-
a::
L'acte d'amour
....
z
:Ili
dans le Veda
:Ili
a
u
.... L
es textes de la bhukti sontDans la relation amoureuse, les

.... très nombreux et les plus


anciens ont un statut
d'autorité et de référence. C'est
textes du Veda font couram­
ment appel aux dieux, considé­
rés comme des spécialistes du
le cas du Veda ou « Connais­ sujet. C'est ainsi avec une belle
sance », nom collectif attribué franchise que l' Upanishad du
à l'ensemble des textes rédigés Grand-Aranyalca (Brihadâra­
par les brahmanes, qui jouit nyakopanishad), texte inter­
d'un statut équivalent à celui prété plus d'un millénaire après
de la Bible dans les monothéis­ sa composition par le philoso­
mes. Le Veda a la taille d'une phe Shamkara (vm• siècle), dit Le philosophe Shamkara (vm• siècle).
bibliothèque et ne concerne les devoirs, éventuellement les
les hommes que dans une faible plaisirs de l'amour conjugal. Il prince des poètes est faite pour
part (dix Upanishads et une s'agit pour lui d'un rite, et non être dite, non pour être lue, d'où
partie de l'Atharvaveda). Les des débordements enfiévrés de peut-être une certaine décep­
brahmanes pensent qu'ils sont l'amour désirant. La prière tion à la traduction. Ici, le poète
dans le monde pour se repro­ repose sur un jeu de mots : les s'enflamme en évoquant « La
duire, reproduire le monde et deux termes traduits par Lui description du Plaisir de Umâ »,
perpétuer le Veda. Ils doivent et Elle forment réunis le mot l'épouse de Shiva*, le plaisir
être mariés : sinon à qui trans- sâman, nom des airs sur les­ étant plaisir d'amour.
quels on récite les stances (rie)
Le Veda ancien célèbre du Veda. Sagesse, fortune et amour
L'idée est donc que Lui et Elle Les textes fondamentaux de
les joies du mariage vont se conjoindre comme les l'Inde sont principalement
procréateur, Airs et les Paroles sont écrits en sanskrit, mais le
souvent dans un conjoints lorsqu'on récite le tamoul s'est épanoui très tôt
Veda, lequel est le modèle de comme langue littéraire dans
langage naturaliste. toutes choses, y compris et le Sud de l'Inde. Le grand phi­
surtout de l'acte d'amour. Ce losophe et poète tamoul Tiru­
mettraient-ils la partie du Veda passage raconte d'abord une valluvar (vers le début de l'ère
qu'ils doivent réciter et dont cosmogonie divine devenue courante) a ainsi composé un
leur famille a la charge? Fait modèle. L'interprétation de triptyque consacré aux trois
par des mâles pour des mâles l'acte d'amour en terme de « buts de l'homme » : sagesse,
(les poèmes exprimant une rituel sacrificiel est typique du fortune et amour, dont les équi­
voix féminine sont rares), le Veda tardif : l'homme et la valents sanskrits sont !'Ordre
Veda ancien célèbre donc les femme s'aiment comme les (Dharma), le profit et le plaisir
joies du mariage procréateur, dieux et les déesses, parce que (kâma). Amour et plaisir y sont
souvent dans un langage natu­ l'univers naît perpétuellement subordonnés au Dharma, à l'or­
raliste. L'hymne X 85 est ainsi d'un acte d'amour. dre socio-cosmique: c'est ainsi
consacré aux noces divines de que le plaisir amoureux trouve
la fille du Soleil et de la Lune Un prince des poètes sa place et sa légitimité dans
(notion et mot masculins), Autre texte fondamental pour l'ordre du monde. Dans son
prototype des noces humai­ le thème du couple, le Kumâra­ Livr e de L'amour, l'auteur
nes : ce « Poème des noces », sambhâva (« La naissance du module sur les sentiments et
qui date de plus de trois mille [dieu] Kumâra ») de Kâlidâsa situations qui lui sont associés.
ans est toujours récité est plus tardif, probablement Ici, il s'agit de supporter la
aujourd'hui lors des rituels du V° siècle. Riche d'assonances séparation insupportable.
matrimoniaux. et de rythme, l'œuvre de ce M.A.

52 Les textes fondamentaux Le Point Références


Veda
.......
HINDOUISME

«Je place le germe en toi, .......


><
........
ô Une telle »
Ébranle-la, Pûshan *, cette femme très Que Prajâpati, le Seigneur de la Génération,

imprègne
•• bonne
En elle les humains répandront leur Que l'instituteur installe le germe.( ...]
semence Comme la Terre est grosse du Feu
Puisse-t-elle consentante, ouvrir ses deux Comme la nuée est grosse de la pluie d'lndra,
[cuisses Comme le Vent est gros des orients
Et nous qui voulons bien y glisser notre Pareillement, je place le germe en toi, ô Une
[membre telle.
Agni* a rendu cette épouse BR/HADÂRANYAKA-UPANISHAD, VI, 4, 19·22, VERS 600 AV. J.·C., TRAD. M. ANGOT.

Avec lumière et longue vie


Oui qu'elle est longue! Et que l'époux
Vive non moins de cent automnes. Ses bras ont la beauté
Soma la connut en premier D'un bambou qui se balance doucement.
Gandharva* la connut ensuite Ses yeux débordent de paix.
Agni fut son troisième époux Elle a le regard perdu,
Et cet humain sera le quatrième. Il est difficile de la rejoindre
Soma l'a donnée à Gandharva Au lieu où elle est.
Gandharva l'a donnée à Agni Mon cœur s'affole
Agni m'a donné richesse et fils Et bat la chamade
En me donnant cette femme-ci Tel un laboureur et son unique bœuf
Restez ici: ne vous séparez pas! Sur une terre toute mouillée
Vivez tous deux pleine durée de vie, Et prête à ensemencer.
Jouant avec vos fils et vos neveux, KÂLIDÂSA, LE KUMÂRASAMBHÂVA, TRAD. B. TUBINI, GALLIMARD, 19S8.
Vous plaisant ensemble à votre foyer!
« HYMNE DES NOCES: LE PARADIGME DIVIN DES NOCES HUMAINES»,
RIGVEDA X 8S , 37-42, VERS 1000 AV. J.-C., TRAD. L. RENOU.
S'il s'agit de ne pas partir, dis-le moi; mais ton
prompt retour, dis-le à qui vivra.
Les libations faites, il prend du reste, en mange Sa vue me comblait d'aise; de peur de la sépa­
et en donne à sa compagne; il se lave les mains, ration, ses étreintes me comblent de malaise.
remplit d'eau un pot et l'asperge trois fois en Oh, la confiance est difficile, car, même avec le
lui disant: mieux averti, la séparation existe à l'occasion.
Lève-toi, Vishvâvasu et quitte ce lieu Il est dur de vivre dans une ville étrangère, plus
Tourne ton désir vers autre chose. dur d'être séparé d'un être cher.
Cette femme est ici avec son mari. Au lieu de brûler qui le touche, le feu, comme le
Il l'embrasse alors et lui dit mal d'amour, peut-il brûler qui s'en détache?
Je suis Lui, tu es Elle; tu es Elle, je suis Lui Ayant supporté l'impossible; dissipé leur cha­
Je suis l'air, tu es la parole grin, supporté la séparation, bien d'autres sur­
Je suis le ciel, tu es la terre vivent après tout...
Viens, unissons-nous TIRUVALLUVAR, LE LIVRE DE l'AMOUR, VIII, TRAD. f. GROS, GALLIMARD, 1992.
Déposons le germe
Pour un mâle, un fils, la richesse.
Alors, il lui écarte les cuisses: Que le Ciel et la
terre s'écartent! Glissant son membre en elle,
appliquant sa bouche contre sa bouche, trois
fois, il la caresse dans le sens des poils, tandis
qu'il dit:
Que Vishnou * prépare la matrice
Que le Façonneur moule les formes

Le Point Références Les textes fondamentaux 53


-a:...
Clés de lecture HINDOUISME

...:E
:z
L'ascétisme et le yoga
:E
......
c::»
u cf p. 68) qui privilégie une vie
sexuelle intense, le yoga ori­
ginel se veut un élan de l'Autre
divin et, pour sa partie
humaine, vers l'Autre divin. Il
n'est absolument pas porté
vers la jouissance personnelle
ni interpersonnelle.
Vyâsa (v1• siècle), le commen­
tateur du yoga, énumère pour
le pratiquant du yoga, le yogin,
trois objets d'attrait les plus
importants auxquels il doit
apprendre à résister : les fem­
mes (on dirait aujourd'hui« le
l'« Aum », syllabe sacrée de l'hindouisme, sexe»; le texte est rédigé d'un
symbole de la présence de l'Absolu dans le monde.
point de vue masculin, même
s'il a existé des pratiquantes

L
féminines, les yoginî), la nour­
eyoga* (méthode) consti­ religieuse du yoga tend vers riture et le pouvoir. Dans la
tue l'une des principales une stérilisation de la per­ logique yogi, l'émission de
dimensions de la pratique sonne. Il s'agit de ne plus se sperme a été très tôt interpré­
spirituelle dans les pays reproduire dans cette vie afin tée comme une perte regret-
indiens. L'œuvre de référence de se délivrer de toutes les
en est le Yoga-Sûtra ou « For­ réincarnations et de tous les
mulaire sur le yoga», 195 apho­ corps possibles dans le futur. Le yogin va chercher
rismes énoncés vers le ,., siè­ Dans des sociétés où l'amour, à ne pas se
cle, texte anonyme qui, un la reproduction et le plaisir reproduire, mais
millénaire après son énoncia­ sont normalement valorisés,
tion, fut attribué au légendaire où la pulsion amoureuse et aussi à conserver
Patafljali. Qu'est-ce que le sexuelle est considérée comme sa semence.
yoga?« L'arrêt des fluctuations naturelle et positive, il faut
du mental », selon Patafljali, donc essayer de réprimer
un état de silence éveillé, pré­ cette force. Elle n'est pas niée, table. Le yogin va non seule­
lude à la délivrance conçue mais combattue justement ment chercher à ne pas se
comme le divorce entre l'Esprit parce qu'on lui reconnaît une reproduire, mais aussi, si pos­
et le composé humain (corps grande force. sible, à conserver sa semence.
et mental). Ignorée dans le Déjà dans le Veda, puis dans
Veda, cette méthode est connue L'Autre divin certains rituels tantriques,
des régions où apparurent vers Le Nyâya-Bhâshya, un texte sont développées des techni­
lev• siècle le bouddhisme (cf dédié à l'art du raisonnement, ques de conser vation du
p. 60) et le jaïnisme*, qui décrit une des méthodes pour sperme. Le texte védique parle
visent tous les deux à suppri­ réprimer la pulsion amou­ du jeu de dessous, c'est-à-dire
mer la souffrance et le cycle reuse. Contrairement en effet de la position où l'homme est
des réincarnations et furent à à certaines formes de yoga, sous la femme et qui sera
l'origine des formes de yoga. dites tantriques, en fait un développée dans le tantrisme
Comme la souffrance est uni­ « yoga » réinterprété en Occi­ des dieux et des hommes.
verselle, la voie mystique et dent (surtout aux États-Unis, M.A.

54 Les textes fondamentaux Le Point Références


HINDOUISME Yoga
........
....
><
........
« Ce sperme mien, je le reprends » ...
A Quant à la cause de ceux-ci, c'est-à-dire L'abandon de la sexualité, où que l'on soit,
de ces défauts, c'est de présumer faus­ à tout moment, dans tous les états de
•- .
sement que les objets sont des touts. conscience,
C'est ainsi qu'un homme aura l'idée : « Cette en actes, en pensées, en paroles, voilà ce que
femme est belle» tandis qu'une femme pensera: l'on considère
« Cet homme est beau.» De plus, il y a les idées comme la recherche de l'essentiel.
fondées sur des marques [causes] et celles
fondées sur la ressemblance. Celles fondées Le genre de vie conforme à la recherche de
sur les nimitta : la langue et les oreilles, les l'essentiel est celui
dents et les lèvres, les yeux et le nez. Se faire Des ascètes, et celui du jeune brahmane qui a
des idées selon la ressemblance, c'est penser: fait vœu de chasteté.
« Ses jambes sont ainsi que ceci, ses lèvres ainsi Mais on dit que cette vertu existe aussi
que cela. » Et ces idées accroissent le désir et Pour ceux qui vivent dans la forêt.
avec lui les problèmes qui s'y attachent. Quant YOGAYÂ/ÎiAVALKYAM, 1, 55-56, TRAD. PH. GEENENS, GALLIMARD, 2000.
à la manière de les éviter, elle consiste à conce­
voir [la femme ou l'homme sous la forme] de Celui qui, sans savoir ainsi, les vénère par-des­
ses parties séparément, d'imaginer les cheveux, sous, les femmes s'approprient ses bonnes
les poils, les chairs, le sang, les os, les tendons, actions. [...] Beaucoup d'hommes de souche
les artères, le phlegme, la bile, les excréments, brahmanique, c'est sans vigueur, sans bonnes
etc.; on nomme une telle conception « l'idée actions que de ce monde ils procèdent, ceux
désagréable ». Le désir sexuel est détruit pour qui sans savoir vénèrent par-dessous, dit-on.
celui qui médite sur cette idée. Et bien que Beaucoup, ou peu de semence, s'échappe chez
l'objet soit présent sous ses deux aspects, on qui dort ou veille. Il le faut toucher et réciter
enseigne ici quelle idée de lui il faut méditer, cette prière :
quelle idée de lui il faut écarter. C'est ainsi que Cette mienne semence qui aujourd'hui s'est
pour de la nourriture empoisonnée, l'idée qu'elle échappée sur la terre
est nourriture pousse à l'accepter et l'idée Qui a coulé dans les plantes aussi bien que les
qu'elle est poison pousse à l'écarter. eaux,
NYÂYA·BHÂSHYA, IV, 1, 3, D'APRÈS LA TRADUCTION DE M. ANGOT, Ce sperme mien, je le reprends.
BELLES LETTRES, 2009.
Revienne ma vigueur!
revienne l'ardeur! revienne le bonheur!
Débarrassé de [la soif] des objets perçus que
sont les femmes, la nourriture et la boisson, Reviennent les feux, les autels!
et le pouvoir, n'ayant plus de désir envers les Tandis qu'il récite, qu'il prenne le semen avec
objets révélés comme le Ciel, les états de « sans­ le pouce et l'annulaire et qu'il s'en frotte entre
corps » ou d'« [être] dissous dans la nature», les seins ou les sourcils.
voyant les objets du mental comme des défauts BR/HAD-ARANYAKA-UPANISHAD, VI, 4, 3-4, TRAD. M . ANGOT.
même s'il s'agit d'un contact avec les objets
célestes ou non célestes, grâce au pouvoir de
discernement, [leyogin connaît] le dépassion­
nement consistant en la conscience de leur
subjugation; celle-ci, faite de non-jouissance,
est sans désir aucun d'avoir à donner et à
prendre.
COMMENTAIRE SUR LE YOGA-SÛTRA, 1, 15, EXTRAIT DE MICHEL ANGOT,
If YOGA-SÛTRA DE PATAÎi/All ET If COMMENTAIRE DE V YÂSA,
BELLES LETTRES, 2008.

Le Point Références Les textes fondamentaux 55


...-
Clés de lecture

a:
HINDOUISME

...:& L'amour tantrique


z
•u
a 1
........1 y eut toujours des hommes
tentés par les hautes solitu­
des de la méditation et de
la spiritualité. Mais que faire
tants. Dû à Jayadeva (vers le
xu• siècle), il raconte à sa
manière les amours du dieu
berger Krishna, incarnation de
de la sexualité? Que faire de Vishnou*, et de la bouvière
l'épouse qui réclame? Com­ Râdhâ. Le récit est réduit à
ment se passer de l'enfant, l'essentiel : K r ishna aime
seule voie pour se perpétuer. Râdhâ, mais est infidèle; Râdhâ
Dans l'hymne Rigveda X 179, aime Krishna, mais est jalouse
on entend le sage Agastya qui et triste. Dès lors deux ques­
oublie sa femme Lopamudrâ tions : Me pardonnera-t-elle?
qui le désire et veut un enfant. Viendra-t-il? Il vient, elle par­
Elle aime sans doute son mari donne et ils s'aiment. Le Gîta­
ascète, mais ce serait quand Govinda, c'est un jour d'at­
même mieux si de temps en tente, une nuit d'amour. Le
temps les mâles pouvaient texte, d'un érotisme intense
approcher leurs femmes. Fina­ Les amours de Krishna et Râdhâ. mais subtil, comme le montre
lement (strophe 6), Agastya l'extrait ci-contre, est parfois
« fait fleurir les deux modes de sure pas la (re)génération du comparé au Cantique des can­
vie» en pratiquant l'ascétisme monde : son union à une shakti tiques (cf. p. 18). Il est réguliè­
conjugal. (« puissance, énergie ») fémi­ rement chanté dans le grand
Ce que l'on a, au x1x• siècle, nine n'est pas suffisante; il faut temple de Jagannâth « Seigneur
nommé« tantrisme*» est plu­ encore que cette union d'amour de l'univers» à Puri (Orissa).
tôt une sensibilité qui touche spirituel parfaite débouche sur Plus de deux mille ans après
plus ou moins toutes les« reli­ un éveil et que le dieu mani­ Agastya, Abhinavagupta (x• siè­
gions » de l'Inde depuis la fin feste son potentiel créateur, cle) va faire évoluer le tan­
du premier millénaire. Dans c'est-à-dire sa semence. li est trisme vers une extrême sub-
dangereux de sortir Shiva de
son yoga : dans le mythe, Krishna aime Râdhâ,
Shiva oscille Kâma, le dieu d'amour, s'y ris­
perpétuellement que et s'y brûle. Ainsi Shiva
mais est infidèle;
entre la simplicité oscille perpétuellement entre Râdhâ aime Krishna,
stérile du yoga, qu'il
la simplicité stérile du yoga mais est jalouse...
(en couple) et son activité
vit en couple, et son Pardonnera-t-elle?
créatrice où il rejette son
activité créatrice, épouse. Dieu est donc succes­ Reviendra-t-il?
sivement apaisé et stérile (bien
où il veut être seul.
qu'accouplé) puis actif et puis­ tilité.11 s'agit alors d'être et de
sant (bien que seul) : ainsi se vivre Dieu. Mais les textes sont
les formes tantriques de l'hin­ conjuguent la perfection liée écrits dans une langue très
douisme, la simplicité et la à la stérilité et la créativité liée sophistiquée, difficile à com­
perfection de Dieu (Shiva*) au défaut inhérent à toute acti­ prendre et à traduire. L'auteur
sont maintenues, dans le vité créatrice. Parmi les textes y use en effet d'une langue
mythe, quand il s'unit à Parvatî où l'amour inspiré par ces secrète pour accéder au secret
en un état de yoga qui demeure conceptions est célébré et de Dieu, car l'on ne se convie
stérile. Le problème est que récité, le Gîta..Covinda« [poème pas à partager le mouvement
cet« accouplement» doit être où) est chanté le [dieu] bou­ même de Dieu sans une intense
créateur; or Dieu en yoga n'as- vier » est l'un des plus impor- et longue préparation. M.A.

56 Les textes fondamentaux Le Point Références


HINDOUISME Tantrisme
.......><
« Agastya, le saint formidable, a .......
fait fleurir les deux modes de vie » .......
A LOPÂMUDRÂ temps il attendait l'heure du déduit. Ainsi lui
- Tant d'automnes j'ai peiné, soir et apparut-il: une joie grave sur le visage et l'amour
• .
[matin tapi au cœur.
tandis que les aurores amènent la vieillesse, 2. Un collier de perles aux grains sans tache sur
la vieillesse qui abîme la beauté des corps. la poitrine, il l'embrassait avec frénésie: on eût
Ah ! si les mâles voulaient bien approcher dit, parsemée de touffes d'écume claire, la
[leurs femmes. Yamunâ dans la plénitude de ses eaux. Ainsi lui
Les anciens eux-mêmes, qui révéraient la Loi apparut-il ...
et parlaient de la Loi avec les Dieux, 3. bleue et caressante à son corps, une parure
ils ont cessé, car ils n'en trouvaient pas le était jetée sur sa tunique safranée : tel qu'un
[terme. lotus aux racines encerclées de jaune pollen.
Ah! si les femmes pouvaient approcher Ainsi lui apparut-il. ..
[les mâles! GÎTA-GOVINOA, CANTILÈNE 22, TRAD. COURTILLIER, 1904.

AGASTYA
On n'a pas peiné en vain quand les dieux sont 1-2. Cet Un dont l'essence est l'immuable Lumière
[satisfaits. de toutes les clartés et de toutes les ténèbres,
Cherchons à l'emporter sur tous nos rivaux, en qui clartés et ténèbres résident, c'est le Sou­
à gagner la course aux cent circuits verain même, nature innée de tous les êtres ; la
en voguant de conserve, bien accouplés! multitude des choses n'est rien d'autre que son
Énergie [shakti] souveraine.
LOPÂMUDRÂ 3. Et !'Énergie ne se pose pas comme séparée
Du taureau qui se refuse le désir m'est venu de l'essence de celui qui la possède. li y a éter­
né je ne sais où, ici ou là. nellement identité des deux comme du feu et
Lopâmudrâ fait couler le taureau de son pouvoir de brûler.
en sa folie elle trait le sage qui sommeille. 4. Lui, le Dieu Bhairava, a pour caractéristique
de maintenir l'univers tout entier reflété, grâce à
AGASTYA cette Énergie, dans le miroir de son propre Soi.
Ce soma que j'ai dans les entrailles 5. Elle, la suprême Déesse, s'adonne à la prise
je l'invoque; si nous avons commis une faute, de conscience de l'essence de celui même dont
qu'il nous la pardonne! la plénitude en tout ce qui existe n'augmente
Légion sont les désirs du mortel! ni ne diminue.
ABHINAVAGUPTA, lA BOOHAPANCAOASHIKÂ,
« QUINZE STANCES SUR LA CONSCIENCE », TRAD L. SILBURN,
LE RÉCITANT
COLLÈGE DE FRANCE-INSTITUT DE CIVILISATION INDIENNE, 1986.
Creusant avec sa bêche, car il voulait un
enfant
qui fût sa descendance et sa force, Agastya
le saint formidable a fait fleurir les deux
[modes de vie
Réalisant ainsi ses vœux auprès des Dieux.
HYMNE OES OEUX VOIES (RIGVEDA X 179), « �ÉPOUSE LOPÂMUDR DIALOGUE AVEC
SON MARI AGASTYA ", EXTRAIT D'HYMNES SPÉCULATIFS OU VEOA,
TRAD. L. RENDU, GALLIMARD, 1961.

1. À voir le visage de Râdhâ, où s'épanouissaient


tant d'émotions, tel !'Océan quand le disque
apparu de la lune soulève les vagues houleuses,
Hari [Krishna] n'avait qu'un désir: depuis long-

Le Point Références Les textes fondamentaux 57


Entretien STÉPHANIE TAWA LAMA·REWAL

Entre l'infanticide des filles, les dots exorbitantes


et les héroïnes sexy des films de Bollywood, que pense
aujourd'hui la société indienne de la sexualité?

Stéphanie Tawa
Lama·Rewal
« La pruderie est en Inde l'attitude
dominante face à la sexualité»

le Point: Du Kama-sûtra au tantrisme, la sexua­ sexualité est vue d'un bon œil en Inde, c'est toujours
lité est-elle toujours bien considérée dans l'hin­ dans des conditions bien précises: ainsi pour la
douisme? femme, uniquement dans le cadre du mariage et
Stéphanie lawa lama•Rewal: Cette religion se de la procréation. De nos jours, les films populaires
décline en une multitude de cultes, de sectes et, illustrent bien cette ambivalence, franchement
aujourd'hui comme hier, on trouve tout et son contradictoire aux yeux de notre culture judéo-chré­
contraire en Inde, d'où la difficulté de généraliser. tienne : après une histoire romantique échevelée,
Stéphanie Si de célèbres œuvres de littérature, peinture ou l'héroïne finit toujours en épouse modèle au cours
Tawa sculpture -comme celles des temples de Khajurâho­ d'un mariage traditionnel... après moult chorégra­
Lama-Rewal attestent en effet la valorisation phies sexy en saris mouillés et
est chercheuse de l'érotisme et la légitimité du « rhindouisme écharpes transparentes.
au CNRS au sexe dans l'Inde ancienne, la
Centre d'études
valorise le "féminin",
virginité de la femme jusqu'au L P. : Cette ambivalence se ma­
de l'Inde et de mariage n'en est pas moins prô­ mais cela n'empêche nifeste aussi dans la condition
l'Asie du Sud
née par ses textes canoniques. pas les multiples féminine?
(CEIAS-EHESS)
et spécialiste Une sensibilité plus restrictive discriminations.» S. l.l.-R.: Effectivement. D'un
du féminisme qui a été renforcée ces derniers côté, avec son culte populaire de
en Inde. siècles par les influences successives de l'islam la shakti, principe cosmique du pouvoir, l'hindouisme
conquérant, puis de l'Angleterre coloniale, avant de valorise le « féminin » plus que n'importe quelle
fleurir au xx' siècle avec Gandhi (1869-1948). apôtre autre religion, et d'unefaçon fort originale, puisqu'el­
de la chasteté pour tous ! C'est lui qui a popularisé le l'assimile à la puissance et à l'énergie. Mais cela
l'idée, issue du brahmanisme, de l'éjaculation n'a jamais empêché de multiples discriminations à
comme déperdition d'énergie nuisible à la progres­ l'encontre des femmes« en chair et en os».
sion spirituelle; une exigence qui rejoint la prédi­
lection victorienne pour l'abstinence... Aujourd'hui, L P.: Certaines ont pourtant pu accéder au pou­
s'il fallait résumer d'un mot forcément réducteur voir?
l'attitudedominante vis-à-vis de la sexualité, je dirais S.tL-R.: Oui, des femmes d'exception, fait qui s'en­
« pruderie». Le baiser a longtemps été tabou dans racine peut-être en partie dans la force de cette
les films de Bollywood et le Kama-sûtra n'est plus image de la déesse. lndira Gandhi fut Premier mi­
désormais qu'une marque de préservatifs! Si la nistre de l'Inde de 1966 à 1977. puis de 1980 à sa

58 Les textes fondamentaux Le Point Références


STÉPHANIE TAWA LAMA·REWAL Entretien

mort, en 1984, et la seconde femme au monde élue à naître. Ces mesures sont malheureusement ba­
démocratiquement à la tête d'un pays après la pré­ fouées: l'avortement sélectif constitue un business
sidente de Sri Lanka. Demeurée seize ans au pouvoir florissant et la pratique de la dot se répand sous
à une époque où il était inaccessible au « sexe fai­ l'influence du consumérisme. Certes, le mouvement
ble», y compris en Occident, lndira Gandhi ne s'est indien des femmes se mobilise régulièrement contre
pas privée de jouer sur cette la violence, pour un égal accès
ressource symbolique séculaire. « Le mouvement des au travail, à l'éducation et à la
Comme d'autres femmes politi­ santé, et obtient des avancées
femmes se mobilise législatives, mais la loi est le plus
ques après elle, ou le très actif
mouvement des femmes. La mais la loi est peu souvent peu ou mal appliquée.
première maison d'édition fémi­ ou mal appliquée.» Les résultats des politiques« in-
niste indienne n'a-t-elle pas citatives », comme les subven­
choisi, en 1984, le nom si parlant de « Kali for Wo­ tions étatiques à l'éducation des petites filles, se font
men», enrôlant ainsi la déesse Kali, l'avatar le plus ainsi attendre. Quant aux autorités religieuses, elles
farouche, indépendant et redouté de la Déesse? interviennent très peu sur ces questions.

L P. : Reste la partie immergée de l'iceberg, à sa­ L P. : La notion de « libération sexuelle » a-t-elle


voir plus d'un demi-milliard de femmes ... un sens?
S.tL-11.: En effet, et leur dévalorisation sociale fort S. T.L-11.: Compte tenu des priorités vitales, le mou­
bien établie. Son indicateur le plus parlant est sans vement des femmes considère la sexualité davan­
doute le sex ratio, le rapport entre les nombres d'hom­ tage à travers la lutte contre les violences sexuelles
mes et de femmes au sein de la population. Il est que sous l'angle de la conquête du plaisir. Quant à
déséquilibré en faveur des hommes depuis le début la contraception et à l'avortement, ils sont non seu­
du xx' siècle. Cette réalité est particulièrement sen­ lement légaux, mais encouragés depuis 1971, du fait
sible dans certaines régions, mais elle s'explique plus du combat de l'État contre la surpopulation. Par
par des raisons économiques et sociales que religieu­ ailleurs, une industrie pornographique - magazines,
ses. Certes, d'après la tradition hindoue dominante, films-tente de se développer en déjouant les pièges
seul un fils peut procéder aux rituels funéraires in­ de la censure, mais elle reste marginale ... En tout
dispensables au« salut» de ses parents. Mais dans cas, les nombreux sondages des magazines sur les
une économie agricole patrilinéaire, les femmes sont comportements sexuels montrent que c'est un sujet
destinées à aller vivre et travailler dans la famille de aussi vendeur qu'en France! Mais il n'y a, hélas!,
leur mari, et constituent une sorte d'« investissement pas d'enquête scientifique d'envergure sur le sujet.
à perte»; en outre, il faut en principe les doter pour
les marier, les « cadeaux » offerts à la belle-famille L P. : Et l'homosexualité?
allant d'une simple bicyclette à une maison et plus, S.T.L-11.: Un début de mouvement queers'organise,
selon le niveau économique et le prestige social des avec des associations défendant le droit à une sexua­
parties prenantes. Toutes choses qui rendent les lité alternative, mais c'est au sein d'une petite mino­
naissances masculines très désirables et font passer rité issue de l'élite urbaine. Ces associations invoquent
les filles pour des fardeaux... Ce qui explique le recours la valorisation de la jouissance dans l'Inde antique
de plus en plus courant à des techniques médicales pour promouvoir une certaine libération des compor­
(échographie, amniocentèse) qui permettent de les tements, ainsi distinguée de l'impérialisme culturel
empêcher de venir au monde. je ne parle même pas occidental. Mais du fait de la relative ségrégation
de l'infanticide ou de la surmortalité des filles par le entre hommes et femmes, les pratiques homosexuel­
fait que dans certains milieux très pauvres, elles sont les sont assez fréquentes, notamment chez les jeunes.
moins bien nourries, éduquées et soignées. Mais elles ne donnent pas forcément lieu à une« iden­
tité homosexuelle »: plutôt que de gays, on parle
L P. : Comment les autorités gèrent-elles une telle donc de MSM, « men who have sex with men"• évalués
situation? à 13 millions en 1998. rhomosexualité n'en demeure
S. l.L-11.: Le problème du déséquilibre du sex ratio pas moins stigmatisée : la loi de 1861 pénalisant la
fait l'objet d'une attention croissante de la part des sodomie est toujours en vigueur, elle alimente l'ho­
autorités politiques, et une série de lois existe pour mophobie et le harcèlement policier. On comprend
lutter contre ce fléau. La dot est illégale depuis 1961 pourquoi les manifestants de la première Gay Pride
et, depuis les années 1980, les médecins n'ont plus indienne, en 2008, étaient masqués ... •
le droit de révéler aux couples le sexe de leur enfant Propos recueillis par Éric Vinson

Le Point Références Les textes fondamentaux 59


Introduction BOUDDHISME

La sexualité est abordée par le bouddhiste sous l'angle du désir


et de la douleur: c'est un danger propre à plonger les êtres dans
les affres des passions et de la souffrance.

'
DERRIERE LE CORPS

ET LE SEXE, LE DESIR•..
Par Philippe Cornu

L
e bouddhisme n'impose pas de règles à la du« soi» à grand renfort de souvenirs, d'habitu­
société humaine, ne cherchant nullement à des, de sentiments familiers et d'attachement au
légiférer ou à instituer une morale collective. corps. Mais comme tous ces éléments sont tran­
Ses enseignements s'adressent aux individus, sitoires, nous renforçons l'idée d'un« soi» dura­
leur suggérant d'adopter des comportements et ble en renouvelant les expériences plaisantes et
des pratiques spirituelles propres à éradiquer nous projetant vers le futur. Au bout du compte,
la souffrance et à les libérer des conditionnements prolonger et sécuriser le« soi» est peine perdue,
de l'existence. Ainsi, quand l'enseignement du car la loi de l'impermanence est incontournable.
Bouddha (V" siècle av. J.-C.) fait référence à la Les tourments du vieillissement, de la maladie et
sexualité, ses conseils sont des recommandations de la mort en témoignent.
individuelles et non des commandements La sexualité est directement liée à la
destinés à toute une société humaine. perception du corps. Or le corps est un
Dans les enseignements du bouddhisme produit du karma* passé, c'est-à-dire
ancien, la sexualité, comme tout ce qui des conditionnements mis en place par
se rapporte au corps et aux plaisirs nos actes antérieurs. S'il est souvent
sensuels, est abordée sous l'angle du présenté comme le précieux véhicule qui
désir, de l'attachement qui en résulte et peut permettre d'atteindre la libération,
de la douleur qui s'ensuit inévitablement. Philippe le corps est aussi dépeint comme un
La sexualité est le plus souvent présen­ Cornu, poids contraignant, une source d'atta­
tée comme un danger ou comme un chargé de cours chements sensuels, de soucis et d'obs­
terrain glissant propre à plonger les êtres à l'lnalco, tacles à la vie spirituelle. Contradiction?
dans les affres des passions et de la enseignant à Non, car ce qui pose problème est l'atta­
souffrance. l'Université chement que nous développons pour ce
catholique de
corps et non le corps. Doté des cinq
Louvain-la-Neuve,
La loi de l'impermanence est l'auteur, entre
organes des sens, celui-ci permet le
Dans les Quatre Nobles Vérités qui fon­ autres, du contact et le ressenti, que celui-ci soit
dent son enseignement, le Bouddha a Dictionnaire agréable, désagréable ou neutre. En lui­
d'abord insisté sur le caractère inévitable encyclopédique même, il n'est que la porte d'entrée des
et omniprésent de la souffrance (première du bouddhisme sensations. Ainsi, la sensation sexuelle
vérité). Puis il s'est employé à en expli­ (Seuil, 2006). est l'une des plus agréables qu'il nous
quer l'origine (deuxième vérité), c'est-à- soit donné d'éprouver. Il n'y a aucun mal
dire la soif, tout à la fois désir avide des plaisirs à éprouver du plaisir... Si ce n'est que cela engen­
sensuels, besoin de prolonger son existence et dre en nous l'attachement et le désir ardent de
aussi d'annihilation ou de non-existence. Que renouveler cette expérience intense. Le problème
reproche le bouddhisme à la soif? D'être le produit réside donc dans la réaction au plaisir et non dans
de l'ignorance - l'incompréhension de qui nous le plaisir lui-même, c'est-à-dire dans la soif de
sommes et de la nature de notre existence. Avec plaisir, et dans le désir de répéter l'expérience.
l'ignorance, nous forgeons le sentiment identitaire Cette avidité engendre toute une horde de passions

60 Les textes fondamentaux Le Point Références


BOUDDHISME Introduction

Cakrasamvara et Vajavarahi, détail


d'une peinture tibétaine du xv1' siècle.

- possessivité, jalousie, colère,


ressentiment -, qui ne cessent
de nous tourmenter et de nous
aveugler. Ce sont donc les pas­
sions les coupables. Mais où
naissent-elles? Dans l'esprit.
Nous voici au cœur des ensei­
gnements du Bouddha: le corps
étant sous le contrôle de l'esprit,
ce n'est ni lui ni les jouissances
sexuelles qui sont en cause, mais
bien l'esprit qui réagit en s'atta­
chant et en déployant toutes
sortes de passions, qui sont
causes de souffrance. Et le désir
est au centre de cette réaction.
Toutefois, si le mot « désir » tra­
duit au mieux le sanskrit râga,
il n'a pas dans le bouddhisme
le sens positif qu'il revêt parfois en Occident. Sa sont au centre de ses préoccupations car il s'agit
définition dans les textes est la suivante : « Le là d'aspects de la vie conditionnée, de relations
désir-attachement est tout à la fois le puissant humaines et d'impératifs biologiques.
attachement à l'existence et aux possessions et Dans cette perspective, le mariage ne saurait
l'envie qu'elles suscitent. De son activité procèdent être un sacrement. En revanche, l'enseignement
toutes les souffrances. » C'est sans appel. Or, dans bouddhique insistera sur l'importance du respect
la pensée occidentale, le désir est perçu comme mutuel, de la non-violence et du don de soi. Parce
une tension qui meut l'être humain, tension qui que ce ne sont ni le monde ni le corps qui sont
peut aussi bien engendrer la créativité et les mauvais, le Bouddha a rejeté l'ascèse et la morti­
vertus les plus hautes, comme le désir de Dieu fication du corps en proposant une voie médiane,
ou celui de l'artiste, que nous précipiter dans les c'est-à-dire à l'exact milieu entre les deux extrêmes
affres du manque et de la pas- que représentent la vie mondaine
sion. Le terme est ambigu, et le [éthique sexuelle et la rigueur ascétique qui met
désir amoureux lui-même est ne se veut pas le corps et l'esprit à rude épreuve
souvent exalté, même si on lui sans pour autant les libérer.
reconnaît des effets parfois
frustrante, mais L'éthique sexuelle ne se veut pas
dévastateurs. Plus analytique, responsabilisante. frustrante, mais responsabili­
le bouddhisme considère le sante. Pour des individus spiri­
désir-attachement comme un poison de l'esprit, tuellement immatures, la sexualité est au cœur
mais il prend soin de distinguer du désir l'aspi­ du cycle douloureux des existences (samsâra)
ration, autre facteur mental qui se rapprocherait dont le bouddhisme propose de se libérer. C'est
plus du désir moteur occidental. en ce sens que les fidèles laïcs adoptent des pré­
En soi, la sexualité n'est donc pas blâmable, ceptes qui modèrent leur sexualité en mettant
mais l'esprit aveuglé sous l'effet de la jouissance l'accent sur le respect de soi et de l'autre, tandis
devient le terrain où se développent les poisons que les moines retirés du monde s'abstiennent
mentaux. La sexualité en tant qu'échange entre complètement de contact sexuel. Mais face à ces
deux êtres est une belle occasion d'ouverture à principes du bouddhisme ancien, des attitudes
l'autre mais, biaisée par la possessivité, l'avidité plus ouvertes sont apparues dans le Grand Véhi­
et le désir de se satisfaire, elle devient purement cule (cf p. 62) et la sexualité transmuée par le
égoïste et génératrice de souffrance. Tel est le yoga• devient même une méthode d'Éveil au sein
message essentiel du bouddhisme. Ni le besoin des tantras* (cf. p. 66). L'attitude bouddhique
d'assurer sa descendance ni l'union maritale ne sur la sexualité n'est donc pas monolithique. •

Le Point Références Les textes fondamentaux 61


..
Clés de lecture BOUDDHISME
....
-
a:
...z:....
:li
la voie du renoncement
:li

L
c:::,
u
....
a position du bouddhisme d'autrui dans la vie. Nulle allu­

.... en matière de sexualité


dépend du contexte et de
la maturité spirituelle de ceux à
sion à l'homosexualité ici,
laquelle est assez bien tolérée
en Asie du Sud-Est.
qui l'enseignement est destiné. L'attitude est plus radicale dans
La discipline canonique, censée la vie monastique qui comporte
refléter fidèlement la pensée du deux étapes, le noviciat et l'or­
Bouddha, est valable pour tous dination monastique. Les novi­
les courants du bouddhisme, ces des deux sexes observent
exception faite du Japon où les dix préceptes dont celui de refré­
règles monastiques ont été très ner tout comportement non
peu usitées et où les bonzes* chaste (sensualité, sexualité et
actuels sont des clercs chargés luxure). Se faire ordonner, c'est
de famille. Elle est consignée « sortir de la vie familiale » et Bouddha indien du 1v" siècle.
dans le code de discipline bhikkhu ou bhikkhunî (moines
(Vinaya), section duPratimoksha et moniales) se doivent de mener sexuel et celui de jouer les entre­
(les vœux de libération indivi­ une vie spirituelle simple et fru­ metteurs. En revanche, les pol­
duelle, cf. ci-contre), qui rassem­ gale. C'est la voie du renonce- lutions nocturnes en rêve échap­
ble les préceptes destinés aux pent au contrôle conscient et
disciples laïcs, aux novices et L'abstinence sexuelle ne sont donc pas une faute.
aux moines des deux sexes. Les Un moine qui a des pensées de
fidèles laïcs peuvent prononcer
est l'un des quatre désir pour une femme doit s' ef­
cinq préceptes dont trois concer­ préceptes dont forcer de méditer sur l'aspect
nent le corps : s'abstenir de l'infraction exclut repoussant du corps (cf. ci-con­
prendre la vie, de prendre ce qui tre). Mais si son désir l'emporte,
n'a pas été donné et de s'adon­
définitivement
il peut remettre ses vœux avant
ner à une sexualité dévoyée, de la communauté. de commettre l'irréparable,
précepte qui s'énonce ainsi : « Je redevenant ainsi un laïc sans
prends le précepte de m'abste­ ment où l'on rejette les compor­ que personne n'y voie de faute.
nir de suivre les voies erronées tements négatifs pour adopter S'il succombe, la règle s'appli­
des plaisirs sensuels. » un état d'esprit vertueux, que: ses vœux sont rompus et
concentré sur l'étude des textes il s'exclut lui-même de la com­
Respect de soi et d'autrui et la pratique du Dharma (la munauté monastique. Les règles
Nul n'est obligé de prendre cet voie). L'abstinence sexuelle com­ des moniales sont très sembla­
engagement, et celui qui le plète est l'un des quatre précep­ bles, mais une nonne qui subit
p r e n d l e f a i t en t o u t e tes fondamentaux dont l'infrac­ une relation sexuelle sans être
conscience: c'est un choix qu'il tion exclut définitivement de la consentante ni éprouver de
lui appartient de tenir. Il n'y a communauté monastique. À un plaisir est excusée.
pas d'interdit sexuel précis, moindre degré, parmi les treize Même si le bouddhisme ancien
sinon celui de ne pas s'adonner fautes graves menant à l'exclu­ affiche une approche austère
à des déviances aliénant l'esprit sion temporaire d'un moine, on de la sexualité, les sociétés du
et causant de la souffrance à trouve la masturbation, l'émis­ Sud-Est asiatique, d'obédience
autrui. En Asie, on interprète sion volontaire de sperme, le theravâdin(cf. p. 88), se mon­
ce précepte comme un engage­ contact physique et les attou­ trent en fait assez tolérantes
ment à éviter l'adultère, mais chements avec une femme, les pour peu que la sexualité ne
c'est restreindre sa portée car propos galants et allusions comporte ni violence ni adul­
il concerne une attitude géné­ sexuelles, le fait de persuader tère pouvant causer de la souf­
rale de respect de soi-même et une femme d'avoir un commerce france à autrui. P.C.

62 Les textes fondamentaux Le Point Références


BOUDDHISME Bouddhisme ancien
........
« Ce corps ressemble ........
><

à un cadavre » ........
la prise de distance ou femme, de même qu'en son propre anus ou

•• du futur Bouddha sa propre bouche, dans un animal ou un cada­
Ayant été diverti par ses musiciennes, vre, ne serait-ce que de la longueur d'un grain
le Bodhisattva s'endormit soudain. La troupe de sésame, il perd son statut de moine.
des artistes s'assoupit et sombra tout entière Même s'il le fait en plaçant son sexe dans un
dans le sommeil. L e Bodhisattva s'étant réveillé bandage, dans un condom, en portant des vête­
brusquement, regarda les musiciennes qui étaient ments de laïc, s'il est nu ou ne ressent aucune
demeurées à leur place, mutuellement appuyées sensation, il perd de même son statut de moine.
l'une sur l'autre, le corps dévêtu comme des Dans six cas, il n'y a pas d'offense majeure: lors­
statues de bois, le nez coulant, les yeux pleurant, que le bhikkhu dort et dans tous les cas où il n'est
la salive s'écoulant de leur bouche, leurs guita­ pas conscient de la relation sexuelle quand elle
res et leurs flûtes gisant à terre en désordre. En se produit; lorsqu'il n'est pas consentant; quand
outre, il vit le palais semblable à un tertre funé­ il est tombé dans l'inconscience ou dans un état
raire. L'ayant vu, le Bodhisattva s'écria trois fois: de folie; quand, possédé par un esprit, il ne peut
« Malheur! Malheur! Fuyons! J'ai regardé le palais plus se contrôler [ ...]; et quand il a commis cette
où réside le roi mon père, et la forme du palais action avant l'établissement des règles.
s'est changée ainsi. » Il s'écria encore: « Malheur! »
et, au plus profond de lui-même, naquirent le Premier sanghâdisesa : Ne pas émettre délibé­
dégoût et le désir de tout quitter. rément son sperme.
VINAYAPITAKA OES MAHÎÇÂSAKA, CITÉ PAR ANDRÉ BAREAU, Si un bhikkhu se masturbe ou demande à ce
EN SUIVANT BOUOOHA, PHILIPPE LEBEAU, 2000.
qu'on le masturbe jusqu'à émettre son sperme,
cela entraîne une réunion communautaire. Un
la méditation sur le caractère bhikkhu ne doit pas délibérément chérir son
repoussant du corps sexe ni l'utiliser comme un instrument ou le
Repoussant, le cadavre: de même ce corps vivant! balancer en l'air. Si, ce faisant, du sperme, ne
Considérant le corps comme repoussant, le yogi serait-ce qu'une infime quantité comme celle
doit méditer ainsi. Dans ce corps, il y a trente­ que peut boire une mouche, se répand [ ... ], ce
deux parties repoussantes quant à la couleur, la moine commet un sanghâdisesa.
forme, l'odeur, l'emplacement et la répartition. Cependant, si, en dormant, du sperme est émis
La matière qui sort du corps est repoussante et lors d'un rêve, aucune faute n'est commise. Si,
immonde. Les parties qui lient le corps le sont tandis qu'il défèque, du sperme est émis sans
également. Tel un ver qui naît dans les immon­ la moindre intention, aucune faute n'est com­
dices, ce corps s'est formé dans l'ordure. À l'in­ mise. Si, tandis qu'il nettoie ou soigne son sexe
térieur, il n'est qu'impureté semblable à une fosse en y appliquant un médicament, un peu de
à purin. Des impuretés en sortent toujours comme sperme sort, et que le désir est absent, il n'y
la graisse d'un pot d'argile. Siège de quantité de a pas de faute.
vers, ce corps ressemble à un tas d'immondices.
Comme un furoncle, une maladie ou une plaie Quatrième sanghâdisesa : Ne pas proposer de
incurable, repoussant et défaillant, ce corps relation sexuelle à une femme.
ressemble à un cadavre. Si, dans un état d'esprit lubrique, un moine propose
ASUBHÂNUPASSANÂ, TRAD. ORIGINALE. indécemment à une femme de copuler - avec lui
ou une autre personne-, cela implique une réunion
Quelques règles monastiques communautaire. Un moine qui raconte à une
concernant la sexualité femme que les filles désirant renaître dans des
Premier pârâjika : Ne pas avoir de rapports conditions favorables doivent lui offrir leur corps
sexuels. commet le quatrième sanghâdisesa.
Si un bhikkhu introduit son sexe dans le sexe, THE MANUAL OF THE BHIKKHU, VEN. DHAMMA SÂMI, 2002,
TRAD. ORIGINALE DE �ANGLAIS.
l'anus ou la bouche d'un être humain, homme

Le Point Références Les textes fondamentaux 63


Clés de lecture BOUDDHISME
....
-a:.... Le Mahâyâna,
....
z:
:E
entre austérité et transgression
:E
c:::»
u
.... L
es règles du bouddhisme fixe les règles des bodhisattva, donna un fils et finit sa vie en

.... ancien restent valables dans


les écoles mahayanistes
(cf p. 88) où les moines suivent
insiste sur la chasteté, mais
l'enfreindre ne fait plus encourir
l'exclusion: une confession sin­
moine défroqué errant et ensei­
gnant la Terre Pure d'Amitâbha
(cf p. 88). Au Japon, le Vinaya
les préceptes du Vinaya et où cère répare le vœu. Et dans le monastique est vite écarté de
les laïcs peuvent aussi adopter Sûtra de la li berté inconcevable, la vie religieuse. Au 1x• siècle,
les cinq préceptes. Mais l'éthi­ Vimalakîrti, un bodhisattva laïc Saichô, fondateur de l'école
que propre au bodhisattva•, cette fois, prêche à la fois le Tendai (cf p. 88), le remplace
« l'être d'Éveil » qui œuvre avec détachement de ce corps illu­ par les seuls vœux de bodhisat­
compassion au bien d'autrui, soire et son utilité pour conver­ tva. Désormais, les moines
déborde du cadre monastique tir des êtres, au besoin en usant
pour s'adresser aussi à des pra­ du sexe. Et dans un savoureux Les moines qui
tiquants laïcs. Davantage foca­ passage, Shâriputra, disciple du
lisée sur la motivation intérieure Bouddha, rencontre une déesse
transgressent les règles
de l'acte que sur sa forme exté­ qui lui démontre la vacuité du foisonnent, selon une
rieure, elle prend des libertés sexe (cf ci-contre). La vacuité tradition de « fous » qui
avec les règles formelles quand universelle place ainsi le bodhi­
les circonstances l'exigent pour sattva au-delà du rejet formel
franchissent les limites
le bien des êtres. Les règles du du corps sexué, à la condition conventionnelles.
Vinaya s'en trouvent ainsi rela­ que sa réalisation spirituelle soit
tivisées. effective et non purement tendai ne suivent plus vraiment
conceptuelle et qu'il ait aban­ les règles du Vinaya. Dans le
La vacuité du sexe donné tout attachement à la Zen (cf p. 88), version japonaise
À première vue, les textes réalité illusoire. du Chan, Dôgen (xm• siècle)
maharanistes classiques, sou­ C'est dans le bouddhisme préconise une règle simplifiée
vent écrits par des moines pour chinois, au 1 siècle, que le tour­
er
de dix préceptes pour ses moi­
des moines, semblent dans la nant se fait sentir, notamment nes, tout en maintenant l'abs­
droite ligne du Vinaya en matière dans l'école Chan (cf p. 88). Il tinence comme règle monasti­
de sexualité, étant dans la logi­ faut réaliser le caractère illu­ que. Cela n'empêchera pas
que du renoncement. Shanti- soire et irréel des passions et lkkyû (1394-1481), sage zen non
non plus s'en tenir à des règles conformiste, de défroquer et
L'éthique propre au formelles. Le Vinaya n'est pas de composer des poèmes éro­
rejeté, mais l'esprit compte plus tico-humoristiques, ni l'homo­
bodhisattva prend des
que la lettre. Les anecdotes de sexualité de se répandre dans
libertés avec les règles moines qui transgressent les les monastères. Dans l'école
formelles quand les règles foisonnent, selon une de la Terre Pure, Hônen était
tradition de « fous » qui fran­ moine, mais son disciple Shin­
circonstances l'exigent
chissent les limites convention­ ran (1173-1263) se maria, inau­
pour le bien des êtres. nelles. Tel fut le cas de Jigong gurant dans l'école Jôdoshin
(v. 1127-1209), « homme vrai » une tradition nouvelle de prê­
deva, dans son Bodhi câryâvâ­ (zhenren) dépeint sous les tres mariés. Enfin, la séculari­
tara, n '.a guère d'amabilité pour traits d'un moine ivre et paillard. sation forcée des prêtres à l'ère
le corps féminin et ses charmes, Le moine coréen Wonhyo (617- Meiji (1868-1912) donna le
réduit à la vision d'un sac d'im­ 686), érudit éclairé auteur de coup de grâce au célibat, les
mondices Oa réciproque serait nombreux commentaires de bonzes* japonais étant désor­
vraie si l'on s'adressait à des sûtras, rompit ses vœux en fré­ mais des pères de famille char­
nonnes). En Chine, le Sûtra du quentant les quartiers chauds, gés d'entretenir un temple
Filet de Brahma, un texte qui épousa une princesse qui lui familial. P.C.

64 Les textes fondamentaux Le Point Références


BOUDDHISME Mahâyâna
........
«Il les attrape à l'hameçon ........
>C

du désir» ........
La souffrance de la luxure Aux prises avec sa dégaine de jeune déesse,

Vous jouissez des plaisirs comme s'ils Shâriputra s'écria:
••
étaient du bonheur; la maladie de la - Je ne sais pas ce qui a changé en moi, mais
luxure s'aggravant, vous cherchez des femmes me voilà métamorphosé en femme!
au dehors, mais plus vous en trouvez, plus - Shâriputra, dit la déesse, si vous pouviez
votre tourment s'alourdit. C'est comme quand changer de sexe, à présent que vous êtes une
on souffre de la gale: on s'approche du feu, on femme, toutes les femmes le pourraient aussi.
se gratte les mains et on les rôtit. Au moment Si vous, Shâriputra, n'êtes pas une femme mais
même, on éprouve une petite jouissance, mais en avez l'apparence, il en sera de même pour
à la longue, le mal gagne en profondeur. Cette toutes les femmes. Bien qu'ayant apparence de
petite jouissance, elle aussi, est cause de mala­ femmes, ce ne sont pas des femmes. C'est pour
die : ce n'était pas le vrai bonheur ni la sup­ cela que le Bouddha dit que tous les phénomè­
pression de la maladie. Ceux qui voient le galeux nes ne sont ni mâles ni femelles.
agir ainsi éprouvent pour lui de la pitié. L'homme Soudainement encore, la déesse ramena ses
qui a renoncé aux désirs a les mêmes sentiments divins pouvoirs et Shâriputra redevint comme
à l'endroit du luxurieux : il a pitié de ce fou il avait toujours été.
furieux, brûlé par le feu du désir et qui souffre - Où sont passés vos charmes féminins? lui
d'autant plus qu'il jouit davantage. Pour toutes demanda-t-elle aussitôt.
sortes de raisons de ce genre, on sait que le - Mes charmes féminins? lis ne se trouvent où
corps a pour caractère la douleur et est cause que ce soit et pas davantage nulle part.
de douleur. - De même en est-il pour tous les phénomènes :
NÂGÂRJUNA, LE THAlrÉ DE LA GHANOE VENTU DE SAGESSE, TOME Ill, ils ne se trouvent où que ce soit et pas davantage
TRAD. ETIENNE LAMOTTE, INSTITUT ORIENTALISTE DE LOUVAIN, 1970.
nulle part. Voilà ce que déclarent les boud­
dhas.
L'esprit n'a pas de sexe SÛTHA DE LA l/BEHTÉ INCONCEVABLE, TRAD. PATRICK CARRÉ, FAYARD, 2000.

- Pourquoi, demanda Shâriputra à la déesse,


ne changez-vous pas de sexe, vous qui êtes une Le bodhisattva
femme? Il se montre sensible aux objets des sens,
- Voilà douze ans que je cherche les attributs Mais aussi versé dans l'art de la
de la femme mais je ne les ai pas encore clai­ concentration :
rement trouvés. Que pourrais-je donc changer? Voilà qui plonge les Mâras dans la perplexité
Lorsqu'un maître magicien, par exemple, a créé Et les empêche de parvenir à leurs fins.
une femme illusoire, celui qui demande à cette S'il est merveilleux de faire pousser
créature pourquoi elle ne change pas de sexe Des lotus dans le feu,
pose-t-il une question correcte? Il est plus merveilleux encore de rester
- Non, dit Shâriputra. Les créatures magiques Concentré au cœur même du désir.
ne possèdent pas d'attributs déterminés leur Il se manifeste à certains comme une
permettant de se transformer réellement. prostituée,
- De même en est-il de tous les phénomènes, Car il veut attirer ceux que le sexe attire.
dit l'être divin : ils n'ont pas d'attributs déter­ Il les attrape à l'hameçon du désir
minés. Alors, comment pouvez-vous me deman­ Avant de les plonger dans la sagesse des
der pourquoi je ne change pas de corps? bouddhas.
En un instant, la déesse recourut à ses divins IBID.

pouvoirs pour donner sa propre apparence à


Shâriputra en se transformant elle-même en
Shâriputra.
- Pourquoi donc ne changez-vous pas de sexe?
lui demanda-t-elle alors au débotté.

Le Point Références Les textes fondamentaux 65


...a:-
Clés de lecture BOUDDHISME

...&
z:
Tantrisme et sexe
&
.......
0
u Q; e de confusion et de
préjugés autour des tan­
Qu'en est-il donc de la sexualité
physique? Au Japon, elle est en
tras "', l'Occident ayant principe exclue des écoles shin­
tôt fait de réduire une voie spi­ gon (cf p. 88) ou tendai ortho­
rituelle à une technique utili­ doxes qui s'appuient exclusive­
tai re. P rolongem ent du ment sur les tantras externes.
Mahâyâna (cf. p. 88), le tantrisme Le symbolisme sexuel s'y fait
bouddhique ou Vajrayâna * discret, les déités des deux sexes
(Véhicule de diamant) est une étant figurées côte à côte, et
voie complète vers l'état de l'accent porte sur la purification
bouddha, non une technique de des affects et des perceptions Le sceptre-diamant et la clochette,
libération sexuelle. Le symbo­ impures de la réalité. Il y eut symboles-clés d11 Vajrayâna.

lisme sexuel est là pour signifier bien au XII" siècle une branche
l'union indivisible de différentes déviante du Shingon, le Tachi­ taux en sagesse par le biais de
polarités présentes dans l'esprit, kawa-ryû, pour prôner l'usage puissantes méthodes de yoga.
l'univers ou la pratique. Ainsi de l'union et de la félicité sexuel­ Là où la sexualité vulgaire rime
les déités masculines figurent les en vue de !'Éveil. Mais c'est avec désir-attachement et plai­
les méthodes habiles (upâya) davantage le taoïsme (cf p. 78) sir, le tantra voit l'opportunité
de la pratique tantrique et leurs que le tantrisme qui inspira ce sacrée d'accéder à une expé­
contreparties féminines la mouvement hétérodoxe qui eut rience de félicité qui souffle
sagesse (prajnâ) ou connais­ un grand succès avant d'être
sance de la vacuité qui doit interdit au x1v" siècle sous la
valider les méthodes dans leur pression des prêtres de diffé­ Maîtrisée, l'union
application. La polarité sexuelle rentes sectes bouddhiques. sexuelle crée un état
montre qu'une méthode (qualité Quant à ses écrits, ils furent semblable à celui que
masculine) sans vision ni ouver­ l'objet d'un autodafé.
ture (qualité féminine) est En Inde puis au Tibet où l'on l'on éprouve quand
périlleuse du point de vue spi­ pratique les tantras internes, l'esprit quitte le corps.
rituel. De même, les phénomè­ le symbolisme sexuel est plus
nes de l'univers (polarité mas­ présent et l'union avec une
culine) ne se déploient que dans partenaire (la mudrâ) devient littéralement l'esprit grossier
l'espace matriciel qui les une pratique d'Éveil, mais seu­ pour faire place à l'esprit
accueille (polarité féminine). lement à un stade très avancé immaculé de claire lumière.
dans la progression duyogin. Normalement, ce n'est qu'à la
Une purification des affects Une solide base de compré­ mort que se dévoile cette
Quant à l'esprit, il est, dans sa hension de la vacuité et de la claire lumière. Maîtrisée,
nature éveillée, un espace ouvert compassion, la maîtrise des l'union sexuelle crée un état
(aspect féminin) uni à la clarté visualisations, des récitations semblable à celui que l'on
(aspect masculin). Présernts dans de mantras "' et des yogas* du éprouve quand l'esprit quitte
tous les rituels, les symboles-clés souffle sont requis. Sinon, pré­ le corps. Grâce au yoga, la
du Vajrayâna, le vajra ou sceptre­ tendre user du sexe en vue de « petite mort» obscur,e de l'or­
diamant masculin et la clochette se libérer des attachements gasme fait place à l'aube de la
(ghantâ) féminine représentent mondains est un pur non-sens! claire lumière, et le yogin et sa
cette polarité universelle. Et Ce revirement en faveur de la partenaire sont alors certains
quand des bouddhas sont figu­ sexualité ne doit pas étonner de s'éveiller lors de la mort.
rés en union sexuelle, cela n'a le tantrisme est la voie de la Une fois de plus, eros "' et tha­
rien à voiravec une banale orgie, transformation où l'on apprend natos "' semblent aller de
fut-elle divine! à transmuter les poisons men- concert... P.C.

66 Les textes fondamentaux Le Point Références


BOUDDHISME Tantrisme
........
« Les femmes sont le symbole ........
>C

de la sagesse... » ...
....
• Un vœu tantrique qui réhabilite méditative. Car cette pratique [ ...] n'est pas
•• la femme enseignée pour la jouissance, mais pour faciliter
Si l'on dénigre les femmes qui ont pour l'examen de l'esprit, qu'il soit stable ou
nature la sagesse, c'est la quatorzième chute vacillant.
racine. Ce qui veut dire que les femmes sont le O. SNELLGROVE, THE HEVAJRA TANTRA, NEW YORK, 1954,
TRAD. ORIGINALE DE rANGLAIS.
symbole de la sagesse et de la vacuité, qu'elles
manifestent toutes deux. C'est, par conséquent,
une chute racine que de déprécier les femmes Les défis du yoga sexuel
de quelque manière que ce soit sans considérer Débarrassé de ses doutes, l'être noble adoptera
leurs bonnes qualités, et de dire que les femmes une conduite dans le but d'aider autrui.
ne possèdent aucun mérite spirituel [ ...] et Et cherchera la grande félicité en faisant d'une
sont faites de choses impures. dâkinî sa compagne secrète.
CITÉ PAR J. SIMMER-BROWN, LE SOUFFLE ARDENT OE LA OÂKINÎ, Sagesse âgée entre 16 et 25 ans,
KUNCHAB, 2004, TRAD. VIRGINIE ROUAN ET.
Elle sera de type lotus, éléphant, conque ou
portrait,
De la différence entre l'acte sexuel Pratiquante de diamant qualifiée portant les
ordinaire et la pratique yogique marques physiques d'une mudrâ [partenaire].
Tout d'abord, lors de l'acte sexuel, les conscien­ L'être fortuné se visualisera sous la forme d'une
ces [ordinaires] se manifestent chacune sans déité courroucée
s'arrêter, puis on ressent de la félicité et l'on Et s'unira à elle non duellement en procédant
est sans concepts, tandis que naît une sagesse à des jeux amoureux impurs et purs.
de la félicité-vacuité dépourvue de passions. La goutte chutant, il la retiendra et en inversera
Mais n'y ayant pas reconnu la sagesse de la le cours, la répandant dans les lieux appropriés.
dimension du réel, on est illusionné par l'irrup­ Des trois aspects des quatre joies, qui font
tion des trois poisons (ignorance, désir et colère) douze, il contemplera le sens,
dans l'expérience même de plaisir. En purifiant Révélant ainsi la nature indivisible de la sagesse
cela par la voie du yoga de l'ardente [toumo] 1, innée.
on maîtrisera [la pratique d'union de] la kar­ Et toutes choses dans les apparences et le monde
mamudrâ2 et l'on accomplira le fruit de la sagesse du devenir se manifesteront dans une félicité
de l'espace réel et du Corps de sagesse. sans souillure [...].
EXTRAIT DE RTSA RLUNG 'KHRUL 'KHOR, LHASA, 1995, TRAD. ORIGINALE. Mais s'il s'enivre du vin de l'impudeur, du désir
avide et du pouvoir sur l'autre,
Préparer l'union Il corrompra le sens ultime et chutera à nouveau
Le yogin est instruit ainsi par les yoginîs 3 : dans les mauvaises destinées.
« Prends telle et telle Mudrâ, ô Vajradhrik, et Alors, qu'il prenne appui sur les points cruciaux
sers la cause des êtres vivants! » du corps de diamant,
Prenant cette jeune fille qui a les yeux grands Et sans le moindre doute lui sera ouvert le tré­
ouverts et l'âge requis, parée de la jeunesse et sor du Plein Éveil en cette vie!
de la beauté, il devra la consacrer au moyen NÂROPA, EXTRAIT OU KARNATANTRA VAJRAYOG/ NAMA, TRAD. ORIGINALE.
de la graine de !'Éveil. Commençant par les dix
règles de conduite vertueuse, il lui expliquera
1. La pratique qui consiste à purifier l'énergie par le feu intérieur
le Dharma, comment fixer l'esprit sur la forme et à éprouver la félicité non duelle.
de la déité, le sens des formes symboliques et 2. Le « sceau d'action », la partenaire de yoga.
la concentration de l'esprit en un seul point 3. Femmes yogin, ici des êtres féminins réalisés dénommés aussi
dâkinîs.
[...]. Maintenant que la jeune fille est là, à pré­
sent libre de toutes les notions erronées, il la
voit comme un précieux joyau [...].Alors, s'unis­
sant à elle, il pratiquera pour réaliser la stabilité

Le Point Références Les textes fondamentaux 67


Entretien ÉRIC BARET

Des gourous proposent aujourd'hui orgasmes sacrés


et extases cosmiques grâce au tantrisme. Imposture,
répond Éric Baret, qui l'enseigne depuis une trentaine
d'années.


Eric Baret
« La sexualité est peu présente
dans les tantras»

le Point : Depuis les années 1960, le tantrisme est sentations dites sexuelles. Mais quand on montre
à la mode en Occident, notamment aux États-Unis. la croix chrétienne aux Hindous, ils trouvent tout
Des gourous comme Bhagwan Shree Rajneesh, qui aussi bizarre de présenter un malheureux sur une
se fait appeler Osho, ont développé de nombreux croix avec des clous enfoncés dans les mains. Ces
centres où les pratiques sexuelles sont la base de statues de Shiva et Shakti ne sont pas« érotiques»
la libération. Pour eux, tantra• égale sexe. Vous au sens occidental du terme: elles renvoient à une
êtes d'accord avec cette conception? réalité métaphysique où le principe masculin,
Éric Baret: Ce sont des aspects d'un tantrisme Shiva, représente la conscience, alors que le prin-
Éric Baret
enseigne le imaginaire. Cela pouvait certes cipe féminin, Shakti, symbolise
tantrisme depuis avoir une valeur pour les gens l'énergie ou le monde, ce qui
1975. Il est dans les années 1960 ou 1970,
« Le dalaï-lama, chef se manifeste dans la conscien­
l'auteur, entre mais ce n'était pas du tantrisme du bouddhisme ce. D'ailleurs, si vous observez
autres, du Yoga au sens traditionnel du terme. tibétain, est un plus attentivement, vous verrez
tantrique du Contrairement à ce que l'on que les mains des deux divinités
Cachemire
croit, la sexualité est relative­
maître tantrique, présentent une pose qu'on ap­
(Éditions du
Relié, 1995), de ment peu présente dans les mais il est pourtant pelle mudrâ, et qui est proche
De l'abandon (Les textes tantras. Par exemple, le chaste ... » de celles employées dans la
Deux Océans, Tantraloka, un classique de plus méditation. Leur sourire expri­
2004) et de Corps d'un millier de pages du maître tantrique médiéval me la tranquillité. Il n'y a donc aucune tension
de vibration, Abhinavagupta, n'en contient qu'une trentaine sur érotique. Une intensité, certes, mais libre, dégagée
corps de silence la sexualité au sens occidental. Le dalaï-lama, qui de toute passion violente. C'est vrai aussi des sta­
(Almora, 2010).
est le chef du bouddhisme tibétain, est un maître tues prétendument très érotiques des temples de
tantrique, mais il est pourtant chaste... Khajurâho, au centre de l'Inde: vous pourriez pla­
cer les têtes des personnages sur des bustes de
L P. : Les statues tantriques de Shiva• et Shakti Bouddha, et elles iraient très bien.
nus et enlacés sont très sexuées...
É. B.: Ce sont des représentations, des sym botes, l. P. : Comment le tantrisme voit-il l'homo­
qui ont un sens dans leur culture. Il faut éviter de sexualité?
les transposer à la lettre. Les touristes occidentaux i. B.: En Inde, traditionnellement, on invite des
sourient toujours quand ils découvrent ces repré- eunuques et des homosexuels aux mariages. Ils

68 Les textes fondamentaux Le Point Références


ÉRIC BARET Entretien

sont considérés comme de bon augure, parce qu'ils turbe pas avec son partenaire pour arriver à l'ex­
sont libérés de toute descendance, et donc détachés tase. Il ne s'agit pas de se servir de lui. Se servir
du monde. En Occident, la société s'est définie est une notion capitaliste, et le tantrisme est an­
comme hétérosexuelle, et les homosexuels ont été ticapitaliste : on ne se sert pas des autres ou de
contraints, en réaction, de revendiquer leur iden­ son corps comme de moyens, mais on les écoute
tité. Mais dans le tantrisme, s'identifier à quelque et les respecte. Quand on est vraiment disponible
chose, que ce soit une religion, un pays ou une à l'autre, sans rien vouloir fabriquer, l'ego s'éli­
sexualité, n'a aucun sens. mine, et la relation sexuelle s'apaise. On devient
alors presque comme un ostéopathe, qui explore
l. P. : Le tantrisme associe l'énergie vitale par­ le corps tel qu'il se donne, totalement à son écou­
tant du périnée à un serpent qui se dresse, la te. Une relation sexuelle avec intention n'est pas
Kundalini ... tantrique au sens traditionnel.
É.B.: C'est là aussi un symbole, et il n'est pas éro­
tique. Il est vrai que quand on cesse d'utiliser l. P.: Mais à force de limiter l'importance de la
toute son énergie pour se défendre, pour aller vers sexualité dans le tantrisme, vous ne craignez pas
ce qu'on désire, pour empêcher ce qu'on refuse, il de le réduire à une simple pratique de dévelop­
arrive qu'on ressente, dans l'apaisement, quelque pement personnel?
chose comme une énergie située dans le bassin. É.B.: Mais vous plaisantez? Le développement
Si l'on est complètement disponible, on peut sen­ personnel est le symbole le plus futile du préjugé
tir cette énergie comme un sexe démocratique de notre société,
qui se dresse à l'intérieur de la « Comme l'émotion qui est d'imaginer que le moins
colonne à partir du bassin. C'est puisse atteindre le plus. Tout
une formule imagée que l'on
musicale, l'émotion s'y passe au niveau de l'ego et
utilise dans l'Inde des v1' ou sexuelle célèbre de la reconnaissance indivi-
v111' siècles. Maître Eckhart, ce la beauté. » duelle. Se soumettre à l'ensem-
mystique chrétien des x111'-x1v' siè- ble, à la vie, aux autres, tout
cles, exprime la même chose, mais dans une autre cela apparaît forcément comme déprimant. Mais
formulation. Le concept de la Kundalini ne lui man­ cela revient à nous séparer de ce qui nous entoure.
quait en rien. Le tantrisme au contraire est une soumission à
l'environnement et, finalement, à la vie. Un peu
l. P.: Comment expliquez-vous alors cette fasci­ comme l'écologie, en somme.
nation occidentale pour la prétendue sexualité
tantrique? L P.: Il faut en finir avec le souci de soi?
É.B.: Dans la société actuelle, la sexualité est pour É.B.: Au sens psychologique du terme, bien sûr.
beaucoup un moyen simple de se libérer de ses l'ego est un mécanisme de défense, qui est sans
tensions. Les couples travaillent dur le jour, s'en­ doute indispensable et légitime, mais qui en­
gueulent le soir, puis font l'amour et cela les détend. traîne aussi la peur. C'est l'image de soi qui gé­
Le lendemain, la même histoire se répète. C'est nère la crainte de perdre son partenaire, ses amis
caricatural, bien sûr, mais on pense aujourd'hui ou sa famille, la peur de la guerre ou de perdre
que la vie de couple dépend de la satisfaction son emploi. Mais, avec une certaine maturité, on
sexuelle, et on confond celle-ci avec l'amour, alors se rend compte que défendre l'idée de soi-même,
que ce sentiment peut très bien exister sans sexua­ son nom ou sa réputation, ne peut calmer la souf­
lité. Le tantrisme populaire, commercial, exploite france. Une véritable joie vient quand on réalise
ce besoin légitime de détente. Mais il cultive le qu'on est dans le courant de la vie, et non une
contresens. l'individu veut se libérer en obtenant personne fixe et limitée.
quelque chose: l'orgasme, l'extase, un partenaire
idéal... C'est une intention, une volonté d'exploiter L P.: Il y a plusieurs formes de tantrisme : boud­
l'autre, une forme de violence. Dans le tantrisme dhiste, hindouiste... Vous vous réclamez du shi­
traditionnel, la sexualité ne sert à rien en soi: elle vaïsme du Cachemire. Pourquoi?
n'est pas un moyen, mais une expression très in­ É.B.: Expliquer les différences entre tous ces cou­
tense du ressenti, comme l'est une expression rants est un vaste sujet pour les universitaires. Le
artistique. Comme l'émotion musicale, l'émotion tantrisme hindouiste n'est pas le même que le
sexuelle célèbre la beauté. Je vous donne un exem­ tantrisme bouddhique, même si l'un et l'autre sont
ple : dans le tantrisme traditionnel, on ne se mas- nés en Inde. Ils connaissent chacun de mul- •••

Le Point Références Les textes fondamentaux 69


Entretien ÉRIC BARET

••• tiples variantes. Schématiquement, pour le Le tantrisme considère que tout ce que l'on voit,
tantrisme cachemirien, la pratique n'est pas un sent ou entend est une transposition de nos sens:
moyen d'accéder à la clarté, mais une prolongation les feuilles vertes des arbres ne sont pas les mêmes
de cette clarté. Il s'agit d'être plus réceptif, plus pour moi que pour un taureau, les taureaux ne
« féminin ». La démarche traditionnelle non tan­ percevant pas la couleur verte. Pour eux, les feuilles
trique est beaucoup plus volontaire, plus« mas­ ne sont donc pas vertes, pour moi si. On peut dire
culine » : le pratiquant veut devenir« toujours la même chose du corps : mon corps tel que je le
plus » tous les jours. La démarche tantrique, au vois, avec ses mains, ses jambes, son ventre, est
contraire, c'est de devenir de moins en moins tous lui aussi une construction de mes sens. Mais il y a
les jours. C'est une approche aussi bien d'autres « corps »
« non violente», qui ne cherche « Le tantrisme est une que celui que je vois. Ce sont
pas à ajuster le corps ou la pen­ découverte du corps par exemple ceux dont on
sée à un idéal. Il n'y a donc pas . . . parle quand on dit qu'on se sent
à changer de vie: un banquier,
comme 1magmaue
léger, lourd ou libre, et tout le
un chef de guerre, chacun sui­ sensoriel qu'il s'agit monde comprend ce qu'on veut
vant sa vie, peut en intégrer les d'explorer, et de dire. C'est affectif, mais cette
principes essentiels. Tout ce qui affectivité est bien réelle. Mais
se présente vous ramène à l'es­
remettre en question. »
dans le monde actuel, on réduit
sentiel, rien ne gêne, rien n'est à changer, vous cette réalité à des schémas simplistes : on est
couvrez le monde sous votre cape. C'est le contrai­ heureux ou malheureux, en bonne santé ou ma­
re d'une dynamique qui voudrait vous séparer de lade. Dans le tantrisme, on explore les possibilités
l'impur pour aller vers le pur, comme c'est souvent écrasées par le monde actuel. C'est une décou­
le cas dans l'hindouisme classique. verte du corps comme imaginaire sensoriel qu'il
s'agit d'explorer, et de remettre en question.
L P. : Mais comment savoir si votre approche est
plus« représentative » qu'une autre? L P. : Plus concrètement?
É.B.: Il faut éviter les transpositions: il n'y a pas É.B.: On s'interroge sur l'image du corps pour
d'absolu en Inde. On ne peut jamais dire que c'est aller vers le ressenti, par une« écoute » tactile,
représentatif, parce que la tradition s'y transmet visuelle, olfactive, gustative... Extérieurement, on
par la parole, et non par écrit, contrairement à la prend les positions classiques du yoga* - le corps
tradition islamique par exemple, où le Livre est humain n'ayant pas une infinité de postures et de
fondamental. C'est une tradition en action, et cha­ mouvements possibles... Mais intérieurement, c'est
que maître doit constamment la réinventer. En­ différent : il s'agit de s'ouvrir tactilement, sans
core aujourd'hui, c'est par la parole des brahmanes intention, à ce qui se passe, dans une attitude
qui connaissent par cœur les quarante mille pages complètement libre, passive, pour laisser fondre
du Veda, le texte fondateur de l'hindouisme, qu'on en nous la dynamique d'obtention, d'intention, de
vérifie le texte écrit. La tradition reste, mais le volonté, d'appropriation. Il ne suffit pas d'être
maître l'adapte toujours en fonction de celui qui d'accord intellectuellement avec cela : il faut le
l'écoute, et la transmission est toujours indivi­ sentir vraiment. Le savoir suffit quand tout va bien,
duelle. le n'ai pas été initié par un maître indien mais quand un malheur survient, le savoir n'a plus
mais par Jean Klein*, qui lui-même avait rencontré d'importance. Dans la pratique, on vous amène à
un maître de la démarche cachemirienne. Quand sentir que votre corps est vibration, qu'il est tran­
il est rentré en Europe, il a enseigné ce qu'il avait quillité. Si l'approche corporelle devient une se­
appris. Il n'est représentatif que de ce qu'il pouvait conde vie pour vous, quand les choses iront mal,
recevoir. Pour ma part, j'ai eu la chance de le ren­ vous allez bien sûr sentir le malheur, mais vous
contrer, et j'essaie - maladroitement 7 - de trans­ allez arrêter de vous défendre de cette réaction.
mettre ce qu'il m'a appris, en valorisant par exem­ De même, si vous avez une forte tension sexuelle
ple l'art comme voie d'exploration tantrique. qui vous monte à la gorge, vous allez laisser vivre
cette tension, et peu à peu, la tension va devenir
L P. : Vous associez votre démarche à une pratique une extension.
corporelle. Pourquoi?
É.B.: C'est l'Occident qui a inventé le concept de L P. : Mais le yoga recommandé aujourd'hui pour
corps, cette chose surmontée d'un esprit. En Orient, se tenir en forme a-t-il quelque chose à voir avec
le corps et l'esprit sont une seule et même chose. le yoga tantrique?

70 Les textes fondamentaux Le Point Références


ÉRIC BARET Entretien

É.8.: Le yoga tantrique va contre cette propa­ tantrisme, on rencontre parfois d'étranges ressem­
gande de yoga gymnastique : on ne pratique pas blances. je trouve cela assez sympathique, mais
pour la santé, mais pour se mettre en contact avec comme la règle de la science est d'évoluer, dans
le fait d'être simplement disponible à ce qui est. cent ans, elle dira sûrement autre chose encore.
Le yoga ne sert à rien : vous pouvez avoir un cancer Alors que la tradition tantrique, elle, n'évolue pas,
en pratiquant régulièrement le yoga. On fait du même si elle s'adapte bien sûr aux modalités du
yoga pour le plaisir de faire du yoga, comme on moment. je me méfie donc de ces rapprochements
danse pour avoir le plaisir de danser. Pour moi, la que les développements de la science remettront
seule joie, c'est de se rendre compte que la réalité probablement en question.
est gratuite, quoi qu'il advienne, maladie, nou­
velle voiture, paix, guerre ... L P. : Un catholique ou un musulman peuvent-ils
s'adonner sans scrupules au tantrisme?
L P. : Vous rejoignez ce que disait au xvn' siècle de É.B.: Non, quand on est quoi que ce soit, on est
la joie le philosophe Spinoza et ce qu'affirment disqualifié pour la démarche. Les chrétiens n'y ont
aujourd'hui certains neurologues à propos des pas accès, les athées non plus, ni les Français, ni
liens étroits entre la conscience, les émotions les hétérosexuels, ni les homosexuels. Mais tous
et le corps ... L'avenir du tantrisme est-il dans la ceux qui sont prêts à abdiquer toutes ces qualifi­
science? cations et à vivre sans image s'y retrouveront
É.B.: j'ai beaucoup d'affection pour la physique joyeusement.•
quantique, et c'est vrai qu'entre la science et le Propos recueillis par François Gauvin

Il
Le néotantra orgasmique de Margo Anand
Le SkyDancing Tantra(« Tantra de la danse céleste»), c'est le tantra« newlook»
qu'enseigne Margo Anand, alias Mitsou Naslednikov, depuis les années 1980. Des
dizaines de formateurs proposent des stages sous cette marque déposée, où les
relations sexuelles sont certes prohibées, mais chaudement préparées ...

« Dans la Réaction Extati­ d'un contrôle conscient. ce que vous ressentez


que vous apprenez com­ Au lieu d'une détente gé­ n'est pas un acte réflexe
ment produire des ni­ nitale localisée, vous fai­ qui conduit à un relâche­
veaux élevés d'excitation tes l'expérience d'une ment soudain et incon­
sexuelle qui sont suivis, série prolongée de vagues trôlé d'énergie, mais une
juste avant la pointe du de pulsions s ubtiles, profonde détente qui est
relâchement orgasmique, continues, qui s'étendent obtenue grâce à une pra­
par une complète tran­ à travers tout le corps, tique contrôlée consciem­
quillité mentale. En même vous donnant l'impres­ ment. Pendant que l'éner­
temps, vous relaxez cer­ sion de vous fondre en g i e de vos corps s e
tains muscles, vous respi­ votre partenaire. mélange et fusionne, la
rez profondément et len­ À ce point, les sensations communion sexuelle de­
tement, et vous appliquez orgasmiques ne dépen­ vient une expérience d'in­
d'autres techniques sim­ dent plus exclusivement timité profonde . »
ples qui transforment la de l'interaction génitale, Margo Anand Naslednikov,
nature de votre orgasme. mais sont souvent per­ L'Art de l'extase sexuelle. La
Cela vous prépare à un çues comme un état mo­ voie de la sexualité sacrée et
orgasme complet, qui dé­ difié de conscience. À la du Tantra pour les couples
pend de la capacité du différence du court som­ occidentaux, Guy Trédaniel
corps à vibrer au-delà met de l'orgasme génital, Éditeur, 2007.

Le Point Références Les textes fondamentaux 71


Introduction CONFUCIANISME

Philosophie morale longtemps dominante en Chine,


le confucianisme ne se préoccupe du sexe que pour
juguler le désir, toujours menaçant pour l'ordre social.

CONFUCIUS
ET LE CORPS VERTUEUX
Par Rémi Mathieu

P
lus qu'une religion, la doctrine de Confucius le culte se transmettent par les hommes; les
(v. 551-v. 479 av. J.-C.), qui a régenté l'Empire femmes sont associées au culte du mari, mais
chinois pendant deux millénaires, est une n'en sont pas maîtresses. Par les rituels, elles
philosophie morale. Elle s'appuie sur un système sont séparées des hommes; le confucianisme en
de croyances ritualisées dont les formes l'ont fait un principe moral et politique irréfragable.
précédée et suivie jusqu'à nos jours. En matière Dans la famille comme dans l'État, elles n'ont
religieuse, Confucius n'innove guère, il transmet jamais rang de chef. Si elles viennent, de facto
ce que les Anciens ont prescrit, corrigeant leurs sinon de jure, à le devenir, c'est comme usurpa­
textes, les théorisant à l'occasion. Si l'on en croit trices, par des moyens que la morale réprouve.
leurs Entretiens - le texte fondateur de cette Les rares femmes ayant régné de jure en Chine
doctrine -, le Maître et ses disciples se ont accédé au trône au temps des splen­
préoccupent peu des femmes et de leur deurs bouddhiques. Dans les récits his­
comportement. Le sexe n'est pas tant toriques, comme dans les premières
pour eux une question qu'un problème. doctrines, les femmes sont considérées
Comment juguler le désir pour que comme perturbatrices d'un ordre dirigé
l'« homme de bien » - idéal confucéen - par les hommes et pour eux. L'histoire,
ne perturbe ni la morale ni l'ordre social? comme les traités philosophiques, sont
La séparation ritualisée des hommes et écrits par eux et pour eux.
des femmes rime mal avec l'érotisme, Rémi
moins encore avec le libertinage. Confu­ Mathieu, Les femmes, épouses et mères
cius est ainsi du côté de la culture, il directeur de Confucius se place dans cette optique.
pense perfectionner l'homme, quand recherche au CNRS, La seule œuvre qu'on lui prête, le Shijing
Lao-tseu, fondateur du taoïsme (cf p. 78), spécialiste de la ou « Classique des poèmes », sera cen­
mythologie et
l'est de la nature, qu'il voit comme le de la philosophie surée et interprétée par lui comme un
meilleur modèle; tous deux partent pour­ de la Chine livre de poésie de cour à l'usage des
tant d'un même fonds commun à la pen­ ancienne, est princes vertueux. Là où nous lisons des
sée chinoise, mais en tirent des conclu­ l'auteur, entre vers érotiques peignant les paroles de
sions fort différentes. autres, de l'amant à l'amante, les confucianistes
Dans la Chine antique, le rapport qu'en­ Confucius voient des déclarations de fidélité du
tretiennent les deux sexes est en relation (Entrelacs, 2006). sujet à son seigneur. Cette vision idéaliste
partielle avec la conception qu'on se fait du sentiment amoureux correspond à
des énergies contradictoires et complémentaires, une conception moralisante des fonctions fémi­
yin et yang*, qui constituent le monde. Ces deux nines, pour l'essentiel conçues comme celles
forces femelle et mâle forment le dao ou « Voie »; d'épouses et de mères. On en trouve l'expression
elles s'interpénètrent et l'emportent l'une sur achevée dans l'ouvrage de Liu Xiang (v. 79-
l'autre alternativement dans le cadre du temps v. 8 av. J.-C.), Lienü zhuan ou « Biographies des
cyclique. Il n'en va pas de même dans la société femmes éminentes », dans lequel les vertus sup­
où domine le principe yang, « mâle ». Le nom et posées féminines sont représentées par des figu-

72 Les textes fondamentaux Le Point Références


CONFUCIANISME Introduction

Confucius regardant une rivière,


estampe du x1x' siècle.

chère ou la musique sensuelle. Là encore, les


auteurs confucianistes insistent sur l'indispen­
sable régulation de ces désirs par les rituels, selon
le principe « maîtrise de soi par un retour aux
rites». Ils montrent dans leurs textes les exemples
de ceux qui se sont adonnés à la licence, à l'adul­
tère, à l'inceste ... ruinant des clans entiers et
parfois des royaumes.
Il existe pourtant une culture et une littérature
érotiques dans la société confucéenne, et ce
paradoxe n'est pas sans rappeler une situation
connue de l'Europe au xvm• siècle : l'Église toute­
puissante fait les rois et défait les États, mais la
littérature libertine s'épanouit en France. Encore
y faut-il respecter les formes. La littérature éro­
tique chinoise éclôt puis prospère entre le xm• et
ë le XIX" siècles en réaction à la domination passagère
! du bouddhisme (cf p. 60) et du taoïsme, alors
i que l'autorité de Confucius est magnifiée et ses
:- · · � valeurs reconnues. De grands romans d'amour,
-� comme le Honglou meng (« Rêve dans le Pavillon
--�.. G
Î rouge») ou le Jin Ping Mei (« Fleur en Fiole d'or»),
comportent des passages d'un érotisme de bon
res de !'Antiquité. Cette conception de la femme aloi. L'essentiel est de tenir des propos convenus
n'a rien qui prépare à la libération des corps. sur la hiérarchie des valeurs.
Dans la pensée chinoise en général, dans le
confucianisme en particulier, les relations sexuel­ Soumission et passivité
les sont considérées comme visant à la constitu­ Il en va autrement de la littérature pornographi­
tion d'une lignée et à la stabilité de la structure que tardive qui s'affranchit de ces contraintes
familiale. Elles sont par conséquent codifiées, morales et bouscule les moines bouddhistes
ritualisées et différenciées des pervers, les lettrés débauchés,
affects susceptibles de troubler les pourvoyeurs taoïstes de dro­
ce fragile équilibre. Mais l'éro­ Les femmes perturbent gues et d'aphrodisiaques. Cepen­
tisme? Même les confucianistes un ordre dirigé par dant, le confucianisme rigidifié,
le savent, le désir est chaotique. des Song (960-1279) aux Qing
Il est le premier générateur de
les hommes et pour eux. (1644-1911), a amplifié la répres-
problèmes familiaux et politi- sion sexuelle, reléguant les fem­
ques. Les chroniques sont pleines d'histoires de mes au fond des gynécées, leur imposant une
femmes qui font tourner les têtes et génèrent ce axiologie basée sur la soumission et la passivité,
que les Chinois abhorrent : le trouble des cœurs niant leurs désirs sensuels sinon leurs affects.
et des États. C'est pourquoi le Maître et ses adep­ Et aujourd'hui? Si la famille ancienne avait besoin
tes le répètent : il ne faut point fréquenter les de fils pour rendre un culte, la révolution a eu
femmes de mauvaise vie, les adultères, les musi­ besoin de bras pour se construire. Les morales
ciennes avec lesquelles il n'est pas certain qu'on communiste et confucianiste ont des points de
puisse s'en tenir au rituel. Confucius fut lui-même convergence, même lorsqu'il est question de
critiqué pour avoir failli sur ce point, comme le dénoncer Confucius comme idéologue de la société
montre l'extrait de Lunyu (cf p. 74). féodale. De nos jours, le Maître revient à la mode
Ce désir érotique est au fond un aspect de l'ubris, parce qu'il procure une éthique nationale, alter­
la démesure, condamnée sans appel par la religion native utile à une morale communiste décrédibi­
comme par la philosophie. On mentionne souvent lisée. Mais la vertu, telle que Confucius l'a conçue,
ensemble l'attrait pour le beau sexe, la bonne n'a jamais été libératoire... •

Le Point Références Les textes fondamentaux 73


Clés de lecture CONFUCIANISME

-
.....
a:
Les « Entretiens »
z
..... et le refus des émotions
&
=u&
..... L
elunyu, ou« Entretiens» de sexuelles. Toutes ces options

.... Confucius avec ses disciples,


compile les propos tenus
par le Maître au long de sa vie de
seront acceptées, sinon ampli­
fiées, par les héritiers du Maître,
comme Mencius et Xun zi, aux
pédagogue errant. Il a été rédigé w• et 111• siècles avant J.-C.
entre les ve et III" siècles avant J.-C. Ce n'est pas parce qu'ils nous
par ses disciples, d'après leurs semblent« politiquement incor­
notes, et leurs successeurs de rects » que ces préceptes ne
l'école des Lettrés. Consacré par paraissaient pas, à l'époque,
le pouvoir politique dès le ne siè­ comme l'expression d'un parfait
cle, ce texte tient lieu de référence équilibre entre les hommes et
obligée; il fait prioritairement les femmes. Celles-ci géraient les
partie des œuvres à commenter affaires domestiques et les occu­
par les candidats aux examens Confucius (v1'·v" siècle av. J.-C.). pations relatives aux enfants, et
mandarinaux. Il est donc, plus avaient l'air d'occuper la moitié
que d'autres, représentatif de la et des perturbations de l'ordre du monde humain par leurs fonc­
pensée confucéenne. clanique, voire politique, que tions, aux yeux des théoriciens
Le contenu en est avant tout cela engendrerait. Cette exi­ du moins. Ce texte du Liji souli­
moral: il illustre, par des exem­ gence, parfois répressive, gnait d'ailleurs le respect qui leur
ples tirés de situations vivantes s'étend à tous désirs jugés était dû en raison de leur place
qu'a connues le Maître, la dif­ excessifs en matière de richesse, dans la hiérarchie cultuelle.
ficulté d'accéder aux vertus d'alimentation, de guerre ... qui Celle-ci, autant que la morale
qu'il préconise pour l'homme font le bonheur des princes.
de bien. Ne dit-il pas:« Je n'ai D'autres œuvres, plus ou moins Confucius tient
encore jamais vu qu'on aimât « canoniques » selon les épo­
la vertu comme on aime une ques, comportent des propos les femmes à distance
belle femme» (IX-18 et XV-13)? du Maître.La question n'est pas en raison des
L'ordre des paragraphes paraît de savoir s'ils sont authenti­ émotions qu'elles sont
souvent aléatoire; les questions ques: il faut les lire comme des
d'éthique familiale, de morale maximes sacralisées, tenues par susceptibles de générer.
sexuelle ou de place des fem­ la postérité pour représentati­
mes dans le siècle sont disper­ ves de la doctrine confucéenne. confucianiste, déterminait l'image
sées dans cette œuvre formée C'est le cas des paroles magis­ sociale de la femme et la proté­
de courts dialogues. trales recensées par le Liji, ou geait des tentations érotiques
« Mémoires sur les rites », sans hors du mariage. Le problème
Le Maître et ses héritiers doute compilé au début de l'Em­ de l'exemplarité de ces rituels
En tant que texte« canonique», pire, à partir de textes datant s'est posé lorsqu'on a envisagé
le Lunyu a eu une répercussion de la fin de la période royale, d'en donner une interprétation
considérable sur la société, non achevée en 221 av. J.-C. littérale, cherchant à exacerber
seulement auprès de l'élite mais Plusieurs de ces extraits ne jusqu'à l'outrance la caricature
aussi, par contaminati on, passent pas pour être dus à qu'ils font de la condition fémi­
auprès des classes populaires. Confucius, mais ils traduisent nine. La tendance, accentuée au
Le choix que nous proposons bien son orientation morale cours du dernier millénaire, a
est représentatif de l'attitude ritualisation des rapports hom­ conduit à la « clôture » des fem­
de Confucius envers les fem­ mes-femmes, mise à distance mes en même temps qu'à l'éclo­
mes: on les tient à distance à de ces dernières vis-à-vis des sion de la littérature érotique,
cause des émotions qu'elles affaires extérieures, conformité contrepoids incertain à leur
sont susceptibles de générer aux normes des relations enfermement. R.M.

74 Les textes fondamentaux Le Point Références


CONFUCIANISME Les vertus
........
« Un homme et une femme ........
><

ne s'assoient pas ensemble » ....


.....
A Zi Xia dit:« Si l'estime des sages et Un homme ne parle pas de ce qui relève des
•-. l'indifférence à la beauté sensuelle te affaires du gynécée. Une femme ne parle pas de
laissent capable de consacrer toutes ce qui relève des occupations extérieures.[ ...)
tes forces au service de tes père et mère et de Une femme qui sort la nuit doit avoir le visage
te dévouer au service de ton prince [ ...], je voilé. Si elle sort la nuit, elle doit porter une
pourrai sans nul doute affirmer que tu as bien torche, sinon elle se tient immobile. Sur le chemin,
étudié. » un homme se tient sur le côté droit (occidental),
LUNYU, OU« ENTRETIENS» DE CONFUCIUS, 1·7, TRADUCTION ORIGINALE. une femme sur le côté gauche (oriental).
1810.
- Le Maître se rendit à un rendez-vous avec
Nanzi [la femme débauchée du duc Ling de D'après les rites établis entre mari et femme,
Wei]. Cela déplut fort à Zi Lu [un proche de tant qu'ils n'ont pas atteint 70 ans, ils ne placent
Confucius]. Notre vénéré Maître fit alors ce pas leurs effets dans des coffres sans séparation.
serment : « S'il y a eu de ma part quelque man­ En dépit de son âge, une femme de second rang
quement, que le Ciel me condamne! Oui, que se doit d'avoir des rapports avec son mari tous
le Ciel me condamne! » les cinq jours, tant qu'elle n'a pas atteint 50 ans
1810., V1·28. accomplis. Avant d'avoir des rapports avec lui,
elle se purifie, se lave, se peigne...
Confucius dit:« [ ...] Il est dommageable de 1810., CHAP.« NEIZE», S 2.
trouver du plaisir dans des plaisirs trop violents,
de trouver du plaisir dans des divagations Confucius dit ensuite:« Jadis, sous les gouver­
éperdues ou de trouver du plaisir dans des nements des rois éclairés des trois dynasties 1,
plaisirs de banquets. » on respectait nécessairement sa femme et ses
1810., XVl·S. enfants. Quand on suit la juste voie, sa femme
est l'hôtesse de ses parents, comment son mari
Confucius dit : « L'homme de bien se garde de se permettrait-il de ne pas la respecter? Ses
trois choses:en son jeune âge, quand son sang enfants sont les descendants de ses parents,
et ses souffles ne sont pas encore affermis, il comment leur père se permettrait-il de ne pas
se garde de toute concupiscence [...]. » les respecter? Il n'est personne que l'homme
1810., XV1·7, de bien ne respecte. li se respecte d'abord lui­
même, en tant que branche de ses parents
Le Maître dit : « Seuls les femmes et les hommes [ ... ).))

de peu sont difficiles à former. Si on les laisse 1810., CHAP.« Al GONG WEN».
s'approcher de vous, ils ne vous obéissent plus,
mais si on les tient à distance, ils vous font
montre de leurs rancœurs. » 1. Les trois dynasties royales des Xia, Shang et Zhou précédèrent
l'Empire (fondé vers 221 av. J.-C.). Confucius vivait à la fin de
18/0., XVll-23. l'époque dite des Printemps et automnes, pendant la seconde
période des Zhou, appelés« orientaux» (v. 771-v. 256 av. J.-C.).

Un homme et une femme ne s'assoient pas


ensemble, ne posent pas leurs vêtements sur
la même patère, n'usent pas de la même serviette
ni du même peigne; ils ne se donnent rien de
la main à la main.[...] Tout ceci témoigne de
l'importance qu'on attache à la séparation entre
les hommes et les femmes.
li//, OU« MÉMOIRES SUR LES RITES», CHAP.« QULI», S 3,
ET« NEIZE "S 1, TRAD. S. COUVREUR.

Le Point Références Les textes fondamentaux 75


Clés de lecture
....a:
CONFUCIANISME

-....
....
z
&
Traités de misogynie chinoise
&
L
c::,
........
u 'histoire officielle chinoise ficative de l'attitude de Confu­ une principauté du centre de
est écrite non seulement cius. Elle l'est aussi des ruses la Chine) du grand prince de
par des hommes, mais par que déployaient les seigneurs Qi, le duc Huan. Elle ne respecta
des lettrés rattachés à l'école pour éloigner un chef de prin­ pas les rites qui conviennent
confucianiste. La première his­ cipauté de ses devoirs gouver­ entre époux qui se doivent un
toire du monde fut rédigée par nementaux. L'anecdote est mutuel respect. Par sa conduite,
Sima Qian, au 1•r siècle, dès le rapportée par le penseur légiste elle provoqua la chute de l'État
début de l'Empire : elle narre Han Fei zi et, plus brièvement, de Cai, au moins celle de son
les événements de tous ordres par le Lunyu (XVIII4). père, le souverain. L'histoire
des origines à son temps et Le second extrait conte une est rapportée par le penseur
porte pour titreShiji, « Mémoi­ anecdote relative à la favorite légiste, Han Fei zi, dans la recen­
res de l'historien ». On y trace du dernier roi des Zhou occi­ sion duquel un conseiller du
à l'aide des anciens mythes, dentaux, You (roi vers 781-770 prince de Qi conclut : « Aucune
mais aussi des premières anna­ femme ne mérite qu'on fasse
les d'États compilées dans les La seule leçon à tirer la guerre pour elle ,, (Han Fei
siècles précédents, l'histoire zi, Xl-32).
de la Chine conçue alors comme des chroniques
le monde à elle seule, à tout le est celle-ci : ne pas Le contrôle de soi
moins son centre. La vision des laisser les femmes Toutes les fois qu'une scène
femmes y est avant tout politi­ introduit des éléments éroti­
que. La première, sinon la seule influencer les décisions ques, c'est pour en dénoncer
leçon, à tirer des chroniques du souverain. les méfaits. Pour ces textes, la
est de ne pas laisser les femmes passion sensuelle ne fait que
influencer les décisions du sou­ av. J .-C.). Elle est accusée traduire le défaut de contrôle
verain, ni même des simples d'avoir mis un terme à la pre­ de soi. Elle annonce toujours
seigneurs. mière partie de la dynastie la chute morale ou physique
(v. 1122-v. 221 av. J.-C.), ouvrant du sujet, tel ce prince qui, ne
Une influence funeste un prélude à son lent mais se contentant pas du commerce
On illustre volontiers ce sage inexorable déclin. La morale de son épouse, prenait des
principe par des exemples qui de l'histoire est que les charmes bains avec trois jeunes femmes,
crédibilisent la funeste influence de l'érotisme portent en eux sans doute fort accortes.
que certaines épouses ou les germes de la perversité, L'histoire officielle chinoise
concubines ont pu avoir, par celle qui éloigne le roi de la n'est pas plus morale que le
leurs trop doux appas, sur le sagesse et précipite l'État dans reste des écrits confucianistes,
cœur d'un prince et, par-là la chute. L'affaire est patente mais ne l'est pas moins. Elle
même, son royaume. lorsqu'il s'agit d'une femme de a forgé, au cours de deux mil­
Le premier extrait rapporte la second rang, voire d'une concu­ lénaires, une image stéréoty­
réaction de Confucius lorsque bine, qui écarte l'épouse prin­ pée de la femme gardienne du
le prince de Qi eut la machia­ cipale (on lit des récits dont la foyer et du culte, peu préoc­
vélique idée d'envoyer des trame est parallèle à celle-ci, cupée du mandat politique
musiciennes au souverain de comme celui de la belle Li Ji conféré au souverain par le
l'État voisin de Lu (tous deux qui fit détrôner la reine et son Ciel. Il a fallu que des temps
situés au Shandong)dont il était héritier de fils, prit sa place et nouveaux surviennent, lui
le conseiller. Celui qui cède aux provoqua la chute des princes accordant sa part dans le des­
attraits des femmes cédera à de Jin). tin du pays, de même que son
d'autres désirs; il n'est point Le troisième extrait rend droit de pouvoir désirer ... tant
digne de recevoir ses enseigne­ compte du comportement de que ce désir n'est pas désir
ments. Cette anecdote est signi- la femme (fille du prince de Cai, du pouvoir! R. M.

76 Les textes fondamentaux Le Point Références


CONFUCIANISME Les femmes
....1-
« Il alla les observer ....1-
>C

et délaissa les affaires politiques » ....


....
l'appelèrent Bao Si,« Si de Bao »; elle fut admise
• On choisit dans la principauté de Qi
•• quatre-vingts belles femmes, toutes dans le sérail royal. Lors de la troisième année
vêtues de riches habits ornés, dansant de son règne, le roi You se rendit dans le gyné­
au son d'une musique joyeuse, et trente qua­ cée et y vit Bao Si; il en tomba amoureux. Elle
driges de chevaux pommelés qu'on offrit au mit au monde un fils. La reine et l'héritier pré­
prince de Lu. On plaça ces musiciennes et ces somptif furent dégradés.[...] Bao Si[ ...] ne riait
chevaux pommelés à l'extérieur de la Porte jamais. Le roi You fit alors préparer un bûcher
Haute, au sud de la muraille de Lu. Ji Huanzi de jour et un bûcher de nuit couplés à un grand
[le chef de l'État qui gouvernait à la place du tambour. Comme pour signifier l'arrivée d'en­
prince] alla incognito les observer à deux ou nemis, il fit allumer le bûcher de jour et les
trois reprises et voulut accepter ces présents. seigneurs arrivèrent à sa rescousse. Lorsqu'ils
Alors, il conseilla au prince de Lu de se pro­ arrivèrent et comme il n'y avait point d'ennemis,
mener en faisant un tour sur cette route. li alla cela fit beaucoup rire Bao Si. Le roi en fut fort
les observer jusqu'à la tombée du jour et aise et alluma plusieurs fois le bûcher de jour,
délaissa les affaires politiques. Zi Lu [proche mais, ne croyant plus au risque, les seigneurs
disciple] dit à Confucius : « Vénéré Maître, ne se déplacèrent plus au secours du roi.[ ...]
vous devriez partir d'ici!»[ ...]. Finalement, Ji Or, il arriva que les barbares attaquèrent vrai­
Huanzi accepta les musiciennes de Qi. Pendant ment le roi You. Celui-ci fit allumer le bûcher de
trois jours, il ne prêta plus aucune oreille aux jour pour appeler à l'aide les troupes, mais
questions politiques[...]. C'est alors que Confu­ celles-ci ne bougèrent plus. Les barbares tuèrent
cius quitta Lu. le roi You au pied du mont Li et firent prisonnière
SHI//, OU « MÉMOIRES DE rHISTORIEN », CHAP. XLVII, Bao Si, s'emparant de toutes les richesses de
TRADUCTION ORIGINALE.
la capitale avant de se retirer.
1810., CHAP. IV.
Autrefois, lorsque les souverains de la dynastie
Xia s'étaient pervertis, deux dragons divins Le duc Huan de Qi et sa femme Ji de Cai faisaient
s'arrêtèrent dans le palais du roi et dirent une promenade en bateau. Ji de Cai était habi­
« Nous sommes deux princes du pays de Bao. » tuée à l'eau; elle agita la barque dans laquelle
Le roi fit consulter les sorts pour savoir s'il était assis le duc Huan. Celui-ci prit peur et lui
devait les tuer, les renvoyer, ou les garder. demanda de cesser immédiatement ses mou­
Aucune réponse ne fut favorable. Il tira alors vements, mais elle ne s'arrêta pas. Quand ils
les sorts pour savoir s'il devait demander aux quittèrent la barque, le duc furieux renvoya Ji
dragons de la bave pour la conserver; la réponse de Cai, sans toutefois la répudier. Le prince de
fut favorable.[ ...] Ils se retirèrent et l'on plaça Cai, à son tour, se mit en colère et maria sa fille
leur bave dans un coffret dissimulé. [ ...] À la à un autre homme. Le duc Huan l'apprit et en
fin du règne du roi Li des Zhou, on l'ouvrit et fut très irrité; il leva des troupes pour attaquer
l'on regarda. La bave coula dans le palais et on Cai. Au printemps, le duc Huan de Qi, à la tête
ne put l'enlever. Le roi Li fit venir ses femmes des troupes des autres seigneurs, attaqua Cai
dénudées afin qu'elles lancent des imprécations qui subit une déroute complète.
contre elle. La bave se métamorphosa en lézard 1810., CHAP. XXXII.
noir et pénétra dans le gynécée. Une petite fille,
d'environ 7 ans, la trouva. Lorsqu'elle arriva à
l'âge de 15 ans, elle tomba enceinte sans avoir
été mariée. Elle enfanta et, saisie de crainte,
abandonna l'enfant. [ ...] On trouva l'enfant
abandonnée sur un chemin. L'entendant crier,
un homme et une femme de Bao la prirent en
pitié et la recueillirent.[ ...] C'est pourquoi ils

Le Point Références Les textes fondamentaux 77


Introduction TAOÏSME

La religion taoïste propose un éventail de pratiques gymniques,


diététiques mais aussi sexuelles, qui visent autant à maintenir
la santé qu'à parvenir à une réalisation spirituelle.

UNE SEXUALITÉ TRÈS CODIFIÉE


Par Catherine Despeux

D
ans la Chine antique, la vie sexuelle est tôt, visant avant tout à l'harmonie sociale et
considérée comme nécessaire non seule­ cosmique. Le coït y est très codifié : modération
ment pour l'individu lui-même, mais aussi de la fréquence selon l'âge, observance d'interdits
pour la bonne marche de l'univers : elle est une selon le calendrier ou la météo, prohibition des
transposition humaine des relations entre le ciel excès tels qu'entrer ivre dans la chambre, s'épui­
et la terre. L'hétérosexualité est donc la norme. ser par une déperdition trop abondante ou trop
L'empereur, modèle par excellence, intermédiaire fréquente de son essence séminale, etc. La poly­
entre le ciel et la terre, a une vie sexuelle codifiée, gamie, proscrite seulement à l'avènement de Mao
en harmonie avec l'évolution des souffles yin et en 1949, était fréquente parmi l'aristocratie. La
yang* de l'univers : des dames de la cour, appe­ puissance sexuelle était une préoccupation
lées nu-she, sont spécialisées dans la régulation majeure des Chinois, qui ont toujours recours à
et la supervision des rapports sexuels du roi et des aphrodisiaques et autre stimulants sexuels.
de ses femmes. Dans la campagne, les villageois Mais l'art amoureux sert essentiellement trois
accueillent le renouveau du printemps par des buts : l'amélioration de la santé, l'harmonie du
fêtes célébrant l'union des dieux. Un « art de couple et l'engendrement d'un enfant vigoureux
l'alcôve» (fangzhong shu) se développe ainsi très et sain. li fait partie des « techniques pour nour-

*� 1!, rir la vie» (yangsheng) que l'on


appelle aussi de nos jours qigong
-ft � (ch 'i-kung), « travail et efficience
1J- � du souffle », et peut même soi­
;M- gner certaines maladies; cet
usage thérapeutique est· expli­
qué par exemple dans le Classi­
que de la Fille candide (Sunüjing),
détaillant le bénéfice des diffé­
rentes postures et façons de
toucher les organes génitaux.
Dans le taoïsme, toutefois, la
sexualité sert non seulement à
soigner et à maintenir la santé,
mais aussi à acquérir la longévité
et à parvenir à une réalisation
spirituelle, à atteindre la Voie (le
Dao). Elle permet de s'ébattre à
l'origine de la vie et de se fondre
dans le Vide cosmique.
La religion taoïste, un des trois
courants de pensée fondamen-

Homme en méditation,
estampe chinoise.

.,
C2
TAOÏSME Introduction

taux de la Chine avec le confucianisme nisation, la femme joue un rôle social


(cf p. 72) et le bouddhisme (cf p. 60), très important et est un partenaire
se forme à partir du Il° siècle de notre indispensable pour le coït.
ère autour du Livre de la Voie et de sa
vertu, attribué à L ao-tseu (autour du L'alchimie intérieure
v" siècle avant notre ère). Elle comprend L'école de la Pureté supérieure (Shan­
une liturgie, des rituels, des cultes, et gqing), développée à partir des visions
propose un éventail de pratiques pour Catherine d'une femme médium, Wei Huacun (252-
la culture de soi qui vont des préceptes Despeux, 334), s'adresse autant à des laïcs qu'à
sur la vie quotidienne et le comporte­ professeur émérite des moines et moniales observant le
ment à des pratiques gymniques, dié­ à l'lnalco, célibat ou à des ermites. Il n'existe pas
tétiques, sexuelles, respiratoires ou spécialiste du d'interdit formel de la sexualité, qui peut
méditatives, techniques rarement appli­ taoïsme et de être pratiquée comme méthode de longue
l'histoire de la
quées isolément, qui s'adressent aux vie. L'abstinence sexuelle est néanmoins
médecine chinoise,
fidèles taoïstes mais attirent aussi nom­ est l'auteur de
conseillée pour ceux qui s'en montrent
bre de lettrés et continuent à séduire nombreux capables, et la sexualité intériorisée.
les Chinois. ouvrages, dont À partir du XII° siècle apparaît le courant
Lao-tseu (Entrelacs, taoïste de la Perfection totale (Quanzhen),
Une symphonie cosmique 2010). un ordre monacal dont relève actuelle­
L es taoïstes, tout comme les médecins ment le Temple des Nuages Blancs
chinois, considèrent le corps comme un micro­ (Baiyun guan) à Pékin. Celui-ci, comme la plupart
cosme. Corps et cosmos fonctionnent selon les des courants modernes, propose comme métho­
mêmes principes; ils doivent être corrélés et en des de culture de soi l'alchimie intérieure (neidan),
constante harmonie. Entre le ciel et la terre, l'être un système synthétique des anciennes pratiques
humain participe de la grande symphonie cos­ exposées avec de nouveaux termes métaphori­
mique. Des puissances intérieures l'animent, ques. Les transformations psychophysiologiques
dont l'une des principales est le qi, le souffle/ de l'individu sont décrites dans le langage des
énergie, qui relève autant du domaine physiolo­ opérations alchimiques et des mythes, langage
gique que psychique ou émo- qui peut être interprété à plu­
tionnel et constitue l'un des Selon un adage taoïste, sieurs niveaux et de diverses
fondements de la vie avec manières; ainsi les mêmes ter­
I'« essence » (jing) ou énergie il peut y avoir union des mes peuvent faire référence à
sexuelle, tout aussi importante corps, union des souffles une sexualité mystique à la
que le qi. ou union des pensées. manière de l'école de la Pureté
Au cours de plus de deux mille supérieure, ou à une sexualité
ans d'histoire, le taoïsme s'est avec partenaire.
divisé en de multiples écoles fort différentes les Si la femme apparaît dans le taoïsme comme
unes des autres. Certaines proposent l'application partenaire sexuelle, elle est aussi dans ce domaine
de méthodes sexuelles dans le cadre de la famille la détentrice des secrets et l'initiatrice, comme
ou du célibat, d'autres au contraire recherchent le sont, selon la tradition, la Fille candide (Sunü),
une sexualité sublimée. Selon un adage que l'on la Fille bigarrée (Cainü) et la Fille mystérieuse
peut souvent entendre dans les milieux taoïstes, (Xuannü) pour le Souverain Jaune*. Attitude
il peut y avoir union des corps, union des souffles ambiguë du taoïste, qui d'un côté craint la femme
ou union des pensées. et sa force de séduction, et d'un autre côté la
Dans la voie des Maîtres célestes ou école de considère comme son complément indispensable,
l'Un orthodoxe, qui remonte à Zhang Daoling, comme un instrument de longévité et un mode
au 11° siècle, les membres du clergé et de la d'accès privilégié à la transcendance.
communauté sont en général mariés et les Aujourd'hui, si les « rites de passage» de l'école
relations sexuelles jouent un rôle prédominant. des Maîtres célestes semblent avoir disparu, les
Ses adeptes sont soumis à une vie religieuse pratiques sexuelles continuent d'être enseignées.
comportant un code moral très strict et des L'école de la Perfection totale, quant à elle, se
pratiques psychophysiologiques, dont des réfugie derrière la tradition taoïste qui veut que
pratiques sexuelles enseignées lors de rites les méthodes soient transmises oralement uni­
appelés « rites de passage ». Dans cette orga- quement à l'adepte qui a fait ses preuves.•

Le Point Références Les textes fondamentaux 79


Clés de lecture
....
TAOÏSME

-
a:

....
z
:&
L'union du yin et du yang
:&
a
u
....
formes de plaisir. Seuls sont

.... détaillés les signes de jouis­


sance de la femme, non pas en
vertu d'une attention particu­
lière portée à celle-ci, mais du
fait que l'homme augmente sa
puissance en se nourrissant
des sécrétions vaginales de la
femme et de la qualité de son
qi, d'autant plus grande qu'elle
connaît le plaisir.
Le « taijitu »,
représentation L'harmonie
traditionnelle
du yin et du yang. des souffles
Ces conceptions ont donné lieu

D
à une forme de vampirisme
es manuscrits sur l'hy­ bre de jade (Yufang bijue) ou le l'homme chevauchait plusieurs
giène sexuelle furent Classique de la Fille candide. partenaires et était censé les
trouvés en 1973 dans une La hantise de perdre trop de épuiser et se nourrir de leur
tombe scellée en 178 avant semence est au cœur de ces énergie, pratiques toutefois
notre ère sur le site de Mawang­ conceptions de la sexualité à condamnées par la littérature
dui, près de Changsha, dans le des fins hygiéniques. Le coïtus sur l'art de l'alcôve et encore
Hunan. Cette tombe était celle reservatus est fondamental plus par le taoïsme.
du marquis de Dai, un aristo­ pour l'homme, et le texte ici La jouissance n'est donc pas
crate de l'ancien royaume de choisi, extrait du He yinyang absente de ces conceptions
Chu qui avait dû posséder ces (« Union du yin et du yang*»), du coït, mais elle est secon­
textes dans sa bibliothèque, ce daire par rapport à la recher­
qui montre combien, dans La hantise de perdre che de l'harmonie des souffles
!'Antiquité, ces procédés étaient en soi et, hors de soi, avec le
impor tants p o u r l'élite
trop de semence cosmos ou le/la partenaire,
chinoise. est au cœur de h ar monie dont découlent
ces conceptions santé, longévité et félicité. Pour
L'art de l'alcôve y parvenir, les méthodes por­
L'art amoureux y apparaît déjà
de la sexualité à tent leur attention sur les posi­
très élaboré, avec des conseils des fins hygiéniques. tions sexuelles, dont le nombre
précis sur les préliminaires, les est bien plus élevé dans la lit­
postures, la façon de mouvoir est l'un des rares à développer térature postérieure à ce
le pénis, les stades de la montée les bienfaits graduels censés manuscrit, les modes d'intro­
du plaisir chez la femme- ici être apportés par cette tech­ mission du pénis et les types
au nombre de huit et plus tard nique. La prolongation du coït de coup portés, et sur les dif­
au nombre de dix-, les inter­ mène, par l'économie de l'es­ férentes parties des organes
dits, les philtres magiques et sence séminale, à l'illumination génitaux de la femme et de
aphrodisiaques divers, etc., spirituelle, sorte de clarté de l'homme, lesquels portent des
autant d'éléments que l'on l'esprit accompagnée d'un noms suggestifs, tels que« flûte
retrouve encore plus dévelop­ sentiment d'allègement du de jade» pour le pénis ou« cor­
pés dans des écrits postérieurs corps. des du luth » pour le vagin à
sur l'art de l'alcôve tels que les Aucune référence n'est faite un pouce de profondeur.
Instructions secrètes de la cham- aux états émotionnels ou aux C.D.

80 Les textes fondamentaux Le Point Références


TAOÏSME Yin et yang
....
....
1-
><

« Il cherche la porte du souffle » ........


1-

A Le jeu amoureux. Il y a cinq signes du 8) le lièvre bondissant; 9) la libellule; 10) le


•-. désir : 1) lorsque le souffle monte au poisson qui ouvre la bouche.
visage de [la femme] et l'échauffe, Les dix sortes de coups : 1) le coup vers le haut;
l'homme expire doucement; 2) lorsque ses 2) le coup vers le bas; 3) le coup à gauche; 4) le
seins durcissent et son nez transpire, l'homme coup à droite; 5) des mouvements rapides;
l'enlace doucement; 3) lorsque sa langue 6) des mouvements lents; 7) des mouvements
devient mince et onctueuse, l'homme la presse à un rythme espacé et doux; 8) des mouvements
doucement; 4) lorsque ses sécrétions coulent à un rythme rapproché; 9) une pénétration peu
dans l'entrejambe, l'homme bouge doucement; profonde; 10) une pénétration profonde.
5) lorsque sa gorge est sèche quand elle avale Les huit types de réactions de la femme: 1) elle
la salive, l'homme agite doucement. serre fort son partenaire; 2) elle tend ses bras;
Ces cinq signes une fois au complet, [le mem­ 3) elle tend ses pieds; 4) elle lève les pieds et les
bre] monte [dans l'entrecuisse] mais ne pénè­ courbe sur le côté; 5) elle lève les pieds et les
tre pas à l'intérieur avant que le souffle par­ courbe vers le haut; 6) elle croise les deux jam­
vienne au bout du pénis. Lorsque celui-ci y bes; 7) allongée, elle oscille de haut en bas; 8) elle
parvient, le pénis pénètre profondément et a des tremblements. Si la femme enserre l'homme
monte afin de dispenser la chaleur. Puis il fortement, c'est parce qu'elle souhaite que leurs
redescend. Le souffle ne doit pas s'écouler abdomens soient collés plus étroitement; si elle
jusqu'à ce que la femme parvienne à l'épuise­ étend les bras, c'est parce qu'elle souhaite des
ment [à l'orgasme]. Puis l'homme continue à caresses vers le haut et une pénétration profonde;
réchauffer [la femme] par les dix activités, il si elle étend les pieds, c'est parce qu'elle trouve
pratique l'union selon dix postures et donne que la pénétration n'est pas assez profonde; si
les coups selon dix méthodes. L'union des elle lève les pieds et les courbe vers le côté, c'est
corps étant près de s'achever, il cherche la parce qu'elle souhaite un frottement sur le côté;
porte du souffle, observe les huit types de si elle lève les pieds vers le haut, c'est qu'elle
réactions [de la femme], écoute les cinq types souhaite un frottement vers le bas; si elle croise
de sons [qu'elle émet], et examine les dix les pieds, c'est parce qu'elle trouve les coups
signes du coïtus reseruatus. excessifs; si, allongée, elle oscille de haut en bas,
Les dix activités. L'homme commence par dix, c'est qu'elle souhaite une pénétration peu pro­
puis vingt, trente, et jusqu'à cent va-et-vient fonde; si elle tremble, c'est qu'elle souhaite que
sans éjaculer. Quand, à la première activité, il le coït se prolonge [...].
n'éjacule pas, ses yeux ont alors une bonne UNION DU YIN ET DU YANG (HE YINYANG), MANUSCRIT DE MAWANGDUI,
11-111' SIÈCLE AV. I..C., TRADUCTION ORIGINALE.
acuité visuelle et ses oreilles une bonne ouïe;
à la 2•, les sons se propagent loin; à la 3", la
peau et les membranes deviennent lumineuses;
à la 4•, l'épine dorsale et les flancs ont de la
puissance; à la 5", le coccyx et le fessier sont
bien fermes; à la 6•, les voies des eaux sont
bien débloquées; à la 7•, le corps acquiert une
très grande fermeté et une très grande puis­
sance; à la 8", les linéaments de la peau sont
lumineux; à la 9•, l'individu est en communi­
cation avec la luminosité spirituelle; à la 10•,
le corps dure constamment.
Les dix postures sont: 1) le jeu du tigre; 2) la
cigale sur le tronc; 3) la chenille arpenteuse;
4) le combat de cerfs; 5) le criquet déployant
ses ailes; 6) le singe accroupi; 7) le crapaud;

Le Point Références Les textes fondamentaux 81


...a:-
Clés de lecture TAOÏSME

.... Le sexe sublimé


...:E
C
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et l'alchimie intérieure
:E
....... E
0
u xtrait du manuscrit 1aRévé­
l a t i o n d es Parfa i ts
décrit en trente-neuf sections
des méthodes de méditation à
nouveau l'encéphale par la
rétention séminale. Dans le
(Zhen 'gao), le premier texte base de visualisations de divi­ système de l'alchimie inté­
proposé ici présente les concep­ nités, souffles lumineux qui rieure, les transformations
tions de la sexualité dévelop­ entrent dans le corps de s'effectuent en trois étapes
pées par l'école taoïste de la l'adepte transfiguré, monde fondre l'essence séminale Oe
Pureté supérieure (Shangqing), sacré avec lequel il se confond sang menstruel chez la femme)
dont la fondatrice fut une et dans lequel il se promène.
femme : Wei Huacun (252-334). Au fur et à mesure de la récita­ L'absence de force
Cette école englobe les prati­ tion du texte, le disciple effec­
ques sexuelles dans ses métho­ tue les visualisations qui y sont
sexuelle est signe
des, tout en les considérant décrites; la répétition de cette d'affaiblissement
comme une voie mineure. contemplation devait conduire et de vieillesse, d'où
Celle-ci n'y est pas complète­ à une maîtrise du corps et de
ment proscrite, mais l'absence
des méthodes pour
ses souffles permettant l'accès
de rapports charnels y est à la transcendance. stimuler cette force.
conseillée pour ceux qui en Le second extrait décrit les
sont capables, afin de parvenir techniques sexuelles en termes et la transformer en souffle (ql),
plus facilement à la purification d'alchimie intérieure et reste fondre le souffle et le transfor­
de soi. incompréhensible à celui qui mer en force spirituelle, fondre
n'est pas initié à la signification la force spirituelle et la réinté­
La maîtrise du corps symbolique de ces termes ou grer au Vide cosmique.
La sexualité reste toutefois un ne bénéficie pas d'un commen­ Dans la première étape, la subli­
élément important du chemi­ taire oral. Il décrit le procédé mation de l'essence séminale
nement spirituel; ce dont on ou du sang menstruel s'effectue
se défie, ce n'est pas la sexua­ L'essence séminale soit en solitaire, soit avec par­
lité, mais le désir qui l'accom­ tenaire selon des méthodes
était considérée par
pagne car, comme l'exprime le s'apparentant au tantrisme*
premier chapitre du Livre de la les taoïstes comme indien ou tibétain. L'absence
Voie et de sa vertu à propos de une partie de la moelle de force sexuelle est le signe
la Voie : « Constamment sans épinière qui s'écoulait d ' a f f a i b l i s s e m e n t et d e
désir, on contemple ses mer­ vieillesse, d'où l'existence de
veilles,/Constamment dans le par le coccyx. méthodes pour stimuler cette
désir, on observe ses abords. » force, comme « frapper le bam­
La force sexuelle est donc subli­ appelé dans le taoïsme ancien bou pour attirer la tortue» chez
mée et l'acte charnel remplacé, « faire revenir l'essence et com­ l'homme ou « jouer sur les cor­
comme chez certains mysti­ pléter le cerveau » (huanjing des du luth pour attirer le vent»
ques occidentaux, par l'union bunao). L'essence séminale chez la femme. C. D.
avec le divin, ici des déités qui était en effet considérée par les
viennent des lieux célestes taoïstes et les médecins, à l'ins­
paradisiaques, sphères de souf­ tar de ce qui fut parfois le cas
fles purs et lumineux. Cette en Grèce, comme une partie de
chasteté est censée favoriser la moelle épinière qui s'écoulait
les phénomènes de médiumnité par le coccyx, laquelle moelle
et de visions, très prisés dans était considérée comme un
cette école dont le texte de prolongement de l'encéphale,
référence, l'Écrit véritable de la d'où l'idée de combler cette
grande grotte (Dadong zhenjing) déperdition en nourrissant à

82 Les textes fondamentaux Le Point Références


TAOÏSME Sublimation
........
« On frappe le luth, ........
>C

on tape sur le bambou » ...


....
La Dame de Ziwei dit:« La voie du jaune esprit pour vous assister, puis trouver une grande

et du rouge [les techniques sexuelles) pièce bien disposée et se préparer avec révérence
••
ou l'art de mêler les souffles ne consti­ à cette voie suprême[ ...]. On se ferme hermé­
tue que l'un des moyens inférieurs prônés par tiquement à toute influence d'états d'âme, on
Zhang Daoling pour devenir un élu. Les Parfaits oublie les sentiments, et l'on s'appuie sur la
n'ont pas recours à de telles pratiques [ ... ]. force vigoureuse du souffle acéré. On attise le
Gardez-vous de ces perversions qui souillent fourneau pour fondre l'épée, on se sert de la
l'existence; vous empêcheriez le firmament des souplesse de l'eau et de la dureté du métal, on
Parfaits d'exercer sur vous une influence correcte. les fait mouvoir en révolutions circulaires, on
Pratiquer la voie suprême alors même que l'es­ ajoute de l'huile, on se concentre et l'on pratique
prit se complaît dans des désirs pervers et que les ablutions, on frappe le luth [vagin], on tape
le cœur se nourrit de fantasmes sensuels ne sur le bambou [pénis], on s'adonne au combat
ferait que donner un exemple de plus des châ­ [union sexuelle] tout en gardant précieusement
timents que peuvent infliger les trois officiers le féminin en soi. Au bout de cent jours, on a
[du ciel, de la terre et de l'eau][ ...]. Lorsqu'un acquis de l'agilité dans l'exercice, on est capable
Parfait est en présence d'une lumière compagne, d'être en résonance avec les choses. Au bout
ce qui importe, c'est l'union avec cette lumière, d'un an, l'exercice est devenu familier, la culture
l'amour entre les deux lumières. Bien qu'ils soient de soi se déroule conformément à son esprit.
désignés comme époux et épouse, il n'y a pas On peut alors dérober le souffle de vie au sein
d'accouplement charnel, c'est simplement une du souffle inerte, sublimer l'essence yin* à
façon de faire comprendre l'incompréhensible. l'intérieur de son yang* [de l'essence séminale].
Si un Parfait garde en lui l'idée du rouge et du Grâce aux sécrétions de jade et aux sécrétions
jaune [désir sexuel), il ne pourra voir se mani­ de métal, on parachève sa nature innée et sa
fester les déités surnaturelles, ni les avoir pour force vitale[ ... ]. Soudain on entend le tigre rugir
compagnes[ ...). L'absorption de drogues végé­ et sortir de sa tanière, on peut alors inverser le
tales sans une connaissance de l'art de l'alcôve cours [de l'essence séminale] et la dispenser
et des procédés de conduite et d'induction du dans le sens inverse. C'est ce que l'on entend
souffle ne donne pas non plus accès à la Voie. Il par « le feu fait obstacle à la marche du métal
est préférable d'émouvoir par une parfaite [essence séminale] et sort du fourneau Kun
concentration les esprits surnaturels qui fatale­ [abdomen]», on parle aussi de« septuple inver­
ment descendent rendre visite à celui qui les sion ». Comme le métal est fondu sous le feu, il
visualise, de sorte que la prise de médecines retourne dans le chaudron Qian [tête], c'est
devient inutile. La seule connaissance de l'art pourquoi on parle du« nonuple retournement 1 ».
de l'alcôve, de la conduite et de la circulation Ce retour permet de rendre à Qian ce qu'il a
du souffle, sans les procédés de l'élixir divin perdu 2. L'inversion donne accès à la Perfection
(shendan), ne donne pas plus accès à l'immor­ d'où l'on vient et à laquelle on retourne. On le
talité; si l'on obtient l'élixir divin, il n'est nul sait: si l'on suit le sens normal[ de l'écoulement
besoin d'autres techniques pour devenir immor­ de la semence], on engendre un être, si l'on
tel. Mais la voie alchimique devient inutile si l'on inverse le sens, on accomplit la bouddhéité ou
obtient l'Écrit véritable de la grande grotte (Dadong l'immortalité. Bien que cette pratique nécessite
zhenjing), car sa lecture dix mille fois renouvelée une partenaire, elle n'a rien à voir avec les métho­
suffit pour devenir immortel.» des de chevauchement des femmes [ ...).
RÉVÉLATION DES PARFAITS IZHEN'GAO), VI' SIÈCLE, TRADUCTION ORIGINALE. MÉTHODES ALCHIMIQUES DU YIN ET DU YANG ATTRIBUÉES
À ZHAN SANFENG IXlll'·XV' SIÈCLE), TIRÉES DE LA SOMME D'ÉCRITS
DE fANCÉTRE LÜ (LÜZU QUANSHU), TRADUCTION ORIGINALE.
Quand on s'adonne à la double culture de la
nature innée et de la force vitale, il faut s'appuyer
1. La tête est la partie la plus yang du corps et le chiffre neuf
sur l'usage conjoint de méthodes et de biens correspond au yang suprême.
matériels, se lier avec quelqu'un animé du même 2. Le retour de l'essence séminale nourrit le cerveau.

Le Point Références Les textes fondamentaux 83


Clés de lecture TAOÏSME
....
-
a:

....
:z
Les rites de passage
=u
IE
:E

... D
....
ans l'école des Maîtres l'union sexuelle est une part
célestes ou de l'Un minime du rituel, dans lequel
orthodoxe, un disciple il n'est fait nulle place aux
ayant reçu le Dao dans le dio­ sentiments ou au plaisir char­
cèse de son maître ne peut nel. Par ailleurs, il est explici­
passer l'âge de 20 ans sans tement mentionné que les
subir les rites de passage. Il adeptes « prennent soin des
subsiste dans le canon taoïste esprits vitaux de leur corps et
un seul texte décrivant le rituel gardent fermement l'essence»,
exécuté à cette occasion, les autrement dit que l'homme
Rites [sexuels] de passage selon pratique le coïtus reservatus.
les écrits jaunes de la Pureté Ce rite de passage apparaît
supérieure (Shangqing huangshu comme une initiation par
guodu y!), datant du 1v• siècle laquelle chaque partenaire
et composé de vingt sec­ apprend à connaître son corps,
tions. avec ses souffles et ses dieux;
buent à réveiller l'énergie il construit par la visualisation
Des préliminaires ritualisés sexuelle par des préliminaires une image idéale de celui-ci et
À l'entrée dans l'oratoire, en ritualisés. Les deux disciples y intègre les forces sacrées de
présence du maître céleste, effectuent des gestes et des l'univers.
du maître de filiation et du déplacements selon une dis­
maître féminin, l'homme et la position de l'aire sacrée en L'union sexuelle
femme avertissent les dieux neuf palais, schéma spatio­ est une part minime
qu'ils vont effectuer les rites temporel du monde. Puis ils
de passage pour obtenir les s'unissent en exécutant une du rituel, dans lequel
souffles de vie. Puis ils procè- véritable danse cosmique. Le il n'est fait nulle place
rituel se termine par un retour aux sentiments
Le but est d'éliminer à leur place des dieux du corps
et du cosmos et l'annonce des ou au plaisir charnel.
en soi tout principe résultats attendus. Le but est
de mort et de faire d'éliminer en soi tout principe Le mécanisme de vie, stimulé
en sorte que le souffle de mort et de faire en sorte et dynamisé dans le corps par
que le souffle de vie se répande la sexualité, doit être en réso­
de vie se répande dans tout le corps. Si le pro­ nance avec le mécanisme du
dans tout le corps. cédé réussit, les dieux sont monde car, dans la pensée
censés inscrire les noms des chinoise, corps-microcosme
dent à des visualisations des adeptes sur le registre des et macrocosme sont corrélés
dieux du cosmos qui les pro­ immortels tenu au ciel. selon des schémas spatio­
tègent, et des souffles et des temporels de correspondances
dieux de leurs corps qu'ils Microcosme et interagissent l'un sur l'autre.
extériorisent et manipulent et macrocosme Le coït exécuté dans le cadre
par leur méditation. Le déblo­ Les gestes et l'accouplement rituel d'une part stimule les
cage des énergies corporelles établissent l'harmonie, d'une échanges cosmiques entre les
et l'incorporation des souffles part entre le couple et le cos­ énergies du ciel et de la terre,
de vie, indispensables pour la mos, d'autre part entre les d'autre part ouvre aux adeptes
santé, sont aidés par des mas­ deux partenaires qui échan­ ayant effectué le retour au père
sages et des visualisations de gent leurs souffles et les font et à la mère cosmiques la Voie
lieux clés du corps qui contri- circuler dans leurs corps. Mais de l'immortalité. C. D.

84 Les textes fondamentaux Le Point Références


Les rites de passage

........><
TAOÏSME

« La fille de jade ........


ouvre son vantail » ........
2. Les deux adeptes se tiennent debout, yin nourrit le yang, le souffle est subtil, l'essence

•• tournés vers l'est, le yang* à gauche, insondable arrose les sécrétions et parvient à
le yin* à droite. Ils se tiennent par la la porte du maître. » L'homme prononce cette
main, le yang passant son index entre l'index phrase : « Le garçon divin tient la passe, la fille
et le majeur du yin. Ils font résonner le tambour de jade ouvre son vantail, tous deux unissent
céleste [grincent des dents] douze fois [ ...]. leurs souffles et les échangent.» La femme pro­
Les censeurs, le général et sa soldatesque vêtus nonce cette phrase:« Le yin et le yang engendrent
du chapeau et du costume, disposés en rangs et transforment les dix mille êtres, ils les font
et les protégeant devant, derrière, à droite et naître et les nourrissent. Le ciel couvre, la terre
à gauche, afin qu'ils obtiennent le souffle de porte, puissent leurs souffles se dispenser dans
vie des quatre directions et soient à l'abri des nos corps.» [...]
désastres et des calamités. Tout cela, selon les 19. Quelle que soit la saison, les adeptes visua­
circonstances, doit être visualisé de manière lisent la rate, palais de la cour jaune, lumineuse
distincte et parfaite (pratiquer une fois). et emplie de souffle jaune; celui-ci sort du nez
3. Chaque partenaire visualise le souffle blanc sous forme d'un miroir de trois pouces, puis
de son champ de cinabre [ au-dessous de l'om­ enveloppe tout le corps. De la main droite,
bilic], sous forme d'un miroir de six pouces, l'homme masse la région entre les deux seins,
sortant du corps par l'espace intersourcillaire. descend, masse à gauche et à droite du champ
Progressivement sa luminosité s'accroît pour de cinabre [sous l'ombilic]. Il continue à des­
illuminer le dessus de la tête et baigner de cendre plus bas et à masser. Puis, les mains
lumière le corps entier. Chaque partenaire peut au-dessus de la tête, il attire le souffle qui, depuis
alors distinguer très clairement ses cinq viscè­ les pieds, monte le long des cuisses jusqu'à
res, ses six entrailles, ses neuf palais, ses douze l'origine de la passe [sous le nombril], la passe
demeures, ses quatre membres, ses articula­ Jiaji[milieu des reins] et les côtés. Pour la femme
tions, ses canaux, ses pores, ses souffles défen­ le vert est à gauche, le blanc à droite et le jaune
sifs et nourriciers, l'intérieur et l'extérieur du au milieu, pour l'homme le vert est à droite, le
corps (pratiquer une fois).[ ...] blanc à droite et le jaune au milieu. Le souffle
16. [...] Une fois achevée la visualisation des entre dans le Niwan [tête] puis descend à nou­
souffles et des divinités, chacun procède à veau. Pour la femme le vert est à gauche, Je
l'induction du souffle. Avec la main gauche, blanc à droite et le jaune au milieu, pour l'homme
l'homme part du côté du sein gauche et masse le vert est à droite, le blanc à droite et le jaune
jusqu'au pied, trois fois, en disant : « À gauche au milieu. De la limite d'implantation des che­
le Sans-supérieur. » Il fait de même à droite, veux, il redescend par le centre du visage, entre
disant: « À droite, l'insondable-vieillard.» Puis dans le nez, la bouche, la gorge, les cinq viscè­
avec la main gauche suivie de la main droite, res jusqu'aux orteils et remonte jusque dans
il part du front et masse jusqu'au champ de les mains. On fait ainsi monter et descendre le
cinabre inférieur, disant« le Très-Haut». Il passe souffle trois fois, puis on le fait revenir au champ
ainsi trois fois. Il passe sur l'étoile Kui et la de cinabre.
constellation du dragon [ ...]. De la main droite, RfffS {SEXUELS/ Of PASSAGE SELON LES ÉCRITS JAUNES Of LA PURETÉ SUPÉRIEURE
(SHANGQING HUANGSHU GUOOU Yn, IV' SIÈCLE, TRADUCTION ORIGINALE.
il masse le champ de cinabre inférieur trois fois
et va à la porte de la naissance [vagin]; de la
main droite, il ouvre la porte de métal, de la
main gauche il prend la flûte de jade et la met
sur la porte de la naissance. Puis, de la main
gauche, il soutient le Kunlun, de la main droite
masse la porte du destin, verticalement et
horizontalement trois fois et dit: « L'eau coule
vers l'est, les nuages retournent à l'ouest, le

Le Point Références Les textes fondamentaux 85


Entretien CHRISTINE LEVY

Les fameuses estampes japonaises à l'érotisme débridé


ont longtemps fait fantasmer l'Occident; elles ne
correspondent pourtant pas à la réalité de la vie japonaise.

Christine Levy
« La société japonaise
est encore très machiste »

le Point : En Occident, nous avons l'image d'un L P. : Comment expliquer l'absence d'interdit mo­
érotismejaponais assez débridé. Est-ce une réalité ral et religieux en matière de sexualité. Est-ce dû
ou un fantasme? à la nature des religions en présence ou à leur
Christine Levy: Les fameuses estampes érotiques pluralité?
font effectivement fantasmer l'Occident depuis C.l.: Il serait faux d'affirmer qu'il n'existe pas
bien longtemps. De même, nombre d'artistes ja­ d'interdit moral et religieux. On entend souvent
ponais contemporains continuent d'entretenir dire que les Japonais sont bouddhistes pour tout
Christine cette image sulfureuse, comme Toshio Saeki avec ce qui touche à la mort, confucianistes pour les
Levy est ses estampes ou le sculpteur Takashi Murakami et relations et le rapport à la famille, et shintoïstes
chercheur son Lane/y Cowboy éjaculant. Mais je ne pense pas pour tout ce qui est en lien avec la vie, la santé,
à l'université que cela renvoie au quotidien le rapport au corps et la sexua­
Waseda, des Japonais, car dans la vie de « Plus qu'aux lité. En réalité, sur le plan cultu­
au Japon. tous les jours, ils font preuve rel, littéraire et artistique, c'est
Elle a traduit d'une grande pudeur. Dans les
traditions religieuses, le bouddhisme qui a joué un
de nombreux
lieux publics, la sexualité est les interdits rôle dominant, et la pensée
ouvrages et
s'intéresse très absente des images publi­ actuels sont liés japonaise s'est développée dans
particulièrement citaires, par exemple. La sépa­ ce cadre, et dans celui du confu­
à l'histoire des ration entre les hommes et les
à l'occidentalisation cianisme pour tout ce qui tou-
femmes, du lien femmes frappe aussi les obser- du Japon. » che à la morale et à la politique.
maternel et du vateurs étrangers. Si les repré- Pour le confucianisme, par
féminisme sentations sexuelles exubérantes ne renvoient pas exemple, ce n'est pas le plaisir sexuel en tant que
japonais.
ainsi à une réalité communément partagée, elles tel qui est condamné, mais le fait d'enfreindre les
témoignent surtout de l'explosion du marché du lois de la hiérarchie. De même, les bouddhistes ne
sexe essentiellement destiné à un public masculin. condamnent pas l'acte érotique lui-même, mais
La production de livres, de films d'animation, de les passions et ce qui renforce l'attachement à ce
gadgets, connaît aussi une progression impor­ monde et à ses i llusions. La plus ancienne des
tante au Japon... et un grand succès dans les pays religions du Japon, le Shinto, semble, de son côté,
occidentaux. Là, les Japonais font preuve d'une mettre en avant une sexualité plus débridée.
grande créativité et d'un sens du business qu'aucun Cette tradition polythéiste, qui mobilise un vaste
tabou ne semble entraver. panthéon de divinités appelées « Kami », est in-

86 Les textes fondamentaux Le Point Références


CHRISTINE LEVY Entretien

séparable de la mythologie nipponne. C'est elle coup de la loi de 1957 pour interdire la prostitution
qui organise encore aujourd'hui les fameuses pro­ que les quartiers des plaisirs, comme celui à Tokyo
cessions de phallus géants renvoyant au culte de de Yoshiwara d'Edo, créé au xv11' siècle, disparaissent
la virilité et de la fertilité. Mais peut-on parler officiellement. Mais ces lieux sont restés des quar­
vraiment d'érotisme en la matière? li s'agit plutôt tiers chauds où le commerce du sexe est l'un des
de la célébration de la vie et de toutes les forces plus importants au monde. Peut-être parce qu'on
vitales, n'en déplaise aux Occidentaux fascinés par fait peu l'amour entre époux, la fréquence des rela­
ces représentations explicites. tions sexuelles entre conjoints étant la plus basse
du monde selon plusieurs étu­
L P.: La force du marché n'est­ « En 1981, des. C'est ce qu'a révélé par
elle pas justement renforcée 70 % des Japonaises exemple l'enquête internatio­
par ces interdits, plus culturels nale Durex en 2005 ou, un an
que religieux?
déclaraient feindre auparavant, le sondage du ma­
t. L : Les interdits actuels sont l'orgasme ... » gazine Nikkei Women auprès de
liés à la modernisation et à ses lectrices. Quand le sexe n'est
l'occidentalisation du japon. La censure est beau­ pas la raison d'être du couple, il devient plus facile­
coup plus sévère qu'en France ou ailleurs, et si ment objet de consommation, pour les hommes en
L'Empire des sens (1976) de Nagisa Oshima n'a pu premier lieu.
être tourné qu'en France, c'est pour cette raison.
Bon nombre de modes, aujourd'hui valorisées en l. P. : Et les femmes? Ne bénéficient-elles pas
Occident, proviennent d'un détournement de d'espaces de liberté sexuelle?
cette censure, qui est d'inspiration américaine et t.L: Parler d'« espaces de liberté sexuelle» est un
fait référence au code Hays régissant la production bien grand mot. Le marché du sexe n'est d'ailleurs
cinématographique de 1934 à 1966 aux États-Unis. pas destiné à leur bon plaisir et la pornographie met
Au Japon, cette censure était appliquée à toutes souvent en scène des images de domination mas­
les publications et défendait de montrer les parties culine. Cela renvoie certainement aux fondements
génitales et toute pilosité pubienne. Elle a eu cours d'une société encore très machiste. Les siècles de
jusqu'en 2004. Le fétichisme pour les culottes vient pouvoir militaire du x11' au x1x' siècle, où le confucia­
de cet interdit, puisque les photos montraient, non nisme devint l'idéologie dominante, ont marqué les
pas les sexes féminins directement, mais les plis esprits, alors que !'Antiquité avait connu une grande
des sous-vêtements. Enfin, les images de renards liberté créatrice de la part des femmes. Aujourd'hui,
et de monstres océaniques (poulpes, créatures les courants féministes ont du poids dans une cer­
marines... ) s'accouplant à des femmes datent de taine mesure, en particulier dans les réformes ins­
l'époque Edo, entre le xv11' et le x1x' siècle. Ce sont titutionnelles et juridiques en faveur de l'égalité des
surtout des croyances populaires qui les ont ali­ sexes, mais ils peinent à s'imposer dans les menta­
mentées. On ne peut donc pas parler de détourne- lités et à faire bouger les choses du côté de la sexua­
ment de représentations religieuses. lité. Ainsi, la première enquête sur la sexualité,
menée auprès de 5 770 femmes par une revue fémi­
l. P. : Les religions interviennent-elles tout de niste en 1981, a provoqué un choc auprès du lecto­
même dans les débats de société relatifs à la rat japonais masculin : 70 % d'entre elles déclaraient
sexualité? en effet qu'elles feignaient l'orgasme...
t.L:Très peu. Par exemple, les membres des diffé­
rentes traditions ne se mobilisent pas pour le projet l.P. : Mais les Japonaises revendiquent-elles le
de loi en cours visant à interdire plus strictement la droit au désir ?
pédophilie. De même, les bouddhistes ne s'opposent t. l.: Assez peu, et le succès auprès des jeunes
pas farouchement à l'avortement, si largement filles des mangas dits yaoi ou shônen-oi, qui met­
pratiqué au Japon. Ils proposent plutôt de célébrer tent en scène l'homosexualité masculine, s'expli­
des offices pour les fœtus avortés, connus sous le querait par la distance ainsi posée. Si j'en crois
nom de mizukuyô, phénomène en explosion depuis la critique féministe Fujimoto Yukari, ces publi­
les années 1970. La condamnation morale de la cations n'aident pas vraiment les femmes à de­
prostitution et le mouvement pour sa prohibition venir le sujet de leurs désirs. Elles leur permet­
ont surtout été l'œuvre des mouvements chrétiens traient seulement de passer du statut d'objet
avant la dernière guerre, et des associations démo­ passif à celui d'objet actif. •
cratiques de femmes après la guerre. C'est sous le Propos recueillis par Sophie Viguier-Vinson

Le Point Références Les textes fondamentaux 87


Repères I AIDE-MÉMOIRE

Nombres de fidèles, principaux courants, textes fondateurs:


ce qu'il faut savoir pour comprendre les différentes façons de penser Dieu.

AIDE·MEMOIRE
DES RELIGIONS DU MONDE
L'APPARTENANCE RELIGIEUSE DANS LE MONDE

Océan
Atlantique

Océan
Pacifique

Afrique
du Sud

Appartenance religieuse D Orthodoxes et


Églises orientales
D Musulmans sunnites
majoritaire
(en % de la population et D Catholiques � Musulmans chiites
à l'exclusion des croyances
traditionnelles et des athées) Il Protestants D Juifs
Source: www.atlas-historique.net

88 1 Les textes fondamentaux I Le Point Références


AIDE·MÉMOIRE Repères

Judaïsme
11' siècle avant l'ère courante au v1' siè­
cle. Le Talmud comprend deux parties
distinctes: la Michnah et la Guémara
Statistiques (2005) : 13,9 millions de (ses commentaires).
juifs dans le monde, dont près de 6 mil­
lions en Israël (43 %), 5,3 millions aux les grandes fêtes: Les plus importan­
États-Unis et 485 ooo en France. tes sont Roch Hachana, le Nouvel An
fêté en septembre ou octobre; Yom
Fondateur : Le judaïsme, fondé sur Kippour, le « Grand Pardon », en oc­
une alliance entre Dieu et le peuple tobre; Hanoukka, la« fête des Lumiè­
d'Israël, n'a pas à proprement parler res », en novembre-décembre; et
de fondateur, mais des patriarches* Pessah, la pâque juive, en mars-avril;
et des prophètes, le premier étant Soukkot, la « fête des Cabanes », en
Abraham, le père du peuple hébreu. septembre-octobre, commémore la
Plus tard, alors que les Hébreux sont protection divine dont ont bénéficié
en esclavage en Égypte, Moïse* sauve les Hébreux pendant les années pas­
son peuple et le mène dans le Sinaï sées dans le désert.
pour atteindre la Terre promise par
Dieu. Il passe alors une nouvelle al­ les pratiques: La foi juive s'exprime
liance avec lui et obtient de celui-ci d'abord dans l'étude de la Torah, puis
les tables de la Loi. dans la prière. ll convient d'observer
des interdits alimentaires (kashrout),
Principaux courants : Le courant le repos du samedi, le shobbat, et de
orthodoxe : fondé sur la stricte ob­ faire circoncire ses fils, signe de
servance des commandements l'alliance passée par Dieu avec les
(mitzvoth), il est puissant en Israël Hébreux.
et se développe en France, notam­
ment dans la communauté sépha­
Océan
Christianisme
rade*, originaire du Sud de l'Europe.
Pacifique Le courant libéral entend conjuguer
modernité et judaïsme et est très
développé aux États-Unis et au Ca­ Statistiques: Environ 2 milliards, soit
nada. Originaire d'Europe de l'Est, le près de 35 % de la population mon­
hassidisme est centré sur l'émotion diale. Catholiques: 1,1 milliard. Pro­
et la mystique. testants : 900 millions. Orthodoxes :
230 millions.
lieux de prière: La synagogue.
Fondateur: jésus-Christ. Né officielle­
Ministres du culte: Le rabbin. ment en l'an o, ce qui marque le début
de l'ère chrétienne.
livres sacrés: La loi juive se fonde sur
un corpus écrit et une loi orale. La loi Grands courants : Catholicisme, or­
écrite comprend la Torah, ou Loi, qui thodoxie et protestantisme. La division
contient les cinq livres du Pentateu­ entre catholiques et orthodoxes re­
que : Genèse, Exode, Lévitique, Nom­ monte à 1054. Les divergences concer­
bres et Deutéronome, auxquels s'ajou­ nent la définition de la Trinité: le Père,
le Fils et le Saint-Esprit. Pour les catho­
Hindouistes tent le Livre des Prophètes et Les Écrits
(Psaumes, Proverbes, lob, Cantique liques, le Saint-Esprit procède du Père

D Bouddhistes des cantiques, Ruth, Lamentations,


Ecclésiaste, Esther, Daniel, Ezra, Chro­
et du Fils de manière identique; pour
les orthodoxes, le Saint-Esprit procède
-i Syncrétismes nationaux en niques I et Il). La loi orale a été trans­ seulement du Père. Le protestantisme
crite dans le Talmud* qui concentre est le fruit d'une scission à l'intérieur
� partie issus du bouddhisme l'essentiel de la pensée hébraïque du du catholicisme, principalement sous
Infographie : Hervé Bouilly

Le Point Références Les textes fondamentaux 89


Repères AIDE·MÉMOIRE

la houlette de Martin Luther. Les pro­ Les grandes fêtes: Sunnites et chiites
testants (luthériens, réformés, angli­ ont deux grandes fêtes en commun
cans, évangéliques, pentecôtistes ... ) l'Aïd al-Fitr, la rupture du jeûne, et
ne reconnaissent pas l'autorité du l'Aïd el-Kebir, la fête du Sacrifice ou
pape, la présence réelle du Christ dans « du mouton», fondée sur la tradition
l'eucharistie, la vénération de la biblique du sacrifice d'Abraham.
Vierge Marie.
Les obligations: Tous les musulmans
Lieux de prière : L'église pour les ca­ sont soumis à la charia, la Loi islamique,
tholiques et les orthodoxes, le temple
pour les protestants. Islam et doivent observer les Cinq Piliers de
l'islam: la profession de foi(« Dieu est
unique et Mahomet est son prophète»),
Livre sacré: La Bible. Les trois courants Statistiques : 1,2 milliard de musul­ la prière cinq fois par jour tournée vers
du christianisme se définissent par la mans, soit 20 % de la population mon­ La Mecque, le jeûne du ramadan(abs­
reconnaissance de l'autorité souve­ diale dont 175 millions en Indonésie, tention totale de nourriture solide et
raine de la Bible, mais le texte en est 142 millions au Pakistan, 110 millions liquide du lever au coucher du soleil,
différent pour les catholiques et les au Bengladesh et en Inde. et qui dure entre 29 et 30 jours), l'aumô­
protestants(bibles réformées de Luther ne et le pèlerinage à La Mecque, ou
et Calvin). Fondateur : Le prophète Mahomet hadji, manifestation collective et an­
(570-632). nuelle qu'il faut effectuer au moins une
Les grandes fêtes: Les plus importan­ fois dans sa vie(les femmes doivent être
tes sont Noël, qui célèbre la naissance Grands courants : accompagnées de leur mari ou d'un
de Jésus de Nazareth et se fête le 25 dé­ Le sunnisme: près de 90 % des musul­ parent, il faut être pubère, sain de corps
cembre. Pâques, le premier dimanche mans. Ses adeptes reconnaissent les et d'esprit et apte physiquement).
après la pleine lune de printemps, qui quatre premiers califes(compagnons
suit le jeûne appelé carême, et qui de Mahomet) et adhèrent à l'une des
célèbre la résurrection* du Christ. Le quatre traditions juridiques: le hana­
31 octobre, les protestants fêtent la fisme, le malikisme, le shafiisme ou le
Réformation, en souvenir de l'affi­ hanbalisme.
chage des 95 thèses de Luther en 1517, Le chiisme : environ 10 % des musul­
qui lança le mouvement dit de la Ré­ mans, très implanté en Iran et en Irak.
forme. Les chiites reconnaissent Ali comme
le seul successeur désigné du Pro­
Ministres du culte : Pour les catholi­ phète. Les ismaéliens (2 millions) re­
ques, le prêtre(célibataire) qui s'intè­ lèvent du chiisme.
gre à une hiérarchie dominée par le
pape. Pour les orthodoxes, le pope;
chez les protestants, le pasteur.
Le kharidjisme : le plus ancien des
mouvements sectaires, 1 % environ
des musulmans.
Hindouisme
Le soufisme* est le courant mystique Statistiques : 828 millions d'adeptes,
Sacrements: Ce sont les signes rituels de l'islam. soit 13 % environ de la population
destinés à attirer sur le croyant la mondiale, essentiellement en Inde.
grâce de Dieu. Les principaux sont le Lieux de prière : La mosquée, lieu
baptême, destiné à laver du péché sacré orienté vers La Mecque. Fondateur: L'hindouisme n'a ni fo n­
originel, le seul commun aux trois dateur, ni article de foi, ni magistère,
Églises. L'eucharistie(la communion) Ministres du culte: L'islam n'a pas de ni orthodoxie.
célèbre la Cène, le dernier repas du clergé. La prière est dirigée par l'imam,
Christ avec les apôtres; le mariage et censé être le plus savant. Grands courants : Le vishnouisme*
la confession, spécificités catholiques (70 % des Hindous, culte du dieu Vis­
(le croyant confesse ses péchés au Uvres sacrés: Le Coran. Pour les musul­ hnou), le shivaïsme* (25 %, culte du
prêtre, qui lui donne la bénédiction mans, il est la parole de Dieu transmise dieu Shiva), le tantrisme* (4 %).
au nom de Dieu); l'ordination des à Mahomet. La Sunna est la compilation
prêtres et l'extrême-onction, bénédic­ des hadith, les propos exacts du Pro­ Lieux de prière : En général, chez soi
tion reçue sur son lit de mort. phète rapportés par ses compagnons. et dans les temples.

90 Les textes fondamentaux Le Point Références


AIDE-MÉMOIRE Repères

Livres sacrés : Les quatre Vedas (Rig­ Livres fondateurs : Les Entretiens (le
Veda, Yadur-Veda, Soma-Veda, Atharva­ Lunyu) et les cinq textes canoniques,
Veda), corpus de textes révélés complé­ parmi lesquels le Yi Jing, ou« Livre des
tés par les Brahmanas (commentaires mutations».
en prose des Vedas) et les 108 textes
philosophiques des Upanishads. Parti­ Lieux de prière : La famille confu­
culièrement vénérée par les Hindous, la céenne voue un culte à ses ancêtres
Baghavatgîta est un chapitre du Mahâ­ dans son foyer.
bhârata, l'un des deux grands poèmes
épiques indiens avec le Ramayana. Les

Taoïsme
tantras désignent les rituels, des élé­
ments de doctrine et d'éthique propres
aux diverses sectes.
Statistiques : Entre 40 et 50 millions
Les grandes fêtes: Parmi les plus im­ concept du vide absolu, le sunyata et de taoïstes dans le monde, dont 30 mil­
portantes, Dashera, la victoire du bien exalte la personnalité du Bodhisattva. lions en Chine.
sur le mal (octobre-novembre); Holi, Il se réfère à un large ensemble de
qui célèbre le printemps; et Dipavali, textes dont le Sûtra du cœur et le Sûtra Fondateur: Le sage Lao-Tseu (570-490
la fête de la lumière (pleine lune du Lotus. Il se divise en de nombreux avant l'ère courante).
d'automne). courants, notamment en Chine (école
de la Terre pure, qui repose sur l'ensei­ Principe: Le sage qui réussit à se fon­
Les castes : La société est organisée gnement d' Amitabha, école Tiantai, dre dans le tao devient un immortel.
pour respecter l'équilibre du monde : Chan, devenu zen au Japon, etc.).
les brahmanes sont les prêtres; les Le Vajrayâna* ou « Véhicule de dia­ Grands courants : Au départ une
kshatriya, les guerriers; les vaishya, les mant », apparu au v11' siècle, est un philosophie, le taoïsme devient une
commerçants. Au bas de l'échelle se dérivé du « Grand Véhicule », codifié religion en Chine à partir du 11' siècle.
trouvent les intouchables. Les castes dans les tantras, d'où son nom de À l'origine de multiples écoles, parmi
se subdivisent en fonction des métiers. bouddhisme tantrique. lesquelles le Taiping Tao (Turbans
L'Inde a officiellement aboli le système jaunes), le Wou tou mi Tao (école des
des castes en 1949, mais il demeure Les grandes fêtes: La naissance, !'Éveil Cinq Boisseaux de riz) et le Quanzhen
culturellement très prégnant. et la mort du Bouddha sont célébrés Dao ou Voie de la Parfaite complé­
simultanément le premier jour de la tude.
pleine lune du mois de Veshaka (avril­

Bouddhisme
mai) dans le Theravada, séparément dans Lieux de prière: Temples.
le Mahâyâna. La fête des morts dure trois
jours à compter du 13 juillet, sauf en Les grandes fêtes: Pas de cérémonie
Statistiques: 364 millions, soit 6 % de Chine où elle se fête en mars-avril. collective, si ce n'est l'anniversaire des
la population mondiale, principale­ divinités et la cérémonie tiao, un en­
ment en Asie. Les lieux sacrés: Temples, autels et semble de rites de purification et de
stupas (grands reliquaires). réconciliation avec les forces surnatu­
Fondateur : Bouddha (v1' siècle avant relles, qui peut durer de trois à soixan­
l'ère courante). Les préceptes: Respect d'une condui­ te jours.
te éthique, méditation et dévotion.
Grands courants et textes sacrés : Le Les pratiques: Préparation spirituelle:
Hinayana, « Petit Véhicule » ou Thera­ l'adepte doit cultiver la vertu, vider

Confucianisme
vada, se veut le plus proche de l'ensei­ son esprit pour trouver l'« alchimie
gnement de Bouddha et ne reconnaît intérieure ». Préparation physique :
comme authentique que le Tripitaka, ésotérisme (boire un élixir, magie,
les trois« corbeilles» de l'enseignement Statistiques : Le confucianisme est exorcisme, danse ... ), alimentation
de Bouddha, notamment les règles essentiellement présent en Chine. spécifique (absorption d'aliments et
monastiques. Apparu vers le 11' siècle d'herbes médicinales pour contrer
avant l'ère courante, Le Mahâyâna*, Fondateur: Confucius (v1' siècle avant l'action des démons), gymnastique,
ou « Grand Véhicule », développe le l'ère courante). sexualité, médecine.

Le Point Références Les textes fondamentaux 91


Chronologie SEXE ET RELIGIONS

Sexualité et religions:
5 ooo ans d'histoire

RELIGION ET SEXUALITÉ CONTEXTE HISTORIQUE


v. -3000 Unification de la Haute
et de la Basse-Égypte.

v. -2200 Première dynastie chinoise (Xia).

-2100 Arrivée présumée d'Abraham en terre


de Canaan.

V. -1500/-900 Compilation des Veda. -1500 Civilisation de l'lndus.

xm' siècle Apogée de l'Égypte des pharaons.


av. J.-C.

V. -1279 Avènement de Ramsès Il.


V. -1250/-1200 Révélation de la Torah au mont Sinaï.

v.-1010/-970 D'après la Bible, règne de David.

V. -900 Composition des Brahmanas,


explications des rituels védiques. v.-no/-256 Règne en Chine des Zhou orientaux.
-754 Date légendaire de la fondation de Rome.
V. -750 Début de la colonisation grecque sur le
pourtour méditerranéen.
vu• siècle Rédaction de la Genèse, de l'Exode, du
av. J.-C. Lévitique et des Nombres, les premiers
livres de la Bible.

-586 Destruction du premier Temple de


Jérusalem. Déportation des juifs à
Babylone.

-570/-490 Vie mythique de Lao-Tseu.

-538/-532 Fin de l'exil des juifs. Reconstruction du


Temple à Jérusalem. Fin de la période -509 Fondation de la République romaine.
des Prophètes. -495/-429 Vie de Périclès, à Athènes.

V. -479/-221 Rédaction des Entretiens de Confucius.

92 Les textes fondamentaux Le Point Références


SEXE ET RELIGIONS Chronologie

RELIGION ET SEXUALITÉ CONTEXTE HISTORIQUE

v. -480/-460 Naissance présumée du Bouddha,


au Népal. -428/-347 Vie de Platon•.

1v" siècle av. J ..C. En Inde, rédaction probable des - 399 Procès et mort de Socrate.
Yoga-Sûtras par Patai'\jali. - 3S0 Début de l'expansion romaine.
En Chine, rédaction présumée du
Tao-ta King et du Tchouang-tseu. v. - 313 En Inde, empire Maurya.
v. -323 Mort d'Alexandre le Grand.

v. -300/-100 Rédaction probable de l'épopée


indienne du Mahâbhârata.

v. -250 Compilation du Tripitaka,


canon bouddhique. -2o6 La dynastie Han unifie la Chine.

v. - 200 Apparition du courant bouddhique


Mahâyâna•.

11' siècle Apparition en Inde du vishnouisme•.


av. J•.C. Rédaction probable de l'épopée
indienne du Ramayana. -58/-50 Conquête de la Gaule par César.

-47 Incendie de la bibliothèque


d'Alexandrie.

-27 Instauration de l'Empire romain par


Octave.
v. -10 Début de la rédaction de la Michnah.

o Naissance présumée de Jésus de


Nazareth et début de l'ère chrétienne.

7 avril 30 Date présumée de la crucifixion de Jésus.

1" siècle Apparition du shivaïsme•.


Rédaction du canon bouddhique
en pali.

v. 70-100 Rédactions des quatre Évangiles.


117-138 À Rome, règne d'Hadrien.

132-135 Les juifs sont chassés de Judée


par les Romains.

Le Point Références Les textes fondamentaux 93


Chronologie SEXE ET RELIGIONS

RELIGION ET SEXUALITÉ CONTEXTE HISTORIQUE


1v' siècle Début de la rédaction des Puranas.
306-337 Règne de Constantin.

313 Constantin accorde la liberté


de culte aux chrétiens. 320-S35 En Inde, empire Gupta.

325 Le concile de Nicée fixe le dogme


de la foi chrétienne.

386-537 En Chine, le bouddhisme devient


religion d'État sous les Wei. 1v'-v'siècle Grandes migrations germaniques vers
le Sud et l'Ouest de l'Europe.
410 Sac de Rome.
466-511 Clovis I", roi des Francs.
476 Disparition de l'Empire romain
480 Naissance de saint Benoît, fondateur d'Occident.
du monachisme* occidental.

V.500 Clôture du Talmud* de Babylone


et du Talmud de Jérusalem.

v.570 Naissance de Mahomet.

Vll'Siècle Apparition du Vajrayâna*,


ou bouddhisme tantrique*.

610 Début de la révélation du Coran.

622 Début de l'hégire et de l'ère


musulmane : les musulmans quittent
La Mecque pour Médine. En un siècle, 638 Prise de Jérusalem par les armées
les musulmans vont conquérir la arabes.
Méditerranée et une partie de l'Asie.

v. 650 Élaboration de la vulgate coranique


sous le califat d'Uthman (644-656).

745 Compilation du canon taoïste,


le Tao-tsang. 800 Charlemagne est sacré empereur.

87()-915 Codification des recueils des hadith,


les« dits de Mahomet».

1054 Dans le christianisme, schisme


d'Orient et apparition de l'orthodoxie. 1096-1291 Croisades des chrétiens contre
les musulmans.
V.1100 Début du développement du soufisme*.

94 Les textes fondamentaux Le Point Références


SEXE ET RELIGIONS Chronologie

RELIGION ET SEXUALITÉ CONTEXTE HISTORIQUE


1123 Premier concile de Latran. Interdiction
du mariage des prêtres.
1200 Apparition des ordres mendiants
franciscains et dominicains.

xv" siècle Début de la lignée des dalaï-lamas xv"-xv11• siècle Expansion ottomane.
au Tibet.
1453 Prise de Constantinople par les Turcs
ottomans. Fin de l'Empire romain
d'Orient ou Empire byzantin.
1492 Christophe Colomb découvre
l'Amérique. Chute de Grenade.
1517 Début de la Réforme de Luther Fin du califat musulman en Espagne.
et du protestantisme.

1542-1563 Concile de Trente et réforme de


l'Église. Pour le catholicisme, le sexe
hors mariage devient péché mortel.

1700 Apparition du wahhabisme, islam


radical, en Arabie. 1789 Révolution française. Déclaration
des droits de l'homme interdisant
les discriminations religieuses.
1905 En France, loi du 9 septembre
instituant la séparation des Églises 1914-1918 Première Guerre mondiale.
et de l'État.
1939-1945 Seconde Guerre mondiale.

14mai 1948 Création de l'État d'Israël. Première


guerre israélo-arabe.

1949 Proclamation de la République


1959 Écrasement de la révolte nationale populaire de Chine.
tibétaine. Le 14' dalaï-lama s'enfuit
en Inde.

1962-1965 Le concile Vatican Il oriente l'Église


catholique vers plus de modernité 1966-1976 Révolution culturelle* chinoise.
et d'œcuménisme.
1979 En Iran, établissement d'une 1979 Révolution iranienne.
république théocratique musulmane. 1989 Chute du mur de Berlin, fin de la
guerre froide entre l'Est et l'Ouest,
libération des Églises à l'Est.
2001 11 septembre:Attentats aux États-Unis
2010 Septembre: en France, le Parlement organisés par le mouvement islamiste
adopte l'interdiction du port du voile radical al-Qaida.
intégral dans les lieux publics.

Le Point Références Les textes fondamentaux 95


Lexique A·J

LEXIQUE
A
en Algérie). Dans De la nature et de la Éros. « Désir des sens, amour» en grec.
grâce, il développa la thèse du péché Selon la mythologie, fils d'Aphrodite, la
originel et de la nécessité de la grâce pour déesse de la beauté, et d'Arès, le dieu de
mériter le salut. Ses œuvres les plus la guerre, il est généralement représenté
Adam et Ève. Le mot hébreu« 'Adâm» connues restent les Confessions, vaste comme un enfant ailé qui blesse les cœurs
signifie l'homme. Selon le livre de la Ge­ réflexion sur la mémoire et le temps, et avec ses flèches. Dans le freudisme et la
nèse (1-IV), Adam fut le premier homme La Cité de Dieu, où il définit le domaine psychanalyse, il incarne la pulsion sexuel­
créé par Dieu, qui l'installa au jardin d'Éden de Dieu et celui des hommes (l'Église). le (et de vie) contre thanatos*, la pulsion
et créa Ève, la première femme, à partir Augustin marquera profondément la pen­ de mort.
d'une de ses côtes. À l'instigation de sa sée médiévale mais aussi le protestan­
compagne, il mangea le fruit de l'Arbre de tisme, le jansénisme* et, jusqu'à aujour­ Exégèse. Interprétation philologique,
la connaissance (était-ce celle de la sexua­ d'hui, la pensée spiritualiste. historique ou doctrinale d'un texte.
lité, comme l'affirment certains?) qui lui

B-C
était interdit. Dieu chassa alors le couple Exogamie. Obligation de se marier en
de l'Éden. Leur désobéissance, le péché dehors de la famille ou du clan, du fait de
originel, pèse depuis sur le genre hu­ la prohibition de l'inceste. Contraire d'en­
main. dogamie.
Bérulle, Pierre de (1575-1629).

6-H
Agni. L'une des divinités les plus impor­ Ministre et diplomate, introducteur en
tantes du panthéon hindou, il est le dieu France du Carmel réformé et fondateur de
du feu, à la fois flamme domestique, élé­ l'Oratoire, Bérulle fut l'une des figures
ment cosmique, souffle vital... Protecteur majeures de la Contre-Réforme au xv11' siè­
du foyer, où le maître de maison entretient cle et un maître spirituel particulièrement Gandharva. Divinités mineures de
un feu qui ne s'éteint jamais, il est au cen­ écouté. l'hindouisme, qui volent et jouent de la
tre de nombreux rituels liés à la famille. musique.
C'est à lui que les Hindous confessent leurs Bodhisattva. Dans le bouddhisme
fautes et il joue également le rôle de mé­ mahâyâna*, « être promis à ['Éveil». Dé­ Glose. Du grec glossa, « qui a besoin
diateur entre la Terre et le Ciel. signe un humain ayant acquis la capacité d'être expliqué». Explication de textes et,
de devenir Bouddha mais qui, par compas­ par extrapolation, commentaire.
Anselme de Canterbury, saint sion, renonce à ['Éveil pour aider ses sem­
(1033-1109). Originaire du Val d'Aoste, blables à atteindre le salut. Hiérogamie/hiérogamique. Du
il résida longtemps à l'abbaye bénédictine grec hieros, « sacré», et gamos, « maria­
du Bec avant de devenir archevêque de Bonze. Du japonais bozu, prêtre chez les ge». Union d'un dieu et d'une déesse ou
Canterbury. Il essaya de justifier l'exis­ bouddhistes. de deux principes complémentaires de
tence de Dieu par la raison dans ses prin­ sexe opposé.

1-J
cipaux ouvrages. le Proslogion et le Mono­ Chrysippe (280-206 av. J.-C.).
/ogion. Canonisé en 1494. il fut proclamé Philosophe grec qui succéda à Zénon de
Père de l'Église en 1720. Citium et à Cléanthe à la tête de l'école
stoïcienne*.
Augustin, saint (354·430). Théo­

E
logien et philosophe, ce Père de l'Église Ignace de Loyola, saint (1491-
originaire de Tunisie fut d'abord professeur 1556). Originaire du Pays basque espa­
de rhétorique à Milan et adepte du ma­ gnol, il fut le fondateur, en 1539, de la
nichéisme* et du néoplatonisme* avant Compagnie de jésus ou Ordre des jésuites,
de se convertir au christianisme. Il écrivit Épiscopat. Terme d'origine grecque accepté par le pape Paul Ill en 1540. Il
de nombreux ouvrages philosophiques qui désigne la dignité d'évêque, mais fut canonisé en 1622. Les Exercices spiri­
de 386 à 391 avant de devenir prêtre, puis aussi le temps pendant lequel un évêque tuels qu'il commence à 31 ans visent à
évêque d'Hippone (aujourd'hui Annaba, occupe son siège. permettre au croyant de se connaître

96 Les textes fondamentaux Le Point Références


J·M Lexique

K
lui-même en connaissant mieux Dieu. Ils hisattva*. Il s'est implanté dans toute l'Asie
sont aujourd'hui encore couramment du Nord et de l'Est, particulièrement en
pratiqués. Chine et au Tibet sous sa forme tantrique,
le Vajrayâna*.
Jaïnisme. Né, comme le bouddhisme, Kabbale/kabbalistes. Du radical
au v1• siècle av. J.-C., dans la partie orien­ QBL qui signifie la réception, la tradition. Manichéisme. Religion inspirée par le
tale de la plaine du Gange, en réaction Tradition ésotérique qui assure plonger Perse Mani (111' siècle), pour laquelle le bien
au brahmanisme, la religion issue du ses racines dans la plus haute Antiquité. et le mal sont deux principes fondamen­
Veda alors dominante en Inde, le jaï­ Apparue concrètement en Provence au taux, égaux et antagonistes.
nisme fait de la non-violence le pivot x11' siècle, en réaction à l'emprise aristo­
de la vie pratique, et du refus de tout télicienne croissante sur le judaïsme, la Mantra. Littéralement « protection
acte négatif, source de souffrance pour kabbale s'épanouit en Espagne sous l'in­ de mental ». Formules sacrées sous
autrui, la solution pour échapper au fluence notamment de Moïse de Léon forme de courtes phrases ou de syllabes
cycle des renaissances. Sa rigueur et sa (1240-1305). Après l'expulsion des juifs incantatoires, généralement en langue
tendance à l'ascétisme eurent une d'Espagne, elle retrouva un nouvel élan sanskrite. Elles sont récitées lors de pra­
grande influence sur Gandhi. Le jaï­ en Galilée, avec l'école de Safed, qui pro­ tiques méditatives pour protéger l'esprit
nisme compte environ 12 millions de posa une métaphysique de l'histoire. Au de l'adepte. Leur usage est surtout ré­
pratiquants en Inde. xv• siècle, les enseignements de la kab­ pandu dans les écoles du bouddhisme
bale se diffusent en Italie et inspirent à tibétain et les deux écoles du boud­
Jansénisme. Mouvement religieux et l'humaniste Pic de La Mirandole une kab­ dhisme ésotérique japonais (Tendai et
intellectuel animé par les partisans de la bale chrétienne. Shingon).
doctrine chrétienne de Jansénius (Corne­
lius Jansen de son vrai nom, 1585-1638), Karma. Littéralement«acte». Dans Moïse/Loi de Moïse. Prophète
sur la grâce et la prédestination. Prônant la doctrine bouddhiste, désigne unique­ juif. Sa légende et les lois qu'on lui at­
une morale austère, il eut une grande ment l'action intentionnelle (du corps, tribue sont décrites dans les premiers
influence sur la bourgeoisie à l'époque de la parole ou de l'esprit). Les actions livres de la Bible. Adopté après sa nais­
de Louis XIV. Il fut à plusieurs reprises vertueuses, motivées par l'altruisme, sance par la fille de Pharaon alors que
condamné par l'Église. la bienveillance ou la sagesse, mènent les Juifs sont asservis en Égypte, il finit
au bonheur, tandis que les actions néga­ par libérer son peuple de l'esclavage
Jeanne de Chantal, sainte (1572· tives aboutissent à la souffrance. Le (Exode) et le guida pendant quarante
1641). Voir Ordre de la Visitation*. «fruit» du karma peut se révéler dans ans à travers le désert vers la Terre pro­
la vie en cours comme dans une vie mise, futur Israël. Il meurt avant de
Jérôme, saint (vers 347·420}. ultérieure. pouvoir l'atteindre. La loi de Moïse, ou
Après Ambroise de Milan (mort en 397), Décalogue, est l'ensemble des règles que
avant Grégoire le Grand (v1• siècle) et Klein, Jean (1912-1998). Écrivain et Dieu lui a dictées sur le mont Sinaï. La
avec son contemporain et correspondant philosophe qui introduisit en Occident le tradition rapporte à Moïse la révélation
Augustin*, ce moine et ascète est l'un tantrisme de l'Advaïta Védanta. du nom de Dieu, les fondamentaux de
des quatre Pères de l'Église latine. Il est la religion monothéiste, les lois morales

M
l'objet d'une très riche tradition manus­ et l'alliance divine...
crite et iconographique qui le repré­
sente au désert avec un lion, mais il doit Monachisme. Du grec monos, «soli­
d'abord sa réputation à son intransi­ taire», d'où dérivent moines (masculin)
geante orthodoxie et à sa considérable Mahâyâna ou Grand Véhicule. et moniales (féminin). La première institu­
érudition. Sa traduction de l'Ancien Né au 1v' siècle d'une rupture avec les éco­ tion connue du monachisme est celle du
Testament de l'hébreu en latin, la Vul­ les du bouddhisme ancien, ce courant bouddhisme Theravadâ, apparue il y a vingt­
gate, s'imposera vers le v11• siècle à tout développe le concept de vide absolu. Il cinq siècles. Dans le christianisme, il ap­
l'Occident. Il fut déclaré docteur de approfondit en parallèle la notion de com­ paraît vers 329 en Égypte, autour de saint
l'Église en 1298. passion et exalte la personnalité du bod- Pacôme.

Le Point Références Les textes fondamentaux 97


Lexique N·S

N-0 R
tune, son amour des femmes et son style
de vie fastueux ne semblaient en effet
guère en accord avec ses préceptes ...

Néoplatonisme/néoplatoni­ Rabbi Aquiva (vers 50-135). Ce Sépharade. De l'hébreu Sefarad, « Es­


cien. Doctrine philosophique inspirée religieux juif développa une exégèse* pagne». Au Moyen Âge, le terme désigne
de Platon*, qui prit naissance et se dé­ mystique fondée sur l'interprétation litté­ la communauté juive issue de la pénin­
veloppa à Alexandrie vers le 111' siècle rale des textes et fit admettre le Cantique sule Ibérique. Par la suite, il s'étend aux
après J.-C., et dont le principal représen­ des cantiques dans le canon biblique. Em­ Juifs originaires de l'ensemble du bassin
tant est Plotin. prisonné par les Romains lors de la révolte méditerranéen.
de Bar Kokhba, en 135. il mourut sous la
Noé. Patriarche biblique lié au récit du torture, à Césarée. Shabbat. Chez les juifs, repos religieux
Déluge (Genèse). Afin d'échapper aux eaux du samedi.
diluviennes destinées à éradiquer l'huma­ Résurrection/ressusciter. Du latin
nité corrompue, et suivant les instructions «se réveiller» ou« se relever», revenir à Shiva.« Gracieux»: ascète divin etyogin*
de Dieu, Noé construisit l'arche qui porte la vie. Évoque le retour à la vie du Christ exemplaire, avec cinq têtes, trois yeux par
son nom. Selon l'Ancien Testament, il le troisième jour après sa mort. visage, cinq paires de bras et quelque mille
aurait vécu 950 ans et ses fils, Sem, Cham noms, Shiva est la troisième divinité de la
et Japhet, seraient à l'origine de tous les Rév olution culturelle (1965- triade divine hindoue, avec Brahmâ le«créa­
peuples de la terre. 1969). Mouvement révolutionnaire teur» et Vishnou* le«conservateur». Il est
radical lancé en Chine par Mao Zedong à la fois le destructeur du monde quand il
Osée. L'un des douze«petits prophètes» pour éliminer la culture traditionnelle, danse, et le réparateur, le dieu de la mort et
de l'Ancien Testament, il vécut en Israël à jugée trop « bourgeoise ». Le « Grand du sommeil, de la puissance sexuelle et de
la fin du règne de Jéroboam Il (vers 782-753 Timonier » va s'appuyer sur les jeunes, la méditation. Son symbole est le lingam
av. J.-c.). On lui doit le Livre d'Osée, dont enrôlés au sein des Gardes rouges. Cet («signe»), un phallus en érection, entouré
le thème principal est l'amour de Dieu pour épisode, qui se traduisit par une terreur d'un serpent et dressé verticalement dans
son peuple. inouïe, consolida son pouvoir (il fut le yoni (organe féminin). Le shivaïsme est
nommé président à l'unanimité en 1969) un ensemble de traditions spirituelles et de

p
mais provoqua la mort de milliers de pratiques centrées sur son culte, qui rassem­
Chinois, ruina l'économie du pays et dé­ ble environ 25 % des Hindous.
truisit une grande partie du patrimoine
intellectuel et artistique. Sodome. Cité du sud de la mer Morte,

s
Patr iarches. Personnages bibliques évoquée par le livre de la Genèse (XIX) dans
de la lignée d'Abraham avec qui Dieu a la Bible. Elle fut détruite, en même temps
fait alliance pour faire des Hébreux son que Gomorrhe, par le soufre et le feu, à
peuple élu. cause des mœurs dépravées de ses habi­
tants.
Platon/Platonisme. Courant philo- Sénèque (4 av. J.-C.-65 apr. J.-C.).
saphique caractérisé par le dualisme âme Homme politique, écrivain et philosophe. Soufisme. Traduisant l'arabe tasawwuf,
et corps et le primat de l'idée sur le mon­ D'origine espagnole, il vint très tôt à Rome ce terme désigne en général la«mystique»
de tangible. Il est inspiré par le philosophe où il étudia le stoïcisme. Brillant rhéteur, de l'islam, même s'il relève de l'« ésoté­
athénien Platon (428-348 av. J.-C.), dont avocat puis questeur, il devint le précep­ risme » le plus pur. Apparue vers la fin du
l'œuvre consiste principalement en dialo­ teur de Néron. En 65, celui-ci l'impliqua vm' siècle, cette quête active de l'Absolu divin
gues où il met souvent son maître Socrate dans le complot de Pison et l'obligea à se mobilisant une doctrine, des organisations
en scène. suicider. Son œuvre (De la tranquillité de initiatiques (les confréries) et des méthodes
l'âme, Lettres à Luci/ius ... ) appelle à la spirituelles transmises oralement de maître
Pûshan. Dieu védique associé au soleil maîtrise de soi, d'où l'accusation fré­ à disciple s'est perpétuée plus ou moins
et responsable des mariages. quente d'hypocrisie. Son immense for- discrètement en islam, selon les contextes

98 Les textes fondamentaux Le Point Références


S·Y Lexique

sociopolitiques parfois hostiles. Il a été ré­ trique : le monde est régi par deux princi­ de la Charité (ou Sœurs de Saint-Vincent­
vélé en Occident grâce aux travaux du mé­ pes: l'un mâle et inactif (purusha), assimi­ de-Paul). Il fut canonisé en 1737.
taphysicien René Guénon et des islamologues lable à l'esprit; l'autre (prakrit1) femelle,
Louis Massignon et Henry Corbin. très actif, symbole de la nature et de l'éner­ Vishnou. Deuxième divinité de la triade
gie (shakt1). C'est par ce principe féminin divine hindoue, aux côtés de Brahmâ le
Souverain Jaune. Selon les Mémoires que l'homme peut faire son salut. «créateur» et de Shiva* le«destructeur»,
historiques de Sima Qian (11' siècle av. j.-c.), il est le « conservateur» de l'univers. Il a
il est l'un des cinq empereurs mythiques Thanatos. Dieu de la mort dans la my­ pour épouse Sri ou Lakshmi, la« Fortune».
de ['Antiquité chinoise. Il aurait régné de thologie grecque. En psychanalyse, pulsion Selon la tradition la plus répandue, Vishnou
2697 à 2598 av. j.-C. et est considéré com­ de mort. aurait dix avatars. Neuf incarnations ont
me le père de la civilisation chinoise. C'est déjà été accomplies, la dixième se réali­
à ce titre qu'il fut divinisé par le tao1sme. Thérèse d'Avila, sainte (1515- sera à la fin de notre monde et sera le
1582). Mystique espagnole originaire de cavalier de l'apocalypse Kalkin, qui appa­
Stoicisme. Du grec stoa poikilê, nom Castille qui, avec saint jean de la Croix raîtra sur un cheval blanc et inaugurera
d'un portique sur l'agora d'Athènes où se (1542-1591), réforma l'ordre du Carmel. une ère nouvelle. Le vishnouisme est un
rencontraient les adeptes de ce mouve­ Elle est l'auteur de nombreux ouvrages courant centré sur le culte de Vishnou, qui
ment, souvent appelé la « philosophie du spirituels et mystiques, dont Le Château regroupe aujourd'hui 80 % des Hindous.
portique ». Le stoïcisme, né au 111' siècle intérieur (1577), qui eurent une grande
avant j.-C. mais particulièrement en vogue influence dans le catholicisme. Elle fut Visitation (ordre de la). Ordre de
à Rome, soutient que la sagesse et le bon­ canonisée en 1622. moniales, officiellement approuvé par le pape
heur résident dans le fait de vivre en accord en 1628 et appelé aussi ordre des Visitandines,

V-Y
avec la raison, qui gouverne l'âme et l'uni­ fondé à Annecy par saint François de Sales
vers. Aujourd'hui le mot s'est popularisé et sainte Jeanne de Chantal* en 1610 par
et désigne l'indifférence face à la douleur référence à l'épisode du Nouveau Testament
et aux vicissitudes de la vie. où Marie de Nazareth, future mère de jésus,
Vajrayâna ou Véhicule de Dia­ rend visite à sa cousine Élisabeth, alors en­

T
mant. Apparu au vu• siècle, le troisième ceinte de jean-Baptiste.C'est un ordre contem­
courant du bouddhisme est surtout présent platif, avec clôture et vœux solennels.
au Tibet et en Mongolie. C'est un dérivé
du Mahâyâna*, qui associe à la méditation Yin et yang. Dans la pensée taoïste,
Talmud.« Étude» en hébreu. Livre fon­ des pratiques ritualistes et magiques co­ principes opposés et indissociables, présen­
dateur du judaïsme. Il vise à procurer un difiées dans les tantras*, d'où son nom de tés tête-bêche au sein d'une sphère. Le yin
enseignement complet ainsi que l'ensem­ bouddhisme tantrique. peut être associé à la passivité et le yang à
ble des règles religieuses et civiles que les l'activité et à l'énergie, mais leurs rapports
juifs doivent observer. On distingue le Tal­ Vincent de Paul, saint (1581- sont toutefois plus subtils : ils sont à la fois
mud de Jérusalem, issu des travaux de 1660). Très proche de la famille de en opposition, interdépendants, en crois­
jochanan Ben Nappacha, achevé au v• siè­ Gondi, ce prêtre d'origine modeste créa sance ou décroissance alternée (quand l'un
cle, du Talmud de Babylone, fruit du travail en 1617 la Confrérie de la Charité, des diminue, l'autre augmente).
de Rav Achi et terminé au v1• siècle. C'est dames aisées travaillant pour les pauvres.
ce dernier qui a fini par s'imposer à tout En 1619, il devient aumônier général des Yoga/yogin. École philosophique hin­
le judaïsme. galères puis remplace saint François de douiste qui s'inspire des 194 Yoga-Sûtra
Sales en 1622 à la tête du monastère de attribués à Patanjali (vers 300-500 apr. j.-C).
Tantra/ tantrisme. En sanskrit, l'ordre de la Visitation. En 1625, « mon­ Le yoga (action d'atteler, de maîtriser) est
« trame », « texture d'un tissu ». Vaste sieur Vincent» fonde la congrégation des la méthode grâce à laquelle on parvient à
ensemble d'ouvrages de la littérature in­ Prêtres de la Mission, futurs lazaristes, maîtriser toutes les forces spirituelles dans
dienne en langue sanskrite, composé de pour développer l'apostolat rural. Il crée le dessein d'obtenir la paix intérieure. Il
poèmes didactiques de grandes dimensions, également en 1634, avec sainte Louise est pratiqué par des yogis et yoginîs (au
qui mettent en avant la doctrine dite tan- de Marillac (1591-1660), l'ordre des Filles féminin).

Le Point Références Les textes fondamentaux 99


Bibliographie SEXE ET RELIGIONS

Bibliographie
Sauf exception, ne sont mentionnés ici que les ouvrages utilisés pour la rédaction du dossier et non cités ailleurs.

GÉNÉRALITÉS FOUCAULT (Michel), Histoire de la sexualité (1. la Volonté de savoir. 2. l'Usage des plaisirs.
3. le Souci de soi}, 3 vol., Gallimard, 1994.
OGIEN (Ruwen) et BILLIER (lean-Cassien), dir., la Sexualité, PUF, coll. « Comprendre», 2005.
PUECH (Henri-Charles), dir., Histoire des religions, 6 vol., Gallimard, coll. « Folio», 1999.

ANTIQUITÉ DUPONT (Florence), le Plaisir et la loi. Du Banquet de Platon au Satiricon, La Découverte, 2002.
VEYNE (Paul), Sexe et Pouvoir à Rome, Tallandier, 2005.
XÉNOPHON, l'Anabase. le Banquet, Garnier-Flammarion, 1997.

JUDAÏSME SITRUK (Joseph) et SIBONY (Daniel), Judaïsme et Sexualité, l'Esprit du Temps, 2001.

CHRISTIANISME BECQUART (Philippe), BEDOUELLE (Guy), BRUGUÈS (lean-Louis), l'Église et la sexualité, Cerf, 2006.
VERDON (lean), l'Amour au Moyen Âge. la chair, le sexe et le sentiment, Perrin, 2006.

ISLAM AMIR-MOEZZI (Mohammad Ali), dir., Dictionnaire du Coran, Robert Laffont,


coll. « Bouquins», 2007.
BOUHDIBA (Abdelwahab), la Sexualité en islam, PUF, 2004.
GOLDZIHER (lgnaz), le Dogme et la loi dans l'islam, l'Éclat & Geuthner, 2005.

HINDOUISME AMARU, la Centurie (Amarusataka). Poèmes amoureux de l'Inde ancienne,


trad. du sanskrit et présenté par Alain Rebière, Gallimard, 1993.
ANANGA-RANGA, Traité hindou de l'amour conjugal, Bartillat, 2009.
FEUGA (Pierre) et MICHAËL (Tara), le Yoga, PUF, coll. « Que sais-je?», 2003.
Kâma Sûtra, le bréviaire de l'amour, trad. Alain Daniélou, Garnier-Flammarion, 1992.
PADOUX (André), Comprendre le tantrisme. les sources hindoues, Albin Michel, 2010.
RENOU (Louis), l'Hindouisme, PUF, coll. « Que sais-je?», 2001.

BOUDDHISME FAURE (Bernard), Bouddhismes, philosophies et religions, Flammarion, 1998.


FAURE (Bernard), Sexualités bouddhiques, Flammarion, 2005.

TAOÏSME LAO-TSEU, la Voie et sa vertu, trad. François Houang & Pierre Leyris, Points-Seuil, 2004.
SCHIPPER (Kristofer), le Corps taoïste, Fayard, 1993.
TCHOUANG TSE, Œuvres complètes, Gallimard/Unesco, Paris, 1969.

CHINE le Sublime Discours de la Fille candide. Manuel d'érotologie chinoise, trad. André Lévy,
Seghers, 1978.
VAN GULIK (Robert), la Vie sexuelle dans la Chine ancienne, Gallimard, coll. « Tel», 1971.

100 1 Les textes fondamentaux I Le Point Références


DÉCRYPTAGES Les lieux de savoir

runiversité
Humboldt
Un rêve
philosophique
Une université libérée de tous les pouvoirs?
C'était le rêve de Wilhelm von Humboldt,
le fondateur de l'université de Berlin.
Qu'en reste-t-il, deux cents ans plus tard?

B
erlin, 24 octobre 1810. La 1814), le père de la pensée ro­
bonne société se presse mantique, figure de proue de
au 6, Unter den Linden où l'idéalisme philosophique. Hum­
le roi inaugure la première uni­ boldt peut sourire de contente­
versité du royaume de Prusse. ment : les futurs cadres de la
Installée dans un ancien palais Prusse auront les meilleurs pro­
princier, l'université de Berlin fesseurs. Son université sera
accueille ses premiers étu­ libre, ouverte à la recherche,
diants, 256 garçons qui vont elle servira la philosophie ...
devoir porter haut ses couleurs. Cette université, la Prusse en
Au côté du roi, rayonnant mal­ rêve depuis des années. Pour
gré la tension, Wilhelm von des raisons politiques, d'abord.
Humboldt, le maître du projet. Frédéric II le Gr and avait
Autour de lui, les savants les conduit la Prusse à l'avant­
plus renommés de l'époque: le scène de l'Europe, mais Berlin,
pasteur Friedrich Schleierma­ sa capitale, n'avait toujours pas
cher (1768-1834), théologien du d'institution d'enseignement
·'----�-...... -;;; sentiment, le juriste Carl von supérieur digne d'elle. Quand
� Savigny (1779-1861), fondateur Frédéric-Guillaume III (1 770-
E
j de l'école historique du droit, 1840), prince plutôt ouvert,
e Johann Gottlieb Fichte (1762- appelle à réformer l'ensei- •••

Le Point Références 1 103


Les lieux de savoir DÉCRYPTAGES

ment». Et l'auteur de la Critique


de la raison pure d'affirmer
« La Faculté de philosophie
peut donc revendiquer toutes
les disciplines pour soumettre
à l'examen leur vérité. » L'uni­
versité, selon lui, doit être phi­
losophique ou ne pas être. Mais
quand Wilhelm von Humboldt
devient directeur de l'instruc­
tion publique et des Cultes de
Prusse et se lance, en 1807,
dans la fondation d'une univer­
sité, l'heure est au nationalisme
prussien. Signé le 7 juillet 1807,

• Quand Wilhelm
von Humboldt se
lance, en 1807, dans
la fondation d'une
université, l'heure est
au nationalisme prussien.

le traité de Tilsit avec la France


a fait perdre à la Prusse le du­
ché de Magdebourg, où se situe
l'université de Halle, jusque-là
la plus renommée du royaume.
Vaincus, humiliés, les Prussiens
veulent faire renaître la« Nation
allemande ». Le 13 décembre
� 1807, Fichte prononce ses Dis­
g, cours à la Nation allemande.
E
k « Le remède est l'éducation de
g la nation », déclare-t-il. Elle
Depuis la fin du x1x' siècle, la statue du fondateur, le baron Wilhelm von Humboldt, seule fournit « le moyen de
trône devant l'université. conservation d'une nation alle­
mande en général »; elle seule
••• gnement, aussitôt les lan­ face à tous les pouvoirs. Depuis permettra la création d'un« Moi
gues et les plumes se délient. le xul° siècle, la philosophie était général et national » allemand.
Le vieil Emmanuel Kant (1724- considérée comme la « ser­ Mais comment doit-on ensei­
1804), qui n'a pas apprécié que vante de la théologie». À partir gner? Doit-on privilégier la re­
la monarchie censure son du xv1' siècle, et à la faveur des lation d'autorité ou de dialo­
ouvrage sur La Religion dans guerres de Religions, l'État gue? Sur ces points aussi,
les limites de la simple raison avait renforcé son emprise sur Fichte a une opinion bien tran­
(1793), publie en 1798 Le Conflit les universités. Pour Kant, il chée. L'université, il la conçoit
des facultés où il défend ouver­ est temps de rectifier le tir, comme une « totalité organi­
tement l'indépendance des d'imposer la« législation de la que », où tous les savoirs se­
recherches philosophiques raison et non du gouverne- raient comme les différents

104 1 Le Point Références


DÉCRYPTAGES Les lieux de savoir

organes d'un être vivant. L'édu­


cation doit être fondée sur la
science philosophique qui,
Chronologie
pour lui, ne peut laisser de 1793. En France, la Convention supprime les universités.
place au pluralisme. 1798. Frédéric-Guillaume Ill annonce son plan de réforme
de l'éducation.
Une« totalité vivante» 7 juillet 1807. Traité de Tilsit.
Pas question de laisser les étu­ 13 décembre 1807. Discours à la Nation allemande de Fichte.
diants discuter en classe, cela 1810. Ouverture officielle.
ne peut qu'embrouiller les es­ 1811. Fichte, premier recteur élu.
prits. Mais Fichte n'est pas le 1817. Hegel est nommé professeur de philosophie à Berlin.
seul à discuter pédagogie. Tous 1831. Mort de Hegel.
les beaux esprits veulent parti­ 1836. Marx s'inscrit à Berlin.
ciper au débat. Schleiermacher 1933. Autodafés antisémites et expulsion des juifs.
publie ainsi en 1808 sa Pensée 1989. Chute du mur de Berlin.
de circonstance sur les universi­
tés de conception allemande où
il revendique une saine concur­ Wilhelm von Humboldt penche pour lui « tous sont là pour la
rence entre les professeurs au pour une approche proche de science ». Notons bien : pour
sein d'une « démocratie » uni­ celle de Schleiermacher, com­ « la » science, car pour Hum­
versitaire qui reconnaisse à me en témoigne un manuscrit boldt, tous les savoirs forment
chacun des droits égaux. Contre inachevé, redécouvert en 1903 une « totalité vivante », à la­
Fichte il insiste : la science, pour (voir l'encadré ci-dessous). quelle les chercheurs doivent
le théologien, « n'est absolu­ Favorable à une saine concur­ se consacrer dans la « liberté
ment pas l'affaire d'un individu, rence entre les professeurs, il et la solitude », sans craindre
[ elle ne peut pas J être achevée veut aussi que les étudiants que le pouvoir s'immisce dans
par un seul individu ». participent à la recherche, car leurs recherches. Mais •••

L'université selon Wilhelm von Humboldt


Pour la première fois, recherche et enseignement sont considérés comme inséparables.

Comme ces établissements[d'enseignement su­ En outre, c'est une particularité des établisse­
périeur] ne peuvent atteindre leur but que si ments scientifiques supérieurs de toujours
chacun d'entre eux se tient dans toute la mesure traiter la science comme un problème qui n'est
du possible face à l'idée pure de la science, l'in­ pas encore entièrement résolu, et de ne jamais
dépendance et la liberté sont les principes qui abandonner la recherche, alors que le lycée ne
prévalent dans leur sphère. Cependant, la réus­ s'occupe et n'enseigne que des connaissances
site de l'action spirituelle chez les hommes tient toutes prêtes et bien établies. Le rapport entre
elle aussi à des efforts communs, et ce, non afin le maître et les étudiants devient donc tout à
qu'un individu puisse simplement suppléer aux fait différent de ce qu'il était. Il n'est pas là
défauts d'un autre, mais pour que le succès de pour eux, mais tous sont là pour la science;
l'un dans son activité exalte l'autre, et que la son métier dépend de leur présence, et, sans
puissance universelle et originelle, qui rayonne elle, il ne pourrait être pratiqué avec un égal
chez l'individu[... ], se manifeste aux yeux de tous; succès.
il faut donc que l'organisation interne de ces Wilhelm von Humboldt, « Sur l'organisation interne et
établissements suscite et entretienne une acti­ externe des établissements scientifiques supérieurs
vité commune ininterrompue, qui vive et se re­ à Berlin » (1809-1810), in Philosophies de l'université,
nouvelle sans cesse par elle-même, sans aucune trad. André Laks, Payot,
contrainte ni finalité déterminée. coll. « Critique de la politique », 1979.

Le Point Références 1 105


Les lieux de savoir DÉCRYPTAGES

... l'élégance de ce qui s'ap­


pellera plus tard le « modèle
humboldtien » consiste à ne
pas verser dans l'individua­
lisme : la science doit assurer
la « formation morale et spiri­
tuelle» des hommes au profit
de la nation. Bildung durch Wis­
senschaft (« la formation par la
science»), telle est sa devise.

« L'Idée, c'est Hitler»


Le roi lui laissera quartier li­
bre: c'est sur le modèle hum­
boldtien que fonctionnera la
nouvelle université. Toutes les
universités allemandes vont
rapidement l'adopter, et les
universités américaines, à Pendant la période nazie, l'université perd son autonomie et plus de
commencer par celle de Har­ 250 professeurs et employés juifs se voient interdire de travailler ou d'enseigner.
vard, s'en inspireront. Mais
comment garantir l'indépen­ aussi un homme de pouvoir Rudolf Haym verra dans son
dance de la recherche et qui jouit du soutien de l'in­ système philosophique « la
l'autonomie face au pouvoir? fluent ministre du Culte prus­ demeure philosophique de
Quand Georg Wilhelm Friedrich sien Karl von Stein zum Altens­ l'esprit de la restauration prus­
Hegel (1770-1831) prend la tête tein (1770-1840). Il va ainsi sienne ». Quant à son succes­
de l'université en 1817, l'auto­ étendre son emprise sur l'ins­ seur, Wilhelm Joseph Schelling
nomie politique bat déjà de titution en mettant ses disci­ (1775 -1854), s'il est appelé à
l'aile. Ce célèbre professeur ples aux postes clés. Or, pour Berlin pour lui succéder en
de philosophie va faire de la Hegel, l'État est« comme quel­ 1841, c'est pour contrecarrer
Humboldt le cœur de la philo­ que chose de divin ». Si bien l'influence encore très pré­
sophie européenne. Mais c'est qu'un hégélien renégat comme sente des« hégéliens», soup-
� çonnés d'athéisme. Karl Marx
�E sera ainsi contraint d'aban­
F donner ses projets de carrière
g universitaire. Vous avez dit
liberté? De fait, la Humboldt
sera toujours soumise au pou­
voir et à ses aléas ...
Sous Hitler, le philosophe offi­
ciel du nazisme et théoricien
de la« volonté de puissance»,
Alfred Baumier (1887-1968), lui
imposera la nouvelle cause
« l'Idée, c'est Hitler.» Baumier
conviera ses étudiants à orga­
niser les autodafés de Berlin.
Des centaines d'enseignants et
autres employés de l'univer-

Souvenir de l'époque communiste,


une célèbre phrase de Marx
dans le hall de l'université.

106 1 Le Point Références


sité termineront leur vie dans
les camps. On connaît la suite:
après la Seconde Guerre mon­
diale, l'université tomba dans
l'escarcelle soviétique. « Les
philosophes n'ont fait qu'inter­
préter diversement le monde
de diverses manières, il s'agit
maintenant de le transformer.»
Cette phrase de Karl Marx fut
inscrite dans le hall d'entrée
exit la philosophie, bonjour le
matérialisme dialectique. On
était évidemment loin des idées
de Wilhelm von Humboldt.
Mais reconnaissant, le pouvoir
communiste n'en décida pas
moins de rebaptiser en 1949

(9

!:explorateur Alexander von Humboldt (1769-1859), frère du fondateur de l'université.

Alexander von Humboldt, le génie géographe


Devant la façade de l'université s'élè­ vivant ». Le climat vient-il à s'assé­
vent les statues des deux frères Hum­ cher? Alors la flore et la faune chan­
boldt. C'est Wilhelm, diplomate et gent ou disparaissent. Écologiste
linguiste, qui en a conçu le projet avant la lettre, il s'intéresse en effet
l'institution en « université pédagogique. Mais des deux, la vraie aux « interactions des forces de la
Humboldt de Berlin », nom star, c'est le cadet Alexander (1769- nature et [aux] influences qu'exerce
qu'elle a gardé depuis. Il fit 1859). Il était si connu qu'un écono­ l'environnement géographique sur
aussi ériger des statues à Wil­ miste et écrivain français, Louis Ré­ la vie végétale et animale, et à leur
helm et à son frère, Alexander, baut, pouvait écrire en 1839 : « Marco harmonie », écrit-il dans une lettre
le naturaliste (voir l'encadré Polo, qu'on a nommé à bon droit le de 1799. Sa façon d'étudier la Terre
ci-contre). Humboldt du Moyen Âge. » fait ainsi de lui le père de la géogra­
Aujour d'hui, la Humboldt Lui aussi est un voyageur. Durant phie moderne.
compte plus de 35 000 étudiants cinq longues années, avec son fidèle De 1827 à 1828, il donne un cours
inscrits dans onze facultés, et compagnon, le botaniste Aimé sur le cosmos à l'université de Berlin,
elle essaie de s'imposer sur une Bonpland (1773-1858). il explore les grand-messe où le beau monde se
scène internationale de plus en coins les plus reculés du monde, presse, où les dernières découvertes
plus concurrentielle. « Le savoir armé de télescopes, sextants et sont enveloppées d'une vibrante
contemporain est condamné à autres sismographes. Il note, dessine, poésie. À partir de là, dit-on, la phi­
être dispersé, disjoint, cloi­ peint et consigne tout, sur la faune, losophie, qui prétendait« expliquer»
sonné», déplore le sociologue la flore, les sociétés humaines, les les sciences naturelles, perdra de sa
Edgar Morin, qui recommande constellations, les variations météo­ superbe. Aujourd'hui, un courant du
« le plein emploi de l'intelli­ rologiques ... De retour à Paris, où il Pacifique, un glacier du Groenland,
gence générale, c'est-à-dire de s'installe pour plus de vingt ans, il des villes en Amérique, des lacs, des
l'esprit vivant». Le grand Wil­ publie avec Bonpland pas moins de montagnes, portent son nom, de­
helm aurait sûrement été d'ac­ trente volumes de texte et de cartes. venu le nom propre le plus fréquent
cord. Esprit de Humboldt, es­ Sa thèse? L'univers forme un« tout sur les cartes du monde. F.G.
tu là? • François Gauvin

Le Point Références 1 107


Entretien DÉCRYPTAGES

De l'Argentine à la France en passant par Israël et le Canada,


l'essayiste, romancier et éditeur Alberto Manguel
est un infatigable arpenteur de la littérature mondiale.

Alberto Mangue!
« Dans une société de la rapidité et de la facilité,
la lecture devient un acte subversif»

D
epuis deux ans, chacune des journées nourrice pour s'occuper de moi. Le monde
d'Alberto Mangue! débute par la lecture comme l'aventure étaient dans les livres. Évi­
d'un chant de La Divine Comédie de Dan­ demment, aujourd'hui, je fais la différence,
te. Une œuvre inépuisable, estime ce lecteur mais je continue à croire qu'une vraie connais­
insatiable. Mais qu'est-ce qu'un lecteur? La sance du monde ne peut passer que par les
question est au cœur de l'œuvre, mais aussi de mots. Or c'est dans les livres que je trouve
l'existence de cet écrivain né en 1948 en Argen­ les meilleurs mots.
tine. Une enfance passée en Israël où son père
était ambassadeur, une citoyenneté canadienne l. P. : Dickens a créé Londres, et Mark Twain le Mississippi,
acquise en 1985 avant de s'installer en France: dites-vous dans Dons laforêt du miroir...
Alberto Mangue! arpente le monde et les A. M.: Bien sûr! De la même façon que les pa­
contrées littéraires en explorateur infatigable... roles ne sont jamais innocentes, le monde
Il a 16 ans lorsque le grand écrivain argentin lui-même ne l'est pas. li est sûrement possible
Jorge Luis Borges (1899-1986), devenu aveugle, d'arriver dans un endroit qui nous semblerait
l'engage pour lui faire régulièrement la lecture. neutre, mais c'est peu fréquent. Même le plus
Ce sera la rencontre inaugurale d'une vie au petit village de la France profonde aura des
service de la littérature. Depuis, il explore la échos de Simenon ou de Giono... Dans le cas
façon dont l'histoire du livre et celle de la litté­ des grandes cités, une partie de leur prestige
rature enrichissent les consciences. Romancier, est due à la littérature. Nous sommes à un
il s'est aussi fait éditeur pour faire partager ses point où il est impossible de dénuder ces vil­
émerveillements. Rencontre. les pour concevoir ce qu'elles seraient sans
littérature.
le Point : « Pour Mangue!, rien n'est vrai, à moins que ce
ne soit écrit dans un livre», suggère l'un des narrateurs de L P. : Que vous a enseigné Borges?
Tous les hommes sont menteurs, à propos d'un personnage A.M.: Une grande liberté. Tout lecteur découvre
auquel vous avez donné votre nom ... Vous souscrivez à un jour ou l'autre que la littérature ne s'orga­
cette phrase? nise pas par sujets, nationalités ou chronolo­
Alberto Mangue!: Dans une certaine mesure, gies, mais selon des associations intimes, par­
même s'il y a là une dimension parodique. J'ai fois secrètes. Pour chacun existe une histoire
eu une enfance assez voyageuse. J'étais soli­ de la littérature dans laquelle tous les auteurs,
taire, je n'allais pas à l'école et j'avais une tous les genres, toutes les nationalités •••

108 1 Le Point Références


DÉCRYPTAGES Entretien

Le Point Références 1 109


Entretien DÉCRYPTAGES

••• sont mélangés. Pour Borges, ce mélange d'exclure, de figer une langue et une identité.
était sa méthode de travail. Cela ne le gênait Mais on peut aussi considérer cette malédiction
pas d'associer Agatha Christie à Platon si deux comme un bonheur qui nous permet de nommer
idées lui semblaient proches. Il ne s'excusait l'innommable avec plusieurs instruments. Tout
pas de commettre des anachronismes, des langage est faible, imprécis. Aucun mot ne dit
fautes qu'un historien de la littérature pourrait ce que nous voudrions lui faire dire. Mais la
appeler de lèse-majesté. Pour lui, certains pluralité des langues nous permet de cerner la
auteurs importants ne valaient rien. Zola, Bal­ même idée à plusieurs voix.
zac, Maupassant, Federico Garcia Lorca ou
Chateaubriand n'existaient pas à ses yeux! On LP.: Vous-même, vous écrivez dans plusieurs langues, notam­
pourrait faire une histoire de la littérature plus ment l'anglais et l'espagnol... Pourquoi passer de l'une à
qu'honorable à partir des auteurs que Borges l'autre?
dédaignait ... Il m'a aussi montré qu'un lecteur A.M.: Les langues se prêtent entre elles des élé­
pouvait découvrir la mécanique de l'écriture. ments. Cette pudeur qui est propre à l'anglais
Il m'a demandé de lui faire la donne à l'espagnol une préci­
lecture au moment où il s'est sion inédite, tandis que la vo­
décidé à réécrire de la prose, « Les langues lupté de l'espagnol, cette géné­
ce qu'il s'était interdit depuis rosité qui consiste à combler
sa cécité. Avant de commen­ se contaminent une phrase de verbes, d'adjec­
cer, il voulait voir comment les les unes les autres. tifs ou d'adverbes peut donner
grands écrivains de nouvelles Il n'y a pas davantage en anglais une musique inhabi­
avaient procédé. La lecture tuelle. Les langues se contami­
engage non seulement une re­ de langues pures que nent les unes les autres. Il n'y a
lation de plaisir avec le texte, de races pures ! » pas davantage de langues pures
mais aussi une enquête plus que de races pures!
formelle sur la façon de pro-
céder de chaque auteur - et cette enquête, elle LP.: Au fond, tout lecteur n'est-il pas traducteur?
aussi, est un plaisir. A.M.: Bien sûr, puisqu'il transforme le texte qu'il
lit en expérience propre. C'est pourquoi un
LP. : L'une des questions qui traversent votre œuvre est celle texte devient un autre livre chaque fois que
de savoir ce qu'est un lecteur ... nous le lisons. « Mon» Rimbaud, à 13 ans, 30 ans
A.M.: Le lecteur idéal, c'est certainement le tra­ ou aujourd'hui, n'est pas le même. Je pense à
ducteur. C'est aussi une idée que Borges avait une anecdote qui m'amuse beaucoup. Pendant
énoncée. En faisant de la traduction, vous devez la guerre d'Algérie, une représentation de Rhi­
comprendre de quelle façon le texte est fait pour nocéros, d'Eugène Ionesco, a été donnée à Alger.
pouvoir le refaire à votre façon. Cela pose la À la fin de la pièce, quand les célèbres derniers
question de la définition de la littérature elle­ mots sont lancés - « Je ne capitulerai pas! » -,
même. Un texte littéraire, ce sont des mots toute la salle s'est levée, ceux qui luttaient pour
choisis pour être mis dans un ordre qui leur l'indépendance, et ceux qui défendaient l'Algé­
donne une certaine musique. Mais si vous lui rie française.
enlevez sa grammaire, sa musique, ses mots,
pour les remplacer par d'autres, qu'est-ce qui LP. : Dans Pinocchio et Robinson, vous rappelez que Pinochet
vous autorise à dire qu'il s'agit du même texte? a fait interdire Don Quichotte, et qu'en cela il était un lecteur
Qu'est-ce qui vous autorise à dire que vous lisez avisé de Cervantès !
du Dostoïevski alors qu'aucun des éléments A.M.: C'est un geste qui me ravit, parce qu'il
qu'il a mis dans son texte n'est là? C'est une prouve une compréhension profonde du texte!
question sans réponse, et qui définit pour moi Tout le monde ne comprend pas à quel point
la littérature. Don Quichotte est un texte subversif, une dé­
fense des droits fondamentaux de l'individu et
LP.: Mais cette pluralité des langues, c'est aussi une richesse, un plaidoyer pour la désobéissance civile. Don
non? Quichotte, c'est l'homme qui veut remettre la
A.M.: Nous pouvons considérer la malédiction justice à sa place, en suivant les lois chevale­
de Babel soit comme une catastrophe, soit resques. Pour lui, il faut agir de façon juste dans
comme une richesse. On peut en faire un moyen une société injuste, quel qu'en soit le coût pour

110 1 Le Point Références


DÉCRYPTAGES Entretien

vous et pour les autres. Qui a ce courage au­ mais de la logique publicitaire qui nous entoure
jourd'hui? On peut se demander ce que ferait et qui veut que nous soyons non des créatures
Don Quichotte, par exemple, dans une société de réflexion, mais des consommateurs.
qui désignerait les Roms comme une population
délinquante, avec une punition particulière... L P. : Dans La Bibliothèque, ta nuit, vous rappelez que le lin­
guiste Victor Klemperer a démontré que les nazis avaient créé
L P. : Certains textes sont subversifs. Mais l'acte de lire peut une« novlangue » et s'étaient approprié les tactiques publici­
l'être aussi... taires américaines pour leur discours de propagande.
A.M.: Oui, parce que dans une société de la A.M.: C'est vrai, et cette simplification du lan­
rapidité et de la facilité, l'acte qui va à l'encon­ gage pèse encore sur nous. Il existe aujourd'hui
tre de cette facilité, avec lenteur, profondeur, toute une littérature dont le langage est un clin
réflexion, c'est-à-dire la lecture, devient un acte d'œil au langage publicitaire. Il ne s'agit plus
subversif. Avoir une bibliothèque et parler de poser des questions à notre expérience du
sérieusement de Verlaine pouvait paraître ba­ monde, mais d'énoncer des labels. Bret Easton
nal au x1x• siècle. Ça l'est beaucoup moins Ellis ou Frédéric Beigbeder relèvent selon moi
aujourd'hui ... de cette énonciation vide. Or le vrai lecteur
est celui qui fait usage de la lecture. Elle nous
LP.: C'est paradoxal: la culture de l'écrit n'a jamais été aussi donne des clefs pour que notre expérience ait
omniprésente et accessible qu'aujourd'hui! un sens plus profond. Par exemple, Elmer
A.M.: Certes, mais que transmet cet écrit qui Gantry, le roman écrit en 1926 par !'Américain
nous entoure? Il y a certains livres qu'on pourrait Sinclair Lewis, sur un prédicateur de charme
aussi bien désigner sous le terme de savons ou dont la vision du monde est profondément
de pizzas, vendus en grande surface! Le langage égoïste et destructrice, est utile pour compren­
écrit est partagé par plusieurs zones d'activité: dre les dérives démagogiques d'aujourd'hui.
la littérature, certes, mais aussi le commerce, la
politique, la publicité. La valeur d'une lecture L P. : Un classique, ce serait ce texte qui ne cesse de susciter
est définie par la nature du texte et son contexte. de nouvelles lectures?
Or dans nos sociétés, la lecture A.M.: Un classique est un livre
est devenue un geste acces- qui est lu de génération en gé­
soire. Ce que nous sommes en
train de perdre, c'est !'habilité
« Un classique nération sans jamais atteindre
son propre horizon. Il y a des
à lire de façon active. Souvenez­ est un livre qui est bibliothèques entières écrites
vous de cette légende inventée lu de génération sur Hamlet, bien au-delà de ce
par Platon dans Phèdre: le dieu en génération sans que Shakespeare aurait pu en­
égyptien Thot offre au pharaon visager, parce qu'il est toujours
l'art de l'écriture. Le pharaon jamais atteindre possible d'aller plus loin dans
refuse, parce qu'il pense que son propre horizon. » ce texte. Pour moi, le classique
l'accepter conduirait à perdre ultime est La Divine Comédie,
la mémoire. Il a raison! Un texte parce que j'ai toujours l'impres­
écrit garde la mémoire de notre expérience in­ sion de repartir à zéro, de ne pas avoir atteint
dividuelle et collective. Nous le recevons, il le premier niveau de compréhension en profon­
glisse sur nous et nous courons le risque de res­ deur. Cela est sans grande importance, puisque
ter passif. Parce que nous savons qu'il est là c'est une conséquence de ma propre intelli­
quelque part, dans l'espace cybernétique, nous gence limitée. Mais ce qui me semble incroyable,
ne ressentons pas le besoin de nous l'approprier. c'est qu'un être humain ait pu construire avec
Au Moyen Âge, lire à voix haute impliquait tout des mots, et d'autant plus avec un italien qu'il
le corps, on incorporait le texte en soi avec ses devait inventer à partir du toscan, une somme
yeux, sa bouche, ses mains. À présent, ce n'est où se trouve toute la cosmologie, toute la géo­
plus la peine ni d'apprendre par cœur ni de vrai­ graphie, toute l'histoire, toute la théologie,
ment comprendre les textes. Les bibliothécaires toute la littérature. Et cela à chaque ligne, et
se plaignent que les jeunes ne savent plus assi­ alors qu'il l'a écrit en exil, loin de ses livres! J'ai
miler une information et la digérer pour en faire devant ce texte l'étonnement qu'un croyant doit
un texte qui leur soit propre. C'est gravissime, avoir devant la création de l'Univers.•
pourtant ce n'est pas la faute de la technologie, Propos recueillis par Sophie Pujas

Le Point Références 1 111


Portrait DÉCRYPTAGES

La collection d'une
« dame de volupté »
D'abord connue pour ses amours royales, Jeanne de Luynes,
comtesse de Verrue, fut aussi la première grande collectionneuse
de tableaux en France, et celle qui mit à la mode l'art flamand.

O
n ne la voit que de dos, cette femme dont la beauté le frère du poète, qui parle
comme si l'une des plus adoucit la plume de Saint-Si­ d'elle dans Femmes de la Ré­
grandes collectionneu­ mon et fit rêver Alexandre Du­ gence (1841), elle était « une
ses d'art du xvm• siècle ne de­ mas? Mystère. De celle qui fut jolie et fraîche personne, avec
vait pas être reconnue quand l'un des personnages les plus des yeux noirs et de belles
elle fait ses emplettes chez en vue des cours de Versailles dents, une physionomie tour
Gersaint, le célèbre marchand et de Savoie tant son esprit et à tour sérieuse et enjouée, se­
de tableaux du pont Notre­ son goût étaient recherchés, lon ce qui se passait dans ses
Dame, à Paris. Dans le tableau de la plus grande collection- idées ». Saint-Simon dans ses
fameux qu'en a fait Jean An­ Mémoires note en parlant des
toine Watteau (1684-1721), la • filles du duc de Luynes que« la
boutique ressemble à un salon « Une jolie plupart étaient belles, [la com­
mondain avec ses murs recou­ tesse] l'était fort». Il précisera
verts de tableaux et le public et fraîche personne, même qu'en vieillissant, et
raffiné qui vient y parader. avec des yeux noirs après une grave maladie,« elle
Sombre dans sa tenue de deuil, et de belles dents, une guérit, [...) il lui en resta des
énigmatique mais non moins incommodités fâcheuses qui
élégante, la dame regarde avec
physionomie tour à tour pourtant n'altérèrent point le
attention un paysage nordique. sérieuse et enjouée ... » fond de sa beauté ».
Que cherche-t-elle? Dans son
hôtel de la rue du Cherche­ Presque reine en Savoie
Midi, elle a déjà accroché côte neuse de tableaux et de livres Elle n'a pas 14 ans quand son
à côte des Corrège dans la de son temps ne reste quasi­ père désargenté la marie à un
grande manière italienne, un ment aucun portrait connu, riche comte piémontais, Ales­
portrait du roi d'Angleterre sinon des miniatures de Jean­ sandro Verrue. Vertueuse et
Charles Jer par Van Dyck, des Baptiste Massé la représentant raisonnable, la dernière fille du
scènes de genre de Watteau et en Diane chasseresse. L'his­ duc de Luynes part pour l'Italie
de doux paysages de Wouwer­ toire fit pourtant d'elle une se mettre sous la coupe d'une
man.Son ami le peintre Nicolas héroïne qui inspira de nom­ belle-mère autoritaire qui fera
Lancret est de tous ses dîners. breux romans, et la France lui de son séjour en Savoie un vé­
Que désire encore Jeanne d'Al­ doit en partie son amour pour ritable chemin de croix et la
bert de Luynes (1670-1736), la peinture flamande. poussera finalement dans les
comtesse de Verrue? Mais est­ Elle était belle, Jeanne. Jeune, bras du souverain, Victor-Amé­
ce bien elle sur ce tableau, si l'on en croit Paul de Musset, dée Il. L'histoire dit qu'ils vécu-

112 1 Le Point Références


rent un amour passionné, dont
elle finit pourtant par se lasser.
On s'ennuyait ferme alors en
Savoie. La dame plia bagage et,
abandonnant son statut de qua­
si-reine, retourna secrètement
en France, les poches pleines
de diamants. Elle a 30 ans.

Les plaisirs de la Régence


À Paris, elle met du temps à
faire oublier ses amours adul­
tères, mais elle arrive juste à I
temps pour profiter des der- �
n i e r s feux du R o i-S o leil. �
Louis XIV l'apprécie, et la Ré- i
E
gence arrive vite. Sacré roi à j
5 ans, Louis XV fait des exer- @
cices de latin pendant que son Détail de L'Enseigne peinte par Jean Antoine Watteau en 1720 pour le marchand
oncle, le duc d'Orléans, assu­ Gersaint. La comtesse de Verrue serait la femme en noir, vue de dos.
me les charges du pouvoir et
e ncourage le liber tinage. penchant pour le luxe et les Victor Dailly un hôtel particu­
Oubliée la jeunesse incons­ plaisirs. En 1713, quand sa ré­ lier au centre de Paris, rue du
tante de la comtesse : son hon­ sidence de Meudon fut deve­ Cherche-Midi.
neur lui est rendu, et avec lui nue trop petite pour contenir Là, elle compose un cabinet
la gloire de la Cour. Est-ce une sa prodigieuse collection d'art de tableaux auquel elle consa­
vision d'artiste ? Alexandre et sa magnifique bibliothèque cre la somme exorbitante pour
Dumas la baptisa « Dame de (plus de 18 000 volumes), elle l'époque de 100 000 livres par
volupté », soulignant ainsi son fit construire par l'architecte an. Comme le veut la •••

Il
L'art de se faire accepter
Dans ses célèbres Mémoires, le duc de Saint-Simon raconte le retour à Paris
de la comtesse, dans les dernières années du règne de Louis XIV.

« [Le Duc de Savoie] lui avait beaucoup donné ; d'eux, et par les gens de bien qui leur firent un
en sorte que, outre les pensions, les pierreries scrupule de ne pas tendre la main à une personne
belles et en grand nombre, les joyaux et les meu­ qui se retire du désordre et du scandale, ils consen­
bles, elle était devenue riche. En cet état, elle tirent à la voir. Peu à peu, d'autres la virent, et,
s'ennuya de la gêne où elle se trouvait et médita lorsqu'elle se fut un peu ancrée, elle prit une
une retraite ; pour la faciliter elle pressa le che­ maison, fit bonne chère, et, comme elle avait
valier de Luynes, son frère [ ... ] de l'aller voir. beaucoup d'esprit de famille et d'usage du monde,
Pendant son séjour à Turin, ils concertèrent leur elle s'en attira bientôt, et peu à peu elle reprit ses
fuite, et l'exécutèrent après avoir mis à couvert airs de supériorité auxquels elle était si accoutu­
et en sûreté tout ce qu'elle put[ ... ]. mée[ ... ]. Son opulence, dans la suite, lui fit une
Après avoir été reine en Piémont pendant douze cour de leurs plus proches et de leurs amis, et, de
ou quinze ans, elle se trouva ici[en France] une là, elle saisit si bien les conjonctures, qu'elle s'en
fort petite particulière. M. et madame de Che­ fit une presque générale et influa beaucoup dans
vreuse ne la voulurent point voir d'abord, gagnés le gouvernement. »
ensuite par tout ce qu'elle fit de démarches auprès Saint-Simon, Mémoires.

Le Point Références 1 113


Portrait

... mode, elle tient salon, et


reçoit des hommes de lettres
et des artistes, parmi lesquels
Voltaire le déiste et Rothelin
le théologien, des financiers
et des politiques, comme le
garde des sceaux Chauvelin,
mais aussi le très libertin mar­
quis de Lassay.
La France ruinée a découvert
avec extase en 1716 le papier­
monnaie et la spéculation
grâce au banquier britannique
John Law. Moins de cinq ans
plus tard, elle va connaître les
angoisses du krach boursier,
mais en attendant, Jean-Fran­
çois Melon, secrétaire particu­
lier du Régent et de John Law,
fait l'apologie du luxe et par ce
biais, celle de la comtesse : « Je
me flatte d'avoir démontré
dans mon Essai politique sur le
commerce combien ce goût des
beaux-arts et cet emploi des
richesses, cette âme d'un grand
état que l'on nomme luxe, sont
nécessaires pour la circulation Charles I" d'Angleterre par Anton Van Dyck (1599.1641), l'un des tableaux flam ands
de l'espèce et pour le maintien acquis par la comtesse de Verrue, aujourd'hui au Louvre.
de l'industrie. Je vous regarde,
Madame, comme un des plus les tableaux, les estampes, les l'étranger. » Comment ne pas
grands exemples de cette vé­ curiosités en toute sorte de se sentir grisée ? D'après les
rité. Combien de familles sub­ genre, voilà vingt mille hommes témoignages, la comtesse vit
sistent uniquement par la pro­ au moins tout d'un coup ruinés alors dans un tourbillon de fê­
tection que vous donnez aux dans Paris, et qui sont forcés tes. Mais elle sait gérer sa col­
arts ! Que l'on cesse d'aimer d'aller chercher l'emploi chez lection. Elle commande des
tableaux à des artistes contem­
porains, évidemment à Lancret,
Naissance du marché de l'art mais aussi au portraitiste Alexis
Grimou, qui sera très apprécié
C'est au xv111' que se développe un véritable marché de l'art. à la cour de Louis XV, et à beau­
Des lieux spécifiques sont consacrés aux ventes aux enchères, coup d'autres.
des catalogues sont imprimés, des expositions présentant les
collections organisées. Le marché de l'art devient pubUc et se La « Petite Manière »
professionnalise. Les marchands y jouent un rôle important Hormis ses tableaux de Pous­
puisqu'ils sont à la fois« connaisseurs», sachant reconnaître sin, du Lorrain, de Rembrandt,
une belle peinture et le génie d'un artiste, et vendeurs, soumis elle sera la première en France
aux lois de l'offre et de la demande. Jean-Baptiste Pierre Lebrun, à posséder des œuvres d'artis­
Pierre Remy, Alexandre Joseph Paillet et Edmé-François Gersaint tes flamands et hollandais
jouèrent ainsi un grand rôle dans le développement de l'art comme David Teniers. Vers la
flamand en France. C'est grâce à eux, et surtout grâce à Ger­ fin de sa vie, elle délaisse même
saint, que madame de Verrue put acquérir une partie de sa la peinture d'apparat et les
collectioh « d'artistes en vogue». P.S. portraits de« Grande Manière »
de Jean de Boulogne et de Van

114 1 Le Point Références


Portrait

Dyck pour des œuvres plus REPÈRES curiosité ne sont pas un endroit
intimistes. Son goût très sûr pour les femmes ». La com­
lui fait reconnaître et apprécier tesse de Verrue l'a fait mentir.
la précision d'un bœuf d'Oudry, Qu'est devenue sa collection?
le réalisme du feuillage d'un 1670. Naissance de Elle ne vendra aucune œuvre,
Wouwerman, ou la délicatesse Jeanne de Luynes. mais fera de nombreuses do­
des personnages de Watteau. 1683. Mariage avec nations à ses amis. En 1737,
C'est par la finesse de ses choix le comte de Verrue et un an après sa mort, ses ta­
et son intelligence qu'elle fera installation en Savoie. bleaux et ses livres seront
de ce qui est considéré alors 1700-1701. Retour en dispersés, l'occasion pour elle
comme un « petit genre» mi­ France. de briller une nouvelle fois,
neur, une peinture reconnue et 1704. Mort du comte même post mortem.
aimée des grands de la Cour. de Verrue à la bataille
L'époque s'y prête, il est vrai. d'Hëchstadt. Un label de qualité
Depuis la mort de Louis XIV, 1713. Installation rue Première vente aux enchères
l'aristocratie, lassée d'une vie du Cherche-Midi. au sens moderne du terme,
trop publique rythmée par l'éti­ 1715. Avènement avec exposition préliminaire et
quette, redécouvre la relative de Louis XV. catalogue, cette mise à l'encan
simplicité de la vie de province 1736. Mort à Paris. sera aussi la première de cette
sur ses terres. La bourgeoisie 1737, Vente de la ampleur pour une collection
qui s'est enrichie a aussi déve­ collection Verrue . française. Le catalogue lui­
loppé son goût propre, plus même était une œuvre d'art
simple. Le« grand goût» pour puisqu'il fut illustré par le cé­
la peinture d'histoire et les por­ lèbre graveur Jean Moyreau,
traits s'estompe et laisse place • Elle tient salon qui reproduisit les œuvres ma­
à la« Petite Manière» des scè­ jeures des collections de son
nes de genre et des tableaux de et reçoit rue du temps afin d'en permettre la
la vie quotidienne.« Le cabinet Cherche-Midi des diffusion. Certains des tableaux
du xvm• a banni la peinture tra­ hommes de lettres de Verrue se retrouvèrent ain­
ditionnelle italienne pour y si à !'Hermitage, achetés par
exposer des peintures flaman­ et des artistes, comme Catherine II de Russie. Les an­
des», écrira ainsi le comte de le jeune Voltaire. nées suivantes, la contessina
Caylus. Le goût traditionnelle­ demeurera comme un repère
ment voué à la peinture ita­ du goût.« Il suffit pour faire
lienne de la Renaissance n'est du « savant collectionneur ». l'éloge de ce tableau [ ... ] de
désormais plus en accord avec La comtesse de Verrue est dire qu'il était celui que ma­
les lois du marché. Parmi les l'exemple même de ce « cu­ dame la comtesse de Verrue,
responsables de cette révolu­ rieux»« qui n'est pas attaché dont le goût était si délicat,
tion du goût, les grands ama­ à ce qui est parfait, mais à ce possédait dans son cabinet,
teurs, comme le banquier Pier­ qui est couru, à ce qui est à la comme le plus beau et le plus
re Crozat (le frère du découvreur mode», comme l'a défini non intéressant qui lui fût connu»,
de la Louisiane), l'historien sans malice Jean de La Bruyè­ déclara le marchand Gersaint
d'art et graveur Pierre-Jean re dans ses Caractères (1688), à propos de la Fête de village
Mariette, et bien sûr l'incon­ à une époque où justement le de Teniers. Un tableau de pro­
tournable Verrue. personnage était peu prisé. venance Verrue fonctionnera
Dans le même temps, le marché Mais comme le dit le marchand ainsi longtemps comme un la­
de l'art se structure (voir en­ Gersaint :« La curiosité est une bel de qualité. Plus tard pour­
cadré) et la personnalité du belle passion qui suppose tou­ tant, l'histoire ne retiendra
collectionneur évolue. L'esthé­ jours du goût et du sentiment.» d'elle que ses amours. La Pu­
tique du sentiment casse les Et elle est souvent l'apanage tain du roi, pour reprendre le
règles rigoureuses imposées des femmes, n'en déplaise à La titre d'un (mauvais) film sorti
jusque-là par l'Académie, fon­ Bruyère, pour qui « le collec­ au début des années 1990, a
dée en 1648. Les amateurs re­ tionnisme n'est pas une acti­ fait oublier la reine du goût. •
mettent en cause la suprématie vité féminine et les cabinets de Pauline Scemama

Le Point Références 1 115


La mémoire longue DÉCRYPTAGES

Quand le sel
naissait du feu
En 2009, l'inscription des salines du Jura au patrimoine mondial de
l'Unesco a jeté une lumière nouvelle sur une industrie millénaire
et sur l'incroyable utopie conçue par l'architecte Claude-Nicolas Ledoux.

C
e sont des caramels très usage plus vaste. Un établisse­ lions d'années, quand la mer
symboliques. On les achè­ ment thermal qui utilisera les qui recouvrait une partie de la
te à la fin de la visite du vertus de l'eau miraculeuse est France s'est évaporée. Pourquoi
musée de Salins-les-Bains, dans aussi en projet. Le sel gemme Je Jura plutôt qu'une autre
le Jura. Ils sont à l'eau salée, n'est donc pas mort, il va même région? Le gisement de sel
mais pas n'importe quelle eau. connaître une nouvelle vie à affleurait parfois, ce qui a per­
Extraite à 246 mètres en des­ laquelle l'inscription des salines mis très tôt son exploitation,
sous du sol par une pompe hy­ l'an dernier au patrimoine de 5 000 ans avant J.-C. À Château­
draulique, elle est la dernière !'Unesco n'est pas étrangère. Salins, on a retrouvé la trace
saumure remontée artisanale­ Le sel dans le Jura, c'est une de bûchers sur lesquels on
ment en France. Son grade histoire qui remonte à 215 mil- jetait l'eau salée pour faire éva­
333 grammes de sel par litre, porer ce qui entrera dans l'his­
soit presque autant que la mer toire comme l'« or blanc». Un
Morte. Pour l'instant, elle ne or qui, jusqu'au x1x• siècle, res­
sert qu'à fabriquer ces caramels Le sel dans tera la seule manière de conser­
et à déneiger les routes de la le Jura, c'est une ver les aliments. L'eau et le feu :
région en hiver, mais des tel est l'alpha et l'oméga du sel.
contacts ont été établis avec un
histoire qui remonte Ailleurs, en Meurth�t-Moselle,
fromager de comté à Poligny Qe à 215 millions à Varangéville, il est encore
comté nécessite un arrosage d'années. exploité directement dans une
régulier en eau salée) et un fa­ mine. Sur les côtes du littoral,
bricant chocolatier, pour un le soleil des marais salants
accomplit lui-même le travail
d'évaporation.
La Franche-Comté a eu droit à
un troisième type de sel, dit igni­
gène, car obtenu à partir du feu.
Dès le vm• siècle, à Salins, on a
fait chauffer avec du bois l'eau
salée contenue dans de grands
baquets. Mais la teneur est fai­
ble : 40 g/litre. Au xm• siècle in­
tervient une invention fonda­
mentale : la noria. On creuse à
13 mètres de profondeur et, avec
un système de godets mis en

� � La cour de la saline de Salins-les-Bains,


9 carte postale des années 1920.

116 Le Point Références


Au musée du Sel de Salins-les-Bains, la salle des« poêles» dans laquelle on faisait s'évaporer la saumure.

rotation par des chevaux, on fait un tycoon de l'an 2000, s'en au sel obtenu dans une« poêle »
remonter à la surface une eau empare en rachetant les parts (voir l'encadré ci-dessous), le
plus chargée en sel qu'on fera des petits porteurs. On n'a rien bassin de 38000 litres d'eau
chauffer. Le grade de la sau­ inventé! salée que l'on portait à évapo­
mure est alors de 80 g/litre. C'est au début du XIV" siècle que ration. Au xvu• siècle, Salins est
Aujourd'hui encore, au musée le roi de France généralise l'im­ la deuxième ville de Franche­
de Salins, on peut se promener pôt de la gabelle : le sel devient Comté après Besançon : elle
sous la saline, dans l'immense alors le symbole du pouvoir et compte 9 000 habitants.
galerie voûtée en berceau, lon­ l'une des principales sources Aujourd'hui, ce chiffre est tom­
gue de 165 mètres, creusée au de revenus et de convoitise. bé à 3 000. La saline emploie
fil des siècles. Grand patron de la saline, le alors plus de 1000 personnes,
« pardessus » exerce une jus­ la plupart affectées à l'appro­
Un symbole du pouvoir tice d'exception à l'intérieur visionnement en bois dans les
Signe extérieur de richesse, des lieux, où se dresse une po­ forêts. Le bois est l'autre ma­
une enceinte est construite à tence pour ceux qui n'ont su tière première indispensable,
cette époque pour protéger la résister à la tentation. Les pri­ mais il va venir à manquer et
saline, propriété de multiples vilèges se paient en sel : cer­ ce déficit va bouleverser la ré­
actionnaires. Puis le comte de tains diocèses ont droit à une gion. Car il faut aller le chercher
Bourgogne, Jean de Chalon, tel « cuite » par mois, nom donné de plus en plus loin, dans la
forêt de Chaux, seconde plus
grande forêt de France (200 km2)
Dans l'enfer de la poêle qui commence à une vingtaine
de kilomètres. Or la rentabilité
Il en reste quatre à admirer dans le musée de Salins-les-Bains. baisse, même si en 1750, la no­
17 mètres de long, 4 mètres de large, ces vaisseaux construits ria équestre est remplacée par
en plaques de métal pouvant contenir 38 ooo litres de saumure des pompes hydrauliques.
étaient chauffés au charbon selon le principe des thermes ro­ En 1774, on décide pourtant de
mains par des briques réfractaires. Les saulniers travaillaient créer la Saline royale d'Arc-et­
souvent torse nu, dans la vapeur, par so •c de chaleur, et tiraient Senans, en bordure de cette
le sel avec des rables (râteau) avant de le balancer sur le toit où forêt désormais réservée au roi,
il s'égouttait. mesure ô combien impopulaire.
La décision est royale, car •••

Le Point Références 1 117


La mémoire longue DÉCRYPTAGES

À peine construite, la Saline royale d'Arc-et-Senans, conçue par Claude-Nicolas Ledoux, est devenue obsolète.

••• la région, jusque-là pro­ convoitait un autre genre de comment il la résume : « Il est
priété des Habsbourg, est de­ pipeline. De Salins à Arc-et­ plus facile de faire voyager l'eau
puis un siècle tombée dans Senans, on passe donc d'un lieu que de voiturer la forêt. » Mais
l'escarcelle de Louis XIV. industriel forgé collectivement cet homme influencé par Palla­
Aux grands maux, les grands au cours des siècles à la vision dio (1508-1580) et Piranèse
remèdes. On construit un sau­ architecturale sublime d'un es­ (1720-1778), dont les dessins
moduc de 21 kilomètres, assem­ prit singulier, Claude-Nicolas circulent dans l'Europe des Lu­
blage de 15000 troncs, qui ache­ Ledoux (1736-1806). mières, a décidé de mettre en
minera les 135 000 litres de scène la domestication de la
saumure quotidienne de la sa­ Le règne de la raison nature par la culture. Un motif,
line mère, Salins, à la saline fille, Il s 'est fait connaître du roi « presque un logo », selon l'his­
Arc-et-Senans. Aujourd'hui en­ Louis XV en construisant le pa­ torien Michel Pierre, actuel di­
core, sur le chemin des gabelous villon de la du Barry à Louve­ recteur de la Saline, résume
reliant les sites, on aperçoit ciennes. Nommé en 1771 com­ l'esprit: les onze bâtiments ré­
deux des six postes qui faisaient missaire des salines de l'Est, il partis sur un arc de cercle de
la chasse aux perceurs de sau­ est par excellence the right man 330 mètres de diamètre sont
moduc. De nos jours, on siphon­ at the right place. La justification ponctués par les mêmes volu­
ne les oléoducs, à l'époque, on technique de la Saline, voilà mes d'une saumure qui s'écou­
le, comme pétrifiée, d'une urne
couchée. Ce motif, on le retrou­
La saumure industrielle ve dans le bâtiment d'entrée,
dont les huit colonnes doriques
C'est aux confins du Jura et de l'Ain, à Tavaux, que les Solvay ont semblent subsumer la grotte
installé une usine qui fait venir par un pipeline la saumure de la sauvage d'où ruisselle l'eau mi­
Bresse, au nord de Bourg. Cette famille belge avait découvert raculeuse. L'ordre l'emporte sur
l'électrolyse du sel, permettant la production du chlore, de la le chaos. Ici, tout est rationnel,
soude et de l'hydrogène. Le sel est aujourd'hui présent dans les tout obéit au règne du nombre
matières plastiques (PVC), le verre, le papier, le textile et même et à la course circulaire du So­
dans les voitures (un équivalent de 10 kilos). leil, source de cette chaleur
indispensable à la fabrication

118 1 Le Point Références


DÉCRYPTAGES La mémoire longue

pour aristocratisme - il a
Ledoux, architecte des Lumières construit la très impopulaire
barrière des fermiers généraux
à Paris -, Ledoux conçoit à la
Claude-Nicolas Ledoux est considéré comme un architecte majeur,
même époque la ville utopique
pourtant la plupart de ses œuvres ont été détruites•.
de la Chaux, qui devait terminer
À Paris, parmi les nombreux hôtels construits par Claude-Nicolas le demi-cercle déjà construit de
Ledoux (1736-1806), seul subsiste l'hôtel d'Hallwyll, rue de la Saline. Elle ne verra jamais le
Montmorency. Sur les 43 barrières des fermiers généraux qu'il jour. Par ailleurs, le chemin de
a édifiées, seules quatre (Nation, Monceau, Denfert-Rochereau, fer va permettre le transport du
La Villette) ont traversé le temps. Nombre de ses projets, qui sel obtenu dans les marais sa­
ont tous pour point commun le contrôle de la nature, humaine lants. Malgré une modernisation
ou naturelle, n'ont pu être menés à bien: Maison des surveillants qui permet à Salins de forer à
de la source de la Loue, Oikema (Palais des plaisirs) ... Voici quel· 246 mètres, c'est toute la région
ques-unes de ses pensées (J. Rittaud·Hutinet, Claude·Nico/as qui est touchée. Les salines de
Ledoux, lumières et pensées, La Taillanderie, 2007) : Salins ferment en 1962.
• « Contrarié toute ma vie, sous tous les rapports, je n'ai rien Aujourd'hui, un seul saunier
fait que j'eusse voulu faire : j'ai commencé beaucoup que demeure encore en vie, M. Le­
l'inconstance des hommes ne m'a pas permis d'achever. Il gouhy. À Arc-et-Senans, la fer­
semble que cette nation, la France, ne soit pas susceptible meture remonte à 1894, après
d'une pensée durable et qu'elle ne puisse atteindre au-delà du que le saumoduc percé a pollué
provisoire. » l'eau du village. Dans les an­
•«Il n'existe pas un homme sur terre qui ne soit susceptible d'être nées 1920, seul l'extérieur a été
secouru par un Architecte : c'est à lui qu'il appartient de relever classé, il ne reste donc rien du
les misères. Rival du Dieu qui créa le monde, il aura plus fait que patrimoine industriel. De mul­
lui : il l'aura dégrossi, il aura comblé les montagnes, creusé les tiples projets ont été envisa­
ravins pour faire circuler librement les eaux limpides. Élevant gés: haras, élevage de volailles,
l'homme au-dessus de lui-même, il aura répandu les connaissan· école régionale d'agriculture,
ces utiles. » jusqu'à ce que cet espace de
•«On pourrait dire de !'Architecture ce que Boileau dit de la poésie: surveillance trouve son appli­
chez elle, tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. » cation littérale. Après avoir
accueilli des réfugiés espagnols
en 1938, la Saline devient lieu
du sel. Neuf allées découpent d'internement pour 261 Tziga­
l'espace et convergent vers la nes entre 1941 et 1943. Puis des
maison du directeur, lieu central Neuf allées prisonniers de guerre alle­
du pouvoir, qui voit tout, contrô­ découpent l'espace et mands y sont retenus en 1945
le tout et fait face, ce n'est pas dans des conditions épouvan­
convergent vers le lieu tables dont on ne tient guère à
un hasard, au bâtiment des gar­
des. Espace panoptique de sur­ central du pouvoir se souvenir dans la région.
veillance des ouvriers, espace la maison du directeur. Classée au patrimoine de
hygiénique où l'air doit circuler l'Unesco, la Saline fait partie
entre les bâtiments, Arc-et­ du réseau européen des cen­
Senans est une radicalisation tres culturels de rencontre. On
moderniste de l'idéologie de L'architecture est une chose, y joue de la musique dans les
l'Ancien Régime. Les ouvriers l'industrie en est une autre. Le anciennes bernes, on organise
sont logés à quelques dizaines saumoduc fuit et le bois, en des séminaires, on visite des
de mètres des« bernes» où l'on 1791, est remplacé par la houille. expositions sur le sel. .. Mais
chauffe le sel:« Il faut un prompt Pour obtenir une tonne de sel, c'est dans le voyage entre la
retour après le travail », expli­ il faut une demi-tonne de char­ Saline et Salins qu'on perçoit
que Ledoux, qui crée derrière bon contre deux tonnes de bois. vraiment, le long du chemin
le logis des jardins ouvriers, À peine construite, la Saline des gabelous, le passage du
« champs productifs» qui chas­ royale devient donc obsolète. temps et du sel.•
sent de l'esprit l'oisiveté. Ironie de l'histoire: emprisonné François-Guillaume Lorrain

Le Point Références 1 119


DÉCRYPTAGES Idées et essais

Essais et idées
Merleau-Ponty
LA PHILOSOPHIE AU CORPS
Gallimard édite en un gros volume les œuvres de Maurice
Merleau-Ponty, l'occasion de redécouvrir les textes essentiels
de l'un des philosophes les plus importants de l'après-guerre.

L
e tombeau de l'âme 7 C'est à velouté, la mollesse, la dureté des en faveur de l'intervention russe en
cette macabre image que Pla­ objets - Cézanne disait même : leur Corée (1950-1953) mènera, en 1952,
ton associait déjà le corps, deux odeur. » Mais Merleau-Ponty est à leur rupture. Dans une lettre, un
mille ans avant que Descartes fasse aussi un philosophe engagé. D'où Sartre de mauvaise foi reproche
de celui-ci un « objet » distinct de les nombreux essais politiques de ainsi à son« cher Merleau » de quit­
la pensée et soumis à elle. Mais ce recueil, dont Humanisme et Ter- ter la politique : « Je n'approuve pas
pour Maurice Merleau-Ponty (1908- reur, un texte controversé de 1947 ta position etje la blâme. » Entre
1961), l'un des philosophes français sur les purges commu- l'intellectuel engagé
les plus importants de l'après­ nistes sous Staline. l
M.,un«
et le philosophe, où
guerre, il s'agit d'un préjugé Deux ans plus tôt, en Mer eau-Ponty situer la frontière 7 À
infondé : toute conscience ne se vit octobre 1945, il avait Œuvres méditer... •
que dans et par les perceptions du fondé avec Jean-Paul François Gauvin
corps. Quant au corps lui-même, le Sartre la revue Les
Maurice Merleau-Ponty,
« corps propre », le vôtre, il n'est Temps modernes. Mais Œuvres, Gallimard, coll.
pour lui ni tout à fait sujet, ni tout la position de ce dernier « Quarto », 1848 p., 35 €.
à fait objet : vous pouvez voir et
sentir votre corps, mais toujours
avecvos yeux, vos mains, donc votre
corps... Voilà ce que soutient la Phé­
noménologie de la perception,
Il
publiée en 1945, pièce maîtresse Je suis mon corps
des Œuvres de Merleau-Ponty pré­ « Le corps n'est donc pas un objet. Pour la même raison, la conscien­
sentées ici par le philosophe Claude ce que j'en ai n'est pas une pensée, c'est-à-dire que je ne peux le
Lefort, son ancien élève, récemment décomposer et recomposer pour en former une idée claire. Son
décédé. Cette édition de Gallimard unité est toujours implicite et confuse. Il est toujours autre chose
est la première tentative de regrou­ que ce qu'il est, toujours sexualité en même temps que liberté,
per la plupart de ses textes essen­ enraciné dans la nature au moment même où il se transforme par
tiels. Elle permet de se familiariser la culture, jamais fermé sur lui-même et jamais dépassé. Qu'il
avec son itinéraire intellectuel, s'agisse du corps d'autrui ou de mon propre corps, je n'ai pas
notamment grâce à une riche bio­ d'autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre, c'est­
graphie illustrée. À côté d'ouvrages à-dire de reprendre à mon compte le drame qui le traverse et de
plus théoriques (Le Visible et l 'invi­ me confondre avec lui. Je suis donc mon corps, au moins dans
sible, L'Œil et /'Esprit...}, le recueil toute la mesure où j'ai un acquis et réciproquement mon corps
propose des essais plus accessibles, est comme un sujet naturel, comme une esquisse provisoire de
dont Le Doute de Cézanne, où la mon être total. »
question du corps se renouvelle M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, © Gallimard, 2010.
« Nous voyons la profondeur, le

120 1 Le Point Références


Idées et essais DÉCRYPTAGES

Philosophie public de néophytes. Ici les débu­


tants devront s'abstenir : ce livre

QUI EST MONSIEUR FERRY? ne se lit pas aussi facilement que ...
du Luc Ferry. Deschavanne, lui­
Universitaire, ministre, essayiste, philosophe même professeur de philosophie,
à succès ... Les multiples facettes de la personnalité veut donner des clés permettant
de mieux comprendre l'arrière-fond
de Luc Ferry sont décryptées dans un livre d'accès
théorique des positions souvent
parfois difficile. radicales de Ferry, depuis ses pre­
mières attaques contre la« gauche

L
totalitaire » et La Pens é e 68,
uc Ferry, auteur de best-sellers l'ouvrage qui l'a fait connaître en
philosop�iques et ancien minis­ 1985, jusqu'à son tournant vers la
tre de l'Education nationale, spiritualité et la sagesse de l'amour,
s'est imposé comme une figure de qu'il souhaite humaniste, laïque,
proue de la droite intellectuelle. ouverte à l'absolu, mais sans Dieu.
Mais que cache cette image média­ Malgré sa bienveillance générale,
tique? Un ancien professeur d'uni­ l'ouvrage laisse place aux critiques,
versité imbibé de pensée alle­ que ce soient celles de Marcel Gau­
mande, traducteur et spécialiste chet, l'auteur du Désenchantement
des poids lourds philosophiques du monde (Gallimard, 1985) ou
que sont Johann Gottlieb Fichte et d'André Comte-Sponville. Le long
Emmanuel Kant, rompu à toutes entretien final permet à Ferry d'évo­
les nuances conceptuelles dont une sagesse« post-métaphysique » , quer lui-même son parcours et ses
raffolent les universitaires. Derrière à l'écoute de la« transcendance premières amours pour les voitu­
L'Homme-Dieu ou le Sens de la vie dans l'immanence». Ses concepts res : « Je ne connais rien de plus
(Grasset, 1995), Le Nouvel Ordre n'ont rien de facile, comme le mon­ beau, dans les arts du xx• siècle,
écologique (Grasset, 2002), Appren­ tre Éric Deschavanne dans cet affirme-t-il, qu'une belle Bugatti. »•
dre à vivre (l'ai Lu, 2006) ou, cet ouvrage. La collection « Clés de F.G.
automne, Critique de la raison philo» des éditions Germina est en
Éric Deschavanne, Le Deuxième
amoureuse (Pion) s e cache un théorie destinée à introduire un Humanisme. Introduction à la pensée
humanisme qu'il présente comme penseur contemporain auprès d'un de Luc Ferry, Germina, 220 p., 18 €.

Du Talmud à la génétique
HENRI ATLAN, PARCOURS D'UN INTELLECTUEL ENGAGÉ

P
ionnier de la théorie de 2000, sur les OGM et le réchauffe­ contre les militants de « Sauvez
l ' a u to - o r g anisation d u ment climatique, et continue la planète! ». Sceptique face aux
vivant, Henri Atlan est aussi d'appeler à la vigilance face aux thèses courantes sur le réchauffe­
spécialiste du philosophe Baruch conclusions hâtives des scientifi­ ment climatique, il interroge aussi
Spinoza et, bien qu'athée, du Tal­ ques, au rôle des médias et à l'op­ le régime de fraude et de demi­
mud, ce livre fonda­ portunisme politi­ vérité auquel nous contraint fata­
m e n tal de l a foi que. Dans ce livre lement la vie sociale, dans la suite
juive. Intellectuel d'entretiens avec de son récent essai philosophique
engagé depuis plu­ Pascal Goblot, l'émi­ (De la fraude. Le monde de l'onaa,
sieurs décennies, il n e nt b i o l o g i s t e Seuil, 2010). Un itinéraire person­
a participé aux retrace son parcours nel où se reflètent les enjeux du
débats sur l'éthique intellectuel depuis monde.• F.G.
m édicale c o m m e son enfance en Algé­
Henri Atlan, La Philosophie dans
membre d u Comité rie, où il est né en
l'éprouvette. Conversation avec Pascal
consultatif national 1931, j usqu'à ses Goblot, Bayard, coll. « Le temps
d'éthique de 1983 à c o u p s de p a t t e d'une question », 173 p., 19 €.

Le Point Références 1 121


DÉCRYPTAGES Idées et essais

Christianisme
LE MARTYRE COMME
SI VOUS Y ETIEZ...
.;

Des chrétiens livrés aux bêtes, torturés ou crucifiés pour l'amour


de Dieu ... Pierre Maravat nous invite à découvrir les martyrs,
acteurs capitaux des premiers siècles du christianisme.

D
écapitations, bûchers, muti­ miers martyrs chrétiens. Ces récits déclenchée en 303 par l'empereur
lations en tout genre, des persécutions chrétiennes, qui Dioclétien. Mais parmi ces textes,
amphithéâtres en délire - commencent sous le règne de plusieurs sont des passions dites
voilà les horreurs que racontent l'empereur Néron en 64, foison­ « légendaires ». D'autres, plus
les« passions » (du latin passio : neront dès le second siècle, bien fiables, peuvent nous renseigner
souffrance) et « actes » des pre- avant la grande persécution sur les différents acteurs de ces
événements marquants
Actes et passions de l'histoire du christia­
Il des martyrs
chrétiens
nisme. Ce sont ces der·
niers qu'a retenus Pierre
des premiers siècles Maravat, p rofesseur
Pour la gloire du Christ émérite de l'université
Un jour de juillet 1n, dans l'amphithéâtre de Lyon, Paris-IV Sorbonne, pour
sainte Blandine et une quarantaine d'autres chré­ son recueil. On y décou­
tiens sont livrés aux fauves et au bourreau ... vre par exemple que les
juges incitent souvent
« Maturus et Sanctus passèrent à nouveau, dans les chrétiens à renoncer
l'amphithéâtre, par toute la série des supplices, publiquement à leur foi
comme s'ils n'avaient absolument rien souffert aupa­ pour éviter la mort. Mais
ravant, ou comme s'ils avaient repoussé ['Adversaire ces derniers résistent,
dans plusieurs engagements partiels et qu'ils luttaient maintenant comme Blandine (voir ci-contre),
pour la couronne. Ils eurent à endurer à nouveau le passage par les à la fois pour témoigner (martyr:
fouets, selon la coutume du lieu, les morsures des bêtes et tout ce en latin« témoin») de leur foi et
qu'une foule déchaînée réclamait de tous côtés à grands cris. Pour suivre l'exemple de Jésus. Certains
couronner le tout, ils furent placés sur un siège de fer, d'où leurs seront d' ailleurs crucifiés. Mais
corps répandaient sur L'assistance une odeur de brûlé. [ ... ] Ceux-ci tous sont de vrais athlètes, et pré­
donc, après le combat, furent à la fin sacrifiés, après avoir été eux­ sentés comme tels : ils veulent
mêmes pendant tout ce jour un spectacle pour tout le monde, tenir le plus longtemps possible
remplaçant toute la variété des combats de gladiateurs. face à leurs persécuteurs romains,
Quant à Blandine, suspendue à un poteau, elle était offerte en nour­ mais aussi face à l'« Adversaire»,
riture aux bêtes lancées contre elle. Suspendue à ce qui semblait le Malin, qui tente de les détour­
offrir aux regards la forme d'une croix, elle inspirait, par l'ardeur de ner de la foi. Voyage aux extrémi·
sa prière, un grand enthousiasme à ceux qui livraient bataille. Pendant tés de la nature humaine, sinon
leur combat, ils voyaient avec les yeux du corps, dans la personne de au-delà.• F.G.
leur sœur, celui qui avait été crucifié pour eux, afin de convaincre
ceux qui croient en lui que quiconque a souffert pour la gloire du Actes et passions des martyrs
chrétiens des premiers siècles,
Christ vivra toujours dans la communion du Dieu vivant.» textes présentés et traduits par
Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, © Cerf, 2010. Pierre Maravat, Cerf, coll. « Sagesses
chrétiennes», 392 p., 29 €.

122 1 Le Point Références


Idées et essais DÉCRYPTAGES

INTERVIEW
Cérémonies lucratives, guérisons, apparitions... Prêtre de l'Union
d'Utrecht, une Église née au xv111 e siècle de la crise janséniste,
Bernard Vignot explique le phénomène des Églises marginales.

Bernard Vignot
« les Églises parallèles sont nées
d'un cruel manque de repères »
le Point : Qu'est-ce qu'une « Église parallèle »? Églises sont nées pour répondre au malaise am­
Bernard Vignot: Ce sont toutes les Églises qui n'ont biant. je pense notamment aux célébrations de
aucune assise historique. j'essaie dans ce livre remariage des personnes divorcées ou aux sémi­
d'en dresser la liste, mais elle n'est pas exhaus­ naristes qui attendent des années pour devenir
tive tant elles sont nombreuses : je peux citer prêtres dans l'Église officielle. Ces communautés
l'Église catholique apostolique universelle, l'Égli­ sont rapidement devenues une solution de faci­
se catholique libérale, l'Union des communautés lité pour les déçus du christianisme.
chrétiennes indépendantes ... Fondées sur la loi L P. : Ce livre est-il une mise en garde ?
des associations de 1901, ces communautés, quoi­ B. V.: Effectivement. Mais il ne faut pas pour autant
que chrétiennes, sont nées à l'initiative d'un in­ confondre Églises parallèles et sectes. Même si
dividu - ecclésiastique ou autoproclamé tel - et certaines sont de vraies arnaques, personne ne
non d'une rupture avec l'Église romaine. Le pro­ vous oblige à y adhérer... je veux informer, avant
blème, c'est que ces individus endossent souvent tout, sur un phénomène qu'on connaît mal et
un rôle de gourou et que les syncrétismes religieux m'interroger sur son histoire: quand et pourquoi
qu'ils proposent - des rites traditionnels souvent sont nées ces communautés? Comment les dis­
ponctués de superstitions, de croyances occultes tinguer? Qu'est-ce qui incite des centaines de
ou d'exorcismes - sont souvent purement lucratifs personnes à se déplacer un dimanche au fin fond
et éloignent dangereusement le fidèle de la doc­ de la Normandie pour apercevoir la Vierge? Sans
trine chrétienne. oublier le risque de leur prolifération, pour notre
L P. : À quoi est dû ce phénomène selon vous? société et ses Églises traditionnelles.
B.V.: À un cruel manque de repères. L'Église a trop Propos recueillis par Victoria Gairin
longtemps vécu sur ses acquis et, lorsqu'elle s'est
rendu compte des changements sociétaux, il était Bernard Vignot, Le Phénomène des Églises parallèles,
trop tard. Comme la nature a horreur du vide, des Cerf, 127 p., 13 €.

aussi aux néophytes, il propose, grâce à de nom­


Christian Grappe breux extraits de textes, cartes, diagrammes et
Initiation bien raisonnée tableaux comparatifs, une vision synthétique des
au Nouveau Testament données actuelles sur le sujet. Ici, pas de sensa­
tionnalisme, mais un éclairage volontairement

Q
ue disent vraiment les manuscrits de la mer sobre pour mieux pénétrer dans la matière première
Morte? Quelle différence entre jésus et Honi des Évangiles. Un ouvrage de réfé­
e Traceur de cercles, ce mystérieux magicien rence pour tous. • F. G.
dont parlent les écritures juives? Qui était Flavius
josèphe? Comment vivaient les esséniens, les pha­ Christian Grappe, Initiation au monde
risiens et les sadducéens? C'est à une plongée dans du Nouveau Testament, Labor et Fides,
coll. « Le Monde de la Bible », 319 p., 29 €.
l'univers du Nouveau Testament qu'invite Christian
Grappe, professeur de théologie protestante à l'uni­
versité de Strasbourg. Destiné aux étudiants mais

Le Point Références 1 123


DÉCRYPTAGES Idées et essais

Débats gue durée et pour des approches


conjoncturelles qui font primer les

DANS LA FABRIQUE
structures et la vie des civilisations
sur les actions des hommes et les
événements. Une « géohistoire»

DE LHISTOIRE est en route, dont les manières de


conjuguer espace et temps suivent
bientôt des vitesses et des échelles
Venus d'horizon divers, trois livres, dont différentes (temps long, temps
une biographie, tentent de répondre court; macro et micro-histoire;
local et global... ). Elle se poursuit
à une très ancienne question : comment aujourd'hui chez Les Historiens
écrit-on l'histoire? français à l'œuvre, bilan collectif
dirigé par Jean-François Sirinelli,
Pascal Cauchy et Claude Gauvard,
sur les tendances historiographi­
J•:c
Renaissance
de l'événement :,
Les historien, ques de 1995 à 2010. Si l'histoire
français à l'œuvre des mondialisations ou les appro­
ji:. _ .:t�
_VVll:ILl::NOJNIC en·!.r:, Spn,,·,, .- ·.
et Ptemx
ches en termes d'« histoire connec­
r,,.,·,un,d Bmudc/, ;.:,.

·,.Î�{,11, ,,,;+,
a111bi1io11 cl i11q11iét11de
,f1111bù1a,·1"e11
':! '� tée» et d'« histoire culturelle»
'
,.,
.

-, sont désormais bien installées


dans le paysage universitaire fran­
- .,, ' �;;/::/J.
'" : ·- ·: çais, elles sont autant l'effet d'une
:.-'·t:.:.-
�-- ,� .; internationalisation de la recher­

P
che que de la tradition historio­
eut-on, au xx1• siècle, écrire possible la coexistence de durées graphique nationale remontant
l'histoire comme aux x1x• et et de rythmes simultanés mais aux Annales. De fait, il s'agit plus
xx• siècles? L'historiographie différents. L'école des Annales - du de nouveaux regards que d e
a-t-elle évolué depuis la chute du nom de la fameuse revue fondée méthodes venues d e l'extérieur,
m u r de Berlin, dont Francis en 1929 par Lucien Febvre et Marc de nouveaux objets s'imposent,
Fukuyama disait (La Fin de l'his­ Bloch, et que dirigera plus tard comme l'histoire des représenta­
toire et le Dernier Homme, Flam­ Braudel - opte alors pour la Ion- tions ou des sensibilités, celle des
marion, 1992) qu'elle marquait la
fin de l'histoire, ou bien voit-elle
revenir, de façon cyclique, certai­
nes questions, méthodes et matiè­
res à réflexion? Trois livres vien­
Il
nent de paraître, qui apportent L'énigme de l'événement
chacun des réponses à ces inter­ « L'événement-monstre, l'événement-monde qui frappe au cœur
rogations. de la Cité ou encore le micro-événement qui vient perturber la vie
ordinaire de l'individu se posent de plus en plus comme autant
La longue durée d'énigmes irrésolues, de Sphinx qui viennent interroger les capa­
Dans son Fernand Braudel, ambi­ cités de la rationalité et réussissent à leur démontrer non pas leur
tion et inquiétude d'un historien, inanité mais leur incapacité à saturer le sens de ce qui intervient
Yves Lemoine dresse le portrait comme nouveau, car fondamentalement l'énigme portée par
d'un des plus grands historiens l'événement survit à sa disparition. [... ] Sphinx, l'événement est
français, mort en 1985, en rappor­ aussi Phénix qui ne disparaît jamais vraiment. Laissant de multiples
tant ses projets d'histoire panora­ traces, il revient sans arrêt rejouer de sa présence spectrale avec
mique et multiséculaire (La Médi­ des événements ultérieurs, provoquant des configurations chaque
terranée, L'identité de la France... ) fois inédites. En ce sens, il est peu d'événements dont on puisse
à un souci fondamental: prendre dire avec certitude qu'ils sont terminés car ils sont toujours sus­
acte des théories d'Albert Einstein, ceptibles de rejeux ultérieurs.»
dont la relativité a changé notre François Dosse, Renaissance de l'événement, © PUF, 2010.
conception du temps en rendant

124 1 Le Point Références


Idées et essais DÉCRYPTAGES

genres et des sexualités, des


constructions nationales et des
Michel Jarrige
relations internationales dans les
contextes coloniaux et postcolo­
ANTIMACONNISME
niaux. Les perspectives croisées
nécessitent alors de vastes colla­
LES THÉORIES DU COMPLOT
borations, dont le désir d'exhaus­ De Clément XII à Benoît XVI, histoire d'une peur qui,
tivité et la fragmentation se com­ depuis près de trois siècles, nourrit l'histoire européenne.

Qi
binent souvent dans la formule à
succès des« dictionnaires» ou des
« livres noirs», en plusieurs volu­ e manigancent les francs-maçons? Quels obscurs rapports
mes et centaines d'articles. Mais entretiennent-ils avec le pouvoir? Sont-ils corrompus, affairistes
la nouveauté réside sans doute, et subversifs? Existe-t-il vraiment un complot franc-maçon?
avec François Dosse, dans Renais­ L'historien Michel jarrige s'interroge ici sur l'antimaçonnisme et les
sance de l'événement, laquelle soupçons qui, aujourd'hui plus que jamais, font les choux gras des
est étroitement liée aux variations médias et de l'édition. De la première condamnation papale par Clé­
que connaissent, d'une culture ou ment XII en 1738 à la théorie d'un complot judéo-maçonnique mondial
d'une époque à l'autre, nos expé­ visant à instaurer la domination universelle d'Israël à la fin du x1x' siè­
riences du temps. Des « événe­ cle, la méfiance des Églises à l'égard de la franc-maçonnerie s'inscrit
ments-ruptures» peuvent en effet dans des contextes politiques spécifiques : la Révolution française,
générer « un autre rapport au l'affaire Dreyfus, la révolution bolchevique, le développement de l'an­
monde et à sa temporalité », et tisémitisme et la publication des Protocoles des sages de Sion ... Elle ne
nous serions ainsi passés, depuis s'est jamais éteinte. Les États comme les religions redoutent toujours
le 11 septembre 2001, d'une une prise de contrôle de la franc-maçonnerie, ce que l'auteur appelle
période qui privilégiait le futur la « maçonnophobie ». « L'appartenance à la franc-maçonnerie et à
(1789-1989) au règne du« présen­ l'Église est incompatible », rappelait encore récemment Benoît XVI,
tisme ». Les mass médias jouent confirmant ainsi la position séculaire de l'Église catholique. Les musul­
un rôle majeur dans cette recon­ mans ne sont pas en reste. En 1978, unefatwa de l'université al-Azhar
naissance, diffusion planétaire et au Caire confirmait ainsi la prohibition de l'ini­
commémoration presque immé­ tiation maçonnique pour les musulmans. Ce qui
diate de moments forts, mais il n'empêche pas les fidèles de braver les interdic­
appartient toujours aux historiens 1,�EGUS[ tions... Ce livre défend bien sûr la cause des
ET
d'en explorer la nature. Loin d'être
simple chaînon dans une histoire u FH.\\C· maçons mais, très documenté, il permet de se
faire une idée claire d'une peur qui a nourri l'his­
longtemps conçue selon un .U\(O\\IJU[ toire européenne.• Victoria Gairin
schéma déterministe, l'événement
l listoirr de� soupçOns Michel jarrige,
se fait aujourd'hui pour Dosse et du rnmplot
L'Église et lafranc-maçonnerie,
« Sphinx et Phénix », puisque Éditions jean-Cyrille Godefroy,
énigme à déchiffrer et moment 300 p., 24 {.
inaugural dont les traces n'ont pas
fini de se répercuter dans l'ave­
nir.• Anthony Mangeon À noter Arthur Chuquet à la fin du x1x' siècle
Les batailles de mai à septembre 2010, les
éditions Laville, basées en pays
Yves Lemoine, Fernand Braudel, des Laville d'Auray, ont déjà lancé quatre titres
ambition et inquiétude d'un historien,
Michel de Maule, 203 p., 19 €. La Bataille de Stalingrad, vue par le d'une collection consacrée aux
maréchal soviétique Vassili Tchouïkov, témoignages sur les grandes batailles,
jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy, La Chute de Constantinople en 1453, « Batailles essentielles : mémoire des
Claude Gauvard (dir.), Les Historiens
français à l'œuvre, 1995-2010, PUF, telle que la raconte en 1913 Gustave peuples». Des textes souvent oubliés
330 p., 29 €. Schlumberger, spécialiste de l'histoire et tombés dans le domaine public
b yzantine, La Bataille de Midway, en qu'en passionnés d'histoire, Bernard,
François Dosse, Renaissance de juin 1942, racontée par deux anciens Grégoire et Hélène Laville veulent
l'événement. Un défi pour l'historien:
entre Sphinx et Phénix, PUF, 348 p., officiers japonais, La Bataille de Valmy, faire revivre. Une affaire de famille
32€. le 20 septembre 1792, rapportée par au service du passé.• C. G.

Le Point Références 1 125


DÉCRYPTAGES Idées et essais

Anthony Mangeon Philosophie

1
Pour une histoire CE QUE LON DIT DE LA BÊTISE
de la pensée noire
(( mbéciles: ceux qui ne pensent pas comme vous», écrivait Flaubert
Dans dans son incontournable Dictionnaire des idées reçues. À ce compte­
l'antichambre là, inutile de dire que le monde est peuplé de cette engeance... « C'est,
de la lecture, en effet, une famille innombrable, celle des imbéciles... » pestait déjà
pas d'avant­ le penseur grec Simonide au v' siècle avant notre ère. « Innombrable est
propos, le peuple des sots», peut-on également lire dans l'Ecclésiaste, un livre
mais des de la Bible (11' ou 111' siècle av. J.-C.). Les modernes ne sont pas en reste,
« Précautions comme le montrent les sarcasmes de Huysmans (cf encadré). Fort de
oratoires» cet inquiétant constat, l'historien Lucien Jerphagnon s'est penché sur
en écrivant La Pensée noire et l'une des plus vieilles obsessions de l'humanité :
l'Occident, Anthony Mangeon en la sottise! Son enquête érudite prend la forme
indisposera certains, et il le sait. d'un savoureux florilège de citations, ponctué de l.udrn .JPrplrnf.,'llon

Là où l'on ne saurait parler brèves introductions aux chapitres de cette histoire La...
de« pensée blanche», comment universelle de la stupidité. sottise�
(\Ïrlj.:.t-hui1
affirmer l'existence d'une« pensée Premier constat : on ne sait pas ce que c'est que �ii,:k'll q1i'm1 t·n 1�1rlc)

noire »? En ne la définissant la bêtise, un cercle dont on connaîtrait le centre,


pas comme le produit d'une origine mais jamais la circonférence, dirait Pascal. Il y a
raciale ou géographique, mais toutefois consensus : le plus sot de tous, c'est le E�iiAGNO
comme l'ensemble des philosophies « peuple », la« foule », la « masse », bref les
trempées dans l'héritage assumé autres. « Les gens à l'esprit traînant constituent la grande masse »,
de la traite, de la colonisation déplorait, toujours modeste, saint Augustin (354-430). Spinoza et Stend­
et de la ségrégation, précise hal ne pensaient d'ailleurs pas autrement. Pire: même le savoir n'en
immédiatement l'auteur, maître guérit pas. Platon en était convaincu, et Molière disait qu'un « sot savant
de conférences en littératures est sot plus qu'un sot ignorant» (Les Femmes savantes). Mais en matière
africaines et afro-américaines de crétinisme, tout est relatif. On est toujours l'imbécile de quelqu'un,
à l'université de Montpellier et de même qu' « un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire» (Boileau,
collaborateur du Point. Son propos: L'Art poétique). La seule parade à ce mal universel? L'humour, bien sûr,
esquisser une anthologie qui soit mais aussi la sagesse de faire avec... Ce que démontre délicieusement
aussi une histoire réciproque, où le Lucien Jerphagnon. • Sophie Pujas
regard occidental sur l'Afrique croise
Lucien Jerphagnon, la... Sottise? (Vingt-huit siècles qu'on en parle),
un récit noir de l'Occident. Anthony Albin Michel, 140 p., 9 €.
Mangeon tient le pari. Sur la route
qui va de la Constitution d'Haïti
à la négritude d'Aimé Césaire,
de l'afrocentrisme d'un Cheikh
Anta Diop à la philosophie pratique
Il
d'Alain Locke, s'affirme avant De l'avantage d'être un imbécile
tout l'amplitude d'un« penser L'écrivain chrétien Huysmans n'échappe pas à la règle
de la condition noire » qui et fait des imbéciles« la majeure partie de l'humanité».
nourrit la philosophie occidentale
et désigne ses points aveugles. « L'humanité est, en majeure partie, composée de scélérats in­
Loin des postures figées conscients et d'imbéciles qui ne se rendent même pas compte de
et des replis identitaires.• la portée de leurs fautes. Ceux-là, leur parfaite incompréhension
Marion Coquet les sauve. Quant aux autres qui se putréfient en sachant ce qu'ils
font, ils sont évidemment plus coupables, mais la société qui hait
les gens supérieurs se charge, elle-même, de les châtier[... ]. Alors,
il y a tout avantage à être un imbécile, car on est épargné sur la
La Pensée noire et l'Occident.
terre et au ciel.»
De la bibliothèque coloniale
à Barack Obama, Éditions Sulliver, Joris-Karl Huysmans, En route, 1895,
304 p., 22 €.

126 1 Le Point Références


Idées et essais DÉCRYPTAGES

LE COIN DE L'ÉDITEUR
Depuis 1957, les Cahiers de l'Herne, objets éditoriaux non identifiés,
se sont imposés dans le paysage français. Laurence Tacou, qui a succédé
à son père en 2001, dirige une maison à l'équilibre financier fragile.
Comment maintenir en vie une institution ? Réponses d'une héritière.

L'Herne
Michel Serres
Laurence Tacou
«le numérique va souffler un
grand vent de liberté sur l'édition»

le Point :Vous avez pris la succession de votre père à !!Herne librairie et une réunion très émouvante de tous
en 2001. Comment vous êtes-vous approprié cette maison 7 les contributeurs autour de lui. Les Cahiers de
laurenœlat:ou: Quand mon père est mort, L'Her­ l'Herne sont ouverts aux auteurs de tous bords,
ne est restée fermée pendant trois mois. Per­ même s'ils sont parfois au centre de polémiques
sonne ne s'y intéressait car la situation écono­ très violentes. Noam Chomsky est détesté en
mique était catastrophique. L'Herne n'a jamais France, pourtant, malgré l'omerta de presque
été une entreprise commerciale mais, depuis toute la presse, son Cahier a été un véritable
le début, une magnifique aventure intellec­ best-seller! J'espère publier avant tout des gens
tuelle. À une certaine époque c'était viable, qui ne sont pas conventionnels.
c'est beaucoup plus difficile aujourd'hui où LP.:Vous n'avez pas peur de vous institutionnaliser?
tout est régi par la rentabilité. Le grand risque L t: Trop tard! Avec plus de quatre-vingt-dix
aurait été que cette maison soit rachetée par Cahiers à ce jour, L'Herne est déjà une institu­
un éditeur qui l'aurait transformée en une sim­ tion, mais, j'espère, en dehors des sentiers
ple collection. L'Herne y aurait évidemment battus. JI ne s'agit pas de tomber dans l'hom­
perdu sa vitalité. Je n'avais pas du tout l'inten­ mage, l'hagiographie. Frédéric Vitaux a écrit
tion de m'en occuper, mais il y avait une telle que « les Cahiers de l'Herne restent des dyna­
attente des gens qui entraient dans la petite miteurs d'idées reçues », j'essaie de trouver
boutique de la rue de Verneuil... J'ai décidé de de nouvelles munitions ...
mener à bien les deux derniers Cahiers lancés LP.:Comment se construit un Cahier de l'Herne 7
par mon père. Et finalement, je me suis prise L t: JI y a une recette pour faire un bon Cahier
au jeu ... Chaque éditeur a sa propre vision des des textes inédits de l'auteur auquel le Cahier
choses. J'avais envie de faire des Cahiers avec est consacré, des correspondances, des témoi­
des auteurs vivants. J'ai eu cette chance avec gnages, et bien sûr des textes d'écrivains, de
Ricœur, Derrida, Baudrillard, René Girard, chercheurs qui jettent, en toute liberté, une
Noam Chomsky. C'est ce qui me plaît. Le cata­ lumière nouvelle sur l'œuvre et l'itinéraire. Et
logue d'une maison d'édition, c'est le portrait pour que cela prenne, il faut aussi un bon chef,
chinois de ses éditeurs. un ou plusieurs directeurs passionnés et com­
LP.:Comment décider qu'un auteur mérite un Cahier? pétents. La tâche est peut-être exaltante mais
LT.: li y a des noms en général d'une grande rude. Certains Cahiers ont mis des dizaines
évidence, même si l'intéressé n'est pas, a prio­ d'années à se faire! Gershom Sholem, sorti
ri, d'accord. Claude Lévi-Strauss, par exemple, avec succès l'année dernière grâce à Maurice
m'avait dit:« Un Cahier sur moi n'intéressera Kriegel, a mis vingt-cinq ans à se faire avec des
personne, le structuralisme n'est plus à la directeurs successifs qui abandonnaient en
mode ... » Mais cela a été un grand succès de route. En revanche, certains y prennent •••

Le Point Références 1 127


DÉCRYPTAGES Idées et essais

••• goût, comme François L'Yvonnet, maître l. T.: C'est vrai, j'ai envie de laisser la porte
d'œuvre d'un passionnant Cahier Baudrillard ouverte, pas d'enfermer L'Herne derrière de
et qui vient de terminer le Serres qui sort dans hauts murs. Il y a une pensée unique qui veut
un mois. L'Hy dre de !'Herne ne les dévore enterrer définitivement les écrivains qui ont
quand même pas tous... Il y a parfois " fauté ». Si les êtres humains
des drames mais on rit beaucoup sont par essence paradoxaux,
aussi... les écrivains le sont encore plus.
LP.: Vous disiez que l'entreprise allait mal quand L'Herne a été cataloguée à droi­
vous l'avez reprise. Et aujourd'hui 7 te du temps de Dominique de
l. T.: La devise de L'Herne est " Plus Roux, avec ses Cahiers consa­
d'honneur que de profit. » Cela a crés à Céline en 1963 - à une
toujours été le cas. Du temps de mes époque où il était très mal vu
prédécesseurs, beaucoup d'artistes, d'en parler - à Bernanos, ou à
dont Ernst, Miro, Dubuffet, Tapiès, l'italien Ungaretti ... À droite
Vieira da Silva, Alechinsky ou Sou­ aussi, Drieu La Rochelle, un autre
lages réalisaient des gravures pour grand écrivain qui était dans un
des tirages de tête très recherchés placard quand un Cahier lui a
par les collectionneurs. Leur vente été consacré par Constantin Ta­
permettait de soutenir une publica­ cou. Et ne parlons pas de Cioran,
tion et de faire vivre la maison. son dernier projet, paru il y a un
Aujourd'hui, il est beaucoup plus an : on lui avait collé une éti­
difficile de trouver des artistes prêts quette de " fasciste » ! Nous pré­
à faire gracieusement cette démar­ parons d'importantes publica­
che. Depuis 2003, L'Herne est sou­ tions pour son centenaire en
tenue par un mécène amoureux des 2011. Mais Derrida, Ricœur,
lettres, l'homme d'affaires Alain Du­ Chomsky, Baudrillard, ce n'est
ménil. Paradoxalement, nous avons pas la droite quand même .. . Il y
été moins touchés que d'autres par a plutôt une tendance anarchis­
la crise. L'avantage de ne pas être te au sens libertaire à L'Herne.
sur un créneau commercial ... Si nous publions aussi des
LP.: En dehors des Cahiers, vous publiez aussi auteurs comme Proudhon,
une quarantaine de textes par an, parfois déjà Bakounine, Rosa Luxemburg,
édités ailleurs, dans les« Carnets»... Hakim Bey, Michael Walzer,
Lt: Ce sont des textes courts, parfois extraits Noam Chomsky, c'est parce qu'ils interpellent
de Cahiers épuisés, des textes anciens ou avec force notre société dans la crise gravis­
contemporains, inédits ou non. Beaucoup sime qu'elle traverse.
n'étaient plus disponibles. La course à la nou­ LP.: Pourquoi sortir de la publication scientifique pour publier
veauté nous a conduits à un niveau de médio­ des romans tels que ceux de l'Anglaise Elizabeth Gaskell?
crité rarement atteint, mais le numérique va LT. : On comprend l'hésitation des éditeurs à
ressusciter d'immenses fonds disparus et souf­ les publier. Il y avait plus de 1800 pages à tra­
fler un grand vent de liberté sur l'édition. Ces duire! C'est une traductrice exceptionnelle,
petits textes marchent bien, car ils ne sont pas Béatrice Vierne, qui nous a apporté ce projet,
chers et faciles à lire. Là aussi c'est un éventail rendu possible grâce au soutien du Centre
très varié, Sagan, Spinoza, Gary, Maurras, Bloy, national du livre. Il faut absolument lire Gaskell!
Chomsky, Cioran ... C'est la petite porte d'en­ Nous en avons publié plusieurs : Cranford, Les
trée chez un grand auteur. Confessions de Mr Harisson... Son esprit caus­
LP.: D'un écrivain comme Romain Gary au spécialiste de tique et plein de charme est vraiment rafraî­
mystique juive Gershom Sholem, d'un anarchiste comme chissant. La nature humaine n'a pas tellement
Bakounine à Drieu la Rochelle, un écrivain collaborateur, changé depuis les crinolines!
l'éclectisme semble la règle dans le choix des auteurs_ Propos recueillis par Sophie Pujas

128 1 Le Point Références


Idées et essais DÉCRYPTAGES

Traduction
BOCCACE : CORBEAU DE MALHEUR?
Modèle d'ironie et de misogynie, le Corbaccio de Boccace
n'avait pas connu d'édition française depuis plus de deux siècles.
Une édition bilingue paraît aux Belles Lettres et répare cette injustice.

C
ela faisait plus de deux siè­ nage principal rencontre un spec­ n'ont pourtant pas apprécié. Le
cles qu'aucun éditeur fran­ tre qui n'est autre que le mari de texte a même été travesti dans les
çais ne s' était attaqué au la traîtresse. Il révèle au protago­ éditions de 1571 et de 1698. On
Corbaccio de Boccace (1313-1375). niste les tares et les vices de la lui préfère alors le Décameron, autre
C'est désarmais chose faite avec femme haïe. Toute la gent fémi­ œuvre de Boccace jugée plus poli­
cette version bilingue éditée par nine en prend pour son grade. tiquement correcte. •
Les Belles Lettres, qui nous permet Est-ce le spectre, le corbeau? La Pauline Marceillac
enfin de retrouver un texte excep­ veuve traîtresse? L'auteur lui­
tionnel. Boccace, déjà vieux, s'y même? Nul ne peut l'affirmer. Boccace, Corbaccio/Corbeau de
malheur, texte italien de Giorgio
venge d'une déception amoureuse La misogynie est au cœur de l'œu­ Padoan, traduit p ar Pauline Pionchon,
en proposant un conte allégorique vre, mais Boccace est-il vraiment Belles Lettres, 2010, 304 p., 35 €.
dans lequel il se met en scène. en colère? Comme le suggère
Voilà le lecteur plongé dans le Pauline Pionchon, la traductrice
labyrinthe de l'amour, que Boc­ de l'ouvrage actuel, ne faut-il pas
cace appelle aussi la porcherie de comprendre qu'« en riant des tares
Vénus ... Les h o mm e s y sont traditionnelles des femmes, Boc-
envoyés sous forme animale pour cace rit de leurs accusateurs»?
expier leurs péchés. Là , le persan- Les Français des xv1• et xv11• siècles

Il
Un portrait de femme
À l'extrême du grotesque, la misogynie de Boccace n'est peut-être pas à prendre au premier degré ...

« Elle avait, le matin, au saut du lit, [... ] le visage peut-être, et même sûrement elles lui arriveraient
vert, jaune, terreux, semblable à la brume qui jusqu'au nombril, pas autrement vides et flétries
monte des marais, et elle était boursouflée comme que deux vessies dégonflées[... ]. Ce qui fait pen­
les oiseaux qui muent, ridée et croûteuse et toute dant, de la même manière, voire encore plus mal,
flasque, tellement à l'opposé de ce à quoi elle à la fraîcheur de ses joues tirées et tenues par les
ressemblait après avoir eu le temps de s'arranger voiles blancs, c'est sa panse, qui, plissée de sillons
que c'est à peine si celui-ci l'eût cru, qui ne l'eût larges et profonds comme l'est celle des chevreaux,
pas vue telle que je la vis jadis mille fois.[... ] Dans ressemble à un sac vide, pas moins pendant que,
ce renflement que tu lui vois au-dessus de la cein­ chez le bœuf, ne pend tout aussi vide cette peau
ture, tiens pour certain qu'il n'y a pas d'étoupe ni qui relie le menton au poitrail; et peut-être ne
d'autre garniture que la chair de deux prunes des­ doit-elle pas la relever autrement que ses autres
séchées, qui furent peut-être jadis de jeunes pom­ vêtements, lorsque, au gré du besoin naturel, elle
mes, délicieuses à toucher, et à regarder tout autant veut vider sa vessie, ou, au gré du besoin lubrique,
[... ].Celles-là[ ... ] sont si détachées et éloignées de enfourner la pièce du milieu.»
leur gîte naturel, que, si elle les laissait retomber, Boccace, Corbeau de malheur, © Belles Lettres, 2010.

Le Point Références 1 129


DÉCRYPTAGES La voix des intern@utes

Paroles, paroles, paroles...


Pour les internautes du Point.fr, l'heure est à la défiance : ils ne croient
plus aux discours des politiques, qui leur semblent bien loin d'eux.

(( ause toujours ! » Traduite


Cen termes familiers, voilà « Voici encore de la prose,
la réponse des internautes de la politique vraiment
du Point.fr aux discours politiques politicienne... où sont les
de la rentrée 2010. Le ministre de arguments? Comme
l'Intérieur Brice Hortefeux signale­ d'habitude, nulle part. Un petit
t-il une menace d'attentat terro­ poisson rouge qui ne fait que
riste en France? On ne le croit pas, des bulles. Uniquement de la
ou si peu. « Cette alerte subite­ prose, rien que de la prose... »
ment dramatisée est évidemment Léon
frappée au coin de la manipulation
et de l'enfumage primaires »
(Lion). Dans le dialogue avec ses
gouvernants, le« peuple» choisit
de laisser sa chaise vide. Le contact
entre« le château» et les citoyens
est bloqué par deux impressions:
« Ils ne vivent pas comme nous»,
« Ils ne nous connaissent pas. »
Les mots des gouvernants sem­
blent vidés de toute référence au
« Elles et ils ne font que des
réel des citoyens. Même moulée
calculs pour avoir des
dans le registre populaire, sans
positions élues. Il est entendu
contact actif et sans référent par­
qu'ils ou elles ne sont pas
tagé, la communication fonc­
élus pour améliorer le sort « Qui croire 7 Le monde
tionne mal. Ce sentiment tant commun, le fonctionnement
évoqué que peuple et gouver­ politique dans son ensemble
social. Il faut réformer notre nous a tellement habitués aux
nants sont étrangers a deux pro­ système politique, il faut que
longements. D'abord des envies fadaises qu'il devient de plus
les institutions fassent leurs en plus difficile de leur
de démocratie directe gagnent parts aux représentants de accorder un quelconque
les esprits : les décisions politi­ l'économie active : syndicats, crédit. Notre pays est malade
ques ne seraient-elles pas plus certainement, organisations principalement de ses
tournées vers « l'intérêt com­ professionnelles et divisions entretenues
mun » si elles émanaient de la industrielles, agriculteurs... » allègrement par le monde
société civile, meilleure gardienne
politique pour des raisons
des valeurs, qui vit les choses et
purement électoralistes[ ... ].
se considère capable de les ana­
Cette lutte fratricide, c'est
lyser? Deuxième changement principalement le peuple qui
au danger redouté de« l'abrutis­ en fait les frais, d'où ce déficit
sement» fait face une résistance de plus en plus grandissant de
de la conscience critique.• crédibilité, y compris pour des
Marie-Christine Poncet sujets très sérieux comme le.
terrorisme. »
Rodin10

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