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BONNERUE Théo

Diplôme d’État d’éducateur spécialisé

Journal d'étude clinique


Épreuve de certification du DC3-1

« Le travail d’équipe en milieu ouvert


De l’importance du tiers dans la relation éducative »

Mai 2020
Sommaire

Introduction..........................................................................................................................1

I / Présentation de l'institution.......................................................................................1

II / La communication.....................................................................................................2

III / Action éducative.......................................................................................................3


1. Charles, un adolescent en souffrance.....................................................................................3
2. Le regard des parents..............................................................................................................4
3. Une première rencontre sous tension.....................................................................................5
4. Début d’élaboration en équipe................................................................................................6
5. Une distanciation par l’écrit...................................................................................................7
6. Une décision qui fait consensus.............................................................................................7

III / Analyse...................................................................................................................... 8
1. L’équipe, une notion complexe...............................................................................................8
2. Le concept de temps logique comme tentative de compréhension........................................9
3. La confiance et ses limites....................................................................................................11

Conclusion........................................................................................................................... 11

Bibliographie....................................................................................................................... 13
Introduction
Depuis septembre 2017, j'effectue un contrat d'apprentissage d'une durée de trois ans au sein du
service de l’aide sociale à l'enfance (ASE) d'une maison départementale afin de devenir éducateur
spécialisé. Dans le cadre de cette formation, il nous est demandé de réaliser un travail réflexif sur
le travail d’équipe et la communication professionnelle : le journal d’étude clinique. Ces deux
notions, interdépendantes, occupent une place centrale dans le quotidien d’un éducateur
spécialisé.
Comme la plupart des travailleurs sociaux exerçant en milieu ouvert, les référents ASE du service
interviennent seuls auprès des familles. Dès lors, on pourrait penser que le travail d’équipe est
moindre. Cependant, je vais tenter de montrer en quoi il occupe une place importante au sein de
celle-ci, en mesurer l’intérêt et les enjeux, mais aussi les limites. Pour cela, je commencerai par
présenter l’institution au sein de laquelle je travaille pour ensuite évoquer une situation éducative
mettant en évidence le travail d’équipe réalisé. Enfin, je proposerai une analyse de ce dernier.
I / Présentation de l'institution
L’établissement propose aux habitants du secteur au sein duquel il s'inscrit un accès au service de
protection maternelle et infantile (PMI), à celui de l'aide sociale à l'enfance, au service social
polyvalent de secteur ainsi qu'au service personnes âgées / personnes handicapées. Les missions
du service enfance sont définies par l'article L.221-1 du code de l'action social et des familles
(CASF). Les professionnels qui exercent au sein de celui-ci sont chargés du suivi des différentes
mesures de placement, qu'elles soient administratives ou judiciaires. Ils ont également pour
mission la mise en œuvre des mesures d’aide éducative à domicile (AED), lorsqu'elles ne sont pas
déléguées à une association, ainsi que le suivi des contrats jeune majeur. Enfin, ils peuvent être
amenés à instruire les demandes d’agréments en vue d’adoption.
L’équipe est composée de différents professionnels :
- Une chef de service et un chef de service adjoint chargés de mettre en œuvre et de conduire la
politique départementale en matière de prévention et de protection de l'enfance. Garants de
l'évaluation de la situation familiale, de la mise en œuvre des mesures d'aide sociale à l'enfance et
du respect du droit de l'enfant et de la famille, ils coordonnent et soutiennent le travail de l'équipe
et prennent les décisions relatives au fonctionnement du service.
- Une assistante de gestion chargée de la gestion des informations préoccupantes et des
commissions enfance.
- Deux secrétaires assurant l'accueil physique et téléphonique des familles et des partenaires. Elles
les informent et les orientent vers les professionnels compétents pour répondre à leur demande.

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Elles assurent également différentes tâches administratives telles que la saisie des aides
financières.
- Trois référentes du service de l’ASE et un apprenti éducateur spécialisé chargés d’assurer
l'accompagnement des familles en difficultés éducatives et des enfants bénéficiant d’une mesure
de protection de l’enfance. À ce titre, nous sommes les interlocuteurs privilégiés de l'enfant, de sa
famille ainsi que des différents partenaires intervenant auprès de ces derniers.
- Une technicienne de l'intervention sociale et familiale assurant une partie des visites en présence
d’un tiers imposées par le juge des enfants dans le cadre d’un placement ainsi que des
accompagnements relatifs à la vie quotidienne des familles bénéficiant d’une mesure de
protection de l’enfance. Elle intervient en binôme avec le référent en charge du suivi de celle-ci.
- Une psychologue contribuant à l'élaboration de la prise en charge de l'enfant et de sa famille et
accompagne les travailleurs sociaux dans la compréhension des relations dans lesquelles ils sont
engagés, des fonctionnements familiaux ainsi que des enjeux institutionnels qu'impliquent les
différentes mesures de protection de l'enfance. Elle travaille pour les services ASE et PMI de
l'ensemble de l'unité territoriale.
II / La communication
La communication au sein de l’équipe est en jeu lors de différents types de réunions :
- La réunion d'équipe hebdomadaire animée par l'un des deux chefs de service. Les autres
membres de l'équipe sont présents à l'exception de la psychologue. Les situations des personnes
accompagnées et les sujets liés à l'organisation du travail d'équipe nécessitant une réflexion
collective sont évoqués et discutés collectivement, ce qui peut aboutir à une prise de décision.
- La réunion clinique bimensuelle qui réunit la psychologue et les travailleurs sociaux (référentes
ASE, TISF et apprenti éducateur spécialisé). L'un ou plusieurs d'entre nous évoquent la situation
problématique d'une personne ou d'une famille accompagnée par le service. Chacun tente
d'élaborer une réflexion à partir de ces éléments et de ses connaissances afin de permettre au
professionnel en charge de la mesure de prendre du recul et de faire évoluer son accompagnement
en affinant les objectifs de celui-ci et/ou en adaptant sa posture professionnelle.
Une importante partie du travail d'équipe s'effectue également lors de temps informels. En effet,
les membres de l'équipe se rendent régulièrement d'un bureau à l'autre pour échanger des
informations, être conseillés ou prendre des décisions relatives aux mesures qui leur sont confiées.
Les temps de repas, réunissant généralement l'intégralité de l'équipe, peuvent également permettre
cette communication.
Nous utilisons également différents outils de communication entre nous tels que la boîte mail, les

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téléphones fixes et portables, mais également différents documents : le dossier enfance1, le dossier
numérique2 ainsi que le classeur administratif3.
III / Action éducative
Afin de mettre en évidence et d’analyser le travail d’équipe, j’ai choisi de prendre appui sur la
situation du jeune Charles Dupré4 et de sa famille. J’évoquerai l’accompagnement proposé par
notre service entre le début de celui-ci, le 7 janvier 2019, et la commission enfance du 11 février
2019 au cours de laquelle la fin de cet accompagnement sera décidée.
1. Charles, un adolescent en souffrance
Charles, âgé de 12 ans, est scolarisé en classe de cinquième. Ses parents sont séparés depuis 2010.
Il vit au domicile maternel avec sa petite sœur Lilly (9 ans). Ils se rendent un weekend sur deux
chez leur père. En novembre 2017, Charles est hospitalisé durant neuf jours suite à une « crise
suicidaire »5 au collège. Il vit très mal cette hospitalisation qu’il considère être une « trahison » de
la part de ses parents et de l’école. L’assistante de service social (ASS) scolaire rencontre alors les
deux parents séparément. Au vu des difficultés éducatives rencontrées au collège et au domicile, il
leur est proposé de formuler une demande d’AED auprès de notre service. Les deux parents en
sont d’accord. Isabelle Bernard, chef de service, les reçoit donc lors de la commission enfance du
5 avril 2018 au cours de laquelle elle acte la mise en place de cette mesure et la confie à une
association partenaire. L’AED tardant à débuter, monsieur et madame Dupré sollicitent
l’assistante de gestion de notre service à plusieurs reprises par mail. Ils y expriment leurs
inquiétudes face à la dégradation de la situation tant au collège qu’au domicile maternel. L’ASS
scolaire l’interpelle également à ce sujet. En janvier 2019, l’AED n’ayant pas encore commencé,
la chef de service décharge l’association partenaire du suivi de la mesure et décide de me le
confier. Elle demande donc à Fatna (assistante de gestion) de me donner le dossier enfance, ce qui
me permet de prendre connaissance de la situation à partir des éléments qu’il contient (rapport de
l’ASS scolaire, mails des parents et compte-rendu de la commission enfance). Lors de la réunion
d’équipe du lendemain, animée par Maxence (chef de service adjoint), j’évoque la mesure qui
m’a été confiée par Isabelle. Nous avions déjà convenu, lors d’une précédente réunion d’équipe,
qu’il serait intéressant pour ma formation que je sois en charge du suivi d’une telle mesure. Nous
décidons donc, à ma demande et après échange et accord de l’équipe, que je rencontre la famille
et les partenaires, mais que mon travail soit supervisé par Laure (référente ASE). D’après les

1 Le dossier enfance regroupe l'ensemble des documents relatifs à la prise en charge de la famille ou du jeune majeur.
2 Le dossier numérique contient des copies numérisées de ces documents qui sont répertoriés selon un classement propre à chacun des
référents ASE. Sont également enregistrés sur ce dossier les documents liés à la prise en charge quotidienne des personnes accompagnées.
3 Le classeur administratif, qui se trouve auprès des référentes ASE permet d'accéder rapidement aux informations essentielles concernant les
familles : copie du dernier jugement, calendriers de visites, coordonnées des familles et des différents intervenants...
4 Dans un souci d’anonymat, l’ensemble des noms et prénoms de cet écrit ont été modifiés.
5 Terme employé par l’ASS scolaire dans son rapport en date du 3 avril 2018.

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éléments présents dans le dossier enfance, les difficultés rencontrées par Charles semblent se
cristalliser au collège. Comme convenu avec Laure, je commence donc par contacter l’ASS
scolaire afin d’essayer de comprendre les enjeux de cette situation. Celle-ci m’explique que les
professeurs sont de plus en plus démunis face au comportement de Charles. Il tient régulièrement
des propos suicidaires devant ses camarades, refuserait toute aide, ferait régulièrement preuve
d’insolence et serait en difficulté pour entretenir des relations apaisées avec ses pairs, se sentant
persécuté par ces derniers. Il se rendrait assez souvent dans son bureau et elle aurait tenté
d’évoquer avec lui l’AED. Il dit s’opposer à ce qu’elle se mette en place. Durant les différents
entretiens où elle l’a rencontré, la question de la haine qu’il ressent à l’égard de son père (selon ses
propres termes) depuis l’hospitalisation, dont il tient ce dernier pour principal responsable, revient
régulièrement. Il exprime, en tenant des propos violents, sa volonté de ne plus le voir. Je rédige,
sur l’ordinateur, un compte-rendu de notre échange et le classe dans le dossier numérique du jeune
que j’ai préalablement créé.
2. Le regard des parents
Au vu des nombreuses sollicitations de la mère auprès du service et de la détresse qu’elle semble
manifester à travers celles-ci, il me semble nécessaire de la rencontrer rapidement et en premier
lieu. Je l’appelle et nous convenons d’un rendez-vous dès le lendemain.
Lors de l’entretien, elle m’explique qu’elle n’a pas informé Charles de sa venue au service, de
peur qu’il refuse qu’elle vienne et qu’il fasse une « crise ». Celles-ci seraient assez régulières au
domicile et auraient lieu à chaque fois qu’il est confronté à une frustration. Par peur d’en
provoquer de nouvelles et pour en protéger sa fille, elle explique ne presque plus poser de limites
éducatives à Charles. Celui-ci se montrerait « tyrannique » et prendrait la place de « l’homme de
la maison ». Elle évoque également « l’état dépressif » dans lequel se trouve son fils et qui
l’amène régulièrement à tenir des propos suicidaires dont il précise les modalités de passage à
l’acte. Cet état aurait débuté à son entrée au collège et se serait accentué suite à l’hospitalisation,
qui semble s’être déroulée dans des conditions très violentes (propos très durs du père lors de
l’entretien d’admission, séparation forcée, contention physique de l’équipe médicale, puis
sédation). Elle explique que celle-ci a renforcé la colère de Charles à l’égard des professionnels de
santé. Le suivi au CMP par un pédopsychiatre, qui avait débuté suite à la séparation du couple,
s’est arrêté début novembre sans qu’aucune explication n’ait été donnée au couple parental, ni à
Charles qui refuserait depuis tout suivi psychologique. Nous convenons qu’il est nécessaire que je
voie l’adolescent, seul, à l’extérieur. Je propose à Madame de donner mon numéro de téléphone à
son fils et de le laisser m’envoyer un message avec le lieu et l’endroit où il souhaite me retrouver.
À l’issue de cet entretien, je me rends dans le bureau d’Isabelle (chef de service) et lui relate

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l’entretien. Nous convenons, d’un commun accord, qu’il est nécessaire de contacter le CMP afin
de voir pour quelle raison le suivi s’est arrêté.
Le lendemain, je contacte l’ASS du CMP qui m’explique que le pédopsychiatre qui suivait
Charles est parti à la retraite récemment et qu’il n’est pas encore remplacé. Je demande s’il est
possible que sa situation soit priorisée dans la file active, ce qu’elle s’engage à faire au vu de
l’urgence de la situation. Je contacte ensuite monsieur Dupré afin de convenir avec lui d’un
rendez-vous. Il souhaite me rencontrer dès aujourd’hui, ce que j’accepte.
En fin d’après-midi, il se présente au service avec sa nouvelle épouse. Ceux-ci m’expliquent être
très inquiets pour Charles. Ils pensent, sans que cela ait été diagnostiqué par un médecin, que son
mal-être et ses passages à l’acte sont dus au fait qu’il soit « porteur d’un trouble du spectre
autistique ». Ils disent être démunis face à son comportement et tiennent des propos très durs à
son égard ("c'est un candidat au suicide", "il a l'aplomb d'un tueur en série") et très
« pathologisants » (« il est malade, il faut le faire interner »). Ils émettent également des
inquiétudes quant à la sécurité de Lilly au domicile maternel, puisque Charles se montrerait
violent physiquement et verbalement envers elle (menaces à l’arme blanche, séquestration sur le
balcon, coups…). À l’issue de l’entretien, je me rends dans le bureau de Laure et lui relate
comment celui-ci s’est déroulé. Le lendemain, je reçois un SMS de Charles qui me propose une
rencontre autour d’un kebab la semaine suivante dans un restaurant proche de chez lui. Je me
rends dans le bureau de Laure pour l’en informer. Comme moi, elle se réjouit qu’il accepte de me
rencontrer.
3. Une première rencontre sous tension
Charles est à l’heure au rendez-vous qu’il m’a fixé. Il m’attend devant le kebab. Au moment de
passer commande, il refuse que je paye son repas et ne souhaite plus déjeuner sur place. Il préfère
que nous allions à son domicile où il pense que nous serons plus à l’aise, ce que j’accepte. Sur le
chemin, la discussion est fluide et nous abordons des sujets divers et variés. Une fois arrivés, nous
nous installons à table et commençons à manger. Lorsque je sens qu’il m’est possible de le faire,
j’évoque avec lui le cadre de mon intervention. Je lui explique que c’est la chef de service enfance
qui, avec l’accord de ses parents, a décidé de mettre en place une AED, au vu de la situation de
danger dans laquelle il se trouvait. Son humeur change alors brusquement, il me lance un regard
que je ressens plein de rage et il tente de contenir ses larmes. Il se lève brutalement de sa chaise et
se dirige d’un pas vif vers la cuisine, d’où il ouvre un tiroir et s’empare d’un couteau. Il me
semble alors revenir à lui, repose l’ustensile et referme le tiroir. Il se retourne vers moi et me
demande de « sortir immédiatement de chez lui ». Je reste très calme et tente d’apaiser la
situation, mais il est totalement fermé au dialogue. Il m’ordonne à nouveau de sortir, tout en me

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menaçant d’appeler la police. Je me lève, toujours calmement, et prends mes affaires pour partir
tout en lui précisant que je reprendrai contact avec lui plus tard pour fixer un nouveau rendez-
vous. Il me dit qu’il refuse que je l’appelle, qu’il va bloquer mon numéro et qu’il ne veut « plus
jamais me voir ».
À mon retour au service, Maxence (chef de service adjoint), Mélanie (TISF), Stéphanie et Julie
(référentes ASE) déjeunent dans la cuisine réservée au personnel de la maison départementale. Je
m’assois à leur table et leur relate le déroulement de la rencontre. Ils voient que je suis affecté par
la situation. Ils sont très attentifs, me posent des questions et tentent de me rassurer. Puis ils ont
recours à l’humour afin de détendre le climat de tension dans lequel je me trouve. Enfin, Maxence
me conseille d’appeler madame Dupré pour la tenir informée et monsieur Dupré afin de le
rencontrer, ce que je fais.
4. Début d’élaboration en équipe
En fin de journée, je passe dans le bureau de Maxence pour lui souhaiter une bonne soirée.
J’évoque avec lui qu’un signalement à l’autorité judiciaire pourrait s’avérer nécessaire. Il
m’explique qu’il comprend tout à fait que je sois affecté par la rencontre de ce matin. Cependant,
de son point de vue, il n’y a pas suffisamment d’éléments de danger pour signaler la situation au
procureur de la République, d’autant que la mère semble être partie prenante de
l’accompagnement. Il me conseille donc de poursuivre l’AED et dit avoir bon espoir que la
situation évolue positivement, bien que cela puisse prendre du temps. J’adhère alors en partie à
son point de vue, considérant que c’est l’émotion suscitée par cette rencontre qui m’amène à faire
cette proposition de signalement sans qu’elle soit suffisamment objectivée. Il me semble
néanmoins qu’elle pourrait quand même s’avérer pertinente.
Le lendemain, lors de la réunion clinique, seules Laure et Marie (psychologue) sont présentes. Je
propose de parler de la situation de Charles, ce qu’elles acceptent. Je prends le temps d’exposer la
situation en détails et d’évoquer mes ressentis à l’égard de celle-ci. Après échange et un partage
de point de vue, nous en arrivons à émettre l’hypothèse que, face à son mal-être, Charles cherche
à contrôler, voire maîtriser, tant ses émotions que son environnement. D’après Marie, cette
illusion de toute-puissance serait un rempart face à l’effondrement. En provoquant la séparation,
qu’il semble vivre sur le mode de l’arrachement, puisque c’est ainsi qu’il la met en scène avec
moi, il tente de garder le contrôle sur les évènements. Il peut ainsi ne pas avoir à admettre qu’il est
vulnérable, ce qui reviendrait, pour lui, à s’effondrer. Marie dit être très inquiète pour sa santé
psychique et considère qu’il faut prendre très au sérieux les propos suicidaires qu’il tient. D’après
elle, il y aurait un risque manifeste et il est urgent qu’un suivi psychologique soit mis en place.
Nous convenons de la nécessité de l’aider à sortir de cette illusion de toute-puissance, notamment

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en lui permettant de vivre des séparations qui ne soient pas des arrachements et en lui proposant
un cadre qui soit le plus contenant et sécurisant possible.
Le lendemain, partant deux semaines en formation, j’appelle monsieur et madame Dupré pour
leur expliquer qu’en cas de besoin, ils peuvent contacter le service enfance. Je rappelle aux deux
secrétaires que c’est Laure qui prend le relais sur la situation pendant mon absence. J’envoie un
mail à cette dernière avec les coordonnées des personnes concernées par la situation et un
récapitulatif des démarches effectuées, par ordre chronologique. Je lui explique enfin où trouver
les comptes rendus des rencontres et autres échanges.
5. Une distanciation par l’écrit
La première semaine de formation me permet de prendre du recul sur la situation. Je mets par
écrit l’ensemble des éléments dont j’ai pris connaissance depuis le début de mon intervention et
les premières pistes d’analyse élaborées en équipe. Au vu de ceux-ci, il me semble nécessaire de
judiciariser la situation. En effet, le fait d’avoir formalisé par écrit ces éléments et pistes d’analyse
me permet d’avoir une vision plus globale et distanciée de la situation que lors de l’échange avec
Maxence. Je suis alors en capacité d’argumenter ce qui ne relevait davantage d’une intuition.
J’appelle Laure pour évoquer avec elle mon point de vue et savoir ce qu’elle en pense. Elle par-
tage ma position et m’encourage à envoyer un mail à Isabelle et Maxence (chefs de service) pour
la leur exposer. Je rédige donc un mail où je reprends de manière synthétique les différents élé-
ments de danger : la détresse psychique du jeune (propos suicidaires avec risque manifeste et ab-
sence de soin psychique pour limiter le risque de passage à l ’acte), les propos dénigrants du père
à son égard, la confusion des places qui semble s’instaurer au domicile maternel ainsi que la vio-
lence du jeune à l’égard de sa petite sœur. J’explique qu’au vu de ces éléments, le cadre d’inter-
vention d’une AED ne me paraît plus suffisamment protecteur et indique, de mon point de vue, la
nécessité de solliciter auprès du juge des enfants la mise en place d’une MJIE (mesure judiciaire
d’investigation éducative). Celle-ci pourrait permettre de comprendre ce qui a conduit à une telle
situation, d’apporter un éclairage psychologique sur le fonctionnement familial et d’évaluer les
conditions de vie de Lilly, pour ensuite proposer une mesure éducative adaptée aux besoins de la
famille et intervenir rapidement si nécessaire. J’émets également l’hypothèse que l’intervention du
tiers judiciaire permettrait d’aider Charles à se décaler, sur un plan symbolique, de l’illusion de
toute-puissance dans laquelle il est pris.
6. Une décision qui fait consensus
C’est Isabelle seule qui me répond par mail, en ajoutant Fatna (assistante de gestion) en copie.
Elle adhère à ma proposition et me demande de rédiger un rapport de signalement judiciaire et de
fixer le plus rapidement possible une date de commission enfance avec Fatna. Dès mon retour, je

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vois cette dernière et lui demande s’il reste un créneau disponible pour une commission enfance la
semaine suivante, ce qui est le cas. Nous appelons Isabelle sur son téléphone fixe afin de
confirmer cette date. Elle est d’accord et demande donc à Fatna d’envoyer une convocation à
chacun des parents ainsi qu’à l’ASS scolaire.
Maxence, qui n’a pas répondu au mail, l’évoque le lendemain lors de la réunion d’équipe qu’il
anime et fait part de la décision d’Isabelle. Celle-ci fait consensus au sein de l’équipe sans
échanges ni débat dans l’équipe. Maxence explique qu’au premier abord, il n’était pas favorable à
une judiciarisation, n’ayant pas connaissance de l’ensemble des éléments. Au vu de ceux-ci, il
adhère aujourd’hui à cette décision. La veille du weekend, je rédige le rapport de signalement
judiciaire et le donne à Isabelle qui le lit devant moi et le valide.
Le lundi suivant, monsieur et madame Dupré, leur fils et l’ASS scolaire sont présents pour la
commission enfance. Nous les recevons avec Isabelle. Celle-ci énonce les différents éléments de
danger évoqués dans le rapport et annonce sa décision de signaler la situation au procureur de la
République. Elle explique ce que cela implique au regard de la loi, tant symboliquement qu’en
termes d’intervention. Les parents disent comprendre l’intérêt de la judiciarisation et être d’accord
pour la mise en place d’une MJIE. Charles, quant à lui, a plus de mal à accepter cette décision,
mais reste calme. Nous lui expliquons que nous prenons cette décision pour sa sécurité et que la
loi est là avant tout pour le protéger, ce qui passe parfois par la contrainte. Il semble entendre nos
arguments sans que cela suscite une réaction excessive.
Notre accompagnement prend fin, le signalement judiciaire mettant un terme à la prise en charge
administrative.

III / Analyse
Je commencerai tout d’abord par définir ce qu’est une équipe, pour ensuite m’appuyer sur le
concept de « temps logique » développé par Jacques Lacan6, pour comprendre la dynamique qui a
été à l’œuvre dans le travail en équipe autour de Charles et de sa famille.

1. L’équipe, une notion complexe


Robert Lafon définit l'équipe comme étant non pas une simple « addition d'êtres » mais comme
« une totalité, un groupe psychosocial vivant et évolutif, une interdépendance consentie, où chacun
apporte sa science, sa compétence, sa technique mais aussi sa personne"7. Bertrand Ravon, qui
s’inscrit quant à lui dans le courant de la sociologie pragmatiste, définit l’équipe comme étant « le
résultat du travail réflexif qui se trame petit à petit à partir de controverses, lesquelles obligent à des

6 Jacques Lacan, Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée, un nouveau sophisme, in Écrits, Éditions du Seuil, 1945
7 Robert Lafon, les mécanismes des relations humaines dans le travail en équipe, cité par Roger Mucchielli, dans le travail en équipe, clés
pour une meilleure efficacité collective, page 13, 2007, ESF Éditeur.

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ajustements »8. Comme il l’explique, cet accordage permanent passe par la parole et prend corps
dans tous les lieux et dispositifs qui lui sont dévolus (réunions d’équipe, cliniques…). Selon
Joseph Rouzel, dans ces espaces, « la parole engagée par chacun produit plus que l’addition de
toutes les paroles. C’est une création collective qui, à la fois, dépasse chacun et le nourrit »9. Cette
« fabrique de l’équipe » par la parole, pour reprendre les mots de Paul Fustier, s’exerce également
dans ce que ce dernier appelle les « espaces interstitiels »10. Il s’agit « d’espace(s) privilégié(s), (de)
lieu(x) de rassemblement où l’on peut se côtoyer selon des modalités qui ne sont pas déterminées ou
strictement codifiées par les exigences formelles de la tâche à accomplir ».
La description de l’action éducative me semble mettre en évidence l’engagement de chacun des
membres de l’équipe dans la réflexion autour de l’accompagnement de Charles et de sa famille et
le travail d’accordage qu’il a suscité. En effet, comme on le voit, que ce soit lors des temps de
travail en équipe (réunion clinique, réunions d’équipe) ou lors de temps informels (repas,
discussion dans les bureaux...), la situation a fait l’objet de nombreux échanges au sein de
l’équipe. Bien que j’aie été essentiellement seul à rencontrer la famille, chacun des membres de
l’équipe a participé, à son niveau et avec sa subjectivité, à l’accompagnement de celle-ci. Ici
semblent se dessiner les principaux enjeux du travail d’équipe. Selon Philippe Gaberan, « l’équipe
est l’un des tout premiers outils de l’éducateur, celui sans lequel il ne peut pas exercer
convenablement son métier »11. En effet, l’éducateur spécialisé, étant dans l’incapacité d’agir seul,
se trouve contraint de partager ce qu’il vit pour tenter de le comprendre, de solliciter l’avis, les
connaissances et les compétences d’autres professionnels et de confronter ses analyses avec celles
de ces derniers.
2. Le concept de temps logique comme tentative de compréhension
Je vais à présent tenter d’analyser la dynamique d’équipe qui a été à l’œuvre dans
l’accompagnement de Charles et sa famille. Pour cela, comme je l’expliquais plus haut, j’ai choisi
de m’appuyer sur le concept de temps logique développé par Jacques Lacan. D’après l’auteur, le
mouvement logique se découpe en trois temps : l’instant de voir, le temps pour comprendre et le
moment de conclure. On passe d’un temps à l’autre grâce à ce qu’il appelle des « motions
suspendues ». Je vais tenter de montrer en quoi l’équipe a joué un rôle primordial à chacun de ces
temps de l’accompagnement de Charles et sa famille.
L’instant de voir est défini par Lacan comme étant « une exclusion logique » qui permet de voir
« la valeur instantanée [d’une] évidence ». Ici, les informations dont j’ai pris connaissance et ma
8 Bertrand Ravon, « refaire parler le métier, le travail d’équipe pluridisciplinaire : réflexivité, controverses, accordage », nouvelle revue de
psychosociologie n°14 : « faire équipe » sous la direction de Gilles Amado et Paul Fustier, p 98, 2012, Éditions Érès
9 Joseph Rouzel, la supervision d’équipe en travail social : le retour, le journal des psychologues n° 274, pages 63 à 65, 2010
10 Paul Fustier, « L’interstitiel et la fabrique de l’équipe », nouvelle revue de psychosociologie n°14 : « faire équipe » sous la direction de
Gilles Amado et Paul Fustier, page 85, 2012, Éditions Érès.
11 Philippe Gaberan, l’équipe, in Cent mots pour être éducateur, page 127, 2016, Éditions Érès

9
rencontre avec le jeune et sa mère me donnent à voir une « évidence » : le jeune est en souffrance
et je pense ne pas pouvoir l’accompagner dans le cadre d’une aide éducative administrative. Il
s’agit d’une évidence subjective au sens où elle n’a pas valeur de vérité absolue, mais qu’elle
correspond à un ressenti qui s’impose à moi. Dans cet instant, l’équipe a fait office « d’enveloppe
psychique » au sens où Albert Ciccone12 la définit. Celle-ci consiste, d’après lui, à « contenir et
transformer les éprouvés émotionnels, affectifs, subjectifs du sujet », ce qui suppose « un partage
intersubjectif de ces expériences ». Par exemple, lors du repas, les membres de l’équipe présents se
montrent disponibles pour accueillir ce que j’ai ressenti lors de ma rencontre avec Charles. Ils
transforment ces éprouvés en employant l’humour, me permettant de prendre de la distance et
ainsi, de nous inscrire à nouveau dans l’élaboration. Cela me permet alors de supporter l’intensité
de ce que j’ai vécu, de le symboliser afin de percevoir cette « évidence ».
Un évènement vient ensuite faire « scansion suspensive » : le chef de service adjoint m’explique
qu’il pense qu’il est possible d’accompagner cette famille dans le cadre d’une AEA et que, de fait,
la judiciarisation n’est pas nécessaire. Cela vient faire rupture avec ma perception de la situation.
C’est l’existence de cette controverse avec le responsable adjoint qui va me permettre d’accéder à
ce temps pour comprendre que Lacan évoque en ces termes : « c'est là une intuition par où le
sujet objective quelque chose de plus que les données de fait dont l'aspect lui est offert ». L’intuition
qui est la mienne est que la judiciarisation de la situation est nécessaire et on voit alors comment
je vais tenter d’objectiver, avec l’aide mes collègues, ce qui m’amène à penser que le jeune est en
souffrance et que le cadre d’une AEA n’est pas suffisamment contenant. Ici, que ce soit dans les
espaces prévus à cet effet (réunion clinique) ou lors de temps informels, ce sont les échanges et le
partage des différents points de vue des professionnels de l’équipe qui vont nourrir ma réflexion
au sujet de la situation. Cela renvoie, à mon sens, à ce que Joseph Rouzel appelle « création
collective ».
Une seconde scansion suspensive survient alors du fait de mon départ en formation qui marque
là encore un temps d’arrêt. En effet, le fait de quitter physiquement les lieux, de m’extraire du
quotidien de l’accompagnement, va me permettre de prendre du recul sur la situation et ainsi de
prendre une décision. Ici, l’équipe intervient par son absence puisque c’est le fait d’être à distance
de celle-ci qui va me permettre de prendre du recul sur la situation et d’accéder au moment de
conclure.
Il s’agit, d’après Lacan, du temps où « le sujet conclut le mouvement logique dans la décision d'un
jugement ». Cependant, il ne s’agit pas d’une certitude absolue, mais de ce qu’il appelle une

12 Albert Ciccone, Contenance, enveloppe psychique et parentalité interne soignante, Journal de la psychanalyse de l’enfant (vol.2), pages
397 à 433, 2012, PUF

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« assertion de certitude anticipée ». D’après lui, ce moment de conclure est marqué par une forme
de hâte. La tension temporelle culmine et le sujet anticipe alors la conclusion par un acte, qu’un
consensus ou « une relation de réciprocité » vient confirmer. Ici, on voit comment le fait de mettre
à l’écrit l’ensemble de mes observations et les pistes de réflexion élaborées en équipe permet
d’argumenter la nécessité de la judiciarisation, dont je peux alors « juger » par anticipation qu’elle
est nécessaire. C’est en appelant Laure et en écrivant un mail aux responsables sur son conseil,
donc par des actes, que je peux m’assurer que cette décision fait consensus, étant considérée par
chacun comme nécessaire. Ce consensus m’apporte l’assurance nécessaire pour assumer la
décision auprès de la famille et en confirmer, par anticipation, sa validité.
3. La confiance et ses limites
On voit ici à quel point la notion de confiance joue un rôle primordial. Comme l’expliquent
Christophe Dejours et Isabelle Gernet, « il n’y a pas de coopération possible sans confiance ». Or,
d’après eux, les relations de confiance sont « structurées par la référence à des règles et au respect
des règles de travail »13. Le processus de socialisation (apprentissage et intériorisation de normes et
de valeurs propres à un groupe) qui opère pour chacun des membres de notre équipe nous amène
à nous conformer à ces règles de travail, à nous y référer et donc à nous faire confiance
mutuellement. Nous pouvons ainsi « coopérer ». Cette confiance est donc essentielle, mais elle a
des limites. En effet, l’un des risques de ce processus est de faire disparaître la controverse et donc
de ne plus prendre en compte la singularité de chaque situation. C’est, à mon sens, ce contre quoi
Bertrand Ravon nous met en garde lorsqu’il explique que « faire équipe » n’est pas « un idéal,
mais une charge commune, celle de s’accorder sur un fonds de désaccords persistants »14.

Conclusion
Le travail d’équipe et la communication qu’il implique occupent une place centrale dans le
quotidien d’un éducateur spécialisé. Comme l’affirme Philippe Gaberan, « accompagner l’Autre
dans sa démarche du grandir est une tâche si complexe que nul ne peut prétendre pouvoir y parvenir
seul ; il n’y a d’éducateur possible qu’au sein d’une équipe ! ». Ce journal d’étude clinique m’a
permis de le constater et de prendre du recul sur la manière dont ce travail d’équipe s’organise au
sein de celle dont je fais partie. Cela m’a également permis de prendre conscience de la nécessité
de mesurer l’intérêt, les enjeux mais aussi les limites du travail d’équipe et de la communication
qu’il implique afin de pouvoir sans cesse les améliorer. Sans cela, nous ne pouvons pas nous
assurer que « l’équipe joue son rôle de tiers de la relation entre Soi et l’Autre »15.

13 Christophe Dejours et Isabelle Gernet, Travail, subjectivité et confiance, nouvelle revue de psychosociologie n°13 : Le management «
hors sujet» ? Sous la direction de Gilles Amado et Maryse Dubouloy, p 83, 2012, Éditions Érès
14 Bertrand Ravon, « refaire parler le métier, le travail d’équipe pluridisciplinaire : réflexivité, controverses, accordage », nouvelle revue
de psychosociologie n°14 : « faire équipe » sous la direction de Gilles Amado et Paul Fustier, p 98, 2012, Éditions Érès
15 Philippe Gaberan, l’équipe, in Cent mots pour être éducateur, page 127, 2016, Éditions Érès

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Bibliographie

Albert Ciccone, Contenance, enveloppe psychique et parentalité interne soignante, Journal de la


psychanalyse de l’enfant (vol.2), pages 397 à 433, 2012, PUF

Christophe Dejours et Isabelle Gernet, Travail, subjectivité et confiance, nouvelle revue de


psychosociologie n°13 : Le management « hors sujet » ? sous la direction de Gilles Amado et
Maryse Dubouloy, pages 75 à 91, 2012, Éditions Érès

Paul Fustier, L’interstitiel et la fabrique de l’équipe, nouvelle revue de psychosociologie n°14 :


« faire équipe » sous la direction de Gilles Amado et Paul Fustier, pages 85 à 96, 2012, Éditions
Érès

Philippe Gaberan, L’équipe, in Cent mots pour être éducateur, page 127, 2016, Éditions
Érès

Jacques Lacan, Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée, un nouveau sophisme, in


Écrits, 1945, Éditions du Seuil

Roger Mucchielli, le travail en équipe, clés pour une meilleure efficacité collective, 2007, ESF
Éditeur.

Bertrand Ravon, refaire parler le métier, le travail d’équipe pluridisciplinaire : réflexivité,


controverses, accordage, nouvelle revue de psychosociologie n°14 : « faire équipe » sous la
direction de Gilles Amado et Paul Fustier, pages 97 à 111, 2012, Éditions Érès

Joseph Rouzel, la supervision d’équipe en travail social : le retour, le journal des psychologues
n° 274, pages 63 à 65, 2010, Martin Média

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