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Humanités, Littérature et Philosophie


Humanités,
Littérature
et Philosophie Humanités,
Enseignement de spécialité Programme 2019 Littérature
LIVRE DU PROFESSEUR et Philosophie
Enseignement de spécialité Programme 2019

LIVRE DU PROFESSEUR
LIVRE DU PROFESSEUR

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Humanités, littérature et philosophie 1re, édition 2019.

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re
Humanités,
Littérature
et Philosophie
Enseignement de spécialité Programme 2019

Livre du professeur
Sous la direction de
Olivier Himy Jean-Philippe Taboulot David Larre
Agrégé de Lettres modernes Agrégé de Lettres modernes Agrégé et docteur
et docteur ès Lettres Académie de Créteil en Philosophie
Académie de Poitiers Lycée Maurice Utrillo, Stains

Élise De La Croix Marie Matrot


Agrégée de Lettres modernes Agrégée de Lettres classiques
Lycée de Cachan, Cachan Lycée Camille Claudel, Pontault-Combault
Thierry Kardos Guillaume Nibaudeau
Agrégé de Lettres classiques Agrégé de Lettres modernes
Lycée Robert Schuman, Charenton-le-Pont Lycée polyvalent Chevrollier, Angers
Nathalie Leclercq Élise Perron
Agrégée de Lettres modernes et docteur ès Lettres Certifiée de Lettres modernes (certification Théâtre)
Lycée Pierre Bourdan, Guéret Lycée Robert Doisneau, Corbeil-Essonnes
Stéphanie Lecompte Estelle Pianèse
Agrégée de Lettres modernes Agrégée de Lettres modernes
Lycée Paul-Louis Courier, Tours Lycée Jean Perrin, Lyon
Céline Le Gall Sylvia Roustant
Agrégée de Lettres classiques et docteur ès Lettres Agrégée de Lettres modernes
Lycée La Pérouse-Kerichen, Brest Lycée Charles le Chauve, Roissy-en-Brie
Émilien Malaussena Karine Tordo Rombaut
Certifié de Lettres modernes (certification Théâtre) Agrégée et docteur en Philosophie
Lycée polyvalent Notre-Dame, Paris Lycée Berthollet, Annecy
Frédéric Manzini
Agrégée et docteur en Philosophie
Lycée Albert Schweitzer, Le Raincy
Maquette de couverture : Nicolas Piroux
Maquette intérieure et mise en page : Laure Raffaëlli-Péraudin
1200 g éq. CO2
www. Hachette-education.com
© Hachette Livre 2019
58, rue Jean Bleuzen – 92178 Vanves Cedex
ISBN : 978-2-01-395441-9
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N° d’impression : 2019070595 - 22/0800/4
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2
SOMMAIRE

I LES POUVOIRS DE LA PAROLE....................................................................................................................... 5


(Antiquité, Moyen Âge et Âge classique)

REPÈRES Les grands principes de la rhétorique.......................................................................................................... 5

L’art de la parole

CHAPITRE 1 Le tribunal, théâtre de la parole..................................................................................................................................... 7


Comment la parole judiciaire parvient-elle à être efficace ?
CHAPITRE 2 La parole ou l’arme de la politique............................................................................................................................. 23
Comment la parole publique incite-t-elle l’action ?

L’autorité de la parole

CHAPITRE 3 La parole du maître.......................................................................................................................................................... 51


Qu’est-ce qui fonde l’autorité d’une parole ?
CHAPITRE 4 Parler en public, parler au public................................................................................................................................. 69
À quelles règles la parole publique est-elle soumise ?

Les séductions de la parole

CHAPITRE 5 Le discours amoureux..................................................................................................................................................... 89


Comment la déclaration d’amour se fait-elle persuasive ?
CHAPITRE 6 La force séductrice de la parole trompeuse........................................................................................................... 109
Les belles paroles sont-elles toujours bonnes à entendre ?

II LES REPRÉSENTATIONS DU MONDE................................................................................................... 131


(Renaissance, Âge classique et Lumières)

REPÈRES Les grandes découvertes et les principales cultures.................................................................. 131

Découverte du monde et pluralité des cultures

CHAPITRE 7 L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions.......................................................................................... 133


Quels types de relations sont nés de la découverte de nouveaux mondes ?
CHAPITRE 8 Les Nouveaux Mondes, miroirs critiques de l’Ancien.......................................................................................... 155
Quel regard sur l’Ancien Monde la découverte d’autres cultures apporte-t-elle ?

3
SOMMAIRE

Décrire, figurer, imaginer

CHAPITRE 9 Représenter et inventorier l’univers......................................................................................................................... 173


Comment peut-on construire une représentation objective de l’univers ?
CHAPITRE 10 Fiction et connaissance du monde et de l’homme.......................................................................................... 195
Dans quelle mesure l’invention de mondes imaginaires peut-elle enrichir notre savoir et notre réflexion
sur l’homme et le monde ?

L’homme et l’animal

CHAPITRE 11 De l’animal à l’homme, l’énigmatique frontière............................................................................................... 213


Existe-t-il une limite objective qui sépare l’homme de l’animal ?
CHAPITRE 12 L’animal entre les mains de l’homme................................................................................................................... 231
Les relations entre l’homme et l’animal sont-elles toujours de l’ordre de la domination ?

MÉTHODE..............................................................................................................................................................................................
286
LES OUTILS 9 Structurer un paragraphe argumenté................................. 263
1 Les tons et les registres............................................................. 249 10 Rechercher des arguments et des exemples..................... 264
2 Les principales figures de style................................................ 251 11 Manier les connecteurs logiques et l’enchaînement des
3 Repérer les thèmes, les concepts et la thèse d’un texte paragraphes......................................................................................... 267
........................................................................................................... 253 12 Rédiger une introduction et une conclusion..................... 269
4 Analyser et exploiter le genre d’un texte........................... 254 L’ORAL
5 Analyser la structure d’un texte ou d’une argumentation 15 Faire une recherche documentaire préalable.................... 271
........................................................................................................... 257 16 Construire le support de l’exposé oral................................ 273
6 Comment observer une image ?........................................... 258 17 S’entraîner à la lecture expressive d’un texte.................. 275
L’ÉCRIT 18 S’entraîner à l’exposé oral....................................................... 276
7 Analyser un sujet........................................................................ 259
8 Construire un plan...................................................................... 260

4
I Les pouvoirs de la parole
Antiquité, Moyen Âge et Âge classique

Livre de l’élève ➤ p. 14 à 15

L’enseignement du premier semestre propose d’initier tique, etc.) ; on en envisage les enjeux éventuellement
les élèves à une culture humaniste fondée sur la parole conflictuels : avoir le dernier mot, séduire par son sens
telle qu’elle est codifiée et pratiquée dans des contextes de la répartie, rechercher la justice, la vérité et le bien
variés, précisés par les consignes officielles comme commun.
étant les suivants : judiciaires, politiques, artistiques et Le deuxième chapitre s’intéresse à la parole politique
intellectuels. Il s’agit non seulement de saisir comment en tant qu’elle suscite l’approbation de l’auditoire ou
se sont fondés des arts et techniques spécifiques de la qu’elle le provoque à l’action. À travers des discours
parole, d’en évaluer le pouvoir et l’autorité (fondement, antiques du registre de la harangue ou des discours mar-
poids social, limites) et d’en mesurer les effets, entre quants d’hommes politiques contemporains, les élèves
persuasion, émotion ou séduction. apprennent à repérer les ressorts, les effets et les tics de
Dans cette première partie du manuel, il convient donc cette parole particulière, à la fois expressive et conative.
d’analyser la parole à partir d’œuvres et de discours • Les chapitres 3 et 4 étudient l’autorité de la parole. Le
issus d’une période de référence allant de l’Antiquité troisième chapitre propose un examen de la parole du
gréco-romaine (qui pose les bases de la rhétorique en maître, en ce qu’elle met en lien un auteur avec l’auto-
même temps qu’elle en précise les usages judiciaires, rité de son discours. Il s’agit d’identifier les fondements
démonstratifs et délibératifs) jusqu’à l’Âge classique de cette autorité aussi bien que ses limites, notamment
(qui voit se renouveler les usages codifiés de l’art de la l’usage étroit de l’argument d’autorité dans certains
parole, depuis la Logique de Port-Royal à la casuistique contextes philosophiques et littéraires. Le quatrième
jésuite en passant par la rhétorique courtisane). chapitre prétend cerner les codes et les attendus de la
Les objectifs explicites des consignes officielles pour la parole publique ou adressée à un public. Il se demande
formation dans cet enseignement sont les suivants : en particulier : quels enjeux y a-t-il à prendre la parole en
– repérer, apprécier et analyser les procédés et les effets public, à quelles attentes et effets cette parole répond-
de l’art de la parole ; elle, quelle forme réglée est-elle supposée emprunter ?
– mettre en œuvre soi-même ces procédés et ces pro- • Enfin les deux derniers chapitres s’intéressent aux
cédés dans le cadre d’expressions écrites et orales bien séductions de la parole. Le cinquième chapitre a pour
construites ; objet le discours amoureux dans ses formes poétiques,
– mesurer les questions et les conflits de valeur que l’art épistolaires ou romanesques, et se propose d’examiner
de la parole a suscités. la manière dont il tente de cerner le sentiment amou-
Dans cette partie comme dans celle correspondant
reux, tant du point de vue de l’émetteur du discours que
au second semestre, nous avons choisi de subdiviser
de celui du récepteur. L’analyse distanciée du discours
chacune des entrées programmées (art de la parole,
amoureux par Roland Barthes permet de prendre un
autorité de la parole, séductions de la parole) en
recul réflexif sur cette question. Pour conclure cette par-
deux chapitres abordant un type de corpus, de genres
tie, le sixième chapitre se donne pour objectif d’analyser
textuels ou de registres particuliers :
la force séductrice de la parole trompeuse, à la fois
• Les deux premiers chapitres s’attachent à l’examen de
à travers ses procédés de détournement, ses effets, ses
l’art de la parole. Le premier chapitre étudie l’éloquence
figures tentatrices (le diable, Renart, dom Juan).
judiciaire, dans ses formes consacrées (réquisitoire et
plaidoirie notamment) et la formation intellectuelle
qu’elle nécessite (logique dialectique, à propos éris-

5
Les grands principes de la rhétorique HISTOIRE des Arts
➤ p. 17
➤ p. 16-17
1. La statue de Houdon à Versailles (à gauche) ainsi que
ANALYSE DES images celle du palais de Justice à Rome (à droite) montrent un
➤ p. 16
1. Les mains des orateurs participent de l’éloquence. homme au port droit et altier, dont les gestes indiquent
Elles semblent intervenir à propos pour accompagner une maîtrise de la théâtralité qui en fait l’éloquence.
ou souligner un propos ou une intention (contenue par 2. La première qui voit le personnage pointer quelque
exemple dans le regard d’Angel Merkel). La gestuelle de chose en contrebas pourrait illustrer le genre judi-
Dominique de Villepin est reprise dans la bande dessi- ciaire, et la manière dont Cicéron s’est attaqué à cer-
née Quai d’Orsay, analysée au chapitre 4, p. 98-99, le tains adversaires, Catilina ou Verrès, pour désigner leurs
décodage de la gestuelle est à la base d’un savoir appelé forfaits. La seconde, qui voit un homme faire face à un
synergologie, présenté à la p. 100. public large, tenant dans la main gauche un manuscrit
2. Le geste de Dominique de Villepin pointe l’interlo- roulé, pourrait renvoyer au genre délibératif de l’action
cuteur, l’impliquant dans le discours, ajoutant de la fer- politique, exercice auquel Cicéron, comme consul, était
meté au propos. Chez Angela Merkel, le geste de l’index rompu.
a l’air tout aussi ferme mais presque accusateur. L’ou-
verture des mains de Barack Obama indique la prise un
compte ample d’une question dans laquelle le locuteur
s’engage.
3. « Vous venez de vous contredire »  / « C’est bien à
vous que je parle » / Regardons les choses comme elles
sont ».
4. On laissera les élèves préciser dans leurs réponses ce
qui fonde pour eux l’éloquence des personnages choisis.

6
1 Le tribunal,
théâtre de la parole
Livre de l’élève ➤ p. 18 à 39

>Présentation et objectifs du chapitre Iconographie et texte d’ouverture ➤ p. 19


L’objet général de ce chapitre est d’envisager la question Enfin, si les questions juridiques peuvent paraître arides
de l’art de la parole sous son aspect juridique : c’est dire pour les élèves, il nous a paru essentiel de leur montrer
que, conformément au programme, qui vise « une solide aussi, d’une part, qu’elles sont régulièrement l’objet de
formation générale dans le domaine des lettres, de la caricatures joyeuses – comme la série d’Honoré Dau-
philosophie et des sciences humaines », il s’agit là d’ex- mier – et d’autre part qu’elles nourrissent la plupart
plorer ces trois dimensions, et de confronter des textes des débats d’actualité contemporains. Ancrée dans
littéraires, des textes philosophiques, et des textes ne l’Antiquité avec Cicéron (texte 1, p. 20) ou Quintilien,
relevant a priori d’aucune de ces deux disciplines, mais cette question hante la plupart des journaux télévisés,
bien des sciences humaines, et plus spécifiquement ici comme le récent rebond de l’affaire Kerviel l’a montré.
du droit dans son acception large, c’est-à-dire notam-
ment des plaidoiries et des réquisitoires. HISTOIRE des Arts

D’une part, l’éloquence judiciaire est une forme parti-
culière de l’éloquence, qu’il était important d’envisager 1. la peinture de Daumier parvient à restituer la puis-
tant dans ses formes que dans ses motivations ; d’autre sance de la parole au moyen de plusieurs procédés :
part, la maîtrise de l’art de la parole – qui doit trouver d’une part, le dessin du visage de l’avocat, et en parti-
son expression la plus aboutie lors du grand oral de la fin culier de ses yeux, montre l’intensité de sa plaidoirie ;
de l’année de terminale – est un élément essentiel pour d’autre part, le jeu de lumière, qui découpe les visages
qui voudra envisager des études de droit. – de l’avocat et de sa cliente – insiste sur le clair-obscur :
C’est donc la question de l’efficacité de la parole judi- en matière de justice, rien n’est tout à fait évident, et si
ciaire que nous avons voulu interroger : le rôle du juge est de rendre la justice, celui de l’avocat
– en confrontant un texte d’accusation et un texte de est d’éclairer les zones d’ombre au profit de sa cliente.
défense ; La gestuelle, enfin, participe évidemment aussi de cette
– en confrontant des points de vue différents sur un restitution de la puissance de la parole.
même objet, celui de la peine de mort ; 2. Quintilien insiste sur la nécessité d’ajouter aux mots
– en s’interrogeant sur le métier d’avocat et ses contra- une voix et des gestes : on retrouve bien sûr les gestes
dictions ; dans l’attitude de l’avocat de la peinture de Daumier, et
– en examinant des plaidoiries opposées lors d’un pro- si l’on n’entend évidemment pas la voix, on l’imagine à
cès récent. travers le regard.
Nous avons aussi voulu montrer que la question judi- 3. L’avocat montre sa cliente pour plaider son inno-
ciaire s’inscrit dans une histoire longue, puisqu’elle est cence ; celle-ci adopte semble-t-il une attitude
déjà au centre de l’œuvre d’Eschyle. Mais que pour modeste, les yeux légèrement baissés, le sourire retenu.
autant, elle nourrit l’actualité, comme les deux ateliers Il s’agit là, via la modestie, de plaider l’innocence au sens
proposés peuvent l’illustrer. premier – ce ne peut être là une femme malveillante,
regardez-la ! – pour plaider l’innocence au sens second
– elle ne peut être coupable de ce qu’on lui reproche.

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 7


qu’à Sthénius et qu’il faisait passer son intérêt personnel
CORPUS La parole en quête
de justice après ce qu’il considérait être un devoir d’hospitalité ou
de respect de Rome ; la dernière demande, en revanche,
➤ p. 19-27 nuit à Rome, et c’est alors l’intérêt général que Sthénius
défend, au mépris des risques qu’il fait alors courir à sa
Accusation et défense ➤ p. 20-21
personne particulière.
>Objectifs 2. Les marques de l’oral présentes dans ce texte sont
L’objectif de cette double-page est d’opposer les prin- les suivantes : l’adresse au lecteur / à l’auditoire par
cipaux discours juridiques, à savoir le réquisitoire et le le biais de l’emploi de l’impératif initial, « Apprenez »,
plaidoyer, l’attaque et la défense. Il s’agit donc d’une repris ensuite par « écoutez » ; la continuation de cette
sorte d’introduction aux discours juridiques. Le choix adresse dans l’expression « vous trouverez que… » ;
des textes du Corpus s’est porté, d’une part, sur un les rythmes ternaires employés dans le texte (« ce
texte exemplaire de l’art oratoire judiciaire, à savoir le forfait est né de la cupidité, s’est accru par l’adultère,
très classique Contre Verrès de Cicéron (texte 1, p. 20). a été achevé et consommé par la cruauté », « soit en
En regard, nous avons choisi un texte en dehors de demandant, soit en exigeant, soit en prenant »). Elles
l’empan chronologique du programme, un plaidoyer permettent d’impliquer le lecteur dans le discours, en
de Voltaire qui fait suite à l’affaire Calas, et concerne ici l’engageant à prendre parti.
l’affaire Sirven (texte 2, p. 21). Ces choix ont pour but de S’entraîner à l’oral
donner aux élèves les références classiques en matière
3. L’objet de cet exercice est double : il s’agit de déve-
de textes judiciaires.
lopper les compétences documentaires des élèves
– suivant en cela les éléments de la Fiche méthode 15,
HISTOIRE des Arts
p. 328 – puis leur capacité à organiser les éléments
réunis dans un plan cohérent. Sur l’affaire Courjault :
1. Trois indices montrent la situation de parole publique :
en 2006, Jean-Louis Courjault découvre deux cadavres
la tenue de l’avocat, qui porte sa robe ; sa gestuelle, le
de nouveau-nés dans le congélateur familial, en
doigt levé ; et en arrière-plan, les ombres du public.
Corée ; après avoir nié, sa femme Véronique avoue et
2. Le mythe de Cicéron orateur est repris par trois élé-
reconnaît en avoir tué un troisième dont elle a brûlé
ments : dans le O de Cicéron apparaît la Justice tenant
le cadavre dans une cheminée ; tout l’enjeu de l’af-
sa balance, comme si les fondements de la justice
faire porte sur la notion de « déni de grossesse » :
étaient intimement liés à Cicéron ; L’Ordre de Cicéron,
titre de la bande dessinée, désigne alors l’ordre des avo- Véronique Courjault savait-elle qu’elle était enceinte,
cats, comme en témoigne l’avocat du premier plan qui quand tous les membres de sa famille, son mari com-
porte la robe, et comme si, là encore de façon mythique, pris, l’ont ignoré ? Sur l’affaire Cahuzac : alors qu’il est
Cicéron avait été le premier avocat ; enfin, les vertus ministre du Budget, chargé entre autres de la répres-
oratoires sont mises en avant par la posture de l’avocat, sion de la fraude et de l’évasion fiscale, on découvre
doigt levé pour convaincre son auditoire. que Jérôme Cahuzac possède un compte en Suisse. Les
élèves pourront ne réunir que ces éléments – et en tout
1 Un réquisitoire, Cicéron ➤ p. 20 état de cause, devront absolument rester synthétiques
dans le choix des éléments réunis – pour construire
Littérature l’acte d’accusation. En revanche, il faudra qu’ils soient
1. La première réaction de Sthénius est de « support[er] sensibles aux arguments à avancer : l’impossibilité
ces pertes le mieux qu’il put » (l. 10-11), et de « ne fai[re] (Courjault) de ne pas connaître son état (les rapports
part de son chagrin à personne : il croyait devoir tout psychiatriques sont contradictoires), la conscience lors
souffrir d’un prêteur sans se plaindre, et d’un hôte avec de l’accouchement de ce qui se passe ; ou la contra-
patience » (l. 12-14). Sthénius fait ici preuve à la fois diction violente entre l’acte (posséder un compte en
d’hospitalité – on ne se plaint pas de son hôte, même Suisse) et la parole (en tant que ministre).
quand celui-ci se comporte mal – et de respect pour la
fonction – on ne se plaint pas d’un prêteur romain, car Vers le bac Question d’interprétation
cela nuirait à la fonction même, et par conséquent à la La question d’interprétation peut être précisée si néces-
gloire de Rome. Mais à la dernière demande de Verrès, saire, soit en demandant aux élèves de développer la
Sthénius oppose un refus. Ce changement d’attitude question 2, et ce sera alors l’art de l’éloquence orale qui
est dû au fait que les premières demandes ne nuisaient sera interrogé, soit au contraire en insistant que sur le

8 I • Les pouvoirs de la parole


caractère très « écrit » du texte, et notamment les répé- sorte, l’ensemble est vivant et paraît irréfutable, puisque
titions et les constructions rythmiques. directement extrait de la bouche du juge.
Philosophie S’entraîner à l’oral
Entrer dans le texte 3. Le but de cet exercice est de développer les compé-
1. Les trois genres sont définis page 17. Le texte de Cicé- tences orales et rhétoriques des élèves. On peut donc
ron relève à la fois du genre démonstratif, en cela qu’il construire avec eux une grille d’évaluation, qui distin-
construit un blâme, et du genre judiciaire, en cela qu’il guerait par exemple ce qui relève de l’argumentation
instruit un procès. stricte – valeur des arguments des uns et des autres,
2. Les faits reprochés à Verrès sont nombreux : la capacité à démonter les arguments adverses – ce qui
cupidité, l’adultère et la cruauté sont d’abord men- relève de la rhétorique – construction des phrases,
tionnés. La cupidité est développée ensuite, et Verrès périodes oratoires, rythmes, etc. – et enfin ce qui relève
demande, exige ou prend. Mais dans la mesure où de l’expression orale – position de la voix, capacité à
Sthénius accorde et ne se plaint pas, il n’y a rien là qui varier de façon pertinente les intonations, gestuelle.
relève de la justice. C’est plus un reproche moral qui
Vers le bac Question de réflexion
est adressé à Verrès – celui d’enfreindre les règles de
l’hospitalité et d’être envieux  – qu’un reproche légal. 4. Il s’agit là d’un sujet très classique. On attend que les
Le second reproche semble relever de la même caté- élèves soient capables, d’une part, de mobiliser quelques
gorie, l’envie, la cupidité, mais fait pourtant réagir exemples précis relevant de l’argumentation indirecte
Sthénius. C’est qu’il s’agit alors de s’emparer de biens – en s’appuyant sur le texte, mais aussi sur leurs autres
non pas individuels mais collectifs : les statues appar- connaissances – et d’autre part de construire rapidement
tiennent à Rome. Le fait reproché est donc le même, un raisonnement qui doit montrer l’intérêt de l’anecdote.
la cupidité, mais sa qualification juridique n’est pas Philosophie
la même, puisqu’il s’agirait là d’un détournement de
biens publics. 1. Les points communs des deux affaires sont clairement
posés par le juge : on n’a aucune preuve dans les deux
Vers le bac Question de réflexion cas ; on suppose un motif religieux dans les deux cas. La
Les deux thèses sont défendables. Soit l’on considère conclusion qu’il en tire est la suivante : dans le premier
que ceux auxquels des responsabilités sont confiées cas, sans preuve (l. 15) et avec un motif supposé (l. 11),
doivent être plus exemplaires que quiconque – ten- on a condamné les Calas ; donc en n’ayant pas plus
dance actuelle de la société – et on le justifiera par le fait de preuve (l. 13), et un motif supposé du même ordre
qu’ils doivent se montrer dignes de ces responsabilités, (l. 13), on doit en arriver au même résultat et condam-
soit l’on considère que la justice doit être la même pour ner les Sirven. Cette conclusion est logique, mais abso-
tous, sans distinction aucune – quitte à ce qu’aucune lument injuste. Elle procède du raisonnement suivant :
responsabilité ne soit plus ensuite confiée aux cou- on a été injuste à Toulouse, on peut donc l’être à Maza-
pables, puisqu’ils auront perdu la confiance du peuple. met (l. 12)…
Dans les deux cas, on attend une argumentation rigou- 2. La sanction prononcée dans l’affaire Sirven est dis-
reuse, qui peut s’appuyer sur l’exemple de Verrès, mais proportionnée. En admettant que le père, la mère et les
aussi sur les éléments de l’affaire Cahuzac, par exemple. deux sœurs aient bien noyé la malheureuse, plusieurs
questions se posent : pourquoi ne pas condamner tout
2 Un plaidoyer, Voltaire ➤ p. 21
le monde à la même peine (sauf à considérer que la
Littérature culpabilité n’est pas la même) ? Quel rapport y a-t-il
Entrer dans le texte entre la faute supposée et la condamnation des deux
1. Plusieurs réponses sont possibles : l’émotion et la sœurs (confiscation de leurs biens et bannissement à
pitié (à la fois pour la malheureuse suicidée et ensuite perpétuité) ? Enfin, bien sûr, se pose la question de la
pour sa famille, qui aura tout perdu), l’indignation (pour légitimité de la peine de mort, mais qu’il faut replacer
les injustices commises dans les deux affaires, ou encore dans le contexte de la fin du xviiie siècle. À l’époque,
pour l’inhumanité des juges). Cesare Beccaria est l’un des rares penseurs à refuser la
2. Voltaire procède en mêlant plusieurs moyens. Le récit peine de mort (elle est injuste et rarement utile, Des
mené vivement avec un sujet indéfini (« On instruit… délits et des peines), quand des penseurs comme Jean-
Mazamet » (l. 6 à 10)), puis, en reprenant le sujet indé- Jacques Rousseau la justifie encore, pour des raisons
fini « on », le discours prêté au « juge du village ». De la politiques, dans Du contrat social).

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 9


3. Le juge semble motivé par deux éléments : « j’aurai la société. L’idée implicite est que le non-respect des lois
au moins le plaisir de pendre toute une famille hugue- relève d’une maladie sociale, qu’il s’agirait de soigner.
note, et je serai payé de mes vacations sur leurs biens
S’entraîner à l’oral
confisqués » (l. 16-17). Il y a donc un motif vénal, et sur-
tout un motif religieux : ce qui est sanctionné, ce n’est 4a. Christian Ranucci a été condamné à mort le 10 mars
pas une faute qu’on sait probablement imaginaire, c’est 1976, et exécuté le 28 juillet. Il était accusé du meurtre
l’appartenance à une autre religion, encore très mal d’une fillette de huit ans, Maria Dolorès Rambla,
admise en 1761. meurtre pour lequel il est passé aux aveux, puis s’est
rétracté. On attend là, d’une part, que les élèves réu-
Vers le bac Question d’interprétation nissent des éléments sur l’affaire et, d’autre part, qu’ils
4. On attend que les élèves saisissent, à travers le por- construisent un plaidoyer, c’est-à-dire qu’ils défendent
trait du juge, le portrait de la justice : une justice injuste l’accusé. Il leur revient donc de chercher des éléments
(qui condamne sans preuve), vénale (qui cherche son à décharge. Enfin, il leur est demandé, dans l’optique de
profit), cruelle (elle n’hésite pas à condamner à mort), et la préparation d’un oral, de procéder en deux phases :
partisane (elle s’en prend aux individus pour des causes la rédaction d’un plaidoyer, puis la simplification de ce
religieuses et juridiques). On peut en déduire a contrario document en un support d’oral qui permette que cet
que la seule justice valable doit être équitable, impar- oral ne soit pas un écrit lu…
tiale, clémente, etc. 4b. L’exercice d’enregistrement a pour fonction de mon-
trer aux élèves que la lecture oralisée est souvent peu
La question de la peine de mort ➤ p. 22-23 vivante, et qu’un véritable oral, structuré à partir d’un
>Objectifs écrit simplifié, est souvent plus convaincant.
L’objectif de cette double-page est d’aborder une notion Philosophie
classique de droit, la question de la peine de mort. En 1. Sénèque utilise l’exemple de la médecine. De ce fait,
aucun cas il ne s’agit d’entrer là dans un débat sur cette il construit une analogie en comparant la société à un
question, c’est même une option à proscrire absolu- corps, et le rôle du juge à celui d’un médecin, qui aurait
ment. En revanche, le choix des textes permet d’une part à soigner un corps malade : toute infraction à la loi est
de mettre cette question en perspective, de Sénèque à donc considérée comme une maladie de la société.
Badinter, et d’autre part de mieux faire comprendre aux 2. Les criminels sont donc pris dans cette comparaison :
élèves la position abolitionniste actuelle, que certains on peut les considérer ou comme des malades qu’il faut
seraient tentés de remettre en cause. guérir, ou comme des bacilles qu’il faudrait éradiquer.
3 La peine de mort selon Sénèque ➤ p. 22 3. Sénèque envisage une forme de proportionnalité des
peines, comparable à la proportionnalité des traite-
Littérature ments médicaux : on commence donc par « des paroles,
Entrer dans le texte et encore assez douces, de façon à persuader chacun
1. La question est ouverte, et permet de lancer la de faire son devoir » (l. 14-15)  ; on « passe ensuite à
réflexion. Elle devrait permettre de noter que les argu- un langage plus sévère » (l. 16-17) ; le dernier stade est
ments de Sénèque en faveur de la peine de mort n’ont celui des châtiments, lui-même séparé en deux temps,
pour objet ni la loi du Talion, ni le bien de la société qui celui des « peines légères, auxquelles on puisse même
se protège, mais le bien pour « celui qui périt ». surseoir » et celui « des derniers supplices » (l. 18-19) .
2. La question porte sur l’ensemble du premier para- Il semble donc qu’il y ait une forme de douceur d’abord
graphe, et non exclusivement sur la première phrase. préconisée, dans le langage puis dans les châtiments
L’expression exclamative ou rhétorique choisie a pour auxquels on pourrait surseoir, avant de passer, assez
fonction d’interpeller le lecteur, de l’obliger à s’investir brutalement, à la peine de mort.
dans le débat. C’est une captatio benevolentiae, c’est-à- 4. On attend là que les élèves développent, rapidement,
dire en rhétorique un moyen classique de capter immé- quelques éléments d’argumentation : le rôle pédago-
diatement l’attention de celui auquel on s’adresse. Le gique de la justice, qui serait d’instruire les coupables,
genre est ici délibératif. considérés alors ou comme des ignorants auxquels on
3. La suite du texte est structurée par une comparaison ferait la leçon, ou comme des personnes qu’on cher-
entre la justice et la médecine. Les remèdes envisagés par cherait à ramener dans le droit chemin ; à l’inverse, la
le médecin pour soigner un malade sont comparés aux justice considérée comme devant d’abord protéger
moyens employés par « le protecteur des lois » pour régir la société, et dont la fonction à l’égard des coupables

10 I • Les pouvoirs de la parole


serait moins d’instruire que de châtier, notamment en position d’indifférence ou de mépris à leur égard ; et
plaçant les coupables à l’écart de la société. On n’attend démonter ensuite ces arguments en montrant que, pour
évidemment pas que les élèves puissent faire référence compréhensibles qu’ils soient, ils sont vains parce qu’ils
à Foucault (Surveiller et punir, 1975), mais il n’est pas n’atteignent pas leur objectif, sauf à considérer que le
impossible d’en profiter pour leur ouvrir ici des pistes. seul objectif – irrecevable – est celui de la vengeance.
2. Il s’agit ici du genre délibératif, qui vise à convaincre
Vers le bac Question d’interprétation
par des idées.
Cette question recoupe des éléments envisagés plus 3. À partir de la ligne 18, Badinter met en avant la moti-
haut. On attend que les élèves développent les deux vation, le plus souvent inavouable même si on peut la
pistes. Celle de la justice qui soignerait l’homme mal- comprendre, des partisans de la peine de mort : la ven-
faisant : conception pédagogique fondée sur l’idée de la geance. Et il oppose alors cette motivation personnelle
possible amélioration, donc de la réforme possible d’un compréhensible au rôle nécessaire de dépassement de
homme à travers des peines, mais aussi sur celle d’une la société.
maladie sociale qu’on pourrait soigner. Et inversement, 4. On attend ici que les élèves trouvent quelques réfé-
celle de la réparation du mal, tournée davantage vers rences importantes. Évidemment Victor Hugo, qu’ils
les victimes, dans laquelle la justice aurait une fonction auront peut-être déjà étudié, avec des extraits ou de
d’indemnisation, sans s’occuper d’une possible amé- Claude Gueux, ou du Dernier jour d’un condamné. On
lioration du coupable. Ce qui compte ici, c’est que les peut espérer qu’ils citeront Camus, et L’Étranger, ou
élèves puissent parvenir à deux idées : d’une part, que encore Cesare Beccaria, et Des délits et des peines.
les choses sont plus complexes qu’elles ne le paraissent,
et que les deux options sont fondées sur des présuppo- Philosophie
sés qu’il faut interroger ; d’autre part, que la protection 1. La loi du Talion, dans son interprétation la plus fré-
des victimes ou de la société ne peut en réalité s’ef- quente, et telle que Badinter la cite, se résume à la for-
fectuer qu’en considérant en même temps la fonction mule « œil pour œil, dent pour dent » (formule qu’on
pédagogique de la justice, sans angélisme aucun. trouve à plusieurs reprises dans la Bible, par exemple,
Exode, 21, 23-25 : « Mais si malheur arrive, tu paieras
TICE vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour
main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure
1. On attend là que les élèves soient capables de trouver
pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure » ou
rapidement, sur internet, les principes moraux du stoï-
encore Lévitique, 24, 17-22 : « Si un homme frappe à
cisme. C’est dire qu’on vise à la fois le développement de
mort un être humain, quel qu’il soit, il sera mis à mort.
leur compétence informationnelle – quel(s) site(s) vont-
S’il frappe à mort un animal, il le remplacera – vie pour
ils consulter, comment recoupent-ils ou vérifient-ils
vie. Si un homme provoque une infirmité chez un com-
les informations trouvées ? – et leur connaissance sur
patriote, on lui fera ce qu’il a fait : fracture pour fracture,
le sujet. On ne condamnera pas le recours à Wikipédia
œil pour œil, dent pour dent ; on provoquera chez lui
(dont la page sur le stoïcisme est particulièrement com-
la même infirmité qu’il a provoquée chez l’autre. »). À
plexe, et demande, si les élèves l’utilisent pour répondre
cette règle de stricte équivalence dans la vengeance,
à la question, beaucoup de lecture et d’élagage), on
Badinter oppose un principe de dépassement : « Or tout
pourra au contraire l’utiliser en expliquant le principe
le progrès historique de la justice a été de dépasser la
d’un site participatif, et au besoin en leur proposant de
vengeance privée. » (l. 20-21). De la sorte, il insiste sur
compléter ou d’écrire un article.
la distinction entre le désir privé de la vengeance, que
2. Le principe est ici le même. Ce sont donc moins les
l’on peut comprendre mais pas admettre, et la nécessité
informations recueillies qui importent, que la capacité
publique de son dépassement. Il n’est évidemment pas
des élèves à les trouver.
le premier à proposer ce dépassement, puisque celui-ci
4 La peine de mort selon Badinter ➤ p. 23 est présent dans la Bible même, dès l’Ancien Testament
(« Tu ne te vengeras pas, ni ne garderas rancune aux
Littérature enfants de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain
Entrer dans le texte comme toi-même. Je suis l’Éternel. », Lévitique, 19,18)
1. Badinter commence par envisager les arguments des et bien sûr dans le Nouveau (« Vous avez appris qu’il
partisans de la peine de mort, dans un double objectif : a été dit : « œil pour œil et dent pour dent ». Et moi,
montrer qu’il comprend l’émotion ressentie par les vic- je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire,
times, et que sa position d’abolitionniste n’est pas une si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 11


l’autre. À qui veut te mener devant le juge pour prendre les élèves à des orientations possibles – et pour faire
ta tunique, laisse aussi ton manteau. Si quelqu’un te du droit, la spécialité Humanités Littérature Philoso-
force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui phie paraît être la spécialité adaptée –, de parcourir des
te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne textes de sciences humaines qui ne relèvent a priori ni
pas le dos », Matthieu, 5, 38-42). de la littérature ni de la philosophie, et de soumettre ces
2. L’idée de vengeance privée est liée à celle de la souf- questions aux interrogations proprement littéraires ou
france des victimes, souffrance qui rend difficile d’ac- proprement philosophiques. Pour ce faire, nous avons
céder à la notion de dépassement. En revanche, si l’on choisi une interrogation comparée des deux textes.
acceptait la notion de vengeance publique, on entrerait
dans un système de violence, organisé directement par
5 La formation des avocats, Tacite ➤ p. 24
l’État, qui mènerait en réalité à un état de guerre per-
ANALYSE DE l’image
manent. Cette idée n’est donc pas acceptable, du moins
dans un système démocratique. 1. Les trois encarts de l’image précisent les contours du
métier d’avocat : en bas à gauche, c’est d’abord l’indis-
Vers le bac Question de réflexion pensable connaissance des textes de loi qui est mise en
On attend ici que les élèves soient capables de proposer avant, et précisée par le fait que la plupart des avocats
plusieurs arguments. En quoi la mort pourrait-elle être sont spécialisés, c’est-à-dire qu’ils maîtrisent parfaite-
« un bien pour le coupable » ? Chez Sénèque, elle le serait ment les textes d’un domaine (divorce, entreprise, pro-
dans la mesure où elle permettrait au coupable d’échap- priété…) et non l’ensemble des textes de loi ; au-dessus,
per, en quelque sorte, à la maladie qui le ronge : de même l’encart insiste sur le rôle de défenseur de l’avocat, met-
qu’on pourrait parler d’euthanasie en termes médicaux, tant ainsi en avant sa capacité à se mettre à la place
quand la souffrance du malade est trop grande, il y aurait de son client, et la nécessité de rencontrer celui-ci sou-
une forme d’euthanasie pour les trop grands coupables, vent, comme l’illustre l’image de fond ; enfin, l’encart de
qui souffriraient de leur culpabilité. Mais il est clair que droite, illustré par la vignette cerclée, insiste sur le rôle
cette idée n’est pas acceptable pour Badinter, car il n’em- de l’avocat durant le procès, mettant en avant ses capa-
ploie pas la comparaison médicale, et on ne voit pas en cités argumentatives et, plus largement, sa maîtrise de
quoi la culpabilité représenterait pour lui une souffrance, l’art de la parole.
chez le coupable ; dès lors, la mort ne saurait être un bien 2. Plusieurs réponses sont ici possibles : on peut attendre
pour le coupable. Elle n’est que le résultat d’une volonté de l’avocat qu’il cherche la justice et qu’il ait un goût
passionnelle de vengeance, qu’il s’agit de dépasser. pour la vérité – mais n’est-ce pas la fonction du juge ?
On peut attendre de lui une forme d’empathie avec
TICE les personnes qu’il défend, ce qui va plus loin que sim-
1. Les enregistrements de ce discours sont nombreux : plement le rencontrer souvent ; on peut attendre des
l’intégralité écrite du discours, sur http://www2.assem- compétences psychologiques pour mieux comprendre
blee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/ le client mais aussi pour mieux jouer de différents res-
grands-moments-d-eloquence/robert-badinter-17-sep- sorts durant le procès, ou à l’égard du juge, ou à l’égard
tembre-1981, l’enregistrement – ce qui est demandé aux des jurés…
élèves – sur le site de l’INA, à l’adresse https://www.ina. 3. On peut comparer ces deux illustrations en remar-
fr/video/I00004546, de 33 : 10 à 37 : 12. On notera que quant la gestuelle, c’est-à-dire en insistant sur la part
la version orale diffère légèrement de la version écrite. fondamentale de non-verbal dans tout discours oral.
2. Il s’agit là de rendre les élèves sensibles, d’une part, à 6 L’avocat et la vérité, Bourguet ➤ p. 25
la lenteur de la diction de Robert Badinter, qui insiste for-
tement sur certains mots, et d’autre part aux variantes
entre la version orale et la version écrite du discours, Littérature Lecture comparée, textes 5 et 6
qu’ils pourront même tenter d’analyser. Entrer dans le texte
Devenir avocat 1. On n’attend évidemment pas de réponse particulière
➤ p. 24-25 à cette question, mais seulement que les élèves s’en-
gagent et prennent position autour du métier d’avocat.
>objectifs Ce sera l’occasion de vérifier une première appréhension
L’objectif de cette double-page est de se pencher sur la des deux textes.
complexité du métier d’avocat. Il s’agit à la fois d’ouvrir 2. La comparaison entre les avocats et les « arracheurs

12 I • Les pouvoirs de la parole


de dents » est explicitée dès la ligne  2 du texte : ils « naturel » ne relève donc pas de quelque chose d’inné,
sont considérés parfois « comme de fieffés menteurs, mais d’un travail : il s’agit bien d’un acquis. On peut donc
et même des menteurs professionnels ». C’est-à-dire comprendre la caractérisation de « naturel » non pas
qu’on considère parfois que les avocats n’ont aucune en opposition avec culturel (puisqu’au contraire, elle est
morale, et qu’ils ne cherchent qu’à gagner leur procès. bien le résultat d’un travail culturel), mais en opposition
Pour cela, ils seraient capables d’employer tous les avec artificiel : l’éloquence s’est développée naturelle-
moyens, et notamment bien sûr le mensonge. ment chez eux, au cours de ce travail. L’« image » de
3. Le texte de Tacite propose une vision classique de l’éloquence dont il est question ligne 18 relève bien
l’avocat comme rhéteur : l’avocat est un maître du de ce caractère artificiel : c’est une apparence, qui ne
langage. La vision proposée par Christian Bourguet est repose sur aucune réalité. On pourrait donc aussi gloser
très différente : il ne s’agit plus de briller par son élo- le terme naturel par le terme réel.
quence, mais de comprendre, d’une part, la nécessité de 2. Capter son auditoire est une des compétences de
défendre tout le monde, et même le pire des criminels, l’orateur. Mais elle est insuffisante pour l’avocat, qui
et d’autre part, la nécessité de comprendre son client, est aussi confronté à un juge et à des adversaires. Il ne
c’est-à-dire de développer une forme d’empathie. Ces suffit donc pas de capter son auditoire, il faut aussi être
deux éléments le mèneront à un rapport plus distant capable de répondre, de se défendre et d’attaquer. C’est
avec la vérité, qui n’est pas un relativisme absolu (il n’y ce que signifie notamment l’image de la ligne 19, celle
aurait rien de vrai, mais seulement des points de vue), des « rivaux qui combattent avec de vraies épées, et non
mais une relation critique avec ce qu’on croit. avec une rudis ».
4. La partie narrative du texte de Christian Bourguet 3. La relativité de la vérité qui est évoquée par Chris-
a pour fonction de faire comprendre, par l’exemple, la tian Bourguet n’est pas un relativisme, dans lequel
phrase « toute vérité est relative » (l. 9). La femme de tout équivaudrait à tout. L’expression vise seulement à
l’officier est persuadée qu’elle ne pourra jamais oublier montrer que l’affirmation de la vérité, quand elle serait
le visage de l’assassin de son mari (l. 17-18), et donc faite en toute bonne foi, n’est pas à prendre pour argent
qu’elle ne peut se tromper en désignant quelqu’un… comptant : tout est toujours un peu plus compliqué que
sinon qu’elle désigne un avocat en lieu et place du cou- prévu… L’exemple montre que la femme de la victime,
pable (l. 22). C’est dire qu’avec la meilleure volonté du bien qu’elle ait vu l’assassin à quelques mètres d’elle, est
monde, un témoignage peut être erroné. pourtant incapable de l’identifier. Il est donc nécessaire,
dans le souci de l’établissement le plus juste de la vérité,
Vers le bac Question d’interprétation
d’interroger toutes les vérités prétendues acquises.
Il s’agit là de reprendre la question 4, en établissant plus 4. S’il faut défendre même le pire des criminels, ce n’est
précisément les liens entre les deux parties. On pourra pas pour le justifier, mais pour affirmer son droit ina-
donc montrer, en plus de la réponse déjà apportée à la liénable à être défendu. C’est donc une raison philoso-
question 4, qu’il y a une sorte d’inversion dans le rapport phique et morale qui s’impose ici.
à la vérité : alors que ce sont les avocats qu’on accuse
Vers le bac Question de réflexion
de mentir, c’est finalement la victime qui ne dit pas la
vérité, ou qui est en tout cas victime de ses illusions ; On attend que les élèves développent ici quelques argu-
et inversement, la fonction de l’avocat, loin d’être celle ments, en s’appuyant sur les textes. Bourguet écrit :
d’un menteur qui ne cherche que son intérêt, devient « c’est la vérité du dossier qui importe » (l. 6). Et cette
celle d’un découvreur de vérité. On voit le déplace- affirmation est ensuite explicitée par l’anecdote. On
ment important proposé par Bourguet : c’est la vérité peut donc attendre des élèves :
qui importe, et à partir de laquelle il y aura peut-être 1. Qu’ils explorent la question de la vérité de chacun :
une justice, et non une prétendue vision de la justice qui qu’est-ce que cela signifie, où mènerait un tel relati-
déterminerait des vérités bonnes à dire ou inversement. visme ?, etc.
2. Qu’ils opposent à cette vérité de chacun une vérité
Philosophie « du dossier », selon Bourguet, voire une vérité liée à
1. L’« éloquence riche et naturelle » (l. 12-13) est défi- une société, voire une vérité universelle, en confrontant
nie dans le texte par ce qui précède. Elle provient d’une ces différentes possibilités de la vérité. On peut s’at-
« grande pratique de l’art oratoire » (l. 8), exercée « en tendre à ce qu’il leur soit difficile d’admettre la difficulté
plein jour sur le Forum et au cours des procès eux- d’une vérité universelle, s’ils n’ont pas eu auparavant les
mêmes ». Elle est donc le fruit du travail, et s’est enrichie moyens de construire l’idée d’une vérité socialement et
au contact des juges ou des adversaires. Son caractère historiquement située.

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 13


TICE 1b. Les textes appartiennent évidemment au genre judi-
ciaire.
1. Les éléments que les élèves ont ici à réunir sont
2. Jean Veil considère que Jérôme Kerviel est directe-
simples. Des éléments historiques : qui est Klaus Bar-
ment responsable de la perte de 4,9 milliards d’euros.
bie, qu’a-t-il fait ? Des éléments liés au procès : qui l’a
En termes juridiques, ce qui lui est reproché est énoncé
défendu ? selon quelle argumentation ? On attend donc
ainsi : « faux et abus de confiance ».
qu’ils soient au moins capables de dire que Barbie était
3. Jean Veil recourt à deux reprises au futur : l. 5, « Vous
le responsable de la Gestapo de Lyon, et qu’à ce titre, il
accorderez » ; l. 10, « Kerviel ne les paiera pas ». Dans le
est directement responsable de la mort de Jean Mou- premier cas, l’emploi du futur de l’indicatif est une façon
lin comme de la déportation des enfants d’Izieu. En ce de ne pas mettre en doute ce que la cour décidera :
qui concerne le procès, ils doivent avoir identifié que « vous accorderez » (l. 5) est une façon de dire « vous
l’avocat était Jacques Vergès – dont on ne peut attendre n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas ne pas accor-
qu’ils le connaissent – et que le mode de défense choisi a der »… même si bien sûr, la cour a le choix. Le second
été de mettre en cause la compétence de la cour. emploi du futur est différent : il indique que le montant
2. Pourquoi défendre un criminel de guerre ? Pour- réclamé n’est pas réclamé pour être payé, puisque, rai-
quoi défendre le pire des assassins ? Telle est la ques- sonnablement, on ne voit pas comment Jérôme Kerviel
tion posée ici aux élèves. On attend d’eux qu’ils pourrait réunir une telle somme ; le montant est donc
comprennent que le principe même du droit, c’est qu’il réclamé pour le principe, c’est-à-dire pour l’établisse-
s’applique à tous, sans exception, et même à ceux qui se ment d’un principe de droit, à défaut d’une réalité de
sont mis en dehors du droit. Un droit qui admettrait des compensation.
exceptions sortirait du principe du droit, en démocratie. 4. Jean Veil décrit Jérôme Kerviel comme « un joueur »
Défendre Barbie, c’est lui appliquer un droit démocra- (l. 11), qui se serait servi de la banque « comme d’un
tique, contraire à l’idéologie même de Barbie : c’est casino » (l. 16). Avec l’expression « il perd la boule »
donc refuser de se montrer aussi inhumain que l’était (l. 12-13), il décrit cette attitude comme compulsive.
le système nazi. 5. L’élément principal de la défense repose sur l’invrai-
semblable montant des pertes dont personne ne se
Un procès contemporain : l’affaire Kerviel serait aperçu : soit le montant a donc été artificielle-
➤ p. 26-27 ment gonflé, et ce qui est reproché à Kerviel est faux ;
L’objectif de cette double-page est d’examiner une soit le montant est exact, et d’autres savaient et ont
laissé faire ; soit enfin personne n’a rien vu et la banque
affaire réelle. Après avoir exploré différents pans de
est donc d’une totale irresponsabilité.
l’éloquence judiciaire, il s’agit ici en quelque sorte d’en
6. Olivier Metzner utilise abondamment les questions
voir la mise en application, dans une affaire réelle. Le
rhétoriques (l. 6, 8, 9, 11, 20 et 21) et les exclamations
nombre de rebondissements dans l’affaire Kerviel est tel
(l. 2, 3 et 18). De la sorte, il implique son auditoire en
que nous avons été contraints, en bas de la page 26, de
le rendant complice de l’implicite des questions rhéto-
faire état des différentes décisions de justice prononcées
riques, et joue sur l’émotion par le biais des exclama-
à ce jour, sans présumer aucunement des décisions à
tives.
venir. Nous avons donc opposé deux plaidoiries contra-
7. Jérôme Kerviel est ici présenté comme le produit de la
dictoires, un peu dans le même esprit que dans les pages
« spéculation folle », c’est-à-dire le produit de la banque
20 et 21, sinon qu’ici les deux plaidoiries se répondent
même, et d’un monde de « spéculation et hypocrisie ».
vraiment. C’est aussi pour cela que nous avons privilégié
Il est donc une victime d’un système qu’il n’a pas créé,
un questionnement commun.
celui de la finance en général et de la Société générale
7 La plaidoirie de Jean Veil ➤ p. 26 en particulier.
8. Aucune réponse précise n’est ici attendue des élèves.
8 La plaidoirie d’Olivier Metzner ➤ p. 27 Il s’agit davantage d’engager avec eux un débat sur le
monde de la finance et sur la place des individus dans
Littérature Lecture comparée, textes 7 et 8
leur rapport à l’entreprise. Il ne s’agit pas non plus de
Entrer dans le texte refaire le procès Kerviel, et de les engager à trancher,
1a. Il s’agit d’attirer l’attention des élèves sur les pré- mais plutôt de leur faire comprendre la complexité de
jugés éventuels qu’ils peuvent avoir sur l’affaire, selon l’affaire.
qu’ils la connaissent bien ou non, et de les aider à s’en
defaire.

14 I • Les pouvoirs de la parole


sonnages sont enfermés dans un destin (moïra en grec,
DOSSIER Parcours d’œuvre intégrale:
Les Euménides d’Eschyle fatum en latin) auquel ils ne peuvent échapper. C’est ce
qu’évoque Oreste à propos de l’oracle d’Apollon.
➤ p. 28-31 Vers le bac Question d’interprétation
Vengeance et justice dans la tragédie On attend ici des élèves qu’ils saisissent les enjeux dra-
grecque maturgiques de la scène, d’où l’insistance sur le dia-
➤ p. 28-29 logue comme la théâtralité. Les marques du dialogue
qu’ils peuvent saisir sont en particulier liées à l’adresse
>Objectifs
d’Oreste à Athéna. En interrogeant Athéna comme il le
L’objectif premier de ce parcours est de découvrir les fait, à la suite d’une argumentation dans laquelle il se
Euménides d’Eschyle, pièce dans laquelle la question de présente davantage comme victime que comme cou-
la justice est centrale. Il s’agit donc de montrer combien pable, et dans laquelle il met en cause Apollon, le frère
l’Antiquité grecque a apporté à notre culture un certain d’Athéna, Oreste la force à prendre position. Les posi-
nombre de réponses, pour le refus de la vengeance et tions dramaturgiques sont donc inversées : c’est Oreste,
l’établissement de la justice démocratique, qui conti- qui prétend être « dans [la] main » d’Athéna (vers 17),
nuent de nous interroger. Les confrontations avec Hegel qui prend le pouvoir dans cet échange. D’où la position
(texte 2, p. 29) ou avec Corneille (texte 4, p. 31) ont pour d’Athéna, qui renvoie la décision au chœur, alors même
fonction de permettre les mises en perspective. qu’Oreste la sommait de dire s’il avait eu « tort ou rai-
son » (vers 16).
1 Athéna, juge impartiale, Eschyle ➤ p. 28
2 La punition n’est pas une vengeance, Hegel Philosophie

➤ p. 29 1. L’acte d’Oreste est clairement une vengeance, puisque


c’est une « réparation obtenue par un acte de la partie
Littérature Lecture comparée, textes 1 et 2 lésée ». Oreste ne s’en cache d’ailleurs pas, puisqu’il
Entrer dans le texte affirme : « il fallait qu’un meurtre / Venge le meurtre de
mon père bien-aimé ».
1.  La réaction des élèves peut commencer à être
2. On n’attend pas vraiment que les élèves tranchent,
construite : on a déjà évoqué la question de la loi du
mais qu’ils s’interrogent en mettant en perspective les
Talion (texte 4, p. 23), on peut attendre qu’ils y fassent
deux notions de responsabilité et de culpabilité. Oreste
référence. De même, on peut attendre qu’ils opposent
est évidemment responsable du meurtre de sa mère : il
déjà la question de la vengeance privée et celle de l’in-
ne le nie d’ailleurs pas, c’est bien lui qui a commis cet
térêt public.
acte, mais il considère que pour autant, il n’y a pas là
2. Le récit d’Oreste présente une première victime, Aga-
memnon, et la coupable de ce meurtre est connue, il de culpabilité. Est-il coupable ? Il prétend, d’une part,
s’agit de Clytemnestre (associée à son amant Égisthe). que c’est sa mère qui était coupable (du meurtre de son
De la sorte, le statut de victime de Clytemnestre est père), ce qui est indéniable, et dès lors qu’il n’a fait qu’ac-
immédiatement, si ce n’est récusé, du moins diminué. complir un devoir – envers son père ; et d’autre part que
Si Oreste ne nie pas ensuite qu’il est coupable, il l’as- son destin était tracé par l’oracle d’Apollon, auquel il ne
sume au nom de son devoir, et rend co-responsable de pouvait échapper : de ce point de vue, il serait presque
ce meurtre Apollon lui-même : de la sorte, il revendique une victime.
à la fois des circonstances atténuantes, voire son bon 3. L’impartialité est la qualité de celui qui juge sans
droit, et engage avec la sienne la culpabilité d’Apollon, prendre parti, c’est-à-dire qui ne manifeste aucune pré-
culpabilité dont on ne doute pas qu’elle le protégera. férence particulière envers la victime ou le coupable
3. Athéna refuse de trancher non du fait du droit des uns tant que les faits et leur imputation n’ont pas été éta-
ou des autres, mais du fait des conséquences qu’entraî- blis. C’est donc un critère de justice, puisque si le juge
nerait sa prise de position. Cela risque de « provoquer était partial, il ne pourrait juger honnêtement et pren-
la folie meurtrière » (vers 22) et ne peut qu’amener du drait nécessairement parti pour une cause plutôt qu’une
« malheur » (vers 23). autre. L’impartialité garantit que le juge n’a pas d’inté-
rêts dans l’affaire qu’il juge. Athéna se veut impartiale,
Lexique et elle souhaite même ne pas être seule à juger pour
4. La situation est tragique au sens où elle relève de la accroître cette impartialité en convoquant un jury non
définition même de la tragédie, dans laquelle les per- concerné par l’affaire.

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 15


HISTOIRE des Arts dire qu’il a fallu qu’il se maîtrise pour prendre cette déci-
➤ p. 29
sion, et qu’il maîtrise donc sa tentation première, qui
La statue reconstituée est remarquable à plusieurs aurait été de se venger. C’est bien la décision du maître
égards : elle est d’abord gigantesque (près de 13 mètres de l’univers qu’il donne à voir, et non celle de l’homme
de haut), ce qui traduit évidemment la puissance de la qu’il a su dépasser.
déesse ; elle est ensuite couverte de feuille d’or, ce qui 3. L’attitude d’Athéna est paradoxale en cela que, d’une
donne l’illusion qu’elle serait entièrement en or, et donc part, elle a pris sa décision, et s’est même donné les
extrêmement précieuse ; elle détient enfin un certain moyens de l’imposer, en érigeant sa voix comme voix
nombre des attributs de la puissance, le bouclier (sous prépondérante, mais que d’autre part elle impose tout
la main gauche de la déesse), la lance (appuyée à son de même aux juges de voter, prenant le risque que la
bras gauche), la couronne bien sûr, et tient dans sa main condamnation d’Oreste l’emporte.
droite une sorte d’ange, de petite taille, qui lui présente Vers le bac Question d’interprétation
une couronne de lauriers.
On attend que les élèves confrontent ces deux notions :
3 Le verdict, Eschyle ➤ p. 30 la légalité est ce qui relève de la loi, que celle-ci soit juste
ou non ; la légitimité est ce qui relève de la morale, quand
4 La clémence d’Auguste, Corneille ➤ p. 31 bien même celle-ci serait contraire à la loi. Ainsi l’acte
d’Oreste est-il un meurtre – c’est un acte illégal – mais qui
Littérature Lecture comparée, textes 3 et 4
peut apparaître légitime puisqu’il vient venger un autre
Entrer dans le texte meurtre. La question peut être élargie en examinant par
1.  Les juges n’apparaissent dans le texte que quand exemple un code juridique que l’on pourrait considérer
Athéna leur parle, ou dans la didascalie (vers 31). Leur illégitime : le droit nazi – légal, puisque s’appuyant sur le
caractère muet montre qu’ils sont en réalité privés de la résultat d’élections démocratiques – est-il un droit légi-
décision, puisque c’est la voix prépondérante d’Athéna time ? Inversement, Klaus Barbie considérait le tribunal
qui décidera du sort d’Oreste. Il y a donc une manifes- français comme illégitime à le juger, puisqu’il avait agi
tation théâtrale claire de ce déplacement du pouvoir de selon un droit différent, seul légitime à ses yeux.
décision.
2. C’est la voix d’Athéna qui l’emporte, quand elle HISTOIRE des Arts
➤ p. 30
déclare qu’« en cas d’égalité des voix, Oreste l’em-
porte » (vers  16), après avoir dit qu’« Oreste a [sa] 1. La mise en scène de Volker Lösch sépare clairement
faveur » (vers 11). le chœur des Érinyes – en haut, des femmes habillées de
3. En donnant sa préférence avant le vote des juges, robes courtes, sur un fond rouge – du tribunal humain
Athéna a évidemment pesé sur leur vote. Ce n’est pas un – en bas, des hommes en costumes portant des sortes
vote à bulletins secrets, puisque les juges connaissent la de boîtes, sur un fond sombre. Le procédé visuel est
position de la déesse. Par ailleurs, elle pèse sur le juge- donc multiple : la couleur du fond, les sexes des acteurs,
ment en donnant à sa voix un poids prépondérant, sans les vêtements, et la séparation haut/bas.
que cela soit discuté par quiconque. 2. La couleur rouge qui caractérise les Érinyes renvoie
4. Dans le texte d’Eschyle comme dans celui de Cor- évidemment au sang qu’elles réclament, à la vengeance.
neille, c’est finalement le pardon qui triomphe. Athéna Le caractère très sobre de la partie basse, par contraste,
sauve Oreste, comme Auguste sauve Cinna et Émilie. renvoie à un monde raisonnable, qui s’est défait des pas-
sions violentes.
Philosophie
1. La décision prise par Athéna n’est pas celle des Parcours d’œuvre intégrale : Les Euménides
hommes – ils n’ont rien décidé, puisqu’il y a « autant de ➤ p. 31
voix des deux côtés » (vers 34). Mais Athéna, en impo-
sant qu’« en cas d’égalité des voix, Oreste l’emporte » Piste de lecture 1
(vers 16), fait pencher la balance du côté d’Oreste, c’est- L’objectif de cet exercice est de s’assurer que les élèves
à-dire du côté de sa décision : « Oreste a ma faveur » ont lu la pièce, ou du moins que, d’une façon ou d’une
(vers 11). La justice des hommes n’a pas triomphé, elle a autre, ils en ont pris connaissance. On n’attend pas ici
été soumise à celle de la déesse. une réponse arrêtée – puisque la pièce d’Eschyle n’est
2. Auguste, avant d’annoncer sa décision, affirme : « Je justement pas découpée en actes et/ou scènes – mais
suis maître de moi comme de l’univers. » (vers 4). C’est simplement un ordre logique.

16 I • Les pouvoirs de la parole


L’identification des rôles est aisée : l’accusé est Oreste, vengeance – dans le glissement du code des Érinyes à
les accusatrices sont les Érinyes, le jury est constitué par celui des Euménides.
le chœur, Apollon est défenseur, Athéna joue un rôle 3. Dans le répertoire classique français, ce serait donc
trouble, entre juge et défenseur. une tragicomédie, puisqu’il n’y a pas de mort à la fin.

Piste de lecture 2 Une lecture de l’œuvre


1. Les Érinyes sont les accusatrices, elles tiennent le rôle 1. La lecture d’Hélène Cixous est une lecture actuelle
du procureur ; Athéna joue à la fois le rôle d’avocat – elle de la pièce. Elle dit quelque chose sur la justice, qui est
a pris parti pour Oreste – et celui de juge – puisque c’est applicable à nos sociétés contemporaines : la justice
finalement sa voix qui l’emporte ; Apollon est du côté de est ce biais par lequel la violence – devenue le privilège
la défense, c’est un avocat d’Oreste. de l’État et dont les individus ont été dépossédés – est
2. Il est difficile de dire qui sort vainqueur de ce pro- régulée, et la paix règne. En ce sens, la tragédie d’Eschyle
cès. Selon le point de vue que l’on adopte, ce peut être est bien actuelle, et s’applique tout à fait à notre société.
Oreste (il n’est pas condamné), Athéna (sa voix a pré- 2. La justice transforme les passions en prenant à son
valu), ou les hommes (puisque la justice sort du système compte le châtiment : de la sorte, elle interdit à l’in-
vengeur des Érinyes, devenues les Euménides). Toutes dividu son penchant pour la vengeance, qui mènerait
ces réponses peuvent être acceptées, du moment que à une guerre perpétuelle, une vendetta permanente,
les élèves les justifient. Ce peut être l’occasion d’une et promeut en échange la punition, pour reprendre les
confrontation intéressante des différents points de vue. termes employés dans le texte de Hegel.
3. En transformant les Érinyes en Euménides, Athéna
sort d’un système judiciaire de la vengeance pour entrer
dans un système du pardon. Ce changement est radical, A te l i e r AUTOUR D’UN FILM
non seulement parce qu’il fait preuve d’humanité, mais
surtout parce qu’il impose une justice dont l’objet est Le Brio d’Yvan Attal, 2017
la construction du lien social, au détriment d’une jus- Organiser un débat sur le thème «  A-t-on le droit de
tice dont l’objet était simplement la réparation par la tout dire pour gagner un débat ? » ➤ p. 32-33
vengeance.
Sujet de réflexion 
1 Extrait du film ➤ p. 32

Le texte de Gaëlle Bébin répond à la question 3. Il met 2 L’art de la controverse, Schopenhauer


en valeur ce changement du paradigme judiciaire, qui ➤ p. 33
permettra d’interroger la pièce au regard de probléma-
>Objectifs
tiques actuelles et des questionnements des élèves : il
s’agit de construire avec eux cette évolution vers une Les objectifs de cet atelier sont multiples.
justice des Euménides, en les sortant de l’enfance du Choix du support : Le Brio d’Yvan Attal a marqué par sa
raisonnement, qui les pousse immanquablement vers prise en compte du phénomène en vogue des concours
une justice des Érinyes. d’éloquence et par la confrontation d’univers sociolo-
giques marqués, un professeur de droit à l’Université
Piste de lecture 3 et une étudiante d’origine maghrébine vivant à Créteil,
1. La moïra peut être lue doublement dans les Eumé- dans la lignée d’Intouchables d’Olivier Nakache et Oli-
nides : soit elle déculpabilise Oreste, qui ne pouvait vier Toledano. En dehors de la possible identification au
échapper au destin tracé par l’oracle d’Apollon, et elle personnage de Leïla, auquel Camélia Jordana donne une
joue alors le rôle du ressort tragique qui se détend réelle consistance (prestation saluée par une récom-
jusqu’à l’effectuation du destin ; soit elle permet à pense aux Césars), le film peut intéresser les élèves par
Oreste de s’en prévaloir, et de justifier ainsi un acte sa mise en pratique de l’éloquence (au cœur de l’entrée
dont il dit qu’il devait le faire. Oreste pouvait-il échap- thématique « art de la parole »). Personnage antipa-
per à son destin ? Rien après tout ne l’obligeait à obéir à thique, Pierre Mazard est aussi un maître en rhétorique
l’oracle, sinon sa volonté de vengeance… et s’autorise dans sa pratique des aphorismes du philo-
2. La fin de la pièce est le pardon, et non la mort. On peut sophe Arthur Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours
donc considérer qu’elle ne se termine pas de façon tra- raison. C’est une excellente occasion de confronter l’art
gique. Alors qu’Oreste a accompli sa vengeance – selon de l’éloquence cherchant la persuasion, l’efficacité et la
le code juridique promu par les Érinyes – il échappe à la victoire dans une joute éristique, et le projet de l’argu-

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 17


mentation philosophique qui se met en quête de vérité Activité 1 
et veut convaincre. Analyser une argumentation
Les photogrammes (p.  32) : Ils posent un cadre et un
1a. L’argumentation de Leïla Salah repose sur l’articu-
parcours. Entre le premier jour de cours qui voit le pro-
lation, proposée par Roland Barthes (voir p. 116-119
fesseur saluer l’arrivée en retard de son étudiante par
du manuel de l’élève), entre l’amour et l’attente. L’at-
des remarques déplacées et racistes (la photo figure
tente semble d’abord rendre l’amour insupportable, et
un affrontement spatial) et le jour du discours de la
l’amoureux malheureux, jusqu’à ce que cette attente,
demi-finale qui consacre l’éloquence émouvante de la parce que l’on sait être aimé, devienne au contraire un
jeune femme, une mue s’est produite, un épanouisse- délice, rendant alors l’amoureux heureux. L’argumenta-
ment. On peut remarquer que ce parcours est aussi, sur tion est donc fondée sur un retournement : elle a de ce
le plan rhétorique, le passage de la controverse (dispu- fait deux qualités, celle de la surprise qui rend le pro-
tatio d’inspiration médiévale) à un bel éloge de l’amour pos plus persuasif, et celle de démonter à l’avance les
(proche des discours du Banquet de Platon) : il permet à contre-arguments possibles.
Leïla d’avancer de l’éloquence sophistique à la sagesse 1b. La jeune fille ne se contente pas d’opposer des argu-
philosophique. ments, elle les développe dans un discours lyrique qui
Méthode : Une partie du cours du professeur peut choisir vise à susciter l’émotion de l’auditoire. L’expressivité
d’éclairer la longue tradition qui oppose les controverses et l’émotivité sont des procédés non argumentatifs,
sophistiques et le dialogue philosophique (la bibliogra- mais dont la vertu persuasive est éprouvée. Le texte
phie du programme renvoie à l’œuvre de Platon, du utilise ainsi plusieurs procédés rhétoriques : les apho-
Gorgias au Phèdre, ainsi qu’aux sophistes Protagoras et rismes frappants, le questionnement relancé, l’inclusion
Gorgias). Ce préambule servira de cadre historique et de l’auditoire (« quand on est amoureux », l. 10-11),
conceptuel pour aborder de façon réflexive, les tenants « quand on comprend qu’on est aimé »), le jeu sur les
et aboutissants d’un débat. Dans un débat, on peut niveaux de langue, les images poétiques, la description
jouer à armes égales, de façon ouverte, pour saisir l’es- en action.
sence d’une chose ou trouver un commun accord (camp 2.  La référence à Barthes, comme tout acte référen-
socratique), ou on peut user de stratagèmes plus ou tiel, procède d’abord de l’argument d’autorité : citer un
moins dissimulés, tels ceux que propose Pierre Mazard auteur reconnu, c’est toujours s’abriter derrière son pro-
dans le film et qu’il emprunte à Schopenhauer (voir pos, et empêcher toute contestation, puisque Barthes
texte 2, p. 33, ainsi que la liste des stratagèmes choisis), l’a dit… Mais la jeune fille va évidemment plus loin :
pour réduire au silence son adversaire (camp sophis- elle ne se contente pas de citer, elle reprend le propos à
tique, voir l’Activité 3). son compte – le rendant alors moins autoritaire et plus
Le débat : il s’agit d’abord d’organiser un débat entre les contestable – et le développe même de façon lyrique. Ce
élèves, en cadrant cette organisation de façon progres- recours à l’émotion, qui a une vertu persuasive, échappe
sive : on voit bien que cette activité est déjà une forme totalement au procès d’autorité qui pourrait être mené.
de préparation à ce qui attend les élèves plus tard, et
notamment le grand oral, et qu’elle entre d’autre part Activité 2 
de plain-pied dans la question de l’art de la parole. L’ob- Retourner une argumentation
jet de ce débat, « A-t-on le droit de tout dire pour gagner Cette activité suppose la lecture attentive du texte
un débat ? », reprend les problématiques rencontrées de Schopenhauer (texte 2, p. 33). Dans un débat, un
au cours de ce premier chapitre et permet d’en mani- contradicteur peut avoir tort (objectivement), tout en
fester la compréhension par les élèves dans une activité donnant l’impression de l’emporter (subjectivement).
pratique. Enfin, il s’agit d’ancrer la problématique de À l’inverse, celui qui est de bonne foi, sincère, dont la
l’art de la parole à la fois autour d’un support actuel, le parole engage la conviction, peut sembler moins effi-
film Le Brio, à propos duquel il n’est pas interdit d’avoir cace dans l’usage du langage que celui qui sait parler
un regard critique (renvoyons à cet égard à l’article de tout (par exemple, le sophiste décrit dans le Gorgias
d’Olivier Barbarant paru dans le Monde diplomatique : comme parlant mieux de la médecine que le médecin
https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/BARBA- de profession) ou défendre n’importe quelle cause avec
RANT/59243), et d’une activité de mise en œuvre des rouerie. Socrate est un symbole de la parole vraie : voir
élèves. le concept de parrhèsia (parrêsia), étudiée notamment
par Michel Foucault (Le Courage de dire la vérité. Le
Gouvernement de soi II, Le Seuil, 2009). À l’opposé, le

18 I • Les pouvoirs de la parole


sophiste ou l’habile bretteur (comme Pierre Mazard) sième lieu, de le pousser au paradoxe ; en quatrième
n’hésite pas à pourfendre son adversaire avec mauvaise lieu, de le réduire à un solécisme (c’est-à-dire, de faire
foi, en usant d’arguments fallacieux, offensifs ou desti- celui qui répond, en vertu de l’argument lui-même,
nés à humilier (argument ad hominem, insulte). Il a donc employer une expression incorrecte) ; et, en dernier lieu
recours à des arguments qui servent son dessein : avoir seulement, de lui faire répéter plusieurs fois la même
toujours raison. chose » (Organon. VI. Les réfutations sophistiques, trad.
1. Il n’y a, dans le discours de Leïla Salah, aucun emploi Tricot, Vrin, 1995). Objectif ou pas, ce jugement per-
des procédés développés par Schopenhauer dans le mettrait à la fois de construire une stratégie de débat
texte écho. On pourrait donc considérer qu’elle n’use pour le groupe des sophistes et de la réfuter pour le
pas de stratagèmes, et qu’elle est par conséquent de groupe socratique.
bonne foi. Mais c’est l’art de la rhétorique que de mimer
la bonne foi, quitte à paraître lyrique ou naïf. On n’at-
Activité 4 
tend donc pas ici une réponse unique des élèves : ils Débattre
peuvent la considérer de bonne ou de mauvaise foi, du Même principe que pour l’activité 3 : il s’agit de cadrer le
moment qu’ils s’en justifient. déroulé du débat, et de montrer aux élèves qu’un débat
2. Le stratagème  V – utiliser de faux arguments – ne n’est pas une prise de parole libre et chaotique, mais
peut être de bonne foi que s’il est ironique, de même bien un cadre dans lequel peuvent s’exprimer des points
que le stratagème  XV. Ainsi Montesquieu utilise-t-il de vue différents, mais toujours respectueux et attentifs
des arguments absurdes qu’il prête aux esclavagistes à la parole de l’autre.
pour montrer que l’esclavage est insupportable. Et il
est évidemment de bonne foi. Mais le propre de l’ironie,
pour de faux arguments comme pour des arguments A te l i e r Littérature & Philosophie
absurdes, c’est de faire comprendre aux lecteurs qu’on
ne partage pas ces points de vue, au moment même où Se mettre dans la peau de l’avocat pour dé-
on les énonce. Il ne s’agit donc pas de tromper le lecteur fendre Julien Sorel
avec de faux arguments – ce serait de la mauvaise foi, ➤ p. 34
et c’est ce que préconise Schopenhauer – mais de lui en
montrer la fausseté… Utiliser les stratagèmes de Scho- >Objectifs
penhauer, tels qu’il les énonce, ne peut donc se faire de L’objectif de cet atelier est double. C’est d’abord,
bonne foi. comme l’atelier précédent, un atelier de mise en pra-
tique : il s’agit de rendre concrètes les connaissances et
Activité 3 
les compétences développées au sein du chapitre, en les
Préparer le débat mettant en application. Et cette application concerne ici
Il s’agit là à la fois d’une question d’organisation du à la fois ce qui tient au juridique – il faut défendre Julien
débat et de replacer l’enjeu dans ce débat dans la dia- Sorel – que ce qui relève de l’art de la parole. Le second
lectique socratique. On pourra éventuellement le faire objectif, constant dans le chapitre, est évidemment
avec les élèves de façon explicite. Les règles permettent culturel : il s’agit de découvrir Le Rouge et le Noir, en lien
de cadrer le débat clairement, et le rôle du groupe ou non avec le travail qui sera mené en cours de français.
arbitre est évidemment essentiel.
Étape 1 
Pour préparer le débat sur le droit à tout dire pour gagner
le débat, on peut évidemment amener les élèves à faire Comprendre la situation
un travail d’analyse préalable : qu’est-ce que ce droit ? 1. Julien Sorel est accusé d’avoir voulu attenter aux jours
Qui autorise, et au nom de quoi, à tout dire pour avoir le de Mme de Rênal, et ce avec préméditation. C’est donc
dernier mot ? Quelles sont les limites du droit d’expres- une tentative de meurtre avec préméditation.
sion dans un débat ? Quels arguments sont admissibles 2. Si le jeune homme reconnaît les faits, qu’il expose très
et quels autres ne le sont pas ? simplement dans les premières lignes de l’extrait, et si
On peut donner des exemples d’appréciation de la par conséquent il ne cherche pas à amoindrir sa culpabi-
logique sophistique par la philosophie, par exemple ce lité, il considère pourtant qu’en réalité, c’est moins pour
jugement d’Aristote : « Ce que les Sophistes préfèrent les faits établis qu’il est poursuivi que pour avoir voulu
en premier lieu, écrit Aristote, c’est, en effet, de paraître sortir de sa classe, et s’élever dans la société.
réfuter l’autre partie ; puis, en second lieu, de montrer 3. Le paradoxe de son discours est donc de montrer l’en-
que son adversaire commet quelque erreur ; en troi- vers des choses. Le crime officiel, pour lequel il est pour-

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 19


suivi et qu’il ne conteste pas ; et le crime bien plus grave – éloquence : capacité d’un individu à émouvoir ou per-
mais caché, pour lequel il sera condamné. suader
4. On n’attend pas là une réponse particulière des – rhétorique : technique ou art de la parole
élèves. Ils peuvent adopter la position qui leur convient, – rhéteur : maître en rhétorique
du moment qu’ils entendent la variété des positions et – persuasion : argumentation qui passe par l’émotion
qu’ils sont capables de resituer les enjeux de ce texte – conviction : argumentation qui passe par le raisonne-
dans la société de 1832. ment
– joute oratoire : débat entre plusieurs personnes (au
Étape 2 
moins deux) qui prend la forme d’un concours ou d’un
Choisir un point de vue à soutenir jeu
5. Il s’agit là d’un point de méthode : une fois le point – un tribun de premier ordre : un excellent orateur
de vue choisi, les élèves ont ensuite à accumuler des – invectiver (son adversaire) : injurier
arguments. – un discours (digne d’un sermon) : discours à vocation
Étape 3 morale
– un argument ad hominem : un argument qui s’attaque
Préparer un discours en lui donnant une dimension
à une personne, qui vise la personne et non les idées.
oratoire
2 Les mots du droit
Les trois points de cette étape permettent d’approfondir
la réflexion sur la place de l’oral relativement à celle de – de plein droit : entièrement
l’écrit. On n’attend pas des élèves qu’ils répondent aux – à bon escient : à juste titre
questions posées d’une façon ou d’une autre, mais que, – à cette fin : dans ce but
quel que soit leur point de vue, ils soient capables de – charge à… de : il revient à quelqu’un de faire quelque
mettre en perspective ces questions au regard du travail chose
– à compter de : à partir de telle date
effectué au cours du chapitre.
– à défaut de : faute de
Étape 4  – sous la condition de : si
Se mettre dans la peau de l’avocat – par suite de : en conséquence de
Les trois points de cette étape permettent d’ordonner le – à l’encontre de : contre quelqu’un
travail des élèves et de réguler la controverse qui devra – à l’insu de : sans qu’il/elle le sache
être jouée. 3 L’adresse au public
1. Les verbes employés dans le texte de Cicéron qui
LEXIQUE & LANGUE servent à s’adresser à l’auditoire (ou au lecteur) sont les
suivants : « Apprenez » (l. 1), « Écoutez » (l. 2), et « vous
Les mots de la rhétorique, les mots du droit, trouverez » (l. 3). Les deux premiers sont à l’impératif
l’expression de la concession ➤ p. 35 présent, et le dernier au futur simple de l’indicatif. Ce
>Objectifs futur a pratiquement une valeur d’obligation, dans la
Pour entrer dans la compréhension de la rhétorique, il mesure où il indique aux lecteurs/auditeurs ce qu’ils
faut identifier précisément les procédés constituant l’art feront, ans leur laisser aucune alternative.
oratoire, et notamment son application judiciaire, objet 2. On peut aboutir à un texte du type de celui qui suit,
du chapitre : cela suppose de décoder le vocabulaire juri- mais qui n’est en aucun cas un modèle, tout étant pos-
dique, de comprendre le sens des expressions particu- sible à condition que les verbes indiqués aient été uti-
lisés :
lières adressées au public, de maîtriser certaines formes
Apprenez maintenant un autre exploit de Verrès, exploit
d’argumentation logique (dont la concession).
célèbre en Sicile et ailleurs, et qui me semble renfermer à
1 Le vocabulaire de la rhétorique lui seul tous les crimes. Écoutez avec une attention sou-
– exorde : première des cinq parties canoniques du dis- tenue : vous trouverez que ce forfait est né de la cupidité,
cours selon Aristote, c’est-à-dire une forme de l’intro- s’est accru par l’adultère, a été achevé et consommé
duction par la cruauté. Examinez Sthénius, assis près de nous,
– captatio benevolentiae : procédé rhétorique dont l’ob- citoyen de Thermes1, connu auparavant de beaucoup de
jet est de capter l’attention de l’auditoire personnes pour sa rare vertu et sa haute noblesse, [qui]
– péroraison : dernière des cinq parties canoniques ou doit aujourd’hui à son infortune et aux insignes injus-
conclusion tices de Verrès d’être connu de tout le monde. Obser-

20 I • Les pouvoirs de la parole


vez Verrès [qui], quoique lié avec lui par les droits de de la conjonction l. 15), suivie du conditionnel de la l. 17.
l’hospitalité, quoique souvent reçu dans sa maison de Là encore, la réécriture du texte ne peut être modélisée :
Thermes, [et] tenez compte qu’il [l’]avait même habitée, toute réécriture qui varierait les formulations conces-
en enleva tout ce qui pouvait exciter l’attention ou atti- sives répondrait à l’attente de l’exercice.
rer les regards. Lorsque Verrès lui eut tout enlevé, soit 6 La production d’un plaidoyer
en demandant, soit en exigeant, soit en prenant, consi-
Les deux exercices ont pour objectif de développer,
dérez [que] Sthénius supporta ces pertes le mieux qu’il
d’une part, les compétences de recherche d’information
put. Il ne laissait pas de ressentir une vive peine : imagi- des élèves – sur le procès de Socrate ou sur des affaires
nez-vous [que] sa maison, si bien décorée, si bien fournie de santé publique –, et d’autre part la mise en œuvre
de tout, Verrès venait de la laisser nue et vide. Songez des compétences oratoires développées au cours du
toutefois [que] Sthénius ne faisait part de son chagrin chapitre. Pour le premier, la consigne est plus précise
à personne : il croyait devoir tout souffrir d’un préteur2 (captatio benevolentiae puis expressions à employer).
sans se plaindre, et d’un hôte avec patience. Cependant On attend aussi que les élèves identifient bien la thèse
Verrès, avec cette passion si connue, et dont on parle qu’ils ont à défendre (une défense et une attaque).
chez tous les peuples, ayant vu de fort belles statues
antiques placées dans les lieux publics de Thermes, en
fut épris : envisagez [qu’]il demanda à Sthénius de lui VERS LE BAC ➤ p. 38-39
promettre ses services pour les enlever, et lui prêter son
>Objectifs
secours. Rendez-vous compte [que] Sthénius non seule-
ment refusa, mais [qu’]il lui déclara qu’il était impossible Ces deux pages ont pour objet de s’entraîner aux exer-
que des statues de cette antiquité, des monuments de cices qui seront proposés aux élèves, soit en deux heures
pour ceux qui abandonneraient la spécialité en fin de
Scipion l’Africain, fussent enlevés de Thermes, tant que
première, soit en trois heures pour ceux qui continue-
Rome serait debout et qu’il y aurait un empire romain.
raient en terminale. La 1re propose un texte dont la ques-
4 Le vocabulaire logique tion d’interprétation est philosophique et la question de
cause consé- addition alternative réflexion littéraire, et la 2de l’inverse.
quence
La justice et la force, Pascal ➤ p. 38
étant si bien que, de plus, par soit… Cette page est traitée en guidant les élèves vers la réali-
donné que, à la suite de ailleurs, et, soit…, sation complète du sujet : c’est une sorte de proposition
comme, quoi, donc, en outre, d’une pour un examen blanc, avec des coups de pouce pour
car, assez… dès lors aussi part… chaque question.
pour, c’est d’autre
pourquoi part…, ou Un curieux procès, La Fontaine ➤ p. 39
5 La rhétorique de la concession Cette page est traitée dans l’idée de la construction pro-
1. « Je m’abstiens d’en parler, et je consens aisément gressive des compétences des élèves. Elle aborde donc
à ce qu’on le taise » sont des termes qui expriment la le premier point, quel que soit le sujet, qui est celui de
concession. Cette concession n’est évidemment pas sin- la compréhension du sujet. Elle propose ensuite d’appli-
cère, puisqu’elle a pour fonction de dénoncer la mons- quer la méthode proposée à deux autres sujets.
truosité des faits mentionnés.
2. On attend que les élèves soient capables d’exprimer
une concession, quelle qu’elle soit.
3. L’expression de la concession dans le texte de Robert
Badinter emprunte des formes variées :
– la tournure syntaxique « que… je…» (l. 10), qui com-
mande successivement les verbes savoir (l.  1), com-
prendre et concevoir (l.  19).
– l’emploi du conditionnel (on n’attend pas cette
réponse des élèves, puisque la question porte uni-
quement sur du lexique) aux l. 3 (« exigeraient »), 5
(« seraient »), 7 (« serait ») et 17 (« sauraient »).
– l’amorce de phrase par « Mais » (l. 14 avec la reprise

Chapitre 1 • Le tribunal, théâtre de la parole 21


22
2 La parole ou l’arme
de la politique
Livre de l’élève ➤ p. 40 à 61

>Présentation et objectifs du chapitre apparences en politique et un autre de Rutebeuf (p. 61)


L’objectif principal de ce chapitre est de croiser les sur l’importance du conseiller en communication com-
approches de la littérature et de la philosophie sur l’art plète la réflexion sur les pouvoirs de la parole politique.
de la parole. Nous nous sommes efforcés de mettre – « Mettre en œuvre soi-même ces procédés et ces
en perspective la rhétorique antique, en elle-même effets dans le cadre d’expressions écrites et orales bien
et à travers l’esthétique de l’Âge classique, « en prise construites »
directe sur un certain nombre d’enjeux de société ». La L’étude de l’iconographie – le croquis de Jaurès par
séquence s’attache à « développer la conscience histo- A. Eloy-Vincent, la photographie de Barack Obama, les
rique des élèves, affiner leur jugement critique et enri- portraits de Périclès, Cicéron, Danton et le dessin des
chir leur approche des grands problèmes d’aujourd’hui » orateurs romains dans la bande dessinée Murena – invite
avec des textes de la période de référence (de l’Antiquité les élèves à réfléchir aux gestes et postures de l’orateur.
à l’Âge classique) mais aussi plus récents. Nous évoque- L’atelier « Construire et incarner son discours » incite
rons donc l’impact de la parole politique : incite-t-elle à les élèves à passer à la pratique : l’écriture et la mise en
l’action, et si c’est le cas, comment ? scène/en voix de leur discours.
Dans son choix d’activités, le chapitre propose
HISTOIRE des Arts
d’éclairer quelques objectifs du programme : ➤ p. 41
– « Repérer, apprécier et analyser les procédés et les
effets de l’art de la parole » Le croquis d’Albert Eloy-Vincent indique que durant
Le Corpus sur les pouvoirs de la parole politique invite un discours, l’actio doit être travaillée. Elle concerne le
l’élève à « mesurer les questions et les conflits de valeurs geste, la physionomie et l’expression du visage.
que l’art de la parole a suscités » (comme le préconise 1. Pour commenter chaque posture de Jaurès et son
le programme) en réfléchissant aux pouvoirs de séduc- intention, nous pouvons nous appuyer sur la chirono-
tion et/ou de conviction de deux discours politiques : mie (du grec cheiros : main et nomos : loi) qui codifie les
ceux d’Auguste en 27 av. J.-C. (texte 1, p. 42) et… de mouvements des mains et leur jeu. La première posture,
Th. Roosevelt en 1941 (texte 2, p. 43). Le pouvoir de la les mains vers le bas, dont l’une montre le poing, traduit
parole politique peut aussi résider dans sa dimension le calme et la fermeté : celle des premières lignes du dis-
encomiastique (liée à la composition, l’écriture ou la cours (l’exorde). Les deux mains levées correspondant à
prononciation d’éloges), honorant l’action citoyenne la phrase : « Ah monsieur de Dion si vous saviez combien
à l’instar du général grec Périclès (Dossier, texte 4, je suis heureux de vous inspirer pitié ! » peut traduire le
p. 53) et de l’empereur romain Claude (Corpus, texte 3, moment de captatio benevolentiae de l’exorde. Ce geste
p. 44), du ministre Malraux (Dossier, textes 1 et 3, p. 50 peut traduire l’ironie du propos de Jaurès. L’index pointé
et 52) ou de la députée Simone Veil (Corpus, texte 4, vers le bas (Jaurès à la tribune domine son auditoire)
p. 45). La parole politique peut aussi suivre une voie per- ponctuant la phrase « J’ai le droit de vous dire : pas cela
formative (« Quand dire, c’est faire ! ») empruntée par ou pas vous !! » a une signification déictique : il désigne le
le grec Démosthène (texte 5, p. 46), le tribun romain « vous » du discours. Jaurès garde son attitude penchée
Memmius ou encore Étienne de la Boétie au xvie siècle avec un index accusateur et un regard fulminant quand
(texte 7, p. 48) mais aussi, plus récemment, par Barack il énonce sa mise en garde. Ensuite, l’acmé de la période
Obama (texte 6, p. 47). La double-page Vers le bac oratoire (entre la protase et l’apodose) est illustré par
réunissant un texte de Machiavel (p. 60) sur l’art des l’index pointé vers le ciel et le regard en hauteur ; ceci

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 23


confère une dimension solennelle au mot de l’acmé qui Littérature
comporte une grande charge axiologique et symbolique Entrer dans le texte
(« la liberté », « la fraternité », « la République », « la
1. Le discours d’Auguste est très bien structuré comme
paix »). Enfin la posture presque décontractée de Jau-
l’atteste notamment le soin accordé à ses débuts de
rès accoudé et levant la main pour demander la parole,
phrase. Les connecteurs logiques, les corrélations ins-
montre à nouveau une énergie vigilante. On pourra
taurent un rythme ternaire : « En effet, du point de
proposer aux élèves une activité d’association entre les
vue de la justice » (l. 5), « du point de vue de l’intérêt »
phrases et les postures de Jaurès. (l. 6-7), « Enfin, du point de vue de la gloire» (l. 9). Il
2. Les antithèses qui émaillent le discours de Jaurès sont : justifie son refus du pouvoir en évoquant d’abord son
« ordre politique » / « ordre économique » ; « nation naturel modeste (l. 1) le conduisant au refus des privi-
souveraine » (l. 1) /oligarchies du passé (l. 2) ; « souve- lèges déjà proposés par le sénat. Ensuite, il oppose des
rain » (l. 9) / « réduit à une sorte de servage » (l. 10). Le arguments liés à la démocratie (l. 5), à sa vie personnelle
paradoxe est énoncé dans le chiasme des lignes 9-10 : (l. 7), à sa réputation (l. 10), à son ascendance (l. 17).
« au moment même où le salarié est souverain dans En guise de couronnement, il rappelle ses glorieux faits
l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit d’armes… inférieurs cependant à la grandeur de son
à une sorte de servage » que nous pouvons reformu- renoncement. Le paradoxe est également bien rendu à
ler ainsi : le salarié a un pouvoir dans la vie politique l’aide de la conjonction de subordination « alors que »
mais c’est une esclave dans l’ordre économique. Jaurès (quatre occurrences) : « César a refusé le pouvoir monar-
regrette que le pouvoir politique du peuple soit réduit à chique alors que vous le lui donniez et moi j’y renonce
néant dans le système économique d’une démocratie. alors que je l’ai. » Le parallélisme des propositions ren-
« L’assemblée des rois » désigne donc paradoxalement force la structure.
la démocratie ou la république (« chose publique ») 2. Les antithèses animent la démonstration d’Auguste :
investie par la somme des autorités politiques (les « clémence », « douceur » «  nature paisible »/« pri-
citoyens). vilèges excessifs ou extraordinaires » (l. 1-2) ; « fou » /
3. L’oligarchie évoquée désigne les nobles et les aristo- «  j’ai les moyens de gouverner » (l. 3-4) ; « les jalou-
crates qui détenaient le pouvoir législatif notamment. sies et les complots »/« bon sens et dans l’amitié »
Une « assemblée de rois » est presque un adynaton (l. 8-9). Toute la question rhétorique : « que pourrai-je
(une hyperbole inconcevable) à l’échelle d’un pays mais faire de plus illustre que renoncer à une telle charge et
montre la répartition citoyenne du pouvoir législatif de plus glorieux que vouloir quitter la pompe d’un tel
grâce au suffrage universel démocratique permettant pouvoir pour redevenir un citoyen comme les autres ? »
à chacun d’élire ses représentants à l’Assemblée natio- (l. 10-12), est bâtie sur des antithèses qui sont renfor-
nale. cées par la présence d’une double période oratoire avec
deux protases, deux acmés (« illustre » et « glorieux »)
CORPUS Les pouvoirs de la parole et deux apodoses (« renoncer… », « quitter… »). Toutes
politique ces antithèses servent à célébrer la (fausse !) modestie
d’Auguste qui veut charmer les sénateurs et le peuple.
➤ p. 42-49 3. Des trois objectifs de tout discours : « movere, delec-
Séduire ou convaincre son auditoire ?  tare et docere » (« émouvoir, plaire et instruire »),
Auguste choisit de plaire. Suivant le topos de la fausse
➤ p. 42-43
modestie, il s’exprime à la 1re personne en dressant un
1 Le refus apparent du pouvoir, Dion ➤ p. 42 portrait moral : « voyez ma clémence et surtout ma
douceur et ma nature paisible », qualités qui ne sont pas
>Objectifs celles d’un empereur mais d’un citoyen lambda. Mais il
Cette double-page invite à comparer une parole poli- s’attache à toujours présenter ses qualités dans des pro-
tique séductrice – celle d’Auguste qui feint de renon- positions plus longues que celles marquant son refus :
cer au pouvoir – à celle de Roosevelt, qui cherche à « alors que j’ai les moyens de gouverner et de posséder
convaincre le congrès (par le rappel des faits) de décla- un tel pouvoir sur une si grande partie du monde habité,
rer la guerre au Japon. Les deux discours sont prononcés je m’y refuse. » D’un air faussement détaché, comme
devant une chambre décisionnelle et vont conditionner le montrent les propositions averbales lapidaires (« La
l’avenir d’une nation. conquête de la Gaule ? La soumission de la Panno-
nie ? La prise de la Mésie ? », l. 19-21), Octave dresse

24 I • Les pouvoirs de la parole


la liste de ses conquêtes. L’énumération de ses exploits et aux responsabilités accablantes. L’idée est qu’il est
impressionne grandement les sénateurs : son refus avantageux pour tous qu’il renonce au pouvoir. Mais
des pouvoirs constitue un prétexte pour les rappeler. en faisant cette liste, il en profite pour montrer à quel
Aux qualités presque féminines de clémence (cf. Cinna point sa grandeur militaire et politique est aussi asso-
ou la Clémence d’Auguste de Corneille), de douceur (la ciée à une modestie extrême (donc à une apparence
« suavitas ») et de calme, il associe le respect des institu- trompeuse de modestie), et il fait de lui un éloge tel qu’il
tions démocratiques par un souci qu’il présente comme ne peut paraître que comme un homme irremplaçable,
un peu égoïste pour rajouter à son argumentation de voire providentiel. Le chemin qui va de la justice à la
la sincérité, renforcée par la présence de la 1re personne gloire aboutit à donner plus de poids à celle-ci qu’à la
(« à mon avis, j’ai tout intérêt, moi, à ne pas avoir d’en- justice démocratique.
nuis et à ne pas subir les jalousies et les complots »). 3. L’intérêt de la parole publique tient bien à son effi-
cacité, mais laquelle ? On attend d’une parole publique
S’entraîner à l’oral
qu’elle soit à la hauteur de la situation qui la fait prendre,
4. Plan proposé qu’elle marque les esprits, qu’elle soit suivie d’effets. Un
I. Les manipulations d’Octave homme politique s’exprimant publiquement en cas de
A. À la mort de César (malgré les conseils de sa mère crise répond à une attente  forte et structurée : a-t-il
et de son beau-père) revendication du dangereux héri-
compris la gravité de ce qui se passe ? Maîtrise-t-il la
tage et validation officielle de son adoption par César.
question ? Peut-on attendre de lui qu’il résolve vite
B. Refus du Sénat, d’accorder à Octave le droit de
et bien le problème ? Mais, et par ce fait même, cette
briguer directement le consulat. Octave marche sur
parole politique ne saurait ignorer la rhétorique de la
Rome avec ses troupes, et, par un coup d’État, se fait
persuasion. L’homme public se doit d’être un commu-
élire consul par les comices (19 août 43).
niquant habile dont on va retenir telle « petite phrase »,
C. Vote d’une loi pour Octave, Antoine, Lépide pour
tel geste inspiré, telle attitude charismatique. L’effica-
créer le titre de « triumvirs constituants » avec pleins
cité à communiquer risque de prendre le pas sur l’effica-
pouvoirs et mission d’établir, une fois les guerres ter-
cité de l’action politique comme telle.
minées, à échéance de cinq ans, une nouvelle consti-
tution (27 nov. 43).
HISTOIRE des Arts
II. Une politique de classe
A. Crise économique et financière, consécutive aux
proscriptions, et partage des terres de dix-huit cités La statue d’Auguste découverte dans la villa de Livie à
que l’on avait confisquées au profit des vétérans. Prima Porta montre l’importance jouée par l’iconogra-
Restriction du droit de cité et de l’octroi de l’affran- phie dans la propagande impériale, dès l’Antiquité. Si
chissement. Auguste avait déjà demandé à Virgile d’écrire une ver-
B. Diminution des distributions de blé et d’huile à la sion latine de L’Odyssée narrant les aventures du héros
plèbe mais création d’une loi sur l’obligation d’avoir Énée, cette statue fait vraiment d’Auguste le nouvel
des enfants. Énée. En effet, à côté d’Auguste, un Éros sur un dauphin
C. Préférences accordées aux grandes familles munici- évoque peut-être l’ascendance de l’empereur rattaché à
pales, ou aux dynastes hellénisés d’Orient.  Vénus grâce à son adoption par César (qui se dit descen-
dant d’Iule, autrement dit Ascagne, fils d’Enée et petit-
Philosophie fils de Vénus et d’Anchise).
1. Les trois points de vue successifs adoptés (l. 5 à 12) 1. Le geste rappelle celui de la statue de L’Arringa-
sont explicitement celui de la justice qui rend à cha- tore (« L’orateur »), sculpture étrusque en bronze du
cun ce qui lui est dû (conduire soi-même ses affaires) Ier  siècle av. J.-C. On peut imaginer qu’Auguste demande
dans le sens d’une recherche du bien commun, de l’in- le silence avant de parler : serait-ce pour haranguer ses
térêt personnel (pour Auguste, ne pas subir la jalousie troupes avant un combat comme pourrait le suggérer sa
et l’inimitié attachées à la figure de pouvoir ; pour le tenue guerrière ? La toge qui entrave ses mouvements
Sénat, administrer les affaires « avec bon sens et dans pourrait rappeler celle des sénateurs qui empêche les
l’amitié »), et de la gloire politique (renoncer au pouvoir déplacements rapides puisque le sénateur doit toujours
serait plus glorieux qu’en briguer la charge). tenir un pan de sa toge.
2. Auguste mêle ici le bien commun (fondé sur la justice 2. Le décor de la cuirasse comporte des évocations
et le respect de l’autonomie du Sénat) et la satisfaction cosmiques (le Ciel, la Terre) et divines (Apollon-Soleil,
privée, la tranquillité de celui qui renonce à la pompe Diane-Lune) autour de la scène de la restitution des

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 25


enseignes par les Parthes. Au-dessus, à gauche, apparaît tion_de_guerre_contre_le_Japon/1102372, le caractère
Apollon identifié au Soleil et, à droite, on peut distinguer individuel de la demande est vite désamorcé par la
Diane identifiée à la Lune. Auguste serait alors « l’ins- longue subordonnée temporelle causale et la force his-
trument terrestre d’Apollon pour le retour de l’Âge d’or torique de l’expression « état de guerre ». Cette phrase
dans l’univers. » (G. Sauron, « Statue d’Auguste dite de a été suivie par un tonnerre d’applaudissements.
Prima Porta », Encyclopædia Universalis). Plus histori-
Philosophie
quement, Auguste est présenté en guerrier vainqueur
des Parthes. 1. Le discours de Roosevelt s’appuie sur des marqueurs
temporels explicites (la date, le « hier » repris dans une
2 L’union du peuple, Roosevelt ➤ p. 43 litanie anaphorique) et décrit des faits qui sont présentés
comme rapportés (« un rapport signale »). Cela efface
Littérature
quelque peu la subjectivité du discours (voir l’usage de
Entrer dans le texte
l’impersonnel dans l’expression « il ne faut pas se mas-
1. Les expressions désignant ou caractérisant l’action
quer le fait ») et renvoie l’auditoire à la nécessité de « se
de l’armée japonaise sont : « l’infamie «  (l. 1) ; « une
rendre aux faits » ; ces fait sont eux-mêmes désignés
attaque délibérée par les forces aériennes et navales du
comme étant d’une gravité extrême et qualifiés par des
Japon » (l. 2) ; « des navires américains ont été torpillés
jugements de valeur explicitement dépréciatifs, certes
en haute mer » (l. 6) ; « le gouvernement du Japon a
subjectifs mais qui, au regard des faits, doivent susciter
aussi lancé une attaque » (l. 8) ; « les forces japonaises
l’assentiment (« une date qui restera marquée par l’in-
ont attaqué… » (l. 9) ; « cette forme de traîtrise »
famie », « l’odieuse – et nullement justifiée – agression
(l. 16) ; « l’odieuse – et nullement justifiée – agression
japonaise »).
japonaise » (l. 22)
On peut légitimement se demander dans quelle
2. On note un passage entre un constat objectif et fac-
mesure, au vu des circonstances (le déclenchement
tuel à une interprétation morale avec le substantif péjo-
d’actions militaires offensives d’envergure par le Japon),
ratif « traîtrise » et l’ajout d’adjectifs « l’odieuse – et
le président Roosevelt aurait pu prononcer un autre
nullement justifiée ».
type de discours. Mais on peut néanmoins étudier la
3. L’identité de l’ennemi est désignée par les expansions
construction rhétorique de ce dernier : la stratégie
nominales suivantes : « les forces aériennes et navales
adoptée par Roosevelt le conduit à faire valoir son point
du Japon » (l. 2), « le gouvernement du Japon » (l. 8) ;
de vue comme le seul possible, en identifiant son « je »
« les forces japonaises » (l. 9) ; « les Japonais » (l. 12) ;
au « nous » de la nation (voir les lignes 18 à 24), et ce
« l’Empire du Japon » (l. 24). Les reprises anaphoriques
faisant, elle vise à faire passer pour nécessaire le déclen-
des lignes 9-12 soulignent la pression exercée par l’en-
chement de représailles : les hostilités japonaises étant
nemi.
objectives, la déclaration de guerre qui signifie l’entrée
4. Roosevelt parvient à transformer sa parole en celle
des États-Unis dans le conflit mondial, et les actions à
du Congrès et du peuple américain comme l’indique
venir, paraîtraient ainsi justifiées.
l’extrait de la l. 15 : « Je crois me faire le porte-parole
2. Dans la menée du débat, on distinguera à profit le
du Congrès et du peuple lorsque j’affirme ici que… ». Le
point de vue volontariste du président, exprimé dans
modalisateur d’incertitude et le recours à la 1re personne
les lignes 20 et 21, des conséquences de l’action mili-
se dotent très vite d’une tonalité péremptoire avec la
taire entreprise en représailles lointaines (l’usage de la
formule assertive : « j’affirme ici ». La modalisation se
bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki) pour éviter
change donc en aphorisme conjugué au futur program-
de donner trop vite prise à une lecture rétrospective de
matique : « non seulement nous nous défendrons farou-
l’histoire ; à l’instant solennel où ce discours est pro-
chement, mais […] nous ferons en sorte que cette forme
noncé l’issue de la guerre est incertaine.
de traîtrise ne nous mette plus jamais en danger »
(l. 15-18) avec une corrélation binaire (« non seule-
ANALYSE DE l’image
ment… mais ») qui marque l’équilibre du jugement. Le
pronom personnel « je » se décline au pluriel « nous » 1. Le cadrage très large du photogramme représentant
qui inclut Roosevelt, le Congrès et le peuple américain. le Congrès américain rassemblé le 8 décembre 1941
Dans la dernière phrase (l. 22-25), couronnement du dis- à Washington rend compte de l’importance de l’évé-
cours, prononcée très lentement et que l’on pourra faire nement : la présence de tous les membres du congrès
écouter aux élèves : https://www.larousse.fr/encyclope- souligne la gravité de ce moment historique.
die/sons/Franklin_Delano_Roosevelt_d%C3%A9clara- 2. Roosevelt en fauteuil roulant est au centre de la

26 I • Les pouvoirs de la parole


photo et semble le point focal des regards de la majorité contre eux fut « courte » (notons la formule superlative
des parlementaires. de la l. 19, « aucune ne fut aussi courte que celle des
Gaules ») et les richesses gauloises en or furent béné-
Honorer l’action citoyenne ➤ p. 44-45 fiques à Rome. À l’énumération des batailles menées
contre les peuples gaulois (les Sénonais, les Èques et les
3 Éloge de l’intégration, Tacite ➤ p. 44
Volsques) modalisée par l’incise « dit-on » et l’adverbe
>Objectifs « apparemment » correspond l’allusion aux humilia-
Cette double-page invite à comparer une parole poli- tions nationales subies par les Romains : « nous avons
tique épidictique qui célèbre un groupe d’anonymes. aussi donné les otages aux Toscans et nous avons passé
Prononcé par l’empereur romain Claude ou par Simone sous le joug des Samnites ». Cette dernière gradation
Veil, l’éloge met aussi en valeur, de façon indirecte, le est sans commune mesure avec les guerres gauloises
locuteur. évoquées par des euphémismes.
1. L’empereur Claude, né à Lyon en 10 av. J.-C., et attaché S’entraîner à l’oral
à cette province prononça ce discours au Sénat de
3. Dans leur essai, Ils sont devenus français publié chez
Rome en 48, à la suite d’une pétition que les notables
Lattès en 2010, Doan Bui et Isabelle Monnin évoquent
gaulois avaient adressée à Rome. Ces derniers récla-
les parcours suivants : Benedict Mallah, médecin juif de
maient les mêmes droits politiques que ceux des
Salonique (grand-père maternel de Nicolas Sarkozy), le
citoyens romains : pouvoir être élu magistrat à Rome,
maçon italien Cesidio Colucci (grand-père de Coluche),
faire partie du Sénat et intégrer la classe politique diri-
Roman Domenech (le père espagnol de Raymond).
geante de l’Empire. Ce discours gravé sur une plaque
Autres personnalités issues de l’immigration : Offen-
de bronze (conservée au musée Lugdunum de Lyon) bach, Zola, Lazareff, Kostrowitsky (le poète Apollinaire),
porte un texte latin gravé sur deux colonnes. Seule la Cendrars, Kessel, Kouchner (le grand-père de Bernard,
partie inférieure est conservée. La thèse de Claude est devenu Français en s’engageant dans l’armée en 1914),
implicite : nous devons octroyer la citoyenneté aux Goscinny, Badinter, Pérec, Gourdji (Françoise Giroud),
notables de Gaule. Bérégovoy, Goldman, Lustiger, Ginsburg, Cavanna,
2. Claude emploie des exemples afin de contrer les Stravinsky, Uderzo, Kacew (Romain Gary), Cardin,
arguments xénophobes des sénateurs : l’Italie est Drucker, Kandinsky, Jonasz, Charpak, Aznavourian, de
bien encore capable de fournir des sénateurs à Rome ; Staël, Kozma, Reggiani, Vartan, Ionescu, Ernst, Corta-
il y a déjà trop d’étrangers au Sénat ; ils vont prendre zar… Les auteurs livrent également les appréciations
la place des Romains de souche ; les Gaulois ont tou- des dossiers d’immigration : «  Ne possède rien » pour
jours été les ennemis de Rome… Claude convie ainsi Giovanni Livi, père d’Yves Montand, ou «  Naturalisa-
le souvenir des Balbi, riches commerçants espagnols. Il tion sans intérêt national », pour le peintre Chagall. À
ne faut négliger ni le contexte ni la mise en abyme de Mme Badinter, enceinte du futur Robert, le ministre qui
l’écriture des Annales : « Tacite, lui-même originaire de a aboli la peine de mort, un fonctionnaire lui remet le
Narbonnaise, écrit sous Trajan, originaire d’Espagne en décret de naturalisation en lui disant : «  J’espère que ce
évoquant les apports espagnols… dont les descendants sera un garçon, il pourra servir la France. » Et à propos
sont lui-même et l’empereur ! » précise Paul M. Martin d’Abraham Drucker (père de l’animateur Michel Druc-
(L’Explication des textes latins, Ellipses, 1995, p. 183). Les ker), l’administration livra le commentaire suivant :
arguments de Claude sont liés à la tradition romaine « affable, de bonne tenue, M. Drucker jouit de l’estime
d’incorporation des nations (l. 1-2), à la nécessité d’in- de ceux qui l’approchent ».
corporer du « sang neuf », les Transpadans, pour soigner Le propos peut aussi s’appuyer sur la question des réfu-
l’hémorragie à la suite des guerres civiles et des épura- giés dans l’histoire de France pour créer des analogies
tions successives. Claude démontre aussi les dangers de comme le fait Claude : en 1940, après les guerres de
l’oliganthropia (décroissance démographique menaçant décolonisation (dont celle de l’Algérie et la question des
la population) d’Athènes ou de Sparte. On peut alors harkis), après les génocides en Arménie et au Rwanda,
rappeler que l’un des plus grands orateurs attiques etc. On pourra proposer aux élèves de préparer, pour
Lysias fut toujours considéré comme un métèque dans leur oral, les photos de migrants célèbres dont celle de
sa ville d’Athènes. Et, même si l’exemple est d’ordre Dorothea Lange prise en 1936 durant la Grande Dépres-
mythique, la conduite de Romulus s’accorde avec la sion aux États-Unis et dont le titre original est « Desti-
politique d’intégration de Claude. Enfin, Claude sou- tute pea pickers in California. Mother of seven children.
ligne la spécificité du peuple gaulois : la guerre menée Age thirty-two. Nipomo, California » (« Ramasseurs

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 27


de petits pois indépendants en Californie. Mère de sept – Des valeurs qui servent un intérêt : accueillir, pour les
enfants. Âge trente-deux ans. Nipomo, Californie »). intégrer, les membres du peuple conquis, c’est trans-
Pour éclairer le contexte et la postérité de la photo, on former un ennemi d’hier en allié d’aujourd’hui (Tacite,
peut consulter le site suivant : https://artphotoheritage. autour de la l. 20).
com/2011/05/21/analyse-d-une-photo-celebre-la- – Des valeurs qui valent en elles-mêmes absolument.
mere-migrante-de-dorothea-lange/ « L’exigence non écrite » (l. 23) dont parle Simone Veil
renvoie au fait de secourir les parias, même au risque
Philosophie
de sa sécurité et de celles de ces proches. Cela renvoie
Entrer dans le texte à une valeur de justice fondamentale de défense de
1. Ce texte est un éloge de l’intégration romaine, qui celui qui est injustement persécuté pour le soustraire au
suppose de donner, en toute application conséquente mal. La justice, ainsi que la fraternité et le courage (l. 6
des valeurs communes, des responsabilités politiques et 7), sont les valeurs qui sont incarnées dans l’action
aux Gaulois. Il est donc démonstratif dans sa forme et même des Justes.
dans son intention. Il veut convaincre les détracteurs de
renoncer à leur position. 4 Éloge des Justes, Veil ➤ p. 45
2. Le fait que Claude accumule les faits montrant que
l’intégration est possible et même nécessaire, qu’elle Littérature
se passera d’autant mieux dans la situation particulière 1. Pour célébrer ces hommes et ces femmes qui ont aidé
des Gaulois, ennemis d’hier avec qui Rome partage les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, Simone
aujourd’hui beaucoup, indique que l’intérêt concret de Veil emploie une périphrase laudative « les Justes de
la nation est bien prise en compte. Mais cet intérêt est France », des apostrophes « Vous tous,… » (l. 6) et leur
aussi compris sur la base d’une valeur impériale, qui est associe des qualités de modestie : « sans juger utile
l’intégration complète des peuples conquis. de se prévaloir de ce qu’ils avaient fait » (l. 1 ) ; « ont
même refusé d’être honorés » (l. 3) et le parallélisme
Vers le bac Question de réflexion
« Vous n’avez pas cherché les honneurs. Vous n’en êtes
Accueillir, est-ce un devoir politique ? Les textes propo- que plus dignes. » (l. 25), ainsi que des valeurs à l’échelle
sés soulignent une forme de responsabilité différente. Le d’une nation : « l’honneur de notre pays qui, grâce à
premier est le discours d’un empereur qui soumet son vous, a retrouvé le sens de la fraternité, de la justice et
intention au Sénat non seulement d’accueillir, mais de du courage. » Elle emploie même le procédé du « Cui
nommer à des fonctions importantes, les représentants bono » initialement employé par Cicéron (Pro Milone,
des Gaulois ; le second est un éloge, fait constamment 52 av. J.C.) pour questionner le mobile du crime : « À
au nom de la nation française, des civils qui ont accueilli qui profite le crime ? » qui devient sous la plume de
en cachette (« hébergé », l. 17) ou défendu les juifs sous Simone  Veil : « À qui profite le bienfait ? » : « Pour-
l’occupation allemande. Le premier renvoie à un devoir quoi ? Pour qui ? Pour des hommes, des femmes et des
d’État, le second à un devoir d’homme et de citoyen enfants que, le plus souvent, vous ne connaissiez même
qui devient modèle pour la nation entière qui peut s’en pas… ». Les autres procédés de l’éloge qu’elle emploie :
enorgueillir. Le devoir de l’accueil est bien étendu dans la gradation (« vous n’avez pas hésité à mettre en péril
les deux cas au-delà du simple hébergement. Mais par la sécurité de vos proches, à risquer la prison et même
conséquent, cela permet de nourrir un argumentaire qui la déportation », l. 9) et l’énumération qui montrent la
dirait que le devoir d’accueillir est bien un devoir poli- variété culturelle ou socio-professionnelle des Justes :
tique fondamental, et qu’on peut aller plus loin. « de Français, de chrétiens, de citoyens, d’hommes et
Dans la construction d’une partie de devoir, on privilé- de femmes » (l. 4) et « Citadins ou ruraux, athées ou
giera cette évidence : accueillir est un devoir politique croyants, jeunes ou vieux, riches ou pauvres » (l. 15).
qui répond aussi bien à des intérêts de la nation qu’à des
valeurs à défendre. S’entraîner à l’oral
– Des intérêts : on pourra dans un premier temps, en 2. Conseils méthodologiques : pour marquer les pauses
s’appuyant sur les l. 6 à 9 du texte de Tacite, souligner et les silences, les élèves peuvent séparer les mots avec
que l’accueil qui aboutit à une complète intégration des bâtons (slashs ou doubles slashs si le silence est plus
aboutit à des réussites heureuses, des familles célèbres long). Ils devront bien respecter le schéma ascendant
ayant honoré par leur action leur appartenance à l’em- des propositions dont l’acmé coïncide à des concepts
pire romain. On essaiera de rechercher des exemples forts : « ….le sens de la fraternité, de la justice et du cou-
comparables pour la société française par exemple. rage. » (l. 8). En revanche, les apodoses doivent se pro-

28 I • Les pouvoirs de la parole


noncer selon un schéma descendant : « … seulement 2. Si l’on suit l’hypothèse interprétative précédente, la
des hommes, des femmes et des enfants en danger. » dénomination « Justes » renvoie à une conception uni-
(l. 12). Les élèves doivent garder une élocution éner- versaliste de la justice qui suppose de défendre active-
gique dans les anaphores : « vous avez hébergé… Vous ment la dignité humaine, et notamment celle de ceux
avez agi… Vous avez obéi… Vous n’avez pas cherché… qui sont injustement ravalés à un rang inférieur à l’hu-
Vous n’en êtes que… » (l. 17-26). Pour la gestuelle, on manité par une idéologie meurtrière ; en ce sens, ils sont
pourra se reporter au croquis représentant Jaurès de la bien « dignes » d’être appelés Justes car ils ont tout fait
p. 41 du manuel de l’élève. pour défendre la dignité humaine.
3. Simone Veil a choisi d’utiliser la progression thé- 3. Méritent d’être appelés Justes ceux qui ont défendu
matique constante : « Certains… d’autres… d’autres la justice en protégeant tout homme injustement per-
encore…Vous tous, les Justes… vous étiez des Fran- sécuté. Or certains Français ont défendu au péril de leur
çais…vous avez hébergé… Vous avez agi… Vous avez vie et par humanité des juifs qui subissaient la persécu-
obéi… Vous n’avez pas cherché… Vous n’en êtes tion nazie. Ils méritent donc d’être appelés Justes.
que… » (l. 14-26) pour mettre en valeur les Justes, ano- On veillera à ce que les élèves désignent non seulement
nymes, et leurs nombreux actes valeureux. Personne les figures de Justes qui leur apparaissent, que ce soit
d’autre qu’eux ne peut être le sujet du verbe d’action. des anonymes ou des personnalités célèbres, mais qu’ils
La progression thématique constante met en valeur le réfléchissent aux valeurs de justice que ces personnes
sujet grammatical souvent développé par une expan- ont pu incarner.
sion et des appositions laudatives : « Vous tous, les
Justes de France… » (l. 6) ; « Citadins ou ruraux, athées Mobiliser par le discours politique
ou croyants, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, vous avez ➤ p. 46-47
hébergé » (l. 15). Ce « vous », apostrophe déictique
montre « du doigt » les Justes mais dans une volonté de
5 L’urgence de l’action, Démosthène ➤ p. 46
bienveillance même s’il peut faire penser au vous inqui- >Objectifs
sitorial du juge (repris par Michel Butor dans La Modifi- Cette double-page invite à confronter deux discours
cation, 1957) : mais ici, il s’agit d’un hommage et d’un politiques tournés vers l’action et l’avenir : le discours
procès de bienveillance nationale. Les Justes sont donc de Démosthène engage les Athéniens à résister à la
sommés d’« avouer » leurs « bienfaits » héroïques. manipulation de Philippe et de ses « collaborateurs »
Philosophie athéniens tandis que le discours d’Obama invite les
Américains à croire en eux pour faire triompher leurs
Entrer dans le texte
idées. Les deux discours s’adressent à une foule et ont
1. Les Justes ont agi de façon nettement désintéressée,
une valeur performative.
souvent au péril de leur vie. On peut en faire une lecture
chrétienne faisant appel à la charité ou une lecture ratio- Littérature
naliste faisant appel au respect de la dignité humaine. Entrer dans le texte
Dans ce dernier cas, pour reprendre la terminologie kan- 1. La colère semble animer le propos de l’orateur dont
tienne, les Justes ont obéi à un impératif catégorique la vivacité est rendue par les interjections « ah ! », les
(« Vous avez agi avec votre cœur », l. 19-20, c’est-à-dire appels à dieu (« par Zeus et par tous les dieux » l. 4),
par sens du devoir en lui-même) et non hypothétique les points d’exclamation et d’interrogation, la mise en
(« Vous n’avez pas cherché les honneurs », l. 25). Rap- scène satirique d’un dialogue entre les Athéniens (dont
pelons ici la définition de Kant : « Tous les impératifs Démosthène imagine les réponses) et lui-même.
commandent soit hypothétiquement, soit catégori- 2. Une période oratoire est une (longue) phrase pré-
quement. Les premiers représentent la nécessité pra- sentant dans sa première partie, un schéma ascendant
tique d’une action possible, en tant qu’elle constitue appelé protase, culminant en une acmé (« de la puis-
un moyen de parvenir à quelque chose d’autre que l’on sance de la République, des hauts faits de vos ancêtres »)
veut (ou en tout cas dont il est possible qu’on le veuille). et redescendant dans une apodose qui présente souvent
Quant à l’impératif catégorique, il serait celui qui repré- une négation ou des termes péjoratifs.
senterait une action considérée pour elle-même, sans 3. Démosthène au début de l’extrait utilise la 1re per-
relation à une autre fin, comme objectivement néces- sonne du singulier qui tend à s’opposer à la 2e personne
saire. » (Source : http://laurentpendarias.com/2011/11/ du pluriel : « Quant à moi, plutôt mourir que de vous le
kant-les-imperatifs-hypothetiques-et-limperatif-cate- conseiller. » (l. 6). Puis pour gagner l’adhésion de son
gorique/) public, il s’inclut dans le « nous » : « plus nous le lais-

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 29


serons étendre ses conquêtes, plus il sera pour nous un 6 Le pouvoir des mots, Obama ➤ p. 47
ennemi puissant et redoutable. » (l. 10). Dans le der-
nier paragraphe, Démosthène utilise essentiellement Littérature
la 3e personne du pluriel pour anticiper et expliquer les Entrer dans le texte
manœuvres de Philippe et de ses complices. 1. Le discours narre la destinée dans l’histoire améri-
caine de ce slogan « Oui nous pouvons » ; les étapes
Vers le bac Question d’interprétation
sont séparées par cette anaphore. Des l. 1 à 5, le slogan
Pour étayer sa vindicte, Démosthène emploie un double est présenté de manière générale, faisant partie de l’es-
argument ad hominem dans la phrase des lignes 8-10. prit du peuple américain. Puis Barack Obama rappelle
Il remet en cause les Athéniens (groupe dans lequel il l’appartenance constitutionnelle de cette devise (l. 6). Il
s’inclut afin de rendre la critique moins frontale) qui, « l’incarne » ensuite dans des individus : les esclaves,
malgré leur méfiance et leur prévoyance (« si nous pré- les abolitionnistes (l. 8-9), les immigrants (l. 11-12), les
voyons tous » l. 8) reculent… Le deuxième argument ouvriers, les femmes, J. F. Kennedy, M. L. King (l. 14-17)
ad hominem concerne bien entendu Philippe (« ennemi et octroie au groupe verbal, des COD (renvoyant à des
puissant et redoutable » l. 10). Cette double attaque est concepts forts) : « Oui, nous pouvons… »
donc destinée à faire réagir les Athéniens et à les mobi-
2. La présence d’un slogan simple et martelé (Obama
liser dans une résistance.
emploie le mot anglais « creed »), l’évocation de
Philosophie l’histoire américaine et des différentes catégories de
Entrer dans le texte la population, les reprises anaphoriques et les paral-
1. Démosthène s’adresse aux Athéniens en hommes lélismes, la force du pronom collectif et inclusif de la
libres parce qu’ils le sont juridiquement selon leur 1er personne, la présence de grands concepts universels
constitution démocratique. Mais, soumis à Philippe, ils (l. 18-21) confèrent à ce texte la forme d’un discours de
seraient de simples esclaves, réduits en esclavage par campagne électoral. 
la victoire. Les désigner comme « hommes libres », 3. Ce discours comme la plupart des discours d’Obama
c’est donc les rappeler à leur devoir, défendre l’honneur est marqué par la figure de l’evidentia ; il s’agit, en l’es-
d’Athènes (l. 15), qui s’impose comme une nécessité. pace de quelques mots, de faire surgir chez l’auditeur des
2. Démosthène insiste sur le fait que, même si l’action images mentales comme dans la phrase : « Il a été chanté
des Athéniens a déjà trop tardé, elle reste nécessaire, par les immigrants qui quittaient de lointains rivages et
et urgente sous peine de tomber sous le joug de l’oc- par les pionniers qui progressaient vers l’ouest en dépit
cupant. La dignité de l’homme libre qui se bat pour sa d’une nature impitoyable » (l. 11-13). La métaphore :
liberté et celle de la patrie lui semble plus grande que « ouvrant une voie de lumière vers la liberté dans la plus
celle de l’esclave qui en est réduit à éviter les châtiments ténébreuse des nuits » (l. 9) repose sur une antithèse, « la
corporels, et manifesterait sa faiblesse en les craignant. lumière » s’opposant à la formule superlative « la plus
ténébreuse des nuits ». Les métaphores expriment géné-
S’entraîner à l’oral ralement l’esprit pionnier de conquête : « ouvrant une
3. Le débat peut assez vite mener les élèves à discuter voie… » (l. 7) ; « les immigrants qui quittaient de loin-
des conditions d’une action politique : en quoi peut-on tains rivages et par les pionniers qui progressaient vers
la qualifier d’urgente ? Les réponses évoqueront des l’ouest… » (l. 11-12) ; « qui fit de la Lune notre nouvelle
crises majeures, famines, menaces d’épidémie, invasion frontière ; et d’un King qui nous a conduits au sommet
armée, guerre civile, etc. Mais on pourra objecter que de la montagne et nous a montré le chemin de la Terre
ces crises pouvaient être anticipées, et que des actions promise » (l. 15-18). Le « credo » peut aussi s’apparenter
préventives et réfléchies, donc pleinement préparées, à une métaphore religieuse, renforcée par l’allusion au
étaient possibles. À l’opposé, on peut évidemment évo- chant des immigrants (l. 10) et de fait, aux negro spirituals.
quer une action politique planifiée (réforme importante
Prolongements
supposant consultations, etc.) qui serait rassurante et
efficace, tout en mesurant que, dans sa réalisation, des En guise de prolongement, un travail avec le professeur
facteurs peuvent la déstabiliser et imposer une nouvelle d’anglais est possible sur la version originale du texte.
forme d’urgence (pour la faire comprendre ou la rendre For when we have faced down impossible odds; when
opportune selon une occasion plus favorable : c’est we’ve been told that we’re not ready, or that we shouldn’t
maintenant qu’il faut agir, et voici pourquoi). try, or that we can’t, generations of Americans have
responded with a simple creed that sums up the spirit of
a people.

30 I • Les pouvoirs de la parole


Yes we can. saient vers l’ouest en dépit d’une nature impitoyable. »
It was a creed written into the founding documents that De la devise, on arrive au Far-West ou sur la Lune, et
declared the destiny of a nation. au sommet de la montagne (la verticalité domine dans
Yes we can. l’extrait). Cette simple devise conjuguée au pluriel meut
It was whispered by slaves and abolitionists as they blazed donc les masses (« des générations d’américains »). Les
a trail toward freedom through the darkest of nights. anacoluthes du dernier paragraphe dues à l’ellipse d’un
Yes we can. verbe infinitif : « Oui, nous pouvons la justice et l’éga-
It was sung by immigrants as they struck out from distant lité. Oui, nous pouvons les chances et la prospérité. »
shores and pioneers who pushed westward against an sont utilisées pour souligner le formidable raccourci
unforgiving wilderness. opéré par le slogan. L’emploi du singulier dans ce dernier
Yes we can. paragraphe : « la justice et l’égalité, la prospérité, cette
It was the call of workers who organized; women who nation, ce monde » (l. 18-21) montre l’unité de l’objectif
reached for the ballot; a President who chose the moon as suivi par tous. Ainsi, l’emploi du singulier et du pluriel
our new frontier; and a King who took us to the mountain- symbolise l’idée de rassemblement fédérateur proposé
top and pointed the way to the Promised Land. par B. Obama.
Yes we can to justice and equality. Yes we can to opportu-
Philosophie
nity and prosperity. Yes we can heal this nation. Yes we can
repair this world. 1. De manière traditionnelle pour les États-Unis, le
Yes we can. vocabulaire religieux de Barack Obama est d’inspiration
biblique (la référence à la Terre promise) et plus spécifi-
S’entraîner à l’oral quement chrétienne (la référence à Martin Luther King,
4. Si l’on écoute le discours d’Obama, on remarque la notion de « credo » qui désigne la profession de foi).
le chorus et les salves d’applaudissement ponctuant Il souligne la portée prophétique du « Oui, nous pou-
chaque énoncé de la formule « Yes we can ». En rai- vons » scandé tout au long du texte.
son de la dimension historique : allusions aux esclaves, 2. Obama s’exprime bien en prédicateur politique, ce
à Ellis Island, aux pionniers, aux luttes des ouvriers et qui, dans ce contexte de campagne américaine, n’a rien
des femmes pendant la Grande Dépression, à la mission de surprenant, car cela correspond sans doute à la fois
Apollo 11, à Martin Luther King, il serait intéressant que à des convictions et à la recherche des votes d’un élec-
les élèves ponctuent ces évocations par des illustrations torat religieux. Même sortie de ce contexte spécifique,
sonores emblématiques telles que des chants d’esclave, l’imprécation politique prend souvent une tournure
des negro spirituals, les sons de l’alunissage, des bruits religieuse, notamment dans les discours électoraux,
de manifestations, la voix de M.L. King prononçant son l’homme politique s’appuyant sur des formules ramas-
célèbre discours « I have a dream ». sées et fortes pour galvaniser les foules et emporter son
Vers le bac Question d’interprétation adhésion. C’est là une marque de l’autorité charisma-
tique dont font preuve aussi bien le chef de guerre que
Le pluriel inclusif du pronom « nous » qui se synthétise le prophète ou le leader de parti (voir les analyses des
dans le simple credo a assuré l’audience et l’efficacité formes de l’autorité par Max Weber dans Le Savant et le
de ce discours. Le pluriel peut renvoyer à la peine et à Politique). Cela peut toutefois légitimement poser ques-
la souffrance : « des épreuves apparemment insurmon- tion : le rôle de l’homme politique est-il de prêcher ou
tables » (l. 1) et le singulier à une autorité anonyme de donner un éclairage réaliste sur les conditions de son
négative : « lorsqu’on nous a dit que nous n’étions pas action ? Si on attend de lui qu’il offre la perspective d’un
prêts, ou qu’il ne fallait pas essayer » (l. 2). La proposi- avenir meilleur, doit-on pour autant accepter ses pro-
tion « des générations d’Américains ont répondu par un messes comme des prophéties qui se réaliseraient par le
simple credo qui résume l’esprit d’un peuple » (l. 3-4) pouvoir même de la parole ou par la grâce de l’élection ?
illustre le ralliement d’une collectivité à l’unité d’une
devise, dont la singularité est renforcée par l’adjectif Vers le bac Question de réflexion
« simple » (« simple creed » en anglais). Cette devise Comme on le voit dans le texte, la promesse, ici prise
occupant la fonction grammaticale de sujet entraîne en charge de façon collective (le « oui, nous pouvons »,
une pluralité d’évènements ; cette réaction en chaîne signifiant que le candidat dépend du peuple et que ce
est bien rendue par les progressions thématiques déri- dernier dépend de lui comme futur président) semble
vées : « Il a été chanté par les immigrants qui quittaient le leitmotiv même de la campagne présidentielle. Mais
de lointains rivages et par les pionniers qui progres- peut-on penser qu’elle est le moyen nécessaire et suffi-

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 31


sant de toute parole politique ? C’est un moyen parmi (l. 2). Ces tournures présentatives sont destinées à pro-
d’autres qui peut se révéler nécessaire lorsqu’il faut voquer et à faire réagir les victimes en les accusant de
que l’action future de l’homme politique gagne en cré- passivité. Cette défense du peuple est paradoxale et
dibilité : cela répond à une condition logique claire (je presque subversive.
ferai ceci si vous me faites confiance). Mais cela n’est On peut prolonger la lecture de ce texte par l’expli-
évidemment pas une condition suffisante de la parole cation que donne Simone Veil de la passivité des Juifs
politique (trop de promesses font perdre à un discours pendant la 2de guerre mondiale disponible sur le site de
sa crédibilité) et il faut que cette parole s’appuie sur l’INA (extrait de l’émission « Les Dossiers de l’Écran ») :
d’autres moyens (la clairvoyance, la pédagogie) pour https://www.ina.fr/video/I04342603.
susciter le même type d’effet (l’adhésion). 2. La longue comparaison des lignes 7-10 joue sur le
symbolisme du feu qui peut être associé à la lumière
ANALYSE DE l’image
(« le feu d’une petite étincelle », l. 7) au bien-être, à la
Barack Obama au Crown Center Coliseum de Fayetteville convivialité autour de l’âtre mais aussi à la destruction
-> p. 47. et à la progression rapide et ravageuse à l’instar des
Cette photo de B. Obama prise en octobre 2008, montre tyrans (« anéantir et détruire tout », l. 13). Les peuples
une énergie sensible dans le sourire et le geste du bras sont donc comparés par La Boétie à des combustibles
qui doit ponctuer une assertion ; l’engagement est sen- qui se jettent dans le feu (de l’asservissement) pour
sible dans la posture corporelle de « trois quarts », ni l’entretenir.  Une gradation est instituée dans la com-
frontale ni statique. Le regard porté sur le public en hau- paraison, établie à la fois par des corrélatifs (« plus…
teur montre la volonté de maintenir le contact avec l’au- plus »), des verbes marquant la progression (« devient
ditoire. On peut proposer aux élèves de comparer cette grand et toujours se renforce », l. 13) et la progression
photo à la posture plus naturelle lors du discours Yes we métrique des propositions (la dernière « il se consomme
can. Obama porte alors ses regards non pas en hauteur soi-même et vient sans force aucune et non plus feu »
mais vers le bas et les côtés (son regard balaie les 180°) compte près de 20 syllabes !).
et sa gestuelle est beaucoup moins démonstrative. Il ne Prolongements
sourit pas mais adopte une attitude marquée à la fois En guise de prolongements, on peut proposer aux élèves
par l’humilité (pas d’effets de manche) et la sincérité. le début de La Psychanalyse du Feu de Gaston Bachelard
Rassembler pour refuser la servitude en leur demandant de montrer en quoi il peut illustrer le
texte de La Boétie :
➤ p.48-49
« Le feu et la chaleur fournissent des moyens d’explica-
>Objectifs tion dans les domaines les plus variés parce qu’ils sont
Cette double-page propose deux discours épidictiques pour nous l’occasion de souvenirs impérissables, d’ex-
qui dénoncent l’asservissement et appellent à lutter périences personnelles simples et décisives. Le feu est
pour conquérir la liberté : l’un écrit par l’humaniste ainsi un phénomène privilégié qui peut tout expliquer. Si
La Boétie s’adresse, de façon paradoxale, à un peuple tout ce qui change lentement s’explique par la vie, tout
illettré qui ne peut donc lire son texte… On peut donc ce qui change vite s’explique par le feu. Le feu est l’ul-
parler d’exercice de style sauf si la voix du jeune La tra-vivant. Le feu est intime et il est universel. Il vit dans
Boétie se faisait entendre par les colporteurs car des notre cœur. Il vit dans le ciel. Il monte des profondeurs
versions manuscrites circulaient dans le royaume. En de la substance et s’offre comme un amour. Il redescend
revanche, le discours de Memmius a été réellement pro- dans la matière et se cache, latent, contenu comme la
noncé. Quoi qu’il en soit, les deux textes sont animés haine et la vengeance. Parmi tous les phénomènes, il est
d’une même energeia (ou evidentia) qui sert l’invective vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les
et en appellent à la responsabilité collective pour lutter deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille
contre une autorité injuste. au Paradis. Il brûle à l’Enfer. Il est douceur et torture. Il
est cuisine et apocalypse. Il est plaisir pour l’enfant assis
7 Résister, La Boétie ➤ p. 48 sagement près du foyer ; il punit cependant de toute
désobéissance quand on veut jouer de trop près avec ses
Littérature flammes. Il est bien-être et il est respect. C’est un dieu
1. Les tournures présentatives ont une valeur déic- tutélaire et terrible, bon et mauvais. Il peut se contre-
tique en pointant du doigt les fautifs : « Ce sont donc les dire : il est donc un des principes d’explication univer-
peuples mêmes qui… » (l. 1) « c’est le peuple qui… » selle. »

32 I • Les pouvoirs de la parole


Vers le bac Question de réflexion mant. Et La Boétie se fait fort d’informer son lecteur de
Pour aborder cette question de réflexion, il convient de ces circonstances pour qu’il en tire des leçons, et notam-
rappeler les effets du paradoxe : ment celle que le peuple participe à la tyrannie par sa
– Mobiliser l’attention du lecteur ou de l’auditeur passivité. Aussi, le feu n’existe pas seul mais grâce à un
– Éveiller la réflexion ou la critique, par un effet de sur- combustible qui l’alimente et le renforce : il s’agit du
prise, bois qu’on peut refuser de fournir. L’alimentation de la
– Dévoiler une vérité (« Le paradoxe cache souvent, sous force du tyran est reprise en écho, à travers l’image des
une formule ou une idée qui paraît étonnante, une vérité racines privées de sève, et aboutissant au dessèchement
que l’on peut soutenir » déclare H. Bénac)  de l’arbre et de la branche.
– Exprimer les préjugés d’une communauté (« les serfs NB : Jean-Jacques Rousseau se souvient peut-être de cette
méritent leur sort ») dernière métaphore au livre I du Contrat social, chapitre 5,
On peut prolonger le constat réalisé de manière para- quand il évoque l’effondrement du pouvoir despotique :
doxale par La Boétie en proposant cette citation de Paul « Cet homme, eût-il asservi la moitié du monde, n’est
Valéry (Dialogues, Eupalinos, 1921) : « Les plus grandes toujours qu’un particulier ; son intérêt, séparé de celui
vertus développent des conséquences funestes. » des autres, n’est toujours qu’un intérêt privé. Si ce même
homme vient à périr, son empire après lui reste épars et
Philosophie sans liaison, comme un chêne se dissout et tombe en un
Entrer dans le texte tas de cendres, après que le feu l’a consumé ».
1. Le tyran est censé l’emporter sur le peuple par la S’entraîner à l’oral
force et l’asservir en le maintenant dans la crainte de 3. Le texte de La Boétie fournit des arguments pour
cette dernière. Mais, dans l’argumentation de La Boé- défendre la nécessité de lutter contre la tyrannie, sys-
tie, c’est le peuple lui-même qui s’asservit, refuse sa tème politique particulièrement injuste. Le sous-titre de
liberté (l. 2-3), dans un consentement à la tyrannie l’œuvre, absent ici, Le Contr’un, indique que ce régime
insoupçonné. Si le tyran est comme le feu d’une étin- est autocratique et violent, et qu’il est d’autant plus
celle (l. 8), il ne prend au bois qu’autant qu’on le laisse aberrant qu’une multitude accepte de se soumettre à
prendre et qu’on l’alimente, de sorte que les tyrans qui l’arbitre déraisonné d’un seul (certes, renforcé par des
« pillent », « exigent », « ruinent » et « détruisent » moyens de coercition, policiers ou militaires) qui vit de
(l. 11) le font d’autant mieux qu’on les laisse faire, qu’on spoliations et de destructions. Les arguments pourront
leur fournit matière à exercer leur violence. Mais une montrer à la fois l’aberration structurelle du régime,
résistance passive, le refus d’obéir, pourrait défaire leur voué à se défaire, les moyens injustes de l’exercice du
pouvoir. Le paradoxe du tyran n’est pas très éloigné de pouvoir du tyran, comme l’attitude injustifiée d’un
celui du « tigre de papier », d’autant plus effrayant que peuple renonçant à sa liberté (l. 2 à 4).
l’imagination se laisse impressionner par lui et alimente
d’elle-même la crainte, plutôt que de briser le sortilège ANALYSE DE l’image
en affrontant le fauve fantoche.
Le regard sournois du tyran, son rictus sadique et gogue-
C’est la fin du texte qui laisse entendre une part de ce
nard, ses deux poings dont l’un enserre le pommeau
qui manque au peuple  asservi : ce dernier manque de
d’un sceptre royal, ses habits royaux en cuir et bien
courage et d’esprit d’initiative, ou encore de ferme réso-
confectionnés, son trône doré recouvert en partie d’une
lution à ne pas se laisser tyranniser (l. 20, « les lâches et
bannière américaine salie et froissée (soulignant le
les engourdis »).
mépris pour la constitution et le libertés individuelles),
2. Le texte de La Boétie repose sur l’usage de plusieurs
les armes « médiévales » de ses gardes, la lumière tom-
comparaisons consonantes qui occupent la partie cen-
bant du haut (pour montrer une autorité quasi divine),
trale de l’argumentation (le feu, l’eau et le bois, l. 7 à
les couleurs entre le marron et l’or et enfin la posture
10, la racine, la branche et la sève, l. 15 à 17) : le tyran
avachie du tyran qui n’a pas besoin de respecter le pro-
est comparé à un feu dévastateur, indiquant la vio-
tocole composent cette allégorie de la tyrannie.
lence de ses ravages, mais ce feu est d’emblée présenté
comme issu d’une petite étincelle, signe que le tyran 8 Au nom de la liberté, Salluste ➤ p. 49
n’est jamais qu’un individu dont la violence prend à la
faveur des circonstances ou disparaît soudain (le rôle Littérature
de l’eau). Il y aurait donc des circonstances aggravant le 1. Memmius compare les citoyens à des esclaves à l’aide
pouvoir du tyran et d’autres l’atténuant, voire le désar- d’un parallélisme : « Des esclaves, acquis à prix d’argent,

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 33


ne tolèrent pas une injuste domination de leurs maîtres ; pétence du Sénat face à Jugurtha a amené la plèbe à se
vous, citoyens, nés pour commander au monde, vous méfier de cette institution. Cette perte de confiance
souffrez tranquillement l’esclavage ? » L’attitude des dans l’autorité sénatoriale sera par la suite un facteur
citoyens insulte la grandeur de Rome. Les apostrophes clé du déclin de la République romaine. » (« Jugurtha »,
visant les citoyens romains s’expriment dans des ques- Encyclopædia Universalis)
tions rhétoriques (« et vous, vous ne ferez pas les der-
Philosophie
niers efforts pour défendre cette liberté qu’ils vous ont
léguée ? » l. 17). Memmius critique le mépris du mos Entrer dans le texte
majorum témoigné par ses concitoyens : « Vos ancêtres, 1. Le texte présente, dans ses deux premiers para-
pour conquérir leurs droits et pour établir la dignité de graphes, une accumulation d’adjectifs dépréciatifs pour
leur ordre, par deux fois se sont retirés en armes pour désigner ceux qui ont corrompu la République, et une
occuper l’Aventin… » (l. 14-16). Il préfère cependant énumération de leurs forfaits qui aboutit à la fin de
recourir au discours indirect pour exprimer sa critique chaque paragraphe à des interpellations successives des
plutôt que d’accuser directement les Romains et de Romains  qui les ont laissés faire. Plus ils sont diaboli-
gagner leur haine plutôt que leur adhésion : « On me sés, plus la passivité des Romains semble inadmissible.
dira : Que proposes-tu donc ? De sévir contre ceux La polémique naît donc à la faveur de ces accusations
qui ont livré la République à l’ennemi ? » Le recours : la première indique clairement l’attitude d’esclaves
au démonstratif péjoratif « cette » dans l’expression : des Romains pour les faire réagir (l. 5), la deuxième
« cette paix, et cette prétendue soumission » (l. 24), prend la tournure du paradoxe (alors que la honte de
aux antithèses : « paix / impunité de ses crimes », leurs crimes devrait inspirer à ces aristocrates cupides
au rythme ternaire (Jugurtha/grands personnages/ une réelle crainte d’être punis, ce sont les Romains
République l. 23-26) s’achevant dans l’apodose des- qui craignent les coupables) ; la troisième repose sur
cendante (« la ruine et la honte », l. 26) contribuent à une apostrophe et une comparaison défavorable de la
amplifier l’invective. passivité des Romains au regard de la dignité de leurs
2. Memmius exprime la toute-puissance criminelle des ancêtres (« vous ne ferez pas les derniers efforts pour
aristocrates à travers les hyperboles : « les auteurs de défendre cette liberté qu’ils vous ont léguée ? », l. 17).
ces excès » (l. 1) « cupidité sans bornes » (l. 7) ; le champ 2. La phrase énonce une vérité philosophique : au-delà
lexical de l’ostentation arrogante : « défilent insolem- des liens de l’affection, les amis ne peuvent être réunis
ment devant vos yeux, étalant… » (l. 2), « se faisant que par le bien qu’ils font. Si l’amitié est fondée sur la
orgueil de leurs forfaits » (l. 7) ; les antithèses : « ces solidarité et la réciprocité, celles-ci seront d’autant plus
charges à titre d’honneur et non de butin » ; les tour- fortes que l’action des amis aura été mise au service du
nures négatives : « n’ont ni honte, ni remords » (l. 1) ; bien : on est fier et solidaire de son ami quand son action
l’isotopie du crime : « Des gens couverts de crimes, aux est louable. En revanche, des amis réunis par le mal ne
mains sanglantes » (l. 6-7), « le meurtre de vos tribuns » sont qu’une association de malfaiteurs, ils doivent
(l. 9), « carnage » (l. 10) et les trois occurrences du mot cacher leurs forfaits et s’encouragent dans la dissimu-
« crime » dans l’extrait du discours. lation, il n’y a donc chez eux qu’une « complicité de
scélérats ».
S’entraîner à l’oral
Vers le bac Question de réflexion
3. – Les griefs de Jugurtha sont nombreux : Peut-on renoncer à être libre ? Cette question renvoie
Après la mort de Micipsa en 118, trône de Numidie à un paradoxe : l’homme naît libre et pour la liberté, et
occupé par Jugurtha et les deux fils du roi, Hiempsal et comme le dit Rousseau « partout il est dans les fers »
Adherbal. Assassinat de Hiempsal et attaque d’Adherbal (Du contrat social). La liberté semble définir la nature
par Jugurtha… humaine, elle est un droit inaliénable qui ne corres-
En 112 av. J.-C. Adherbal tué par Jugurtha et prise de la pond pas aux faits (la servitude). L’homme semble,
ville de Cirta où de nombreux marchands italiens sont aussi bien individuellement que collectivement, capable
massacrés… de renoncer lui-même à sa liberté : l’individu accepte
– Corruption de sénateurs romains par Jugurtha… d’être l’esclave de celui qui le domine, le peuple celui
Les élèves chargés de la défense de Jugurtha peuvent du tyran (voir La Boétie, l. 2 à 4, Salluste, l. 4-5). Mais,
souligner l’incompétence des sénateurs romains et pour les deux auteurs, accepter cette situation n’est que
évoquer le jugement de l’historien romain Salluste qui lâcheté : le fait de la soumission ne légitime pas la tyran-
« montre clairement comment la corruption et l’incom- nie ; on ne peut donc pas renoncer à être libre, au sens

34 I • Les pouvoirs de la parole


où l’on n’a pas le droit, au nom de la dignité humaine, de de Leclerc », l. 22) comme si Malraux voulait convier un
l’exemple des ancêtres, de perdre sa liberté par simple essaim d’images sortant du dernier souffle poussé par
passivité face aux abus. La Boétie insiste alors sur le fait Jean Moulin. Les images surgissent dans un désordre
qu’il ne coûte rien à l’homme de refuser le joug, sinon de entretenu par l’emploi de la parataxe.
regagner sa dignité, son droit naturel (l. 4 à 7), Salluste 2. L’auditoire est constitué par la foule des personnalités
renvoie les Romains également les Romains à leur état et des anonymes venus assister au transfert des cendres
d’hommes libres, leur sens de l’honneur et de la justice de Jean Moulin au Panthéon. Il implique son auditoire en
pour sortir de cette compromission inacceptable (l. 20 employant l’impératif « écoutons » (l. 4) et « compre-
à 22). nons bien » (l. 7). Mais ensuite, il s’adresse à Jean Moulin
avec cette injonction (« regarde… »), les apostrophes
DOSSIER L’oraison funèbre de Jean
laudatives et antithétiques (« Chef de la Résistance
Moulin par André Malraux martyrisé dans des caves hideuses », l. 10 ; « Pauvre roi
supplicié des ombres », l. 17 ; « préfet », l. 21 ; « com-
➤ p. 50-53 battant », l. 23), l’emploi du tutoiement qui rend Jean
Moulin proche de Malraux, lui-même investi en guide
La Résistance célébrée par la République comme le montre le présentatif « voici » (l. 10 et 18).
française 3. Malraux réussit à ancrer cette évocation dans le
➤ p. 50-53 réel par le recours à des toponymes (« Fort Montluc à
>Objectifs Lyon », l. 2), à des anecdotes précises (« Jean Moulin
Le dossier propose l’extrait de l’hommage funèbre de dessine la caricature de son bourreau », l. 4), le témoi-
Jean Moulin par Malraux mêlant des passages narra- gnage de la sœur de Jean Moulin (l. 5-8), les détails pré-
tifs et argumentatifs sur l’héroïsme de l’ancien préfet cis (« un drapeau de mousselines nouées… », l. 13), la
mourant sous la torture des gestapistes de Klaus Barbie. précision sur les tortures ou encore l’évocation sonore
L’enjeu pathétique (movere) de ce discours s’oppose à (« le fracas des chars allemands qui remontent vers la
la visée démonstrative (docere) de l’essai de Max Picard Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux
(L’Homme du Néant) qui s’efforce de comprendre le réveillés », l. 18-19).
fonctionnement du nazi, un homme devenu appareil. Le Lexique
second extrait du discours de Malraux – la péroraison 4. L’hypotypose est comme vécue à l’instant de son
– associe à Jean Moulin de grands noms héroïques de expression : ceci est bien rendu par l’emploi du pré-
l’histoire de France ; en écho à cet éloge, nous avons sent de narration (« son calvaire commence », l. 5) les
choisi la péroraison (également) du discours du géné- présentatifs « voici » ou les impératifs « Regarde ».
ral grec Périclès retranscrit par Thucydide, glorifiant les L’hypotypose est « animée » comme le montre la des-
héros tombés à la guerre du Péloponnèse. cription dynamique que livre Malraux : « le prisonnier
qui entre dans une villa luxueuse… » (l. 15), « regarde
1 Le destin bascule, Malraux ➤ p. 50
ton peuple d’ombres se lever… » (l. 17), « regarde, com-
Littérature battant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs
Entrer dans le texte maquis de chênes » (l. 23). Malraux nous livre donc une
1. Le premier paragraphe du texte correspond au récit représentation imagée paradoxale comme le souligne
des faits (le silence de Jean Moulin sous la torture) puis, le caractère fantastique et macabre de l’apostrophe :
après une courte proposition marquant un revirement « regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires
de situation (« le destin bascule », l. 11) et tout en qui veillent nos compagnons : elles portent le deuil de
s’adressant à Jean Moulin (« Regarde… » à cinq reprises), la France, et le tien »  (l. 12). L’évocation de Malraux
Malraux fait défiler, d’une manière poétique, les événe- est rendue épique par les images mythologiques des
ments simultanés et les heureuses conséquences du enfers où Moulin ressemble à l’un des trois juges infer-
silence de Jean Moulin. Ainsi, la composition du discours naux (Minos, Éaque, Rhadamanthe) : « Pauvre roi suppli-
oppose la froideur cruelle, ancrée dans le réel historique, cié des ombres, regarde ton peuple d’ombres… » (l. 17).
à un passage évoquant des événements sordides (« les L’épique se mêle au trivial : « les clochards épiques de
caves hideuses », l. 11, « la baignoire », l. 16) et animé Leclerc » (l. 22)  semblent sortir tout droit d’une pièce
aussi d’un élan lyrique et poétique (« Regarde glisser de Beckett. Le sublime côtoie le grotesque comme le
sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau de montre l’extrait : « Regarde tes clochards sortir à quatre
mousselines nouées… », l. 13, « les clochards épiques pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 35


mains paysannes formées aux bazookas, l’une des pre- de Néron et Caligula s’exprime dans le parallélisme des
mières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la divi- lignes 8-14. À la sècheresse de l’évocation de la cruauté
sion Das Reich ». (l. 23-25). nazie (2 lignes) reposant sur un rythme binaire (« d’un
appareil industriel ou d’un homme devenu appareil »)
Philosophie
correspond la complexité de la syntaxe marquée de res-
1 et 2. Après l’exemple frappant de l’usage de la dérision trictions et de modalisateurs : « du moins … ou recon-
par l’homme torturé (« Jean Moulin dessine la carica- naissant encore » et le complément en incise, entre
ture de son bourreau », l. 3-4), c’est dans le récit de la virgules, qui confère un rythme irrégulier à la phrase :
sœur de Jean Moulin (l. 5 à 7), et dans sa courte reprise « avec leur chair brutale et leur sensualité pervertie ».
par Malraux (l. 7 à 9) que l’héroïsme du résistant appa- Cette complexité est essentielle à l’humanité malgré
raît, à travers les contrastes exprimés : « Il atteint les tout présente chez ces empereurs comme le montre le
limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un champ lexical de l’humain présent dans cette phrase :
seul secret » ainsi qu’à travers le champ lexical choisi « hommes », « chair », « sensualité », « homme ».
par Malraux (« destin de la Résistance », « courage »). Le quasi-parallélisme de la construction grammaticale
La sobriété de la description ne prétend pas pénétrer les « La cruauté même de Néron et Caligula avait du moins
intentions du résistant, ni mettre en évidence sa liberté, conservé un lien avec les hommes… La cruauté nazie
bien que celle-ci soit sous-entendue dans le récit. Mais émane d’un appareil industriel ou d’un homme devenu
elle met effectivement en relation ce que la France pou- appareil » rend plus forte l’antithèse existant entre
vait attendre ce chef résistant et son obéissance à cette « lien avec les hommes » et « appareil industriel ».
exigence, qui est une manière d’être à la hauteur de la 2. Le présent du texte possède une valeur gnomique ;
situation historique ; le deuxième § décrit le retourne- Picard adopte un ton catégorique (« Il est tout à fait
ment de la situation (« le destin bascule »), et comment faux.. ») voire didactique : « Et c’est pourquoi ils sont
le sacrifice du chef résistant lève à sa suite une armée de si effrénés… ». Il part d’une croyance commune (« les
l’ombre victorieuse. forfaits nazis relèvent du refoulement sexuel », l. 2) pour
Vers le bac Question de réflexion aboutir à une conclusion : « Quand l’homme veut fran-
chir les limites humaines du mal, il faut qu’il cesse d’être
La vision héroïque de Jean Moulin inscrite dans son orai-
homme… »
son funèbre renvoie à l’exercice de la liberté individuelle
3. Pour bien montrer la différence entre ces deux
non pas seulement à une grandeur personnelle dans la
types de cruauté (l. 7-14), Picard a opté pour une para-
résistance inouïe à la torture mais bien aussi au condi- taxe qui n’instaure donc pas de lien logique entre les
tionnement de la lutte pour la libération nationale (à deux phrases. L’anadiplose de la ligne 17, « il faut qu’il
travers le destin de la Résistance, c’est celui de la France devienne appareil : l’appareil est sans mesure » souligne
qui se joue). J. Moulin montre que sa liberté est en lien le caractère automatique (et sans réflexion) du fonc-
constant avec ses camarades de lutte, elle n’est donc pas tionnement nazi.
« absolue », « chose nue », isolée, mais bien « étayée »
(pour reprendre le vocabulaire de Merleau-Ponty) par la Philosophie
relation à autrui et aux idéaux de la Résistance. Entrer dans le texte
1. C’est à travers la comparaison avec une cruauté jugée
2 La machine de mort, Picard ➤ p. 51 encore humaine (celle des empereurs sanguinaires que
1. Le parallélisme antithétique de la ligne 6 : « elle n’est furent Néron et Caligula) que la cruauté nazie est jugée
plus à l’échelle de l’homme mais à l’échelle de qui est inhumaine. Les bourreaux nazis ou les fonctionnaires
hors de l’homme » instaure une progression renforcée zélés responsables de la déportation en camps d’exter-
par la gradation « à la mesure de l’appareil de labora- mination (voir les analyses du profil d’Adolf Eichmann
toire ou de machine industrielle ». La gradation anime par H. Arendt dans Le Procès Eichmann) se sont déshu-
également le parallélisme des lignes 16-17 : « il faut manisés en se faisant les rouages d’une machine qui
qu’il cesse d’être homme, il faut qu’il devienne appa- n’attendaient rien d’autre d’eux que d’être des instru-
reil : l’appareil est sans mesure, parce que calculé en ments efficaces, des rouages bien huilés. Anesthésier sa
vue de la seule qualité, il peut être amplifié…» On est conscience morale, ne faire que sa tâche sans penser à
bien entré dans une autre dimension, celle de la dés- la finalité de ses actes, user de la brutalité en se déchar-
humanisation (renforcée par les allitérations en [r] des geant de sa responsabilité sur le chef qui commande
mots traduits en français : mesure, appareil, laboratoire, sont autant de manières de renoncer à son humanité.
industrielle). La distinction entre la cruauté nazie et celle De fait, c’est alors le système nazi dans son ensemble,

36 I • Les pouvoirs de la parole


machine de mort en marche, qui devient l’échelle à par- 1. Le titre de la toile de J. Christoforou, L’Homme
tir de laquelle il faut mesurer la gravité du génocide (le devant le néant est justifié par la déformation d’un
système est tout entier criminel), sans renoncer à juger visage-masque aux dents hypertrophiées et aux orbites
les responsabilités individuelles qui se sont défaussées creuses, le déséquilibre du visage à la manière des
sur le tout. Gueules cassées qui ont vu le néant de la mort. Le bleu
2. La façon dont Malraux évoque la Gestapo, à travers ses et le blanc cadavériques sont associés au rouge sang et
« agents » ou comme une entité collective (la Gestapo au noir de la mort. John Christoforou porte sur notre
« ne croit qu’aux grands arbres », l. 14-15), ou encore monde un regard empreint de pessimisme comme le
l’armée allemande, à travers une métonymie qui met en montrent ses déclarations : « Dans une époque comme
valeur sa force industrielle (« fracas des chars », l. 18, la nôtre, qui nous désespère, époque décadente, misé-
« l’une des premières divisions cuirassées », l. 24-25) rable, mauvaise, sans poésie, sans âme, il est étonnant
renvoie quelque peu à l’idée de la machine meurtrière. qu’il puisse y avoir même une ombre de quelque chose
Par opposition, le « peuple d’ombres », fait de femmes qui ressemble à l’Art… » ou bien encore : « Nul ne peut
en deuil, de « clochards épiques » qui constitue la résis- nier que le xxe siècle a été un siècle terrible – des crimes
tance française renvoie à une entité multiforme rassem- atroces (qui continuent encore) – la mise à mort de mil-
blée par un intérêt commun : les individus qui y agissent lions d’êtres innocents. Le drame de la vie ne peut nous
n’obéissent pas à une logique d’appareil.  laisser indifférents – cela pénètre le travail que nous fai-
sons, malgré nous. La vie est un miracle, mais aussi un
Vers le bac Question d’interprétation
spectacle terrifiant. » Une exposition de ses œuvres en
Pour étayer sa thèse, Max Picard choisit de réfuter 1974, au musée Galliera à Paris, porte ce titre significa-
successivement différentes hypothèses explicatives. Il tif : « La Nuit et le Néant ».
propose donc une démarche d’argumentation indirecte 2. Christoforou est considéré comme l’un des précur-
(montrer que les autres hypothèses sont fausses pour seurs de la Nouvelle Figuration. Cependant, sa toile
valider la sienne). pourrait s’apparenter au jugement formulé sur les
Dans le 1er paragraphe, l’hypothèse réfutée est celle de peintres expressionnistes des années folles : « Leur apo-
la perversion (psychique ou sexuelle) des nazis : Max logie du barbare en peinture, du sauvage, correspondait
Picard, en refusant aux bourreaux, un plaisir inconscient à leur désir de voir l’homme renouer avec sa nature
à faire souffrir, rend paradoxalement leur violence orga- élémentaire, afin d’accéder à sa vérité intérieure et de
nisée encore plus étrange, de l’ordre d’une monstruosité régénérer sa capacité d’émotion. » (Jérôme Bindé, Lio-
opaque. nel Richard, Lotte H. Eisner, « Expressionnisme », Ency-
Dans le 2e, l’hypothèse réfutée est celle de l’échelle clopædia Universalis).
humaine du crime génocidaire. De même que dans son
extension, le crime dépasse les bornes, dans son orga- 3 Péroraison, Malraux ➤ p. 52
nisation, il dépasse l’échelle individuelle, il relève d’une
Littérature
industrie de la mort qui utilise aussi des moyens scienti-
fique douteux (« l’appareil de laboratoire » renvoie par Entrer dans le texte
exemple aux expérimentations du Dr Mengele) pour 1. Le champ lexical de la mort traverse le texte (relevé
auquel procèderont les élèves dans une première lec-
parvenir à ses fins criminelles.
ture active). Il conviendra d’attirer leur attention sur
Le 3e paragraphe propose l’énoncé explicite, cette fois
le sens étymologique de l’adjectif terribilis : effrayant,
affirmatif et direct, de la thèse : l’homme nazi est un
épouvantable. Le cortège est la traduction du mot grec
criminel qui, dépassant les limites de l’humain (au sens
pompè (cf. Hermès psychopompe, pompes funèbres).
moral du terme) et s’identifiant à l’appareil de mort, se
La trivialité de l’expression populaire « tous les rayés et
déshumanise à l’excès.
tous les tondus » désignant les victimes des camps, n’en
HISTOIRE des Arts rend l’évocation que plus cruelle. La mort est ici préférée
à la vie comme le suggère l’incise « enfin » (l. 5).
Cette toile récente de John Christoforou (2001) a été 2. Les apostrophes rendent l’hommage plus poi-
choisie pour illustrer la thèse de Max Picard formulée gnant, car Jean Moulin semble assister à ses propres
près d’un demi-siècle avant. « L’œuvre de John Chris- funérailles : « entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible
toforou, expressionniste et tourmentée explore des cortège » (l. 2). À la fin du texte, Malraux s’adresse
thèmes tels que les crucifixions, les anges, les accouche- à la jeunesse (« jeunesse, puisses-tu penser à cet
ments, les épouvantails, etc. » (Duchoze.com). homme… », l. 20) et reprend également la forme

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 37


d’adresse directe du Chant des partisans (que l’on Lexique
pourra faire écouter aux élèves) : 5. Malraux recourt à l’allégorie de la jeunesse de France :
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face
enchaîne ? informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme. parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France. » Elle
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes. est d’abord rendue marquante par sa mise en scène très
Montez de la mine, descendez des collines, camarades ! visuelle : un(e) jeune approchant sa main du visage de J.
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades. Moulin défiguré par les coups (symbolisant l’état de la
3. Les énumérations bien marquées par les huit occur- France), mais aussi par le fantastique raccourci tempo-
rences de la conjonction « avec » : « avec son cortège rel qui confère un caractère contemporain à l’image et
d’exaltation dans le soleil d’Afrique… avec ton terrible
l’usage de la 2de personne renforcée par l’apostrophe et
cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves... »
l’emploi du subjonctif de prière (« puisses-tu… » l. 20)
(l. 1-3), la progression thématique éclatée dont le
thème fédérateur est « cortège » et la longueur de la Philosophie
phrase (l. 2-7) faite de propositions coordonnées ou jux- 1. Cette phrase laisse entendre qu’il faut prêter l’oreille
taposées confèrent une impression de lenteur, presque à ce « cortège des morts » qui, tel un essaim d’abeilles,
de solennité, rappelant le silence des spectateurs à la bourdonne. Les morts sont toutes les victimes de la
Libération des Camps… Elles traduisent également barbarie nazie, témoins muets ou accusateurs, tombés
le caractère innombrable de cette foule : « affreuses dont la nuit, mais dont la souffrance, relevée par l’his-
files », « les huit mille françaises » (l. 5-6). Les énuméra- toire et le décompte macabre, exhaussée par l’action
tions des personnalités de la République qu’on retrouve héroïque de certains comme J. Moulin, résonne mainte-
aux lignes 17-20, traduisent la grandeur de l’héroïsme nant sans qu’on puisse la faire taire. En faisant au grand
de Jean Moulin. La gradation des lignes 12-16 exprime résistant l’honneur d’être reconnu par la patrie, on fait
la montée en puissance du chant des partisans, d’abord entrer aussi cette longue « marche funèbre » composée
« murmuré » (l. 13) puis « psalmodié » (l. 13) et ensuite, des anonymes que l’action de J. Moulin a mis en valeur.
comparable au « cri » (l. 14) ; à l’instar du chant, les 2. Il faut écouter, à la fois pour ne pas oublier, pour
propositions augmentent en volume. Ce crescendo est entendre les cris de souffrance et de révolte, pour obéir
également ménagé par le passage des nasales [ã] et [m] à l’appel de la résistance contre l’oppression.
exprimant la douceur (« murmurer comme un chant
de complicité ») à des allitérations en [r] marquant le Lexique
vacarme (« rencontre des chars de Runstedt… contre 3. André Malraux tire parti de l’éloge de J. Moulin qu’il
Strasbourg » (l. 15-16). prononce pour faire entendre le bourdonnement en
4. On pourra inviter les élèves à rechercher une œuvre sourdine de toutes les voix étouffées par le crime. Il
d’art qui représente un cortège comme par exemple, le devient leur porte-voix et exerce donc à sa manière,
groupe Les Bourgeois de Calais d’Auguste Rodin (1895) en représentant le gouvernement français (il est alors
ou proposer une lecture polyphonique : le 2e para- ministre de la Culture et s’adresse au président de la
graphe étant lu sur La Marche funèbre de Chopin, il République), un devoir de mémoire officiel. 
pourrait se lire sur le son des cloches de la Libération
Vers le bac Question de réflexion
(captation disponible sur internet) et enfin Le Chant
des Partisans serait diffusé sur le troisième paragraphe Le devoir de mémoire semble s’imposer d’abord aux
à lire avec une voix de plus en plus forte. La vue (par- responsables, à leur nation, leurs familles et leurs des-
fois fondée sur un fort contraste lumineux : « cor- cendants, comme il s’est exercé en Allemagne à partir
tège d’exaltation dans le soleil d’Afrique… terrible de la dénazification. Mais il est aussi le privilège des vic-
cortège », l. 1-2) et l’ouïe (« le chant qui va s’élever times qui ne veulent pas souffrir sans se faire entendre,
maintenant », l. 12, « les cloches d’anniversaire qui ou dont il faut rappeler le calvaire, pour leur rendre
sonneront », l. 10) sont essentiellement évoquées. Le une part de leur humanité (afin que les pages sombres
crescendo des chants (dont celui des partisans) et des de l’histoire ne soient pas tournées avant que d’être
volées de cloches n’apparaissent qu’au deuxième para- écrites). Il revient donc aussi aux pouvoirs publics de
graphe : ces sons symbolisent l’espoir de la jeunesse. leur donner une voix, comme le fait ici André Malraux.
Alors que le 1er paragraphe est plus visuel et plus cho- Revendiquer un droit à l’oubli paraît donc très contes-
quant (« tous les rayés et tous les tondus », l. 4). table, d’autant que, l’histoire du retour des camps l’a

38 I • Les pouvoirs de la parole


montré, les victimes ont d’abord eu de la peine à se faire Discours de Discours de
entendre parce qu’on leur demandait – explicitement Périclès Malraux
ou implicitement – de ne pas raviver la souffrance, et
Antithèse « l’heureuse for- « Aujourd’hui,
donc de se taire. On leur imposait donc l’oubli officiel
tune » / « mort, jeunesse » /
là où il était subjectivement impossible. Donc le devoir
chagrin » et « sa pauvre face
de mémoire a été une conquête sur un pseudo-droit à
« bonheur » / informe du der-
l’oubli. Ensuite, qu’au niveau individuel, pour des raisons
« fin » nier jour » « ce
personnelles, une victime souhaite qu’on ne lui rappelle jour-là »
pas toujours son statut est une exigence privée tout à
fait légitime. Par ailleurs, il va de soi, que les respon- Rythme « soit en fait « de sa pauvre
binaire de… soit en fait face informe » /
sables ou les coupables ne sauraient en aucun cas récla-
de » « de ses lèvres »
mer pour eux un droit à l’oubli, ce qui serait une manière
de chercher à échapper à la justice (celle des hommes Déictique « ces hommes » « cet homme »
comme celle de l’histoire). Adresse au « Aujourd’hui, « comme vous » 
destinataire jeunesse 
La mémoire des héros, Thucydide ➤ p. 53
puisses-tu pen-
Littérature ser… »
Entrer dans le texte Termes « approché tes « l’heureuse for-
1. Périclès s’adresse aux hommes qui assistent aux funé- concrets, mains », « ses tune », « mort »,
railles des soldats morts durant la guerre du Péloponnèse abstraits lèvres », « face « chagrin »,
et notamment aux pères de ces héros : « m’adressant à informe », « bonheur »,
ceux, ici présents, qui avez un fils parmi ces hommes », « visage de la « fin »
l. 14 ; « comme vous », l. 19. Périclès emploie l’impératif, France »
fréquent dans la parénèse : « Que leur modèle inspire La puissance du souvenir semble plus importante chez
aujourd’hui votre émulation… », l. 4 ; « ne regardez pas Malraux en raison de l’importance des termes concrets
de trop près aux périls de la guerre », l. 5. sensible dans l’évocation de la scène et du geste
2. La thèse de Périclès est exprimée à la première ligne : empreint de tendresse. Ce couronnement fait donc
« Des hommes illustres ont pour tombeau la terre appel davantage au pathos.
entière. » Les habitants de tous les pays se souviennent Philosophie
de l’héroïsme d’un homme illustre même s’il n’est pas
1. La première phrase du texte a l’allure d’un aphorisme.
enterré chez eux (« chacun est habité par un souvenir »,
On peut l’interpréter librement indépendamment du
l. 3). Le corollaire de cette thèse est énoncée à la der- contexte d’écriture du texte. De même la dernière
nière ligne : « l’heureuse fortune consiste à rencontrer phrase, qu’on peut scinder en deux aphorismes séparés
ce qui est le plus noble, soit en fait de mort – comme par le point-virgule, prend l’aspect d’un aphorisme phi-
ces hommes – soit en fait de chagrin – comme vous ; et losophique sur la vie bonne et le bonheur.
c’est d’avoir eu une vie si bien calculée que le bonheur y 2. La phrase insiste sur l’exemplarité des morts valeu-
coïncide avec la fin. » reuses en terre étrangère. Il s’agit, dans cet énoncé, de
3. Les péroraisons des deux discours, ceux de Malraux tirer des leçons ajustées de tels modèles : la défense de la
et Périclès, expriment la puissance du souvenir légué patrie est exemplaire de l’affirmation de la liberté, sans
par Jean Moulin ou les soldats morts en recourant aux laquelle le bonheur humain n’a pas de valeur. Défendre
figures de rhétorique suivantes : cette liberté suppose de faire preuve d’une bravoure
guerrière, résumée dans le terme de « vaillance ». Ces
valeurs suprêmes demandent ne pas craindre les dan-
gers du combat, et de ne pas les repasser trop dans son
esprit, de peur de donner trop prise à la crainte que le
guerrier doit surmonter. L’objectif de cette phrase de
Périclès est bien évidemment d’encourager l’émulation
guerrière, de susciter le courage d’affronter l’adversité
sur une terre étrangère.

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 39


3. On trouvera sur Internet des exemples de diverses Littérature et Philosophie). La bande dessinée historique
d’épitaphes, certaines désignant le mort enterré là, sans se situe entre le vrai et le faux, le réel et le rêvé : elle
doute pour le sauver de l’anonymat (Stèle d’Hermas, permet de combler avec vraisemblance les béances de
iie s. : « Hermas, sans chagrin, salut », ou cette autre l’Histoire. « En effet, mentir-vrai et effet d’Histoire sont
épitaphe du vie s. « Je suis le fils de Théoxénos, fils de des composantes essentielles de la bande dessinée his-
Nikolas »), d’autres ayant une portée philosophique torique, qui, par son degré de véracité narrative et gra-
éventuellement applicable à un guerrier dont l’éclat phique face à l’Histoire, engage auteur et lecteur dans
n’aura brillé qu’un temps (exemple de l’épitaphe de une conception et une représentation du monde passé,
Seikilos (ier ou iie s., accompagné d’une composition oscillant entre historisation de la fiction et fictionnalisa-
musicale : « La Pierre que je suis est une image. Seikilos tion de l’Histoire » comme l’indique la présentation du
me place ici, signe immortel d’un souvenir éternel. Tant colloque sur la bande dessinée historique (http://www.
que tu vis, brille ! Ne t’afflige absolument de rien ! La vie fabula.org) qui s’est tenu à l’université de Pau en 2011,
ne dure guère. Le temps exige son tribut » (trad. Théo- avec comme invités d’honneur Jean Dufaux et Phi-
dore Reinach). lippe Delaby, le scénariste et le dessinateur de Murena.
– Vignettes et tableau (p. 54) : Les trois vignettes
HISTOIRE des Arts extraites de Murena représentent trois scènes d’élo-

quence : deux sont officielles (le plan de l’une est plus
Ce tableau représente un condensé des images et topoï
rapproché que l’autre ; sur la première, l’orateur est
associés à la rhétorique et l’éloquence grecques. Cette
vu de face et sur la deuxième, il est vu de dos) et la
« idéalisation » de l’orateur a été ensuite reprise par les
troisième se situe dans la rue. Les auteurs de la BD se
péplums. Elle peut illustrer le thème de notre chapitre :
sont peut-être inspirés du tableau de Maccari que nous
les pouvoirs de la parole politique en mettant en scène
avons choisi de confronter afin de souligner la perma-
Périclès.
nence des clichés et des représentations de l’antiquité
Le charisme et la puissance de l’orateur s’expriment à
au nom d’une « vraisemblance » alimentée certes par
travers la convergence des regards des auditeurs sur
les historiens romains (Tacite, Tite-Live, Salluste) mais
Périclès qui se trouve au centre du tableau et d’une
sorte d’amphithéâtre improvisé (sur la Pnyx ?). Le décor aussi revigorée (et parfois déformée…) par les romans
montrant les bâtiments symboliques de la civilisation antiquisants du xvie siècle à nos jours ou les péplums du
athénienne confère une solennité au personnage de xxe siècle à aujourd’hui.
Périclès qui semble d’ailleurs tendre le bras vers l’Acro- – Méthode : Le professeur peut choisir de présenter
pole. Sa posture est à la fois dynamique (genou fléchi, l’extrait des Catilinaires de Cicéron (63 av. J.-C.) dont le
bras levé) et statique : il doit tenir sa toge. Son casque fameux texte débutant par « Jusques à quand, Catilina,
nous rappelle sa fonction guerrière de général. Le blanc abuseras-tu, enfin, de notre patience ? » (« Quousque
symbolisant la pureté et la paix se marie au rouge sang tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? ») et propo-
rappelant la vie ou la guerre. ser aux élèves d’imaginer la mise en scène du discours
prononcé d’abord sans la toge (un lourd drap fera l’af-
faire) puis en portant une toge. Les élèves devront ana-
A te li e r AUTOUR D’UNE BANDE DESSINÉE lyser l’effet de cet accessoire qui confère une majesté à
l’orateur et limite ses mouvements. Ensuite, ils étudie-
ront le tableau de Maccari puis pourront chercher des
Mise en scène de l’orateur dans la bande scènes d’éloquence sénatoriale dans des péplums afin
dessinée Murena de Jean Dufaux et Philippe
de les confronter aux vignettes de Murena. Que permet
Delaby ➤ p. 54-55
la bande dessinée par rapport au cinéma ?
Étudier le travail d’un scénariste et d’un dessinateur
de bande dessinée Activité 1 
>Objectifs Analyser une image et reconnaître les symboles
– Choix du support : la bande dessinée Murena représente 1. Le dessinateur a exprimé l’attention des sénateurs
des actions quotidiennes de l’antiquité et renseigne en faisant converger tous leurs regards vers Néron au
donc bien le lecteur sur « la spécificité des contextes centre de la vignette. L’attitude du sénateur du pre-
historiques, sociaux et institutionnels dans lesquels les mier plan tourné vers Néron, les mains posées sur le
savoirs et techniques de la parole se sont développés bord du gradin, souligne cette attention et même si
et transmis » (extrait du programme de 1re Humanités, certains adoptent une attitude plus décontractée avec

40 I • Les pouvoirs de la parole


les coudes posés sur le gradin de l’arrière, ils regardent 4. Les lignes verticales dominent dans la vignette
cependant tous Néron. Cette attention est confirmée extraite du tome VIII de Murena : l’orateur lui-même
par le texte : « Les sénateurs se sont montrés attentifs est en contre-plongée pour montrer qu’il domine la
voire obséquieux ». foule non seulement par sa posture mais aussi par son
2. Toutes les lignes de fuite convergent vers Néron : éloquence. Les colonnes qui encadrent le vieil orateur
celles formées par les regards des sénateurs, du licteur confèrent une majesté à ses propos même si celui-ci se
et du garde et même les dalles du carrelage de l’ar- trouve à l’extérieur des bâtiments.
rière-plan.
3. Les éléments de l’arrière-plan symbolisant le pouvoir Activité 3
sont : le licteur porteur des faisceaux et le garde. Analyser la composition d’une image
4. La toge conditionne les gestes de l’orateur car le bras 1. Le peintre Cesare Maccari et le dessinateur de Murena
gauche recouvert d’un pan de la toge ne peut pas trop ont choisi de mettre les auditeurs en valeur pour mon-
bouger. Elle forme un pli en demi-cercle sous le bras trer l’effet du discours de l’orateur sur eux. Dans le
droit, le sinus et les plis produits en relevant une partie tome IV de Murena, l’orateur est vu de dos : les séna-
du côté gauche de la toge font une saillie devant la poi- teurs semblent adopter à peu près la même posture.
trine, appelée l’umbo. Costume d’apparat, elle néces- En revanche, leur représentation par C. Maccari est plus
site l’aide d’esclaves pour être drapée. La toge, signe individualisée : Cicéron est bien mis en valeur à côté de
de la citoyenneté romaine, est bordée d’une bande de la flamme sacrée et entouré des sénateurs.
pourpre : quant à celle des triomphateurs, elle est entiè- 2. Dans la vignette de Murena, les lignes de fuite don-
rement pourpre et brodée d’or. La tunique portée par les nées par le regard des sénateurs convergent toutes vers
sénateurs sous leur toge est tissée d’une large raie de l’orateur. Ce n’est pas le cas dans le tableau de C. Mac-
pourpre (« laticlave ») ; celle des chevaliers comporte cari : si la plupart des sénateurs regardent Cicéron,
une raie plus étroite, et est dite « angusticlave ». Dans la quelques-uns se parlent entre eux et d’autres toisent
vignette, Néron porte une toge blanche ; seul, un séna- Catilina, complètement à l’écart qui lui, fixe le sol. 
teur porte une toge à bande de pourpre.
Activité 4
Activité 2  Comparez deux œuvres artistiques
Étudier les rapports entre l’image et le texte dans 1. Dans la fresque de Cesare Maccari, Cicéron dénonce
une BD Catilina, l’homme complètement isolé sur la droite.
1. Dans cette vignette (DOC. 2), les gestes de l’orateur Fixant le sol, le regard sombre, replié sur lui-même, il
anonyme et âgé semblent plus dynamiques et plus semble abattu même si la posture de son bras semble
naturels que ceux de Néron (DOC. 1) même s’il paraît traduire une certaine énergie ; la colère couve en lui.
tenir sa toge d’une main, ce qui en limite la mobilité. 2. Le fait que Catilina soit isolé, les discussions des
La répétition du mot « César » (DOC. 2) désignant sénateurs entre eux et leur regard accusateur sur Cati-
Néron a une valeur épidictique : l’orateur accuse ainsi lina expriment l’efficacité du discours de Cicéron, qui ne
Néron comme le confirme l’injonction répétée en leit- laisse personne insensible et fait réagir.
motiv : « Oubliez César ! » 3. Les paroles de Cicéron pourraient reprendre l’ex-
2. Ses yeux sombres, le grand mouvement de son bras trait des Catilinaires que nous proposions au début de
et l’index pointé indiquent que l’orateur est animé d’un la séance : « Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu,
grande colère. Cependant, les injonctions de la première enfin, de notre patience ? Combien de temps encore
vignette (« Priez Junon, aspergez d’eaux purificatrices serons-nous le jouet de ta fureur ? Jusqu’où s’empor-
les murs de son temple… ») soulignent la piété de son tera ton audace effrénée ?... Ô temps, ô mœurs ! » Pour
engagement. imaginer les pensées de Catilina, les élèves devront
3. Les arguments d’autorité sont constitués des actions réaliser des recherches sur la tentative de coup d’État
sacrilèges de l’empereur : « César qui a souillé le temple de Catilina déjoué par Cicéron en 63. D’origine patri-
de Vesta, César qui a éteint la flamme sacrée qui veille cienne, entouré de jeunes nobles oisifs et endettés,
sur Rome. » Le fait qu’il ait offensé les dieux, est crimi- Catilina est le meurtrier de sa femme et de son fils. Vou-
nel aux yeux des Romains et doit soulever une condam- lant accéder au consulat par les voies légales du cursus
nation unanime. Ces arguments d’autorité fondés sur honorum, il devient propréteur en la province d’Afrique
l’impiété remettent en question le mos majorum, habi- en 68 av. J.-C., mais se livre à des rapines. Accusé de
tuellement respecté par les citoyens romains. malversations criminelles, Catilina est absous grâce à

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 41


ses partisans recrutés parmi les chômeurs de la plèbe en lui : « énergie familière », « ses gestes d’ouvrier au
urbaine. Catilina, manipulé par César pour mieux affai- chantier ».
blir le régime, prépare avec soin un complot contre Cicé- 5. Outre l’actio déjà évoquée à la question précédente,
ron, consul de l’année 63 av. J.-C. Les quatre Catilinaires le mineur Lantier fait preuve d’inventio et d’elocutio en
prononcées de novembre 63 à janvier 62, mêlent l’em- recourant à des « images d’une énergie familière, qui
phase et la menace, en exhortant les sénateurs terrori- empoignaient son auditoire » (extrait 2) ou en « affec-
sés à prendre leurs responsabilités. Catilina s’enfuit. Ses tant l’éloquence scientifique » (extrait 1). L’extrait 1
complices arrêtés sont étranglés dans le Tullianum sur témoigne également de qualités de memoria : « Il débu-
l’ordre de Cicéron qui pense avoir sauvé la République. tait par un historique rapide de la grève » « il rappela la
Pour annoncer la fin des conjurés, Cicéron déclare, laco- première démarche » et de dispositio soulignée par les
nique : « Vixerunt » (« Ils ont vécu »).  connecteurs logiques : « Il débutait par », « D’abord »,
« Puis », « la seconde démarche », « Maintenant ».

A te l i e r Littérature & Philosophie Étape 4


Penser à placer sa voix
➤ p. 56 6. « Le ton froid d’un simple mandataire du peuple qui
Construire et incarner un discours rend ses comptes », « la voix monotone », le refus de
« hausser le ton » semblent exprimer un refus de théâ-
>Objectifs  tralité afin d’instruire (docere).
« Nourri par la découverte d’œuvres et de discours princi-
palement issus de la période de référence, cet enseigne- LEXIQUE & LANGUE
ment a en particulier pour objectif d’apprendre à mettre
en œuvre soi-même ces procédés et ces effets dans le Les mots de la politique et de la démocratie :
cadre d’expressions écrites et orales bien construites. » l’adresse au public ➤ p. 57
Cet atelier propose donc l’étude d’un discours issu d’un
>Objectifs 
milieu populaire et non rédigé par un haut commis de
l’État (le mineur Étienne Lantier) du roman de Zola, Ger- Pour comprendre la portée de la parole politique et
minal (1885), écrit au moment de la montée en Europe son pouvoir de manipulation, il convient de maîtriser
du socialisme. Zola déclare d’ailleurs : « Mon projet [de le lexique et les codes de l’éloquence parlementaire
roman sur les mineurs] s’est précisé, lorsque je me suis reposant parfois sur des sociolectes. Il est important de
les décrypter pour que la raison l’emporte sur les sen-
rendu compte du vaste mouvement socialiste qui tra-
timents et ne pas être manipulé. Le programme invite
vaille la vieille Europe d’une façon si redoutable. »
bien à étudier « les arts et les techniques qui visent à la
Étape 1 maîtrise de la parole publique dans des contextes variés,
Choisir un thème notamment judiciaires et politiques, artistiques et intel-
lectuels. »
Pour aider au choix, les élèves peuvent se référer aux
sujets du concours national de plaidoiries lycéennes 1 Le vocabulaire de la politique
organisé par le mémorial de Caen : Ploutocratie : du grec plous : riche et cratè : pouvoir.
https://www.memorial-caen.fr/les-evenements/ Système politique ou ordre social dans lequel la
concours-de-plaidoiries-des-lyceens. puissance financière et économique est prépondérante.
Totalitarisme : système politico-économique cherchant
Étape 3 à imposer son mode de pensée considéré comme le seul
Allier le geste à la parole possible.
4. Étienne compense son manque d’éloquence par Despotisme éclairé : le despotisme est le pouvoir soli-
une energeia (evidentia) qui crée, chez son public, des taire et sans contrôle, absolu et arbitraire d’un despote.
images mentales : « images d’une énergie familière, qui Mais il est éclairé si ce gouvernement dans lequel un
empoignaient son auditoire ». Son actio accentue l’effet seul homme détient le pouvoir absolu, est attentif aux
de son discours : « ses gestes d’ouvrier au chantier, ses conseils des philosophes ou hommes de lettres.
coudes rentrés, puis détendus et lançant les poings en Dictature : régime politique dans lequel le pouvoir est
avant, sa mâchoire brusquement avancée, comme pour entre les mains d’un seul homme ou d’un groupe res-
mordre. » Les mineurs qui l’écoutent se reconnaissent treint qui en use de manière discrétionnaire.

42 I • Les pouvoirs de la parole


Junte militaire : gouvernement issu d’un coup d’état 2 Les mots de l’orateur politique : des expressions
militaire, notamment en Espagne et en Amérique latine. toutes faites ?
Technocratie : système (politique, social, économique)
dans lequel les avis des conseillers techniques (dirigeants, Expressions Sens et sous-entendus
professionnels de l’administration) déterminent les Revenons-en aux faits... Nous nous perdons dans
décisions en privilégiant les données techniques par des développements
rapport aux facteurs humains et sociaux. vains et peu efficaces.
Plébiscite : résolution soumise à l’approbation du peuple Il faut respecter la réalité
et conférant le pouvoir à un homme ou approuvant sa des faits.
prise de pouvoir; vote sur cette résolution. C’est une excellente ques- Cette expression qui
Délibération publique : action de délibérer, en vue de tion et je vous remercie de semble relever de la
prendre une décision l’avoir posée. captatio benevolentiae,
Référendum : vote direct du corps électoral sur est volontiers considérée
des questions limitativement énumérées d’ordre comme une antiphrase.
constitutionnel, législatif. Une façon de gagner du
Assemblée consultative : corps délibérant ; lieu où il se temps et de rechercher
réunit. des réponses satisfai-
Débat contradictoire : discussion généralement animée santes à une question
entre interlocuteurs exposant souvent des idées souvent dérangeante.
opposées sur un sujet donné. La joute oratoire (en grec De vous à moi… Établit une familiarité
agôn) constitue un débat contradictoire. (feinte et artificielle)
Démagogie : Recherche de la faveur du peuple pour entre le locuteur et
obtenir ses suffrages et le dominer. l’auditeur. Relève de la
Tribun : À l’origine, un tribun est un chef exerçant, seul captatio benevolentiae.
à l’origine, le commandement d’une légion, puis, par la Il va de soi que… Marque l’évidence mais
suite, à tour de rôle avec cinq autres tribuns. Mais dans introduit parfois une
un sens figuré, c’est un orateur à l’éloquence puissante, prétérition.
directe et sachant s’adresser à la foule. Je ne vais pas polémiquer Une façon de marquer
Rapporteur : personne chargée de réaliser le compte- là-dessus… son mépris pour un sujet.
rendu des débats ou discussions de groupe auquel elle
Je passerai sous silence… Une façon de marquer
appartient.
son mépris pour un
Langue de bois : langage figé de la propagande politique.
sujet ou d’introduire une
Par extension : façon de s’exprimer qui abonde en for-
prétérition.
mules figées et en stéréotypes non compromettants.
Je ne peux pas laisser « Ce que vous dites est
Groupe de mots Champ lexical dire… choquant. » C’est une
Ploutocratie, totalita- Politique autoritaire manière méprisante
risme, despotisme éclairé, d’arrêter l’adversaire.
dictature, junte militaire, En toute objectivité… Le locuteur se flatte
technocratie de donner une version
Plébiscite, délibération Expression démocratique neutre et impartiale d’un
publique, référendum, fait afin de convaincre
assemblée consultative, son auditoire et
débat contradictoire d’emporter son adhésion.
3 L’adresse au public
Démagogie, tribun, rap- Communication
porteur, langue de bois 1. L’usage du pronom personnel « nous » par Barack
Obama permet d’inclure l’orateur dans une commu-
nauté et de le rendre proche de ses auditeurs. Simone
Veil répète ce « vous », à la manière d’un juge d’instruc-
tion qui veut rétablir la vérité des bienfaits – souvent
ignorés – des Justes. Le « vous » est aussi doté d’une

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 43


valeur déictique. Démosthène, « Si quelque dieu Démosthène
2. Cassius Dion (p. 42 du Corpus) exprime le plus l’inté- p. 46 voulait bien nous dénonce les
riorité d’Auguste : ceci fait partie de la stratégie dévelop- garantir – chose promesses de paix
pée par le locuteur pour persuader les sénateurs. dont aucun des alliés grecs
3. L’utilisation de l’impératif n’est pas très fréquente homme ne serait de Philippe. Il n’y
dans les textes du Corpus : pour convaincre, l’injonction capable - que croit pas.
est trop brutale. L’aphorisme lui est souvent préféré ou vous pouvez
bien l’assertion à la 1re personne. vivre tranquilles,
laisser aller les
Textes Effets de l’emploi choses et que
de l’impératif votre ennemi ne
Cassius Dion, p. 42 S’intègre dans la captatio viendra pas à la
benevolentiae entreprise par fin vous attaquer
Auguste (l. 1-2) jusqu’ici, certes,
alors même,
Démosthène, p. 46 Sous la forme d’une
quelle honte ce
hypothétique demande (l. 7-8)
serait…» (l. 1-3)
de quelqu’un qui proposerait
aux Grecs de préférer Philippe Obama, p. 47 « Oui, nous pou- Ce leitmotiv
à la liberté. Cet impératif veut vons… » contient la
grossir et caricaturer la réac- promesse en
tion possible des Grecs. un changement
possible pour tous
Malraux, p. 52 Impératifs adressés post et réalisé par tous.
mortem à Jean Moulin
et à la Jeunesse de France afin 5. Tous les discours du corpus peuvent se prêter à la
de rendre le propos plus réécriture en intégrant les objections que pourrait faire
pathétique. l’auditoire comme :
Jaurès (p. 41) : Mais vous pouvez me dire que si personne
4. La forme de la promesse dans les discours politiques ne commandait les salariés dans une usine, celle-ci ne
Textes Citation Effet de la pro- tournerait pas.
messe Dion (p. 42) : Vous pourriez me demander pourquoi j’asso-
Roosevelt, « Grâce à la Susciter l’espoir cie le pouvoir à la jalousie et aux complots d’autant plus
p. 43 confiance en nos en réveillant que je vous ai parlé de ma douceur et de ma clémence.
forces armées, une nation et Roosevelt (p. 43) : Vous n’êtes pas sans savoir que je ne
grâce à la ferme en exaspérant peux, moi tout seul, déclarer la guerre au Japon.
détermina- ses sentiments Tacite (p. 44) : Vous n’êtes pas sans savoir que je suis
tion de notre belliqueux et d’origine gauloise et d’aucuns pourraient me dire que
peuple, notre patriotiques. j’agis pour ma famille.
triomphe est Veil (p. 45) : Vous pourriez me demander pourquoi je me
inévitable, à la décide à célébrer les Justes, seulement en 2007.
grâce de Dieu ! » Démosthène (p.46) : Vous pourriez me demander pour-
(l. 20-21) quoi j’ai accepté de faire partie des ambassadeurs de la
paix aux côtés de Philocrate et pourquoi je critique à
Tacite, p. 44 « Notre décision Démontrer
présent ses décisions.
vieillira elle que la décision
Obama (p. 47) : Mais vous pouvez me dire : pourquoi les
aussi, et ce que d’intégration fera
Républicains ne le « peuvent »-ils pas ? 
nous appuyons acte et s’inscrit
La Boétie (p. 48) : Mais vous pouvez me dire qu’il est
d’exemples, ser- naturellement
impossible pour un serf de s’affranchir s’il n’a pas
vira d’exemple dans l’histoire
d’argent.
à son tour. » romaine.
Salluste (p. 49) : Vous pourriez me demander pourquoi je
(l. 24-25)
vous traite de lâches alors que vous n’êtes pas les plus
coupables.

44 I • Les pouvoirs de la parole


4 La rhétorique du débat politique – L’analyse de l’usage ne demande pas de compléments.
– L’élaboration du plan peut tirer parti de ce qui est indi-
1. François Mitterrand continue à appeler Jacques Chi-
qué.
rac : « Monsieur le Premier Ministre », en s’attachant
Le prince doit maîtriser l’art des apparences pour mieux
ainsi à maintenir le rapport hiérarchique en sa faveur
exercer son pouvoir.
tandis que J. Chirac l’appelle par son patronyme « Mon-
sieur Mitterrand ». Il doit sembler avoir certaines qualités pour susciter la
2. F. Mitterrand réalise en fait une double prétérition. confiance du peuple (qualités morales et religieuses :
La première concerne le travail de J. Chirac en tant l. 3 et 4, être capable de pitié, de fidélité à sa promesse,
que Premier Ministre ; il commence par dire qu’il ne d’humanité au sens moral, etc.). Il faut détailler l’intérêt
va pas s’appesantir : « mais je ne vais pas m’engager de ces diverses qualités.
davantage... » (l. 6) puis il l’évoque quelques minutes Mais, il doit savoir agir contre ces qualités apparentes
plus tard : « Eh bien, en tant que Premier Ministre, j’ai pour être plus efficace dans son action et maintenir la
constaté que vous aviez… » La première prétérition stabilité du pouvoir.
est suivie d’une deuxième : « Je ne fais aucune obser- Les qualités pragmatiques (notamment ici le sens de
vation particulière sur votre façon de vous exprimer… » l’intérêt politique, lié à un « esprit disposé » à s’adap-
(l. 7-8)  mais F. Mitterrand, finalement, adresse une ter aux circonstances, l. 8-9) priment sur les qualités
observation indirecte à J. Chirac puisqu’il compare sa morales.
propre façon de l’appeler à celle de J.  Chirac : «  Moi, je Second sujet
continue à vous appeler Monsieur le Premier Ministre, – Pour comprendre le sujet, on soulignera la polysémie
puisque c’est comme cela que je vous ai appelé pendant du terme « édifié » qui veut dire construit, cultivé par les
deux ans, et que vous l’êtes » (l. 9-11). livres, enseigné par les exemples. Machiavel lui-même a
3. L’argument utilisé par F. Mitterrand pour juger son construit sa conception de la vie politique à partir de la
adversaire est le fait qu’il ait observé le travail de son lecture des historiens de l’Antiquité (Tite-Live en parti-
premier ministre pendant deux ans. culier) et de l’analyse des familles politiques italiennes
4. La progression thématique constante structure les (les Médicis, les Borgia, etc.)
paroles de F. Mitterrand : « Je vous ai observé… Moi, je – Dans le contexte, l’ « esprit édifié » de la l. 4 renvoie à
vous appelle… et je ne fais… Moi, je continue… ». La l’ « esprit disposé à se tourner selon ce que les vents de
répétition du pronom de la 1re personne lui confère une la fortune et les variations des choses lui commandent »
sorte de majesté qui confirme le rapport hiérarchique (l. 9-10). Il s’agit d’un esprit construit mais adaptable,
que F. Mitterrand a souhaité conserver pour humilier capable de changer son mode d’action selon les besoins
son adversaire. des circonstances, capable aussi de surprendre ses
observateurs (alliés ou adversaires) car il aura su juger
VERS LE BAC ➤ p. 60-61 rapidement et efficacement.
– L’élaboration du plan peut tenir compte de la polysé-
L’art des apparences, Machiavel ➤ p. 60 mie du terme « édifié »
Le prince doit avoir l’esprit édifié car il doit avoir appris
Philosophie
l’art de gouverner
Question d’interprétation Il doit être nourri de la lecture des ouvrages historiques
Premier sujet et politiques lui indiquant les manières de gouverner les
– Pour comprendre le sujet, on fera bien attention à véri- plus convenables au but qu’il poursuit : avoir un pouvoir
fier que les élèves maîtrisent le contexte de l’exercice stable
du pouvoir politique aussi bien dans un principat décrit Il doit aussi tirer des leçons des expériences politiques
par Machiavel que dans le monde contemporain où les contemporaines.
démocraties sont, en général, représentées par le chef Mais cet esprit sera d’autant mieux édifié qu’il saura
de l’exécutif, le président, qui peut également cultiver s’adapter aux circonstances concrètes de l’action pour
les apparences. être plus efficace.
– « Apparence ». On peut faire travailler les élèves sur Il doit savoir comprendre quelle stratégie de communi-
les mots antonymes pour leur demander ce qui se cache cation, quel type d’apparences il lui faut utiliser face à
derrière les apparences, ou les faire réfléchir à partir ses sujets (les grands ou le peuple) ou ses interlocuteurs
d’expressions courantes (« les apparences sont trom- étrangers.
peuses », « l’habit ne fait pas le moine »). Il lui fait saisir « le sens de l’histoire », comment les cir-

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 45


constances changent pour mieux agir de façon appro- Exprimez-vous clairement et, pour cela, préférez tou-
priée. Ex. : en cas de gestion d’une crise grave. jours les phrases simples ;
Soignez la présentation des exemples ;
Littérature Ne décrivez pas, analysez ;
Question de réflexion Rédigez introduction et conclusion.
Premier sujet  Relisez-vous, corrigez les fautes d’orthographe et de
grammaire, pensez à souligner les titres.
Après la phase de compréhension du sujet, on peut sug-
gérer aux élèves de passer aux étapes suivantes : Éléments de réponse au 2d sujet : Quel intérêt le
conseiller d’un homme ou d’une femme de pouvoir
Étape 1 Chercher des idées et des exemples
peut-il trouver dans la littérature ?
Relevez dans le texte de Machiavel les différentes Comprendre le sujet : Le mot « Littérature » implique
formes de provocation : que tous les genres sont concernés (théâtre, poé-
« Il n’est donc pas nécessaire à un prince d’avoir en fait sie, roman, discours, conte, essai...) et l’expression
toutes les qualités susdites, mais il est bien nécessaire de « homme ou femme de pouvoir » : implique les régimes
paraître les avoir. » (l. 1) ; « il faut qu’il ait un esprit dis- politiques divers (monarchie, dictature, république…)
posé à se tourner selon ce que les vents de la fortune et mais aussi le rapport à la « polis » (associations, organi-
les variations des choses lui commandent » (l. 8-10) ; « sation citoyenne…)
ne pas quitter le bien, quand il peut, mais savoir entrer Exemples :
dans le mal, quand cela lui est nécessaire » (l. 9-10)  – Exemples historiques de mécénat politique : Auguste,
Dans les textes que vous avez étudiés, cette année ou Mécène et Virgile ; Louis XIV et Molière…
auparavant, cherchez des exemples de provocation, et – La littérature pour haranguer efficacement la foule :
analysez si elles peuvent relever ou non de la rhétorique : Démosthène, p. 46, Claude, p. 44.
– Texte de C. Dion, p. 42 : « Ces actions dépassent par – La littérature encomiastique pour aider à la rédaction
leur nombre et par leur éclat tout ce qu’avaient pu de discours d’éloge patriotique : Veil, p. 45, Malraux,
faire jusqu’alors l’ensemble de nos ancêtres et pour p. 50.
autant pas une n’est comparable au geste que je fais – L’intérêt de la littérature pour la politique : valoriser
aujourd’hui. » (l. 21-24)  les idées par le biais de l’elocutio (energeia des images,
– Texte de Démosthène, p. 46 : « Quelle honte ce serait, métaphores) et des figures rhétoriques.
par Zeus et par tous les dieux, quelle conduite indigne – Fuir la littérature contestataire : écrivains opposés au
de vous, de la puissance de la République, des hauts pouvoir (Hugo, Soljenitsyne, Voltaire…).
faits de vos ancêtres, que de sacrifier à votre mollesse – L’adresse au roi comme exercice de style et comme
la liberté de tous les Grecs ! Quant à moi, plutôt mourir plébiscite (remerciements dédicatoires, placet, « Épître
que de vous le conseiller. » (l. 4-6) au roi » de Marot…).
– Texte de La Boétie, p. 48 : « Ce sont donc les peuples  L’écrivain en précepteur royal : Aristote/Alexandre (voir
mêmes qui se laissent ou plutôt se font gourmander, texte de Rutebeuf p.61) ; Sénèque/Néron ; Fénelon,
puisqu’en cessant de servir ils en seraient quittes ; c’est La Fontaine…
le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge… » (l. 1-3) – L’écrivain comme porte-parole de la polis : Hugo,
– Texte de Salluste, p. 49 : « la crainte que devraient leur Zola…
inspirer leurs crimes, c’est à vous qu’ils l’inspirent, par « L’homme de pouvoir », écrivain lui-même… (Hugo,
votre lâcheté. » (l. 11-12). Lamartine, Chateaubriand, Malraux).
Étape 2 Construire un corpus d’exemples Introduction
Regroupez les différents exemples que vous avez trouvés « La littérature vous jette dans la bataille ; écrire, c’est
en plusieurs catégories (efficace ou pas ; pour conseiller/ une certaine façon de vouloir la liberté. » déclare J.-P.
pour éduquer ; etc.)  Sartre, dans son essai Qu’est-ce que la littérature ?
Organisez le plan de votre devoir selon les catégories (1947). Mais la littérature a entretenu avec le pou-
que vous avez définies. voir, depuis Mécène et l’époque augustéenne, un rap-
Décidez de ce que vous voulez démontrer, et réorganisez port particulier, complice et/ou conflictuel… Dans La
votre plan avec cet objectif de démonstration. République, Platon veut bannir le poète de la cité car
Étapes 3 et 4 Préparer la rédaction la poésie amollit les âmes. La littérature doit-elle tou-
Rédigez les différents paragraphes en veillant à quelques jours s’affranchir du pouvoir politique (autoritaire ou
points essentiels : démocratique) ? La littérature pour exister doit-elle

46 I • Les pouvoirs de la parole


être indépendante ou investie d’une mission citoyenne ration en instaurant une double mise en abyme : le livre
(de « polis » : la cité) ? Quel intérêt le conseiller d’un d’Aristote (« au premier livre / d’un de ses ouvrages en
homme ou d’une femme de pouvoir peut-il trouver vers ») et le « dit » de Rutebeuf (« De ce livre Rutebeuf
dans la littérature ? Il s’agit de démontrer que la littéra- a tiré son dit ») sont intégrés dans le récit-cadre.
ture agit comme un miroir renvoyant les qualités et les Étape 2 Repérer les procédés poétiques (assonances,
défauts de l’homme ou la femme au pouvoir. En effet, allitérations, enjambements, etc.)
la littérature peut soit éclairer l’homme ou la femme de
Rutebeuf explore les procédés poétiques et se livre
pouvoir soit le plébisciter ou bien le déstabiliser…
notamment à des jeux hétérométriques très signifi-
Plan  catifs. Ainsi, les fréquents enjambements des vers 1-5
Éclairer l’homme ou la femme de pouvoir pourraient montrer la responsabilité et la difficulté des
L’éduquer tâches menées par le précepteur Aristote. De même,
Le relier au peuple l’enjambement des vers 13-14 : « un ruisseau gonflé par
la pluie / déborde plus facilement de son lit » suggère
Plébisciter l’homme ou la femme de pouvoir bien la crue et l’inondation. L’amplitude du vers 5 peut
Valoriser le mécénat conférer une solennité à cette obligation qui résonne
Mettre en valeur ses idées (elocutio) comme le titre d’un chapitre. Une amplitude com-
parable se retrouve dans l’alexandrin vers 16 : « De la
La littérature comme contre-pouvoir même manière, un homme de peu » : le rejet traduit
« L’homme de pouvoir », écrivain lui-même… bien l’ironie de Rutebeuf devant les ambitieux impos-
L’écrivain contestataire teurs. Enfin, pour traduire la seule et véritable (selon
Rutebeuf…) grandeur des nobles, le poète leur ajoute
Le philosophe-précepteur du prince, Rutebeuf
une expansion nominale dans l’enjambement : « qu’un
➤ p. 61 comte ou un châtelain / dont la puissance est ancienn. »
(vers 19-20).
Littérature
De plus, la prosodie crée une harmonie imitative : ainsi,
Question d’interprétation
l’allitération en [l] des vers 13-15 tend à imiter l’écou-
Introduction lement de l’eau et celle en [p] insiste sur la condition
Rutebeuf a exprimé dans son œuvre son hostilité à incongrue de l’homme de « peu ». Tous ces éléments
l’égard de Louis IX (Saint Louis) : il l’accuse de sacrifier prosodiques servent le sens polémique du poème.
l’intérêt matériel de son peuple à un salut menacé par Étape 3 Analyser l’utilisation rhétorique des procé-
l’imminente (croyait-il) fin du monde. Mais, paradoxale- dés poétiques
ment, Rutebeuf critique aussi les hommes qui refusent
En effet, le poème cherche à convaincre et à persuader en
de partir à la croisade, négligeant leurs devoirs religieux.
recourant à des moyens rhétoriques. Le discours d’Aris-
Le désir de conquérir la Terre sainte, la peur du déshon-
tote peut se concevoir comme une parénèse : le champ
neur et de la damnation peuvent lever les réticences.
lexical du conseil (« Suis les conseils de tes barons, / je
Rutebeuf se pose en observateur sarcastique de la vie de
te le recommande et conseille vivement. », vers 7-8),
son temps et le mal être qui ressort de ses complaintes
l’impératif de la défense « N’écoute pas », « N’élève
semble exprimer l’amertume de son époque. Le poète
pas » (vers 9 et 11), le goût pour le rythme binaire et les
peut ainsi conseiller le prince tel Aristote enseignant à
parallélismes (« est plus dur et plus vil / qu’un comte ou
Alexandre dans « Le Dit d’Aristote ». Nous tenterons de
un châtelain » (vers 18-19), l’introduction d’une anec-
démontrer que ce poème relève de l’art polygénérique
dote (« comme cet exemple le démontre », vers 12) et
du jongleur qui mêle les procédés théâtraux, poétiques
d’une comparaison (« de la même manière », vers 16)
et rhétoriques.
soulignent la portée didactique du discours d’Aristote.
Étape 1 Explorer le texte
L’art du jongleur, proche du bateleur, joue avec les res- Étape 4 Organiser le plan en distinguant clairement
sources poétiques d’une écriture marquée par l’oralité. 2 ou 3 paragraphes
Ce monologue ou dialogue pour une seule voix semble 1. Mais ce discours est surtout destiné à impressionner
convier les procédés du discours dramatique quand le jeune Alexandre : l’elocutio s’appuie d’abord sur des
Rutebeuf présente à son lecteur la saynète entre Aris- images fortes : « les serfs à la langue fourchue, » (l. 9),
tote et Alexandre. Les cinq premiers vers peuvent se lire puis sur la force d’antithèses renforcée par une paro-
comme une didascalie initiale, écrite au présent de nar- nomase : « ils apportent le miel et le fiel » (v.10). Les

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 47


antithèses soulignent des paradoxes (v.16-20). Rutebeuf tances, plutôt qu’une science qui supposerait des lois
également instaure deux périodes oratoires dans les applicables quelles que soient les circonstances.
propos d’Aristote (v.13-15) avec respectivement pour 4. L’homme de pouvoir renvoie ici, dans le contexte, à
acmé : « lit » et « cour ». Elles montrent bien une sou- des fonctions politique de première envergure, le prince
daine montée en puissance… appelée à retomber. (du latin princeps, le premier dans l’État), le président ou
2. On peut se demander pourquoi Rutebeuf n’a pas le premier ministre. Par extension, on pourrait penser au
directement exprimé sa thèse mais a recouru ainsi à chef d’entreprise, au rédacteur en chef, etc.
un double niveau : il fait parler Aristote qui, lui-même, Étape 2 Constuire un corpus d’exemples
enchâsse sa thèse dans un deuxième récit qui redouble
1. Les élèves peuvent puiser dans le manuel pour trouver
donc la parénèse. Comme souvent, Rutebeuf marque
des figures de pouvoir (l’empereur Auguste, p. 31, p. 42,
sa distance en se désignant à la 3e personne. Ceci ne
les présidents Roosevelt et Obama, respectivement
laisse pas de rappeler l’art du jongleur qui fait tourner
p. 43 et 47, le ministre des Affaires étrangères, Domi-
la tête aux spectateurs ou bien celui de l’escamoteur
nique de Villepin, p. 91, 98-99, etc.) sans négliger des
pour reprendre le titre du tableau de Jérôme Bosch, qui
contre-exemples de figures contestables ou incapables
se livre à des « jeux » consistant à cacher une balle sous
d’être conseillés (Mokutu, p. 93, Créon, p. 94 à 96). Ils
trois gobelets ou une fève sous trois coquilles. Rutebeuf
pourront puiser par ailleurs dans les exemples de phi-
aime donc se jouer de ses lecteurs à qui il apporte par-
losophes-conseillers (Platon, Aristote, Sénèque, etc.) ou
fois du « miel » ou du « fiel ». penser aux séries qui mettent en scène les hommes de
Philosophie pouvoir (House of Cards, Game of thrones, etc.)
Question de réflexion 2. Rutebeuf propose un point de vue à la fois clair (écou-
Premier sujet ter les barons) et contestable (ne pas prêter l’oreille aux
humbles) qui peut permettre de construire un argu-
Étape 1 Comprendre le sujet
ment, avec ou contre lui.
1. Le « qui » renvoie à la fois à des figures singulières
Étape 3 Organiser le plan
(« conseiller particulier », « éminence grise », etc.) et à
un collectif (les ministres, ici « les barons », etc.) Étape 4 Préparer la rédaction
2. La compétence requise semble, d’après Rutebeuf, Introduction
d’être familier des sphères du pouvoir, d’avoir appris Les philosophes se sont parfois piqués de jouer le rôle de
d’expérience comment gouverner. Cela disqualifie, conseillers auprès des princes. Leur savoir général leur
dans son poème, les hommes de conditions humbles, semblait leur assurer une amplitude de vues et un recul
censés n’avoir pas de compétence et être trop enivrés que le prince, sans arrêt pris par l’action, n’a pas. Or,
par la possibilité de changer de condition pour savoir comme l’exemple de Platon auprès de Denys de Syra-
bien conseiller. Mais, dans un autre contexte, celui de cuse le montre, les conseils même avisés sont parfois
la démocratie, on peut penser que le bon sens et la mal reçus et le conseil rejeté. Qui peut alors conseiller
connaissance des lois donnent au moins les moyens de l’homme de pouvoir ?
comprendre la vie politique. Cela peut-il suffire pour La question renvoie moins à des personnes qu’à des
être de bon conseil ? Par ailleurs, ceux qui sont formés fonctions particulières fondées sur des compétences
à la haute administration, faits pour conseiller, sont-ils acquises. Qui est compétent pour donner des conseils
les seuls compétents  ? Ceux qui ont des responsabili- de gouvernement ? L’homme de cour, le ministre, l’ad-
tés dans la société civile n’ont-ils pas aussi des compé- ministrateur qui ont été formés par l’expérience ? Le
tences à faire reconnaître ? savant ou l’érudit qui ont lu beaucoup sur l’art de gou-
3. Il y a un présupposé derrière l’usage du verbe verner ? Ou des acteurs de la société civile, des citoyens
« conseiller ». Il s’agir d’un rôle auxiliaire, souffler les bien engagés dans leur domaine ?
bonnes idées à l’oreille de celui a le pouvoir, non d’un On s’attachera à montrer que l’homme dépourvu d’ex-
rôle de premier plan qui tient dans le gouvernement, périence politique ne saurait conseiller le prince, ni
l’exercice même du pouvoir. On conseille un prince en même se faire entendre de lui. Mais cette expérience
lui donnant un avis quand il en exprime le besoin, le suppose d’avoir été à la fois efficace et relue avec atten-
conseiller n’est pas en position d’imposer ses vues face à tion : on verra ensuite que l’homme de l’ombre, émi-
celui qui commande dans les faits. Cette fonction auxi- nence grise ayant pris du recul par rapport à l’action,
liaire invite à prendre le gouvernement plutôt comme peut être un bon conseiller. Enfin, on se demandera
un art difficile, adapté à l’usage et selon les circons- si cette fonction de conseil ne peut être élargie à des

48 I • Les pouvoirs de la parole


collectifs dans une dimension de consultation dont la les principes constitutionnels, applicable et efficace. Si
démocratie participative donnerait l’exemple. les hommes formés par la vie politique peuvent être
Conclusion des conseillers pertinents, il ne faut pas négliger à la fois
ceux qui ont du recul sur l’action et ceux qui savent agir
L’idée selon laquelle celui qui pourrait conseiller le prince
dans d’autres domaines. En d’autres mots, le prince doit
serait un seul homme paraît contestable. Être conseillé
savoir s’entourer de conseillers proches du terrain mais
suppose d’avoir pris divers avis, et de les confronter pour
aussi capables de lui faire voir une autre dimension que
agir. Les compétences requises pour conseiller sont
le travail politicien pour l’aider à gouverner.
avant tout des compétences pragmatiques mais aussi
juridiques car il faut que le conseil soit cohérent avec

Chapitre 2 • La parole ou l’arme de la politique 49


50
3 La parole du maître
Livre de l’élève ➤ p. 62 à 83

>Présentation et objectifs du chapitre sentant le maître face à au destinataire de la parole,


comment fonctionne l’autorité de la parole, quelles sont
Le chapitre 3 aborde un deuxième aspect des pouvoirs
sa source et sa légitimité. Ainsi l’extrait de la Chanson
de la parole, après l’étude de l’art de la parole proposée
de Roland (p. 66) montre le seigneur distribuant le droit
aux chapitres 1 et 2 : l’autorité de la parole, conformé-
à la parole avec autorité ; de même, les deux textes qui
ment au programme. La notion d’autorité est interro-
se font écho, représentant un professeur face à son ou
gée à la lumière de textes et documents qui illustrent les
ses élèves (le Maître d’armes de M. Jourdain, p. 70, et le
sources de l’autorité, permettant ainsi de la justifier ou
narrateur d’Entre les murs face à sa classe, p. 71) donnent
de la remettre en question.
vie dans l’esprit des élèves à l’autorité de la parole, en la
Des sources distinctes d’autorité questionnant ou en la caricaturant.
La voix du détenteur de l’autorité, identifié comme le
maître, est déclinée selon des catégories qui permettent HISTOIRE des Arts
d’en identifier la légitimité. Les élèves peuvent de cette ➤ p. 63
manière distinguer d’une voix à l’autre « les principes et 1. Si l’on met de côté le médecin instructeur et le
les valeurs qu’elle (l’autorité) invoque », comme le pré- cadavre, on voit que les sept autres personnages – qui se
conise le nouveau programme : la voix du poète ou la ressemblent d’autant plus que leurs têtes sont placées
voix divine (textes 1 et 2), la voix du seigneur (textes 3 et très proches les unes des autres – forment un groupe,
4), la voix du savant (textes 5 et 6) et celle du professeur voire une grappe. L’un regarde l’outil, l’autre la main
(7 et 8), qui reprennent les différentes formes de parole
droite du docteur Tulp, un troisième sa main gauche,
proposées à l’étude dans le nouveau programme :
un quatrième son visage, et d’autres les spectateurs ou
« parole politique, religieuse, savante, didactique ».
quelque chose d’indéterminé dans la salle. Deux sont
L’autorité de la parole analysée par des écrivains, des penchés en avant et, très intéressés, suivent de près la
artistes et des philosophes démonstration. D’autres semblent plus distraits.
K. Gibran (texte 1, p. 64), Alphonse de Lamartine (texte 2, 2. Avec son imposant chapeau aux larges rebords, son
p. 65) et Albert Einstein (texte 6, p. 69) dévoilent ce vêtement très noir qui fait ressortir un modeste col d’un
qui, selon eux, fait autorité dans la parole, la source blanc plus éclatant que les collerettes (ou fraises) des
et le fonctionnement de cette parole d’autorité. Pour autres, sa station debout et droit, le docteur Tulp ressort
compléter cette analyse, des extraits d’œuvres philoso- et se distingue. Il occupe un emplacement assez central
phiques, littéraires ou cinématographiques proposent dans le tableau et fait presque face à la fois aux autres
des réflexions autour de la notion d’autorité, dans le et à celui qui regarde la toile. Le regard du spectateur
Dossier L’argument d’autorité (voir l’analyse d’Hannah plonge d’abord sur le cadavre puis remonte vers le doc-
Arendt, p. 75), et dans l’Atelier autour du roman Le Nom teur Tulp en suivant le mouvement de ses mains qui
de la rose d’Umberto Eco. semblent elles-mêmes délivrer une leçon.
Une autorité en situation 3. La parole médicale se fonde sur la connaissance
Pour aider à comprendre comment fonctionne cette scientifique de la nature humaine. Elle en est le simple
autorité de la parole, les documents choisis montrent « prolongement même » (l. 5). Le scientifique tire ainsi
par ailleurs aux élèves la voix du maître en action. Les son autorité de son seul savoir.
questionnaires et activités permettent de voir et com-
prendre, à partir de récits, scènes ou tableaux repré-

Chapitre 3 • La parole du maître 51


Vers le bac Question de réflexion
CORPUS La voix du maître Le caractère autoritaire d’un propos se retrouve en
général dans sa formulation injonctive : la défense et
➤ p. 64-71 l’ordre en particulier. Il s’agit donc de veiller pour don-
ner de l’autorité, à user des modalités de la langue qui
La parole inspirée ➤ p. 64-65 le permettent : impératif, infinitif dans des phrases
>Objectifs simples et efficaces, dont le sens est explicite et clair
(lois, prescriptions…), ce qui écarte l’usage du vers
L’extrait du Prophète, choisi pour sa force poétique et
au profit de textes en prose simple, souvent sous une
son fonctionnement allégorique, a pour intérêt dans la
forme lapidaire propre à l’aphorisme. Or, cette forme
progression du Corpus de mêler forme et fond. La forme
lapidaire peut correspondre aisément à la forme du vers,
poétique fait entendre aux élèves la voix du prophète ou
par sa longueur et par son unité syntaxique. Par ailleurs,
du poète : celle-ci semble venue d’ailleurs, pleine d’inspi- l’écriture en vers donne vie au texte par sa musicalité
ration, et se fonde sur l’allégorie ou la parabole, que les (rythme et sonorités) et son caractère incantatoire, ce
questionnaires permettent d’interroger. Gibran, comme qui lui confère une forme d’autorité ; enfin, il propose un
Lamartine dans le texte qui lui fait écho, sont les témoins langage procédant par images, revêt un caractère mys-
d’une forme de volonté ou de parole transcendante qui térieux ou sacré, émanant d’une autorité supérieure.
les inspire. De même, nous dit Gibran, la descendance Ex. : textes dogmatiques à caractère religieux ou à carac-
des hommes doit être considérée comme l’accomplisse- tères divinatoires, composés traditionnellement en vers.
ment non d’une volonté ou d’un acte humain mais d’une
action divine plus globale et plus noble, l’ascendance (les Philosophie
parents) étant restreinte à la fonction d’« arcs » (vers 13) Entrer dans le texte
eux-mêmes touchés par cette voix divine (désignée 1. « Vos enfants ne sont pas vos enfants » semble
comme « l’Archer », vers 14 et 16), qui leur donne toute contradictoire mais ce n’est qu’en apparence. Le vers
leur autorité et leur légitimité. de la ligne 4 « bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous
appartiennent pas » explique bien que les parents ne
1 La parole prophétique, Gibran ➤ p. 64 possèdent pas leurs enfants comme ils posséderaient
Littérature des choses – pas plus que les enfants ne possèdent
1. L’usage des majuscules permet d’une part de donner « leurs » parents –, mais qu’il faut concevoir ce lien
une dimension allégorique aux termes en question : la comme un lien d’accompagnement.
Vie constitue ainsi la figure allégorique – représentation 2. C’est « la Vie » elle-même, mentionnée trois fois (l. 2,
personnifiée d’une notion abstraite – de tout être animé l. 12 et l. 13) qui est la valeur et l’autorité auxquelles les
d’un souffle vital ; mais il permet surtout de souligner le parents comme les enfants sont soumis et envers qui
caractère unique et divin de ce que désignent les termes ils apparaissent presque comme des instruments. La
ainsi mis en relief dans le texte : derrière cet « Archer » majuscule indique le caractère éminent, transcendant
et ce pronom personnel « Il » qui s’y réfère se cache la ou divin, de cette Vie, qui n’est peut-être pas réductible
figure de Dieu. à la vie strictement biologique.
2. La parabole permet l’expression d’un message qui
2 L’inspiration, Lamartine ➤ p. 65
semble venu d’ailleurs, d’une volonté suprahumaine
formulée par celui qui s’en fait le porte-voix, en l’occur- Littérature
rence le prophète. Le prophète parle en s’appuyant sur Entrer dans le texte
la parabole pour transmettre une leçon que son audi- 1. Le poète parle à la nature, création de Dieu, désignée
teur/lecteur doit déchiffrer pour agir correctement dans de manière poétique dans sa dimension grandiose et
son quotidien (l’éducation des enfants ici). Cette forme mystérieuse.
d’énoncé, considéré comme un procédé rhétorique, 2. Il se place dans une situation de supériorité, en sur-
donne au propos une dimension autoritaire et légitime plomb car il se dit touché par l’Être universel, par sa
car il apparaît à son destinataire, par son caractère codé, « splendeur » (vers 12), « sa rayonnante pensée »
comme un message divin à déchiffrer. Au destinataire (vers 15) et sa « parole » (vers 17), qui lui donnent auto-
ici de comprendre que, selon le locuteur, les enfants ne rité sur la nature.
sont pas autre chose que la poursuite d’un dessein divin 3. « Vœux sublimes » et « cantique » sont des expres-
plus large qui ne dépend pas des parents. sions désignant la parole poétique inspirée ; il s’agit de

52 I • Les pouvoirs de la parole


termes qui font référence à la religion et qui confèrent contact des œuvres d’art.
à cette parole poétique un caractère divin et sacré et lui – On peut remettre en question la distinction (la hié-
donnent ainsi une légitimité et une autorité. rarchie ?) entre artiste et artisan.
Vers le bac Question d’interprétation – La croyance selon laquelle il existe des génies en art
est peut-être une supercherie. Voir sur ce point l’argu-
Les marques du récit au passé : l’usage du passé com-
mentation de Nietzsche (notamment dans Humain,
posé, les verbes d’actions et le connecteur en anaphore
trop humain, I, 4, aphorisme 162), qui explique que les
« et » qui permet d’accumuler les actions. Il s’agit pour
prétendus génies artistiques ne sont que des travailleurs
le poète d’évoquer un parcours, une succession d’évé-
acharnés, mais qu’il est plus réconfortant d’en faire des
nements vécus.
êtres à part car cela nous fournit une excuse pour ne pas
Le poète est en alternance agent ou patient des évé-
avoir à rivaliser avec eux.
nements qu’il narre, témoignant ainsi d’une expérience
personnelle. On fera remarquer aux élèves l’usage des
HISTOIRE des Arts
marques personnelles de la 1re personne omniprésente : ➤ p. 65
s’il n’est pas forcément désigné par sa personne, la pré- 1.
sence du déterminant possessif de la 1re personne du
Nom Art Attributs
singulier permet de s’y référer (« mon âme », vers 9 ;
couronne d’or,
« mon ombre », vers 12 ; « mon cantique », vers 13). éloquence,
Calliope livre, tablette et
poésie épique
Philosophie stylet...
1. L’adjectif « sublime » apparaît aux lignes 5 et 20. Il couronne de
qualifie quelque chose d’extrêmement admirable, de laurier, livre ou
très élevé, qui se trouve placé très haut, presque au Clio histoire rouleau, tablette
niveau divin. Dans le contexte du poème de Lamartine, et stylet, trom-
il signifie plutôt extraordinaire, exceptionnel. pette
2. C’est Dieu qui est ainsi désigné. Mais cette manière couronne de
d’en parler permet de le faire sans le restreindre à une élégie, poésie myrte et de rose,
religion précise et peut même inclure toutes les formes Érato
amoureuse tambourin, lyre,
de déisme. Elle permet à tout le monde de s’y recon- trompette
naître en dépassant toute querelle de religion, particu-
flûte simple ou
lièrement sensible si on inscrit ce texte dans un contexte
double et un autre
politique post-révolutionnaire. Cette désignation per-
Euterpe musique instrument de
met de lui donner une force particulière qui à la fois
musique (trom-
fédère autour d’elle tous les destinataires et élargit la
pette)
référence divine ainsi exprimée.
3. Au contraire, plus que par effet de contraste, ce masque tragique,
Melpomène tragédie
texte fonctionne par effet de contamination : la nature sceptre
semble si fortement éternelle que l’existence humaine Polymnie couronne de fleurs
rhétorique
elle-même semble participer à cette immensité. L’indi- (voir aussi p. 14) ou de perles
vidu – au moins le poète – profite de son appartenance guirlande, instru-
à la nature pour jouir d’une certaine forme d’éternité à ment de musique
Terpsichore danse
travers elle. à cordes (viole ou
Vers le bac Question de réflexion lyre)
couronne de
Quelques exemples d’arguments :
Thalie comédie lierre, masque,
– Tout le monde s’essaye au dessin, à l’écriture, au
viole
chant, à la danse, etc. Les circonstances de la vie font
ensuite que l’on poursuit ou non ces premières tenta- compas, couronne
Uranie astronomie
tives, que l’on cultive ou non ses talents, mais chacun a d’étoiles, globe
des germes d’artiste(s) en lui. Au centre figure Apollon, le personnage dominant et
– Chacun a une sensibilité artistique comme public central. Autour de lui se tiennent les neuf Muses mais
(spectateur, lecteur, etc.). C’est sans doute que cela aussi Mnémosyne (avec son manteau bleu, mère des
fait écho à des aptitudes artistiques qui résonnent au Muses et déesse de la mémoire) tandis qu’allongé dans

Chapitre 3 • La parole du maître 53


l’obscurité, de manière peu visible, est représenté le dieu Roland et le comte Olivier affirment tous deux : « J’y
du fleuve. puis aller très bien » (l. 6 et l. 8). Ces deux personnages
Groupe de gauche, de gauche à droite : Terpsichore et modalisent leur propos : le verbe « aller » est précédé du
Erato (qui dansent), Clio (assise par terre), Thalia (der- modalisateur « je puis ». Mais cette formulation ne leur
rière) ainsi donc que Mnémosyne. confère pas plus d’autorité que la précédente.
Groupe de droite, de gauche à droite : Calliope, Polym- Turpin de Reims déclare, quant à lui : « Laissez […].
nie (avec son livre ouvert dans la main droite), Uranie J’irai » (l. 12 et l. 15). Même analyse que le duc Naimes,
(assise par terre), Euterpe (avec une flûte dans chaque mais inversée, avec la même conséquence : cette
main) et Melpomène (avec un masque posé sur la tête). construction en symétrie permet de créer l’effet d’un
2. Musique, musée, amusement. système dont on ne peut sortir, enfermé, cloisonné par
l’autorité du maître, en l’occurrence Charlemagne, qui
2 Le droit de parole décide.
➤ p. 66-67 3. Il s’agit de la prouesse, valeur fondamentale de la che-
>Objectifs valerie médiévale : tous les interlocuteurs cherchent à
prouver leur bravoure.
Il s’agit de montrer par le biais de ces deux textes l’au-
torité de la parole dans un contexte d’une hiérarchie Philosophie
politique et sociale. Le thème de la voix du maître est 1. La prise de parole est associée au fait de se lever, et
ici illustré à partie d’un extrait de la Chanson de Roland inversement le fait de se rasseoir est associé à la fin de
qui s’inscrit pleinement dans l’empan chronologique l’intervention. C’est un rituel qu’on retrouve souvent
des nouveaux programmes, au cœur du Moyen Âge dans les assemblées, par exemple encore aujourd’hui à
et à l’aube de notre littérature. Il permet de donner à l’Assemblée nationale lors des questions au gouverne-
voir aux élèves le spectacle de la parole en collectivité ment : le député à qui le président de l’Assemblée donne
ou en situation duelle à partir du texte écho de Hugo. la parole – et pour qui on ouvre le micro – se lève pour
Du discours direct du récit épique chanté à la scène de poser sa question au membre du gouvernement, puis se
dialogue théâtral issu du drame romantique, les élèves
rassoit sur sa chaise pour en écouter la réponse.
découvrent la mise en scène d’une voix qui a autorité
2. Charlemagne ordonne au duc Naimes et à Roland de
et qui décide du droit à la parole, sans que cette déci-
se taire (l. 8), puis à Turpin de Reims de se rasseoir en lui
sion soit en soi justifiée. Ainsi, Ruy Blas se voit contraint
enjoignant de ne plus parler de l’Espagne (l. 16). C’est lui
d’obéir et d’interrompre son important discours poli-
qui distribue la parole, qui la donne et qui la reprend. Il
tique car son maître déguisé en valet garde sur lui son
est le maître des débats.
autorité, de même Charlemagne s’impose comme
Cependant, on peut observer qu’il a permis aux avis
le maître qui distribue le droit de parler et qui décide
contraires de s’exprimer. S’il choisit de clore le débat, il
lui-même qui se fera le porte-voix et le détenteur du
a quand même écouté des paroles qui lui étaient pro-
« bâton et du gant » pour parler à l’ennemi.
fondément déplaisantes. En ce sens, on peut considérer
3 À qui la parole ? ➤ p. 66 qu’il exerce son autorité dans des limites qui restent rai-
sonnables.
Littérature
Entrer dans le texte Vers le bac Question de réflexion
1. Les paroles des personnages sont rapportées directe- « Avoir » ou « prendre la parole » n’a rien d’évident.
ment (discours direct) sous la forme d’un dialogue de Dans un dialogue, la situation peut parfois s’avérer
récit. Ce choix permet de faire entendre les paroles telles compliquée quand l’un monopolise la parole ou quand
qu’elles sont prononcées par les personnages, de rendre l’autre le coupe de manière intempestive. Or dès qu’on
le récit plus vivant et de mieux rendre compte de l’auto- est plus de deux, et a fortiori dans un groupe nombreux
rité de Charlemagne. sans règle précise (par exemple celle du chacun son tour,
2. Le duc Naimes (« j’irai […] livrez-m’en… », l. 2) avec un temps bien délimité) ni hiérarchie bien établie
recourt au futur pour annoncer son intention d’aller à (avec quelqu’un qui distribue la parole et veille au res-
Saragosse, expression d’une volonté ferme, mais qui pect de celle de chacun), cela peut être vite intimidant.
sera remise en question par l’autorité de Charlemagne, De quel droit ose-t-on prétendre être écouté par les
puis à l’impératif, à valeur de proposition destinée à son autres ? Comment être assuré que son avis est plus per-
maître. C’est un interlocuteur sûr de lui, qui cherche à tinent que celui d’autrui ? La légitimité peut venir d’une
faire de preuve d’une certaine autorité, sans y parvenir. compétence particulière mais dans le contexte démo-

54 I • Les pouvoirs de la parole


cratique où la liberté d’expression est un droit fonda- Vers le bac Question de réflexion
mental de l’individu, chacun peut revendiquer son droit Le sujet invite les élèves à réfléchir à l’utilité du carac-
à la parole. tère visuel spécifique au théâtre ; ils peuvent s’appuyer
sur les témoignages des textes :
HISTOIRE des Arts
– le discours direct des textes 3 et 4 (dialogue, inséré
dans le récit du texte 3 ; puis, dans le texte 4, dialogue
1. La disposition des personnages laisse à penser que
autour du principe fondamental de la parole au théâtre)
ceux qui siègent au 1er rang, à l’intérieur du tribunal
– réflexion sur les points communs et différences ;
(dans son sens étymologique : estrade, comme dans
– l’apport de la dimension visuelle et du spectacle vivant,
son sens actuel), les plus proches du sol, sont donc les
l’incarnation de la parole : cette dimension visuelle met
plus aptes à suivre les débats qui vont avoir lieu ; cette
en scène l’autorité, qui se manifeste à travers le jeu des
position leur donne autorité et préséance sur les autres. comédiens, les déplacements, etc.
Une hiérarchie semble ainsi se dessiner : du plus proche – à partir de ce 1er constat, on guidera les élèves vers
du sol et du centre au plus éloigné. une nouvelle réflexion : si la fable, fondamentale dans
2. Les lignes de fuite, diagonales et médianes, ainsi les pièces antiques et modernes, peut s’effacer dans le
que les effets de perspective mettent en évidence une théâtre dit de l’absurde ou le nouveau théâtre, les rap-
symétrie qui traduit la hiérarchie expliquée dans la ports interpersonnels font nécessairement l’objet d’un
réponse précédente. Par ailleurs, les costumes, l’attitude traitement qui pousse le spectateur à réfléchir au rap-
et l’espace laissé aux personnages du 1er rang soulignent port d’autorité entre les personnages, exception faite
leur poids social : leur petit nombre, inférieur à celui des des rares spectacles mettant en scène un seul person-
personnages des rangs secondaires et à l’opposé de la nage (théâtre récit).
densité de la foule désordonnée à l’extérieur, participe
Philosophie
de cet effet d’autorité.
1. C’est la guerre et à travers elle « le salut de l’Espagne »
4 L’obéissance du valet, Hugo ➤ p. 67 (vers 14 et vers 18) qui est ici l’enjeu. Son importance
fait un contraste saisissant avec le prosaïsme de l’action.
Littérature 2. Don Salluste ne semble pas concerné par les alertes
Entrer dans le texte lancées par Ruy Blas. Il ne semble pas l’écouter, comme
1. Il s’agit d’une scène entre maître et valet, dans laquelle si Ruy Blas parlait dans le vide alors que ce qu’il dit est
le maître se confie en général à son valet, permettant pourtant de toute première importance. On observe ici
ainsi au spectateur de suivre les réflexions du maître, des rapports de hiérarchie sociale très marqués, où le
le valet servant uniquement de confident au service de valet, fût-il devenu riche, n’a pas nécessairement droit à
la double énonciation. Ici, les rôles semblent en partie la parole comme le maître.
inversés : c’est le domestique en habit de maître qui
Vers le bac Question d’interprétation
expose des préoccupations relevant du rôle du maître,
Pour Hegel, chaque sujet humain ne se contente pas
mais finalement le vrai maître reste Don Salluste qui
d’être, il veut aussi être reconnu par les autres dans ce
donne des ordres.
qu’il est – ce qui s’observe de manière flagrante chez les
2. Don Salluste montre de toute évidence, par son atti-
enfants qui demandent à leurs parents de regarder ce
tude et par ses propos, qu’il garde toute son autorité
qu’ils sont capables de faire. Dans la Phénoménologie de
sur son valet, malgré le pouvoir que ce dernier a acquis
l’esprit, Hegel explique que lorsque deux individus, donc
pendant l’exil de son maître. Il montre en particulier
deux consciences, se font face, chacun veut obtenir de
son désintérêt pour les propos et les inquiétudes de son l’autre de la reconnaissance mais l’un va prendre le des-
interlocuteur. Les didascalies l’indiquant sont « impas- sus sur l’autre et va occuper la fonction symbolique du
sible », « il se couvre » (signe de noblesse), « d’un air maître, tandis que l’autre occupera celle, tout aussi sym-
indifférent », « interrompant Ruy Blas » bolique de l’esclave. Mais ces positions ne sont pas figées
3. Don Salluste ne se préoccupe absolument pas des car l’esclave, en étant au service du maître, développe ses
propos de Ruy Blas tandis que ce dernier cherche au facultés, contrairement au maître qui n’en a pas besoin.
contraire à souligner l’importance du sujet qu’il traite : Ainsi le maître devient-il insensiblement l’esclave (de
« le salut de l’Espagne ». Son attitude, ses propos l’esclave) en se plaçant progressivement sous la dépen-
(« vous disiez », vers 17) en témoignent. Ce contraste dance de l’esclave qui devient le maître (du maître). C’est
met en évidence l’autorité du maître. ce qui s’est produit entre Ruy Blas et Don Salluste.

Chapitre 3 • La parole du maître 55


L’autorité du savant Philosophie
➤ p. 68-69 1. La science-fiction est, par définition, à cheval entre
>Objectifs la science et la fiction, mais pas nécessairement dans
des proportions égales. En dépit de toutes les précisions
La réunion de ces deux textes permet d’analyser l’autorité
chiffrées censées donner une dimension scientifique à
de la parole du savant en présentant les différentes étapes
ce texte, il relève davantage de la fiction par sa manière
de la démarche scientifique. On montre ainsi aux élèves
de construire un récit autour de ces données.
qu’une démarche scientifique nécessite un questionne- 2. Le texte apparaît assez daté parce que nous savons
ment qui met en doute l’autorité ou l’opinion acceptée : qu’envoyer une fusée sur la Lune exige un niveau de
les réponses des astronomes (texte 5) commencent par complexité scientifique bien plus élevé que celui qui
s’appuyer sur des propos qu’ils corrigent, modifient, sur nous est donné à lire ici. Toute parole scientifique ne
des hypothèses qu’ils rejettent ; de la même manière, paraît pas datée au moment où elle s’énonce mais il
Einstein (texte 6) remet en cause l’autorité de la parole est probable qu’elle soit amenée à le devenir : quand la
écoutée dans son enfance. Dès lors, la parole du contes- science évoluera, ce que nous considérons aujourd’hui
tataire s’affirme : le récit d’Einstein témoigne de ce besoin à la pointe de la recherche apparaîtra bientôt dépassé.
de savoir, de connaître et de devenir autorité.
Deuxième aspect de la démarche scientifique, le lan- Vers le bac Question de réflexion
gage qui vaut démonstration : il s’appuie sur la rigueur Les discours scientifiques, assurément, se modifient en
et la précision, comme l’illustre particulièrement la fonction des progrès du savoir. Par exemple, le projet
réponse des astronomes fourmillant de chiffres et de d’aller sur la Lune tel que le décrivait Jules Verne dans
termes scientifiques. De la Terre à la Lune semblait très « pointu » au moment
Cette démarche a pour effet sur le destinataire d’appa- de sa publication, il y a plus de 150 ans, mais plus per-
raître comme une autorité : le résultat paraît comme sonne aujourd’hui ne l’écrirait ainsi. Pourtant, cela
indiscutable, dès lors que le destinataire n’est pas en implique-t-il que la vérité scientifique elle-même varie ?
mesure d’en contester la légitimité, car il ne possède Répondre à cette question suppose que l’on définisse ce
pas les connaissances spécifiques, techniques, propres que l’on entend par vérité scientifique car si la vérité se
au domaine dans lequel le savant est spécialisé. définit comme la correspondance avec la réalité, alors il
n’y a pas de sens à dire de la vérité qu’elle serait spéci-
5 Exemple d’un exposé scientifique, Verne fiquement « scientifique ». En revanche, si l’on entend
➤ p. 68 par vérité scientifique le discours qui fait consensus
parmi la communauté scientifique, alors il est vrai que
Littérature ce discours change avec les époques.
Entrer dans le texte
1. L’auteur indique des chiffres précis afin de donner un
HISTOIRE des Arts
caractère scientifique à la réponse des spécialistes en ➤ p. 68
astronomie. Cette démarche participe de l’effet de réel 1. Cette représentation peut apparaître complexe dans
que cherche à créer Jules Verne dans la composition de la mesure où les caractères graphiques qui la composent
son récit et donne de la crédibilité au propos fictif. n’ont pas de sens pour nous. On notera pourtant que le
2. Les deux réponses des astronomes reposent sur une symbole ici représenté est finalement très simple : s’il
structure syntaxique identique : elles commencent par nous apparaît à nous indéchiffrable, il suffit à expliquer
énoncer une idée qui semble attendue par leurs lec- l’univers dans la fiction romanesque de Barjavel. 
teurs. La conjonction de coordination « mais », qui rend 2. La référence à l’équation d’Einstein repose sur l’idée
explicite l’opposition avec la fin de la phrase, permet qu’une équation mathématique dont l’expression est
d’introduire une correction de cette opinion opérée par très simple peut faire date et devenir une forme d’auto-
les astronomes et fait apparaître ainsi l’autorité scienti- rité incontournable qui apporte des changements consi-
fique de ceux-ci. Il s’agit de souligner la différence entre dérables : la relativité résumée par cette formule a non
ceux qui savent (les spécialistes scientifiques) et ceux seulement révolutionné la pensée scientifique, mais elle
qui ne savent pas (le vulgaire). a eu de très grandes conséquences sur notre société. On
3. L’usage du futur traduit l’idée de certitude. Les calculs retrouve ces caractéristiques dans l’équation de Zoran.
et les projections des astronomes sont ainsi présentés
comme assurés et ne laissent pas place à l’éventualité
d’erreurs. Il donne au propos valeur d’autorité.

56 I • Les pouvoirs de la parole


6 Une vocation scientifique, Einstein pas nécessairement posséder ce caractère. Ainsi l’écri-
➤ p. 69 vain dans la littérature d’idées a tout intérêt à utiliser les
connaissances de son époque pour montrer son savoir
Littérature
et ses compétences dans son rapport à l’objet qu’il traite
Entrer dans le texte et gagner ainsi en autorité. Mais le conteur, le nouvel-
1. Le temps des verbes est le passé simple et l’imparfait, liste, le romancier ne cherchent pas quant à lui à avoir
qui sont utilisés en alternance dans les récits au passé forcément autorité sur son lecteur. Les élèves sont ainsi
(récit rétrospectif). Einstein raconte un moment de son amenés à réfléchir aux situations d’écriture qui poussent
enfance. Il s’agit donc d’un récit autobiographique. les auteurs de récits à avoir autorité en s’appuyant sur
2. Le récit est construit de manière progressive et s’ar- les connaissances de leur époque :
ticule autour de connecteurs logiques et temporels – dans les récits réalistes et naturalistes (esthétique
et d’expressions qui témoignent de cette progression liée au mouvement littéraire, culturel et artistique de
logique et chronologique : « bientôt » (l. 3, l. 12 et 22) l’époque) => effets de réel, démarche scientifique du
« c’est ainsi que » (l. 9), « toutefois » et « cessa brusque- naturalisme ;
ment » (l. 10), « s’ensuivit » (l. 13), « il me paraît clair » – dans les récits d’anticipation ou de science-fiction, afin
(l. 16), « je me rendis compte ». Les termes ici relevés de rendre plus crédible aux yeux du lecteur un monde
permettent de mettre en lien la cohérence logique de qui n’existe pas encore ou pas du tout (l’exemple du
l’évolution des idées de l’enfant Einstein et de la rendre texte de Jules Verne).
explicite aux yeux du lecteur. Au contraire, les récits fictifs à visée argumentative qui
3. « Or » pourrait être un connecteur qui montrerait ne relève pas d’une vérité scientifique, et qui par consé-
le rapport logique avec ce qui précède, l’observation quent, cherchent à illustrer leur propos en tirant profit
d’Einstein résonnant comme une explication logique de de la fiction pour garder une autorité sur son destina-
la progression entre l’état d’échec vécu avec l’expérience taire : les contes, les mythes, les apologues… qui s’ap-
religieuse et la réalité perceptible de l’existence de l’uni- puient sur le merveilleux, acceptés comme tel par le
vers. Il s’agit de montrer la raison logique du change- destinataire (les récits bibliques évoqués par Einstein,
ment qui s’est opéré en lui : la prise de conscience de la mais aussi les Fables ou d’autres apologues connus des
présence, présentée comme indiscutable ici, de l’univers élèves). Aux élèves ensuite de prendre parti en s’ap-
mystérieux, mais pourtant « en partie accessible ». Le puyant sur leur propre expérience de lecteur.
comparé « ce vaste monde » est présenté à l’aide du
comparant « énigme » comme d’une part « grande et Philosophie
éternelle » et d’autre part en opposition « partiellement Entrer dans le texte
accessible à notre perception et notre réflexion ». Il
1. L’usage du « je » et surtout le contenu de cet extrait
ressort de cette comparaison l’idée que la parole dog-
montrent que le jeune Albert Einstein oppose son exis-
matique qui faisait de l’univers un monde mystérieux
tence personnelle à la vie mondaine comme un individu
inexplicable et imperceptible pour l’entendement
se dresse en face du monde qu’il appelle « au dehors, le
humain est remise en cause et l’univers devient dans
vaste monde » (l. 19), objet pour lui de « contempla-
l’esprit d’Einstein perceptible en partie et l’objet d’une
tion » (l. 21). Il se décrit en effet comme un observateur
véritable réflexion. Son esprit scientifique est désormais
extérieur à l’agitation du monde, qualifiée d’« inces-
capable de remettre en cause le dogme autoritaire de la
sante », de « tourbillon » et de vie « effrénée » (l. 2-3).
parole étatique puis de la parole religieuse.
Il montre ainsi tout le recul qu’il adopte pour juger de
Vers le bac Question de réflexion l’absurdité ou de la vanité de certaines options existen-
Les élèves s’appuient ici sur les textes 5 et 6 pour réflé- tielles qui l’ont amené à se tourner vers la démarche
chir à la position de production (auteur) dans son rapport scientifique.
d’autorité avec la réception (le lecteur). On pourra les 2. Einstein présente la religion comme une « issue »
inviter à réfléchir à ce que recouvrent les termes « écri- (l. 8) à son aspiration existentielle. Mais une issue déce-
vain » et « propos » (voir la Fiche méthode  7 « Analyser vante, ou en tout cas qui a fait long feu puisqu’il a vite
un sujet », p. 310) : dans quelles situations l’auteur d’un compris qu’elle ne pourrait pas lui donner satisfaction.
texte a-t-il besoin d’autorité sur son lecteur ? On dis- C’est pourquoi il a cherché une autre voie.
tinguera l’écrit de fiction et celui d’argumentation. Si le 3. La déception engendrée par la religion a éloigné
propos argumentatif, par sa visée, cherche à gagner en Einstein non seulement de la religion, mais aussi de
autorité sur son destinataire, le récit fictif pourrait lui ne ses parents qui étaient à l’origine de son éducation

Chapitre 3 • La parole du maître 57


religieuse. Il s’est mis à éprouver une sorte de défiance qu’ils sentent sa volonté de les amener à adopter des
vis-à-vis de l’autorité en général pour mieux garder sa usages dont ils ne voient pas nécessairement la légiti-
liberté. mité, comme les règles du bon emploi de l’indicatif et
4. Même si Einstein déclare se défier de toute auto- du subjonctif ?
rité (voir question précédente), cela se fait au nom de
certaines croyances, notamment en la « liberté inté- 7 La parole du maître d’armes, Molière
rieure » (l. 23) qui apparaît pour lui comme une valeur ➤ p. 70
fondamentale. Si l’on ajoute le souci de la « vérité »
Littérature
(l. 23), on comprend mieux son choix de se tourner
Entrer dans le texte
vers la science et l’exercice de la raison : finalement,
1. On relève cinq phrases nominales parmi ces pas-
c’est implicitement elle qu’il reconnaît comme la seule
sages : de « Les jambes point tant écartées. […] » (l. 2)
autorité légitime.
à la ligne 5 « Le regard assuré ». Puis « Le corps ferme »
Vers le bac Question d’interprétation (l. 5 et 9) et « Un saut en arrière » (l. 6-7 et 10). « En
« Que voudras-tu faire plus tard ? » : à cette question garde » (l. 10) peut aussi être relevé. Ces phrases nomi-
(pénible et) lancinante, les enfants répondent sou- nales permettent de transmettre des ordres de manière
vent par des clichés qui se révèlent aussi convenus que efficace et rapide. Cette rapidité est d’une part néces-
la question elle-même : maîtresse d’école, pompier, saire quand l’ordre accompagne ou conduit des gestes
chanteur ou vétérinaire. Que peut-on espérer d’autre eux-mêmes rapides dans le cadre d’une leçon d’es-
comme réponse ? Comment pourraient-ils savoir ce crime ; et d’autre part elle donne à croire en l’évidence
que leur réserve leur avenir alors qu’ils ne sont qu’au du propos, lui conférant de l’autorité : le maître d’armes
début de leur vie ? À cette question seule la biographie n’a pas besoin d’en dire plus, il sait.
peut répondre rétrospectivement ou, mieux, l’autobio- 2. La didascalie d’une part (l. 11) et les différentes
graphie. Ainsi Albert Einstein a-t-il lui-même tenté de consignes données par le maître d’armes d’autre part
reconstruire le parcours intellectuel qui fut le sien en sont autant de didascalies internes indiquant les nom-
rédigeant un texte sur la naissance de sa vocation scien- breux mouvements effectués par les deux personnages.
tifique, à laquelle il donne un sens presque mystique ou Leurs formulations sous forme de phrases nominales
religieux, en tout cas spirituel : c’est, explique-t-il, après ressemblent à des consignes de scène ; elles concernent
avoir éprouvé de la déception face à l’enseignement reli- par ailleurs des positions du corps, ce qui rappelle l’uni-
gieux qu’il a décidé de se tourner vers la science, espé- vers de la danse. Enfin, les gestes sont effectués par
rant étancher là une aspiration au savoir qui n’avait pas imitation, comme une leçon de danse. L’incarnation du
trouvé satisfaction ici. spectacle vivant sur le plateau peut créer ainsi l’impres-
sion d’une scène de ballet – ou d’autres types de danse
La leçon du professeur selon les choix du metteur en scène.
➤ p. 70-71 3. Il s’agit d’un personnage obéissant, naïf, qui s’exécute.
Le « euh » prononcé l. 13 le condamne à apparaître
>Objectifs
comme un escrimeur peu doué et peu réactif : selon les
Il s’agit de montrer et d’interroger la relation hiérar- choix de mise en scène, on peut en faire un homme plus
chique entre professeur et élève, ainsi que la forme ou moins malhabile et lourdaud, de manière à le ridiculi-
d’incompréhension qui résulte de cette différence de ser davantage. Dans la deuxième partie de l’extrait, c’est
statut. L’élève respecte le savoir et la compétence du aussi un homme qui raisonne, mais si son raisonnement
professeur – parfois d’une manière peut-être un peu permet de lui faire tirer lui-même la leçon de morale
trop docile et pas assez critique (texte 7) – mais cela ne que le spectateur est invité à tirer de la satire (l’injus-
signifie pas qu’ils se comprennent (texte 8) parce que tice et la condamnation morale du duel, qui permet de
les codes sociaux qu’ils utilisent ne sont pas nécessaire- tuer « sans avoir du cœur » impunément, l. 23-24), il ne
ment les mêmes. Le professeur ne va-t-il pas tenter de semble pas pour autant condamner son maître qui le lui
profiter de ce décalage pour abuser de sa position d’au- a enseigné et confirme ici cette leçon.
torité, comme peut le suggérer le ridicule mais sympa-
thique comportement du bourgeois gentilhomme, qui Vers le bac Question de réflexion
ne comprend pas que ses maîtres se jouent de sa can- La question conduit les élèves à s’interroger sur les énon-
deur ? Et le professeur doit-il se faire comprendre des cés argumentatifs liés en général à la littérature d’idée
élèves en essayant de parler leur langage… au risque dans le tronc commun, mais qui parcourt les genres et

58 I • Les pouvoirs de la parole


les objets d’étude. L’analyse du sujet conduit les élèves 2. Il s’appuie sur le registre courant voire familier ; on
à vérifier le sens de l’expression « faire la leçon » : les insistera sur le ton familier car adapté aux élèves : « Bon
genres liés à l’usage du registre didactique sont ainsi mis c’est quoi le problème ici ? » (l. 6) ; « le seul petit truc et
en relief ; les élèves classent facilement les références c’est la deuxième chose qui allait pas […] c’est qu’en fait
qu’ils listent entre argumentation directe et argumenta- […] » (l.15-16) ; « donc ça donne ? » (l.16) ; « mais en fait
tion indirecte. On attend d’eux ici avant tout qu’ils s’ap- non » (l. 27) ; « drôle de temps » (l. 28).
puient sur ce que l’extrait a pu leur apporter dans cette S’il choisit ce registre, c’est pour adapter son énoncé
réflexion qui accompagne leur travail de préparation à à son destinataire (les élèves) et mieux faire passer
l’EAF en tronc commun. Ici, l’incarnation, le spectacle sa leçon. On pourra remarquer qu’il utilise un registre
vivant et le dialogue participent de la construction d’une vulgaire dans les commentaires intérieurs (« Merde. »
double leçon, celle donnée sur scène entre les person- l. 23), ce qui montre comment le professeur s’adapte en
nages et celle donnée au spectateur, avec la distance fonction de la situation de communication.
que permet la double énonciation. Le spectateur voit et Vers le bac Question d’interprétation
entend la leçon se construire dans l’esprit de Monsieur
La recherche du mouvement du texte (plan détaillé)
Jourdain et en tire sa propre leçon.
permet de montrer comment fonctionne la progres-
Philosophie sion de la leçon : ils perçoivent l’aspect didactique de
1. Ce terme de démonstration n’est pas celui qu’on uti- la démarche et mesure la difficulté rencontrée par l’en-
lise le plus souvent, par exemple en mathématiques seignant face aux réactions des élèves. La place de l’au-
où la démonstration consiste en un raisonnement qui torité est ici mise en question et le travail d’adaptation
repose sur enchaînement logique de propositions. Ici, souligné.
la démonstration est une présentation qui a valeur Proposition de plan détaillé :
d’exemple et de modèle, au même sens que dans des – l’exemple source de la leçon, à partir d’une phrase
magasins ou des foires on peut organiser la « démons- d’élève : erreur dans le mode (l. 1 à 11) ;
tration », c’est-à-dire la démonstration commerciale, – 2d exemple à partir d’une phrase d’élève : le problème
de produits nouveaux et innovants. Quand le maître du temps (12 à 20) ;
d’armes parle de « raison démonstrative » (l. 18-19), il – la réaction d’Alyssa : les cas particuliers de la règle où
joue sur les mots et essaie d’abuser Monsieur Jourdain. valeur temporelle et valeur modale se rejoignent.
2. Monsieur Jourdain a appris bien plus qu’une simple Cette progression de la leçon, avec les commentaires
leçon d’escrime, si admirable soit-elle à ses yeux. On intérieurs de l’enseignant, donne un aspect comique à
pourrait dire qu’il a pris une leçon de modestie, puisqu’il la leçon, qui cherche tant bien que mal à transmettre
a pris conscience de son ignorance en se montrant des règles toujours plus complexes avec leurs cas parti-
dépassé par la leçon du maître d’armes dont il ne fait culiers. La difficulté de l’enseignant face aux réponses, à
qu’approuver les discours sans réellement les suivre et la fois pertinentes et naïves dans leur formulation, crée
les comprendre. On peut aussi espérer qu’il ait appris cet effet comique.
que ses deux maîtres profitent de sa naïveté pour ne pas Philosophie
lui enseigner quoi que ce soit, mais montrer leur supé-
1. Le contenu de l’enseignement surprend les élèves,
riorité dans la maîtrise de leur art respectif.
qui ont un sentiment d’étrangeté. À la ligne 21, le texte
8 La parole du professeur, Bégaudeau ➤ p. 71 dit qu’Alyssa « s’est dressée » : ce redressement est un
premier signe, sinon de contestation, du moins d’inter-
Littérature rogation. Son intervention de la ligne 22 le confirme
Entrer dans le texte puisqu’elle commence par un « Mais ». L’enseignant
1. Le professeur cherche à enseigner aux élèves la bouscule les élèves dans leurs évidences, et finalement
construction utilisée avec la conjonction « après que », ce sont plutôt eux qui sont mis à l’épreuve car les élèves
qui se construit avec l’indicatif et non le subjonctif. Il ne rejettent jamais la règle qui leur est apprise.
veut l’enseigner d’une part parce que cette construc- 2. La règle que souhaite enseigner le professeur est sur-
tion est ignorée par la très grande majorité (ce qui rend prenante pour deux raisons :
l’objectif de la leçon problématique, à débattre avec les – d’abord, parce que nous sommes habitués à utiliser
élèves) et d’autre part parce qu’elle lui permet de rappe- le subjonctif après les locutions « bien que », « tandis
ler les valeurs de l’indicatif et du subjonctif et de com- que », « avant que », de sorte qu’il semble logique de
pléter ce qu’il leur a déjà enseigné. l’employer aussi, et non l’indicatif, après « après que » ;

Chapitre 3 • La parole du maître 59


– ensuite, parce que la règle que le professeur cherche xième grand mouvement intellectuel de cet empan qui
à enseigner est, reconnaissons-le, rarement respectée s’articule autour des références à la pensée de l’Anti-
et souvent ignorée par la plupart de ceux qui parlent quité en tant qu’autorité : l’humanisme.
le français. Dans le contexte d’un enseignement à des Exercice à proposer aux élèves 
jeunes d’un lycée réputé difficile, il peut sembler sur- Rédigez-vous même un petit paragraphe dans lequel,
prenant qu’il s’attache à cette règle précise, alors que pour appuyer une idée, vous utiliserez un argument
ses élèves ont manifestement des difficultés en français d’autorité en vous servant des textes étudiés dans ce
autrement plus urgentes. chapitre.
Vers le bac Question de réflexion
1 Q u’est-ce qu’un argument d’autorité ?,
D’un point de vue pédagogique, on a plutôt tendance à Thomas d’Aquin ➤ p. 72
exiger de toute règle qu’elle soit justifiée. Cette justifica-
tion lui permettra d’être comprise, admise et donc, fina- Littérature
lement mieux appliquée. Au contraire, la règle qui serait 1. Thomas d’Aquin cherche à montrer que par nature, les
imposée sans la moindre justification apparaîtrait arbi- hommes obéissent les uns aux autres selon le critère des
traire et s’exposerait au rejet pur et simple. Mais est-ce capacités intellectuelles et que les capacités physiques
si évident ? N’y a-t-il pas certaines règles qui n’ont, ne doivent pas être prises en considération dans le rap-
finalement guère de justification sinon la force de l’ha-
port de soumission entre les hommes : il associe donc
bitude ? Des règles de politesse, ou d’orthographe par
autorité et capacités intellectuelles.
exemple, obéissent-elles toujours à une logique et ont-
2. Aristote, La Politique [I, 1253a31-34] ; les Proverbes, 11
elles toutes une raison identifiable ? Pourtant celles-ci
[v. 29] et l’Exode, 18 [v. 21-22]. Il s’agit d’une part d’écrits
ne doivent pas moins être suivies que les autres. Il y
philosophiques, d’autre part, d’écrits religieux (la Bible).
aurait donc un risque à vouloir systématiquement jus-
tifier toutes les règles : celui de suspendre l’obéissance Vers le bac Question de réflexion
due à la bonne justification, de sorte qu’elle entraînerait Les élèves doivent faire apparaître une progression
chacun à se méfier de toute règle en tant que telle, et cohérente dans leur propos qui permette de bien suivre
le conduire à n’y obéir qu’après qu’il a compris d’où elle la progression logique du texte source.
vient et pourquoi elle existe. Phrase introductive : les hommes ne sont pas égaux :
certains hommes obéissent à d’autres.
DOSSIER L’argument d’autorité, Étape 1 : ce sont les hommes les plus intelligents qui
Aristoteles dixit
doivent avoir autorité sur les autres moins intelligents.
Étape 3 : les hommes supérieurs par leurs capacités phy-
➤ p. 72-75
siques doivent obéir aux hommes supérieurs par leurs
>Objectifs capacités intellectuelles.
Le dossier permet de faire réfléchir les élèves : en s’ap- Étape 4 : les autorités philosophiques le disent (Aristote)
puyant sur l’encart qui définit l’argument d’autorité Étape 5 : les autorités religieuses le confirment (la Bible)
convoqué dès les premières questions, les élèves sont Étape 6 : le sage doit donc être choisi comme juge : il
amenés à se demander : que vaut le procédé ? Un argu- a compris qu’il fallait craindre Dieu. Il sera donc juste.
ment d’autorité a-t-il une valeur en soi ? Le simple fait
Philosophie
qu’un grand auteur ou une autorité religieuse ait déjà
défendu la même idée suffit-il à prouver que cette idée 1. Non, cet argument n’a de force qu’auprès de ceux
est vraie ? N’est-ce pas un moyen malhonnête pour qui accordent du crédit à l’autorité en question, mais
faire admettre docilement une doctrine ? Partir du texte n’a aucun poids en lui-même ni auprès de ceux qui ne
du fondateur de la scholastique médiévale (Thomas reconnaissent pas cette autorité. Ainsi faire appel à l’au-
d’Aquin, texte 1, p. 72) permet de plonger pleinement torité de la Bible n’est pas nécessairement utile si l’on
les élèves dans la pensée de la renaissance intellectuelle cherche à convaincre des athées par exemple. Donc ce
des théologiens et universitaires qui redécouvrent l’An- procédé ne peut pas être tenu comme une preuve de la
tiquité et en particulier Aristote, dont les œuvres consti- pertinence des idées qu’il défend.
tuent le principal support et l’autorité de ce renouveau 2. L’argument d’autorité est, comme son nom l’indique,
s’inscrivant dans l’empan chronologique du nouveau un élément d’argumentation, qu’on peut admettre ou
programme. L’extrait du Tiers Livre de Rabelais, p. 73) contester. Il peut exercer un poids sur le jugement de
complète le parcours des élèves en illustrant un deu- celui qui est amené à se prononcer, mais comme il est

60 I • Les pouvoirs de la parole


assez facilement identifiable comme tel, on ne peut pas HISTOIRE des Arts
non plus l’accuser d’être un procédé malhonnête ou de
manipulation. 1. Les différents personnages occupent les mêmes
places que dans le tableau du maître hollandais et
TICE semblent attentifs aux gestes du savant qui opère sur
Recherche sur les formules latines une sorte de table d’opération, dans une atmosphère de
Magister dixit : « le Maître a dit ». clair-obscur.
Ipse dixit : « Il a dit » ou « Lui-même a dit » (ndlr : le 2. C’est d’abord une parodie au sens où le devin d’Astérix
« Il » est ici un pronom de majesté). est un charlatan opérant sur un vulgaire poisson (qu’il
découpe comme sur un marché) alors que le médecin
2 L’humanisme et la référence à l’Antiquité, de Rembrandt est un savant délivrant une véritable
Rabelais ➤ p. 73 leçon d’anatomie. L’atmosphère de distance respec-
tueuse par rapport à l’enseignement délivré est ici iro-
Littérature nique, compte tenu de la supercherie à laquelle se livre
1. Paraphrase du texte sans les citations : Rabelais veut le devin. Cependant, il y a aussi et surtout un hommage
prouver que les rêves permettent de lire l’avenir, car dès rendu au tableau, puisque précisément les auteurs Ude-
lors qu’ils sont réalisés dans certaines conditions, les rzo et Goscinny se servent de sa célébrité et de l’effet
rêves permettent à l’âme d’être en lien avec les événe- qu’il produit habituellement sur le spectateur pour le
ments à venir. détourner à leur profit.
2. Les citations sont très nombreuses et apparaissent à
nous lecteurs contemporains comme davantage osten- 3 De l’usage de l’argument d’autorité, Racine
tatoires et pénibles qu’efficaces. On soulignera en quoi ➤ p. 74
ici Rabelais s’appuie les usages du discours humaniste
Littérature
(lié à un mouvement et à une époque) tout en souli-
Entrer dans le texte
gnant la dimension caricaturale qui peut y apparaître.
1. Il s’agit de la seule comédie de Racine.
Philosophie
Lexique
Il faut ne pas manger ou en tout cas ne pas dîner (ou 2. Éléments de langage :
souper) le soir avant de dormir, et ne pas boire. Le – Imitation du lexique et des expressions propres au lan-
texte mentionne successivement les autorités du devin gage juridique des tribunaux : « le fait », « jour pris »,
Amphiaraüs (l. 9) pour sa compétence professionnelle, « on décrète », « avocat pour et contre », qui nous
de Gargantua le père de Pantagruel (l. 11) qui jouit de plonge dans cet univers jargonnant ;
l’autorité paternelle et enfin celle du poète Homère – la syntaxe avec les relatives pour désigner les person-
(l. 15) ici appelé le « père de toute philosophie ». nages, l’usage des prépositions « contre » et « pour »
Vers le bac Question de réflexion devant le pronom relatif « lequel » ; leur répétition à
chaque vers, qui finalement gêne l’identification, ce qui
Lorsque je suis seul à défendre un avis au milieu de
permet de ridiculiser cet usage ;
beaucoup d’autres qui soutiennent un avis contraire,
– la juxtaposition de la narration des étapes du procès,
la pression est considérable pour me persuader que
sans connecteurs (un seul connecteur explicite dans la
j’ai tort. C’est que les opinions se renforcent les uns
progression des étapes du procès : « Or », vers 39), qui
les autres : plus ce que je dis est confirmé par d’autres,
montre que les causes sont traitées beaucoup trop vite,
plus j’ai le sentiment que je suis dans le vrai. Mais il ne
sans tenir compte de la valeur des propos.
faut pas confondre vérité avec sentiment de vérité, ni
vérité avec unanimité : ce n’est pas parce que tout le Vers le bac Question d’interprétation
monde pense quelque chose que c’est vrai. Un exemple Le plaideur est la cible de la satire ; on le voit à travers
fameux, pour le bien comprendre, est celui de la révo- plusieurs éléments qui constituent des arguments ou
lution héliocentrique initiée par Copernic et accomplie des axes :
par Galilée. Les hommes avaient pu croire, jusqu’au xvie – le manque de pertinence du propos du plaideur quant
siècle, que la Terre était au centre de l’univers et pre- au choix des autorités citées, qui ne semblent avoir
nait cette opinion pour une vérité – ce qui ne signifie pas aucun rapport avec la cause (le bien et le mal face au
qu’elle l’était ! – avant de comprendre qu’elle n’est qu’un chapon) ; la répétition de « au fait » va dans ce sens.
satellite du Soleil dans un certain système de l’univers. – la progression de ces arguments : du plus connu,

Chapitre 3 • La parole du maître 61


Aristote, au moins connu, certainement même inventé Dans le 2d paragraphe, la philosophe cherche à mon-
(dont la consonance est ridicule) en passant par l’ano- trer que la disparition de l’autorité, qui avait jusque-là
nyme « Grand Jacques ». dépassé les autres formes d’obéissance ou de soumis-
– les répliques très courtes du juge qui interrompent le sion (« une évolution qui a sapé pendant des siècles la
plaideur et traduisent la progression de sa colère, ce qui religion et la tradition » L. 14-15) se trouvait elle-même
permet de souligner le ridicule du plaideur et joue sur le sapée « à l’époque moderne », semant en notre société
comique de situation (le plaideur subit cette colère et se « le doute » jusqu’au domaine politique.
plie aux ordres). 3. Autorité : « hiérarchique » (l. 7), « justesse », « légi-
– la parodie de plaidoirie, à la fois lapidaire et imitant timité » (l. 11).
avec efficacité les éléments de langage spécifiques au Violence : « moyens extérieurs » (l. 2), « force » (l. 3),
monde de la plaidoirie. « contrainte » (l. 8).
– les jeux de mots (usage de « prompt » à la rime, 4. L’autre moyen est la persuasion par arguments. L’op-
vers 29-30) et les références parodiées (le dernier vers) position claire entre ces deux recours est rendue explicite
qui rendent comiques le propos du plaideur et qui par un système binaire de juxtaposition des deux propo-
moquent son apparent contentement. sitions dans la syntaxe des deux phrases :
– sous la forme d’une construction sans agent (sujet
Philosophie
« on »/forme passive) en chiasme (lieu « là où » – recours
1. Il n’y a pas de justification. Le fait d’invoquer Aris- « arguments »/recours « autorité » – lieu « de côté ») ;
tote semble totalement gratuit – ou seulement des- – sous la forme d’un parallélisme de construction, dans
tiné à impressionner l’auditoire. De ce fait, la réplique la 2de phrase, qui permet d’identifier clairement ce qui
immédiate de Dandin est pleinement justifiée puisqu’il relève de la persuasion et ce qui relève de l’autorité.
entend ramener le débat à son sujet véritable sans se
Vers le bac Question d’interprétation
laisser impressionner par cet artifice rhétorique.
2. Aristote (immense savant de l’Antiquité, inventeur Ce travail d’interprétation permet aux élèves de réfléchir
dans de multiples domaines), puis Pausanias (savant sur l’objectivité d’un texte argumentatif, la valeur de ses
également antique mais mineur qui n’est compétent arguments et sa visée à partir d’une lecture fine. Quand
qu’en géographie) puis Rebuffe et le grand Jacques (qui Arendt compose son œuvre fondamentale La Crise de
ne désignent personne de précis) : le prestige est clai- la culture qui fera date dans la pensée occidentale du
rement décroissant dans toutes ces autorités qui sont xxe siècle, c’est dans une perspective diachronique qui
citées. Il y a un effet comique évident puisque la pré- permet d’établir un constat à partir d’une évolution
tention de l’Intimé se dégonfle au fur et à mesure que historique. Son propos lui permet de montrer cette
le renom de ses auteurs… et sa propre crédibilité vont évolution comme logique et progressive, de manière
en diminuant. objective. Ici, l’évolution historique de l’autorité est
3. L’Intimé se trouve à court d’argument puisqu’il se montrée de manière neutre et certaines expressions du
trouve empêché de faire usage de l’argument d’autorité texte mettent en évidence cette idée d’évolution logique
qui semblait être son seul recours. Il n’a plus grand-chose indéniable : « la disparition de l’autorité est simplement
à dire, et donc expédie l’exposé de l’affaire. Cependant la phase finale, quoique décisive, d’une évolution ». Le
le caractère grandiloquent de la dernière réplique, tota- terme « simplement » souligne l’objectivité de la phi-
lement décalé par rapport au contenu de son plaidoyer, losophe. On pourra également montrer que la compa-
montre qu’il entend encore jouer d’un prestige que son raison entre autorité et les autres recours (la persuasion
discours n’a plus. et la force) de la même manière ne fait pas apparaître
de parti pris. Cependant dans son œuvre, le résultat de
4 L’autorité en question, Arendt ➤ p. 75 l’évolution étant lié à la notion de crise dans laquelle se
trouvent ses contemporains de l’« époque moderne »,
Littérature comme l’indique le titre de l’œuvre, on peut donc pen-
1. Il s’agit d’un paradoxe qui permet de remettre en ser que l’auteure est peut-être en situation de déplora-
cause une idée reçue selon laquelle l’autorité s’appuie tion ou de dénonciation. De cette manière, l’autorité est
sur la violence et la coercition. Le paragraphe cherche associée à l’élément le plus « stable » parmi les autres
par conséquent à combattre ce préjugé et à montrer rapports de soumission (la religion et la tradition), trou-
que l’autorité ne doit pas passer par la force. vant ici une place plus viable. Ainsi, la disparition de
2. Travail de paraphrase synthétique pour cerner les l’autorité contribue à créer cet effet de ce que l’auteure
enjeux et la progression du texte : associe à une crise, de manière pourtant neutre.

62 I • Les pouvoirs de la parole


Philosophie taire et de « persuasion par arguments » ;
1. Arendt refuse d’identifier l’autorité à « une forme de – il agit par instinct en semblant obéir naturellement
pouvoir ou de violence » (l. 1-2), c’est-à-dire au recours à cette voix ; c’est bien ce qu’Hanna Arendt semble
à la force (l. 3) et à la contrainte sous toutes ses formes, donner comme définition de l’autorité, ce lien autori-
mais aussi à la persuasion (l. 4 puis 8). taire qui unit émetteur et destinataire : « ce qu’ils ont
2. Lorsqu’on argumente, on s’adresse à quelqu’un qu’on en commun, c’est la hiérarchie elle-même, [...] où tous
estime capable d’entendre la valeur des arguments, deux ont d’avance leur place fixée » (l. 10-12).
qui pourrait ainsi en juger de manière objective : on se
place sur un plan d’égalité avec lui. Mais c’est impos-
sible lorsque l’on jouit d’une autorité sur quelqu’un A te l i e r AUTOUR D’UN ROMAN
puisque dans ces conditions l’ascendant qu’on a sur lui
est incompatible avec l’examen impartial du contenu La remise en cause de l’autorité dans Le Nom
des idées défendues. Donc l’autorité dispense d’utiliser de la rose d’Umberto Eco
des arguments, et argumenter suppose qu’on se tienne Valider ou contester une autorité ➤ p. 76-77
à égalité sans la hiérarchie contenue dans l’idée d’au-
torité. >Objectifs
3. Hannah Arendt lie la religiosité avec la présence d’une Le choix de ce roman permet aux élèves de compléter
autorité forte. Mais les peuples les plus religieux ne sont leurs connaissances du contexte culturel de l’empan
pas nécessairement les plus dociles : on peut penser aux chronologique du nouveau programme : le monde
révolutions qui ont régulièrement lieu en Amérique du monastique, lieu de diffusion littéraire, philosophique
Sud, où la ferveur religieuse est pourtant forte. et théologique. L’extrait choisi permet dans un premier
4. 1re partie : lignes 1 à 12. Même si elle implique une cer- temps de montrer, à travers le dialogue argumentatif
taine forme d’obéissance, l’autorité ne s’impose pas par des personnages, d’une part que la parole dogmatique
la force mais suppose une hiérarchie des positions qui la du discours religieux, en l’occurrence celui des textes
distingue également de la persuasion argumentée. chrétiens, avait toute autorité ; d’autre part, que les
2de partie : lignes 13 à 24. Ramenée à l’histoire, la perte débats portaient sur l’interprétation de ces textes, ce
d’autorité peut être replacée dans le contexte d’une dis- qui donnait lieu à des oppositions souvent arbitraires
parition du sentiment religieux, comme si la défiance à permettant de contester l’argument s’appuyant sur
l’égard des religieux avait inauguré le début d’une crise l’autorité du dogme. Le débat en question (le rire et ses
de l’autorité dans tous les autres domaines. effets dans une perspective morale) est prolongé par la
célèbre épigraphe dédicatoire du Gargantua, prolon-
HISTOIRE des Arts gement qui conduit l’élève à actualiser la réflexion, de
manière à faire résonner en lui des questions qui ont
1. Le chien, par son attitude, symbolise ici la reconnais- tant d’importance de nos jours.
sance et la soumission à une production sonore qu’il Les activités sont proposées par étape progressive de
identifie uniquement par ses sens : il semble être capté manière à conduire les élèves vers la production d’un
par le son produit. Le maître n’est pas identifié par le discours argumenté qui permette de contester une
chien en tant qu’individu mais sa voix agit sur l’animal autorité. L’atelier permet ainsi de répondre aux objectifs
(valeur performative de la parole). Ainsi l’autorité de la du nouveau programme : « L’attention est portée sur la
voix relève des sens et non de la raison : la relation entre façon dont chacune (forme de parole) établit et mani-
émetteur et destinataire repose sur l’instinct. feste la forme d’autorité qu’elle revendique, sur les prin-
2. On retrouve le caractère naturel de l’autorité dans cipes et les valeurs qu’elle invoque pour ce faire, et sur
cette attitude du chien : les stratégies qu’elle privilégie ». Les différentes étapes
– il semble être venu de lui-même, attiré par la voix, permettent aux élèves de préparer ce discours, en sui-
et ne paraît pas vouloir s’écarter du pavillon, bien au vant les étapes d’identification, de validation ou de
contraire, ce qui exclut l’idée de pouvoir imposé par la contestation, de comparaison et d’élargissement, puis
force ; de formulation. Ils élaborent collectivement une straté-
– il n’a pas conscience de la réalité de cette voix et n’a gie, ce qui leur permet de débattre entre eux de l’effi-
pas les compétences intellectuelles pour comprendre cacité de chaque stratégie argumentative, à la lumière
ou identifier la provenance de cette voix, ce qui exclut de leur lecture des deux textes de l’atelier. Enfin, l’éva-
l’idée de tout lien raisonné entre émetteur et destina- luation par les pairs donne l’occasion d’une pratique de

Chapitre 3 • La parole du maître 63


l’oral, fortement recommandée par les nouveaux pro- Les signes l. 19 à la fin voit dans le refuse de
grammes, à travers deux aspects : l’actio durant la mise de la ratio- rire, en tant considérer
en voix du discours (voix, ton, gestuelle) et l’évaluation nalité de que signe la ratio-
elle-même, qui pourra donner l’occasion d’échanges l’homme, de la ratio- nalité de
d’arguments qui mettront en relief les compétences dont le nalité de l’homme
travaillées durant l’atelier. rire, nous l’homme, comme un
distinguent un bienfait bienfait
Activité 1 des ani-
maux
Identifier les différentes sources d’autorité
1. Les deux hommes débattent sur les bienfaits ou les
2. Il paraît difficile aujourd’hui d’accepter un argument
méfaits du rire. comme incontestable à partir d’un seul modèle, qu’il
2. Il s’agit du « Seigneur Jésus Christ », à une époque où soit religieux ou laïc, comme le font Guillaume et Jorge.
l’Église possède une autorité incontestable dans tous les 3. On conduit les élèves à se demander en quoi le rire
domaines. Elle a la mainmise sur l’ensemble des pou- peut être bénéfique selon eux. Arguments possibles : le
voirs et la référence aux dogmes des écritures constitue rire est bénéfique car il permet de divertir tout en ensei-
en soi une autorité. gnant / le rire n’est pas bénéfique car il remet en ques-
Les deux personnages convoquent tous deux Jésus de tion le propos et sème le doute dans la réflexion. Ces
manière diverse : si Jorge évoque le discours de Jésus deux arguments qui s’opposent peuvent s’appuyer sur
comme éloigné de tout procédé comique, Guillaume des exemples littéraires et philosophiques nombreux
suggère une attitude acceptant le rire de la part de Jésus. sans que chacun d’eux fasse unique source d’autorité.
3. L’autre autorité convoquée est « le Docteur angé- Activité 3
lique » (Thomas d’Aquin). Dans le contexte historique
Repérer d’autres sources de réflexion et confronter
et culturel du roman, il s’agit de l’autorité la plus res- les autorités
pectée : le Dossier p. 72 propose un texte de Thomas 1. Non, Rabelais ne fait référence à aucune autorité. En
d’Aquin présenté comme le père de la scholastique, qui revanche, il s’appuie sur des explications qui résonnent
domine le monde monastique de la période. Ainsi se comme des vérités générales par leur formulation
réfère-t-on de manière systématique à ses propos et (valeur des temps et des modes, absence de marques
son œuvre majeure, la Somme théologique. personnelles, sans justification, vers 10-11).
2. Cette phrase signifie que le rire est une caractéris-
Activité 2 tique à la fois nécessaire et suffisante pour définir la
Identifier les arguments et contester leur valeur nature humaine. Il est ainsi affirmé que non seulement
1. seuls les hommes rient mais aussi que celui qui ne rit pas
n’est pas un homme.
Les trois Place dans Position de Position de
temps de la le texte Guillaume Jorge Activités 4 et 5
dispute (numéros 1. Erratum : le 2d sujet (« On n’écoute jamais les
des lignes) autres sans penser à soi-même ») renvoie au 2d sujet
Jésus a ri l. 1 à 7 oui, c’est non, il parle de littérature proposé dans la double-page Vers le
possible en utilisant bac (p. 83), et non au texte 3 du Dossier, p. 74.
des procé- Les élèves sont invités à opérer un choix qui les dirige
dés sérieux ensuite vers la production d’un travail collectif à partir
et profonds de textes du chapitre.
Le rire est l. 7 à 18 compare les reconnaît Pour le 1er sujet, ils pourront s’appuyer sur l’extrait de
une bonne bienfaits du les bienfaits F. Bégaudeau, qui évoque dans la suite de son récit
médecine bain à ceux du bain, l’usage de l’indicatif avec la conjonction « après que »,
comme les du rire mais appliquée très rarement dans l’usage. Cette idée doit
bains distingue prêter aisément au débat, dans un contexte où l’ap-
les bains du prentissage de l’orthographe est régulièrement mis en
rire défaut.

64 I • Les pouvoirs de la parole


Le 2d sujet s’appuie sur une maxime émanant de la pen- ment parce que les critères ne sont plus les mêmes mais
sée moraliste du xviie siècle bien éloignée de la nôtre. parce qu’il devient presque impossible aux anciens de
Mais le « moi est haïssable » pascalien fait front avec briller aux yeux des jeunes (et réciproquement).
l’individualisme de notre époque de sorte que les élèves
Étape 3
trouvent ici un enjeu contemporain dans le travail de
contestation qui leur est proposé. Resituer l’enjeu du débat dans un contexte plus large
Pour ces deux sujets, on peut par exemple commencer 5. Le langage des jeunes avec leur vocabulaire étrange
à leur demander quelle autorité contemporaine pourrait (faire crari, pérave, michetonner, etc.) suscite souvent
affirmer l’idée formulée dans le sujet (une instance, une l’incompréhension des plus âgés. Mais la réciproque
personnalité…). est vraie également, chaque génération étant regrou-
pée autour de ses propres codes et enfermée dans son
modèle puisqu’elle n’accorde pas de valeur à l’autre.
A te li e r Littérature & Philosophie
LEXIQUE & LANGUE
Réfléchir à ce qui fait autorité aujourd’hui : la
science, la télévision, le partage ➤ p. 78 Le vocabulaire de l’autorité et les formes
Objectifs  de l’injonction ➤ p. 79
On parle aujourd’hui très souvent de crise de l’auto- 1 L’« autorité » et ses dérivés
rité, de sa disparition. Dans cet Atelier, on propose de 1. Le terme « autorité » désigne le droit de commander,
se demander si l’autorité n’existe plus ou si elle change tel qu’il a été exploré durant tout le chapitre ; le terme
seulement de figure. On pourra demander aux élèves à « autoritarisme » désigne la tendance à abuser de cette
quelles autorités ils font confiance pour s’informer des autorité, ou à en faire un mauvais usage, surtout quand
actualités par exemple : les médias « traditionnels » elle n’est pas méritée.
comme on dit, c’est-à-dire les journaux écrits ou télé- 2. L’animalisme est un courant de pensée qui consiste à
visés ? Les sites web d’information ? les réseaux sociaux privilégier l’animal par rapport à l’être humain. Le suffixe
(et si oui, lesquels) ? Est-ce parce que l’accès est plus « -isme » évoque la perversion d’une idée transformée
facile ou parce qu’ils font plus confiance à telle ou telle en système au point de devenir la clef d’un comporte-
source d’information ? ment, avec le caractère prescriptif, exclusif et finale-
Étape 1 ment péjoratif que cela induit.
3. En dehors de sa dimension religieuse, le charisme
Partir d’un constat
désigne la qualité d’une autorité naturelle émanant
1. Les évolutions rapides du monde, notamment dans
d’une personne. L’autorité n’est pas forcément natu-
le domaine économique, font qu’il n’y a plus de trans-
relle : elle peut être imposée par des codes ou des
mission évidente d’une génération à l’autre : chacune vit
usages (sociaux, politiques…). Tous les professeurs sont
dans son propre univers, avec des codes particuliers qui
ainsi dotés d’une autorité sans tous avoir du charisme !
n’ont pas de valeur dans l’univers de l’autre. On ne par-
4. Leader : anglais, to lead : mener, meneur d’hommes,
tage plus le même monde.
qui a une influence sur un groupe ou qui le dirige
2. Par exemple : D’où vient la crise de transmission entre
(domaine politique ou économique).
les parents et les enfants ? Faut-il encore respecter
Entraîneur : référence au domaine sportif, lié à la notion
l’autorité des anciens alors qu’ils sont déconnectés du
d’équipes et de sport collectif, l’entraîneur ne pratique
monde actuel ? Les générations sont-elles vouées à ne
en général pas lui-même l’activité sportive.
plus se comprendre ?
Coach : terme issu de l’anglais. Il est celui qui conseille
Étape 2 ou guide, que ce soit en sport individuel ou collectif. Le
Se confronter aux réflexions d’autres sources pour coach s’appuie sur la psychologie de son interlocuteur.
problématiser et trouver des arguments À noter qu’il y a aujourd’hui des coaches dans de nom-
3. C’est par l’exhibition de soi, et l’approbation reçue breux domaines, au-delà du domaine sportif.
des autres, qu’on acquiert aujourd’hui non seulement Chef : le terme désigne aussi la « tête » (voir le couvre-
une popularité mais finalement aussi un prestige, un chef) parce qu’il se tient à la tête d’un groupe aux carac-
respect et une autorité. téristiques non précisées.
4. Cette nouvelle forme d’autorité ne peut qu’accroître Président : le dirigeant d’un groupe dont les limites sont
l’incompréhension entre les générations, non seule- définies mais dans le domaine administratif (un pays,

Chapitre 3 • La parole du maître 65


une association). tigation-invitation-incitation-prière-exhortation-ad-
Professeur : celui qui enseigne, en vertu de son savoir et monestation-ordre-sommation.
de sa compétence particulière. 2. Temps
Sentence : décision de justice qui a autorité Citation 1 : temps futur
2 Les formes d’énoncé et l’autorité Citation 2 : mode impératif
Citation 3 : phrase nominale
1. Aphorisme : propos bref, souvent sous la forme d’une
Citation 4 : mode subjonctif.
phrase simple, qui revêt un caractère indéniable par son
3. a. La différence de valeurs qu’expriment deux modes
évidence, proche d’une vérité générale
conjugués (valeur modale) : le subjonctif et l’indicatif
Règle : qui guide et dicte la manière de se comporter de
b. Il s’agit de la valeur d’obligation, qui ne relève pas
procéder
du constat d’une action effectivement réalisée, d’une
Missive : consigne donnée par une autorité à distance
action vérifiée
Morale : propos qui invite à suivre un comportement et
c. Le subjonctif exprime des « choses hypothétiques »
qui semble avoir autorité sur ce qui est bien ou mal
Formule : propos qui relève du rituel (religion, magie…), selon le professeur, ce qui correspond bien à une action
dont la formulation est imposée non réalisée.
Maxime : principes moraux dictant un mode de vie suivi
par un groupe VERS LE BAC ➤ p. 82-83
Directive : propos qui délivre un ordre, une voie à suivre,
avec un caractère officiel, explicite Ces deux extraits relèvent d’une démarche didactique
(Propos) lapidaire : propos formulé sous forme très qui vise à faire réfléchir, d’un point de vue éthique, sur
brève et de manière directe, afin de gagner en temps l’acte de communication et la valeur de la parole. Ils
d’expression (situation d’urgence, …), ce qui lui confère questionnent de cette manière l’autorité de la parole.
un caractère injonctif Ainsi le sage a la réputation d’être économe en paroles.
Devise : propos dont la formulation est imposée, carac- Pourquoi une telle retenue ? À Epictète qui conseille de
térisant un groupe et lui dictant une manière de vivre, privilégier les actes aux discours sentencieux, La Roche-
un objectif à atteindre… foucauld répond qu’il serait préférable d’écouter les
Prescription : ordre formel, catégorique, dans un cadre autres et de se montrer attentif à ce qu’ils se plaisent
officiel (médical, juridique…) à raconter.
Loi : règle officielle, qui détermine et fixe le fonctionne-
ment d’une société, d’un système… Les conseils d’un sage, Épictète ➤ p. 82
2. Jugement : sentence, morale, maxime Philosophie
Ordre /conseil : directive, missive, règle, loi, prescription, Question d’interprétation
morale NB : Sur cette question, on consultera avec profit l’ou-
Vérité générale : morale, maxime, devise, aphorisme vrage classique de Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philo-
Formule courte : aphorisme, devise (maxime), propos sophie antique ?
lapidaires Les philosophes sont parfois accusés d’être de beaux
Forme littéraire : aphorisme, maxime, morale discoureurs, mais de piètres modèles : leurs principes
Missive : texte 3 p. 66, Charlemagne envoie un de ses affichés seraient séduisants en théorie, mais ils seraient
barons avec une missive difficiles à mettre en pratique et eux-mêmes s’attache-
Propos lapidaires : Le Bourgeois gentilhomme p. 70, les
raient plus à écrire des livres qu’à vivre les enseigne-
phrases nominales
ments qu’ils professent. Mais cette accusation est-elle
Formule : Les Plaideurs p. 74, les expressions spécifiques
fondée ? Ne voit-on pas des philosophes qui vont au
au lexique juridique
bout de leurs idées, quitte à y sacrifier leur vie ou leur
Lois : lois scientifiques du texte de Jules Verne p. 69
réputation ?
Devise ou maxime : extrait de La Rochefoucauld p. 83 ;
Dès qu’on fait la leçon, c’est-à-dire qu’on enseigne un
citation des Proverbes chez Thomas d’Aquin texte 1 p. 72
comportement exemplaire, on est tout de suite sus-
3 L’injonction : valeurs modales et temporelles pecté : que vaut celui qui se présente comme s’il en
1. Valeurs. Les valeurs prêtent à débat en fonction de savait plus que les autres ? Quel crédit peut-on lui
la situation d’énonciation. C’est l’occasion de discuter accorder ? En effet, il est souvent plus facile de dire ce
avec les élèves des nuances de sens sur des termes qu’ils qu’il faut faire que de le faire effectivement. Aussi le pru-
maîtrisent mal. Classement possible : avis-conseil-ins- dent Epictète exhorte-t-il l’apprenti philosophe à bien

66 I • Les pouvoirs de la parole


prendre garde à agir d’une manière qui soit conforme à atemporelle, indépendante des débats de son époque :
ses paroles. Mais ses conseils ne visent pas qu’à le rendre le poète dans sa tour d’ivoire, dans une sorte d’autosuf-
crédible aux yeux des autres. C’est aussi par rapport à fisance (Ex. : le Parnasse et Gautier).
lui-même et au sens qu’il donne à son enseignement 2. Vivre dans son époque (la dimension sociale de la lit-
qu’Epictète insiste sur ce point. Le travail philosophique térature) : à travers les débats littéraires, c’est la société
n’a de sens que s’il peut permettre d’agir d’une façon en réalité qui est sujet de réflexion. Les différentes que-
nouvelle, plus saine et plus heureuse, bref de mieux relles ont contribué à faire avancer les débats sociétaux.
vivre. Ne pas se soucier du regard des autres permet Ex. : les Lumières (Voltaire, Rousseau, Diderot...), le
de revenir au questionnement essentiel consistant à se drame romantique, naturalisme et réalisme.
demander ce que soi-même on attend de la philoso- – Connaître les règles esthétiques pour les respecter et
phie, concrètement et effectivement. C’est un rapport à s’en affranchir : Rimbaud et ses fugues à Paris, au milieu
soi, bien différent d’une attitude affichée ou de paroles de ses aînés pour devenir lui aussi poète, parodie ses
tenues devant les autres. modèles ;
3. Même isolés ou éloignés, s’informer ou participer :
Littérature Flaubert à Croisset ou Voltaire dans son domaine de
Ferney, cultivant son jardin, loin de la vie parisienne : la
À partir d’un texte philosophique - qui traite du com-
voie épistolaire.
portement du philosophe -, le sujet a pour ambition
– Se tenir à l’écart par la provocation : auteurs qui s’af-
d’adapter la réflexion à la condition d’écrivain. Cette
firment par leur indépendance ou par la provocation,
translation permet d’aborder de la même manière
s’éloignant de tout mouvement : se tenir à l’écart,
parole et action, théorie et pratique. Les étapes et coups
n’est-ce pas prendre parti ? Ex. : de nombreux auteurs
de pouce vont dans ce sens. On notera en particulier
contemporains qui s’affirment par leur marginalité,
l’adaptation de la métaphore de l’herbe, ici interprétée
par des œuvres qui provoquent. Ex. : Houellebecq,
dans le domaine de la littérature (coup de pouce « Ana-
Despentes, Nothomb.
lyse de la comparaison ») : les écrivains ont-ils besoin
de « donner de l’herbe » ? Doivent-ils produire des La vie en société, La Rochefoucauld ➤ p. 83
textes méta-poétiques, s’inscrire dans une démarche de
réflexion avec leurs pairs sur leur production et parler de Littérature
littérature ou simplement faire de littérature ? Question d’interprétation
Dans un 2d temps, notons que le terme « se conten- Cet exercice de rédaction peut se faire collectivement
ter » apporte l’idée d’une restriction qui oriente vers des en parallèle avec l’exercice de l’activité 4 de l’atelier
positions bien distinctes les deux situations proposées. (p. 77). À la différence du travail de l’atelier, il s’agit ici
La question de réflexion amène ainsi plus facilement à de conduire les élèves vers un travail d’analyse linéaire
une nuance qui pourra faire l’objet d’une troisième voie du texte en amont, de manière à cerner les moyens et
à suivre. les procédés littéraires qui fondent la réflexion du mora-
Les étapes 1 et 2 conduisent l’élève à réfléchir à plu- liste. Pour rédiger le paragraphe en imitant l’exemple
sieurs aspects problématiques que la question soulève : rédigé, il leur faut en effet isoler des éléments de com-
La progression des élèves dans leurs parcours scolaires mentaire, qu’ils pourront utiliser en tant qu’« argu-
leur a permis d’aborder de grands courants littéraires et ment 1 », « argument 2 » suivant le modèle.
d’être confrontés à des textes théoriques caractérisant Parcours possible :
ces courants. Ils s’appuient ainsi, pour constituer un L’extrait commence par la maxime 138 : elle dresse un
corpus de références, sur la connaissance de ces textes constat paradoxal, voire polémique, qui conduit à une
(L’Art poétique de Boileau, le Manifeste du surréalisme explication proposée dans la maxime suivante. Ainsi, en
de Breton, La Défense… de Du Bellay, Pour un nouveau une unique phrase, elle illustre pleinement l’idée que
roman de Robbe-Grillet…) qui complètent générale- le sujet demande de démontrer. Ce constat peut servir
ment les descriptifs de l’EAF. d’introduction au paragraphe.
Prolongements On procède par la suite à une analyse du sujet :
1. Écrire avant tout : l’écrivain n’est écrivain que par – « dans la conversation » : dans l’extrait, il s’agit de trai-
sa production littéraire, sinon il est critique littéraire. ter de la communication avec les autres. On peut par-
Exemple du texte en analogie : le philosophe n’est phi- tir de cette remarque : dès la maxime 138, les verbes
losophe que parce qu’il agit en philosophe. « dire » et « parler » (l. 1) se rapportent à celui qui parle
– Être écrivain, c’est créer une œuvre universelle et et l’autre n’est pas évoqué ; par la suite, quand les locu-

Chapitre 3 • La parole du maître 67


teurs semblent prendre en compte autrui, le moraliste effet rythmique.
dénonce « dans leurs yeux et leur esprit » l’idée péjora- On propose enfin aux élèves d’élaborer leur plan en sui-
tive d’« égarement » (l. 6), qui illustre l’impossible com- vant le modèle rédigé, à partir des différents éléments
munication avec les autres. analysés ci-dessus, puis de procéder à la rédaction.
– « se préoccupent avant tout d’eux-mêmes » : on souli-
Philosophie
gnera dans le texte ce qui relève d’une restriction d’une
part, avec l’expression « se contentent … seulement » Question de réflexion
(l. 5), et d’autre part d’une volonté marquée, d’un désir La discussion ne cherche pas la vérité, elle relève plutôt
sans frein : « aime mieux » (l. 1) « chercher si fort » (l. 8) de la catégorie de la convenance sociale. Quand on est
Ensuite, on demande aux élèves comment les usages de avec des amis ou en société en effet, on cherche avant
la langue permettent de traduire un constant retour sur tout à faire bonne figure, à briller, peut-être à flatter, en
soi. tout cas à séduire ou du moins à ne pas se montrer désa-
• les moyens grammaticaux : l’usage du réfléchi : « soi- gréable. C’est ce que La Rochefoucauld appelle « plaire
même » (l. 1) ; la tournure pronominale « se plaire » aux autres » et qui d’ailleurs n’est pas si différent de « se
( l. 8), « se contenter » (l. 5). plaire à soi-même » car, dans tous les cas, il s’agit d’être
• le lexique : étude des verbes : sont opposés les « plaisant ». Pour ce faire, il y a des codes à respecter,
verbes dont le sujet est l’homme considéré comme et en particulier être capable de faire preuve d’humour :
égocentrique (« retourner », l. 7, avec remarque sur le faire rire les autres – sans oublier de rire aux plaisanteries
préfixe « re- »), et ceux dont le sujet est l’homme qui des autres ! – permet d’apparaître spirituel, c’est-à-dire
se préoccupe d’autrui : « écouter » (l. 8), « répondre » la fois léger et profond. La gravité et le sérieux sont pros-
(l. 9) qui évoquent une communication et une prise en crits dans ce genre de situations et celui qui chercherait
compte de l’autre. à tout prix à vouloir dire ou découvrir la vérité semble-
• les effets rhétoriques / sonores : trois occurrences de rait ridicule parce qu’il n’aurait pas compris que ce n’est
« leur » (déterminant ou pronom) à proximité (l. 6) ; la pas le lieu, ni le moment. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui
maxime 138 dans sa dimension polémique, son rythme : arrive au personnage d’Alceste dans le Misanthrope de
la proposition principale « on aime mieux » amène deux Molière, qui affiche un souci de la sincérité aussi intem-
propositions qui équivalent à deux hémistiches isolés pestif que déplacé ?
d’un alexandrin (avec e muet à la fin du premier) =>

68 I • Les pouvoirs de la parole


4 Parler en public,
parler au public
Livre de l’élève ➤ p. 84 à 105

>Présentation et objectifs du chapitre nelles et les rémunérations perçues.


Ce chapitre vise à sensibiliser les élèves à quelques-unes 3. La haute autorité de santé est un organisme indépen-
des contraintes qui pèsent sur les discours publics. On dant des laboratoires pharmaceutiques et qui évalue
pourra partir de l’expérience commune, que chacun a la pertinence du remboursement de tel ou tel médica-
pu éprouver, des difficultés qu’il y a à parler en public, ment, par exemple. Il existe aussi la haute autorité de
devant un public, en sentant le poids de son jugement, la concurrence mais aussi l’autorité de sûreté nucléaire,
avec de nombreuses obligations de présentation et de l’autorité des marchés financiers, etc.
politesse qui pèsent sur celui qui le prononce (textes 1 et
2). Mais c’est encore autre chose de parler à un public, CORPUS Le discours public : des situa-
tions et des enjeux variés
de s’adresser à un public nombreux et indifférencié :
dans ce cas, il faut le convaincre, le persuader et peut- ➤ p. 86-93
être le manipuler, en jouant de la théâtralité du discours
(texte 9). Le public n’est pas qu’un spectateur : il est Le discours de remerciement, codes et
partie prenante dans le fonctionnement du discours et transgressions
dans son succès auquel il participe et que, d’une certaine ➤ p. 86-87
façon, il accomplit (textes 3, 4 et 5).
>Objectifs
Parmi les discours publics, une place particulière est
consacrée aux discours politiques sous leurs différentes C’est un véritable passage obligé des cérémonies de
formes. Ce sont des discours très codifiés puisqu’ils remises de prix : remercier ceux qui viennent de célébrer
doivent rassembler une majorité de réactions positives notre mérite. Le discours de remerciements est d’abord
et plaire au plus grand nombre. Les discours politiques un acte de politesse, mais c’est une politesse publique,
doivent donc sembler sincères et rationnels sans néces- exposée, attendue et donc forcée. C’est un discours tel-
sairement l’être (voir notamment les textes 7 et 9). Les lement codifié qu’il est souvent décevant, sans intérêt,
ressorts sur lesquels ils s’appuient sont toutefois les extrêmement convenu. On peut douter de la sincérité
mêmes que ceux de n’importe quel discours adressé à de celui qui le prononce (texte 1). Comment faire pour
quelqu’un quand il s’agit de le séduire (texte 8) ou de le s’exprimer dans un tel carcan ?
Le choix de Sartre (texte 2) est plus original puisqu’il
mobiliser (texte 6).
refuse le prix, pourtant très prestigieux, qu’il s’est vu
HISTOIRE des Arts accorder. Il n’en est pas moins redevable à ceux qui l’ont
honoré : il prononce donc un discours censé justifier sa
1. On pense avant tout au discours politique mais aussi décision. Mais il s’en sert surtout pour faire la promotion
à tous les discours de communication des entreprises, des valeurs qu’il défend.
qui s’apparentent à des discours de publicité.
1 Remerciements à l’Académie française,
2. Elles sont censées éclairer les choix politiques ou
La Fontaine ➤ p. 86
aider au bon fonctionnement de la vie démocratique
tout en se tenant au-dessus des intérêts partisans. La Littérature
haute autorité pour la transparence de la vie publique, Entrer dans le texte
par exemple, impose à certains responsables politiques 1. Des lignes 1 à 9 : le fabuliste évoque sa reconnaissance
de déclarer leur patrimoine, leurs activités profession- et sa joie (le locuteur est donc le sujet des propos)

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 69


l. 9 (de « Vous me… » à la fin du texte) : il s’agit des pable d’exprimer sa joie et sa reconnaissance pour leur
académiciens, destinataires des remerciements. donner plus de valeur.
Ce choix est à l’évidence un choix stratégique : il permet l. 8 : « c’est le cœur qui vous remercie et non l’esprit » :
de mettre en valeur les destinataires qui passent ainsi au c’est désormais la sincérité et la dimension irrationnelle
premier plan et prennent le pas sur le locuteur dans le de ses sentiments – et donc transcendante, comme supé-
propos. Cela conforte l’image d’humilité que cherche à rieure à la raison – qu’il souligne en usant du couple tradi-
donner le locuteur de lui-même. tionnel cœur/esprit pascalien (« le cœur a ses raisons que
2. La Fontaine évoque son « ingénuité » car il veut don- la raison ne connaît pas »), qu’on pourra développer avec
ner l’image d’un homme qui ne maîtrise pas sa joie et les élèves dans une perspective de travail sur les courants
son bonheur d’être reçu parmi les Immortels, comme un de pensée et l’histoire littéraire (le classicisme).
enfant recevant un cadeau. Il affirme par ailleurs ne pas
Philosophie
maîtriser l’art de la parole qui lui permettrait d’exprimer
pleinement sa reconnaissance, telle qu’il la ressent. Ce 1. « Si j’étais moins heureux, je ne le serais pas assez ».
manque de maîtrise est associé à une forme d’inno- La Fontaine veut dire que la joie qu’il ressent se doit
cence et de sincérité. d’être extrême, qu’il est juste qu’elle soit excessive car
3. Tournures emphatiques : c’est ainsi seulement qu’elle est proportionnelle à l’hon-
neur qui lui est fait. S’il n’était que moyennement heu-
l.  1 : « c’est ne point attendre »
reux, ce serait injuste et indigne de l’événement.
l. 2-3 : « ce n’est pas que »
L’autre paradoxe vient du fait qu’il prononce un discours
l. 7-8 : « c’est le cœur et non l’esprit »
tout en soulignant l’impossibilité d’exprimer sa recon-
Usage de l’hyperbole :
naissance.
l.  19-20 : « il se soumet sans réplique à vos sentiments »
2. La politesse de La Fontaine est extrême. Il se montre
l.  22 : « autant de parfaits modèles pour tous les genres
très humble par rapport à cette vénérable institution.
d’écrire, tous les styles ».
De cette manière, le fabuliste cherche à dresser un por- S’entraîner à l’oral
trait très avantageux de ses destinataires. Il se place 3. Pour les élèves peu inspirés, on pourra recomman-
bien en dessous d’eux et met ainsi l’Académie sur un der de procéder en trois moments : commencer par
piédestal bien éloigné de sa position. On pourra ainsi rappeler les difficultés rencontrées en cours d’année,
montrer aux élèves la stratégie argumentative de puis les moments de doutes, et enfin le soutien (réel ou
La Fontaine, qui contredit quelque peu l’image pleine inventé ! ) apporté par les professeurs qui a permis de
d’humilité de l’écrivain qui ne maîtrise pas l’art de la triompher de ces difficultés.
parole (voir question 2) : le fabuliste manie parfaite- Vers le bac Question de réflexion
ment cet art ici.
Peu de gens s’estiment compétents pour juger de la
Vers le bac Question d’interprétation qualité d’une publication en astrophysique ou en géo-
Cette question amène à reprendre la stratégie utilisée logie. Il n’y a pas de « prix du public » pour ce genre
dans l’extrait. Elle permet aux élèves de développer leurs de livres. En revanche, on voit fleurir un peu partout
compétences de lecture face à un discours argumenta- des prix littéraires, associés à des stations de radio, des
tif : l’appui sur les citations doit les amener à cerner les lecteurs de magazines… et même à des lycéens (voir le
choix et leur sens dans la démarche argumentative du Goncourt des Lycéens). Quel crédit accorder à ce genre
propos. La difficulté réside dans le travail de commen- de décorations ? Quelle compétence ont ces jurys pour
taire, qui ne doit pas constituer de la simple paraphrase : accorder leur faveur à telle ou telle œuvre ? N’importe
ce commentaire apparaît avant d’introduire la citation qui est-il autorisé à juger une œuvre littéraire ?
ou au contraire en la développant. La différence majeure entre une publication scientifique
L. 1 : «  je vous supplie » : position de celui qui est deman- et un ouvrage littéraire, c’est que ce dernier ne choisit
deur, notion de supplication à définir avec les élèves. Il pas son public, il s’adresse à tout le monde, plus exac-
s’agit de la posture du suppliant, héritée de l’Antiquité, tement à la part d’humanité qui est le dénominateur
lié à un contexte religieux ou politique, qui met ainsi en commun de tous les êtres humains. Que la littérature
avant le destinataire – ici l’Académie et par conséquent parle de liberté, de l’enfance ou d’amour, nous avons
les académiciens –, identifiés à des dieux ou des grands tous suffisamment d’expérience en la matière – ou de
seigneurs). curiosité – pour que cela suffise à nous concerner. Sans
l. 3-4 : « il y a certaines choses que l’on sent mieux qu’on préjuger de l’intérêt qu’on y trouvera, nous pouvons
ne les exprime » : le fabuliste se présente comme inca- donc considérer que d’une certaine façon les œuvres de

70 I • Les pouvoirs de la parole


littérature doivent naturellement trouver en chacun un – des moyens grammaticaux
écho susceptible de lui répondre. Marques de la 1re personne qui montrent l’implication :
• omniprésence du pronom personnel « je » en fonction
ANALYSE DE l’image
sujet, car Sartre exprime une opinion personnelle et
1. Le cadrage favorisant la symétrie renforce le rigou- expose sa propre démarche ;
reux classicisme de l’architecture. Toutes les lignes • autres marques de la 1re personne omniprésente dans
convergent vers le centre de l’image, qui est la porte le texte : le pronom objet sous sa forme tonique ou
d’entrée du bâtiment. Le pont en bois forme une sorte atone (« m’ » « me » « moi ») ; le déterminant possessif
de tapis qui y mène et, par un effet d’optique, il semble « ma », « mes » ; le pronom possessif « mienne » ;
très large alors qu’en réalité il est assez étroit. L’éclairage – des moyens rhétoriques :
est celui d’un début de soirée, comme pour signifier le • mention de son nom répété à deux reprises dans la
début d’une réception. L’ensemble est grandiose. même phrase : « si je signe Jean-Paul Sartre… » (l. 13),
2. Sans doute La Fontaine est-il sincèrement impres- pronom possessif « mienne » (l. 20) sans article en posi-
sionné d’être reçu à l’Académie. Quoiqu’on puisse pen- tion d’attribut, ce qui le met en relief ;
ser de cette institution, c’est une véritable consécration • la répétition de « j’ai » pour former le passé composé,
pour tout écrivain et, pour certains, le couronnement qui scande le texte, afin d’exprimer des actions passées :
d’une carrière. Tel n’est vraisemblablement pas le cas effet qui met avant son besoin d’agir durant son par-
pour La Fontaine, mais il est certain qu’il ressent l’évé- cours et ainsi son implication ;
nement comme un grand honneur qui lui est fait. • La tournure de négation restrictive « n’… que » (l. 15)
qui met en relief le verbe « engage » et le pronom
2 Le refus du Nobel, Sartre ➤ p. 87 « moi », soulignant son implication.
Littérature Vers le bac Question de réflexion
Entrer dans le texte Cette question permet d’élargir la réflexion sur le thème
1. Le terme « raison » est utilisé dans le sens de motif, de l’engagement de l’écrivain en développant les idées
cause. Sartre rédige cet article afin de se justifier auprès de responsabilité et d’autorité dans le processus de
de l’Académie suédoise. publication. Elle vient donc en support du travail opéré
Titre possible pour montrer qu’il s’agit d’une justifica- en français pour la préparation de l’EAF et complète les
tion, faisant apparaître la 1re personne du singulier et la notions d’histoire littéraire sur le thème de l’écrivain
notion de cause (on pourra proposer comme consignes engagé. Cet élargissement part de l’extrait mais il peut
aux élèves pour développer les compétences d’écriture amener à une réflexion plus générale en comparant le
d’en proposer deux : proposition avec verbe conjugué ou contexte à d’autres contextes d’engagement : dans des
groupe nominal) : débats politiques, économiques, sociaux, culturels…
« Pourquoi avoir refusé le Nobel ? » « Ce qui m’a poussé
à refuser le Nobel » sous la forme d’une proposition ; Philosophie
« Les raisons de mon refus » sous la forme d’un groupe 1. L’étiquette « prix Nobel » permet de ranger un individu
nominal. dans une catégorie bien définie. Même si c’est en l’oc-
2. Il s’agit pour l’écrivain de montrer que ce refus n’est currence une catégorie prestigieuse, il n’en demeure pas
lié pas spécifiquement à l’Académie, ce qui souligne la moins que cela revient à traiter un homme libre comme
cohérence de ce choix à la lumière de son parcours. Il se une sorte de marchandise ou de chose prévisible.
présente ainsi comme un homme qui agit de manière 2. Le choix de Sartre dépasse son cas personnel et
logique et montre par ailleurs qu’il ne discrédite pas le revêt une valeur plus générale puisque son choix se fait
Nobel ne l’en distinguant pas d’autres honneurs ou dis- au nom de valeurs universelles, valables pour tout le
tinctions qu’on avait cherché à lui donner. À l’inverse, s’il monde. Sa portée est universelle.
avait accepté cette distinction, il aurait donné l’image 3. Il s’agit de prévenir un sentiment de vexation que
d’un homme incohérent et peut-être aurait discrédité le refus du prix Nobel pourrait produire. Sartre tient à
les autres distinctions ou instances de prestige qu’il cite préciser que ce n’est en aucune façon la Suède et ses
(la légion d’honneur et le Collège de France). habitants qui font l’objet de son rejet.
3. Cette question amène les élèves à s’intéresser aux Vers le bac Question d’interprétation
« marques du discours ». Il s’agit pour eux de dévelop- On a l’habitude d’opposer liberté et obligation : quand
per leurs compétences dans l’analyse littéraire à partir je suis obligé de faire quelque chose, c’est que je n’ai pas
d’une observation : le choix et donc que je ne suis pas libre. C’est du moins

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 71


ce qu’on croit. À y regarder de plus près cependant, ce 4 Serment et rite, Benveniste
n’est pas si simple. En effet quand je suis obligé de faire 5 Serment et malédiction, Agamben
quelque chose, je n’y suis jamais réellement entière- ➤ p. 89
ment contraint mais seulement poussé (fortement) à le
faire. Qu’il s’agisse de l’obligation de faire, ce sont mes Littérature Lecture comparée, textes 3, 4 et 5
devoirs ou de celle de payer ses impôts, il m’est toujours Entrer dans les textes
possible de me dérober, de me soustraire à mes obliga- 1. Les textes 4 et 5 sont à première vue des textes
tions et de frauder. De la même manière, quand Sartre explicatifs. On pourrait retrouver ces extraits dans des
explique que « l’écrivain doit [...] refuser de se laisser œuvres appartenant au genre lexicographique, puisqu’il
transformer en institution » (l. 18), il veut dire que c’est s’agit de donner la définition d’un mot. On notera juste-
un devoir moral mais que c’est aussi un choix de sa ment que la frontière avec l’argumentation est ténue :
part d’obéir à ce devoir, de remplir ce qu’il estime être on peut considérer que les deux extraits tentent de
ses obligations d’écrivain vis-à-vis desquelles d’autres cerner le sens du mot serment, mais en proposent des
auteurs se sentent manifestement moins contraints. définitions différentes. Dès lors on peut constater que
Ainsi l’obligation ne s’oppose-t-elle pas ici à la liberté, ces extraits font apparaître une opinion que l’auteur
puisque Sartre montre qu’il est libre d’accomplir son cherche à imposer en dégageant un aspect du sens du
devoir et de remplir ses obligations.
mot, et qu’il en tire des conclusions à la suite d’une
Le serment et son caractère officiel véritable argumentation. Celui-ci échafaude donc une
thèse ; ces deux extraits pourraient donc davantage
➤ p. 88-89
appartenir à des traités. Enfin, le paratexte doit aider les
>Objectifs élèves à voir que l’ensemble de l’œuvre est consacré au
Le serment est un engagement solennel. Il a à ce titre serment, ce qui confirme cette hypothèse.
une double dimension, qu’il s’agit de montrer aux Le texte 3 a un statut particulier : il s’agit d’un engage-
élèves : c’est une promesse faite à soi-même et qui ment et n’entre dans aucune catégorie du classement
oblige celui qui la prononce, mais c’est également une scolaire traditionnel : on pourra simplement le rap-
promesse faite aux autres. Le public joue ici le rôle du procher des énoncés officiels type règle/loi, ici imposé
témoin, qui participe au serment à sa manière puisque simplement au locuteur. On pourra donc le classer
c’est sa présence qui accomplit l’action lui donnant sa parmi les textes injonctifs, dès lors qu’ils possèdent une
valeur : si personne n’assiste au serment, celui-ci n’est dimension conative ou performative, non sur le destina-
pas réalisé. taire mais sur le locuteur lui-même.
2. L’emploi de la 1re personne s’impose dans le texte 3
3 Prêter serment, Hippocrate ➤ p. 88 puisqu’il s’agit d’un engagement de la part du locuteur. Il
parle en son nom propre, s’implique et l’usage du « je »
HISTOIRE des Arts
en atteste. Il ne récite pas seulement un engagement
1. Lors d’un mariage notamment, ou pour un avocat lors de la part de l’ensemble des médecins mais s’identifie
d’une cérémonie qui lui permet d’entrer dans la profes- clairement en tant qu’individu.
sion. 3. Deux énumérations :
2. Prêter attention (ou prêter l’oreille), prêter secours, etc. « qui appuie, garantit, démontre, mais ne fonde rien »,
3. La taille imposante de la salle est un premier élément texte 4, l. 2 ;
qui donne une impression de solennité. Mais c’est aussi « associée ou non à des gestes, des rites, des impréca-
la façon dont le tableau est composé qui y contribue. tions, ou à la promesse d’une explication », texte 5, l. 2.
Une ligne horizontale découpe le tableau en deux, que Les énumérations montrent la difficulté qu’ont les
vient rompre la main levée de celui qui prononce le ser- auteurs à délimiter précisément les fonctions du ser-
ment, comme pour introduire un peu de verticalité, ce ment et ce à quoi il est associé : dans leur tentative de
qui permet de mettre en relief l’action (prêter serment définir le sens de cette parole à la forme particulière,
en levant le bras). D’une manière générale, le regard ils en font ainsi ressortir sa polyvalence et soulignent
plonge vers le centre du tableau : la ligne diagonale qui tout ce que recouvre le serment en approfondissant sa
éclaire avec évidence l’homme prêtant serment, ainsi réflexion sur le sens du mot.
que toutes les lignes, formées par les bras pointés vers 4. Il s’agit de l’italique, qui permet de faire apparaître
cet homme, contribuent à cet effet. Les bras levés font en mention un terme, de manière à le mettre en relief
écho au bras central. dans le propos, en particulier quand cette mention est

72 I • Les pouvoirs de la parole


en langue étrangère (le latin sacer, ici l. 4). Ce procédé entre celui qui le prononce et ceux qui sont pris à témoin
graphique souligne ce qu’apporte le travail de défini- par lui. Celui d’Agamben insiste sur la ritualisation du
tion effectué sur le mot serment : les mots mis en relief serment, qui se passe de manière très pratique en obéis-
représentent en quelque sorte le fruit de la réflexion sant à un protocole précisément déterminé.
personnelle de l’auteur dans son travail de définition du 3. Le parjure est une violation de serment. Mais si l’on
mot. L’auteur attire ainsi l’attention de son lecteur sur promet de dire la vérité et qu’on ment, alors on se par-
ce que celui-ci doit prendre en considération pour bien jure en faisant un faux témoignage : c’est le cas dans les
comprendre ce que recouvre la notion de serment. tribunaux anglo-saxons, où les témoins doivent com-
Vers le bac Question de réflexion mencer par jurer de dire la vérité.
4a. Qu’il s’agisse de la morale, des dieux ou de la nation,
À partir de la lecture des trois textes, les élèves ont
le serment est pris en référence à une autorité supé-
pu comprendre les enjeux de la parole que l’on définit
rieure.
comme serment : de l’exemple pratique qui parcourt
4b. C’est la notion de « divinité » (dernière ligne du
les époques et qui représente dans l’esprit des élèves
texte d’Agamben) qui exprime le mieux cette idée de
une réalité actuelle (texte 3, le serment d’Hippocrate
transcendance.
prononcé par les médecins aujourd’hui encore), ils ont
pu découvrir que derrière la notion de serment, c’est Vers le bac Question d’interprétation
une parole qui engage celui qui la prononce et qui s’ac- Il y a en effet plusieurs devoirs pour le médecin, qu’on
compagne de conditions très particulières (textes 4 et laissera libre à chaque classe de hiérarchiser :
5 : rites et malédictions), lui soustrayant en partie sa – envers les dieux et les déesses (l. 1-2) ;
fonction sémantique pour en souligner l’aspect rituel – envers son maître et ses enfants (l. 3-6) ;
ou transcendant. Ce parcours de lecture les invite ainsi – envers ceux qui se destinent à la médecine (l. 6-9) ;
à proposer une réflexion en deux temps sur la notion – envers les malades (l. 10-21) ;
de serment, en respectant les deux aspects particuliers – envers une certaine forme de « morale » assez vague
proposés par Benveniste et Agamben. Cette synthèse (l. 12-15) (et dont le contenu peut être discuté, notam-
s’appuie sur une reformulation montrant leur capacité
ment ce qui concerne l’avortement dont il est question
à rendre compte du sens des textes. Elle pourra utiliser
aux lignes 13-14, et qui pourra faire l’objet d’une discus-
des références au serment d’Hippocrate : les invoca-
sion avec les élèves) puisqu’il en appelle à la pureté et à
tions aux divinités (l. 1-2) ; les formules consacrées qui
la morale (l. 14).
font du texte un serment (« je jure », l. 11) ; la phrase
finale ; l’emploi du futur qui engage… Ils sont invités La harangue politique
par ailleurs à proposer une réflexion plus personnelle ➤ p. 90-91
en cherchant d’autres références dans le passé ou dans
leur actualité, et de les passer au crible des définitions >Objectifs
proposées par Benveniste et Agamben. On évoquera, Le discours politique est un discours mobilisateur, qui
par exemple, les situations bien connues des élèves où doit galvaniser son public et lui insuffler une énergie
le locuteur s’engage ainsi « je jure de dire la vérité, toute communicative. Si le contenu du discours est sans sur-
la vérité » (tribunal) qui encadre les propos de ceux qui prise – puisqu’il s’agit évidemment de dire que la victoire
« passent à la barre ». Cet encadrement peut être mis en est au bout de l’épée ou de l’urne – la forme qu’il prend
parallèle avec les expressions consacrées relevées dans doit être originale pour toucher la sensibilité du public.
le serment d’Hippocrate. De même, ils pourront convo- On pourra demander aux élèves de chercher le sens
quer le travail effectué en Histoire des arts et relever les propre de la « galvanisation » et leur demander d’expli-
rituels et les gestes associés au religieux (la Bible). quer à partir de là le sens figuré.
Philosophie
1. Il n’est pas fait référence à une quelconque technique
médicale dans ce serment, seulement à des comporte-
ments qui se doivent d’être exemplaires. Il est fait réfé-
rence à la justice (l. 11, 17, 24).
2. Les textes sont proches mais différents. Celui de Ben-
veniste vise à établir que le contenu du serment ne lui
est pas essentiel, au contraire de la relation qu’il noue

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 73


6 La harangue aux soldats, Tite-Live ➤ p. 90 comme eux ; il les connaît individuellement et montre
que tous le connaissent. Cela lui permet de les rendre
Littérature plus valeureux au combat, guidés par l’affection issue
Entrer dans le texte de la proximité et de la complicité ainsi créées, par la
1. responsabilité qu’ils ont à son égard.
3. C’est en homme valeureux, auréolé de prestige et
Carthaginois Romains Commentaires de victoires, qui donne confiance en ses soldats afin
une armée… qu’ils soient prêts à se sacrifier pour lui que le général
a. « en vain- « une armée de … de vain- carthaginois se présente à ses soldats. Il est leur pair,
queurs après jeunes queurs, expéri- c’est un soldat (« élevé à votre école » l. 16-17). Il leur
être partis recrues qui, mentée / armée rappelle ses victoires en les nommant (1er paragraphe),
des Colonnes cet été, s’est de vaincus, sa présence parmi eux au combat (2d paragraphe) et
d’Hercule, de fait massacrer, inexpérimentée son comportement exemplaire, à suivre, en utilisant
l’Océan, du bout battre, assiéger (« jeune »). la 1re personne : « je marcherai » (l. 18). Il justifie ainsi
du monde et par les Gaulois » toute son autorité sur eux.
avoir côtoyé les
populations les Philosophie
plus farouches Lexique
d’Espagne et de 1. La harangue est un discours solennel prononcé devant
Gaule » une assemblée, une foule, les troupes d’une armée, etc.
Haranguer signifie prononcer un tel discours, en particu-
b. « moi, le « ce général de … commandée lier si celui-ci est long. Dans le texte de Tite-Live, Han-
vainqueur de six mois, qui a par un chef aux nibal harangue ses troupes, c’est-à-dire qu’il s’adresse à
l’Espagne et abandonné son victoires presti- elles à travers son discours en insistant sur la gravité de
de la Gaule, le armée » gieuses, ayant la bataille qui se prépare.
vainqueur non réalisé des hauts 2. Bien sûr que, pour un individu comme pour un couple
seulement des faits / com- d’amoureux ou pour une nation entière, le fait de vivre
peuples des mandée par un une histoire aide à se forger une identité, à se donner
Alpes mais, néophyte sans des repères et à mieux se comprendre. L’identité n’est
exploit plus aucune qualité pas quelque chose qui serait donné d’emblée, elle se
magnifique, des guerrière. construit progressivement.
Alpes elles- 3. C’est la thèse de l’« identité narrative » de Paul
mêmes, » Ricœur, selon laquelle une personne n’a pas une identité
toute faite, mais qu’elle la construit et l’invente en en
c. « personne « qui ne connaît … au sein de faisant le récit. Dans son ouvrage Temps et récit (1983-
parmi vous qui pas plus son laquelle le 1985), le philosophe explique en effet que l’identité d’un
n’ait assisté à chef que son chef connaît être humain n’est pas une réalité figée : chacun, tout au
mes exploits, chef ne la ses soldats et long de sa vie, s’approprie, voire se constitue, dans une
personne à qui connaît. » réciproquement narration de lui-même sans cesse renouvelée, comme
je ne puisse « qui ne se / au sein de s’il était l’écrivain de sa propre existence. L’identité per-
rappeler ses connaissent laquelle général sonnelle se transforme ainsi à travers les figures de ses
brillants états de pas et qui sont et soldats ne se narrations qui forment un « récit de soi ».
service, pour y des étrangers connaissent pas
avoir participé, les uns pour les et ne sont pas Vers le bac Question de réflexion
ou pour en avoir autres. » solidaires. On a l’habitude d’opposer l’action par nature pratique,
été témoin, en ayant des effets concrets, à la parole légère et incons-
précisant la date équente. Les êtres de parole ne seraient pas des êtres
et l’endroit. » d’action, et inversement. Pourtant les discours de
harangue comme celui-ci nous invitent à mettre en
2. Hannibal cherche à créer une intimité, une proximité cause ce type d’oppositions trop faciles. Le discours
et une forme de solidarité et de responsabilité entre prononcé produit des effets concrets sur la motivation
lui et ses soldats. Il participe aux batailles et s’expose, des soldats, et donc sur le déroulé de la bataille à venir :

74 I • Les pouvoirs de la parole


au sens propre, il change le cours de l’affrontement, il élèves se lancent dans cette analyse du texte qui fait
exerce une influence sur le monde et relève donc de l’ac- « écho » à celui de Tite-Live après avoir cerné, à l’aide
tion à proprement parler. du questionnaire, l’aspect polémique de ce dernier : le
Pour approfondir, on renverra à la notion de performatif contraste prend ainsi tout son sens.
d’après John Austin et son livre fondateur Quand dire, – l. 1-5 : sous forme de questions, Villepin remet en
c’est faire. question l’opinion belliciste et rappelle le danger de la
guerre.
7 La voie diplomatique, Villepin ➤ p. 91 « Pourquoi une guerre si risquée ? »
Littérature – l. 6-15 : Pour justifier la voie pacifique, il rappelle l’im-
1. Si Hannibal évoque l’avenir plein de certitude quant portance du rôle de l’ONU.
à l’issue victorieuse du combat qu’il s’apprête à mener, « Nous, membres de l’ONU, responsables de la paix
comme le montre la conviction qu’on peut ressentir dans le monde ! »
dans l’usage du futur « je marcherai » (texte 6, l. 18), – l. 12-25 : Il justifie son autorité à partir de l’histoire de
en revanche le diplomate français évoque un avenir bien la France et ce qu’elle symbolise  « L’autorité d’un pays
incertain et plein de « risques considérables » (l. 3). Le expérimenté ».
premier cherche à animer les ardeurs guerrières de son Philosophie
armée et à cacher les dangers auxquels ils s’exposent, Entrer dans le texte
au contraire de D. de Villepin qui cherche à juguler les 1. Faire la guerre n’est pas vu comme un acte courageux,
sentiments belliqueux de ses destinataires en cherchant mais plutôt comme une facilité, un abandon à une pul-
à éveiller dans leur esprit l’inquiétude dans un pre- sion primitive irréfléchie et presque indigne de notre
mier temps, puis dans en second temps à apaiser leurs condition humaine capable de retenir ses instincts de
angoisses : il dit se montrer confiant dans l’institution à violence.
laquelle il s’adresse et cherche à les mettre face à leur 2. Ni l’un ni l’autre ne prennent directement position :
responsabilité. tous deux cherchent plutôt à impliquer leur auditoire
Lexique dans leur logique.
2. polemos veut justement dire « la guerre ». Le registre 3. Dominique de Villepin présente les Français dont
polémique s’appuie sur des procédés qui « agressent » il est le porte-parole comme les « gardiens d’une
en quelque sorte le destinataire et qui permet de réveil- conscience » (l. 13) et les héritiers d’un vieux pays dans
leur leur ardeur belliqueuse. un vieux continent. Il adopte donc la position de la
Procédés du registre polémique : sagesse.
– Question rhétorique : « Et moi […] je vais me compa- Vers le bac Question de réflexion
rer à ce général de six mois [...] ? »
Est-ce que toute guerre est injuste dans son principe
– Mise en relief du mot « moi » (répétition anaphorique/
même ou y a-t-il certaines causes qui justifient qu’on
place dans la phrase) (l. 6 et 16)
prenne les armes ? Au nom de quoi : la vie, la liberté ?
– Hyperboles et énumérations nombreuses qui
N’est-ce pas toujours subjectif ? La question est d’au-
entraînent le destinataire (« massacrer, battre, piéger »,
tant plus délicate qu’aux yeux de celui qui fait la guerre
l. 5 ; « mille fois », l. 16).
celle-ci semble toujours juste. Voir notamment les
Ce registre est particulièrement adapté à la visée du
guerres de religion.
texte de Tite-Live, puisque Hannibal lance un appel au
Ici c’est bien le motif de la guerre qui en fait la justice,
combat et cherche à animer une âme guerrière dans le
et non la manière dont elle se déroule (c’est-à-dire en
cœur de ses soldats, pour qu’ils s’exposent aux dangers
respect de certains principes ayant cours à la guerre,
de la guerre pleins de courage et de vigueur.
concernant par exemple le traitement des prisonniers
Vers le bac Question d’interprétation ou des civils).
(Voir Fiche méthode 5, p. 304) On pensera en premier lieu à la Résistance française
À partir de l’analyse du mouvement du texte, les élèves pendant la Seconde Guerre mondiale. On sera prudent
perçoivent la stratégie argumentative déployée par sur les différents exemples qui pourront ressortir de la
Dominique de Villepin : il s’agit de montrer le ménage- discussion.
ment qu’opère le diplomate auprès du destinataire de Voir sur ce point Michael Walzer, Guerres justes et
son discours en adaptant ses arguments à ce qui peut injustes.
les toucher et les concerner. Il est intéressant que les

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 75


ANALYSE DE l’image 2. « vendre l’air » l. 1 : dans cette expression, l’air signifie
les paroles elles-mêmes, mais aussi le vide, la vanité des
1 et 2. L’image est en lien avec les débats au cours duquel
paroles : on vend de l’air revient à dire que l’on vend ce
les discours publics des textes étudiés dans ces deux
qui n’est pas mesurable, quantifiable ou valable.
pages : guerre ou paix, avec d’un côté les baïonnettes
« l’on négocie en l’air … » : « pour rien », « en échange
des soldats et de l’autre la fleur symbolisant le paci-
de rien » ; «… et avec de l’air » : « avec des paroles ».
fisme. Il est intéressant de montrer aux élèves le pouvoir
Ces emplois permettent d’associer les deux sens du
de l’image en le comparant aux textes. Ici, la multiplicité
mot pour montrer que le propos tenu par celui parle
des soldats et des fusils-baïonnettes face à la femme
n’a pas de valeur en soi ; cela permet d’effacer l’idée
seule qui porte une simple fleur est parlante : le parti
de valeur du propos et de l’engagement qu’il pourrait
pris contre la guerre se manifeste clairement. L’étude
occasionner dans un échange. Le lexique de l’échange
que proposent les questions permet aux élèves d’affiner
marchand (vendre, négocier) s’applique à la conversa-
cette simple analyse et de rechercher les moyens dont
tion (les paroles), en tenant compte de la notion de prix,
dispose le photographe pour faire passer son message
et sa lecture de l’actualité, ici la guerre du Viêt-Nam : le de valeur qu’on mesure.
cadrage, qui met en relief la fleur, mais aussi les mains 3. Lexique de l’odorat et du goût : « bonne pâte »,
évoquant la prière, avec volonté de communiquer ; la « bonne bouche », l. 1 ; « haleine », l. 4 ; « sucre »
profondeur de champs qui souligne la multitude des « confire », l. 5 ; « goût » l. 5.
soldats et de leurs armes ; la mise au point qui permet Vers le bac Question de réflexion
de les confondre de plus en plus, pour les rendre nom- La question de réflexion, qui s’appuie sur le texte de Gra-
breux et anonymes ; le moment du cliché qui dévoile cián, met en jeu l’un des trois piliers traditionnels de la
des soldats pris sur le vif, en mouvement, créant ainsi rhétorique depuis Cicéron : le placere (plaire), à côté du
l’idée d’un danger imminent, associé à la violence, face movere (toucher) et du ducere (instruire). Les expres-
à une femme qui semble au contraire statique, à la fois sions « démarche argumentative » et « oralement »,
calme et sûre d’elle.
qui identifient clairement la dimension rhétorique
La manipulation d’un énoncé, confirment cette lecture de la question.
La restriction qu’apporte l’adverbe « nécessairement »
➤ p. 92-93
implique une contrainte qui doit conduire l’élève à natu-
>Objectifs rellement repousser l’affirmation. On pourra ainsi aisé-
Parmi les différentes fonctions du langage que distingue ment s’appuyer sur les deux autres principes invoqués
Roman Jakobson, il y a la fonction « conative » ou par Cicéron (émouvoir et instruire) dans un premier
« impressive », celle qui veut faire naître des sentiments temps. Mais cette analyse doit être complétée par une
ou des réactions chez le récepteur. On peut lier à cela réflexion qui prend en compte la spécificité de l’extrait :
le langage volontiers manipulateur de certains discours on demandera ainsi aux élèves de réfléchir à ce qu’ils
qui visent à se servir du langage pour obtenir quelque pensent des méthodes suggérées par l’auteur et on
chose de celui auquel on s’adresse. attendra d’eux qu’ils mettent en question la dimension
Quand on parle de langage manipulateur, les élèves morale et éthique des principes exposés par Gracián. On
penseront immédiatement aux politiciens (voir le peut alors les conduire à élaborer un plan et un dévelop-
texte 9)… ou aux journalistes. L’objectif de cette pement en 3 paragraphes courts, qu’ils devront ensuite
séquence est aussi de montrer que la volonté de mani- étayer d’exemples :
pulation est bien très répandue et presque naturelle 1. Il faut plaire
dans tout discours qui s’adresse à quelqu’un (texte 8). 2. Mais à quel prix ?
3. Il y a d’autres moyens d’emporter l’adhésion du des-
8 Savoir manier l’arme de la parole, Gracián tinataire.
➤ p. 92
Littérature Philosophie
1. « idolâtres » (l. 4), « idoles » et « adorent » (l. 6). Ce 1.
champ lexical est utilisé afin de caractériser le rapport a. La passion est ordinairement définie comme un sen-
que les hommes entretiennent avec leurs passions : un timent très fort d’attachement pour quelque chose, tel-
rapport irrationnel, extrêmement puissant, émanant lement fort que le passionné peut perdre le contrôle de
d’éléments qu’ils ne contrôlent pas et auxquels ils sont lui-même, avec l’idée de « passivité » à laquelle la pas-
entièrement soumis. sion se rattache étymologiquement. Dans ce texte en

76 I • Les pouvoirs de la parole


revanche, la passion apparaît comme un élément com- en fin de discours, ainsi que les didascalies (« Sensation.
posant la volonté de chacun (l. 3), puis comme l’objet Mokutu se recueille un instant. », l. 8) évoquent les atti-
de l’idolâtrie de chacun (avec les exemples successifs de tudes de l’orateur et de son public et traduisent la solen-
l’honneur, de l’intérêt puis du plaisir aux lignes 4-5). La nité du discours.
passion ici est consciente, et correspondrait donc plutôt On pourra ensuite relever tous les éléments du discours
à ce qu’une personne aime par-dessus tout, sa motiva- qui témoignent de cette importance du moment :
tion pour vivre et sa raison d’être. – la tenue particulière du président qui doit être associée
b. La passion est identifiée au faible, c’est-à-dire au à une tenue officielle ;
« point faible » comme on dit plus volontiers mainte- – le lexique mélioratif qualifiant Lumumba (« martyr,
nant, de l’interlocuteur, dans la mesure où on peut sup- athlète, héros. », l. 7) ;
poser que ce dernier fera tout pour satisfaire sa passion, – l’apostrophe répétée désignant la foule ;
quitte à sacrifier d’autres biens auxquels il est moins – les marques de l’emphase (« C’est à toi, Patrice », l. 6),
attaché. la longueur de la phrase (l. 9-18) ;
2. Cette formule signifie qu’il s’agit d’identifier le meil- – l’anaphore (« Que…. », l. 11, 13, 16 ) puis la disparition
leur angle d’attaque pour profiter de la faiblesse de son du « je veux », le souhait s’exprimant alors en indépen-
interlocuteur et ainsi le manipuler (voir la 1re phrase du dante (l. 19) ;
texte XXVI). – l’importance du jour, ici soulignée (« le jour d’au-
3. Au lieu d’apparaître dure comme du bois, la langue jourd’hui », l. 19).
est ici décrite comme quelque chose de sucré, voire de 2. Lorsque Mobutu cesse son discours, à la suite des
mielleux. cris de louange à la gloire de Lumubu, le ton change de
4. Pour se faire apprécier des autres, il faut savoir se manière évidente, marquant les effets de l’amour du
montrer doux. peuple pour l’ancien rival du dictateur en train de révé-
ler sa vraie nature. On pourra relever tous les effets de
Vers le bac Question d’interprétation
contraste avec le discours :
Alors qu’un traité scientifique est un exposé neutre et – il s’adresse désormais à l’« un de ses ministres » (l. 25) ;
objectif, indifférent à celui qui pourrait le lire, un discours – « Assez ! j’en ai marre de ces braillards ! » ; « Allons !
s’adresse à quelqu’un, directement ou indirectement : Nettoyez-moi ça ! En vitesse ! Histoire de signifier à ces
une classe, une assemblée, un amoureux, etc. Aussi se nigauds […] » : le registre de langue et la brièveté des
doit-il, pour être réellement persuasif, d’être adapté à premières exclamations témoignent manifestement de
cet interlocuteur particulier, et de tenir compte de ses ce changement.
attentes et de ses goûts. C’est ce qu’explique Baltasar On comprend alors l’hypocrisie de Mobutu et sa
Gracián dans L’Homme de cour : selon l’auteur espagnol, cruauté, qui se révèlent au grand jour. Le dictateur l’ex-
il y a un art de la parole qui réclame beaucoup d’habi- plicite lui-même en usant du terme « spectacle » (l. 9).
leté et qui commence par faire preuve de psychologie
Vers le bac Question d’interprétation
pour reconnaître le point faible de son interlocuteur,
en identifiant ce qu’il appelle sa « passion dominante » Le travail rédactionnel proposé développe un plan dont
et qui correspond à ce qu’il aime par-dessus tout dans la logique s’appuie sur les réponses du questionnaire et le
l’existence, qu’il s’agisse de l’honneur ou du plaisir. prolonge : le premier axe est clairement déjà explicité par
Reste ensuite à se montrer suffisamment affable pour les réponses données et le deuxième axe guide les élèves
lui plaire… et l’amener à croire ce que de lui-même il vers un travail interprétatif à partir du constat du premier
n’aurait jamais cru, ou à faire ce que spontanément il axe. Les élèves doivent ainsi percevoir les moyens dont
n’aurait jamais fait. dispose le théâtre pour transmettre un message qui met
en relief l’autorité pleinement abusive et dévoyée de la
9 Une autorité meurtrière : parole et men- parole du dictateur, qui plonge la scène dans la terreur.
songes, Césaire ➤ p. 93 Les questions ont permis de dégager de nombreux
éléments de commentaires lexicaux grammaticaux et
Littérature stylistiques dont les élèves pourront se servir, en par-
Entrer dans le texte ticulier pour le premier axe (la solennité et les effets
1. Les premières répliques qui réclament le silence de contraste), et qu’ils pourront compléter désormais
posent le cadre et annoncent l’importance du moment : à partir d’une analyse personnelle. On s’intéressera en
le président va parler. particulier :
De même, les cris de louanges à la gloire de Lumumba – aux effets de mise en scène qui doivent montrer aux

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 77


spectateurs la violence du dictateur. On voit bien ici en
DOSSIER Parcours d’œuvre intégrale:
quoi la scène est choquante : l’assassinat sur scène des la tragédie d’Antigone
figurants représentant la foule, la fumée, les bruits… ;
l’attitude de Mokutu, ses déplacements, sa sortie scène Enquête sur le mythe des Labdacides, une
que souligne la didascalie « lentement », l. 11) ; lignée maudite
– à l’expression de l’ordre et au lexique pour désigner le
➤ p. 94-97
destinataire, dans toute sa dimension agressive.
On pourra conclure en rappelant qu’il s’agit certaine- >Objectifs
ment de la fin de la pièce : le rideau tombe, laissant les On ne connaît souvent l’histoire d’Antigone que dans
spectateurs quitter le théâtre sur cette terrible scène. une seule version, celle d’Anouilh. Il s’agit ici de mon-
trer qu’elle est l’héritière d’une longue histoire litté-
Philosophie
raire, pour comprendre comment elle a été reprise par
1. On pourrait avoir l’impression d’une ère réellement plusieurs auteurs différents, qui ont chacun leur vision
nouvelle, d’un renouveau profond mais l’apprentie dic- propre du mythe même si l’on retrouve des points com-
tature qui commence peut faire craindre que l’oppres- muns.
sion du peuple ne soit pas finie. Les élèves sont invités à comparer les versions et à
2. Le héros se met lui-même en scène : il revêt ce qui est dégager ce qui en fait le trait commun, à savoir cette
littéralement un costume de scène avec sa peau de léo- figure de la rébellion contre une certaine forme d’auto-
pard, il harangue la foule puis se fait acclamer par elle au rité, non pas par esprit contestataire mais au nom de la
milieu du bruit des mitraillettes, il annonce l’avènement soumission à une autre forme d’autorité, qu’elle estime
d’une ère nouvelle. Lumumba se donne en spectacle. supérieure. C’est la question de la relativité des autorités
Vers le bac Question de réflexion que pose la figure d’Antigone. Le plus frêle des êtres peut
toujours, s’il en a le courage et s’il s’en sent la légitimité,
Qu’est-ce qu’un tyran ? Peut-on en donner une défi-
s’opposer aux autorités apparemment les plus solides,
nition objective ? Aristote, dans sa classification des
et les défier.
différents régimes politiques telle qu’elle figure dans
les Politiques, considère que le système dans lequel un 1 Antigone et la loi des dieux, Sophocle
seul individu gouverne est soit une royauté, soit une
➤ p. 94
tyrannie. Le critère qui permet de les distinguer n’est
Littérature
pas le nombre du gouvernant – en l’occurrence, un
Entrer dans le texte
seul gouvernant – mais le but poursuivi par la politique
1. Procédés rhétoriques utilisés par Antigone :
qu’il mène : s’il agit dans l’intérêt commun, c’est un roi,
– questions rhétoriques : « Comment ne gagne-t-on
tandis que s’il agit dans son intérêt personnel, c’est un
pas à mourir / Si l’on vit, comme je le fais, accablée de
tyran. Cette définition a le mérite de la clarté, même si
misère ? » (vers 34-35) ; « Si maintenant tu trouves que
dans les faits il peut être parfois difficile de distinguer
mon action est folle, / Peut-être est-ce un fou qui fait de
l’un de l’autre. Mais certains personnages historiques
moi une folle ? » (vers 41-42).
font une certaine unanimité, comme par exemple Cali-
– l’usage du système hypothétique (« Si j’avais accepté
gula, l’empereur romain du début de notre ère qui, passé
(…) / Cela m’aurait fait souffrir » vers 18-20), exprimant
quelque temps au pouvoir, multiplia les ordres pour faire
le contraste entre l’hypothèse impossible (irréel du
assassiner ses rivaux, nomma son cheval consul, accabla
passé avec le conditionnel passé) et la réalité « mais là,
le peuple d’impôts, mena une vie de débauche, fit divini-
je n’ai pas mal » (vers 40).
ser sa sœur et se prit peut-être lui-même pour un dieu.
– la manière dont Antigone se présente : le passage
Certes il se trouve quelques historiens pour contester
du « je » aux termes indéfinis qui désignent l’homme
la réalité historique de ce portrait mais le personnage,
en général, permettant ainsi à Antigone d’apparaître
si l’on en croit la pièce Caligula d’Albert Camus par
comme celle qui suit la bonne voie, celle universelle-
exemple, avait tout d’un tyran obsédé par lui-même au
ment reconnue : « on », « étant homme » (vers 25)
lieu de penser au bien-être de son peuple.
– les vers maximes qui ont valeur d’autorité (vers 27-28),
avec l’usage du présent de vérité générale et l’usage de
termes généralisants : « … de tout temps, non pas d’au-
jourd’hui / Ni d’hier, et personne… »
2. Antigone se place du côté du droit « naturel » : « les

78 I • Les pouvoirs de la parole


lois non écrites et infaillibles des dieux » vers 26, tan- positive » le premier type de loi, qui est « posée » à un
dis que Créon se place du côté du droit « positif » : « la moment donné sur un territoire déterminé, à la « loi
proclamation qui interdisait cela » (vers 13-14) et « tes naturelle » valable de tout temps et en tous lieux.
proclamations » (vers 24). 2. S’il peut paraître imprudent de désobéir aux hommes,
3. Antigone s’appuie sur des vers maximes qui montrent il apparaît encore plus insensé de désobéir aux dieux.
qu’elle agit de la manière acceptée par tous (voir ana- Donc le choix d’Antigone est rationnel, dans la mesure
lyse question 1), mais surtout elle implique de manière où elle a compris la hiérarchie des autorités.
implicite dans ces vers maximes les Dieux comme étant Vers le bac Question de réflexion
à l’origine des lois qu’elle choisit de respecter : « Car les
Quand deux personnes sont en désaccord sur ce qui est
lois des hommes existent de tout temps, non pas d’hier /
juste ou non, elles se réfèrent à un tiers, en l’occurrence
Ni d’aujourd’hui, et personne ne sait d’où elles ont
un juge, qui va « rendre justice » en rappelant la loi :
surgi » (vers 27-28). Elle se place ainsi du côté des dieux,
celle-ci est supposée dire ce qui est juste (c’est-à-dire
au-dessus des hommes et de Créon, par son caractère
permis) et ce qui est injuste (autrement dit, interdit).
universel et transcendant. Dans le vers suivant, Créon
En ce sens, être juste équivaut à être conforme à la loi.
se trouve placé du côté des hommes : « Aucune pensée
Pourtant, certaines lois peuvent sembler elles-mêmes
d’homme » (vers 29). Cela lui donne autorité sur Créon,
injustes, iniques, scandaleuses et illégitimes. Comment
ce qui rend son argumentation efficace. est-ce possible ? C’est au nom d’un autre sens de la
4. Les vers 24 à 26 sont ironiques : « Je ne pensais pas justice ou d’un autre type de lois qu’on peut juger les
que tes proclamations / Avaient une telle force que l’on lois elles-mêmes. C’est le cas d’Antigone qui juge les
pût étant homme, / Outrepasser les lois non écrites et décrets de Créon injustes parce qu’ils contreviennent à
infaillibles des dieux » ; l’expression de la conséquence des lois divines (ou supposées telles). C’est toujours en
« telle…que », à travers l’hyperbole de l’intensif « telle », référence à une loi supérieure (dite ou non dite, écrite
insiste sur la force des proclamations de Créon, souli- ou non écrite) qu’on estime qu’une loi (inférieure, donc)
gnant l’abus d’autorité dont use Créon. Ce dernier appa- est injuste.
raît comme un homme dont l’autorité se place au-dessus
de celle des dieux, ce qu’Antigone dénonce clairement ici 2 Créon et la loi de la Cité, Rotrou ➤ p. 95
à l’aide de la tonalité ironique de sons propos.
Littérature
Vers le bac Question d’interprétation Entrer dans le texte
Pour compléter la lecture du texte que les questions ont 1. « avec ma cour », « mon autorité » « à l’État » sont
permis de faire apparaître (deuxième axe), les élèves sont des expressions qui mettent en relief le statut de chef
invités par cet exercice à cerner une autre dimension du d’État dont s’investit Créon.
personnage que cet extrait tiré du 2e épisode commence 2. « sais-je », « J’entends » « mon autorité » : les
à construire. À eux de repérer les différents propos qui pronoms et le déterminant sont des marques de la 1re
relèvent du caractère tragique du personnage : personne qui constituent le sujet des verbes ou appar-
– sa souffrance dans sa situation actuelle : « si l’on vit, tiennent au groupe sujet. Elles vont peu à peu dispa-
comme je le fais, accablée de misère » (vers 35) ; raître du texte, remplacées par « l’État » vers 8, plaçant
– l’annonce assumée de sa propre mort : « je savais bien la loi que Créon a édictée sous l’autorité de l’État et non
que je mourrais, bien sûr » » (vers 31) ; comme une loi arbitraire édictée par un seul.
– les éléments qui soulignent l’acceptation de son 3. Argument en faveur d’Étéocle : (vers 1) : « Étéocle
destin, quelle que soit la souffrance qu’il lui impose : avec cœur a pris notre défense. » ; « sans injustice »
«… je dis encore que j’y gagne : / Comment ne gagne- Argument en faveur de Polynice : (vers 7-9) : « Il importe
t-on pas… » (vers 34-35) ; « mais là je n’ai pas mal » à l’État qu’un ennemi juré, / Qui s’est ouvertement
(vers 40) ; contre lui déclaré / De sa rébellion reçoive le supplice ».
– le caractère inéluctable des lois que le personnage La comparaison permet de repérer le parallèle rhéto-
décide de respecter : « les lois non écrites et infaillibles rique établi entre les actions de Polynice et celles d’Été-
des dieux » (vers 26). ocle :
– L’ajout de « Il importe à l’État que », avec la tournure
Philosophie impersonnelle qui montre que la sanction contre Poly-
1. La loi proclamée par Créon (vers 11-15) s’oppose aux nice ne relève pas d’intérêt personnel, mais de ceux du
« lois non écrites et infaillibles des dieux » (vers 26) collectif ;
la loi écrite. En termes techniques, on appellera « loi – Étéocle est désigné par son nom, suivi de l’expression

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 79


qui le caractérise de manière méliorative « avec cœur » l. 24 ; « oui », l. 30 ; « oui, je le savais », l. 35 ; soit par
tandis que Polynice n’est pas nommé dans ce parallèle des répliques longues témoignant d’une maîtrise de soi
établi entre les actions de l’un et des autres, il est dési- indiquée par la didascalie « doucement », l. 8.
gné par l’expression « un ennemi juré », puis caractérisé 2. Il s’agit de la tombe familiale. L’usage du mot « mai-
par la relative à valeur péjorative « qui s’est ouverte- son » permet de souligner ce qui permet de mettre
ment contre lui déclaré » ; enfin l’action elle-même : en valeur son action, de la placer du côté de la piété,
« notre défense » / « sa rébellion ». et la rend ainsi cohérente, nécessaire et attendue, en
4. La rime injustice/Polynice permet de souligner de lien avec les valeurs morales de la société : se dégage
quel côté se trouve Polynice. Cette rime est reprise plus ainsi l’image d’une famille réunie, où règnent le repos
bas (vers 10-11) « supplice /office », qui sonne comme et l’harmonie.
une menace pour ceux qui se rangeraient du côté de ce 3. Sartre, en utilisant l’expression « l’Antigone
dernier ; elle permet d’en montrer le caractère néces- d’Anouilh », rappelle ainsi la spécificité du personnage
saire, appuyant ainsi les propos de Créon. Le son -i- en d’Antigone dans le travail de réécriture du drama-
devient grinçant, déplaisant. turge. Ce personnage s’inscrit ainsi dans une époque,
Vers le bac Question d’interprétation un contexte qu’il va chercher à cerner dans la suite du
Les deux axes demandés dans l’énoncé s’inspirent des texte, pour dégager les principes d’un mouvement de
réponses attendues dans le questionnaire, qui ont per- pensée propre à l’époque d’écriture de la pièce et de
mis de repérer des moyens rhétoriques et ont souligné l’article critique : l’existentialisme.
comment la rime est au service de l’argumentation. 4. L’Antigone d’Anouilh ne ressemble pas au personnage
Ainsi les élèves peuvent les utiliser pour cet exercice qui traditionnel proposé dans les précédentes réécritures
relève ainsi d’un travail de formulation et d’organisa- du mythe : Sartre voit dans le personnage tradition-
tion du propos et de l’insertion d’exemples. Ils peuvent nel quelqu’un qui agit sans prendre d’elle-même des
d’autre part trouver d’autres éléments par eux-mêmes, décisions, elle ne fait que suivre son destin et ses actes
en s’appuyant sur les exemples fournis par les réponses ne relèvent pas de sa propre réflexion ni de sa propre
du questionnaire. Ils peuvent prendre appui sur les volonté. C’est ainsi que le public est censé la voir. Or
Fiches méthode 9 (p. 316) et 13 (p. 324). Sartre voit dans le personnage d’Anouilh une Antigone
indépendante, qui construit sa propre pensée et prend
Philosophie
des décisions qui lui donnent un caractère propre,
1. Certes non. Créon s’expose à être impopulaire s’il jusque-là non défini. Cela la rend plus « abstraite »,
prend des décisions purement arbitraires. Il se doit de nous dit-il, et c’est cela que le public reproche au dra-
montrer l’exemple et ne pas passer pour un tyran. maturge : il ne reconnaît pas l’Antigone attendue, qui
2. Créon était « obligé » par sa fonction de condamner devient chez Anouilh une personne réfléchie, qui déli-
Antigone, s’il veut être cohérent avec l’interdiction qu’il
bère, pense à voix haute, qui n’agit pas simplement
avait préalablement édictée d’ensevelir le corps de Poly-
contrainte et forcée par son destin.
nice. C’est la logique du pouvoir qui le pousse à mettre
Antigone à mort, comme elle l’a poussé auparavant à Philosophie
ne pas traiter Polynice avec les honneurs dus à Étéocle. 1. Antigone peut être vue comme une « résistante »
face à des lois jugées injustes, iniques. Elle va jusqu’à
3 Antigone et la liberté d’agir, Anouilh ➤ p. 96
mettre sa vie en danger pour rester fidèle à ses idéaux.
Littérature Lecture comparée, textes 3 et 4 2. Antigone est pleinement une héroïne : même si on
Entrer dans le texte peut considérer qu’elle obéit à une logique familiale
1. Antigone, dans le dialogue, apparaît comme un per- en défendant l’honneur de son frère, elle est surtout
sonnage calme, sûre d’elle, se maîtrisant et maîtrisant quelqu’un qui choisit son destin, qui assume sa liberté.
l’échange. Elle acquiert ainsi de l’autorité au fur et à 3. Il faut que les exemples choisis répondent aux critères
mesure de la conversation, malgré les questions et les du héros, c’est-à-dire des personnes qui font preuve de
affirmations agressives de Créon. Tandis que celui-ci courage en mettant leur vie en danger pour sauver celle
cherche à la déstabiliser, elle répond soit par des propos des autres.
courts qui ne semblent pas mériter de développement,
leur conférant une autorité naturelle, ou qui prennent
la même forme que ceux de Créon, se mettant ainsi à
sa hauteur : « Je le devais », l. 5 ; « C’était mon frère »,

80 I • Les pouvoirs de la parole


4 Le point de vue de Sartre ➤ p. 97

HISTOIRE des Arts Œdipe Jocaste


Créon,
1. Sartre ne fait pas partie de ces philosophies qui frère de Jocaste
écrivent seuls devant leur bureau, en haut du piédestal
de leur chaire d’université ou enfermés dans une tour
d’ivoire, indifférents au sort du monde : il préfère des- ANTIGONE Étéocle Polynice
cendre dans la rue et participer à la vie politique et aux
débats publics. Sur la photographie, on le voit se mêler
à la foule, au contact des gens pour diffuser son journal. Piste de lecture 2
Le mythe et ses versions
Parcours d’œuvre intégrale : Antigone 1. Dans la version de Sophocle, Antigone se range sous
➤ p. 97 l’autorité supérieure des lois immuables des dieux pour
Piste de lecture 1 justifier son geste de désobéissance. Dans la version
d’Anouilh, il n’est pas fait mention des dieux mais plu-
La malédiction des Labdacides
tôt d’un devoir familial : « je le devais […] C’était mon
1. Créon (présent dans les 3 textes), oncle maternel des
frère », dit-elle plus simplement (l. 10 puis 24, avant de
jumeaux Étéocle et Polynice et de la cadette Antigone
répéter à la fin de l’extrait qu’il s’agit de « son frère »,
Jocaste (citée en tant que mère d’Antigone « ma mère »
l. 52).
textes 1 et 3), sœur de Créon, mère des jumeaux Étéocle
2. Telle qu’elle se présente, Antigone ne choisit pas
et Polynice et de la cadette Antigone
volontairement de désobéir aux injonctions de Créon :
Œdipe (texte 3), père des jumeaux Étéocle et Polynice elle ne fait qu’obéir à cette autorité supérieure que
et de la cadette Antigone. Il n’est pas cité en tant que constituent les dieux et qui lui ordonnent d’enterrer son
fils de Jocaste. frère. De son côté, Créon doit faire respecter l’ordre dans
Étéocle et Polynice (cités par leurs noms ou en tant que la Cité et sa décision ne fait qu’exprimer une logique
frères d’Antigone) supérieure : dans le texte 2, il déclare bien qu’il ne peut
Antigone (dans les 3 textes) faire autrement s’il veut, (« mon autorité ne peut sans
2. Les personnages qui édictent des lois sont des per- injustice », vers 6) et qu’à travers sa personne c’est l’État
sonnages qui sont les dirigeants de la cité. Ici tous les qui agit (« il importe à l’État », vers 8).
personnages ont été à la tête de la cité, sauf Antigone
qui, elle, n’a fait que subir les lois édictées. Piste de lecture 3
On soulignera en particulier le cas d’Œdipe qui édicte Une définition du genre tragique
des lois en tant que roi, mais qui subit aussi les lois : 1. Les élèves sont amenés à réfléchir aux caracté-
– des dieux : oracle de Delphes qui lui annonce qu’il va ristiques du genre tragique à partir de leurs propres
tuer son père et épouser sa mère ; références. On leur fera souligner les caractéristiques
– des hommes : il est exilé de la cité après la révélation traditionnelles du genre tragique, en soulignant d’abord
du parricide et de l’inceste. celles évoquées dans l’extrait :
Et celui de Créon qui prononce l’édit en question dans les – la dimension pathétique qui s’associe systématique-
trois textes, édit qui prive Polynice des honneurs funèbres. ment à ce destin tragique (pitié) ;
On pourra enfin évoquer le cas des frères jumeaux qui – l’horreur ou la terreur qui choque le spectateur
ont été chefs de la cité à tour de rôle, et sur qui s’ap- (crainte).
plique l’édit de Créon. Aux élèves de débattre sur le Et l’on pourra ajouter :
sujet : lequel des deux frères subit une loi humaine ou – une fin déplorable (issue qui conduit le héros à la mort
une loi divine. La lecture des textes doit leur permettre ou à une situation de souffrance éternelle, comme la
de débattre de la question en fonction des textes, des folie ou la mort d’un autre personnage auquel il est lié ) ;
personnages qui s’expriment, des points de vue… – l’impossibilité d’échapper à son destin : les actions
3. Erratum : La référence aux « lois » est invoquée du héros, quand elles sont menées pour trouver une
par Antigone (voir les vers 26 à 28 du texte 1, p. 94). solution, le précipitent au contraire vers l’issue terrible
Il s’agit des lois qui obligent à enterrer les morts. Ce sont annoncée (ironie tragique).
donc ses deux frères Étéocle et Polynice et non seule- 2. L’action « achevée » s’oppose à ce que nous pourrions
ment Étéocle qui sont concernés par ces lois. appeler une simple « intention ». Or s’il est facile d’avoir

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 81


de bonnes intentions – par exemple de s’imaginer en indices qui permettent d’identifier les situations réelles
sauveur ou de prétendre être courageux –, il est moins qui se cachent derrière cette fiction. Ce pouvoir de la fic-
évident d’aller au bout de l’action que l’on a l’intention tion est souvent utilisé pour livrer une vision critique de
d’accomplir et que l’on peut même initier. la société. Les élèves perçoivent facilement en compre-
Les héros tragiques sont précisément ceux qui savent nant à l’aide du questionnaire et de l’analyse des images
aller au bout de leur logique : Antigone est prête à aller la voie parodique et satirique qu’ont choisie les auteurs.
jusqu’à mourir si c’est le prix à payer pour offrir une Cette dimension satirique s’élabore en outre à partir d’un
sépulture à son frère, de la même manière que dans la support différent du simple texte : le roman graphique
pièce de Racine, Phèdre ne veut pas survivre à l’annonce est un bon moyen de montrer aux élèves que les mêmes
de la mort de celui qu’elle aime (on peut aussi prendre processus s’appliquent du texte à l’image : grossissement
l’exemple de Roméo et Juliette). comique et détournement d’une réalité identifiable.
3. Dans la tragédie classique, les personnages font face à On découvre ensuite toute la stratégie argumentative
leur destin, que celui-ci prenne la figure d’un devoir vis- inhérente à la rhétorique politique, qui n’est pas exposée
à-vis de l’État, d’une fidélité amoureuse… ou, souvent, aux yeux de tous car effectuée en amont, et qui confère
des deux à la fois ! Dès lors, ils se retrouvent face à la l’autorité à la parole publique : prise en compte d’un des-
question de leur liberté : que faire ? Comment choisir ? tinataire particulier, le groupe social (peuple, État…) et
Ils sont souvent tiraillés entre la passion et la raison, ses caractéristiques propres. L’extrait permet de cerner
ou entre deux passions et deux raisons. On prendra tout le travail que peut représenter cette prise en compte
l’exemple typique du dilemme cornélien tel qu’on le et la recherche des effets que le discours peut apporter.
trouve présente comme un « triste choix » à la scène 6 Ces étapes permettent d’aboutir à une production
de l’acte I du Cid où Rodrigue se demande : qui tient compte des analyses effectuées tout au long
« Ô Dieu, l’étrange peine ! de l’atelier et qui ne s’appuie pas sur les compétences
En cet affront mon père est l’offensé, qu’exige le support étudié (BD), les élèves ne les maîtri-
sant pas. Ce sont les compétences orales, que les nou-
Et l’offenseur le père de Chimène !
veaux programmes appellent à développer de plus en
[…]
plus qui sont ici mises en pratique. Par ailleurs, ils sont
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.
invités à mettre en œuvre la stratégie argumentative
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
d’un discours politique, ce qui les aidera à développer
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
leur esprit critique face à la parole politique, si néces-
Ou de vivre en infâme
saire dans leur vie de futur citoyen(ne).
Des deux côtés mon mal est infini. »
Activité 1
A te l i e r AUTOUR D’UNE ŒUVRE Comprendre l’œuvre : le contexte
1. L’élève, à partir du paratexte et de ses recherches, doit
pouvoir faire les liens suivants :
Le discours d’un représentant politique dans Lousdem = Irak
le roman graphique Quai d’Orsay, de Christophe Alexandre = Dominique de Villepin
Blain et Abel Lanzac le discours d’Alexandre = le discours de Villepin (texte 7)
Composer le discours d’un représentant politique Alexandre, comme Villepin, doit convaincre ses audi-
➤ p. 98-99 teurs de ne pas intervenir en Irak, en particulier les Amé-
ricains, comme le montre l’extrait de l’album présenté
>Objectifs ici.
Cet atelier prend appui sur le texte 7 (p. 91). Le roman 2. On remarque l’absence de réalisme du portrait de
graphique de Blain et Lanzac se focalise sur ce fameux Dominique de Villepin, même si chacun peut le recon-
discours de D. de Villepin qui a fait date. Il est ici pro- naître. Sa tête semble n’être que le prolongement de
posé aux élèves de développer un regard critique sur la ses épaules carrées (elles-mêmes marquant des poings
partie invisible d’un discours politique dont les enjeux imposants), comme s’il était tout en détermination… et
sont capitaux. peu en réflexion.
On montre dans un premier temps que la fiction permet 3. Erratum : la question a été modifiée : « Rappro-
de donner à voir au public une réalité qui leur est cachée. chez chacune des photos ci-dessous des vignettes
Ce dévoilement est rendu possible par le changement représentées dans les bandes 3 et 4 des activités 2 et
de noms et d’espace spatio-temporel, mais avec des 3 de la page ci-contre. »

82 I • Les pouvoirs de la parole


La 2de vignette de la bande 3 fait apparaître le même tion dans la rhétorique.
geste de l’index démonstratif et autoritaire, qui implique La répétition du verbe « aimer », employé sous sa forme
le destinataire et appuie le raisonnement en y ajoutant conjuguée ou à l’infinitif, sous différentes tournures
de la conviction. Ce geste est mis en relief par le choix (active et réfléchie) avec variation du sujet du verbe,
du cadrage et par la taille disproportionnée de la main permet de mettre en évidence ce qui est important aux
du ministre. On le retrouve dans la troisième vignette, yeux du ministre pour réussir son discours. Mais cette
dans l’angle opposé, avec inversion des couleurs (gri- inflation de l’usage du verbe rend son emploi ridicule, ce
sées/colorées, de même que le fond). qui, là encore, participe de la construction de la satire.
La 2de bande (bande 4) est composée de deux vignettes
représentant Alexandre avec les mains grandes ouvertes
Activité 3
semblables à celles de la deuxième photo. Là encore, les Rédiger le discours d’Alexandre
gestes accompagnent les propos en ajoutant une forme Cet exercice conclut l’atelier par une production en uti-
de conviction et une implication dans les propos que le lisant les compétences et connaissances convoquées
ministre tient. On pourra, de manière plus fine, analyser dans les étapes précédentes :
l’inflexion des phalanges dans les dessins : la première – les deux 1res consignes s’appuient sur l’activité 2 ;
vignette représente des mains qui se ferment, le person- – le dernier critère (3e consigne de l’énoncé) évalue la
nage ayant la tête inclinée vers le buste, nous orientant capacité des élèves à imaginer une œuvre à clef, en lien
vers le locuteur et témoignant ainsi d’une pensée inté- avec l’activité 1 : à partir d’une situation qui fait écho
rieure ; dans la seconde vignette au contraire, les mains dans l’esprit des destinataires réel du discours (le profes-
s’ouvrent sur le destinataire, laissant jaillir la pensée seur et la classe), aux élèves d’inventer une situation en
intérieure vers le destinataire. Les mains sur la photo parallèle. La visée satirique pourra être ainsi proposée,
semblent à mi-chemin de cette gestuelle, mais en hau- sans obligation.
teur, prêtes à saisir le monde.

Activité 2 A te l i e r Littérature & Philosophie


Préparer la composition du discours : analyse des
Devenir synergologue : décoder quelques
bandes
gestes dans les discours politiques ➤ p. 100
a) Adapter son discours au destinataire
1. Jean-Paul François insiste sur la prise en compte du
>Objectifs
destinataire, ici les États-Unis : il évoque ce qui carac- Il s’agit ici de faire comprendre quelques artifices per-
térise ce pays selon lui, sa population et son histoire mettant d’asseoir une autorité, grâce à ce que l’on
particulière. La répétition anaphorique « C’est un pays » appelle le « langage du corps » ou la « communication
le montre. La vignette suivante rappelle qu’il s’agit de non verbale ».
réflexions qui relèvent de l’analyse politique, ce qui ne On peut aisément imaginer quelques activités ludiques
semble pas être le cas de l’analyse proposée par son autour de cet atelier. Ce travail pourra apparaître dans le
ministre. dossier personnel présenté au bac, avec la présentation
2. Alexandre, quant à lui, prend en compte ce qui carac- de la BD. Les élèves peuvent être invités par ailleurs à
térise le pays selon lui en dérivant vers une analyse qui comparer la BD avec son adaptation au cinéma.
relève du domaine littéraire : il évoque Baudelaire et « la
Étape 1
double aspiration », abandonnant toute visée politique
du discours. Un décalage comique est ainsi créé, qui par- Lire une gestuelle simple
ticipe de la satire du personnage d’Alexandre. 1. Les deux poings serrés évoquent une grande déter-
mination, une volonté de se battre, de s’imposer pour
b) Analyser les ressorts du discours mis en avant triompher des difficultés.
pour le rendre efficace 2. L’index réclame l’attention comme s’il s’agissait de
Il s’agit du registre pathétique : « pour émouvoir les dire quelque chose d’important. Il est aussi une marque
peuples ». Ici, le registre pathétique est associé à de précision.
l’amour, qui doit non pas provoquer des pleurs de pitié,
mais d’affection. On pourra ainsi montrer aux élèves Étape 2
que le pathos est lié ici à l’émotion (le movere de la Comprendre une gestuelle plus complexe : la combi-
rhétorique cicéronienne davantage que la pitié aristoté- naison de gestes
licienne de la tragédie). Voir le manuel, p. 36, sur l’émo- 1. Cette formule désigne les mots, les paroles relevant

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 83


de l’écrit, qu’il va distinguer de la parole sonore : les
LEXIQUE & LANGUE
« signes » dont parlent Barthes désignent l’écriture,
les graphèmes, qu’on distingue des phonèmes (> écrit/
sonore). Par l’énumération (« de taire, de masquer, de Le vocabulaire du discours public :
donner le change », l. 1) soulignant la multiplicité de l’apostrophe et la mise en relief ➤ p. 101
l’action des « signes verbaux », Barthes met en relief la
1 et 2
puissance de la parole écrite qu’il rassemble dans l’usage
de l’adverbe en italique « verbalement ». Mais c’est une panégy- Éloge public des- Un homme
manière de relativiser leur importance : alors que d’ordi- rique tiné l’origine à une politique lors
naire ce sont les gestes et la voix qui sont rangés dans la personne publique d’une investiture
catégorie subalterne de la communication non verbale, ou à un état, une du candidat qu’il
c’est ici l’inverse. cité. soutient
2. Théoriquement, le langage écrit permet de tout dire, y harangue Discours public qui Un général avant le
compris de mentir. Mais cette toute-puissance est para- cherche à obtenir combat
doxale puisque le langage écrit permet aussi de ne rien un résultat, qui
dire. Le corps (geste et voix), en revanche, offre moins de implique le desti-
possibilités a priori mais il échappe aussi à notre contrôle nataire
et peut parfois dire ce qu’on aurait préféré taire.
d’apparat Discours officiel, Lors de la remise
3. Il s’agit du théâtre, qui permet de donner chair au
qui respecte des d’un trophée
texte en passant du texte à la représentation. Il trans-
règles formelles
forme le texte en performance, en incarnant les person-
tenant compte de
nages, en leur donnant un corps et une voix. On peut
la solennité d’un
faire remarquer aux élèves que cette remarque s’étend
événement, pro-
en général aux spectacles vivants. On pourra par ailleurs
noncé avec pompe
évoquer le passage du discours écrit au discours pro-
noncé, qui nécessite des compétences supplémentaires d’investi- Discours officiel Un président lors
(actio et memoria, deux compétences parmi les cinq ture lors d’une inves- de son élection
compétences de l’éloquence selon Cicéron). titure
4. La parole écrite est plus facilement suspectée d’être apologie Discours qui Un élève qui
fausse ou mensongère. Le corps, parce qu’il est moins défend publique- compose l’apologie
facile à maîtriser, peut davantage nous trahir : en ce sens ment une cause ou dans le journal
il en dit davantage sur nous, il est plus éloquent. une personne du lycée de son
5. Les politiciens se méfient du langage corporel et s’ef- camarade convo-
forcent de contrôler au mieux leur gestuelle mais un qué à un conseil de
tremblement de lèvres, un haussement de sourcil, un discipline
sourire trop figé peuvent suffire à montrer un malaise réquisitoire Discours prononcé Un procureur dans
ou une hésitation qui suffira à discréditer le contenu de au tribunal contre un procès
leurs propos. l’accusé, qui
requiert ou réclame
Étapes 3 et 4
une sanction
À l’issue de cet atelier, les élèves sont amenés à éla-
plaidoyer Discours destiné à Dans un journal,
borer une production convoquant des compétences
défendre une cause pour défendre la
relevant de la pratique de l’oral, l’un des domaines que
ou une personne cause d’une espèce
les nouveaux programmes mettent en relief à plusieurs
animale en voie de
reprises. Cette production s’appuie sur les différentes
disparition
activités menées lors de l’atelier à partir d’un sujet
plaidoirie Discours de l’avo- Un avocat dans un
évocateur pour un lycéen aujourd’hui : la création du
cat au tribunal procès
nouveau bac a conduit à de nombreux débats autour
des enseignements dispensés dans un établissement laïus Petit discours peu Propos tenu au
scolaire, avec toutes les questions que ce changement travaillé début d’un conseil
peut soulever dans leur esprit. de classe par le
professeur principal

84 I • Les pouvoirs de la parole


bafouille Petite lettre Petit texte com- 3 Désigner son auditoire : l’apostrophe
posé par un élève 1. « Mes chers compatriotes » :
pour son conseil
apostrophe Accent mis sur :
de classe, confié
aux délégués pour Mes chers le sentiment d’appartenir au même
qu’ils le lisent à compatriotes pays, qui partage une culture, une
voix haute longue histoire, des valeurs, une
langue et une identité communes, La
allocution Discours public Le chef d’établis-
chaleur de l’adjectif « chers », surtout
sement lors de la
avec le possessif « mes » vise à rassu-
rentrée des classes
rer, quitte à donner une impression de
éloge Éloge à l’adresse du À l’occasion de la paternalisme protecteur.
funèbre défunt mort d’un artiste
Mes chers le partage des valeurs, droits et
célèbre ou d’une
concitoyens devoirs civiques sur lesquels est fon-
personne qui s’est
dée la société issue d’un contrat. On
rendu illustre (voir
note la même formule « mes chers ».
l’éloge funèbre de
Jean Moulin, p. 50 Français, la responsabilité politique de l’auteur
et 52) Françaises du discours qui se présente comme
capable de les représenter en tant que
éloge Discours qui dresse L’éloge de l’usage
Française ou Française. Ici l’apos-
paradoxal un éloge qui va à exclusif du télé-
trophe est moins chaleureuse mais
l’encontre de l’opi- phone portable
plus directe et factuelle. Enfin l’accent
nion publique
est mis sur l’égalité des genres.
oraison Discours public,
Citoyens, les valeurs, droits et devoirs civiques
religieux à l’origine
citoyennes de la société dans laquelle vivent les
(prière, invocation)
destinataires. L’accent est mis sur les
sermon Discours moralisa- Le professeur à la droits et devoirs. Cette apostrophe
teur, à l’origine pro- suite d’un devoir rappelle également la manière dont
noncé par le prêtre raté par manque de on s’interpellait pendant la Révolu-
pour expliquer les travail des élèves tion française. Les deux genres sont
écritures également considérés ici.
prêche Discours religieux Le prêtre, l’imam, Chères élec- la responsabilité politique qui
à l’origine, qui agit la rabbin face à ses trices, chers incombe tant à l’émetteur qu’aux des-
sur les fidèles fidèles électeurs tinataires, la confiance qui doit s’ins-
prédication Discours religieux à taurer entre eux dans le cadre d’une
l’origine élection, et peut-être d’un certain
soliloque Paroles prononcées Un passant perdu engagement électoral. À noter que
sans tenir compte dans ses pensées, dans le cadre de certaines élections
des auditeurs qui parle à voix locales, ce ne sont pas seulement les
présents haute Français qui votent : les destinataires
mono- Paroles prononcées Au théâtre… ne sont donc pas exactement les
logue sans destinataire mêmes.
apparent 2. « Cher.e.s camarades », « Cher.e.s amis » = > affec-
speech Mot anglais qui L’élève en retard tion, affinité, proximité.
signifie discours, qui trouve la même « Cher.e.s lycéen. ne. s », « cher.e.s élèves » = > statut
sens péjoratif : dis- excuse des trans- en lien avec le lieu et l’activité qu’ils partagent au quo-
cours moralisateur ports
tidien.
ou qui manque
« Chers électeurs/électrices » = > la responsabilité
d’originalité
qui incombe tant à l’émetteur qu’aux destinataires, la
confiance qui doit s’instaurer entre eux.

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 85


4 Mettre une idée en relief – trois questions qui impliquent les auditeurs (l. 8-12) ;
1. Présentatif « c’est »  : « pour nous régaler » et « pour – répétitions : anaphore « quand » (l. 8), « sachons-le
les jeter au porc » bien » (l. 14 et l. 24) qui marquent l’insistance et parti-
« le plaisir »  cipent de l’implication des auditeurs ;
Présentatif « Voilà »  : « mon cœur » – les systèmes hypothétiques suggérant l’avenir
2. La négation précède ou suit une affirmation qui d’Athènes en cas de passivité (l. 24-26) ;
corrige l’erreur exprimée par la négation. Ce procédé – l’anticipation de la réponse des Athéniens (l. 10).
permet de mettre en avant l’explication donnée par le
locuteur, qui anticipe la mauvaise interprétation ou le Étape 2 Comprendre les enjeux du texte
mauvais raisonnement du destinataire. Dans l’argumen- 1. Ici Démosthène veut montrer qu’il faut mener au
tation, le locuteur, en prenant les devants sur l’opinion plus vite la guerre contre Philippe, présenté comme une
contraire, gagne en efficacité. terrible menace.
2. On peut proposer plusieurs remarques :
– La menace : les temps des verbes. Démosthène évoque
VERS LE BAC ➤ p. 104-105  le passé, le présent et surtout l’avenir, montrant ainsi
les conséquences désastreuses de l’attitude passive des
>Objectifs Athéniens. Ainsi les temps verbaux entre les lignes 16
On dit souvent, sans doute à tort, que l’hémisphère et 20 font bien apparaître cette prise en compte de
gauche du cerveau est le siège de la raison froide et l’hé- l’évolution chronologique attendue des événements qui
misphère droit celui des émotions. Ici sont confrontées s’enchaînent de manière logique en cas d’inaction :
deux stratégies pour remporter la victoire : provoquer • le constat au présent d’énonciation (l. 14-15) :
une réaction d’orgueil (Démosthène) ou réfléchir à une « Philippe est notre ennemi » ; « il nous outrage » l. 14 ;
stratégie plus sournoise (Sun Tzu). • le passé leur a donné tort (l. 16) « nous avons espéré » ;
• le présent, résultat d’un passé à ne pas répéter (l. 18) :
Le devoir d’agir, Démosthène ➤ p. 104 « nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes » ;
L’extrait fait apparaître la fin du discours de Démosthène • le futur, qui envahit toute la fin du texte, et qui frappe
adressé au peuple athénien avant la guerre qu’ils per- de terreur l’auditoire.
dront et qui marquera le début de la domination du On notera la prétérition : « il ne s’agit pas d’examiner ce
royaume macédonien sur la Grèce. Cet extrait fait que sera l’avenir, il sera désastreux ». Cette évocation
écho au discours de harangue d’Hannibal à ses soldats comminatoire dans une formule qui frappe garantit
(texte 6, p. 90). Il s’agit ici de la même forme d’élo- l’effet recherché : faire réagir les Athéniens.
quence visant à entraîner un groupe à agir. Si Hanni- – La position de chacun : les pronoms. L’analyse des
bal est face à ses soldats, Démosthène, dans le cadre pronoms sujets des verbes fait bien apparaître une
de la forme délibérative (l’Assemblée va voter pour ou stratégie argumentative dans sa progression :
contre la guerre), s’adresse à des citoyens futurs sol- • l.  1 à 7 : « il » qui se réfère à Philippe : sa liberté d’action
dats. Les élèves retrouvent, pour cet exercice bilan qui et le danger qu’il représente ;
les entraîne pour le bac, des procédés et une stratégie • l. 8 à 11 : « vous » : les Athéniens, leur passivité en
similaires à ce qu’ils ont pu cerner chez Tite-Live. réaction.
• l. 11-13 : « quant à moi », la position de Démosthène,
qui se détache du groupe et voit le danger.
Littérature
• l. 12-19 : « nous », Démosthène et les Athéniens, qui
Question d’interprétation
doivent suivre son exemple, rassemblés pour lutter
Étape 1 Opérer des relevés dans le texte contre Philippe.
1. Erratum : la question a été modifiée pour « Quels • l. 20-23 : « vous », aux Athéniens d’agir, l’avenir est
effets le ton des impératifs et les gestes accom- entre leurs mains selon la décision qu’ils vont prendre
pagnant les apostrophes provoquent-ils, selon à l’assemblée
vous ? ». On comprend ainsi la stratégie mise en place par
La gestuelle et le ton employé, pleins d’énergie et de l’orateur : par sa cohérence, sa progression logique,
dynamisme, sont certainement provocateurs et incisifs, cette démarche permet à Démosthène d’entraîner avec
de manière à faire réagir l’auditoire puisque Démosthène lui son auditoire, de les amener à le suivre.
appelle à l’action. • Le devoir d’agir : des mots qui frappent. Les discours
2. On pourra relever les procédés rhétoriques suivants : s’appuient sur des mots répétés, parfois avec insistance,

86 I • Les pouvoirs de la parole


que l’orateur peut accentuer par la voix : En effet, on pourrait tout à fait répondre à Démosthène
• « action », « agir » (l. 2 et l. 9), ce qu’il faut faire, que s’opposer à Philippe n’est qu’une affaire de choix, et
en contraste avec « inaction » (l. 6), « attendons », en aucune façon une nécessité. Il est possible de refuser
« attendez » (polyptote, L. 11), ce qu’il ne faut pas faire d’« accomplir [son] devoir », pour reprendre la formule
• « nécessité », « devoir » : les Athéniens n’ont pas le des lignes 25-26, car c’est la liberté de chacun. Il n’est
choix. d’ailleurs pas certain que la morale soit du côté de la
Cette insistance, qui doit se faire ressentir par guerre plutôt que de celui de la paix. On pourrait tout
l’intonation et la gestuelle, donne toute son autorité à la à fait répondre à Démosthène qu’il reste possible de
parole de l’orateur athénien quand il prononce ces mots. négocier avec Philippe, et qu’il ferait peut-être mieux
On notera qui conclut par le mot devoir son discours. de mettre son art rhétorique au service de la paix en
essayant de persuader le Macédonien de renoncer à ses
Étape 3 Organiser le plan ambitions sur Athènes, ou de convaincre ses alliés de
On peut proposer deux axes de devoir à partir des se retourner contre lui pour assurer l’union sacrée des
remarques précédentes, qu’on complétera à la suite cités grecques. Historiquement, cette volonté pacifi-
d’une analyse linéaire du texte : catrice correspondit d’ailleurs à la position de cet autre
I. La menace rhéteur qu’était Philocrate et qui négocia avec Philippe
A. La figure de Philippe une trêve connue sous le nom de « paix de Philocrate ».
B. L’évocation d’un avenir désastreux Le « sens du devoir » est une notion importante chez
II. Le devoir d’agir les militaires, qui doivent obéir aux ordres sans les dis-
A. La stratégie argumentative à travers la structure du cuter pour que l’armée fonctionne bien. Mais cette dis-
discours cipline ne doit pas nous faire oublier que le devoir est
B. La responsabilité des Athéniens et l’action encore toujours une obligation, et jamais une contrainte : nous
possible avons, fondamentalement, toujours le choix de nous
Philosophie soumettre ou celui de nous rebeller. Et il est capital de
rappeler cette possibilité dans l’hypothèse où des ordres
Question de réflexion
gravement injustes nous seraient donnés, auquel cas
Que nous ayons de devoirs envers l’État, c’est une évi-
nous aurions le devoir… de désobéir.
dence. Nous devons obéir aux lois, payer des impôts,
respecter ses institutions, etc. Mais comment ressen- L’arme de la ruse, Sun Tzu ➤ p. 105
tons-nous ces devoirs, et à quoi correspondent-ils : plu-
tôt à des contraintes, c’est-à-dire des forces extérieures Philosophie
qui s’opposent à notre liberté, ou à des obligations, dont Question d’interprétation
je reconnais intimement le bien-fondé et auxquelles je Ainsi comprise, la guerre apparaît moins comme un
garde toujours la possibilité de désobéir ? Avons-nous le travail de militaires et de soldats qu’une œuvre d’intelli-
choix de remplir nos devoirs ? gence et de compréhension, puisqu’il s’agit moins d’af-
Dans les faits, la distinction entre contrainte et obliga- fronter un adversaire que de le manipuler pour qu’il se
tion n’est pas toujours simple à faire. Démosthène, dans saborde lui-même. L’Art de la guerre pourrait d’ailleurs
la Première Philippique, le sait bien. Quand il s’adresse s’intituler L’Art de la psychologie tant Sun Tzu insiste sur
à ses concitoyens, les Athéniens, pour les exhorter à la dimension tactique propre à la guerre. L’arme de la
prendre les armes et à entrer en guerre contre Philippe, ruse est la plus redoutable de toutes, et plus précisément
il insiste sur la « nécessité la plus pressante » dans celle de la parole et de la persuasion. N’en avez-vous pas
laquelle ils se trouvent de ne pas avoir à rougir, autre- vous-même fait l’épreuve quand, pour triompher d’un
ment dit de ne pas avoir honte. Il essaie donc de les per- rival ou d’un ennemi, vous avez essayé de le discréditer
suader qu’ils n’ont pas le choix de la guerre – ce qui est auprès de ses amis ou de l’humilier publiquement par
paradoxal puisque s’ils n’avaient réellement pas le choix, une parole blessante – une punchline bien sentie –, plu-
Démosthène n’aurait tout simplement pas besoin de les tôt que de faire preuve de violence physique ? Recourir
convaincre ! On comprend cependant mieux sa straté- à la violence, n’est-ce pas finalement mais paradoxale-
gie : si les Athéniens prenaient pleinement conscience ment toujours un aveu de faiblesse ?
que la solution militaire n’était pas une contrainte
impérative et nécessaire, les moins courageux d’entre Littérature
eux pourraient choisir d’accepter la domination de Phi- Question de réflexion
lippe. Cet exercice de rédaction impose aux élèves de démon-

Chapitre 4 • Parler en public, parler au public 87


trer une idée qu’ils n’ont pas eux-mêmes construite. Modèle corrigé
On pourra donc commencer par bien cerner avec eux
Phrase de transition (qui Certes cette respon-
comment ce 2d paragraphe découle du 1er : à eux de
témoigne du lien avec le sabilité risquerait de
comprendre que ce second paragraphe est le résultat
sujet) l’éloigner de son but :
attendu d’une réflexion qui s’écarte du traditionnel oui
convaincre ou persuader
car/non car, mais qui tient compte des notions mises
son lecteur.
en perspective par la problématisation : qu’implique la
dimension morale des arguments d’un écrivain ? qui en Annonce de ce que l’on Aux lecteurs de faire la
est le juge ? quelles conséquences ? sur qui ? C’est ce va démontrer part des choses.
travail de problématisation qui doit les diriger vers ce
2d paragraphe qui à l’origine leur est imposé : la respon- 1er argument En effet, …
sabilité partagée entre émission et réception. Référence littéraire : C’est bien ce qu’on
On attirera leur attention sur les dangers de ce ques- constate dans l’œuvre
tionnement qui doit garder comme limite le cadre du de… intitulée … : le lec-
sujet : la démarche argumentative. On pourra ensuite teur est capable de…
leur distribuer le tableau suivant, avec des parties pré- Mise en relation logique
remplies à compléter selon le niveau de la classe. Dans entre exemples et objec-
l’exemple suivant, les élèves doivent trouver au moins tif de démonstration
deux exemples et rédiger en grande partie ce deuxième
Deuxième référence De même,
paragraphe. Il leur est proposé de nuancer leur propos
littéraire,
en faisant intervenir un autre acteur impliqué dans le
débat moral : le censeur. Le tableau fait apparaître les
connecteurs qui assurent la progression logique et l’or- Nuance apportée (facul- Ici cependant intervient
ganisation du propos. tatif) une tierce personne : le
censeur. En effet, …

Conclusion En définitive, …

88 I • Les pouvoirs de la parole


5 Le discours amoureux
Livre de l’élève ➤ p. 106 à 127

>Présentation et objectifs du chapitre imagé, le sentiment amoureux. La transposition du dis-


Le chapitre 5 propose un parcours d’une grande ampli- cours à l’oral permet aux élèves de voir en quoi la parole
tude : de l’Antiquité au xxie siècle, l’essentiel des textes peut incarner l’émotion. Dans le 2d atelier, le mythe
se situant dans l’empan chronologique indiqué par les d’Orphée engage une réflexion sur l’amour comme vec-
programmes, c’est-à-dire de l’Antiquité au xviiie siècle. teur de transcendance et comme sujet tragique : à partir
Le sujet des pouvoirs de la parole est étudié ici à travers de documents iconographiques, on retrouvera l’associa-
l’enjeu plus précis du pouvoir de séduction de la parole : tion entre expressions écrite et orale, à travers l’écriture
la capacité de cette dernière à attirer l’autre à soi, à être d’un éloge de l’amour, fait pour être prononcé devant
expressive et incitative. un public.
Le chapitre permet par ailleurs d’élaborer une défini-
tion de l’amour comme relation à l’autre par la parole. HISTOIRE des Arts
➤ p. 107
Cette dernière peut être maîtrisée, utilisée de façon rhé-
torique, mais le discours sur l’amour peut aussi se faire 1. Les sirènes, créatures de la mythologie qui prennent
parole réflexive qui, en disant le sentiment amoureux, la forme de femmes oiseaux, croisent le parcours du
questionne les capacités du discours à être juste ou héros Ulysse dans l’Odyssée : après avoir rencontré
adapté pour exprimer une émotion opaque. Nausicaa, fille du roi des Phéaciens au début de l’Odys-
Autour de textes d’époques et de formes variées (lettre, sée, Ulysse raconte à la jeune fille le périple passé qui
essai, poème, théâtre…), la séquence permet donc de l’a éprouvé : sa rencontre avec le cyclope Polyphème
souligner les relations complexes mais fécondes entre la notamment, les charmes de la sorcière Circé, mais aussi
parole et le sentiment amoureux. la traversée maritime au cours de laquelle les sirènes
Le Corpus rassemble des textes dans lesquels l’in- tentent d’ensorceler l’équipage. Le pouvoir de séduction
tention du locuteur sera analysée : il s’agit de montrer des sirènes tient à leur chant, mystérieux et inconnu :
comment la parole est un outil de communication qui Ulysse demande à être le seul marin à pouvoir entendre
associe l’expressivité et la raison, ou l’émotion (déclara- ce chant, attaché au mât de son bateau tandis que les
tions amoureuses, aveux contenant une mise à distance autres voyageurs ont les oreilles bouchées de cire. On
du sentiment par son analyse, aveux troublants). note que le tableau de Draper concrétise ce pouvoir
Le Dossier vise à analyser, par des extraits de l’œuvre de séduction en faisant des sirènes des créatures fémi-
de Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, nines marines (non plus ailées mais femmes à queues de
comment l’amour peut être à la fois sujet et objet lit- poisson), au corps sensuel. Les drapés qui entourent les
téraire articulant la pensée, l’émotion et l’écriture pour corps de ces créatures accentuent la dimension érotique
dire en quoi l’amour n’est pas un sentiment tourné vers de la scène : les sirènes apparaissent en tant que tenta-
soi mais bien une relation à l’autre, modifiant parfois la trices, bouche ouverte pour déployer leur chant et atti-
perception que le sujet peut avoir de lui-même. rer Ulysse à elles. Les yeux fascinés du héros témoignent
Les deux ateliers consistent en des ouvertures cultu- du pouvoir de cette parole de séduction.
relles, associant l’écriture personnelle, la pratique de 2. et 3. La peinture privilégiant la sensation visuelle, le
l’oral et la problématique de la séquence. Dans le 1er ate- peintre a tenté d’exprimer la puissance du chant des sirènes
lier autour d’une pièce de théâtre (p. 120-121), à travers par les mouvements de leur corps tendu vers Ulysse. Ces
l’étude du marivaudage, on demande aux élèves d’in- mouvements accomplissent leur aboutissement dans l’ou-
vestir l’écriture pour dire en nuances, à travers un style verture de la bouche des sirènes, visage tourné vers Ulysse.

Chapitre 5 • Le discours amoureux 89


Cette incarnation sensuelle de la séduction exercée par séduction de l’être aimé vient de sa voix, de sa parole.
la parole rappelle le fait que la parole fait le lien entre On remarque que le poème, qui chante l’amour, fait
l’intériorité, l’esprit de l’être et son corps. On peut aussi l’éloge de l’être aimé en reprenant le motif de la voix
faire observer qu’il s’agit d’un imaginaire genré tradi- qui séduit.
tionnel : la séduction et le mystère, représentés comme 3. Le poème de Sappho possède les caractéristiques du
féminins, sont incarnés par un corps surchargé d’éro- discours lyrique : ancré dans une énonciation intime (un
tisme (avec un jeu entre ce qui est caché et montré dans « je » qui confie « je me sens mourir », l. 9, en aimant),
le tableau). musicale (la construction du discours énumère les effets
4. Le nom « langage » désigne de manière large un sys- de la passion sur le corps, de façon obsédante), mais
tème de signes permettant la communication (on parle aussi poétique (bien que traduit, le texte laisse appa-
de langage corporel, verbal par exemple). De manière raître des écarts, images qui disent autrement l’émo-
plus restreinte, le nom « langage » évoque le langage tion : la comparaison à l’homme à un dieu, celle de la
écrit ou parlé, accompli par la parole : le langage permet « peau » du sujet avec la « vigueur » verte de l’herbe).
la communication de la pensée, des émotions. Sartre
Vers le bac Question d’interprétation
emploie le terme dans un sens large, faisant du langage
On peut envisager un développement en trois temps :
un lieu d’expérience de l’amour (« faire éprouver », l. 9) :
– L’éloge de l’être aimé, par son portrait sensuel, et la
le langage désigne donc « tous les phénomènes d’ex-
place donnée à l’homme qui serait envié dans le texte.
pression » (l. 4) de l’être, dont la parole n’est que l’une
– L’autoportrait d’un être passionné, qui décrit ses sen-
des composantes.
sations vives, la perturbation de son corps (vocabulaire
corporel, expressions violentes comme la langue qui
CORPUS Les intentions du discours « se brise », l. 5).
amoureux – Le sentiment d’impuissance du sujet qui est victime de
l’amour, et pour qui le monde est inversé : la métamor-
➤ p. 108-115
phose du sujet, à travers des images comme celles du
La déclaration d’amour ➤ p. 108-109 « feu » (l. 5), de « l’herbe verte » (l. 8), des yeux « sans
regard » (l. 6).
>Objectifs
Philosophie
Cette double-page porte sur le sentiment amoureux
et sur les ressources dont le discours poétique dispose 1. L’amour produit des effets d’ordre affectif, sensoriel
pour lui procurer une expression. L’ode de Sappho offre et physique : il liquéfie le cœur, paralyse les organes de
un exemple de lyrisme dans la déclaration amoureuse. la parole, communique une vive chaleur interne qui se
La séduction de la personne aimée est célébrée à travers propage dans tout le corps, brouille la vue et l’audition,
l’évocation des émotions qu’elle suscite. Le poème de fait transpirer, refroidit brutalement le corps, rend très
Labé est une réécriture de l’ode de Sappho. Mais Labé pâle. C’est un sentiment si intense que l’on a l’impres-
concentre l’attention sur le sentiment amoureux qui sion de ne pas pouvoir le supporter. Or la précision de
fait éprouver des sensations mutuellement contraires et la description qu’en donne Sappho ne paraît pas com-
pourtant solidaires. patible avec les effets de l’amour. Comment trouve-t-
elle le moyen de dire qu’elle est incapable de parler ?
1 L’éloquence de l’amour, Sappho ➤ p. 108 Le paradoxe signale l’écart séparant l’art poétique et la
sensibilité amoureuse. Il accentue le lyrisme : la seule
Littérature
manière d’exprimer son amour, c’est de décrire l’état de
Entrer dans le texte
confusion dans lequel on est.
1. L’homme décrit est l’« égal des dieux » : cette péri-
phrase fait du personnage un être envié, privilégié par Lexique
rapport au commun des mortels. Il semble que ce soit 2. « Passion » vient du latin passio, formé sur le participe
sa situation qui soit enviable : il se trouve « en face de passé du verbe pâti, « souffrir ». La passion est quelque
toi », « tout près » (l. 1). Le poème adressé indique un chose que l’on subit (on est passif), par opposition à l’ac-
désir, une envie : le « je » poétique souhaiterait être tion que l’on fait (on est actif). La passion est un senti-
traité comme cet homme, proche physiquement de la ment durable d’une grande intensité. L’amour est une
destinataire du texte. passion : on le ressent, on n’a pas choisi de l’éprouver.
2. Les expressions caractérisant la destinataire du texte : Cela n’empêche pas que les passions entraînent des
« ta voix si douce » (l. 2), « ce rire enchanteur » (l. 3). La actions. On peut se demander si ces actions en sont

90 I • Les pouvoirs de la parole


vraiment ou si nous exécutons alors les opérations que expérience sensuelle du don de soi. Cependant, ces
la passion nous dicte. amants sont rendus aveugles (aveuglés par l’amour ?) à
3. L’amour est un phénomène en partie spirituel (de l’es- cause du drap qui recouvre leur visage : on peut à la fois
prit), en partie corporel (du corps). Sur le plan spirituel, il penser à une preuve de confiance (aimer les yeux fer-
implique une perception aiguë de l’être aimé (on pense més), mais l’inquiétante étrangeté du visage recouvert
beaucoup à lui), doublée d’une dimension affective (on déploie aussi un imaginaire de violence ou de mort. Les
est ému), qui accapare l’esprit. Sur le plan corporel, mouvements du drap évoquent aussi un étranglement,
l’amour se manifeste par des effets qui envahissent le ou une mise à mort prochaine (recouvrir la tête de la
corps, au point que l’on a du mal à se maîtriser (on se personne décapitée ou pendue avant son exécution).
trahit). L’amour fait expérimenter la relation entre l’es-
prit et le corps. L’état d’agitation dans lequel l’esprit se 2 Les ambivalences de l’amour, Labé
trouve produit sur le corps des effets qui sont comme ➤ p. 109
les symptômes de l’amour. Littérature
S’entraîner à l’oral Entrer dans le texte
4. Sappho suggère certes que l’amour contient des pas- 1. Les deux 1ers quatrains sont construits sur une série
sions comme le désir et l’inquiétude, mais pas qu’il réu- d’oppositions : le « je » poétique évoque des sensations
nit toutes les passions. L’amour n’implique par exemple contradictoires, des images illustrant une intériorité
ni l’ambition ni l’avarice. Pourtant, il plonge dans des bouleversée : « je me brûle et me noie » (vers 1). Il s’agit
états si variés et même si contraires les uns aux autres d’antithèses, omniprésentes dans le début du poème
qu’il donne une image de toutes les passions, dont il est (« je vis, je meurs », vers 1 ; « chaud / froidure », vers 2,
l’archétype. L’amour fait passer par tous les états que la etc.).
passion en général peut entraîner. 2. Dans le poème, le « je » semble ne plus parvenir à
se situer, à cause de l’amour : sujet des verbes dressant
Vers le bac Question de réflexion
le portrait d’un être tourmenté dans les deux premiers
Il est difficile d’exprimer ses sentiments à l’être aimé,
quatrains (« j’ai grands ennuis », vers 4), ce sujet poé-
parce qu’ils ôtent la faculté de s’exprimer de façon
tique devient objet du discours : « ainsi Amour incons-
appropriée. Si on tente de le faire, on risque d’être mala-
tamment me mène » (vers 10) ; « Il me remet en mon
droit ou ridicule. La voie consistant à faire état de son
premier malheur » (vers 16). En occupant une fonction
trouble, ne permet à Sappho de déjouer les difficultés
syntaxique de complément d’objet, le « je » exprime
qu’avec l’aide de l’art poétique. Cette idée peut être
ainsi la toute-puissance de l’amour.
étendue à tous les arts qui procurent des formes d’ex-
3. Les deux 1ers quatrains énumèrent les effets de la
pression à la passion amoureuse. L’amour est artiste,
passion sur le corps et sur l’âme, tandis que les deux
non au sens où il suffirait d’être amoureux pour devenir
tercets expriment les conséquences d’une telle instabi-
un artiste, mais au sens où cela éveille la sensibilité, qui
lité : les deux tercets répètent l’idée que la passion fait
trouve un écho dans l’art.
passer d’un état extrême de joie à celui du désespoir, de
HISTOIRE des Arts façon permanente : les deux connecteurs « ainsi/puis »
introduisent un début de conclusion logique, alors que
1. On perçoit des couleurs ternes, qui oscillent entre le le « je » se décrit dans un état de certitude (de mal-
brun (avec la tache noire d’un costume masculin, le brun heur dans le premier tercet, de joie dans le deuxième
orangé du mur et la robe orangée du personnage fémi- tercet). La conjonction de coordination « et » qui les
nin) et le gris bleuté (pour l’arrière-plan de l’image, le suit (vers 11 et 15) renforce la certitude acquise, pour
plafond, les draps blanc gris sur les visages des amants). que cette dernière soit renversée dans le dernier vers du
2. L’ambivalence désigne une tendance à manifester des tercet. La passion est donc évoquée à travers un double
attitudes ou à ressentir des émotions contradictoires, mouvement : celui d’un renversement, d’une instabilité,
opposées. L’amour peut être ambivalent, dans ce qu’il qui sont cycliques et infinis.
peut comporter de généreux (donner de l’amour), mais 4. On peut percevoir des éléments de réécriture : on
aussi d’inquiétant ou de destructeur (l’angoisse de la définira la réécriture comme la présence d’un palimp-
perte, la peur de ne pas être aimé, la violence des émo- seste explicite, le texte de Sappho ayant pu servir de
tions et de la jalousie). modèle explicite, avec le motif des manifestations de
3. Dans l’œuvre de Magritte, le dessin de bouches liées la passion sur le corps. On peut aussi définir la réécri-
par le baiser est sensuel, montre l’amour comme une ture comme la reprise d’une tradition littéraire, celle

Chapitre 5 • Le discours amoureux 91


du discours élégiaque (et pétrarquiste au xvie siècle) penser avoir plus de douleur/sans y penser être hors
visant à adresser à l’être aimé une évocation expressive de peine
des tourments de la passion, dans un discours sensuel
heur/malheur
recourant aux images concrètes.
À chaque fois, les deux états opposés sont non pas indé-
S’entraîner à l’oral pendants, mais solidaires l’un de l’autre. Cela est signalé
5. Un 1er travail de lecture rythmée à partir du décasyl- par la conjonction de coordination « et », par le gérondif
labe est nécessaire. La construction des phrases de (en + participe présent), le mot « entremêlé » (vers 4),
Labé est classique (chaque vers forme une proposition la locution « tout à un coup » (vers 5), la conjonction
indépendante, il n’y a ni enjambement ni rejet). Pour « quand » (vers 11). Chacun des deux états opposés
l’exercice de lecture, on peut suggérer le fait que la lec- engendre l’autre à l’infini. Par exemple, dans l’amour,
ture à deux voix ne se limite pas qu’à une lecture alter- la sensation de vivre est d’une telle intensité que l’on a
née de vers. On proposera des idées différentes : deux du mal à la supporter : on se sent mourir, et cela donne
voix superposées dans certains vers, une seconde voix à nouveau le sentiment de vivre au sens fort. De façon
renforçant la première sur certains mots seulement, générale, on est simultanément transporté de joie et
un effet d’enlacement des voix dans les deux derniers angoissé d’être ainsi exposé au risque de perdre un tel
tercets pour l’accélération du discours conduisant à la bonheur.
pointe finale du sonnet. 3. L’objet que l’on désire est en un sens absent (on aspire
à le posséder, on en éprouve le manque), en un sens pré-
Vers le bac Question d’interprétation sent (on se le représente avec vivacité, on lui accorde
La forme du sonnet exprime l’intensité et les tourments une attention extrême). L’être aimé est sans cesse à
de la passion. On attend des élèves : la fois présent à l’esprit de l’amoureux (il accapare sa
– qu’ils puissent définir la passion par des effets sur le conscience) et absent pour lui (il ne lui appartient jamais
corps et sur l’âme ; tout à fait). Ainsi les moments de plaisir (quand l’être
– qu’ils analysent précisément l’expression de la souf- aimé accepte les avances qu’on lui fait) sont-ils traversés
france ; par des tourments (à l’idée d’être privé de son amour).
– qu’ils montrent enfin que la passion provoque des
émotions instables. Vers le bac Question de réflexion
On peut certes admettre que l’amour est une joie (en ce
Philosophie qu’il enchante l’existence) et qu’il est une souffrance (en
Lexique ce qu’il rend vulnérable). Mais il est plus difficile d’expli-
1. L’adverbe « inconstamment » (vers 10) est formé sur quer que l’amour est à la fois l’un et l’autre. C’est pour-
l’adjectif « inconstant », composé du préfixe privatif tant sur ce point que l’on doit insister si l’on veut définir
« in » et de l’adjectif « constant » « qui ne varie pas, correctement la nature de cette joie et de cette souf-
ne change pas ». Labé ne l’emploie pas pour dire que france. Cela permet de comprendre que, même si la joie
l’amour est infidèle ; au contraire, elle décrit l’amour et la souffrance s’opposent, elles vont de pair, comme le
intense qu’elle éprouve pour quelqu’un qu’elle aime revers l’une de l’autre.
et qui (peut-être) l’aime en retour. L’adverbe lui sert à
La lettre d’amour
décrire l’état d’instabilité dans lequel l’amour la plonge.
➤ p. 110-111
2. On peut, dans la continuité de la réponse à la ques-
tion 1 de littérature, proposer le relevé suivant : >Objectifs
vivre/mourir Cette double-page invite à l’analyse de l’expression
épistolaire du sentiment amoureux. Le texte de Signa
se brûler/se noyer
est extrait d’un passage consacré à l’usage des méta-
chaleur/froidure phores dans les lettres d’amour. Les lettres fictives
vie molle/vie dure que Signa donne en exemple composent un échange
grands ennuis/joie épistolaire basé sur la séduction. Rousseau met en
rire/larmoyer contraste la lettre d’amour rédigée par un bel esprit et
plaisir/tourment la lettre d’amour écrite par l’amoureux. Cela lui permet
d’identifier un style d’un genre particulier, qui cherche
mon bien s’en va/mon bien dure
moins à séduire qu’à exprimer l’amour dans toute sa
sécher/verdoyer plénitude.

92 I • Les pouvoirs de la parole


3 Les lois de l’amour, Signa ➤ p. 110 ronces, le fruit des vergers) : d’un côté, une résistance
morale de la dame mais qui attise le désir de l’amant,
Littérature face à une demande plus insistante et érotisée à tra-
Entrer dans le texte vers le motif de la « posse[ssion] » (l. 18). Ce discours
1. La lettre de la dame est une lettre ambiguë : le per- reprend la topique de la lyrique courtoise médiévale,
sonnage préfère la parole écrite, pour refuser l’amour, dans laquelle le désir est exacerbé.
au silence : cette lettre maintient donc une relation
entre les deux personnages, puisque l’épistolière affirme Philosophie
être agacée par l’« entêtement » de son interlocuteur, Lexique
et qu’elle dit être « harcelé[e] » par lui. Les phrases 1. La métaphore est une figure de style qui désigne
négatives (l. 1 et 2), l’injonction et la métaphore de la une réalité par le nom d’une autre réalité, afin de faire
ligne 5 (« ne cherche pas de nœud dans le jonc ») tra- apparaître leur proximité. On ne se contente pas d’em-
duisent un refus de l’amour. Elle donne cependant ainsi ployer un nom pour un autre, on signale qu’elles ont des
à son interlocuteur un droit de réponse. points communs. Certaines métaphores sont usuelles :
2. En guise de réponse, le personnage masculin réitère tout le monde les comprend. Par exemple, dire « c’est
sa demande : pouvoir exprimer son amour ouverte- une lumière » signifie « c’est une personne très intel-
ment, avec l’accord de la dame, c’est-à-dire se faire ligente ». Mais on doit parfois deviner quelle chose
aimer d’elle. On remarque que l’homme prend soin de est désignée par le nom d’une autre. Cela obscurcit le
reprendre tous les éléments de la lettre de la dame, message. C’est pourquoi la philosophie préfère géné-
pour répondre de manière exhaustive, en précisant ralement la précision du concept à l’ambiguïté de la
cependant d’emblée qu’il est heureux d’avoir reçu un tel métaphore. Pourtant, des philosophes tel Bergson ont
refus (la métaphore du cœur « plein », l. 11) : l’homme pu reprocher au concept sa généralité et lui préférer la
a saisi que le fait de répondre était un début d’engage- métaphore, qui charrie un faisceau d’indications dont le
ment de la part de la dame, malgré son refus explicite. concept fait abstraction.
Ainsi, le personnage commence et conclut sa lettre avec 2. Une lettre d’amour vise à établir ou maintenir un
le renouvellement de sa demande, soutenu par l’ex- contact avec l’être aimé, dans le but non pas de lui com-
pression d’une joie amoureuse : « mon cœur ne serait muniquer des informations, mais de le charmer et de lui
cependant pas aussi plein qu’il ne l’est depuis que j’ai faire sentir l’amour qu’on lui porte. La métaphore éveille
pris connaissance de votre lettre » (l. 11) ; « la faveur l’imagination. Elle est plus inventive et plus parlante
de daigner m’apprendre quand je pourrai découvrir les qu’un discours qui se contente de dire les choses telles
secrets de mon cœur » (l. 21). qu’elles sont. En laissant au destinataire de la lettre
3. L’homme reprend les arguments et sujets abordés par le soin de lever l’ambiguïté, elle instaure avec lui une
sa destinataire. Cependant, il renverse les affirmations connivence propice à l’amour.
de l’épistolière, pour orienter son discours vers un inflé- 3. Signa paraît avoir une idée déterminée des rôles
chissement de la volonté de la dame : le modalisateur respectifs des femmes et des hommes dans la relation
« je sais assurément » (l. 12) permet de renverser l’image amoureuse. Il montre une femme dont le refus n’est
du tamaris. La dame voit en la fleur sa pureté et un sta- qu’apparent : c’est un artifice de séduction, que l’exis-
tut de femme inaccessible, alors que l’homme y décèle tence même de sa lettre contredit. Il présente l’homme
une preuve d’attachement : « la sincérité de votre affec- comme dévoué à la femme, décidé à lui faire la cour
tion ne peut être en aucune manière entamée » (l. 14). aussi longtemps qu’il le faudra pour obtenir son consen-
Par la suite, l’homme reprend le discours de la dame tement. Le jeu amoureux est encadré par des règles
pour s’y opposer : les connecteurs « mais » (l. 15), « et précises.
quoique » (l. 18), « cependant » (l. 19) soulignent cette
Vers le bac Question de réflexion
construction du discours par la contradiction.
La parole fait appel à la voix et à l’audition, l’écriture, à
Vers le bac Question d’interprétation la graphie et à la vision. La première s’adresse à un des-
On pourra envisager l’analyse en deux temps : tinataire présent et proche, la seconde à un destinataire
– la lecture de la signification explicite de la lettre de la absent et éloigné. Avec la parole, le message est trans-
dame (un refus), et l’obstination de l’homme (renouve- mis instantanément, avec l’écriture, la transmission est
ler sa demande de pouvoir déclarer son amour) ; différée. L’écriture offre la possibilité de réfléchir à la
– la lecture métaphorique, voilée des deux lettres, grâce composition du message. Elle n’exige pas une réaction
aux réseaux d’images naturelles (la fleur, le foin, les immédiate de la part du destinataire. La lettre est un

Chapitre 5 • Le discours amoureux 93


objet matériel que l’on peut conserver et lire plusieurs On opposera à ces deux idées le constat que la lettre,
fois, comme un gage de l’amour qui y est exprimé. en tant que communication différée, ne favorise pas
l’échange vrai et spontané : la maîtrise de soi supposée
4 La sincérité des mots, Rousseau ➤ p. 111 par le passage par l’écrit, la part possible de rhétorique
Littérature ou plus simplement de style dans l’écriture induit l’idée
Entrer dans le texte que ce langage spécifique recompose le message, le
1. Les deux groupes nominaux reflètent le point de vue transforme : en tant que médiation, le langage écrit
de Rousseau : la « lettre d’amour faite par un auteur peut sembler encore moins juste que le langage verbal,
dans son cabinet » (l.  1) est une expression qui insiste pour dire en toute sincérité ce que l’on souhaite parfois.
sur l’identité du scripteur, un professionnel de l’écriture Philosophie
qui possède un lieu pour écrire, qui pratique l’écriture
1. Rousseau adopte le point de vue externe d’un lecteur
comme un art, une technique. De l’autre côté, l’expres-
en position de tiers, qui ne serait ni l’amant ni l’aimé.
sion « lettre que l’amour a réellement dictée » (l. 6) met
Il s’intéresse aux valeurs expressive (la capacité à resti-
en relief la notion de sincérité avec l’adverbe « réelle-
tuer les sentiments) et conative (la capacité à toucher
ment », et le sujet du verbe qui est le nom « amour » lui-
le destinataire) de chacun des deux types de lettres. Le
même. Ainsi, Rousseau oppose le discours fabriqué par
premier type de lettre exerce (sur le tiers externe) une
l’art, technique et rhétorique mais peu émouvant (« qui
séduction certes immédiate et intense, mais superfi-
ne vous laissera que des mots pour souvenir », l. 5) ; à la
cielle et éphémère. En revanche, même si le second type
lettre d’amour qui refléterait la transparence du cœur,
de lettre manque totalement de séduction, il parvient à
malgré des maladresses et une parole qui manque de
émouvoir (du moins le tiers externe).
maîtrise : « on se sent ému sans savoir pourquoi » (l. 13).
2. L’auteur d’une lettre du premier type n’est pas lui-
2. La parole sincère touche parce qu’elle est véritable,
même amoureux. Il calcule les effets que produiront les
vraie, selon Rousseau : « sa vérité nous touche » (l. 14),
procédés qu’il met en œuvre pour exprimer et susciter
« le cœur sait parler au cœur » (l. 15), comme si la
des émotions avec lesquelles il entretient un rapport
parole s’effaçait pour n’être que l’expression directe des
distancié.
émotions, de façon naturelle.
3. L’auteur d’une lettre du second type est très amou-
S’entraîner à l’oral reux. Il laisse ses sentiments lui dicter sa lettre. D’un
3. La rhétorique consiste en un art particulier du langage, côté, il ne voit pas que les phrases qui lui viennent n’ont
qui suppose une maîtrise, la prise en compte d’un audi- pas la valeur qu’il leur attribue du fait de ses sentiments.
toire, la visée d’effets puissants grâce à des techniques. D’un autre côté, il n’est jamais satisfait de ce qu’il écrit.
Un discours peut être touchant grâce à la rhétorique : le C’est pourquoi il n’écrit rien de marquant et se répète,
style et la mise en voix d’un discours incarné provoquent parvenant malgré tout à attendrir un tiers externe.
des émotions. Cependant, les hésitations, les contra- 4. D’après Rousseau, les lettres écrites par des amou-
dictions font partie de l’élaboration de la pensée, de la reux ne contiennent que des idées rebattues. Par
parole spontanée : l’absence de règles codifiées peut exemple, « je ne peux vivre sans toi » est une pensée
permettre à la pensée et à l’émotion de s’exprimer de commune, qui n’apporte rien de nouveau sur l’amour,
manière plus touchante, surprenante, aléatoire, et com- mais qui résonne dans l’esprit de l’amoureux (ou de
plexe (ce sont les hésitations et le manque de certitudes l’être aimé s’il aime en retour). L’amoureux sincère
qui permettent d’aller vers une vérité du sentiment à trouvera tout de même un style propre, capable d’in-
exprimer). diquer que son amour, comme tout amour, est unique.
Rousseau invoque le pouvoir qu’a l’amour d’enchanter
Vers le bac Question de réflexion
la réalité. Les choses sont chargées d’une signification
On attendra une forme argumentée, qui présente les
nouvelle, que l’amoureux tentera de restituer en évo-
possibilités offertes par l’écriture épistolaire d’une part et
quant les détails les plus particuliers et en forgeant ses
les obstacles à la sincérité que le genre de la lettre inclut.
propres métaphores.
Pour les possibilités offertes par la lettre, on pourra
développer l’idée d’une écriture qui permet de dire par Vers le bac Question d’interprétation
écrit ce qu’il est difficile d’exprimer face à la personne. En adoptant le point externe de vue d’un lecteur en posi-
L’écriture favorise aussi un recul, une prise de distance tion de tiers, ni amant ni aimé, Rousseau suppose que la
qui permet de chercher les mots justes, pour être lettre d’amour n’est pas seulement destinée à un usage
sincère. intime et privé, mais qu’elle peut faire l’objet d’une plus

94 I • Les pouvoirs de la parole


large diffusion. Ainsi il détourne la lettre d’amour de sa 5 La lutte des sentiments, Racine ➤ p. 112
fonction initiale et la fait apparaître comme une œuvre
littéraire. Or dans son évaluation comparative des deux Littérature
types de lettre, c’est la lettre authentique qui l’emporte, Entrer dans le texte
malgré ses imperfections, sur la lettre fabriquée. Rous- 1. Hippolyte est désigné par l’apostrophe « prince »
seau explique en fait comment l’auteur d’un roman (vers 1 et 23) et le pronom « vous ». Phèdre adresse son
d’amour épistolaire doit procéder pour créer un effet discours au fils de Thésée, faisant le lien entre le père et
d’authenticité. le fils : Thésée est décrit de manière péjorative (vers 4 et
5), puis évoqué de nouveau à travers le portrait de son
HISTOIRE des Arts propre fils dans les vers 6 à 9 : « jeune », « tel que je vous
➤ p. 111 voi ». À partir du vers 13, Phèdre poursuit le récit de son
1. La scène peinte par Fragonard se situe dans une coup de foudre pour Thésée, des exploits de son époux,
atmosphère galante : la dame représentée est riche- en le confondant avec Hippolyte à qui elle parle direc-
ment parée, à la manière d’une personne de l’aristocratie tement : « pourquoi, sans Hippolyte / Des héros de la
(perruque poudrée, visage maquillé, robe). La pratique Grèce assembla-t-il l’élite ? » (vers 14). Phèdre aimerait
de l’écriture de la lettre est une pratique de sociabilité, réécrire le passé et pouvoir aimer Hippolyte.
qu’on repère dans l’image grâce à du mobilier (le secré- 2. Dans les vers 1 à 20, Phèdre montre que l’amour est
taire), des objets (les feuilles posées sur l’écritoire), et un sentiment passionné, extrême (« je brûle », vers 1),
que le corps ressent comme l’âme (le portrait de l’être
une écriture graphique lisible sur le papier que la dame
aimé est décrit comme séduisant, et il reste une image
tient dans sa main, regardant le spectateur du tableau.
gravée dans l’esprit). Personnage tragique, Phèdre fait
2. La figure centrale du personnage féminin attire l’at-
aussi de l’amour un sentiment lié à l’admiration de l’être
tention, et plus particulièrement son visage, auprès
aimé, qui doit être héroïque.
duquel le billet se trouve. La blancheur des feuilles et du
visage du personnage appelle le regard du spectateur : Vers le bac Question d’interprétation
le billet est bien au cœur de l’œuvre, que ce soit dans le On peut souligner les mots-clés de l’interprétation
titre ou dans la représentation. attendue : si Phèdre « réécrit » le passé, c’est en effet
3. Le regard mutin du personnage, qui nous est adressé qu’elle en parle (par exemple avec le passé composé
(bien que de biais), est mystérieux : il exprime ainsi le dans le vers 2, ou ensuite à l’imparfait pour faire le por-
désir et le mystère lié à ce billet doux. Le spectateur trait de Thésée jeune, entre les vers 9 et 12), mais aussi
entre ainsi comme par effraction dans le tableau, assis- qu’elle exprime le désir de modifier ce passé : on note la
tant à une scène intime (lire ou envoyer un billet doux), négation « non point tel que l’ont vu les enfers « (vers 2)
mais le regard adressé du personnage rend aussi le spec- et la question « Que faisiez-vous alors » (vers 13), qui
tateur complice de cette intimité. Ce paradoxe situe le explicite le désir de voir Hippolyte prendre la place de
spectateur dans une atmosphère de désir et de gêne. Thésée. Le lien avec la « déclaration » amoureuse est
établi grâce aux mêmes procédés : d’une part, Phèdre
Les aveux indirects oppose deux portraits d’amants (son mari, « volage »
➤ p. 112-113 dans le vers 3, alors qu’Hippolyte est caractérisé avec
les adjectifs « fidèle » « fier » et « farouche » au vers 6).
>Objectifs
D’autre part, ses questions deviennent des imprécations
Ces deux textes mettent en scène les détours que contre le sort : la reine regrette qu’Hippolyte n’ait pas
l’amour emprunte pour se déclarer, malgré les obstacles été Thésée, quand elle est tombée amoureuse de lui
objectifs (interdits sociaux) et subjectifs (résistances (vers 15 et 16), et se met à imaginer au conditionnel
intérieures). Dans le texte de Racine, Phèdre utilise les passé, ainsi qu’au subjonctif plus-que-parfait, l’aventure
ressources d’une fiction inspirée par un passé mythique qu’elle aurait menée avec lui (« je l’aurais devancée »,
pour déclarer sa passion coupable à Hippolyte. Dans vers 21 ; « l’amour m’en eût d’abord inspirée la pen-
le texte de Laclos, Mme de Tourvel mobilise ses facultés sée », vers 22).
intellectuelles afin de composer l’image d’une personne
raisonnable. Elle révèle néanmoins qu’elle éprouve pour Philosophie
Valmont un amour d’autant plus intense qu’il s’impose 1. La mémoire est la faculté de conserver une représen-
à elle, malgré ses efforts pour le contenir. tation des faits passés. L’imagination est la faculté de
former des représentations de choses sensibles en leur
absence. Phèdre utilise conjointement sa mémoire et

Chapitre 5 • Le discours amoureux 95


son imagination. Elle tire de sa mémoire une structure une offense, une colère ou une honte. Il fait face indirec-
narrative dans laquelle elle remplace certains person- tement à son père Thésée, qui entoure de son bras son
nages par d’autres, composant ainsi un récit imagi- épouse Phèdre : l’expression des visages traduit le cour-
naire. Hippolyte et Phèdre jouent les rôles de Thésée roux antique, une colère proche de l’état de fureur, qui
et d’Ariane dans une réécriture du mythe du combat met le héros hors de lui. Ici, Thésée (regards coléreux et
contre le Minotaure. sourcils froncés), mais aussi Phèdre (traits du visage ten-
2. L’amour de Phèdre pour Hippolyte se heurte à deux dus et cheveux dressés sur la tête) adoptent une posture
interdits : le 1er défend à une femme mariée d’avoir un figée, symbolique d’un état de fureur. Le fait que Phèdre
autre amant que son époux (c’est un adultère) ; le 2d soit armée d’une épée est aussi un signe d’hostilité à
défend à une belle-mère d’aimer son beau-fils (c’est un l’égard d’Hippolyte, dont les traits juvéniles et la beauté
inceste symbolique). En s’inspirant de faits passés pour pure faite de blancheur évoquent l’innocence.
inventer des situations imaginaires, Phèdre parvient à
contourner les deux interdits. Son récit la montre fidèle
TICE
à son futur époux, dont elle choisit même d’être la com- Un travail d’ensemble sur la mise en scène montrera que
pagne dans le labyrinthe, ne comptant ni sur sa sœur Chéreau donne une vision violente du tragique : la scé-
Ariane ni sur un simple fil pour le guider. Son récit lui nographie est dirigée par l’idée d’une tension continue.
permet d’aimer un homme placé dans la position d’un Pour l’extrait précis de la scène 5 de l’acte II, on peut
héros, qu’elle est en droit de vouloir épouser. Même si observer plus précisément la dynamique des corps
Phèdre trouve le moyen de lever les deux interdits dans (proximité, distance), et la manière dont Phèdre tente
le cadre fictionnel du récit (plan de l’énoncé), la fiction de séduire Hippolyte au sens propre : en le conduisant à
qu’elle compose exprime des sentiments coupables elle, par ses déplacements.
dans le cadre effectif de la réalité (plan de l’énoncia-
tion). Hippolyte est devant une alternative : suivre 6 La lettre de rupture, Laclos ➤ p. 113
Phèdre dans le labyrinthe du rêve et de la fiction ou se Littérature
détourner d’elle en la laissant prise au piège dans lequel Entrer dans le texte
elle vient de se précipiter. L’ordre des mots dans le der- 1. Cette phrase de Mme de Tourvel associe le bonheur à
nier vers, où Phèdre dit « retrouvée ou perdue » et non un devoir : or, le bonheur est un état de sérénité qui ne
« perdue ou retrouvée » révèle que, ainsi qu’elle le com- se conçoit pas de manière anticipée comme un impé-
prend, Hippolyte va opter pour le second membre de ratif à respecter. L’idée de devoir a une connotation
l’alternative. morale : Mme de Tourvel rappelle son devoir d’épouse, la
Vers le bac Question de réflexion vertu lui assure un certain bonheur social, une moralité
Il paraît absurde de soumettre le désir amoureux à des et une sérénité.
règles. En effet, de deux choses l’une : ou l’on désire ou 2. La métaphore filée de l’orage en mer évoque l’amour
l’on ne désire pas. Dans le 1er cas, la règle prescrivant le comme une tourmente douloureuse, qui peut perdre la
désir est superflue, la règle proscrivant le désir est inef- personne : les noms « orage », « rivage », « tempête »,
ficace. Dans le 2d cas, c’est l’inverse : la règle prescrivant « mer », « naufrage » (l. 7 à 10) contribuent à créer cette
le désir est inefficace, la règle proscrivant le désir est image dangereuse et instable de la passion amoureuse.
superflue. 3. Les phrases déclaratives formulées sur un ton de
Or ces remarques ne prennent pas en compte les déter- reproche, et les phrases impératives dominent à la fin
minations qui pèsent sur le désir lui-même. Le fait de du texte : Mme de Tourvel tente d’éloigner d’elle M. de
désirer ou non n’est pas quelque chose d’aussi spon- Valmont.
tané qu’il y paraît. Le désir amoureux est soumis à un
S’entraîner à l’oral
conditionnement social et culturel qui le conduit à se
4. Les trois lectures permettent aux élèves d’investir des
conformer à des normes. Tout se passe comme si les
modalités de mises en voix différentes. La réprobation
membres d’une société étaient incités, en particulier par
s’exprime sur un ton sec, la colère peut être dramatisée,
leur éducation, à choisir des partenaires amoureux en
et le trouble est plus subtil et complexe à faire entendre
conformité avec les normes établies dans cette société.
(jeux de silences par exemple).
HISTOIRE des Arts
Vers le bac Question d’interprétation
1. et 2. Hippolyte se trouve face au spectateur de l’image, On définira l’ambiguïté dans les termes suivants :
mais son regard au sol et son geste de la main indiquent En effet, Mme de Tourvel rejette explicitement Val-

96 I • Les pouvoirs de la parole


mont : son style est plutôt véhément (multiplicité auxquelles on ne croit pas, parfois pour se tromper soi-
des adverbes de négation « non », des phrases néga- même. Madame de Tourvel est de bonne foi en ce qu’elle
tives, rythmes accumulatifs dans les phrases, et une a réussi à se persuader qu’elle est décidée à rompre avec
conclusion injonctive de la lettre) : « laissez-moi, ne Valmont. Elle est de mauvaise foi en ce qu’elle espère
me voyez plus, ne m’écrivez plus » (l. 19). Pourtant, que la réponse de Valmont fera basculer les choses et
son combat intérieur se lit en filigrane de son discours : qu’elle pourra l’aimer.
la première contradiction « je suis heureuse, je dois Vers le bac Question de réflexion
l’être » (l. 2) montre que le mariage est une barrière Les sentiments vont généralement de pair avec une
morale à ses sentiments pour Valmont, ce qui laisse représentation de la réalité qui, étant issue de l’imagi-
supposer que des sentiments sont nés malgré tout (il nation et non de la raison, n’est pas scientifique. Ils nous
eût été plus évident de rejeter Valmont en lui signifiant présentent comme bénéfiques des choses néfastes et
une absence de sentiments, ce que Mme de Tourvel ne inversement. Ils n’excluent pas une approche ration-
fait jamais). Dans le 2d paragraphe de la lettre, Mme de nelle, capable de nous instruire vraiment sur les choses
Tourvel fait état de l’emprise que Valmont a sur elle : le bénéfiques ou néfastes. Ce savoir rationnel ne fait pas
personnage récapitule tout ce que Valmont a fait pour le poids face aux représentations de l’imagination, que
toucher Mme de Tourvel. Son refus répété dans les der- certains sentiments intenses imposent à l’attention.
nières lignes traduit implicitement à quel point il est C’est pourquoi nous faisons des choix dont nous savons
difficile au personnage d’être finalement ferme dans sa qu’ils sont néfastes.
décision. Mais notre savoir est incomplet. En effet, le rôle de la
Philosophie raison n’est pas seulement de nous instruire de son
1. Madame de Tourvel oppose deux formes d’amour, côté, c’est également de réfuter les représentations de
correspondant l’une, à son amour pour son mari, l’imagination et leur en substituer d’autres de même
l’autre, à son amour pour Valmont. Le premier, pai- sorte, mais en accord avec la raison. C’est en affrontant
sible et conforme au devoir (avec le respect duquel il se l’imagination et les sentiments sur leur propre terrain,
confond), procure des plaisirs calmes. Le second, agité de façon à les mettre de son côté, que la raison peut
et contraire au devoir, procure des plaisirs intenses. nous éviter de faire des choix dont nous savons qu’ils
sont néfastes.
2. Madame de Tourvel est divisée entre sa raison et sa
passion. Elle veut rester fidèle à son mari et à son devoir, Quand l’amour parle de lui-même
mais son désir pour Valmont est irrépressible. Elle paraît
➤ p. 114-115
lucide sur ce qui lui arrive. En effet, elle donne de sa vie
conjugale une présentation positive mais sans complai- >Objectifs
sance. Elle repère les stratégies utilisées pour la séduire, Cette double-page porte sur la dimension réflexive
et même leurs contradictions. Cependant, elle se ment du sentiment amoureux, qui reconduit l’amoureux, à
à elle-même. L’objectivité de ses analyses la persuade travers l’être aimé, vers sa propre personne. Le texte
qu’elle a vaincu son désir pour Valmont, et qu’elle lui d’Ovide présente le mythe de Narcisse, dont il sug-
écrit pour rompre. Mais elle dépeint l’ennui de sa vie gère également une interprétation, dans le sens d’une
conjugale, fait état de ses tourments amoureux, et sup- analyse des illusions de l’amour. Grimaldi explique
plie à demi-mot Valmont de la convaincre qu’elle peut comment l’amant projette sur la personne aimée des
s’autoriser à l’aimer. qualités qu’elle s’efforce elle-même d’incarner, si bien
3. Les sentiments de Mme de Tourvel s’opposent à son que leur amour repose sur une illusion partagée.
analyse de la situation. La lettre est traversée par une
tension entre un sens manifeste (Mme de Tourvel a 7 Du narcissisme, Ovide ➤ p. 114
décidé de rompre toute relation avec Valmont) et un
Littérature
sens latent (elle est prête à céder à ses avances). Cette
Entrer dans le texte
lettre illustre les illusions de la raison, qui croit dominer
1. Les 1res lignes du texte mettent en place le contexte
la situation quand elle fait le jeu du désir.
du récit tragique : après avoir chassé, le jeune homme
Lexique souhaite se reposer et « apaiser sa soif » (l. 8). Le lieu
4. Les locutions « bonne foi » et « mauvaise foi » semble idéal : naturel, isolé de l’homme mais aussi du
indiquent : la 1re, que l’on dit des choses que l’on croit, monde du vivant (les animaux n’y vont pas, l. 3), cet
sans intention de tromper ; la 2de, que l’on dit des choses endroit semble un lieu à part.

Chapitre 5 • Le discours amoureux 97


2. La progression de ce coup de foudre étrange : Vers le bac Question de réflexion
– la soif physiologique devient une soif de se regarder Dire que l’amour se nourrit d’illusions, c’est rappeler
devant la source d’eau pure présente (l. 8) ; que l’objet du désir amoureux est auréolé du prestige
– le personnage se contemple, observe son visage et son que ce désir lui confère. On croit que c’est parce qu’il
corps ; possède certaines qualités que nous désirons cet objet,
– il tombe amoureux de lui-même : « il se désire lui- mais c’est surtout parce que nous le désirons qu’il les
même » ; possède à nos yeux.
– il tente de saisir son image, ce reflet, en vain. Pourtant le désir nous pousse à accorder une attention
soutenue à son objet. Cela peut nous permettre de per-
Vers le bac Question d’interprétation cevoir des choses que les autres ne remarquent pas.
On opposera tout d’abord la description du lieu, idéal,
avec son aspect mystérieux voire inquiétant ; on étu- 8U
 n regard « cristallisé « sur « l’autre »,
diera ensuite la progression du récit, à travers les étapes Grimaldi ➤ p. 115
du coup de foudre du personnage ; enfin, on analysera
en quoi la passion du personnage pour lui-même est Littérature
en train de le détruire, dans la dernière partie du texte Entrer dans le texte
(interventions du narrateur et dramatisation du récit). 1. Les deux termes « cristalliser » (l. 1) et « émerveille-
ment » (l. 5) évoquent un univers merveilleux, où l’autre
Philosophie est idéalisé, rendu parfait par notre regard. Le verbe
1. Narcisse est séduit par le reflet de sa propre appa- « cristalliser » renvoie à la théorie de la cristallisation
rence, qu’il n’identifie pas comme tel. Comme c’est son stendhalienne, selon laquelle l’amour ne peut naître que
désir qui le pousse à revenir vers la source où ce reflet lui lorsqu’on peut idéaliser une personne quelque temps, se
apparaît, on peut dire que le désir de Narcisse, étant la former une image d’elle parfaite et intouchable.
cause de ce reflet, crée lui-même son objet. 2. Les phrases interrogatives dominent au début du
2. L’intensité du désir de Narcisse est littéralement texte. L’auteur utilise un procédé proche du discours
augmentée par l’impossibilité de le satisfaire. Quand indirect libre : ses questions sont aussi celles que se
Narcisse tente de saisir l’objet de son désir, son geste posent l’amoureux ou l’amoureuse, au sujet de l’être
brouille son reflet, qui se reforme dans l’eau immédia- aimé. L’amour est ainsi exprimé comme un sentiment
tement après cette tentative, éveillant un désir dont qui fait douter, qui trouble, qui instabilise, car il se porte
l’insatisfaction accroît la force. sur une altérité qui nous reste inconnue, mais que l’on a
Lexique besoin d’imaginer.
3. Le mot « narcissisme » désigne généralement la ten- 3. La 1re personne du pluriel est autant présente que la
dance à prendre sa propre image comme objet exclu- 3e, dont la référence première est le groupe nominal
sif d’affection. Il se distingue de l’amour de soi et de « cette personne ». On observe la première personne
l’amour-propre. L’amour de soi est l’attention naturelle en position de sujet, et de complément par rapport au
que chacun accorde à ses propres besoins et intérêt verbe, et il en est de même pour la 3e personne : « Ce
(instinct d’autoconservation). Même s’il conduit à se qu’elle aime en nous, c’est le regard que nous portons
donner la priorité à soi-même, il n’exclut pas la sym- sur elle. Notre ravissement la séduit. Et si nous finissons
pathie, c’est-à-dire une attention aux besoins et inté- par l’émouvoir, c’est parce qu’elle est émue de susciter
rêts des autres. L’amour-propre vient de ce que chacun, tant d’émotions » (l. 8 à 10). Grimaldi tend à faire éprou-
se comparant aux autres, voudrait l’emporter sur eux, ver à son lecteur la progression du sentiment amoureux,
y compris dans leurs affections. Il est irrationnel et à partir de l’admiration que l’être aimé provoque en
tyrannique. Il fait que chacun exige des autres qu’ils lui nous, cette admiration provoquant un retour d’amour
accordent la préférence. Dans la version qu’Ovide donne par le trouble qu’elle provoque dans l’être aimé.
du mythe, Narcisse ne sait pas qu’il s’agit de son propre 4. L’admiration présente dans le sentiment amoureux
reflet. Cela ne vaut pas pour la signification usuelle de provoque un cercle qui pourrait sembler vertueux : celui
« narcissisme ». qui aime fait sentir son regard émerveillé à l’être aimé,
4. Le mythe invite à réfléchir sur la part que l’image qui l’aime encore davantage en retour. L’amour trouble
de soi prend à l’amour, même quand il se porte sur et consolide l’estime de soi. Cependant, pour Grimaldi,
une autre personne. En effet, quand on croit aimer il s’agit d’une illusion trompeuse : « Ce qu’elle finit par
quelqu’un pour ce qu’il est, on l’aime peut-être d’abord aimer, c’est donc moins celui qui l’aime que la façon
pour l’image qu’il nous renvoie de nous. dont il l’aime » (l. 18-19). Le raisonnement de l’auteur

98 I • Les pouvoirs de la parole


est fondé sur une suite de relations logiques (causes/ Vers le bac Question d’interprétation
conséquences). La part que l’imagination et le rêve prennent au pro-
cessus amoureux est telle qu’il paraît repousser toute
Vers le bac Question de réflexion
forme de connaissance véritable de l’être aimé. Nous
La cristallisation serait-elle nécessaire dans une relation
projetons sur lui une personnalité imaginaire qui dissi-
amoureuse ? On peut d’emblée valoriser le sentiment
mule à nos yeux sa personnalité authentique. L’illusion
d’admiration induit dans l’amour : la personne aimée est
est renforcée par le fait que l’être aimé s’efforce de se
digne d’intérêt à nos yeux, elle possède des qualités qui
conformer à cette image.
séduisent. Cependant, cette admiration n’est pas figée,
Pourtant, notre désir de le voir incarner cette personna-
on pourrait opposer à la théorie stendhalienne l’idée
lité imaginaire nous pousse à l’ajuster à sa personnalité.
que la relation amoureuse fait évoluer l’admiration, sans
Dans son effort pour s’y conformer, il adapte lui-même
qu’elle disparaisse, et que l’amour peut être fondé aussi
sa propre personnalité à cette personnalité imaginaire.
essentiellement sur un lien d’échange et de confiance,
La personnalité imaginaire que nous projetons sur l’être
plus réciproque naturellement que l’admiration.
aimé transfigure alors sa personnalité authentique. En
Philosophie ce sens, l’amour révèle la personnalité de l’être aimé,
1. L’amour est lié au désir. La connaissance rend compte dont il procure ainsi une forme de connaissance.
du réel par des preuves méthodiques. Nous ne pou-
vons certes pas aimer une personne sans avoir fait sa HISTOIRE des Arts
➤ p. 115
connaissance d’une façon ou d’une autre. Mais l’amour 1. Les deux œuvres tentent de restituer, par des moyens
n’attend pas, pour apparaître et se développer en nous, différents, l’idée de mouvement au cœur de la méta-
que nous ayons vérifié cette première connaissance. morphose. On observe l’insistance du narrateur dans
2. La faculté que nous utilisons pour nous représen- le fait d’évoquer une immobilité initiale (grâce à la
ter la personne aimée n’est pas la raison (faculté de description du lieu, du portrait de Narcisse se contem-
connaître), mais l’imagination (faculté de se représenter plant). L’image de Narcisse devient évanescente dans les
des choses en leur absence). Or l’imagination (stimulée dernières lignes du texte (« fugitive », « s’évanouira »,
par l’amour) nous pousse à attribuer à la personne aimée « fantôme »). Le peintre Nicolas Poussin exprime la
des qualités qu’elle n’a pas, mais qui nous conviennent, métamorphose du personnage en fleur (comme si le
et que nous aimerions trouver en elle. Au lieu de cher- tableau achevait le début du texte d’Ovide) : d’une part,
cher à la connaître, nous la façonnons à notre image. par la présence de fleurs blanches qui poussent autour
3. La personne aimée comprend que nous lui attribuons de la tête de Narcisse, annonçant la disparition de son
des qualités imaginaires. Mais elle apprécie d’être aimée. corps ; d’autre part, le peintre a produit une impression
C’est pourquoi elle s’abstient de nous dire qu’elle n’a pas de temporalité étirée : aucun regard, aucun geste n’est
ces qualités, et ménage plutôt l’illusion. Ce qu’elle aime échangé entre les personnages, mais la nymphe Écho et
chez nous, c’est la manière dont nous la considérons, le Cupidon assistent au spectacle en cours de la mort du
fait que nous la rendions ainsi capable de nous toucher. héros.
4. Dans une relation amoureuse, il n’y a pas d’amour 2. Une vision tragique de l’amour apparaît dans l’œuvre :
véritable. L’amant, dont Grimaldi adopte le point de la composition du tableau focalise le regard sur Narcisse
vue (en disant « nous »), aime l’aimée (désignée par au premier plan, tandis qu’Echo observe son amant de
le mot féminin « personne ») pour ses qualités à lui, loin (ses traits effacés accentuent le mouvement de
qu’il projette sur elle, mais qu’elle n’a pas. L’aimée, dont sa propre disparition). La présence de Cupidon, repré-
Grimaldi suppose les motivations, aime l’amant pour sentant de l’amour, avec un visage incliné et le regard
les qualités qu’il lui attribue. Il aime en elle sa propre détourné, a une valeur symbolique et tragique à la fois.
image. Elle aime en lui l’image qu’il lui fait incarner. Ils Enfin, on peut noter l’association sur le vêtement de
aiment donc tous deux une même forme imaginaire. Narcisse, des couleurs rouge et blanche : diverses sym-
Tels l’auteur dramatique et son acteur, chacun aime en boliques s’entrecroisent, mais on peut assurément lire
l’autre le partenaire sans lequel leur rêve commun serait ici une opposition entre le désir et la mort.
détruit. L’analyse de Grimaldi ne serait pas invalidée par
la prise en compte de la réciprocité du rapport amou-
reux, au sens où les partenaires peuvent échanger leurs
fonctions (l’amant devenant l’aimé et l’acteur ; l’aimée,
l’amante et l’auteur).

Chapitre 5 • Le discours amoureux 99


présent de vérité générale ou de description, pour exa-
DOSSIER Parcours d’œuvre intégrale :
Fragments d’un discours miner l’enjeu du discours sur l’amour. La forme de l’essai
amoureux de Roland Barthes pratiquée par Barthes est aussi souple : elle lui permet
➤ p. 116-119 de fragmenter sa pensée, de faire des commentaires (les
parenthèses des lignes 11 à 13, ou lignes 23 à 28), comme
La « relation « amoureuse si la pensée se déroulait dans son flux devant le lecteur,
➤ p. 116-117 qui entre en conversation indirecte avec l’auteur.
>Objectifs Philosophie
Le dossier invite à prendre conscience du caractère très 1. Pour Barthes, la propension de l’amoureux à com-
particulier que revêt la parole amoureuse, à travers les menter la relation amoureuse s’explique par la fonction
propos que Barthes consacre à certaines de ses figures assignée à cette forme de déclaration. L’amoureux uti-
ou fragments. Le premier texte a pour objet les discours lise le discours pour interpeller l’aimé, établir un contact
que l’amoureux compose sur le sentiment qu’il éprouve avec lui, le toucher par l’intermédiaire de la parole.
et sur la relation qu’il entretient avec l’être aimé. Le 2. Le langage se sert de signes, c’est-à-dire d’images
second texte analyse les questions lancinantes que acoustiques ou graphiques (signifiants) associées à des
l’amoureux se pose, cherchant toujours à interpréter le concepts (signifiés). Le langage remplit la fonction que
sens des événements et à déterminer la conduite à tenir. l’amoureux assigne à ses discours par un double contact,
l’un spirituel, au niveau du signifié, toujours le même
1 « L’entretien », Barthes ➤ p. 116-117
(« je te désire ») ; l’autre corporel, au niveau du signi-
Littérature fiant, qui effleure, caresse ou même étreint l’être aimé.
Entrer dans le texte Lexique
1. Le texte prend la forme d’un essai, avec la présence 3. Barthes qualifie d’allocutoire « la fonction que
de la 1re personne qui permet d’énoncer le point de vue l’amoureux assigne à son discours. Cet adjectif est formé
de l’auteur. Le discours prend ainsi la forme de véri- sur le substantif « allocution » qui signifie « discours
tés générales qui semblent affirmées (par exemple, la d’exhortation ». Il est admis depuis Austin (Quand dire
définition de la « déclaration », l. 1 à 3), mais le lecteur c’est faire, 1962), que le discours peut avoir une fonction
perçoit dès la ligne 4 que Barthes suit le chemin de sa locutoire (renvoyer à quelque chose), illocutoire (agir
propre pensée, pour réfléchir aux relations entre lan- sur le destinataire) ou perlocutoire (produire des effets
gage, et émotion amoureuse. ultérieurs). L’analyse du discours amoureux révèle qu’il
2. L’auteur donne une certaine corporalité, une épaisseur peut aussi avoir une fonction allocutoire, quand il se
sensorielle au langage dans le texte : il recourt à la méta- condense dans l’adresse, l’interpellation de quelqu’un
phore filée de la corporalité du langage en désignant le dont on veut attirer et surtout retenir l’attention.
langage de « peau », les mots de « doigts » (l. 4-5) par 4. L’amoureux qui commente la relation amoureuse
exemple. Barthes utilise aussi des verbes de perceptions obéit à une pulsion irrépressible, qui le pousse à parler
sensorielles, le champ lexical du toucher pour donner à de son amour aussi bien à l’être aimé qu’à des tiers, qui
imaginer un rapport sensuel au langage : « contact », deviennent alors ses confidents. Son commentaire peut
« se toucher », « caresse », « frôle » (1er paragraphe). prendre la forme d’une théorie générale sur l’amour.
3. Le discours de Barthes met en relief la première per- Dans tous ces cas, il cherche encore à établir un contact
sonne, évoquant l’amour sous la forme d’un « mari- avec l’être aimé, comme s’il s’adressait indirectement
vaudage » (l. 13) en action. Des lignes 14 à 22, Barthes à lui. Barthes invoque le Banquet de Platon où, d’après
montre que le discours sur l’amour reste toujours un Lacan, quand le bel Alcibiade raconte qu’il a été séduit
discours adressé, directement ou indirectement, voire par les discours philosophiques de Socrate, c’est pour
secrètement, à quelqu’un. En utilisant les pronoms établir un contact érotique avec le bel Agathon.
« je », puis « tu », « il », « on », Barthes exprime cette
Vers le bac Question d’interprétation
évolution du discours.
En apparence, le discours de l’amoureux porte sur la
Vers le bac Question de réflexion relation amoureuse, comme s’il remplissait une fonc-
La forme de l’essai permet à la pensée de se dérouler tion locutoire visant à rendre compte de cette relation, à
sous la forme d’une pesée de la pensée (étymologie du énoncer des vérités sur elle. En réalité, ce discours a pour
nom « essai », exagium, la pesée de la balance). Ainsi, finalité d’interpeller l’être aimé. Le contact ainsi établi
Barthes discourt à la première personne, emploie le équivaut à un rapport érotique destiné à procurer une

100 I • Les pouvoirs de la parole


satisfaction du désir amoureux. Or c’est une satisfaction 2. L’amoureux refuse d’accepter que les choses soient
détournée, incomplète, mais inépuisable. Ainsi, le com- si tranchées. Il sait que rien ne l’autorise à opter pour le
mentaire amoureux est infini. premier membre de l’alternative (il n’est pas acquis que
son amour soit partagé), mais il ne veut pas opter pour
2 « Que faire ? », Barthes ➤ p. 118-119 le second (il veut continuer à espérer). L’amoureux ne
Littérature consent pas à renoncer à son amour. Il préfère compli-
Entrer dans le texte quer les choses à loisir plutôt que reconnaître la logique
1. La définition de la « conduite » associe le doute à de l’alternative.
l’« angoisse » : le sujet questionne, hésite, sur les atti- 3. Un fait est quelque chose qui arrive et qui se suffit à
tudes à avoir quand on tombe amoureux (« comment lui-même. Un signe renvoie à autre chose : il doit être
agir ? »). interprété. L’amoureux cherche à savoir comment il
2. Le dilemme amoureux, maintenu dans l’état de transe doit se comporter afin de séduire l’être aimé. Quoi qu’il
amoureuse, de doute qui fait battre le cœur, est exprimé arrive, il y voit une indication relative au comportement
par différents procédés : adéquat et s’interroge sur le sens qu’il doit attribuer à
– les parallélismes qui montrent une pensée qui oscille cette indication. Le moindre fait a pour lui valeur de
d’un choix à l’autre, sans trancher (l. 7-8 avec les signe, comme si ce fait lui montrait la voie à suivre. Le
conjonctions « ou bien, ou bien ») ; fait devient alors conséquent, au sens où il n’est pas ano-
– les répétitions avec variations sur les pronoms din, mais est censé dicter une conduite que l’amoureux
démonstratifs « ceci/cela », qui prennent une valeur s’efforce de deviner. Par exemple, si l’être aimé lui donne
d’indéfini (l. 5) ; son numéro de téléphone, l’amoureux se demande si
– la récurrence de la conjonction « mais » dans le deu- cela veut dire qu’il doit ou non lui téléphoner.
xième paragraphe, pour souligner les effets d’opposition ; 4. Le karma est l’enchaînement des actions qui sont per-
– la multiplicité des phrases interrogatives dans les deux çues les unes comme les causes des autres qui en sont
paragraphes. les effets. Or l’amoureux considère que chacun de ses
3. La « conduite » amoureuse se mue en « je conti- actes sera lourd de conséquences. Ainsi il se comporte
nue », « je choisis la dérive » (l. 11) : Barthes exprime là comme s’il était prisonnier d’un karma, comme s’il savait
le trouble fort qui agite l’esprit, ainsi que le cœur amou- l’entière responsabilité, à travers chacun de ses actes, de
reux qui ressent l’amour d’autant plus fortement qu’il l’évolution de son amour. Cette situation est très incon-
doute des suites à donner à ce trouble dans la réalité. fortable pour l’amoureux, qui craint perpétuellement de
L’amour fait ainsi « dérive[r] », il nous perd en nous- tout gâcher en ne prenant pas la bonne décision. C’est
même dans une peur des conséquences de nos choix. pourquoi il cherche à se ménager « un petit coin de
paresse », où sa responsabilité sera suspendue.
S’entraîner à l’oral
4. On rappellera aux élèves que la lecture à deux voix Vers le bac Question de réflexion
n’est pas une lecture de voix alternée uniquement. On L’amoureux se persuade que sa conduite peut être
peut envisager des voix superposées (passages, mots déterminante parce que cela suppose qu’il peut influen-
particuliers, effets d’échos qui créent une atmosphère). cer les choses. Il cherche à se persuader que les choses
peuvent encore tourner en sa faveur et que cela dépend
Vers le bac Question d’interprétation
de lui. Certes cette responsabilité est pesante, mais elle
On attendra une composition qui lie le style et les idées
est la condition sans laquelle il ne pourrait continuer ni
de ce texte à la fois littéraire et philosophique.
à espérer ni même à aimer.
On peut proposer un détail du plan qui serait le suivant :
– les doutes : « que faire ? » quand on aime
– la peur de décider, une douce « folie » (l. 32). Parcours d’œuvre intégrale :
Fragments d’un discours amoureux
Philosophie
➤ p. 119
1. L’alternative est fondée sur le raisonnement suivant.
De deux choses, l’une : soit l’amoureux Werther pense Piste de lecture 1
que Charlotte peut l’aimer, et il doit entreprendre Amours et sens
quelque chose ; soit il pense qu’elle ne l’aime pas, et il 1. On peut partir de la définition du marivaudage pro-
ferait mieux de s’abstenir de toute initiative. Cette alter- posé par un dictionnaire précis, et croiser l’information
native est logique, et surtout, elle évite de se tourmen- avec le site https://www.larousse.fr. Le marivaudage
ter inutilement. doit être envisagé comme un art du langage, une

Chapitre 5 • Le discours amoureux 101


recherche pour dire toutes les complexités du sentiment drogyne, l’amour comme élévation vers l’idéal notam-
amoureux, avec le plaisir de l’échange que le discours ment). Quant à l’œuvre de Goethe, on la situera dans le
sur l’amour peut comporter. contexte d’un romantisme naissant, où l’expression de
2. L’écriture de Barthes peut être qualifiée de sensuelle la sensibilité devient une recherche et une manifesta-
dans son phrasé (rythmes accumulatifs), et dans ses tion de la subjectivité dans la littérature.
références (la comparaison au discours sur l’amour à un 2. L’amour viderait les choses de leur valeur pour leur
coïtus reservatus par exemple). en attribuer une nouvelle : on attend que les élèves
3. Barthes oppose la jouissance, qui repose sur un aban- expliquent en quoi l’amour modifie la manière de
don, un point d’achèvement où le plaisir règne en dehors concevoir le monde, le rapport à soi et au temps, pour
de la raison ; et le « calcul » (l. 26), car en amour, « tout les redéfinir en fonction de l’être aimé, de ce qu’on ima-
signifie » (l. 25) : le sujet amoureux interprète, pense et gine sur lui, de ce qu’on interprète de lui aussi.
ressasse pour gérer son trouble, avec l’inquiétude d’un
avenir non prévisible de la relation.
A te l i e r AUTOUR D’UNE PIÈCE DE THÉÂTRE
Piste de lecture 2
L’amour, une relation La transparence du discours amoureux dans
1. Un entretien désigne un échange verbal qui suppose Le Jeu de l’amour du hasard de Marivaux
une interaction ; et le fait de prendre soin de quelque Produire une déclaration d’amour dans une situation
chose ou de soi, par une action régulière et répétée, surprenante, à la manière de Marivaux
habituelle. Dans le texte de Barthes, le nom « entre- ➤ p. 120-121
tien » possède des synonymes : « déclaration » (l. 1, 2), >Objectifs
« relation » (l. 3, 10, 15), « marivaudage » (l. 13), « allo- La double-page propose deux extraits de la pièce de
cution secrète », l. 19 (on pourrait ajouter les noms Marivaux, afin d’étudier en quoi le langage peut jouer
« contact », « frôlage » des l. 6 et 10, d’après le lien avec la notion de déclaration amoureuse : langage à
établi par Barthes entre le discours et l’expérience sen- double-sens, langage masqué, ambigu, qui cherche
sorielle, comme dans le groupe nominal « rapport sans cependant à séduire. Le désir de « l’autre » s’exprime à
orgasme », l. 11-12). travers un rapport ludique et spirituel au langage.
2. Le nom « conduite » vient du latin cum et de ducere,
qui signifie « conduire avec » : la conduite désigne l’at- Activité 1
titude qui permet d’aller vers un objectif. Selon Barthes, Découvrir la pièce de Marivaux
c’est la pensée de l’autre qui nous conduit : en se posant Le parcours de plusieurs pages du site (résumé de
de nombreuses questions pour anticiper les réactions de l’œuvre, et analyse avec le thème des apparences) est
l’autre, le sujet amoureux subit un joug qu’il s’impose, à nécessaire. On peut attirer l’attention des élèves sur le
travers une perception imaginée de l’autre et de ses désirs. fait que la carte mentale doit être centrée sur les per-
sonnages, leurs relations et intentions.
Sujet de réflexion
On proposera une liste d’arguments, qui peuvent servir Activité 2
à l’élaboration d’un devoir construit, rédigé et justifié : Analyser une argumentation
– L’écriture par fragments permet à la pensée de se 1. On perçoit tout d’abord une déclaration métapho-
contredire, de varier ses approches, de traiter le sujet rique, où Arlequin joue l’amant galant : le valet évoque la
sous un angle à la fois personnel ou plus objectif. naissance de l’amour comme celle d’un enfant qui gran-
– Les limites de l’écriture par fragments se situent peut- dit par la suite. Il s’agit d’une parodie de discours galant :
être dans le fait que le fragment séquence la réflexion les apostrophes utilisées dans la scène 3 (l. 11 : « prodige
en plusieurs sujets, alors que la pensée gagne en com- de nos jours » l. 29 : « cher joujou de mon âme », l. 53 :
plexité et en profondeur quand elle peut suivre un fil « mignonne », « adorable ») sont assez familières. Les
directeur et le développer. didascalies soutiennent par ailleurs la demande d’Arle-
quin, qui souhaite pouvoir avoir une relation sensuelle
Piste de lecture 3 avec Lisette : la précision « lui baisant la main » (l. 29)
L’amour, un sentiment tourné vers « l’autre »  confirme le caractère entreprenant d’Arlequin.
1. On attendra des élèves qu’ils puissent développer 2. Les doutes des personnages montrent qu’ils avancent
les différentes conceptions de l’amour proposées dans à visage masqué, Lisette préférant se méfier d’Arlequin
l’œuvre de Platon (l’armée des amants, le mythe de l’an- pour sauver sa vertu et sonder le cœur de son amant :

102 I • Les pouvoirs de la parole


« ce n’est tout au plus qu’un amour naissant » (l. 9). Le Activité 6
motif du miroir est symbolique, il témoigne de la pré- Comparer sa lecture orale avec une autre proposée
sence d’un jeu d’illusions entre les deux personnages : par la Comédie française
Arlequin reproche à Lisette, pour la faire avouer son L’écoute d’un extrait de Marivaux peut être étudié sous
attirance, son caractère « hypocrite » (l. 54, qui avance l’angle du marivaudage incarné par la voix : caractériser
masqué, étymologiquement). le débit des répliques, les timbres de voix, les intona-
3. L’arrivée, dans la scène 4 de Dorante contrarie Arle- tions, les silences par exemple.
quin (« maudite soit la valetaille… ! », l. 7). L’insistance On pourra proposer une mise en perspective de cette
de Dorante oblige Arlequin à interrompre son entretien mise en voix avec la photographie de mise en scène du
par la suite. manuel de l’élève (p. 121) : cette dernière insiste sur la
notion de « jeu » : le banc sur lequel les personnages
Activité 3
sont assis évoque un manège, et la posture des deux
Construire son récit personnages symétriques rappelle la notion de duo
1. Pour construire le récit demandé, une mise en amoureux : les comédiens se regardent en jouant de
contexte doit être élaborée : on soulignera le lien entre leur corps (posture de séduction sensuelle pour le per-
le contexte et la possibilité du discours à s’exprimer sonnage féminin, timidité surjouée pour le personnage
librement, de façon continue ou interrompue, avec un masculin).
entourage qui pourrait réagir.
2. Le genre du texte possède ses propres ressources :
une lettre favorise l’investissement d’un style lyrique et A te l i e r Littérature & Philosophie
intime, le dialogue de théâtre permet des interactions
et des réactions rythmées, le monologue dramatise la Rédiger l’éloge de l’amour qu’aurait prononcé
parole par exemple. Orphée pour séduire le gardien des Enfers
3. Les arguments de la séduction dépendront du choix ➤ p. 122
de types de personnages ancrés dans une situation par-
>Objectifs 
ticulière.
L’atelier vise à analyser une expérience du langage
Activité 4 qui, en disant l’indicible de l’amour dans la mort, per-
Enrichir son discours met de dépasser la condition humaine. Les textes de
1. et 2. On peut proposer aux élèves de pratiquer le Victor Hugo et de Paul Valéry forment des éloges de
pastiche : les « citations » présentes sur le site de la BnF la figure poétique d’Orphée. Poète lié à un mythe tra-
peuvent être prises en modèles possibles. On définira le gique, Orphée incarne la transcendance possible, mais
trait d’esprit à partir des exemples de citations de Mari- tragique, de la condition humaine grâce au langage
vaux : un art de la réplique, de la repartie qui joue sur les poétique (grâce à l’expression de l’amour). Les œuvres
mots de manière ironique ou métaphorique le plus sou- iconographiques représentant l’épisode de la catabase
vent. (descente aux Enfers) illustrent cette idée de transgres-
3. On rappelle que le présent de vérité générale, que les sion extraordinaire, mais aussi effrayante. L’image de la
antithèses, que le rythme des énoncés sont efficaces sty- lyre, qui accompagne Orphée, est une image des pou-
listiquement, pour formuler des maximes sur l’amour. voirs de sa parole.

Activité 5 Étape 1
Enregistrer sa déclaration Découvrir le mythe d’Orphée
1. On suggère aux élèves de procéder à plusieurs enre- 1. Dans le poème de Hugo, Orphée, en invoquant les
gistrements, de choisir le meilleur : il s’agit aussi d’un Dieux, clame son amour pour Eurydice et fait serment
exercice d’écoute de soi. d’un amour éternel.
2. Il est possible d’évaluer les premières productions Le poème de Paul Valéry évoque un monde naturel et
avant que les élèves ne produisent une version finale, empreint d’une atmosphère sacrée, à l’image du chant
dite améliorée : les conseils donnés devront être suivis. d’Orphée que le poète loue.
3. Une évaluation peut prendre en compte la qualité 2. L’éloge d’Orphée fait du personnage un être éloquent,
du texte dans sa manière de dire l’amour, son style et qui sait se placer sous le signe des dieux (par l’énumé-
les effets que ce dernier peut provoquer (rire, tristesse, ration des vers 1 à 7) et met en scène sa parole à la pre-
admiration…), et la mise en voix, très importante. mière personne. Dans le poème de Valéry, on retrouve

Chapitre 5 • Le discours amoureux 103


un ton exclamatif, admiratif, qui fait d’Orphée un héros LEXIQUE & LANGUE
de la poésie : les personnifications montrent le pouvoir
du chant d’Orphée.
Les mots et phrases d’amour ➤ p. 123
Étape 2 1 L’amour, un sentiment particulier
Approfondir son étude du mythe 1.
3. Orphée est suivi par Cerbère, le chien à trois têtes,
Relation fondée Attitude Émotion
gardien des Enfers. Hadès siège aussi aux enfers, face
sur l’affection amoureuse amoureuse
à Orphée. Le tableau propose une vision tragique du
mythe, les expressions des corps et des regards des mul- sympathie galanterie amour
tiples personnages présents étant expressifs et hostiles. estime séduction passion
4. Le site https://mythologica.fr/ propose d’autres réé- attachement sensualité adoration
critures du personnage d’Orphée. On peut souligner tendresse
le fait que le tableau de Regnault est sombre, qu’il est affection
tragique, par rapport à d’autres représentations qui sont amourette
plus grandioses, épiques, ou lyriques.
2. Dans le 1er groupe de termes : la sympathie est une
Étape 3 attitude affectueuse, l’estime induit une affection faite
de raison et d’admiration, de respect ; l’attachement
Construire son éloge en prenant en compte le dis-
est un terme plus générique pour désigner l’enjeu d’une
cours d’Orphée et la stratégie qu’il adoptera
relation, tandis que « tendresse » connote une affection
5. On peut reprendre des éléments des poèmes de Hugo
qui se manifeste par de la générosité. Enfin, l’amourette
(le serment d’un amour infini pour Eurydice, la prise à
est une relation où l’amour a sa place, mais de façon
témoins des dieux) et de Valéry (les pouvoirs d’Orphée) :
légère.
le poète peut faire l’éloge de l’amour en développant les
Dans le 2d  groupe de termes : la galanterie désigne un
pouvoirs de l’amour (forme de dépassement, moyen de
ensemble de codes de sociabilité et de politesse cour-
dépasser la mortalité), mais aussi en chantant la force de
toise à l’égard des femmes ; la séduction est un terme
son amour (images qui dressent le portrait d’Eurydice).
plus général pour désigner toute attitude qui vise à atti-
6. Le narrateur du récit peut décrire la manière dont
rer l’autre à soi.
Orphée utilise sa lyre, faire entendre sa musique avant
Le dernier groupe rassemble trois termes liés : la passion
de développer son chant. Le personnage peut aussi
est une forme d’amour intense, instable, qui peut com-
adopter une attitude humble et modeste dans son dis-
porter de l’adoration.
cours, en adressant un éloge aux dieux des Enfers, dési-
rant les charmer. 2 Les métaphores du langage amoureux
1. Être amoureux, amoureuse : aimer, s’amouracher,
Étape 4 s’éprendre de quelqu’un, avoir des sentiments pour
Travailler son discours à l’oral quelqu’un, s’enflammer pour quelqu’un.
7. On peut traduire par des signes l’intention de la mise 2. Quelques métaphores animales, présentes dans les
en voix, en codifiant des gestes, une posture, un jeu de apostrophes affectueuses : mon lapin, ma bichette,
regards. Par exemple, la déclaration exaltée suppose ma puce, mon canard… Ces expressions ne sont pas
une exposition de soi et une dramatisation du discours. courantes avant le xxe siècle, au cours duquel la vie
8. L’enregistrement permet aux élèves de s’auto-évaluer des couples est fondée sur un amour de plus en plus
et d’évaluer les autres. libéré de règles sociales. Le langage, relâché ou plus
affectueux, en est le reflet, quels que soient les types
d’amour (couple, relation parents-enfants, amitié…).
3.
– « Tomber amoureux » : idée que l’amour modifie le
quotidien ou les habitudes, ou un chemin de vie qui était
tracé. La souffrance amoureuse est induite aussi dans
cette expression : on tombe amoureux malgré soi.
– « Un coup de foudre » : l’amour est surprenant,
intense, il frappe au hasard de manière violente.
– « Un coup de cœur » : idée que l’affection, l’amour ne

104 I • Les pouvoirs de la parole


s’expliquent pas, et peuvent nous exalter. enchaîne deux propositions juxtaposées grâce aux deux
– « S’enflammer » : être pris d’une passion dévorante, points. La 2e phrase est aussi longue, mais il s’agit d’une
qui se manifeste autant dans l’esprit que dans le corps. phrase simple, dont le noyau est le verbe « avais »,
On note que les quatre expressions métaphoriques avec une reformulation du complément « doigts » qui
recourent à des images connotant la violence et l’ab- allonge la phrase. La 3e phrase est une phrase courte et
sence possible de maîtrise, ou l’absence de raison. simple. La dernière phrase, en revanche, est construite
3 Le mot « amour » dans l’Antiquité en trois segments : la 1re proposition annonce la dimen-
sion sensuelle de la langue (« l’émoi vient d’un double
La tradition littéraire et philosophique distingue trois
contact »). Les deux autres segments contiennent des
amours : « éros », « philia », et « agapè ».
propositions juxtaposées avec de nombreux verbes, et
– Éros : désir physique, amour ravageur, intense, fan-
tasmé, il s’agit de la passion. chaque dernière proposition juxtaposée contient une
– Philia : amour construit sur une amitié qui suppose de proposition subordonnée qui la complète (« qui est je te
l’échange, de la solidarité, du partage. désire » ; « auquel je soumets la relation »).
– Agapè : altruiste, détaché de l’ego, cet amour est spiri- 2. La ponctuation est utilisée à des fins réflexives et
tuel, fraternel et généreux. explicatives : Barthes recourt aux deux points pour
expliquer sa pensée (l. 4 et 6, par exemple). Par ailleurs,
4 Origines des mots de l’amour l’auteur utilise des phrases amples, où la virgule permet
Mot en lien avec l’amour Étymologie d’ajouter des éléments, de reformuler ou de préciser,
tout comme il le fait avec les parenthèses (l. 8, 9, 11 à
La séduction Mouvement qui traîne et 13, 19, 20, 23 à 28).
(du latin seducere) attire à soi La sculpture de Canova relie l’amour à la sensualité,
Une relation Échange entre à la vie, au désir, à l’élévation, grâce au travail sur la
(du latin relatus) partenaires blancheur lisse du marbre, le mouvement vertical de
l’œuvre, et le jeu sur les drapés.
Une passion Souffrance
(du latin patior)
VERS LE BAC ➤ p. 126-127
Un charme Chant qui envoûte
(du latin carmen) Les deux textes analysent l’expérience de l’amour
Une drague Détournement du droit comme une expérience de la vie, avec tout ce qu’elle
(de l’anglais to drag) chemin a d’incertain et d’éphémère. Le texte de Pascal suggère
que le sentiment amoureux donne accès à une connais-
5 La grammaire du discours amoureux dans le sance de la vie que la raison ne peut atteindre. Le texte
Corpus de Ronsard invite à saisir l’occasion propice à l’amour,
1. Les fonctions grammaticales de la 1re personne dans comme pour rappeler l’urgence de vivre.
le sonnet de Labé : voir la question 2 de Littérature
(texte 2, p. 109). L’amour, un beau risque, Pascal ➤ p. 126
2. « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue / Se Philosophie
serait retrouvée ou perdue » : on repère plusieurs formes Question d’interprétation
verbales : On peut construire le devoir à partir du parallèle entre
– descendue / retrouvée / perdue : ces trois participes la raison et l’aptitude à aimer. Ce parallèle met en relief,
passés ne sont pas employés de la même façon. Le pre- par contraste avec les facultés cognitives de l’amoureux,
mier « descendue » est épithète du nom propre Phèdre,
la sensibilité qui lui est propre.
alors que les deux suivants appartiennent à la forme
De même que, comme le dit Descartes au début du Dis-
verbale complète, conjuguée au conditionnel passé du
cours de la méthode, tout le monde pense avoir suffi-
verbe se retrouver. Avec ce mode verbal, le personnage
samment de bon sens, de même, tout le monde se croit
développe un récit, réinvente le passé, mais de manière
suffisamment apte à aimer. Pascal compare universalité
irréelle. Ce mode soutient le tragique du discours de
de la raison et universalité de l’aptitude à aimer. Or tous
Phèdre, consciente de l’impossibilité de ses désirs.
les êtres humains n’utilisent pas leur raison de la même
6 Le phrasé du discours amoureux dans le Dossier manière : certains procèdent avec méthode, d’autres
1. Lignes 4 à 10 : le paragraphe est fait de quatre phrases, non. Par analogie, on peut dire que les façons d’aimer ne
avec un effet croissant. La 1re phrase est complexe et sont pas toutes équivalentes. Certains amoureux sont

Chapitre 5 • Le discours amoureux 105


plus attentifs que d’autres, et par suite capables d’aimer 2. L’amour n’est pas qu’une émotion, il se vit dans une
avec, pour ainsi dire, davantage de précision. Ils aiment relation qui évolue : la naissance du sentiment se fait
des détails qu’ils sont seuls à avoir remarqué. Ainsi, en plusieurs temps (la découverte de l’autre, l’attirance
l’amour éveille une sensibilité que tout le monde pos- possible, le désir naissant, l’idéalisation de l’autre ou
sède mais que certains exercent plus subtilement. une pensée obsédante avec des inquiétudes) ; la rela-
Une fois ce point établi, on peut faire la différence entre tion amoureuse n’est pas figée, car elle suit l’évolution
la raison et l’amour. Même quand on ne fait pas usage de deux êtres qui ne sont pas identiques (la relation
de sa raison, on peut donner l’illusion de raisonner, peut alterner des phases stables et d’autres plus incer-
et d’énoncer des vérités déduites des raisonnements taines, avec des incompréhensions, de l’éloignement, du
menés. La rhétorique procure les moyens de produire conflit).
un tel effet, en jouant sur le rythme (lenteur) et l’agilité Étape 2 Chercher des idées et des exemples
du discours (souplesse). En revanche, il n’est pas pos- 1. Les risques liés à l’amour selon Pascal : « l’ébranle-
sible de feindre l’amour. Aucune rhétorique ne pourra se ment » de l’amour, qui rend nos résolutions incertaines ;
substituer aux sentiments que l’on doit éprouver pour l’impossibilité de la prudence, qui est pourtant la condi-
être en mesure de donner les signes de l’état amou- tion de notre bonheur (l. 24).
reux. La raison est une faculté cognitive, l’amour est 2. L’amour comme prise de risque : on pense notam-
d’ordre affectif. Cette analyse donne le principe général ment au sonnet de Louise Labé et au discours de Mme de
de la distinction entre la raison et la sensibilité propre à Tourvel dans les Liaisons dangereuses (p. 109 et 113).
l’amoureux, dont l’expression de l’amour dépend. Étape 3 Organiser le plan
On peut aussi s’intéresser à la relation que les facultés On pourra suggérer un plan qui distingue tout d’abord
de l’esprit entretiennent avec cette sensibilité. Le com- les risques liés à l’« ébranlement » : attitudes contradic-
portement de l’amoureux est altéré par la présence toires et fuyantes, repli sur soi qui fait oublier la réalité
de l’être aimé. Il ne parvient pas à faire en sa présence de l’autre comme dans la jalousie, et absence de prise
les choses qu’en son absence, il avait décidé de faire. de risques.
Il paraît voir perdu sa volonté. C’est que les ressources
dont, en l’absence de l’être aimé, il pensait pouvoir dis- Invitation à l’amour, Ronsard ➤ p. 127
poser pour le séduire lui manquent aussitôt qu’il est en
Littérature
sa présence. Les affects prennent le pas sur les fonctions
Question d’interprétation
spirituelles et cognitives. Les sentiments ne font pas dis-
Autour du 2d sujet (« comment l’image de la rose
paraître la raison, mais rendent son usage plus difficile,
évoque-t-elle une réflexion sur le temps et sur la
même quand la raison pourrait se mettre à leur service.
beauté ? »), on proposera le plan détaillé suivant :
L’amoureux se comporte alors de manière irrationnelle
I. Un sonnet lyrique construit sur l’image de la rose
ou inadaptée, parce que ses sentiments lui représentent
1. Une fleur décrite comme belle
des enjeux qu’une analyse objective de la situation ne
2. Une fleur dont la vie évoque le passage du temps
fait pas apparaître. Par exemple, il a du mal à former
3. Un discours lyrique : la fleur, symbole de l’amour, est
une idée correcte de la conduite appropriée et surtout
aussi l’image de l’être aimé
à adopter cette conduite avec constance ; même quand
II. Un sonnet qui est une invitation à l’amour
l’être aimé lui donne un signe positif, il continue d’avoir
1. Un discours adressé qui rend hommage à la beauté
des doutes.
de la dame
La force de l’amour se concentre dans son l’inten- 2. Un discours expressif qui exprime une angoisse face
sité, l’authenticité et la richesse de son affectivité, qui à la mort
peut aussi apparaître comme une faiblesse quand elle 3. Un locuteur qui valorise le désir, comme moyen de
entrave l’usage de la volonté ou de la raison. lutter contre le temps qui passe
Littérature Philosophie
Question de réflexion Question de réflexion
Étape 1 Comprendre le sujet Premier sujet
1. Prise de risque : l’amour suppose des incertitudes, une Le mot « séduction » vient du verbe latin seducere
évolution aléatoire où l’autre peut décider pour nous. Le « détourner du droit chemin ». La parole de séduction
risque connote un danger, une impasse, une menace, le tend à attirer vers soi quelqu’un que l’on fait ainsi chan-
piège, la difficulté. ger de direction. Le désir est l’aspiration à atteindre une

106 I • Les pouvoirs de la parole


satisfaction dont on a une image mentale. L’amour est ôter sa liberté. Le désir vise à obtenir une satisfaction.
le sentiment qui nous lie à un être que l’on considère Il peut devenir pressant voire tyrannique. Or cet aspect
comme une cause de joie. L’amour et le désir sont tous impérieux du désir transparaît dans la parole de séduc-
deux des affects. tion, même quand elle prétend exprimer l’amour. Plus la
Une chose est l’expression d’une autre quand il existe un parole de séduction se fait impérative, plus on est fondé
rapport constant et réglé entre les deux. Même si on uti- à la suspecter d’exprimer un désir passager plutôt qu’un
lise généralement des signes, en particulier linguistiques, amour durable.
pour exprimer des affects comme le désir ou l’amour, Second sujet
l’expression ne se confond pas avec la signification. La Séduire (du latin seducere, « détourner du droit che-
signification d’un discours repose sur des conventions, min »), dans le domaine amoureux, c’est attirer à soi.
qui permettent de la dégager. L’expression est plus dif- La condition pour séduire un être aimé est d’exercer un
fuse, elle requiert une interprétation. Une chose peut en attrait sur lui.
exprimer une autre sans la signifier. Or tout être humain est naturellement porté à s’aimer
Le désir ne retient que certaines qualités (telles la beauté lui-même (c’est l’amour de soi, qui peut dégénérer en
ou la jeunesse) de l’être désiré, et s’éteint une fois satis- amour-propre et en narcissisme, voir la réponse à la
fait. Ce n’est pas un lien aussi profond, durable et entier question 3 de Philosophie du texte 7, p. 114). Chacun
que l’amour, qui s’attache à l’être aimé pour ce qu’il est donc spontanément séduit par ce qui lui donne une
est. Le désir et l’amour vont souvent de pair, mais sont image positive de lui-même. Cela incite à entretenir
distincts l’un de l’autre. On peut désirer quelqu’un sans l’être aimé de lui-même, par exemple en lui adressant
l’aimer, et certaines formes d’amour (tel « l’amour pla- des compliments.
tonique ») n’incluent pas le désir. Le désir donne parfois Mais l’objectif n’est pas seulement de le mettre dans de
l’illusion de l’amour. Il induit alors en erreur l’être aimé, bonnes dispositions. Il s’agit de parvenir à lui faire éprou-
et parfois « l’amoureux » lui-même (qui se méprend sur ver un sentiment d’attachement. Les flatteries peuvent
la nature de son sentiment). même le lasser, le rendre arrogant ou encourager son
Généralement, la parole de séduction paraît exprimer narcissisme (voir le texte 7, p. 114). Pourtant, en cher-
l’amour plutôt que le désir. On suppose d’une part, que chant à se mettre soi-même en valeur, par exemple par
tout le monde préfère être aimé pour ce qu’il est plutôt des vantardises, on se rendrait insupportable à l’être
que seulement désiré pour certaines de ses qualités, et aimé.
d’autre part, que l’expression de l’amour n’exclut pas le Afin de séduire, on ne doit parler exclusivement ni de
désir (l’amour sans désir est marginal). Par suite, même l’être aimé ni de soi-même, on doit plutôt s’arranger
si ce que l’on éprouve pour quelqu’un n’est qu’un désir pour parler des deux à la fois, par exemple en entre-
passager, on cherche à lui faire croire qu’on l’aime dura- tenant l’être aimé des émotions que sa présence a le
blement. Cela le met davantage en valeur et peut le pouvoir de faire naître en soi, suivant les exemples de
décider à accepter les avances qu’on lui fait. Sappho (texte 1, p. 108), Labé (texte 2, p. 109), ou Arle-
Cependant, la place qu’occupe le désir dans la parole de quin (Atelier Autour d’une pièce de théâtre, p. 120).
séduction se signale par la manière dont cette parole Comme l’explique Grimaldi (texte 8, p. 115), l’amant
essaie d’exercer une emprise sur son destinataire. exerce un attrait sur l’être aimé en lui faisant expéri-
L’amour se concentre dans la joie que procure l’exis- menter, avec toutes ses nuances et son intensité, le
tence même de l’être aimé. L’amoureux ne veut pas lui plaisir d’exercer son propre pouvoir de séduire.

Chapitre 5 • Le discours amoureux 107


108
6 La force séductrice
de la parole trompeuse
Livre de l’élève ➤ p. 128 à 149

>Présentation et objectifs du chapitre d’armures médiévales, prêts à sortir de cette cachette


Ce chapitre propose de repérer et d’analyser les procé- pour surprendre les habitants. Au plan intermédiaire, les
dés et les effets de la parole trompeuse sur le lecteur/ soldats marchent vers le pont qui mène au centre de la
auditeur. ville. À l’arrière-plan, la destruction de la ville est symbo-
Les belles paroles sont-elles toujours bonnes à lisée par les bâtiments en flammes et les corps abattus.
entendre ? Cette peinture de la ville de Troie est inspirée par l’archi-
Cette problématique pose la question des dangers et tecture des cités de la province du Hainaut (Belgique) de
des préjudices auxquels la parole séductrice expose ses la fin du xve siècle.
destinataires. La parole trompeuse est insidieuse, son
HISTOIRE des Arts
pouvoir de plaire, de séduire et d’émouvoir constituent
un moyen privilégié de manipulation et d’embrigade- 1. Ces passages racontent la ruse qu’Ulysse, inspiré par
ment. Athéna, a imaginée afin d’entrer dans la ville de Troie
Le parcours propose plusieurs éclairages sur les ruses (assiégée par les Grecs depuis dix ans) et de la détruire
de la séduction. Platon oppose les bons ou les mauvais de l’intérieur. Les Grecs, faisant mine de lever le camp
orateurs selon qu’ils agissent et s’expriment pour le et de partir sur leurs navires, envoient aux Troyens un
bien ou pour le plaisir des auditeurs. Le texte écho de grand cheval de bois dans lequel Ulysse et ses guerriers
Beigbeder illustre ce propos en présentant le métier de sont dissimulés. Les Troyens hésitent entre transpercer
publicitaire et ses ruses de séduction. Gorgias explique le cheval, le précipiter du haut des rochers et en faire
le fonctionnement du discours mensonger et Flaubert une offrande aux dieux. Persuadés par Sinon, un espion
décrit le pouvoir manipulateur de la fiction, tandis que grec, et malgré les avertissements de Laocoon et de
l’extrait d’Adam (texte 5, p. 134) et celui d’Ubu roi de Cassandre, ils choisissent d’en faire une offrande. Le
Jarry (texte 6, p. 135) met en scène celui de la tenta- cheval est introduit dans la cité qui l’accueille par une
tion. L’histoire de Chantecler, issue du Roman de Renart
grande fête. Une fois les Troyens endormis, Ulysse et ses
(texte 7, p. 136), et la scène d’Othello de Shakespeare
guerriers sortent de leur cachette et font entrer dans la
(texte 8, p. 137), révèlent, quant à elles, la force attrac-
ville les troupes grecques embusquées.
tive de la flatterie et du mensonge.
2. La ruse consiste à faire semblant de poursuivre un cer-
tain but afin d’en atteindre un autre. Les Grecs feignent
Iconographie et texte d’ouverture ➤ p. 129 de s’en aller et d’offrir le cheval de bois aux Troyens, afin
Le Recueil des Hystoires troyennes, publié en 1464 par de s’introduire à l’intérieur des murailles de la cité et de
Raoul Lefèvre, s’inscrit dans une série de récits adap- massacrer les Troyens.
tant les histoires de Troie au contexte médiéval et à 3. L’enluminure offre une transcription picturale du pou-
ses croyances. L’illustration, s’appuyant sur un effet de voir trompeur de la parole. La représentation du cheval
perspective, répartit les différentes étapes de l’épisode ouvert à l’avant-plan révèle une stratégie reposant sur
du cheval de Troie sur trois plans : un avant-plan, un la dissimulation. Le choix de placer le cheval en travers
plan intermédiaire et un arrière-plan, les deux derniers d’une brèche percée dans le rempart peut être inter-
étant séparés par un cours d’eau que franchit un pont. prété comme visant à symboliser le fait que la parole
À l’avant-plan, un cheval d’airain se tient à l’intérieur trompeuse, flattant sa victime, s’immisce dans ses pen-
d’une brèche percée dans le rempart de la ville ; son flanc sées afin de la détruire de l’intérieur. L’analogie entre
s’ouvre comme un coffre, révélant les soldats revêtus l’âme et la cité est un lieu commun.

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 109


4. L’extrait de la Rhétorique d’Aristote énumère les trois afin de rendre les citoyens meilleurs (« aussi bons que
moyens à prendre en compte afin de pouvoir persuader possible » l. 2). Pourtant, les orateurs ont surtout pour
par le discours. Ces trois moyens sont rapportés le pre- objectif de « faire plaisir aux citoyens » (l. 4 et 6).
mier au locuteur du discours, le second au destinataire 2. La plupart des orateurs visent le deuxième objec-
du discours, le troisième au discours lui-même. tif, celui de faire plaisir aux citoyens en les flattant. Ils
a. Le caractère du locuteur a un impact sur la portée du négligent l’objectif de les rendre meilleurs.
discours et même sur la signification qui lui est attri- 3. La rhétorique est une « belle chose » lorsqu’elle vise
buée. Un général militaire réputé pour son courage sera la vérité, qu’elle soit agréable ou non à entendre.
plus écouté qu’un simple soldat.
b. Le destinataire du discours sera plus ou moins prêt à Vers le bac Question de réflexion
se laisser persuader suivant l’état d’esprit, confiant ou Dans « Le Corbeau et le Renard », de Jean de La Fon-
non, dans lequel le discours le mettra. On peut endormir taine, le discours du Renard cherche à faire plaisir au
la méfiance d’un auditeur en commençant par lui faire Corbeau en le flattant. Le Renard ne se préoccupe pas
soi-même des confidences. de la vérité, il veut surtout obtenir le fromage pour son
c. Le discours doit être composé de façon à paraître propre intérêt.
crédible. Un discours illustré par des exemples emporte En revanche, le discours de Jupin aux Grenouilles dans
davantage l’adhésion qu’un discours qui ne donne pas « Les Grenouilles qui demandent un roi » (du même
d’exemples. auteur) vise à amender les batraciens et à les convaincre
d’agir avec plus de sagesse.
Le discours du laboureur à ses enfants, dans la fable
CORPUS Les ruses éponyme, vise à faire plaisir aux enfants en leur promet-
de la séduction
tant une grande richesse, et à leur faire du bien en les
➤ p. 130-137 amenant, adroitement, à comprendre que le travail de
Les pouvoirs du plaisir ➤ p. 130-131 la terre constitue la véritable richesse.

>Objectifs Philosophie
Les deux textes mis en regard invitent à analyser les 1. Comme les citoyens confondent le bien et le plaisir,
effets négatifs de la parole séductrice sur l’auditoire, ils ne voient pas que faire plaisir n’équivaut pas à faire du
provoquer son plaisir (Platon) au détriment du sens du bien, ni que cela peut faire du mal. En leur faisant plaisir,
bien commun, ou captiver son imagination et son libre les orateurs obtiennent leur confiance et leur adhésion.
arbitre (Beigbeder). Les orateurs les conduisent alors à prendre des décisions
qui vont à l’encontre de l’intérêt public (celui du peuple,
1 Traiter les peuples comme des enfants, formé de l’ensemble des citoyens) mais qui satisfont des
Platon ➤ p. 130 intérêts privés (celui des orateurs). C’est en ce sens que
Dans ce dialogue, Socrate s’entretient successivement la rhétorique est une flatterie.
avec trois interlocuteurs : Gorgias, l’inventeur de la 2. La distinction entre « faire plaisir » et « faire du
rhétorique, auteur de l’Éloge d’Hélène (voir le texte 3) ; bien » rappelle que le plaisir est une sensation positive,
Polos, élève de Gorgias ; et Calliclès, un personnage qui fait désirer la chose capable de la produire, mais
influent à Athènes. Socrate est partisan de la raison et qu’il n’a pas de valeur scientifique : il ne prouve ni que
de la philosophie. Ses interlocuteurs défendent la rhé- la chose est vraiment bénéfique ni qu’elle ne présente
torique et le recours à la persuasion. Socrate réfute la aucun danger. Par exemple, on peut éprouver du plai-
thèse selon laquelle la rhétorique est un art. Il soutient sir à rouler à grande vitesse, alors que l’on met sa vie
qu’elle fait seulement appel à la mémoire et à l’habi- en danger. Une chose bénéfique peut même procurer
tude afin de produire des effets dont elle n’est capable une sensation de douleur, par exemple un traitement
d’indiquer ni la nature ni la cause. C’est une flatterie qui, médical.
parvenant à faire plaisir à ses destinataires, leur donne 3. Les fonctions politiques font appel au discours, pour
l’illusion qu’elle leur fait du bien. obtenir les suffrages du peuple, pour le persuader d’en-
treprendre de grands travaux publics ou pour le pousser
Littérature à entrer en guerre contre une puissance ennemie. Les
Entrer dans le texte discours occupent une place particulièrement impor-
1. Selon Socrate, les orateurs devraient avoir pour tante en démocratie. C’est en pensant à l’importance
objectif de « s’exprimer en vue du plus grand bien » politique des discours que Socrate invoque la belle

110 I • Les pouvoirs de la parole


rhétorique, capable de se mettre au service de l’intérêt 3. Ce texte est ironique et sarcastique. Le narrateur
public, donc de la cité. explique notamment : « Je suis le type qui vous vend de
la merde. […] Je passe ma vie à vous mentir et on me
S’entraîner à l’oral
4. Dans le Gorgias, Socrate fait allusion aux discours récompense grassement » (l. 2 et 13). Le narrateur fait
qu’un cuisinier et un médecin tiendraient à des enfants : appel aux antithèses et aux paradoxes pour dénoncer
le premier chercherait à leur faire plaisir, le second à leur son métier et ses pratiques douteuses. L’ironie se situe
faire du bien. Le cuisinier flatterait leur goût pour les dans le fait qu’il est conscient de ces pratiques et qu’il
friandises, et accuserait le médecin de les faire souffrir. les énonce sans détour, sans prêter attention aux consé-
Le médecin, soucieux de les conserver en bonne santé, quences de tels propos sur le lecteur.
leur recommanderait un régime qu’ils trouveraient pro- 4. Le publicitaire entretient un rapport complexe et
bablement austère. paradoxal avec le lecteur puisqu’il lui dit qu’il lui ment
sans cesse et qu’en même temps il lui dit la vérité en le
Vers le bac Question d’interprétation lui avouant.
Socrate reproche à la rhétorique de chercher à faire plai- 5. Ce plaisir, selon les deux auteurs, conditionne l’effica-
sir au peuple et ainsi de ménager la confusion entre le cité de la parole. Le plaisir de l’auditeur sert à déclencher
plaisir et le bien. Or cela corrompt le peuple, qui devient
la persuasion, à l’amener là où l’orateur veut l’amener.
de moins en moins capable de défendre son propre inté-
rêt. Avec la notion de « belle rhétorique », Socrate sug- Vers le bac Question d’interprétation
gère que la rhétorique pourrait servir à apprendre aux Beigbeder fait le réquisitoire des publicités mensongères
citoyens à distinguer entre le plaisir et le bien, et à veil- en utilisant l’art de la provocation pour mieux dénoncer
ler eux-mêmes à l’intérêt public. Cette belle rhétorique son métier.
paraît pouvoir être identifiée à la philosophie. L’art de la provocation est tout d’abord servi par un
vocabulaire familier (« merde, moches, bagnole… »,
HISTOIRE des Arts l. 2, 3 et 5) qui choque le lecteur, par des vérités assé-

nées sans concession et paradoxales (« Dans ma profes-
1. Démosthène est un homme d’état et orateur grec du
sion, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les
ive siècle av. J.-C. La légende raconte qu’il était bègue
gens heureux ne consomment pas. », l. 10-11) qui le dés-
et que, pour remédier à ses problèmes d’élocution, il
tabilisent, par des périphrases ironiques et sarcastiques
s’exerça à parler avec des petits galets dans la bouche
(« Je suis le type qui vous vend de la merde », l. 2) qui
ou à surmonter le bruit d’une mer agitée.
présentent le narrateur comme un individu détestable.
2. La posture de Démosthène est celle d’un orateur qui
Le narrateur dénonce en outre les artifices de son métier
prononce un discours, son visage le montre plus attentif
par des énumérations (« Ciel toujours bleu, nanas jamais
au sens de ce discours qu’au paysage environnant, et le
moches, un bonheur parfait, retouché sur PhotoShop. »
geste de son bras droit accompagne son argumentation.
(l. 4) qui mettent en évidence qu’il vend de faux rêves,
2 Vendre du rêve, Beigbeder ➤ p. 131 des idéaux artificiels et mensongers.
Octave, dans cet extrait, explique les ruses du discours Enfin, Beigbeder fait le réquisitoire des publicités men-
publicitaire et comment il trompe et manipule les songères en montrant que les publicitaires s’appuient
consommateurs en les flattant et en se jouant de leurs sur la souffrance et la frustration du consommateur
frustrations. (voir le champ lexical de la souffrance et de la frustra-
tion : « souffrance », l. 12, « déception post-achat »,
Littérature l. 13, « frustré », l. 7) pour créer ses besoins et le rendre
Entrer dans le texte dépendant (voir la métaphore dysphorique : « Je vous
1. Le métier de publicitaire consiste à vendre n’importe drogue », l. 8).
quoi aux consommateurs en leur proposant de nou- Beigbeder fait donc appel au sarcasme et à la provoca-
veaux produits censés être meilleurs que les précédents. tion pour dénoncer les artifices et les ruses d’un métier
2. Voici les exemples du texte qui illustrent cette délétère et manipulateur.
conception de la publicité : des voyages incroyables et
parfaits, la beauté éternelle, des voitures de rêve. Les Philosophie
publicitaires contribuent à faire admettre cette concep- 1. D’après la publicité, le bonheur consiste à posséder
tion en vendant du rêve, en s’appuyant sur la souffrance des biens de consommation, et la vie heureuse est une
de ne pas posséder de si beaux produits. Ils créent des vie de plaisir. La publicité repose sur l’hédonisme (l. 14),
besoins en attisant l’envie et la frustration. une doctrine invitant à poursuivre le plaisir sous toutes

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 111


ses formes, sans aucune restriction, et à prendre le plai- La fonction de cet éloge est d’illustrer la puissance de
sir et la douleur comme seuls critères du bien et du mal. la rhétorique. Gorgias relève le défi de défendre Hélène
2. En faisant rêver (l. 2) les consommateurs, la publi- contre les accusations qui lui reprochent d’avoir déclen-
cité les persuade qu’ils tireront beaucoup de plaisir des ché la guerre de Troie. Dans cet extrait, Gorgias fonde
objets qu’elle vante et dont elle suscite ainsi le désir, son argumentation sur l’idée qu’Hélène a pu être per-
ou plutôt le besoin (l. 15), comme s’ils ne pouvaient suadée par la rhétorique d’Alexandre (Pâris). Il explique
pas vivre une minute de plus sans ces objets (l. 13-14). alors comment la rhétorique fonctionne. Il dévoile donc
L’objectif est certes de les pousser à acheter ces objets. les procédés que son discours utilise pour forcer son
Mais comme un désir ou un besoin s’éteint quand il est auditeur à admettre l’innocence d’Hélène.
assouvi, la publicité fait en sorte que les consomma-
teurs, en acquérant l’objet de leur désir, éprouvent des HISTOIRE des Arts

sentiments de frustration (l. 7) et de déception (l. 12), au
lieu du plaisir escompté. À cette fin, la publicité cultive 1. On reconnaît principalement Hélène et Pâris au pre-
la jalousie (ou plutôt l’envie d’avoir ce que d’autres pos- mier plan. Les guerriers troyens, placés derrière Pâris et
sèdent), la douleur (la conviction d’être moche, démodé au bord de la mer à l’arrière-plan, surveillent l’arrivée
voire nul), l’inassouvissement (elle engendre des aspi- des Grecs. Parmi eux, se trouvent probablement Hector,
les autres frères de Pâris, et leur père Priam.
rations que rien ne peut combler), afin de créer des
2. L’attitude d’Hélène est abandonnée, comme si elle
besoins (l. 15-16) intenses et impossibles à satisfaire.
n’était attentive qu’aux paroles de Pâris.
3. La publicité impose des représentations (idées,
images) à l’esprit des consommateurs ; ces représenta- Littérature
tions leur font éprouver des sentiments ; ces sentiments Entrer dans le texte
les font agir, c’est-à-dire acheter les produits vantés. On 1. « Contraindre son âme » signifie la manipuler, l’obli-
a beau essayer de lui résister, on finit toujours par lui ger à penser telle ou telle chose. La littérature peut
céder (l. 20-21). tromper notre âme en nous mentant, en créant des illu-
4. Le libre-arbitre est la faculté de décider par soi-même, sions qui nous semblent réelles.
sans subir la moindre contrainte. Avoir un libre-arbitre, 2. Les romans sont fictifs et inventent des mondes et des
c’est être capable de s’opposer aux forces qui pèsent sur personnages qui peuvent mentir et nous tromper. Nous
les décisions que l’on prend. La publicité parvient à nous pouvons prendre comme exemple les récits de super
faire acheter ce qu’elle veut : cela laisse penser que nous héros, par exemple, comme l’héroïne de Martin Page,
n’avons pas de libre-arbitre. dans Je suis un dragon, qui raconte l’histoire de Margot,
Vers le bac Question de réflexion une jeune orpheline timide et solitaire, qui découvre un
La publicité nous manipule en déjouant notre vigi- jour qu’elle est douée de capacités extraordinaires. En
lance. Au lieu de penser par nous-mêmes, c’est-à-dire s’identifiant pleinement avec le personnage, le lecteur
de vérifier les idées que nous formons, nous laissons peut manquer de recul et croire à l’existence véritable
la publicité nous imposer les siennes. En décortiquant de tels héros hors du commun.
les stratégies utilisées par les publicitaires, Beigbeder 3. La puissance de la fiction repose sur son aptitude à
indique comment nous pouvons nous armer contre la persuader le lecteur car elle s’appuie sur ses émotions.
publicité : il s’agit de prendre conscience des sentiments Plus le lecteur aura plaisir à lire la fiction, plus celle-ci
que nous éprouvons et d’exercer notre esprit critique s’avérera efficace.
contre les idées qui font naître de tels sentiments. C’est Vers le bac Question de réflexion
ainsi que nous éviterons de succomber à des sentiments Consignes à respecter :
qui nous privent de notre liberté. – Une fiction, donc imaginaire (mensongère).
– Choisir une thèse et imaginer un récit qui en démontre
Les pouvoirs de la fiction ➤ p. 132-133 la légitimité. Un apologue (un récit fictif qui contient une
morale explicite ou implicite) semble un bon exemple.
>Objectifs
Philosophie
Les deux extraits d’œuvres invitent à mesurer le pouvoir
de la fiction sur l’âme de celui qui se laisse prendre par ses 1. Selon Gorgias, le discours tire principalement sa
sortilèges, auditeur (Hélène) ou lecteur (Emma Bovary). puissance de l’ignorance de ses auditeurs. Comme ils
n’ont aucune connaissance des choses sur lesquelles
3 La tyrannie du discours, Gorgias ➤ p. 132 portent les discours, ils n’ont pas les moyens de vérifier

112 I • Les pouvoirs de la parole


quoi que ce soit et se montrent prêts à croire tout ce teur. Cette distanciation a pour finalité de dénoncer le
qu’on leur dit. pouvoir manipulateur et nocif de telles fictions.
2. Alors que la connaissance est un savoir fondé sur des
Vers le bac Question d’interprétation
preuves, l’opinion (dont le nom grec doxa signifie aussi
Les livrets de gravure produisent l’éblouissement
apparence) est une pensée que l’on tient pour vraie sans
d’Emma. Le champ lexical des personnages merveilleux,
l’avoir examinée. L’opinion a un statut paradoxal : elle
par exemple, (« anges aux ailes d’or », l. 2 ; « comtes ou
fait l’objet d’une adhésion sans réserve mais peut être
vicomtes », l. 8 ; « ladies anglaises à boucles blondes »,
facilement modifiée (par la rhétorique).
l. 13…) montre qu’elle est émerveillée. Le vocabulaire
3. D’après Gorgias, Alexandre (Pâris) est coupable des
hyperbolique et mélioratif (« grands yeux clairs », l. 14 ;
effets qu’il a produits en utilisant le discours comme ins-
« belles reliures de satin », l. 6-7) crée des descriptions
trument pour séduire Hélène. Hélène apparaît comme
enchanteresses et fantasmagoriques.
la victime. On pourrait objecter à Gorgias qu’Hélène
Flaubert évoque ces expériences par un regard distan-
aurait pu éviter d’accorder foi aux paroles prononcées
cié. Lorsqu’il écrit « les paysages blafards des contrées
par son ravisseur. Cela dit, en Grèce antique, les filles
dithyrambiques » (l. 22), les descriptions péjoratives et
ne bénéficiaient pas de l’éducation requise (celle que
dysphoriques permettent au lecteur de conserver tout
dispense la discipline « humanités, littérature et philo-
son sens critique. Les énumérations ironiques des cinq
sophie ») pour soumettre les discours séducteurs à un
dernières lignes (« le tout encadré d’une forêt vierge
examen critique.
bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpen-
Vers le bac Question d’interprétation diculaire tremblotant dans l’eau », l. 25-26) sonnent
Leur ignorance de la réalité empêche les gens de réfu- comme des recettes de cuisine éculées propres à susci-
ter les discours qu’ils entendent. Or les discours sus- ter des émotions factices et artificielles.
citent par eux-mêmes des représentations. En effet,
ils sont formés de signes qui reposent sur l’association Philosophie
entre des pensées (concepts, images mentales) et des 1. Les arts mis en œuvre sont la littérature, la musique,
phénomènes matériels (sons à l’oral, lettres à l’écrit). le chant et les arts picturaux employant la technique de
Les représentations issues des discours s’imposent à la gravure.
l’esprit de leurs auditeurs/lecteurs, dont l’attention se 2. Les scènes représentées sont à la fois familières et
porte alors sur les faits représentés (les référents des idéalisées. Le lecteur peut alors s’identifier aux person-
discours). Cela va si vite que même si l’on dispose d’une nages dont il devine la situation et les sentiments, et
connaissance de la réalité correspondante, on peut entrer ainsi dans un univers qui lui paraît tout de même
être impressionné par le discours, exactement comme extraordinaire.
si l’on assistait aux faits auxquels le discours se réfère. 3. Le mot « fiction » signifie « construction de l’ima-
Par exemple, si on nous annonce que nous devons payer gination ». Il vient du latin fingere, « modeler », qui a
une amende, nous commençons à nous inquiéter, sans également donné le verbe « feindre », « faire semblant
même nous demander si c’est vrai. Le pouvoir évocateur d’avoir une identité, un caractère ou des sentiments que
du langage est tel que, même quand on se croit attentif l’on n’a pas ». Le mot « imagination », désigne la faculté
à la différence entre les mots et les choses, on se com- qu’a l’esprit de former des représentations sensibles
porte souvent comme si on les confondait. (des « images » mentales) en l’absence des objets de ces
représentations. L’imagination fait percevoir les choses
4 Des gravures vivantes, Flaubert ➤ p. 133 en leur absence, comme si on en avait une sensation,
Cet extrait décrit le pouvoir mensonger de la fiction et alors que ces choses n’impressionnent pas actuellement
comment il peut tromper et manipuler le lecteur. les organes des sens. La fiction fait appel à l’imagination
pour éveiller des représentations mentales, capables
Littérature
de conférer une présence à des choses absentes. C’est
Entrer dans le texte
l’imagination d’Emma qui, à partir des gravures qu’elle
1. Les regards d’Emma sont éblouis par les romances, les
contemple ou des textes qu’elle lit, lui représente les
livres-albums illustrés, parce qu’ils la font rêver. Emma
personnages et les scènes qu’elle croit découvrir dans
ressent du plaisir à s’identifier aux personnages. Elle vit
les livres.
leurs aventures par procuration.
2. Le champ lexical de l’illusion niaise et dangereuse Vers le bac Question de réflexion
(« niaiserie », « imprudence de la note », « attirante La fiction fait appel au pouvoir que l’imagination a
fantasmagorie », l. 4) met en valeur l’ironie du narra- de représenter des choses en leur absence. On peut

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 113


certes faire fonctionner son imagination sans prendre Vers le bac Question d’interprétation
les images mentales pour la réalité. Mais une activité – L’argumentation de Satan est efficace car elle fait
intense et durable de l’imagination peut diminuer l’at- appel à toutes les émotions propres à toucher Ève.
tention portée à la distinction entre les images et la – Tout d’abord, le champ lexical de la tromperie et de la
réalité. Même si lecteur de fiction sait que les histoires victimisation (« tromperie, victime », l. 1-2) provoque
qu’il se raconte en lisant ne sont pas vraies, il cherche sa peur. Puis Satan remet en question le fruit donné par
à entretenir l’effet d’illusion qu’elles produisent sur son Dieu par un jugement axiologique dépréciatif (« ne vaut
esprit, comme un cinéma intérieur. Ainsi la fiction ne pas grand-chose », l. 5) qui met en valeur implicitement
paraît pas propice au développement de la raison. Pour- le fruit défendu et convoque la conviction. Enfin, il flatte
tant, même quand elle les contourne ou les suspend, la l’ego d’Ève en lui promettant l’omniscience et l’omnipo-
fiction ne néglige ni les lois physiques ni la cohérence tence à travers un vocabulaire hyperbolique (« Que de
logique. En offrant à son lecteur la possibilité de vivre tout tu fusses entièrement maîtresse », l. 21), un futur
en pensée des faits qui n’ont pas lieu dans la réalité, la catégorique (« Vous serez aussitôt les maîtres du ciel »,
fiction alimente en fait la réflexion. La raison peut alors l. 38) et une comparaison appréciative (« Vous serez
coopérer avec l’imagination, à condition de s’en démar- semblables au Créateur », l. 39).
quer. La fiction se présente alors comme un domaine
d’exercice de la rationalité. Philosophie
1. Adam est un drame liturgique du xiie siècle, qui repré-
Les pouvoirs de la tentation
sente des scènes de l’Ancien Testament. Les dialogues
➤ p. 134-135 qu’il contient sont rédigés en français, de façon à être
>Objectifs accessibles au plus grand nombre. C’est même le pre-
mier texte dramatique dans cette langue. La fonction de
Quand la parole séductrice détourne le chemin de celui
ce drame est d’enseigner le récit biblique aux gens du
qui y prête l’oreille, elle devient source de tentation. Il
peuple qui ne peuvent pas le lire eux-mêmes.
s’agit, dans ces deux textes, d’identifier les ressorts de
2. Au cours de la représentation, les spectateurs
la parole tentatrice et, indirectement, de montrer com-
éprouvent des sentiments ambivalents vis-à-vis d’Ève.
ment la déjouer, soit de façon moralement édifiante
Ils désapprouvent son comportement tout en saisissant
(Adam), soit de façon potache et humoristique (Ubu roi).
de l’intérieur, par un processus d’identification, les sen-
5 Le modèle de la parole tentatrice ➤ p. 134 timents qui la motivent. Cela ne va pas à l’encontre du
but visé, puisque ce drame tend à faire comprendre aux
Satan utilise la parole tentatrice pour convaincre et
spectateurs qu’ils sont certes exposés à la faute, mais
persuader Ève de désobéir à Dieu. Ses ruses multiples
qu’une rédemption est possible.
auront raison des résistances et des réticences de la
3. Le drame d’Adam met en scène le pouvoir de la parole.
jeune fille.
Afin de soumettre Ève à la tentation, Satan mêle des
Littérature vérités à des mensonges. Il est vrai que le fruit défendu
Entrer dans le texte donnera à Ève la connaissance du bien et du mal, la ren-
1. Le discours de Satan a pour finalité de persuader Ève dant maîtresse du haut (le ciel) et du bas (l’enfer), au
de manger du fruit défendu. sens où il dépendra d’elle d’aller dans une direction ou
2. Satan utilise la persuasion pour flatter Ève et lui pro- dans l’autre. Ainsi le fruit, qui la rendra semblable à son
mettre monts et merveilles. Il la met tout d’abord en créateur (par la connaissance du bien et du mal), modi-
garde par un vocabulaire hyperbolique (« Je vous avertis fiera l’état de son cœur (qui ne songeait ni au bien ni
d’une grande tromperie », l. 2) qui l’effraie, puis emploie au mal). Mais Ève, ignorant tout du bien et du mal, ne
un vocabulaire mélioratif (« une vertu suréminente », l. 7, perçoit pas l’ambiguïté du discours de Satan. Elle l’inter-
et la métaphore hyperbolique appréciative : « En lui est prète comme une promesse de bonheur. C’est l’inter-
la grâce de vie », l. 8) pour décrire les propriétés du fruit prétation qu’elle en fait qui rend ce discours mensonger.
défendu. Enfin, il promet à la jeune fille un avenir radieux Le dialogue entre Ève et Satan souligne un paradoxe du
à l’aide d’une subordonnée complétive (« Que tu fusses péché originel, qui suppose que l’on puisse commettre
reine du monde », l. 17) afin de flatter son ambition. une faute sans avoir la connaissance du bien et du mal.
3. Ève est très intéressée par les merveilleuses propriétés Vers le bac Question de réflexion
du fruit défendu et croit tout ce que lui promet Satan. La tentation est le sentiment qui porte à enfreindre un
interdit. Pour que l’on puisse parler de tentation, l’inter-

114 I • Les pouvoirs de la parole


dit doit être reconnu comme tel, comme une défense Les deux textes présentent donc une trame assez sem-
impérative. C’est pourquoi quelqu’un qui est exposé blable, le personnage s’est couvert de gloire lors de
à la tentation ressent une inquiétude à l’idée d’y suc- batailles, mais sa femme lui présente les désavantages
comber : il éprouve des scrupules à le faire. La tenta- de sa situation et le pousse au meurtre.
tion est pour lui une épreuve qu’il peut remporter (s’il
Vers le bac Question d’interprétation
la surmonte) ou manquer (s’il y succombe). La victoire
Père Ubu et Mère Ubu s’entendent bien. Ils se tutoient
n’est jamais définitive puisque l’objet de la tentation
parfois (« ce que tu dis », l. 12) et semblent entretenir
peut revenir le hanter. Cela le maintient dans un état une relation d’intimité et de confiance : en témoignent
de tension, de vigilance, d’autosurveillance. Celui qui les nombreuses questions de Mère Ubu et les réponses
succombe à la tentation n’a pas seulement le plaisir de franches et sincères de Père Ubu.
posséder l’objet qu’il convoitait, il a également le plaisir Pourtant, certaines tensions mettent en valeur leurs
de faire cesser la tension qui l’oppressait. caractères respectifs. Père Ubu demeure spontané dans
HISTOIRE des Arts ses réponses et peu réfléchi. Ainsi, lorsqu’il répond :
« Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu
1. La peinture parvient à restituer le pouvoir tentateur de dis » (l. 12), l’exclamation d’ignorance révèle un homme
Satan en peignant un serpent qui enlace la jeune femme peu enclin aux sous-entendus et aux implicites, au
et semble lui susurrer à l’oreille de douces paroles. contraire de Mère Ubu, plus réfléchie et plus ambitieuse.
2. Comme dans le texte 5, Ève semble avoir peur (elle Consciente de sa supériorité intellectuelle, elle n’hésite
se protège de sa main levée), mais elle paraît également d’ailleurs pas à qualifier désobligeamment son mari de
intéressée (son regard est tourné vers le serpent). « bête » (l. 14), l’adverbe d’intensité « si » prenant une
3. En peignant Ève nue et vulnérable, le peintre fait de valeur hyperbolique presqu’insultante.
son personnage un « objet » de tentation. Ainsi, tout en Finalement, les deux époux entretiennent une relation
mettant en scène l’état d’égarement dans lequel Ève se de domination dans laquelle Mère Ubu a le rôle de
trouve, le peintre se sert de ce personnage pour séduire dominant. Ses nombreuses interrogations (« Qui t’em-
le spectateur du tableau. pêche de massacrer toute la famille et de te mettre à
leur place ? », l. 19) poussent Père Ubu à remettre en
6 La tentation du pouvoir, Jarry ➤ p. 135 question sa situation et à faire preuve de plus d’ambi-
Ce texte présente le pouvoir tentateur de la parole ambi- tion. Elle parvient ainsi à le convaincre et lorsque Père
tieuse à travers les relations entre homme et femme et Ubu réplique : « Ah ! je cède à la tentation. » (l. 26), le
comment une épouse parvient à persuader son époux substantif « tentation » met en valeur le rôle qu’a joué
de commettre un meurtre. sa femme, telle Ève vis-à-vis d’Adam.

Littérature Philosophie
Entrer dans le texte 1. Au début du dialogue, Père Ubu se trouve satisfait de
1. Chacun des personnages donne une description diffé- sa situation. Il se réjouit de son titre, de la confiance que
rente et opposée de la situation du Père Ubu. Père Ubu le roi lui accorde et des honneurs qu’il a reçus. Mère Ubu
est content de son sort, alors que Mère Ubu estime qu’il lui représente sa situation comme méprisable, afin de
pourrait obtenir davantage. Les deux personnages n’ont susciter en lui un sentiment d’insatisfaction, voire de
pas le même caractère. Père Ubu se contente de ce qu’il frustration. Elle compte sur l’insatisfaction de Père Ubu
a, Mère Ubu est ambitieuse et veut être reine. pour le décider à tuer le roi et à prendre sa place.
2. Mère Ubu le pousse à tuer le roi Venceslas, le Père 2. Père Ubu considère que ce serait un crime d’assas-
Ubu accepte assez facilement. siner le roi avec toute sa famille, et qu’il commettrait
une faute en le faisant. C’est pourquoi le projet de Mère
S’entraîner à l’oral
Ubu est pour lui une « tentation » (l. 26). Mère Ubu
3. L’acte I de Macbeth met en scène comment Macbeth
ignore l’interdit et le sentiment de la faute. Elle présente
s’est distingué pendant les combats contre les armées
l’assassinat comme une action facile à accomplir. Elle
norvégiennes. Il rencontre trois sorcières qui le saluent
insiste sur les bénéfices que Père Ubu en retirera.
en lui attribuant divers titres, dont celui de roi. Or le
roi Duncan indique son intention de passer la nuit chez Vers le bac Question de réflexion
Macbeth. Informée de la prophétie des sorcières par son Le pouvoir n’est pas un bien matériel dont on peut
mari, Lady Macbeth le presse de tuer le roi le soir même. tirer une satisfaction immédiate. Il se présente plutôt
Il se laisse persuader. comme le moyen d’obtenir des biens. Celui qui détient

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 115


le pouvoir est en mesure d’obtenir ce qu’il veut quand il ter, Renart pique son orgueil et sa vanité en lui disant :
veut. Le pouvoir doit son attrait aux biens qu’il procure. « Cela ne vaut rien. Chanteclin chantait bien autre-
L’objet de la tentation se déplace : la tentation ne porte ment. » (l. 16). L’assertion axiologique et la comparaison
plus sur des biens particuliers, mais sur le moyen d’obte- dépréciative poussent le coq à prendre encore plus de
nir des biens en général. C’est ainsi que le pouvoir appa- risques pour prouver sa valeur. Le point de vue omnis-
raît comme une fin en soi, comme capable de procurer cient du narrateur qui précise : « Chantecler s’imagine
par lui-même une satisfaction. C’est en ce sens que la que Renart dit vrai » (l. 18), montre à travers le verbe
tentation du pouvoir repose sur une forme d’illusion. modalisateur « s’imagine » que le coq devient la dupe
du renard. Et pour parachever son piège, Renart précise
Les pouvoirs du mensonge que le père chantait « les yeux fermés » (l. 17). Cette
➤ p. 136-137 précision gestuelle encourage le coq à faire de même et
l’amène à faire ce que Renart veut de lui.
>Objectifs
Les deux extraits insistent sur la rouerie de celui dont la S’entraîner à l’oral
parole trompe et qui joue des faiblesses de son auditoire 4. Voici deux épisodes lors desquels Renart utilise la
(la naïveté du coq Chantecler, la jalousie d’Othello) pour parole pour faire agir un autre personnage ou obtenir
parvenir à ses fins. Il faut donc examiner comment le quelque chose de lui : « Renart et Tiecelin », « La pêche
menteur est à la fois psychologue et stratège. à la queue ».
Il faut bien veiller à choisir un épisode qui rapporte les
7 Tout flatteur vit aux dépens de celui qui paroles de Renart car il conviendra d’analyser com-
l’écoute ➤ p. 136 ment le personnage se sert du pouvoir de séduction de
la parole pour obtenir ce qu’il veut. Plusieurs procédés
Ce texte met bien en valeur comment un personnage
sont possibles, la flatterie, le mensonge, la menace, la
peut se servir de la parole flatteuse pour séduire un
mise en défi de l’autre personnage… Renart use ainsi
autre personnage et obtenir ce qu’il veut de lui.
tour à tour de la conviction, qui fait appel à la raison, et
Littérature de la persuasion, qui fait appel aux sentiments. 
Entrer dans le texte Vers le bac Question d’interprétation
1. L’auteur met en scène la confiance vacillante de Chan- – Renart adopte plusieurs stratégies de séduction.
tecler à travers ses suppositions interrogatives (« vou- – Tout d’abord, il flatte le coq. Il dit, en effet : « Jamais
lez-vous m’attraper par ruse ? », l. 6). Le sémantisme aucun coq n’a aussi bien chanté » (l. 1-2). L’adverbe
de la locution verbale « attraper par ruse » montre hyperbolique de temps et le superlatif insinuent que le
son hésitation et sa lucidité. Mais sa naïveté consiste à fils ne vaut pas le père. L’adverbe « jamais » met égale-
croire en les paroles rassurantes de Renart qui réplique : ment au défi Chantecler de prouver le contraire. Cette
« J’aimerais mieux avoir perdu une patte plutôt que de stratégie est efficace car la persuasion de Renart flatte
te faire du mal. », l. 8. Le rusé compère use d’une com- l’ego du coq et sa vanité.
paraison hyperbolique mensongère pour endormir la – En outre, Renart endort toutes les résistances du coq
méfiance du coq. en le rassurant par de fausses vérités (« tu es mon très
2. Chanteclin est le père de Chantecler et il s’avérait un proche parent », l. 9) et par une mimique tranquillisante
excellent chanteur. Renart utilise ce souvenir pour flat- (« fait alors un sourire », l. 12) qui dynamise la scène en
ter l’orgueil du coq, mais aussi pour le pousser à prouver soulignant le caractère faussement servile du rusé com-
qu’il est digne de son père, voire qu’il le surpasse, afin père. Cette stratégie est efficace car Renart profite de la
qu’il oublie sa méfiance. Renart joue ainsi sur la vanité naïveté du personnage.
du coq qui ressent le besoin de montrer sa valeur. – Enfin, Renart est un fin psychologue. Il critique le
3. Chantecler consent finalement à faire ce que lui chant du coq par des assertions axiologiques sans appel
demande Renart parce que, tout d’abord, il est rassuré (« cela ne vaut rien », l. 16) qui font aussitôt réagir sa
par les réponses de Renart qui fait précéder ses fausses victime. L’efficacité de cette stratégie repose sur l’habi-
promesses par des modalisateurs (« Soyez-en sûr », leté de Renart à cerner parfaitement sa victime et ses
l. 6-7) qui endorment sa méfiance, et un rappel de leurs faiblesses narcissiques.
liens familiaux (« nous sommes d’une même chair et
d’un même sang », l. 8). La comparaison, aussi comique
et incongrue qu’elle soit, semble rasséréner le volatile.
Mais surtout, dès que Chantecler commence à chan-

116 I • Les pouvoirs de la parole


Philosophie jugement est sans appel : « toute leur conscience /
1. Renart trompe Chanteclerc sur ses intentions. Il N’est pas de s’abstenir de la chose, mais de la tenir
prétend aspirer entendre le chant de Chantecler ou cachée. », l. 8-9. La symétrie syntaxique et antithétique
le mettre au défi de chanter aussi bien que Chante- de ce jugement dépréciatif met en évidence la dualité
clin, alors qu’en réalité, il cherche à l’empêcher de se des femmes. Cette assertion a pour objectif de mani-
défendre, afin de pouvoir l’attraper facilement. Ainsi, puler Othello en modifiant sa vision des femmes véni-
Renart a-t-il recours à la ruse pour parvenir à ses fins. tiennes et de sa femme en particulier. Enfin, son dernier
2. Les paroles de Renart visent à éveiller l’amour-propre argument semble irréfutable : « Elle a trompé son père
de Chantecler afin de l’inciter à prouver que son chant en vous épousant, / Et c’est quand elle semblait frémir
ne le cède en rien à celui de son père, dont il se présente et craindre vos regards / Qu’elle les aimait le plus. »
comme le digne héritier. (l. 13-15). L’art du paradoxe sert une description toute
3. La réaction de Chanteclerc attire l’attention sur le en contrastes d’une femme manipulatrice qui aime,
rôle de l’amour-propre. L’amour-propre est une passion soi-disant, être malmenée et dominée. Ces accusations
qui nous fait désirer les éloges et redouter les blâmes. calomniatrices servent à convaincre Othello que sa
Elle nous rend sensibles à la flatterie et aux reproches. femme joue un double jeu. 
L’amour-propre peut suffire à nous faire céder à la Vers le bac Question d’interprétation
séduction de la parole. Les insinuations d’Iago sont plus efficaces que des
Vers le bac Question de réflexion attaques explicites car elles donnent l’impression à
Les discours trompeurs éveillent des affects qui déter- Othello de conserver son libre-arbitre et ses facultés
minent nos comportements. Or l’amour-propre est de penser par lui-même. Sa dernière réplique : « Mais
l’une de nos passions les plus fortes. Les affects liés à je suis bien à blâmer : / Humblement je vous supplie de
l’amour-propre sont si intenses qu’ils peuvent nous me pardonner / De trop vous aimer. » (l. 22-24), insiste
priver de notre esprit critique et nous faire agir auto- hyperboliquement sur sa prétendue fidélité et l’amour
matiquement, sans réflexion. Les discours trompeurs qu’il porte à Othello. L’adverbe modalisateur « humble-
trouvent donc dans l’amour-propre un appui particu- ment » et la supplique (« je vous supplie ») mettent
lièrement efficace pour manipuler leurs auditeurs/lec- en scène un personnage manipulateur qui se joue des
teurs. Afin de résister au pouvoir des discours trompeurs, émotions de sa victime pour le persuader en douceur,
on doit certes développer son esprit critique, mais aussi comme le serpent tenta Ève de manger la pomme. 
s’entraîner à maîtriser ses réflexes d’amour-propre.
Philosophie
8 La parole insidieuse, Shakespeare 1. Iago pousse Othello à mettre en doute sa confiance
➤ p. 137 en Desdémone. Or quand on accorde sa confiance à
Ce texte met bien en valeur le pouvoir de la parole insi-
quelqu’un, on consent à le croire sans lui demander de
dieuse et mensongère qui s’insinue dans l’esprit de sa
preuves. La confiance paraît moins rationnelle que la
victime pour le pousser à agir malgré lui.
méfiance, qui induit un examen rationnel des informa-
Littérature tions disponibles. En cela, le doute d’Othello est ration-
Entrer dans le texte nel. Néanmoins, l’esprit critique d’Othello ne s’exerce
1. Iago s’efforce de faire naître le soupçon chez Othello. que dans une seule direction, vers laquelle Iago l’oriente.
2. Iago éveille tout d’abord la méfiance d’Othello pour Othello ne pense pas à soumettre les allégations de
modifier la manière dont il se représente le caractère de Iago à un examen rationnel. En cela, le doute d’Othello
sa femme Desdémone. Il lui dit, en effet : « Surveillez est irrationnel.
votre femme, observez-la bien avec Cassio ; Portez votre 2. Iago ne formule pas explicitement les soupçons qu’il
regard sans jalousie, mais sans assurance. » (l. 1-2). Les veut inspirer à Othello, il se contente de les suggérer
impératifs sous-entendent le caractère volage et trom- implicitement. Il interpelle l’esprit critique d’Othello
peur de sa femme qui aurait besoin d’être surveillée. La et l’invite à réfléchir. Dès lors, Othello peut se persua-
prétérition « sans jalousie » trouble l’esprit d’Othello der qu’il a lui-même conçu les hypothèses que Iago l’a
qui est ainsi amené à croire qu’au contraire, il aurait des poussé à former. Othello a la conviction de penser par
raisons d’être jaloux. La persuasion d’Iago est insidieuse lui-même. En réalité, cette conviction est illusoire, car le
et joue de l’implicite.  raisonnement d’Othello est contraint par les émotions
En outre, Iago se pose comme un fin connaisseur des très intenses qu’il éprouve à la seule idée que Desdé-
femmes vénitiennes et de leur caractère trompeur. Son mone (qui est à la fois son grand amour et son principal

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 117


appui dans un monde où un homme peut être rejeté lant Othello tout en détruisant lentement le monde de
pour sa couleur de peau) puisse chercher à le tromper. ce héros.
Vers le bac Question de réflexion Laurence Fishburne et Kenneth Branagh incarnent res-
On peut distinguer deux formes de tromperie : la pre- pectivement Othello et Iago dans une version ciné-
mière consiste à suggérer implicitement les idées matographique d’Othello datée de 1995. Dans ses
fausses que l’on veut faire admettre à quelqu’un, la interviews, Parker a précisé qu’il avait éliminé environ
seconde consiste à les formuler explicitement. La 70 % du dialogue de Shakespeare pour ce film. Il a
1re n’implique pas vraiment de mensonge, alors que la également déclaré qu’il souhaitait mettre l’accent sur
2de fait appel au mensonge. La 1re paraît plus efficace que la relation amoureuse condamnée entre le Maure de
la 2de. En effet, la 1re forme de tromperie fait croire à la Venise et son épouse, Desdémone. C’est probablement
victime qu’elle a elle-même formé les idées qui lui ont pour cette raison que cette production d’Othello est
été suggérées. La 2de forme de tromperie peut conduire présentée comme un « thriller érotique captivant ».
la victime à contester, par esprit de contradiction, les 1. Dans les deux photographies, Othello a la posture
idées fausses qui lui sont soumises. Cette forme de de quelqu’un qui écoute, Iago, celle de quelqu’un qui
tromperie éveille davantage l’attention critique de la parle. Othello apparaît de face, Iago de profil. Les deux
victime que la 1re stratégie, qui est plus discrète. Cepen- hommes ne se regardent pas. Le port de tête, les vête-
dant, la 1re forme de tromperie exige de la patience et de ments et les bijoux d’Othello dégagent une forme de
l’observation. En effet, il faut connaître le caractère (et noblesse qui le désigne comme un chef militaire. L’at-
surtout les points de vulnérabilité) de quelqu’un pour titude de Iago exprime une position subordonnée, mais
pouvoir orienter son esprit (par exemple en jouant sur
aussi une personnalité retorse.
ses émotions) dans la direction que l’on veut imprimer
2. Dans la mise en scène de Robert Richmond, Othello
à sa pensée.
regarde devant lui et tient son menton dans sa main.
Cette attitude, d’un homme qui réfléchit, montre que
TICE
les doutes commencent à s’immiscer en lui. Iago lève
Rédaction et mise en scène d’un dialogue
les yeux vers Othello, comme pour lui souffler des soup-
Les deux acteurs vont jouer le dialogue, il faudra donc
que le metteur en scène leur indique le ton sur lequel ils çons dont il ne prendra pas lui-même la responsabilité.
vont jouer ce dialogue, mais aussi leurs gestes et leurs Dans la mise en scène d’Olivers Parkers, Othello a le
déplacements. Le responsable du décor et des acces- regard de biais et son visage paraît se durcir sous l’effet
soires pourrait penser également à donner du sens à ces des émotions que les paroles de Iago font naître en lui.
deux éléments fondamentaux du spectacle en assignant Cela révèle sa crédulité : il croit ce que Iago lui dit. Iago
des fonctions dramaturgiques à telle ou telle partie du baisse les yeux vers Othello, comme pour contempler
décor (une fenêtre au travers de laquelle un des acteurs quelqu’un qu’il tient en son pouvoir.
aperçoit quelqu’un ou quelque chose qui détermine
la suite du dialogue) et un accessoire particulier (une
lettre, un téléphone…). DOSSIER Parcours d’œuvre intégrale :
Le mensonge est la clef du dialogue, il peut s’agir de Dom Juan de Molière
mensonges par omission, par insinuation, par flatterie,
ou qui modifient la vérité. ➤ p. 138-141
Des rebondissements, des coups de théâtre, des jeux de Dom Juan, le détournement du langage
mots comiques, des quiproquos, des apartés peuvent
constituer autant d’éléments propres à maintenir l’at- ➤ p. 138-141
tention du public. >objectifs
Il s’agit de montrer comment un personnage peut incar-
HISTOIRE des Arts
ner, au théâtre, l’art de la parole mensongère et mani-
Owiso Odera (Othello) et Ian Merrill Peakes (Iago), pulatrice. Ce parcours propose d’étudier comment don
Othello, sous la direction de Robert Richmond, au Folger Juan détourne toutes sortes de langages pour parvenir
Theatre, 2011. à ses fins : il séduit les femmes par des flatteries et de
En tant que grand méchant, Iago, joué par Ian Merrill fausses promesses, il fait des politesses pour empêcher
Peakes, propose une autre façon de représenter la jalou- son créancier de parler et utilise le langage de la dévo-
sie. Il joue le jeu de façon presque antique en manipu- tion dans une stratégie hypocrite de fausse conversion.

118 I • Les pouvoirs de la parole


1. Don Juan et le langage de la séduction fraîcheur et une inventivité qui en font un spectacle fort
➤ p. 138 et passionnant. Arnaud Denis joue aussi Dom Juan et
Don Juan est un beau parleur, habile manipulateur de lui prête une morgue de grand seigneur tout en finesse
concepts et de théories. Il utilise le discours comme et des allures lascives qui se révèlent comme à son insu
arme de conviction autant que de séduction. Charlotte dès qu’il approche un être humain. Jean-Pierre Leroux
et Mathurine ont toutes deux été séduites par don Juan fait un Sganarelle émouvant et les rapports maître/valet
qui leur a promis de les épouser. sont empreints d’une perversité sadique latente sous les
élégances du grand seigneur. Le libertinage de Dom Juan
HISTOIRE des Arts réside plus ici dans le plaisir et la transgression que dans
une position philosophique. On est loin de la farce, plus
1. Dans les DOC. 1 et DOC. 2, Charlotte et Mathurine près d’un opéra baroque où les interventions du ciel et
encadrent don Juan, elles sont situées de part et d’autre les flammes de l’enfer interviennent de manière très
du personnage, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche. astucieuse et très marquée. » (Sylviane Bernard-Gresh,
2. Ces positions montrent la relation triangulaire qu’en- Télérama sortir)
tretiennent les personnages. Don Juan, au centre, sépare
les deux jeunes femmes pour les empêcher de commu- 2 Don Juan et l’imposture, Kierkegaard
niquer et de découvrir la vérité. En restant entre elles, il ➤ p. 139
peut les manipuler, aller de l’une à l’autre, et leur mentir Le don Juan dont Kierkegaard analyse le comportement
tour à tour, sans que l’autre ne l’entende, grâce au jeu est celui de l’opéra Don Giovanni de Mozart (livret de
des apartés. Da Ponte). Cette analyse est l’occasion, pour Kierke-
Prolongements gaard, de distinguer entre la séduction proprement dite,
Mise en scène de Daniel Mesguish à l’Athénée Théâtre fondée sur la parole, et une autre forme de séduction,
Louis-Jouvet, 2002. qui n’implique aucun calcul et s’exerce de façon presque
« Voilà un Dom Juan qui a belle allure et belle enseigne. accidentelle. Cette autre forme de séduction est incar-
Daniel Mesguich s’amuse à extraire le sens caché, le née dans l’opéra par un personnage, Don Juan, dont la
noyau dur. Il dénude la chair, il cherche la lettre. » (Le nature n’est pas verbale mais musicale.
Figaro)
« Daniel Mesguich a réussi à dénouer l’écheveau si com- Littérature Lecture comparée, textes 1 et 2
plexe de cette œuvre secrète, en nous permettant d’en Entrer dans le texte
ressentir à la fois la force comique et la force tragique, ce 1. On devine que Charlotte et Mathurine éprouvent de
qui est une rare réussite. » (Le Figaro Magazine) la jalousie, mais aussi de la défiance vis-à-vis des pro-
« Happenings, effets spéciaux, tours de magie, décors messes de don Juan. Leurs multiples questions mettent
fastueux et personnages typés à l’extrême… Daniel en valeur leurs peurs et leurs doutes. 
Mesguich offre une mise en scène ludique, cohérente, 2. Don Juan oriente ces sentiments à son avantage en
très rythmée et témoignant d’un véritable esprit de répondant à leurs questions par d’autres questions :
recherche. » (Marianne) « Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en
est, sans qu’il soit nécessaire que je m’explique davan-
Mise en scène de Jean-Marie Villégier, 2010.
tage ? » (l. 19-20). Par une manipulation langagière
« Après avoir goûté “Dom Juan” à toutes les sauces, c’est
habile, il refuse ainsi de s’expliquer, s’arrangeant en
encore à celle-ci que je le préfère. Un décor qui avoue le
même temps pour endormir leur méfiance en réitérant
théâtre, des costumes qui disent enfin les différences de
implicitement ses promesses. 
caste et une troupe bien décidée à faire entendre le vrai
Mais son argument décisif demeure la force des faits
texte. Dans les années 1980, Jean-Marie Villégier inventa
qu’il oppose à la parole : « il faut faire, et non pas dire »
presque le principe de ce « théâtre à l’ancienne », qui
(l. 23-24). La symétrie syntaxique antithétique de
innove par son acuité. Quels insoumis indémodables
cette proposition indépendante donne le pas à l’action.
que ce metteur en scène et ce Molière-là ! » (Olivier
Lorsque l’on sait comment don Juan ne tient jamais ses
Pansieri, « L’Ignorance du croyant », Les Trois Coups.
promesses et fuit toutes ses responsabilités, son asser-
com)
tion fait sourire. 
Mise en scène de Arnaud Denis au Théâtre 14, 2014. Enfin, don Juan réitère ses fausses promesses et ses
« Dans la mise en scène du jeune Arnaud Denis de la déclarations d’amour à chacune des jeunes femmes. Les
pièce la plus libre de Molière, il y a une sensualité, une apartés sont ici fondamentaux, car aucun des deux per-

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 119


sonnages ne doit entendre ce que dit don Juan à l’autre. des catégories éthiques. La première est illustrée par
Le jeu de dupes trouve ici sa pleine réalisation.  la musicalité de don Juan dans l’opéra de Mozart, la
Lexique seconde par le beau parleur dont Achim von Arnim
3. Un imposteur est une personne qui abuse de la raconte qu’il aurait été capable d’échapper au diable, à
confiance d’autrui par des mensonges, en usurpant une condition de pouvoir parler à son arrière-grand-mère. En
qualité. Don Juan est bien un imposteur car il abuse de effet, le beau parleur l’aurait dissuadée d’avoir engen-
la confiance de Charlotte et de Mathurine en leur faisant dré la lignée dont le diable est issu. Le fait que cela soit
croire qu’il respecte sa parole, qu’il est libre (il ne leur dit impossible souligne la puissance de sa parole (le para-
pas qu’il est marié) et sincère dans ses sentiments.  doxe fait partie de la plaisanterie).
4. Kierkegaard utilise une antonomase (figure de style
qui consiste à utiliser un nom propre ou bien une péri-
3 Don Juan et le langage de la politesse
phrase énonçant sa qualité essentielle comme nom
➤ p. 140
commun, ou inversement).  M. Dimanche est le créancier de don Juan qui va payer
ses dettes par de belles paroles.
Philosophie
1. Kierkegaard conçoit la séduction comme une entre- Littérature Lecture comparée, textes 3 et 4
prise délibérée qui emploie des stratégies et des pro- Entrer dans le texte
cédés pour faire céder quelqu’un à son désir. D’après 1. Don Juan souhaite que M. Dimanche reparte sans
Kierkegaard, cela ne vaut pas pour le don Juan de argent et que don Carlos renonce à l’obliger à respecter
Mozart, qui est mû par son seul désir et ne fait pas le ses engagements vis-à-vis de sa sœur. 
moindre calcul pour le satisfaire. Kierkegaard préfère 2. Les deux personnages sont conscients que don Juan
réserver à Don Juan le titre d’imposteur (quelqu’un qui se moque d’eux. M. Dimanche le dit explicitement :
se fait passer pour ce qu’il n’est pas) afin de signifier qu’il « vous vous moquez. Monsieur… » (l. 23), et don Carlos
trompe, certes, mais qu’il le fait sans réflexion préalable, s’écrie : « Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces
sans l’avoir prémédité. Le don Juan de Molière se pré- belles excuses ? » (l. 27). Son interrogation indignée et
sente comme le contrepoint de celui de Mozart, tant les l’ironie sous-jacente de son propos montrent qu’il n’est
effets qu’il produit paraissent calculés. pas dupe des discours mensongers de son interlocuteur. 
2. C’est le désir de don Juan qui séduit. Ce désir est si vif 3. La dévotion se définit comme un attachement sin-
qu’il rend ses promesses crédibles, sans qu’il ait besoin cère et fervent à une religion (en général monothéiste ;
d’avoir recours à des ruses. Les femmes sont trompées souvent la religion chrétienne) et à ses pratiques. Don
parce qu’elles se fient à des déclarations qui n’expriment Juan fait appel au langage de la dévotion en utilisant le
qu’un désir passager, mais qu’elles interprètent comme
champ lexical de la religion (« Ciel, âme, salut », l. 7 et
l’expression d’un engagement durable. Don Juan croit
25) et en prétextant sa volonté d’adopter dans l’avenir
à ses propres promesses au moment où il les fait. Son
un comportement vertueux : « je n’ai point d’autres
désir le persuade qu’il a l’intention d’épouser la femme à
pensées maintenant que de quitter entièrement tous les
laquelle il promet le mariage. Il ne peut pas imaginer, au
attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt
moment où il lui déclare son amour, qu’il cessera de la
de toutes sortes de vanités, et de corriger désormais par
désirer sitôt qu’il aura assouvi son désir. Il ne songe pas
une austère conduite tous les dérèglements criminels
à inventer des subterfuges pour l’induire en erreur. Don
où m’a porté le feu d’une aveugle jeunesse. » (l. 8-11).
Juan séduit par sa sensualité, et non par la puissance de
Ces déclarations font appel aux vœux de chasteté,
la parole.
d’humilité et de pauvreté respectés par les moines, par
3. On ne peut donc pas reprocher à don Juan de mani-
exemple. 
puler les femmes. C’est pour cela que Kierkegaard dit de
lui qu’il ne tombe pas sous des dénominations éthiques. Vers le bac Question d’interprétation
Cela ne revient pas à l’excuser, mais plutôt à démontrer Don Juan parvient à manipuler ses interlocuteurs en fai-
que l’on ne peut pas attendre de lui qu’il se conforme sant appel au pouvoir de la parole mensongère.
à des règles morales. Il ne dépasse pas le plan de la – Il persuade, tout d’abord, M. Dimanche en le traitant
sensualité ; c’est un être purement esthétique (du grec comme son égal. Il le fait escorter (texte 3, l. 7), ou lui
aisthesis, « sensation »), irresponsable, incapable de se propose de le reconduire. Ces marques de politesse sont
hisser au plan éthique. Cela ne le rend pas inoffensif. inappropriées, puisque don Juan est d’un rang supérieur
4. Kierkegaard compare la séduction d’ordre esthé- à M. Dimanche et ont pour but de le déstabiliser et de
tique à la séduction proprement dite, qui tombe sous l’empêcher de parler. Don Juan flatte également son

120 I • Les pouvoirs de la parole


débiteur par des compliments hyperboliques (« je suis 4 Don Juan et le langage de la dévotion
votre serviteur » texte 3, l. 13) qui inversent la situation ➤ p. 141
et embarrassent son interlocuteur qui n’ose plus rien Don Juan vient de sauver don Carlos, attaqué par des
demander. voleurs. don Carlos explique ce qu’il fait là.
Face à don Carlos, son égal, don Juan adopte le men-
songe et la fausse dévotion. Ses raisons peu sérieuses et Parcours d’œuvre intégrale : Dom Juan
crédibles, lorsqu’il prétend par exemple : « j’ai entendu
une voix » (texte 4, l. 24), prennent le prétexte d’un Piste de lecture 1
appel divin subit et incontrôlable dont don Carlos n’est Le personnage du séducteur
pas dupe. À l’acte I et l’acte II, don Juan vient d’abandonner sa
Don Juan use ainsi de la fausse politesse et de la fausse dernière épouse, Elvire, qu’il avait enlevée d’un couvent.
dévotion pour parvenir à ses fins. Il séduit deux jeunes paysannes en leur promettant le
Philosophie mariage.
À l’acte III, poursuivi par les frères d’Elvire qui veulent
1. Dans le texte 3, don Juan oppose l’amitié (c’est-à-dire
venger leur sœur, don Juan rencontre un pauvre qu’il
l’affection désintéressée qu’il prétend éprouver à l’égard
tente de corrompre en lui demandant de jurer. Puis, il
de M. Dimanche) à l’intérêt dont M. Dimanche ferait
trouve le tombeau et la statue du Commandeur qu’il a
preuve s’il lui enjoignait de payer ses dettes. Dans le
tué en duel. Il invite la statue à dîner avec lui.
texte 4, il oppose les sentiments de dévotion qui le lient
À l’acte IV, son créancier, son père, Elvire et la statue du
à Dieu aux sentiments qui étaient censés le lier à Elvire
Commandeur l’invitent à revenir dans le droit chemin.
(la sœur de don Carlos) et qui devraient le conduire à
Don Juan adopte une attitude hypocrite en promettant
confirmer son mariage avec elle. À chaque fois, don
de s’amender.
Juan invoque des obligations fondées sur une valeur
À l’acte V, la statue du Commandeur punit don Juan
plus haute (l’amitié, la dévotion) pour se dérober à des
qui brûle sur scène d’un feu invisible. Sganarelle reste
obligations fondées sur des valeurs plus basses (l’inté-
seul à se lamenter sur son sort et à réclamer ses gages
rêt dans les transactions financières, l’amour d’un être
impayés.
humain).
2. En fait, en procédant ainsi, don Juan inverse la hié- Piste de lecture 2
rarchie des valeurs. En effet, il ne se reconnaît pas réel- Les personnages abusés par don Juan
lement d’obligation envers les valeurs plus hautes qu’il 1. Elvire est l’épouse que don Juan a abandonnée, don
invoque. Il instrumentalise ces valeurs pour se déro- Carlos et don Alfonse sont ses frères.
ber à des obligations qu’il a réellement contractées 2. Mathurine et Charlotte sont les deux paysannes que
en empruntant de l’argent ou en épousant Elvire. Les don Juan a séduites en leur promettant le mariage.
valeurs auxquelles il obéit sont la cupidité et la jouis- 3. M. Dimanche, le père de don Juan et le Commandeur
sance, c’est-à-dire les valeurs les plus basses qui soient, pâtissent également de l’attitude de don Juan.
au sens où elles se confondent avec les motifs les plus
Sujet de réflexion
égoïstes. Don Juan met donc les valeurs les plus hautes
L’affirmation de Shoshana Felman s’avère très perti-
au service des valeurs les plus basses.
nente pour les raisons suivantes :
Vers le bac Question de réflexion Les différents antagonistes de don Juan, Charlotte et
Les valeurs auxquelles nous souscrivons impliquent Mathurine, M. Dimanche et don Carlos utilisent le
des règles, dont nous reconnaissons le bien-fondé. langage comme un moyen d’information. Charlotte
Quelqu’un qui cherche à nous tromper peut s’appuyer et Mathurine cherchent l’une comme l’autre à savoir
sur nos valeurs. Il peut prétendre qu’elles exigent que qui don Juan va épouser. M. Dimanche veut lui rappe-
nous adoptions les comportements qu’il veut nous ler ses dettes. Don Carlos lui demande de clarifier ses
imposer. Une manière de déjouer cette forme de trom- intentions concernant Elvire. On peut donc dire, comme
perie consiste à proposer une autre interprétation des S. Felman, que les antagonistes de don Juan ont une
règles fondées sur les valeurs invoquées. On peut éga- conception cognitive du langage. Ils l’utilisent pour
lement prendre le trompeur à son propre piège en lui connaître et rendre compte de la réalité. Ils supposent
démontrant que ces valeurs (qu’il prétend faire siennes, donc que parler, c’est tenir des discours conformes à
puisqu’il les invoque) lui imposent à son tour des obliga- la réalité, c’est-à-dire vrais. Ils sont indignés quand ils
tions auxquelles il ne pourra alors pas se dérober. devinent (comme Charlotte et Mathurine) ou s’aper-

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 121


çoivent (comme Don Carlos) que les discours de don donne naissance au personnage d’Elvire.
Juan ne sont pas en adéquation avec la réalité. Thomas Shadwell publie en 1676 une pièce intitulée The
Mais don Juan ne se préoccupe pas de la vérité. Il Libertine (Le Libertin), qui intègre des intermèdes musi-
utilise le langage comme un moyen d’action, pour caux. Don Juan y est présenté comme un personnage
modifier l’état des choses. Les promesses qu’il fait à particulièrement vil, finalement puni pour ses fautes.
Charlotte et Mathurine ont pour finalité de les séduire. Carlo Goldoni publie en 1736 une œuvre intitulée Don
La question de savoir si ce sont de vraies ou de fausses Giovanni Tenorio o sia Il Dissoluto (Don Juan Tenorio ou
promesses n’a pas de sens pour lui. Quand il fait des civi- le Dissolu).
lités à M. Dimanche, c’est pour l’empêcher de réclamer Lord Byron est l’auteur d’un Don Juan, publié en 1824,
l’argent. Il ne se demande pas si M. Dimanche est son dans lequel il se projette en le présentant comme un
ami ou non. Les propos qu’il tient à don Carlos sont pour personnage romantique.
lui le moyen de se débarrasser d’Elvire. Il utilise le mot Alexandre Pouchkine publie en 1830 une courte pièce
« Ciel » comme une arme pour contrer don Carlos. Il ne intitulée Le Convive de pierre.
cherche pas à faire la clarté sur ses intentions. Barbey d’Aurevilly est l’auteur d’un récit intitulé « Le
Néanmoins, on ne doit pas négliger le fait que les dis- plus bel amour de don Juan », publié dans Les Diabo-
cours de don Juan doivent leur efficacité à leur apparence liques en 1867.
de vérité. Ni Charlotte ni Mathurine ne songeraient à
céder aux avances de don Juan si elles ne croyaient pas A te l i e r HISTOIRE DES ARTS
qu’il puisse être de bonne foi. M. Dimanche n’hésiterait
pas à parler des dettes de don Juan s’il n’était pas arrêté
par l’apparente civilité de ses discours. Don Carlos n’ose Mettre en scène un dialogue sur le thème
pas aller jusqu’à accuser don Juan de mentir quand ce « L’art et ses valeurs » ➤ p. 142-143
dernier prétend être guidé par le ciel. Don Juan lui- >Objectifs
même a bien conscience de la nécessité de rendre ses Cet atelier propose d’étudier ce qui fait la valeur d’une
discours vraisemblables pour obtenir le résultat qu’il en œuvre d’art. Il s’agit de montrer que tout discours sur
attend. Cela n’invalide pas l’analyse de S. Felman, mais une œuvre d’art est subjectif et qu’il est très difficile de
cela montre que les deux usages du langage ne sont pas « dire », d’expliquer ce qui fait qu’une œuvre est belle, et
indépendants l’un de l’autre. d’en justifier son prix, qu’il soit modique ou important.
Art, de Yasmina Reza, pose la question de la valeur
Piste de lecture 3
esthétique d’une œuvre d’art et de ce qui fait son prix.
La religion et la mise en doute des certitudes La pièce rend compte du rôle de la subjectivité face à un
1. La religion joue le rôle de la morale à respecter, elle tableau et de l’importance du point de vue. Finalement,
indique la bonne conduite à tenir, les règles à suivre. les différentes interprétations des personnages mettent
Don Juan, en bafouant ces règles, bafoue aussi la reli- en valeur l’importance de celui qui regarde et juge
gion. l’œuvre d’art, chacun ayant sa propre vision et sa propre
2. C’est la religion, la morale et les bonnes mœurs qui perception de l’œuvre. La pièce a été mise en scène à
triomphent à la fin. Les hommes n’ont pas pu changer plusieurs reprises par Patrice Kerbrat, mais avec diffé-
don Juan, ils n’ont pas eu de prise sur lui, mais le Com- rents acteurs, comme en témoignent les iconographies.
mandeur, messager de Dieu et de ses commandements,
a le pouvoir, non de faire changer don Juan, qui demeure Activité 1
fidèle à ses principes jusqu’au bout, mais de le punir en Analyser une confrontation de points de vue
lui ôtant la vie. 1.
3. Les versions les plus connues du mythe de don Juan a. La mise en scène est dynamique et rythmée par les
sont les suivantes : stichomythies qui mettent en valeur la vivacité, voire
Tirso de Molina, moine espagnol, a créé le mythe de don la violence de la confrontation. Les pauses, les silences,
Juan en publiant en 1630 une pièce intitulée El Burlador ou les réponses monosyllabiques (« Ouais, alors, très,
de Sevilla y Convidado de piedra (Le trompeur de Séville très ») révèlent les tensions entre les deux personnages,
et le convive de pierre). Il se serait inspiré de l’histoire leur énervement et leurs doutes.
d’un jeune noble, don Juan Tenorio, qui aurait été assas- b. La vivacité de l’échange, les réponses monosylla-
siné après avoir séduit une femme. biques, ou les phrases interrompues et complétées
Molière, dans Dom Juan ou Le Festin de pierre en 1665, par l’interlocuteur (« MARC : Comment s’appelle le…,

122 I • Les pouvoirs de la parole


SERGE : Peintre, Antrios., MARC : Connu ?, SERGE : Très. sa valeur marchande peut dépendre des modes, de cri-
Très !, Un temps. ») traduisent, avec peu de mots ou des tères liés à une époque, un courant, des habitudes… Les
silences, l’incompréhension de Marc et sa désapproba- deux ne sont pas toujours corrélées, les œuvres de Van
tion. Il n’a pas envie d’être convaincu et demeure réti- Gogh ne sont pas toujours vendues des millions, mais
cent dès le début. leur valeur artistique fut reconnue aussitôt par certains
c. Les nombreuses interrogations de Marc marquent connaisseurs. 
son désaccord. Il met en débat la valeur du tableau et 3. Si l’on se place du point de vue de Picasso, qui
remet en question le choix artistique de son ami. Les extrapole la conception de la « création » d’un tableau
réponses appréciatives de Serge et ses adverbes hyper- en généralisant le processus à toutes les autres créa-
boliques (l’adverbe d’intensité « très » répété deux fois, tions, l’on peut penser qu’effectivement l’acte de créa-
par exemple) mettent en relief sa volonté de poser la tion est d’abord un acte de destruction (DOC. 3). En
grande valeur de son tableau comme indiscutable. effet, Picasso sous-entend qu’avant de se satisfaire de
2. l’œuvre définitive, un peintre doit esquisser de nom-
a. Serge convainc son ami que son tableau a une valeur breuses ébauches et détruire des versions qu’il juge
artistique en arguant de sa cherté (« Deux cent mille ») insatisfaisantes. L’on peut également suivre l’opinion
et de la plus-value latente (il peut la revendre aussitôt à de Shumpeter, selon lequel la destruction est créatrice,
220 000 francs). Il légitime également la valeur de son et penser comme Picasso que tout art qui sait s’impo-
tableau par la notoriété du peintre.  ser est révolutionnaire. On peut enfin arguer, à l’instar
b. Ces arguments sont discutables car ce n’est pas le de Julia Kristeva, dans Semiotiké : Recherches pour une
prix d’une œuvre qui fait sa valeur. Les œuvres de nom- sémanalyse, que « tout texte se construit comme une
breux peintres, comme Van Gogh, par exemple, étaient mosaïque de citations, tout texte est absorption et
vendues un prix modique du vivant de leur auteur, transformation d’un autre texte ». En généralisant son
pour valoir des millions aujourd’hui. Or, les tableaux propos à toute œuvre artistique, littéraire ou non, on
sont toujours les mêmes, c’est le regard de ceux qui la peut considérer qu’aucun artiste ne crée à partir de rien
regardent, leurs mentalités et leurs goûts esthétiques et qu’il doit se libérer de tout un passé de créations pour
qui ont évolué.  produire une œuvre originale. Ainsi, Vassily Kandinsky
disait : « Chaque époque d’une civilisation crée un art
qui lui est propre et qu’on ne verra jamais renaître. Ten-
➤ p. 143
ter de revivifier les principes d’art des siècles écoulés
Les deux articles (DOC. 2 et 3) racontent la quasi-
ne peut que conduire à la production d’œuvres mort-
destruction de La Petite Fille au ballon de Banksy et
nées. »
comment cette performance a considérablement aug-
Pour autant, la destruction n’est jamais totale et la part
menté la valeur du tableau. Notez que le graffe sur le
de réelle création demeure limitée. L’art se nourrit de
mur reprend le motif du tableau qui a été mis en mor- ce qui le précède, s’en imprègne, s’en inspire. Comme
ceaux par le mécanisme caché derrière la toile. l’explique Julia Kristeva, à propos de la littérature, dans
Activité 2 Semiotiké : Recherches pour une sémanalyse  : « Toute
écriture se situe toujours parmi les œuvres qui la précé-
Comprendre ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art dent ». L’artiste ne détruit pas, il fait du « neuf avec de
1. La valeur marchande de cette œuvre (DOC. 1) a aug- l’ancien », disait Rimbaud.
menté, car sa destruction partielle (DOC. 2) en a fait une Enfin, la création n’est pas destruction, mais « acte
œuvre unique et très originale. De plus, la mise en scène consistant à produire et à former un être ou une chose
a été filmée et diffusée dans tous les médias, l’œuvre qui n’existait pas auparavant » (TLF). Elle part du néant
a vu sa notoriété décuplée, d’autant que sa destruction pour créer du concret – ou de l’abstrait. Comme l’ex-
fut analysée parfois comme une performance artistique. plique René Untereiner, dans le Bulletin de l’Association
La publicité autour de cet événement, l’identité secrète Guillaume Budé de 1960, « la création marque une pas-
de Banksy, la rumeur qu’il serait peut-être l’auteur de sivité supérieure de l’âme, une sorte d’extase. […] C’est
cette tentative de destruction a permis à l’œuvre de un rythme d’inspiration et de stylisation. » Il ne s’agit
devenir un symbole de modernité iconoclaste. donc pas de détruire quoi que ce soit, mais de créer du
2. La valeur marchande d’une œuvre d’art n’est pas cor- beau.
rélée à sa valeur artistique, même si les grandes œuvres 4. La pipe, de Magritte, l’urinoir de Duchamp, ou les
d’art reconnues sont parmi les plus chères. La valeur soupes de Warhol sont des œuvres qui ont marqué leur
artistique d’une œuvre demeure subjective, tandis que époque par leur caractère provoquant et novateur. En

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 123


1928, le tableau surréaliste de Magritte bouleverse le
rapport entre l’objet proprement dit, sa représentation A te l i e r Littérature & Philosophie
et le langage. Duchamp, en exposant un urinoir qu’il
intitule Fontaine fait scandale en 1917. Warhol, enfin, Rejouer l’ancienne querelle entre la poésie et
avec sa sérigraphie de boîtes de soupe, fait entrer la la philosophie ➤ p. 144
représentation des objets de consommation dans une >Objectifs
galerie. Il les expose tels qu’ils sont et ne cache pas leur
valeur marchande. Toutes ces œuvres ont, comme la L’atelier invite les élèves à examiner l’impact que l’ana-
performance de Banksy, la volonté d’innover, en inter- lyse du discours trompeur peut avoir sur la perception
rogeant la valeur d’une œuvre d’art et les conceptions des usages que la littérature et la philosophie elles-
du beau. mêmes font du langage. En effet, les textes étudiés
dans le chapitre 6 montrent comment la littérature et
Activité 3 la philosophie nourrissent cette analyse du discours
trompeur. La querelle naît quand chacune, plutôt que de
Écrire un dialogue de théâtre et le mettre en scène
laisser cette analyse se retourner contre elle, s’empresse
Il s’agit d’inventer un dialogue théâtral, il faut donc que
de la rejeter sur l’autre. Ainsi les élèves sont-ils amenés
le texte soit sous la forme d’un dialogue (un ensemble
à utiliser leur expertise du discours trompeur dans le
de répliques prononcées par des personnages), mais
cadre d’une réflexion croisée sur les disciplines qui leur
aussi des didascalies qui précisent les gestes, le ton, les
ont procuré cette expertise.
déplacements, les costumes, les décors, les accessoires,
etc. Étape 1
Le désaccord entre les deux personnages peut se mani-
fester par le ton acerbe du dialogue, par de l’humour, Comprendre ce dont il est question
par des anecdotes qui illustrent l’argumentation, par de 1. Les expressions citées par Socrate sont des invectives
la conviction ou de la persuasion. que la philosophie et la poésie (« poésie » peut renvoyer
Le choix de l’œuvre d’art sera déterminant. Elle peut ici à la littérature en général) se lancent quand elles
être inventée par les élèves, ou prise parmi des œuvres entrent en dissension. En fait, ici, la poésie répond à la
qui ont fait scandale, et dont la valeur artistique a été philosophie qui lui reproche d’être exclusivement orien-
remise en cause, comme la Fontaine de Duchamp, ou la tée vers le plaisir (telle la rhétorique, voir le texte 1 du
sérigraphie Campbell’s Soup, de Warhol. Corpus) et de négliger le bien des citoyens. La poésie
qualifie la philosophie de « chienne », qui non seule-
Activité 4 ment n’a aucune reconnaissance envers son « maître »,
c’est-à-dire la poésie (qui guide la philosophie et ali-
Jouer un dialogue
mente sa réflexion), mais se permet d’aboyer contre lui
Le metteur en scène décide du jeu des acteurs, de leurs
(en lui faisant des reproches). La poésie se moque des
déplacements, de leur ton, etc., l’accessoiriste et le
philosophes et de leurs discours en soulignant la vanité
décorateur choisissent tous les éléments matériels du
des uns (« insensés », « puissants trop malins », l. 4)
dialogue, les acteurs doivent apprendre par cœur leur
comme des autres (« paroles vaines », « élucubrent
texte et le jouer plusieurs fois afin d’être prêts.
subtilement », l. 3-4).
Devant la classe, il faudra prendre en compte l’espace
disponible pour délimiter une scène et la séparer du 2. Socrate accepterait de changer sa position sur la poé-
public. Il faudra également savoir où se situeront les sie si on pouvait lui prouver qu’elle est bénéfique pour
coulisses, où les acteurs entreront en scène, etc. les citoyens et qu’elle ne se contente pas de leur faire
plaisir.
3. Socrate admet qu’ils sont eux-mêmes, lui et les
autres personnages du dialogue, sous le charme de la
poésie. L’affection qu’ils ont pour elle ne les dissuade
pas de l’expulser hors de la cité, bien au contraire. En
effet, s’ils renonçaient à l’expulser, cela confirmerait que
la poésie peut, par le charme qu’elle exerce, conduire à
négliger le bien. Il leur paraît plus important de respec-
ter ce qu’ils jugent vrai (la poésie peut nuire aux citoyens
en cultivant leur goût pour le plaisir) que de céder à ses
affections.

124 I • Les pouvoirs de la parole


Étape 2
LEXIQUE & LANGUE
Préparer la réactualisation de la querelle
4. Céline rejoue la querelle avec beaucoup d’ironie, en Les expressions du discours trompeur et de
opposant un nouvel argument à la philosophie. Cet l’emprise verbale ➤ p. 145
argument consiste à reprocher à la philosophie de tenir 1 Les verbes de la séduction par la parole
de grands discours sans s’inquiéter des conséquences
que ces discours auront pour les gens qui les croiront.
Verbe Étymologie Définition
Ainsi des philosophes comme Diderot et Voltaire ont-ils
encouragé les peuples à se libérer des tyrans, mais ils plaire latin placere être agréable à
n’ont pas pris en compte le fait que cela revenait à les (même sens) quelqu’un
pousser à aller se faire massacrer. émouvoir latin movere, mettre quelqu’un
5, 6 et 7. On peut s’appuyer sur des textes qui parlent « mouvoir », dans un état
de la philosophie et de la littérature, comme les textes 1 « remuer » affectif d’agitation
et 4 du Corpus du chapitre 6, ou des textes dont l’ana-
lyse permet de dégager les points forts de l’une et de flatter ancien français louer avec
l’autre, comme Les Euménides d’Eschyle et ses apports flater de flat, exagération ou
pour la philosophie dans le Dossier du chapitre 1, afin « tape » faussement
de réfléchir sur les contrastes et les liens entre les deux charmer latin carmen, exercer un effet
disciplines. « chant magique », magique ou un
Prolongements « vers » attrait puissant
On peut trouver un prolongement dans ce texte de sur quelqu’un
Kant, Réflexions sur l’éducation, traduction d’Alexis Phi- envoûter ancien français volt, soumettre
lonenko (Vrin, 1996). voult « visage », quelqu’un à une
Lire des romans est la plus mauvaise des choses pour « traits » emprise irrésistible
les enfants, puisqu’ils n’en font pas d’autre usage que de ensorceler ancien français assujettir par
s’en amuser dans le moment où ils les lisent. Lire des ensorcerer, de le moyen d’un
romans affaiblit la mémoire. Il serait en effet ridicule de sorcier avec le sortilège
se souvenir de romans et de vouloir les raconter de nou- préfixe en latin
veau aux autres. On doit donc retirer tous les romans sors, sortis, « objet
des mains des enfants. En effet, tandis qu’ils les lisent ils tiré au hasard »,
forgent dans le roman même un nouveau roman, parce « tirage au sort »,
qu’ils se représentent autrement les circonstances et « prophétie »
restant assis, sans penser à rien, ils ne font que rêver.
tenter latin temptare, éprouver la valeur
« essayer », de quelqu’un, en
confondu avec particulier en lui
tentare « agi- inspirant le désir
ter », de tendere du mal
« tendre »

Les orateurs cherchent à plaire aux citoyens (texte 1).


Les signatures des comtes ou des vicomtes émeuvent
Emma (texte 4).
Renart flatte Chanteclerc (texte 7).
Les gravures charment les lecteurs grâce aux ouvrages
qui les contiennent (texte 4).
Alexandre a envoûté Hélène par la fiction d’un discours
mensonger (texte 3).
Othello est ensorcelé par les paroles de Iago (texte 8).
Mère Ubu tente Père Ubu (texte 6).

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 125


Verbe Étymologie Définition 2 Le vocabulaire des attitudes mensongères
– Dans la feinte, on fait passer pour réels des sentiments
persuader latin persuadere, amener quelqu’un
ou des pensées que l’on n’a pas, afin d’induire en erreur ;
« décider à faire à adhérer à une
dans l’affectation on affiche des sentiments ou des pen-
quelque chose », idée
sées qui ne sont pas sincères, comme un jeu d’acteur. Le
de suadere,
mot « feinte » souligne l’intention de tromper, le mot
« conseiller »
« affectation » souligne l’attitude que l’on prend dans
insinuer latin insinuare, faire subtilement ce but. Renart feint de vouloir entendre la voix de Chan-
« faire pénétrer au entrer dans l’esprit teclerc, et c’est dans ce but qu’il affecte un intérêt pour
sein de », « glisser son chant.
dans » / « faire – La simulation consiste à adopter un comportement
entrer dans les qui donne une fausse idée de l’état dans lequel on se
bonnes grâces » trouve, par exemple un enfant qui simule un mal au
/« notifier » ventre pour ne pas aller à l’école. L’hypocrisie consiste
latin sinus, « pli à cacher ce que l’on éprouve ou ce que l’on pense, par
formé sur la poi- exemple une personne qui ne laisse pas transparaître
trine par la toge » sa jalousie envers quelqu’un. Iago simule son affection
manipuler latin médiév. exercer une pour Othello, mais il fait preuve d’hypocrisie en lui
manipulare, influence sur cachant la haine qu’il éprouve envers lui.
« conduire par quelqu’un afin de – L’illusion est une erreur de perception, par exemple
la main » ; latin le faire penser ou quand on voit un bâton dans l’eau : on a l’illusion qu’il
manus, « main » agir comme on est brisé. Le trompe-l’œil est une technique visant à pro-
veut duire un effet d’illusion par un jeu sur les perspectives,
par exemple quand on fait apparaître une fenêtre sur un
suborner latin subornare, détourner
mur qui n’en a pas. L’illusion est un effet produit par le
« arranger en quelqu’un du droit
trompe-l’œil mais toute illusion n’est pas un trompe-
secret », « équi- chemin, pous-
l’œil.
per » ; latin ordo, ser quelqu’un à
– L’usurpation consiste à s’approprier un droit ou un
ordinis, « file », commettre une
titre que l’on ne possède pas, ou à empiéter sur les pré-
« rang », « ordre » mauvaise action
rogatives de quelqu’un d’autre. Par exemple, Père Ubu
corrompre latin corrumpere, altérer (par se prépare à usurper le titre de roi en assassinant le roi
« détruire », décomposition) légitime. L’imposture consiste à se faire passer pour ce
« anéantir », de en passant à un que l’on n’est pas, par des discours mensongers ou des
rumpere (avec état moins bon fausses apparences. Par exemple, le personnage de Tar-
le préfixe cum), tuffe est un imposteur qui, dans la pièce de Molière, se
« rompre », fait passer pour un dévot.
« briser » – La falsification consiste à dénaturer une chose pour lui
aliéner latin alienare, faire perdre donner l’apparence d’une autre. La fraude consiste en
de alienus, « qui sa liberté ou une tromperie visant à contrevenir à un règlement tout
appartient à un son identité à en ménageant les apparences, avec mauvaise foi. Par
autre », de alius, quelqu’un, priver exemple, on peut falsifier des documents afin de s’intro-
« autre » quelqu’un de duire en fraude quelque part.
raison – L’escroquerie fait appel à des manœuvres trompeuses
pour s’emparer du bien d’autrui. La supercherie est une
Les discours persuadent leurs auditeurs (texte 3). tromperie qui implique la substitution du faux à l’au-
Iago insinue que Desdémone trompe Othello avec Cas- thentique. Par exemple, c’est une escroquerie que de se
sio (texte 8). faire payer pour un service que l’on n’a pas l’intention de
Mère Ubu manipule Père Ubu (texte 6). rendre ; c’est une supercherie que de vendre au prix d’un
Satan suborne Ève (texte 5). diamant un bijou sans valeur. La supercherie est une
Les orateurs corrompent le peuple (texte 1). forme d’escroquerie mais toute escroquerie n’implique
La publicité nous aliène (texte 2). pas une supercherie.

126 I • Les pouvoirs de la parole


3 Les expressions de la tromperie
Tableau des correspondances entre les expressions et VERS LE BAC ➤ p. 148-149
les définitions
>Objectifs
Expression Définition – Analyser et discuter le pouvoir séducteur de l’œuvre
• se faire rouler dans • être dupé par un mensonge d’art.
la farine – Distinguer de bons et de mauvais usages de l’illusion
artistique.
• mener quelqu’un en • abuser quelqu’un
bateau Un éloge du théâtre, Corneille ➤ p. 148
• noyer le poisson • embrouiller volontairement
Littérature
une situation
Question d’interprétation
• prendre des vessies • se tromper sur toute la
pour des lanternes ligne Étape 1 Opérer des relevés dans le texte
Les exclamations révèlent l’émotion du personnage,
• payer en monnaie • faire de fausses promesses l’antithèse « le traître et le trahi, le mort et le vivant »
de singe (vers 13) met en valeur que le théâtre crée l’illusion, le
• être le dindon de • être la victime d’une faux-semblant et simule une réalité imaginaire.
la farce supercherie Étape 2 Comprendre les enjeux du texte
• jouer les faux jetons • se comporter en menteur, 1. Alcandre fait un éloge de l’art dramatique. La méta-
en hypocrite phore méliorative hyperbolique « doux asile » rend
compte de son pouvoir divertissant et cathartique.
• raconter des • inventer des histoires
2. Lorsque Alcandre dit : « Le traître et le trahi, le mort
salades mensongères
et le vivant, / Se trouvent à la fin amis comme devant. »
4 Déjouer un discours mensonger (vers 13-14), le jeu des antithèses paradoxales met en
1. Le raisonnement (celui qui conduit à conclure que valeur la duplicité des personnages et leur faculté de
le discours faux et le discours vrai sont identiques) simulation.
compare les deux types de discours en les considérant Étape 3 Organiser un plan
indépendamment de leur rapport à la réalité, mais sans Proposition d’annonce de plan :
renoncer à les qualifier l’un de vrai, l’autre de faux. Or le Nous allons voir, dans un premier temps, que le discours
vrai et le faux dépendent du rapport entre le discours d’Alcandre constitue un éloge de l’art dramatique, puis,
et la réalité. Un discours vrai est conforme à la réalité, nous montrerons que Corneille met en valeur que cet
un discours faux n’est pas conforme. C’est une chose de art relève de l’illusion.
dire que le même discours peut être soit vrai soit faux,
en fonction de la réalité, c’en est une autre de dire que le Étape 4 Préparer la rédaction
discours vrai est le même que le discours faux. 1. Introduction :
2. Un sophisme est un raisonnement qui paraît valide Corneille, dans l’acte V, scène 5, de L’Illusion comique,
mais qui ne l’est pas. Le raisonnement cache une de 1634, met en scène Pridamant qui découvre que
contradiction. D’une part, il qualifie les deux discours son fils est, en réalité, un acteur.
l’un de vrai, l’autre de faux, ce qui revient à les mettre en Nous allons étudier l’art théâtral décrit par Corneille.
rapport avec la réalité. D’autre part, il fait abstraction de Nous observerons, dans un premier temps, que le
leur rapport avec la réalité, ce qui lui permet de soutenir discours d’Alcandre constitue un éloge de l’art dra-
qu’ils sont identiques. matique, puis, nous montrerons que Corneille met en
3. L’analyse de ce double dit révèle que les discours valeur que cet art relève de l’illusion.
peuvent être envisagés soit pour eux-mêmes, indépen- Conclusion :
damment de la réalité, soit dans leur rapport avec la réa- Corneille décrit donc le théâtre comme un art merveil-
lité, comme des moyens d’en rendre compte. leux, divertissant et cathartique. Pourtant, il met éga-
lement en valeur que c’est un art exigeant qui place le
faux-semblant et la simulation au premier plan dans le
seul but de plaire et d’émouvoir son public.
Molière, quant à lui, ne se sert pas de la tragédie

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 127


comme Corneille pour émouvoir son public. Il choisit 4. Il n’est pas impossible que l’art, en mettant la vie à
de « corriger les mœurs en riant ». distance, nous reconduise vers la vie, en nous apprenant
2. Paragraphes : à approfondir la perception que nous en avons.
Alcandre fait, dans un premier temps, un éloge de l’art Étape 2 Chercher des arguments et des exemples
dramatique. On peut partir des œuvres littéraires ou artistiques
Il énonce, en effet, l’idée selon laquelle le théâtre est présentées dans ce chap. 6 et se demander dans quelle
un grand art. La métaphore méliorative hyperbolique mesure ces œuvres détournent de la vie ou en rap-
« doux asile » (vers 23), rend compte de son pou- prochent.
voir divertissant et cathartique. L’adjectif appréciatif
Étape 3 Organiser le plan
« noble » caractérise sa beauté et sa magnificence,
L’art est le domaine de l’imagination, dont les représen-
tandis que la métaphore hyperbolique « ravissent »
tations ne sont pas soumises aux conditions qui pèsent
et la métonymie universalisante « un peuple tout
sur notre vie. L’art nous procure des expériences que la
entier » mettent en valeur ses capacités euphorisantes
vie ne nous offre pas. En ce sens, il nous détourne de la
et sa faculté d’émerveiller le public, quel qu’il soit.
vie.
Pourtant, Corneille, à travers son personnage, révèle
Mais c’est dans la vie réelle que l’imagination puise les
que cet art n’est qu’une illusion.
éléments dont l’art se sert pour composer ses œuvres.
Le théâtre n’est que le fruit d’un faux-semblant, où les
Les expériences que l’art nous procure font aussi partie
acteurs jouent un rôle vraisemblable, mais non réel.
de notre vie. En ce sens, il nous rapproche de la vie.
Lorsque Alcandre dit : « Le traître et le trahi, le mort
L’art fait entrer l’imaginaire dans le cours de notre vie.
et le vivant, Se trouvent à la fin amis comme devant. »
L’art a même le pouvoir de transformer la vie. C’est en
(vers 13), le jeu des antithèses paradoxales met en
fait parce qu’il est capable de nous en détourner que
valeur la duplicité des personnages et leur faculté de
l’art peut nous rapprocher de la vie.
simulation. Le groupe ternaire « L’un tue, et l’autre
meurt, l’autre vous fait pitié ; » (vers 9), par sa symétrie Les différentes formes d’imitation, Platon
syntaxique, traduit l’ensemble des émotions produites ➤ p. 149
simultanément par le spectacle et l’effet pathétique
recherché. Le théâtre veut émouvoir son public par la Philosophie
mise en scène d’histoires fictives. Les acteurs forment Question d’interprétation
ainsi une troupe unie qui « partagent leur pratique ». Construire un plan
Le sémantisme du substantif « pratique » met bien en La condition pour reproduire la réalité de manière
valeur que le théâtre est avant tout un métier qui se convaincante est de tenir compte du point de vue du
travaille. Alcandre le décrit d’ailleurs comme « un art si spectateur. L’objectif est moins de donner une image
difficile », l’adverbe d’intensité hyperbolique et l’adjec- exacte de la réalité que de persuader le spectateur qu’il
tif attribut dépréciatif soulignant l’ampleur des efforts a affaire à une image exacte. En effet, le point de vue du
à fournir avant de parvenir à un résultat satisfaisant. spectateur altère sa perception des choses au point qu’il
peut trouver inexacte une représentation exacte.
Philosophie
Afin de donner une représentation convaincante de la
Question de réflexion réalité, on doit paradoxalement la déformer. Pour pro-
Étape 1 Comprendre le sujet duire une apparence d’exactitude, on doit renoncer à
1 et 2. Le pronom « nous » indique que le mot « art » l’exactitude.
renvoie d’abord au résultat du processus de création L’étranger distingue entre deux formes d’imitation : la
artistique, sans exclure pour autant la possibilité d’envi- technique de fabrication des copies, qui respecte l’exac-
sager ce processus du point de vue de l’artiste lui-même. titude mais dont les productions paraissent inexactes
La question suppose que l’art implique un chemine- du point de vue de la plupart des spectateurs, et la tech-
ment, menant loin de la vie ou près d’elle. nique de fabrication des illusions, qui renonce à l’exacti-
3. L’art peut nous détourner de la vie en nous faisant tude dans le but de paraître exacte.
vivre dans un monde imaginaire, différent du monde où C’est la seconde, la technique de fabrication des illu-
nous vivons. L’art peut nous rapprocher de la vie en nous sions, qui donne une représentation convaincante, ou
rendant attentifs, par la peinture qu’il en donne, à des plutôt persuasive de la réalité.
choses qui font partie de la vie mais que nous ne voyons Le point de vue du spectateur détermine l’effet pro-
pas habituellement. duit par la technique d’imitation utilisée. Un spectateur

128 I • Les pouvoirs de la parole


attentif aux proportions verrait que la copie est exacte la fois des copistes et des illusionnistes.
et l’illusion, inexacte. Ce spectateur trouverait la tech- L’Étranger de Camus imite la réalité d’un procès pour
nique de fabrication des copies plus convaincante que dénoncer les préjugés de notre société ainsi que la peine
l’autre. de mort. Toutes les allégories animalières de La Fontaine
Second sujet imitent les comportements humains pour dénoncer les
Le texte de Platon indique deux critères de distinction défauts des hommes et les corriger. Ionesco, dans La
entre les différentes formes d’imitation : Cantatrice chauve, imite en les ridiculisant les conversa-
Les formes d’imitation peuvent être distinguées en tions entre les hommes pour interroger le langage et les
fonction de l’exactitude avec laquelle elles repro- limites de son pouvoir de communication. Hugo imite la
duisent les proportions. Ce critère privilégie l’objecti- réalité du dernier jour d’un condamné dans son roman
vité de la restitution. éponyme pour dénoncer l’inhumanité et l’absurdité de
Elles peuvent aussi être différenciées en fonction de la peine de mort.
La littérature n’a pas pour seule fonction d’imiter le réel
leur aptitude à séduire le spectateur. Ce critère privi-
parce qu’elle le modifie, le crée et le transforme.
légie la subjectivité du spectateur.
Boris Vian, dans L’Écume des jours, modifie le réel en
La valeur attribuée à chacune des imitations n’est pas la
créant un univers fantasmagorique où les cancers se
même suivant le critère appliqué :
transforment en nénuphars et où les petites souris
Le 1er critère place la technique de production de copies
parlent aux chats, Anouilh transpose l’histoire d’Anti-
au-dessus de la technique de production d’illusions. La
gone dans le xxe siècle, Corneille et Racine reprennent
première produit des œuvres plus belles, considérées
des situations de l’Antiquité, pour mieux les sublimer
objectivement, que la seconde.
par des mises en scène tragiques.
Le 2d critère place la technique de production d’illu-
Arguments :
sions au-dessus de la technique de production de
A. Imiter le réel et s’en inspirer.
copies. La première produit des œuvres plus belles,
B. Rechercher l’effet de réel, le réalisme.
d’un point de vue subjectif, que la seconde.
C. Rechercher l’illusion du vrai.
La différence entre les deux classements n’est pas acci-
D. Modifier le réel (s’en éloigner).
dentelle. En effet, s’il veut présenter une œuvre capable
E. Le transposer.
de séduire, l’imitateur doit tenir compte du point de
F. Le réinventer, le renouveler.
vue du spectateur (donc de sa subjectivité). Pour le
A. B. et C. correspondent au 1er axe qui va dans le sens
spectateur, ce qui est proche paraît plus grand, ce qui de la question (la littérature consiste, dans une certaine
est éloigné plus petit. L’imitateur ne peut se conformer mesure à imiter le réel) ; D., E. et F. correspondent au
aux attentes du spectateur en matière de beauté qu’en 2d axe qui discute, nuance la question (mais la littéra-
renonçant à restituer les proportions exactes. L’imi- ture ne fait pas qu’imiter, elle crée et produit des œuvres
tateur qui choisit de restituer les proportions exactes originales).
renonce à séduire le spectateur, car son œuvre donnera Plan possible :
une impression de difformité. Néanmoins, son œuvre I. La littérature consiste, dans une certaine mesure à
peut tout de même être appréciée par un spectateur imiter le réel
assez lucide pour comprendre que l’imitateur n’est pas A. Imiter le réel et s’en inspirer
responsable de cette difformité apparente, qui résulte Toute œuvre imite et s’inspire du réel pour raconter
seulement de l’influence de son point de vue subjectif son histoire et énoncer ses idées. L’homme et le monde
sur sa perception. Ce spectateur lucide pourrait concé- fondent le sujet principal de la littérature. Même des
der que cette œuvre est, en un sens, objectivement plus œuvres aussi farfelues que les contes de fées, tel le
belle. conte Cendrillon de Charles Perrault, s’inspirent de la
réalité, les personnages sont des humains et leur uni-
Littérature vers, quoique merveilleux, ressemble, dans une certaine
Question de réflexion mesure, à la réalité. Si les oiseaux ou les souris parlent,
Construire un plan il y a des oiseaux et des souris, comme dans la réalité,
Proposition de plan et d’exemple rédigé par exemple.
Exemples et arguments : B. Rechercher l’effet de réel, le réalisme
Platon illustre l’idée selon laquelle la littérature ne Le réalisme et le naturalisme sont des mouvements lit-
consiste qu’à imiter le réel en faisant appel à deux téraires qui cherchent à imiter scrupuleusement le réel
exemples. Il fait dire à l’étranger que les artistes sont à pour le montrer tel qu’il est. Balzac, dans sa Comédie

Chapitre 6 • La force séductrice de la parole trompeuse 129


humaine, souhaite identifier les « espèces sociales » F. Le réinventer, le renouveler
de son époque, Zola, quant à lui, dans sa série des Rou- Mais surtout, la littérature réinvente le monde pour
gon-Macquart, présente une fresque romanesque en le sublimer (à travers les utopies, la description du
vingt volumes dépeignant la société française sous le pays d’Eldorado dans Candide, par exemple), pour le
Second Empire. critiquer ou le réinventer. On peut prendre comme
C. Rechercher l’illusion du vrai exemple des œuvres symbolistes, comme Les Fleurs
Même si toute œuvre littéraire n’est pas réaliste, elle du mal de Baudelaire, ou surréalistes, comme Les Yeux
recherche tout de même l’illusion du vrai. L’histoire n’est d’Elsa d’Aragon. Ces deux recueils font appel au pou-
jamais vraie (puisqu’elle est fictive), mais elle demeure voir de la langue pour recréer l’expression de l’amour
vraisemblable. Cosette n’a jamais existé, ses aventures et de l’engagement.
racontées dans Les Misérables de Victor Hugo sont
Second sujet
toutes inventées, mais elles semblent vraies et c’est la
Tout d’abord, une réécriture semble constituer une
raison pour laquelle le lecteur s’identifie et compatit au
copie de l’œuvre originale dans une certaine mesure, car
récit de ses malheurs.
les auteurs reprennent souvent une grande partie des
II. Mais la littérature ne fait pas qu’imiter, elle crée et
éléments principaux de l’hypotexte, l’intrigue, les per-
produit des œuvres originales
sonnages, leur caractère, etc… Anouilh, dans Antigone,
D. Modifier le réel (s’en éloigner)
reprend par exemple l’évocation du sanglant affronte-
Boris Vian, dans L’Écume des jours, modifie le réel en
ment des deux frères pour le pouvoir et l’interdiction
créant un univers fantasmagorique où les cancers se
d’offrir une sépulture à la dépouille du traître Polynice
transforment en nénuphars et où les petites souris
par Créon, transgressée par Antigone la révoltée.
parlent aux chats. La littérature de science-fiction (De La
Pour autant, la réécriture modifie toujours peu ou prou
Terre à la Lune, de Jules Verne), la littérature fantastique
l’œuvre originale. Ainsi, Marivaux, dans son Télémaque
(Le Horla de Maupassant) modifient le réel. La première
travesti, parodie Les Aventures de Télémaque de Fénelon,
imagine de nouvelles technologies, alors que le fantas-
ou L’Odyssée d’Homère. En effectuant une transposi-
tique imagine des mondes surnaturels qui font peur.
tion de registres, il fait rire le lecteur par des situations
E. Le transposer
cocasses et des répliques burlesques.
La transposition consiste à réécrire une œuvre en modi-
Et surtout, une réécriture modernise souvent l’hy-
fiant son genre, son registre et son point de vue. La
potexte en l’adaptant à son public et à son époque. Pour
parodie constitue, par exemple, un moyen d’imiter une
reprendre l’exemple d’Anouilh, le dramaturge a trans-
œuvre mais en la modifiant de façon comique. Mari-
posé la tragédie en 1942, pendant la Seconde Guerre
vaux a écrit une parodie des Aventures de Télémaque de
mondiale la lutte fratricide d’Étéocle et Polynice pour
Fénelon (lui-même inspiré de L’Odyssée d’Homère) qui
le pouvoir, rappelant la guerre entre la France et l’Al-
s’intitule Le Télémaque travesti. Marivaux soumet l’hy-
lemagne, et Antigone devenant ainsi le parangon de la
potexte à une métamorphose qui caricature les person-
Résistance.
nages de façon burlesque.

130
II Les représentations du monde
Renaissance, Âge classique et Lumières

Livre de l’élève ➤ p. 150 à 153

Conformément au programme, l’enseignement du Au chapitre 9, c’est le goût prononcé, du xvie au


second semestre se penche sur les différentes formes de xviiie siècle pour les inventaires du monde dans ses dif-
représentations de notre monde qui peuvent exister dans férentes facettes qui est pris comme sujet, ce goût se
la période de référence prescrite (xvie, xviie et xviiie siècles) retrouvant dans des ouvrages très variés (atlas, œuvres
et aussi sur les transformations qui s’opèrent dans la philosophiques, textes littéraires de fiction ou non,
représentation du monde à ce moment de l’Histoire. images…) et débouchant sur des questionnements
• Les deux premiers chapitres, comme y invite le pro- métaphysiques et scientifiques, tel celui donné comme
gramme, se centrent sur ces transformations. Elles problématique au corpus (« Comment peut-on
résultent pour beaucoup, dès la Renaissance, de la construire une représentation objective de l’uni-
découverte d’autres contrées et d’un nouveau conti- vers ? »). Cette interrogation donne l’occasion d’abor-
nent, méconnus jusque-là (Découvertes du monde der des thèmes diversifiés comme l’infini de l’univers,
et pluralité des cultures). Ces découvertes ont bou- le monde terrestre, la nature, la place de l’homme, le
leversé la connaissance du monde comme le regard rôle des sciences dans la lecture du monde, l’appétit de
sur l’Homme ; elles ont confronté l’homme européen savoirs de l’homme que l’Encyclopédie, objet de l’atelier
à l’altérité d’autres peuples, ont ouvert à de nouvelles littérature-philosophie, symbolise particulièrement.
réflexions anthropologiques, ont introduit le relativisme Le chapitre 10, en revanche, prend le parti non pas du
culturel ; elles ont aussi amené l’homme européen monde réel à décrypter, mais des mondes imaginaires,
à remettre en question en retour les conceptions et qui sont également en vogue dans les productions lit-
valeurs de son propre monde. téraires et philosophiques de cette époque. Il invite les
• Les chapitres 7 et 8 abordent tous ces états de faits élèves à regarder de quelles façons ces mondes rêvés
liés à l’Histoire, leurs conséquences et les bouleverse- (qu’ils proposent une utopie ou une dystopie) sont le fer-
ments de pensée induits que abordent, et cela par le ment d’une réflexion sur le monde réel et sur l’homme.
truchement de deux questionnements différents. On Un lien est fait avec le genre de la science-fiction qui, à
se demande d’abord quelles formes de relations se sont diverses époques, procède des mêmes ambitions.
instituées entre l’homme européen et l’ « autre », cela La 3e entrée de la partie du programme Les répresenta-
en prenant appui sur des œuvres testimoniales comme tions du monde, s’intitule L’homme et l’animal. Il s’agit
sur des œuvres fictives. Des échos avec des textes plus que les élèves mesurent combien la séparation entre
contemporains montrent le retentissement, jusqu’à l’homme et l’animal a été l’objet de réflexions aux xvie,
notre époque, des questionnements anthropologiques xviie et xviiie siècles, et combien ces débats ont conduit à
comme des faits de colonisation. On examine ensuite de questionner profondément aussi la nature humaine.
quelles manières la confrontation à d’autres mondes a • Le chapitre 11 se centre d’abord sur l’essentielle question
pu provoquer, chez les auteurs humanistes comme chez de la frontière entre les divers êtres vivants : qu’est-ce qui
des auteurs du xviie siècle et des Lumières, une nouvelle la fonde ? Sur quels concepts moraux, intellectuels ou
vision critique du monde ancien et a permis de poser des autres repose-t-elle ? D’importants débats du temps
questions sociales, sociétales et philosophiques. sont exposés, tels celui sur l’animal-machine, celui de
• Les chapitres 9 et 10 se focalisent, eux, davantage sur l’âme, celui du langage, etc. Des textes de diverses sortes
les manières dont, aux mêmes époques, on représente sont proposés : philosophiques, fables, romans. Des stra-
le monde dans ses différents aspects (Décrire, figurer, tégies littéraires sont convoquées : anthropomorphisa-
imaginer). tion, fable animalière, question du point de vue.

131
• Le chapitre 12 déplace ensuite la réflexion sur les types HISTOIRE des Arts
de liens existant dans les faits entre l’homme et les ani- ➤ p. 153
maux et sur les réflexions alors ouvertes par ces rela- 1. Ce tableau représente des moyens de connaissance du
tions : domination jusqu’à l’exploitation cruelle ; fidélité monde du xvie siècle : caravelles ayant permis de décou-
et attachement, voire admiration dans d’autres cas. Il a vrir des contrées ; mâts et lances dessinant des objets
paru important alors que ce chapitre débouche sur des scientifiques avérés (astrolabes, lunettes d’observation).
questions devenues importantes et vives dans notre 2. L’imaginaire est toutefois très présent : fantasmago-
société du xxie siècle : l’exploitation animale, la souf- rie de bateaux-oiseaux, de bateaux-têtes de soldats ;
france des animaux et leurs droits. Les points de vue de étrange plateforme volante à gauche.
philosophes, d’écrivains, de journalistes, d’artistes sont 3. Le monde représenté est à la fois fantastique et mer-
sollicités pour toutes ces considérations éthiques et veilleux.
humanistes.

Les grandes découvertes et les principales


cultures ➤ p. 152-153

Réponse à la question ➤ p. 152


Le texte de Schopenhauer indique que le monde ne nous
apparaît pas tel qu’il est, objectivement, mais tel que
nous le percevons subjectivement, c’est donc le monde
« pour moi ». Comme la représentation humaine est
liée à une conscience réfléchie, la représentation du
monde que l’homme élabore lui permet d’avoir du recul
sur ce qu’il perçoit, il a conscience de ses capacités de
représentation ainsi que du fait que toute espèce ani-
male perçoit le monde à sa manière.

ANALYSE DES images


1. Ces trois cartes ont en commun de représenter le
monde (connu, cartes  1 et 2 ; imaginaire, carte 3)
comme des espaces d’appropriation. La carte de l’Amé-
rique de Jean Théodore de Bry de 1566 (carte 1), où
figure le Nouveau Monde entouré de ses découvreurs
(Colomb, Vespucci, Magellan, Pissarro) indique le plus
clairement cette appropriation. Le point de vue de Mer-
cator, dont la projection est reprise par Hendrik Hon-
dius (carte 2, 1641), est relativement plus neutre, mais
elle indique clairement les voies de passage maritimes
(à l’intersection des deux cercles) qui seront celles de la
colonisation et du commerce triangulaire. Dans la der-
nière carte, on voit Jerry Gretzinger dominer la carte du
monde inventé qu’il a dressée de 1963 à 2014. Le point
de vue change bien, mais indique chaque fois un rapport
de possession.
2. Ce qui est éclairant, c’est que le fait de dresser une
carte indique une volonté sur un territoire ; l’appréhen-
sion du monde n’est donc jamais parfaitement neutre
ou objective, elle rend compte d’une interprétation
nécessairement intéressée.

132
7 L’expérience de « l’autre » :
témoignages et fictions
Livre de l’élève ➤ p. 154 à 175

>Présentation et objectifs du chapitre soit en observant le renversement du rapport de domi-


L’objectif principal de ce chapitre est de croiser les nation (Tournier et Jospin, textes 6 et 8, p. 161 et 163).
approches de la littérature et de la philosophie autour La double-page Vers le bac propose une réflexion sur
de la découverte de « nouveaux mondes » de la le caractère immoral d’une relation spécifique nouée
Renaissance aux Lumières, ou, comme l’indique le pro- autour de la découverte des nouveaux mondes, l’escla-
gramme, de la « découverte du monde et rencontre des vage.
cultures ». Il invite à interroger les types de relations qui – La violence des conquêtes lointaines
sont nés de la découverte de nouveaux mondes. Sans Le parcours d’œuvre intégrale sur la Très Brève Relation
négliger les intérêts, souvent commerciaux, qui ont pré- de la destruction des Indes de Las Casas permet non seu-
sidé aux voyages des Occidentaux vers des continents lement de mesurer l’atrocité des violences subies par
jusqu’alors inconnus, l’idée est d’observer en quoi les les Indiens au xvie siècle mais de découvrir aussi l’un
premières rencontres furent marquées par une volonté des premiers discours humanistes qui contestent ces
pacifique de se découvrir malgré le choc que représen- violences et s’insurgent contre elles. Les textes échos
taient ces rencontres. Puis, de voir comment ces rela- de Carrère et de Césaire sont l’occasion de percevoir la
tions ont évolué vers une violence plus caractérisée dans vivacité des débats qui ont eu cours autour de la problé-
la mesure où les Européens ont soumis puis exproprié matique coloniale.
les peuples devenus colonisés.
Dans son choix d’activités, le chapitre propose d’éclairer
Iconographie et texte d’ouverture ➤ p. 155
quelques objets d’étude du programme : Le tableau de Brueckner met en valeur l’union de deux
– Mémoires sur les conquêtes et les colonisations, cultures à travers le mariage de Smith et Pocahontas
récits de voyage et fictions centrées sur l’aventure et le tandis que le texte qui lui fait face remet en cause les
voyage. principes humanistes de cette union, et à travers elle
À travers les textes du Corpus, nous tentons de resti- toute la mythologie anglo-saxonne du personnage de
tuer ce qu’a été l’évolution des relations entre les Euro- Pocahontas. Cette page permet donc aux élèves d’opé-
péens et les différents peuples rencontrés à travers le rer un premier travail analytique et critique autour de la
monde. Les premiers voyageurs nous permettent à tra- question de la rencontre des cultures.
vers leurs témoignages de voir comment les premières
rencontres ont d’abord été marquées par la volonté HISTOIRE des Arts

d’échanger pacifiquement (Bougainville, texte 1, p. 156)
et de voir aussi le choc culturel qu’elles ont représenté 1. Ce qui est particulièrement valorisé, c’est le couple
(Léry, texte 3, p.  158). Nous poursuivons notre étude des jeunes mariés qui sont tous les deux placés au centre
par la convocation de fictions littéraires qui restituent du tableau. Le jeu des lumières sacralise leur union, de
quant à elles les affres de la colonisation, cela de la sou- même que la convergence de tous les regards.
mission des peuples indigènes (Defoe, texte 5, p. 160) à 2. Les bienfaits de cette union sont les suivants : elle a
l’expropriation de leurs terres (Diderot, texte 7, p. 162). permis la « survie de la colonie » (l. 4), la ville de James-
Les textes échos nous permettent de prendre un recul town, et préservé « la paix entre les deux peuples »
intellectuel et historique sur ces récits, soit en mettant (l. 5). Mais on comprend également que le mariage de
en valeur l’émergence d’une pensée anthropologique Pocahontas et de Smith a été exploité par la société
(Mauss et Lévi-Strauss, textes 2 et 4, p. 157 et 159), britannique pour glorifier son action colonisatrice. Il est

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 133


donc symbole de « la pensée expansionniste » (l. 8), embarcations tahitiennes et leur vitesse : « plus de cent
de « la toute-puissance du christianisme » (l. 9), et de pirogues de grandeurs différentes » (l. 12), « accou-
« la supériorité des colonisateurs sur les indigènes » raient » (l. 4). Le caractère saisissant est sensible par les
(l. 9-10). éléments de description des Tahitiens, « douze hommes
3. L’attitude des deux personnages dans le tableau nus » (l. 5), « remarquable par son énorme chevelure
correspond bien au propos du texte dans la mesure où hérissée en rayons » (l. 8) qui produisent un étonne-
c’est bien le dieu chrétien qui scelle leur mariage. En ment par leur coutume vestimentaire. Les pluriels des
effet, la présence d’un prêtre et le doigt pointé de Smith termes suivants « chargées de cocos, de bananes et
vers le ciel corroborent cette idée. De plus, l’attitude d’autres fruits du pays » (l. 13) soulignent l’abondance
de Pocahontas est sans équivoque : ses yeux baissés, de leurs nourritures. Cela donne donc un effet pitto-
la position de son corps manifestent une forme d’allé- resque à cette narration. 
geance à son mari et donc à la culture britannique. 3. Le premier contact entre les deux populations est très
amical. Ce sont les Tahitiens qui, les premiers, donnent
CORPUS Rencontrer « l’autre», de la les « signes » de cette « amitié » (l. 7) puisqu’ils leur
curiosité à l’asservissement « présentèrent des branches de bananiers » (l. 5), sym-
bole selon Bougainville du « rameau d’olivier » (l. 6),
➤ p. 156-163 c’est-à-dire signe de la paix dans la culture occidentale.
Les échanges de biens et de nourriture qui s’ensuivent
Des premiers contacts pacifiques
des deux côtés de la population, « un petit cochon et
➤ p. 156-157 un régime de bananes » (l. 9), « des bonnets et des
>Objectifs mouchoirs » (l. 10) scellent « l’alliance avec ce peuple »
(l. 11).
Le texte de Bougainville permet de se plonger dans ce
4. L’état d’esprit de Bougainville est globalement serein
qui a pu être vécu par les premiers voyageurs lors de leur
à l’égard de cette population qui lui est inconnue. S’il
rencontre avec un peuple inconnu, ici les Tahitiens, et
est impressionné par leur arrivée, très vite les démons-
permet de voir comment cette rencontre s’est déroulée.
trations d’amitié des Tahitiens donnent confiance. Ni
Le texte de Mauss permet d’éclairer cette situation par-
les Tahitiens ni les Français ne prêtent attention à qui
ticulière en en tirant un enseignement plus général sur
donne ou prend en premier : « donnant ou recevant
ce qui fait les principes de la relation entre les hommes.
indifféremment avant que d’avoir donné ou reçu »
– Analyser la dimension pittoresque d’un récit de voyage
(l. 18-19). Ce sont même les Tahitiens qui semblent les
à la 1re personne.
plus timorés puisqu’aucun des insulaires voulût monter
– Montrer en quoi le point de vue narratif adopté oriente
à bord » (l. 15). Leur « bonne foi » laisse « bien augurer
la lecture d’un texte.
de leur caractère » (l. 19).
– Comprendre en quoi le commerce entre les peuples
est un moyen de pacification de leurs échanges. Vers le bac Question d’interprétation
– Savoir induire d’une situation particulière un principe
Le devoir pourra suivre le plan suivant et réinvestir les
général.
réponses au questionnaire :
1 Une rencontre prometteuse, Bougainville I. Le pittoresque d’une rencontre avec un peuple inconnu
➤ p. 156 A. Un récit de voyage
B. Le caractère impressionnant de la rencontre
Littérature II. Une rencontre pacifique
Entrer dans le texte A. Des échanges prodigues
1. Il s’agit bien ici d’un récit de voyage dans la mesure B. Une alliance nouée
où Bougainville, dans un récit rapporté à la 4e personne
(« nous »), raconte l’événement du point de vue des Philosophie
marins auxquels il s’associe. Des indications spatiales 1. L’échange ne paraît pas équitable. Les Tahitiens
parsèment le récit afin de préciser les détails. Enfin offrent des denrées précieuses alors que les Français
tout un lexique de la navigation, de l’île ou de l’exo- leur donnent des bagatelles. Cela suppose néanmoins
tisme donne à ce texte les caractéristiques d’un récit de que l’on évalue les biens échangés d’après des critères
voyage. valables en Europe, où les produits des Tahitiens sont
2. L’effet produit par l’arrivée des Tahitiens est celui du rares et où les produits du petit artisanat sont cou-
saisissement. Bougainville insiste sur le nombre des rants.

134 II • Les représentations du monde


2. Bougainville n’observe pas la scène de l’extérieur, il la que les Français observent ce spectacle. Ce qui est sur-
vit de l’intérieur. Il mêle ses émotions et son interpré- prenant, c’est le point de vue adopté par le peintre, qui
tation des faits à sa description, qui y gagne en vivacité se situe sur le rivage, comme s’il faisait partie du camp
et en intensité, mais pas en objectivité. L’empressement tahitien.
avec lequel il projette, sur l’attitude des Tahitiens, des 2. L’idée que donne le tableau de la relation entre les
notions de paix, d’amitié, d’alliance, ou de bonne foi deux peuples est celui de la curiosité réciproque. En
témoigne de sa bienveillance à leur égard, mais risque effet, on sent une sorte d’enthousiasme du côté tahi-
de masquer (au moins partiellement) la signification tien (rapidité avec laquelle ils se rendent vers les navires,
exacte que les Tahitiens attribuent aux événements. mouvements de salut sur le rivage traduisant un carac-
Lexique tère amical). Du côté français, les physionomies sont
moins discernables mais ils semblent observer attenti-
3. La bonne foi consiste à agir ouvertement, sans cher-
vement la scène et attendre pacifiquement les Tahitiens.
cher à tromper. Dans un échange, chacune des deux
parties prenantes attend, pour céder son bien à l’autre, 2 Traiter avec l’étranger, Mauss ➤ p. 157
que l’autre partie lui cède un bien de valeur équivalente.
L’échange n’a lieu que si les deux parties se décident Littérature
à céder chacune son bien à l’autre. Une fois l’échange Entrer dans le texte
effectué, on ne pourra pas revenir en arrière. Il paraît 1. Selon Mauss, lorsque deux groupes étrangers se ren-
donc naturel, dans un échange, d’avoir peur d’être contrent, seules deux possibilités s’offrent à eux, soit la
trompé et de se méfier. Or le comportement des Tahi- défiance et le combat, soit entrer en commerce entre
tiens laisse penser qu’ils font confiance aux Français. eux, c’est-à-dire « traiter » (l. 2). La première rencontre
Ils ne cherchent ni à les tromper ni à faire tourner les est donc belliqueuse ou pacifique.
choses à leur propre avantage. D’un point de vue euro- 2. Les gens de Kiriwina constatent que, malgré la vio-
péen, cet état d’esprit est très remarquable. lence des « hommes de Dobu » (l. 5), notamment leur
4. Le refus que les Tahitiens opposent à l’invitation de cannibalisme, il suffit de leur faire un geste de paix, ici
monter sur le bateau de Bougainville laisse penser que cracher « de la racine de gingembre » (l. 7), pour qu’ils
leur perception de la situation est plus complexe qu’il deviennent pacifiques et hospitaliers. La leçon induite
n’y paraît. Ils conservent une distance qu’ils n’envi- de leurs propos est donc que le fait d’agir pacifiquement
sagent pas de franchir. Le déroulement de la rencontre, fait naître un geste pacifique en retour.
dont Bougainville fait un tableau idyllique, se conforme 3. Le discours des gens de Kiriwina appuie complè-
peut-être, de leur point de vue à eux, à un rituel bien tement le propos de Mauss dans la mesure où les
défini. Kiriwinas et les Dobus sont effectivement des peuples
étrangers l’un à l’autre et qui se craignent. On peut
Vers le bac Question de réflexion
même supposer qu’il y ait eu des violences entre eux.
Un cadeau est quelque chose que l’on donne, sans Mais les Kiriwinas ont gagné la confiance des Dobus en
attendre de contrepartie. Le don se présente comme adoptant une attitude pacifique qui a fait « déposer les
gratuit et se distingue de l’échange, où chacun cède un lances » (l. 8) des Dobus et leur a permis d’être reçus
bien pour en obtenir un autre. Le don est désintéressé, dans leurs demeures.
l’échange est intéressé. 4. Ce texte fait bien écho au texte de Bougainville dans
L’échange de cadeaux n’est ni un simple don ni tout à le sens où les Européens et les Tahitiens ont noué une
fait un échange. Il indique que la bienveillance de l’un relation pacifique permise par un échange de présents.
est suspendue à celle de l’autre. L’alliance est effective, Là où le texte de Mauss lui donne un nouvel éclairage,
mais elle est conditionnée. Puisqu’elle peut basculer à c’est dans la projection que l’anthropologue fait du
tout moment, elle n’est pas définitivement scellée. principe de l’échange de dons non plus à l’échelle de
clans ni de tribus mais à l’échelle des « nations » et des
HISTOIRE des Arts « individus » (l. 14) de « notre monde dit civilisé » (l. 17).
 
Autrement dit, ce principe est le socle grâce auquel des
1. Ce tableau de Gustave Alaux restitue bien la dimen- nations et des individus peuvent vivre pacifiquement
sion pittoresque du récit de Bougainville. Et cela du fait ensembles.
de la multitude des pirogues et des Tahitiens, de leur
nudité, de la présence des cadeaux (régime et feuille Vers le bac Question de réflexion
de bananiers), et de la vitesse à laquelle ils se dirigent Voici quelques pistes sur lesquelles les élèves pourraient
vers les deux navires français. Nous pouvons remarquer construire leur essai :

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 135


– La littérature et l’art sont des témoignages éloquents échanges contribuent au développement et au progrès
des premiers moments de rencontre entre des peuples de l’humanité.
jusqu’alors inconnus. Vers le bac Question d’interprétation
– La littérature et l’art font connaître de manière pré-
Mauss s’appuie sur des données ethnographiques
cise et détaillée ce qui fait la spécificité d’une culture de
relatives aux relations entre des groupes humains,
sorte à savoir l’apprécier.
par exemple des tribus des îles Trobriand. Il prend en
– La littérature et l’art permettent de faire comprendre
compte la manière dont les tribus observées conçoivent
les points communs et les différences entre deux
elles-mêmes leurs relations les unes avec les autres. La
cultures, et ainsi de rendre compte de ce qui peut définir
méthode de Mauss est inductive : elle part d’une série
l’homme de manière générale.
d’observations à partir desquelles elle énonce une théo-
– La littérature et l’art nous transmettent la représenta-
rie qu’elle étend, par généralisation, à toute l’humanité.
tion, sous des formes très variées, des éléments de notre
humanité universelle, de nos questionnements sur la Le choc des cultures
condition humaine globalement, ce qui transcende les ➤ p. 158-159
particularismes et contribue à réunir les êtres.
>Objectifs
Philosophie – Découvrir en quoi le ton adopté par un auteur ajoute à
la compréhension de son propos.
1. Les échanges économiques concernent des biens
– Comprendre que la prise de recul d’un auteur sur une
matériels utiles. Ils supposent que les deux parties pre-
situation relatée ou analysée est nécessaire à la bonne
nantes entrent dans un rapport qui n’est ni de commu-
intelligence de cette situation.
nauté de biens ni de communauté d’intérêts. En effet,
– Analyser en quoi les différences entre les langues et
si elles possédaient leurs biens en commun, elles n’au-
les coutumes sont un obstacle à la rencontre entre deux
raient pas besoin de les échanger. L’échange ne les satis-
cultures.
fait l’une et l’autre conjointement que parce qu’elles ont
– Comprendre quels sont les difficultés et les enjeux
chacune intérêt à acquérir et à céder des choses diffé-
d’une pratique ethnographique.
rentes. En ce sens, les échanges économiques supposent La mise en relation de ces deux textes permet aux élèves
que l’on traite avec des étrangers. de situer deux moments historiquement différents dans
2. L’emploi des verbes « donner », « recevoir », et la littérature dite ethnographique et aussi de montrer
« rendre » suppose que l’échange puisse être frac- les difficultés inhérentes à cette pratique scientifique.
tionné en trois étapes successives. Or dans l’échange, le Le texte de Lévi-Strauss éclaire particulièrement celui de
transfert de biens doit être mutuel. Les actions formant Léry dans la mesure où il analyse ce qui fait écart entre
l’échange devraient donc être simultanées. Par ailleurs, eux dans le progrès de cette science.
dans l’échange, chacun doit céder à l’autre un bien équi-
valent à celui qu’il reçoit. Chacun devrait donc s’acquit- 3 Un étonnement mutuel, Léry
ter de sa part de l’échange, sans avoir à « donner » (ni ➤ p. 158
même à « recevoir » ni à « rendre », aux sens que leur Littérature
emploi après « donner » confère à ces verbes). Entrer dans le texte
Ces remarques n’invalident pas la description de 1. Dans cet extrait, l’auteur adopte un ton relativement
l’échange que Mauss propose. En effet, les deux condi- léger, voire plaisant. En effet, il est sensible que Léry a
tions de l’échange, la simultanéité des cessions et une distance sur l’événement relaté et que la situation
l’équivalence des biens, sont problématiques. Comment évoquée prête autant à rire rétrospectivement qu’elle
s’assurer, quand on se prépare à céder son bien, que a été impressionnante à vivre sur le moment. C’est de
l’autre aussi le fera ? Comment s’assurer que le bien reçu sa propre naïveté que Léry s’amuse ici. L’anecdote finale
sera équivalent à celui que l’on cède ? L’étude de Mauss sur la réaction des Indiens à l’égard de son nom finit de
répond à ces questions en montrant que, dans toutes les rendre cet extrait cocasse.
sociétés, l’échange est rendu possible par les obligations 2. Selon Léry, ce qui est la source de l’étonnement des
de donner, de recevoir et de rendre. Français lors de leur premier contact avec les Toüoupi-
3. L’échange permet aux groupes humains qui se nambaoults, c’est leur incapacité à comprendre « leur
rencontrent d’engager et d’entretenir des relations langage ». Cette difficulté ne leur permet pas d’entrer
pacifiques, plutôt que de s’ignorer mutuellement ou en communication et donc de comprendre leur motiva-
de se battre. Les relations pacifiques fondées sur les tion ou leur demande.

136 II • Les représentations du monde


3. Lors de sa première rencontre avec les Indiens, Léry se à l’aide des indications du texte. Les Indiens paraissent
retrouve dans l’incapacité de comprendre leur langue. eux aussi vouloir comprendre leur visiteur. Ils passent en
Mais quand les indiens commencent à le dévêtir, il revue les éléments (tel son nom) qui le caractérisent,
pense « avoir tout perdu » (l. 12) et ne sait plus où il comme pour se les rendre familiers et intelligibles.
en est. Il est donc complètement désorienté. Ce n’est 4. La rencontre avec une société étrangère se heurte à
qu’avec l’expérience qu’il comprendra que les actes des un obstacle linguistique (ainsi, les Français et les Indiens
Indiens ne sont ni malveillants ni violents. ne parlent pas la même langue). Les autres obstacles
4. Ce qui rend les Indiens « bien satisfaits » (l. 22), c’est peuvent être conçus d’après ce modèle. En effet, les
que c’est la première fois qu’ils rencontrent un Français attitudes des hommes en société sont comme des
« qui s’appelât ainsi » (l. 24), c’est-à-dire le fait que Léry signes, que l’on sait interpréter quand on a affaire à
porte un nom qu’ils pouvaient « prononcer » et « rete- des individus appartenant à la même culture, mais pas
nir » (l. 18) parce que son nom veut dire quelque chose quand il s’agit d’une autre culture.
dans leur langue. Cela provoque même leur hilarité et
Vers le bac Question de réflexion
leur admiration (« se mettant à rire, ils dirent : Vraiment
voilà un beau prénom »). Les différences entre les langues et les coutumes
entraînent des malentendus qui peuvent déterminer
Vers le bac Question d’interprétation durablement les relations entre les peuples. Les uns
Le devoir pourra suivre le plan suivant et réinvestir les peuvent interpréter comme un affront un geste qui,
réponses au questionnaire : pour les autres, n’a rien de désobligeant.
I. Un regard plein de fantaisie et de sensibilité Néanmoins, l’appartenance à une humanité commune
A. L’art de l’anecdote et de la fantaisie permet aux hommes d’accéder à la compréhension de
B. Une capacité à ne pas s’en tenir à ses premiers sen- langues et de coutumes différentes des leurs. De même
timents que l’on peut acquérir la maîtrise d’une langue étran-
II. Une démarche qui va à la rencontre de l’autre gère, on peut comprendre de l’intérieur l’importance
A. Une volonté de comprendre l’autre et la signification que les autres accordent à leurs tra-
B. Savoir établir une relation pacifique avec l’autre ditions.

Philosophie 4 L’ombre des premiers voyageurs, Lévi-Strauss


1. L’expression ne signifie pas que les Indiens sont bien ➤ p. 159
disposés envers tous les étrangers, mais qu’ils donnent Littérature
un écho favorable aux marques de sympathie qu’ils Entrer dans le texte
reçoivent. Les mots « étrangers amis » rappellent que 1. Le ton adopté par Lévi-Strauss dans cet extrait est
nous ne pouvons espérer que les Indiens se comportent mélancolique. Il rend compte d’une forme d’impasse
humainement avec nous qu’à la condition que nous dans laquelle il se trouve au regard de ce qu’a été la
fassions de même avec eux. Si les Indiens se montrent découverte des autres cultures par le passé et ce qu’elle
parfois hostiles envers les Européens, c’est peut-être est aujourd’hui. Dans les deux cas, l’explorateur est
parce que ces derniers ne les abordent pas de manière « prisonnier » (l. 11) : soit prisonnier de son incapacité
pacifique. à bien comprendre les sociétés sauvages, soit prisonnier
2. Léry montre qu’aborder l’autre de manière pacifique des ravages que le contact des Européens a provoqué
appelle une ouverture d’esprit extraordinaire. Quand dans la culture de ces mêmes sociétés. Aussi les senti-
les Indiens lui prennent ses affaires, il ne réagit pas de ments qui le traversent sont ceux d’un « désespéré »
manière défensive. Il ne part pas du principe que les (l. 17) qui « gémit » (l. 14) et pleure.
Indiens lui sont hostiles ; il a conscience d’ignorer la 2. L’avantage qu’ont eu ces différents navigateurs est
signification de leurs gestes et attend d’avoir une expli- qu’ils ont pu entrer en contact avec des populations
cation. Cela l’oblige à prendre sur lui. Les mots « je ne dont la culture se présentait « sous la forme la moins
savais où j’en étais » (l. 12) indiquent que, même si les altérée » (l. 2) possible. La raison en est que ces cultures
gestes des Indiens le plongent dans la confusion, il ne n’étaient pas encore corrompues par le contact avec un
s’arrête pas à sa première impression, il essaie plutôt de monde étranger.
comprendre. 3. Les études de ces explorateurs présentaient le défaut
3. Afin d’interpréter le comportement des Indiens, on d’être très partielles. La cause en est qu’ils étaient inca-
doit éviter de s’en tenir à des explications réductrices, pables de « communiquer (l. 8) et « de percevoir la
que l’on peut certes proposer, mais que l’on doit corriger richesse et la signification de cette diversité » (l. 10). Ils

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 137


devaient donc renoncer « du même coup à des infor- 3. Lévi-Strauss se place au point de vue d’un ethno-
mations et à des curiosités propres à enrichir » leur graphe d’une époque future, qui porterait sur lui le
réflexion (l. 7). Aussi ils étaient confrontés « à un pro- regard qu’il porte sur les anciens ethnographes. Un eth-
digieux spectacle dont tout ou presque » leur « échap- nographe de 2138, par exemple, dira que Lévi-Strauss
pait » – pire encore qui pouvait leur « inspirait raillerie aurait pu observer en 1938 des cultures encore préser-
et dégoût » (l. 11 à 13). vées (au moins partiellement) mais que ses méthodes
4. Le texte montre que ce choc entre les cultures a par- n’étaient pas assez rigoureuses. En deux siècles, le pro-
tiellement détruit les cultures indigènes puisque, chaque cessus de destruction des cultures étudiées aura pro-
fois que Lévi-Strauss s’imagine remonter dans le temps, gressé et les ethnographes auront perfectionné leurs
c’est autant de « coutume » sauvée, de « fête » gagnée, méthodes d’observation.
de « croyance supplémentaire » (l. 4 à 5) partagée qu’il
S’entraîner à l’oral
ajouterait à son étude. C’est cette même « disparition »
(l. 18) qu’il imagine à celui qui, dans le futur, considé- 4. Jean de Léry et Claude Lévi-Strauss pourraient échan-
rerait l’état dans lequel se trouveraient ces cultures du ger sur leurs objets d’étude (telles les coutumes des
temps de Lévi-Strauss lui-même. Tupinambas), ou sur leurs méthodes d’observation. Leur
dialogue doit rendre compte des différences entre leurs
Vers le bac Question de réflexion points de vue respectifs.
Voici quelques pistes sur lesquelles les élèves pourraient
Vers le bac Question d’interprétation
construire leur essai :
1. Un récit de voyage permet de découvrir les us et cou- Lévi-Strauss a conscience du fait que le travail de l’eth-
tumes de populations aujourd’hui disparues. nographe, qui entend observer les cultures d’un point
2. Un récit de voyage en apprend également sur l’au- de vue extérieur et objectif, s’inscrit dans le cadre plus
teur lui-même et la manière dont il perçoit les autres général des relations que sa culture entretient avec les
cultures et les appréhende. cultures étudiées. Le « cercle infranchissable » n’est pas
3. Un récit de voyage permet de mieux comprendre le accidentel : la même culture européenne, qui a procuré
fonctionnement de l’homme et ainsi de déplacer son aux sciences humaines des méthodes d’investigation
point de vue sur l’autre et sur soi-même. rationnelles, s’est donné les moyens d’exercer sur les
autres cultures une hégémonie politique, économique
Philosophie et culturelle qui les détruit.
1. D’après Lévi-Strauss, on ne peut pas donner de HISTOIRE des Arts
réponse concluante aux questions posées au début du
texte. Il n’y a aucune période que l’on peut tenir pour Ce qui montre bien une sorte de coexistence entre deux
« la bonne » pour l’ethnographie (l’observation scien- mondes chez les Nambikwaras, celui de l’archaïsme et
tifique des groupes humains). Ce n’est pas seulement celui de la modernité, c’est le fait qu’ils soient vêtus selon
là une source de frustration pour l’ethnographe, cela leur tradition et qu’ils aient à la fois bien compris ce qu’est
en dit long sur l’histoire des relations que les Européens une photographie puisqu’ils posent devant la caméra.
ont entretenues avec les autres cultures. Ils n’ont pas su
réunir les conditions requises pour pouvoir étudier ces TICE
cultures sans les anéantir progressivement du même
Dans cet entretien Lévi-Strauss admet qu’il y a une
coup.
dimension presque romanesque à son essai, mais sur-
2. Le cercle infranchissable est une antinomie (une
tout il affirme qu’il y a « réintégré l’observateur dans
alternative indécidable : aucune des deux options n’est
l’objet de son observation », ce qui fait de cette œuvre
satisfaisante). En effet, si on dit que la bonne époque de
moins une étude objective de ces expériences ethno-
l’ethnographie était celle des anciens voyageurs, parce
logiques qu’un objet autobiographique qui relate ses
que les cultures étudiées étaient encore préservées,
expériences ethnologiques.
on doit reconnaître qu’à cette époque, les méthodes
d’observation n’étaient pas scientifiques. Si on dit que La soumission ou la raison du plus fort
la bonne époque de l’ethnographie est celle des ethno- ➤ p. 160-161
graphes contemporains, parce qu’ils ont des méthodes
scientifiques, on doit reconnaître que les cultures étu- >objectifs 
diées ont été très abîmées par les contacts avec les – Analyser la vision ethnocentrique d’une œuvre littéraire.
Européens. – Observer les mécanismes qui font d’une relation entre

138 II • Les représentations du monde


deux individus un rapport de soumission. manifestation d’une « humble reconnaissance » (l. 10)
– Montrer que l’inversion des rôles permet de reconsidé- et aussi d’un « assujettissement, de servitude et de
rer les rapports entre les humains. soumission » (l. 13). On peut néanmoins supposer que
– Analyser en quoi la réécriture d’une œuvre littéraire Vendredi, qui vient d’échapper à la mort, a probable-
est un moyen d’exposer sa vision du monde par compa- ment été traumatisé. Il se place sous la protection de
raison avec l’œuvre originale. Robinson. Il peut craindre que Robinson, qui le tient en
La mise en relation de ces deux œuvres permet de com- son pouvoir, n’ait envie de l’abandonner dans cet état de
parer deux visions différentes du rapport à « l’autre » et stupeur, ou même de le tuer.
d’interroger la portée critique d’une œuvre littéraire.
Vers le bac Question d’interprétation
5 Au pied de son maître, Defoe Cette partie de devoir consacrée à la vision ethno-
➤ p. 160 centrique du personnage de Robinson pourra traiter
Littérature successivement des trois dimensions suivantes :
Entrer dans le texte a. Une description physique ambiguë ;
1. Nous pouvons nous attendre à plusieurs réceptions b. Vendredi, un personnage docile et reconnaissant ;
de la part des élèves. Ils peuvent ressentir un malaise c. La supériorité intellectuelle et culturelle de Robinson.
qui a trait à la vision négative de l’auteur à l’égard de
Philosophie
Vendredi puisqu’il est rendu explicite qu’il soit un être
naturellement porté à la soumission vis-à-vis de Robin- 1. Robinson adopte envers Vendredi une attitude de
son. Defoe admettrait donc la supériorité de l’homme supériorité. Cela va tellement de soi pour lui qu’il croit
blanc sur les « sauvages ». Ils peuvent aussi considérer être généreux en acceptant de faire de Vendredi son ser-
que, après tout, Robinson a sauvé la vie de Vendredi et viteur, comme si cela répondait au désir de Vendredi. Ni
que c’est Vendredi lui-même qui s’offre comme esclave le personnage de Robinson ni l’auteur ne voient que le
(« pour me donner à connaître combien était grand son récit en dit beaucoup plus sur la suffisance et les préju-
désir de s’attacher à moi pour la vie », l. 14-15). gés de la société anglaise de l’époque que sur Vendredi,
2. La description de Vendredi par Robinson est globale- qui en est pourtant l’objet principal. Cela n’apparaît
ment positive puisqu’il attribue à chacune des parties qu’aux yeux d’un lecteur critique.
évoquées de son corps des adjectifs qui les mettent en 2. En un sens, c’est seulement quand on les nomme que
valeur : « belle », « minces », « fines », « bien rangées » les choses se mettent à exister pour nous (par exemple,
(l. 1 à 5). Sa physionomie se révèle harmonieuse. Néan- on repère les étoiles en leur attribuant des noms). Le
moins, ce qui devient plus problématique dans cette symbole du pouvoir qu’ont les noms de faire exister
description, c’est que Robinson compare le physique de les choses est l’attribution d’un nom à un nouveau-né.
Vendredi avec ceux d’autres populations (l. 2) dont il a Vendredi avait certainement un nom avant sa rencontre
une vision négative : « ton jaunâtre, cuivré et nauséa- avec Robinson. Au lieu de le lui demander, Robinson lui
bond » (l. 1-2) et « aplati comme ceux des Nègres » (l. 4 en choisit un, comme si sa vie d’avant ne comptait pas.
à 5). On retrouve là une description péjorative qui rap- 3. La relation qui s’instaure entre eux est une relation
pelle les stéréotypes racistes attribués aux populations de maîtrise-servitude, où le commandement est du
africaines et indiennes. côté de Robinson, l’obéissance du côté de Vendredi. Les
3. Vendredi manifeste à l’égard de Robinson une forme facultés de Vendredi seront au service non pas de sa
de soumission. Ainsi, il vint à lui « en courant » (l. 9) et volonté propre, mais de celle de Robinson, qui se ser-
se jette « à terre avec toutes les marques possibles d’une vira de lui comme d’un instrument. Robinson considère
humble reconnaissance, qu’il manifestait par une foule Vendredi avec une condescendance protectrice ; il croit
de grotesques gesticulations » (l. 9 à 11). La volonté de même lui apporter la civilisation. Le maître au sens du
se soumettre à Robinson devient très manifeste lorsque latin dominus (« le seigneur qui domine ») se pose en
Vendredi « posa sa tête à plat sur la terre, prit l’un de maître au sens de magister (« le maître qui enseigne à
mes pieds et le posa sur sa tête » (l. 11-12). son disciple »).
4. Il est difficile de savoir quel est le sens de ces atti- 4. Loin de lui apprendre à parler et de l’éduquer vrai-
tudes pour Vendredi. En effet, le point de vue adopté est ment, Robinson n’enseigne que sa propre langue à
celui de Robinson qui porte la responsabilité de la narra- Vendredi, en priorité les mots qui lui seront utiles pour
tion : « je le comprenais en beaucoup de choses » (l. 15). remplir sa fonction de serviteur. Robinson l’oblige aussi
Nous n’avons donc pas accès aux pensées de Vendredi. à rompre avec ses anciennes habitudes alimentaires,
Seul Robinson affirme que l’attitude de Vendredi est la comme pour passer du statut de « sauvage » au statut

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 139


de « civilisé » qu’est censée lui conférer sa fonction de (l. 16). Cela montre bien que leur relation a évolué dans
serviteur d’un homme blanc. la mesure où Vendredi n’est plus le personnage pas-
sif et docile décrit par Defoe, mais bien un être capable
Vers le bac Question de réflexion
de liberté d’initiative et susceptible de formuler des
L’asservissement suppose que l’esclave obéisse aux demandes. La nature du jeu qu’ils mettent en scène est
ordres du maître. Pour contraindre l’esclave à obéir, d’autant plus révélatrice de cet affranchissement que
le maître peut utiliser la force. Mais cela n’a pas d’in- le jeu consiste à faire de Vendredi le nouveau maître de
térêt pour lui s’il est obligé d’être toujours derrière son Robinson.
esclave et si ce dernier est toujours prêt à désobéir. En 4. Si dans le texte de Defoe le point de vue narratif est
un sens, l’asservissement ne fonctionne que parce que le celui de Robinson, dans celui de Tournier, il est omnis-
serviteur consent à obéir au maître, même si c’est pour cient. Le narrateur se distingue donc des deux person-
éviter la mort. On peut certes objecter à cette analyse nages. En effet, le narrateur a une connaissance des
que c’est son instinct d’autoconservation, plutôt que sa situations passées (« C’était toujours Vendredi qui en
volonté, qui pousse l’esclave à obéir. Mais cette analyse donnait le signal », l. 16) et il a connaissance des sen-
montre que l’esclave a plus de cartes en mains qu’il n’y timents intérieurs des deux personnages puisqu’il sait
paraît. qu’« aucune scène ne plaisait autant à Vendredi que
6 Inversion des rôles, Tournier celle du début » (l. 22) et que Robinson éprouvait « un
➤ p. 161 peu de remords de son passé de gouverneur et de géné-
Littérature ral » (l. 26). Tournier accorde donc autant d’importance
à ses personnages quand Defoe, lui, se focalise sur le
Entrer dans le texte
point de vue de Robinson.
1. Ce qui montre bien que Tournier procède à une réécri-
ture de l’œuvre de Defoe est le fait qu’il fasse référence à Vers le bac Question de réflexion
la scène exposée dans l’extrait ci-dessus. Néanmoins les Le sujet amène les élèves à considérer les raisons pour
rôles sont inversés, Robinson jouant le rôle de Vendredi, lesquelles un auteur puisse s’inspirer d’une œuvre origi-
et Vendredi celui de Robinson. Ainsi c’est Robinson qui nelle à partir de laquelle il construirait leur projet d’écri-
« s’agenouilla par terre » (l. 14), qui « inclina sa tête » ture. À la lecture de ces deux extraits, il est sensible que
(l. 15) et qui « prenant le pied de Vendredi », « le posa sur Tournier réécrit l’œuvre de Defoe pour s’en distancier
sa nuque » (l. 15). La référence devient explicite lorsqu’il et si ce n’est critiquer la vision du monde de ce dernier
est dit : « aucune scène ne plaisait autant à Vendredi au moins pour en exposer une différente. Les élèves
que celle du début » (l. 22). Ainsi Tournier s’empare de devront trouver d’autres exemples qui les amèneront
l’œuvre de Defoe en exploitant son récit mais le modifie à considérer l’hommage qui souvent se manifeste dans
pour en tirer une autre signification. l’exercice de la réécriture mais aussi la valeur d’appren-
2. Le jeu consiste à ce que Robinson et Vendredi inter- tissage pour l’auteur qui s’y essaie et enfin sa portée
vertissent leurs rôles. La première règle consiste dans le ludique, voire parodique.
fait que les deux protagonistes se vêtissent des attributs
vestimentaires de l’autre. Ainsi Robinson se frotte « le Philosophie
visage et le corps avec du jus de noix pour se brunir » 1. Devenus des égaux, Vendredi et Robinson jouent à
et attache « autour de ses reins le pagne de cuir des intervertir les rôles de leur relation de maîtrise-servi-
Araucans que portait Vendredi le jour où il débarqua sur tude. Or Vendredi prend un plaisir particulier à sauver
l’île » (l. 5 à 7) tandis que Vendredi porte lui une « fausse et réduire en esclavage, sous les traits de Robinson, un
barbe » et « l’ombrelle » de son maître. La deuxième Vendredi lui-même incarné par Robinson. C’est comme
règle est que seuls des « épisodes de leur vie passée » s’il cherchait, en se hissant lui-même à la position de
(l. 19) et non des « scènes inventées » (l. 19) soient joués supériorité (celle du sauveur et celle du maître) occupée
par les deux personnages. Ainsi c’est « l’histoire des cac- par Robinson au début de leur relation, à obtenir une
tus habillés, celle de la rizière asséchée, celle de la pipe forme de compensation pour lui et de punition pour
fumée en cachette près des tonneaux de poudre » (l. 20 Robinson. Cela lui permet aussi de présenter l’institu-
à 22) qu’ils rejouent ainsi que la scène de leur première tion de la relation maîtrise-servitude comme une fic-
rencontre « quand il fuyait les Araucans qui voulaient le tion, et de signifier ainsi qu’il ne s’est jamais réellement
sacrifier, et quand Robinson le sauvait » (l. 23). abaissé à accepter cette condition d’esclave.
3. C’est Vendredi qui prend l’initiative de ce jeu puisque 2. Le jeu vise à rééquilibrer la relation entre Vendredi
« c’était toujours Vendredi qui en donnait le signal » et Robinson, afin de leur permettre de s’affranchir de

140 II • Les représentations du monde


leur passé et d’être vraiment des égaux. Pour mettre – Comprendre en quoi consiste le préjudice moral pour
un terme à une inégalité, il ne suffit pas de décréter un peuple qui a été exproprié de ses terres.
l’égalité, encore faut-il que celui qui a été lésé de son – Distinguer l’efficacité argumentative d’une fiction lit-
droit soit dédommagé et que celui qui a outrepassé le téraire d’un texte législatif.
sien reconnaisse ses torts. Sinon, on aura beau décréter Cette double-page permet de mettre en relation deux
l’égalité, on aura toujours un homme privé de son droit textes de nature totalement différente mais qui se
(il n’a pas obtenu réparation) face à un homme jouissant répondent néanmoins en ce que le second est la recon-
de droits abusifs (il n’a pas eu à racheter sa faute). Si le naissance juridique apportée à un peuple qui a subi la
jeu se concentre sur des scènes réellement vécues, c’est colonisation française tandis que le premier est précisé-
qu’il tend à poser les conditions d’une égalité effective. ment la dénonciation par un représentant autochtone
3. Le lecteur sympathise avec le fait que Vendredi de la colonisation qui a cours sur ses terres.
obtienne une réparation, même symbolique, et que
Robinson éprouve le besoin de racheter sa faute. Plus
7 Renversement de perspective, Diderot
➤ p. 162
profondément, il est soulagé de comprendre que, même
si elle représente une dérive à laquelle l’humanité est Littérature
exposée (on le voit par exemple avec les personnages de Entrer dans le texte
Pozzo et Lucky dans En attendant Godot de Beckett), la 1. Le discours du Tahitien repose sur une rhétorique
relation maîtrise-servitude n’a aucun fondement natu- qui met en opposition le peuple tahitien et le peuple
rel, ce dont témoigne la possibilité de la renverser. français, représenté par Bougainville à qui il s’adresse.
L’usage des pronoms vise à marquer cette distinction. Le
Vers le bac Question d’interprétation
Tahitien ne s’exprime pas personnellement mais au nom
Le fait de se mettre à la place de l’autre permet à cha- de son peuple. Le « nous » a donc pour effet d’unifier les
cun des deux personnages de percevoir la relation de « habitants de Tahiti » (l.7) derrière le vieux Tahitien. Le
maîtrise-servitude du point de vue de son partenaire (le « tu » vient désigner Bougainville individuellement afin
maître pour l’esclave Vendredi, l’esclave pour le maître de dénoncer ses actes, « qui es-tu donc, pour faire des
Robinson). Chacun comprend comment cette relation a esclaves ? » (l. 2). Il se transforme en « vous » lorsque le
été vécue par l’autre, quelles motivations l’ont poussé à Tahitien désigne l’ensemble des Français (l. 5-6).
se comporter comme il l’a fait et quel impact l’attitude 2. Le Tahitien dénonce un fait simple qui est la volonté
de son partenaire a produit sur lui. Ainsi, il découvre une d’accaparement par Bougainville d’une terre qui ne
nouvelle face des événements auxquels il a participé. lui appartient pas : « Ce pays est à toi ! et pourquoi ?
Parce que tu y as mis le pied ? » (l. 4-5). La tournure
TICE rhétorique de la question montre bien que le Tahitien se
Le succès de l’œuvre de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, moque de l’attitude de Bougainville et qu’il ne l’accepte
repose selon Michel Tournier sur le fait que chacun des pas. Il refuse à ce titre que les Tahitiens soient considérés
lecteurs, quelles que soient les époques, puisse s’iden- comme les « esclaves » (l. 2) des Français qui cherchent
tifier au personnage, ou du moins à une partie de ce à les « asservir » (l. 11). C’est donc le fait colonial qui est
qu’il représente. Outre cet aspect, le fait qu’il soit paru dénoncé par le Tahitien.
sous la forme d’un feuilleton a permis de maintenir 3. Le vieux Tahitien décline une série d’arguments qui
la curiosité du lecteur jusqu’à la prochaine parution. visent à dénoncer le caractère inhumain et malhonnête
Enfin, l’œuvre de Defoe anticipe les grandes réflexions de Bougainville. Le Tahitien propose à Bougainville de
qui apparaîtront quelques décennies plus tard avec le se mettre à leur place par la phrase à tournure hypo-
mythe du « bon sauvage » cher à Rousseau, et l’idée thétique suivante : « Si un Tahitien débarquait un jour
d’un retour nécessaire à la Nature. sur vos côtes… qu’en penserais-tu ? » (l. 5 à 7). Il lui
demande s’il accepterait d’être esclave : « Tu n’es pas
La violence de l’expropriation esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l’être »
(l. 10). Ou bien, il lui demande si les Tahitiens ont agi
➤ p. 162-163
de la même manière qu’il a agi lui-même (l. 14 à 16),
>objectifs  et s’il trouverait cela juste : « quel droit as-tu sur lui
– Analyser la portée convaincante et persuasive d’un qu’il n’ait pas sur toi ? » (l. 13). L’argument essentiel du
réquisitoire. Tahitien repose sur l’égalité entre les deux peuples qu’il
– Recenser les arguments qui permettent de dénoncer associe à la notion de fraternité : « le Tahitien est ton
les préjugés qui ont présidé à la colonisation. frère » (l. 12). Enfin, le Tahitien évoque le caractère pai-

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 141


sible des mœurs des Tahitiens qu’il compare aux siennes commune. Au contraire, les Européens ont traité les
(l. 16-17). C’est qu’il considère que leur mode de vie Tahitiens comme des esclaves, c’est-à-dire comme de
est plus raisonnable et plus satisfaisant que celui des simples instruments. En niant les droits fondamentaux
Français qui eux recherchent les « besoins superflus » de l’humanité, les Européens se sont montrés indignes
(l. 20). Aussi le « mépris » (l. 19) affiché par les Français à d’elle. Affirmer son appartenance à l’humanité, ce n’est
l’égard de leur « ignorance » (l. 18) n’est en réalité que la pas la refuser aux autres, cela suppose au contraire que
manifestation d’« inutiles lumières » (l. 18). L’argumen- l’on soit capable de la leur reconnaître.
tation du Tahitien est donc logiquement construite et 4. Le Tahitien présente sa propre société comme ver-
s’appuie sur des raisonnements qui ont trait à la morale. tueuse et heureuse. Vertueuse en ce qu’elle accorde
Son discours est donc bien convaincant. à tout être humain une égale dignité. Heureuse en
4. À la force convaincante du propos du Tahitien s’ajoute ce qu’elle procure à ses membres tout ce dont ils ont
une puissance persuasive qui se révèle dans la ponc- besoin pour vivre, sans les embarrasser de choses super-
tuation du discours. L’indigène recourt massivement à flues.
l’exclamation afin d’appuyer son propos qui en devient S’entraîner à l’oral
véhément. Les phrases exclamatives sont entremêlées
avec un nombre conséquent de phrases interrogatives 5. La réponse de Bougainville peut être construite en
à tournure rhétorique appuyant les accusations comme reprenant point par point chacun des arguments du
Tahitien. On peut engager les élèves à étendre leur
des coups de boutoir (l. 13 à 22). Le réquisitoire en
connaissance du Voyage de Bougainville (texte 1, p. 156)
devient très vif et passionné.
de façon à discuter la manière dont le Tahitien présente
Vers le bac Question de réflexion sa propre société. Ils chercheront aussi à nuancer le dis-
La stratégie de Diderot est intéressante car en se situant cours du Tahitien sur les Européens.
du point de vue du Tahitien il invite le lecteur à s’iden- Vers le bac Question d’interprétation
tifier à ce dernier. Il place donc le lecteur du côté des
Les Européens s’imaginent qu’il leur suffit de débarquer
indigènes. Le lecteur peut donc se sentir plus concerné
quelque part pour pouvoir se considérer chez eux. Ils
par ce qu’il formule, en comprendre la logique, et donc
se persuadent qu’une chose ne peut exister sans qu’un
adhérer plus facilement à son propos. Cela est d’autant
propriétaire lui soit assigné. Le Tahitien démontre que
plus remarquable que le geste n’est sans doute pas cou-
cette notion de propriété n’a pas de contenu réel. C’est
tumier dans la littérature de l’époque, plus prompte à
une fiction.
décrire ce monde inconnu du point de vue de l’explo-
Les Européens considèrent les Tahitiens comme des
rateur. C’est donc une manière pour Diderot de ne pas
êtres inférieurs qu’il leur est permis de réduire en escla-
tomber dans le piège de l’ethnocentrisme en cherchant
vage. Les Européens se croient autorisés à asservir les
à comprendre ce que peut penser un indigène de la
hommes qu’ils tiennent en leur pouvoir. Le Tahitien dis-
venue des Européens.
tingue la force du droit. Il invite Bougainville à imaginer
Philosophie que les Tahitiens se comportent comme les Européens.
1. Le Tahitien tient à défendre sa liberté plus que tout. Il
se montre prêt à mourir pour empêcher les Européens
8 Une juste reconnaissance, Jospin
➤ p. 163
de réduire son peuple en esclavage.
2. Bougainville et les hommes qui l’accompagnent Littérature
cherchent à s’approprier les terres, et même les personnes Entrer dans le texte
des Tahitiens. Cela renvoie à la notion de propriété, qui 1. Plusieurs caractéristiques confèrent à ce texte une
désigne un droit exclusif à disposer d’une chose. Le Tahi- nature législative. Premièrement, le locuteur n’est pas
tien montre que la propriété est une institution arbitraire clairement identifiable dans la mesure où aucun pronom
et même illusoire que les Européens essaient d’imposer personnel ne vient le représenter. Seules les tournures
par des gestes symboliques (une inscription sur une lame impersonnelles affirment la présence de ce dernier mais
de métal) ou par la force. Mais aucun de ces deux procé- sans savoir distinctement qui il est : « il convient de faire
dés ne pourra faire que les Tahitiens accordent aux Euro- mémoire » (l. 24). D’autre part, le présent d’énonciation
péens un droit qui n’existe pas chez eux. ouvre le texte, « le moment est venu » (l. 1) et vient donc
3. La phrase « Nous avons respecté notre image en marquer le point temporel d’où s’énonce le locuteur et
toi » rappelle que les Tahitiens ont traité les Européens confère ici au propos la force d’une proclamation. Aussi
comme des hommes, réaffirmant ainsi leur humanité lorsqu’il est fait état de ce qui s’est produit du temps de

142 II • Les représentations du monde


la colonisation, le locuteur fait usage du passé composé aurait dû avoir dans la structure sociale imposée par la
pour signifier que ce passé n’est pas coupé de l’énon- colonisation. Ils n’ont pas récompensé sa contribution à
ciation : « La colonisation a porté atteinte à la dignité la défense de la France. Ils ont réprimé violemment les
du peuple kanak » (l. 22). Enfin, le champ lexical propre révoltes légitimes des Kanak. Les colons ont nié la valeur
au domaine législatif traverse ce texte, tissant ainsi une de l’économie, de la politique et de la culture kanak.
trame juridique plus que littéraire : « les autorités légi- 2. Dans la société kanak, c’est la coutume qui rend une
times » (l. 10) ; « libertés publiques » (l. 15) ; « droits autorité légitime (l. 11). Cette société est composée de
politiques » (l. 15) ; « principes » (l. 8). familles, clans, tribus et grandes chefferies, qui forment
2. La colonisation a eu sur la population de multiples une structure sociale très organisée. Les groupes, soli-
effets qui lui ont été néfastes puisqu’il est avéré qu’elle daires les uns des autres, sont chacun représenté par
« a constitué un traumatisme durable » (l. 2-3). Le texte son chef. Le mot « coutume » n’a pas seulement ici le
en fait le recensement. D’abord, il est établi que « Des sens d’« habitude commune, née d’un usage répété ». Il
clans ont été privés de leur nom en même temps que renvoie à une cérémonie ritualisée, fondée sur la parole
de leur terre » (l. 4). Ce qui s’explique par des « dépla- et l’échange (don et contre-don). La coutume kanak fait
cements considérables de populations » (l. 5) qui leur l’objet d’études qui permettent de recenser les décisions
ont fait perdre « leurs moyens de subsistance » (l. 6) et prises en son nom.
« leurs lieux de mémoire » (l. 6-7) entraînant ainsi « une 3. Le texte fait état de l’aliénation du peuple kanak par
perte des repères identitaires » (l. 7). D’autre part, « le la colonisation. Or l’aliénation (du latin alius : « autre » ;
patrimoine artistique kanak était nié ou pillé » (l. 13). alienare : « rendre autre ») désigne la perte d’identité
Enfin, des « limitations aux libertés publiques et une (devenir étranger à soi-même). En expliquant comment
absence de droits politiques » leur ont porté atteinte. la colonisation a nui (confiscation) à l’identité kanak,
3. La formulation suivante exprime de manière claire le texte indique ce qui fait l’identité d’un peuple. Elle a
quelle a été cette injustice fondamentale : « La colo- pour symbole un nom précis. Elle implique un rapport
nisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak à la terre dont le peuple tire ses ressources (moyens de
qu’elle a privé de son identité. Des hommes et des subsistance) et qu’il marque de sa présence (lieux de
femmes ont perdu dans cette confrontation leur vie ou mémoire). Elle se traduit par une organisation sociale et
leurs raisons de vivre. De grandes souffrances en sont politique. Elle s’exprime par des pratiques artistiques et
résultées » (l. 22 à 24). La réparation envisagée à cette par les œuvres qui en sont issues (patrimoine artistique).
injustice consiste, outre la restitution au peuple kanak Elle passe par des institutions militaires (traditions guer-
de « son identité confisquée » (l. 26) et la reconnais- rières).
sance des « fautes » (l.  25), à lui reconnaître « sa souve- Vers le bac Question d’interprétation
raineté » (l. 26) en tant que peuple. Le texte formule explicitement la volonté de recon-
Vers le bac Question de réflexion naître les préjudices infligés par la colonisation au
peuple kanak. Il s’agit d’une déclaration officielle qui
La réception d’un texte législatif diffère beaucoup de
n’a pas seulement une fonction locutoire (rendre
celle d’un texte littéraire en ce que sa valeur est non
compte de ce qui s’est passé exactement) mais égale-
seulement historique car le texte s’inscrit dans la tem-
ment et surtout une fonction illocutoire ou performa-
poralité effective de son temps mais également parce
tive (rendre justice au peuple kanak et condamner la
que sa portée est exclusivement politique dans le sens
colonisation) et même une fonction perlocutoire (per-
où il a une incidence concrète sur les sociétés qui en sont
mettre ensuite aux populations de vivre dans le respect
concernées. La dimension purement esthétique et son
mutuel et la dignité). Dans ce contexte, l’allusion initiale
éventuelle portée fictive sont nulles, et ne constituent a
à la « lumière » que la période coloniale aurait proje-
priori pas un élément prépondérant à la réception qu’en
tée (d’autant plus fâcheuse que l’on présente parfois
peut faire le lecteur. Il réclame enfin une posture de lec-
les ombres comme les conséquences nécessaires de la
ture spécifique.
lumière) paraît superflue.
Philosophie
1. Les colons français ont agressé le peuple kanak. Ils
lui ont pris ses terres, l’ont contraint à des migrations,
lui ont ôté ses ressources et ses repères. Ils ont détruit
son organisation politique et ses richesses culturelles.
Ils lui ont dénié les libertés et les droits politiques qu’il

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 143


viter à y apporter son assentiment. La requête, au fur
TICE
et à mesure de l’extrait, se fait plus impérieuse encore
L’acte de la coutume consiste en un système de don
puisque Las Casas présuppose la compréhension du
et de contre-don par lequel deux individus représen-
prince, « lorsque Votre Altesse aura vu ce résumé et aura
tants de leur clan échangent entre eux un ou des objets
compris » (l. 16 à 17) et enjoint ce dernier à en faire cas
concrets (nourritures, tissus, monnaies). Cet échange a
au roi : « Elle voudra bien supplier Sa Majesté » (l. 19).
très peu de valeur matérielle mais beaucoup de valeur
2. Ceux que Las Casas dénonce ne sont pas nommé-
symbolique en ce qu’il est en réalité une reconnaissance
ment cités par ce dernier. Las Casas les désignent
mutuelle entre les clans. Cette reconnaissance permet
par le pronom démonstratif « ceux » (l. 5) ou encore
de sceller les liens et la cohésion des clans dans une har-
« ceux-là » (l. 8), et nous supposons qu’il s’agit des
monie de partage et d’échange.
colons qui officient aux Amériques. En revanche, les
actes dont ils sont accusés sont rendus explicites.
DOSSIER Parcours d’œuvre intégrale : Las Casas les accuse de meurtres et de vols (l. 5 à 8).
Très brève relation de la des-
truction des Indes de Las Casas Cette « injustice » (l. 17) est nourrie par « la cupidité et
l’ambition » (l. 18) selon lui.
➤ p. 164-167 3. La prière finale énoncée dans la fin du texte exprime
le vœu suivant de Las Casas : que le Roi « impose » aux
Témoignage et requête contre les atrocités gens des colonies le « silence perpétuel » (l. 21-22) que
subies par les Indiens
l’on peut interpréter comme le fait de les empêcher
➤ p. 166-167 d’agir comme ils le font. Las Casas conseille même pour
>objectifs les empêcher d’être si « nuisibles et aussi détestables »
– Identifier les spécificités formelles d’une requête. (l. 20-21) de leur inspirer une « crainte » (l. 22) telle
– Analyser la visée dénonciatrice d’une requête. que nul « n’ose seulement en parler » (l. 22). Il fonde sa
– Comprendre la force d’un argument d’autorité. requête au nom de « Dieu » (l. 23) qui, seul, fait « pros-
– Montrer la limite d’une argumentation. pérer, conserve et comble de bonheur, spirituellement
Le texte de Las Casas permet d’ouvrir la lecture de et temporellement, tout l’État de la couronne royale
l’œuvre intégrale en ce qu’il en est le prologue par de Castille » (l. 23 à 25). Il conclut sa demande par un
lequel l’auteur en s’adressant au Prince témoigne des « Amen » (l. 25) significatif.
atrocités subies par les Indiens et recourt à son autorité Lexique
pour les faire cesser si possible. Il s’agit donc de mon- 4. Ce qui se définit comme une requête, c’est une
trer que cette œuvre est non seulement un témoignage « demande ou sollicitation par écrit adressée à
mais aussi un engagement politique fort de l’auteur. Le quelqu’un ayant autorité pour prendre une décision »
texte de Carrière fait écho au texte précédent en ce qu’il (CNRTL). Le texte ici présenté correspond bien à cette
est un dialogue fictif mais historiquement avéré entre définition en ce qu’effectivement Las Casas adresse par
Las Casas et son opposant Sepúlveda. Ici, c’est la nature écrit une demande au prince Philippe II pour qu’il puisse
humaine des Indiens qui est contestée. mettre fin aux actes barbares perpétrés par son admi-
nistration coloniale.
1 Une requête impérieuse, Las Casas
➤ p. 164 Philosophie
Littérature 1. Las Casas part du principe que les autorités d’Espagne
Entrer dans le texte ne tolèrent les violences perpétrées contre les Indiens
1. La déférence que Las Casas manifeste à l’égard du que parce qu’elles n’en savent rien. Ce n’est pas de la
prince s’explique d’abord comme une convenance mauvaise volonté de leur part, mais de l’ignorance.
propre aux usages envers la royauté. Aussi, il marque Las Casas parie sur le fait qu’une fois informé, le Prince
de son respect le prince et le roi en les interpellant par s’indignera et fera tout pour mettre un terme aux vio-
les nominations d’usage, « Votre Altesse » (l. 1), « très lences. Las Casas sait qu’il n’a pas à dicter sa conduite
haut seigneur » (l. 23) et « Sa Majesté » (l. 19 et 21). Elle au Prince, mais qu’il est fondé à l’instruire. L’une des dif-
s’entend également comme un moyen pour Las Casas ficultés tient à ce que pour l’informer, il doit le persua-
de persuader le prince d’agir en faveur de sa demande. der de lire son compte rendu des faits. Il n’est pas non
Ainsi Las Casas le « supplie » (l. 13-14) de bien vouloir plus acquis que la réaction du prince se conformera aux
recevoir sa demande ce qui est une manière polie de l’in- attentes de Las Casas.

144 II • Les représentations du monde


2. Le prince est un représentant du pouvoir, chargé par naître la qualité d’homme, et le critère discriminant
son père Charles Quint des affaires des Indes. Il exerce serait que Dieu ne les accepte pas comme tel.
une influence décisive sur le roi. Les adversaires de 2. La vision qu’a Sepúlveda du peuple indien est fonciè-
Las Casas sont ceux qui commettent les violences et qui rement négative. Les Indiens nous apparaissent faibles
espèrent en tirer profit. Afin d’obtenir le soutien du roi, puisque, indépendamment du fait qu’ils étaient « fort
ils prétendent agir en son nom, et servir les intérêts de de vingt millions d’habitants » (l. 5), ils ont cédé face
la monarchie espagnole. Les victimes sont les Indiens à « trois cents hommes venus d’Espagne » (l. 4) avec
dont Las Casas, ayant progressivement pris conscience « facilité » (l. 4). D’autre part, ils sont fragiles puisqu’ils
de l’injustice de leur sort, se fait le porte-parole. subirent « la maladie » et « l’épidémie de petite
3. La démarche de Las  Casas rappelle combien la liberté vérole » (l. 7). Enfin, Sepúlveda voit en eux un peuple
d’expression est importante. Il se contente de donner un soumis dans la mesure où ils « obéissent si facilement »
compte rendu des faits. Or cela pourrait suffire à obliger (l. 14), « qu’ils ne se révoltent pas » (l. 14 à 15), « Qu’ils
le pouvoir à réagir et à mettre un terme aux violences. choisissent le plus souvent de se soumettre » (l. 15-16).
Les auteurs d’exactions s’efforcent en général d’empê- 3. Cet argumentaire relève de la barbarie dans la mesure
cher qu’elles soient nommées. Ils savent que le fait de où Sepúlveda n’éprouve ni compassion ni commiséra-
les taire peut contribuer à les rendre invisibles. C’est le tion pour les violences et les souffrances subies par les
principe du déni : ce dont on ne parle pas n’existe pas ; Indiens. Et cette absence d’empathie trouve comme
cela évite d’avoir à prendre position et à rendre des justification le fait qu’il ne les considère pas comme des
comptes. hommes. Or, ce qui est particulièrement barbare, c’est
de prouver le caractère inhumain des Indiens par le fait
Vers le bac Question de réflexion
précisément qu’ils soient faibles, fragiles et soumis. Ce
Un crime que l’on n’a pas essayé d’empêcher est un qui ne peut avoir de sens. Aucun rapport de causalité
crime que l’on a toléré. On ne peut pas alléguer la neu- entre ces deux faits ne peut être établi si ce n’est pour
tralité, et prétendre que l’on n’a pas pris parti. En effet, prouver l’injustifiable.
on a choisi de laisser perpétrer le crime. On a donc des
comptes à rendre sur ce choix. C’est en ce sens que l’on Philosophie
est responsable. Le responsable n’est pas pour autant 1. Sepúlveda invoque l’autorité de la Providence (l’ac-
coupable du crime. Il a fait un choix qu’il peut soit justi- tion divine qui conduit les événements en vue d’une fin).
fier (par exemple s’il n’avait pas les moyens d’agir sans Il prétend que les Espagnols n’auraient pu ni vaincre, ni
mettre en danger ses proches) soit non (il aurait pu soumettre, ni anéantir les Indiens sans l’aide de Dieu,
intervenir mais il a préféré ne pas s’en mêler). Dans le qui, de sa main invisible, a soutenu la conquête du nou-
second cas, on peut lui reprocher non pas le crime mais veau monde par les Espagnols. Ce qui rend cette auto-
sa passivité. rité incontestable, c’est que, pour les croyants, Dieu
dirige tout chose et que personne ne peut se placer
2 Un argumentaire inhumain, Carrière
➤ p. 165 au-dessus de lui.
2. Sepúlveda s’appuie sur un raisonnement par l’absurde,
Littérature du type : si les destructions n’avaient pas reçu l’appui
Entrer dans le texte de la Providence, elles n’auraient pas été possibles ; or
1. Dans cet extrait, Sepúlveda cherche à prouver que elles ont été possibles, donc elles ont bénéficié de cet
les Indiens colonisés par les Espagnols ne sont pas appui. Il rappelle que les Indiens étaient beaucoup plus
des créatures de Dieu, et par conséquent ne sont pas nombreux que les Espagnols, qu’ils ont été décimés par
à proprement parler des hommes. Outre le terme de des maladies et par des accidents, et qu’ils ont préféré se
« sauvages » (l. 26) qui les qualifie, Sepúlveda affirme soumettre ou mourir plutôt que de se battre. Il allègue
effectivement qu’ils ne sont pas des « créatures recon- ces faits comme autant de preuves du soutien apporté
nues par Dieu ! Qu’elles sont étrangères au salut ! » par la Providence à la conquête.
(l. 2-3). Il le réaffirme à la fin de l’extrait : « ces créatures 3. Le raisonnement de Sepúlveda paraît valide, mais ne
à l’apparence humaine ne font pas partie du peuple de l’est pas : c’est un sophisme. Il enferme une contradic-
Dieu. Elles ne sont pas comprises dans la vision uni- tion. En effet, Sepúlveda soutient que la conquête était
verselle. Elles sont exclues de la promesse et la bonne impossible (les Espagnols ne disposaient pas d’une force
nouvelle » (l. 21 à 25). L’usage réitéré des tournures suffisante) avant de constater qu’elle a été possible (la
négatives « ne font pas », « ne sont pas » ou le verbe force a été du côté des Espagnols). Il ne lui reste plus
« exclure » visent effectivement à ne pas leur recon- qu’à soutenir que c’est la Providence qui a rendu l’im-

Chapitre 7 • L’expérience de « l’autre » : témoignages et fictions 145


possible possible. Sepúlveda confond aussi le possible Littérature Lecture comparée, textes 3 et 4
(qui n’est pas contraire aux lois physiques) avec le per- Entrer dans les textes
mis (qui est autorisé). Le fait que la conquête ait été 1. Las Casas et Césaire cherchent à susciter chez le lec-
possible (compatible avec les lois physiques) ne prouve teur un sentiment de dégoût et de rejet devant toutes
pas qu’elle a été permise (cautionnée par une autorité les atrocités perpétrées par les colons européens et cela
supérieure). par une description précise. Si Las Casas est beaucoup
Vers le bac Question de réflexion plus étayé dans sa description que ne l’est Césaire, tous
deux restent très explicites. Les termes relevant du
Les atrocités sont répréhensibles en elles-mêmes. Le
champ lexical de la torture s’accumulent dans les deux
principe qui les condamne est le droit fondamental de
extraits : « éventrés » (l. 2) ; « mettrait ses entrailles à
l’humanité. Il a en lui-même une autorité qu’aucune
nu » (l. 5) ; « embrochaient » (l. 8) ; « brûlaient vifs »
divinité ne peut lui enlever. Pour savoir si une chose (l. 12) ; « coupaient les deux mains » (l. 15) et « une tête
s’y conforme ou non, on doit consulter sa raison ou sa coupée et un œil crevé » (l. 4) ; « une fillette violée »
conscience morale. On n’a pas lieu de s’en remettre à (l. 5) ; « un Malgache supplicié » (l. 5) ; « patriotes tor-
une autorité étrangère, quelle qu’elle soit. Cela n’em- turés » (l. 10).
pêche certes pas de dire, si on est croyant, que le droit 2. Ce qui rend d’autant plus intolérables ces supplices
fondamental répond à la volonté de Dieu, mais cela c’est qu’ils sont perpétrés également sur des femmes,
interdit d’alléguer la volonté de Dieu pour justifier n’im- des enfants et des vieillards. Si seule l’évocation d’« une
porte quoi (cela reviendrait à faire de Dieu le complice fillette violée » (l. 5) est présente chez Césaire cela suf-
voire l’instrument du crime). fit à nous révolter. Encore une fois, Las Casas est plus
exhaustif. En effet, « ni enfants, ni vieillards, ni femmes
HISTOIRE des Arts
enceintes » n’étaient épargnés (l. 1) et ainsi d’évoquer
La dimension humaniste de Las Casas se manifeste dans les supplices perpétrés sur « les bébés » (l. 5), « les
cette peinture sous plusieurs aspects. D’abord, il a tout enfants » (L. 7 et 9) et « leurs mères » (l. 5 et 9).
de l’homme érudit. Le fait qu’il tienne une plume pour 3. Il y a dans les deux textes un effet d’accumulation du
fait de la présence de nombreux termes se rapportant
s’apprêter à écrire, la présence de livres sur sa table
au champ lexical de la torture (voir question 1). On ajou-
et surtout le regard qu’il pose sur le monde extérieur
tera pour Césaire un effet littéraire dans la construction
depuis son logis manifestent qu’il porte un intérêt réel
des phrases qui opèrent par répétition, ce qui installe un
à la communauté indienne qu’il observe. Le deuxième
certain rythme : « la colonisation travaille à déciviliser
aspect est la présence d’un Indien, derrière lui, ce qui
le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le
montre leur confiance réciproque et l’acceptation de
dégrader, à le réveiller » (l. 1-2) ; « aux instincts enfouis,
Las Casas de cette présence étrangère. Ils regardent
à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relati-
d’ailleurs dans la même direction, ils s’accompagnent
visme moral » (l.  2-3) ; « et qu’en France on accepte »
donc dans leur vision.
(l. 4, 5 et 6) ; « de tous » (l. 8-9). Ces effets d’accumu-
3 Une violence inouïe, Las Casas ➤ p. 166 lation et d’insistance tendent à nous faire ressentir du
dégoût pour les atrocités de la colonisation.
4 Un réquisitoire contre la colonisation, Césaire
➤ p. 167 Vers le bac Question de réflexion
La question vise à faire réfléchir l’élève sur la portée d’un
>Objectifs  témoignage sur des faits historiques. S’il comprend qu’il
– Comprendre en quoi la colonisation porte atteinte à est d’abord le fait d’un individu qui a assisté concrète-
l’humanité. ment à un événement qui mérite d’être relaté pour sa
– Identifier les procédés par lesquels un auteur rend son portée historique, on comprendra alors que la première
témoignage édifiant. utilité d’un témoignage est sa valeur informative. Cette
Les deux textes de cette double-page sont liés par la force valeur ne peut être accordée qu’en tant que le témoi-