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WILLIAM NAPHY

ET ANDREW SPICER
La Peste noire, 1345-1730
Grandes peurs et épidémies
Traduit de l’anglais par Arlette Sancery

Suivi de Sur quelques origines


d’Emmanuel Le Roy Ladurie
Éditions Autrement
collection Mémoires no 95
I. LA PESTE : DE VAGUES SOUVENIRS
Les épidémies qui précédèrent la Mort noire

Ainsi parle le Seigneur, le Dieu de David ton père : parce que


tu as incité à la prostitution judo et les habitants de
Jérusalem…
Voici que le Seigneur va te frapper d’une grande peste, toi,
ton peuple, tes enfants, tes femmes et tous tes biens [1].
(II Chroniques, XXI, 12-14)

En octobre 1347, des bâtiments génois en provenance de la mer Noire


vinrent mouiller dans le port sicilien de Messine. À bord, les marins,
mourants ou morts, étaient déjà infectés par une maladie apparemment
nouvelle, terrifiante, un fléau envoyé par Dieu pour éliminer « un tiers de
l’humanité ». Universitaires, médecins, clercs, souverains, marchands,
pauvres ou riches – la société occidentale dans son ensemble – s’efforcèrent
d’expliquer la calamité qui s’était abattue sur eux, leurs sociétés, leurs
cultures, leur univers. Que prédisaient les astres ? La conjonction des
planètes ? L’apparition de comètes ? Beaucoup invoquaient des tremblements
de terre, des éruptions volcaniques qui, en déchirant les entrailles de la terre,
libéraient des flots de vapeurs maléfiques. L’air même semblait empoisonné,
tout et tous paraissaient atteints, infectés par le mal. Par la suite, les
commentateurs, historiens et chroniqueurs devaient attribuer au moins
partiellement l’impact terrifiant de l’épidémie à sa soudaineté, à sa
nouveauté et à l’incapacité des hommes du Moyen Âge à faire face à un
phénomène « inconnu ».
Reproches injustifiés, car ces hommes affrontaient en fait une épidémie
mondiale, une pandémie : la Peste noire. Ils se tournèrent vers leurs
chroniques et vers les textes sacrés dans l’espoir d’y trouver trace
d’antécédents qui les aideraient à juguler le phénomène et à en guérir les
effets. Les élites comme les gens du peuple conservaient la mémoire de
certains « fléaux » du passé, et les chrétiens possédaient de surcroît un cadre
conceptuel facilitant l’interprétation de la maladie, à défaut de sa guérison,
car le premier recours des Européens en ce milieu du xive siècle était bien
entendu la Bible. De notoriété publique, les Israélites avaient été sauvés de
l’esclavage par les « sept plaies » qui s’étaient abattues sur Pharaon et les
Égyptiens pour les punir de leur duplicité et de leur refus d’obéir aux
commandements de Dieu exprimés par la bouche de Moïse, Son prophète.
La Bible mentionnait fréquemment la lèpre. Personnes et choses, en
particulier les maisons, pouvaient être infectées et se trouver en état
d’impureté rituelle (c’est-à-dire hors d’état de se présenter devant Dieu, et
donc coupées de Son peuple). Au cours de l’errance des Israélites dans le
désert, alors qu’ils cheminaient vers la Terre promise, de nombreuses
« plaies » envoyées par Dieu s’étaient abattues sur eux. La caste des prêtres
avait la charge d’amener le peuple élu devant son Dieu en état de pureté,
indemne de pestilence. Chaque fois que le peuple refusait de faire confiance
à la manne, ou que les espions envoyés vers la Terre promise revenaient avec
des rapports pessimistes, signe d’un manque de confiance en Dieu, ou que
les chefs complotaient contre Moïse ou Aaron, une « plaie » était envoyée par
Dieu pour punir Son peuple. Par exemple, lorsque les Israélites se mirent à
pratiquer des relations sexuelles illicites avec des infidèles, ils furent plus de
24 000 à périr.
Personne n’avait la moindre hésitation quant à l’interprétation de ces
fléaux. Désobéissance et péché appelaient la peste. Chaque fois, l’ire divine
s’abattait sur le peuple élu si les prêtres échouaient dans les rites d’expiation.
L’ire divine tombant sur Israël – « profanateur du Sanctuaire par de viles
idoles et des pratiques haïssables » – conduisait à « la mort par pestilence ou
par famine du tiers de la population ». Cette menace prophétique trouvait
son écho dans la littérature apocalyptique du Nouveau Testament où saint
Jean annonçait que les Quatre Cavaliers décimeraient « un tiers de
l’humanité… par les trois plaies : le feu, la fumée, le soufre ».
Venait aussi à l’esprit de chrétiens pieux le fléau envoyé par Dieu aux
Philistins pour avoir dérobé l’Arche d’alliance et l’avoir emportée au temple
de Dagon, une de leurs divinités. Lorsque, malgré l’effondrement répété de
la statue de Dagon, les Philistins refusèrent de rendre l’Arche, le Seigneur les
frappa de deux calamités : des rats et des « tumeurs ». Dans la version
hébraïque, ce terme correspond à des hémorroïdes, et dans la version
grecque à un gonflement des parties génitales. Quant aux rats, ils ravagèrent
les silos à grains et les récoltes dans les champs. Entre la famine et la
maladie, beaucoup périrent. Rien ne laisse penser que la Bible faisait
allusion à la peste bubonique et, malgré les erreurs de traduction contenues
dans la Septante, son modèle, même la Vulgate n’identifie jamais les
« enflures » des Philistins avec les bubons des pestiférés. En revanche, l’accent
pouvait aisément être mis sur les causes du fléau. N’allons pas en conclure
non plus que les ravages liés à l’invasion des rongeurs allaient mener les
observateurs médiévaux à associer les rats à leurs propres problèmes. Pour
eux, ces bêtes constituaient très clairement un second fléau, puisque des
millions de ces animaux dévastèrent le pays des Philistins alors qu’une
explosion de peste bubonique aurait été précédée par leur disparition
massive. Non, les Philistins furent décimés par une « plaie » associée à une
famine provoquée par les rats.

En d’autres termes, les chrétiens du Moyen Âge n’utilisaient pas la Bible


comme instrument historique de diagnostic, d’identification des symptômes
ou de technique de guérison. Mais les « plaies » bibliques étaient cruciales
pour la compréhension des causes de l’épidémie. Pourquoi les gens
mouraient-ils par milliers ? L’Histoire sainte fournissait un modèle parfait
d’interprétation. Dieu était en colère contre Son peuple, sa religion, ses
prêtres. La peste était dirigée non pas contre des individus coupables d’une
faute particulière, mais contre un peuple coupable d’un péché collectif, en
particulier de pratiques religieuses déviantes. L’idolâtrie, l’adoration de faux
dieux, le manque de foi – voilà ce qui menait au châtiment. Ce n’est que par
la repentance, par un changement radical d’attitude et de croyances, que la
peste pouvait être évitée ou détournée. Des signes dans les cieux, des
tremblements de terre, des éruptions volcaniques pouvaient constituer
autant de présages, ou même précipiter la venue du fléau, mais sa cause en
était la colère divine provoquée par le péché et le manque de foi des mortels.

Les chroniques et traités de médecine de l’Antiquité se révélèrent plus


utiles sur le plan pratique. Cependant, il ne faut pas oublier que, pour les
hommes du Moyen Âge, identifier les symptômes cliniques du mal et les
moyens médicaux de le guérir ou de le prévenir était moins important
qu’identifier les causes réelles, à savoir religieuses et spirituelles, de la
pandémie. Là se trouvait l’unique garantie de guérison. L’Antiquité n’était
pas dépourvue de connaissances concernant les épidémies de peste et
maladies connexes. Thucydide (vers 460-400 avant notre ère) avait fourni
une description détaillée de la peste qui frappa Athènes au cours de sa
guerre contre Sparte. Malgré toutes les spéculations, les historiens ne
s’accordent pas sur la nature exacte du mal, mais tous placent son origine en
Éthiopie d’où il serait passé en Grèce via l’Égypte. Les médecins, totalement
désarmés, moururent en grand nombre en soignant les malades. Nul
traitement précis ne se dégagea, car « ce qui guérissait l’un tuait son voisin ».
La maladie était très certainement contagieuse, et ceux qui en guérissaient se
révélaient immunisés et protégés des rechutes. La cohésion sociale disparut :
des cadavres restaient sans sépulture ou bien l’on procédait à des crémations
de masse. Pis encore, Thucydide écrivit que les hommes perdaient tout sens
de l’honneur, tout respect des lois ou des dieux : « Beaucoup décidaient de
dilapider leurs biens et de vivre dans les plaisirs, puisque la vie et la richesse
pouvaient être anéanties en un seul jour. » « Buvez, mangez, jouissez », telle
était leur devise. Toujours d’après Thucydide, même si la peste venait
d’Éthiopie et avait donc des causes naturelles, certains l’attribuèrent à des
puits que les Spartiates, ennemis d’Athènes, auraient empoisonnés. Pour sa
part, Thucydide conclut : « Je laisse à d’autres (écrivains ou médecins) le
soin de déterminer les origines du fléau et ses causes, si tant est que l’on
puisse faire remonter une si grande calamité à une cause précise. » Ses effets,
en revanche, furent plus clairs : elle affaiblit tellement les Athéniens qu’ils
finirent par être vaincus par Sparte.
N’en concluons pas pour autant que les écrivains furent incapables
d’analyser les symptômes associés à ce type d’épidémie. Thucydide, par
exemple, tout en refusant de se prononcer sur une causalité ou même de
donner un nom précis au mal, rédigea une liste de ses signes cliniques.
Rufus d’Éphèse (98-117 apr. J.-C.), citant Dioscoride (fin du r siècle) et
Posidonius (vers 135-51 av. J.-C.), écrivit que la variété à bubons
s’accompagnait de fièvre élevée, de douleurs aiguës, de la perte de contrôle
de soi et de délire. Les Anciens, en particulier Hippocrate traduit par Galien,
enseignaient que les épidémies, comme la plupart des maladies, provenaient
de « miasmes », c’est-à-dire de souffles empoisonnés. Les poisons diffus dans
l’air contrariaient l’équilibre des humeurs corporelles, ce qui entraînait la
maladie et même la mort. Pour la plupart, ces textes niaient toute idée de
contagion, sans toujours être très logiques. Les poisons de l’air pouvaient
infecter non seulement l’atmosphère, mais aussi des objets (laine, drap)
susceptibles de l’absorber. En revanche, la maladie ne pouvait pas passer
d’un corps à un autre. En ce sens, elle n’était pas « contagieuse ».
Même si des lecteurs modernes ne sauraient trouver chez les auteurs
classiques réponse à leurs interrogations, comme par exemple comment
établir un diagnostic correct du mal en question, au Moyen Âge, les lecteurs
trouvaient dans ces sources autres que la Bible une interprétation
métaphorique des modes de transmission des épidémies. Par exemple, il
pouvait s’agir d’une pluie de flèches venues du ciel, puisque L’Iliade nous dit
qu’Apollon « décocha une flèche acérée qui faucha les hommes. Les bûchers
funéraires brûlaient partout et sans fin ». On retrouve cette image dans la
Bible ; dans Son ire, Dieu dit : « J’amasserai sur leurs têtes des calamités et
leur décocherai Mes traits. J’enverrai sur eux la famine dévorante, la
pestilence et la peste porteuse de mort. » De même, pour Thucydide, quelles
que soient les explications fournies par « d’autres auteurs, professionnels ou
non », la cause première de la peste ne faisait aucun doute : le courroux
divin, et les artistes avaient à leur disposition l’iconographie des flèches.
Ainsi, les malheureuses victimes de l’an 1347 trouvaient et dans
l’Antiquité et dans la Bible une grille de lecture leur permettant de
comprendre le fléau qui les décimait. La cause première en était la colère de
Dieu nourrie du péché du peuple. Le mode de propagation : des flèches
tombant en pluie sur les pécheurs. L’explication médicale : un poison
imprégnant l’atmosphère. Conclusion logique : il était possible d’éviter la
maladie à la fois par le repentir et la purification de l’air, l’autre solution
étant la fuite le plus loin possible des miasmes.
Si l’on accepte ce qui précède, on pourrait donc en conclure qu’au Moyen
Âge les hommes disposaient d’un cadre leur permettant de comprendre une
épidémie quelconque sans toutefois identifier scientifiquement celle qui les
décimait. Nous en tenir là serait pourtant oublier un élément essentiel de
l’histoire européenne : la Peste noire, de même que ses résurgences au cours
des quatre siècles suivants, constituait en fait la seconde pandémie. Non
seulement d’autres épidémies avaient déjà frappé la plus grande partie de
l’Europe, mais la peste avait déjà fait son apparition une fois auparavant.
Avant d’examiner la première pandémie, n’oublions pas que les
Européens avaient l’habitude d’autres épidémies : la rougeole et la petite
vérole, par exemple, qui en 1347 frappaient principalement les enfants (ceux
qui survivaient étaient immunisés). Ces maladies infantiles avaient pourtant
été aussi meurtrières que la peste lorsqu’elles avaient pour la première fois
touché le bassin méditerranéen et l’Europe occidentale. Arrivée sans doute
vers 165-180 de notre ère, la variole paraît avoir emporté entre un quart et
un tiers de la population d’Italie. Moins d’un siècle plus tard (vers 251-260),
l’Empire romain fut ravagé par la « Peste antonine », sans doute la rougeole.
Des rapports font état de 5 000 décès journaliers à Rome au plus fort de
l’épidémie.
Ensuite, ces maladies semblent être devenues endémiques. Ceux qui n’y
avaient pas été exposés précédemment les contractaient généralement dans
leur jeunesse et beaucoup en mouraient. Mais, malgré des taux de décès
élevés dans cette tranche d’âge, l’effet sur l’ensemble de la population restait
très faible et, dans la mesure où ces maladies étaient récurrentes, on les
identifiait comme la « rougeole » ou la « petite vérole », pas comme la
pestilence ou la peste. Comme elles laissaient aux survivants une immunité
totale, elles ne faisaient pas de ravages trop étendus, malgré le maintien de
leur virulence que prouvent les chiffres de mortalité chez les Indiens
d’Amérique lorsqu’ils y furent confrontés : de 50 % pour l’évaluation basse à
plus de 80 % de la population totale.
Le fléau qui frappa le monde méditerranéen en 541 était d’une autre
nature. Dénommé « peste de Justinien », il constitue la première pandémie.
Pendant plus de deux siècles, jusqu’en 760 environ, les populations du
bassin méditerranéen allaient être décimées par des cycles récurrents du
mal, avec des conséquences dramatiques tant lors de sa première
manifestation que pendant ses résurgences. En fait, si l’on accepte l’opinion
de la plupart des historiens et que l’on considère la Peste noire et ses
séquelles de l’époque médiévale jusqu’à la fin de la Renaissance comme
constituant une période distincte de l’histoire européenne, on peut dire que
la peste de Justinien a eu le même effet pour l’Antiquité tardive. L’Empire
romano-byzantin sous Justinien (482-565) était en train de reconquérir des
provinces de l’Empire romain d’Occident (la Gaule et l’Angleterre lui
échappaient encore). La Perse, ce vieil ennemi de l’Empire romain d’Orient
(ou byzantin), était aux abois. C’est alors que la peste frappa. Selon certaines
estimations, Constantinople (l’Istanbul d’aujourd’hui) perdit 40 % de sa
population, soit 200 000 âmes. Lors de l’épidémie suivante, en 599-600,
15 % de la population en Italie et au sud de la France mourut. L’impact
global se traduisit par un effondrement démographique estimé de 50 à 75 %
de la population en l’espace de deux générations.
L’empire d’Orient fut contraint de retirer ses légions de Méditerranée
occidentale pour se défendre des incursions barbares. La Perse se trouva
également affaiblie. Le commerce s’effondra tandis que les habitants des
villes s’enfuyaient dans les campagnes ou mouraient. Le mal s’étendit.
Villages et fermes furent désertés, et l’économie chuta à la suite du déclin
démographique. Le chaos ainsi engendré facilita le déferlement des tribus
arabes nomades, récemment converties à l’islam, et leur conquête des deux
empires.
Un commentaire plus anecdotique fera mieux comprendre les ravages
alors causés. Aujourd’hui encore, on trouve en Syrie un grand nombre de
villages byzantins, des villas, des communautés monastiques de la même
période, abandonnés. Autrefois entourés de champs cultivés, ils sont à
présent réservés aux pâturages et faiblement peuplés. Dans le désert du
Néguev, pour prendre un second exemple, des moines étaient parvenus à
mener une existence frugale dans leurs nombreux monastères grâce à
l’irrigation et à une gestion rigoureuse jusqu’à l’arrivée de la première
pandémie. Leurs habitations furent délaissées et la terre retourna au désert
jusqu’à la fin du siècle dernier. De la même façon, en Afrique du Nord et
tout spécialement en Libye, des petits fermiers avaient constitué de
nombreuses colonies de peuplement et, grâce à une agriculture extensive,
fournissaient en céréales la totalité de l’Italie. Les ravages de la peste
entraînèrent l’abandon des fermes et l’avancée du désert à la suite de
l’effondrement du système d’irrigation. Non seulement les routes du
commerce dans tout l’empire furent profondément bouleversées par le
dépeuplement des centres urbains, mais des terres prospères grâce à
l’agriculture extensive furent laissées en jachère pour redevenir au mieux des
terres à pâture et au pire des déserts. Selon la plupart des historiens, pour
que le Moyen-Orient, l’Égypte et l’Afrique du Nord retrouvent leur
population d’avant 540, il fallut attendre la fin du xixe siècle. De plus, le
repeuplement actuel est essentiellement un phénomène urbain, tandis que
les zones rurales restent moins peuplées et moins cultivées aujourd’hui qu’il
y a mille cinq cents ans.
Pourtant, même si les Romano-Byzantins et les Perses furent
sérieusement affaiblis, même s’ils durent abandonner à l’islam naissant un
territoire important, leur civilisation a résisté et a survécu. Les terres
labourées diminuèrent, des villages furent désertés, des centres urbains
perdirent de leur importance, mais, finalement, le commerce reprit et
l’administration ne fut jamais démantelée. Ils s’adaptèrent et, même sous
contrôle musulman, gardèrent pratiquement intacts leur culture et leur
système social, comme le montrent les dernières découvertes
archéologiques. Le bassin méditerranéen ne connut pas d’âge des ténèbres
entre la première et la seconde pandémie. Même si, en de nombreuses
occasions, on assista à la modification du paysage et au recul des frontières
de l’empire, les structures sociales et les normes culturelles surent se
maintenir. Continuité essentielle, car elle prouve qu’à plusieurs niveaux
l’histoire des peuples de la Méditerranée orientale les avait préparés à
affronter la seconde pandémie. Lorsqu’elle se présenta, c’était du « déjà-vu ».
Les auteurs chrétiens comme musulmans ont laissé de nombreux
témoignages sur la progression de la peste qui, partie d’Éthiopie, s’étendit
progressivement à la totalité du bassin méditerranéen après être passée par
l’Égypte. Même si la localisation initiale du fléau est due au souvenir
littéraire et historique de Thucydide, elle est probablement exacte, tout
comme l’évaluation cliché de « la mort d’un tiers de l’humanité ». Les
chiffres seraient même à revoir vers le haut. Les répercussions du mal furent
encore amplifiées par sa réapparition tous les cinq ou dix ans en
Méditerranée orientale jusqu’au milieu du viiie siècle (en Europe de l’Ouest,
nos sources suggèrent un intervalle de neuf à douze ans). Pour la chrétienté
d’Occident, l’épisode le plus mémorable fut sans contredit celui qui frappa
Rome en 590 ; il était notoire que la ville pontificale avait alors été
miraculeusement sauvée par l’archange saint Michel. Le pape Grégoire le
Grand (vers 540-604) avait conduit une procession gigantesque à travers la
ville et la peste avait cessé. Le souvenir de l’apparition miraculeuse de
l’Archange rengainant son glaive après avoir anéanti le mal est commémoré
par la statue érigée en son honneur au sommet du tombeau d’Hadrien ;
rebaptisé Castel Del’Angelo, le site fut ensuite transformé en forteresse. C’est
maintenant un musée, mais la statue de saint Michel à son sommet rappelle
toujours la délivrance miraculeuse de Rome il y a mille quatre cents ans.
Comment expliquer les réactions divergentes entre le monde oriental et le
monde occidental lors de la peste de 1347 ? Ne les réduisons pas à une
opposition entre l’islam et le christianisme, car de nombreuses parties du
monde oriental étaient encore chrétiennes au moment de la seconde
épidémie, et l’islam n’avait que très faiblement modifié l’héritage médical et
philosophique de l’Antiquité (chrétienne) tardive. La différence
fondamentale apparaît plutôt culturelle : le Levant étant resté très urbanisé,
cosmopolite et pluraliste, tandis que le Ponant constituait une société bigote,
agraire, beaucoup moins avancée. L’idéal de la croisade, alors en plein essor,
avait refermé l’espace mental occidental sur lui-même tandis que les croisés
de retour au pays ramenaient avec eux des pans entiers de civilisation
orientale. Par ailleurs, l’Europe occidentale semble n’avoir jamais eu
conscience de la moindre continuité sociale ou culturelle avec l’espace de la
peste de Justinien alors que le Levant participait d’une culture et d’une
civilisation pratiquement intactes depuis l’Antiquité tardive.
L’Occident n’en était qu’aux premiers frémissements de la Renaissance et
à la « redécouverte » du monde antique – son architecture, sa sculpture, sa
littérature, ses langues, l’histoire de ses peuples, ses différentes sensibilités
culturelles, bref la civilisation classique. Nul besoin en revanche de
« redécouverte » pour l’Orient où cette civilisation, qu’elle soit chrétienne ou
musulmane, n’avait jamais cessé d’exister malgré de substantielles
modifications.
C’est pourquoi, en Orient, écrivains et médecins voulant interpréter la
seconde pandémie pouvaient se tourner non seulement vers leurs textes
sacrés, mais aussi vers l’histoire qui leur était commune. Pour eux,
Thucydide, Galien, Hippocrate, Aristote (384-322 av. J.-C.), Platon (vers
428-348 av. J.-C.), Rufus d’Éphèse et les chroniqueurs de l’époque
justinienne faisaient partie d’un même ensemble historique. Sans rupture,
sans perte de repères, ces hommes du xive siècle s’inscrivaient dans une
continuité culturelle et sociale, malgré les évolutions. Les musulmans
pouvaient interroger leurs historiens de la période d’avant 540 et apprendre
qu’il y avait eu cinq épidémies successives, la Peste noire constituant ainsi la
sixième. La peste de Shiraway (627-628) avait été suivie de celle d’Amwas
(638-639), de la Peste violente (688-689), de la peste des Pucelles (706) et de
celle des Notables (716-717). Ils n’attribuaient guère d’importance
historique à l’absence d’épidémies entre le milieu du vine siècle et celui du
xive siècle. Après tout, les différentes cultures de l’Orient se situaient dans
un espace historique remontant à plusieurs millénaires. Que représentaient
alors sept petits siècles dans la chaîne immense de l’histoire des civilisations ?
Les ixe et xe siècles furent exempts de peste, mais les grandes civilisations
islamiques du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Espagne ne laissèrent
pas le souvenir du passé s’effacer au risque de disparaître à tout jamais. On
assista au contraire à une explosion de traductions et de commentaires des
traités médicaux de l’époque classique, en un effort concerté pour tenter de
comprendre la maladie et ses causes, et pour trouver des moyens de
prévention et de guérison en cas de résurgence. La chrétienté occidentale
doit remercier l’islam d’avoir conservé ces textes, de même qu’une grande
partie de la civilisation classique, ce qui lui permit de « redécouvrir » en son
temps cette même civilisation et de se tourner vers ses traités médicaux pour
faire face à la seconde pandémie.
Pour conclure, que dire de l’état du monde en 1347, inconscient du
cataclysme qui allait déferler sous le nom de Peste noire ? L’histoire était à
même de lui fournir plusieurs exemples du fléau. Chrétiens comme
musulmans acceptaient l’idée que la mort, même de foules immenses, était
la volonté de Dieu. Ils partageaient les présupposés du monde antique
mettant l’accent sur des miasmes plutôt que sur la contagion. En d’autres
termes, une convergence de points de vue sur les épidémies se retrouvait de
Gibraltar au golfe Persique, de la Scandinavie au Sahara. Des divergences
fondamentales existaient cependant entre le monde oriental et le monde
occidental, entre l’islam et la chrétienté.
Elles sautent aux yeux tout d’abord lorsque l’on considère les conclusions
que tirèrent chrétiens et musulmans. Pour tous, la peste émanait de la
volonté divine, mais leurs analyses du dessein de Dieu différaient
considérablement. Leurs chefs religieux enjoignaient aux musulmans de
réagir à la peste de trois façons spécifiques : 1. Personne ne devait ni s’enfuir
d’un endroit pestiféré, ni s’y rendre. Puisque la peste était envoyée par Dieu
à des individus nommément choisis, nul ne pouvait échapper à Sa volonté,
et nul ne devait aller au-devant du mal. Il fallait donc accepter et supporter
le fléau avec résignation, humilité et même avec joie. 2. La philosophie
musulmane enseignait également que les croyants morts de la peste se
voyaient immédiatement acceptés au paradis. Dans ce sens, il n’y avait
aucune différence entre mourir de la peste et mourir sur le champ de
bataille pendant une guerre sainte ou une croisade. 3. Cependant, si la peste
était une grande joie et une bénédiction envoyée par Dieu aux croyants,
pour les infidèles, elle constituait un jugement et un châtiment. En
conclusion, la pensée islamique excluait toute idée de contagion dans la
transmission de la peste, car Dieu visait des individus précis.
Dans le monde chrétien, l’apparition de la peste était perçue dans un sens
beaucoup moins spécifique et individuel. Il s’agissait d’une punition
collective retombant sur tous les pécheurs. Les chrétiens d’Orient pouvaient
voir dans le châtiment une conséquence du monde pluraliste et cosmopolite
dans lequel ils vivaient, où coexistaient de nombreux types de christianisme,
chacun considérant les autres comme hétérodoxes et hérétiques. De plus, les
succès de l’islam, souvent assimilé à une hérésie chrétienne par les
orthodoxes, constituaient une autre forme de « peste » dirigée contre la
chrétienté et l’empire d’Orient en punition et en avertissement. En d’autres
termes, la peste pouvait être instrumentalisée par les courants conservateurs,
leur permettant de prêcher un retour à une orthodoxie accrue. Refusant de
se remettre en question, ils voyaient dans l’épidémie, dans le déclin de
l’empire et dans les défaites, un signal d’alarme, un appel au renouveau de
leur foi, de leur spiritualité, vers davantage de mysticisme et d’orthodoxie.
Pour les chrétiens d’Occident, chez qui le catholicisme romain régnait
pratiquement en maître, de façon monolithique, l’interprétation était plus
complexe. La chrétienté se percevait comme le « bien » par opposition au
paysage tourmenté, hétérodoxe et hérétique de l’Orient, vu comme
décadent, ou pis, contaminé par les infidèles, les musulmans. Si l’Occident
constituait bien le dernier rempart de la Vraie Foi, comment alors
interpréter la colère de Dieu représentée par la peste ? Si Grégoire le Grand,
l’un des plus grands avocats de la suprématie pontificale et du catholicisme
romain, avait été capable de terrasser le mal, pourquoi les résurgences ? En
quoi la chrétienté occidentale était-elle déficiente ? La philosophie islamique
pouvait discerner dans la peste une bénédiction pour les croyants, les
chrétiens orientaux pouvaient y voir une mise en garde contre toute
concession dans leur guerre contre l’hétérodoxie, l’hérésie, l’islam. Les
catholiques occidentaux devaient peut-être faire un examen de conscience et
envisager la peste comme le châtiment d’une faute interne, non encore
identifiée. C’est ainsi que, dans un même univers épidémique et médical,
univers commun sur le plan de l’histoire comme sur celui de la théologie, les
entités culturelles divergentes du pourtour de la Méditerranée et de l’Europe
occidentale allaient comprendre le phénomène de la Peste noire et y faire
face de façon extrêmement différente.
◀ 1. La traduction de toutes les citations bibliques est tirée de la tob (traduction œcuménique de la
Bible).
II. LA MORT FRAPPE À LA PORTE
La « Mort noire [2] » et son impact, 1347-1400

Oh, heureuse notre postérité qui ne vivra jamais une horreur


aussi atroce et considérera notre histoire comme une légende.
Pétrarque

Pour le lecteur moderne, marqué du souvenir indélébile de la Peste noire,


il est difficile sinon impossible de se représenter l’état d’esprit de l’Europe
occidentale au cours du siècle précédant la venue de la peste. Néanmoins,
pour qui veut comprendre son impact tant factuel que psychologique, un
rappel de cet univers vivant dans la totale ignorance du fléau est essentiel.
Au bord même de l’abîme, sur le point de connaître un déclin
démographique catastrophique, un monde de petits paysans et de
marchands urbanisés menait tranquillement sa vie quotidienne, au rythme
naturel des saisons, sans se préoccuper des séismes de la nature. La société
ne voulait rien savoir de la montée croissante des lamentations
accompagnant la progression irrésistible de la Mort noire vers l’ouest.
Les historiens s’accordent à voir l’Europe de 1300 à 1340 environ comme
un îlot de stabilité assiégé par une marée de difficultés sérieuses. À la suite de
la lente remontée démographique après la première pandémie, les
populations étaient obligées de soumettre à la charrue des espaces croissants
de champs, même aux marges de l’empire, et d’y cultiver le plus possible de
céréales pour produire la nourriture de base, le pain. On avait ainsi atteint la
densité humaine maximale pouvant vivre sur une surface donnée. Vivre, ou
plutôt survivre pour beaucoup, pour qui l’absence d’une seule récolte
signifiait la mort. Or des études récentes font état d’une détérioration
climatique vers cette époque, donnant naissance au « petit âge de glace »,
avec des hivers de plus en plus rudes et des étés humides. D’où de mauvaises
récoltes, insuffisantes pour permettre aux populations d’attendre les
suivantes, et des famines fréquentes, particulièrement sévères dans les
années 1310. Pourtant, bien que ces conditions climatiques aient provoqué
de nombreux décès, la population semble dans son ensemble avoir su
récupérer assez rapidement.
Les demandes agricoles accrues dues au grand nombre de bouches à
nourrir entraînaient d’autres difficultés. Les cultures exclusivement
céréalières épuisaient d’autant plus le sol qu’on devait récolter le plus
souvent possible, ce qui empêchait de le laisser reposer en jachère, si bien
que le rendement en grains déclina. Au milieu du xiiie siècle, la norme de
rendement était de six à huit grains par semence et pouvait monter jusqu’à
dix. Mais, avec l’épuisement des sols, le rendement décrut pour atteindre des
niveaux plus proches de deux ou trois grains par semence. En d’autres
termes, au lieu de récolter cinq, six, sept ou jusqu’à neuf sacs de blé bon à
manger tout en réservant un sac destiné aux semences, les fermiers se
retrouvèrent avec seulement un ou deux sacs disponibles une fois les
semences mises de côté. Il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour
comprendre que la population, dans ces conditions, survivait mais était très
vulnérable à la moindre fluctuation des moissons.
Cet équilibre précaire a été pendant deux siècles considéré comme la
cause première de l’effondrement démographique à la suite de la peste.
Interprétation « malthusienne », exprimée en 1798 dans son Essai sur le
principe de la population par Thomas Malthus (1766-1834), homme d’Église
anglican. Selon lui, il existait une limite naturelle à toute population, limite
venant de la capacité de la terre à fournir la nourriture et les autres
ressources. Une fois le seuil atteint, la « nature » procédait à une intervention
violente pour réduire la densité de la population, sous la forme de guerres,
de famines ou de maladies. Cette loi naturelle simple, et en apparence
logique, expliquait pourquoi, dans le monde antique, la première pandémie
avait frappé : la « limite » avait été atteinte, et l’épidémie ramena la
population à des chiffres très inférieurs. Un peu plus tard, vers 750, la
croissance reprit et le « seuil naturel » fut atteint au xive siècle. Le mécanisme
malthusien de contrôle intervint alors, conduisant à un déclin
démographique sévère dans toute l’Europe de l’Ouest. La courbe ne
recommença à s’inverser que vers le milieu ou la fin du xixe siècle. Les effets
de la première pandémie avaient mis environ six siècles pour disparaître,
tandis que la seconde pandémie laissa sa marque sur les quatre siècles
suivants, en supposant que la population recommença à se stabiliser vers
1450-1500.
Si intéressante que paraisse cette explication, elle pose très clairement de
nombreux problèmes. Tout d’abord, Malthus attribue aux forces de la
nature une action directe, la faisant intervenir par le biais de la guerre, de la
famine ou de la peste pour corriger les excédents démographiques. Cette
attitude est compréhensible chez un homme d’Église du xviiie siècle
attribuant à la nature un pouvoir divin, quasi providentiel. Plus surprenant
est le succès de cette théorie à notre époque. On peut évidemment soutenir
que la Peste noire (suivie d’un siècle d’épidémies semblables qui épargnèrent
les deux suivants) constitua une soupape de régulation selon la définition
malthusienne.
Faut-il alors en déduire que les deux guerres mondiales et la grippe
espagnole de 1918-1920 participaient du même mécanisme pour réguler
une population européenne excédentaire ? Le château de cartes s’effondre
lorsqu’on applique à des catastrophes contemporaines une thèse en
apparence séduisante permettant d’expliquer la Peste noire.
Mieux que toute critique de Malthus sur un plan philosophique ou
intellectuel, l’étude détaillée du monde d’avant la peste infirme toutes ses
théories. L’Europe occidentale avait atteint son peuplement maximal par
rapport aux ressources disponibles et elle s’y maintenait effectivement, mais
cela se passait presque un siècle avant le déclenchement de l’épidémie. Les
famines, le travail harassant des paysans et la dégradation du climat avaient
contribué à rendre plus difficiles les conditions de vie et à désespérer les
pauvres, sans toutefois entraîner une chute démographique significative ou
durable.
En Occident, le niveau de peuplement restait plus ou moins constant, ce
qui ne veut pas dire que tous les Européens étaient suffisamment ou
convenablement nourris. Pourtant ils survivaient, en dépit de la pauvreté. Si
l’on tient à conserver la notion de « seuil », peut-être faut-il alors penser en
termes de « plafond » plutôt que de « guillotine ». La population avait atteint
son niveau le plus élevé et s’était stabilisée par des procédés aussi bien actifs
que passifs. Malthus postulait qu’une fois le seuil atteint la nature intervenait
de façon radicale. Les faits prouvent que cela ne s’était pas passé comme il le
pensait.
Cela pose la question de savoir comment les groupes humains opéraient
pour se stabiliser au niveau haut. Quels étaient leurs mécanismes de
régulation ? L’épuisement du sol constituait sans nul doute un frein,
conduisant à des famines plus fréquentes et à une mortalité accrue. La faim
était de règle pour beaucoup, et certaines régions connurent une forte chute
démographique, estimée généralement à 10 ou 20 % entre 1309 et 1325,
selon les années. Mais ces phénomènes n’étaient pas constants et ne
touchaient pas toute l’Europe. Un autre frein provenait des surfaces
cultivables disponibles, qui n’étaient pas extensibles. Mais s’en tenir à ce type
de raisonnement équivaut à rester dans la droite ligne des idées de Malthus,
qui attribuait à la nature une « intention » régulatrice.
Or les hommes eux-mêmes avaient trouvé d’autres freins à
l’accroissement démographique. Par la subdivision de la terre en parcelles de
plus en plus petites au fil des générations, d’abord, ce qui les conduisit à
privilégier une forme d’héritage, la primo-géniture, consistant à tout léguer
à un seul enfant, le fils aîné. Les cadets se voyaient dans l’incapacité de
fonder une famille, faute de terre. L’augmentation du nombre de célibataires
pour des raisons économiques aussi bien que religieuses allait avoir un effet
direct sur le taux de fertilité et l’accroissement global de la population.
N’oublions pas que c’est à cette époque que l’Église insista le plus fortement
sur l’obligation du célibat pour les prêtres. Même si ses efforts ne furent pas
immédiatement couronnés de succès (les prêtres prenant simplement des
concubines), cela élimina les problèmes d’héritage et de transmission
foncière aux enfants des prêtres. S’ils avaient des bâtards, l’Église ne leur
devait rien, et surtout pas de terres.
En outre, les individus comprenaient parfaitement qu’ils ne pouvaient pas
nourrir un nombre infini de bouches sur leurs ressources propres. Ils (les
non-célibataires en tout cas) avaient à leur disposition un certain nombre de
moyens leur permettant de contrôler la fertilité, le plus simple étant le recul
de l’âge du mariage jusqu’à ce que le couple soit en mesure de se suffire à
lui-même et à sa progéniture. Ensuite, le contrôle des naissances pouvait
passer par l’abstinence, et nos prédécesseurs savaient bien qu’un sevrage
tardif retardait la grossesse suivante. Il y avait aussi des herbes censées
empêcher les grossesses, comme d’autres censées les faciliter. Enfin, même
s’il était sévèrement réprimé par la loi, le recours aux techniques abortives,
outre les infanticides et les abandons d’enfants, existait bel et bien.
Nous voyons donc que les théories malthusiennes permettant d’expliquer
simplement la Peste noire doivent céder le pas à une compréhension plus
fine du xive siècle. L’Europe de l’Ouest était surpeuplée, assurément, avec
une pression intense due à une pénurie de ressources alimentaires et à la
dégradation des conditions climatiques, ce qui ne semblait pourtant pas
empêcher une stabilisation des effectifs assurée par un large éventail de
facteurs tant naturels qu’humains. Tout porte à croire que société et
population auraient pu se maintenir indéfiniment. Mais en réalité, la
situation – comme la population – était sur le fil du rasoir.
En octobre 1347, cet équilibre instable bascula avec l’arrivée de la peste au
port sicilien de Messine, et la société inquiète, affaiblie, dont l’existence ne
s’apparentait souvent qu’à une simple subsistance, plongea dans l’abîme.
L’arrivée du navire inaugurait le cycle qui allait caractériser la marche de la
maladie à travers le continent. En règle générale, le mal faisait rage en été et
jusqu’aux premiers jours d’automne, selon sa date d’arrivée. Avec les frimas
de l’hiver, il se raréfiait pour reparaître au printemps suivant. Localisée
d’abord dans un port, la peste s’étendait ensuite à l’arrière-pays en même
temps qu’à d’autres ports où le cycle se répétait.
Dans les années 1320, la peste s’était déclarée dans les provinces
environnant la Mongolie et le désert de Gobi, où elle existait – et existe
toujours – à l’état endémique chez les rongeurs locaux. De là, elle se
propagea vers l’est comme vers l’ouest. Selon des estimations
contemporaines, les épidémies de peste auraient tué jusqu’à 65 % de la
population chinoise entre 1331 et 1353. En 1393, la population globale de la
Chine avait chuté de 120 à 90 millions, soit de 25 % en soixante ans.
Dans sa marche vers l’ouest, la peste semble avoir d’abord frappé les
communautés chrétiennes de rite nestorien d’Issyk-Koul, près du lac
Balkhash, où les archéologues soviétiques ont mis au jour trois tombeaux
encore existants qui attribuent à la peste la cause des décès, preuves étayant
les témoignages d’un taux énorme de mortalité en 1338-1339. À partir de là,
le fléau passa en Crimée et frappa Sarai, sur la basse Volga, en 1345 avant
d’être signalé en Astrakhan (Azerbaïdjan) en 1346. Jusque-là, le fléau s’était
transmis par voie terrestre, et son voyage avait duré presque quinze ans.
Après la Crimée, la progression se fit par voie maritime et fluviale.
Une anecdote explique comment cela se passa. En 1345-1346, les Génois
étaient assiégés dans le port de Kaffa (actuellement Théodosie en Crimée)
par les forces de Yanibeg, khan de la Horde d’Or. Ses armées furent frappées
de la peste, et, ne voulant pas que ses ennemis soient épargnés, il aurait fait
catapulter les morts par-dessus les remparts de Kaffa. En toute hâte, les
Génois jetèrent les corps à la mer mais, malgré tous leurs efforts,
succombèrent à la contagion. On pense que leurs navires, fuyant le siège,
propagèrent le mal au sein du monde méditerranéen en suivant les voies
maritimes. Si cette histoire est vraie, nous serions en présence d’un acte de
guerre bactériologique qui fait penser à la propagation de la variole chez les
peuples indigènes d’Amérique centrale et du Sud et chez les Indiens
d’Amérique du Nord ayant reçu en « cadeau » des couvertures contaminées
offertes par les conquérants et les colons européens. Plus
vraisemblablement, la peste passa tout simplement du camp retranché à la
ville, et ensuite se répandit chez les marins génois.
Que ce soit naturellement ou par le truchement de Yanibeg, la peste
s’attaqua au bassin méditerranéen en 1347. Dans l’espace islamo-byzantin,
la rade de Constantinople, celle d’Alexandrie puis celle de Chypre furent
frappées. L’entrelacs serré des routes de commerce maritime à travers la
Méditerranée explique que, la même année, le mal fut signalé également à
l’Ouest. Messine, en Sicile, puis les puissances commerçantes et navales
telles que Gênes, Florence, Pise et Venise furent infectées. En 1348, d’autres
villes portuaires, comme Marseille, étaient atteintes et, pis encore, la
contagion s’étendait par voie terrestre en suivant les routes du commerce.
Les grandes métropoles succombaient à leur tour : Le Caire, Antioche, Tunis
tout comme des régions intérieures d’Italie (Pistoia, par exemple) et de
France, avec Montpellier, Narbonne, Carcassonne, Toulouse, Montauban,
Bordeaux et Avignon. En 1349, Damas, centre vital de l’islam, avait perdu
presque la moitié de sa population. Si la plupart des lecteurs assimilent la
Mort noire à un phénomène propre à l’Europe occidentale, ils oublient
qu’elle avait d’abord balayé la totalité du monde méditerranéen, emportant
30 à 40 % des habitants du Levant musulman et de l’Afrique du Nord.
La rapidité avec laquelle elle se propagea est phénoménale et reflète la
densité du réseau commercial européen. En 1348, l’épidémie avait non
seulement atteint l’intérieur des terres, mais elle avait traversé la France
entière en suivant les axes fluviaux majeurs qu’étaient le Rhône, la Saône, la
Seine et le Rhin. Les Pays-Bas n’y échappèrent pas, avec Gand, Ypres,
Bruxelles et Anvers, pas plus que le nord de la France avec Paris et la
Normandie. Sans tarder, elle franchit la Manche, atteignant Londres, Bristol,
Plymouth et Southampton, et aussi Melcombe Regis, dans le Dorset, la
première ville de l’intérieur à être frappée, d’après la tradition. L’année
suivante, on la signale en Norvège (Bergen) et en Cornouailles. Lorsque, à
son tour, la Suède fut frappée en 1350, le roi Magnus Eriksson (1316-1374)
déclara : « Pour les péchés des hommes, Dieu a condamné le monde à une
mort subite. La plupart de nos compatriotes y ont succombé. » La seule tête
couronnée d’Europe à mourir de la peste fut Alphonse XI de Castille, dit le
Vengeur (1311-1350). Il périt en mars de cette même année alors qu’il
assiégeait Gibraltar.
En 1350, le mal avait non seulement gagné l’extrême nord de l’Europe,
avec la Suède et la Norvège, mais aussi ses prolongements les plus
septentrionaux : l’Écosse, l’Islande, les Orcades, le Groenland, les îles Féroé
et les Shetland. En fait, il semble avoir signé l’arrêt de mort des colonies
européennes du Groenland. Déjà mises à mal par les changements
climatiques et la famine, les implantations danoises et norvégiennes furent
complètement abandonnées.
L’épidémie avait également traversé les Alpes et descendu le Rhin,
dévastant la Suisse et l’Allemagne en 1348-1350, pour atteindre le
Brandebourg en 1351. La même année, passant au nord et à l’est, elle
envahit la Russie, où le grand-duc de Moscou et le patriarche suprême de
l’Église orthodoxe moururent tous deux. Enfin, elle toucha au sud le bassin
de la Volga et l’Ukraine, si bien que, après avoir fait rage au nord, à l’ouest, à
l’est et finalement au sud de l’espace européen du continent eurasien, la
peste reprit le chemin de la Crimée, son point d’origine à peine cinq ans
plus tôt, en 1346.
Dans son sillage, d’après les estimations du pape Clément VI (1291-1352),
elle laissait 23 840 000 morts sur une population totale de 75 millions, soit
31 % très exactement. Pour mieux représenter l’étendue des ravages, nous
allons oser des comparaisons avec l’époque moderne. Si l’épidémie avait
frappé les États-Unis actuels, le pays aurait vu mourir 84 millions de ses
habitants en l’espace de cinq ans. L’Union européenne aurait perdu
108 millions d’habitants et l’Angleterre environ 18 millions, soit la
population du Grand Londres et du Sud-Est réunis. En Chine, les pertes
auraient été de 310 millions, comme en Inde. Au total, une pandémie à cette
échelle tuerait presque 1,9 milliard d’individus en l’espace de soixante mois.
Ce qui correspondrait à la disparition totale, hommes, femmes et enfants, de
toute la population de l’Inde ou de la Chine. Aujourd’hui comme hier,
l’esprit humain échoue à se représenter ou à expliquer une catastrophe
pareille.
Jusqu’à présent, nous avons juste effectué un survol chronologique pour
montrer la rapidité de propagation du mal. Pour étudier son impact, il nous
faut maintenant adopter une plus petite échelle, celle des nations
individuelles, des communautés urbaines et familiales.
Certaines villes comme Venise payèrent un prix élevé. Les meilleures
estimations dont nous disposons pour la période de décembre 1347 à
mai 1349 font état de 72 000 à 90 000 disparus, soit 60 % des effectifs d’avant
la peste. Chiffres d’autant plus surprenants par leur ampleur que Venise
avait pris des mesures rapides pour limiter les effets du mal et que sa
localisation sur un chapelet d’îles aurait dû rendre plus difficile la
pénétration du fléau sur la cité terrestre, ou au moins circonscrire la
contagion aux seules îles touchées. Dès les premiers symptômes, la
principauté avait imposé à tous les navires entrants une immobilisation de
quarante jours, d’où naquit le mot français de quarantaine. Le gouverneur
avait aussi transformé certains îlots inhabités en cimetières, exigeant que les
morts soient enterrés à au moins un mètre cinquante de profondeur. Mais,
malgré la rapidité des mesures, une topographie favorable et une
quarantaine stricte, non seulement la cité ne réussit ni à contrôler ni à
stopper l’épidémie, mais souffrit de l’un des taux de mortalité les plus élevés
parmi les villes européennes.
Par contraste, Milan, qui comptait plus de 100 000 habitants, n’en perdit
qu’environ 15 000. Cet État, relativement important d’après les critères
d’Italie du Nord, était dépourvu des excellentes barrières maritimes que
possédait Venise et donc aurait dû offrir moins d’obstacles à la peste. Pour
tenter d’expliquer la différence des pertes, on peut mettre en avant le fait que
le gouvernement de Milan était aux mains d’une famille autocratique et
puissante qui prit des mesures immédiates pour limiter l’entrée des hommes
et des marchandises. Faisant fi des assurances des meilleurs médecins selon
lesquelles la peste était affaire de miasmes, l’État décida qu’elle était
contagieuse et agit en fonction de ce postulat, condamnant par exemple
toute famille dont un membre était infecté à être murée chez elle et nourrie
au moyen de paniers coulissant sur des cordes. C’est ainsi que l’on justifie
d’habitude un taux de décès relativement faible à Milan, mais cela n’explique
pas pourquoi les mesures prises à Venise – qui étaient tout aussi bonnes – ne
parvinrent pas à limiter la contagion, même si ce terme reste inconnu des
textes officiels. Nous pensons plutôt que l’arrière-pays de Milan, vaste zone
rurale, offrit à nombre de ses citoyens un refuge, tandis que Venise, coincée
dans ses îles humides et surpeuplées, offrait à la peste un terreau parfait. En
réalité, il n’existe actuellement aucune explication satisfaisante des faibles
pertes en vies humaines à Milan.
À Londres, les chiffres semblent plus normaux, si l’on peut parler de
« normalité » dans de telles circonstances. Les estimations font état de 20 à
50 % de pertes sur une population de 50 000 personnes, de une sur quatre à
une sur deux, soit de 12 500 à 25 000 morts. Ces chiffres reflètent mal le
poids effroyable d’un tel taux de mortalité. En deux mois, du 2 février au
2 avril 1348, on enterra 2 000 corps dans un seul cimetière, ce qui veut dire
qu’il y eut 34 enterrements par jour, et ce chaque jour. Ce qui fait un toutes
les vingt minutes, en comptant sur dix heures de clarté par jour à cette
époque de l’année. Un autre exemple illustrera parfaitement l’angoisse de
nombreuses communautés dans cette course macabre. De juin à septembre,
tandis que l’épidémie était encore plus virulente qu’au début du printemps,
il mourait chaque jour 290 personnes. Qu’elles aient eu le temps ou non de
faire venir un notaire ou un prêtre, il fallait que tous les corps aient été
enlevés, toutes les habitations nettoyées, tous les linges souillés détruits et
tous les enterrements effectués avant la tombée de la nuit, en tablant sur
douze heures de jour, soit un enterrement toutes les deux minutes et demie,
ou vingt-quatre par heure.
Bien que les pertes moyennes dans les villes semblent avoir été d’environ
40 %, on peut se faire une idée des taux de mortalité extrêmement élevés en
lisant certains commentaires de l’époque : la peste à Anvers est qualifiée de
« légère », car elle tua « seulement » une personne sur quatre ou cinq (20-
25 %). Même si nous parvenons mieux à imaginer les chiffres de décès par
ville plutôt que la totalité des pertes humaines en Europe occidentale,
n’oublions pas qu’une mortalité aussi massive ne se traduit pas seulement en
chiffres. Dans toute société où des secteurs économiques entiers dépendent
d’une masse critique de travailleurs, la disparition de 35 % d’employés en
quelques mois entraîne obligatoirement la disparition pure et simple de leur
secteur professionnel.
De plus, un grand nombre de besoins parfois inconnus jusque-là
exigeraient des bras supplémentaires, dans le secteur médical par exemple.
Chirurgiens et médecins, parce qu’ils étaient au contact des malades, étaient
susceptibles de mourir beaucoup plus vite et en plus grand nombre que le
reste de la population. Les communautés frappées de peste avaient besoin de
davantage que de médecins compétents. Il leur fallait immédiatement des
volontaires pour travailler à l’hôpital, des veilleurs pour repérer les cas
suspects, et surtout des fossoyeurs. Les décès surchargeaient de travail les
notaires, qui rédigeaient les testaments, et les prêtres, qui écoutaient les
dernières confessions. Les salariés pauvres, en particulier les femmes, en
contact quotidien avec les morts et les mourants, tout comme ceux que leur
profession rendait indispensables aux personnes contaminées, étaient des
victimes toutes désignées.
Les statistiques du clergé particulièrement compétent d’Angleterre
témoignent de cet état de fait. L’évêque de Bath et Wells écrit en
janvier 1349 :
La présente pestilence, dont la contagion se répand en tous lieux, a laissé beaucoup de paroisses vides
de prêtres. Comme on n’en trouve plus (…), de nombreux malades décèdent sans les derniers
sacrements. Annoncez à tous que, s’ils sont sur le point de mourir, ils peuvent se confesser les uns aux
autres, et même à une femme.
Il fallait vraiment que beaucoup de prêtres aient perdu la vie (ou aient
déserté) pour que le bon évêque autorise, ou mieux encore, encourage des
femmes à administrer le sacrement de pénitence, l’un des plus sacrés pour
l’Église catholique, et qu’il le fasse largement savoir. Même s’il existait un
support théologique autorisant les femmes à conférer les sacrements en cas
d’urgence, par exemple le baptême de nourrissons en danger de mort, ce
n’était pas pratique courante.
Deux exemples précis, pourtant, nous permettent de comprendre la
nécessité du geste. Lorsque la peste envahit le nord de l’Angleterre et
l’Écosse, le diocèse de York fut décimé, avec plus de 40 % de mortalité dans
le clergé. Il y avait eu aussi des désertions, et de nombreux fidèles, quel que
soit leur état de santé, se trouvaient sans le secours de prêtres au moment où
ils en avaient le plus grand besoin. L’Église paya au mal un très lourd tribut,
comme le prouve l’exemple des archevêques de Canterbury. En mai 1348,
John Stratford mourut de la peste. Un an après, sans qu’il ait même pu être
intronisé, son successeur, John Offord, succombait également, suivi
quelques mois plus tard, en août, par le nouvel archevêque, Thomas
Bradwardine (1290-1349).
Sans jamais oublier les tragédies personnelles que ces chiffres recouvrent,
il est tout aussi important de se souvenir des conséquences à long terme
induites par la disparition de tant d’hommes d’Église. Avant la peste, au fil
des ans, le niveau de formation du clergé s’était fortement élevé, et, dans la
plupart des paroisses, les curés avaient longuement fréquenté l’université et
reçu une bonne éducation. La transmission ecclésiale reposait en effet sur un
clergé connaissant au moins une langue étrangère, le latin. Il allait falloir
attendre de nombreuses années, en mettant les choses au mieux, avant que
les diocèses soient à même de remplacer les 40 % de prêtres disparus en
l’espace de douze mois. Ainsi, une cure laissée vacante en 1348-1349 à la
suite de la mort de son titulaire n’en retrouverait pas un autre avant
longtemps, et, lorsque la relève se présenterait enfin, les candidats seraient
assurément moins bien formés, moins expérimentés et probablement
beaucoup plus jeunes. L’étude du diocèse de York confirme que le niveau
général d’éducation, d’âge et d’expérience préalable allait fortement
diminuer après la peste et rester au plus bas pendant plusieurs dizaines
d’années.
Si dramatique qu’ait été l’ampleur des destructions, on a toutes les raisons
de croire que la société médiévale aurait été à même de se relever si, comme
cela avait été le cas lors de la première pandémie, l’épidémie ne s’était
déchaînée qu’une seule fois, méritant bien son nom de « Mort noire ». En
1361, les chiffres suggèrent une amélioration démographique,
complètement annihilée par une résurgence de la peste la même année qui
entraîna des pertes d’environ 20 % de la population globale. À moitié aussi
virulente que la Peste noire initiale, cette résurgence fut suivie d’une autre en
1369-1371 qui décima, d’après les estimations, 10 à 15 % de plus de la
population. À la suite de quoi, jusqu’à la fin du xve siècle, le scénario devait
se répéter à des intervalles de six à douze ans.
Les résurgences différaient de l’épidémie initiale en ce qu’elles touchaient
principalement l’espace urbain, alors que la Peste noire avait anéanti les
campagnes aussi bien que les villes et les bourgs. Mais, même localisé dans
des zones de forte densité humaine, le mal eut néanmoins un fort impact
sur le monde rural car, immédiatement après les attaques, villes et bourgs
tendaient à se repeupler de gens venus des campagnes. Environ 1 300 villages
furent abandonnés en Angleterre au cours de la période 1350-1500 en raison
principalement des migrations paysannes vers les centres urbains décimés
par la peste.
C’est pourquoi l’effet cumulé du fléau, même confiné aux villes, fut
considérable. Notons d’abord que le paysage rural s’en trouva transformé
avec des villages désertés, des fermes en ruine, des champs laissés à
l’abandon. Les loups, qui vers 1300 ne se trouvaient plus que très au nord,
rôdaient en bandes dans les faubourgs de Paris en 1420. Ensuite, moins de
bouches à nourrir signifiait aussi un moindre besoin de céréales, ce qui
permit aux fermes restantes de diversifier leur production vers le bois, le
bétail, la laine. Même si le prix du blé s’est bien maintenu (la diminution de
la production étant parallèle au déclin de la demande), le prix des autres
produits du terroir comme le bois de construction, la viande, la laine et le
cuir s’effondra. Simultanément, l’effondrement au sens propre du marché
du travail signifiait que le prix de la main-d’œuvre pouvait grimper. Par
ailleurs, les paysans non propriétaires étaient à même de trouver un travail
plus attrayant et mieux rémunéré en ville, et beaucoup abandonnèrent leurs
métairies. Ce qui fit monter les salaires dans l’agriculture et entraîna des
innovations techniques en même temps que se développaient des formes de
production moins coûteuses en moyens humains (garder des troupeaux, par
exemple, plutôt que produire du blé).
Des métiers traditionnels durent aussi modifier certaines pratiques. Nous
avons déjà parlé de l’impact sur le clergé des pertes massives. Diverses
guildes connurent le même problème. Par exemple, on dut raccourcir les
temps d’apprentissage, la maîtrise fut conférée à des hommes plus jeunes, et
le recrutement déborda le cadre familial habituel. De 75 à 80 millions en
1290, la population européenne globale tomba entre 20 et 40 millions en
1420, ce qui favorisa la mobilité sociale à presque tous les niveaux. Bien plus,
dans de nombreux cas, comme celui de l’évêque de Bath et Wells, les
corporations durent faire appel à des femmes, à leur corps défendant.
Les changements culturels dus à la mortalité de masse sont visibles dans la
façon dont les éléments les plus conservateurs de la société se battirent pour
les arrêter ou au moins les freiner. On ne compte plus les tentatives de gel
des salaires et des prix. Ouvriers agricoles et métayers reçurent l’ordre de
rester sur place. Des règlements, appelés « lois somptuaires », tentèrent
d’empêcher les gens de se vêtir et de se conduire « au-dessus de leur
condition sociale », ce qui montre que certains produits de luxe comme la
soie étaient plus faciles à trouver et à des prix abordables. Des membres de
l’élite étaient choqués de voir « de simples boutiquiers » donner des banquets
somptueux, s’offrir des mariages dispendieux, se faire enterrer dans les ors
et la pompe, et, pis encore, vêtir leurs femmes et leurs filles avec un luxe
éhonté. La fréquence de publication de ces règlements traduit leur
impuissance devant les changements sociaux radicaux qui étaient en cours.
La peste avait fait voler en éclats le modèle traditionnel de subsistance,
modèle statique, voire stagnant. Même si certaines fissures étaient déjà
apparues sous la pression d’une trop forte densité de population, de la baisse
de fertilité du sol et des changements climatiques, le surgissement de la peste
dans la seconde moitié du xive siècle accéléra le processus à une vitesse
record.
C’est pour toutes ces raisons que tant d’historiens considèrent la Peste
noire et ses résurgences à la fin du xive siècle comme un tournant de
l’histoire européenne. Auparavant, des penseurs avaient mis en relief les
changements culturels et sociaux massifs induits par l’épidémie. Pour le
cardinal Gasquet, par exemple, elle avait marqué la fin du Moyen Âge, le
déclin du monachisme en particulier et du catholicisme en général. De la
même façon, Coultan affirmait qu’elle avait ouvert inexorablement la voie à
de meilleurs salaires, à davantage de richesse, à la Renaissance et à la
Réforme. Pour Thompson, son impact sur les mentalités surpassait
indubitablement celui de la Grande Guerre. D’autres nous ont mis en garde
contre une surestimation des effets de la Peste noire : pour Postan,
l’Occident était déjà en crise et en déclin et les épidémies ne firent
qu’accélérer le processus, vue que partagent Herlihy, Carpentier, Baratier et
Blois. Shrewsbury postulait même que, contrairement aux chiffres acceptés
habituellement, la peste n’avait pas pu tuer plus de 20 % de la population
anglaise. Enfin, certains historiens comme Jutikkala, Kaupinnen, Chambers,
Hatcher, Biraben et Le Roy Ladurie ont souligné que la mortalité due à la
peste s’inscrivait dans un mouvement plus général de crises écologiques
réparties sur trois siècles.
Chacun à sa façon, tous ces commentaires ajoutent un élément au
dossier : la Mort noire fut un des événements majeurs de l’histoire de
l’Occident, ou plutôt de l’humanité, puisque la seconde pandémie frappa la
Chine, le monde de l’islam et l’Empire byzantin. Comme l’écrit Ibn
Khaldun (1332-1406) dans sa Muqaddima :
Tant à l’est qu’à l’ouest, la civilisation subit une incursion destructrice, celle de la peste qui dévasta les
nations et raya des populations entières de la surface de la terre. Elle annihila le bien qui avait été créé
(…) le niveau de civilisation décrut en même temps que le nombre d’habitants. La face du monde
habité en fut changée.

Même si nous pourrions être tentés de nous concentrer sur les analyses de
nos contemporains, Khaldun nous rappelle que les survivants furent bien
obligés de trouver leurs propres explications à la catastrophe et à ses
séquelles. Comment l’homme médiéval réagit-il devant l’avalanche de
décès ? Comme nous l’avons suggéré dans le premier chapitre, tout dans son
schéma mental le poussait à regarder vers la religion et la spiritualité pour y
trouver la cause du désastre aussi bien que des réponses religieuses et
spirituelles pouvant empêcher le retour du mal.
Il est facile d’en cerner certaines. La fuite, pour des raisons évidentes, était
peut-être la réaction la plus naturelle pendant une épidémie. Florence nous
en fournit un exemple des plus clairs en même temps que l’un des chefs-
d’œuvre de la littérature mondiale. Fuyant le fléau, un groupe de Florentins,
hommes et femmes, passèrent leur temps d’exil volontaire à se raconter des
histoires. C’est du moins ce que rapporte Boccace (1313-1375) dans son
Décameron. Or beaucoup des histoires qu’il retranscrit mettent en scène un
autre type de réponse, peut-être plus durable et certainement plus
psychologique. Des chroniqueurs contemporains remarquèrent une réaction
de type « épicurien » à la Peste noire : les gens choisissaient le cabaret ou la
taverne et vivaient chaque jour comme s’il devait être le dernier. Pour eux,
« mangez, buvez, jouissez, car demain nous mourrons » était plus qu’un
slogan, c’était un vrai mode de vie. D’après de nombreux témoignages, les
lois avaient perdu tout leur sens, hommes et femmes vivaient sans se soucier
de leur honneur ou de leur réputation et mettaient l’accent sur le luxe et une
vie débridée.
Cette attitude – la fuite ou l’épicurisme – contraste profondément avec les
réponses des religions, quelles qu’elles soient. On se souvient que l’islam
interdisait de fuir, puisque la peste était un don de Dieu et que nul ne
pouvait ni ne devait fuir la Volonté divine. Même si la théologie chrétienne
ne développa jamais une approche aussi déterministe des catastrophes
naturelles, le devoir des chrétiens, en particulier des membres de l’Église et
des autorités civiles, était de rester à leur poste et de veiller sur les malades et
les mourants. Si la fuite n’était pas une violation de la loi divine, elle
constituait clairement une trahison des responsabilités individuelles vis-à-
vis de la société et de la communauté. Quant à l’épicurisme, ce n’était pas
une doctrine chrétienne, car mettre l’accent sur le temporel et vivre dans le
présent sans se préoccuper des conséquences dans l’au-delà, c’était nier la
Vraie Foi. Vivre littéralement « sans foi ni loi » n’était pas seulement
manquer à l’honneur, c’était blasphémer, insulter la religion.
Qu’est-ce qui poussait les gens à tourner le dos à leurs voisins, à leurs
responsabilités, à la loi, à leur foi ? D’une part, l’effondrement des structures
civiles facilitait les conduites débridées et le refus de la loi. Les « épicuriens »
avaient sans doute toujours eu tendance à vivre au jour le jour, mais ces
penchants étaient circonscrits par les conventions et les règles sociales.
D’autre part, le quasi-effondrement de l’Église a sans doute joué un grand
rôle. Il ne fait pas de doute que de nombreux prêtres restèrent sur place et
exercèrent leur ministère jusqu’à ce que la maladie ait raison d’eux. Mais
d’autres abandonnèrent leurs paroissiens, et, l’humanité étant ce qu’elle est,
c’est l’image du prêtre déserteur (un sur dix peut-être), bien mieux que celle
des prêtres restés à leur poste et morts à la tâche, qui demeure gravée dans
les mémoires et a fait l’objet de toutes les critiques. Beaucoup ont pu se
tourner vers les plaisirs de la vie ici-bas parce qu’ils avaient le sentiment
d’avoir été abandonnés par leur hiérarchie et les institutions. Par ailleurs, la
vue des convois incessants de morts et de mourants dans les rues a
certainement rendu les survivants fous de peur. Anéantis de douleur et de
désespoir, peut-être ont-ils choisi de verser dans les excès afin de se sentir
« encore vivants ».
Nombreux furent, pourtant, ceux qui trouvèrent secours dans la religion.
La Peste noire et ses résurgences vers la fin du xive siècle ont souvent
encouragé à la pratique religieuse. Dans l’espoir d’éviter la contagion ou, au
pire, d’éviter la damnation, les chrétiens se tournèrent vers leur religion
pour y trouver des intercesseurs auprès de Dieu. Comme tout le monde était
convaincu que le Seigneur affligeait Son peuple pour une raison précise,
l’implorer de retenir Sa colère était parfaitement normal. Mais s’adresser
directement à Dieu n’était pas ce que l’Église enseignait. Mieux valait
s’appuyer sur d’autres, forts d’une plus grande force spirituelle et remplis de
la grâce, pour qu’ils prient et intercèdent, le clergé par exemple. Dans la
Bible, on voit que les fléaux ont souvent été évités grâce à l’intercession de
prêtres et de saints hommes poussant le peuple à se repentir. Devant la
réduction du nombre de pasteurs, morts ou disparus, les fidèles cherchèrent
d’autres représentants de l’Église, dotés de pouvoirs encore plus grands, vers
qui se tourner, et choisirent, selon une pratique centenaire, les saints.
La religion médiévale enseignait que les saints jouissaient d’un rapport
particulier à Dieu en raison de leur grande vertu. Malheureusement, comme
six siècles s’étaient écoulés depuis les dernières résurgences de la première
pandémie, l’élection d’un saint patron pour les malades de la peste n’était
pas évidente. L’iconographie, visualisant le mal sous la forme de flèches
tirées par Dieu, donna au peuple l’idée de choisir saint Sébastien (mort vers
288), qui paraissait le mieux placé pour le protéger des traits mortels : il
avait été condamné à être percé de flèches pour avoir refusé de participer au
culte de l’empereur, mais sainte Irène avait guéri ses terribles blessures. C’est
pourquoi on le représente sous les traits d’un homme lié à un arbre et
hérissé de flèches.
Saint Roch devint aussi un recours fréquent, moins connu que saint
Sébastien, plus obscur bien que plus récent. Il avait consacré sa vie à soigner
les malades, et possédait de plus une inflammation de la cuisse gauche qui
ressemblait à un bubon. Des images montrent saint Roch relevant son
vêtement et désignant du doigt la partie gonflée.
Dans leur immense majorité, ceux qui craignaient la peste se tournaient
vers la Vierge Marie. Mère de Dieu, elle paraissait la meilleure des
intercesseurs. On la représente souvent abritant des âmes sous sa cape tandis
que des flèches pleuvent sur elles. Non seulement il était probable que le Fils
accéderait à la prière de Sa Mère et ferait grâce, mais, par elle, le pauvre
chrétien était protégé « des flèches et des traits du sort cruel », pour citer
Hamlet. De plus, certaines statues peignent sa douleur devant les
souffrances du Christ et la représentent « percée » elle-même de lances,
d’épieux, d’épées et parfois de flèches.
Ces trois intercesseurs, saint Sébastien, saint Roch et la Vierge, ont des
points communs. Chacun, pour des raisons propres, était à même de
comprendre les souffrances des malheureux pestiférés. Dans les églises, des
flèches figuraient sur des tableaux et des statues représentant la Vierge et
saint Sébastien. Étaient ainsi associées la symbolique de la peste – des flèches
lancées par Dieu – et la capacité de se prémunir de ces traits ou d’en guérir.
L’interprétation allégorique du rôle de la Vierge et de celui du saint diffère
de celle de saint Roch, plus simple dans la mesure où il avait consacré sa vie
aux malades et était lui-même affligé d’un abcès en haut de la cuisse. Quoi
qu’il en soit, ces trois personnages devinrent les intermédiaires préférés des
individus et des communautés assiégés par la peste, qui faisaient monter
vers eux leurs prières de guérison et d’intercession.
Autre forme plus complexe de réaction spirituelle, le recours à la piété
personnelle et à la dévotion. Devant l’effondrement apparent de l’institution
religieuse, avec ses morts et ses déserteurs, les gens cherchèrent ce qu’ils
pourraient bien faire par eux-mêmes pour sauvegarder leur corps et leur
âme. On pouvait bien sûr mettre en avant la dévotion à la Vierge, à saint
Sébastien et à saint Roch, mais on pouvait aussi adorer Dieu directement en
privé ou à la maison, comme le faisaient les Frères de la vie commune, un
mouvement laïc, à demi monastique. Les messes pour les défunts, qui
n’avaient pas forcément pu recevoir les derniers sacrements, devinrent de
plus en plus populaires, tout comme la conscience croissante des horreurs
du purgatoire, où les âmes étaient « purgées » de leur péché avant d’être
finalement admises au paradis. Les pèlerinages attirant la grâce sur le
pécheur constituaient des moyens pour s’assurer des bénéfices spirituels,
bien utiles en cas de peste comme au purgatoire. Le mysticisme macabre,
dont les racines étaient bien antérieures à l’épidémie, prit de l’importance, et
les représentations de la Danse macabre, danse des morts, Totentanz, se
firent plus nombreuses et toujours plus réalistes. Les monuments funéraires
se mirent à souligner la décomposition des corps et les horreurs du tombeau
plutôt que la résurrection des morts et la vie éternelle.
Pour un lecteur moderne, la réaction des flagellants paraît la plus
surprenante et la plus morbide. Nous préciserons trois points avant de
l’examiner plus en détail : d’abord, des flagellants avaient existé avant la
Peste noire, par exemple au temps de la frénésie millénariste d’avant l’an mil
et à celui du « Grand Alléluia » dans l’Italie de 1260. Deuxièmement, si le
phénomène de la flagellation n’était pas rare, il constitua une spécificité
allemande et ne dura pas longtemps. Enfin, l’Église et l’État ne mirent guère
plus d’un an à dénoncer ce type d’attitude, qui fut publiquement
condamnée par le pape Clément VI le 20 octobre 1349.
Les flagellants croyaient qu’en châtiant leur corps ils apaiseraient la colère
de Dieu, qui mettrait alors fin à la peste. Souvent, ils se proclamaient
directement inspirés par le Seigneur, qui aurait fait tomber une lettre du ciel
à leur intention. En bandes, conduits par des chefs autoproclamés, ils
passaient de ville en ville. Ils faisaient une ronde autour d’une église et, au
chant des cantiques, commençaient leur danse rituelle et leur pénitence. Si
quelqu’un sortait du cercle, tout était à reprendre du début. À la fin de la
danse, ils se jetaient à terre et commençaient à se flageller. Le Chronicon
Henrici de Hervordia rapporte comment ils se mutilaient eux-mêmes.
Chaque fouet se composait d’un bâton avec, à son extrémité, trois lanières comportant des nœuds.
Chaque nœud était transpercé en son centre par deux pointes métalliques, tranchantes comme des
rasoirs, qui dépassaient de chaque côté en formant une croix de la longueur d’un grain de blé à peu
près. C’est avec ces fouets qu’ils cinglaient leurs corps nus jusqu’à ce qu’ils ne forment plus qu’une
masse de chairs gonflées, lacérées, dégoulinantes de sang qui éclaboussait les murs. Il m’est arrivé de
voir pendant les flagellations les pointes de métal entrer si profondément dans la chair qu’il fallait s’y
reprendre à deux ou trois fois pour les en faire sortir.

L’auteur témoigne de son mépris pour ce genre de pratiques et de


l’opposition officielle en écrivant :
Les flagellants ignorèrent et méprisèrent la sentence d’excommunication prononcée contre eux par les
évêques. Ils ne prêtèrent aucune attention à la bulle pontificale les concernant – jusqu’à ce que princes,
nobles et citoyens de quelque importance commencent à les tenir à distance. Les habitants
d’Osnabrück refusèrent de les laisser entrer malgré les supplications de leurs épouses et de toutes les
femmes de la ville. Ils disparurent par la suite aussi soudainement qu’ils étaient arrivés, comme des
apparitions ou des fantômes que la raillerie met en déroute.

Ces pratiques sanguinaires, même condamnées par le clergé (qui y voyait


la fin de son monopole spirituel d’intercession) et par le pouvoir séculier (de
tout temps méfiant devant les mouvements de foule), restaient cependant
très populaires. Leur seule fonction théâtrale leur aurait assuré un vaste
public. Comme ces actes de mortification des corps passaient pour de la
dévotion, on rapporte que « des sottes femmes préparaient des linges pour
rattraper le sang et s’en frotter les yeux, en disant que c’était du sang
miraculeux », tant on croyait en leur pouvoir.
Notons encore un mouvement de masse loin des excès des flagellants. En
1399, une rumeur parcourut l’Italie : la Vierge était apparue à un jeune
berger. Elle disait que son fils, le Christ, était en colère contre les hommes à
cause de leurs péchés, et qu’en signe d’avertissement et de mise en garde il
avait déjà détruit la moitié du monde. Ce n’était qu’un début, à moins que
les hommes se repentent. Bien que l’apparition ait eu lieu en France, la seule
réaction fut italienne. En 1399, des groupes importants traversèrent l’Italie,
tout de blanc vêtus, d’où leur surnom de Bianchi. Comme les flagellants, ils
chantaient des cantiques et faisaient pénitence, mais sans violence. De façon
plus surprenante dans le milieu factieux qui caractérisait les villes-États
italiennes, ils criaient leur désir de paix et exigeaient la fin des guerres. Sans
grand enthousiasme, l’Église donna sa bénédiction aux bandes conduites
par leurs propres chefs. Mais leur appel à la paix se termina tristement,
comme notre narration de ce premier demi-siècle de peste : l’épidémie de
1400 fut probablement la pire après celle de 1347.
Nos lecteurs ont sans doute noté un point surprenant dans ce qui
précède : nous avons volontairement utilisé toute une gamme de mots pour
décrire le mal qui frappa l’Occident en 1347, n’employant celui de « Mort
noire » qu’avec parcimonie. Deux raisons essentielles à cela : le terme semble
être apparu au milieu du xvie siècle, mais n’est devenu courant en anglais
qu’au xixe siècle. Jusqu’à aujourd’hui, les historiens français, italiens et
espagnols ne l’employaient pas, et à l’époque, les contemporains faisaient
référence aux événements de 1347-1351 en disant la « Grande Mort », ou la
« Grande Pestilence ». Quant aux musulmans, ils disposaient d’un éventail
d’expressions plus large et plus évocateur : la Peste universelle, la peste des
Frères, la Grande Destruction, la Grande Peste, la Grande Pestilence et – la
plus poignante de toutes – l’Année de l’Annihilation.
Les raisons plus complexes pour lesquelles nous utilisons de façon
interchangeable les mots : épidémie, peste et pestilence remontent au
problème de l’identification du mal. Dans le langage courant, quand on
parle de « peste », on comprend « peste bubonique » alors que les mots
« épidémie » et « mal » sont moins spécifiques. Beaucoup seront sans doute
surpris d’apprendre que, parmi les spécialistes, le débat fait toujours rage
concernant la vraie nature de la maladie. Le problème provient en partie des
sources contemporaines qui ont survécu : les chroniqueurs n’étaient versés
ni en médecine ni en pathologie, et souvent ne donnent guère de détails
précis sur les symptômes visibles sur les malades. Sans doute ne faisaient-ils
pas non plus de différence entre les décès causés par la peste et ceux
résultant d’une infection secondaire comme la pneumonie. De plus, comme
le mal disparut en Europe dès le début du xviiie siècle, contrairement à la
syphilis, la variole ou la rougeole, la continuité médicale et historique cessa.
Si bien qu’il existe une réelle possibilité que la maladie cliniquement
diagnostiquée en 1890 ne soit pas celle qui ravagea l’Europe entre 1347 et
1722 ou même pendant la première pandémie.
Ce que nous appelons aujourd’hui « peste » fut identifié pour la première
fois lorsque son bacille fut isolé en 1894 et qu’un sérum fut produit par
Alexandre Yersin, chercheur formé à l’institut Pasteur et qui s’était rendu à
Hongkong alors en pleine épidémie. C’est pourquoi le responsable de la
troisième pandémie (1894-1899) fut baptisé Pasteurella pestis ou, plus
couramment, Yersinia pestis. Le mal ravagea le Hunan, Canton et Hongkong
avant de toucher la principauté de Bombay, la principauté du Bengale (y
compris sa capitale, Calcutta), Porto, Glasgow et Sydney. Il se présente sous
trois formes différentes, nommées d’après leurs caractéristiques : la peste
bubonique, remarquable par des bubons ou des gonflements ; la peste
septicémique, en phase terminale, lorsque le bacille est concentré dans le
sang, et la peste pulmonaire lorsque le bacille accumulé dans les poumons
est disséminé par les crachats. Le même bacille est à l’origine des trois
formes.
Cependant le Yersinia pestis n’est pas d’origine humaine. On le trouve
normalement chez le rat et d’autres rongeurs, passant d’un animal à l’autre
par leurs puces. À l’occasion, une forte concentration du bacille peut
entraîner la mort de populations massives de rongeurs. Dans ce cas, les
puces des rats sautent sur le premier corps au sang chaud qui se présente.
Quand la concentration du bacille devient trop forte dans le tube digestif de
la puce où il se multiplie, ou si elle a été contaminée par un animal en phase
septicémique, ses organes de succion se bloquent, elle régurgite du sang au
lieu d’en aspirer, et le bacille est expulsé dans le sang de l’hôte. Au cours des
périodes de mortalité chez les rongeurs, leurs puces peuvent infecter des
humains et leur transmettre le bacille. On a souvent accusé le rat noir,
Rattus rattus, mais le rat brun paraît aujourd’hui avoir été le vrai vecteur de
l’épidémie. Le premier, plutôt grégaire, se trouve dans les habitations et sur
les navires, mais aussi à la campagne, tandis que le second est un commensal
de l’homme qui entre dans les maisons mais n’y gîte pas. En revanche, son
territoire étant beaucoup plus restreint, il est difficile de le rendre
responsable de la rapidité avec laquelle les épidémies se répandirent. Ainsi, à
la fin de l’Antiquité et au Moyen Âge, des puces ou des poux humains ont
facilité la propagation de la maladie, même de façon occasionnelle. Ils
étaient si nombreux sur chaque individu qu’ils ont pu contribuer à propager
le mal une fois que le bacille avait franchi la phase initiale et était passé du
rat à l’homme.
La plupart des chercheurs qui attribuent l’épidémie de 1347 au Yersinia
pestis admettent que la peste bubonique en fut la forme la plus courante.
Quand une puce porteuse pique quelqu’un, l’incubation dure de deux à huit
jours. Le malade éprouve alors une fièvre élevée (plus de 40 °C)
accompagnée de convulsions, il vomit, a des vertiges, devient sensible à la
lumière, et souffre abominablement des membres. Il tombe dans une sorte
de torpeur. Au bout de deux ou trois jours selon sa résistance, les ganglions
lymphatiques de l’aine, du cou et des aisselles, les plus proches de la morsure
initiale, se mettent à enfler de façon effroyable, jusqu’à atteindre la taille
d’un œuf ou d’une pomme. Au bout d’un certain temps, ces gonflements
terriblement douloureux, les bubons, suintent et éclatent. Dans les cas
sévères, des taches écarlates (petechiae) apparaissent sur la peau. On compte
de 25 à 30 % de cas de guérison au bout de huit ou dix jours. La plupart des
décès sont dus à l’épuisement, à des crises cardiaques ou à des hémorragies
internes.
Bien que la plupart des gens pensent que la forme bubonique est la forme
normale, on sait que la variété pulmonaire était également présente au cours
de la Mort noire. Après la période d’incubation, au lieu d’une fièvre élevée,
le malade éprouvait une chute brutale de température. Le bacille se fixait sur
les poumons et les remplissait d’un liquide purulent que le patient crachait à
tout vent, disséminant ainsi la contagion par la salive, les éternuements ou
de simples postillons. Il ne tardait pas à souffrir de troubles neurologiques
aigus et tombait dans un coma fatal dans 95 % des cas. La forme pulmonaire
est la seule transmissible entre êtres humains sans l’intermédiaire d’un
insecte.
La peste septicémique est extrêmement rare et toujours mortelle. Après
une piqûre, le bacille infecte le sang et s’y concentre puis, en quelques
heures, une éruption rouge apparaît sur la peau, résultant de l’éclatement de
milliers de vaisseaux capillaires. La mort survient sans tarder. Bien que cette
peste ne puisse vraiment se disséminer en raison de la mort rapide du
porteur, puces et poux peuvent transmettre des bacilles en forte
concentration à d’autres êtres humains.
Enfin, la médecine moderne a identifié deux autres variantes de la peste,
encore plus rares : Yersinia pseudo-tuberculosis, qui se présente comme une
tuberculose, et Yersinia enterocolita, qui infecte l’intestin.
Si l’on compare ces pathologies spécifiques au mal qui frappa l’Europe en
1347, on voit que les chroniqueurs mentionnent des gonflements, le plus
souvent à l’aine, de la fièvre, des plaques rouges (très rares en cas de peste
bubonique) et du délire. Or ces symptômes caractérisent aussi d’autres
maladies virulentes comme l’anthrax, la tuberculose, la typhoïde et le
typhus. Ce qui nous empêche de conclure avec certitude à une épidémie de
peste est le fait que, pour qu’il y ait dissémination par les puces, il faut que
les rongeurs aient été en train de mourir et que leurs puces soient passées
sur l’homme. Or aucun chroniqueur occidental ne fait état de mortalité
massive chez les rats juste avant le déclenchement de l’épidémie chez
l’homme, même si des sources islamiques ou chinoises le signalent parfois.
Admettons qu’il se soit effectivement agi de peste bubonique. Comment
expliquer alors son passage de ville en ville ? Même la forme la moins
virulente comporte une période d’incubation comprise entre deux et huit
jours, ce qui ne laisse pas vraiment le temps au malade de voyager d’un
endroit à un autre.
Comme, de plus, la dissémination passe par un vecteur animal, on voit
mal comment des puces de rat seraient restées si longtemps sur une
personne, qu’il s’agisse du rat noir, voyageur mais peu familier de l’homme,
ou du rat brun, qui va dans les maisons mais ne voyage pas beaucoup. En
d’autres termes, ce que nous savons de la forme moderne de Yersinia pestis
ne cadre pas avec les données médiévales.
À cela on peut proposer plusieurs explications : il se serait agi d’une autre
maladie, l’anthrax par exemple. Nous pourrions aussi être en présence d’un
virus mutant, aujourd’hui suffisamment différent de son prédécesseur de
l’Antiquité tardive et du Moyen Âge pour justifier l’absence de
concordances. Cette proposition était repoussée comme trop facile jusqu’à
l’apparition soudaine du virus hiv du sida et la découverte de la rapidité
avec laquelle des bactéries résistantes aux antibiotiques peuvent muter. Les
virus et les bactéries semblent avoir une bien plus grande capacité
d’adaptation qu’on le pensait précédemment. Enfin, certains avancent
l’hypothèse d’une mutation humaine et non virale : la population actuelle
descendrait d’une souche génétique immunisée contre la peste.
Même si le débat paraît fascinant, il ne mène nulle part : nous ne
disposons d’aucun moyen clinique permettant d’identifier le mal qui
ravagea l’Europe lors de la première comme de la seconde pandémie. La
discussion a aussi l’inconvénient de masquer les événements réels. Même si
l’on pouvait parvenir à un diagnostic certain, on resterait dans le doute
quant au nombre de personnes qui moururent de la peste et non
d’infections secondaires. L’absence de nom scientifique ne change rien,
n’affecte en rien notre compréhension de l’impact et des conséquences du
fléau, pas plus que notre présentation historique.
La réalité est que les contemporains se savaient décimés par une maladie
qu’ils appelaient peste ou pestilence. Ils apprirent à réagir de différentes
façons devant le mal. Ils comprenaient de quoi il s’agissait, quand il frappait,
et quelles conséquences s’ensuivaient généralement. L’Europe occidentale
vécut presque quatre cents ans avec la maladie. Avec un raisonnement très
logique né de leur mode d’appréhension du réel et conditionné par lui, les
Européens étaient convaincus de savoir faire face au fléau et parfois de lutter
efficacement contre lui. Même s’il est passionnant, du moins en surface, et
qu’il fournit aux universitaires l’occasion idéale de démontrer leur maîtrise
de la médecine et de la pathologie, le débat sur l’identification « correcte » du
mal ne sert qu’à nous écarter de notre vrai propos : la compréhension des
effets de la maladie et des réponses qui lui furent apportées.
◀ 2. Le terme « The Black Death », ou « Mort noire », semble avoir été utilisé pour la première fois
par Mme Markham, auteur d’un livre d’histoire pour la jeunesse, paru en 1843 (note de la
traductrice).
III. L’HOMME ET LA PESTE : LE COUPLE INFERNAL
La peste analysée et régulée, 1400-1500

Allez aux causes de la peste et détruisez-les. Ce sont les péchés


abominables que vous commettez, les blasphèmes contre Dieu
et ses saints, les écoles de sodomie, l’usure, cette autre
abomination… Éradiquez-les et ainsi vous éradiquerez la peste.
Sermon franciscain

Vers la fin du xive siècle, il était parfaitement évident pour tous que la
peste, génératrice de mort, était devenue partie intégrante de la vie. La Peste
noire s’était révélée non pas comme une catastrophe unique et horrible,
mais plutôt comme le début d’une nouvelle menace, terrifiante et durable.
Dans sa danse macabre, la pestilence parcourut l’Europe, laissant dans son
sillage, de façon cyclique, des communautés décimées. Si des zones rurales
ont été relativement épargnées après 1300, l’épidémie frappait villes et
bourgs pratiquement tous les dix ans. L’apparition des premiers bubons au
début de l’été, la hausse rapide des décès, l’effondrement de la vie normale
puis la décrue de la peste à l’approche de l’hiver – ces phénomènes étaient
aussi indissociables du cycle naturel de la vie que l’alternance des saisons et
des temps forts de l’année liturgique. En particulier en milieu urbain, la
société occidentale dut accepter la peste et s’y adapter. Soit on trouverait le
moyen de barrer la route au mal ou au moins d’en atténuer les effets, soit la
survie des villes n’était plus assurée. Refusant, à l’instar de l’islam, d’accepter
la maladie comme une bénédiction, la chrétienté occidentale chercha à
détourner d’elle le courroux divin ou à l’atténuer. Dans ce chapitre, nous
étudierons le développement des méthodes de prévention, de contention et
de guérison de la peste telles qu’elles se développèrent en Italie au cours du
xve siècle. Les mesures qui y furent prises forment la base du système adopté
dans toute l’Europe occidentale pour lutter contre le mal pendant presque
trois siècles.
Ces mesures se décomposent en trois secteurs principaux : d’abord au
niveau des États ; les gouvernements cherchèrent à contrôler la
dissémination de la maladie en réglementant les déplacements des
personnes et des marchandises. On eut recours à des quarantaines, à des
certificats de santé et à une meilleure hygiène urbaine. Au niveau de l’Église,
l’insistance fut mise sur un renforcement de la piété individuelle et
communautaire par les prières, pèlerinages et processions. Enfin, sur le plan
de la société tout entière, nous avons vu qu’il existait des méthodes pour
lutter contre le mal. À l’attitude insouciante que nous avons décrite se
substituèrent malheureusement la recherche et la persécution de boucs
émissaires. Ces éléments pouvaient se combiner entre eux à chaque
épidémie. Par exemple, comme nous le développerons bientôt plus en détail,
la société pouvait identifier un groupe, souvent les juifs, comme porteurs de
la peste. L’État les faisait alors expulser ou exécuter, et l’événement pouvait
être commémoré par la construction d’une église ou d’un sanctuaire à
l’emplacement de l’ancien ghetto, ou mieux encore de la synagogue. En fait,
la norme était de combiner ou de tester autant de « solutions » que possible.
Lors de la première apparition du mal, l’éventail de réponses était assez
limité. Dans la pratique, les responsables utilisaient, légèrement modifiées,
des méthodes utilisées pour lutter contre d’autres épidémies mieux connues.
Par exemple, en cas de grippe, la plupart des communautés urbaines
ordonnaient que toutes les ordures nauséabondes, comme les immondices
et les charognes et autres déchets de boucherie, soient évacuées hors de la
ville. En outre, les tanneurs et les corroyeurs devaient cesser le travail ou
procéder à l’évacuation rapide de leurs rebuts, et les ordures ménagères
étaient interdites dans les rues et les ruisseaux. Si ces mesures se révélaient
insuffisantes, alors ceux que l’on considérait comme moralement
responsables de la contamination se voyaient à leur tour éloignés de la ville :
les prostituées, les vagabonds et autres « pécheurs ». Toutes ces réactions
partaient d’un postulat de base : le mal provenait d’une infection (un
miasme) présente dans l’environnement. Le monde physique pouvait être
pollué par de mauvaises odeurs ou par de mauvaises gens. La meilleure
façon de lutter contre le mal était de débarrasser la ville des facteurs de
pollution.
Face à la peste, ces mesures générales se révélèrent peu efficaces et il
devint bientôt évident qu’un danger encore plus grand menaçait le monde.
Lors de la toute première épidémie, certaines cités créèrent des comités
d’hygiène ou des Chambres de magistrats et de notables, temporairement
du moins, pratique courante dans le cas d’autres maladies. Mais, lorsque
l’énormité des ravages causés par la peste se révéla dans toute son ampleur,
un certain nombre de responsables préférèrent s’enfuir et se réfugier à la
campagne avant même l’arrivée de la maladie, ce qui laissa certaines villes
vides de toute direction officielle. Le pillage menaça, et les magistrats
craignirent que les gens du peuple et les artisans ne prennent prétexte de la
peste et de l’absence de leurs dirigeants pour s’emparer du pouvoir. Lors de
l’épidémie de 1383 à Florence, les artisans parcoururent les rues en hurlant
des slogans révolutionnaires. Les magistrats encore présents réussirent à
maîtriser la révolte naissante, et ajoutèrent aux chiffres de mortalité en
faisant exécuter les chefs des factieux. La ville tenta ensuite d’empêcher la
fuite de ses citoyens les plus importants, sans grand succès, comme le
rapporte un chroniqueur local, Marchionne Stéfani.
De nombreux édits interdirent aux citoyens de quitter la ville pour cause de peste. En effet, on
craignait que les gens du peuple, restés sur place, ne se soulèvent, unis dans un même
mécontentement… Tout cela échoua, car jamais on ne peut empêcher de gros animaux de sauter les
barrières et de les briser.

Si bien que, outre la prévention et la contention de la maladie, les élites


urbaines durent également trouver moyen d’empêcher le chaos et de retenir
les populations. Faire face à la peste devint autant une affaire de police que
de gestion médicale.
Puisque leurs chefs séculiers étaient incapables de fournir immédiatement
des explications et des moyens de prévention et de guérison, les gens se
tournèrent vers leurs conseillers médicaux et religieux. Le corps médical
expliqua que de multiples raisons présidaient à l’apparition de la peste. Par
exemple, si les corps célestes se présentaient dans une certaine conjonction,
cela pouvait provoquer des troubles atmosphériques entraînant une
perturbation miasmatique (pollution et souillure). Ces hommes de science
étaient avant tout des philosophes. Leurs théories sur la maladie
s’appuyaient sur la logique et sur les présupposés philosophiques des
Anciens, en particulier d’Aristote, combinés en un savant mélange avec les
recommandations philosophiques fondées sur la logique de praticiens
antiques, en particulier de Galien et, à travers ses interprétations,
d’Hippocrate. Aux antipodes de cette approche tout intellectuelle, les
empiriques se servaient de leurs expériences et de leurs observations pour
proposer une analyse du mal. Vu leur manque de formation universitaire
dans l’art de la pensée, la Faculté ne pouvait que les considérer, eux et leurs
explications, avec le plus parfait mépris.
Un médecin des plus connus, Eleazer Dunck, écrivait ainsi au tout début
du xviie siècle, après deux siècles et demi de peste :
« Empirique » veut dire « expérimenté », et par là on entend un praticien qui n’a aucune formation en
philosophie, logique ou grammaire, mais qui tire toute son habileté de la seule expérience. C’est donc
par leur ignorance que ces « empiriques » se distinguent des médecins.

L’idée forte est que l’observation et l’expérience n’aident en rien les


médecins à comprendre, prévenir, circonscrire ou éliminer la peste !
Philosophie et sagesse antique mettaient en avant un ensemble de
présupposés que nul patient consultant un médecin n’osait mettre en doute,
et dont la conclusion logique était : la peste est un genre de fièvre causée par
un air impur.
Les tenants de cette philosophie se révélaient utiles quand ils prescrivaient
un régime sain, de l’exercice et des mesures de santé publique, mais ils
étaient totalement incapables de traiter une maladie contagieuse. De plus,
comme ils professaient que les maladies provenaient pour la plupart (sinon
toutes) de facteurs « environnementaux » (de « dispositions »), dès que le mal
s’était déclenché, il n’y avait plus rien à faire. Leur force, c’était la
prévention. Comme certains éléments géographiques (des terres humides et
marécageuses par exemple) et certaines réalités sociales (une vie dissolue ou
la pauvreté) étaient par nature malsains, nos philosophes ne pouvaient
qu’en recommander l’élimination, ce qui pouvait servir à empêcher que
survienne une épidémie, ou encore à en atténuer la virulence.
À défaut de médecins, on pouvait aussi demander conseil au clergé. Vu
son rapport au divin, peut-être serait-il à même d’expliquer ou d’infléchir le
cours d’une épidémie, avec des explications moins « cérébrales » que celles
de la Faculté. La cause de la peste était évidente : Dieu était en colère contre
une communauté. Il était donc essentiel d’identifier les péchés qui avaient
déclenché l’ire divine, et de les éliminer. On pouvait procéder en trois
temps : premièrement, la piété – ou l’impiété – de la communauté tout
entière était passée au crible. Les fidèles étaient invités à recevoir les
sacrements, à partir en pèlerinage, à prier, à participer à des processions et à
exécuter toutes sortes d’actes pieux. Deuxièmement, la communauté
pouvait abriter en son sein des croyances impies ou hérétiques. L’hérésie
devait être extirpée et donc, en conséquence directe, il fallait éliminer le
groupe le plus visiblement hétérodoxe : les juifs. Puisqu’ils rejetaient les
vérités de la foi chrétienne, ils étaient perçus comme les ennemis de Dieu et,
par extension, comme des hérétiques, les disciples du plus grand ennemi de
Dieu, Satan. Troisièmement, les sociétés se voyaient conseiller d’éliminer les
péchés les plus visibles et les plus susceptibles de provoquer la colère divine.
Prostitution et homosexualité étaient des cibles évidentes.
Dans la pratique, les conseils des docteurs de la foi allaient dans le même
sens que ceux des docteurs en médecine : les causes des épidémies se
trouvant dans l’environnement, il y avait forcément un agent infectieux à
proximité. Les médecins recherchaient dans l’air la source concrète de la
pollution, tandis que les guides spirituels attribuaient à cette même
pollution tout aussi aérienne un sens métaphorique et religieux. Pour les
premiers comme pour les seconds, la peste résultait de facteurs préexistants,
géographiques et politiques. On n’« attrapait » pas la peste, elle éclatait parce
que les conditions de pollution étaient réunies. Ni les objets, ni les êtres, ni
les lieux ne transportaient ni ne disséminaient la peste (par contagion) de
façon neutre. Le fléau apparaissait parce que les facteurs pathogènes étaient
déjà présents. Pour prévenir, guérir ou atténuer les effets du mal, aux yeux
du clergé comme de la Faculté, il fallait éradiquer les causes de la pollution
cachées dans l’environnement. Même si les magistrats étaient prêts à
admettre que de mauvaises conditions sanitaires étaient nuisibles à la santé
des gens, ils s’en tenaient à la conviction que les miasmes étaient la cause du
mal, et n’excluaient pas que la colère de Dieu à l’encontre d’une ville puisse
prendre la forme d’une épidémie contagieuse. Les gens du peuple avaient
tendance à croire que des actes précis (en particulier ceux des autres) étaient
à la source du mal. Quelle que soit l’approche théorique, une seule
démarche en résultait : la communauté devait se purifier et prévenir toute
recontamination.
La persécution des juifs est l’exemple le plus terrifiant des formes prises
par cette recherche de purification. Considérés comme pollueurs et
contaminés, individuellement ou en groupe, ils furent expulsés ou
exterminés de tous les pays européens les uns après les autres, si bien qu’en
1550 ils avaient pratiquement disparu d’Europe de l’Ouest.
L’antisémitisme n’avait pourtant pas commencé avec la peste.
Édouard Ier (1239-1307) avait procédé à l’expulsion des juifs d’Angleterre en
1290. En 1215, le quatrième concile du Latran avait imposé aux juifs et aux
musulmans le port de vêtements spéciaux et d’insignes permettant de les
identifier facilement, même de loin. Le concile venait de faire de la croyance
en la transsubstantiation [3] un article de foi incontournable, ce qui
occasionna beaucoup d’attaques contre les juifs accusés de profaner les
hosties. Les xiiie et xive siècles furent témoins d’un accroissement
considérable des campagnes de prédication antisémites lancées (entre
autres) par les Dominicains et les Franciscains. L’apparition de la peste et
l’accusation selon laquelle les juifs disséminaient intentionnellement la
maladie se conjuguèrent pour renforcer les appels à leur expulsion totale
hors de la chrétienté occidentale.
L’hostilité à l’encontre des juifs se fondait sur plusieurs griefs. Ils étaient
tenus pour seuls responsables de la mort du Christ, malgré le rôle joué par
Pilate et par l’Empire romain (les gentils). Selon la rumeur, ils utilisaient le
sang d’enfants chrétiens (crime de sang) lors de cérémonies religieuses
diverses (à Pessah [4] par exemple) pendant lesquelles leurs ennemis les
accusaient de profaner les hosties. On les soupçonnait de comploter avec les
musulmans, les hérétiques ou les orthodoxes contre les catholiques romains.
Leur entêtement à refuser d’adhérer aux « vérités » chrétiennes était un signe
de plus de leur malignité, intentionnelle et consciente, qui les faisait
s’associer à Satan et aux pratiques démoniaques. On leur attribuait même
les actes de brigandages et autres catastrophes. Pendant les épidémies de
peste de la fin du xive et du début du xve siècles, on les accusa de travailler
main dans la main avec, successivement, les musulmans, les lépreux, le
diable, afin d’empoisonner les puits et de disséminer la maladie. Pourtant, à
la suite de saint Augustin d’Hippone (354-430), beaucoup de prélats les
considéraient comme faisant partie intégrante de l’histoire du monde et
insistaient sur l’obligation de les tolérer. Effectivement, le pape Clément VI
et ses successeurs condamnèrent les tentatives visant à les rendre
responsables de la peste, soulignant que les statistiques de décès de pestiférés
semblaient exactement identiques chez les juifs et les chrétiens.
Dès 1100, un chroniqueur chrétien avait noté la force de l’antisémitisme
populaire, écrivant : « Que ce que je relate soit vrai ou non, peu importe ;
c’est ce que les gens disent, et il faut bien les croire. » Dans la décennie qui
précéda immédiatement la peste (1337), les paroissiens de Deggendorf
(Bavière) apposèrent sur une église une plaque commémorant l’épisode
suivant : « Ici on massacra les juifs ; ils avaient mis le feu à la ville. » On érigea
d’autres églises pour commémorer la destruction de ghettos et surtout de
synagogues. En 1300, à Lauda (Würzburg), il y eut un massacre à la suite
d’une accusation de profanation d’hostie. Sur le site des habitations juives
démolies, on construisit une chapelle. Effectivement, parmi les églises qui
datent de cette période, beaucoup sont consacrées au Corps du Christ
(Corpus Christi), au Sang sacré, ou à la Vierge Marie, et ont été construites
dans des lieux précédemment occupés par des habitations ou des bâtiments
cultuels juifs.
La peste accéléra et intensifia simplement les persécutions et l’élimination
des juifs. Après 1340, la France, l’Italie, la Suisse et l’Allemagne les rendirent
responsables de l’arrivée de l’épidémie. Avant même qu’elle n’éclate,
certaines communautés urbaines procédèrent à un « nettoyage ethnique »
préventif, comme à Strasbourg (où 900 juifs furent brûlés vifs), à
Nuremberg, à Ratisbonne, à Augsbourg et à Francfort. Le Saint Empereur
romain germanique, Charles Quint, promulgua des lois organisant le
partage des biens juifs en cas de disparition d’un ghetto. La persécution
accompagna la plupart des épidémies, comme à Halle en 1382, à
Rappoltsweiler, à Dürkheim et à Colmar en 1397, Fribourg-en-Brisgau
(1401), Cologne (1424), Schweidnitz (1448-1453 et 1543), Ratisbonne
(1472), dans toute l’Allemagne en 1475, à Brigue en 1541, à Aix-en-
Provence en 1580 et Vienne en 1679. Auparavant, les juifs avaient été
fréquemment accusés d’empoisonner les puits, ce qui explique peut-être
qu’on les ait aisément associés à la peste. Déjà, en 877, c’est un médecin juif
que l’on avait accusé d’avoir empoisonné l’empereur Charles le Hardi (823-
877) et, en 1161, 86 juifs convaincus d’empoisonnement furent exécutés. On
retrouve les mêmes accusations, visant aussi des musulmans et des lépreux,
dans le Valais en 1308, à Eulenburg en 1316, en Franconie (1319), à de
multiples endroits en France (1321), en Allemagne (1337) et en Provence
(1337-1348). Le glissement des accusations d’empoisonnement aux
accusations de dissémination de la peste s’était fait sans heurt.
Cela est lié également à l’existence de nombreux médecins dans cette
communauté. Instruits, empêchés d’exercer bien des métiers (en particulier
dans l’agriculture) et de posséder de la terre, les juifs se trouvaient
concentrés dans les villes et surreprésentés dans les professions nécessitant
un certain niveau d’instruction. Leur familiarité avec l’hébreu et l’arabe leur
facilitait l’accès aux livres de médecine des Anciens via le monde islamique,
et leurs connaissances médicales faisaient qu’ils étaient souvent autorisés à
exercer dans des secteurs normalement fermés à leurs coreligionnaires. C’est
ainsi que, malgré l’expulsion des juifs d’Angleterre par Édouard Ier, ses
successeurs Édouard II (1284-1327) et Henri IV (1367-1413) avaient tous
deux un médecin personnel juif, pratique très courante dans les familles
nobles et aisées.

Le pouvoir que détenaient les médecins juifs inquiétait les foules. Au


xvie siècle, Hans Wilhelm Kirchhoff écrivait ceci : « Nous autres chrétiens
sommes tellement stupides que, quand notre vie est en danger, nous nous
tournons vers nos pires ennemis (les juifs) pour qu’ils nous sauvent. » Les
moines en particulier voulaient mettre fin à la confiance placée dans les
médecins juifs et réussirent si bien que beaucoup de villes italiennes durent
obtenir une dispense officielle du pape pour avoir le droit d’en employer
dans le cadre de la municipalité.

Le lien établi entre guérisseurs et empoisonneurs est complexe mais


évident. Étrangers et suspects, les juifs n’en étaient pas moins essentiels dans
certains domaines de la vie quotidienne. Tant que les chrétiens ne
s’investirent pas davantage dans la médecine ou la finance, pour ne prendre
que ces deux exemples, les gens en étaient réduits à dépendre des juifs, mais
cette dépendance à son tour affaiblissait l’image négative et perverse qu’en
avait la majorité, sinon la totalité, des chrétiens. Pierre le Vénérable, par
exemple (1122-1156), abbé de Cluny, écrit ceci : « En vérité, je doute de
l’humanité d’un juif, car il refuse de céder au raisonnement humain – et
d’adopter le christianisme – comme d’accepter une seule interprétation des
livres de l’Ancien Testament sous quelque autorité que ce soit. » Et, dans le
Marchand de Venise, Shakespeare résume de façon lapidaire : « Cela ne fait
aucun doute, le juif est l’incarnation du diable » (acte II, sc. 2, I. 27).
Faciles à identifier, les juifs n’étaient pourtant pas le seul groupe social à se
voir tenu pour responsable de l’arrivée de la peste. Des étrangers pauvres,
que l’on qualifierait aujourd’hui de travailleurs immigrés, étaient
généralement expulsés dès les premiers soupçons de maladie. Des réfugiés,
fuyant la guerre ou la persécution, les ancêtres de nos « demandeurs d’asile »,
étaient considérés comme « sales », et donc comme une source potentielle de
maladie. Les tanneurs, corroyeurs, bouchers, poissonniers et fossoyeurs,
dont le travail était en rapport avec des odeurs nauséabondes ou des déchets
peu ragoûtants, voyaient fréquemment leurs activités réduites en période
d’épidémie, car la société essayait de contrôler tous les groupes ou les
individus associés à la saleté, la pollution, les ordures ou la maladie. On ne
s’étonnera pas de voir les métiers du sexe (orthodoxe ou hétérodoxe)
persécutés aussi souvent que les juifs, d’autant plus que, après la disparition
de la plupart des communautés juives d’Europe, il ne restait plus guère
d’autres boucs émissaires.
Ne nous y trompons pas : au Moyen Âge, les attitudes vis-à-vis du sexe et
de la sexualité n’ont rien à voir avec les nôtres. Par exemple, jusqu’à la fin du
xve siècle (si ce n’est du xvie), les bordels faisaient normalement et
légalement partie du paysage urbain. Construits sur fonds publics, ils étaient
dirigés par une « patronne » nommée ou autorisée par la municipalité,
souvent dénommée l’« abbesse » ou « reine des putes ». C’est ainsi qu’en 1447
Dijon construisit un bâtiment de grande taille pour servir de bordel
municipal, avec des pièces réservées à la gardienne des lieux, une grande
salle commune, et une vingtaine de chambres spacieuses, chacune avec sa
cheminée de pierre. Cette ville de 10 000 âmes comptait plus de cent
prostituées officielles.
Aux yeux de beaucoup, les bains publics étaient des lieux de débauche, et
il existait aussi de petits bordels « privés ». Tous ces établissements voyaient
leurs activités reconnues, réglementées et soumises à l’impôt par les
autorités locales. Des prostituées indépendantes complétaient le tableau.
Pour répondre aux critiques du clergé, les magistrats mettaient en avant
l’« utilité publique » et l’« intérêt général » de la prostitution qui permettait
de canaliser les appétits sexuels des nombreux célibataires de sexe masculin.
Comme les artisans et les ouvriers n’étaient généralement pas autorisés à se
marier avant d’être passés maîtres dans leur métier, c’est-à-dire vers la
trentaine, ces jeunes gens posaient un sérieux problème, et la prostitution
offrait une alternative préférable aux viols de jeunes femmes (ou d’hommes)
respectables, comme il s’en produisait malgré tout assez souvent en pleine
rue, commis par de véritables gangs. Par ailleurs, outre le fait que les
« maisons closes » fournissaient de l’argent (par les taxes) et maintenaient
l’ordre public (en canalisant les tensions sexuelles), la légalisation de la
prostitution permettait aux villes de s’assurer de la « propreté » des bordels et
de celles qui y « travaillaient ».
Au début, on ne semble pas avoir opéré de rapprochement entre la peste
et les bordels, puisque la période de 1350 à 1450 les vit se construire et
devenir des institutions. Puisqu’on ne pouvait pas chasser des rues les
péripatéticiennes, les municipalités voulaient au moins s’assurer de leur
hygiène. Mais les frères prêcheurs soulignaient qu’une propreté de surface
ne pouvait couvrir la souillure morale inhérente à l’activité. Bien plus,
assuraient-ils, toute légalisation liait indissolublement la société à cette
souillure. L’ensemble du peuple semblait partager cette attitude, et les
prostituées, qui portaient comme les juifs des vêtements ou des insignes
spécifiques, firent l’objet d’attaques en cas de peste, de mauvaises récoltes,
ou à la suite de sermons particulièrement enflammés. Pourtant, jusqu’à la
fin du xve siècle, aller au bordel le dimanche après-midi était considéré
comme parfaitement normal pour un célibataire, même si ces
établissements étaient généralement tenus de fermer à l’heure de la grand-
messe. Plus tard, en particulier au cours de la Réforme protestante, puis de
la Contre-Réforme catholique du xvie siècle, la prostitution fut de plus en
plus la cible des prédicateurs et de la société en général.
Comment ces prédicateurs réussirent-ils à convaincre les sociétés du mal
pernicieux représenté par la prostitution légale ? Après tout, la plupart des
hommes avant leur mariage étaient allés au bordel, les pères y envoyaient
ouvertement leurs fils, et la honte qui s’y attachait était légère. L’argument
de poids fut autre : favoriser les bordels empêchait l’Europe de reconstituer
sa population dévastée par la peste. La prostitution freinait les naissances
(légitimes en tout cas), ce qui était un péché, un acte contre-nature. De la
même façon, les moines et les prêtres se déchaînèrent contre
l’homosexualité masculine (généralement appelée sodomie), dénoncée
comme « improductive » (personne ne parle des lesbiennes). Pour
compenser les ravages de la peste, il fallait impérativement des naissances, et
des naissances légitimes. Il fallait des bras, et tout ce qui allait contre cette
nécessité détruisait la société. Voilà comment les sermons proclamèrent
l’horreur de la prostitution, des filles publiques, des fornicateurs en tout
genre, des adultères, des sodomites, et la réaction populaire alla dans le
même sens. Le péché inhérent ne blessait pas seulement Dieu, il menaçait la
société tout entière et entraînerait d’autres manifestations de la fureur
divine. Saint Bernardin (1380-1444) s’adressait ainsi à ses concitoyens de
Sienne : « Ne comprenez-vous pas que la sodomie vous a privés de la moitié
de votre population depuis vingt-cinq ans ? » Pour lui, Dieu châtiait ceux qui
semblaient mépriser leur descendance légitime en faisant périr les rares
enfants qu’ils consentaient à avoir. « N’entendez-vous pas, disait-il, tous ceux
qui ne sont pas nés crier vengeance ? »
Il est sûr que l’effondrement démographique constituait un problème
crucial pour les autorités civiles. Prenons l’exemple de Florence : vers 1330,
cette ville comptait environ 120 000 habitants. Entre 1410 et 1460, la
population se stabilisa autour de 40 000 âmes. La rectitude morale, le sens
du devoir vis-à-vis de sa communauté devinrent des sujets de préoccupation
brûlante pour l’État. Florence tenta de contrôler les opinions politiques en
1378, la prostitution en 1403, les pratiques sexuelles immorales dans les
couvents en 1421, les malversations des fonctionnaires en 1429 et la sodomie
en 1432. La création des Ufficiali di Notte (ministères de la nuit) en 1432
pour mieux lutter contre la sodomie conduisit à poursuivre en justice
l’homosexualité masculine, impliquant en général un homme plus âgé et un
jeune partenaire, et ce jusqu’en 1500. Une institution semblable (Collegium
sodomitarum) fut créée à Venise en 1418.
Entre 1432 et 1502, plus de 17 000 habitants de Florence, soit 240 par an
(presque 5 par semaine), se virent accusés de sodomie, ce qui fut prouvé
pour 3 000 d’entre eux (43 par an), sur une population totale de
40 000 personnes. Si l’on estime que vingt ans séparent deux générations, on
voit que 12 % des habitants de sexe masculin étaient officiellement accusés
de sodomie, toutes générations confondues, et que 2 % étaient condamnés.
Ces chiffres traduisent apparemment un sérieux malaise. L’État florentin alla
jusqu’à exiger de ses magistrats entre trente et cinquante ans qu’ils soient
tous mariés, afin d’éviter que des sodomites cachés ne soient en mesure d’en
protéger d’autres. La pratique était si courante que Bernardin accusa des
parents d’avoir sciemment encouragé leurs fils dans cette voie, et
recommanda de tenir les garçons enfermés chez eux pour les préserver de la
tentation. Le saint prêchait qu’il était moins grave que des filles soient
violées plutôt que leurs frères, traitant la sodomie de « ruine pestilentielle »
assiégeant la ville. Nous voyons à quel point sodomie, peste, pollution et
péché sont liés, la plupart des lois passées par Florence et tous les sermons
de saint Bernardin datant de la période des épidémies de peste.
Ce que saint Bernardin et d’autres avaient le plus grand mal à supporter
était la tolérance dont faisait preuve l’élite devant ces vices. Si nobles et
riches protégeaient les juifs pour des raisons médicales et financières, les
responsables politiques légalisaient et protégeaient la prostitution. Pis
encore, de grands noms de la chrétienté avaient des pratiques sodomites ou
bien ne les condamnaient pas. Par exemple, Politien (vers 1454-1494),
précepteur des enfants de Laurent de Médicis (1449-1492), ami et
professeur de Michel-Ange (1475-1564) et de cinq cents autres disciples
dans toute l’Europe, était l’un des néoplatoniciens les plus en vue à la
Renaissance. C’était aussi, pour utiliser le jargon contemporain, un
« sodomite notoire » qui ne se maria jamais et qui, comme d’autres poètes,
chantait son amour pour d’autres hommes, écrivant :
Si tu veux partager ma compagnie
Ne chante pas les amours féminines…
Et vous, les maris, demandez le divorce
Fuyez des femmes la compagnie…

Cellini (1500-1571), en août 1545, alors qu’il parlait au duc de Florence,


fut attaqué en ces termes par un artiste de ses ennemis, Baccio : « Tais-toi
donc, sale sodomite ! » Furieux de cette accusation publique, Cellini amusa,
sans les choquer, les courtisans alentour en répondant :
Espèce de fou, tu vas trop loin. Mais j’aimerais vraiment savoir comment faire pour m’adonner à une
si noble pratique (la sodomie) connue des plus grands empereurs et des plus grands rois de l’univers. Je
ne suis qu’un simple individu, et ni mes moyens ni mes connaissances ne me permettent de partager
leur compagnie.

Ses quatre mises en examen et deux condamnations pour sodomie


rendent sa réplique d’autant plus piquante.
Nul ne s’étonnera que l’Église et le clergé aient condamné cette pratique
qui représentait non seulement un péché capital, mais aussi une forte
menace contre la survie de la société. Malheureusement, des membres du
clergé n’y étaient pas étrangers, malgré leur vœu de célibat. Le
1er novembre 1494, Savonarole (1452-1498) exigea de ses pairs qu’ils
renoncent à « ce vice innommable, cette abomination qui a attiré sur
Florence la colère divine. Sinon, malheur, malheur à vous ! ». Finalement, le
concile de Trente (1545-1563) en vint à mettre hors la loi les nus, y compris
dans l’art, païen, chrétien et mythologique réunis. En 1559, on ajouta des
draperies aux nus peints par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine.
Prédicateurs, moralistes et, de plus en plus, magistrats devenaient
convaincus que l’immoralité, c’est-à-dire une pollution sociale et culturelle,
devait être éradiquée. De toute évidence, il était impossible d’en finir avec la
prostitution ou la sodomie, pas plus que tous les étrangers pauvres ou les
demandeurs d’asile ne pouvaient être arrêtés aux frontières. Malgré tout, il
fallait que Dieu voie les efforts faits par la société pour se purifier, si l’on
voulait qu’il détourne Sa punition. Comme il devint clair au cours du
xve siècle que la tolérance du péché et l’impureté spirituelle étaient la cause
de cette colère, il devint essentiel de tout faire pour éliminer de la culture
populaire les sources de la pollution et de la souillure, sinon les épidémies ne
cesseraient jamais.
La population au sens large, clergé et magistrats compris, pouvait tirer
une certaine satisfaction de voir les prostituées, les sodomites, les vagabonds
et autres demandeurs d’asile chassés des rues disparaître de leur vue. À coup
sûr, une société capable de sévir sans répit contre ces sources d’infection –
au sens métaphorique, métaphysique et spirituel – était moins susceptible
d’attirer sur elle les foudres divines. Lucy Hutchinson reflète l’opinion
générale du début du xviie siècle lorsqu’elle écrit dans son journal intime :
Le visage de la cour a profondément changé avec le changement de monarque. Le roi Charles Ier était
tempéré, chaste et sérieux, si bien que les fous, les débauchés, les imitateurs, les catamites (sodomites)
du règne précédent (celui de Jacques Ier) passèrent de mode. Ceux des nobles et des courtisans qui
n’abandonnèrent pas complètement leur débauche, par respect (et crainte) du roi, la pratiquèrent en
cachette, sans se faire voir.

Toute société, débarrassée d’autant de vilenie et de pollution, ne peut que


soupirer d’aise avec Lucy Hutchinson.
Vers le milieu du xve siècle, les villes d’Italie du Nord adoptèrent une
approche plus pragmatique pour faire face à la dégradation de la santé
publique et aux menaces d’épidémie. Conscients de leurs obligations
morales vis-à-vis de leurs concitoyens, les chefs des villes-États, symboles de
l’autorité, comprirent qu’ils devaient rester à leurs postes pour contrôler la
situation. Le maintien de la cohésion nationale et de l’ordre public face à
une épidémie devint crucial. Devant la carence médicale, il était du devoir
des dirigeants d’assurer la survie du corps politique. Ces objectifs de
contrôle et de gouvernement furent à l’origine des règlements, ordonnances
et méthodes mis au point dans les villes-États d’Italie du Nord, qui passèrent
ensuite au reste de l’Europe occidentale.
Les magistrats remarquèrent tout de suite que la peste frappait selon un
schéma constant. C’est donc que le mal était contagieux et pouvait être
transmis par des personnes et des marchandises. Les pauvres étaient les plus
susceptibles de l’attraper, et donc de le propager. Alors que les médecins et
les chirurgiens professionnels se souciaient peu d’expérimentation et
d’observation, les responsables de la santé publique ne partageaient pas leur
hostilité. Bien sûr, leurs interprétations n’en étaient pas moins entachées de
préjugés et de présupposés théoriques. À la limite, on pourrait soutenir que
les règlements italiens n’avaient pas vraiment pour but de guérir la peste,
mais plutôt de ralentir sa progression et, avant tout, de faire en sorte qu’un
tissu social stable survive à l’épidémie. Prévention, contention et survie
avaient pris le pas sur tout traitement curatif. L’ordre public devait être
maintenu par l’État tandis que la société affrontait la peste.
En première ligne, à la base de toute la réglementation italienne, nous
trouvons la volonté de contrôler les mouvements des personnes et des biens
pour empêcher tout passage d’une région infectée à une région encore saine.
Les innovations abondent et, tout d’abord, la fin du « secret-défense » entre
États. D’où des contacts suivis entre différentes autorités, même en période
de guerre, et une coopération pour la surveillance des régions contaminées.
Si bien que la diplomatie et la correspondance officielle devinrent un
maillon essentiel dans l’établissement de relations de confiance entre les
différents États. Il fallait que les municipalités ne puissent pas mettre en
doute la véracité d’un communiqué annonçant la présence de la peste
quelque part, et qu’à leur tour, en cas d’infection, elles préviennent leurs
voisins immédiats et les États adjacents. Ce qui se traduisit par un flot de
correspondance et, épisodiquement, par des visites entre magistrats et
autorités sanitaires.
Non seulement les régions contaminées devaient être identifiées, mais on
demandait aux individus de présenter des certificats de bonne santé
lorsqu’ils entraient dans une nouvelle ville. Dans leur dernier lieu de
résidence, on leur délivrait un passeport attestant qu’ils n’étaient pas
porteurs de la peste et n’avaient pas eu de contacts avec une zone infectée.
De toute évidence, de tels certificats exigeaient que leurs destinataires aient
pleine confiance en l’honnêteté de ceux qui les avaient délivrés. Cela
impliquait également un meilleur contrôle aux portes des villes, et donc la
présence d’un fonctionnaire sachant lire. La bureaucratie nécessaire pour
faire fonctionner le système des passeports constitua un lourd fardeau pour
les États et reposait sur un réseau structuré de magistrats et de
fonctionnaires.
Comme une confiance totale était parfois impossible, de nombreuses cités
eurent recours à la quarantaine. Individus et marchandises se virent imposer
une période variable d’observation à quelque distance de la ville. Il en fut de
même pour les bateaux, qui durent parfois mouiller dans une île à quelque
distance du port principal, nationaux et étrangers étant soumis au même
régime. Si, parmi eux, certains possédaient des certificats de bonne santé,
leur quarantaine était réduite à une, deux ou trois semaines, mais s’ils
avaient été en contact avec un lieu frappé de peste, l’isolement durait
effectivement quarante jours. Là aussi, les États durent investir en structures
administratives et en moyens humains. Il fallait que des médecins soient
présents sur les lieux de quarantaine pour délivrer le certificat final. Il fallait
aussi organiser l’approvisionnement en eau et en nourriture, prévoir des
logements et du personnel pour aider médecins et chirurgiens à s’occuper
des reclus.
Nous voyons que la prévention visant à empêcher l’entrée de la peste
coûtait très cher en moyens financiers et humains, sans oublier les contrôles
qui devaient être effectués par des fonctionnaires assermentés, tout
particulièrement en période d’épidémie. Il fallait que du personnel médical
soit présent à plein temps pour examiner tous ceux qui voulaient entrer
dans une ville. Des registres devaient être tenus, nécessairement par des
employés sachant écrire. Des hérauts étaient requis pour porter les plis
officiels d’une cité à l’autre, et des magistrats se voyaient parfois dans
l’obligation de se rendre eux-mêmes dans des régions douteuses pour
vérifier ce qu’il en était. À tous les niveaux, le système italien exigeait des
finances considérables, un personnel en nombre important et une
surveillance constante par des magistrats assermentés. La bureaucratie
d’État dut s’organiser pour faire face plus efficacement à ce qu’on attendait
d’elle.
Après la prévention, les règlements italiens visaient à identifier les
épidémies dès leur début. La plupart des villes passèrent des décrets
imposant aux familles de déclarer officiellement tout décès, et, en cas de
mort subite, magistrats, médecins et chirurgiens devaient certifier que le
défunt n’avait pas succombé à la peste. Certains perfectionnistes exigeaient
même que la cause de chaque décès soit spécifiée, ce qui impliquait la tenue
de registres minutieux et détaillés. En cas de peste, ce système permettait de
différencier les causes de décès, et donc d’isoler les contagieux, que l’on
enterrait alors à quelque distance de la ville, hors les murs. Ils n’avaient pas
droit à un enterrement dans les cimetières paroissiaux. Les visiteurs
médicaux devaient donc se déplacer à domicile, même au plus fort d’une
épidémie, puisque les familles devaient attendre le verdict officiel avant de
pouvoir disposer des corps. Ceux des pestiférés étaient d’habitude enlevés
par des employés spécialisés et enfouis dans des fosses communes très
profondes. Les vêtements et tout ce que le mort pouvait avoir touché
devaient être détruits.
Pour les familles des pestiférés, les conséquences étaient tragiques. Non
seulement le mort se voyait privé d’un enterrement normal, mais toute sa
famille se retrouvait en quarantaine. Dans les premiers temps d’une
épidémie, la famille pouvait être enfermée chez elle. Dans d’autres cas,
lorsque des structures spécifiques existaient, ces contaminés en puissance
étaient conduits de force dans des « maisons de pestiférés » (des lazarets) ou
des abris provisoires construits à l’extérieur de la ville, près de l’hôpital des
pestiférés. Par la suite, le linge et les biens périssables étaient détruits, et
l’habitation tout entière désinfectée après fumigations. Dans les deux cas, les
familles étaient soumises à l’humiliation de voir leurs biens passés au crible
(et parfois pillés) par des employés municipaux nécessiteux. Pour beaucoup,
cette séquestration équivalait à une condamnation à mort. Comme pour les
autres dispositifs, la réclusion infligée aux familles requérait un nombre
important de surveillants, de personnel sanitaire et, en fin de compte, de
magistrats chargés de la surveillance et du contrôle de l’ensemble.
Finalement, l’État fut obligé de prendre en charge ceux qui étaient privés
de toute vie sociale. Les gens enfermés chez eux devaient être nourris.
Comme la majorité des personnes en quarantaine ne disposait pas des fonds
suffisants, l’État dut prélever sur les impôts de quoi nourrir un pourcentage
croissant de citoyens incapables désormais de travailler ou de payer leurs
impôts. De plus, comme certaines activités étaient soit interdites, soit
limitées (dans le secteur de la tannerie et de la boucherie par exemple), il
fallait bien que l’État les prenne également en charge. On en arriva souvent à
la situation suivante, pendant une épidémie de peste : la vaste majorité des
citoyens ne travaillait plus, et donc ne pouvait plus payer d’impôts. Or le
dispositif de lutte contre la peste et de maintien de l’ordre exigeait la collecte
de fonds. C’était la première responsabilité de n’importe quel « comité de
santé » désireux de maintenir l’ordre public. Sans argent, pas d’employés ni
de magistrats capables de faire marcher le système et de s’occuper des
malades. On comprend mieux alors la formule d’un responsable sanitaire de
Palerme en 1576 : « L’or, le feu, le gibet. » L’or servait à mettre en place un
dispositif contraignant et coûteux. Le feu détruisait les biens infectés. Le
gibet rappelait ce qui menaçait quiconque oserait désobéir aux représentants
de l’autorité sanitaire.
Pour que le dispositif fonctionne, il fallait que soient surmontées un
grand nombre de difficultés sérieuses. Le degré d’organisation requis était
tout simplement gigantesque. La plupart des États de grande taille se
révélèrent incapables de passer à la micro-gestion, à la seule exception des
villes-États. Si bien que les grandes monarchies, comme la France, furent
souvent les dernières à mettre sur pied leur dispositif anti-peste, tout en en
comprenant parfaitement la nécessité. Le coût de ces mesures était
également immense, et pas seulement financier. Il fallait des employés, du
personnel médical compétent, des magistrats intègres, ce qui impliquait un
budget colossal. Mais l’obstacle principal à la bonne application des mesures
décidées était surtout psychologique, la plupart des citoyens, en Italie et
ailleurs, refusant de se soumettre aux règlements.
Le peuple était tout à fait prêt à faire porter par certains groupes sociaux
la responsabilité de la peste. Point n’était besoin de le convaincre qu’une
souillure morale constituait une grave menace et qu’il fallait l’éradiquer.
Même aujourd’hui, après tout, les enfants anglais connaissent encore le
proverbe selon lequel « la propreté rapproche de Dieu ». Mais ce que les gens
refusaient, c’était le contrôle étatique de leur vie. Chacun des règlements
adoptés rendait plus difficiles la vie privée et le commerce. Les pauvres
surtout refusaient que les autorités entrent chez eux et inspectent leurs
morts et agonisants. Ils refusaient que l’on ferme leurs boutiques. Ils
refusaient de se voir cloîtrés de force chez eux ou exilés en pleins champs et
obligés de dépendre de la charité publique. L’expérience avait convaincu les
magistrats que médecins et chirurgiens étaient fort démunis devant la peste.
La même expérience avait convaincu les pauvres que les mesures
gouvernementales allaient probablement les tuer au lieu de les sauver.
Surtout, ils se rendaient parfaitement compte qu’une surveillance officielle
accrue allait restreindre considérablement leurs libertés traditionnelles et
leurs activités.
Pour leur part, les autorités italiennes ne tardèrent pas à officialiser de
façon permanente leurs contrôles sanitaires. La haute administration donna
un pouvoir considérablement accru aux fonctionnaires, qui lui fournissaient
des informations beaucoup plus fiables sur les populations. Même si le coût
en était élevé et la situation difficile, les résultats en valaient la peine. Si les
magistrats espéraient prévenir la venue de la peste et en atténuer les effets en
cas d’épidémie, leur principal souci était d’assurer la survie de la société
dans un cadre policé et stable. Il fallait sauver le corps politique qui
subvenait à leurs besoins. Si bien que, à la fin du Moyen Âge, les États
prennent une configuration de plus en plus « moderne », avec des
inspecteurs sanitaires, des contrôleurs industriels. On enregistre les décès,
on certifie les marchandises, on délivre des passeports. De la naissance à la
mort, l’État commence à inspecter, enregistrer et contrôler de nombreux
secteurs de la vie quotidienne. Si la peste n’est pas régulée, la société l’est, la
santé frayant la voie à la police, le contrôle sanitaire au contrôle policier.
◀ 3. Transformation concrète du pain et du vin de la Cène en corps et sang du Christ.
◀ 4. Pâque juive.
IV. LA MORT EN CROISSANCE EXPONENTIELLE
La peste se fait endémique, 1500-1700

Notre pronostic est la mort, et non la guérison, car la peste est


maligne, traître, infecte et fatale à nos sources vitales.
Dr Parisi

Vers 1500, en théorie, l’Europe occidentale disposait, grâce aux systèmes


inventés dans les villes-États d’Italie du Nord, d’une méthodologie solide de
prévention et de contrôle de la peste. Malheureusement, nous avons montré
dans le chapitre précédent que le dispositif réussissait mieux à prévenir et à
contrôler les désordres sociaux, d’autant que deux raisons expliquent que la
peste ait pu continuer à décimer les communautés humaines : la première
est la lenteur avec laquelle la plupart des États, même en Italie du Nord,
mirent en place la totalité du dispositif, étant donné son coût prohibitif et la
lourdeur et la complexité de l’appareil bureaucratique nécessaire.
La seconde raison tient à la modification profonde du cycle de la maladie.
Au cours des cent trente premières années (de 1347 à environ 1480), les
épisodes de peste frappaient les localités urbaines tous les six ou douze ans,
ce qui signifiait qu’au cours de sa vie un individu y était exposé deux, trois
ou quatre fois. Un changement significatif apparut vers 1480 : après cette
date, la peste n’allait plus se manifester que tous les quinze ou vingt ans, soit
deux fois moins souvent. Pour être moins fréquente, elle ne perdit pourtant
rien de sa virulence, mais l’Europe dans le même temps avait mis au point
des méthodes destinées à préserver ses structures sociales et ses
communautés urbaines avant et pendant les épidémies, et la peste semblait
moins menaçante. La population des villes était mieux à même de récupérer
pendant des intervalles plus longs, et, comme la peste frappait
principalement les zones urbaines, et les populations pauvres tout
particulièrement, il devenait plus facile d’isoler les victimes. Les fuyards
pouvaient bien sûr disséminer le mal dans les zones rurales, mais peu à peu
l’opinion vit dans la peste une maladie frappant les classes inférieures des
villes. Comme sa virulence n’était pas amoindrie, la crainte des épidémies
persista ainsi que le désir socioculturel d’une action gouvernementale forte.
Les cités continuèrent à avoir besoin de la protection sanitaire assurée par
des règlements précis, tout en détestant le remède et en doutant fortement
de son efficacité.
Paradoxalement, on peut dire que le changement dans la nature et le
rythme des épidémies associé à la popularité croissante de dispositifs copiés
sur l’Italie signifiait que les États travaillaient dur à juguler un mal qui se
faisait moins dangereux. Cependant, la volonté générale de faire respecter
des règlements répondait à un besoin de contrôle social. Même si les
épisodes de peste étaient moins fréquents, leur effet était le même : en tant
qu’entités sociales, économiques et politiques, les villes risquaient de
s’effondrer. Or il était vital pour l’État que ces moteurs économiques,
sociaux et politiques soient protégés et sauvegardés. Tout ce qui pouvait
contribuer à limiter les effets de la peste ou à accélérer la guérison d’une cité
était séduisant, d’autant plus que l’effondrement d’une ville signifiait
l’effondrement du commerce. Quelle que soit leur taille, les entités socio-
économiques et politiques devaient sortir de l’épreuve en état de marche.
C’était là l’objectif des autorités nationales, et ce que le dispositif
réglementaire inventé en Italie visait à atténuer sinon à éliminer, c’étaient les
conséquences dramatiques de la peste sur le plan économique et social.
Personne ne souhaitait revivre le cataclysme des cinquante premières années
de la pandémie. Ce qui terrifiait les autorités, outre les chiffres énormes de
mortalité, c’était le risque de changements révolutionnaires dans les données
sociales, politiques et économiques d’un État.
Vers 1700, il était de notoriété publique en Europe que l’Italie était « le
pays le plus strict du monde en matière de santé » tandis que l’Angleterre
était considérée comme l’un des plus en retard. L’Italie n’avait pris la tête du
peloton que lentement, car le passage de la théorie à la pratique prit du
temps. Toute la réglementation dépendait de la création d’un « secrétariat à
la Santé ». Or, si de nombreux États, avec leurs Conseils traditionnels, étaient
tout à fait d’accord pour créer des structures temporaires dotées de pouvoirs
d’exception en période de crise, ils étaient réticents devant la création de
structures permanentes aux pouvoirs étendus en matière de santé publique.
N’importe quel magistrat voyait facilement qu’un secrétariat à la Santé
quelque peu ambitieux allait se mêler de tous les aspects de la vie sociale,
sous couvert de santé publique. C’est ainsi que, malgré la création à Milan
d’un organisme permanent avant 1450, Venise ne suivit qu’en 1486,
Florence en 1527 et Lucques en 1549. Mais, vers 1600, même les plus petites
villes et bourgades italiennes possédaient des fonctionnaires permanents
chargés de superviser le système médical, les soins aux malades et la gestion
des institutions sanitaires (hospices, lazarets et orphelinats).
Créer un corps de fonctionnaires éduqués, nombreux et bien payés,
chargés de collecter et d’analyser toutes les informations relatives à la santé
d’un pays, prit du temps. Par exemple, le souci de répertorier les causes des
décès et d’établir des statistiques fut à l’origine de tout un ensemble de
règlements. Pour contrôler la santé publique, les magistrats (en particulier
au sein des secrétariats à la Santé) avaient besoin de renseignements précis et
fiables sur l’état de la société. C’est Milan qui montra la voie, en instituant
dès 1452 des registres de mortalité que nous possédons sans interruption
depuis 1503. Des statistiques du même genre ont survécu à Mantoue (1496),
Venise (1504) et Modène (1554). Quand des registres existaient dans les
villes frappées de la peste, la tenue de listes détaillées, année après année,
rendit possible la prévision d’une épidémie, lorsque les statistiques
dégageaient un schéma récurrent. Ce qui permettait aux responsables d’agir,
même lorsque le peuple, le clergé et le corps médical tardaient à prévenir les
autorités sanitaires.
Après l’Italie, la France se montra relativement rapide à rendre
opérationnel son propre dispositif, acte d’autant plus méritoire que toute
cette infrastructure fut mise en place à une époque où les tensions
religieuses déchiraient la nation. Le résultat des guerres de Religion fut que
la plupart des « ordonnances de peste » émanèrent de villes individuelles
(fortes d’une tradition locale municipale, avec des fonctionnaires élus et non
nommés) et non du gouvernement royal. C’est ainsi qu’apparurent les
premiers règlements de peste à Troyes en 1517, Reims en 1522 et Paris en
1531. En 1580, Paris possédait un secrétaire permanent à la santé publique.
L’application des ordonnances était freinée par leur coût. Montpellier, par
exemple, dut consacrer la quasi-totalité de son budget annuel à la lutte
contre la peste. Pendant les épidémies de 1550 et de 1575, Lille fut obligée
d’introduire un impôt « spécial peste » pour subvenir aux besoins de ses
citoyens enfermés chez eux ou au lazaret. Paris est le meilleur exemple de la
difficulté à passer de la théorie, jugée valable, à la pratique. En 1496, la
capitale convint de la nécessité de créer un hôpital spécifique, mais la
construction débuta seulement en 1580, et le bâtiment à peine commencé
fut démoli peu après. Il fallut attendre la construction de l’hôpital Saint-
Louis (1607-1612), soit cent seize ans après la prise de décision, pour que
Paris dispose enfin d’un bâtiment spécialisé.
Nous retrouvons ces retards aux Pays-Bas. Là aussi, ils s’expliquent par le
soulèvement contre l’Espagne et les guerres de Religion. En revanche, les
villes étaient dotées de conseils aux pouvoirs réels, qui surent mettre en
place un dispositif efficace. En 1590, Amsterdam institua le ramassage des
ordures et ajouta au comité de peste local un médecin spécialisé. Le lazaret
fut construit autour d’une cour centrale, entièrement entourée de canaux, à
l’extérieur des murailles de la ville. Un autre canal traversait la cour pour
apporter de l’eau potable aux pestiférés. De son côté, la ville de Zwolle mit
sur pied un service de « conseillers en matière de peste » à côté d’un lazaret.
Malgré tout, les bonnes idées, aux Pays-Bas comme ailleurs, ne se
traduisaient pas nécessairement en actes concrets. Les réalités financières,
bureaucratiques, le poids de la tradition, des crises majeures (la guerre civile
ou les luttes religieuses, par exemple) pouvaient retarder ou empêcher la
mise en place d’un dispositif anti-peste, sur le plan local comme national.
L’hôpital de la peste à Milan est le meilleur exemple de l’échelle du
dispositif. Construit en 1488 sur le modèle d’un cloître, comme pour un
monastère, le Lazaretto di San Gregorio comporte une cour centrale
entourée de bâtiments tout en longueur, divisés en cellules individuelles. Ses
dimensions sont impressionnantes, dépassant de loin celles d’un monastère :
la cour mesurait 377,50 mètres de long sur 370 de large. Les bâtiments sur le
pourtour comprenaient 288 cellules séparées. Au plus fort d’une épidémie,
la cour pouvait loger des victimes de la peste abritées sous des tentes ou des
cabanes, et en 1630 on en dénombrait 16 000. Il s’agissait visiblement d’un
immense complexe immobilier qui avait dû coûter une fortune, et dont
l’entretien demandait des moyens considérables. Il sut résister à l’épreuve du
temps, et sa taille impressionnante pour un bâtiment du xve siècle
provoquait toujours l’émerveillement des voyageurs un siècle et demi après
sa construction. John Evelyn (1620-1706) le décrivait ainsi : « Un cloître
d’immenses proportions ; en tout point, une œuvre magistrale ».
Au milieu du xviie siècle, Gênes pouvait se vanter d’une structure et d’un
système de quarantaine tout aussi remarquables. Lors d’un conflit avec
Florence, au cours duquel chaque ville soumit l’autre à la quarantaine et au
blocus, une délégation florentine fut invitée à Gênes en vue de résoudre la
crise. Les Florentins furent conduits au lazaret construit hors les murs et à
leur grande satisfaction constatèrent que l’entrée était gardée – non par des
troupes locales susceptibles de se laisser acheter, mais par des professionnels,
des mercenaires allemands. À l’intérieur, on leur montra deux zones de
quarantaine bien séparées. Dans la première, la quarantina brutti, se
trouvaient 55 pestiférés condamnés à y rester quarante jours (en supposant
qu’ils survivraient) plus une période de convalescence. Dans la spurga di
sospetto se trouvaient 238 personnes « suspectes », enfermées là parce qu’elles
avaient été en contact avec des pestiférés ou qu’elles arrivaient de régions où
la peste était avérée. Dans l’hôpital principal de la ville (Spedale Maggiore),
ils virent 416 patients, hommes et femmes séparés, traités selon quatre
catégories : ceux qui avaient de la fièvre, ceux qui nécessitaient une
opération chirurgicale, les enfants souffrant de fièvres, les convalescents.
Enfin, les Florentins furent conduits à l’hospice des incurables (Spedale degli
Incurabili), qui contenait 698 pensionnaires dont les syphilitiques et les fous.
Sur une population de 80 000 habitants, les Florentins en virent 1 114 (soit
1,4 %) en cours de traitement dans les différents hôpitaux. Ils en conclurent
que la santé de la ville était bonne.
À la lumière des réussites de Gênes et de Florence, les habitants de Gênes
suggérèrent une alliance de leurs deux États avec ceux de Naples et de Rome
pour organiser un système international de quarantaine et de blocus. Les
États devraient aboutir à une standardisation des règlements et convenir
qu’un territoire déclaré interdit, car infecté, ferait aussitôt l’objet d’un
blocus total de la part des trois autres partenaires. Cette tentative de
réglementation supranationale s’effondra en 1656 sans avoir jamais obtenu
le plein soutien de Rome et de Naples. Elle souligne néanmoins à quel point
les plus petites villes-États avaient conscience de la nécessité d’organiser sur
une large échelle géographique un système cohérent de prévention, reposant
sur la quarantaine et le blocus. Une fois que la peste était arrivée aux portes
d’une ville, même les meilleures ordonnances et les comités les plus vigilants
ne pouvaient plus faire grand-chose.
Le coût et la complexité d’une législation anti-peste n’étaient pas les seules
difficultés auxquelles étaient confrontés les conseils municipaux ou les
gouvernements nationaux tentant de lutter contre les plus gros dégâts
occasionnés par la maladie. La peste était en soi « traître », car il était
extrêmement ardu de l’identifier à ses débuts. La plupart des localités ne
s’apercevaient de l’imminence d’une épidémie que lorsqu’elle faisait déjà
rage ! En théorie, le corps médical dans son ensemble était à même de
détailler la liste des symptômes caractérisant les épisodes normaux du mal.
C’est ainsi que le docteur florentin Antonio Pellicini écrit en 1630 que la
peste se caractérise par :
de sérieux maux de tête, de l’anxiété, de l’insomnie, un esprit dérangé, une soif dévorante, un manque
d’appétit, une respiration haletante, des vomissements de bile, une affreuse diarrhée, des urines
troubles, un pouls hésitant, un visage et des yeux brûlants, une langue noire et sèche, des expressions
faciales inhabituelles, et une prostration irrésistible.

Beaucoup de ces symptômes étaient cependant présents dans d’autres


maladies, et certains pestiférés n’en présentaient que peu, comme dans les
cas, même rares, de peste pulmonaire ou septicémique où le malade mourait
avant l’apparition du moindre symptôme. Facteur aggravant, la période
d’incubation expliquait pourquoi on ne se rendait compte de la présence du
mal que très tardivement. En fait, la seule preuve acceptée universellement
comme certaine était l’apparition des bubons et des marques sur la peau
causées par des hémorragies sous-cutanées. Comme le disait, en 1631,
Rondinelli à Florence :
Les médecins sont fréquemment appelés par le secrétariat à la Santé, formé de fonctionnaires
assermentés mais non médecins. Certains concluent à la peste, d’autres non, en toute sincérité et pas
pour l’amour de la contradiction.

Outre les difficultés que présente l’identification d’une infection


bactérienne sur la seule base de symptômes externes s’ajoutait le problème
que la plupart des États ne tenaient pas vraiment à se voir informés de la
présence de la peste. En 1630, à Busto Arsizio, le docteur qui certifia la
présence du mal fut fusillé. Le peuple tentait désespérément de cacher la
vérité, comme le montre l’exemple suivant : les autorités vénitiennes,
étudiant leurs statistiques de décès, remarquèrent la présence anormale d’un
grand nombre de morts sur l’île de Malamocco. Soupçonnant qu’il pouvait
s’agir de la peste, ils firent exhumer trois cadavres et les autopsièrent. On
trouva des bubons et l’île fut instantanément mise en quarantaine. Les
médecins autopsièrent la majorité des cadavres, mais se révélèrent
incapables de distinguer les altérations causées par la décomposition de
celles dues à la peste, si bien que les résultats ne furent guère convaincants et
que le processus ne servit qu’à offenser les familles.
Finalement, même l’Italie dut se rendre à l’évidence : la réglementation,
les infrastructures, les hôpitaux étaient incapables de limiter la virulence du
mal. Quand la peste faisait son apparition – à intervalles plus longs –, on
pouvait, ou plutôt on devait s’attendre à la mort de 25 à 50 % de la
population. Chez eux, dans la rue ou au lazaret, les gens mouraient très peu
de temps après l’apparition des premiers symptômes quels qu’ils soient,
souvent une forte fièvre. Faculté et magistrats remarquèrent des constantes
dans la mortalité. Par exemple à Gênes en 1656, le père Antero Maria da San
Bonaventura observa : « Le privilège des riches consiste en leur capacité à
éviter la peste, tandis que le privilège des pauvres réside en leur capacité à
survivre à la peste s’ils l’attrapent, étant par nature plus résistants que les
riches, trop habitués à leur petit confort. » Malgré quatre siècles
d’observation, aucun remède n’était en vue. Il ne faut donc pas s’étonner de
voir un pasteur anglais prescrire, avec un brin d’ironie, « une pinte de
repentir de Ninive, puis deux poignées de foi et de ferveur (trempées) dans
le sang du Christ, avec autant d’espérance et de charité de l’espèce la plus
pure que vous pourrez vous en procurer au magasin du Seigneur ». Ou,
comme le dit un autre de façon plus succincte, « Cessez de contrarier le Ciel
et cessez de mourir ».
Quittons à présent le monde des autorités, contrariées et perplexes, pour
nous tourner vers les effets de la peste sur de simples individus. Que
faisaient-ils lorsque le mal se déclarait ? De toute évidence, comme nous
l’avons déjà montré, ils faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour
repousser les mesures étatiques visant en fait à contrôler les personnes sous
couvert de l’épidémie. Les médecins, convaincus comme Giovan Agostino
Contardo de Gênes que la prévention était beaucoup plus noble que la
thérapie, n’étaient d’aucun secours, d’autant qu’ils tendaient à s’enfuir au
premier soupçon de maladie. Ceux qui restaient ne valaient guère mieux,
incapables qu’ils étaient de dépasser leurs présupposés théoriques, comme le
montrent les journaux tenus par des praticiens au cours de toute l’histoire
de la peste. Pour ne citer qu’un exemple, l’ironie pathétique du père Antero
est palpable lorsqu’il commente ainsi son équipement anti-peste : « Il n’est
bon qu’à vous protéger des puces, qui ne peuvent s’y nicher. » Il se plaignait
des puces, sans les considérer comme davantage qu’un simple désagrément :
Il me faut fréquemment changer mes vêtements si je ne veux pas être dévoré par les puces… Sur ma
foi, aucun autre tourment corporel dans le lazaret ne peut se comparer aux puces.

La situation dans les hôpitaux pour pestiférés terrifiait encore plus les
gens que la perspective d’une quarantaine dans leur maison. Comme le note
le cardinal Spada après une visite dans un de ces lieux : « Vous êtes assailli
d’odeurs nauséabondes… Vous devez enjamber des cadavres… C’est l’enfer
sur terre. » D’où la prolifération de travaux sur la meilleure façon de lutter et
de se guérir tout seul de la peste, la plupart des gens espérant, tout comme
leurs dirigeants, éviter le mal ou en réduire les effets. On concocta des
remèdes allant de boissons spéciales à des emplâtres ou des variantes
d’aromathérapie. Leurs ingrédients comportaient un ou plusieurs éléments
de la liste suivante : de la saxifrage, du romarin, des oignons, du vinaigre, de
l’armoise amère et divers dérivés opiacés. Des chimistes, même si les
médecins traditionnels, docteurs en philosophie, se moquaient d’eux,
recommandaient diverses amulettes contenant de l’arsenic, ainsi que
l’utilisation du mercure et de l’antimoine. Ce poison était censé « tirer » le
venin de la peste, en partant du principe que « le pareil attire le même ».
Pour des raisons identiques, on se servait de composés dérivés de vipères, de
scorpions et de crapauds venimeux. D’autres remèdes populaires utilisaient
de la poudre de sabots de cheval, du corail, des yeux de crabes et des griffes
d’animaux. Une recette de cataplasme à appliquer directement sur les
bubons comportait du miel, de la graisse de canard, de la térébenthine, de la
suie, de la mélasse, des jaunes d’œuf et de l’huile de scorpions.
Même le commun des mortels savait comment s’y prendre pour
contourner les règlements officiels concernant les enterrements. Personne,
de toute façon, n’envisageait avec plaisir de faire enfouir les membres de sa
famille dans une fosse commune au lieu d’une parcelle de terre consacrée à
proximité de l’église paroissiale. Les fosses communes, évidemment,
présentaient deux avantages pour l’État : d’abord, elles étaient commodes
pour disposer rapidement d’un nombre considérable de cadavres. Ensuite,
comme la décomposition de ces corps risquait de produire des gaz
susceptibles d’entraîner d’autres infections par leurs émanations putrides,
enfouir les cadavres loin des villes et utiliser de grandes quantités de chaux
était donc une nécessité médicale. Mais le peuple restait sourd à ces
arguments et préférait braver les risques d’infection, traitant les fosses
communes et anonymes de procédé barbare, où l’on empilait leurs voisins et
leurs cousins « comme des lasagnes », pour reprendre une expression
populaire. Si bien qu’en 1603 un observateur pouvait noter qu’à Londres
les plus pauvres parmi les pauvres, avec des femmes chargées d’enfants, se rendent en foule aux
funérailles, et se pressent autour de fosses ouvertes, comme pour montrer au monde entier qu’ils ne
craignent point la peste.

En 1710, les habitants de la petite colonie suédoise de Blekinge


exhumèrent des pestiférés enterrés dans une fosse commune et les
enterrèrent à nouveau dans le cimetière paroissial local. Nous pourrions
déduire de ces exemples qu’apparemment nulle crainte des miasmes ou de la
contagion ne réussissait à faire disparaître les liens d’amour ou d’amitié
entre les membres les plus démunis du corps social, alors que les sources
littéraires font fréquemment mention de froideur et d’égoïsme chez les
nantis.
Des exemples de résistance individuelle à l’introduction des nouveaux
règlements, signe de l’emprise accrue de l’État, se retrouvent à tous les
niveaux. Les fossoyeurs détestaient s’entendre dire qu’ils n’avaient plus le
droit de garder pour eux le meilleur costume du défunt, contrairement à la
tradition, car les autorités voulaient que ces vêtements soient brûlés au lieu
de se retrouver chez les marchands de vieux habits pour y être revendus.
Pour les commerçants importants, la libre circulation des marchandises, en
particulier du drap, était vitale, et, comme à Venise en 1629, ils réussirent
souvent à bloquer la réglementation. Résultat, le retard de la mise en place
des cordons sanitaires permettait à la peste d’envahir les villes. Et là, les
femmes, refusant la quarantaine, mettaient fréquemment le feu aux maisons
réservées à cet effet, comme à Salisbury en 1627 et à Colchester en 1631. Pis,
on vit à Florence des femmes mises en quarantaine ameuter par leurs cris
des bandes de jeunes qui les délivrèrent, tandis que le fonctionnaire de
police s’enfuyait, craignant pour sa vie.
Devant la vigueur des réactions populaires, certains États tentèrent
d’atténuer la sévérité des règlements. Dans la république de Hollande, on
encouragea les visites de pestiférés sur leur lit de mort, et on autorisa les
promenades hygiéniques des malades à condition qu’ils portent des « bâtons
blancs » pour signaler leur état. Bien plus, les familles mises en quarantaine à
la suite de la maladie d’un de leurs membres furent incitées à participer aux
offices religieux. Peut-être faut-il voir là un signe de calvinisme aigu ? Quand
on croyait à la prédestination, peu importait un risque de contamination ?
Nous serions alors bien proches de l’attitude du monde islamique, comme
semble le confirmer la citation suivante :
Les puritains disent qu’il ne faut pas tenter d’échapper à la peste, que c’est une bénédiction d’en
mourir, et que seuls les êtres désignés par Dieu attraperont le mal quoi qu’ils fassent. Ce serait donc
folie et fausseté que de vouloir s’en protéger.

Le visiteur espagnol et catholique auteur de ces notes ne put cependant


s’empêcher d’ajouter avec malice : « Pourtant, il me semble que nombre de
ces ministres du culte quittent Londres quand survient une épidémie. »
Nous voyons donc que la peste ne fut pas le seul fléau endémique à
s’abattre sur les sociétés européennes au cours des deux derniers siècles de la
seconde pandémie. Les gouvernements des différents pays optèrent tous
pour une approche bureaucratique afin de contrôler le chaos résultant des
épidémies, sans guère la modifier après coup, même lorsque les événements
et l’expérience en démontraient l’inutilité, comme dans le cas de
l’enfermement à domicile. En fait, la peste et les règlements anti-peste firent
autant partie du cycle normal de la vie en Europe occidentale pendant trois
siècles que la résistance populaire à l’étatisme croissant.
L’expérience avait démontré que ni les médecins ni les fonctionnaires
n’étaient en mesure de prévenir, contenir ou guérir le mal, et que, de
surcroît, beaucoup de règlements étaient contre-productifs. De nombreux
éléments du système italien s’étaient révélés dangereux en période
d’épidémie et menaçants pour les libertés publiques le reste du temps. Les
gens n’aimaient guère laisser des étrangers examiner les cadavres de leurs
proches et faisaient tout pour empêcher les autopsies. Ils refusaient la
prérogative qui permettait à l’État de procéder à des exhumations sans leur
consentement, ou à des inhumations dans des fosses grouillantes de corps
en putréfaction arrosés de chaux. Ils vivaient mal les intrusions dans leurs
finances et leurs pratiques commerciales. Même les survivants souffraient de
la fermeture des marchés et des interruptions du commerce, comme le
montrent les chiffres suivants : en 1630, les Florentins vivant de charité
étaient au nombre de 12 000 sur une population totale de 80 000. Au cours
de l’épidémie de peste de la même année, leur nombre passa à 30 000, car
18 000 personnes supplémentaires se trouvèrent dans l’incapacité de gagner
leur vie. Les rares citoyens ayant encore cette capacité durent supporter par
leurs impôts l’inflation des personnes chargées des pestiférés, des 23 mules
et 186 charrettes nécessaires au transport et à l’entretien des pestiférés, des
mis en quarantaine et des chômeurs.
Une brève étude de la ville de Pistoia de 1630 à 1631 donne une idée plus
précise de l’impact de la peste sur une cité nantie de la meilleure
réglementation existante. Elle possédait un lazaret mais « la plupart des lits
manquent de draps et beaucoup sont démunis de couvertures… Les patients
dorment à cinq par lit, au détriment des convalescents qui, n’étant jamais
séparés des contagieux, connaissent de multiples rechutes ». Malgré ces
mauvaises conditions générales, l’établissement soigna 1 198 malades en
l’espace de onze mois, d’octobre 1630 à août 1631, sur lesquels on déplora
607 décès, soit 51 %. Beaucoup d’habitants furent consignés chez eux
pendant leur quarantaine et, vu la rapidité avec laquelle le mal se
développait, moururent avant de pouvoir être transférés à l’hôpital. Sur les
125 cas recensés, 11 étaient membres de l’élite locale, 15 étaient des artisans
disposant de ressources propres, ce qui laisse 99 pauvres, obligés de faire
appel à la charité pour se nourrir tout en étant enfermés chez eux.
En temps normal, les impôts rapportaient 28 000 scudi à la ville, à peu
près 2 300 par mois. L’épisode de peste coûta au minimum 9 100 scudi (830
par mois), soit l’équivalent de 36 % du budget habituel de l’État. Comment
une petite ville pouvait-elle supporter des ponctions aussi démesurées, alors
que la crise, par sa nature même, signifiait l’effondrement du système des
impôts ? Les archives des services de santé montrent que seuls 3 % des fonds
affectés à la peste provenaient du Trésor public. En fait, 52 % de ce budget
provenait de prêts, car il fallait bien faire face aux dépenses habituelles. Et,
phénomène encore plus étonnant, environ 45 % de l’argent déboursé
pendant la peste émanait de donations charitables.
Le rôle de la charité privée dans la lutte contre le fléau est essentiel. Si les
États d’Europe occidentale étaient fort désireux de réglementer la vie de
leurs administrés les plus pauvres, ils étaient rarement en mesure de
contraindre les citoyens les plus riches à contribuer aux dépenses
occasionnées par une épidémie. La charité représentait par conséquent une
partie importante de l’équation financière. L’État n’était pas obligé de
recourir à la taxation parce que, sur le plan économique, les sommes
provenant du secteur caritatif étaient importantes. Plus surprenant encore :
ce même secteur était en fait contrôlé par ceux-là mêmes qui, magistrats et
hauts fonctionnaires, échappaient à l’impôt. C’est ainsi qu’on trouve à la
source de financements supplémentaires à Pistoia trois fondations
caritatives initialement créées par de généreux donateurs pour veiller au
bien public. Leurs budgets ayant été régulièrement augmentés par des legs
successifs, ces trois fondations furent à même de contribuer à hauteur de
35 % (1 244 scudi sur 3 575) à l’effort civique, tandis que 500 scudi
provenaient du mont-de-piété, banque publique spécialisée dans l’aide aux
artisans modestes et dont la charte fondatrice obligeait à affecter ses
bénéfices au bien public.
Les aumônes recueillies dans les troncs des églises apportèrent 400 scudi
supplémentaires, auxquels s’ajoutèrent 100 scudi provenant de sources non
spécifiées. Au total, les services de santé collectèrent 11 110 scudi destinés à la
mise en place des mesures sanitaires, sur lesquels seuls 300 scudi provenaient
des impôts et des fonds publics. De plus, une fondation fit un don de
froment d’une valeur de 2 320 scudi, ce qui représentait une contribution
supplémentaire équivalant à 1,25 scudi par habitant, pour une population
totale de 8 000 personnes, dans une ville où la collecte d’impôts s’élevait en
temps normal à 3,5 scudi par tête.
Le comité d’hygiène se trouvait ainsi à la tête de sommes considérables
dont il pouvait disposer à sa guise, ce qui explique pourquoi peu de
magistrats étaient en faveur de la création de ministères de la santé
permanents qui auraient été dotés de pouvoirs énormes et de budgets
colossaux. Le comité d’hygiène de Pistoia réussit à ne dépenser que
9 170 scudi, réalisant ainsi un bénéfice de 9 %, ou 940 scudi, sur le budget
total. 53 % des dépenses portaient sur la nourriture destinée à empêcher que
ne meurent de faim les pestiférés confinés au lazaret ou chez eux. Le poste
de dépenses le plus important après celui-ci (à hauteur de 24 % des fonds)
concernait les salaires des personnes employées à l’hôpital, au nombre de 60
environ, soit un employé pour 130 citoyens. 10 % du budget était affecté à la
maintenance des bâtiments, en particulier l’hospice, et les 13 % restants
portaient sur des dépenses mineures.
L’examen d’une épidémie de peste tout à fait à la fin de la période
considérée fait ressortir un certain nombre d’éléments caractérisant les
années postérieures à l’élaboration de la réglementation anti-peste dans
l’Italie du xve siècle. Premièrement, il apparaît que même une ville aussi
bien organisée que Pistoia fut incapable de prévenir, contenir ou arrêter
l’épidémie. Deuxièmement, l’État fit preuve d’une volonté constante
d’alimenter financièrement un système inopérant mais contraignant.
Troisièmement, le niveau de recours à la charité privée indique que les États
se constituaient par ce biais des réserves importantes pour faire face aux
crises, les fonds privés sous le contrôle des magistrats servant en fait de
« couverture maladie universelle ». Quatrièmement, nous voyons que, même
dans le cas d’une épidémie peu virulente (où moins de 12 % de la
population succomba), la société était soumise à des fardeaux énormes.
Enfin, le succès avec lequel l’État sut mettre en œuvre le système de
réglementation témoigne de son emprise sur la société grâce à une
bureaucratie performante, ce qui ne pouvait que ravir ses dirigeants.
Pour mieux démontrer encore le rôle joué par la réglementation anti-
peste dans la construction d’un système étatique visant au contrôle de la
société en général, prenons le cas de l’Angleterre, qui possédait
probablement l’État le plus centralisé et bureaucratique de toute l’Europe et
qui fit pourtant preuve de la plus extrême prudence avant d’adopter le
modèle italien. On pourrait avancer que la sophistication du système anglais
explique la difficulté d’application des ordonnances. Dans la plupart des
autres pays, elles étaient destinées à renforcer le pouvoir central sur ses
citoyens, mais en Angleterre l’État était déjà suffisamment fort pour ne plus
avoir besoin de l’excuse d’une protection sociale. De plus, une bureaucratie
développée et puissante est en général réticente devant l’apparition de
nœuds de pouvoir nouveaux, comme les comités d’hygiène. Ce fut le cas en
Angleterre, où des bureaucraties puissantes, comme la Corporation de la
cité de Londres, hésitaient à se dépouiller de quelques-unes de leurs
prérogatives historiques au profit d’organismes nouveaux, sans même parler
de la complexification accrue qu’entraînait dans un ensemble déjà complexe
l’apparition de nouvelles structures politiques, financières et économiques.
La lenteur avec laquelle l’Angleterre adopta le système italien ne veut pas
dire qu’elle se désintéressait des meilleures façons de contrôler la peste ni des
progrès prophylactiques dans d’autres pays. De 1486 à 1604, plus de cent
cinquante ouvrages, traités et pamphlets médicaux furent imprimés en
Angleterre, plus d’une vingtaine traitant spécifiquement de la peste. Entre
1625 et 1627, on en compte trente-six. Beaucoup s’appuyaient lourdement
sur des sources continentales et témoignent de l’intérêt du public anglais
pour des informations exactes sur la médecine en général et la peste en
particulier. Il n’en demeure pas moins qu’à tous les niveaux le
gouvernement, sous les Tudors comme plus tard sous les Stuarts, fut lent à
accepter puis à mettre en œuvre le système habituel de règlements sanitaires,
et ce malgré les dix-sept crises épidémiologiques entre 1500 et 1670. En
revanche, dès la fin du xve siècle, au nord de la frontière, les villes écossaises
tentaient d’empêcher l’entrée des personnes et des biens, et d’isoler ceux qui
avaient été en contact avec des pestiférés. Le gouvernement central étant
relativement faible en Écosse, les villes prirent ainsi la direction des
opérations et mirent en œuvre les mesures de lutte contre la peste sur le
modèle des zones françaises urbaines de la même période.
Les premières tentatives d’imposer une réglementation nationale pour
lutter contre la peste en Angleterre traduisent un renforcement de la
bureaucratie plutôt que le désir de prévenir les épidémies. On en compta
deux en 1498 et 1535, mais les premières ordonnances n’apparurent qu’en
1518, et la vraie offensive administrative ne vint qu’en 1578, entre deux
autres résurgences sérieuses du mal en 1563 et 1589. On voit bien que,
contrairement au reste de l’Europe, la proclamation des mesures anti-peste
ne se fit pas « à chaud » mais qu’elle reflétait une réflexion approfondie sur le
sujet.
Avant 1518, la plupart des voyageurs étrangers en Angleterre notaient
l’absence quasi totale de préparatifs sanitaires. La même année, pourtant, le
cardinal Wolsey (vers 1475-1530) tenta de faire passer un éventail de
mesures administratives visant à augmenter l’efficacité de l’État et à
permettre à l’administration de faire face aux crises. Les mesures sanitaires
s’inscrivaient donc dans le cadre de la réorganisation générale et rationnelle
de l’administration. Le 13 janvier 1518, un décret ordonna que toute maison
contaminée soit signalée par une botte de paille et isolée pendant quarante
jours. Les non-malades qui s’y trouveraient avaient le droit de sortir, mais en
portant un bâton blanc pour signaler leur contamination possible. En avril,
sir Thomas More (1478-1535) imposa ces règles à Oxford. L’implication
personnelle de Wolsey et de More, avec l’appui du monarque, montre bien
la tendance de l’époque à introduire en Angleterre certaines tendances des
monarchies continentales, typiques de la Renaissance. Non seulement l’État
alignait ses règles médicales sur les meilleurs exemples alentour, mais on
assistait aussi à une tentative globale d’alignement de la société et du
gouvernement anglais sur des pratiques continentales de pointe. C’est
exactement ce que faisait au même moment la France sous le règne de
François Ier (1494-1547).
Outre les règlements de quarantaine, les réformes en cours comprenaient
tout un éventail de mesures qui n’avaient aucun objectif sanitaire. En 1517,
Wolsey commanda le recensement national des terres clôturées, dans le
cadre d’une réforme sur la propriété agricole et foncière. On introduisit des
lois somptuaires visant à contrôler la mobilité sociale et culturelle. À cela
s’ajouta une campagne contre le vagabondage et la mendicité à Londres,
sans doute en rapport avec les concepts de santé publique, d’hygiène et de
pollution, en même temps qu’avec la police urbaine. Enfin, la fondation en
1518 à Londres du Collège royal de médecine est la trace la plus visible du
souci de santé publique, et peut-être la seule. La totalité des règlements anti-
peste fut longue à se mettre en place, et bien souvent des villes individuelles
prenaient des initiatives heureuses. C’est ainsi qu’en 1537-1545, en province,
on isolait les pestiférés dans des bâtiments spécifiques, alors que Londres,
avec une population – et donc des victimes potentielles – bien supérieure,
devait se contenter de cloîtrer les gens chez eux dans la majorité des cas.
Entre 1550 et 1570, la plus grande partie du pays appliquait les directives
gouvernementales et isolait les pestiférés dans des lazarets, mais une
résistance considérable subsistait quant au financement de la quarantaine.
Pourtant, entre 1574 et 1585, la plupart des villes avaient adopté, du moins
en théorie, une réglementation ambitieuse, et le processus semblait
tellement en passe de réussir que le roi proclama en 1580 : « La santé de la
nation est actuellement meilleure qu’elle n’a jamais été, de mémoire
d’homme. »
En réalité, de grandes inégalités régionales caractérisaient l’application
des mesures de lutte contre la maladie. La Couronne commanda en 1578
une enquête nationale sur la situation. On découvrit alors que la plupart des
problèmes mis à jour étaient exactement identiques à ceux révélés en 1563
par un médecin de Padoue, César Adelmare. Son rapport adressé à William
Cecil (1520-1598) et à lord Burghey soulignait l’absence d’une
infrastructure administrative précise, locale aussi bien que nationale,
identifiée comme telle et chargée de la santé publique. Les quelques
éléments existants manquaient de la base financière seule garante de leur
efficacité. En conséquence de quoi, il recommandait instamment à
l’Angleterre, sur le plan national et local, d’adopter les structures de lutté
contre la peste déjà en vigueur en Italie. En 1578, le Conseil privé fit une
tentative concertée auprès de la reine Elizabeth allant dans le même sens.
À la demande du Conseil privé, le Collège royal de médecine publia la
liste des actes médicaux à prévoir en cas d’épidémie. Il recommandait
l’utilisation de parfums et de fumigations pour purifier l’air, les
marchandises et les bâtiments contaminés. Vêtements et literie devraient
être régulièrement changés, les linges utilisés devraient être lavés ou, mieux
encore, brûlés. Enfin, ils conseillaient d’utiliser des plantes connues pour
leurs vertus médicinales, comme l’armoise et la rue officinale. Le Conseil
privé édita alors une liste de directives à l’usage des juges de paix, mesures
assez complètes mais qui n’eurent force de loi qu’à partir de 1604.
Selon ces directives, les juges de paix devaient se réunir toutes les trois
semaines pour faire le point sur l’épidémie en cours. Ils devaient recevoir
des rapports réguliers de la part des veilleurs chargés de vérifier que la
quarantaine était respectée et de consigner l’identité des victimes. Les juges
devaient instituer une taxe régulière destinée à permettre des mesures
immédiates en cas de peste. (En clair, l’État essayait d’introduire un « impôt-
peste » permanent.) Ils devaient veiller à la crémation des effets des victimes,
de leur literie, et n’autoriser les enterrements qu’après le coucher du soleil
afin de limiter le nombre de participants. Le Conseil privé insistait aussi sur
le strict respect d’une quarantaine de six semaines pleines, avec des veilleurs
spécialement chargés d’empêcher la fraude. Vers 1620, l’État avait réussi à
convaincre la plupart des localités de la nécessité d’isoler les pestiférés et –
détail important – de payer le coût de la quarantaine, dans les maisons
individuelles comme dans les lazarets.
La seule exception dans le dispositif, et elle était de taille, concernait
Londres. En 1583, Conseil privé et Corporation avaient passé un accord-
cadre, mais aucun consensus ne s’était dégagé au sujet de la quarantaine. La
Cité préférait des hôpitaux spéciaux aux maisons individuelles, faisant valoir
son incapacité à financer les lits et les personnes nécessaires chargées de
s’occuper des pauvres. Sans compter que sa juridiction ne s’étendait pas aux
faubourgs, alors que Londres pouvait s’attendre à un afflux de réfugiés de
diverses origines géographiques. Les magistrats de la cité affirmaient aussi
que les chartes et autres privilèges concédés au Collège royal et à l’évêché
limitaient leur autorité même à l’intérieur de la cité. Conseil privé et
Corporation s’affrontaient sur des questions de juridiction et de puissance
publique, car dans le système anglais bien organisé, puissant et fondé sur la
tradition, les vieilles habitudes disparaissaient lentement, rendant difficile
l’introduction d’une législation d’origine étrangère. Par ailleurs, la
Corporation soutenait que mettre les gens en quarantaine était une erreur,
écrivant en 1583 qu’« enfermer ensemble les malades et les autres semblait,
au vu de l’expérience passée, augmenter et non diminuer le nombre des
victimes ». Ils avaient bien compris la faiblesse principale du dispositif
italien, au moment où, sur le continent, certains commençaient à se
demander précisément s’il ne fallait pas cesser d’enfermer les pestiférés avec
ceux qui ne l’étaient pas. Par souci de compromis, le Conseil privé
recommanda en 1609 de les enfermer dans des pièces séparées après avoir
scellé hermétiquement toutes les issues.
Sous le règne de Charles Ier (1600-1649), on assista à des efforts concertés
pour faire de Londres la digne capitale d’un souverain de son temps,
exerçant une autorité toujours croissante et tendant à l’absolutisme, sur le
modèle de la monarchie française. En 1630, le Collège royal de médecine
recommanda l’abandon de la quarantaine à domicile et la construction d’un
nombre suffisant d’hôpitaux spécialisés pour faire face aux besoins en cas
d’épidémie. Il se fondait sur le mouvement en cours dans les grandes villes
européennes (citant Paris, Padoue et Venise) et désignait l’hôpital Saint-
Louis, construit sous Henri IV, comme le modèle de référence.
En 1631, le roi reçut le rapport de Théodore de Mayerne, médecin
huguenot, qui avait recensé les principaux problèmes de Londres : la
pauvreté, l’ivrognerie, le nombre de sans-abri, de mendiants, le
surpeuplement des taudis et le manque total de règles de construction. Il
recommandait la création d’un corps permanent de fonctionnaires,
comprenant des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, chargés de
surveiller la santé et l’hygiène de la capitale. En dernier lieu, il émettait les
plus expresses réserves sur l’isolement des malades à leur domicile,
concluant que Londres avait besoin de quatre ou cinq grands hôpitaux
réservés où l’on placerait les gens atteints. Tous ceux qui auraient été en
contact avec des pestiférés devraient subir une quarantaine séparée, de
quarante jours effectifs, pouvant effectivement avoir lieu chez eux. Il
recommandait de détruire non seulement les chiens et les chats, mais aussi
les rats, souris et autres rongeurs, les désignant comme « ennemis publics ».
Pour finir, il demandait la création d’un comité de santé, doté de pouvoirs
exécutifs réels, chargé de veiller à l’exécution des mesures nécessaires. Son
rapport fut reçu favorablement par le Conseil privé, notant que « c’était ce
qui se faisait ailleurs avec de bons résultats », et repris en 1641 par un autre
huguenot, Louis du Moulin.
Mais le déclenchement de la guerre civile et l’effondrement de la
monarchie réduisirent à néant les efforts de Mayerne et de du Moulin. Au
cours de la république de Cromwell, l’Angleterre ne connut qu’une seule
modification majeure apportée aux règlements pris entre 1578 et 1609 : le
gouvernement consentit enfin à imposer un blocus des personnes et des
biens en provenance de régions infectées et l’on put voir des navires
consignés avec leur équipage à quelque distance du port, jusqu’à ce que les
magistrats décident de l’absence de maladie à bord.
Ce n’est donc pas à l’insularité ni à des sentiments antieuropéens qu’il
faut attribuer la lenteur britannique à adopter le système de protection
sanitaire italien, car tout le monde était convaincu de sa nécessité et de son
efficacité. Mais, sur le continent comme en Écosse, la mise en place du
dispositif contribua aussi à l’extension du contrôle étatique, à travers des
infrastructures administratives centralisées et fortes. En Angleterre, en
revanche, ces infrastructures existaient déjà, que ce soit au niveau local,
national ou royal, si bien que la mise en place des règlements sanitaires avec
une nouvelle bureaucratie se heurta à la résistance des corps constitués
préexistants. Arc-boutés sur leurs prérogatives, ceux-ci étaient en mesure de
résister à tous ceux qui leur demandaient de se couler dans un moule
étranger, même plus rationnel. L’Angleterre opposa une plus grande
résistance sur le plan administratif que la plupart des autres nations aux
tentatives d’imposer un ordre et des modèles nouveaux. Alors que les
politiques, dans le reste de l’Europe, trouvaient dans les nouveaux circuits
administratifs un moyen d’accroître leurs pouvoirs, les magistrats et
fonctionnaires britanniques y voyaient une intrusion dans leur sphère
d’influence. Les peuples européens craignaient un durcissement de
l’« ordre » ; les Anglais du peuple, associés à leurs notables, craignaient
l’arrivée d’un « ordre nouveau ».
V. LE BOUQUET FINAL
La Grande Peste de Londres, 1665

On ne parle que d’Untel, qui est mort, d’un autre qui est
malade, de beaucoup à tel et tel endroit…
Pepys

Au cours des chapitres précédents, nous avons développé des thèmes


récurrents, parmi lesquels figurent en bonne place l’introduction et
l’adoption du dispositif sanitaire italien. Tout aussi marquante est la
résistance déployée par des individus, à tous les niveaux de la société, pour
bloquer le système. D’où une tension sociale profonde car, si chacun voulait
bien prévenir la peste, ou du moins la limiter avant de l’éliminer, personne
n’acceptait le prix à payer. Personne n’acceptait d’être enfermé à domicile
avec un proche mort ou mourant, et donc beaucoup tentaient de cacher des
décès ou des maladies douteuses. Personne ne souhaitait voir ses biens
détruits, d’où des mensonges constants. Être envoyé au lazaret équivalait à
un arrêt de mort, donc chacun dissimulait toute trace de maladie. À tous les
niveaux, les peurs et les égoïsmes individuels se combinaient pour freiner
l’efficacité des mesures prises par les responsables sanitaires et les
municipalités.
Il en était malheureusement de même au niveau gouvernemental. Plus
d’un parlement régional dissimula la présence de la peste sur son territoire
pour tenter d’éviter les effets désastreux sur le commerce qu’un blocus ou
une mise en quarantaine auraient entraînés. Des responsables locaux
tentaient de retarder la panique populaire en occultant les premiers cas de
peste ou en truquant les statistiques de mortalité. On ignorait ou rejetait les
recommandations des médecins qui auraient pu aller à contre-courant des
habitudes sociales, culturelles ou économiques. On ne compte plus les
occasions où, poussés par des considérations pragmatiques ou
commerciales, des notables hésitèrent ou temporisèrent au lieu de faire front
face à l’épidémie. Toutes ces attitudes se retrouvent dans le cas de Londres
en 1665. On peut même se demander si tant de prévarication devant une
crise sanitaire majeure ne reflète pas une tendance lourde de l’âme humaine
qui n’est pas propre à la peste.
Fin avril, les autorités firent savoir que quarante-deux personnes avaient
été frappées d’un mal pernicieux, à la virulence extrême, inconnu à Londres
depuis bientôt dix ans, si bien qu’aucun expert n’était à même de proposer
un remède ni même de mesures préventives. Devant cette incertitude, les
autorités reprirent les règlements en vigueur lors des derniers épisodes
connus : les citoyens contaminés, ou ayant été en contact avec des malades,
devaient soit se rendre dans l’un des hôpitaux de la ville, soit se cloîtrer chez
eux. Dans ce cas, la ville enverrait du personnel médical et autre leur rendre
visite et vérifier qu’ils ne manquaient de rien. De plus, le Conseil privé et la
Corporation assuraient à leurs administrés qu’il ne serait pas nécessaire de
lever des impôts nouveaux car les dépenses induites seraient couvertes par
les recettes existantes et par la charité de généreux donateurs dans toute
l’Angleterre. Même si beaucoup doutaient que les sommes ainsi récoltées
suffiraient, la population garda un calme relatif en attendant de savoir s’il
s’agissait de cas isolés ou bien si ces quarante-deux victimes n’étaient que les
prémices d’une épidémie beaucoup plus redoutable.
Fin mai, on dénombrait 700 décès et nombreux étaient ceux qui
s’attendaient au pire, même si, dans l’ensemble, la maladie semblait
circonscrite aux quartiers pauvres de la capitale. Cela était conforme aux
avis médicaux les plus éclairés, selon lesquels les pauvres étaient susceptibles
d’être les premières victimes. Par conséquent, la ville prit des mesures pour
limiter les déplacements intra muros, tout en donnant l’ordre aux
propriétaires de signifier leur congé aux locataires n’ayant qu’un bail de
quelques mois, et d’expulser les familles entassées en trop grand nombre
dans des locaux exigus, la surpopulation figurant parmi les causes de la
contagion. Certains riches organisèrent l’évacuation de leur famille en
direction de leurs résidences d’été ou chez des amis habitant d’autres régions
d’Angleterre. Malgré ces quelques changements, la vie de la capitale ne fut
guère affectée.
En juin, la situation empira. Le 5 juin, la mairie décida de fermer les
théâtres et tous les lieux publics, et, dès le 15 juin, la plupart des habitants, le
roi à leur tête, avaient pris la fuite. Les tribunaux fermèrent leurs portes,
faute d’avocats. Malgré la publication de nombreux manuels [5] destinés à
aider les particuliers pendant l’épidémie, le nombre de victimes monta en
flèche. Pendant la première semaine de juin, le chiffre de 700 fut
communiqué aux autorités et consigné sur les registres de mortalité. La
deuxième semaine, le chiffre doubla, et passa à 2 800 pour la troisième
semaine. Les statistiques explosèrent quand on y ajouta les 4 200 morts de la
dernière semaine de juin, portant ainsi le total du mois à plus de
9 000 victimes, soit plus de 300 par jour. De surcroît, le mal s’étendit aux
alentours, forçant les collèges d’Oxford et de Cambridge, ainsi que d’autres
établissements scolaires, à fermer momentanément leurs portes.
En juillet, ce fut encore pire, et la mairie annonça la fermeture de tous les
établissements scolaires jusqu’à la fin septembre au moins. Craignant que
l’épidémie ne s’étende davantage, le monarque s’éloigna encore de Londres
pour finalement s’installer à Oxford, où l’architecture des premiers collèges
rendait plus facile la surveillance des allées et venues et où le Parlement le
rejoignit en octobre. La situation de la capitale était préoccupante, avec
123 900 décès rapportés en juillet, dont 79 100 attribués à la seule peste.
Même si les règlements de quarantaine rendaient la fuite plus difficile, les
riches et les nobles arrivaient encore à s’échapper, mais leurs intérêts
commerciaux et leurs affaires les forçaient néanmoins à revenir
périodiquement dans la capitale. D’autres décidèrent d’ailleurs de ne pas en
sortir, déterminés à défendre leurs biens contre des pillages et des troubles
éventuels. Les fonctionnaires restés sur place déploraient l’absence de tant
d’officiels et de notables fuyant leurs responsabilités. Même l’évêché de
Londres dut rappeler aux prêtres du diocèse qu’ils ne retrouveraient pas leur
poste à leur retour. En réalité, tous étaient impuissants devant l’exode
massif, et même incapables de faire respecter les règlements, comme
l’isolement à domicile des pestiférés. Le nombre des malades dépassait de
loin les capacités de soins, tant en matière de lits d’hôpital (environ 8 500)
que d’approvisionnement alimentaire, ce qui n’étonna personne car la
municipalité de Londres ne s’était jamais préparée au retour possible d’une
épidémie qui pourtant frappait tous les quinze ou vingt ans.
Ces carences, s’ajoutant au départ des citoyens les mieux nantis,
expliquent que le nombre de décès connut une courbe ascendante en août.
Aux 39 200 victimes de la première semaine s’ajoutèrent les 8 000 morts
journalières de la deuxième, caractérisée par la canicule qui, en se
prolongeant, explique les 59 500 morts de la troisième semaine, et les 85 000
de la quatrième.
Au total, les statistiques officielles font état de 313 600 victimes chez les
Londoniens, dont 238 700 imputables directement à la peste.
Le fardeau qui s’abattit sur les épaules des habitants est terrifiant. Le
nombre de malades faisait que la plupart n’avaient, en théorie du moins, pas
le droit de sortir de chez eux, en particulier dans les quartiers ouvriers.
Comme, de toute façon, peu de gens avaient envie de se déplacer, la vie
quotidienne fut sérieusement perturbée ; l’approvisionnement et
l’acheminement de la nourriture devinrent un problème aigu. Des sources
sûres citent le cas de familles mises en quarantaine qui moururent tout
simplement de faim. L’affluence record de cadavres posa un autre problème
aux autorités, pourtant soucieuses de ne pas leur manquer de respect et de
ne pas s’aliéner les familles. Dans le cadre de mesures d’urgence, au plus fort
de l’épidémie à la fin de l’été, on dut convertir de nombreux espaces publics
en cimetières, les anciens étant saturés. C’est ainsi que deux emplacements
situés près de Blackfriars accueillirent plus de 42 000 corps en août, et qu’au
nord de la Tour de Londres on enterra plus de 15 000 personnes dans une
fosse commune. Des « fosses de pestiférés » se multiplièrent avec
l’augmentation du nombre de victimes. Septembre ne dénota guère de
changement malgré l’apparition de quelques lueurs d’espoir. Au cours de la
première semaine, on dénombra 14 000 morts journalières, soit un total de
98 000, et la municipalité fit procéder à des fumigations dans toutes les rues
dans l’espoir d’atténuer la maladie. Même si on ne saurait attribuer une
grande vertu à ces mesures, le chiffre des décès recula au cours de la
deuxième semaine et tomba à 91 700, mais remonta pour atteindre un
sommet de 101 100 décès au cours de la troisième semaine de septembre. En
revanche, la dernière semaine du mois correspondit à un recul
(77 700 décès) confirmé par les chiffres d’octobre : 60 900 la première
semaine, 14 700 à la fin du mois. Novembre et décembre ensemble
totalisèrent 57 400 victimes.
Si l’on tente de faire les comptes, on arrive à quasiment 1,4 million de
morts en un an, de décembre à décembre, dont 1 million directement
attribuable à la peste. Estimation basse, car elle suppose que tous les cas
aient été rapportés, chose évidemment impossible, beaucoup de familles
préférant ensevelir leurs morts sans avertir les autorités, afin d’éviter la mise
en quarantaine mais surtout l’ignominie des fosses communes en août et
septembre. Le nombre de fonctionnaires encore vivants ayant également
chuté, les chiffres doivent de toute évidence être revus à la hausse, et il nous
semble qu’un total de 1,8 million (soit 150 000 par mois ou 5 000 par jour)
est plus proche de la réalité. Ce qui porterait le nombre de victimes de la
peste à 1,4 million, soit un peu plus de 4 000 par jour ou 117 000 par mois.
Arrêtons-nous un moment ici. Nous devons avertir nos lecteurs que nous
avons modifié les chiffres pour les adapter à la réalité moderne et rendre
plus parlante l’étendue de la catastrophe. En 1665, Londres comptait
environ 500 000 habitants, contre plus de 7 millions aujourd’hui. Les
estimations de l’époque font état de 130 000 morts, dont 100 000
directement attribués à la peste, tandis que les chiffres officiels reconnaissent
97 306 victimes, dont 68 596 mortes de la peste. À eux seuls, ces chiffres
feraient frémir un lecteur moderne, mais nous avons choisi de faire une
« projection » contemporaine pour mieux traduire l’échelle du désastre qui
s’abattit en 1665 sur la capitale. La ville était l’une des plus vastes du monde,
alors comme aujourd’hui, et 20 % de sa population disparut. Si beaucoup
n’avaient pas réussi à fuir, en général vers d’autres provinces anglaises, les
victimes auraient été encore plus nombreuses.
Notre extrapolation, si elle n’est pas à prendre à la lettre, n’est donc pas
une distorsion de la réalité, mais un moyen littéraire pour mieux faire
appréhender l’horreur des circonstances… En dehors des statistiques, nous
avons fait appel à des sources identifiables et vérifiables. De nombreux
hommes d’Église s’enfuirent, la peste frappa en premier les quartiers
populaires surpeuplés, la Couronne, la cour, les magistrats, le Parlement
quittèrent la ville pour se réfugier à la campagne. De nombreux paroissiens
furent enterrés dans des fosses communes, des mis en quarantaine
moururent de faim faute de personnel municipal et d’approvisionnement.
Le Conseil refusa d’augmenter les impôts locaux en prévision de l’épidémie,
préférant faire confiance aux réserves et à la générosité nationales. Les
600 lits des hôpitaux londoniens étaient loin de suffire aux besoins, comme
beaucoup le soulignèrent avant, pendant et après l’épidémie.
Les premiers chiffres de mortalité apparus en avril n’auraient pas dû
surprendre les autorités, car il y avait eu cinq cas de peste l’année précédente
qui avaient conduit à une mise en quarantaine stricte de tous les bateaux
arrivant au port. De plus, des sources continentales faisaient état d’une
menace d’épidémie de plus en plus précise : la Turquie avait été frappée en
1661, la Hollande (avec laquelle l’Angleterre était en guerre) avait connu le
même sort en 1663-1664, la peste tuant environ 35 000 personnes dans la
seule ville d’Amsterdam. Le mal était bien aux portes de l’Angleterre, tout le
monde aurait dû être d’autant plus sur ses gardes que la présence sur le sol
anglais de nombreux prisonniers de guerre (pour la plupart des marins
hollandais) provenant de régions récemment infectées augmentait
l’hypothèse d’une contamination probable.
Néanmoins, lorsque les premiers cas de peste furent recensés à St Giles-
in-the-Field, aucune mesure de précaution n’avait été prise en dehors de
vagues tentatives d’exhumer des ordonnances anciennes. On créa un hôpital
spécialisé à Marylebone, ce qui montre bien que, en présence d’une
épidémie, le gouvernement ne faisait aucune confiance aux hôpitaux
existants, et le 25 juin 1665 le maire tenta d’imposer un cordon sanitaire sur
le territoire de la paroisse dans l’espoir d’empêcher la propagation de la
maladie. Parallèlement, le nombre des contaminés atteignit de telles
proportions que, faute de pouvoir être hospitalisés, ils devaient se cloîtrer
chez eux et tracer avec de la peinture rouge de grandes croix sur leur porte,
accompagnées de l’inscription « Seigneur, ayez pitié de nous ». Les employés
s’occupant des malades ayant été en contact avec des pestiférés devaient
porter des bâtons d’un mètre vingt de long et peints en blanc afin de mettre
en garde les passants. Fin juin, les corps constitués, le roi, la cour et les
nobles avaient tous déserté la capitale.
En juin, on essaya systématiquement de vider de leurs habitants la ville en
général et des quartiers particuliers. Les aubergistes reçurent l’ordre
d’expulser leurs clients, les théâtres, les tribunaux furent fermés ainsi que
tous les établissements scolaires et l’université, qui afficha la suspension des
cours jusqu’à fin septembre. Le Conseil privé reprit à son compte des
mesures que l’Italie avait mises en œuvre deux siècles plus tôt, comme
l’éloignement des non-résidants, des mendiants et des étrangers, afin de
lutter contre la surpopulation, d’autant que les pauvres, tout
particulièrement vulnérables, passaient pour propager partout la contagion.
Le gouvernement ordonna le nettoyage des fossés et le déplacement des
latrines publiques loin des grands axes de circulation, ajoutant des
règlements visant les animaux : extermination des chats et chiens errants,
enfermement des animaux domestiques comme les cochons, les lapins et les
pigeons – sous peine de mort ! Les sources industrielles de mauvaises
odeurs, censées contribuer aux miasmes, comme les entrepôts de grain et de
poisson et les tanneries, furent condamnées à fermer ou à s’éloigner. Même
les boulangers durent conserver à l’intérieur des boutiques les miches
chaudes, jusqu’à ce qu’elles aient refroidi et que l’odeur se soit dissipée. Il
était interdit de vendre, ou même de proposer à la vente, des vêtements, en
particulier les habits usagés, car l’étoffe passait pour poreuse, véhicule
parfait des miasmes et autres poisons, et nul ne connaissait la provenance
des vieux habits.
L’écrivain Pepys (1633-1703), qui ne quitta guère Londres pendant
l’épidémie, rapporte dans son Journal la fuite des citoyens les plus riches,
mais l’exode ne fut pas total. D’abord, les pauvres n’avaient guère le choix.
Comme Hooper, évêque de Gloucester, l’avait écrit pendant un épisode de
peste en 1550 : « Il y a des gens qui ne peuvent partir même s’ils le voulaient ;
les indigents par exemple, n’ayant pas d’amis chez qui se réfugier ni d’autre
habitation que celle qu’ils occupent, ils restent sur place. » Parmi les autres,
certains mirent les femmes et les enfants à l’abri mais restèrent chez eux
pour veiller sur leurs affaires. D’autres encore, comme Pepys, élurent
domicile dans des bourgades proches de Londres et firent la navette tous les
jours. Quittèrent donc la ville surtout des femmes, des enfants et des
domestiques en surnombre. Pepys note aussi une modification – dans un
sens défavorable – du comportement chez ceux qui restèrent, les trouvant de
plus en plus cruels et durs vis-à-vis de leurs proches comme des gens qu’ils
ne connaissaient pas.
Cette dureté et cet égoïsme sont flagrants dans le cas du clergé anglican.
Lorsque l’évêché de Londres menaça de destituer les fuyards, ses motifs
(comme ceux du gouvernement) étaient doubles : éviter que les Londoniens
se voient privés des secours de la religion en un moment pareil ; mais aussi
éviter que les pasteurs non conformistes (presbytériens et
congrégationalistes en particulier) ne profitent du vide ainsi créé pour saper
le prestige de l’Église établie. N’oublions pas que la monarchie venait à peine
d’être rétablie en 1660 [6] et que de nombreux pasteurs presbytériens, fidèles,
dévoués et populaires, venaient d’être chassés de leurs paroisses où ils ne
demandaient qu’à revenir. L’épiscopat craignait que la défection du clergé
anglican ne laisse le champ libre aux puritains pour attaquer la Couronne et
l’Église.
L’isolement des malades, les hôpitaux, la quarantaine imposée aux
navires, le cordon sanitaire autour des paroisses infectées étaient autant de
mesures destinées à empêcher la propagation du mal. Certains espéraient
réussir à chasser la maladie loin de la ville et des habitations. La plupart des
gens croyaient encore que la peste provenait d’une infection de l’air, via des
« atomes » pollués, portés par le vent, qui s’infiltraient dans des objets divers
avant de passer à l’homme. On percevait le danger représenté par les
animaux allant librement de maison en maison, sans que l’on sache très bien
d’où ils venaient, et dont le pelage était un « nid à microbes » idéal. D’où le
massacre des chats et chiens non domestiques, à l’exception des « bichons »
des gens de qualité, qui ne sortaient guère et n’avaient jamais été dans des
endroits infectés. La paroisse de Westminster rapporte que 350 animaux
errants furent abattus et enterrés, tandis que la fourrière officielle de
Londres factura l’élimination de 4 380 chiens.
Tout comme la Corporation de la cité de Londres, de simples individus
essayèrent d’attaquer directement les miasmes au lieu de se contenter de
lutter contre leur propagation humaine ou animale. Pepys et d’autres
écrivains consacrent plusieurs pages au tabac, principale protection
populaire. Beaucoup chiquèrent ou fumèrent de façon quasi permanente,
qu’ils soient seuls ou en société, dans les rues ou chez eux. Le Conseil privé
recommanda des fumigations à base de soufre, salpêtre et ambre. Le doyen
de la cathédrale Saint-Paul, William Sancroft (1617-1693), faisait brûler
chez lui un mélange de soufre, houblon, poivre et encens. Ces fumigations
coûtaient fort cher et étaient l’apanage des riches ou des autorités, en toute
dernière extrémité. En septembre, les autorités londoniennes décidèrent de
frapper un grand coup. Tenant à la théorie des miasmes, et passant outre
aux avis de quelques médecins qui parlaient de « poudre aux yeux » et de
« gaspillage » et réfutaient l’idée d’une infection de l’air que l’on respirait, ils
ordonnèrent des feux de rues. Persuadés que l’odeur la plus forte purifierait
l’air, ils firent placer des tonneaux remplis de goudron toutes les douze
maisons avec des gardes chargés d’entretenir les feux pendant trois jours et
trois nuits, jusqu’à ce qu’un violent orage les éteigne. L’opération coûta fort
cher aux paroisses, qui durent payer chacune de trois à cinq livres pour
l’entretien des feux. Dans le même esprit, les autorités ordonnèrent d’ouvrir
toutes les fosses septiques de la ville afin que la puanteur chasse les miasmes
de la peste.
Même si les autorités avaient déserté la capitale, elles veillèrent à ce que le
poids financier de l’épidémie ne soit pas trop lourd à supporter et
organisèrent des collectes nationales qui rapportèrent la somme non
négligeable de plus de 7 600 livres entre juillet et décembre. De généreux
donataires aidèrent certaines paroisses en particulier, comme celle de St
Margaret à Westminster, qui reçut plus de 1 600 livres de dons. L’argent était
en effet le nerf de la guerre contre la peste, pour acheter les médicaments, les
fumigations, nourrir les internés, aller chercher les cadavres, les enterrer. Il
fallait aussi rémunérer les hommes chargés de traquer les animaux errants,
de les tuer et de les enterrer, les veilleurs chargés de contrôler les
quarantaines, d’approvisionner les familles et de tenir les registres. Or la
Corporation avait refusé d’augmenter les impôts, et le manque d’argent se
fit cruellement sentir par moments : en août, par exemple, la paroisse de St
Giles à Cripplegate dut autoriser les familles à sortir de chez elles pour
chercher de la nourriture que personne ne pouvait leur apporter. Autre
problème crucial, outre les difficultés financières, l’impossibilité de se
conformer à la réglementation sur les enterrements de nuit. Vu l’abondance
des corps et la courte durée des nuits d’été, la procédure fut abandonnée. On
voit bien ici que les responsables à tous les niveaux devaient faire face à des
problèmes d’ordre divers, loin du seul aspect médical.
En période d’épidémie, que ce soit avant, pendant ou après, il faut
pouvoir expliquer la raison de l’hécatombe. Pendant plus de trois siècles
après la première apparition de la Peste noire en Europe, la plupart des gens
continuaient de voir dans le mal le doigt de Dieu. Le consensus était total
sur ce point. Venait ensuite la question du pourquoi. La venue de la peste
n’était pas naturelle, sans être non plus signe d’un arbitraire divin. Dieu
envoyait la peste décimer une société précise pour une ou des raisons
précises qu’il fallait découvrir. Si la faute à l’origine de l’épidémie pouvait
être identifiée et corrigée avant que le mal ne gagne la ville, alors elle serait
épargnée. Une fois l’épidémie déclenchée, il fallait en découvrir la cause et
tenter d’apaiser la colère de Dieu. Quand les mois d’hiver amenaient une
accalmie, il devenait crucial de tenter d’éviter toute résurgence en identifiant
et en éradiquant les péchés à l’origine de l’ire divine.
À Londres, la situation était identique : les habitants voulaient
comprendre. L’Église anglicane proposait une explication simple : la peste
était venue dans la foulée des catastrophes récentes, présentes dans toutes les
mémoires – la guerre civile, la république de Cromwell –, auxquelles la
Restauration venait de mettre fin. La résistance à l’autorité, telle que les
puritains et les républicains l’avaient manifestée, était la cause du jugement
de Dieu. Le missel de l’Église anglicane (The Book of Common Prayer)
rattachait directement la venue de la peste à la désobéissance et faisait
référence aux fléaux qui s’étaient abattus sur les Israélites déloyaux envers
Moïse et Aaron. Il était du devoir de l’État de réprimer ces déviances
intellectuelles qui ne pouvaient qu’entraîner des déviances pathologiques.
C’est ainsi que les quakers, bête noire du gouvernement, furent arrêtés et
emprisonnés à Newgate ou à bord de navires-prisons où soixante-dix-neuf
d’entre eux moururent pendant leur incarcération. Mais comment expliquer
la mort d’un tiers des troupes basées à Hyde Park ou des cinquante-huit
personnes qui succombèrent à l’intérieur de la Tour de Londres ? Encore
plus irritant pour les autorités, beaucoup de membres du clergé furent
rejoints dans leur fuite par de nombreux officiers de l’armée, tandis que
plusieurs de ceux qui étaient restés à leur poste insinuaient que la peste
n’était peut-être pas due seulement au péché de ceux qui refusaient d’obéir
au clergé ou aux magistrats. Le curé de Greenwich, Thomas Plume, citait
parmi les causes directes de la peste la fornication, l’impureté, des affections
débridées, la luxure, la convoitise et l’idolâtrie.
Tout le monde craignait à juste titre de voir l’épidémie réapparaître en
1666, mais sa pire virulence semblait passée et le roi put faire sa rentrée en
ville le 1er février. Le tribut payé était gigantesque en termes de vies
humaines : 68 596 d’après les registres. Il s’agit de toute évidence
d’estimations basses, en raison des décès volontairement cachés, de ceux
attribués à une autre cause et de l’omission par les autorités paroissiales
chargées de la tenue des registres d’un certain nombre de groupes sociaux
comme les juifs, les quakers ou les puritains. De plus, les chiffres bruts
occultent les différences selon les quartiers, car les plus pauvres furent aussi
ceux qui eurent les taux de décès les plus élevés (en chiffres nets comme en
pourcentage). Par exemple, au sud de la Tamise, toutes les paroisses, y
compris Southwark, semblent avoir perdu 30 % de leur population, alors
que le pourcentage pour l’ensemble de Londres n’est que 20 %. Dans les
paroisses les plus aisées, en particulier autour du quartier prospère de
Cheapside, on ne compte que 5 % de pertes. N’en concluons pas –
contrairement à l’opinion de l’époque – que la richesse protège, mais
rappelons-nous que les nantis avaient pu quitter la ville à temps et que le
nombre d’habitants dans les beaux quartiers en était considérablement
réduit. Ce qui explique le nombre moins élevé de décès.

La peste de Londres ne fut pas un événement isolé, contrairement là aussi


aux idées reçues. Le mal ne se limita ni à l’Angleterre ni à la capitale, et
certaines villes souffrirent encore plus que Londres en proportion de leur
population. Néanmoins, la Grande Peste est restée gravée dans les mémoires
comme si elle avait été unique. D’où la nécessité de la replacer dans un
contexte plus large, géographique et temporel, car l’épidémie de 1665 n’était
ni la première ni la plus sévère. Londres avait connu des épidémies aussi
virulentes en 1563, 1603 et 1625, et des formes légèrement moins
désastreuses en 1578, 1582, 1593 et 1636.
Les premières zones à être touchées après Londres furent les bourgades et
les villages alentour, où il semble que les réfugiés disséminèrent le mal. À
Hampstead, on rapporte 260 décès sur les 800 habitants, mais, comme la
ville grouillait de fuyards, le pourcentage de 32,5 % est probablement
erroné, même si tant de décès durent certainement frapper de terreur une si
petite agglomération. Le cercle s’agrandit : 122 disparitions à Kingston-
upon-Thames, 432 à Brentford, 245 à Wandsworth, 200 à Barking et 109 à
Romford.
Le rayon de la mort s’allongea encore. Même si les prisonniers hollandais
et leurs gardes étaient disséminés dans un certain nombre de villes, cela
n’aida guère l’ensemble des zones urbaines à lutter contre la propagation du
mal, envahies comme elles l’étaient par les réfugiés, les prisonniers, les
soldats. D’où l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons à évaluer
correctement l’impact de la peste dans une communauté donnée, pas plus
que nous ne pouvons avancer de chiffres sûrs quant au nombre de
personnes menacées par la progression du fléau. Bien sûr, nous savons que
5 345 personnes moururent à Colchester entre le 14 août 1665 et le
14 décembre 1666, dont 4 817 de la peste. Mais rien ne nous assure que la
population de la ville était encore de 11 000 habitants, car un certain
nombre avaient dû s’enfuir. Si nous traduisons les chiffres en statistiques,
nous arrivons à 49 % de morts, dont 44 % de la peste, un pourcentage
énorme, dénotant proportionnellement plus de décès à Colchester qu’à
Londres. De plus, quand on regarde les dates, on constate que l’épidémie ne
frappa la capitale que pendant la seule année 1665, tandis que les régions
environnantes furent frappées plus tard en 1665 et réinfectées en 1666.
Les deux épisodes de peste en 1665 et 1666 détruisirent la plupart des
grandes villes anglaises. Norwich, avec ses 20 000 habitants, connut
3 682 décès (18 %) dont 2 810 attribués à la peste (14 %). Ces chiffres,
comme ceux de Londres, masquent les différences sensibles d’un quartier à
l’autre, les paroisses les plus pauvres ayant trois fois plus de morts que les
plus riches. Southampton souffrit tellement en 1665-1666 que sa structure
paroissiale s’effondra complètement et qu’aucun registre ne subsiste. Tant de
membres du clergé anglican et de l’administration s’étaient enfuis que –
paradoxe savoureux – le pasteur des réfugiés huguenots, eux-mêmes
victimes de la persécution religieuse en France, fut appelé pour célébrer
mariages et baptêmes et veiller au confort spirituel des habitants de
Southampton, dont les propres pasteurs s’étaient réfugiés ailleurs. Quand
l’épidémie cessa, le maire et seize autres magistrats furent mis à l’amende
pour abandon de poste en temps de crise.
La peste entraîna d’autres répercussions. Comme nous l’avons déjà dit,
l’enseignement fut suspendu, et même l’université de Cambridge dut fermer
ses portes dans le courant de l’été 1665. Elle essaya de rouvrir au printemps
suivant, mais dut y renoncer de nouveau en juin 1666. Plus surprenante
encore, et probablement plus inquiétante, l’accusation selon laquelle des
pestiférés auraient lancé des briques contaminées dans les fenêtres de voisins
non infectés. À Portsmouth, par exemple, on sait que certaines familles
mises en quarantaine bravèrent les édits et attaquèrent des maisons
appartenant à des riches, si bien que l’on dut faire appel à la troupe pour
rétablir l’ordre, ce qu’elle fit en tuant l’un des meneurs et en blessant trois
autres. Certains rapportent même qu’à Londres on vit des malades se mettre
à leurs fenêtres et cracher sur les passants.
De nombreuses villes tentèrent de circonscrire les risques en empêchant
l’entrée dans leurs murs de toute personne en provenance de Londres ou
d’une région contaminée. En Écosse, le Conseil privé suivit l’exemple anglais
en interdisant tout commerce avec la Hollande dès 1664, puis avec Londres
et les provinces anglaises infestées à partir de juillet 1665. Cet interdit –
cousin germain de la quarantaine – ne constitue qu’un échantillon du flot de
règlements et ordonnances hérités du système italien. Winchester posta des
veilleurs à chacune des portes de la ville, ordonna des mesures sanitaires
destinées à assurer « la propreté, la décence et la transparence de l’air », et
annula le banquet du maire et autres festivités. Bristol et Exeter donnèrent
l’ordre à leurs gardes d’interdire l’entrée de tout voyageur en provenance de
Londres. L’épidémie, assez sévère dans son ensemble, connut des variations
régionales très importantes. L’ouest de l’Angleterre et le pays de Galles, pour
ne prendre que cet exemple, furent généralement épargnés alors que
Colchester, Braintree et Southampton perdirent environ 50 % de leurs
habitants. Parmi les villes frappées de la peste, Salisbury n’eut que 500 décès
sur 7 000 habitants (7 %), une bagatelle par comparaison avec Colchester.
Londres, avec 20 % de pertes, figure probablement dans la moyenne
nationale.

Un seul épisode de peste en province est passé à la postérité, celui du


village d’Eyam dans le Devon. Dès les premières manifestations du mal, le
pasteur William Mompesson (1639-1709) ainsi que son prédécesseur
Thomas Stanley décidèrent de tout faire pour protéger au moins les villages
avoisinants et persuadèrent leurs ouailles de s’enfermer chez elles. Ce qui fut
fait. Le comte du Devonshire s’engagea à ravitailler les habitants en
quarantaine volontaire, aidé par des âmes charitables n’habitant pas Eyam
qui déposaient les vivres dans un no man’s land où les villageois venaient les
chercher. Tout ce qui sortait du village, l’argent par exemple, était placé dans
une auge remplie d’eau afin d’être désinfecté. Au bout du compte, il semble
que ces mesures extrêmes furent une réussite puisque l’épidémie s’arrêta à
Eyam, qui connut en revanche un taux de mortalité de 30 %. Sur les
950 habitants, au moins soixante-quinze foyers perdirent un de leurs
membres au minimum.

Pourquoi la Grande Peste de Londres est-elle restée gravée dans les


mémoires ? Pourquoi apparaît-elle comme unique et n’est-elle jamais
replacée dans un contexte géographique et chronologique plus large ? Après
tout, d’autres régions d’Angleterre furent également touchées, et l’épidémie
de 1665 n’en fut qu’une parmi d’autres. À cela, plusieurs explications
viennent à l’esprit, au premier rang desquelles figure l’abondance de
documents – surtout littéraires – dont nous disposons. Parmi ceux-ci, le
Journal de Pepys a joué un rôle particulier, même si l’ouvrage de Daniel
Defoe, Journal d’une année de peste, est encore plus important.
Bien qu’il n’ait pas été témoin oculaire, Defoe (1660-1731) a su donner
vie à la peste de façon dramatique, communiquant à un nombre important
de lecteurs le sens tragique de l’événement, choisissant certains détails,
avançant des chiffres qui mettent en exergue l’énormité des pertes en vies
humaines dans la capitale. Seul le petit village d’Eyam, avec la quarantaine
qu’il s’imposa à lui-même, a réussi à échapper au monopole de Londres
dans la mémoire collective.
Non seulement la Grande Peste de Londres survit dans le souvenir
populaire comme un événement unique de l’histoire culturelle anglaise,
mais elle est à l’origine d’un certain nombre de mythes, dont nous pouvons
encore attribuer le premier à Defoe. Si son récit peut être qualifié d’exact par
l’esprit sinon par la lettre, il s’agit pourtant d’une fiction. Mais, pour la
plupart des lecteurs oublieux de son origine littéraire, cette fiction a pris au
fil des siècles l’apparence du réel, et elle influence encore aujourd’hui notre
perception de la peste. De plus, nous avons déjà laissé entendre que tout le
monde n’attribuait pas aux miasmes la seule responsabilité de la maladie,
contrairement à l’opinion traditionnelle que John Graunt résume
brutalement dans ses Observations naturelles et politiques : « La peste tire
davantage sa contagion de la disposition de l’air (les miasmes) que des
effluves émanant des corps humains. » Certains, en nombre non négligeable
depuis l’apparition de la Grande Peste, soutenaient que le mal était
contagieux et qu’il fallait le traiter par des médicaments chimiques et non
par des plantes odorantes. C’est ainsi que la Société royale de chimie
s’opposa en 1665 au Collège royal des physiciens, insistant pour que des
éléments chimiques actifs soient identifiés et ajoutés aux traitements
homéopathiques fondés sur l’expérience et l’observation. Ils attaquaient en
fait ceux qui ne prônaient qu’une approche théorique et philosophique de la
maladie. Leurs arguments finirent par être pris en compte, mais la Société se
dissout au moment où elle aurait pu triompher ! Enfin, la croyance
populaire selon laquelle le grand incendie de 1666 aurait mis fin à
l’épidémie est totalement erronée. Certes, la destruction de plus de
13 000 habitations et de presque 90 églises fut un cataclysme national, mais
la peste était terminée depuis presque neuf mois quand l’incendie éclata.
Ce qui est frappant à propos de l’épidémie de 1665, même dans le
contexte général des épisodes de peste en Angleterre entre 1664 et 1667, c’est
qu’elle fut la dernière et ne fut plus suivie d’aucune autre, à la grande
surprise des contemporains. Tous s’attendaient à un retour du mal, touchant
soit la capitale, soit le pays tout entier, dans les quinze ou vingt années
suivantes. En fonction de l’expérience passée, on pouvait escompter des
résurgences vers 1680-1685. Or il n’en fut rien. Avec le temps, la Grande
Peste de Londres devint l’icône de toutes les pestes, même si beaucoup
continuèrent à craindre son retour : au xviiie siècle et au début du
xixe siècle, quand des maladies comme la fièvre jaune se déclarèrent,
nombre d’Européens pensèrent à une forme déguisée de la peste. Pour
mieux comprendre et expliquer un traumatisme aussi profond qui perdura
si longtemps dans les mémoires au point d’y être encore présent presque
trois siècles plus tard, il est indispensable, pensons-nous, de reprendre
certains points de l’histoire de la peste en Angleterre.
Les premiers assauts furent ceux de la Mort noire autour de 1350,
personne ne le conteste. Entre 1348 et 1485, l’Angleterre connut dix-huit
épidémies massives, soit une tous les sept ou huit ans. Entre 1410 et 1440,
Colchester fut frappée neuf fois, tous les trois ans, Canterbury treize fois
(tous les huit ans), tandis que Norwich connaissait des épisodes sévères en
1579-1580, 1584-1585 et 1589-1592. En 1589-1591, on enregistra des taux
de mortalité particulièrement élevés (cinq fois plus que la moyenne
annuelle) dans un grand nombre de paroisses rurales du Devonshire. Les
mécanismes de la lutte sanitaire furent considérablement accélérés en 1518
avec la parution de décrets royaux ordonnant que les maisons appartenant à
des pestiférés soient marquées d’une botte de paille et que les infirmiers et
autres personnes s’occupant des malades portent un bâton blanc. Au même
moment était fondé le Collège royal de médecine. L’année suivante, Londres
fit paraître les premiers registres de mortalité où étaient portés les chiffres
des décès et leurs causes. En 1618, la Cité se dota d’une commission
d’urbanisme chargée de contrôler les nouvelles constructions, de plus en
plus anarchiques, dans l’espoir de limiter le surpeuplement et de fournir des
conditions minimales d’hygiène.
Cependant, à la différence de l’Italie et de nombreuses autres nations sur
le continent, l’adoption des meilleures techniques médicales et sanitaires ne
se fit pas partout en Angleterre, en particulier à Londres. Le siècle qui sépare
la création du Collège royal de médecine de la commission d’urbanisme est
à cet égard des plus instructifs. En 1578 en effet, et de nouveau en 1604,
nous voyons que la Corporation de la Cité de Londres réussit à se faire
exempter des mesures générales de protection contre la peste. Afin de
diminuer l’impact financier de la quarantaine à domicile, par exemple, on
autorisait un membre d’une famille concernée à sortir chercher de la
nourriture pour les autres, ce qui permettait d’économiser sur les salaires et
le coût général d’un collectif de travailleurs médicaux et sociaux. Par
ailleurs, à la différence d’une ville comme York, qui assurait à ses habitants
en quarantaine une allocation hebdomadaire, Londres se dispensa de créer
un impôt spécial peste. Plutôt que d’obliger les résidants à financer eux-
mêmes les mesures prophylactiques en période d’épidémie, la municipalité
préféra faire appel à la charité locale et nationale et au Trésor public.
Lorsque le Conseil privé exigea la construction d’un lazaret, sa requête ne
fut traduite en actes qu’en 1594. Et nous avons déjà noté plus haut le trop
petit nombre de lits disponibles pour les pestiférés en secteur hospitalier.
La majeure partie du dispositif anti-peste en usage sur le continent depuis
1500 (et encore plus tôt en Italie) ne fit son apparition en Angleterre qu’au
début du xviie siècle. C’est en 1607 et en 1610 que le Conseil privé prit des
mesures pour réduire la production d’amidon, très odorante, dans des zones
urbaines fortement peuplées. En 1606, la ville de Hull interdit que soient
conservés ou fumés les foies de poisson à moins de 800 mètres des murailles.
En raison de la présence de la peste sur le continent, notamment en France
et aux Pays-Bas, les navires en provenance de ces pays furent soumis à la
quarantaine. Parfois on eut recours à des mesures plus discutables, comme
celle qui consistait à interdire les charrettes tirées par des chevaux dans les
rues des centres-villes pour éviter le crottin et son odeur, et à obliger les
traîneaux à être tirés par des hommes pour le même motif. Cela dit, malgré
tous les efforts du gouvernement, beaucoup de mesures ne furent jamais
appliquées, par négligence ou mauvaise volonté, comme le prouve une
réprimande du Conseil privé auprès du personnel médical, qui ne parvenait
ni à établir l’identité des malades ni à les obliger à se cloîtrer chez eux.
Tout cet arsenal de mesures correspondait à un reflux de la pandémie,
reflux perceptible par les contemporains, qui voyaient bien que la peste avait
modifié son cycle à un moment imprécis au début du xvie siècle. Les cent
cinquante premières années, il y avait eu des résurgences tous les dix ans.
Puis les épisodes, tout aussi virulents, s’espacèrent quelque peu, ne revenant
que tous les vingt ans environ. Le taux de mortalité terriblement élevé
explique que la crainte des épidémies perdura, tout comme la volonté de les
prévenir. En fait le taux de mortalité atteignit des hauteurs tragiques,
comme on le voit entre 1600 et 1670 en France, où plus de 2 millions de
personnes périrent sur une population qui ne dépassa jamais 12 millions.
Entre 1629 et 1632, plus de 35 000 personnes moururent dans la seule ville
de Lyon. Autour de 1630, la moitié de la population de Venise succomba, et
autant à Gênes en 1656-1657. À Pescia, « seulement » un tiers des habitants
disparut en 1631. Les Londoniens de 1665 savaient pertinemment que leur
capitale avait déjà été frappée dans un passé assez récent, puisque
10 400 victimes de la peste avaient été enterrées entre avril et décembre 1636.
Pourquoi l’épidémie de 1665 fut-elle la dernière en Angleterre ? La
réponse est toute simple : nous n’en savons rien. Certains y voient la
conséquence de l’incendie de Londres, qui permit de rénover l’habitat avec
davantage de constructions en pierre et moins en bois, ce qui aurait moins
bien convenu aux rats, vecteurs de la peste. Rien n’est moins sûr en réalité.
D’autres émettent l’hypothèse d’améliorations sanitaires, d’une possible
auto-immunisation de la population ou encore d’une mutation du bacille
vers une forme moins virulente. Ce qui nous empêche d’adhérer à une
explication précise, c’est que chacune de celles proposées plus haut aurait dû
aboutir à une courbe de décès lentement décroissante, alors que l’on assista
à la disparition brutale, subite, pure et simple du mal, dont la virulence
n’avait en rien diminué.
C’est peut-être l’énormité de l’hécatombe qui a marqué les esprits à ce
point. L’« assassin » ne s’étiola pas avant de disparaître, ne fut vaincu par
aucun médicament, aucune potion magique, aucun ennemi génétique plus
fort que lui. Il disparut tout simplement, après avoir prouvé ses pouvoirs de
destruction massive. La Grande Peste de Londres reste la preuve de
l’impuissance humaine devant la nature. Le fléau meurtrier ne fut jamais
prévenu, contenu, vaincu, il s’évanouit, laissant derrière lui des images de
dévastation, de boutiques désertes, de maisons vides, de tranchées éventrant
le vert des champs, monuments éphémères mais poignants aux morts
reposant dans les fosses communes. L’État, les autorités, tous s’étaient
révélés impuissants et lâches. Des familles entières furent exterminées et des
milliers d’autres restèrent à pleurer leurs disparus. La mort n’était pas
survenue sur le champ de bataille, ou à la suite de catastrophes visibles,
comme la sécheresse ou les inondations. Non, elle s’était glissée de maison
en maison, par les rues et les ruelles, sans que le moindre mur, le moindre
obstacle puisse l’arrêter. La Grande Peste de Londres de 1665 survit dans les
mémoires comme témoignage du pouvoir meurtrier d’un fléau, icône et
mythe à la fois, qui disparut de son propre chef, sans avoir été vaincu.
L’absence d’explication plausible à cette disparition ajoute encore à
l’exemplarité du phénomène.
◀ 5. On en compta 46 sur l’ensemble de l’année.
◀ 6. La Restauration de Charles II.
VI. LES DERNIERS FEUX
La peste frappe Marseille en 1720

Chaque maison, chaque rue, chaque ruelle résonne de soupirs


et de gémissements. La terreur habite les cœurs et se peint sur
tous les visages…
Dr Bertrand

Même si la Grande Peste de Londres reste l’épisode le mieux connu des


Anglais après la Mort noire de 1350, elle ne constitua pas la dernière
épidémie de peste en Europe. Celle-ci débuta à Marseille en 1720 et se
prolongea jusqu’aux premiers mois de 1721. Tout comme celle de Londres,
elle compte parmi les plus meurtrières de toutes et, tout comme celle de
Londres, elle fut la dernière. Après avoir emporté quasiment la moitié de la
population marseillaise, la peste quitta le rivage méditerranéen sur un
dernier coup de cymbales. Elle n’avait rien perdu de sa virulence, et
l’homme était toujours aussi démuni devant elle. Le fléau apparut en Europe
au milieu du xive siècle, apportant dans son sillage la désolation et la ruine,
disparut comme il était venu au début du xviiie siècle. Quatre siècles
d’efforts, de découvertes, de réglementation, d’hygiène, de progrès médical,
de mesures préventives, tout cela semble n’avoir été pas plus réel qu’une
bulle de savon et n’avoir servi à rien. La peste quitta l’Europe après s’être
jouée de toutes les tentatives sociales, gouvernementales et éducatives. Elle
continue à se jouer encore aujourd’hui de toutes les tentatives visant à
expliquer sa disparition, se riant d’hypothèses plus brillantes les unes que les
autres émises par des historiens, des médecins, des épidémiologistes. Depuis
trois cent soixante-dix ans, Marseille était frappée de peste tous les onze à
quinze ans. La population de 1720 ne semble pas avoir développé la
moindre immunité au mal, puisqu’elle connut 50 % de pertes là où ses
ancêtres n’en avaient connu que 40 % en 1350, et le bacille le plus récent
témoigne de la même virulence que sa souche. Londres et Marseille sont en
fait les derniers épisodes d’une épidémie qui quitta l’Europe sans avoir été
vaincue, et sans que l’on puisse expliquer cette disparition.
Contrairement à Londres, nous disposons pour Marseille de documents
non littéraires : l’un des médecins les plus en vue, personnellement impliqué
dans les soins aux malades tout en restant l’interlocuteur privilégié des
notables, nous a laissé un compte rendu détaillé de la progression du fléau.
Ce qui nous fournit de précieux renseignements sur la conduite des
responsables d’une ville en période d’épidémie, du point de vue de ces
mêmes responsables, en interne pourrait-on dire. Le Dr Bertrand, né le
12 juillet 1670, avait cinquante ans au moment où la peste se déclara, et
mourut le 10 septembre 1752. Né à Martigues, village proche, il avait
emménagé à Marseille et avait été introduit dans le cercle très fermé du
cartel que constituait le Collège de médecine avec ses douze membres
cooptés. Se considérant comme la source du savoir médical de la ville, ils
jouissaient d’un monopole absolu et ne dispensaient leurs soins qu’aux
riches Marseillais.
Le Dr Bertrand les rejoignit en 1707, après des études de théologie au
collège des Jésuites de la cité phocéenne. Décidant finalement de ne pas
devenir prêtre, il avait opté pour la médecine à Avignon après un stage chez
un médecin de cette ville qui l’avait pris sous son aile. Il partit ensuite
étudier dans l’une des facultés de médecine les plus prestigieuses d’Europe, à
Montpellier, où il obtint son diplôme. Il exerça ensuite à Martigues avant de
se fixer à Marseille et d’être intronisé médecin régent en 1708. Il devint alors
l’un des quatre « praticiens ordinaires », responsable d’un quartier précis de
la ville. Parmi ses nombreux devoirs figurait l’inspection des cadavres de
personnes dont le décès était suspect, afin de déterminer si la cause pouvait
en être épidémique. Ce qui le plaçait aux premières loges pour étudier la
peste dès qu’elle fit son apparition.
L’épidémie de 1720 fut particulièrement virulente, comme nous l’avons
déjà vu. Les meilleures estimations font état de 50 000 morts sur une
population totale de 100 000 habitants. Mais ce taux de mortalité (50 %) est
trompeur, car 10 000 personnes avaient fui dès les premiers symptômes. Il
faut donc tabler sur 90 000 habitants présents, ce qui porte le taux de
mortalité à 56 %, auquel s’ajoutent les 10 000 malades qui finirent par
guérir, soit 11 %. Ces chiffres sont à ranger parmi les plus élevés des quatre
siècles précédents. Plus affligeant encore est le fait que la peste s’abattit sur
une métropole bien préparée et équipée pour faire face aux épidémies,
comme nous le verrons plus loin. Le lazaret était à bonne distance, on avait
pris des mesures de quarantaine vis-à-vis de tous les voyageurs et de toutes
les marchandises en provenance d’Orient où l’on savait que la peste était
endémique. Les employés affectés à la quarantaine portaient des vêtements
spéciaux (blouses, pantalons, gants et chaussures) enduits de cire ou d’huile
pour empêcher que ne s’y collent les plus petites particules aériennes
infestées, les « miasmes » bien connus.
Au tout début de son étude de ce qui devait être l’ultime épisode de peste
en Europe, le Dr Bertrand commence par évoquer l’historique de la maladie,
non seulement à Marseille mais dans le reste du monde. Dans
l’introduction, il fait mention des « plaies » bibliques, de la peste d’Athènes,
et de diverses épidémies dans le cadre de la première pandémie. Il cite les
périodes de mortalité recensées par Grégoire de Tours en Provence entre 588
et 591, mais s’intéresse davantage à des épisodes plus récents. En particulier,
il souligne la crédulité des populations confrontées à une épidémie, et l’un
de ses leitmotivs est le désir général, chez les gens simples comme chez les
dirigeants, de nier la présence de la peste, de minimiser sa virulence et de
croire en des remèdes simplistes.
C’est en 1580 que nous trouvons un des meilleurs témoignages de la
crédulité publique, toutes classes sociales confondues. Cette année-là, Aix-
en-Provence connut une terrible épidémie de peste et le Dr Bertrand nota :
« On ne trouve guère de foyers ayant échappé à la pestilence qui a détruit des
familles entières. » Médecins et chirurgiens, devant le danger, refusaient
leurs soins aux malades. C’est alors que survint le « saint ermite » parfois
appelé également le « saint père ». Chaussé de sandales, vêtu d’un cilice et la
taille entourée d’une ceinture d’où pendaient son chapelet et un crucifix, il
était l’image même d’un saint Jean Baptiste catholique de la Renaissance. Il
avait eu la peste et était donc immunisé contre elle, ce qui lui permettait de
se consacrer à soigner les malades, combinant ainsi l’image de saint Roch
avec celle de saint Jean Baptiste. Parcourant les campagnes, il prêchait le
repentir et, d’après la rumeur publique, guérissait les gens. Il devint si
populaire et sa renommée ainsi que son pouvoir supposé tellement grands
qu’un commerce naquit, celui des images pieuses le représentant. Beaucoup
en achetèrent pour s’en servir comme d’amulettes, censées les protéger ou
les guérir du mal. De plus, des fidèles se pressaient pour toucher ses
vêtements, et ils lui dressaient des autels comme à un saint.
Lorsque la peste refit son apparition en Provence en 1587, l’ermite sortit
de son refuge à la demande générale et effectua une tournée de consultations
officielles dans de nombreuses villes, parmi lesquelles Lyon et Montélimar.
Cependant, comme l’épidémie s’étendait de plus belle, les gens
commencèrent à se poser des questions et les soupçons finirent par se porter
sur celui qu’ils avaient précédemment considéré comme leur sauveur, le
saint ermite. Les médecins – qui en étaient jaloux – ne tardèrent pas à
souligner que la peste apparaissait souvent après une visite du saint homme
et en conclurent qu’afin de pouvoir revenir et faire un « miracle » il occultait
volontairement les premiers symptômes du mal. Ils allèrent jusqu’à l’accuser
d’être lui-même un vecteur de la peste par le port de vêtements contaminés.
Si bien qu’on l’arrêta, l’accusant d’être responsable de l’épidémie,
exactement comme les juifs au xve siècle et les employés municipaux au
siècle suivant. Remarquons d’ailleurs que la démarche consistant à chercher
un bouc émissaire caractérise (parmi d’autres) une région française précise,
la Provence, dans les deux cas cités.
Au terme d’une procédure judiciaire fort longue, l’ermite fut convaincu
d’escroquerie et d’avoir utilisé ses visites pour faire des propositions
malhonnêtes aux femmes des maisons fréquentées. Des témoins révélèrent
qu’il avait jadis été accusé de meurtre et de désertion, mais que grâce à ses
immenses pouvoirs de persuasion il avait convaincu le pape Grégoire XIII
(1502-1585) de lui accorder l’absolution pleine et entière. Certains allèrent
jusqu’à insinuer qu’il aurait été payé par le roi d’Espagne pour apporter la
peste dans le sud de la France ; que, bien que franciscain, il serait marié et
aurait pendant un temps vécu en pays protestant. Que, même absous, sa vie
dissolue aurait conduit le pape à lui interdire de célébrer la messe. Et, pour
couronner le tout, que sa maîtresse Jeanne Arnaud et lui auraient
volontairement contaminé des villes et des individus pour préserver leur
statut et leur autorité acquise au nom de prétendus pouvoirs de guérison.
Finalement, le faux ermite qu’il était devenu fut condamné à être brûlé vif et
sa maîtresse à être fouettée en place publique. En conclusion, le Dr Bertrand
se demande « comment il peut échapper aux honnêtes gens à quel point il
est facile de duper les foules, surtout lorsqu’on couvre sa propre noirceur du
manteau de la religion… ».
Il est évident que l’arrêt de la peste après l’exécution de l’ermite apparut
comme une preuve supplémentaire de sa culpabilité, même si le Dr Bertrand
écrit que c’est le grand froid de l’hiver 1587-1588 qui mit en réalité fin à
l’épisode. Il mentionne en passant les résurgences de 1630 et 1649-1650,
mais se concentre sur l’épidémie de 1720. Comme tout bon médecin, qu’il
ait vécu au xive ou au xviiie siècle, Bertrand était bien embarrassé pour
expliquer le retour du fléau, et cite deux théories possibles : celle des
miasmes d’abord, selon l’opinion la plus communément répandue. Ou
encore celle d’une contamination alimentaire due, selon certains, à un excès
de fruits trop mûrs. Pour sa part, le Dr Bertrand les refuse toutes les deux,
privilégiant une explication fondée sur la contagiosité de la maladie. Car
enfin, la position géographique de Marseille, la proximité de la mer,
l’abondance des sources et des égouts en faisaient une ville très propre. Les
montagnes environnantes étaient couvertes d’herbes odorantes. Aucun
phénomène naturel, tel qu’une éruption volcanique, un tremblement de
terre, le passage de comètes ou de météorites, n’avait provoqué une
altération de l’air. Bien sûr, les ordures et les excréments, dont tout le monde
se débarrassait en les jetant dans les rues, n’étaient guère hygiéniques, et
même dangereux pour les passants. Mais, d’après lui, cela ne pouvait
expliquer la peste, car les paysans venaient régulièrement à la ville pour
chercher le plus gros des ordures afin de les utiliser comme engrais dans
leurs champs, ce qui nettoyait automatiquement les rues. En conclusion,
Marseille était une ville saine par sa situation géographique, généralement
exempte de maladies, et manger des fruits était bon pour la santé !
Plus valables que les avantages naturels de la cité phocéenne, il y avait les
précautions prises par le gouvernement. Port méditerranéen important,
Marseille avait des contacts étroits avec le Moyen-Orient où la peste était
notoirement endémique. C’est pourquoi chaque navire entrant était soumis
à la quarantaine. En temps normal, l’équipage était confiné au lazaret-
infirmerie et la cargaison mise à quai et exposée à l’air. Si un bâtiment
quelconque ou un équipage présentait des symptômes suspects, hommes et
marchandises étaient instantanément transférés sur l’île de Jarre, au large de
la ville, où ils effectuaient leur quarantaine. De plus, la ville entretenait une
Commission formée de seize intendants à l’hygiène publique. Quant au
lazaret, c’était un bâtiment construit « aux normes », à quelque distance de la
ville, avec une cour centrale, et entouré de hauts murs. Après 1720, on lui
ajouta une seconde enceinte pour empêcher que quiconque jette quoi que ce
soit par-dessus la première. Le principe de base était que, grâce à la
quarantaine et à l’isolement, aucune contamination ne pourrait avoir lieu.
On ne transportait rien de l’infirmerie à la ville, même en temps normal,
tant qu’une période d’observation n’avait pas permis de conclure à l’absence
de maladie, qu’elle soit déclarée ou en cours d’incubation. Le Dr Bertrand
affirmait que, si ces précautions avaient été suivies au pied de la lettre, la
peste n’aurait jamais pu vaincre les défenses marseillaises.
Lorsque le capitaine Chataud quitta Sidon le 31 janvier 1720, sa
conscience était pure, armé comme il l’était d’une attestation en bonne et
due forme certifiant que ni son équipage ni sa cargaison n’avaient eu de
contacts avec la peste. Au cours de l’escale de Tripoli, il embarqua d’autres
marchandises et quelques passagers turcs en provenance de Chypre, et
apprit par la même occasion que la peste s’était déclarée à Sidon quelques
jours après son départ. Comme les pays de l’islam ne prenaient aucune
précaution contre la maladie, le commerce entre Tripoli et Sidon ne connut
pas d’interruption. Lorsque Chataud jeta l’ancre dans le port italien de
Leghorn, il rapporta la mort en mer d’un des Turcs et de onze marins, et les
officiers sanitaires notèrent sur leur certificat que le bateau était « infecté
d’une fièvre maligne et pestilentielle ». Si bien que le capitaine s’attendait à
être mis en quarantaine sur l’île de Jarre dès son arrivée à Marseille le
25 mai. À sa grande surprise, même une fois prévenus des circonstances, les
officiers portuaires lui ordonnèrent de rester à quai près de l’infirmerie, et
l’on débarqua ses marchandises et son équipage. Trois autres navires se
présentèrent le 31 mai en provenance du Moyen-Orient, et un autre le
12 juin, et, bien qu’arrivant tous d’une région où la peste sévissait, ils furent
autorisés à rester à quai, à proximité du lazaret. Le médecin qui examina les
malades, y compris celui qui mourut après son arrivée, conclut qu’ils
souffraient de fièvre, mais qu’il ne s’agissait pas de peste, et fit partir leur
quarantaine du moment où toute la cargaison aurait été débarquée. Quand
d’autres marins moururent, suivis de quelques dockers et d’un des membres
du comité d’hygiène, le docteur se décida enfin à prendre des mesures et à
consigner tous les hommes sur l’île de Jarre. Les marchandises furent mises
sous scellés dans les entrepôts, avec les dockers.
Les autorités de Marseille s’étonnèrent des contradictions entre le
diagnostic initial et les ordres subséquents, et déléguèrent deux autres
inspecteurs médicaux au lazaret. Là, ils trouvèrent des bubons sur trois des
dockers, et le 8 juillet 1720 le chirurgien en chef Coizec et son adjoint
Bouzon notifièrent aux autorités la présence de la peste, écrivant dans leur
rapport officiel que les dockers étaient tombés malades après avoir ouvert
des balles de coton et que leurs bubons à l’aine avaient la taille d’un œuf. De
plus, l’un des porteurs présentait à la cuisse une pustule en train de
suppurer. Tous les malades avaient les mêmes symptômes : un pouls faible,
de la fièvre, les yeux creusés, la langue sèche et des maux de tête constants.
La conclusion du rapport était brutale : il fallait transporter les
marchandises sur l’île et les y brûler avec les bateaux.
Cette réaction déjà tardive fut contrecarrée par la quarantaine adoptée,
qui n’en était pas une. Au lieu des quarante jours réglementaires, les
passagers expédiés sur l’île de Jarre n’avaient été isolés que quinze à vingt
jours, délai normal en dehors des périodes d’épidémie. Si bien que la
plupart avaient déjà reçu l’autorisation de reprendre leurs affaires
personnelles et leurs vêtements et de gagner la terre ferme après une légère
fumigation. À ce moment, la nouvelle que les médecins avaient diagnostiqué
la peste commença à se répandre. Le gouvernement avait bien tenté de ne
pas divulguer l’information afin d’éviter la panique et l’interruption du
commerce. Mais, une fois la population au courant et l’exode commencé, les
autorités furent contraintes d’avertir leurs supérieurs à l’échelon régional
puis national, qui prirent aussitôt des mesures pour isoler hermétiquement
Marseille et l’arrière-pays.
En dépit de toutes les preuves du contraire, le chirurgien du lazaret
continua de nier l’évidence jusqu’à ce qu’il lui devienne impossible de se
taire plus longtemps car ses confrères et d’autres chirurgiens exerçant en
ville ne cessaient de rapporter des cas de peste. On procéda à l’examen
collectif des hommes, des femmes et des enfants habitant la rue de Belle-
Table, la place de Linche et la rue de l’Escale le 9 juillet, c’est-à-dire le
lendemain du jour où le lazaret admit la présence de la peste. Les
Drs Peysonnel, père et fils, conclurent sans le moindre doute à la présence de
la peste place de Linche. On transporta les cas suspects au lazaret,
nuitamment pour éviter la panique, et c’est là qu’ils moururent tous. Le
lendemain, le sieur Boyal, passager sur le navire du capitaine Chataud,
mourait à son tour le jour où, après une quarantaine écourtée, il avait été
autorisé à partir. Lors de l’examen posthume, on lui découvrit un bubon
sous le bras. On envoya malgré tout deux des porteurs enfermés à
l’infirmerie chercher le corps pendant la nuit et l’enterrer au lazaret !
Nous voyons clairement émerger des constantes dans l’attitude des
autorités au cours des premiers jours de l’épidémie : tout faire pour nier
l’existence de la peste, et, lorsque cela devint impossible, minimiser à tout
prix le danger. Les responsables ne reculaient devant rien pour protéger les
intérêts commerciaux de Marseille, connaissant les effets dévastateurs
qu’aurait une quarantaine stricte sur l’économie de la région. Ils
n’ignoraient pas non plus que la population prendrait massivement la fuite
dès qu’elle serait informée de la situation, avec les conséquences
dramatiques que cela entraînerait.
La réticence des autorités et les atermoiements du chirurgien du lazaret
réussirent à endormir un temps la méfiance populaire et à éviter le spectre
d’une épidémie. Des cas isolés de peste n’étaient pas rares, il en était même
survenu quelques-uns l’année précédente, et ils n’entraînaient pas de
mouvements de panique tant que les gens ne se rendaient pas compte que la
maladie était passée au stade suivant et que la ville était infectée. Dans leur
majorité, les habitants ne tenaient pas vraiment à s’entendre dire par leurs
responsables qu’ils étaient sous la menace d’une épidémie, avec son cortège
de mortalité massive, d’effondrement du commerce et de l’ordre public.
« Mais, écrivit le Dr Bertrand, l’assassin sournois, se riant aussi bien des
précautions des sages que des plaisanteries des incrédules, était en train de se
couler parmi nous et de gagner toute la ville. » De plus en plus de morts
suspectes furent rapportées venant de la rue des Pêcheurs et de la rue de
l’Oratoire. Le sieur Sicard, médecin à l’hôpital de la Miséricorde, émit un
certificat de peste le 18 juillet. Le lendemain, le sieur Bouzon, maître
chirurgien, réexaminait le corps à la demande de la municipalité et
produisait un certificat de « fièvre due aux vers » ! Sicard fut tellement irrité
de voir ses compétences professionnelles mises en doute que, tout en
continuant de soigner les malades, il refusa dès lors de produire le moindre
rapport officiel, « pour ne plus risquer de se voir exposé de nouveau à
l’insulte qu’on lui avait faite ». C’est ainsi que les querelles internes et
l’inertie officielle réussirent à paralyser toute velléité de réaction rapide
devant la crise qui s’annonçait.
Le 23 juillet, on releva quatorze morts dans la même rue. Les corps furent
examinés par le Dr Peysonnel, qui conclut à la peste, et le chirurgien Bouzon
qui diagnostiqua une fièvre commune. Le Dr Bertrand n’arrivait pas à
comprendre le refus persistant de certains de ses confrères d’ouvrir les yeux.
De la même façon, les incohérences et les contradictions chez les
professionnels de la médecine comme chez les bureaucrates étaient une
source d’irritation pour les autorités royales ou régionales. Que les autorités
de la ville fassent davantage confiance aux chirurgiens-barbiers, mal formés
et moins compétents, qu’à un lauréat de la faculté de médecine lui paraissait
scandaleux, sur le plan personnel comme sur le plan professionnel, et même
ridicule « dans une ville où existaient un Collège et une corporation de
médecins ». En juillet, devant l’ampleur du désastre, l’État fut contraint
d’agir. L’infirmerie ordinaire était incapable de faire face à l’afflux de
victimes que l’on y amenait de nuit pour ne pas effrayer la population, et les
autorités demandèrent au Collège de médecine d’y affecter un résidant
permanent. Le Dr Michel, le moins ancien dans le grade et non chargé de
famille, fut désigné pour cette mission dangereuse. Au grand dam des
politiciens et des responsables administratifs, le Dr Peysonnel fils succéda à
son père vieillissant et refusa de taire l’ampleur de l’épidémie. Non
seulement il en discutait ouvertement avec tout un chacun, mais il envoyait
missive sur missive aux villes et bourgades du voisinage pour les mettre en
garde et leur déconseiller tout contact avec Marseille.
Devant la publicité, les divers échelons administratifs durent enfin
prendre des mesures concrètes et rapides. Le parlement de Provence –
organe judiciaire et non législatif – interdit sous peine de mort tout contact
avec la cité phocéenne et ses habitants. La municipalité de son côté nomma
une commission composée de personnel formé pour s’occuper de
l’épidémie. Un médecin (choisi dans l’équipe de Bertrand, Raymond,
Audon et Robert) fut affecté à chaque quartier, assisté d’un chirurgien en
titre, d’un aide-chirurgien et d’un apothicaire. Le comité ainsi constitué se
réunit et déclara qu’il se trouvait placé devant le pire cas de peste qu’il ait
jamais connu. En une semaine, l’épidémie fit de tels ravages que l’infirmerie
déborda et qu’il fallut interner les gens chez eux. Malgré tout, les autorités
municipales persistaient à accuser le personnel médical de noircir le tableau,
de transformer une goutte d’eau en « Mississippi ». Influencé par ces
attaques, le public ne savait plus à quel saint se vouer et certains insultèrent
les médecins en pleine rue, les accusant d’être poussés par le lucre dans leur
dénonciation de la situation sanitaire.
Il semble impossible aujourd’hui de croire que tant de gens refusèrent
d’admettre la réalité de la peste. Pourtant cela peut s’expliquer : tout
d’abord, à l’infirmerie, Michel persistait à parler d’une maladie ordinaire
exacerbée par l’ennui ! Il recommandait un peu moins de panique et un peu
plus de mercure, ce qui dévoile la querelle opposant les partisans d’un
traitement « chimique », les iatrochimistes, innovant dans les traitements
médicaux, aux iatrophysiciens plus traditionalistes… Il insistait
particulièrement sur le fait que tous ses patients, s’ils étaient sans exception
décédés au bout de trois jours, avaient rendu des vers par tous les orifices
possibles peu de temps après leur mort. Ce qui, d’après une opinion
communément acceptée, était bien le signe d’une fièvre putride causée par
des fruits trop mûrs, ou pourris. De plus, au début de l’épidémie, les
premières victimes furent des enfants, tous venant des classes pauvres. Si
bien qu’on ne pensa pas nécessairement à la peste, même lorsque le
Dr Bertrand prévint les autorités : « Dans un délai très court, le carnage qui
se déclenchera vous ôtera le moindre doute quant à son origine. » Même des
autopsies ordonnées officiellement ne permirent pas de trancher, d’autant
que le chirurgien chargé des dissections, un nommé Guion, mourut en
quelques jours.
Tandis que la controverse faisait rage à Marseille, exposant ses habitants
aux ravages d’une maladie qu’on ne tentait même pas de circonscrire, les
autorités provinciales n’avaient pas les mêmes états d’âme. À la mi-août, la
quarantaine à laquelle la cité était soumise avait tellement tari l’arrivée de
blé que les boulangers se trouvaient dans l’impossibilité de produire le
nombre de pains permettant de nourrir la population. La peur d’une
maladie encore vague ne pesait pas lourd devant une menace bien précise,
celle de la famine, et des émeutes éclatèrent. Le gouverneur de Marseille, le
marquis de Pillas, proposa d’ouvrir des marchés à l’extérieur des murs, où
des fermiers et des marchands apporteraient des produits alimentaires et les
y laisseraient. On empêcherait les habitants de la ville d’y accéder, tout en
permettant le passage des boulangers et autres métiers de bouche. Le
parlement de Provence résolut de débattre de la proposition et demanda à
Marseille d’envoyer une délégation d’officiels et de médecins qui
rencontrerait une commission régionale chargée de discuter des détails du
plan. Cependant, lorsque le marquis de Vauvenargues se présenta comme
convenu à Notre-Dame-de-la-Douane, la délégation marseillaise ne se
composait que d’un seul officiel, le sieur Estelle, premier échevin, et du
secrétaire municipal. D’après Bertrand, la municipalité voulait encore
minimiser l’échelle de l’épidémie. Malgré cette sous-représentation de la
ville, la commission décida la création de deux marchés aux grains sur la
route de Toulon et celle d’Aix, et d’une halle aux poissons dans le village
côtier de l’Estaque. Ces mesures firent reculer le spectre de la famine, mais
certains produits alimentaires disparurent bel et bien des tables
marseillaises. Les marchands de vin s’étaient enfuis, il se révéla impossible
de fournir de la viande selon la façon longue et compliquée qui avait été
prévue, avec des marchés excentrés. Sans parler des prix et des salaires qui
montèrent en flèche, suite à la disparition de la main-d’œuvre. Pour finir, le
commandant de la garnison militaire insista pour que les troupes reçoivent
leurs rations habituelles quelles qu’en soient les conséquences pour la
population locale – à qui ne resta que la portion congrue.
Les efforts pour nier la présence de la peste ne s’expliquent pas seulement
par le souci d’éviter l’effondrement du commerce et de l’ordre social. La
réalité était plus complexe, fondée sur le sentiment partagé par beaucoup, y
compris le corps médical, comme l’avoue le Dr Bertrand dans son Journal,
que, « dans la plupart des cas, guérir la peste dépasse de loin les compétences
et les capacités des médecins ». Pour les autorités, la menace que faisait peser
l’épidémie était d’ordre psychologique : le peuple risquait de s’abandonner
au désespoir ou à son contraire, l’épicurisme. Disons-le tout net, la plupart
des traitements risquaient de rendre le patient encore plus malade ou de le
tuer au lieu de le guérir. Le Dr Bertrand cite l’exemple du sieur Audibert,
chirurgien aux galères royales dont le contingent méditerranéen était basé à
Marseille. Ce confrère procédait en trois temps : d’abord, un émétique
puissant pour faire vomir, ce qu’il appelait « chasser au furet ». Ensuite, il
faisait ingurgiter à ses patients de grandes quantités de thé ou tout autre
diurétique, et finalement il donnait des laxatifs. À la fin, les malades étaient
tellement affaiblis et déshydratés que la plupart trépassaient. Au bout de
quatre siècles sous le signe de la peste, nous ne pouvons qu’approuver le
Dr Bertrand quand il écrit : « Le maintien de l’ordre et un système de
règlements judicieux constituent le meilleur moyen de prévenir les progrès
du mal », un moyen visiblement meilleur que les traitements médicaux.
L’un des problèmes politiques les plus épineux était la préservation de la
flotte de galères royales qui devait rester opérationnelle pour faire face à
toute menace des corsaires barbaresques ou des Espagnols. Les officiers
mirent instantanément la flotte tout entière en quarantaine, à l’écart de la
ville, avant de créer trois secteurs médicaux distincts. Le premier permettait
au médecin de visiter tout le monde sous des tentes temporaires dressées
entre les bâtiments et le quai. Ceux qui montraient des signes de maladie
étaient envoyés du côté des pestiférés, tandis que les autres étaient cantonnés
avec ceux qui avaient été déclarés non contagieux. Il s’agissait ni plus ni
moins d’un centre de triage permettant d’isoler les malades des bien
portants. L’équipe médicale organisa huit visites journalières afin d’être
aussi efficace et rapide que possible dans le tri, attitude qui suscita
l’approbation enthousiaste de Bertrand et semble correspondre à ce qu’il
évoquait plus haut sous les termes de « maintien de l’ordre ».
L’isolement strict des galériens et des équipages, imposé par les officiers,
réussit effectivement à réduire les effets de l’épidémie, qui suivit sa courbe
habituelle mais sans causer autant de décès. Août avec 170 morts, septembre
(286) et octobre (179) furent les pires mois de l’année, mais le taux de
mortalité déclina ensuite avec 89 décès en novembre, 38 en décembre et 15
pour les deux premiers mois de 1721. En mars, on ne rapporte plus aucun
décès. En revanche, le personnel médical paya un lourd tribut à la peste,
avec la mort de quatre chirurgiens, un apothicaire et six aumôniers, mais, si
on regarde l’ensemble des 10 000 hommes affectés aux galères et à l’arsenal,
seuls 1 300 tombèrent malades (soit 13 %) et il n’y eut à déplorer que
800 décès, soit 8 % de la totalité des effectifs. Si nous prenons en compte les
62 % d’hommes qui contractèrent la maladie, qui toucha la flotte malgré
tous les barrages, nous avons un taux de mortalité certes non négligeable,
mais bien inférieur à celui de la ville de Marseille, où il fut de 83 %. Ce qui
semble avoir fait la différence est la rapidité de réaction des officiers. En
isolant tous ceux qui présentaient des symptômes cliniques et en séparant
les pestiférés des autres, ils ont probablement évité la surinfection de ceux
qui souffraient d’autre chose que de la peste. De toute évidence, leurs
mesures de quarantaine furent un succès puisque les galères ne connurent
que 13 % de malades au lieu de presque 70 % en ville.
Pour le Dr Bertrand, la responsabilité des chiffres énormes de malades et
de morts incombe en tout premier lieu aux autorités municipales, et en
second à certains de ses confrères. Il condamne le refus des échevins de
nommer une commission d’hygiène spécifique de peur de perdre une
parcelle de pouvoir. Bien plus, les responsables de la cité refusèrent même
d’autoriser un médecin à prendre part à leurs débats, si bien que les
médecins, fort vexés, leur firent parvenir un exemplaire du Traité de peste de
Ranchin pour les guider par défaut. Sicard, affecté à l’hôpital de la
Miséricorde et qui avait mal vécu de voir son diagnostic remis en cause,
réussit à convaincre la municipalité que des fumigations à grande échelle
seraient peut-être efficaces. Comme à Londres, on décida d’allumer des
feux, mais Marseille fit les choses en grand, décrétant que des foyers
importants seraient allumés à partir de cinq heures du soir sur toutes les
grandes places et les principales voies de circulation. De plus, ordre fut
donné aux Marseillais d’allumer des foyers plus petits devant les maisons
individuelles et de brûler du soufre dans toutes les pièces. Ils devraient aussi
retirer toutes leurs tentures, les mettre à l’air et les nettoyer. Aux yeux de
Bertrand, qui jamais ne cessa de tourner en ridicule la démarche consistant
à attribuer aux « miasmes » l’apparition de la peste, toutes ces mesures
représentaient un gaspillage de temps et de bois de chauffage, sans parler des
énormes nuages de fumée ainsi créés. Renvoyant aux tenants des miasmes
leurs arguments, il affirmait que la pollution resterait emprisonnée en ville
au lieu d’être expulsée vers la mer par les vents dominants, générateurs de
santé, qui d’habitude soufflaient sur Marseille.
Août succéda à juillet, et il devint clair que la peste n’allait pas relâcher de
longtemps son emprise sur la ville. Conséquence prévisible, beaucoup
d’habitants prirent la fuite pour se heurter, malheureusement pour eux, au
cordon sanitaire terriblement efficace mis en place par le gouverneur de la
province. Coincés entre les gardes armés postés aux barrières de quarantaine
et les rues infestées du centre-ville, beaucoup s’installèrent sous des tentes
dressées en plein champ au pied des murailles. D’autres trouvèrent refuge
dans les collines dominant la cité, les plus aventureux choisissant de camper
sur des bateaux dans le port. En raison des mesures rapides et efficaces
prises par les autorités royales et provinciales, seuls les premiers (environ
10 000 personnes qui avaient réagi dès les premiers symptômes) réussirent à
passer entre les mailles du filet. Les lecteurs ne seront pas surpris
d’apprendre que, parmi eux, figuraient la plupart des fonctionnaires qui
avaient dissimulé ou minoré la présence de la peste pendant les premières
semaines de l’épidémie. En revanche, à la différence de Londres, le clergé
resta fidèle au poste, même si les religieuses furent autorisées à quitter leur
couvent pour rejoindre leur famille.
À partir d’août, les échevins passèrent aux actes et des lois furent
promulguées : tous les indigents devaient disparaître des rues. Des
fonctionnaires veilleraient à ce que les pauvres reçoivent une ration idoine
de pain quotidien. Les vagabonds, les indigents et les étrangers pauvres
étaient affectés au ramassage des corps qui s’accumulaient dans les rues et à
leur enterrement. On creusa des fosses communes, les magasins furent
fermés, les services religieux annulés et les tribunaux suspendus. La place
vint à manquer pour enterrer tous les cadavres, même la cour du lazaret
était pleine, et l’évêque refusa d’autoriser l’utilisation du terrain appartenant
à la cathédrale. Si bien que deux immenses fosses furent creusées à
l’extérieur des murailles, mais, au rythme de 300 à 400 cadavres par jour,
elles furent bientôt saturées.
Pendant ce temps, les médecins continuaient à dire qu’on ne faisait pas
assez pour les vivants, critiquant en particulier la quarantaine à domicile.
D’après eux, enfermer ensemble les malades et les bien portants ne pouvait
qu’accroître les pertes en vies humaines. Ils proposèrent à la ville de prendre
en charge l’hôtel de la Charité, construit légèrement à l’écart de la cité. Il
pouvait recevoir 600 personnes et, mieux encore, était adjacent à six
couvents, ce qui permettrait d’augmenter la capacité en lits si l’épidémie
empirait. D’après leurs calculs, s’il le fallait, le nouveau complexe pourrait
accueillir plus de 3 000 malades. Les responsables de l’hôtel de la Charité
rejetèrent ce plan innovant, même sous la pression de la municipalité, si
bien que l’hôtel-dieu, beaucoup plus petit, fut réquisitionné à la place. En
deux jours, il était plein. Toujours en froid avec le Collège de médecine, les
échevins firent venir les Drs Guyon, père et fils, de Barjols. Fanatiques de
saignées et de purges, ils ne firent que du mal, d’après Bertrand. Comble de
malheur, à peine arrivé, le père mourut, le fils tenta de fuir et tomba malade
dans un cabanon hors les murs que l’on brûla avec son corps. Le reste du
personnel médical de l’hôtel-dieu succomba à son tour, et ce fut le chaos. Si
bien qu’entre le 20 août et le 1er octobre 1720 la ville de Marseille se retrouva
sans hôpital réservé aux pestiférés, et que l’on plaça finalement les malades
sous des tentes alignées au pied des murailles.
Ce qui rendit l’épidémie marseillaise encore plus problématique furent les
tensions entre les autorités et le personnel médical, sans parler des
antagonismes entre médecins. Le 12 août, les échevins tentèrent d’atténuer
la panique ambiante tout en court-circuitant les praticiens de Marseille : ils
reçurent une délégation de savants médecins envoyés, sur proposition
royale, par l’illustre faculté de médecine de Montpellier, avec la mission
d’examiner la situation et de faire leur rapport aux autorités. Ce qui fut fait
lors d’une séance secrète, à laquelle nul médecin local n’assista. Les échevins
allèrent ensuite dire à la municipalité que les physiciens consultés avaient
conclu à une source non maligne, non contagieuse, une fièvre causée par de
la nourriture avariée. Il s’agissait en fait d’un faux, comme les
Montpelliérains le précisèrent au roi : ils avaient conclu à l’unanimité à la
présence de la peste et prédit que l’épidémie allait empirer. La déclaration
concoctée par les échevins n’était qu’une tentative maladroite pour éviter la
panique générale et un resserrement de la quarantaine au niveau de la
province tout entière.
Le Journal de Bertrand montre que les tensions entre médecins
s’atténuèrent avec l’aggravation des conditions sanitaires. En fait, il ne tarit
pas d’éloges sur la bravoure avec laquelle ses confrères firent face à
l’adversité. Les douze régents se répartirent les tâches, deux à l’arsenal, deux
à l’hôpital réservé aux marins, un pour l’infirmerie, un à l’hôtel-dieu, un à
l’abbaye Sainte-Victoire, et quatre pour les visites à domicile. Un seul quitta
la ville car sa santé était déjà mauvaise. Sur les chirurgiens de tout grade
(diplômés, internes, assistants), seuls six s’enfuirent, et les nombreux
apothicaires n’enregistrèrent qu’une seule défection. La ville possédait donc
un corps médical en nombre suffisant, mais leurs efforts furent paralysés et
souvent réduits à néant par l’obstruction administrative. « Riches et pauvres,
hommes et femmes, jeunes et vieux, tous succombaient, et la ville était
pleine de pleurs et de désolation. » Fin août, la mortalité fut à son comble,
encore renforcée par la quarantaine, et « le malheur et le deuil étaient aussi
répandus que la contagion ». Tout comme Pepys l’avait remarqué à Londres,
le désespoir et la peur « éteignaient les derniers feux de la charité humaine ».
Une seule épreuve fut épargnée aux Marseillais, celle d’avoir à faire face à
l’épidémie sans le secours de l’Église. Contrairement au clergé anglican qui
déserta massivement Londres, prêtres et moines catholiques restèrent à
Marseille, à la seule exception des chanoines de la cathédrale qui tous – sauf
un – s’enfuirent. La plupart des curés restèrent dans leur paroisse et les
moines firent preuve d’un zèle remarquable, qui leur coûta d’ailleurs cher.
On compta 29 malades et 20 décès chez les 31 jésuites. Le courage de
l’évêque qui circulait partout dans la ville lui valut l’hommage général. Il
ordonna vers la mi-septembre à tous les fuyards de regagner leur poste sous
peine de se voir privés de leurs bénéfices ecclésiastiques. Il les retira
d’ailleurs en bloc à une communauté monastique entière qui tardait à
revenir et qu’il remplaça dans sa totalité.
Les tragédies individuelles représentent le volet le plus sombre de
l’épidémie, rendues encore plus déchirantes par l’accumulation des cas. Les
malades quittaient leurs maisons pour tenter de trouver un réconfort dans
les rues principales et les avenues, car ils brûlaient de fièvre et recherchaient
de l’eau et de l’air frais. Gisant à même le sol, agonisants ou déjà morts, le
Dr Bertrand note que nul chrétien ne les prenait en pitié et que les seuls à
faire preuve d’un peu de charité étaient des Turcs ou d’autres musulmans.
Les corps de ces pauvres gens recouvraient presque totalement la rue
Dauphine, qui mesurait 300 mètres de long sur 10 de large et menait à
l’hôpital. Les cadavres s’empilaient en tas sur une telle hauteur que leur
poids écrasait et faisait éclater ceux du dessous, ajoutant encore à la
puanteur, à l’horreur et au danger ambiants. À l’hôpital réservé aux
orphelins et aux pauvres, c’était le chaos : sur les 2 000 ou
3 000 pensionnaires, seuls 100 enfants survécurent tandis que les autres
moururent enfermés à l’intérieur, et en février 1721 l’intendant fut
condamné à être pendu pour sa gestion catastrophique. À un moment
donné, sentant la mort venir, beaucoup se traînèrent jusqu’à la cathédrale
pour être enterrés dans un sol consacré. Plus de 1 000 cadavres
s’accumulèrent, et, comme si cela ne suffisait pas, on tua aussi des milliers
de chiens. Leurs cadavres jetés à la mer furent rejetés par la marée sur les
digues et les plages.
Sur le point d’être submergées par les cadavres et la crise, les autorités se
résolurent à accepter l’aide de la Flotte, qui promit la liberté à 133 galériens
s’ils acceptaient d’enlever les morts des rues. Les échevins devaient résoudre
cinq défis : restaurer l’ordre, approvisionner la ville, faire revenir les
fonctionnaires et punir les pillards – sans oublier un contrôle des prix pour
que tous puissent acheter de la nourriture. Fin août, le taux de mortalité
atteignit presque les 1 000 morts journaliers, dont on ne savait plus que faire
mais à qui l’on refusait la crémation de peur d’ajouter aux miasmes par la
fumée qu’elle dégagerait. Quelqu’un suggéra de les mettre sur des bateaux et
de les couler au large, mais on objecta que les corps risquaient de remonter à
la surface au bout de quelques jours et d’être ramenés par la marée sur le
rivage, comme ceux des chats et des chiens. Les enterrer sous les rues n’était
guère praticable, pas plus que la suggestion de faire des grands tas arrosés de
chaux vive. Finalement la ville décida de les enfouir dans les cryptes sous les
églises et de les recouvrir de chaux pour accélérer la décomposition. Les
1 000 cadavres qui jonchaient la promenade de la Tourette, le long du rivage,
furent emportés jusqu’aux murailles et jetés dans un trou, puis recouverts de
débris. Même si ces expédients permirent de désengorger les rues, il était
clair qu’ils ne pouvaient suffire.
Devant l’incompétence manifeste des échevins, Philippe d’Orléans (1674-
1723), régent de Louis XV (1710-1774), finit par nommer De Langeron
gouverneur temporaire de Marseille. Celui-ci dégagea trois priorités : la
restauration de l’ordre, des lits d’hôpitaux pour les malades et des fosses
communes pour les morts. Il se mit au travail le 12 septembre et commença
par rappeler tous les notaires – indispensables pour établir les testaments –,
les sages-femmes – car trop de femmes et d’enfants mouraient lors des
accouchements – et les fonctionnaires, sous peine de sanctions les plus
sévères. Il ordonna la collecte de toutes les étoffes, des meubles et des
ordures qui jonchaient les rues. Les pêcheurs durent mettre dans des filets
tous les chiens crevés et les emporter en mer. Il recruta une armée de
travailleurs médicaux pour remplacer les cadres locaux fort éprouvés, dont
plus d’une douzaine de médecins et de chirurgiens diplômés.
Malheureusement, pour que quelqu’un accepte de travailler dans des
conditions si dangereuses, il fallait que le salaire en vaille la peine, ce qui
ouvrait la porte à certaines dérives. Ainsi, le Dr Pons, médecin du
Languedoc, exigea 6 000 livres par mois pour loger en ville, plus une pension
de 1 000 livres par an pour lui, sa femme et ses enfants, une fois l’épidémie
terminée. La ville ne put qu’accepter. Au grand dam du Dr Bertrand, De
Langeron embaucha même un sieur Varin, avec sa femme et son neveu, une
famille d’« empiriques » ou de charlatans en fait qui vendaient leur « remède
miracle » 20 livres la bouteille. Heureusement, comme c’était le cas à
Londres, le fardeau financier pesant sur Marseille fut quelque peu allégé par
les généreuses donations en provenance de toute la France – pour ne citer
qu’un seul exemple, un certain Laun fit à lui seul don de 100 000 livres à la
ville.
Quand les efforts du gouverneur De Langeron commencèrent à porter
leurs fruits, la situation s’améliora. La disparition des cadavres fut une étape
décisive qui permit la réouverture des boutiques, et la vie reprit un cours un
peu plus normal. Peu à peu, les responsables civils revinrent et, le 3 octobre,
les troupes royales se postèrent aux portes de la ville et assurèrent la sécurité
publique. Le lendemain, un hôpital pour pestiférés ouvrit enfin à la Charité,
sous le contrôle des Drs Robert et Bouthillier, et dans le bâtiment du Jeu-de-
Mail tout proche sous le contrôle des Drs Pons et Guilhermin. Quand
Guilhermin mourut, peu de temps après il fut remplacé par Audon. Le
personnel médical fut réorganisé, Chycoineau coordonnant les médecins et
Soulliers et Nellaton les chirurgiens. Enfin, le nombre de lits devint suffisant
au moment où le nombre de cas de peste commença enfin à décroître. Mais
Bertrand nota que, même si moins de nouveaux malades se présentaient, le
taux de mortalité restait toujours aussi élevé. Malgré tout, il était évident
que l’intensité de l’épidémie diminuait et que la ville était finalement à
même d’y faire face.
C’est ce qui encouragea les gens à sortir de chez eux, même au prix d’un
acte de courage, tout en brandissant devant eux des bâtons de plus de
2 mètres de long, appelés « bâtons de Saint-Roch », pour maintenir une
distance de sécurité entre eux et les autres passants. Tout semblait aller
mieux. Or c’est le moment que choisit la peste pour frapper de plus belle le
quartier aisé de Saint-Ferréol. Comble de malchance, les riches étaient de
retour, croyant que le pire était passé. Comme l’écrivit le Dr Bertrand, « les
nantis sont toujours frappés en dernier, car ils se mettent d’abord hors
d’atteinte ». Rien ne put sauver les malheureux, et les médecins
« d’importation » se révélèrent encore plus meurtriers que la maladie, avec
leurs traitements consistant en « moult saignées, puissants émétiques,
laxatifs violents ». Ils ne savaient que jouer du bistouri, incisant les bubons,
ce qui provoquait des chocs opératoires dangereux.

La dernière semaine d’octobre apporta à Marseille un soulagement


général. On ne rapporta aucun nouveau cas de peste, et même si l’on en vit
quelques-uns en novembre, il devint clair que l’épidémie était sur le déclin.
Le 15 novembre, l’évêque monta au clocher de l’église d’Accoulles et sonna
les cloches tandis que les galères tiraient du canon. Ces signaux étaient
censés donner le signal des prières d’actions de grâce aussi bien dans les
maisons privées que dans les églises. Le peuple de Marseille et ses
responsables devaient maintenant traiter les suites de l’épidémie, et la tâche
semblait redoutable. D’abord, la collecte des cadavres s’accéléra grâce à
l’aide apportée par 700 galériens envoyés sur place. Les rues reprirent un
aspect normal. Par une bizarrerie imprévisible, le nombre de mariages
monta en flèche, comme si les pauvres, se trouvant plus riches
qu’auparavant, pouvaient donner de meilleures dots à leurs filles. De plus,
filles et fils en grand nombre se trouvèrent affranchis soit de tout contrôle
parental (les parents ayant disparu), soit de l’obstacle au mariage que
représentaient des frères ou sœurs plus âgés. De la même façon, veufs et
veuves passèrent en foule du cimetière à l’autel. Pour se prémunir contre un
retour de la maladie, les autorités civiles exigèrent un certificat de santé de la
part des nouveaux conjoints avant la cérémonie. De façon plus prévisible, en
raison de la fermeture prolongée des tribunaux depuis l’été 1720, et de
l’accroissement des vols, pillages et atteintes aux bonnes mœurs allant de
pair avec l’épidémie, les autorités judiciaires eurent à faire face à un nombre
considérable d’affaires.

La peste eut d’autres conséquences. Par exemple, certains médecins


décidèrent de publier des tracts réfutant ce qu’ils considéraient comme des
erreurs populaires grossières. Ils niaient que la peste fût d’origine divine et
insistaient sur son caractère naturel. Doit-on en déduire que les idées
modernes, par le biais de la philosophie des Lumières, avaient commencé
d’influencer la pensée médicale ? Hélas, à en croire les pamphlets de ces bons
médecins, on se rend compte que, en dehors du domaine de la théologie,
peu de chose avaient évolué depuis les premiers épisodes de 1340. Ils niaient
que la peste fût incurable, mais ne proposaient aucune cure. Ils affirmaient
son origine « miasmatique », non contagieuse. Ils tournaient en ridicule les
fumigations et la fuite. En fait, tout en critiquant les interprétations
traditionnelles des théologiens, ils se cramponnaient à leurs propres
certitudes millénaires.
Sur le plan pratique, les responsables devaient lancer les difficiles travaux
de nettoyage et de purification de la ville. Chaque maison infectée fut
marquée d’une croix rouge et toutes les étoffes qu’elle contenait mises dans
la rue. Tout ce qui était inutilisable était brûlé en place publique, à la suite de
quoi on procédait à la fumigation du bâtiment à l’aide d’herbes aromatiques
et de poudre à canon. Après la fumigation, il fallait lessiver les murs et les
sols à deux ou trois reprises au moins avec une solution de chaux. Tout ce
qui avait été sorti et que les propriétaires voulaient récupérer devait être
étiqueté et transporté à l’extérieur des murailles. Là, des gens qui avaient été
malades mais avaient guéri, et étaient donc momentanément immunisés, les
faisaient bouillir dans des lessiveuses. Tous les habitants à même de faire face
aux dépenses occasionnées par ces coûteux traitements devaient envoyer
leur contribution à l’État. Une fois qu’une maison, et tout ce qu’elle
contenait, avait été entièrement purifiée, on recouvrait la croix rouge d’une
croix blanche. La quantité d’étoffes nécessitant un nettoyage fut
phénoménale, car beaucoup de marchands se servaient de leur vestibule
comme d’un entrepôt, et beaucoup avaient caché leurs biens au tout début
de l’épidémie, car la rumeur que tout serait brûlé avait circulé.
Les églises se trouvaient dans un état bien critique, leurs cryptes ayant
servi de cimetières. Les bâtiments devaient être désinfectés, mais seuls les
prêtres pouvaient se charger de la fumigation des objets sacrés. Après
d’interminables réunions avec les médecins, chirurgiens, maçons et
architectes, l’évêque trancha : les cryptes seraient murées, scellées de barres
de fer et d’un épais ciment, aucune autre solution – les inonder de chaux, de
vinaigre ou procéder à des fumigations – ne semblant réaliste. Ces cryptes
resteraient scellées pour un temps indéterminé, malgré la perte de privilèges
que cela représentait pour le clergé et pour les familles riches qui avaient
coutume de se faire ensevelir dans la crypte de leur église paroissiale. Et,
pour limiter les risques de réinfection, on interdit les églises aux laïcs même
après qu’elles furent désinfectées, si bien que les offices de la Semaine sainte
de 1721 se tinrent derrière des portes fermées, les fidèles étant massés à
l’extérieur. En revanche, la foule força l’entrée le jour de Pâques, et après
cela les messes eurent lieu comme à l’accoutumée.
Pour conclure, Bertrand remarque que les effets de la mortalité
dépassèrent de loin la simple arithmétique. De nombreuses professions
furent décimées : sur 100 maîtres chapeliers, 53 moururent, et seuls 10 %
des chapeliers ambulants survécurent. La confrérie des charpentiers perdit
81 % de ses membres, dans celle des cordonniers 110 sur 200 disparurent, et
57 % des maîtres tailleurs. Chez les cordonniers, 93 % – chiffre incroyable –
périrent et pas moins de 70 % des maçons. Comme nous l’avons dit dans les
chapitres précédents, les décès pouvaient sans doute être compensés par des
naissances ou la venue de travailleurs immigrés, mais la perte d’artisans
qualifiés a toujours un impact profond à long terme sur n’importe quelle
société, et Marseille ne fit pas exception à la règle.

Au cours des cinquante premières années de peste en Europe de l’Ouest,


les meilleures estimations font état d’une perte d’environ 50 % de la
population. Comme si la tueuse voulait que l’on se souvienne d’elle, l’un des
centres de pointe de l’économie européenne connut le même pourcentage
de pertes, mais en moins de douze mois. Marseille témoigne de la tragique
impuissance de l’homme à combattre le fléau meurtrier. La cupidité, la
bêtise, l’incompétence et la crédulité se combinèrent en 1720 pour laisser
l’ultime épidémie de peste pénétrer dans la ville où sa virulence tua 85 % de
ceux qui furent contaminés. Si la littérature et l’histoire font que les lecteurs
connaissent mieux la Grande Peste de Londres que celle de Marseille, en
réalité la seconde fut plus tragique que la première. Si elle fut la dernière de
toutes dans cette région du monde, elle compte sans aucun doute parmi les
plus violentes qui frappèrent jamais une métropole.
VII. LES MULTIPLES VISAGES DE LA MORT
Autres pestes

En ce qui concerne les fléaux qui déciment les Indiens, je ne


puis m’empêcher de penser que Dieu est en train de nous dire :
« Vous voulez exterminer cette race ? je vais vous aider à aller
plus vite grâce à la variole. »
Un prêtre catholique
en Nouvelle-Espagne

N’oublions jamais un élément essentiel de l’histoire de la peste : elle ne


représente qu’une seule des nombreuses maladies épidémiques qui
ravagèrent diverses communautés humaines au Moyen Âge et au début de la
période moderne. Qu’elle n’ait jamais cessé de hanter les mémoires et
l’imagination populaire ne tient pas vraiment à sa réalité historique, car la
rougeole, la variole et la grippe firent probablement autant de victimes. La
syphilis, la tuberculose et la lèpre aussi, sans oublier les ravages causés par la
famine et la guerre, la typhoïde, le typhus, la fièvre jaune et le choléra.
Comment expliquer alors le caractère unique de la peste, aujourd’hui
comme autrefois ? Il faut rappeler tout d’abord que l’irruption de la Mort
noire au début du xive siècle marqua à tout jamais la psychologie des
Européens. Ensuite, alors que les autres maladies tuaient surtout des enfants,
des vieux et des infirmes, la peste faisait disparaître des gens en pleine force
de l’âge. Sa capacité à s’attaquer aux forces vives d’une société explique son
impact prolongé sur la démographie et l’économie occidentales. Enfin, les
autres maladies faisaient partie intégrante de la vie quotidienne, et on en
mourait tous les ans.
La variole par exemple a dû avoir les mêmes effets statistiques, mais elle
s’attaquait surtout aux jeunes, et par petits groupes, alors que la peste évitait
une région pendant dix ou vingt ans pour surgir sans crier gare et massacrer
en quelques mois de 25 à 50 % de la population. Son caractère imprévisible
joint à l’effet de surprise la rendait encore plus terrifiante, et la férocité de
ses assauts faisait qu’il était impossible pour une société donnée de ne pas
l’inclure dans son histoire et dans ses souvenirs. Au Moyen Âge et à la
Renaissance, la plupart des gens succombaient à une infection bactérienne
ou virale, ou encore lors d’épisodes critiques comme la guerre ou la famine ;
bien peu mouraient de vieillesse lorsque des organes essentiels avaient été
atteints. Donc la maladie ne surprenait personne et on s’attendait aux
épidémies, mais la peste resta marquée dans les mémoires et l’expérience de
ceux qu’elle frappa, comme elle continue de marquer aujourd’hui leurs
descendants, par son caractère imprévisible et par sa férocité. La peste ne
faisait pas que tuer des gens, elle détruisait des communautés. Il ne s’agissait
pas d’un simple danger, habituel et tenace, que chacun devait affronter une
fois dans sa vie, mais d’un désastre à la course erratique. La peste
n’accompagnait pas seulement les difficultés de la vie, elle était l’incarnation
de la Mort.
La maladie qui ressemble le plus à la peste de par les réactions qu’elle a
suscitées est la lèpre, et ce dans toutes les couches de la population. Nous
avons fréquemment mentionné les « lazarets » ou « maladreries » où l’on
soignait les pestiférés. Il s’agit d’anciennes léproseries qui firent fonction
d’hôpital municipal en attendant que soient construits des centres
hospitaliers spécialisés. En fait, les réactions populaires vis-à-vis de la lèpre
et des lépreux ressemblent beaucoup à celles dont furent victimes les
pestiférés et la peste, et sont souvent à leur source. En effet, le fait d’assimiler
la lèpre à un châtiment divin permit d’étendre la même explication à la
peste. Cela mérite qu’on s’y attarde quelque peu.
Les hommes du Moyen Âge croyaient que la lèpre était un châtiment
envoyé par Dieu à des individus précis (pas à des communautés) pour les
punir de péchés cachés, parfois même de pensées impures, le plus souvent
associées à la sexualité bestiale et dégénérée. En revanche, les scientifiques ne
sont pas convaincus que la lèpre, le mal de Hansen, ait vraiment existé en
Europe avant l’arrivée de la peste. Des textes autres que la Bible font état de
l’existence de la maladie dès 600 avant notre ère en Inde. Des auteurs païens
de l’époque gréco-romaine, des écrivains orthodoxes de l’époque byzantine,
des écrits plus tardifs rédigés par des médecins musulmans tendent à
prouver que cette maladie était soignée seulement sur le plan physique, et
qu’elle commençait par défigurer complètement les victimes avant de les
mener à la mort. En revanche, dans le monde occidental, des liens entre
lèpre et hérésie apparurent dès le viie siècle, un lépreux devenant un être
aux croyances et pratiques déviantes, ce qui se traduisait sous une forme
visible, voulue par Dieu, par une maladie de la peau.
Cette confusion assimilant la lèpre physique à une perversion spirituelle
est née d’une erreur des traducteurs de la Bible hébraïque en grec puis en
latin. Dans la Torah, les lépreux sont des individus – mais parfois aussi des
habitations ou des objets – marqués par des altérations physiques faisant
penser à des écailles ou de la moisissure. On les soumettait à l’examen des
prêtres qui devaient les déclarer « lépreux » ou purs. Dans le premier cas, la
personne ou l’objet infecté était mis à l’écart de la communauté des Élus
tant que les prêtres n’étaient pas en mesure de dire que l’« impureté » avait
disparu. Le terme hébreu était zara’at, ou « impureté rituelle ». Autrement
dit, la Torah emploie le mot « lèpre » pour faire référence à un état de pureté
ou d’impureté, et non à une maladie clinique, et, pour beaucoup d’exégètes,
le mal de Hansen était inconnu à l’époque biblique.
Lorsque la Bible fut traduite en grec (version dite « des Septantes ») à
l’attention de juifs hellénisés connaissant mieux le grec que l’hébreu, on se
servit du mot λεπρα (lepra) qui se réfère aussi bien à la maladie du même
nom qu’à de la moisissure ou au fait de posséder des écailles. Le champ
sémantique grec recouvrait des altérations vagues, générales, plutôt qu’un
état sanitaire précis. Lorsque Constantin l’Africain (vers 1020-1087)
traduisit des traités médicaux musulmans, au lieu de reproduire le mot
arabe judhäm, il utilisa le terme grec plus général, λεπρα. Si bien qu’on en
vint à n’utiliser qu’un seul terme pour faire référence aussi bien à une
maladie dégénérescente, le mal de Hansen, qu’à une souillure morale, et une
personne présentant une maladie de peau se voyait instantanément
soupçonnée d’être porteuse de lèpre, c’est-à-dire d’immoralité cachée et vile.
Par extension, on en vint à croire que tout individu s’adonnant au mal en
porterait la trace visible sur la peau, et que le mal physique faisait écho au
mal moral. Le facteur déterminant fut le rôle du clergé dans le diagnostic :
entre 1090 et 1363, l’Europe vécut une très forte incidence de lèpre à laquelle
les manuels d’histoire, en Angleterre, font référence sous le nom de « grande
chasse aux lépreux », en parallèle avec les « grandes chasses aux sorcières »
qui allaient suivre. Or, comme à l’époque biblique, c’était aux prêtres
qu’était dévolue la tâche d’identifier le mal dont souffraient leurs ouailles,
jusqu’à ce que, à l’arrivée de la Peste noire en 1350, les médecins viennent à
se pencher sur le problème. Après la parution en 1363 de La Grande
Chirurgie de Guy de Chauliac (vers 1300-1368) et d’autres traités de
médecine définissant clairement la maladie, on diagnostiqua de moins en
moins de cas de lèpre.
Ce qui nous amène à une question fort embarrassante : et si, pendant les
trois siècles qui précédèrent l’arrivée de la Peste noire, la lèpre n’avait pas
vraiment existé en tant que maladie ? Et si nous étions en présence de la mise
à l’écart d’une catégorie sociale, réelle ou imaginaire, posée comme malade ?
Les gens n’attrapaient pas la lèpre, ils étaient lépreux. Le mal de Hansen est
en fait une maladie rare, et semble l’avoir toujours été. Comment expliquer
alors les chiffres extrêmement élevés de cas que nous rencontrons du xie au
xive siècle, période qui vit se construire plusieurs milliers de léproseries en
Europe occidentale ? Si nous nous basons sur une moyenne (généralement
acceptée des historiens) de 14 lépreux par lazaret, les 220 établissements
recensés en Angleterre et en Écosse auraient abrité 3 080 lépreux, pour une
population totale de 1,5 million d’habitants au maximum.
En regardant de près les témoignages des contemporains, nous voyons
qu’ils ne font pas référence à une maladie précise. Le roi Louis IX (1215-
1270), dit Saint Louis en raison de sa piété et de son zèle religieux qui lui
firent conduire la croisade, écrit ceci : « Il faut savoir qu’il n’existe pire lèpre
que celle du péché mortel, car l’âme de l’homme en état de péché mortel est
pareille au démon. » Au milieu du xiie siècle, à Paris, un moine chroniqueur
parlait ainsi : « Adeptes de fornication, de concubinage, d’inceste, d’adultère,
d’avarice, d’usure, de fausseté, de parjure… tous, coupés de Dieu par le
péché, tous sont jugés lépreux par les prêtres. » Dans la bulle pontificale Cor
Nostrum émise par le pape Alexandre III (vers 1105-1181), nous voyons que
le roi Baudouin IV de Jérusalem fut déclaré lépreux parce qu’il ne sentait
rien lorsqu’on le piquait avec des aiguilles. La même insensibilité cutanée fut
reprochée plus tard aux sorcières, accusées de porter une marque du diable
les rendant insensibles à la douleur, aux brûlures ou aux coups.
Tout cela peut en effet expliquer l’ostracisme dont furent victimes
certaines personnes, mais pas l’accroissement massif des cas de lèpre dans les
léproseries. En revanche, lors du troisième concile du Latran en 1179, sous
le pontificat d’Alexandre III, les prélats attaquèrent violemment la sodomie
et les cathares du midi de la France, ces hérétiques – et néanmoins
chrétiens – qui devaient être par la suite anéantis par le fer et le feu au cours
d’une croisade des plus sanglantes. Les lépreux ne furent pas oubliés, le
concile insistant sur la nécessité de les mettre à l’écart de peur de les voir
contaminer les autres. Dans ce dessein, on devait construire de nombreuses
léproseries, chacune assurée du concours d’un prêtre, dotée d’une chapelle
et d’un cimetière réservé. Nul terme, nul allégement ne pouvaient être
apportés à la « quarantaine » absolue des lépreux. En raison du grand
nombre de prêtres, de loin supérieur au nombre de paroisses, ces créations
leur fournissaient des emplois supplémentaires et la fondation de lazarets
était considérée comme œuvre charitable et pieuse. Le quatrième concile du
Latran compléta ces dispositions en exigeant que les lépreux et les juifs (que
l’on considérait comme particulièrement susceptibles d’attraper la lèpre)
portent des marques spéciales sur leurs vêtements permettant de les
identifier plus facilement. Les lépreux représentaient donc un risque de
contagion à l’intérieur du groupe social dont celui-ci devait se protéger, le
danger provenant moins d’une pathologie reconnue que du vice et de
l’immoralité les caractérisant qui menaçaient toute la communauté.
Bien sûr, on ne peut écarter l’hypothèse que la lèpre ait réellement existé
et qu’on lui ait simplement donné une interprétation moralisatrice.
Cependant, on n’a pas exhumé plus d’une poignée de squelettes dans les
cimetières des léproseries présentant les traces des malformations osseuses
importantes qui auraient dénoté la présence de la lèpre. De plus, la lèpre
s’attaque le plus souvent aux classes pauvres et aux victimes de malnutrition,
alors que les lazarets étaient payants et que, en dehors de quelques cas
sociaux pris en charge par des œuvres caritatives, la grande majorité des
pensionnaires devaient subvenir à leurs propres besoins. Suite à un décret
pontifical, les lépreux perdaient leur droit à héritage et pouvaient être
expulsés de la léproserie pour mauvaise conduite. Ceux d’entre eux qui
étaient trop pauvres pour payer leur pension étaient autorisés à mendier à la
porte des églises et se trouvaient donc exemptés des lois anti-mendicité.
Tout cet ensemble nous conduit à penser que les six à vingt lépreux par
lazaret y étaient enfermés pour des raisons spirituelles ou économiques
plutôt que médicales.
Ils constituaient de parfaits boucs émissaires en période de crise. Le
21 juin 1321, le roi de France Philippe V (1293-1322) déclara tous les
lépreux du royaume coupables de haute trahison, les accusant de conspirer
avec les juifs, le sultan de Babylone et le roi sarrasin de Grenade afin
d’empoisonner les puits. Des massacres s’ensuivirent, annonçant ceux qui
allaient frapper les juifs à la fin du xive et au début du xve siècle pendant les
épidémies de peste. Puisque la lèpre était perçue comme le résultat direct
d’un péché, le peuple accepta sans hésiter les accusations
d’empoisonnement des puits, crime particulièrement abject. Tout le monde
croyait qu’un acte impur se traduisait nécessairement par une
dégénérescence cutanée, et Arnaud de Vernoilles traduit la hantise générale
lorsqu’il écrit :
Alors que juifs et lépreux étaient livrés aux flammes des bûchers, j’eus un commerce impie avec une
prostituée, à la suite de quoi, voilà que mon visage se mit à enfler. Imaginez ma terreur à la pensée que
j’avais la lèpre ! Je fis le serment que jamais plus je n’aurais de commerce avec une femme à l’avenir, et
afin de tenir parole, commençai à m’intéresser aux petits garçons.

En 1338, le pape Benoît XII (décédé en 1342) fut obligé de déclarer


publiquement les lépreux innocents des crimes dont on les accusait et de
dénoncer un complot officiel à leur encontre. Il savait de quoi il retournait,
puisqu’il avait lui-même présidé à l’exécution de milliers de lépreux en 1321
alors qu’il n’était encore que Jacques Fournier, évêque de Pamiers.
Les lépreux apparaissaient donc comme des êtres marqués du sceau de
l’infamie, condamnés par Dieu en punition de péchés spécifiques. Un
système complexe fut mis au point, visant à les isoler et à protéger le reste du
corps social du facteur de contamination qu’ils représentaient. En temps de
crise, les lépreux faisaient de parfaits boucs émissaires. Mais la peste ne
permettait pas la même assimilation, tout d’abord parce qu’elle ne frappait
pas des individus isolés mais des communautés entières. On pouvait bien
prolonger l’équation simpliste : lèpre = faute individuelle, peste = faute
collective, mais cela ne supprimait pas le besoin de trouver d’autres
coupables, pas plus que la nécessité absolue de prendre des mesures
d’isolement et de quarantaine. Agent infectieux complexe du corps
politique, la peste fut traitée avec les mêmes moyens que ceux qui avaient
servi pour la lèpre, dont la disparition soudaine avait libéré des centaines de
bâtiments devenus inutiles. Ils allaient pouvoir resservir à mettre à l’écart un
autre groupe de malades contagieux.

En 1720, sur la toute petite île écossaise de Foula, 180 habitants sur les 200
moururent de petite vérole, maladie qui semble inconnue du monde
antique. Le premier témoignage écrit de ce mal se trouve en 910 sous la
plume d’un auteur musulman, Al-Razi, qui en décrit une forme atténuée.
Ensuite, au cours des siècles, la variole continua d’être considérée comme
une maladie infantile faisant 5 à 10 % de victimes. S’ils n’en mouraient pas,
les enfants n’en gardaient que des marques légères et acquéraient une totale
immunité. Il s’agissait pourtant d’une maladie qui savait être virulente,
comme le prouve l’exemple de Foula, en particulier lorsqu’elle surgissait au
sein d’une communauté qui n’y avait jamais été exposée. Le Nouveau
Monde témoigne de ses ravages après 1492, lorsque l’arrivée des Européens
propagea le virus chez les Indiens qui ne disposaient d’aucune immunité
naturelle. C’est ainsi que les Taïnos, peuple des Caraïbes, furent
pratiquement exterminés, et les quelques rescapés ne survécurent pas au
travail forcé dans les mines imposé par les Espagnols victorieux. Aztèques,
Mayas et Incas payèrent un très lourd tribut au mal, plus d’un tiers de leurs
populations disparaissant dans les mois qui suivirent les premières invasions
occidentales. L’effondrement démographique fut encore accéléré par le
régime sévère imposé par les vainqueurs aux vaincus, puisqu’en 1605 il ne
restait plus qu’environ 1 million d’indiens mexicains sur les 25 millions
qu’ils étaient en 1518, soit 96 % de pertes. Sur la côte pacifique d’Amérique
du Sud, 6,5 millions d’habitants avaient disparu en 1590.
À l’époque, on était parfaitement au courant de la dangerosité du mal et
de l’immunité des Européens qui passait pour un signe de la faveur divine.
Dieu était du côté de l’expansion territoriale européenne et manifestait le
mépris dans lequel il tenait les païens, ces « barbares » du Nouveau Monde.
Comme l’écrivait un protestant, l’un des pères fondateurs des futurs États-
Unis : « La main miséricordieuse de Dieu favorisa notre entreprise dès ses
débuts… En faisant disparaître par la petite vérole un grand nombre
d’indigènes. » John Winthrop (1588-1649), gouverneur de la colonie de la
baie du Massachusetts, notait ceci : « Les indigènes ont presque tous
succombé à la variole, ce qui prouve que le Seigneur nous accorde notre titre
de propriété. » Les catholiques espagnols partageaient ce point de vue,
comme le prouvent les paroles d’un missionnaire en Nouvelle-Espagne :
« Devant les fléaux qui déciment les Indiens, on ne peut qu’en conclure que
Dieu nous dit : Vous voulez exterminer cette race ? Je vais vous aider à
aboutir plus vite. » Les Européens étaient prêts à achever le travail
commencé par la variole, à en juger par le récit d’un soldat anglais envoyé
massacrer des Indiens Pequot dans la vallée du Connecticut après une sévère
épidémie de petite vérole : « C’était horrible de les voir brûler sur les
bûchers, de voir les flots de sang et de sentir la puanteur qui se dégageait,
mais l’holocauste de la victoire ne peut que plaire au Seigneur. » Preuve
absolue, s’il en est besoin, que les envahisseurs connaissaient les effets de la
maladie : l’envoi de couvertures contaminées aux Indiens révoltés en Ottawa
sous le commandement de leur chef, Pontiac (vers 1720-1769), par le
gouverneur général des forces britanniques en Amérique du Nord, le général
sir Jeffrey Amherst (1717-1797).
Dans le cas de la variole, cette maladie endémique en Europe se révéla être
pour les peuples du Nouveau Monde une calamité égale à la Peste noire. Si
les Européens avaient eu à faire face, vers la fin du xive siècle, à des invasions
conduites par des peuples étrangers et immunisés contre la peste, les
quelques survivants auraient pu, comme les Indiens d’Amérique, se
retrouver parqués dans des réserves situées dans des coins reculés du
continent. Ce ne fut pas le cas, la variole se révélant certes dangereuse pour
les enfants, et ce jusqu’au xviiie siècle, mais n’affectant pas gravement les
adultes. Ensuite, l’Europe occidentale commença à utiliser les techniques de
vaccination en usage depuis fort longtemps dans certaines parties d’Afrique
et du monde musulman. C’est ainsi que le grand prédicateur puritain
Cotton Mather (1663-1728) fut initié à cette pratique par un esclave venu
d’Afrique de l’Ouest et qu’il insista pour que ses ouailles commencent à
inoculer à leurs enfants du pus prélevé sur un varioleux convalescent, après
leur avoir fait une petite incision sur la peau. Cette méthode stimulant les
défenses immunitaires des enfants, c’est ainsi que le principe de
« variolisation » se répandit, du moins en Amérique, car le dédain
britannique et continental devant les pratiques coloniales retarda son
adoption jusqu’en 1714, année où parut le récit d’un certain Timoni,
décrivant ses observations en Turquie. Lorsque lady Mary Montagu (1689-
1762) rentra elle-même de Constantinople, elle usa de son influence pour
populariser l’inoculation en Angleterre et, lorsque la reine Caroline (1768-
1821) fit vacciner les enfants royaux alors qu’au siècle précédent la reine
Mary (1662-1694) était morte de la petite vérole, on peut dire que la bataille
était gagnée. Malgré la méfiance du corps médical devant toute vaccination
préventive, la pratique devint de règle, et en 1990 l’Organisation mondiale
de la santé put citer la variole comme la première maladie infectieuse à avoir
été complètement éradiquée.
Nous pensons donc que la lèpre reflétait en fait une mentalité plutôt
qu’un mal physique, et que parmi les affections épidémiques continuant à
sévir la variole s’attaqua principalement aux enfants et aux peuples « non
civilisés » du Nouveau Monde. En revanche, l’Europe de la fin du Moyen
Âge eut à souffrir d’un autre genre de fléau encore, la syphilis. La « grande
vérole » ravagea l’Europe à partir de 1490 environ depuis l’Italie, l’Espagne et
la France. Personne n’est à même de chiffrer le nombre de malades pour
deux raisons principales : la première, parce que les familles préféraient
garder le secret, la syphilis étant dès le début associée à des pratiques
sexuelles douteuses et honteuses. Contrairement à la peste, elle frappait des
individus, non des communautés, et mettait à jour leur conduite,
remplaçant ainsi la lèpre pour stigmatiser publiquement l’immoralité et le
vice. La seconde raison tient à la lenteur de la progression du mal : la
syphilis passant par trois étapes successives s’étendant sur trente ans ou plus,
la plupart des malades mouraient d’autre chose bien avant.
La société occidentale avait réussi, tant bien que mal, à inventer une
forme de lèpre à partir des écrits de la Bible et des sources antiques. La peste,
même si elle se laissait moins facilement identifier dans le vaste corpus des
textes médicaux gréco-romains, pouvait conceptuellement être assimilée à
divers « fléaux » connus dans le passé. La syphilis, en revanche, était une
maladie nouvelle sur le plan médical, ce qui heurtait de plein fouet la
croyance médiévale du « Rien de nouveau sous le soleil ». Comme l’exprime
parfaitement Niccolo Leoniceno (1428-1524), professeur de médecine à
Ferrare : « Je refuse d’admettre que cette maladie est née tout à coup,
aujourd’hui, qu’elle n’infecte que notre époque, et qu’elle était inconnue
dans le passé. »
Universitaires et responsables politiques se voyaient donc contraints
d’expliquer l’apparition d’un nouveau mal et ses modes de propagation. À la
fin du xve siècle, peu après ses débuts, diverses explications furent
proposées : sa naissance correspondait à la mise en conjonction de deux
astres, Jupiter et Saturne, en 1484, avant la découverte des Amériques, et il
était connu de tous que la conjonction de certains astres pouvait provoquer
une réaction hostile de la Terre. Pour d’autres, il s’agissait d’une variante de
la lèpre, ce qui permettait un étiquetage et un traitement plus faciles. Pour
d’autres, encore, la syphilis résultait de pratiques sexuelles déréglées car,
depuis son apparition, beaucoup se doutaient qu’il fallait la rattacher à la
sexualité.
N’allons pas en déduire cependant que les hommes du Moyen Âge
allaient décrire la syphilis comme une maladie vénérienne à transmission
sexuelle. Qu’elle affectait l’appareil génital était évident, d’où ses associations
avec le vice, mais on refusait de croire à une transmission possible via une
pratique sexuelle « normale », c’est-à-dire entre époux, et jusqu’au xixe siècle
on continua de recommander aux syphilitiques le commerce de prostituées
plutôt que la masturbation, cette dernière étant considérée comme plus
déviante et plus apte à entraîner la détérioration de la condition du malade.
Tout cela dénote l’absence totale de compréhension de la nature du mal de
la part de nos ancêtres.
Certains tentèrent même de lier la syphilis à la consommation de porc,
puisque les juifs et les lépreux n’en consommaient pas, argument qui met
une fois de plus en évidence, dans son illogisme absolu, le lien créé entre
maladie, religion et pureté morale. Symboles de souillure morale pour les
chrétiens de l’époque, juifs et lépreux étaient associés à des pratiques
sexuelles vicieuses. Une maladie nouvelle, s’attaquant à l’appareil génital,
venant d’apparaître, le rapprochement semblait irréfutable. Le lecteur
contemporain ne peut qu’être frappé par l’ironie sous-jacente : en effet, un
animal pourrait bien être à l’origine du mal, les scientifiques estimant
qu’une maladie du mouton aurait pu s’étendre à l’homme par contact
sexuel. Or juifs et lépreux, confinés respectivement dans des ghettos urbains
ou des léproseries, étaient des vecteurs bien plus improbables que des
bergers ne sachant comment tuer le temps !
Même si les hypothèses pour expliquer l’apparition de la maladie sont
variées, tout le monde s’accorde sur son mode de propagation initiale : en
1494, les armées du roi de France, Charles VIII (1470-1498), sont accusées
d’avoir véhiculé la contagion en traversant l’Italie du Nord et du centre
avant de rentrer en France, ce qui explique pourquoi la plupart des
Européens nomment cette maladie le « mal français ». Les Français, en
revanche, y font référence sous le nom de « mal napolitain » ou « mal
espagnol ». Toujours est-il que, à ses débuts, la syphilis fit mourir un grand
nombre de gens, alors que, comme nous l’avons indiqué plus haut,
l’affection prend d’habitude plus de vingt ans avant de se révéler fatale. C’est
pourquoi de nombreux scientifiques concluent à l’association initiale de
deux maladies, la syphilis étant accompagnée de pian ou « framboesia »,
forme non vénérienne, mais qui, cumulée avec la première, se révéla des
plus dangereuses. Suivant les routes commerciales, le mal se répandit sur
tout le monde connu et l’on note sa présence en 1504 à Canton, sous le nom
d’« ulcère du prunier ». Le Dr William Clowes, qui exerçait à l’hôpital Saint-
Barthélemy de Londres en 1585, avance le chiffre de 50 % de syphilitiques
parmi les étudiants en médecine de l’année.
L’une des hypothèses qui perdure de nos jours est celle de l’origine
américaine du mal. Il était en effet tentant d’associer une sexualité déréglée
aux indigènes barbares du Nouveau Monde, et en 1526 Gonzalo Fernandez
de Oviedo (1478-1577) assurait au roi d’Espagne dans son Histoire naturelle
des Indes : « Que votre Majesté n’en doute point, ce mal nous vient des
Indiens. » Il est certain que les maladies vénériennes n’étaient pas inconnues
en Amérique centrale et qu’il existait des remèdes traditionnels pour les
soigner, comme le bois de gaïac et sa résine. Une fois reconnu pour ses
vertus curatives, ce bois précieux fut d’ailleurs importé à grande échelle en
Europe et considéré comme une panacée universelle. Ce qui nous frappe
davantage est la désignation du Nouveau Monde comme responsable de la
maladie, alors que nulle évidence médicale ne permet d’aller dans ce sens.
On pense plutôt aujourd’hui soit à une mutation génétique complète,
comme pour le sida, soit à la transformation d’un gène non vénérien après
contact avec une population occidentale qui n’y avait jamais été exposée. Si
c’est le cas, nous pourrions ironiquement résumer la situation de cette
façon : les Européens ont apporté la variole – maladie plutôt bénigne en
Europe – au Nouveau Monde, qui leur a donné la syphilis – bénigne chez
eux – en échange ! Cette hypothèse est cependant loin d’être confirmée, vu la
virulence de la souche qui s’attaqua aux armées françaises au cours de leur
campagne d’Italie en 1494.
Au bout d’un certain temps, l’Europe s’accoutuma à la nouvelle maladie
et l’incorpora au schéma traditionnel d’immoralité et de maladie. Érasme
par exemple note ceci : « Il y a vingt ans, les bains publics au Brabant étaient
à la mode. Aujourd’hui, personne n’y va plus, la nouvelle peste (la syphilis)
nous ayant appris à les fuir. » Les femmes en général et les prostituées en
particulier étaient accusées de propager le mal par une sexualité débridée.
Les sels de mercure étaient utilisés dans les traitements courants prescrits
par les chirurgiens et les barbiers, sous forme de pommades que l’on faisait
pénétrer dans la peau ou de « sirop » que le patient avalait directement. Cette
forme de traitement chimique se révéla extrêmement dangereux, entraînant
la désagrégation des gencives, la chute des dents et des cheveux, et souvent la
mort du malade avant d’avoir eu la moindre chance de vaincre la maladie.
Outre les épidémies déjà évoquées, le monde fut le théâtre de plusieurs
autres maladies endémiques au cours des xve et xvie siècles : comme la
variole, la malaria et la fièvre jaune (Vomito negro) semblent n’avoir jamais
frappé le Nouveau Monde avant l’arrivée des Européens. Ces maladies
pourraient être venues d’Afrique et avoir été apportées en Amérique par des
esclaves, eux-mêmes immunisés ; et, tandis qu’ils ne les attrapaient que très
rarement en Europe, les Européens transplantés outre-Atlantique
succombèrent par milliers. La variété de malaria connue en Europe, Vivax
malaria, n’était pas aussi virulente que la Falciporum malaria, commune en
Afrique et en Amérique, qui décima jusqu’à 25 % des malades avant le
xxe siècle, où l’on trouva enfin des traitements adéquats. Dans les pays
dépourvus des moyens médicaux des nations industrialisées, encore
aujourd’hui, la malaria comme la fièvre jaune continuent malheureusement
à avoir les mêmes effets que la peste du Moyen Âge, faisant disparaître des
centaines de milliers, sinon des millions de personnes tous les ans.
Comme la peste, ces affections épidémiques s’accompagnèrent dès le
début de chiffres de mortalité des plus élevés, mais de façon différente selon
les sociétés humaines. On les associa tôt ou tard à des critères moraux, les
expliquant selon des présupposés religieux et philosophiques spécifiques.
Dans la plupart des cas, les sociétés tentèrent d’isoler les individus malades
pour protéger le reste du groupe. La difficulté venait de ce que la peste
n’était jamais un phénomène unique, mais que sa nature cyclique et
imprévisible en faisait un ennemi effroyable.

Replaçons-nous à présent dans un contexte historique plus large. Dans le


chapitre initial, nous avons évoqué la première pandémie, et avons daté le
début de la seconde pandémie de l’arrivée de la Peste noire, l’épidémie de
Marseille en 1720 marquant, de l’avis général, la fin de la période. Les
épidémies de peste à la fin du xixe siècle sont généralement considérées
comme indiquant le début de la troisième pandémie. Cette présentation,
disons-le, est très centrée sur la seule Europe de l’Ouest, oubliant que la
peste continua de ravager des régions entières du continent bien après 1720
et qu’il ne semble pas y avoir eu d’interruption permettant de dater le début
d’une troisième pandémie. C’est pourquoi nous voulons à présent regarder
de plus près la fin du xviiie siècle.
C’est en 1743 que la peste frappa Messine, ce qui ne peut manquer de
nous rappeler que c’est là que la Peste noire débarqua en Europe en 1340. En
fait, elle n’avait cessé de faire rage en Ukraine, Moravie, Hongrie, Autriche et
Pologne depuis 1738, et l’épidémie se prolongea jusqu’en 1744 avant de
frapper à leur tour la Transylvanie et la Turquie. La totalité de l’Europe
centrale fut à nouveau affectée vers 1770, du nord au sud, ainsi que la Russie
(on compta plus de 56 000 morts dans la seule ville de Moscou) et
Constantinople en 1778. En 1783-1784, les côtes dalmates furent touchées,
et le siècle s’acheva sur des épidémies de peste en Égypte et en Syrie (1799-
1800).
Les régions d’Europe centrale dépendant de la monarchie austro-
hongroise prirent des mesures pour tenter de limiter la propagation du mal,
créant un cordon sanitaire efficace aux frontières de l’Empire ottoman en
1739, et 4 000 militaires furent postés en permanence sur la ligne de
démarcation avec la Slavonie, la Croatie, la Transylvanie et les régions
danubiennes. Aux postes-frontières fixes s’ajoutaient des unités mobiles
chargées de patrouiller en permanence les zones frontalières et de les rendre
hermétiques en fusillant tous ceux qui tentaient de s’infiltrer à partir de
l’Empire ottoman. Les marchands et autres voyageurs devaient se présenter
aux postes, se laisser examiner afin de déceler la présence éventuelle de
bubons sous les aisselles ou à l’aine, et subir une quarantaine de quarante-
huit jours si aucun signe clinique n’avait été détecté. Tous leurs biens
devaient être désinfectés par fumigation, et les ballots de marchandises
susceptibles d’être porteuses de germes, comme le coton ou la laine,
devaient être enfermés dans des entrepôts spécifiques. Les paysans les plus
pauvres en vinrent à dormir avec leurs marchandises pendant leur
quarantaine, sachant qu’ils seraient fusillés si la peste se révélait après la
période d’incubation et que tous leurs biens seraient brûlés.
Ces mesures extrêmes furent efficaces, mais pas au point d’empêcher le
passage de la peste dans la péninsule des Balkans, à Bucarest, en Bosnie et à
Malte en 1813, puis en 1815 sur la totalité de la côte dalmate et à Corfou.
Lorsque des cas isolés furent découverts à Noja, en Italie orientale, une
véritable panique éclata, mais la terreur qu’inspirait la peste fut éclipsée par
l’apparition du choléra en Inde. Le mal atteignit l’Angleterre en 1832, ses
ravages détrônant définitivement ceux de la peste dans la mémoire des
habitants des villes. Pourtant des résurgences de peste continuèrent de
frapper la Grèce (1828-1829), la Moldavie, la Valachie et la Crimée, pour
réapparaître en Dalmatie en 1840, puis à Constantinople l’année suivante.
On en signale encore des cas à Bakou sur la Caspienne et le long de la Volga
russe en 1877 et 1879. Nous voyons donc que le problème perdurait aux
marges de l’Europe, et l’Égypte nous fournit un exemple parfait des
interférences de la bureaucratie avec des mesures sanitaires efficaces.
À la fin des années 1820, le sultan Méhémet-Ali (vers 1769-1849) renversa
les Mamelouks (Turcs) et prit le pouvoir, instituant sur tout le pays un
système de protection médicale d’une qualité rare, que l’Angleterre ne
connaîtrait pas avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Lors d’un
épisode de peste en 1834, il imposa la totalité des mesures de protection
sanitaire nées en Italie, mais le peuple se souleva contre lui, l’accusant d’aller
contre la religion en refusant d’accepter la volonté d’Allah, en s’appuyant sur
le savoir et l’aide de médecins infidèles, et surtout en autorisant les
autopsies. Comble de désolation, il voulait limiter le nombre de pleureuses
lors des enterrements, heurtant ainsi de plein fouet les sensibilités et les
habitudes locales. Devant la mauvaise volonté populaire qui limita ses
efforts en 1834, Ali Pacha utilisa l’armée en 1841 pour forcer les gens à se
soumettre aux règles. Il les obligea à se déshabiller et à se laver en présence
d’auxiliaires médicaux, avec des infirmières chargées d’examiner les femmes.
Une fois déclarés indemnes, on leur donnait des vêtements neufs et propres.
Tout cela allait vers la modernisation et le développement du pays, mais les
pays occidentaux intervinrent : accusant l’Égypte de faire obstacle à la liberté
du commerce et de protéger ses industries propres, de constituer donc des
monopoles, les Européens l’obligèrent à limiter ses ambitions même dans le
domaine médical.
Pour en revenir à la peste, il est évident qu’elle continua à faire partie de la
vie quotidienne sur une grande partie du bassin méditerranéen, les Balkans
et l’Europe de l’Est. On peut débattre de l’efficacité des mesures prises par
les Autrichiens, mais elles sont sans aucun doute une survivance tardive des
attitudes médiévales vis-à-vis de la quarantaine et de la mise à l’écart des
pestiférés. En fait, l’Europe occidentale aussi bien que centrale réussit à créer
une sorte de cordon sanitaire autour des zones infectées, après avoir repensé
et adapté des mesures imaginées vers le milieu du xve siècle pour les seules
populations urbaines. On peut dire que l’Europe occidentale et centrale
s’était transformée en une sorte de gigantesque communauté urbaine faisant
fonctionner un système complexe de contrôle sanitaire, de ségrégation et de
mise en quarantaine.
La troisième pandémie a éclaté en Orient sans presque toucher l’Europe
ou les nations occidentales. La peste apparut en 1894 à Canton, faisant
100 000 victimes, puis dans la province chinoise du Yunnan, et nous savons
que Hongkong connut plusieurs épidémies même si on ne rapporte que
6 272 décès. Cependant, même si le chiffre total de décès dans la population
reste faible, le taux de mortalité parmi les patients fut extrêmement élevé
(90 %). En 1896 on fait état de cas isolés à Taïwan et en 1899 le Japon fut à
son tour touché. Lorsque la peste atteignit l’Inde, les statistiques firent un
bond en avant, puisqu’on dénombra plus de 480 000 décès à Calcutta et dans
la province du Bengale entre 1898 et 1906, soit 53 000 par an.
1 200 000 personnes moururent dans la province de Bombay à la même
période, soit plus de 109 000 par an, et on estime à plus de 2 millions les
Indiens qui succombèrent dans les autres provinces du sous-continent, soit
presque 200 000 par an. Entre 1898 et 1948, les historiens évaluent à
12,6 millions les victimes du fléau, soit plus de 250 000 par an.
La pandémie se propagea sur les routes commerciales, atteignant le
Portugal en 1899 pour y faire 114 morts, et – bizarrerie de l’histoire – trois
cas isolés seulement à Vienne. Mais les principales villes d’Australie furent
touchées : Sydney, qui compta 103 victimes, Adélaïde, Melbourne, Brisbane,
Perth, pour n’en citer que quelques-unes. La même année, Glasgow, à
l’extrémité d’un continent, et l’Afrique du Sud, à l’autre, comptèrent de
nombreuses victimes. San Francisco crut avoir été touchée, mais il y eut plus
de peur que de mal. La troisième pandémie – à moins que, selon l’opinion
de quelques chercheurs musulmans, il ne s’agisse que des derniers
prolongements de la seconde – se révéla incapable d’atteindre des
proportions effroyables, à la seule exception du sous-continent indien. Les
cas relevés à Hongkong permirent aux bactériologistes d’isoler le bacille et
de l’identifier, première étape avant la production d’un sérum capable de
traiter les malades. Aujourd’hui, la peste n’a pas disparu, persistant à l’état
endémique chez les rongeurs du Nouveau-Mexique aux États-Unis, de
Chine et d’Inde, mais, même si l’on rapporte tous les ans des cas isolés de
peste bubonique, les décès sont très rares. La peste avait brusquement quitté
l’Europe sans tambours ni trompettes, mais la troisième pandémie témoigna
de sa virulence intacte et de son pouvoir de nuisance. Les progrès médicaux
indéniables qui permettent de faire face avec succès à des cas isolés seraient-
ils à même de lutter efficacement en cas d’épidémie massive ? La question
reste posée.
VIII. L’HÉRITAGE DE LA PESTE
Ses effets à long terme sur le monde occidental

L’expérience vécue montre que les traitements médicaux


utilisent des remèdes au mieux inefficaces et parfois pires que le
mal.
Cardinal Castaldi

Le cardinal Gastaldi traduit ainsi l’avis de générations d’Européens qui,


par millions, n’avaient pu que constater l’impuissance médicale devant les
assauts cruels et répétés de la peste. Ils étaient tout aussi nombreux à avoir
fait le même constat en présence de la syphilis, de la variole, de la malaria,
fièvre jaune, lèpre ou autres fléaux décimant leurs familles et amis par
centaines. Les progrès fort lents, quoique réels, de la science et de la
médecine constituent cependant une avancée décisive de la fin du xixe et du
début du xxe siècles, mais l’humanité continua encore longtemps de frémir
d’horreur devant ces maladies, de les croire invincibles et de prendre les
médecins pour des charlatans impuissants. La médecine de l’époque
procédait par des traitements « homéopathiques », aujourd’hui considérés
avec ironie par l’élite médicale qui préfère les remèdes « chimiques »,
produits de l’industrie pharmaceutique, autrefois regardés avec suspicion
par les praticiens.
De nos jours, nous estimons que toute maladie est susceptible d’être
traitée et guérie, comme le prouve l’éradication de la variole. Il s’agit là
cependant d’un exemple de maladie simple, bien que dangereuse, et
relativement facile à annihiler. Son seul vecteur était humain et, avec la
vaccination, on parvint à la faire disparaître. Il n’en est pas de même pour
d’autres fléaux, comme la peste, pour ne citer qu’elle, qui affectent aussi bien
l’homme que l’animal. Nous savons que nous avons en commun avec le
chien au moins 65 pathologies et que 50 maladies bovines peuvent se
transmettre à l’homme, sans parler de celles des moutons et des chèvres.
Avec le porc, nous avons 40 échanges possibles, plus de 30 avec le cheval, le
rat et la souris, et au moins 24 avec la volaille. En d’autres termes, il existe
aujourd’hui plusieurs centaines de germes latents chez l’animal qui peuvent
à tout moment passer à l’homme. Pis encore, les souches virales sont
susceptibles, après mutations chez leurs porteurs, d’attaquer l’homme sous
des formes nouvelles, inconnues et d’autant plus létales.
Les deux meilleurs exemples qui viennent à l’esprit sont ceux du sida et de
l’encéphalite spongiforme bovine, ou « maladie de la vache folle ». Les
scientifiques ne s’accordent toujours pas sur l’origine exacte du virus du
sida, ni sur la date de sa première apparition chez l’homme. La théorie qui
circule actuellement est celle d’une maladie du singe, commune en Afrique,
qui serait brusquement passée à l’homme. Loin de frapper des
communautés précises et limitées en nombre comme on le croyait tout
d’abord (homosexuels et drogués), elle affecte aujourd’hui une population
beaucoup plus diffuse et vaste, et le quart des habitants de certaines régions
subsahariennes sont infectés. Nous pouvons déjà calculer les effets
démographiques et économiques qu’aura l’épidémie, puisque les
médicaments qui pourraient la limiter sont inaccessibles au plus grand
nombre. Le mal « nouveau », d’abord apparu chez l’animal, a donc montré
sa capacité à s’adapter, sans perdre de sa virulence. Il tue, lentement mais
sûrement, une fois que les contacts d’individu à individu ont eu lieu. Notre
seule chance réside dans la lenteur du processus.
L’encéphalite spongiforme est la dernière en date des fléaux du même
type, née chez les bovins, qui s’est transmise à l’homme. Mais la souche
mère, produisant ce que l’on appelle généralement la « maladie de la vache
folle », pourrait elle-même résulter des façons « modernes » de traiter ou de
nourrir le bétail. Nous ne savons pas comment elle se transmet, mais nous
soupçonnons qu’elle serait due à l’ingestion par les vaches de tissus nerveux.
Toujours fatale chez l’homme, cette nouvelle peste résiste à tous les
traitements, et nous ne savons même pas comment la diagnostiquer avec
précision dans ses étapes initiales. Notre seule chance est qu’elle ne semble
pas transmissible d’un individu à un autre.
L’apparition récente de ces deux dernières maladies a commencé de
modifier notre perception de la peste et des épidémies du passé.
Traditionnellement, on refusait d’envisager l’hypothèse de virus mutants
pour expliquer l’apparition, ou la disparition soudaine, de certaines
maladies. Aujourd’hui, la communauté scientifique commence à revenir sur
ce refus et à penser que la syphilis, par exemple, serait due à la mutation
d’un virus initialement non vénérien. Le déferlement des épidémies de peste
mais aussi leur brusque disparition pourraient être causés par des
modifications internes aussi bien que par des actions humaines visant à
améliorer les conditions d’hygiène et d’environnement. En d’autres termes,
les historiens sont aujourd’hui beaucoup moins optimistes sur le rôle des
communautés humaines du passé en matière médicale. La nature sait être
destructrice. Les récentes manifestations des virus hiv et esb nous rendent
plus attentifs vis-à-vis des fléaux qui se sont abattus sur l’homme dans le
passé, et sur le premier de tous en importance, la peste.
Quels sont les effets durables de la peste ? Nous nous accordons en général
à penser que l’effondrement démographique de la fin du xive siècle et du
début du xve obligea l’Europe à transformer profondément les réalités
socio-économiques du temps. Une réduction des effectifs ouvriers et de
main-d’œuvre qualifiée entraîna l’invention de techniques agricoles et
artisanales nouvelles. L’attrait de salaires supérieurs dans les villes, qui
conduisit tant de paysans à quitter leurs terres, amena l’effondrement du
système féodal déjà chancelant. Une chute dans la demande de céréales
entraîna la mise en pâture de davantage de terres, ce qui à son tour
augmenta la production de laine. Le choc des épidémies bouscula les
traditions et obligea une communauté européenne à prédominance agricole
et fermière à infléchir sa trajectoire.
Sur le plan social, la peste exacerba des tendances discriminatoires et la
recherche de boucs émissaires déjà présentes dans la société occidentale. On
regarda marginaux et étrangers comme autant de sources possibles
d’infection et de maladie. La pureté, tout particulièrement celle de l’esprit et
celle de l’âme, tant au niveau de l’individu qu’à celui de la communauté,
devint aux yeux de tous un facteur déterminant pour prévenir le mal. La
tolérance de la diversité humaine fut assimilée à la tolérance du péché, la
différence devint synonyme de pollution, et la bonne santé fut confondue
avec la pureté dans la conformité de doctrine. Ces tendances se trouvaient à
l’état latent dans l’idéologie des croisades et de la guerre sainte. Néanmoins
l’irruption de la peste et des autres épidémies favorisa l’essor de l’imaginaire.
Les fantasmes devinrent réalité. La pollution générale et latente devait être
éradiquée si l’on voulait éviter la Peste noire.
Le développement des règlements administratifs visant à un meilleur
contrôle de la maladie influença profondément le devenir des sociétés
occidentales, plaçant au premier rang des moyens de lutte la quarantaine et
l’isolement sanitaire. En soi, ce n’est pas une attitude erronée, du moins tant
que l’on n’a pas identifié la maladie, et l’on a vu fleurir des appels dans ce
sens, il y a quelques années lorsque les premiers cas de sida sont apparus
dans nos sociétés. Pour les plus « excités », la ségrégation ou mise à l’écart
totale des malades comme à l’époque médiévale reste la seule méthode de
prévention des risques, puisque pour beaucoup d’entre eux, et en dépit de
tout ce que peuvent dire la science et la médecine, le sida se transmet encore
par simple contact, ne serait-ce que celui des poignées de portes, ou par les
vêtements. On a vu des écoles refuser d’accueillir des enfants porteurs du
virus et des individus membres de groupes « à risques » se faire attaquer ou
être l’objet de diverses violences, ce qui rappelle le sort fait aux juifs au
Moyen Âge. Le sida est fréquemment appelé la « peste des temps modernes »,
et les réactions des gens ne font aujourd’hui encore que refléter des schémas
mentaux beaucoup plus anciens.
Un autre point qui évoque le Moyen Âge est la suspicion en laquelle
beaucoup de nos contemporains tiennent les médecins et la médecine. Pour
beaucoup, ni les gouvernements ni les scientifiques ne savent quoi que ce
soit, et les réactions populaires devant les virus hiv et esb rappellent les
paroles du cardinal Gastaldi évoquées en début de chapitre. Par conséquent,
nul n’hésite à contourner la réglementation, perçue comme coercitive et
injuste puisque émanant de pouvoirs publics totalement inefficaces. L’intérêt
individuel prime, mettant en avant le profit personnel, d’autant que la
corruption n’est malheureusement pas inconnue chez les fonctionnaires
chargés de l’application des règlements.
Il ne fait plus aucun doute que l’ESB a connu une ascension fulgurante en
raison des changements de méthodes d’alimentation du bétail, changements
eux-mêmes nés de motifs économiques. Les mêmes motifs ont amené les
États, comme celui de Grande-Bretagne, à minimiser les risques, ce qui a
conduit au boycott du bœuf britannique, d’où de sérieuses pertes de
bénéfices pour les producteurs anglais. En fait, le bœuf anglais se retrouve
soumis à des règlements inventés vers 1400 ! À l’époque, de nombreux
responsables de nations ou de régions frappées de peste cachaient la vérité à
leurs partenaires commerciaux le plus longtemps possible. C’est exactement
ce qu’a tenté de faire le gouvernement britannique, et l’on a assisté
récemment à de violentes levées de bouclier lorsqu’il s’est agi de lever
l’embargo frappant le bœuf. Malgré toutes les assurances des experts
scientifiques, beaucoup se méfient toujours, même si les Anglais accusent
leurs partenaires d’être davantage soucieux de protéger leur marché
intérieur que préoccupés de santé publique. Comme on dit en France :
« Plus ça change, plus c’est pareil. » Ou encore, rien de nouveau sous le
soleil…
Au tout début des années 1990 s’est produit un épisode qui jette une
lumière crue sur la façon dont les modes actuels d’appréhension du réel
restent moyenâgeux, au mauvais sens du terme. La presse annonça au
monde entier une épidémie de peste bubonique dans la région de Bombay,
en Inde. Instantanément, tout contact fut interrompu avec l’Inde tout
entière, aussi bien touristique qu’économique. Malgré la distance qui sépare
Bombay de Calcutta, l’aéroport fut fermé, alors que les vols vers le Pakistan
plus proche restaient autorisés. Autrement dit, l’Inde fut placée en
quarantaine totale en l’espace de vingt-quatre heures, alors que l’épisode
avait lieu dans une toute petite zone rurale, éloignée de tout échange avec
l’Occident, et que de toute façon la durée d’incubation de la maladie rendait
ces mesures inutiles. Aucune intervention de bon sens de la part des
scientifiques ne compta : le cordon sanitaire autour de l’Inde tenta de la
couper complètement du monde occidental.
La seule mention de « peste bubonique » avait plongé les officiels dans la
panique la plus complète, les rendant sourds aux arguments scientifiques et
médicaux, alors même que des épizooties et des cas de peste bubonique chez
l’homme se produisent fréquemment du côté des montagnes Rocheuses et
que jamais les échanges avec le Colorado ou le reste des États-Unis n’ont
connu d’interruptions. Il est donc plausible que la réaction vis-à-vis de
l’Inde ait été motivée par une perception négative des infrastructures
médicales de ce pays, et que davantage qu’en termes de santé publique nous
ayons réagi poussés par nos préjugés vis-à-vis d’un pays « étranger »,
différent de nous, appartenant à un autre monde, que nous imaginons
marqué par le manque d’hygiène, inférieur au nôtre, pollué, impur – osons
le dire. Cette réaction totalement illogique est parfaitement claire lorsqu’on
la replace dans le contexte historique européen et que l’on connaît les
réactions de nos ancêtres aux épidémies de peste et autres fléaux qui
s’abattirent sur le monde occidental dans le passé.
La peste et les autres affections épidémiques ont profondément marqué
l’Occident, d’abord dans son vocabulaire, qui a construit une opposition
binaire pollution/pureté. Dans sa sémantique également, qui confère au mot
propreté un sens qui transcende le physique pour inclure le moral et le
spirituel. Dans son attitude envers les médecins, perçus au mieux comme
incompétents, et au pire comme de dangereux charlatans. Dans sa
conception des fonctionnaires, jugés opportunistes et plus préoccupés de
leur confort et du statu quo social que de l’intérêt général. Les règlements
sanitaires sont devenus une affaire individuelle, on les respecte quand on en
a envie. Des « faits » scientifiques et médicaux sont traités comme de simples
« opinions » par les politiques, mais aussi par le grand public, qui considère
toujours les classes pauvres et défavorisées comme susceptibles de véhiculer
maladies et contagion.
L’héritage le plus important de la peste réside sans doute dans le souvenir
de sa puissance destructrice, qui continue à nous hanter quatre siècles plus
tard. Nous avons conservé l’angoisse de la maladie, la peur de la pollution,
des étrangers, de la diversité, la méfiance envers les médecins, les
scientifiques et les politiques. Cloîtrés chez nous sur ordre de l’État,
abandonnés par le clergé et la médecine, gisant sur nos lits de douleur, nous
avons appris à redouter la peste, à la craindre, et nous ne croyons plus guère
au pouvoir des remèdes. Seules la quarantaine ou encore la fuite peuvent se
révéler utiles : voilà la leçon cynique que nous avons retenue. Nous
ressentons la même peur devant la maladie que celle qu’ont connue nos
ancêtres et, même si, sur le plan médical, la peste ne peut plus aujourd’hui
menacer la stabilité sociale ni les vies individuelles, nous en avons conservé
de tels fantasmes qu’une simple rumeur suffit à semer la panique dans notre
civilisation avancée. Nous nous barricadons chez nous et nous recherchons
un bouc émissaire que nous pourrions expulser de notre sein. L’hygiène est
toujours une vertu cardinale et la différence de l’autre, une menace.
Propreté, pureté et absence d’infection sont toujours des concepts qui
touchent autant au psychisme, à la spiritualité et à la métaphysique qu’à la
médecine, à la science et à la santé publique.
POST-SCRIPTUM

Ayant réussi à faire presque totalement disparaître la poliomyélite et la


variole, les pays développés se croyaient désormais à l’abri des grandes
épidémies meurtrières du passé. Le sida allait mettre à mal cette fausse
impression de sécurité mais, à mesure que les modes de transmission du
mal, par contact sexuel ou par l’emploi de seringues non désinfectées,
étaient mieux connus, il devenait évident que l’épidémie (tout au moins au
nord de l’Afrique subsaharienne) n’atteindrait pas un taux de nocivité trop
élevé. Le sida servit cependant à donner l’alerte sur la capacité de certains
virus animaux à franchir la barrière de l’espèce et à se communiquer aux
êtres humains, après mutation. Puis l’épidémie d’encéphalopathie
spongiforme bovine (esb) allait encore renforcer l’angoisse diffuse de voir
apparaître de nouvelles maladies.
Historiens, médecins et journalistes avaient un repère : l’épidémie de
grippe espagnole du début des années 1910. La virulence de ce fléau leur
donnait à penser qu’avec le développement des transports aériens les
maladies respiratoires du même type constituaient à présent la menace
numéro un de l’humanité. On crut même un moment que la « grippe du
poulet » qui décima les élevages de Hongkong en l’an 2000 pouvait se
propager à l’homme, mais cette hypothèse se révéla erronée. C’est alors
qu’apparut, en 2003, la maladie qui semblait correspondre à nos pires
cauchemars : virulente, d’une contagiosité redoutable par les voies
aériennes, et nouvelle. On l’appela pneumopathie atypique, autrement dit
syndrome respiratoire aigu (sras), sars pour les Anglo-Saxons. Au bout de
quelques mois, les recherches intensives prouvent cependant que ce mal
n’est ni terriblement contagieux – puisqu’il ne se transmet que par des
gouttelettes de mucus, ce qui n’a rien à voir avec les transports aériens –, ni
terriblement virulent, car il apparaît après coup que le nombre extrêmement
élevé de décès dans la phase initiale tient surtout au retard pris par les
premières victimes à se faire soigner, ainsi qu’à la lenteur avec laquelle les
autorités civiles et politiques commencèrent à réagir.
Les méthodes employées pour faire face au fléau par ces mêmes autorités
et par les populations concernées sont en revanche des plus révélatrices.
Tout d’abord, les mises en quarantaine généralisées, alors même que les
médecins affirment qu’il n’y a pas de risques de contagion aérienne. La
Chine a même annulé les célébrations du 1er Mai pour prévenir les
déplacements massifs de touristes et autres voyageurs. Les compagnies
aériennes voient leurs revenus s’effondrer car beaucoup de touristes
préfèrent éviter la visite de pays jugés à risques, même si le pays est immense
et le mal circonscrit. Plus étrange encore, les masques faciaux font florès,
alors qu’ils ne serviraient à rien en présence d’un virus transmissible par les
voies aériennes, car le tissu des masques laisserait de toute façon passer le
virus et n’est au mieux à même que de barrer la route à des bactéries de
grande taille. C’est pourquoi le personnel médical en contact avec des cas
possibles de Sida porte des gants de caoutchouc et non de coton. Pourtant,
les masques ont malgré tout un effet positif, car ils empêchent le passage du
mucus, et nous avons vu que la pneumopathie atypique se propage par les
gouttelettes de mucus. Il en était de même avec les précautions prises contre
la peste au Moyen Âge : même si les raisons initiales étaient fausses, l’effet
était positif. Rappelons encore, pour conclure, une note de bon sens : si la
propagation se faisait par les voies « aériennes » et avec une virulence
incontournable, tous les passagers d’un même avion arriveraient infectés, ce
qui n’est absolument pas le cas.
Seconde remarque, encore plus inquiétante : la réaction des médias
devant la pneumopathie atypique a frôlé l’hystérie. Quand on voit qu’en
Chine, le pays le plus touché, la maladie a tué moins d’un millier de patients
sur une population qui dépasse le milliard d’hommes, on peut s’étonner de
l’ampleur des réactions. Le Sida tue des millions de malades en Afrique, et la
malaria en fait de même à l’échelle mondiale, sans que les médias
témoignent de la moindre panique, quand ils daignent évoquer ces sujets.
Pourquoi cette différence de traitement ?
Peut-on l’attribuer au fait que le sras menace l’Occident civilisé et non le
Sud, si exotique ? Si le chiffre des victimes était significatif, le journal télévisé
ne parlerait que de la malaria ou du virus ebola tous les soirs. En effet, nous
retrouvons vis-à-vis du sras les mêmes attitudes que vis-à-vis de la peste : la
peur de l’« autre », du « sale », du « moins évolué », du « moins civilisé », plus
que la peur de la maladie elle-même. Ce qui nous rappelle la panique
mondiale de 1995 devant les rumeurs de peste bubonique en Inde : toutes
les compagnies aériennes occidentales cessèrent de desservir ce pays, si bien
que l’on aboutit au paradoxe d’autoriser des avions venant du Pakistan à se
poser en Europe, mais pas ceux en provenance de Calcutta, même si
Islamabad était bien plus proche de Bombay, source réelle de la résurgence.
Il est évident que le public et les médias se sont convaincus qu’une
maladie mortelle, nouvelle, menaçante, est en marche, originaire de parties
du monde « moins évoluées », et donc « sales » ou « moins civilisées ».
Personne ne s’intéressait à la pneumopathie atypique tant qu’elle se limitait
à quelques cas en Chine rurale. La presse ne parle que de son impact sur la
Chine « capitaliste », occidentalisée, et sur Hongkong. Ce qui préoccupe les
médias n’est pas vraiment la nocivité générale de la maladie, mais sa
capacité à tuer des Occidentaux en grand nombre. Dans ce dernier cas, un
barrage hystérique se déclenche : mises en quarantaine, voyages interdits sur
certaines destinations, etc., alors que tout le monde se moque éperdument
de maladies considérées comme « normales » dans certains pays ignorant
l’hygiène. Le sras n’est pas tant une épidémie qu’un révélateur d’attitudes
mentales, celles de l’Ouest vis-à-vis du reste du monde.
SUR QUELQUES ORIGINES
Par Emmanuel Le Roy Laduri

Cette traduction française du beau livre de William Naphy et Andrew


Spicer, The Black Death (La Peste noire, 1345-1730) propose une réflexion
sur la vaste circulation géographique du fléau pesteux. De fait, l’étude
comparative de la pandémie du xvie siècle en France, en Angleterre, mais
aussi dans le lointain Orient, rappelle que le développement de telles
catastrophes repose… sur la multiplicité des contacts. Utile pour décrire les
diffusions intercontinentales du phénomène, une analyse menée sur ces
bases évidentes l’est aussi dès lors que l’on s’attache à résoudre,
concrètement cette fois, le problème crucial, et peu banal, des origines. Car
l’arrivée de la grande peste s’explique, bien avant le débarquement du bacille
sur les côtes de Provence et d’Italie, par la pose entre l’Eurasie et la
Méditerranée (ou la mer Noire) de certains circuits ou courts-circuits, bons
conducteurs de la contagion, et si j’ose dire, dépourvus de coupe-circuits !
Pour mieux comprendre le déclenchement de cet immense naufrage à
tout le moins européen, j’évoquerai de la sorte les conditions préliminaires à
sa naissance, complétant ainsi les développements de Naphy et Spicer.
D’après Jean-Noël Biraben et Jacques Le Goff, les pestes du vie siècle de
notre ère, comme celles du monde antique, étaient probablement venues des
grands lacs d’Afrique. C’est à partir de ces lacs que se répand la variété
« sauvage » du bacille pestiférant de Yersin, nommée Pasteurella pestis
antiqua. De ces grands lacs du continent noir, d’Éthiopie jusqu’à l’Égypte, et
jusqu’au port deltaïque de Péluse, via la mer Rouge ou peut-être la vallée du
Nil, la peste nilote de 541-542 gagne ensuite les grandes villes du pourtour
méditerranéen, d’Alexandrie à Marseille. Et puis par vagues successives et
contaminations durables, l’Occident haut-médiéval bascule à son tour.
L’ouvrage de Naphy et Spicer insiste davantage, néanmoins, sur les malheurs
spécifiques qui affectent, plus à l’Est, l’Empire byzantin.
La pandémie de 1348 – j’insiste sur la date française, plus tardive qu’en
Italie et plus précoce qu’en Angleterre –, cette infection galopante, disais-je,
suppose une rupture d’avec un vie siècle lointain et elle induit, vis-à-vis de
celui-ci, des trajectoires microbiennes fort distinctes. Cette peste ne provient
pas de la mer Rouge, mais de la mer Noire. Elle ne vient pas de Péluse en
Égypte mais de Kaffa en Crimée (voir le chapitre II du présent ouvrage).
Par-delà ce petit comptoir génois, pourtant fort éloigné de l’emporium
ligure, elle surgit des profondeurs de la Tartarie, et des communautés
nestoriennes de l’Asie centrale.
Au cœur du continent asiatique vivait, en effet, une variété « sauvage »
nommée Pasteurella Pestis medjidiehs (selon le Dr Jean-Noël Biraben) en
raison de sa remarquable performance. Les spécialistes et notamment
R. Pollitzer de l’Organisation mondiale de la santé, ont décrit les groupes de
mammifères véhiculant des deux côtés de l’Oural, les puces porteuses de
cette Pasteurella Pestis medievalis. Il s’agit de tarbagans, marmottes géantes
de Mandchourie, de Mongolie, du Turkestan « russe » et de Transbaïkalie ; et
de petits spermophiles ou susliks ressemblant, eux, à de minuscules
marmottes, qui hantent la Russie du Sud-Est. Les puces incroyablement
résistantes de ces spermophiles supportent des froids de −25 °C et des jeûnes
de dix mois, entrecoupés à peine de quelques repas de sang. On doit
également évoquer d’autres réservoirs bacillaires, par parasites interposés,
les colonies de gerbilles ou de rats mérions de Russie, du Kurdistan iranien
et de la région transcaspienne. Un jour ou l’autre, les puces et les bacilles
issus des cadavres de ces rongeurs seront prêts à réactiver la contagion parmi
les humains. Biraben a décrit ces tanières mortelles, à micro-climat propice,
où les germes séjournent, puis infectent, l’été venu, d’autres mérions, qui
squattent la tanière d’un collègue passé de vie à trépas. « Entre-temps, note
Biraben, d’autres rongeurs ont pu passer dans le terrier et jouer le rôle de
nourrisseurs de puces. Ils ont assuré, ce faisant, la survie de ces parasites
infectés. »
Quoi qu’il en soit, si l’on en croit nos deux chercheurs, « la peste était
sortie au cours des années 1320, des régions de Mongolie et du désert de
Gobi où elle était (et où elle est encore) endémique parmi les rongeurs
aborigènes ». Vers l’est, elle avait gagné la Chine (déjà fort peuplée,
120 millions d’habitants) où elle avait tué entre 1331 et 1353 des dizaines de
millions de personnes. Vers l’ouest, les relais préalables du court-circuit
pesteux, unissant en un sort commun l’Orient et l’Occident, avaient été mis
en place de façon graduelle. Bâtisseurs de l’Empire mongol et marchands
ambulatoires des caravanes de soie se firent aveuglément les promoteurs
d’un processus de pollution internationale.
De fait, entre 1200 et 1260, les Mongols sous Gengis Khān et ses
successeurs réalisaient l’unification de l’Asie et d’une portion de l’Europe,
depuis la Chine jusqu’au monde russe. Aux deux côtés de l’Oural et de la
Caspienne, ils préparaient ainsi l’intégration microbienne de l’ancien
monde au sein d’un marché commun des bacilles.
Très vite, sur ces grands espaces désormais sans frontières, les trafics se
nouaient. Vers 1266, les Génois fondaient, sur la côte méridionale de
Crimée, leur colonie de Kaffa. La pax mongolica mettait les pionniers de ce
nouveau comptoir en mesure d’utiliser couramment un itinéraire qui « pour
la première fois dans l’histoire jouissait d’une absolue sécurité » ; situation
impensable avant l’unification et la pacification de l’Asie centrale par les
gengiskhanides. La route ainsi sécurisée prolonge, à l’infini vers l’Orient, les
trafics génois de la Méditerranée et de la mer Noire. Par-delà la mer d’Azov,
cette route va de Kaffa jusqu’à La Tana au nord-est, ensuite c’est
l’interminable trajet qui mènera le marchand d’Italie par chars à bœufs, puis
par chameaux, ânes et mulets (sans oublier les barques sur les fleuves et sur
la Caspienne) jusqu’en Chine, source des soies. Toujours très utilisée
pendant les deux décennies fatales (prépesteuses et pesteuses) des
années 1330 et 1340, cette route est dépeinte par Francesco Pegolotti dans
son livre intitulé Practica della mercatura. C’est une voie efficace, chargée
d’hommes et de convois en transit. Grâce à elle, les soies chinoises portées
jusqu’aux faubourgs de Constantinople reviennent moins cher que celles qui
voyageaient habituellement le long des anciens itinéraires, antérieurs au
grand chemin ouvert par les Mongols et les Génois.
Le problème, c’est que cette piste neuve, créée par un xiiie siècle inventif,
voie royale de la soie chinoise en direction de l’ouest, paraît bien être
devenue à partir de 1338 le fil direct de la contagion. L’étape précitée de La
Tana étant décisive dans un sens comme dans l’autre. Les fouilles à la fin de
l’avant-dernier siècle ont mis en évidence ces trajectoires essentielles. En
1885, l’archéologue russe Chwolson excavait près du lac Issyk-Koul dans le
district de Semiriechinsk, à l’extrême-est du Kirghizistan, les vestiges de
vieux cimetières nestoriens. Située en plein cœur de l’un des foyers de la
peste en Asie centrale, cette région a été aussi un important centre de
propagande nestorienne à la fin du Moyen Âge. Au cours de ces fouilles,
Chwolson découvrit trois pierres tombales, sur lesquelles des épitaphes ad
hoc témoignaient que les personnes étaient mortes de la peste en 1338-1339.
Par ailleurs, tout un cortège de sépultures synchrones signalait qu’une forte
mortalité avait sévi pendant les deux années mises en cause (1338-1339). Il
faut en conclure, écrit Pollitzer, « que la peste avait sévi dans le centre de
l’Asie quelques années avant la contamination des ports de Crimée (Kaffa,
1346), d’où partirent les navires qui infectèrent toute l’Europe ».
Dans toute cette histoire, la route mongole, si l’on en croit Pollitzer, a joué
un rôle éminent. Semiriechinsk, Przevalasky et les abords du lac Issyk-Koul,
premiers berceaux connus de la pandémie, sont en effet, situés aux abords
des monts T’ien-Chan, non loin des postes d’Almaligh et de Kachgar. Or
chacune de ces deux bourgades demeure une étape essentielle sur les
itinéraires de la route génoise qui va de Kaffa vers le cœur de l’Asie puis vers
la Chine. Passés par les environs de cette région, qui représente en 1338 la
première zone d’infection repérée, les bacilles se sont ensuite propagés vers
l’ouest, de malade à malade et par « sauts de puces » le long du grand axe des
caravanes turcomanes, des troupes mongoles et des marchands italiens,
voilà qui constitue un processus plausible et conforme à ce que l’on sait des
trajectoires habituelles de la diffusion de la peste.
On connaît les conséquences : la contagion véhiculée par les malades
d’une armée tartare, jusqu’au terme criméen de la route sino-génoise,
jusqu’à La Tana et Kaffa. Les balistes des Tartares expédient, par-dessus les
murailles de Kaffa qu’ils assiègent, quelques cadavres empestés qui infectent
à leur tour les défenseurs italiens du port de la mer Noire. Ou peut être des
rats infectés sont-ils passés sous les portes de la ville ? Sains ou malades, ceux
des assiégés qui échappent à la mort s’embarquent sur les derniers navires, et
s’échappent vers Byzance, Gênes, Venise, Marseille. Ils contaminent ces
grandes cités, puis, par elles, tout l’Occident.
Sur les trajets de cette pollution microbienne en Europe de l’Ouest, nous
disposions déjà d’une série d’ouvrages importants. La nouvelle synthèse « à
quatre mains » de nos collègues d’Angleterre fait écho, pour sa part, à un
contexte actuel tout à fait dramatique : intrusions du sida, « vache folle » et
sras (Syndrome respiratoire aigu sévère).
Nous sommes désormais renseignés de première main sur la courbe
multiséculaire d’une pandémie pesteuse, médiévale et post-médiévale, La
Peste noire, 1345-1730 livre aussi quelques cas monographiques de première
grandeur : peste de Londres en 1665 et de Marseille en 1720. Proposée et
diffusée de cette manière, l’information ad hoc est simultanément globale et
ultra-détaillée apparaît essentiellement neuve. Elle meuble un chapitre
capital et initial de ce qu’on pourrait appeler : l’unification microbienne du
monde, du xive au xxie siècle [7].
Emmanuel Le Roy Ladurie
◀ 7. Sur différents aspects du texte ci-dessus, on se reportera notamment à Chantal Lemercier-
Querquejay, La Paix mongole, Paris, 1970, p. 46 et à R. Pollitzer, La Peste, Organisation
mondiale de la santé, Genève, 1954.
BIBLIOGRAPHIE

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Première publication en anglais sous le titre
The Black Death par Tempus Publishing LtD,
Gloucestershire, England.

© 2000, William Naphy et Andrew Spicer.


© 2003 by les Éditions Autrement

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