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Actualité de la séduction

Article  in  Annuel de l APF · January 2015


DOI: 10.3917/apf.151.0147

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Dominique Scarfone
Université de Montréal
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Actualité de la séduction
Dominique Scarfone

Communication présenté au Colloque « Jean Laplanche ou le primat de l’autre » organisé à Paris, le 5


octobre 2013 par L’Association psychanalytique de France (APF).

Paru dans L’Annuel de l’APF 2015 - La Conviction, Paris, Presses Universitaires de France, p.
147-158.

L’immense contribution de Jean Laplanche à la psychanalyse se déploie le long


de trois axes. En effet, il nous a légué tout d’abord une méthode de lecture critique de
l’œuvre de Freud  ; deuxièmement, un travail essentiel de traduction des écrits
freudiens; enfin une théorie de la séduction généralisée.

On n’a pas nécessairement à choisir entre ces trois contributions, et on aura


sans peine remarqué la solidarité entre elles. Mais comme j’ai été invité à parler de la
théorie de la séduction généralisée, je dirai d’emblée que cette troisième composante
m’apparaît comme un moment particulier de la première, c'est-à-dire comme une
conséquence de ce qui aura été l’activité fondamentale de Laplanche  : la remise au
travail de Freud.

Si donc on m’obligeait à choisir entre ces trois Laplanche —  le lecteur de


Freud, son traducteur et l’auteur de la théorie de la séduction généralisée  —, je
choisirais sans hésiter le premier, sûr que je serais qu’à travers lui je finirais par
rencontrer les deux autres.

Cette méthode que Laplanche a mise au point est importante en ceci qu’elle
oblige la théorie freudienne à s’expliquer avec elle-même, en quelque sorte à s’auto-
théoriser. Elle dérive de la méthode inventée par Freud et en cela elle est l’indice de ce
que le couteau (ou le pic) dont Laplanche a souvent dit qu’il devait être porté dans le
texte freudien, ce couteau n’est pas meurtrier ; il témoigne d’abord de l’admiration et
de la confiance portée à l’œuvre freudienne ainsi remise au travail. Je ne reprendrai
pas ici tout ce que Laplanche a pu dire, par exemple, sur les fourvoiements freudiens,
fourvoiements qu’il ne s’agissait pas de simplement réfuter, mais de prendre comme
indices et comme guides sur les sentiers où du travail de pensée restait à faire.

Saurai-je dire combien cette approche par Laplanche du texte et de l’héritage


freudien est ce qui m’a attiré, séduit, depuis le début  ? Je connais peu d’auteurs qui
ont montré autant de transparence dans leur procédé de théorisation et qui ont su
avec autant de clarté tracer leur chemin dans la dense forêt de la pensée freudienne.
De sorte que lire Laplanche, ce n’est pas cueillir les fruits dogmatiques de sa réflexion.
À chaque instant, Laplanche nous dit le quoi et le comment, de sorte que nous
apprenons d’abord à lire Freud avec Laplanche, mais finalement à lire Freud, et
Laplanche, par nous-mêmes.

C’est peut-être ce qui explique que malgré l’importante diffusion de son œuvre
et sa grande autorité théorique, Laplanche n’ait pas « fait école », au sens où il n’a pas
cherché à réformer la psychanalyse ou à initier un nouveau mouvement
psychanalytique. Il a cependant travaillé aux fondations, en sous-œuvre, comme il
disait, là où peut-être se joue vraiment le destin d’une discipline.

II

S’agissant de la théorie de la séduction généralisée, je disais qu’elle m’apparaît


comme un moment particulier de l’activité de fond de Laplanche qui est la lecture
critique de Freud. Je crois en effet important de bien situer cette théorie. Il ne s’agit
pas, à mon avis, d’une théorie de plus dans le « concert des théories »; ce n’est pas le
créneau laplanchien de la forteresse psychanalytique. Je veux dire par là que
Laplanche n’a pas d’abord développé une méthode de lecture pour ensuite chercher à
l’appliquer à telle ou telle partie de l’œuvre de Freud. C’est de la lecture critique de
tout l’œuvre freudien qu’est résultée la nécessité de reprendre la théorie de la
séduction. C’est d’avoir identifié, dans l’abandon par Freud de sa neurotica, le
cataclysme majeur dans la théorisation freudienne qui a conduit Laplanche à proposer
de nouveaux fondements à la psychanalyse en prenant la théorie de la séduction
comme pivot.

La théorie de la séduction est en effet ce vers quoi confluent, ou de quoi


émanent, la plupart des questions centrales en psychanalyse. L’origine de l’inconscient
et du moi (avec en appendice le narcissisme), la théorie du refoulement et des
pulsions, la théorie de la cure analytique et du transfert, la théorie du traumatisme et

2
de l’après-coup… le tout pouvant se mettre sous un entête unique du point de vue
méta-anthropologique : la primauté de l’autre en psychanalyse.

Ce moment particulier de la lecture de Freud par Laplanche, on aura compris


qu’il s’étend sur une longue période, dont les marqueurs les plus forts se nomment
Vie et mort en psychanalyse puis Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Il y aurait,
bien entendu, beaucoup à dire de tout le travail mené par Laplanche autour de ces
deux importants jalons de sa théorisation. Mais je devrai me contenter d’aller droit au
but, puisque nous ne sommes pas ici pour faire une exégèse de Laplanche, mais bien
pour, comme l’indiquait le propos introductif à ce colloque, tenter de lui rendre le
meilleur hommage qui soit, c'est-à-dire remettre Laplanche lui-même au travail.

III

L’élaboration de la théorie de la séduction généralisée s’amorce donc dès Vie et


mort en psychanalyse, dont la rédaction date de 1968. Nous pouvons déjà y lire
l’insuffisance de l’étayage1. Cette théorie de l’étayage, que Laplanche a pourtant lui-
même extraite, avec Pontalis, du texte freudien, sera un point majeur dont la critique
permettra l’ouverture vers les nouveaux fondements.

On se souvient que la théorie de l’étayage fait passer une ligne de démarcation


entre le plan de l’auto-conservation et celui du sexuel, avec la coexcitation libidinale
comme cheville ouvrière. Ainsi de l’auto-conservation devait de quelque façon
émerger du sexuel ; en caricaturant un peu on dirait : comme par simple frottement.
L’intervention de l’autre ne servait pour ainsi dire que d’instrument, de révélateur, ce
qui correspondait à la séduction freudienne deuxième manière  : la séduction
involontaire par l’adulte donnant des soins à l’enfant, séduction que l’on pourrait dire
mécanique.

En posant que la séduction est la vérité de l’étayage, Laplanche n’a pas


seulement généralisé les faits de séduction, il a aussi délesté la séduction de sa
mécanique physiologique. Non qu’il faille nier la coexcitation libidinale, mais bien
situer celle-ci comme une des péripéties possibles de la séduction généralisée. Celle-ci
sera désormais logée à l’enseigne du message compromis. Notons que l’auto-
conservation n’est pas évacuée pour autant  : les messages —  d’attachement par

1 Voir mon Jean Laplanche, Paris, PUF, 1997, Coll. « Psychanalystes d’aujourd’hui », p. 28-31.

3
exemple — peuvent être de l’ordre du soin, relativement bien adaptés aux besoins de
l’enfant. Ils relèvent sinon exclusivement de l’auto-conservation, du moins de la
conservation, du vital. Ce qui change, c’est qu’on ne saurait concevoir une auto-
conservation à l’état de nature : l’enfant en désaide est toujours déjà enveloppé, pour
ainsi dire, par les soins d’un adulte doté d’un sexuel inconscient. Le versant
«  compromis  » —  compromis par le sexuel inconscient  — voyage en passager
clandestin au sein des messages par ailleurs bien accordés. Si donc la ligne de partage
entre l’auto-conservation et le sexuel existe encore, la nouveauté est qu’au lieu de
passer entre deux «  feuillets  » du vécu de l’infans individuel, elle se manifeste
désormais en tant que «  bruit  » dans le canal de communication entre l’adulte et
l’enfant.

On peut donc dire que la séduction ainsi repensée absorbe en elle l’ancien
étayage et le re-contextualise en tant qu’épiphénomène. La contradiction principale
qui passait entre le vital et le sexuel a été déplacée  : elle sévit maintenant au sein
même de la relation, de l’échange adulte-enfant.

IV

Quand j’ai refait rapidement ce parcours qui de l’étayage mène à la séduction


généralisée, une alarme a sonné : je me suis rendu compte que, pour un lecteur non
averti, on croirait décrire ainsi une situation empiriquement observable et observée et
que la théorie pourrait même finir par ressembler à une séquence
«  développementale  »  qui ressemblerait à ceci  : «  Un enfant privé d’inconscient, aux
instances psychiques non encore différenciées, est confronté au message compromis
de l’autre adulte et, de là, il est contraint à un travail de traduction/refoulement qui
amorce une différenciation psychique entre un moi et un inconscient, etc. »

Or, que l’on sache, Laplanche n’est pas parti de l’observation des bébés, pas
plus que ne l’avait fait Freud au moment d’écrire ses Trois essais. Bien entendu, la
situation anthropologique fondamentale invoquée par la théorie de la séduction
généralisée concerne éminemment la relation adulte-enfant, mais nous avons tout
intérêt à nous souvenir que cette relation précoce où l’on fait intervenir la séduction,
quel qu’en soit le degré de vérité, n’est pas observée de l’extérieur, mais dérivée d’une
autre scène de séduction  : la séance d’analyse, où l’analyste-théoricien est partie

4
prenante et non simple observateur; la scène adulte-enfant est donc une scène
construite à partir de ce que nous apprend l’expérience analytique.

Il faut par conséquent insister sur ceci  : la théorie de la séduction généralisée


ne serait qu’une hypothèse, qu’une théorie de plus, si l’on ne réalisait qu’elle émane
non de l’observation des échanges entre mère et enfant, mais de la séance d’analyse,
c'est-à-dire du lieu où opère pleinement l’instrument analytique inventé par Freud. La
séance d’analyse est notre «  terrain  » essentiel en ce qu’elle concentre, à la manière
d’un « accélérateur de particules », c'est-à-dire porte à de hauts niveaux d’intensité ce
qui se passe dans toute relation inter-humaine. À ce titre elle n’est pas un simple lieu
d’observation et de description d’un développement psychique, elle est opérante, elle
instaure et amplifie une relation à l’autre qui concerne les humains de tout âge. Ce qui
s’y passe est induit par la méthode freudienne et les refusements de l’analyste, qui
contribuent à élever le niveau d’intensité de la rencontre et instaurent en même temps
le périmètre propice à l’analyse. C’est l’analyse ainsi rendue possible qui met en
évidence les facteurs sexuels, au sens élargi, qui en temps normal passent inaperçus,
combinés, indistincts, dans les échanges «  ordinaires  ». Ce périmètre analytique
procède comme on sait d’une exclusion du vital, de l’adaptatif ou, comme le dit parfois
Laplanche, de «  l’horaire des chemins de fer  ». Le sexuel n’est donc pas observé de
manière naturaliste, mais extrait de la gangue relationnelle par une méthode
appropriée. La situation anthropologique fondamentale n’est donc pas la base sur
laquelle on s’appuie pour en dériver la séduction, elle est une situation reconstruite à
partir des éléments disjoints par la méthode freudienne d’analyse. Ce détail
épistémologique me paraît avoir une certaine importance.

L’instauration de la situation analytique, reprise à chaque nouvelle séance, est


ce qui permet de mettre en relief précisément les aspects de la communication qui
pointent vers un au-delà du «  bien entendu  » adaptatif. Ce qu’on pourrait appeler le
« mal entendu » en séance est ce qui nous permet d’extrapoler à d’autres occurrences
de la situation anthropologique fondamentale, à toute rencontre inter-humaine, et en
particulier à la situation adulte-infans, les caractéristiques propres à la séduction
originaire.

5
C’est en effet quand le discours de l’analysant, discours au départ plus ou
moins bien formé, se heurte à une résistance inopinée, lorsque l’analysant est à court
de mots que nous savons que nous nous approchons de la chose inconsciente, du
reste énigmatique, non métabolisé, du message de l’autre. Cette aphasie transitoire, on
peut l’appeler infantia : le mot latin traduisant exactement le mot grec, même si,
évidemment, l’usage moderne des termes appartient à des domaines très distincts.
Cette infantia vécue et observée en cours d’analyse, voilà qui nous incite à nous
demander dans quel autre lieu que la séance nous la retrouverons le mieux illustrée.
La relation adulte-enfant se présente alors tout naturellement, et c’est ainsi que l’on
est légitimé de généraliser, c'est-à-dire de théoriser, à partir de la situation analytique,
ce qu’il en est de la situation de nouveau-né immergé dans un monde adulte où le
sexuel lui préexiste.

Nous ne partons donc pas de la situation naturaliste de l’enfant avec l’adulte


qui en prend soin pour y découvrir le sexuel qui s’y transfère en sourdine, en tant que
compromission des messages d’attachement. Nous partons du sexuel mis en exergue
par les exclusions propres à la situation analytique pour inférer ce qui se passe dans la
relation adulte-enfant. Rien n’interdit par ailleurs de penser qu’on puisse en effet
soumettre à une observation fine cette relation et à y déceler les indices d’un sexuel
qui se faufile dans les communications de l’adulte à l’enfant. D’ailleurs, les scènes
rapportées par nos analysants, puisées dans leur histoire infantile, ne sont-elles pas
des éléments indirectement probants du fait qu’une «  réalité du message  » a été à
l’œuvre dans l’enfance?

Mais que ce soit dans la situation analytique ou dans la situation adulte-enfant,


c'est-à-dire dans tout ce qui est une variante de la situation anthropologique
fondamentale, c’est toujours l’infans qui est convoqué par la nature énigmatique du
message de l’autre et sommé de traduire, de construire du sens2, de symboliser. Et
c’est de la difficulté à métaboliser la part étrangère du message que résulte l’aphasie
fondatrice de toutes les formations psychique plus ou moins réussies. Les moins
réussies seront évidemment les plus fragiles, les plus propices à confronter à nouveau
le sujet au trauma de la rencontre avec la chose inconsciente. Cette chose est sexuelle
au sens psychanalytique, mais il convient de préciser aussitôt que le trouble qu’elle
cause n’émane pas de sa nature sexuelle au sens courant, mais bien de son statut de

2
Cette construction de sens à partir du « bruit » dans la communication est donc plutôt une transduction
qu’une traduction.

6
sexuel infantile ou, comme Laplanche avait commencé à le dire dans ses derniers écrits,
de sexual.

VI

L’infans, je me permets d’insister, ce n’est pas « l’enfant dans l’adulte ». Il y a du


«fans» et de l’infans tant chez l’enfant que chez l’adulte. Il faut peut-être se résigner à
laisser l’ambiguïté persister à ce sujet, dans la mesure où quand nous pensons à
l’enfant en tant que dépourvu de la parole, nous y pensons avec la vision d’avenir qui
nous dit que s’il ne parle pas aujourd’hui, il parlera bien un jour. Une fois que nous
avons construit cette scène originaire, nous la prenons aussitôt comme modèle,
inversant la chronologie. Un modèle dont la perspective d’avenir s’applique, mutatis
mutandis, à l’analysant en séance. De celui-ci également nous espérons que, s’il ne
dispose pas aujourd’hui de la parole qui symbolise et permet un travail psychique de
deuil, le travail d’analyse le mènera un jour vers cette capacité. Mais dans notre
théorisation plus serrée, je crois qu’il vaut la peine de poser qu’infans ou infantia ne
désignent pas un âge de la vie, mais le passage à vide de la parole, état qui nous
expose, adulte ou enfant, d’autant plus facilement au trauma que cette parole est notre
meilleur pare-excitation. Ce que la parole ne reprend pas, ne symbolise pas, n’historise
pas, cela reste en l’état «  actuel  », c'est-à-dire en tant que corps étranger non
métabolisé, reconduisant de l’intérieur la pression exercée du dehors par la rencontre
de l’autre. Il n’est pas difficile dès lors de poser que c’est de ce non-métabolisé
qu’émane le «  contaminant  » du message compromis. Il y a donc une sorte de
transcendance de l’actuel, par quoi je désigne la transmission infinie, d’un humain à
l’autre, d’un reste qui aura résisté à la symbolisation3 . Cette actualité dans la
transmission me semble un élément constitutif de la situation anthropologique
fondamentale.

Ici, une autre question surgit : ce sexuel actuel, non symbolisé, ce contaminant
du message de l’autre est-il nécessairement « inconscient » ?

Il me semble que si l’on pose comme condition à l’émission de message


compromis, que le tout soit inconscient au sens du refoulé, on expose la théorie de la
séduction à un autre danger : celui de la remontée à l’infini. Si, en effet, l’inconscient

3
Voir D. Scarfone (2000), « Sexuel et actuel. Remarques à l’adresse de Daniel Widlöcher », in D. Widlöcher
et coll., Sexualité infantile et attachement, Paris, PUF, Coll. « Petite bibliothèque de psychanalyse ».

7
de l’un est une condition de la compromission du message, nous finissons par
attribuer la formation d’une refoulement originaire, et donc de l’inconscient, à un
inconscient systémique qui lui préexiste. Nous expliquerions donc l’inconscient de
l’un par l’inconscient de l’autre. On peut, d’un point de vue pratique, postuler que
c’est ce qui se passe dans la plupart des cas, mais nous ne pouvons poser la chose en
principe universel.

Laplanche avait prévu la question et y avait répondu en disant qu’il n’a pas
besoin de poser, chez l’émetteur, un inconscient au sens systémique, refoulé; une
simple « inconsciencialité » suffirait à former l’énigmatique du message : énigmatique
pour l’émetteur autant que pour le réceptionnaire. D’autre part, Laplanche semble
s’être aussi appuyé sur le fait que le refoulé chez l’adulte n’est pas posé par
hypothèse : c’est un constat empirique résultant de la pratique de l’analyse. Laplanche
ne cherche donc pas l’origine première de l’inconscient dans le genre humain ; il se
contente de repérer sa formation dans chaque cas individuel.

Il me semble toutefois qu’on résoudrait le problème de manière plus complète


et cohérente en ne posant nullement la nécessité d’un statut inconscient, même au
sens descriptif, des facteurs de compromission du message, ou alors, il nous faut
spécifier que l’on entend par « inconscient » non l’absence de la qualité consciente, —
donc, pas même la simple « inconsciencialité »— mais la soumission à d’autres lois que
celles régissant ce qui est symbolisé. Quand on parle de « chose inconsciente », c’est
le mot chose, c’est le «chosisme», sur lequel Laplanche a souvent insisté, qui est le plus
important. Car si c’était le défaut de consciencialité qui était en cause, comment alors
penser la séduction carrément perverse, où le refoulement (au sens de ce qui prive de
la qualité consciente) brille pour ainsi dire par son absence?

On le sait, Laplanche a dans ce dernier cas proposé un autre mécanisme,


l’intromission, en tant que variante violente de l’implantation du sexuel dans la
séduction «  ordinaire  ». Mais cette nature violente de l’intromission n’a de tout
évidence pas besoin d’être spécifiée en tant que consciente ou inconsciente. Il me
semble que la violence de l’intromission pointe vers autre chose, c'est-à-dire vers l’état
non symbolisé de la chose inconsciente qui navigue, avec des intensités diverses, de
l’émetteur au réceptionnaire. Cela signale que la chose sexuelle peut se retrouver soit
atténuée et plus ou moins «  enrobée  » dans la situation de séduction «  soft  »
correspondant à l’implantation  ; soit comme «  chose  » sans fard et plus brutalement

8
imposée dans la séduction perverse correspondant à l’intromission, étant entendu que
tous les degrés sont possibles entre les deux.

VII

Ayant fait, avec Laplanche, la critique de l’étayage, nous ne demandons plus si


le message de l’autre est surtout d’ordre «  vital  » ou au contraire «  sexuel  ». Nous
savons, de par l’extraction que les refusements de l’analyste nous permettent de faire
en séance, qu’il y a toujours un noyau de sexuel en jeu. Mais je propose à présent de
ne pas nous demander si la chose sexuelle est consciente ou inconsciente, ou en tout
cas de resserrer le sens du terme «  inconscient  » que d’ailleurs Freud lui-même
trouvait insatisfaisant. Ce qui importe, c’est comment l’émetteur autant que le
réceptionnaire sont en mesure de s’arranger avec ce sexuel. Autrement dit, ce sexuel
est-il dans un état «  actuel  » ou fait-il l’objet de transformation, atténuation,
symbolisation, sublimation  ? Bien entendu, comme j’ai dit plus haut, dans toute
communication qui compte, il y aura toujours de l’actuel, dans la mesure où quelque
chose de l’excitation chez l’un n’a pas été entièrement absorbé et sublimé par la
symbolisation, de sorte que la chose sexuelle se transmet à l’autre en tant qu’excitant
plus ou moins assimilable.

Nous voici donc sortis pour de bon de l’étayage, puisque le rapport actuel/
psychique concerne le sexuel de part en part  : sexuel tendre du côté de ce qui se
nommait « auto-conservation » dans l’ancien modèle; sexuel « passionnel » du côté de
ce que Laplanche a voulu désigner du mot allemand « Sexual ». Le « sexuel tendre » est
par définition symbolisé, tandis que le sexuel infantile, le Sexual, est nécessairement
actuel.

Laplanche me semble aller lui-même dans ce sens, même s’il ne le dit pas
exactement dans ces termes. Dans son article de 2003 intitulé « Le crime sexuel », il se
réfère au texte célèbre de Ferenczi, «  Confusion de langues entre les adultes et
l’enfant  », pour rechercher dans l’abus sexuel, incestueux ou non, non pas un acte
interdit parce que contrevenant à une quelconque loi de parenté, mais « quelqu’un en
proie lui-même à sa propre sexualité infantile4  ». «  En proie à  », c'est-à-dire dans
l’impossibilité de symboliser ce qui l’agite dans l’actualité de sa pulsion, et qui le

4
J. Laplanche (2003) «Le crime sexuel» in Sexual. La sexualité élargie au sens freudien. Paris, PUF, 2007, p.
148.

9
pousse donc du côté de l’agir. Laplanche venait, au paragraphe précédent, de signaler
que de l’abus en général, à l’inceste et au complexe d’Œdipe, il n’y a « pas simplement
une façon d’échapper au problème en le ramenant aux rails mieux connus du
complexe d’Œdipe. C’est aussi, ajoute-t-il, un mouvement réel de maîtrise et de
symbolisation5  ». Maîtrise et symbolisation dans la culture comme dans la théorie
psychanalytique, mais peut-être dans la situation elle-même où la «  passion  » de
l’adulte pervers est partiellement circonscrite par l’alibi de l’amour pour l’enfant  ;
symbolisation plus avancée encore lorsque cette passion fait l’objet d’une inhibition
«  œdipienne  » en se transférant dans l’aire du fantasme et de ses dérivés
psychonévrotiques.

J’ai moi-même eu l’occasion par le passé d’indiquer que le texte de Ferenczi


comportait un chiasme. Puisque du côté de l’adulte aussi c’est le sexuel infantile qui
est à l’œuvre, il y a chiasme : l’infantile est ce qui traumatise l’enfant victime d’abus6 .

Laplanche, à la fin du texte déjà cité, conclut par ce qu’il appelle «  deux
impératifs majeurs » dans l’étude du crime sexuel :

« —Chercher l’infantile dans l’investigation analytique.

—Chercher le message, le résidu de message et de communication, toujours


présent dans l’acte apparemment le plus brut7. »

Comme on voit, le message n’est pas seulement le véhicule du sexuel en


passager clandestin, selon la définition traditionnelle du «message compromis ». Ici le
message est lui-même à chercher dans l’acte, dans l’agir provoqué par le sexual; et dans
cet acte, c’est l’infantile qui est à rechercher par l’investigation analytique. Or si le
sexuel infantile est à rechercher au beau milieu de ce qui est déjà clairement sexuel
— sexuel au sens freudien — c’est qu’il n’y a pas exiger, du côté de l’adulte séducteur
pervers, un refoulé au sens du devenir inconscient, mais un actuel en proie auquel il se
trouve lors de son passage à l’acte. Acte qui n’étant pas symbolisé requiert que l’on
s’affaire à chercher en lui le message qui y est enfoui, dans une situation
apparemment inversée par rapport à la séduction «  ordinaire  ». Inversion qui nous
conforte dans l’idée que, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit du rapport actuel/

5 Ibid.

6
D. Scarfone, (2000) «Sexuel et actuel», op.cit.

7 Laplanche, Op. Cit. p. 150.

10
symbolisé : les deux éléments s’échangent seulement les rôles respectifs de contenant
et de contenu, selon que l’on est dans la séduction originaire (le message symbolisé
contient de l’actuel sexuel) ou dans la séduction perverse (l’acte pervers contient tout
de même un reste, un indice de message).

VIII

En terminant, il convient de noter que, dans des situations autres que celles de
l’abus flagrant, le symbolisé de l’un, qui «  enrobe  » toujours un noyau actuel, peut
s’avérer plus ou moins « actuel » pour l’autre, tout dépendant du degré de dissymétrie
dans la communication. Lacan a indiqué il y a longtemps qu’il y a transfert là où il y a
«  sujet supposé savoir  », et ce sujet supposé savoir apparaît quand il y a demande,
c'est-à-dire quand les termes de la relation sont inégaux. C’est communément ce qui
arrive avec la demande adressée à l’analyste, et les refusements de ce dernier ne font
qu’intensifier la dissymétrie, l’échange inégal. Il suffit à l’analyste de se faire gardien
de l’énigme, selon l’expression de Laplanche, de refuser de savoir, pour que l’analysant
se trouve confronté à ce qui se présente à lui comme une béance dans la
symbolisation, c'est-à-dire comme chose sexuelle. Voilà donc, en passant, comment on
peut, en dehors de tout étayage, retrouver la néogénèse du sexuel!

La dissymétrie instaurée dans la séance par la méthode est ce qui provoque les
productions transférentielles, celles à propos desquelles les mots viennent à manquer
à l’analysant  : aphasie, infantia, laissant émerger l’actuel du message en manque de
symbolisation  : transfert en acte face auquel une parole, de l’analysant comme de
l’analyste, ou encore un acte «  inhibé quant au but  », peuvent amorcer la dite
symbolisation, peuvent commencer à épithélialiser la «  chose  » sexuelle actuelle, la
rendre assimilable. Le moi du patient n’a alors lui-même pas autant besoin de se
cabrer contre la dite chose étrangère. Moins raidi contre les incitations du reste à
traduire, ce moi peut en venir à tolérer que, comme l’a formulé Laplanche, « là où il y
avait du ça, il y aura toujours et encore de l’autre8  ».
D.S.
Septembre 2013.

8
J. Laplanche (1992) « Ponctuation. La révolution copernicienne inachevée. », in Le primat de l’autre en
psychanalyse, Paris, Flammarion, 10997, p. XXXV.

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