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AVANT-PROPOS

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TABLE DES MATIÈRES

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25

Conclusion
1

J E N ’ AVAIS JAMAIS EU AUTANT ENVIE DE SENTIR L ’ ODEUR DE MERDE DE


porc de toute ma vie. En enfonçant ma pelle dans la terre, je
creusai encore plus profondément. La bonne fille de la
campagne que j’étais savait que la limite était bel et bien
franchie. « Un pont trop loin », aurait dit mon père.
«  Désolée papa, on ne peut pas tous être des saints  »,
marmonnai-je tandis que je déversai un autre tas de terre à
côté de la tombe de fortune.
Je regardai le corps une nouvelle fois, ce que j’avais
pourtant essayé d’éviter de faire depuis que je l’avais
découvert, plus tôt dans l’après-midi. Malgré la décoloration
et le gonflement de son visage, on reconnaissait clairement
de qui il s’agissait. Kyle Severson. La menace des menaces
dans ces régions. Ce ne serait une surprise pour personne
d’apprendre qu’il s’était frotté à quelqu’un prêt à le
poignarder et à le laisser se vider de son sang dans le bois
comme… Eh bien, comme un porc dans un abattoir.
À vrai dire, personne ne devrait jamais traiter Kyle de
porc. Les porcs sont trop bons pour ce fils de pute. Ils ne
devraient pas être comparés à un rat d’égouts comme ce
salaud. Je regardai son corps sans vie. Ses yeux qui avaient
toujours été plein de malice étaient désormais vides et
ternes.
Ce n’était pas facile d’estimer depuis combien de temps il
était ici, mais si les corps humains se décomposent à peu
près comme les carcasses de porcs, cela devait faire plus de
vingt-quatre heures. L’exposition aux éléments avait peut-
être accéléré le processus. Il était évident, vu la quantité de
sang séché sur le sol, qu’il était vivant quand il avait été
déposé. Ce coin de ma propriété était assez isolé. Même mon
portable ne fonctionnait pas correctement ici. Il aurait pu
être là pendant des heures à appeler à l’aide sans que
personne ne l’entende. En fait, je n’aurais pas découvert le
corps non plus si je n’avais pas décidé de parcourir le
périmètre de ma propriété pour vérifier qu’il n’y avait pas de
trous dans les clôtures.
« Aïe, fils de pute ! » criai-je alors que le manche de ma
pelle s’enfonçait dans la chair de ma main. J’aurais pu
simplement appeler les flics et les laisser régler cette merde.
Et m’épargner les ampoules dans la foulée.
Mais je ne l’avais pas fait. D’une part, une enquête
signifiait que ma ferme et ma vie allaient être chamboulées
le temps que la police tente de retrouver le responsable. Et,
sans surprise, mon nom aurait été en tête de la liste des
suspects. Trop risqué pour moi qui n’étais qu’à une saison
médiocre de tout perdre. Trois années de travail acharné
m’avaient permis de sauver cette ferme qui était au bord de
la faillite totale, et je commençais seulement à entrevoir la
lumière au bout d’un tunnel atrocement sombre. Si tout se
passait bien pour moi cette année, la ferme sortirait du rouge
pour la première fois en presque dix ans.
Mais, surtout, j’étais absolument sûre de savoir qui l’avait
fait et pourquoi. Et, bien que je désapprouve généralement le
meurtre, personne ne devrait être condamné à aller en
prison pour avoir tué ce connard.
«  Allez ma fille, on y est presque. Pas de corps, pas de
crime  » me dis-je, en ajustant mes gants de travail et en
plantant une nouvelle fois ma pelle dans la terre meuble.
Dire que si j’avais eu le tractopelle, j’aurais fini depuis
bien longtemps. Non pas que ça soit une option. La
dimension secrète de la démarche était bien plus importante
que sa rapidité d’exécution, il fallait donc que je reste la plus
discrète possible. Il su sait qu’un des pensionnaires me vît
conduire l’énorme machine à travers la propriété en pleine
nuit pour que les langues se délient. C’était le meilleur
moyen. J’essayais du moins de m’en convaincre pour
supporter mon dos de plus en plus douloureux. Trent avait
fait le gros du travail, pour ainsi dire. C’était le moins que je
pouvais faire.
Je finis ce projet macabre deux heures avant le lever du
jour. Je me faufilai ensuite dans la ferme, jetant les bottes,
les gants et les vêtements dans un baril de débris pour les
brûler un peu plus tard dans la matinée. Je passais l’heure
suivante à essayer d’enlever l’odeur de chair humaine en
décomposition de ma peau et de mes cheveux.
Je me coupai les ongles, pris un bain d’eau de javel et de
vinaigre et frottai ma peau jusqu’à ce qu’elle soit rose et
presque à vif. Je récupérai ensuite des sels de bain au fond
d’une armoire. C’était un cadeau. L’un des rares que j’aie
reçus de mon père. Comme tout ce qu’il m’avait toujours
donné, il y avait pile assez pour ce que je devais faire avec. Ni
plus, ni moins. Ça et une généreuse dose d’après-shampoing
que j’avais achetée en vrac, mais que je n’avais que rarement
le temps et l’envie d’utiliser, furent les touches finales.
Je sortis de la baignoire après m’être rincée une dernière
fois, me sentant enfin à nouveau humaine. Alors que je me
tenais face au miroir derrière la porte de la salle de bain, je
ne pus m’empêcher de remarquer qu’un nouveau sentiment
s’était emparé de moi. Peut-être pas nouveau, mais
certainement inattendu.
Depuis combien de temps n’avais-je pas eu entre les
cuisses quelque chose qui ne fonctionnait pas sur piles ? Des
mois ? Des années ?
Il faut avouer que je n’avais pas vraiment été d’humeur
depuis longtemps, mais même un traumatisme ne peut pas
éradiquer complètement certains besoins. Bien sûr, c’était
très probablement le moment le plus étrange pour avoir de
tels désirs. Mais, étrange ou pas, c’est exactement ce qui
consumait mon esprit à cet instant.
Dans le miroir, j’observai mon corps, sculpté et athlétique
grâce à une vie entière de travail agricole. Je n’étais pas
vraiment une bombe. Je n’étais pas pulpeuse. Mes seins et
mes hanches étaient modestes, au mieux, même selon mes
propres critères. Avec une autre coupe de cheveux et une
garde-robe adaptée, je pouvais facilement passer pour un
garçon. Mes cheveux courts et ma manière de parler abrupte
avaient d’ailleurs souvent fait croire aux gens que j’étais
lesbienne, à plus d’une occasion. Ce n’était pas le cas, mais
ce n’était pas non plus un problème pour ma vie amoureuse.
Il s’avère que la plupart des hommes fantasment sur le fait
d’être avec des femmes qui, par définition, n’ont pas le
moindre intérêt à être avec eux.
Je passai ma main calleuse sur mon corps et je frissonnai.
Les images du visage de Trent, tordu par la colère, les
muscles de son cou et de ses épaules tendues par réflexe
tournaient en boucle dans mon esprit. Il y avait longtemps
que j’avais arrêté d’entretenir des fantasmes sur des
hommes dangereux et sexy. Mais quelque chose à propos de
Trent semblait me pousser à enfreindre toutes les règles que
je m’étais fixées. Et l’idée qu’il ait mis fin aux jours de Kyle
ne faisait que me donner encore plus envie de lui.
«  Tu deviens folle, ma fille. Les cadavres et les suspects
de meurtre ne sont pas censés autant t’exciter  » dis-je à
mon reflet. En parlant, je savais déjà ce que j’allais faire.
Une fois de plus, j’allais à l’encontre de mon bon sens en
mettant mon plus bel ensemble de lingerie, celui que j’avais
commandé en ligne il y a quelques mois. J’enfilai par-dessus
une simple robe d’été couleur crème. La matière, douce et
presque transparente, laissait entrevoir ce qu’il y avait en-
dessous, sans pour autant tout dévoiler. L’ourlet tombait
juste au milieu de ma cuisse, trop court pour se rendre à
l’église, mais bien trop long pour performer sur une barre de
pôle dance.
Je repêchai une très vieille trousse de maquillage au fin
fond d’un tiroir à bordel dans ma chambre, et je commençai
à examiner les tubes et les poudres qui s’y trouvaient. Je
n’avais jamais été très maquillage. La plupart de ces objets
étaient des vestiges des meilleures tentatives de mes amies
pour me relooker quand elles me rendaient visite. Ces looks
étaient toujours magnifiques, mais peu pratiques. Se
maquiller tous les matins demandait trop de temps et
d’e orts, et l’idée d’une «  morning routine beauté  »
semblait en totale contradiction avec mon mode de vie. Le
travail à la ferme était intense, et il n’y avait aucune chance
pour que, passée la mi-journée, mon eye-liner ne soit pas
complètement étalé de mes paupières à mon menton.
C’était pourtant ce même poison que j’étais absolument
décidée à m’appliquer sur le visage maintenant. La pointe
était-elle censée être à ce point pelucheuse ?
Je décidai de me jeter à l’eau, en appliquant les produits
avec parcimonie pour ne pas avoir l’air d’un clown. Ce que je
m’apprêtais à faire était déjà assez risqué comme ça, pas
besoin d’ajouter l’humiliation potentielle du rouge à lèvres
sur mes dents et du smokey eye e et « œil au beurre noir ».
Une fois absolument certaine de ne pas ressembler ni
sentir comme une femme qui venait de finir d’enterrer un
cadavre en décomposition dans son jardin, j’enfilai les seules
chaussures capables de résister à un sprint de la maison à la
voiture, des bottes de cow-boy. Cliché, mais pratique.
Ne vous méprenez pas, j’avais regardé avec nostalgie les
talons aiguilles dans le coin de mon placard. Il y avait eu trop
peu de nuits dans ma vie où une paire de chaussures comme
celle-là aurait été utile. Mais peut-être, juste peut-être, cela
allait-il changer.
Je descendis les escaliers en courant et me précipitai sur
ma pelouse à l’avant, au moment même où le ciel devenait
gris. La vie à la ferme commençait tôt, et aujourd’hui ne
ferait pas exception. Si je voulais avoir le moindre espoir de
pouvoir descendre la route sans être détectée, il fallait que
j’agisse rapidement.
Le moteur du vieux camion se mit à rugir, et sans ses toux
et crachats habituels, ce que je pris comme un bon présage
avant de descendre la route à toute allure. La maison de
Trent n’était pas à plus de quelques minutes de la mienne. À
la vitesse à laquelle je roulais, je serais à sa porte en moins
de temps qu’une pause publicitaire.
En voyant le portail fermé, je garai le camion et sautai au-
dessus de la clôture, me précipitant vers la porte d’entrée à
une vitesse folle.
Je frappai à la porte, ne m’attendant pas à ce qu’il fusse
réveillé. À ma grande surprise, il répondit après le troisième
coup, l’air éveillé, alerte, et complètement confus.
« Mel, c’est quoi ce bordel ? »
J’hésitai un moment, ne sachant pas trop quoi lui dire.
« Hé, merci d’avoir buté ce connard pour moi. On baise ? »
me parut un peu grossier, même pour moi. J’optai pour une
communication non-verbale.
Je me jetai sur lui, enroulant mes bras autour de son cou
et pressant mes lèvres contre les siennes. Tout son corps se
raidit, mais ça ne me découragea pas. Je cambrai mon dos,
appuyai ma poitrine contre la sienne tandis que j’écartai ses
lèvres avec ma langue. Les bras tremblants de Trent
s’enroulèrent autour de moi, soulageant la pression sur son
cou et attrapant mon corps pour le mettre en contact intime
avec le sien.
Ce n’est que lorsqu’il m’embrassa finalement en retour,
en entrant dans la maison et en donnant des coups de pied
pour fermer la porte dernière nous, que je réalisai qu’il ne
portait rien d’autre que des bottes de combat et ses sous-
vêtements. Bien sûr qu’il en portait. À quoi d’autre pouvais-
je m’attendre à cette heure-ci ? Mes doigts s’étalèrent contre
ses épaules larges et fermes et je traçai du bout de mes
phalanges le bord d’une cicatrice que je n’avais aperçue
qu’une ou deux fois.
Trent n’était pas en ville depuis longtemps, et il n’aimait
pas travailler torse-nu comme certains hommes plus jeunes,
mais j’en avais vu assez pour savoir que d’autres cicatrices
allaient suivre. Et des tatouages. Pas du genre à la mode,
comme ceux que les jeunes se font encrer pour faire peur à
leurs parents ou pour prouver leur virilité mais du genre qui
signifie quelque chose de réel. Le genre qu’on a quand on
devient un homme un vrai, quand on rentre de guerre, le
genre qui honore les morts et célèbre les vivants. Eux aussi
étaient sexy. En fait, tout chez cet homme était sexy, peut-
être même encore plus parce qu’il disait si peu de choses à
propos de lui. Un mystère. Un mystère sexy, fort, peut-être
homicide, avec des tablettes de chocolat et des bras comme
ceux de Paul Bunyan.
« Mel, chérie, qu’est-ce qu’on fait là ? » me demanda-t-
il à bout de sou e alors que j’enroulais mes jambes autour
de sa taille.
Pour être honnête, je n’étais pas sûre non plus. J’en avais
juste marre de me retenir et d’avoir peur. Même si c’était
une erreur, j’en avais envie.
« S’il te plaît », c’est tout ce que je réussis à prononcer.
Juste ces mots.
Trent me regarda avec des yeux agonisants. Ça avait beau
n’être pas grand-chose, il me semblait que c’était tout ce
dont j’avais besoin pour faire fondre mes dernières défenses.
« Oh, bébé », gémit-il doucement, me coinçant entre son
corps et la paroi froide. Ses doigts se posèrent ensuite
immédiatement sur ma culotte douce, pétrissant la chair qui
se trouvait en dessous. Il appuya ses hanches contre l’objet
de son désir, chaud et humide, me laissant sentir sa
longueur. C’était un homme d’action, et son corps était prêt
à réaliser tous les fantasmes que j’avais pu avoir à son sujet.
«  Ne t’arrête pas  » dis-je en gémissant à son oreille.
C’était la seule permission dont il avait besoin.
2

T ROIS MOIS PLUS TÔT …


«  On dirait que tu as un nouveau voisin  !  » s’escla a
Cheryl d’un air taquin, tout en entassant le reste de mes
provisions dans mon sac de courses.
«  On dirait  » rétorquai-je, pas du tout intéressée par
tous les ragots que Cheryl prenait plaisir à colporter. La
vieille femme travaillait dans le magasin familial depuis son
adolescence, et comme c’était la seule épicerie qui restait en
ville, elle voyait tout le monde au moins une fois par semaine.
S’il y avait des nouvelles, elle les entendait, souvent de
source sûre, ce qui, pour les habitants de Stonefield, avait un
caractère presque religieux.
« Et c’est un homme » gazouilla-t-elle, alors qu’un léger
rougissement teintait ses joues de soixantenaire.
« Eh bien, c’est forcément l’un ou l’autre », répondis-je
en attendant impatiemment que Cheryl me donne le
montant de la facture pour que je puisse retourner à la
ferme.
« Je sais, mais vous n’avez jamais vu un homme comme
celui-ci. Je veux dire, dans la vie réelle. Grand, fort et beau
aussi », poursuivit Cheryl. « Il est beau. Il est blond et vous
savez qu’en général je n’aime pas les cheveux blonds sur un
homme, mais celui-ci est di érent. La manière dont il les
porte… Vous savez, courts sur les côtés et sur la nuque et
longs sur le dessus. Un peu comme… euh… euh… »
« La jeunesse hitlérienne ? » tentai-je.
«  Eh bien, oui  », dit Cheryl en baissant sa voix et en se
penchant. « Mais d’une bonne manière, d’une manière sexy,
vous savez ? »
Je hochai la tête en silence. Cheryl était comme ça. Une
fois qu’elle avait commencé à raconter une histoire,
impossible qu’elle s’arrête avant d’avoir terminé. C’était à la
fois attachant et exaspérant. J’endurais ça uniquement parce
que son magasin était l’un des rares qui permettaient aux
gens du coin d’acheter à crédit.
Ma famille achetait chez elle depuis près de cinquante
ans, et malgré les di cultés de ces dernières années, j’avais
réussi à convaincre Cheryl que j’étais réglo concernant
l’argent. À la fin de chaque visite, systématiquement, je me
présentais et réglais ce que je lui devais. Bien sûr, c’était du
donnant-donnant : il me fallait en contrepartie subir un flot
d’histoires plus inintéressantes les unes que les autres sur
les habitants du pays.
Lorsque je finis par réussir à échapper à la vieille bavarde,
la chaleur oppressante de l’été et l’odeur de chèvrefeuille
m’accueillirent. Aucun des deux n’améliora mon humeur. En
y repensant, je n’avais pas été de bonne humeur depuis des
semaines. Après presque cinq ans de lutte acharnée, j’avais
finalement obtenu ma certification bio. J’avais hérité d’un
élevage de porcs, mais j’avais lentement réussi à m’éloigner
de ce modèle et à commencer quelque chose de plus
facilement gérable et tout aussi rentable. La ferme possédait
encore pas mal de bétail, principalement des poulets, des
moutons et des chèvres, mais le nouveau gagne-pain se
trouvait dans une variété de légumes biologiques, vendus
directement aux restaurants, aux magasins et aux
entreprises privées.
«  Comment ça se passe là-haut  ? », demanda un vieil
homme dont je ne connaissais pas le nom. C’était un vieil
ami de mon père, un des nombreux dont je n’avais pas pris
la peine d’apprendre le nom.
Enfant, tout ce que je voulais c’était m’éloigner de la
ferme et de l’odeur de merde de porc. Je voulais vivre en ville
et être mannequin. J’avais presque quinze ans quand j’avais
réalisé que le mannequinat n’était et ne serait jamais pour
moi. Mon look n’était pas vendeur. Ma poitrine plate et mes
muscles toniques me faisaient plus ressembler à un garçon
pubère qu’à une fille qu’on mettrait sur une a che sexy.
J’avais le genre de visage qu’on voit sur les photos de
femmes des Appalaches et de mineurs de charbon. Le genre
de regard insensé qui dérange la plupart des gens.
«  Je n’aurais jamais pensé te revoir par ici.  » Le vieil
homme traversa la rue en courant pour me rejoindre. Dans
une ville comme celle-là, on pouvait s’en sortir même en
ayant sale caractère, mais on ne pouvait pas se permettre de
snober qui que ce soit. On ne savait jamais quand on allait
devoir dépendre de leur gentillesse.
«  Eh bien, ça fait un moment que je suis
revenue pourtant. » J’essayai de faire en sorte que mes dents
serrées ressemblent à peu près à un sourire.
«  Je sais, mais je t’ai à peine vue. Tu n’avais pas été
engagée par cette grande entreprise à New York ? »
«  Si si. » Je maintins mon semblant de sourire et
j’essayai de ne pas lever les yeux au ciel.
«  Que s’est-il passé  ? Ils ont finalement compris que tu
n’étais pas lesbienne et ils t’ont renvoyée  ?  » dit le vieil
homme en me tapant sur l’épaule et en éclatant de rire.
« Non, je voulais juste mettre la ferme à profit. » C’était
ma réponse habituelle aux questions sur les raisons pour
lesquelles non seulement j’étais revenue, mais aussi
pourquoi je m’étais autant battue pour garder l’endroit et le
rendre à nouveau fonctionnel.
J’avais vu beaucoup de pauvreté en quittant la maison. Il y
avait beaucoup de noms fantaisistes pour le désigner dans
des endroits comme New York et Boston, mais moi, je ne
concevais qu’un seul mot. Pauvreté. Des enfants qui ne
pouvaient pas se permettre de bien manger et des adultes qui
ne parvenaient pas à rester en bonne santé, faute d’épiciers à
légumes et de fonds nécessaires pour se payer une nourriture
décente. Cela me rendait presque aussi folle que le monde de
la publicité et des campagnes de marketing qui
engourdissent l’esprit.
Je pensais, en quittant la maison, que ce serait une porte
de sortie vers quelque chose de mieux. Au lieu de ça, j’avais
fini par revenir.
« Eh bien, il n’y a rien de mal à ça. Peut-être que tu peux
nous apprendre quelques vieux trucs.   » Le vieil homme
sourit avec ironie. Il était juste poli et ne voulait pas insister
sur ce qu’il devait supposer être un échec.
«  Peut-être.  » Mon sourire se transforma peu à peu en
grimace.
« C’est bon à savoir. Fais-moi savoir si ces Mexicains là-
haut te posent des problèmes. Les choses sont peut-être
di érentes à New York, mais ici, on sait toujours comment
gérer les moo-cha-chos qui se rebellent. »
Je ne répondis rien, laissant mon sourire s’e acer en me
retournant. J’avalai la bile dans ma gorge et je poursuivis
mon trajet initial. Il aurait été inutile de dire quoi que ce soit
pour défendre les hommes qui travaillaient dans ma ferme. Il
faut croire que certaines choses ne changeront jamais.
J’avais une ferme à sauver et je ne pouvais me permettre
de mener toutes les batailles qui se présentaient à moi. Le
plan était simple. Sortir de l’endettement ce qui restait de la
ferme familiale dont j’avais hérité, en exploitant la demande
croissante de produits bio et éthiques. C’était un travail
éreintant, et revenir à l’endroit que j’avais tenté de fuir toute
ma vie n’allégeait pas la charge.
«  Aucun des garçons n’a encore décidé d’organiser un
viol collectif, donc pour le moment je suppose qu’on peut
dire que les choses se passent bien  » criai-je par-dessus
mon épaule, sans prendre la peine de regarder le vieillard
sous le choc.
«  Vieux con raciste  », ronchonnai-je en montant dans
mon camion et en claquant la porte. La plupart des aides à la
ferme étaient des travailleurs migrants, car presque aucun
des habitants de la ville ne connaissaient quoi que ce soit en
matière de technique agricoles alternatives.
Je n’avais jamais manqué d’aide, ni de travail non plus. La
plupart de mes gars étaient des rapatriés qui m’avaient aidé
à faire la transition. Je payais bien, je les traitais
honnêtement et je n’utilisais aucune des substances nocives
auxquelles ils étaient exposés dans d’autres fermes. En
retour, ils me considéraient comme une amie. Le peu d’entre
eux qui étaient venus en pension sur la propriété étaient
comme une famille, une communauté de grands frères qui
s’occupaient de moi.
Je ne m’étais jamais sentie en danger sur la propriété
quand ils étaient à proximité. C’était pendant les longs mois
d’hiver, quand les champs et les dortoirs étaient vides, que je
me sentais justement le plus en danger.
Je quittai la ville et passai les écuries où les enfants de
riches montaient leur poney, pour retourner dans la
campagne agricole où les routes pavées se transformaient en
chemins de terre et où les panneaux de signalisation
devenaient un luxe. Je passai devant la vieille ferme qui était
vide depuis des années, en ralentissant su samment pour
jeter un coup d’œil.
À travers les larges portes, je pouvais voir que tout
l’endroit avait été rénové et je m’arrêtai un moment pour
tout regarder. Ce n’était pas une maison tape-à-l’œil. Celui
qui l’avait achetée n’avait manifestement ni femme ni
enfants. Aucune balançoire ou fleur en vue dans la cour. Il y
avait une précision presque militaire dans la façon dont la
pelouse était entretenue. Même le revêtement était le genre
que je voulais mettre sur ma vieille maison, mais je ne
pouvais pas me le permettre. Solide, e cace, facile à
nettoyer. Je sortis du camion et m’assis sur le portail en
regardant la maison, sur la clôture.
« Je peux vous aider ? » Une voix sortit de nulle part. Je
me retournai pour être face à cette voix, et là, me regardant,
je vis le sourire le moins amical de ma vie.
«  Non, pas vraiment,  » je descendis pour être à sa
hauteur. «  Je suis votre nouvelle voisine, Caramel Landry,
mais tout le monde m’appelle Mel. »
Je lui tendis la main, et il la regarda suspicieusement. Je la
regardai puis l’essuyai rapidement sur ma cuisse avant de
retenter le coup une nouvelle fois.
«  Trent Darby  », dit-il catégoriquement, refusant
toujours de me serrer la main.
«  J’habite juste en haut de la rue. La ferme est à moi.
J’aime ce que vous avez fait de cette maison », poursuivis-je
comme si ces seuls faits justifiaient le fait que je sois assise
sur sa clôture.
Malgré tout, je pris ça comme une opportunité de partir et
m’éloignai de lui en retournant dans mon camion. «  Ok, à
plus tard » dis-je, en m’enfuyant à moitié.
Cheryl avait raison sur un point. Il était beau. Son jean
bleu foncé, ses bottes de travail et son t-shirt blanc lui
donnaient l’air d’un citadin, mais un citadin qui
manifestement était habitué au dur labeur. Ses mains étaient
trop calleuses pour prétendre le contraire. Il su sait d’un
coup d’œil pour savoir que ce n’était pas des muscles issus
d’une salle de gym. Comme moi, il avait le genre de profil
qu’on ne voit habituellement que sur les personnes dont la
vie a été plus dure que nécessaire. Avec le regard dur et sans
artifice, qui n’o rait aucun confort et ne laissait place à
aucun compromis. Mais ce qui me perturbait le plus, ce
n’était pas ses bras ou ses cheveux, ni même tous ses
tatouages. C’était la cicatrice sur sa poitrine. Elle n’avait pu
être laissée que par une blessure par balle.
J’en avais vu assez pour le repérer à un kilomètre de
distance.
Mon sang n’avait fait qu’un tour en la contemplant. Que
faisait donc un homme célibataire en parfaite santé dans une
vieille maison délabrée à la campagne  ? Soit il se cachait de
quelque chose, soit il y voyait une tentative de nouveau
départ. Quoiqu’il en soit, cela pourrait créer des problèmes à
une femme seule comme moi.
Je n’aimais pas vraiment demander de l’aide ou faire
savoir aux autres que j’étais dans le besoin, mais je décidai
qu’alerter Trevino et Wilmer de la présence d’un nouvel
homme en ville n’était pas la chose la plus stupide que je
puisse faire. Le père et le fils étaient venus en pension dans
ma ferme et ils étaient la chose la plus proche d’une famille
qu’il me restait. Même si Trevino était trop âgé pour
travailler dans les champs, ses connaissances des méthodes
traditionnelles et naturelles pour obtenir le meilleur
rendement du sol faisaient de lui une personne indispensable
qui méritait chaque centime que je lui payais.
J’attendis que le travail et la journée soient terminés
avant de rejoindre les hommes pour le dîner. Au fil du temps,
mon espagnol s’était amélioré à tel point qu’il n’y avait
presque plus de barrière linguistique entre mes travailleurs
et moi. L’élimination des problèmes de communication
n’avait pas à être unilatérale. Mon père avait toujours détesté
la façon dont les contremaîtres francophones criaient sur
leurs ouvriers hispanophones.
«  Traite un homme comme un homme et il se
comportera comme tel,  » disait-il. Jusqu’à présent, son
conseil s’était avéré vrai.
«  Il y a quelqu’un dans la vieille ferme. Il a l’air assez
sympathique, mais on ne peut jamais être trop prudents,  »
dis-je, en fixant mon assiette.
«  Une famille  ?  » Wilmer fut le premier à prendre la
parole.
« Non, un homme seul. »
Trevino eut l’air surpris. «  Dans cette immense
maison ? »
«  Oui  », répondis-je en hochant la tête, tout en évitant
toujours de croiser leurs regards.
Les deux hommes se regardèrent et secouèrent la tête.
«  Fais attention  » dit Trevino, en tapotant ma main sur la
table.
« Toi aussi, mon vieux, toi aussi, » murmurai-je. C’était
tout ce qu’il y avait à dire entre nous. C’est ce qui est bien
avec la famille. Tout ne doit pas forcément être dit tout haut.

À LA FIN DU MOIS , je retournais en ville pour régler les comptes


avec Cheryll. Les choses se passaient bien jusqu’à présent et
une partie de moi était optimiste quant à la possibilité de
sortir la ferme du rouge cette année. Et ça n’était pas trop
tôt, car de nombreux payements que j’avais reportés
commençaient à arriver à échéance. Heureusement, avec
quelques clients supplémentaires et ma promotion «  en
direct de la ferme » qui explosait, les choses allaient mieux.
Qui aurait cru qu’un diplôme en marketing serait utile à la
ferme ?
En tournant au coin de la rue, je croisai le dernier homme
que je voulais voir, devant la banque. Le creux de mon
estomac se transforma en lave, brûlante de colère.
«  Ravie de te voir, ma précieuse  » si a Kyle, se
penchant vers moi et sentant mes cheveux.
Mon corps tout entier se figea et ma voix refusa de
coopérer. Une sensation de panique commença à envahir
mes pores alors que j’essayais en vain de m’écarter de lui.
« Tu m’as manqué. Et moi, est-ce que je t’ai manquée ? »
Il sourit, d’un sourire malsain et pervers, et me frôla tout
en continuant son chemin. Je restai là, ébranlée au plus
profond de moi-même.
« Est-ce que ça va ? » Je me retournai en entendant une
voix masculine, les yeux écarquillés par la peur. « Hé Mel, tu
vas bien ? »
« Oui, bien sûr » répondis-je, hésitante.
« T’es sûre ? »
Je fis un signe de la tête abrupt et forçai mes doigts à
desserrer la sangle de mon sac. Tout allait bien. Le soleil
brillait. Les abeilles bourdonnaient et je n’étais pas seule.
J’étais en sécurité.
La gorge toujours serrée, je me forçai à regarder dans les
yeux l’homme qui était supposé être mon voisin. « Merci de
votre sollicitude, Monsieur ? ».
«  Darby, Trent Darby,  » dit-il en tendant la main cette
fois-ci.
« Ravie de vous revoir ». Je lui serrai la main, surtout par
réflexe. Sa prise était serrée, mais elle se relâcha légèrement
quand il la retourna, pour ramener le dos de ma main à ses
lèvres. Avant qu’il n’ait la chance d’établir un contact, je
repris brusquement ma main. Il sourit, un sourire rauque qui
lui donnait l’air d’un pirate en train de voler de l’or de la
Royal British Navy.
« Mes mains sont sales, » me justifiai-je en les mettant
dans mes poches pour qu’il ne puisse pas les voir trembler.
« Passez une bonne journée. »
«  Attends,  » Trent cria après moi. Je m’arrêtai et le
regardai. Ses lèvres étaient écartées, ses yeux se
demandaient s’il fallait ou non poser la question. Trois
secondes. Quatre secondes. Cinq secondes. Et à la sixième,
les coins de sa bouche tordue en un demi-sourire, il
demanda : « Tu ne t’appelles pas vraiment Caramel, si ? »
« Si. » Je ne savais pas si je devais être o ensée ou non.
Il était clair qu’il appréciait ce moment.
«  Comment ça se fait ?  » Il fit un pas de plus, mettant
mes nerfs à vif pendant une seconde, mais je ne reculai pas.
«  Ma mère aimait les bonbons  » répondis-je
catégoriquement.
Il fit un autre pas, plus lentement cette fois. «  Et les
caramels étaient ses préférés ? »
C’était comme s’il me testait, essayant de voir à quel
point il pouvait s’approcher avant que je ne recule.
« Eh bien en fait, oui. Elle les fabriquait elle-même. » Je
gardai le menton levé, bien déterminée à montrer à cet
étranger que je n’avais pas l’intention de m’enfuir, même si
c’était exactement ce que j’avais envie de faire.
« Bien », dit-il en souriant lentement. Cette fois, j’étais
sûre qu’il ne parlait pas des talents de pâtissière de de ma
mère.
« Excusez-moi ? »
« Non mad’moiselle, ne t’excuse pas » dit-il en hochant
poliment la tête alors qu’il s’en allait.
Quelque chose en moi me perturbait. C’était comme si
j’avais perdu un jeu auquel je n’avais pas participé. Ce
sentiment d’avoir été écartée me mit sur les nerfs. Pour qui
se prenait-il, d’ailleurs ?
Cela aurait pu s’arrêter là. Mais non. Je fulminai pendant
une heure avant de revenir à la ferme, furieuse et sur le point
d’exploser. Mon regard crépitait d’éclairs, promettant la
mort à quiconque aurait la malchance de croiser mon
chemin. J’entrai dans le petit bureau qui était le centre de
mon activité et je claquai la porte.
Ce n’était déjà pas facile de tomber sur Kyle. Le simple
fait de croiser son ombre était un mauvais présage. La
sensation de sa présence si près de mon corps me rendait
encore malade. Et pour couronner le tout, Trent n’avait rien
trouvé de mieux à faire que de rire de mon prénom et
d’essayer de m’intimider physiquement  ? Je bouillonnais.
D’une colère noire. Et j’avais désespérément besoin de me
soulager. Peut-être que c’était gamin de ma part d’être aussi
bouleversée. Mais, gamin ou pas, c’était bien de la colère que
je ressentais.
Je sortis mon arc et mon carquois du hangar et je marchai
jusqu’à l’arrière de ma maison, où quelques cibles étaient
installées. Une fois mon arc en position, je saisis une flèche,
retrouvant mon calme tandis que je tirai la corde de l’arc.
Alors que je laissais la première flèche s’envoler, je sentis
une sensation de tranquillité, jusque dans mes os.
«  Joli tir  » s’exclama une voix familière, ce qui me
surprit. Je me retournai et trouvai Trent debout près de la
maison avec Trevino à ses côtés, qui paraissait essou é et
complètement déconfit.
«  J’ai essayé de l’arrêter, mais ce connard n’écoute pas
un mot de ce que je dis » dit-il d’un ton plaintif en espagnol,
non sans fusiller l’intrus du regard.
«  C’est bon  » répondis-je en français, en fixant Trent.
« Y-a-t-il une raison pour laquelle vous m’avez suivie ? »
« On est voisins et tu semblais contrariée. Je voulais venir
et faire amende honorable. »
Je choisis une autre flèche et pris une grande inspiration,
en tirant lentement la corde de l’arc avant de lui répondre.
«  Je ne suis pas contrariée. Vous n’avez pas à vous
inquiéter pour moi. »
Trent ria doucement et me regarda en silence tirer ma
deuxième flèche, qui atterrit juste à côté de la première.
« T’es sûre ? Tu m’as l’air d’humeur plutôt dangereuse. »
« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, M.
Darby ? »
« Je voulais juste m’assurer que tout allait bien, je le jure.
Tu semblais un peu secouée là-bas  » dit-il, me regardant
avec une sorte de tendresse, le genre de tendresse qu’un
policier témoignerait à un enfant perdu. Son regard et son
sourire étaient exaspérants. Déjà enfant, je détestais être
dorlotée et réconfortée. C’était encore plus détestable
maintenant.
Je me mordis la langue et refusai de céder à l’humiliation
de cet étranger qui me voyait bouleversée. J’étais une femme
dans un monde d’hommes, et si la plupart des gens ne me
souhaitaient que le meilleur, d’autres étaient impatients de
me voir faiblir, quelle que soit la manière.
«  Je vais bien. Il faut bien plus qu’une mauvaise blague
pour me secouer  » marmonnai-je en tirant une nouvelle
flèche de mon carquois et en me préparant à tirer.
«  Ce n’est pas moi qui t’ai perturbée  ». Le petit sourire
qu’il arborait jusqu’ici disparut de son visage.
Je fixai l’intrus, ne sachant pas trop quoi faire de lui. Il
était évident qu’une simple réprimande ne su rait pas à le
chasser.
«  Tu n’as pas peur que je rate mon coup et que ma
prochaine flèche atterrisse malencontreusement dans ta
poitrine ? » dis-je, passant d’un coup au tutoiement.
« Non. »
« Pourquoi pas ? »
Même si je l’avais observé se rapprocher de moi, je fus
prise au dépourvu quand il prit ma main et qu’il passa ses
doigts calleux sur les miens.
«  L’agriculture donne beaucoup de callosités, mais
aucune comme celle-ci, » dit-il en frottant les bosses dures
et douces à l’intérieur de mes doigts. «  Ces deux coups que
tu viens de tirer, c’est le genre de coups qui demandent des
années de pratique. Si tu plantes une de ces flèches dans ma
poitrine, ce ne sera pas par erreur. Donc la seule vraie
question est : est-ce que tu veux me tuer, ou juste que je te
laisse tranquille ? »
J’avalai ma salive et levai mes yeux pour qu’ils soient à la
hauteur des siens. Son regard était ferme et impénétrable. Il
était trop proche, m’empêchant de riposter si je devais me
débattre, et il le savait. Je pris un moment pour l’observer. Sa
position, sa respiration, et même la façon dont ses mains
pendaient à ses côtés m’indiquaient qu’il était prêt à
contrecarrer tout ce que j’aurais pu tenter contre lui. Même
si j’appelais à l’aide, ils n’arriveraient sans doute pas à
temps pour l’empêcher d’attaquer… Pour autant que ce fut
son intention.
« Qui t’a envoyé ici ? »
Trent plissa ses yeux et inclina légèrement la tête.
« M’envoyer ? »
«  Oui, qui  ? La banque  ? La compagnie de gaz ou
d’électricité ? Qui ? »
« Personne ne m’a envoyé. Je suis ici parce que je suis ton
voisin et que je suis un gars bien. Et, pour information, si je
voulais te faire du mal, je n’aurais pas besoin d’être aussi
près pour y arriver. »
« Bien. » Je laissai tomber mon arc et mon carquois et je
pris mes distances. Il n’y avait aucune raison de mettre de
l’huile sur le feu.
« T’as droit à cinq questions. Dès que j’aurai répondu, tu
dégages ».
Trent a cha un large sourire. C’était le premier qui avait
l’air authentique. C’était tellement sexy.
« Est-ce que ça va ? »
« Oui », j’essayai de ne pas lever les yeux au ciel.
« Est-ce que ce type t’ennuie ? »
« À l’époque, oui ».
« Est-ce que tu as peur de lui ? »
J’hésitai. La peur ne décrivait pas exactement ce que je
ressentais pour Kyle Severson. C’était plutôt comme si j’étais
hantée.
«  Non, pas peur  ». Je me mordis la lèvre et croisai les
bras sur ma poitrine. Trent observa mon changement de
langage corporel et hocha lentement la tête.
« Hein hein… » marmonna-t-il.
« Autre chose ? »
«  Pas pour aujourd’hui  », dit Trent en tournant les
talons. « Mais tu me dois toujours deux réponses ».
Je le regardai s’éloigner. Ses longues enjambées souples et
sa posture droite me rappelaient les soldats en plein exercice.
Trevino se précipita vers moi dès que Trent fut hors de vue.
Je souris au vieil homme  ; j’aurais dû me douter qu’il ne
serait pas allé bien loin.
« Tout va bien ? »
«  Tout est sous contrôle, mon vieil ami » dis-je en
souriant, sentant les nœuds de ma poitrine se défaire à la vue
du vieil homme rougissant.
« Bien, parce qu’il y a beaucoup de choses que vous devez
venir voir » dit-il en espagnol, me faisant signe de le suivre
jusqu’au petit bureau. Je rassemblai mes flèches et mon arc
et les rangeai dans la remise.
«  Si je voulais te faire du mal, je n’aurais pas besoin
d’être aussi près pour y arriver. »
Je tournais ces mots dans tous les sens dans mon esprit.
On aurait dit une menace mais je n’avais pas l’impression
qu’il était menaçant. Ça pouvait être pris comme un
avertissement, mais ça ne collait pas non plus. La manière
dont il l’avait dit n’avait rien de malicieux ni même de subtil.
Il ne faisait qu’énoncer les faits, me mettant en garde contre
quelque chose dont il souhaitait simplement m’informer.
Cette idée était sans doute la plus e rayante de toutes.
Quoi que Trent Darby eût l’intention de faire, j’étais sûre
d’une chose. Je ne voulais pas en faire partie. J’avais déjà
assez de problèmes avec les coûts de réparation des
équipements et une compagnie d’électricité qui me collait au
cul pour avoir le droit de prospecter sur mes terres. La
dernière chose dont j’avais besoin était de m’embourber
dans des di cultés pour convaincre un autre jeune homme
en parfaite santé d’emménager dans une ferme au milieu de
nulle part.
3

« T U VAS À LA FOIRE  ? »


Wilmer avait essayé toute la semaine de me convaincre.
La foire du comté de Luzanne était à peu près le seul
événement dans la région qui valait la peine d’assister.
Pendant quelques semaines, à la fin de la saison des récoltes,
il y avait autre chose à faire dans le comté de Luzanne que de
la méthamphétamine et des courses illégales. Pendant la
foire, il y avait des représentations de compagnies
théâtrales, des orchestres et même un rodéo. Il n’était pas
di cile de deviner ce qui aurait le plus de succès.
« Je dois vraiment m’occuper de ces factures » répondis-
je plaintivement.
Wilmer tira sur ma manche. «  Tu as vraiment besoin de
t’amuser un peu ».
«  Tu veux dire que tu as vraiment besoin que je te
conduise en ville pour que tu puisses retrouver, euh quel est
son nom encore ? » je claquai des doigts en essayant de me
rappeler du nom de la jeune femme avec qui j’avais surpris
Wilmer dans une position suggestive. «  Tu sais qu’elle est
trop jeune pour toi. »
«  Elle a dix-huit, j’ai vérifié  » rougit Wilmer, tout en
restant provocateur.
«  Et comment est-ce que tu comptes séduire cette fille
alors que tu n’as pas ta propre voiture ? »
« J’en aurai bientôt une. Je fais des économies. » Wilmer
se redressa et me regarda de haut.
Je secouai la tête et j’ouvris le tiroir du bureau.
«  Tiens. Si tu arrives à la faire fonctionner elle est à toi.
Donne-moi juste ce que tu aurais payé pour ce vieux de
ferraille que Steve allait te vendre  » dis-je en jetant un jeu
de clés à Wilmer.
Ses yeux s’écarquillèrent de choc alors qu’il regardait le
porte-clés et réalisait ce qui était en train de se passer. « La
Camaro ? Mais non ! »
«  Personne ne la conduit pour le moment. Ce serait
dommage de la gaspiller » dis-je en étou ant un sourire.
«  Oh putain, merci patronne  !  » dit Wilmer en fonçant
dehors pour aller inspecter la voiture de collection stockée à
l’arrière d’une grange aménagée. La voiture avait appartenu
à mon père, un vestige de ses jeunes années plus sauvage. Je
n’en avais pas besoin, mais je ne pouvais me résoudre à
m’en débarrasser. La laisser conduire par Wilmer, d’une
certaine manière, était comme la remettre au fils que mon
père n’avait jamais eu. En outre, Wilmer, comme beaucoup
de ceux que j’avais engagés, économisait chaque centime et
envoyait une grande partie de l’argent à leur famille. Une fois
que les responsabilités familiales et leurs besoins de base
étaient couverts, il ne restait presque rien. Il lui aurait fallu
une éternité pour économiser pour une nouvelle voiture, à ce
rythme.
« T’es sûre que tu ne veux pas venir ? » Wilmer repassa
sa tête dans mon bureau.
«  Et finir entre toi et celle dont j’ai oublié le nom  ? Non
merci, je passe mon tour. »
« Pourquoi ne pas simplement aller jusque là-bas ? Il n’y
aura personne ici la nuit ».
J’y avais bien réfléchi. Le désagrément d’une nuit de
divertissement dans une petite ville n’était rien comparé à la
réalité d’une nuit seule à la ferme. De mauvaises choses
pouvaient arriver, même dans les petites villes américaines.
Peut-être même surtout dans les petites villes américaines.
« J’y réfléchirai. »
Le large sourire de Wilmer réapparut.
« Fais donc ça ».
Ça revenait à lui dire oui, et on le savait tous les deux. S’il
y avait bien une chose qui me terrifiait vraiment, c’était
l’idée de passer une nuit seule à la ferme. C’était une peur
secrète que je gardais cachée et seuls Wilmer et son père le
savaient.
Je traînais les pieds en me préparant. Il n’y avait pas de
raison que je mette trop d’énergie pour m’apprêter. Je ne
voulais voir personne en particulier, et personne ne
cherchait à me voir non plus. Pourtant, mon père me disait
toujours «  ne les laisse pas te voir avec de la boue sur tes
chaussures  », et cette leçon, comme tant d’autres, était
ancrée en moi et m’avait façonnée. Quand j’arrivai sur place,
le spectacle des tourbières battait déjà son plein. Il y avait un
saloon improvisé où des filles en tenue de campagne et en
culotte bou ante dansaient sur des tables comme dans une
scène de film de John Wayne.
Je me promenais à la fête foraine, en regardant les
adolescents essayer de ne pas vomir en sortant des manèges.
L’odeur des aliments frits et sucrés s’incrusta dans mes
narines. Tant bien que mal, je réussis à me frayer un chemin
à travers la folie ambiante et je me retrouvai près des écuries.
Ils avaient joué à des jeux équestres un peu plus tôt dans la
journée et les gagnants se promenaient encore, réjouis de
leur victoire. J’étais sur le point de faire demi-tour et de
rentrer chez moi, quand le bruit d’un rire me glaça le sang.
Pas n’importe quel rire.
C’était Kyle et son cousin DelMarr. Même si je les
détestais tous les deux, je ne les connaissais que trop bien.
Sans même les avoir vus, je pouvais dire qu’ils étaient saouls.
En toute honnêteté, ce n’était pas di cile à deviner. Il
n’était pas du genre à s’enivrer tous les soirs. Mais une nuit
de fête foraine ? C’était à peu près garanti ; la seule question
était de savoir à quel point ils étaient ivres.
Je n’avais pas l’intention de le découvrir. Je me dirigeai
vers l’extrémité du champ où les forains du carnaval
invitaient les passants à tester leur habileté ou leur force. En
accélérant le pas, je revins en arrière sans regarder ni à
gauche, ni à droite, ne voulant pas donner l’impression que
j’étais poursuivie… ou plutôt que je m’enfuyais. Me précipiter
ne ferait qu’encourager Kyle à me poursuivre et s’il me
remarquait, les conséquences ne seraient que trop familières.
« Hé, voisine ! » Trent me prit par surprise, m’attrapant
par le biceps et me retournant pour que je lui fasse face. Il
arborait un sourire désinvolte et amical, mais la prise qu’il
avait sur mon bras m’indiquait que ses intentions n’étaient
pas seulement amicales.
« Pas maintenant » dis-je, essayant de me défaire de son
emprise.
« T’es pressée ? Ces garçons t’ennuient ? » Trent pencha
la tête sur le côté, en direction de Kyle et DelMarr qui
sortaient tout juste de l’orée du bois, en remontant leur
pantalon.
« Quoi ? » répondis-je en feignant l’ignorance.
«  Ils étaient juste en train de pisser, pas besoin de
t’énerver contre eux » déclara Trent avec sourire encore plus
large. «  À moins bien sûr que tu aies une raison de leur en
vouloir ? »
«  Non, euh, je voulais juste venir voir à quoi ils jouent
ici » mentis-je.
«  Oh, ils s’apprêtent à entamer une compétition, et elle
sera tout à fait à ta portée  » dit-il avec un clin d’œil,
glissant sa main le long de mon bras et me tenant
fermement la main avant de me traîner un peu plus loin dans
la fête foraine.
«  Il me reste deux places, mesdames et messieurs. Plus
que deux. Testez vos compétences et tentez de remporter un
prix ! Nous commencerons le concours dès que j’aurai trouvé
deux volontaires de plus  » s’écria un vieil homme
légèrement voûté.
Je regardai le panneau derrière lui avec scepticisme.
« Du tir à l’arc ? Tu sais bien que c’est une arnaque. Tous
ces arcs sont probablement bas de gamme. Les cordes vont
certainement se casser si tu tires dessus un peu comme il
faut » me plaignis-je.
«  Vous doutez de moi, jeune fille  ? Je vais vous dire, je
vous laisse jouer gratuitement avec votre ami ici présent, et
vous me direz si mes arcs sont bas de gamme  » proposa le
vieil homme avec un air de défi.
«  C’est d’accord  !  » dit Trent, en tendant la main au
vieillard.
«  Attends, quoi  ?  » protestai-je alors qu’il me faisait
entrer dans le corral où étaient disposés une série d’arcs
dans des râteliers.
« Admets-le, ça t’amuse » ronchonnai-je.
Trent arbora un large sourire et se pencha vers moi de
sorte que je sois la seule à pouvoir l’entendre.
«  Ça t’amuse aussi,  » chuchota-t-il. Son sou e chaud
me chatouilla l’oreille d’une manière presque agréable. Je le
regardai et plissai les yeux.
«  Mon père m’a toujours dit de rester loin des hommes
comme vous, M. Darby. Si c’est votre vrai nom » lui dis-je,
en cherchant un simple arc à poulies.
Trent en choisit un autre, plus di cile à manier.
«  Chérie, ton père n’a jamais rencontré un homme comme
moi. »
Je pris place sur le terrain et écoutai patiemment le maître
de cérémonie qui lisait les règles à tout le monde. C’était une
compétition simple avec un système de notation direct. À
chaque tour, les deux plus mauvais scores seraient éliminés
jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que deux.
Je passai les deux premiers tours en tête. Quand il ne resta
plus que quatre candidats, la pression commença à monter.
La foule aux alentours avait décidé de rester pour regarder.
«  Je me demande combien de filles sont là pour toi, et
combien sont là pour moi » dit doucement Trent.
«  Tu peux toutes les avoir. Moi, je veux juste le prix  »
rétorquai-je.
Trent sourit. «  Ah, donc tu n’es pas une lesbienne qui
hait les hommes comme tout le monde le pense ? C’est bon à
savoir. »
« Qui t’a dit ça ? » je clignai un œil, en tirant une autre
flèche sur la cible.
« Dans le mille  !  » s’exclama le maître de cérémonie,
récoltant une nouvelle salve d’applaudissements du public.
« C’est un petit village, les gens parlent, et tu ne te rends
pas service en vivant comme ça dans une ferme ». Trent tira
également sa flèche.
Nouvelle acclamation du public.
« Dit le gars qui vit seul dans une ferme géante au milieu
de nulle part ! »
Je me préparai pour mon dernier tir, sans prêter attention
à la foule ni au maître de cérémonie qui faisait de son mieux
pour maintenir l’intérêt des spectateurs. En tirant ma flèche,
il m’apparut que j’étais e ectivement en train de m’amuser.
J’étais même en train de sourire. Cette révélation fit vaciller
mon esprit pendant une fraction de seconde, ce qui se
répercuta sur mon tir, qui manqua le centre de la cible et
atterrit à l’extérieur de la grappe de trous que j’avais formé
au fil des tours.
« Oh, dommage » s’écria le maître de cérémonie.
Trent fit un pas vers la cible et tira sa flèche. Il m’avait
talonnée tout le long du match. Son amas de flèches n’était
pas aussi serré que le mien, mais il n’en était pas moins
impressionnant. Tout ce qu’il avait à faire était d’atterrir à
l’intérieur de la grappe et il serait vainqueur.
Trent tira sur son arc avec précaution, il regarda la
longueur de sa flèche d’un air théâtral. Alors qu’il était sur le
point de tirer sa flèche, il baissa légèrement son coude, sa
flèche manqua sa cible et atterrit bien en-dessous de son
amas. La foule, que j’avais ignorée jusqu’à présent, poussa
un profond soupir.
«  Oh, il s’en est fallu de peu  !  » s’écria le maître de
cérémonie. « On dirait que notre nouveau champion de tir à
l’arc est en fait une championne. »
Trent mit ses mains sur ses hanches et buta la terre de
son pied. Il tapait avec énervement, mais je sentais qu’au
fond, il était amusé. Il n’était pas aussi bon tireur que moi,
mais il ne semblait pas non plus du genre à craquer sous la
pression. Il avait fait exprès de perdre. Bien que mon ego ait
été meurtri sur le coup, il s’en remit rapidement à la
réalisation qu’il avait fait ça pour moi. Une partie de moi
aimait que quelqu’un soit prêt à faire ce genre de sacrifice
juste pour me faire plaisir.
Je me renfrognai au moment de recevoir le trophée de la
première place et quand le maître de cérémonie me donna
les billets.
« Tiens », je mis l’argent dans les mains de Trent.
« Pour quoi faire ? »
« Je n’aime pas la charité »
« Tu as gagné à la loyale » dit-il, repliant les billets dans
la paume de ma main et fermant mes doigts autour d’eux.
Malgré le fait qu’il touchait une fois de plus mon corps
sans en avoir demandé la permission, je ne ressentis pas de
panique. Pour la deuxième fois ce soir, je réalisais que j’avais
baissé ma garde devant cet homme que personne ne
connaissait et dont personne ne pouvait se porter garant.
Trent se retourna et commença à s’éloigner, me forçant à
courir derrière lui pour le suivre.
«  Tu m’as laissé gagner  » râlai-je, en le talonnant de
près.
Trent se contenta d’un rire rassurant et apaisant plutôt
que de me railler.
«  Je veux juste que tu t’amuses, c’est tout. Ne le prends
pas personnellement  » dit-il, admettant son crime sans
pour autant vraiment le faire.
« Pourquoi t’es aussi sympa avec moi ? »
«  Parce que tu es la seule personne de cette ville contre
qui on m’a mis en garde, et la seule à être venue jusqu’à chez
moi ».
« Donc t’es juste curieux ? »
« Oui et non. Je ne peux pas m’empêcher de foncer vers le
danger  », le visage de Trent s’assombrit quand il prononça
ces mots. «  Ça me met dans un tas d’ennuis, mais ça rend
les choses intéressantes ».
« Et donc, je suis un danger ? »
« J’en ai bien peur, Caramel Landry ».
4

T RENT MARCHA AVEC MOI JUSQU ’ AU PARKING .


« Mon camion est juste ici. Merci pour ça », lui dis-je en
agitant les billets devant son nez. Malgré ma fierté, j’étais
obligée d’admettre que chaque dollar supplémentaire était
très apprécié pour la ferme. Je ne pouvais vraiment pas me
permettre de faire la fine bouche. Surtout pas quand ça
venait d’une personne aussi méchamment désirable.
Alors qu’il s’apprêtait à partir, je me mis à hésiter,
voulant qu’il m’escorte jusqu’à ma voiture comme une
pauvre demoiselle en détresse. Au lieu de ça, je pris mes clés,
observant dans l’ombre tout signe de mouvement. Je pouvais
voir les lumières installées dans le parking de fortune
rebondir sur le toit de mon camion. C’était précisément pour
cette raison que je m’étais garée à cet endroit. J’avais appris
à mes dépends qu’il était toujours préférable de voir venir les
ennuis.
Je traversai rapidement le parking, mes chaussures
crissant dans le gravier et la boue. Je me pris le talon dans
une petite tou e d’herbes pas encore labourée par les
camionnettes et les 4X4 surchargés, et je chancelai en
atteignant mon camion.
«  Fais attention, ce serait dommage d’abîmer un si joli
visage. »
Cette voix me glaça jusqu’aux entrailles. Kyle. Avant
même de me retourner, je savais qu’il n’était pas seul. Trop
de bottines craquaient dans la pénombre. Il voulait un public.
C’était ce qui lui plaisait vraiment. Pas seulement blesser les
gens. Ce serait trop simple. Il aimait avoir des spectateurs,
des fans qui l’acclament, un public qui l’adore, même si
c’était une foule de moins que rien.
«  Laisse-moi tranquille  » dis-je, en gardant une voix
stable.
« Ne sois pas comme ça, chérie. Je passais par là et je t’ai
vue ici toute seule. Je veille juste sur toi et c’est comme ça
que tu me remercies ? »
«  Laisse-moi tranquille  !  » si ai-je une nouvelle fois.
Trois de ses amis apparurent. Je ne connaissais pas leurs
noms, mais je les avais déjà vus en ville, jamais très loin de
Kyle. Ils ricanaient et se rapprochaient. Tous savaient ce qui
était sur le point de se passer.
Tous.
Et on savait tous que je n’avais aucune chance. J’étais
forte, plus que la plupart des femmes que je connaissais, et
même assez rapide, mais eux aussi, et ils n’avaient pas peur.
Moi, j’étais terrifiée. Ils avaient des renforts. Moi pas. Et Kyle
et moi avions un vieux compte à régler.
«  Tu ne t’es jamais montrée très reconnaissante de
l’attention que je te porte. Personne d’autre en ville ne veut
d’une vieille salope gouine flétrie, mais moi, si. Je ne pense
pas que tu sois gouine d’ailleurs. Je pense que tu as juste
besoin d’un homme, un vrai, pour te montrer comment on
fait. »
J’étou ai un sanglot. Je ne lui donnerais pas la
satisfaction de me voir pleurer ou supplier.
« Je me casse. Profitez de votre soirée, les gars, » dis-je
en faisant volte-face et mine de retourner à la foire. Je ne
parviendrais pas à aller aussi loin. Je le savais. Je savais aussi
que j’avais une batte de baseball en bois de pin dans la
remorque de mon camion. Il me fallait juste faire quelques
pas et je pouvais l’atteindre.
« Oh, attends chérie, où vas-tu ? Tu cherches ça ? »
Mon cœur se stoppa. Il l’avait. Des larmes me piquèrent
les yeux quand je réalisai que j’étais sans défense. J’étais
seule, désarmée et à sa merci… une fois de plus. Nous savions
tous les deux qu’il n’avait aucune pitié. Il n’était que rage et
dépravation, violence et haine.
Il me la fit miroiter comme s’il narguait un enfant en lui
montrant un biscuit. J’étais tout de même tentée de la
prendre. De tendre la main en désespoir de cause, sachant ce
qui m’attendait. Au lieu de ça, je passai l’anneau de mes clés
autour de mes doigts en les tenant fermement. C’était peut-
être ma dernière chance pour sauver ma peau, et je n’allais
pas la gâcher en cédant à la peur. J’attendis que Kyle se
rapproche, mes muscles se contractant sous ma peau. Je
tentais de rester accrochée au fin ruban de rage dans mon
esprit. Il gagnerait peut-être, mais j’avais la ferme intention
de l’amocher avant qu’il ne puisse arriver à ses fins.
Je vis ses lèvres bouger mais je n’entendis pas ce qu’il
disait. Je n’entendis que ses chaussures dans le gravier et la
boue. Il fonça vers moi, les bras grands ouverts et la batte à
bout de doigt. Je retins mon sou e et commençai à compter.
Un.
Deux.
Trois.
Je levai les yeux avec un sourire sadique alors qu’il
s’éloignait en titubant. Sans crier gare, j’avais chargé
violemment, levé mon poing et enfoncé mes clés métalliques
dans son visage. Il recula et lâcha la batte. Il saignait, mais je
savais que ça ne l’arrêterait pas. C’était juste des
préliminaires pour ce salaud. Ses amis eurent l’air stupéfaits
pendant une seconde, avant d’intervenir pour lui venir en
aide. Je remarquai la batte par terre et je m’accroupis pour la
ramasser.
Je fus attaquée à la seconde où mes doigts avaient établi
un contact avec l’objet en bois. Je ne parvenais pas à
identifier si j’avais d’abord reçu des coups de pied ou des
coups de poing, mais j’avais l’impression que tout le côté de
mon visage avait explosé, qu’il y avait un bourdonnement
dans mes oreilles et un goût métallique dans ma bouche.
Je poussai un grognement en heurtant le bord de mon
camion.
«  Salope  ! Pourquoi t’as toujours besoin de compliquer
les choses  ? Tu sais ce qu’on veut, pourquoi tu ne nous le
donnes pas gentiment ? ». Kyle cracha du sang sur le sol.
Je regardai la batte. Elle n’était qu’à quelques mètres. Je
pouvais encore l’atteindre, mais ses amis ne se
contenteraient plus de rester en arrière et de regarder la
scène cette fois. Ils étaient plus alertes, s’attendant à ce que
je tente le tout pour le tout pour sauver mon cul.
Pendant un instant, je voulus céder au désespoir et crier
au secours. Je voulais crier et espérer que quelqu’un me
sauve, mais je savais que c’était inutile. Personne ne
viendrait à mon secours. Je pris une grande respiration et
décidai de tenter d’attraper la batte malgré tout. Je n’y
arriverais probablement pas, mais c’était de toute façon
mieux que de rester assise là à pleurer.
Les ombres derrière les amis de Kyle se déplacèrent
pendant un instant, et l’un d’eux poussa un hurlement à
faire glacer le sang, alors que son genou se pliait d’une
manière qui, j’en étais sûre, était physiquement impossible.
Il s’e ondra sur le sol en saisissant son genou désarticulé et
tous les yeux se tournèrent vers lui. J’attrapai la batte et
réussis à me remettre debout, vacillante mais toujours
capable de bouger par mes propres moyens. Un à un, ses
deux autres amis tombèrent. L’un d’eux était inconscient
avant même de toucher le sol. L’autre était plus rapide, plus
fort, et se tenait prêt pour une attaque. Il tint plus longtemps
et réussit à attirer son agresseur vers la lumière.
Trent.
Je clignai des yeux deux fois d’a lée, pour bien
m’assurer que je n’étais pas en train d’halluciner. Les mains
de Trent se déplaçaient rapidement, bloquant les coups d’un
potentiel agresseur avant d’en renvoyer lui-même. On aurait
dit qu’il s’entraînait avec un élève en arts martiaux. Seule la
respiration lourde du combattant le moins expérimenté
indiquait que ce n’était pas qu’une simple démonstration.
Soudain, les doigts de Kyle saisirent de tout son poing
mes cheveux trop courts et il me tira vers l’arrière. Trois
coups violents portés à ma cage thoracique firent sortir tout
l’air de mes poumons et me laissèrent haletante, aveuglée
par les larmes. À ce moment-là, il m’avait coupé l’herbe sous
le pied et je m’apprêtais à mordre la poussière.
«  Laisse-le partir, ou je te jure que…  » commença-t-il,
haletant.
«  Je pense que tu devrais toi la laisser partir, si tu es
quelqu’un de raisonnable.  » Trent donna le coup final,
utilisant le poids de son adversaire contre lui pour qu’il
s’assomme.
«  N’essaye pas tes techniques de combats sophistiquées
avec moi  » dit Kyle en sortant un couteau papillon de sa
poche et en le pointant près de mon visage.
« Ne joue pas au héros », avertit-il.
« Ce n’est pas du tout ce que j’ai l’intention de faire. En
fait, je ne te sauverais pas même si tu me payais. Et tu ne
peux pas te payer mes honoraires de toute façon.  » Trent
s’appuya contre la voiture garée à côté de la mienne, croisant
les bras sur sa poitrine et regardant Kyle avec compassion.
« Est-ce que t’es cinglé ? »
«  Non, j’attends juste qu’elle réalise qu’elle a la batte
dans les mains. »
Au moment où j’entendis ces mots, la douleur de mon
crâne s’évapora. Mes doigts se serrèrent autour de la batte en
bois et je me lançai à l’aveugle. J’entendis un craquement au
moment où elle rencontra de la chair molle, avant de
retomber par terre. Une fois de plus, je me relevai, peut-être
pas aussi stable que je l’aurais voulu, mais assez que pour
planter mes pieds dans le sol, tenir fermement la batte et me
relancer. Je sentis un mouvement derrière moi et je me
retournai, faisant atterrir la batte sur le dos d’un des
opposants de Trent qui avait osé essayer de reprendre
conscience.
Kyle n’était pas tombé si facilement, mais je n’étais pas
prête à lui donner une chance de se remettre. Je basculai
encore et encore. Au moment où je décidai de m’arrêter,
j’étais sûre qu’il avait plusieurs côtes cassées et son bras
n’avait pas l’air en si bon état non plus.
Ses grognements de douleur se transformèrent en cris de
panique. Il se recroquevilla et me supplia de l’épargner. Ce
n’est qu’à ce moment que je lâchai prise, titubant en arrière
et m’appuyant de tout mon poids sur le camion.
Kyle s’enfuit en courant, laissant ses amis allongés dans
la boue sur le parking.
«  Beau boulot, je savais que tu étais une naturelle  » dit
Trent, en enjambant un des sbires oubliés de Kyle et en
s’approchant de moi, les bras grands ouverts. L’adrénaline
coulait encore dans mes veines et un court instant, je sentis
mes mains se resserrer sur la batte.
La douleur traversa mes mains et je les observai. J’avais
saisi cette batte si fort que j’avais déchiré une de mes
callosités.
« Pose ça, chérie. Plus personne ne te fera de mal ici. Tu
les as eus. »
Ses paroles apaisantes se di usèrent dans mon corps, et
la tension dans mes muscles disparut.
«  Respire profondément. Tu vas t’en sortir. Laisse-moi
juste regarder ton œil. Il t’a frappée bien fort là » dit-il en se
rapprochant. Je relâchai ma prise, sans pour autant
abandonner la batte. Même si mon esprit savait que j’étais
hors de danger, je ne me sentais pas tout à fait en sécurité.
« Pas de mouvements brusques, d’accord ? Tu es en état
de conduire ou tu as besoin d’un chau eur ? »
« Je vais bien » dis-je, en hochant stupidement la tête et
en cherchant mes clés. «  J’ai besoin de mes clés. J’ai fait
tomber mes clés ! »
Ma voix semblait hystérique et je pleurais, mais je ne
pouvais pas m’en empêcher. Je n’arrivais pas à me contrôler.
Je continuai à crier comme une folle à propos de mes clés à et
pleurer comme une hystérique, saisissant ma batte,
incapable de voir quoi que ce soit.
Soudain, un corps chaud se tint devant moi, protégeant
mon être brisé des regards indiscrets, étou ant mes cris
contre sa poitrine. Une main douce se posa sur ma nuque, et
un pouce vigoureux attisa les cheveux trop courts au bas de
ma nuque.
«  Laisse-toi aller, chérie. Laisse tout sortir  » chuchota-
t-il tout bas.
De je ne sais quelle façon, je réussis à détacher mes doigts
de la batte que je tenais toujours en main, et mes cris
moururent pour finir en léger larmoiement.
« En tout cas, tu sais comment faire passer du bon temps
à un mec » dit-il en riant, sans s’éloigner, sans bouger, me
laissant juste pleurer encore et encore. Même les sbires, qui
se réveillaient finalement après avoir été assommés, ne
semblaient pas le déranger. Pas très étonnant. Quelle version
de cette histoire auraient-ils pu raconter qui n’impliquait
pas qu’ils aient commis un crime et en aient payé le prix fort.
Sur internet, ils appelaient ça le karma instantané.
«  Je suis contente que ça t’ait plu  » raillai-je, en
reniflant.
« Ah oui vraiment. Ça fait un moment que je cherchais un
bon combat. Merci de m’avoir laissé y prendre part » dit-il
avec un sourire.
« Prendre part ? »
« Eh bien, tu as eu besoin d’un petit coup de main. Mais
c’est toi qui as fait le gros du boulot. J’ai juste tenu la brigade
d’abrutis à distance  » dit-il, toujours souriant, mais pas
dans ma direction.
« Tu n’en parleras à personne hein ? »
«  Non, sauf si tu as l’intention de le traîner en justice,
auquel cas je suis ton témoin vedette. J’ai tout vu ! »
Je regardai son sourire carnassier et je sentis un nouveau
petit battement dans ma poitrine qui n’avait rien à faire là. Je
me rappelai qu’il n’existait pas de prince charmant, alors
qu’il m’aidait à monter dans la cabine de mon camion et me
rappelait de mettre de la glace sur ce qui promettait d’être un
énorme hématome. Refusant de vérifier les rétroviseurs, je
tournai à gauche et me dirigeai vers la route qui me ramenait
chez moi.
Mon dieu, quelle nuit.
Quel mec.
Qu’est-ce que je l’allais bien pouvoir faire ?
5

L E LENDEMAIN MATIN , JE NE PRIS MÊME PAS LA PEINE DE ME


regarder dans le miroir. Cela ne servait à rien. Les
palpitations et la crispation de mon visage étaient la preuve
que la nuit dernière ne s’était pas bien passée pour moi,
malgré le sentiment de victoire. J’avais espéré me cacher
dans mon bureau une grande partie de la journée pour éviter
les regards et les questions que je savais qu’ils se poseraient.
Le destin, cependant, avait d’autres plans pour moi.
Wilmer entra subitement dans le bureau, il avait très
clairement dormi dans ses vêtements de la veille. «  Il nous
manque une personne » ronchonna-t-il.
« Longue nuit ? »
«  Oui, on peut dire que… Qu’est ce qui est arrivé à ton
visage ! »
Le choc et l’horreur sur son visage étaient presque
comiques. Je me sentais épuisée, et je devais certainement
avoir très mauvaise mine.
« J’ai eu une mauvaise rencontre hier soir en revenant ici.
Mais pas de problèmes, je m’en suis occupée  » dis-je en
désignant de la tête la batte de base-ball qui se trouvait
contre l’armoire à dossier au coin de la pièce.
« Tu t’en es occupée ? Si c’est à ça que toi tu ressembles,
je ne veux pas voir celui qui était en face » dit-il en prenant
mon menton dans sa main pour mieux m’inspecter. «  Tu
devrais peut-être voir un médecin. »
«  Mais non  ! Je vais bien. Ça a l’air moche mais c’est
tout. »
« Ça n’a pas juste l’air moche, Mel. Ton œil est en sang,
t’es au courant ? »
« Oui ! » Non.
« Tu aurais pu te déchirer l’orbite ! » murmura-t-il.
«  Ne sois pas dramatique. J’ai reçu un coup de pied au
visage, un seul. »
«  Un seul  ? Alors si ce n’est qu’un seul, tout va bien  »
répondit-il cyniquement. Il faisait les cent pas, marmonnant
en espagnol des prières et des malédictions avant de se
mettre face à moi, la main sur la hanche. « Qu’est-ce qu’on
est censés faire de toi. Si quelque chose t’arrive, on perd tout
ce pour quoi on a travaillé si dur. »
«  Vous travaillez dur oui et vous avez une sacrée
expérience. Vous trouverez du boulot dans d’autres
fermes. »
« Hé idiote, je te parle de ton potentiel assassinat par un
connard dans un champ, et toi tu te demandes si on va
trouver du travail ! »
«  Wilmer, s’il te plaît. C’était déjà assez dur à vivre la
nuit dernière. Je ne veux pas le revivre aujourd’hui. Peux-tu
s’il te plaît le garder pour toi ? On m’a agressée, mais je m’en
suis occupée. Je vais bien. Ce n’est pas pire qu’une dispute
entre deux gars qui se battent et terminent avec des yeux au
beurre noir. Le monde ne s’arrête pas parce que j’ai reçu un
coup de pied au visage » essayai-je de le rassurer.
«  Ok, Je e, c’est toi la patronne. Mais laisse-moi te
rappeler quelques petites choses. Tu es peut-être dure à
cuire comme un homme, mais tu n’es pas un homme. Tu
n’es pas censée recevoir des coups de pieds au visage par
d’autres hommes. Et, crois-moi ou non, mais beaucoup de
personnes ne veulent pas travailler dans d’autres fermes. Tu
es quelqu’un de bien, et on est beaucoup à ne pas vouloir te
voir blessée. »
«  Tu ne vas quand même pas me prendre dans les
bras ? » me moquai-je.
«  C’est ta punition pour ne pas nous avoir appelés hier
soir pour prendre soin de toi, » Wilmer ouvrit grand ses bras
en attendant que j’aille de mon plein gré dans son étreinte.
Malgré les apparences, Wilmer était un homme chaleureux
et a ectueux. Il était clair qu’il était d’humeur sentimentale
et que c’était à moi de prendre sur moi si je voulais mettre
tout ça derrière nous.
Après un rapide récapitulatif des évènements de la nuit
dernière et encore plus d’embrassades, j’enfilai mes bottes et
suivis Wilmer, en mettant sur ma tête une casquette de
baseball qui cachait une bonne partie de mon visage pour
minimiser l’impact visuel de ma blessure.
Au moment du déjeuner, j’avais pratiquement oublié les
évènements de la nuit précédente. Je faisais ce que j’aimais
faire. Même si je détestais l’admettre, j’aimais observer le
développement des plantations. J’aimais sentir la terre sous
mes pieds, j’aimais savoir que les produits issus de ma ferme
nourrissaient des milliers de personnes chaque jour. Quand
le soleil se leva plus haut dans le ciel, la casquette commença
à me déranger. J’en avais besoin, mais pas tirée aussi bas sur
le visage.
À la seconde où je la remontais sur mon front, j’entendis
un halètement. Je levai les yeux vers le visage horrifié d’une
jeune femme. Pas plus de vingt ans. Elle secoua la tête et me
fit un sourire tendu. Le genre de sourire que l’on fait à une
personne qui vient de traverser une terrible épreuve et qui a
besoin d’être rassurée sur le fait que vous serez
compatissante et que vous vous occuperez de vos a aires.
« Bon, eh bien, j’imagine que ça ne sert plus à rien de le
cacher maintenant » me dis-je, en me reconcentrant sur le
travail à faire. À l’heure du déjeuner, toutes les femmes et
quelques hommes savaient. Personne ne dit rien, mais je
pouvais le voir dans leurs yeux. Je reçus une bonne douzaine
de ces sourires alors que je prenais mon déjeuner sous un
arbre plus loin. Je ne pris pas la peine de mettre les choses au
clair. Au bout de quelques minutes, quelques femmes se
détachèrent du groupe et s’assirent près de moi, parlant
surtout entre elles. Le sujet, cependant, tourna rapidement
autour des meilleurs moyens de se débarrasser d’un cocard.
La première suggestion était de se débarrasser de
l’homme qui en était responsable. Cette proposition suscita
des rires et des high-five tout autour. Les autres, poivre de
Cayenne et vaseline, pommes de terre en tranches, sachets
de thé, et même une liste de compléments à base de plantes,
furent échangés avec autant de scepticisme que
d’enthousiasme. Il me semblait que c’était leur façon de
donner des conseils sans pour autant o enser la patronne.
Elles ne m’invitaient jamais à prendre part à la conversation,
mais il était clair qu’elle était à mon attention et dans mon
intérêt. Quand la cloche sonna pour indiquer qu’il était
temps de se remettre au travail, je tapotai le genou de l’aînée
du groupe et lui dis « gracias  ». Elle me fit un clin d’œil et
me sourit, tapotant ma main en m’assurant que j’étais une
« femme bonne et forte ».
Je me souvins d’avoir été forcée de travailler dans ces
champs avec mon père quand j’étais enfant. Je me souvins
que je détestais ça, même s’il était clair que l’agriculture
était dans mon sang. En retournant aux champs avec les
autres, je me demandai pourquoi je me battais autant avec
lui. En fin de compte, ces champs m’avaient donné une
famille alors que ma propre famille était morte.
« Hé patronne, t’as un visiteur » s’écria le contremaître.
Je levai les yeux pour apercevoir Trent qui était à côté de lui,
incroyablement sexy dans la lumière du soleil, et je pris
immédiatement conscience de mon propre état. J’étais
presque sûre que ma chemise était tâchée, j’avais toujours
ma casquette de baseball et mon visage matraqué, ce qui ne
devait pas lui inspirer le même genre d’excitation.
Merde, mais pourquoi est-ce qu’il se présentait toujours
au pire moment  ? Je sentis une première petite lueur
d’agacement à cette idée et je m’y accrochai, je l’attisai
même en traversant le champ pour aller à sa rencontre.
C’était bien, je préférais mille fois me sentir énervée et
brusquée plutôt que troublée et embarrassée.
« Que puis-je faire pour vous, M. Darby ! »
« Rien. C’est que puis-je faire pour toi plutôt » dit-il en
tenant un petit bocal en verre sans étiquette.
« Et qu’est-ce que c’est ? »
«  Ceci, Madame, est une crème qui aide à soigner les
yeux au beurre noir. J’en ai beaucoup eu dans ma vie. Ça m’a
vraiment aidé. Ça ne fait pas tellement dure à cuire de se
promener partout avec un visage abîmé tu sais ? »
«  Je ne sais pas, peut-être que ça me permettra d’avoir
des rancards avec des mecs compatissants, ça pourrait en
valoir la peine ».
Ça ne le fit pas rire. Il me saisit plutôt par le haut des bras
et me poussa devant lui, dans la direction de la maison.
« Je peux marcher toute seule » lui rappelai-je.
«  Ouais, eh bien quelque chose me dit que tu as la
mauvaise habitude de tout vouloir faire toute seule. C’est
pour ça que tu es dans cet état. »
« Tu étais là. Pourquoi tu n’es pas intervenu plus tôt si je
ne suis qu’une petite chose fragile ? »
Trent me retourna et me regarda profondément dans les
yeux.
« Parce que tu n’aurais jamais laissé les choses se passer
comme ça, et lui non plus d’ailleurs. Tu crois que je ne
connais pas les mecs comme lui ? Les mecs comme lui et les
filles comme toi, ça forme une combinaison dangereuse. »
J’éclatai de rire avec mépris à sa remarque.
« Les filles comme moi ? Ça fait longtemps que personne
n’a plus parlé de moi comme d’une fille. »
« Eh bien peut-être qu’ils devraient essayer » grogna-t-
il, pas du tout amusé par ma réponse qui s’éloignait du sujet.
«  Je peux prendre soin de moi  » insistai-je, tirant mon
bras hors de son emprise. Je lui souris et commençai à
préparer une autre remarque cinglante quand il s’approcha
de moi et me toucha le visage.
Ou plutôt, la partie la plus sensible de mon visage,
provoquant une douleur brûlante qui me transperça le crâne.
« Putain ! »
« Voilà, donc tu vas me laisser t’aider à appliquer ce truc
ou bien tu préfères te promener avec un œil défoncé pendant
deux semaines ? »
Il n’avait pas complètement tort. Ça ne me rendait pas
très attirante. Ça ne voulait pas dire pour autant que je devais
aimer ça.
« Bon, ok. »
«  Alors on y va  », il m’attrapa par le poignet et me
ramena jusqu’à la maison. Je réussis à garder la face en
m’éloignant de la clôture, en marchant à l’arrière du porche
et en retirant mes propres chaussures avant d’entrer dans la
maison.
Comme tout le reste dans les environs, la maison était un
monument du passé. Même si je n’étais pas très douée pour
accrocher des photos, j’essayais de garder en souvenir les
choses qui me rappelaient pourquoi m’accrocher à cette
ferme était une bonne idée. Il y avait quelques plaques et des
récompenses au nom de Caramel Landry un peu partout. Des
oreillers cousus par ma grand-mère. Des bottes neuves et
brillantes que mon père avait commandées mais qu’il n’avait
jamais eu la chance de porter. Le fait que Trent m’ait suivie à
l’intérieur était un peu gênant pour moi. Il ne considérerait
pas forcément ces collections désordonnées comme
importantes, mais elles l’étaient pour moi.
«  Tu veux que j’aille où ?  » me demanda-t-il avec son
ton calme qui lui donnait un petit accent que je n’arrivais pas
à reconnaître.
«  La salle de bain, je suppose.  » Je me dirigeai vers la
salle de bain du bas, enlevant ma chemise et la jetant dans la
buanderie en entrant.
Il sourit. «  Pourquoi n’irais-tu pas d’abord prendre une
douche ? Ensuite, je m’occupe de tout. »
Je le fixai du regard pour toute réponse, avant d’obéir
malgré tout. La dernière chose que je voulais, c’était d’être
collée serrée dans un endroit avec lui et puer la mort.
Le temps que je monte, que je prenne une douche, que je
me change et que je redescende, toute la cuisine sentait
comme une herboristerie. Je sentis une légère odeur
familière s’échapper des casseroles qu’il avait fait bouillir.
« C’est quoi tout ça ? »
« Un peu de ci, un peu de ça. Mais surtout, ça va aider à
soulager les nerfs et les gonflements » dit-il avec un sourire
si éclatant qu’on aurait dit les premiers rayons de soleil.
«  Oh.  » J’haussai les épaules en acceptant le breuvage
fumant qu’il me tendait. C’était ma tasse préférée et je ne
pouvais m’empêcher de me demander s’il le savait. Il
semblait bien être au courant de tout le reste, comme où
trouver mon matériel de cuisine ou la quantité de miel que
j’aime dans mon thé.
« C’est bon. C’est un peu comme un thé matcha mais il y
a autre chose dedans. Qu’est-ce que c’est ? »
« Prends une autre gorgée et essaye de deviner ? »
Pendant qu’il parlait, je pris conscience que j’étais seule
dans la maison avec un homme dont je savais pertinemment
qu’il avait une formation militaire. On ne fait pas les
mouvements que j’ai pu apercevoir hier soir à moins d’être
un combattant ou un soldat de la MMA. Il était trop soigné,
contrôlé et discipliné pour être un combattant. Les poils à
l’arrière de mon cou commencèrent à se dresser.
«  Pourquoi ne pas juste me le dire  »  insistai-je, en
posant ma tasse et en me dirigeant vers la porte. Il observa
mes mouvements du coin de l’œil et se tourna vers moi, en
levant les yeux au ciel l’air exaspéré.
« Est-ce qu’on doit vraiment repasser par-là ? Je ne suis
pas ici pour te faire du mal, Mel. Si je voulais te violer, je ne
prendrais pas la peine de te droguer. J’aime quand les
femmes sont réveillées, alertes et capables de crier quand je
les prends. »
Ces mots m’excitèrent et m’alarmèrent en même temps.
J’avais eu assez d’hommes qui aimaient «  prendre  » des
femmes pour toute une vie, et pourtant, je ne pouvais
m’empêcher d’admettre que j’aurais peut-être été prête à
aller où il voulait m’emmener… pour peu qu’il me le
demande gentiment.
Je repris la tasse et sentis le thé. Je pris une nouvelle
gorgée, plus grande, en sirotant cette fois-ci et en laissant
circuler le liquide dans ma bouche. Je n’arrivais toujours pas
à reconnaître l’ingrédient mystère.
« Je ne sais pas » dis-je, secouant la tête.
Il se pencha vers moi jusqu’à ce qu’on soit presque nez à
nez.
« Cannabis, » dit-il doucement, avec un sourire idiot.
« Vraiment ? »
«  Vraiment. Rien n’aide plus le processus de guérison
qu’un petit kush kenyan de classe A. N’oublie pas de le boire.
Ça vient de ma réserve personnelle. »
« C’est pas illégal ? »
«  J’ai une ordonnance  » m’assura-t-il, comme si cela
aurait pu m’aider dans un procès. « Bois ! On a du travail. »
Il inclina la tasse vers mes lèvres et je le laissai faire parce
que, franchement, j’en avais marre de lutter.
6

« D E QUOI J ’ AI L ’ AIR  ? »


Je tournai mon visage vers la lumière pour le laisser
l’inspecter. On avait mangé, bu, et ri pendant des heures.
Wilmer et son père étaient apparus juste au moment où le
soleil disparaissait à l’horizon pour me faire le point sur la
journée, et ils avaient fini par se joindre à notre fête
improvisée. Les trois hommes avaient décidé que, si je
n’utilisais pas les steaks pour les mettre sur mon visage,
c’était bête de laisser cette viande inutilisée. Ensuite, je
n’avais plus suivi qui avait allumé le grill ou qui était allé
chercher une sélection de bières artisanales pour que nous
puissions les déguster. Je ne me souvenais pas de ce qu’il y
avait dans ce cataplasme qu’il m’avait appliqué sur le visage
à plusieurs reprises. Je ne me souvenais pas non plus du
moment où Wilmer et Trevino s’étaient finalement excusés
et retournés au dortoir.
Mais, j’espérais surtout ne jamais oublier ce moment, où
je regardais un homme dont le nom aurait dû être Sexy
Viking et où il me regardait en retour.
«  T’as bonne mine, chérie  » dit-il avec un faible
grondement.
«  Cool, je ne pense pas pouvoir supporter que mes
hommes me regardent comme une petite chose faible
pendant longtemps. Tu as raison, les cocards ne donnent pas
l’air héroïques, ils ne sont sexy que sur les combattants de
l’UFC » raillai-je.
«  Oulah  » répondit-il en m’aidant à m’asseoir sur le
porche à l’arrière, avant de se replier pour s’asseoir à côté de
moi.
«  Bon, si je peux me permettre, c’est quoi le problème
entre toi et ce gars ? »
«  Tu me demandes ça parce que tu sais que je suis
saoule » lui dis-je en regardant de côté.
«  C’est un moment comme un autre. Mais tu es plus
susceptible de me répondre, n’est-ce pas ? »
«  C’est vrai. C’est vrai. Je ne peux pas t’en vouloir de
profiter de cet avantage. Bien joué ! Vas-y, demande ».
« Qu’est-ce qui s’est passé entre Kyle et toi ? »
Je le regardai un long moment, sans rien dire, essayant
d’organiser mes pensées à travers le brouillard qui
emplissait mon cerveau. Il ne me poussa pas et ne
s’impatienta pas. Il semblait parfaitement à l’aise avec ce
malaise.
« Son père possède la banque. La banque veut racheter la
ferme. La ferme n’est pas à vendre. Je l’ai sauvée. Mais
maintenant, la banque et la compagnie de gaz veulent mes
terres et ils ne peuvent pas l’obtenir à moins que je fasse
faillite ou que je la vende. »
« Mais ça n’arrivera pas ? »
« J’ai travaillé comme une folle ! J’ai tout abandonné ! Je
n’irai nulle part  !  » criai-je dans l’obscurité, en me levant
d’un coup dans un équilibre instable.
« Et donc c’est quoi le rapport avec Kyle ? »
« Kyle ? » je me rassis et cherchai son visage du regard.
«  Kyle est l’homme de main de son père. Il fait le sale
boulot. Et une nuit, il est entré dans ma maison par
e raction. Je pense qu’il a essayé de me faire peur, mais je ne
m’e raye pas vite et ça l’a énervé. Il avait sa bande avec lui
alors il a dû aller jusqu’au bout. Tu comprends hein  ? Il ne
pouvait pas reculer et avoir l’air faible. Il déteste qu’on se
moque de lui. Alors, il ne pouvait pas partir comme ça. »
Ma gorge se serra, alors j’arrêtai de parler et je pris une
autre gorgée de la bouteille à côté de moi. Le traumatisme
n’avait pas disparu, et la brûlure que j’avais dans le cœur
non plus. Un instant plus tard, il pressa ma tête sur son
épaule, me disant quelque chose que je ne compris pas. Ses
doigts glissèrent sur les larmes qui coulaient le long de mon
visage et je sursautai. Je ne savais pas que j’étais en train de
pleurer.
« Pourquoi ne pas être allée à la police ? »
Je le regardai, oubliant un instant les larmes sur mes
joues. Il semblait avoir déjà posé cette question et attendait
une réponse.
«  Ils sont tous corrompus. Ça va juste rendre les choses
plus di ciles pour moi et mes employés. C’est impossible de
le poursuivre sans remuer un nid de frelons. »
« Donc, tu vas juste le laisser… »
« Je ne l’ai rien laissé faire » le coupai-je. Le souvenir de
cette nuit ne faisait d’ordinaire plus si mal. Tout comme mon
visage, il avait été réduit à une douleur sourde. Mais ces mots
me firent l’e et d’un coup de couteau.
« Je suis désolé. »
Il leva ses mains et se rendit sans se battre.
«  Il a gagné cette manche parce qu’il m’a prise par
surprise. J’étais désavantagée. J’en ai gagné plein d’autres
avant ça » criai-je, indignée.
«  Donc il y a un avant  ». Trent acquiesça lentement,
comme si toutes les pièces du puzzle commençaient à se
rejoindre dans sa tête.
« C’est une petite ville. Il se passe beaucoup de choses. »
« C’est vrai aussi. »
Je sentis que les bords de ma vision commençaient à
s’assombrir. Dans mon esprit, je savais que je devais aller
dans mon lit avant de tomber de fatigue, mais j’hésitai à
partir. Je ne voulais pas passer la nuit seule.
« En quoi ça t’intéresse ? »
Il prit une grosse gorgée de bière avant d’empiler la
bouteille vide avec les autres.
«  Je n’aime pas voir les femmes sou rir. J’ai eu une
mère, comme tout le monde. C’était une belle femme douce,
mais elle était nulle pour choisir les hommes. Ils n’étaient
pas très gentils avec elle et il a fallu plusieurs années avant
que je sois assez âgé pour pouvoir faire quoi que ce soit.
Quand j’en ai eu l’occasion, j’ai agi. J’ai fait en sorte que plus
personne ne lui fasse de mal. Ensuite, j’ai rejoint l’armée
pendant un certain temps et je suppose que c’était plus ou
moins la même chose. Du moins, c’est ce que j’avais à
l’esprit.  » Trent se retourna et me regarda avec des yeux
clairs et alertes. « Je vois beaucoup d’elle en toi. Tu te caches
sous cette coupe de cheveux et ce franc-parler, mais ce n’est
pas la vérité. Ce n’est pas toi. C’est juste ce que tu es
devenue. »
Chaque mot qu’il prononçait me transperçait comme une
flèche, je me sentais blessée et exposée.
« Ta gueule. »
« Je pense que tu as trop bu. Pourquoi ne pas dormir un
peu, chérie ? »
«  Je t’emmerde, je ne suis pas ivre et je n’ai pas besoin
que tu me dises d’aller me coucher  » le menaçai-je, à
l’instant où l’obscurité se referma sur moi et où mes yeux se
fermèrent. Je détestais qu’il dise toutes ces choses qui étaient
vraies. Je détestais encore plus ne pas pouvoir les nier.
« Allez princesse, » il tendit la main pour m’aider et je le
frappai, en le loupant complètement. La dernière chose dont
je me souvienne est la vue du sol s’approchant de mon
visage, suivi du soulagement d’une chaude étreinte.
C’est la lumière du soleil sur mon visage qui me réveilla le
lendemain matin. À ce moment-là, j’étais déjà en retard et le
travail à la ferme battait son plein. En sortant de ma
chambre, j’aperçus furtivement mon reflet dans le miroir.
L’a reuse blessure bleue aux tons violets s’était
considérablement estompée, laissant des cernes rouges et
oranges autour de ma joue et de mon œil.
«  Mais non  ! Ce truc a vraiment marché  !  » déclara
Wilmer en entrant dans le bureau.
« C’est pas plus mal, je dois m’occuper de clients. »
Je levai des yeux de mon écran d’ordinateur et je le
surpris à me fixer avec un sourire malicieux.
« Quoi ? »
« Tu le ki es » se moqua-t-il.
«  C’est un bon gars et toute amitié est bonne à prendre
pour le moment.  » Je me repenchai sur la proposition que
j’avais dans les mains. Le seul inconvénient de ne pas faire
partie d’une organisation plus importante était le manque de
soutien pour développer ses propres clients. Je n’avais pas la
même influence que les autres mais j’avais quelques atouts.
Ce qui me manquait dans les commandes en gros, je le
composais dans les boutiques et les commandes directes en
frais. Et heureusement, je n’étais plus la seule. La réunion
d’aujourd’hui était avec un groupe d’agriculteurs biologiques
qui avaient trouvé un créneau sur le marché. Cela promettait
de changer la donne pour ce secteur. Au-delà du simple
équilibre financier, on pourrait même réaliser un bénéfice
net si les choses fonctionnaient bien.
« C’est un bon gars oui, mais tu le ki es. »
« Non je ne le ki e pas. Au fait, ça se passe comment avec
la fille de l’autre soir ? »
«  N’essaye pas de changer de sujet. Tu le ki es et il est
évident que lui aussi. »
«  Qu’est-ce que tu veux dire, évident  ?  » J’avais
conscience que j’étais en train de me trahir, mais je ne
pouvais pas me taire.
« Je veux dire que je t’ai déjà vue ivre et tu n’es pas très
amusante, mais ça ne l’a pas empêché de rester, de t’aider à
nettoyer, et même de te déposer un petit déjeuner. »
« C’est un super voisin. »
«  C’était il y a une heure,  » m’informa Wilmer, en
glissant un contenant en acier de luxe sur le bureau pour que
je l’inspecte.
« Donc tu veux dire que… »
« Il te ki e. »
« T’es sûr ? »
«  Regarde plutôt ça sous cet angle. Je pourrais me
tromper, mais si ce n’est pas le cas, alors quoi ? »
Mon cerveau explosa en un millier de pensées. Est-ce que
je devrais recommencer à me raser les jambes ? J’étais plate
comme une planche à repasser et pas sexy pour un sou, est-
ce que son attirance pour moi révélait une forme
d’homosexualité latente ? Étais-je prête à ravoir une relation
avec quelqu’un ? En fin de compte, tout finit par se réduire à
une seule chose.
Sexe.
Et ça faisait si longtemps que ça n’était même plus une
possibilité que je ne savais juste pas comment la gérer. Je
m’assis sur ma chaise et j’ouvris la boîte à déjeuner brillante.
L’odeur envahit mes narines et me rappela d’un coup que je
n’avais pas encore pris mon petit déjeuner. Le plateau était
rempli d’aliments qui semblaient sortir tout droit des pages
d’un livre de cuisine Better Homes. J’attrapai quelque chose
qui ressemblait à un pancake violet et je le mis dans ma
bouche.
Mes yeux roulèrent en arrière tandis que le goût fruité et
la texture moelleuse procuraient un pur plaisir à mes
papilles.
«  Oh, je vais le baiser  » dis-je en grognant et en me
resservant. « Je vais tellement le baiser. »
7

J E NE SAIS PAS COMBIEN DE TEMPS J ’ AI PASSÉ À REGARDER L ’ AVIS


devant moi, mais en tout cas je n’arrivais pas à me faire à
l’idée de ce qu’il a chait. Kyle me poursuivait en justice.
Cette partie, je la saisissais. Ce que je ne comprenais
définitivement pas, c’est comment il avait eu le culot de me
poursuivre.
Je m’attendais à une visite de la police qui n’est
curieusement jamais arrivée. Je me fichais de savoir à quel
point cette ville était une ville de ploucs, on ne pouvait pas
battre un homme en sang dans un parking sans que
quelqu’un ne pose au moins quelques questions. Mais ils ne
vinrent jamais.
Ça aurait déjà dû me mettre la puce à l’oreille, mais je
l’avais ignoré. Je me cognai la tête contre le comptoir.
Comment avais-je pu le rater  ? Il était inutile de poser ce
genre de questions maintenant.
Je sais comment. Le voisin viking sexy étais une source
constante de distraction ces derniers jours.
«  Hé, qu’est-ce qui s’est passé avec ton employé
disparu ? » m’avait-il demandé un soir.
« Il est tombé malade » avais-je répondu en haussant les
épaules.
« Tu le payes toujours ? »
«  Je ne peux pas le payer s’il ne vient pas travailler  »
avais-je dit en tapant la terre du pied. Ce n’était pas très
juste, je le savais. Personne ne demandait à être malade,
mais je ne pouvais pas me permettre de payer un homme qui
ne travaillait pas. C’est comme ça que fonctionne l’économie.
« Je vais faire son travail pour lui, paye-le d’accord ? »
Sans attendre mon approbation, il avait fait un signe de
tête comme si l’accord était conclu. Il commença à venir tous
les matins, ponctuel, rayonnant, bronzé et musclé, pour
aider à la fin de la saison. Le pire, c’est qu’il était un
travailleur acharné. Il n’était pas très utile comme cueilleur,
mais il y avait une douzaine d’autres tâches à la ferme qu’il
semblait maîtriser pratiquement sans aucune instruction.
Avec quelques réajustements par-ci par-là, on était au
maximum de nos capacités. Avec lui à la ferme, je pouvais
me cacher dans mon bureau et faire ce que je faisais le
mieux, c’est-à-dire développer les a aires.
J’étais en train de m’arranger pour qu’une école vienne
cueillir des citrouilles plus tard cet automne quand une lettre
certifiée était arrivée. Une lettre d’un cabinet d’avocat n’est
jamais une bonne nouvelle, mais celle-ci était
particulièrement de mauvais augure : les choses se passaient
trop bien pour que je puisse m’attendre à une bonne
nouvelle.
Le pire dans tout ça, c’était la raison pour laquelle j’étais
poursuivie en justice. Selon Kyle, je l’avais agressé en le
menaçant de le frapper avec ma batte après qu’il ait été battu
par un «  agresseur non identifié  ». Ce petit con n’était
même pas prêt à admettre que c’était moi qui l’avais battu,
mais il voulait des millions en dédommagement pour son
« angoisse mentale ».
J’arrivais à peine à m’en sortir comme ça. Je ne pouvais
pas me permettre de transiger, et me battre devant les
tribunaux serait long et coûteux. Kyle ne manquait peut-être
pas de fonds, mais moi oui. Et j’avais des gens avec des
familles qui comptaient sur moi pour faire fonctionner cette
petite entreprise.
J’arrachai mes clés du crochet et je sautai dans mon
camion, direction le village. La colère jaillit de mes tripes et
brûla l’arrière de ma gorge, alors que je naviguais sur ces
routes de campagnes à une vitesse qui ferait passer les ducs
de Hazzard pour des chau eurs de bus scolaires. Je ne
pensais ni à l’endroit où j’allai, ni à ce que j’avais prévu de
faire une fois sur place. Je me garai sur le parking du bureau
du shérif et j’entrai à l’intérieur.
«  Bon, c’est quoi ce bordel  ? Pourquoi est-ce que
personne n’est encore venu m’arrêter ? »
Tous les o ciers se regardèrent comme s’ils n’avaient
aucune idée de ce dont je parlais ou de la raison pour laquelle
je leur hurlais dessus.
«  Il s’est passé quelque chose, mademoiselle  ?  » Je
regardai fixement le jeune o cier qui était soit nouveau en
ville, soit trop jeune pour que je le reconnaisse.
« Mel ? »
Brett Bartel entra derrière moi. Je levai les yeux au ciel et
priai tous les dieux, quels qu’ils soient, pour qu’ils
interviennent à ce moment. Brett était un de ces gars dont la
gentillesse était légendaire. Le fait qu’il ait fini policier me
dépasse encore. S’il se retrouvait confronté à un vrai
criminel, sa seule défense serait d’essayer de les
« gentifier » jusqu’à ce que mort s’en suive. Même à l’école
primaire, il perdait rarement son sang-froid et quand ça
arrivait, il retrouvait son calme si rapidement que son accès
de colère ressemblait à un tour de magie.
« Pourquoi est-ce que personne n’est venu m’interroger
à propos de Kyle Severson ? »
Les sourcils de Brett se levèrent de surprise et il regarda
rapidement autour de lui pour voir si quelqu’un prêtait
attention à la folle qui demandait à être arrêtée.
« Aux dernières nouvelles, Kyle va très bien. Pourquoi ne
viendrais-tu pas dans mon bureau pour que nous puissions
en parler un peu plus en privé, » dit-il, m’introduisant dans
l’une des trois pièces qui disposait d’une porte dans cet
endroit maudit.
Il ferma la porte derrière nous rapidement et tira les
rideaux avant de s’asseoir sur le bord de son bureau, comme
un playboy dans un clip vidéo de merde.
« J’ai entendu dire que tu étais là quand il s’est battu. »
«  Tu as entendu dire que j’étais là. Pourquoi tu n’es pas
venu m’interroger à ce sujet ? »
« Pour quoi faire ? Il dit qu’il ne sait pas qui l’a agressé.
Et ce n’est pas exactement un secret que Kyle n’est pas très
apprécié à Luzanne. Il y a probablement une liste entière de
personnes qui voudraient lui casser les côtes et les bras. Tu
ne serais même pas la première. »
« Mais selon lui, je suis un témoin. » Néanmoins, il était
devenu très clair que nous savions tous les deux que c’était
un mensonge.
«  Écoute, je sais que tu as eu des problèmes dans ton
exploitation. Tu préfères te voiler la face, mais on peut tous
voir ce que tu fais et à quel point tu t’investis. Et on peut tous
voir à quel point tu tiens à cette vieille ferme. Je sais que ce
n’est pas la vie dont tu rêvais, mais ton père a travaillé dur
pour te transmettre cet héritage. La vérité, c’est que la
plupart d’entre nous ne peut pas faire grand-chose pour
t’aider, mais ça ne veut pas dire qu’on ne veut pas. Alors j’ai
des options. Je peux envoyer une voiture de patrouille à la
ferme, faire fuir la moitié de tes employés et poser des tas de
questions qui ne mèneront nulle part. Ou bien je peux
remplir les papiers et laisser faire jusqu’à ce que quelqu’un
me donne une piste concrète à suivre. »
Je poussai un léger rire, ironique.
« Une fois de plus, c’est papa qui sauve la situation. »
« C’était un homme bon, très apprécié et respecté. »
« C’est vrai. Dommage qu’il ait fini avec une fille comme
moi. »
« Il t’aimait plus que tout. »
« Je sais, c’était un idiot de ce genre-là, » les larmes me
montèrent aux yeux et Brett me tendit un mouchoir en
papier de la boîte qui se trouvait sur son bureau. «  Il y a
beaucoup de femmes ici qui pleurent la mort de leur père ? »
«  Tu serais surprise,  » répondit-il avec un sourire
narquois.
« Et maintenant ? Il essaye de m’attaquer en justice pour
agression, » me plaignis-je.
« Quoi ? »
«  Dingue, hein  ? Je sais  ! Il fait ça juste parce qu’il veut
que son histoire tragique cause des ennuis à quelqu’un. Je
suppose qu’une fois qu’il a compris que vous n’alliez pas
venir chez moi pour me rendre la vie misérable, il a décidé de
prendre les choses en main. »
Brett était manifestement sous le choc.
« Je suis désolé, Mel. »
«  T’inquiète pas, c’est pas ta faute. Tu as agi selon ta
conscience. »
« Sérieux, Mel ? Tu es vraiment en train d’essayer de me
réconforter là, maintenant  ?  Tu sais que c’est normal de
laisser quelqu’un d’autre s’occuper de toi ? »
«  Je n’ai besoin de personne pour s’occuper de moi  »
reniflai-je.
«  Je sais, et je soupçonne Kyle et son père de le savoir
aussi » dit-il en me faisant un clin d’œil.
Malgré tous mes e orts, je me remis à sourire à cet
abruti. C’était le problème avec Brett, il était impossible
d’être en colère contre lui. Tout ce qu’il faisait était
tellement moral et bien intentionné qu’il était di cile de le
détester.
« Laisse-moi partir d’ici. Dis à tes policiers que je ne suis
pas cinglée, que je suis juste…Oh…. Euh… Bon, tant pis. Dis-
leur que je suis cinglée et qu’il vaut mieux m’ignorer. »
« T’es sûre que ça va ? Il se leva et mit une main sur mon
épaule. Pour la première fois depuis longtemps, être touchée
ne me donna pas envie de crier et d’arracher les yeux de la
personne en face.
«  Non ça ne va pas, évidemment. Mais, je pense que ça
finira par s’arranger. Est-ce que c’est…  » Je fis une pause
alors qu’une pensée était en train de prendre forme dans
mon cerveau. « Est-ce que c’est à ça que mon père s’est
attaqué ? Est-ce que c’est comme ça que la ferme a fini dans
un tel état ? »
«  Je ne sais pas, mais demande à son comptable. Je suis
sûr que tu pourras en savoir plus. »
Je me levai pour partir, un peu apaisée.
«  Hé Brett,  » dis-je sans me retourner, «  Merci de
t’occuper de moi. »
«  Caramel Landry, je crois que c’est la chose la plus
gentille que je t’ai entendue dire ».
Je sortis avec un grand sourire sur le visage, ce qui
perturba encore plus les o ciers assis à leur bureau, en
pleine confusion.
Je montai dans mon camion et fouillai partout pour
retrouver mon téléphone portable. Je compris à cet instant
pourquoi je ne me sentais jamais à cent pour cent chez moi
en ville. Quel genre de new-yorkaise perdrait la trace de son
téléphone ? Quand je mis enfin la main dessus, j’avais douze
appels manqués de la ferme et trois de Trent. Je ne pris pas la
peine de vérifier les messages. Je sortis du parking et
recomposai le numéro, activant le Bluetooth du téléphone
pendant qu’il sonnait.
«  Mel, t’es où  putain  ?  » Trent semblait inquiet et
essou é, ce qui augmenta mon anxiété.
« J’avais quelque chose à régler. Quel est le problème ? »
« On a des visiteurs qui refusent de partir avant de t’avoir
vue. Vu que c’est ta propriété, je ne peux pas les faire sortir
sans ton accord. »
« Dites-lui qu’elle veut me voir » dit une voix en arrière-
plan.
« C’est qui ? »
« Il dit qu’il est le représentant légal de la compagnie de
gaz, » dit Trent.
«  Dites-lui que nous avons une o re qui pourrait
l’intéresser  » dit l’homme à la voix nasillarde en arrière-
plan.
« Prends le contrat, dis-lui que je vais l’examiner et fais-
le sortir de ma propriété ou bien je ramène le shérif avec
moi, » ordonnai-je à Trent.
«  Vous avez entendu la dame  » dit Trent. Je faillis faire
tomber le camion dans le décor en réalisant qu’il m’avait
mise en haut-parleur. Je dois dire que je n’aimais pas
toujours ses méthodes sur le moment, mais qu’elles étaient
tout de même très e caces.
«  Vous êtes sûre que c’est ce que vous voulez,
Mademoiselle Landry ? »
« Je suis sûre. Mais merci d’avoir pris le temps de venir,
je vous en suis très reconnaissante.  » Je pris soin
d’appliquer toutes les formules d’usage associées à un coup
de téléphone et je raccrochai. Si les Severson pensaient qu’il
serait si facile de me coincer, ils allaient être déçus. Un petit
procès ne su rait pas à détruire tout ce que mon père avait
construit en travaillant si dur.
Je pris un virage serré à gauche à l’intersection et je me
dirigeai vers la maison du comptable qui était aussi le plus
vieil ami de mon père. Les deux hommes faisaient a aire
ensemble depuis des décennies, et s’étaient soutenus à
travers les années di ciles et les jours sombres. Si
quelqu’un pouvait savoir si mon père s’était retrouvé en
di culté, c’était bien lui.
À ce stade, je n’étais plus sûre de ce que je voulais croire,
mais il me fallait la vérité.
8

J ASPER C OLE ÉTAIT LE GENRE D ’ HOMME QUE L ’ ON VOYAIT DANS LES


vieilles émissions de télévisions. Il ressemblait à un
personnage de Dans la chaleur de la nuit, une incarnation de la
gentillesse du Sud avec un esprit new-yorkais aiguisé
comme un rasoir, une version satirique de lui-même,
aujourd’hui à la retraite. Il m’invita à m’asseoir avec lui sous
son porche et m’apporta de la limonade maison faite à
l’ancienne.
« Mon docteur me dit sans cesse d’arrêter le sucre, mais
je ne supporte pas le goût des citrons frais sans du vrai bon
sucre. Et je ne supporte pas non plus toutes ces poudres
chimiques, » expliqua-t-il.
Je pris le verre et me forçai à le boire lentement. Le thé
glacé et la limonade faisaient partie du package quand on
avait a aire à des hommes comme Jasper. J’essayai de ne pas
grimacer, alors que le goût aigre des citrons se heurtait à la
douceur d’une forte dose de sucre dans ma bouche.
« Bon, que puis-je faire pour toi ? Je suppose que tu n’es
pas venue pour que je regarde tes impôts  » dit-il en
s’escla ant.
« Non, monsieur, je suis venue vous interroger à propos
de mon père. Je sais qu’il a eu quelques problèmes ces
dernières années, » commençai-je.
«  Plus que quelques-uns, si je me souviens bien.
Certaines années n’étaient pas seulement di ciles, elles
étaient presque invivables.  » Dit-il en se penchant sur sa
chaise et en me gratifiant d’un regard lointain qui précédait
généralement une histoire de quarante-cinq minutes.
J’agis rapidement pour le ramener parmi nous.
« Et bien ma question est, vu que vous avez géré tous ses
comptes, comment s’est-il retrouvé avec autant de dettes  ?
Toute ma vie, même si cela signifiait qu’on devait vivre à la
dure, il a réussi à nous maintenir dans le noir. Comment a-t-
il pu se retrouver autant dans le rouge ? »
«  Il a eu quelques problèmes juridiques ces dernières
années. Les avocats demandaient beaucoup d’argent. J’ai
toujours espéré que tu deviendrais avocate. Ce dont les gens
de ce comté ont besoin, c’est d’un avocat avec ton esprit de
combat et le sens du bien et du mal de ton père. »
«  Je n’ai jamais eu vent de tout ça,  » m’exclamai-je.
Mais il avait raison. Ce dont le comté de Luzanne avait
besoin dans son ensemble, c’était que les gens cessent de le
considérer comme un endroit pour lequel il n’y avait que
deux options : travailler dur pour pouvoir en sortir, ou bien y
rester coincé.
« Mais il leur a fait subir l’enfer. Il a sauvé cette terre et a
empêché le comté d’adopter une loi qui l’aurait obligé à
laisser les entreprises du gaz et de l’électricité arpenter ses
terres. Il a gardé cette ferme pour toi. Je pense qu’il pensait
qu’il lui restait encore quelques années à vivre pour mener ce
combat » déclara Jasper alors que l’émotion emplissait de
larmes ses yeux embués.
« C’est ce qu’on pensait tous » dis-je, en essayant de ne
pas laisser ses sanglots m’a ecter.
«  Mais donc, ce n’était pas la ferme elle-même le
problème, mais les poursuites judiciaires  ?  » Je nous
ramenai au sujet de ma visite.
« Non. En fait, il a même fait quelques améliorations là-
haut et bien mené sa barque pendant un certain temps. Je ne
sais pas grand-chose sur ce sujet, mais je sais qu’il s’assurait
que tout le monde obtienne ce qui lui était dû. Ce n’est que
lorsque cet homme du M&T a commencé à le harceler qu’il a
commencé à se laisser distancer de plus en plus. Je lui ai
conseillé à plusieurs reprises de vendre. Cela ne valait pas la
peine de dépenser toute ses économies pour s’accrocher à un
petit lopin de terre dont tu ne voulais de toute façon pas.
Mais il s’est avéré qu’il te connaissait mieux. Je ne peux pas
te dire à quel point j’étais heureux quand j’ai appris que tu
revenais. Vraiment, tu n’imagines pas, » déclara Jasper alors
qu’une nouvelle vague d’émotions se mit à envahir son corps
âgé, qui l’obligea à chercher un mouchoir dans ses poches.
« Je voudrais vous remercier, » dis-je en me levant et en
posant le verre de limonade trop sucré sur le plateau. 
« Ne me remercie pas. Je n’ai rien pu faire, j’étais coincé.
Ton père était un bon ami et un bon client pendant plus
d’années que je ne saurais le compter. C’était dommage de le
voir partir mais c’est tellement agréable de te voir faire
quelque chose de cet endroit. Maintenant, écoute. Si tu as
besoin d’un avocat, ne te fais pas avoir par un de ces garçons
de New-York qui parlent vite. Trouve quelqu’un comme toi
et moi, » me dit-il en faisant un clin d’œil. « Quelqu’un qui
en a vu de toutes les couleurs mais qui sait toujours
apprécier une bonne limonade, tu vois ? »
« Oui, monsieur » je lui tapotai les mains et me retournai
pour partir. « Vous ne connaîtriez pas le nom de l’avocat que
mon père avait engagé, par hasard ? »
«  Non, mais je pense que tout cela doit être répertorié
dans les documents du tribunal. Tu n’as pas vu ses
documents juridiques à la maison ? »
Je secouai la tête et quittai l’endroit. Après la mort de mon
père, j’avais fait tout mon possible pour éviter de fouiller
dans ses a aires. Parfois, on ne veut pas vraiment tout
savoir sur ses parents. Moi en tout cas, je ne voulais pas.
Mais j’avais fait en sorte de parcourir tous les dossiers qui
concernaient la ferme et ses finances. Je n’avais jamais rien
vu qui indiquait qu’il était en procès avec le comté ou le
M&T. Il avait probablement gardé ces dossiers à l’écart. Mais
pourquoi ?
J’empruntai la vieille route de campagne qui menait à la
rue principale. Alors que je manœuvrais mon camion pour le
ramener dans le flux de la circulation, un autre véhicule
attira mon attention en passant à toute vitesse, dans la
direction d’où je venais. Je regardai dans mon rétroviseur et
reconnus tout de suite que c’était celui de Kyle. Il avait le
talent de donner un air bon marché aux choses les plus
chères. Le camion qu’il conduisait était tout neuf, tout
fonctionnel, mais il semblait avoir participé à plusieurs
derbys. Il était à moitié encrassé de boue et cabossé tout le
long de la carrosserie. Il en recevrait un nouveau d’ici la fin
de l’année, bien sûr. C’est comme ça que la vie fonctionnait
pour des enfants comme lui.
Quand je le vis balancer son camion vers la gauche sur la
route que je venais de quitter, qui menait chez Jasper, mon
sang ne fit qu’un tour. Je fis le demi-tour le plus illégal
qu’on puisse imaginer pour le suivre. Je restai assez loin
derrière, apercevant à peine ses feux arrière alors qu’il se
dirigeait vers la maison de Jasper. Une fois qu’il était à
environ un kilomètre, je commençai à ralentir, ne voulant
pas l’alerter de ma présence. L’endroit où il allait était
évident, pas besoin de le suivre de trop près.
Je me garai dans le virage, hors de vue du porche de
Jasper et je me faufilai, accroupie. En approchant de la
pelouse de devant, j’entendis le si ement d’un coup de feu
de calibre douze.
«  Putain, vieux con. T’es un malade  !  » gazouilla Kyle,
s’écroulant sur son cul pour tenter d’échapper au
septuagénaire.
« Tu fous le camp de ma pelouse et tu restes loin de ma
maison, tu m’entends ? »
« Tu ne tiendras pas éternellement, vieux con » menaça
Kyle.
« Oh que si. » Jasper souleva le fusil, le plaçant au niveau
de la poitrine de Kyle.
« Tu ne peux pas faire ça, c’est illégal. On va se revoir au
tribunal, espèce de connard. »
«  Pas si je t’envoie en enfer d’abord. Et, pour
information, ce que tu as fait c’est de la violation de
propriété, » Jasper appuya sur la gâchette une seconde fois,
le son de la détonation était impressionnant, mais vide à la
fois.
Kyle ne resta pas assez longtemps pour plus
d’explications. Heureux de n’avoir pas fini avec un trou
béant dans la poitrine, il se retourna et courut comme si lui
diable en personne était sur ses talons. Tout se passa si vite
que je n’eus aucune chance de me cacher avant qu’il ne se
précipite au coin de la rue et ne me repère, accroupie au bord
de la route. Bien que nos regards se soient croisés un instant,
il ne s’arrêta pas et ne ralentit pas.
« T’as amené des renforts ? » cria Jasper.
Je mis mes mains en l’air au-dessus de ma tête et je
criai « Non, ce n’est que moi ». Je marchai lentement dans
le virage et je me montrai au vieillard.
« Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »
« J’ai vu Kyle se diriger par ici et, bon, vous et moi savons
tous les deux qu’il ne fait jamais rien de bien. J’ai pensé que
vous auriez besoin d’aide, ou au moins d’un témoin, » dis-je
en riant.
«  T’inquiète, je sais comment gérer les petits cons
comme lui. » Jasper me fit signe de partir et passa son fusil
sur son épaule avec fierté.
«  Au temps pour moi  » dis-je en riant. «  Au fait, ces
coups de feu sonnaient un peu creux. »
«  Ce petit merdeux, malgré toutes ses belles paroles, ne
fait pas la di érence entre un vrai coup de feu et un coup à
blanc, et je ne compte pas l’en informer. C’est dommage, ces
jeunes gens. Tout cet argent et pas la moindre trace d’un
cerveau. Il n’est rien de plus qu’un voyou qui se balade en
prétendant être le grand maître du crime. Son père est le seul
véritable criminel dans la famille, si tu veux mon avis. »
« Vous connaissez les banquiers. Tous des escrocs. »
«  Surtout celui-là. Rentre chez toi, maintenant. Je
suppose que tu as beaucoup de choses à régler et à fouiller
dans les prochains jours. Si tu as besoin de moi, n’hésite
pas. »
« Merci encore. Faites attention avec ce truc. Mettez des
vraies balles dedans cette fois, au cas où cet idiot reviendrait
avec ses amis. »
Jasper rit de bon cœur, ce qui se finit par une toux.
Je retournai dans mon camion et rentrai chez moi le cœur
étonnamment plus léger.
« Tout va bien ? » dit Trent en m’ouvrant la porte.
« Oui, juste un peu secouée. C’est tout. » Je descendis du
camion et me retrouvai bien trop près de la chaleur de sa
large poitrine pour pouvoir l’ignorer.
«  Est-ce que t’as faim  ?  » dit-il en me caressant les
cheveux, repoussant les mèches indisciplinées de mon
visage, comme on le ferait pour une enfant de treize ans.
« Non, juste soif. » Je me tournai vers Trevino en passant
à l’espagnol. « Est-ce que tu as trouvé des papiers étranges
qui pourraient appartenir à mon père ? »
Il jeta un regard méfiant vers Trent avant de secouer la
tête.
«  Est-ce que tu peux penser à un endroit où il aurait pu
cacher quelque chose comme ça ? »
Il secoua la tête une nouvelle fois, mais je sentis que cette
fois, sa réaction avait surtout un rapport avec la présence de
Trent.
« Ok, eh bien garde les yeux ouverts, s’il te plaît » dis-je.
« Tu restes pour le souper ? » demandai-je à Trent, qui
sembla visiblement déconcerté par l’invitation.
«  Ça dépend  » dit-il en reprenant très vite ses esprits.
« Qui fait la cuisine ? »
Je le fusillai du regard. «  Toi bien sûr. Je ferai la
vaisselle. »
« Alors je ne peux refuser une telle o re. »
« Non tu ne peux pas, » assurai-je.
«  Je suppose que je ferais mieux d’aller en ville faire
quelques courses. »
«  À tout de suite. J’ai un tas de choses à faire avant de
pouvoir me coucher ce soir. Quand tu reviendras, fais comme
chez toi, » dis-je en me rendant au bureau.
Je ne restai pas assez longtemps pour entendre sa
réponse. J’étais en mission. Quoi que mon père ait eu à
a ronter, il semblait qu’ils essayaient de jouer au même jeu
avec moi. J’avais besoin de savoir comment il les avait
traités, et quel en avait été le coût.
Après avoir retourné mon bureau pendant près d’une
heure, je m’écroulai sur une chaise, furieuse et épuisée.
Trevino revint me voir et posa un folio en cuir d’aspect
ancien sur le bureau.
« Ceci appartenait à ton père. Je ne sais pas si c’est ce que
tu cherches, mais je l’ai trouvé sous une des planches du
dortoir et j’ai pensé qu’il avait dû le mettre là pour une
bonne raison. »
9

« Ç A SENT BON , QU ’ EST - CE QUE C ’ EST ? »


L’odeur épicée qui émanait du plat sur la table me
ravissait et m’intriguait à la fois.
«  C’est une recette thaïlandaise  » déclara-t-il, en
détachant le tablier qu’il portait.
Un tablier? Mais où diantre avait-il bien pu trouver ça  ?
Pourquoi est-ce que moi je n’en avais même jamais aperçu
un ? Et mon dieu pourquoi est-ce que ça lui allait si bien ? »
« Oh. Je ne vais pas regretter d’avoir mangé ça plus tard,
hein ? »
« Probablement pas, » répondit-il avec un sourire. « Va
te laver et puis on mange. »
« Trevino et Wilmer viennent aussi ? »
«  Trevino ne se sent pas très bien, alors Wilmer va lui
faire une soupe et garder un œil sur lui. On dirait que tu vas
devoir te contenter de ma compagnie  » dit-il en me
chassant de la cuisine.
J’allai dans la salle de bain pour me laver les mains et le
visage, remarquant les traces d’encre sur le bout de mes
doigts et la saleté sous mes ongles. Je jetai un nouveau
regard à mon visage. Il était toujours un peu abîmé, mais
allait mieux que ce matin, et encore mieux qu’hier. Je
l’éclaboussai d’eau et j’expirai bruyamment. Ce serait
su sant.
Quand je revins dans la cuisine, Trent était déjà
confortablement assis à table. Il avait mis un plat de riz blanc
collant au milieu de la table et quelques autres choses en
accompagnements que j’arrivais à peine à identifier comme
étant des légumes, et une sorte de crème anglaise.
«  Recette thaïlandaise hein  ?  » Je maugréais
intérieurement. Je parlais comme mon père.
«  Oui, il y a beaucoup de gingembre dedans. C’est bon
pour la circulation et ça aidera tes bleus à disparaître. »
« D’accord, je veux bien essayer. Mais sinon c’est juste du
poulet et des légumes ? Pas de grillons, de cervelle de vache
ou autre chose exotique du genre, on est d’accord ? »
Il rit, d’un rire riche et séduisant qui me rappelait sans
cesse combien ma vie avait été froide et sans humour.
«  Mange, princesse  », dit-il en versant une généreuse
portion de riz dans mon bol.
Je le regardai avec impatience quand il souleva le
couvercle du plat principal, duquel une odeur de gingembre
et de basilic se dégagea. Il versa une petite quantité dans
mon assiette et attendit que je finisse par avoir le courage de
goûter.
«  Allez c’est parti  » dis-je, en plongeant
courageusement. Étonnamment, c’était bon. Épicé mais pas
trop. La texture était familière, même si les combinaisons de
saveurs troublaient mes papilles gustatives habituées aux
aliments frits du pays.
« Alors c’est savoureux, non ? »
J’acquiesçai joyeusement et tendis mon assiette pour en
demander plus. Il remplit mon assiette et moi, pas vraiment
habituée à avoir l’air d’une jeune femme délicate, je me jetai
dessus comme une camionneuse.
Il n’y eut presque aucun échange entre nous pendant le
repas. On pouvait observer les di érences entre nous à notre
manière de manger. Il vidait méthodiquement son assiette,
ne laissant pas un seul grain de riz dans le plat. Il mangeait
comme s’il avait l’habitude de manger sur le pouce, en
mâchant continuellement, en s’arrêtant seulement pour
avaler avant de reprendre une bouchée, et en répétant le
processus. Même la façon dont il remplissait sa fourchette et
sa cuillère, parce qu’il mangeait avec une fourchette et une
cuillère et non pas avec une fourchette et un couteau comme
une personne normale, était méticuleuse et équilibrée.
Chaque bouchée contenait des portions égales de toutes les
saveurs.
Moi, par contre, j’engloutissais mon assiette sans
réfléchir jusqu’à ce que le vide qui rongeait mon estomac
disparaisse. Quand mon assiette fut vide, j’étais
su samment consciente pour me sentir gênée.
« Ça a été une longue journée, » dis-je, en me penchant
sur ma chaise pour ne pas ressembler à un énorme cul
humain.
« T’as bon appétit en tout cas. C’était bon ? »
«  Oh mon dieu oui  » criai-je, alors que ma bouche
picotait encore un peu.
« Bien » dit-il, en se levant de table et en ramassant son
assiette.
«  Oh non, tu as cuisiné, je peux faire…  » je perdis ma
voix lorsqu’il me regarda et passa de mon côté de la table. Il
se tenait si proche que je dus me pencher en arrière et lever
le menton pour pouvoir le regarder en face. Avant que je
n’aie eu un moment pour m’en remettre, il tendit la main et
fit passer son pouce sur mes lèvres. De petites décharges
électriques traversèrent mon corps et firent monter ma
température corporelle à environ un million de degré Celsius.
« …ça » couinai-je.
«  Ne t’inquiète pas, je pense que je peux le faire un peu
plus rapidement que toi. Et puis, tu as l’air épuisée. »
Je me sentais e ectivement vidée. Malgré le fait que je
n’avais pas été dans les champs de la journée, j’avais
l’impression d’avoir fait le demi-tour de l’horloge sous le
soleil d’août. Les papiers que Trevino m’avait donné étaient
un trésor de dossiers financiers et de recherches que mon
père avait rassemblés. Je n’étais toujours pas sûre de la
signification de tout cela, mais le fait qu’il l’avait caché dans
le sol du dortoir au lieu de le mettre dans le bureau avec le
reste des dossiers signifiait qu’il s’agissait d’une piste. Mais
quoi  ? Et si c’était pour ça que M&T était essayait si
désespérément d’acheter ce terrain ?
Toutes ces spéculations ne me menaient nulle part, et
plus j’y pensais, plus ça me fatiguait. Il y avait des jours
comme aujourd’hui où le poids de cette ferme me pesait
terriblement. Quoi que je fasse, je n’arrivais pas à m’en
sortir. Je me souvenais de la facilité avec laquelle mon père
semblait la porter et je lui en voulais de ne pas m’avoir
appris comment faire pareil. Et je me détestais moi-même de
n’avoir jamais pris la peine de demander.
La fatigue, la solitude et un profond sentiment de perte
m’assaillirent d’un coup et je me retrouvai à repousser des
larmes survenues de nulle part.
« Est-ce que ça va ? » demanda Trent. Je serrai les dents
et luttai contre le désir très réel de courir vers lui, enfoncer
mon visage dans sa poitrine et sangloter. Je me levai pour
partir, prête à donner une excuse bidon comme me laver une
nouvelle fois le visage, mais il me coupa avant que je puisse
m’échapper de la cuisine.
« S’il te plaît, j’ai juste besoin d’un moment, » dis-je, en
essayant de le repousser avant que mes larmes ne me
trahissent… à nouveau.
« Désolée, chérie. Je ne peux pas ». Il n’argumentait pas.
Il m’informait.
« Pourquoi est-ce qu’il faut toujours que tu sois là quand
je suis au plus mal  ?  » me lamentai-je à haute voix, trop
fatiguée et bouleversée pour me soucier davantage de la
préservation de mon image.
« Donc ça, c’est quand tu es au plus mal ? » Il berça ma
tête dans ses larges mains et la guida sur sa poitrine. À
l’instant où ma joue entra en contact avec la chaleur de son
corps, je m’e ondrai en pleurant doucement. Le bruit de son
cœur qui battait sous mon oreille était à la fois réconfortant
et humiliant. Je pouvais dire que mes propres battements
n’étaient pas aussi calmes et réguliers. Les siens étaient
comme régis par un métronome constant de force et de
sécurité que je ne pouvais tout simplement pas atteindre. Et
je ne le pourrais jamais.
« Il faut que tu arrêtes de faire ça. Tu dois arrêter de me
serrer dans tes bras chaque fois que j’ai envie de pleurer. »
« Je suis juste un bon voisin. Et puis, ce n’est pas à ça que
servent les amis ? »
« Alors tu me laisses mettre de la morve coulante sur ta
chemise par amitié. Je me demande vraiment d’où tu viens,
et j’aimerais beaucoup visiter  » plaisantai-je, en le
repoussant.
«  Non, la morve c’est un bonus. Je ne fais ça que pour
certaines filles ».
« Certaines filles ? » grimaçai-je.
« Oui, toute le monde a besoin d’une épaule sur laquelle
s’appuyer. Les miennes sont assez larges, et libres qui plus
est. Autant en faire bon usage. »
À ce moment, je réalisai qu’il ne me laissait pas partir. Il
me tenait contre son corps. Et, pire encore, je ne voulais pas
qu’il me lâche. Et la façon dont il me regardait. Il était bel et
bien le Dieu du Tonnerre et de la Foudre.
« Je ne devrais pas » chuchotai-je, en me parlant plus à
moi-même qu’à lui. Je fis une autre tentative subtile pour me
sortir de son étreinte avant de m’e ondrer à nouveau contre
lui et de laisser toute cette chaleur apaisante s’infiltrer dans
mon corps. « C’est si agréable. »
Dans ma tête, j’entendis mon moi critique me
réprimander. Il allait penser que j’étais une fermière
désespérée, accrochée à lui comme une demoiselle en
détresse. Il allait penser que j’étais faible. Il allait en profiter.
Tu n’as pas compris la leçon  ? Dans toute ta vie, il n’y a eu
qu’un seul homme en qui tu pouvais avoir confiance, et il est
mort. Et tu n’étais même pas spécialement gentille avec lui
de son vivant. Alors les connasses comme toi n’ont pas droit
à une deuxième chance. Tu n’auras pas de chevalier en
armure brillante. Tu ne peux pas t’e ondrer et pleurer
comme une chouineuse de film d’horreur.
«  Si ça peut t’aider à te sentir mieux, je trouve ça très
agréable aussi » dit-il, la voix amusée.
Je me penchai en arrière pour le regarder.
« Ça ne m’aide pas à me sentir mie… »
Je ne réussis pas à finir cette phrase. Trent se pencha vers
moi et m’embrassa, écrasant ses lèvres contre les miennes.
Et elles étaient parfaites, comme je l’imaginais. Mon corps
s’est court-circuité pendant une minute, essayant de trouver
quoi faire de cette invasion étrange et étrangère dans mon
intimité. Il fallut un moment pour que mes lèvres réalisent
qu’elles étaient en train d’être embrassées de façon experte.
Je me sentis tomber dans un abîme où la seule chose que je
pouvais ressentir était ses bras autour de mon corps, ses
lèvres pressées contre les miennes, et son corps contre le
mien.
Je réussis à combattre la force gravitationnelle juste assez
longtemps pour m’éloigner et prendre une profonde
respiration. C’était arrivé. C’était vraiment en train de se
produire. Je hochai la tête rapidement, en passant mes doigts
dans ses cheveux blonds et en tirant son visage vers le bas
pour le rapprocher du mien.
Je cambrai mon dos et l’embrassai de plus belle, chassant
sa langue avec la mienne. Je sentis son pouls s’accélérer et
j’éprouvai un sentiment de victoire idiot. Je pris sa lèvre
inférieure entre mes dents et je suçai doucement la chair
gonflée. Trent laissa un grognement rauque sortir de sa
gorge. C’était un son purement sauvage, qui provoqua des
picotements exaltants de haut en bas dans ma colonne
vertébrale. Je me roulai sur la pointe des pieds et je me mis à
gémir quand mes tétons commencèrent à se frotter contre le
coton de sa chemise.
Il me repoussa et me regarda comme si j’étais un chiot
qui venait de lui mordre les doigts. On avait tous les deux le
sou e court et l’air complètement désorientés.
« Je suis désolé, je dois y aller » dit-il.
« Quoi ? Mais pourquoi ? » Je ne pouvais pas cacher ma
déception.
«  Je ne suis pas venu ici pour ça. Je voulais juste
m’assurer que tu allais bien. Tu es dans une période assez
compliquée, il me semble. Je voulais juste que tu saches… »
il s’arrêta au milieu de sa phrase, et ferma sa bouche comme
s’il s’apprêtait à se confesser, avant de se raviser.
« Oui ? »
« Je ne suis pas là pour ça. Je ne veux pas profiter de toi.
Je sais que tu es contrariée pour le moment et que tu ne
penses pas comme il faut. »
« Donc… Tu fais le gentil en me rejetant ? » Je mis mets
mains sur mes hanches, essayant d’ignorer la piqûre de ces
mots.
«  Je ne suis pas un gentil,  » grogna-t-il, ressemblant à
un chien en cage. «  Et quand je prends une femme, je ne
calcule pas et je ne profite pas de ses faiblesses ».
Il se pencha en arrière, saisissant le comptoir derrière lui,
regardant ses chaussures au lieu de me regarder moi. Une
fois de plus, je pris conscience que j’étais seule dans la
maison avec un homme qui pouvait être la personne la plus
dangereuse que je connaisse. J’étais également consciente du
fait qu’il mettait beaucoup d’énergie à se retenir. Je pris une
grande respiration et me rappelai que les filles intelligentes
ne se mettent pas en danger.
« Ok, donc on devrait continuer comme ça. Voisins. Amis.
J’ai compris » dis-je.
« Et quand je viens pour toi, quand je te prendrai, tu me
voudras. Ton esprit sera clair. Et tu sauras exactement dans
quoi tu t’engages. Je ne suis pas le genre d’homme qui
partage sa femme, ou qui couche avec tout ce qui bouge.
Quand tu viendras à moi, tu seras à moi seul. Compris ? »
J’avalai di cilement ma salive et j’hochai la tête. Mes
sentiments de rejet se dissipèrent aussi vite qu’ils étaient
apparus. Je réalisai que je n’avais pas seulement courtisé le
danger, je m’étais promise au prince de l’Enfer lui-même.
Son corps puissant et son allure robuste ne cachaient pas le
fait qu’il était un homme probablement expert dans l’art de
délivrer la douleur.
«  Tu sembles sûr de toi  » dis-je doucement. Sa tête se
releva et ses yeux semblaient briller d’une malice sans nom.
«  Tu peux être sûr de moi aussi. Je protège ce qui
m’appartient et toi, Caramel Landry, tu m’appartiens. »
Il s’éloigna du comptoir et attrapa son tablier en sortant
par la porte arrière. Toute la maison se refroidit d’un coup
dès que son ombre disparut dans la nuit et, comme une
idiote, je voulais qu’il revienne. J’essayai de me dire que
j’étais dans un monde à problèmes. J’essayai de me dire que
Trent Darby était un homme dangereux. J’essayai de me dire
que je devais trouver un moyen de mettre fin à tout ça, mais
je savais dans le fond que tout cela était inutile. Quand il
m’appellerait, je viendrais en courant. Quand il viendrait me
chercher, je le laisserais m’emmener.
Et cette voix en moi, celle qui me criait de me pas
m’accrocher à lui, de ne pas le laisser s’occuper de moi, de
ne pas faire confiance à un homme comme lui  ? Cette
connasse, évidemment, se tut.
10

I L ME FALLUT DEUX JOURS ENTIERS POUR COMPRENDRE CE QUE MON


père avait fait. Les documents qu’il avait compilés n’étaient
pas du tout catalogués. Ça semblait être une collection de
contrats et de documents financiers, dont la plupart
n’avaient rien à voir avec lui ou notre ferme. Mais ce n’est
que plus tard dans la soirée qu’un schéma commença à se
dessiner.
Fraude.
Enfin, pas une fraude techniquement, mais une histoire
de sales tours et de dispositifs légaux utilisés pour extraire
les gens hors de leurs terres lorsqu’ils ne veulent pas partir.
Certaines des astuces les plus évidentes consistaient à
obtenir d’un «  promoteur immobilier  » qu’il achète le
terreau à la place du M&T. Ce « promoteur » devait ensuite
«  développer  » le terrain pour le remettre entre les mains
de M&T. D’autres étaient plus douteuses et nécessitaient un
œil attentif et averti.
Dans certains cas, M&T avait simplement omis d’annoter
et ou «  redéfinir  » les parties nouvellement ajoutées au
contrat avant sa signature. J’avais la tête pleine de
l’énormité de ce que mon père faisait. Il n’essayait pas
seulement de sauver sa ferme. Il menait le combat jusqu’aux
portes de l’entreprise. J’étais à la fois fière de lui et e rayée
par ce qu’il avait tenté, même s’il était trop tard pour l’un ou
l’autre.
Il ne s’était pas contenté de rester assis et d’espérer que
M&T se retire. Il s’était assuré qu’il dégageait su samment
de puanteur pour empêcher la plupart des propriétaires de
maisons et de terrains de faire des a aires avec M&T. Toutes
ces vieilles amitiés qu’il avait entretenues dans ce petit coin
du monde lui avaient été utiles. Les gens lui faisaient
confiance. Ainsi, lorsqu’il s’était rendu au conseil du comté
et à la maison de l’État pour exprimer son opposition aux
changements de règles qui permettraient à M&T de pousser
plus facilement les gens à quitter leurs terres, les gens d’ici
avaient été attentifs.
C’était un héros, mais les héros avaient souvent des
ennemis. Et des ennemis puissants comme la banque et la
compagnie d’électricité pouvaient rendre la vie presque
insupportable. Comment y était-il parvenu  ? Il n’y avait
qu’une seule chose qui ne collait pas. Une série de reçus de
di érents détectives privés, avocats et sociétés de sécurité
totalisant bien plus de cent cinquante mille dollars. Où avait-
il bien pu trouver cet argent ? Même si la ferme se portait
extraordinairement bien, elle n’aurait pas pu générer autant
d’argent. Et s’il avait e ectivement eu cet argent, j’étais sûr
que mon père n’aurait jamais laissé la ferme se retrouver
dans la situation dans laquelle elle était quand je suis
revenue.
J’avais besoin de plus d’informations et, pour l’instant du
moins, Jasper était ma meilleure piste. Et il ne répondait pas
à son téléphone. Au bout de deux jours, j’avais les yeux bleus
fatigués et l’impression d’avoir hérité d’un tout nouvel
ensemble de soucis. En repliant toutes les recherches de mon
père, je m’assis sur la vieille chaise de mon bureau et je
fermai les yeux.
« Papa, à quoi est-ce que tu pensais ? Je ne voulais même
pas de cette ferme moisie ! »
« Hé, » dit Trent en apparaissant dans le coin.
«  Hé.  » Je ne savais toujours pas comment réagir après
ce qui s’est passé la dernière fois que nous étions seuls dans
un espace confiné.
« Je me suis dit que si je continuais à faire comme si je ne
te connaissais pas, les choses deviendraient vraiment
gênantes. J’ai donc décidé de t’apporter un déjeuner décent,
de te forcer à le manger et de crever les abcès. »
«  Honnêtement. J’aime ça chez un homme,  » dis-je en
dégageant une place sur mon bureau pour la nourriture.
« Mieux vaut accepter les complications, je dis toujours ».
« Une femme comme je les aime, » dit-il en préparant la
nourriture pour nous deux.
Une fois de plus, nous avons mangé silencieusement,
mais c’était le silence le plus réconfortant du monde. C’était
comme si le son des battements de son cœur su sait. Savoir
qu’il ne comptait pas s’enfuir en courant à la vue du bordel
de ma vie, c’était encore mieux. Il pouvait supporter la folie,
j’aimais ça chez un homme. Je l’aimais en tout cas assez
pour me raser jusqu’au genou.
«  C’est quoi tout ça  ?  » demanda-t-il en rangeant les
restes.
« Des recherches. »
« Tu ne m’avais pas dit que tu faisais un doctorat. »
« Non, mais je commence à me demander pourquoi mon
père n’en avait pas. Il a réussi à mettre la main sur tellement
de saletés sur M&T qu’il est étonnant qu’ils ne soient pas
détruits.  ». Dis-je.
« Ah ? »
«  Je ne sais pas ce qu’il comptait en faire, mais je suis
sûre qu’il planifiait quelque chose. Il planifiait toujours
quelque chose. »
«  Comment est-ce que ton père est mort  ?  » Il ne
s’excusa pas d’avoir posé cette question ni pour avoir mis les
pieds dans le plat. C’était une question honnête qui méritait
une réponse honnête.
« Crise cardiaque. »
« Hmm. »
«  Il était malade depuis un moment avant ça. Cancer,
mais on ne le savait pas. Ce n’est pas ce qui l’a tué en fin de
compte. Je pense que c’est juste ce qui l’a rendu trop faible
pour y survivre, » admis-je.
«  Hmm,  » répéta Trent, visiblement perdu dans ses
pensées. «  En tout cas, je suis content qu’on ait eu cette
discussion. »
« Mais on a à peine parlé. »
Trent posa le sac rempli de conteneurs par terre et
s’approcha de mon côté du bureau, en s’appuyant sur une
hanche.
« Est-ce qu’on a vraiment besoin de parler toi et moi ? »
Ma bouche s’assécha et soudain, je ne me souvins plus
d’une seule raison pour laquelle nous devions nous dire un
seul mot de plus. »
« Je pense que toi et moi, on se comprend très bien, Mel.
Je pense qu’on n’a pas besoin de discuter de quoi que ce soit,
si ? »
Je secouai la tête comme une muette.
« Gentille fille » dit-il, en lissant mes cheveux en arrière
et en se penchant pour embrasser mon front. Je détestais
cette merde. Surtout quand on m’appelait «  fille  ». Je le
détestais toujours, et si ça avait été quelqu’un d’autre que
mon Dieu du Tonnerre local, je lui aurais arraché un orifice à
cet instant-même. Mais Trent…
«  Mon dieu  » grognai-je, me frappant le visage
d’exaspération d’une main et le repoussant de l’autre. « Va-
t’en avant que je ne me transforme en belle du sud, qui
discute de genévriers pendant des heures. »
« Je suis parti,  » dit-il, en se levant et en ramassant le
sac en un seul mouvement fluide. Cet homme avait l’art de
donner à tout un air si sacrément athlétique. J’écartai mes
doigts quand il passa la porte, puis je relâchai le sou e que
j’avais retenu.
Je n’étais pas le genre de fille qui s’accrochait à un mec.
J’étais définitivement hétérosexuelle, mais je ne pouvais
a rmer avoir ressenti autre chose qu’une fascination
passagère pour un homme jusqu’à Trent. Maintenant, j’avais
du mal à me tenir debout et à ne pas me jeter sur lui chaque
fois que je me trouvais à un rayon de trois mètres autour de
lui. Le pire, c’est que je n’avais aucune raison de croire que
ça allait aller en s’améliorant. Pas s’il continuait à agir de
façon si noble et chevaleresque en tout cas.
Comme le fait d’être assise à mon bureau en me repassant
en boucle les dernières images avec Trent ne me mènerait
nulle part, je décidai de sortir et de me salir les mains. En
quittant le bureau, je vis Brett et Trevino traverser l’herbe
dans ma direction. Je regardai le ciel, pensant qu’il allait
bientôt se mettre à pleuvoir. Le vieil homme traînait la patte
et n’avait pas sa démarche habituelle, signe évident que ses
jambes lui faisaient mal.

«  M AL AUX GENOUX   ?  » demandai-je, observait la façon dont


il marchait avec précaution.
«  Un peu, mais rien de neuf  » répondit-il, mais il était
clair qu’il n’avait pas fait tout ce chemin pour me parler de
ça. « C’est Trent qui vient de partir ? »
« Tout à fait, il est venu avec un déjeuner. »
Trevino et Brett se regardèrent, avant de revenir vers moi.
« Pourquoi ? »
«  Tu sais que je t’aime comme ma propre fille, n’est-ce
pas ? »
Je levai les yeux au ciel d’exaspération.
« Chaque fois que tu me dis ça, tu enchaînes avec quelque
chose que je n’ai pas envie d’entendre. »
« Cette fois aussi, ma fille, cette fois aussi. »
Le visage sombre du vieil homme et ses yeux abattus me
rendirent anxieuse. Trevino était un optimiste. Même face à
la grande adversité, il n’avait jamais perdu confiance en moi
ni dans mon rêve de sauver cette ferme. Il était le genre de
personne qui croyait en la bonté des gens. Il n’avait pas
l’habitude de dire du mal de personne.
« Donc ? »
«  Je ne pense pas que tu puisses faire confiance à Trent
Darby. » 
« Pourquoi pas ? »
« Tu savais qu’il parlait espagnol ? »
« Et ? Des millions de gens parlent espagnol. C’est appris
à l’école. Parler espagnol ne fait pas de lui un méchant. »
«  Oui, mi hija, mais est-ce que tu savais qu’il parlait
espagnol ? Est-ce qu’il te l’a dit ? »
« Non, mais pourquoi est-ce qu’il me l’aurait dit ? »
«  Écoute moi, Caramel  ! Quand cet homme est venu ici
pour travailler, il comprenait tout ce qu’on lui disait. Il
comprenait même quand le contremaître parlait en
espagnol. »
«  Mais le contremaître ne lui parlait pas en espagnol. Il
parlait en français.  » Je commençais à ressembler à une
jeune femme refusant d’admettre que son copain la
trompait.
«  Son français n’est pas si bon. Il a fait de son mieux,
mais il mélangeait les deux langues. Trent le comprenait
parfaitement. Il ne se contentait pas de remplir les blancs, il
comprenait parfaitement. Il est resté ici tout ce temps à nous
écouter, ma fille. Il comprend tout. C’est pourquoi je ne vous
ai parlé de la paperasse sous les planches qu’après son
départ. Après tout ce qui s’est passé… »
« Tu ne voulais pas qu’il le sache. Merde ! Pourquoi est-
ce que je suis si stupide ? »
«  Je me suis un peu renseigné et, a priori, tout ce qui le
concerne est plutôt clean. Même pas un ticket de parking ou
une contravention, » déclara Brett.
« Et ça, c’est bien non ? »
«  Sérieux, Mel, même pas un ticket de parking  ? Je suis
un homme respectueux des lois et j’en ai au moins eu une
douzaine. Il n’en a eu aucun. Pas d’ivresse, pas de désordre.
Rien. Je ne dis pas que c’est impossible, je dis juste que je ne
fais pas confiance à un homme qui n’a pas de saleté sous les
ongles. »
Brett fit un signe de tête sinistre. J’avais l’impression
qu’il avait juste perdu son temps en faisant tout ce chemin
pour me dire qu’il n’y avait rien à signaler concernant Trent,
mais cela me fit tout de même tourner la tête.
Pourquoi est-ce que Trent Darby était toujours là quand
j’étais en di culté  ? Pourquoi un homme célibataire
s’installerait-il dans une ferme perdue au milieu de nulle
part  ? Pourquoi quelqu’un, mais surtout l’homme le plus
attirant des trois comtés, me faisait-il du rentre-dedans.
Tout ça avait un sens maintenant. Ça devait être un
stratagème, une ruse pour se rapprocher de moi. Pour autant
que je sache, il pourrait travailler pour M&T.
« Tu n’es pas stupide, tu es juste jeune. Quand tu es vieux
comme moi, tu as le temps de te méfier de tout. »
«  J’aurais dû m’en douter. C’est probablement une
nouvelle tactique. Envoyer un beau gosse pour faire sortir la
harpie solitaire de son territoire. » Je tapai du pied par terre
et, comme si c’était un acte de vaudeville et pas ma vraie vie,
je marchai sur un râteau. Le manche se leva et faillit me
frapper au visage.
Trevino rit devant mon visage déconfit et je me retrouvai
à rire aussi. Je ne savais toujours pas quoi penser de Trent
Darby, mais j’étais sûre d’une chose. Il n’était pas ce qu’il
prétendait être, et, pour le meilleur ou pour le pire, j’étais
déterminée à aller au fond des choses.
11

C ETTE - FOIS , C ’ ÉTAIT À MON TOUR DE PASSER À L ’ IMPROVISTE .


J’attendis l’heure du dîner et je me dirigeai vers la vieille
ferme. Je m’en voulais de ne pas avoir suspecté dès le début
que quelque chose n’allait pas, mais j’étais obligée
d’admettre que je m’accrochais à l’espoir que tout ça n’était
qu’un gros malentendu.
Malheureusement, je connaissais cette vieille ferme aussi
bien que la mienne. Elle nous appartenait à l’origine, avant
que mon grand-père n’ait été obligé de vendre une partie de
ses terres. Les gens qui l’avaient achetée semblaient encore
plus malchanceux que mon grand-père, et la maison était
restée vide pendant des années.
Quand je voulais me cacher de mes soucis ou que j’avais
simplement besoin d’un lieu de solitude et de paix, je
m’échappais dans la vieille ferme et je jouais. Pour d’autres,
elle pouvait ressembler à un lieu e rayant et abandonné,
mais pour moi, elle était chaleureuse et vivante avec toutes
les années d’amour et de rires qui s’étaient écoulées sous
son toit.
Mon père parlait toujours de récupérer la vieille ferme. Il
était sentimental à propos de ce genre de choses. Et d’une
certaine manière, son désir était aussi devenu le mien. Je
voulais la récupérer et la garder comme mon propre trésor.
J’étais contente que Trent ne l’ait pas rénovée. Je me glissai
sous le porche arrière et je frappai à sa porte, ce qui le
surprit.
« Caramel Landry, » dit-il, bas et lentement, appuyé sur
le cadre de la porte.
«  Trevino dit que tu parles espagnol. Est-ce que c’est
vrai ? » dis-je en espagnol, pour tester ma théorie.
« Oui » dit-il avec un sourire sexy. Maudit soit-il !
« Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu parlais espagnol ? »
Je ne pris pas la peine de repasser en français. Je voulais voir
jusqu’où cela irait.
« Tu n’as jamais pris la peine de me le demander » dit-
il, répondant toujours en français.
J’ouvris ma bouche pour le contredire, mais je réfléchis et
la refermai aussitôt. Je n’avais e ectivement pas demandé.
J’avais juste supposé qu’il n’était pas di érent de la plupart
des autres hommes de la ville qui étaient trop fiers ou trop
ignorants pour apprendre quoi que ce soit qui ne figure pas
dans un magazine Guns & Ammo.
« Quel est le problème, Mel ? Parler une deuxième langue
n’est pas un crime. J’en connais même plein d’autres. »
« Combien ? »
« Six, » dit-il, ses yeux d’un azur profond devenant durs
comme du verre.
« Six ? »
«  J’ai beaucoup voyagé dans mon ancien boulot. Ça
n’avait pas de sens de continuer à aller dans les mêmes pays
encore et encore et de ne pas se donner la peine d’apprendre
la langue. »
J’acquiesçai. Ça faisait sens.
« Ton ancien boulot ? » Je sentis mon intuition féminine
me chatouiller l’intérieur du crâne.
«  Au début, j’étais dans les Marines, mais ensuite, j’ai
travaillé pour une entreprise privée. On faisait beaucoup de
consultances en Asie, en Amérique latine et au Moyen-
Orient.  » Il avait répondu d’une traite et sans faille. Et ça
expliquait pourquoi tout en lui était si compact et e cace.
Même sa façon de parler ne gaspillait pas de mots. Ça
expliquait également comment il avait pu retourner deux
hommes adultes dans un parking sombre sans rien ne se
casser ni même érafler ses chaussures.
«  Très bien. Ça se tient.  » Je descendis les marches
lentement, tout en tournant dans ma tête tout ce que je
savais sur Trent Darby.
« Et c’est pourquoi l’interrogatoire ? »
« Il y a trop de coïncidences » dis-je, sur un ton absent.
« Coïncidences ? »
C’était à mon tour de poser les questions.
«  Tu arrives toujours au bon moment. Tu es trop gentil
avec moi. Ça me rend méfiante. »
« Tu penses que je bosse pour la banque ? »
«  Ou M&T  » ajoutai-je, sans penser à la gravité de la
situation.
Il croisa les bras sur sa poitrine et me regarda, du haut
des escaliers.
« Non, je n’aime pas les banquiers, et je pourrais te faire
faire des cauchemars en te racontant toutes les choses que je
voudrais faire à cet enfoiré de Kyle si jamais j’en avais
l’occasion. Crois-le ou non, mais je t’apprécie pour ce que tu
es. »
«  Et le fait que tout le monde t’ait dit de rester loin de
moi, » dis-je en essayant de lever les yeux au ciel, sans pour
autant être sûre d’y être parvenue.
« Justement, moi j’aime l’idée qu’une femme puisse à ce
point énerver autant de gens juste en respirant » dit-il en
riant. « Bon, on a fini l’interrogatoire là, c’est bon ? Tu veux
entrer ? »
J’étais prête à accepter son invitation, mais j’hésitai.
« Pourquoi est-ce que j’ai toujours l’impression que tu en
sais plus sur moi que je n’en sais sur toi ? »
«  Peut-être parce que tu ne poses pas les bonnes
questions. »
Merde, mais qu’est-ce que je croyais. J’allais de toute
façon finir dans cette maison avec cet homme, d’une
manière ou d’une autre. Putain, je voulais être là. Quelque
chose dans l’idée de cet homme et de cette maison me
semblait sensé. C’était vraiment inquiétant et ça me donnait
la chair de poule. Mais je ne pouvais pas me résoudre à lui en
vouloir d’avoir acheté mon endroit magique, mon trésor de
maison. L’idée de l’homme idéal dans la maison idéale
faisait rire mon moi de treize ans. Un prince et un château
attendant l’arrivée d’une princesse.
«  Je devrais rentrer chez moi  » dis-je, me forçant à
descendre les escaliers et à remonter dans mon camion. Je
sortis en vitesse, sachant que ma maison n’était qu’à un
petit footing de chez lui. J’essayais de ne penser à rien, et
désespérément de ne pas faire demi-tour et de ne pas sauter
sur cet homme, quand Kyle sortit d’un coup de l’obscurité
pour se retrouver dans la lumière de mes phares.
Je freinai si fort que je faillis passer à travers le pare-
brise, et je l’insultai à bout de sou e.
«  Dégage de la route, imbécile,  » criai-je depuis
l’intérieur de mon camion.
«  Tu fermes ta sale gueule, salope,  » dit Kyle. Il avait
l’air complètement ivre. Ses yeux étaient vitreux et sa
respiration légèrement irrégulière, comme si sa côte lui
faisait encore mal. Il avait un bleu sur la joue et une petite
tache de sang au coin de la bouche, m’indiquant qu’il venait
de se battre. Compte tenu du fait qu’il était ici pour tenter de
se battre avec moi, je ne pouvais que supposer qu’il n’était
pas sorti gagnant de sa dernière bagarre. Ça devait être une
semaine particulièrement éprouvante pour ce crétin à la
cervelle d’oiseau.
«  Dégage, Kyle, ou je vais être obligée de t’écraser pour
rentrer chez moi. Et crois-moi, ce n’est pas le moment de
parier que je ne le ferais pas,  » menaçai-je, actionnant le
klaxon à fond alors qu’il se tenait là avec défi.
J’appuyai sur le klaxon pour la deuxième fois, espérant le
convaincre de s’écarter de mon chemin, sans trop de
résultats.
« Ta gueule putain ! »
Je ne l’avais pas vu sortir son arme de poing. J’entendis
juste la détonation et je réalisai que mon camion avait été
heurté par quelque chose. Les deux coups de feu suivants
tuèrent mes phares. J’étais dans le pétrin, et je m’en étais
rendu compte trop tard. J’étais coincée sur une vieille route
de campagne avec un cinglé dont la santé mentale
s’e lochait à vue d’œil.
«  Descends de la voiture  !  » cria-t-il en braquant son
arme sur moi.
«  Ok, putain,  » je fis de mon mieux pour cacher ma
panique. Tout ce qu’il fallait à cet abruti, c’était une raison
d’appuyer sur la gâchette, ou pire encore. J’allais rester
calme et la jouer cool jusqu’à ce que je trouve une meilleure
idée.
J’ouvris la porte et me glissai hors de la cabine, les mains
en l’air.
« J’aurais dû en finir avec toi il y a longtemps. Mais papa
dit que je ne peux pas te faire du mal, juste t’e rayer un peu.
Eh bien, regarde-toi maintenant. Tu as peur ? »
«  De ton petit pistolet  ?  » Oui, j’étais pétrifiée, mais je
n’allais pas mourir en sanglotant.
«  Toujours pas la langue dans ta poche hein  ? Il me
semble que tu n’as pas retenu la leçon de la dernière fois où
j’ai décidé de te faire taire. J’ai toutes les cartes en main, et je
n’ai pas l’intention de te laisser t’en tirer facilement  ». Il
attrapa son entrejambe de façon obscène, avec sa bonne
main.
Cette fois, j’observais attentivement les alentours.
J’entendis le bruit d’un mouvement dans le champ derrière
lui. Je levai les yeux vers Kyle et je souris de mon sourire le
plus séduisant. Ça le décontenança un court instant, ne
comprenant pas trop la raison de ce sourire et ce qu’il
signifiait. Au moment où les coins de sa bouche allaient se
mettre en marche pour parler, le bras de Kyle fut attrapé par
une silhouette qui émergeait de l’obscurité. Il cria très fort et
lâcha le pistolet, avant d’être secoué vers l’arrière et soulevé
à plusieurs centimètres du sol.
Kyle se débattit comme un poisson sur un hameçon
pendant quelques instants, en s’agrippant à la main qui était
solidement enroulée autour de sa trachée.
« Trent ? » chuchotai-je en même temps que Kyle.
«  Tu vois cette femme  ?  » Trent secoua Kyle, dont les
orteils demeuraient encore juste au-dessus du sol. Kyle fit
oui de la tête. « C’est ma femme et pour l’atteindre, tu dois
passer par moi, et je te garantis que tu ne veux pas te lancer
dans un concours de bite avec moi, mon garçon. »
La terreur sur le visage de Kyle était palpable. Dans ces
circonstances, je suppose que je ne pouvais pas blâmer ce qui
a suivi. Dans son état d’ivresse, Trent devait ressembler à un
gorille de trois mètres de haut. C’était maintenant à son tour
de ressentir la terreur d’être piégé sur une route de
campagne sombre avec un monstre, avec comme seul espoir
de survie l’intervention d’une femme qui lui souhaitait le
pire, et l’avait encore battu. D’une certaine manière, il était
logique qu’un homme soumis à ce genre de pression, qui
voyait sa chance lui tourner le dos, soit assez bouleversé
pour se pisser dessus. Ça ne rendait pas les choses moins
drôles, et c’est je pense la partie qu’il a eu le plus dur à
digérer.
Trent le laissa tomber, littéralement : il ouvrit la main et
laissa l’homme souillé tomber par terre en un tas humain
gémissant et peinant à se relever. Frappant le pistolet dans
l’obscurité, Trent s’avança vers moi, la rage imprégnée dans
ses beaux traits. Il ne dit rien. Il se tint juste entre Kyle et
moi, l’obscurcissant de ma vue, et m’examina, me
retournant et passant ses mains dans mes cheveux. Une fois
qu’il fut assuré que je n’étais pas blessée, il hocha la tête.
Je pouvais entendre Kyle injurier et sangloter en fond
sonore mais je ne faisais pas attention à ce qu’il disait. Tout
mon être était à l’écoute de l’homme étonnant qui se tenait
devant moi. L’homme qui se disait être le mien.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Tu as fait tomber ça, » dit-il en sortant mon portable
de sa poche. « Je me suis dit que si tu ne venais pas me voir,
je viendrais te voir moi, alors j’ai commencé à courir jusqu’à
chez toi. J’avais juste besoin de te voir ce soir. »
« Très bonne idée. Merci, Trent. »
Ses yeux semblaient briller au clair de lune quand il
parlait.
« Pas de quoi. C’est ton droit d’attendre de moi que je te
protège. C’est ce qu’un homme fait pour ce qui lui
appartient. Toi, Caramel Landry, tu m’appartiens, que tu le
veuilles ou non. Te garder en sécurité est une des choses
pour lesquelles je suis carrément bon, putain. »
« Ça n’empêche, » dis-je, enroulant mes bras autour de
sa taille en posant ma tête contre sa poitrine. J’entendis son
cœur battre sauvagement sous mon oreille. Il était vraiment
bouleversé.
« La prochaine fois que je t’invite, fais-nous une faveur à
tous les deux et accepte directement,  » grommela-t-il, en
embrassant le haut de ma tête.
« Marché conclu. »
12

« T’ AS ENTENDU LA NOUVELLE ? » T RENT ENTRA DANS MON BUREAU


sans prendre la peine de frapper. Ma maison, semblait-il,
était devenue une extension de la sienne. Il allait et venait à
sa guise, et tous mes travailleurs le connaissaient bien.
« Quelle nouvelle ?
« Kyle a disparu, » dit-il en remuant ses sourcils.
«  Sérieusement  ?  » Je n’aurais peut-être pas dû avoir
l’air aussi joyeuse. Quoi qu’il en soit, il restait un être
humain… en quelque sorte. Il avait une famille, des gens à
qui il manquerait et qui seraient blessés si quelque chose de
mal devait lui arriver. Même si je trouvais très di cile d’être
compatissante.
« Tu n’es au courant de rien, j’imagine  ? » Il se pencha
sur mon bureau et sourit, ce qui me laissa à court de sou e.
« J’aimerais bien. »
«  Eh bien, quoi qu’il lui soit arrivé, son père en est tout
bouleversé. Il a l’air nerveux et en sueur sans raison,
maintenant ».
«  J’imagine. Le problème est qu’il est impossible de
dresser une liste de tous ceux qui voudraient lui faire du mal.
Kyle fait des ravages depuis qu’il est au collège. Ça fait un
paquet de suspects. »
«  Sans parler de ceux qui regarderaient bien volontiers
dans une autre direction si quelqu’un était en train de le
blesser » ajouta-t-il avec un sourire narquois.
« C’est vrai. Eh bien, pas de regrets. »
«  On a de la compagnie  » déclara Trent deux secondes
avant que le voiture de Brett ne se gare devant la maison.
«  Comment tu sais ça  ?  » demandai-je, me levant de
mon siège pour aller à sa rencontre.
« J’écoute. »
Brett sortit de la vieille voiture de police, toujours avec
cette attitude de shérif de petite ville. Ses yeux se posèrent
sur moi et il fronça les sourcils.
« J’espère que ça n’est pas une mauvaise nouvelle, je n’en
peux plus des mauvaises nouvelles  » dis-je en levant les
mains.
«  Pas exactement. Je voulais juste passer te le dire en
personne, parce que je sais que ça t’inquiétait… » il regarda
au-dessus de ma tête et les plis de son visage se creusèrent.
«  Bonjour, shérif,  » dit Trent, souriant largement à
Brett.
L’air entre les deux hommes devint glacial. Même si Trent
avait un sourire, il devenait plutôt évident que ce sourire
n’avait rien d’authentique. Ses yeux n’exprimaient rien
d’autre qu’une menace pour l’homme qui se trouvait en face.
J’étais une fois de plus exaspérée devant un tel étalage de
stupidité masculine. La rivalité alimentée par la testostérone
était la toute dernière chose que je voulais dans ma vie.
« On peut parler un moment ? » demanda Brett, ignorant
totalement Trent.
« Bien sûr, balance. Quoi de neuf, Brett ? »
Il expira bruyamment et enfonça ses lunettes de soleil
réfléchissante sur l’arrête de son nez, obscurcissant
complètement ses yeux.
« Je voulais juste que tu saches qu’on a été informés que
la plainte contre toi est en cours d’annulation. De plus, je ne
t’ai rien dit, mais tes autres problèmes juridiques sont en
passe d’être résolus très prochainement  » déclara-t-il, en
messages codés.
« Vraiment ? »
Il acquiesça.
«  Pourquoi  ?  » Je n’en croyais pas mes oreilles. Ça
semblait impensable. Comment est-ce que tout ce qui pesait
sur mes épaules pouvait disparaître comme ça ?
«  Je ne sais pas trop, mais j’imagine que Kyle a
probablement eu trop d’ennuis et qu’ils ont décidé de choisir
leurs batailles avant que les choses n’empirent. »
« Alors il est vraiment porté disparu ? »
« C’est o ciel depuis ce matin » déclara Brett, hochant
une nouvelle fois la tête.
« J’espère qu’il ne lui est rien arrivé » dis-je, le sarcasme
transparaissant dans chacun de ces mots.
« Mais enfin Mel, il n’est pas si terrible » dit Trent, nous
rappelant à tous les deux qu’il était toujours là et qu’il avait
tout entendu.
Je pouvais sentir Brett se tendre suite à cette intrusion.
«  Peut-être qu’il était ton genre de mec, mais tu
n’imagines pas le nombre de personnes qui dormiront mieux
en sachant qu’il ne viendra pas de sitôt », dit Brett.
« Il doit avoir des problèmes. La dernière fois que je l’ai
vu, il avait l’air plutôt amoché » dis-je d’une voix douce.
« C’était quand ? » Brett prit son carnet de notes dans sa
poche arrière.
« Hé, t’es là en tant que pote. Si tu veux une déclaration,
alors fais-nous venir au poste. » Je lui arrachai le carnet des
mains et je ricanai.
« Allez Mel, je dois faire mon boulot » dit-il en enlevant
la poussière de la housse en similicuir avant de remettre le
carnet dans sa poche.
« Ouais, du coup vas-y. Merci pour les nouvelles, t’as fait
ma journée. Mais je dois moi aussi faire mon travail, » dis-je
en tournant les talons et en prenant congé de lui.
«  Et une bonne journée à toi, shérif  !  » dit Trent,
cordialement. Pendant quelques secondes, aucun des deux
hommes ne bougea. Ils s’a rontaient clairement du regard.
S’ils se mettaient à se bagarrer, Trent aurait
incontestablement fini vainqueur. Mais son insigne et son
arme à feu permettaient à Brett d’égaliser un peu les
chances.
«  Vas-y Brett, à bientôt  !  » criai-je par-dessus mon
épaule, en mettant fin à ce début de combat de coqs avant
que ça ne dégénère et qu’un des deux ne fasse une bêtise.
J’avais vu Trent en action, et je ne voulais pas savoir de quoi
Brett était capable sous la provocation. C’était aux plus
silencieux qu’il fallait faire le plus attention.
Je me rassis sur mon siège et pris une grande respiration.
Je vérifiai mes mails et je remarquai un avis de mon avocat
corroborant ce qu’avait dit Brett. Mes problèmes juridiques
s’asséchaient d’eux-mêmes.
On disait que les morts venaient par trois. Je me
demandais si les bonnes choses venaient aussi par trois.
C’est ce que je ressentais, du moins. Tout d’abord, les
contrats sur lesquels je comptais pour maintenir cette ferme
avaient été signés et les prix du marché pour mes produits
étaient plus élevés que prévu. Et maintenant, ça. C’était
comme si quelqu’un leur avait dit que j’avais su samment
de preuves de leur corruption pour rendre ce combat
judiciaire bien plus long et bien plus intéressant que prévu.
Peut-être que c’était le cas. Je ne m’inquiétais pas d’avoir un
informateur parmi nous. Cela n’avait pas d’importance.
« Pourquoi tu ne lui as pas dit que Kyle a voulu t’attaquer
sur la route l’autre jour ? »
Trent s’appuya contre le mur et croisa les bras, me
regardant de haut.
« T’es énervé ? »
« Juste curieux. »
« T’as l’air énervé » insistai-je.
«  Je ne le suis pas. Et toi tu essayes de gagner du
temps.  » Son front se plissa tandis qu’il attendait une
réponse.
« Je ne voulais pas t’impliquer. »
« Moi ? »
« Oui, tu étais là. Et ce que tu as fait n’est pas exactement
légal. Je ne voulais pas que Brett ait une excuse pour venir te
faire un interrogatoire. »
« Pourquoi ? »
«  Parce qu’il ne t’aime manifestement pas, et je pense
que c’est réciproque  » dis-je, irritée par toute cette
situation.
«  Ça ne répond pas à ma question » dit-il avec un
soupçon de sourire.
« Je trouve que si. Je préfère éviter que toi et lui ne vous
chamailliez comme des collégiens » répondis-je en ouvrant
un nouvel écran sur mon ordinateur.
Trent se tenait toujours devant mon bureau, les bras
repliés sur sa poitrine, alors que j’essayais de ramener mon
attention sur la feuille de calcul devant moi.
«  Je ne suis pas un collégien. Et je ne suis pas assez
immature pour ruiner tes relations avec les gens de cette
ville. Honnêtement, tu en as déjà fait assez toi-même. Je n’ai
pas besoin d’aggraver les choses. Et tu n’as pas besoin de me
protéger des hommes comme ton ami le shérif, chérie. Je
sais comment gérer les hommes comme lui. Ne commence
pas à te compromettre pour me protéger moi. Compris  ?  »
dit-il.
Je n’osais pas lever les yeux pour le regarder. Je savais ce
que je trouverais, je savais que j’allais fondre, et je savais que
je serais d’accord avec lui comme une idiote.
« Je ne pars pas d’ici avant que tu me donnes ta parole, »
dit-il, toujours debout devant moi alors que je continuais à
prétendre que je comprenais la signification des symboles
sur mon écran. Il était trop proche, trop beau et trop
masculin pour que je puisse me concentrer sur autre chose
que lui.
«  Putain,  » grommelai-je en jetant mon stylo et en
fixant ses yeux bleus comme du cristal. «  Très bien.
D’accord. Tu es content maintenant ? »
Ses yeux glissèrent de mon visage vers les deux boutons
ouverts de mon col.
« Pas complètement, mais je ferai avec. »
« Casse-toi d’ici, je pense que tu as obtenu tout ce que tu
pouvais obtenir de moi aujourd’hui,  » dis-je en frottant
l’arrière de mon cou nu. Dans des moments comme celui-ci,
j’aurais aimé être une fille plus féminine. Tous ces
monticules de produits pour cheveux et de maquillage
m’aideraient à cacher la rougeur qui s’installait lentement
sous ma chemise. Je n’avais pas besoin de le voir pour savoir
qu’elle était là. Je pouvais sentir la chaleur s’accumuler dans
mon corps et entre nous.
Grand seigneur, il tourna les talons et partit sans discuter,
bien que je ne sois pas sûre qu’il n’était pas conscient de la
volatilité de mes réactions à son égard. Je me mordis la lèvre
et je grognai à l’idée de ma faiblesse. Jouer à Tarzan et Jane
ne devrait pas être aussi exaltant que ça l’était.
Alors que la journée touchait à sa fin, je quittai le bureau
pour me rendre sur le terrain. Je devais marcher dans les
champs à l’arrière et vérifier les clôtures. De toutes les
tâches à la ferme, celle-ci était clairement ma préférée. Elle
me donnait l’occasion de vraiment regarder la terre, et pas
seulement de la quantifier. Mes journées étaient remplies de
rendements, de prix, de calendriers de travail et de toutes les
choses qui, bien que nécessaires, pouvaient facilement vous
faire oublier ce qu’était vraiment une ferme. C’est en
marchant dans les champs avec mon père que j’avais appris
à aimer ce que la terre pouvait donner. Je rêvassais et lui me
montrait des choses, m’éloignant du glamour de mes rêves
et me montrant que le monde qui se trouvait juste devant
moi valait la peine d’être vu. Je lui en voulais, à cette époque.
Comme tout le reste, je le regrettais aujourd’hui.
L’odeur de chair pourrie passa par mes narines alors que
j’arrivais au fond du bosquet. Elle était faible, comme la
carcasse pourrie d’un porc ou tout autre animal. C’était
relativement rare, mais ce n’était pas inhabituel qu’un
animal périsse sans être mangé par quelque chose d’autre.
L’odeur attirait généralement les charognards, les vautours
et autres, mais la carcasse n’était pas belle à voir après un
certain temps.
Je suivis l’odeur, gardant un œil sur les grands oiseaux
qui tournent et plongent le long de la limite de ma propriété.
En m’approchant, l’odeur devint intense. J’avais vu des porcs
morts pourrir en plein soleil, mais là, c’était di érent.
Quelque chose de bien pire. Plus je m’approchais, plus ma
terreur augmentait. Ce qui avait créé une telle puanteur ne
pouvait pas être une mince a aire.
Le moment où je réalisai qu’il s’agissait en fait d’un corps
humain, mon estomac se retourna. Je vomis misérablement
ce qui s’y trouvait avant de pouvoir m’en approcher
davantage. Je ne sais pas ce qui me permit de tenir sur mes
pieds. J’avais besoin de savoir que ce n’était pas une
prostituée de relais routier jetée sur ma propriété. J’avais
besoin de voir. Je titubai vers la forme humaine a aissée, et
je regardai aussi attentivement que possible.
Kyle.
Kyle Severson.
Il était mort sur ma propriété.
Il portait les mêmes vêtements que la dernière fois que je
l’avais vu. Ses blessures dues à son agression fantôme
n’étaient toujours pas guéries. Ses yeux étaient ternes et
sans vie.
La panique m’étou a, et je titubai en arrière, à l’aveugle.
«  C’est ma femme et pour l’atteindre, il faut passer par
moi… »
Je n’avais aucune preuve que c’était l’œuvre de Trent,
mais il était clairement en tête de ma liste de suspects.
D’après la quantité de sang dans la zone et le fait que le
cadavre était parfaitement intact, il était plutôt clair qu’il
s’était vidé de son sang ici-même.
Peut-être que les deux avaient eu un accrochage et que
Kyle avait perdu, une fois de plus. Je ne pensais pas que
Trent mentirait en disant qu’il ne savait pas ce qui lui était
arrivé. Il était visiblement vivant quand il est tombé ici. Il
était juste trop loin de toute aide.
En le regardant comme ça, je me souvins de la petite
merde ennuyeuse qu’il était quand il était enfant. Agaçant.
Fils à papa. Malheureux. Vicieux et méchant. Malgré tout ça,
je me sentais désolée pour lui, de mourir ici de cette façon.
Mais, pas assez désolée pour ne pas faire ce qu’il restait à
réaliser.
Si j’appelais la police, il y aurait une enquête. S’il y avait
une enquête, ça voudrait dire que quelqu’un découvrirait que
Trent l’avait vu dans la nuit de sa disparition. Je pouvais
encore voir Kyle se débattre sous l’emprise de Trent, dans le
vent.
Heureusement, j’étais la seule à savoir où il était et ce qui
s’est réellement passé cette nuit-là. Tant que Trent croyait
que Kyle était vivant quelque part, il se tairait. Sans un corps
pour enquêter, cette a aire de disparition se poursuivrait, et
personne ne travaillerait trop dur pour retrouver Kyle
Severson. Tout ce que j’avais à faire, c’était d’enterrer le
corps.
« Ne commence pas à te compromettre pour me protéger
moi. »
Désolée Trent. Certaines promesses ne peuvent pas être
tenues.
13

LE LENDEMAIN MATIN …
Je me réveillai sous lui. Littéralement. Mon corps était
enfoncé dans le matelas sous son corps, lourd, comme dans
les films de guerre où l’on voit les soldats morts empilés les
uns sur les autres alors que les bombes tombent tout autour
d'eux. Seulement, il n'y avait pas de guerre ou de
dévastation, sauf peut-être entre mes cuisses. Même sans
bouger, je pouvais dire que les événements de la nuit
dernière m'avaient fait mal.
Et pas seulement celles classées X.
Je ris doucement de mes propres pensées.
«  Qu’est-ce qui est si drôle  ?  » grommela-t-il, sa voix
vibrant dans mes oreilles.
«  Certaines personnes utilisent des fleurs et des mots
doux pour courtiser les femmes, mais tu es le seul à avoir fait
l’Interdit pour gagner mon cœur » dis-je.
« L’Interdit ? J’ai fait ça ? »
« Ne joue pas au timide avec moi. »
« Et tu as aimé tous les Interdits que j’ai faits ? » Il roula
sur moi, me tirant sur sa poitrine. Je chevauchai ses hanches
en grimaçant légèrement, pendant que ma cuisse se
débattait pour s’ajuster à cette position.
« Ça n’avait pas l’air de me plaire ? »
« Hmm. Et j’ai gagné ton cœur donc ? »
Je me penchai et l’embrassai doucement sur les lèvres.
« Je dois prendre ça pour un oui ? »
«  Prends ça comme tu le veux  » dis-je en levant mes
yeux au ciel.
« Comme je veux ? » Il sourit méchamment en saisissant
mes hanches et en commençant un mouvement de va-et-
vient suggestif. Il était loin d’en avoir fini avec les actes
inavouables des premières heures du matin. L’évidence de
son désir se pressait contre les plis sensibles de ma féminité.
« T’es bien un homme, toujours là à profiter de la
moindre petite faiblesse » ronronnai-je, essayant de ne pas
prêter attention aux vrilles d’électricité qui parcouraient
mon corps entier.
« Tu es beaucoup de choses, mais sûrement pas faible. »
C’était un compliment, et honnête qui plus est, ce qui le
rendait d’autant plus irrésistible. Il passa ses mains sur mes
épaules et le long de mes bras, laçant ses doigts dans les
miens et pressant ses hanches vers le haut, poussant les plis
intérieurs de mon corps.
« Flatteur » dis-je d’un ton accusateur.
«  Honnête. Je suis juste honnête,  » dit-il en faisant
passer un regard approbateur sur mon corps.
Je n’étais pas vierge, mais je me sentais comme telle. Ce
n’était pas la première fois que je faisais l’amour, mais
j’avais l’impression que c’était la première fois que je faisais
quelque chose de plus que ça.
«  Mais c’est que tu deviendrais sentimentale  ?  » se
moqua-t-il.
«  Moi  ? Sentimentale  ?  » Je déplaçai mes hanches, le
prenant plus profondément dans mon corps. Les hommes
que j’emmenais normalement au lit me laissaient tous faire à
ma guise. Ils ne savaient généralement pas comment me
faire plaisir et étaient reconnaissants de ne pas avoir à
prendre les devants. Là, c’était di érent. Je donnais le
rythme, mais c’est lui qui prenait le contrôle, en faisant
monter ses hanches en flèche, me pénétrant complètement
jusqu’au plus profond de mon corps.
« Putain » dis-je en gémissant, en même temps que lui.
Avec toutes les courbatures de mon corps, j’aurais dû être
en train de me prélasser dans un bain, mais je n’arrivais pas
à m’empêcher de vouloir prendre mon pied. Je me penchai
légèrement en arrière, ouvrant mes genoux pour qu’il puisse
observer exactement ce qui était en train de se passer entre
nous. Je laissai ma tête rouler en arrière, le plaisir devenant
mon seul et unique centre d’intérêt. Les yeux fermés, je
pouvais sentir le soleil briller sur ma peau, réchau ant mes
sens et mon ventre alors que j’ondulais sur la longueur de
son membre engorgé. Les muscles de mes cuisses se
tendaient et se relâchaient de façon rythmique tandis qu’il
prenait les devants, levant ses hanches pour rejoindre les
miennes.
Les mains rugueuses de Trent patinèrent sur toute la
longueur de mon corps, sur mes hanches, s’arrêtant plus
attentivement sur les petits monticules de ma poitrine et
serrant les bourgeons serrés de ses pouces calleux. Mon
corps le récompensa d’un jet de chaleur liquide entre mes
cuisses.
« T’es tellement mouillée » grogna-t-il, en faisait rouler
ses doigts autour de mes tétons sensibles alors que je criais.
Il s’assit, se mit à genoux en un seul mouvement,
m’agrippant à son corps sans perdre la connexion entre
nous. Je me retrouvai attachée à son corps, mes doigts
creusant dans sa chair pour essayer de me venger alors qu’il
continuait de me pénétrer, e açant toute confusion sur qui
baisait qui.
L’intensité de son regard me fit sentir plus brute, plus
exposée, plus nue que je ne l’avais jamais été.
«  Jouis pour moi, bébé  » ordonna-t-il, projetant mon
corps à ses limites le plongeant une nouvelle fois dans un
autre orgasme bouleversant. Mon corps eut un violent
spasme, et le plaisir court-circuita tout ce qui se trouvait
dans mon cerveau. Une minute plus tard, je réalisai qu’il
n’en avait pas encore fini avec moi.
Une fois de plus, je me retrouvai coincée entre le matelas
et lui. Les muscles de son cou et de ses épaules se tendirent
alors qu’il continuait son agression, s’enfonçant encore plus
dans mon corps à un rythme mortel. Le son de ses
grognements fiévreux et de ma propre respiration laborieuse
résonnait dans la maison, par ailleurs vide, et je me suis
sentie monter sur une autre vague de plaisir si intense
qu’elle me fit monter les larmes aux yeux.
« Non ! » criai-je alors qu’il jouissait en moi, me jetant
une fois de plus dans l’abîme. Je pouvais sentir sa libération
se répandre en moi. Sa queue eut un spasme.
Nous restâmes allongés là, immobiles Dieu seul sait
combien de temps, avant que les douleurs de mon corps ne
m’obligent de nouveau à bouger.
« Tu vas où ? » dit-il en passant un doigt paresseux sur
le côté de mon corps.
« Nulle part, j’ai juste besoin de fermer mes jambes » me
plaignis-je.
« Pourquoi ? Je les aimais bien comme ça. »
« Mes muscles me font mal. »
Il ne dit rien d’autre, se contentant de me prendre dans
ses bras et de me serrer contre sa poitrine, le bruit de son
cœur battant fort dans mes oreilles.
Je me sentais en sécurité. Je me sentais belle. Je me
sentais aimée. C’était la première fois depuis longtemps. On
s’est rendormis pendant quelques heures, jusqu’à ce que la
faim se fasse vraiment ressentir.
«  Je dois partir aujourd’hui  », dit-il en relâchant sa
prise.
« Pourquoi ? Tu vas où ? » dis-je en me repliant sur moi-
même. On aurait dit une ménagère paranoïaque.
« Les a aires. Ce n’est que pour quelques jours. C’est un
petit travail. Mais tu peux rester ici si tu veux. »
« Tu me donnes une clé de chez toi ? » Je le regardai d’un
air soupçonneux.
« Oui, c’est bizarre ? Je ne sais pas trop comment vous les
filles de la campagne vous faites les choses par ici  », dit-il
en me pinçant les fesses et en souriant.
« Pourquoi j’aurais besoin de me réfugier ici ? Ça fait un
moment que Kyle a disparu » dis-je en souriant.
« On ne sait jamais, » dit-il en réfléchissant.
«  Je vais y réfléchir  » répondis-je, en m’éloignant de la
tentation de son corps chaud. «  En attendant, nourris-
moi ! »
«  Oui, madame  » dit-il en rebondissant sur le lit et en
repêchant son caleçon qui était en-dessous.
Je trouvai le chemin menant à la salle de bain, surtout de
mémoire. Tout cela me semblait étrange. Je connaissais la
maison, mais elle était nouvelle pour moi. Bien que certaines
parties soient restées les mêmes, quelqu’un avait dépensé
une fortune pour refaire l’intérieur. Même la salle de bains,
bien qu’elle ait été à l’endroit où elle avait toujours été, ne
ressemblait en rien au cabinet de toilettes exigu dont je me
souvenais. Elle avait été entièrement rénovée et équipée de
tous les derniers gadgets et appareils modernes. Il en était de
même pour Trent. Il était relativement nouveau dans mon
monde, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser
qu’il connaissait tous les détails de ma vie. Être avec lui me
donnait l’impression d’être présentée à quelqu’un que je
connaissais depuis de nombreuses années.
Quelqu’un avec des tablettes de chocolat, des tatouages et
des cicatrices qui n’enlevaient rien à son sex-appeal. Je mis
ma main sur mon cœur, priant pour qu’il arrête de battre de
façon erratique chaque fois que des pensées à son sujet me
traversaient l’esprit. Ce qui allait durer à peu près toute la
journée et même plusieurs jours s’il devait quitter la ville.
C’est peut-être pour cette raison qu’il avait décidé de tuer
Kyle. Il ne pouvait pas quitter la ville et se sentir en sécurité
sachant que Kyle rôdait et semait toujours le trouble. Le fait
de trouver cette pensée si normale et logique me choqua. Peu
importe ce qu’il avait fait, Kyle restait un être humain. Et
pourtant, je ne pouvais pas trouver en moi le moyen de
penser à sa mort autrement que comme un doux cadeau.
Rien ne prouve plus à une fille que vous êtes sérieux à son
sujet qu’un meurtre en bonne et due forme.
« Tu perds la boule, Landry » marmonnai-je.
« Et tu parles toute seule, » répondit la voix de Trent qui
entra dans la salle remplie de vapeur.
« Qu’est-ce que tu fous ? »
« Le petit déjeuner est servi. Je t’attends en bas, » dit-il,
riant de ma réaction de surprise.
Même si je détestais l’admettre, ce rire était l’une des
choses que j’aimais le plus chez lui. Je ne pensais pas pouvoir
être vraiment heureuse sans lui.
Je m’essuyai et me glissai dans une de ses chemises avant
de me rendre à la cuisine. Il se tenait debout, appuyé contre
le comptoir, les yeux collés sur sa tablette alors qu’il faisait
défiler les écrans. Avec une tasse de café à la main et son
survêtement porté bas sur les hanches, j’avais du mal à
croire qu’il venait de passer la journée enroulé autour de
moi. Je me sentis inadaptée en m’approchant de lui. Un
homme comme lui devrait prendre un café avec une brune à
forte poitrine et des kilomètres de jambes, ou une blonde à
forte poitrine et des lèvres pulpeuse, ou une rousse à forte
poitrine à l’accent irlandais, ou une antilope à forte poitrine
et aux cornes scintillantes… Avec littéralement n’importe qui
sauf moi. Mais c’est moi qu’il voulait.
« Des nouvelles intéressantes  ?  » demandai-je en
prenant un des bagels grillés qu’il avait posés sur la table en
croisant les jambes alors que je m’asseyais sur la chaise.
« Rien de bien neuf. Le monde part toujours en couille, »
répondit-il, levant les yeux vers moi pour la première fois.
«  Ah,  » dis-je en hochant la tête, espérant avoir l’air
cool, calme et sereine. Un peu comme si j’avais l’habitude de
faire ça, et comme si ça ne faisait pas une éternité qu’un
homme n’avait pas jeté un second regard sur moi. Et surtout,
il ne fallait pas que j’aie l’air d’une fille qui se mettait
complètement à genoux devant le mec qui l’avait sauvée du
connard harceleur qui l’avait violée un an plus tôt.
Pas moi !
Un cadavre ? Quel cadavre ?
Putain, j’étais mauvaise à ce jeu.
«  Je vais t’envoyer un numéro de téléphone. Tu peux
m’appeler de n’importe où dans le monde, même d’une
cabine téléphonique. Si jamais tu as besoin de me contacter,
quelle que soit la raison, quand je ne suis pas là, tu appelles
ce numéro. » Il avait l’air très sérieux quand il parlait, ce qui
me fit prendre une pause.
« Pourquoi est-ce que j’aurais besoin de ça ? » 
«  Je ne sais pas, on dirait que tu as un vrai talent pour
t’attirer les foudres des gens,  » dit-il en traversant la
cuisine, en posant les deux mains sur la table et en me
regardant comme si j’étais le plat principal. « Je ne suis pas
un de ces garçons métro-sexuels des temps modernes,
Caramel. Je suis un homme vieux-jeu à bien des égards. Je
veux que ma femme soit en sécurité. Point final. Et j’ai vu
assez de merdes tordues dans ce bas monde pour savoir que
même dans le comté de Luzanne, une merde peut arriver à
tout moment. Et si ça arrive, je veux que tu me promettes de
m’appeler. »
J’étais en train de fondre sur place.
« Chef, oui chef ! Je promets de faire appel à la cavalerie
au premier signe d’ennui », répondis-je en mimant un faux
salut. Il releva le menton et déposa un baiser brûlant sur mes
lèvres, ce à quoi je n’étais pas préparée, me rappelant
pourquoi les hommes comme lui étaient d’ordinaire un pari
que j’évitais de prendre.
Au moment de rentrer chez moi, le soleil était déjà en
train de s’enfoncer dans l’horizon et Trent était en route
vers je ne sais où. Une journée entière s’était écoulée et, pour
la première fois depuis que j’étais revenue à la ferme, j’étais
convaincue que tout irait bien.
14

L A PRÉSENCE DE B RETT , T REVINO ET W ILMER ASSIS TOUS LES TROIS


sous mon porche aurait dû m’avertir que mon absence
n’était pas passée inaperçue et que j’allais avoir à me
justifier. Cependant, les orgasmes époustouflants que j’avais
ressentis le matin-même avaient apparemment désintégré la
partie de mon cerveau capable d’anticiper le danger et de se
préparer à répliquer à une attaque. Je marchais droit dans un
nid de guêpes d’hommes en colère, armée uniquement d’un
grand sourire muet et de trois suçons assez proéminents
dans le cou.
Super.
« Mel ! T’étais où putain ? » Brett sauta de mon porche
et marcha sur la pelouse pour me rejoindre.
« Qu’est-ce… »
Trevino restait immobile, ses genoux étant probablement
douloureux à nouveau, mais il semblait vert de rage. Nos
regards se croisèrent et, pendant un instant, j’eus honte.
C’était comme si j’avais été surprise par mon grand-père en
train d’embrasser mon petit ami. Beurk.
«  Putain Mel, tu sais à quel point j’étais
inquiet  ?  Personne n’avait la moindre idée d’où tu étais
passée ! »
Pour Brett, c’était un stade d’énervement avancé. Sa
colère soudaine me surprit.
«  J’ai seulement disparu une journée  » répondis-je,
levant les yeux au ciel.
« Oui, une journée entière. La dernière fois qu’on t’a vue,
c’était hier soir. Dans quelques heures, j’aurais mis tous les
o ciers des trois comtés à ta recherche. Tu entends ce que je
te dis ! »
«  J’entends surtout que mon père est mort, depuis un
certain temps, et qu’il a fait un sacré boulot pendant qu’il
était ici. Je n’en ai pas besoin d’un autre, Brett, » dis-je en
fixant le reflet de mes yeux dans ses lunettes d’aviateurs,
essayant de projeter le genre de contrariété susceptible de
mettre fin à cette conversation.
« C’est ce que je dis, Mel. Ton père est mort. Tu n’as pas
de famille. Tout ce que tu as, ce sont ces deux-là,  » dit-il
d’un ton étou é. « Et ce sont des hommes bons mais ils ne
sont pas de ta famille. Si tu disparais, ils partiront. Tu ne
peux plus te lever et partir comme ça au beau milieu de la
nuit sans rien dire à personne. Surtout si c’est pour aller
t’amuser avec un fermier. »
Mon agacement sur-joué se transforma en agacement
réel quand je l’entendis m’accuser de faire le mur pour
pouvoir coucher avec des inconnus lambda.
« Je n’étais pas en train de m’amuser avec un fermier. Et
même si c’était le cas, en quoi est-ce que ça te concerne ? Je
suis majeure et vaccinée. Et au cas où tu n’étais pas au
courant, les femmes aussi aiment baiser ! » hurlai-je, en me
précipitant vers la maison. Je m’étais éloignée de quelques
mètres des escaliers du porche quand Brett saisit mon
poignet, me forçant à me retourner.
« Dis-moi que ce n’était pas lui ? Ce type, Darby. C’était
lui  ?  » La veine de son front commença à palpiter et je ne
pouvais dire si sa respiration erratique était due à la course
pour m’attraper ou à la frustration de l’homme avec qui
j’avais passé la nuit.
« Laisse-moi partir. »
« Je t’ai dit de faire attention. Ce type n’est pas net. Je ne
peux pas te dire pourquoi, mais il n’est pas la personne qu’il
prétend être. » Il resserra sa prise en parlant, de plus en plus
fort à mesure que le temps passait. Je vis Wilmer se préparer
à venir à mon secours mais Trevino le retint. Brett était un
type bien, normalement, mais il ne se comportait pas comme
il le devrait et la dernière chose dont on avait besoin, c’était
d’un accident.
« Ok j’ai compris, maintenant laisse-moi partir. »
« Comment est-ce que t’as pu sauter sur lui et le laisser
te faire ça ? » Sa voix était chargée d’émotions.
« Me faire quoi ? »
«  Il n’a pas de miroir chez lui  ? Tu ne t’es pas regardée
avant de partir  ?  » Il lâcha mon poignet et tendit la main
pour toucher mon cou, passant ses doigts tremblants le long
des marques sombres.
« Ça n’a pas d’importance, Brett. C’est vraiment un truc
de gamins, et c’est gênant,  » dis-je en tentant de faire
passer ça pour une blague. Il était évident qu’il était
bouleversé et profondément déstabilisé. Je gardai un œil sur
son arme de service, espérant qu’il ne s’énerve pas et ne
décide soudainement de l’utiliser.
«  C’est pas un truc de gamins, Mel,  » il passa sa main
sur ma tête et mit son front contre le mien. C’était un acte
intime. On avait toujours été amis, mais pas assez que pour
justifier ce genre d’attouchement inutile. Je sentis le goût
piquant de la panique sur ma langue et mon corps se figea.
«  Tu ne sais pas combien d’hommes seraient prêts à
TOUT pour avoir une femme comme toi. Ne te donne pas à
un gars comme ça. Ne t’approche plus de lui, Mel. »
« Écoute, » j’humidifiai mes lèvres du bout de ma langue
et m’éloignai de lui. « Je sais que les choses ont été dingues
ces derniers temps et que tu es stressé. Je comprends que j’ai
été un peu gamine de m’enfuir comme ça mais, maintenant
je suis de retour et je vais bien, et Trent ne m’a rien fait faire
que je ne voulais pas faire. Alors tu peux te détendre, je suis
en sécurité. »
Brett prit une grande inspiration et mit les deux mains
sur ses hanches, me regardant à travers ses lunettes. Dans
ma vision périphérique, je pouvais voir Wilmer, balançant
son poids d’une jambe à l’autre comme un taureau dans
l’enclos juste avant un rodéo. S’il décidait de désobéir à son
père et de charger vers nous, ce serait une catastrophe. Il
fallait que je fasse sortir Brett d’ici rapidement.
«  Si tu le dis. Mais si tu as besoin de quoi que ce soit,
appelle-moi s’il te plaît, » dit-il en me remettant sa carte de
visite sortie de son portefeuille.
Qu’est-ce qui faisait que d’un coup tous ces hommes
voulaient être mes chevaliers en armure, est-ce que la Mel
d’après coït dégageait quelque chose de particulier  ? Il y a
quelques jours, j’étais sur le point d’être assassinée par un
crétin quelconque et personne n’en avait rien à faire, et
aujourd’hui j’étais apparemment la princesse la plus
courtisée de tout le pays.
«  Promis  » dis-je, en me tournant vers la maison et le
visage buriné de Trevino. Les rides profondes sur son visage
semblaient avoir doublé pendant la nuit. Je me dis que les
inquiétudes que mon absence lui avait causées n’étaient pas
négligeables. Je restai dans l’herbe en regardant Brett
retourner lentement à sa voiture. Il monta dedans et me fixa
du regard, manifestement réticent à l’idée de démarrer son
moteur et s’en aller d’ici. Je lui fis un signe de main
enthousiaste, espérant que ça l’encourage à partir et que je
puisse régler les choses en privé avec Trevino.
Le soupir de soulagement fut collectif lorsque Brett décida
finalement de quitter ma propriété et que sa voiture disparut
en bas de la route.
« Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? » je fonçai
sur Wilmer, la colère et l’inquiétude avait fait monter ma
voix dans les aigus et la rendaient à peine audible. « Tu veux
vraiment essayer de te faire tirer dessus par ce satané
shérif ? »
« Il te faisait du mal » argumenta Wilmer.
« Tout était sous contrôle. Il est juste un peu jaloux, c’est
tout » criai-je, tout en montant les marches du porche.
«  Oui, j’ai vu ça. Donner de l’espoir au taré. Bien joué
patronne,  » dit-il, crachant par-dessus le bord de la
balustrade du porche avant de retourner près de son père
dans un silence maussade.
« Et toi ? » Je fis face à Trevino, qui jusqu’ici n’avait pas
dit un seul mot à qui que ce soit. « T’es ici pour me gronder,
toi aussi ? Comme au bon vieux temps ? »
Il secoua la tête et me regarda avec des yeux tristes.
«  J’ai besoin de ton aide  » dit-il doucement. Il avait le
dos détendu et la tête haute, mais je pouvais voir à quel point
il était di cile pour lui de me demander cette faveur.
«  Tout ce que tu veux viejo, tout ce que tu veux,  »
répondis-je en lui prenant les mains et en m’asseyant sur le
banc de mon porche.
« J’ai besoin de ton aide pour sauver ma famille. Peux-tu
engager ma famille ? »
« Bien sûr, pourquoi pas. Ce n’est pas si dur. »
« Toute ma famille ».
Je clignai des yeux. C’était la fin de la saison. Beaucoup de
mes travailleurs partaient dans di érentes régions du pays, à
la poursuite de la saison des cueillettes.
« Combien ? »
«  Vingt-six,  » répondit-il, sans l’ombre d’une
hésitation.
«  Vingt-six  ? Je ne sais pas si j’aurai du travail toute
l’année pour vingt-six hommes. »
«  Pas seulement des hommes,  » dit Wilmer. «  Les
femmes aussi. Toute notre famille doit se tirer d’a aire, et la
seule façon de passer la frontière légalement est d’avoir un
sponsor pour les visas de travail. »
«  Pourquoi  ? Je veux dire, je peux essayer d’aider bien
sûr, mais pourquoi maintenant ? »
Les deux hommes se regardèrent une minute, décidant si
oui ou non ils allaient me confier la vérité.
«  Mon cousin est un crétin qui s’est engagé avec une
racaille des bas quartiers » déclara Wilmer, la colère rendant
son visage d’ordinaire enfantin dur et plus mature que son
âge.
«  Celui qui s’est fait tirer dessus il y a à peu près un
an ? »
« Lui-même. Un putain de génie. »
Je pouvais voir l’inquiétude dans les yeux de Trevino qui
restait assis. Ce n’était plus un jeune homme, mais il était
toujours le chef de sa famille. C’était son travail de les
protéger tous, même contre leur propre stupidité. Je
comprenais cette pression mieux que quiconque.
«  Dis-moi où signer et je le ferai. On va vider un des
dortoirs et ils pourront y rester. Ce ne sera pas aussi
confortable que chez nous, mais tout le monde aura un
toit  » dis-je, sans pour autant avoir la moindre idée de la
manière dont j’allais procéder. Je n’avais pas besoin de
vingt-six hommes à l’année, et je n’avais absolument pas
l’argent pour que cela en vaille la peine. Mais si l’alternative
était la mort par tueur à gage a lié à un gang, alors on
devait tout faire pour que ça fonctionne.
Trevino hocha la tête lentement, puis il se leva de son
siège et hocha la tête une nouvelle fois.
« Merci » répondit-il.
Wilmer suivit son père de près, l’aidant à descendre les
escaliers, en retournant à la maison qu’ils partageaient tous
les deux.
«  Sérieux, patronne,  » dit doucement Wilmer, prenant
ma main dans la sienne, « Merci. Tu n’imagines pas ce que
ça représente pour lui. »
15

L ES TROIS JOURS SUIVANTS FURENT TRÈS ANIMÉS . C’ ÉTAIT COMME SI JE


sortais enfin d’un nuage d’ombre. Trevino, Wilmer et moi
avions réfléchi ensemble au meilleur moyen de faire venir un
maximum de membres de leur famille en un minimum de
temps. Je fis appel à un ami de mon père et je réussis à
convaincre un avocat de nous aider pour presque rien.
Mon père.
Les souvenirs de lui qui m’avaient autrefois laissé un goût
amer et terne m’étaient aujourd’hui si précieux. Alors que
j’étais assise avec Wilmer et Trevino, à regarder des photos
et des documents, à apprendre l’arbre généalogique pour
comprendre comment cette famille était liée et soudée, je ne
pouvais m’empêcher de penser que mon père n’était jamais
vraiment parti. Il était ici, avec moi, s’assurant que même si
j’étais seule, je n’étais pas sans racines. J’avais une terre,
une maison, un endroit auquel j’appartenais. Mon nom et
mon visage faisaient partie de l’histoire de ce lieu. Je n’avais
pas compris ça de son vivant, mais je commençais à le
comprendre maintenant. Et maintenant, je voulais peu à peu
étendre cela à d’autres.
Je fis de mon mieux pour ne pas penser à Trent, ni à
l’endroit où il se trouvait, ni à ce qu’il pouvait bien être en
train de faire. Ce genre de pensées était dangereux. Malgré
les suçons qui faisaient o ce de preuves, je n’étais toujours
pas sûre de ne pas avoir imaginé toute l’histoire. Plutôt que
d’enquêter de trop près, je décidai de prendre le parti de la
prudence et de me laisser porter.
Au bout du quatrième jour, j’attendis patiemment que le
téléphone sonne, de cinq heures du matin à midi environ,
avant que mes nerfs ne prennent le dessus. Je n’arrivais pas
à rester tranquille. Je décidai de me mettre au travail,
nettoyant l’un des dortoirs qui allait devenir la maison d’au
moins quelques membres de la famille de Trevino. Les hivers
ici n’étaient pas aussi rudes que dans d’autres régions du
pays, mais il arrivait qu’on soit particulièrement enneigé
pendant plusieurs jours. Ces maisons superposées avaient
été construites dans l’optique d’être habitées du printemps à
la fin de l’automne. Le chau age était décent, mais
l’isolation était presque inexistante. Je me tenais au milieu
de la pièce, regardant les lits et les armoires qui bordaient les
murs et occupaient la zone des greniers. Il était di cile de
croire que des hommes avaient occupé ces quartiers chaque
année pendant près d’un siècle.
Je sortis mon téléphone et mon mètre-ruban et je
commençai à mesurer les lits. Il nous fallait des nouveaux
matelas et des rideaux opaques. Il nous fallait des tapis et…
un bruit de bottes sur le plancher en bois me donna froid
dans le dos et, pendant un instant, je crus que Kyle était
revenu d’entre les morts. Pendant une fraction de seconde, je
pensai « cet enfoiré m’aura finalement eue. »
«  Tu sais que si un autre homme rentrait chez lui et
trouvait sa femme dans la couchette d’un autre homme, il
pourrait être bouleversé. Mais moi, je suis trop cosmopolite
pour ça » dit Trent, un large sourire aux lèvres.
Il s’appuya contre le cadre de la porte, ses bras croisés sur
sa poitrine et ses jambes étirées alors qu’il supportait tout
son poids sur sa hanche. »
« Qu’est-ce que tu regardes ? »
« Je ne suis pas encore sûr de savoir, mais en tout cas ça
me plaît » dit-il doucement en poussant le cadre en bois et
en s’approchant de moi avec de longues et lentes enjambées.
«  En tout cas tu sais parler aux femmes toi  » dis-je en
levant les yeux au ciel.
«  Tu sais que toutes les filles se seraient normalement
précipitées vers moi dans ces circonstances. Pourquoi est-ce
que tu restes là avec un regard aigri ? » dit-il. Il se tenait si
près que je pouvais voir les poils à l’intérieur de son nez.
«  Je ne suis pas toutes les filles  » dis-je avec un air de
défi.
«  Ça, clairement. Mais chérie, tu ne crois pas que tu
devrais au moins me demander comment s’est passé mon
voyage ? »
Je regardai mes pieds à nouveau, putain, j’aurais échangé
mon sein gauche pour avoir aux pieds une paire de
chaussures qui n’avait pas l’air d’avoir passé les dix
dernières années à piétiner de la merde de porc.
« C’était comment ? »
«  Désolé, je ne t’entends pas bien. Tu peux répéter  ? Je
n’ai pas bien compris » il se baissa, tournant son oreille vers
moi en feignant la surdité.
«  Tu m’as parfaitement entendue  » marmonnai-je,
cachant un sourire.
« Je suis désolé, répète une fois ? J’… »
Trent avala ses mots alors que je l’embrassais sans lui
demander son avis, l’attrapant par les oreilles et tirant son
visage sur le mien. Il trébucha, nous faisant tous les deux
tomber à terre, mais je ne le lâchai pas. J’avais passé trois
jours à vouloir l’embrasser encore et encore, maintenant
qu’il était là, je comptais en profiter. Même s’il fallait
compromettre mon propre bien-être physique.
Heureusement, le Fils d’Oden avait des réflexes de chat, et
plutôt que de m’écraser sur le sol sous lui, il me ramassa
rapidement et me porta jusqu’à une petite table de cheveux
appuyée contre un mur.
« Tu m’as manquée, » me grogna-t-il à l’oreille.
« Toi aussi. »
« À quel point ? »
Je le regardai, pas sûre d’avoir compris sa question.
Pendant une seconde, je crus qu’il s’attendait à ce que
j’ouvre les bras pour lui répondre « à ce point-là », comme
une enfant. Mais ses doigts balayèrent en un instant cette
pensée absurde. Il glissa sa main entre nos corps, utilisant le
bout de ses doigts pour parcourir mon entrejambe. La
sensation était comme un léger battement d’ailes mais
pendant une seconde, à la place du plaisir, je ressentis de la
panique.
«  Waouh, qu’est-ce qui vient de se passer  ?  » il recula
lentement, le regard inquiet.
« Rien », dis-je en tentant de garder une voix calme.
«  Ce n’était pas ‘Rien’. Je sais ce que c’est ‘Rien’, et ce
n’était pas ça » dit-il en croisant les bras et en se mordant la
lèvre inférieure.
« C’est rien, ok ? » Je me glissai de la table et passai une
main dans mes cheveux. Je décidai à cet instant précis que
j’allais me les laisser pousser. Ce dont j’avais besoin là
maintenant tout de suite, c’était d’une crinière épaisse de
cheveux noirs bouclés à jeter par-dessus mon épaule en tout
confiance. Faute de nichons, il me fallait au moins de longs
cheveux de sirène.
«  Quand je touche une femme et qu’elle me veut, je le
sens. Et quand je touche une femme et qu’elle éprouve du
plaisir, je le sens aussi. Ce n’était pas du plaisir. C’était autre
chose. Alors tu vas me dire de quoi tu as peur ou je vais
devoir t’y obliger ? »
« M’y obliger ? » Je ris à cette idée. « Je n’ai pas à te dire
ce que je ne veux pas que tu saches. »
Il se pencha en arrière et me regarda dans les yeux, me
laissant comprendre que sa détermination d’acier n’avait
d’égale que la mienne.
« Tu ne dois pas me le dire, mais je peux certainement le
découvrir. Je préfère juste ne pas devoir interroger la moitié
de la ville pour connaître tous tes secrets. Je préfère que tu
m’en parles, et que tu me fasses confiance pour garder ce
genre de choses en sécurité. »
«  En sécurité.  » Ce mot semblait ridicule. J’avais
abandonné la notion de sécurité il y longtemps déjà. Plus que
de la sécurité, je cherchais surtout de la fiabilité.
«  Oui, en sécurité. Tu vas finir par devoir me faire
confiance à un moment donné, chérie, ou ça ne marchera
pas. Tu m’as donné ton corps, mais qu’en est-il du reste ? »
« Je ne veux pas en parler » marmonnai-je, en essayant
de le dépasser.
Après quatre jours d’attente, de désir, d’envie, je voulais
juste le fuir. Il était trop, trop près, il aspirait toute l’oxygène
de la pièce.
«  Ne t’enfuis pas  » ordonna-t-il, se mettant en travers
de mon chemin.
« J’ai du boulot. Il faut que je parte d’ici, » argumentai-
je, essayant de le contourner. Il bougea en même temps que
moi, sans établir de contact mais sans pour autant me laisser
la possibilité de le contourner. Cette danse dura environ une
minute durant laquelle le sentiment de panique, d’être prise
au piège, ne revienne.
« Trent ! » criai-je, alors que des larmes se formaient au
fond de mes yeux. « Laisse-moi partir ! »
« Mais de quoi t’as peur, Mel ? Dis-le-moi, chérie, s’il te
plaît. Je te promets que je ne suis pas un de ces connards de
la ville. Je suis ton homme. Je veux t’aider à guérir, mais tu
dois me montrer où tu as mal  » supplia-t-il, la voix pleine
d’émotions.
Je le regardai dans les yeux et la peur et l’inquiétude que
j’y décelai m’ébranlèrent. Il était là, juste pour moi, et je me
sentais terrassée. Une partie de moi voulait lui dire, lui
donner tous les détails, les pires parties de moi et le mettre
au défi de m’aimer malgré tout. Cette partie était une salope
qui parlait fort, et je la détestais, je le haîssais d’être
exactement ce dont elle avait besoin.
«  Tu dis n’importe quoi  » répondis-je, poussant sa
poitrine par frustration. Il me laissa passer mais ne bougea
pas.
«  Non, chérie, je ne dis pas n’importe quoi. Parle-moi
juste, » dit-il, prenant mes poings en boule dans ses mains
en les tenant contre sa poitrine, me tirant doucement dans
ses bras. Je sentis ma force se résorber sous le poids de sa
chaleur.
«  Tu me vois toujours quand je suis au plus mal,  »
pleurai-je, laissant couler les larmes de mes yeux.
«  C’est pas si terrible tu sais  » dit-il en me berçant
doucement. Je pressai mon oreille contre sa poitrine et
j’écoutai les battement bas et réguliers de son cœur. Il
sentait le savon et le soleil, et j’avais la chair de poule à l’idée
de perdre cette odeur ou cette sensation.
«  Explique-moi ce qui s’est passé là-bas. Tu étais avec
moi, et la seconde d’après tu n’étais plus là. »
Sa voix résonnait contre mes oreilles et je sentis les
nœuds de mon estomac se défaire.
« Tout va bien. Je ne m’attendais juste pas à ce que tu me
touches comme ça. J’ai été prise au dépourvu. »
« Je sais, c’est ma faute ».
« C’est juste que… » je pris une autre grande respiration
et je ravalai la honte que je ressentais. «  Je n’aime pas être
prise au dépourvu comme ça. Je sais qu’il a disparu, mais une
partie de moi a toujours peur que quelqu’un comme lui ne
soit au coin de la rue. »
Ses bras se resserrèrent autour de moi à mesure qu’il
entendait ce que je lui disais. Il me serra et ne dit plus un
mot. Honnêtement, qu’y avait-il à dire si ce n’est confirmer
que j’étais brisée, ruinée par un punk de village avec un papa
riche. J’étais un cliché et on le savait tous les deux. Il eut le
bon sens de ne rien dire à ce sujet.
J’aimais vraiment ça chez lui.
Rapidement, toute la tension de mon corps disparut,
laissant place à une chaleur apaisante qui semblait s’infiltrer
dans chaque partie de mon corps. Le rythme cardiaque fort et
régulier de Trent et son corps chaud chassaient peu à peu
toutes les mauvaises pensées que j’avais pu avoir.
« D’ailleurs, qu’est-ce que tu fabriques ici toute seule ? »
«  La famille de Trevino a besoin d’un endroit pour se
loger. Je pensais leur laisser ce dortoir avant de trouver autre
chose. »
« Ici ? Pendant l’hiver ? »
« Je sais, mais c’est mieux que rien » dis-je, me sentant
d’un coup comme une hôte indigne.
«  Pourquoi ne pas leur donner ta maison et tu viens
habiter dans la mienne ? »
« Quoi ? »
Pour la deuxième fois aujourd’hui, je me retrouvais à
pousser sa poitrine sans que ça n’ait aucun e et.
«  Écoute, je sais que c’est fou, mais j’aimerais vraiment
que tu vives et que tu restes avec moi. Pas pour toujours,
mais vois ça comme une période d’essai. Trevino et sa
famille peuvent utiliser ta maison et tu peux rester avec moi
cet hiver. Quand il fera plus chaud, on décidera en temps
voulus de ce qu’on fera à ce moment-là. Je veux dire, cette
immense maison vide habitée par une seule personne, c’est
du gâchis, » soutint-il, me regardant avec intensité.
« L’immense maison vide de qui ? »
« La tienne et la mienne, » admit-il.
« Quoi ? Mais putain Trent, » je réussis à me tirer de son
étreinte et à m’échapper du dortoir, me sentant à la fois
étourdie et e rayée.
Il me suivit, se promenant avec désinvolture alors que je
traversais la cour, secouant la tête et marmonnant dans mes
dents. Il ne dit rien d’autre mais le sourire sur son visage
indiquait qu’il s’avait pertinemment que je finirais par dire
oui.
16

« J E CONNAIS DU MONDE . J E PEUX PASSER QUELQUES COUPS DE FILS ET


voir ce que je peux faire » proposa Trent.
Trevino et Wilmer avaient l’air perplexes. Et je dois
admettre que moi aussi. Ce n’est pas que ça semblait
impossible. C’était un ancien militaire et son travail de
consultant l’avait emmené partout dans le monde. Il n’était
pas inimaginable que certaines de ses connaissances
puissent contribuer à faciliter le processus. Mais la question
à laquelle aucun d’entre nous ne pouvait répondre était de
savoir pourquoi il était là s’il avait ce genre d’influence.
«  Toute aide sera très appréciée  » déclara poliment
Trevino, en remettant un petit dossier contenant tous les
documents qu’il avait sur les membres de sa famille.
Un peu d’aide ne faisait finalement jamais de mal.
«  Super,  » Trent sourit largement et prit son téléphone
portable, sortant de la pièce avec le dossier en main.
Nous étions tous les trois assis autour de la table de la
cuisine et nous nous regardions avec plus ou moins
d’incrédulité.
Wilmer fut le premier à rompre le silence.
«  T’es vraiment sûre de ce type  ?  Genre, c’est pour de
vrai ? »
«  Il a l’air plutôt confiant  » dis-je en haussant les
épaules.
« Et l’avocat ? » demanda Trevino, tandis qu’il regardait
au loin en se serrant les lèvres.
«  Il s’occupera de la paperasse, mais je ne suis pas sûre
qu’il puisse faire avancer les choses plus rapidement. Si
Trent peut nous aider à faire accélérer les choses, on pourrait
même faire venir ta famille avant qu’il ne fasse vraiment
froid. »
Tout le monde acquiesça. Les jours commençaient déjà à
se refroidir et les anciens fermiers prédisaient un mauvais
hier. Trent passa sa tête à l’intérieur.
«  Hé Mel, je donne ton numéro à Peter. S’il a besoin
d’autre chose, il peut te contacter directement ? »
Je hochai stupidement la tête et il se retourna pour
continuer à parler au fameux Peter. Je n’entendais pas ce
qu’il disait, mais le peu que je discernais ressemblait à de la
soupe à l’alphabet et à un langage codé. C’est ce que vous
obtenez quand vous écoutez les anciens militaires parler. Je
n’arrivais pas à tirer de conclusions, mais ça semblait en tout
cas positif.
«  Je me demandais, les gars, si on arrive à le faire venir
ici, ils pourraient tous rester chez moi. Je veux dire, ça va
être serré de toute façon. Mais, avec la cabane et ma maison,
on devrait être capable de loger tout le monde pendant
l’hiver. »
Trevino et Wilmer se regardèrent avant de revenir à moi.
Je pouvais percevoir l’excitation dans les traits de Wilmer. Il
était évidemment favorable à cette idée. Trevino, en
revanche, était moins enthousiaste.
« Et toi, tu tirais où ? »
Une fois de plus, je me sentais comme si je venais de me
faire griller par mon grand-père en train de fricoter avec
mon amoureux dans le canapé.
«  Elle peut rester ici. Pourquoi est-ce qu’elle devrait
bouger ? » opposa Wilmer.
«  Non. Elle ne pourra pas rester ici avec toutes ces
nouvelles personnes. Elle doit avoir un plan,  » déclara
Trevino, me faisant savoir qu’il savait exactement où je
voulais en venir, mais qu’il attendait que je trouve le courage
de le dire.
« Je resterais chez Trent, » je laissai les mots s’échapper
avant d’avoir pris le temps d’y réfléchir.
«  Waouh  !  » Les yeux de Wilmer faisaient des allers-
retours entre son père et moi. Il semblait coincé entre deux
taureaux et il ne savait pas trop dans quelle direction aller.
« C’est ton idée ou la sienne ? »
« C’est la mienne » mentis-je.
«  Donc tu es allée et le voir et tu lui as demandé pour
vivre chez lui ? »
« Non, je lui ai dit que je devais t’aider à amener le reste
de ta famille avant que quelque chose de dramatique ne se
passe  » argumentai-je, n’appréciant pas d’être obligée de
m’expliquer. Trevino était techniquement mon employé,
mais notre relation était bien plus profonde que ça et son
approbation, bien que non indispensable, était très
importante pour moi.
« Allez, papa. C’est une grande fille. Elle peut prendre ce
genre de décisions par elle-même, » dit Wilmer essayant de
faire ravaler sa colère à son père.
«  C’est vrai. Tu es une grande fille et c’est un adulte. Et
donc, tu prends la décision d’abandonner ta maison, ton
foyer, pour vivre avec un homme qu’on ne connaît pas très
bien, pour quoi au juste ?  » La voix de Trevino s’éleva plus
haut qu’à la normale, résonnant dans mes os.
«  Pour toi, et pour ta famille. On n’a pas l’argent
nécessaire pour rénover ces dortoirs comme il se doit.
Surtout maintenant qu’on a payé l’avocat. On n’a pas les
fonds. Et avec des enfants en bas âge et un nouveau bébé
dans cet endroit plein de courants d’air, c’est la porte
ouverte au danger. »
« La porte ouverte au danger ?  Et toi tu te ne fonces pas
droit dans le danger peut-être ? » Trevino se leva en parlant,
des crachats s’échappant de ses lèvres alors qu’il mélangeait
son espagnol et son français. «  Si cet homme est tellement
honnête, qu’il vienne demander ta main. Vous pouvez vous
marier dans une semaine. Pourquoi doit-il te faire sortir de
ta maison, de tes terres, pour vivre avec lui ? »
Ses mots me firent l’e et d’une gifle. Je n’étais pas
stupide. Je n’étais pas une bête petite fille. Mais je me sentais
pourtant comme telle. Je me sentais comme une adolescente
stupide qui s’est enfuie avec son petit copain et qui s’est fait
prendre à la frontière de l’État. Ma lèvre inférieure trembla
un peu et je serrai ma mâchoire jusqu’à ce qu’elle menace
d’éclater.
«  Parce que je ne veux pas vivre sans elle. Mais avant
qu’elle ne devienne ma femme, elle devrait savoir dans quoi
elle s’embarque  » déclara Trent, son grand corps
remplissant l’embrasure de la porte où il se tenait inaperçu
depuis apparemment un certain temps.
« Et donc maintenant, dis-nous. Dans quoi est-ce qu’elle
s’embarque  ?  » Trevino tremblait d’une colère à peine
maîtrisée.
« Papa, ça ne nous regarde pas » dit Wilmer en essayant
de calmer son père.
« Oh que si ! » Trevino frappa la table de son poing. « Je
ne suis pas ton père mais j’ai connu ton père et c’était un
homme bon. Et je t’aime, Caramela, comme ma propre fille.
Et je ne laisserai pas cet homme, ce charmeur de serpents,
venir t’emporter et t’emmener dans Dieu sait quel genre de
vie. Dès le premier jour, il n’a pas été honnête avec nous. Il
n’est pas tombé là par hasard,  » dit Trevino en regardant
Trent dans les yeux. « Si ? »
« Je n’avais pas l’intention de m’immiscer dans vos vies.
Non. Je veux bien admettre qu’on m’avait parlé de vous,
mais je n’ai jamais eu que de bonnes intentions envers Mel
et tout le monde ici. Vous êtes la seule famille qu’elle ait, et,
croyez-le ou non, je sais combien c’est di cile à obtenir. »
Trent rencontra le regard furieux de Trevino avec un
calme glacial. Bien qu’il n’ait montré aucun signe
d’énervement, son langage corporel semblait tout aussi
remonté que celui du vieillard. C’était une situation à la
David et Goliath, mais il était di cile de dire qui en sortirait
victorieux.
«  Maintenant, dis-moi. Pour qui est-ce que tu
travailles ? »
Trent mit sa main dans sa poche arrière et sortit une carte
de visite en relief. Je n’avais jamais vu ce logo doré
auparavant, mais il devait être bien respecté dans le milieu
de la consultance car il n’y avait qu’un numéro de téléphone
et une adresse de boîte postale imprimés en minuscules
lettres noires sur le fond. »
« C’est qui ? » demandai-je en regardant la carte.
«  Je travaille pour Shadlow Systems. Je suis consultant.
J’aide les gens. Une grande partie de mon travail m’emmène
dans des zones de conflit, des régions où la guerre et la
maladie menacent de créer le chaos. Mon travail consiste à
aider les gens à éviter le pire des scénarios  » dit-il
sérieusement, comme s’il avait répété cette phrase pendant
des semaines.
« Et donc, tu veux prendre cette fille hors de sa maison et
de sa famille pour quelle raison exactement  ?  » Trevino se
rassit, sans pour autant perdre sa présence imposante.
«  Je veux qu’elle voie à quoi ressemble ma vie. Je veux
qu’elle reste près de moi. Je veux la protéger. Elle me
manque quand je ne suis pas avec elle. Je suis parti pour
a aires ces derniers jours et j’ai eu l’impression de perdre la
tête. Elle m’a tellement manqué  » déclara Trent, semblant
plus vulnérable que jamais.
« Je ne suis pas son père. Je ne peux pas lui dire où aller
et où ne pas aller  » dit Trevino dans son français le plus
clair. « Mais je peux te dire, Caramela, que ce sera toujours
ta maison. Nous serons toujours ta famille. Tu peux toujours
revenir ici. Nous serons toujours là pour toi. »
Trevino se leva de son siège et sortit de la maison le dos
droit. Il était évident que ses genoux lui faisaient mal, mais
même Wilmer n’osa pas lui o rir son aide. Des larmes
coulèrent le long de mon visage alors que j’observais sa
silhouette droite se replier dans l’obscurité au dehors.
«  C’était moins compliqué que je ne l’imaginais  »
déclara Trent, laissant échapper une longue respiration.
« C’était quand même loin d’être une partie de plaisir, »
dis-je, en essuyant mes larmes sur mes joues en me levant
brusquement. Je m’arrêtai et je regardai autour de moi, sans
savoir quoi faire ensuite.
« Je pense tout ce que j’ai dit, » dit Trent.
« Quoi ? »
«  Je vais t’épouser, mais pas avant que tu sois sûre de
vouloir le genre de vie que je peux t’o rir. L’amour c’est bien
beau, mais si deux personnes ne peuvent pas vivre ensemble,
cet amour ne peut pas durer longtemps. »
«  Et qu’est-il arrivé au "  jusqu’à ce que la mort nous
sépare  ", et puis juste faire en sorte que ça fonctionne,  »
demandai-je.
«  Je ne suis pas comme la plupart des hommes. Ma vie
n’est pas comme celle de la plupart des hommes. La femme
qui décide de vivre avec moi a besoin de le savoir », dit-il en
fixant ses chaussures. Il avait l’air d’un garçon qui avait été
pris sur le fait en train d’être méchant à l’école. Malgré sa
taille, je ne pouvais m’empêcher de trouver son hésitation
touchante.
« D’accord, très bien. On a tous nos secrets. Je ronfle et je
vole la couverture pendant la nuit  » dis-je, en essayant de
ramener un peu de légèreté dans la pièce.
« On a tous nos secrets, oui. »
Trent s’approcha de moi et lissa mes cheveux sous sa
grande et lourde paume. Il prit ma tête dans sa main à
l’arrière de mon cou et me tira lentement dans ses bras. Je
pris une grande respiration et j’inhalai son parfum. Il
commençait à signifier pour moi plus que les mots
n’auraient pu l’exprimer. Même si j’appréciais cette maison
et cet endroit, je commençais à apprécier encore plus sa
proximité.
« Tu penses que ton ami pourra aider ? »
«  J’en suis sûr. Ce n’est pas n’importe qui,  » répondit
Trent, l’air confiant.
«  Bon, alors je ferais mieux de commencer à décider ce
que je vais prendre avec moi et ce que je vais laisser ici,  »
marmonnai-je en jetant un coup d’œil dans la maison. « Je
pense que je vais mettre beaucoup de bibelots et d’autres
choses dans le garde-meuble pour qu’ils se sentent bien
accueillis quand ils arriveront ici. »
«  Tu ne dois pas commencer à tout vider. Je vis juste à
côté. Tu pourras revenir ici tout le temps. Tu devras même
probablement le faire » dit-il en riant.
«  C’est fou hein  ? J’ai l’impression de m’enfuir de chez
moi » admis-je.
« En tout cas, merci pour ça. »
Il releva mon menton et se pencha pour m’embrasser sur
les lèvres. La sensation de ses lèvres sur les miennes faisait
l’e et d’une simple étincelle sur une boîte pleine de liants
secs. J’étais à nouveau surexcitée, j’avais envie de lui, je tirai
sa chemise en pensant en silence que ce sentiment devait
être celui contre lequel mon père m’avait averti il y a des
années, juste après son discours désastreux sur les oiseaux et
les abeilles. Ce sentiment traversa mon corps comme un feu
de forêt et dissipa tous les doutes et toutes les craintes que
j’aurais pu avoir à propos de Trent ou de la vie dans sa
maison.
17

T RENT S ’ ÉLOIGNA BRUSQUEMENT ET SORTIT DE LA CUISINE SANS DIRE


un mot. Je restai là, debout, confuse. Mon corps était
toujours en feu quand j’entendis ses bottes cogner sur le
parquet près de la porte d’entrée. Mon cœur s’enfonça quand
la porte se referma. Je me calmai, me rappelant que je
devrais m’estimer heureuse qu’il ne soit pas le genre de gars
qui ne veut que du sexe.
J’expirai et je me détournai de la porte, résistant à l’envie
de lui courir après et de le supplier de rester. Je pouvais
admettre que j’étais mal en point, mais il n’avait pas besoin
de le savoir. Pas encore. Je pris les verres sur la table et je les
portai jusqu’à l’évier, et je commençai à les rincer quand
soudain je sentis des mains sur mes hanches. Avant de
pouvoir crier, une main se posa sur ma bouche et une odeur
familière se répandit à travers ma panique.
Trent me tira d’un coup contre son corps, son érection se
pressant contre le bas de mon dos.
« Qu’est-ce que tu fous ? » demandai-je en essayant de
cacher un maximum la panique dans ma voix.
« Désolée, chérie, mais j’ai besoin de toi, là maintenant.
Et ça ne va pas être joli, » chuchota-t-il dans mon oreille. Il
glissa une main sous ma chemise et trouva mon téton tendu.
Il le prit entre deux doigts forts et le fit rouler, faisant
trembler tout mon corps.
«  Je peux arrêter si tu me le demandes, mais tu ferais
mieux de me le demander maintenant,  » dit-il. Je me
défendis contre la panique qui s’emparait de ma gorge et je
me concentrai sur la voix de l’homme à côté de moi. Qu’est-
ce que je voulais  ? Est-ce que j’avais vraiment envie qu’il
s’arrête ?
« Je pensais que t’étais parti » murmurai-je, essayant de
gagner un peu de temps pour mettre de l’ordre dans mes
idées.
«  Pas sans toi,  » dit-il, laissant sa main parcourir ma
poitrine et mon ventre. Il enfonça ses hanches dans mon
corps et se pencha sur moi, posant ses paumes sur la table et
me forçant à baisser la tête. J’étais prise au piège, mais je
n’avais pas l’intention de m’enfuir. C’était ce que je voulais.
«  Je ne serai pas satisfait tant que tu ne seras pas dans
mon lit, » dit-il. Ses doigts rugueux creusèrent mes seins et
transformèrent les pointes sombres en cailloux durs. Je ne
pensais qu’à son sou e sur mon corps et à la promesse de
son corps enfoncé dans le mien.
« Dis-moi de quoi tu as envie, chérie, » dit-il en faisant
passer ma chemise par-dessus mes épaules. Je frissonnai
légèrement lorsque l’air frais frappa ma peau surchau ée.
Je me retournai pour lui faire face, voulant le regarder
dans les yeux pour m’assurer que, malgré ses gestes bruts, il
était toujours là avec moi.
«  Trent,  » commençai-je, ne sachant pas trop ce que
j’allais dire.
Il me sourit, se tenant sur la table avant de parler. 
« T’inquiète pas, tout est sous contrôle. Tout ce que tu as
à faire, c’est prendre ce que je te donne » dit-il.
Je fis un signe de tête muet, ma lèvre tremblant un peu.
Même à ce moment-là, je ne savais pas encore très bien
pourquoi je tremblais. La peur ? L’anticipation ? Un peu des
deux  ? Je savais juste que je ne voulais pas qu’il s’arrête. Je
ne voulais pas qu’il arrête de me toucher. C’était tellement
bon, et ça m’e rayait encore plus.
Il se pencha et je me préparai pour un nouveau baiser. Au
lieu de ça, ses dents blanches et pointues attrapèrent ma
lèvre inférieure et tirèrent si fort que des larmes jaillirent de
derrière mes paupières. Je poussai un cri et il libéra le
morceau de chair meurtri en expirant sauvagement. Ses yeux
étaient un peu flous, comme s’il était en état d’ébriété, mais
je savais pertinemment qu’il était sobre.
Je lui rendis la pareille, capturant la chair non protégée le
long de son cou et le mordant fermement. Il si a et son
corps fut saisi alors que ses paupières battaient rapidement.
Je voulais le dévorer, le consommer à petit feu, et savoir qu’il
me laissait faire, était aussi enivrant que toutes les boissons
alcoolisées que j’avais pu essayer. J’étais sur le point de
libérer sa chair de mes mâchoires quand il me prit contre son
corps, serrant ma tête contre sa poitrine et m’écrasant
contre lui.
Je léchai le point sensible que je venais de mordre et
j’enroulai mes cuisses autour de sa taille. Sans avoir besoin
d’être guidé, il monta rapidement les escaliers jusqu’à la
chambre, donnant des coups de pieds dans la porte pour la
fermer derrière lui. Nos corps se séparèrent juste assez
longtemps pour que j’arrache le pantalon que je portais
jusqu’à mes cuisses, avant que ses mains ne soient dans mes
cheveux, les tirant vers l’arrière avec juste assez de force
pour me faire glapir de surprise. Il m’écarta les jambes avec
ses pieds, encore et toujours dans des bottes. Une fois de
plus, j’étais coincée sous lui, ma poitrine nue appuyée contre
le haut laqué et froid de ma commode et mes jambes écartées
autant que mon jean, toujours à hauteur de mes genoux, le
permettait. Je me sentais vulnérable et sans défense mais,
étrangement… en sécurité.
Je l’entendis défaire sa braguette et mon corps se serra
d’impatience. Le bout lisse de sa queue sonda ma fente
humide, envoyant une nouvelle série d’ondes de choc dans
mon corps, ce qui me fit frissonner. Les mains de Trent
glissèrent avec agilité de mes cheveux à ma gorge,
m’enfonçant le cou sous son menton, me forçant à courber le
dos. En un éclair de plaisir, il glissa sa longueur dans mon
corps sans prévenir. Je criai, un son étranglé que même moi
je n’avais jamais entendu. Il gémit en réponse, se délectant
de mon plaisir.
Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour recommencer
à se plonger dans mon corps, enfonçant sa queue dure au
plus profond de moi. Ses poussées étaient comme un
métronome pervers, qui donnait le rythme en fonction des
bruits de nos corps qui se heurtaient et des doux
gémissements.
«  Oh putain  » criai-je alors que les vagues de plaisir
commençaient à s’amonceler les unes sur les autres. Ses
deux mains prirent ma taille et me serrèrent fort, me tirant
en arrière sur la longueur de son manche.
« Putain, t’es tellement serrée » gémit-il, s’enfonçant de
plus en plus. Les sons de nos respirations s’entremêlaient
dans la pièce, tantôt laborieuses, tantôt désespérées.
Je m’agrippai au bord de ma commode jusqu’à ce que mes
articulations ne menacent de se fissurer. Sa main qui me
tenait le cou se resserra légèrement, me rappelant que j’étais
entièrement à sa merci. S’il voulait me faire du mal, je ne
pouvais plus l’en empêcher. J’aurais dû paniquer, mais il ne
laissait pas la moindre place au doute. Je n’arrivais pas à me
concentrer tant les brumes de plaisir m’envahissaient.
Il repoussa mes limites, exigeant ma soumission et
récompensant mon respect par des vagues de plaisir
successives. De je ne sais quelle manière, il augmenta la
férocité de son assaut, remplissant tous mes sens.
«  Sens-moi  » grogna-t-il. «  Je suis ton homme. Je ne
permettrai à aucun autre d’avoir une part de toi. »
Je pleurais de plaisir, les larmes coulant sur mon visage
tandis qu’il pénétrait mon corps.
«  Quand je te touche, tu n’as pas le droit à penser à
quelqu’un d’autre  » dit-il, d’un ton dur. «  Je suis le seul
homme dans ton esprit. »
J’étais comme hypnotisée. Ses mots s’insinuaient dans
ma tête et s’enroulaient autour de mon cerveau, chassant
une ombre dont je n’avais jusqu’ici à peine réalisé
l’existence.
«  Oh, bébé,  » gémit-il en faisant le bruit d’un homme
hurlant en tombant d’une falaise. Je pouvais sentir les
spasmes de son corps le transpercer et enflammer les
spasmes en moi.
En une minute, nous étions tous les deux en train de
tomber en chute libre depuis cette même falaise. Tous les
muscles de mon corps se tendirent et se contractèrent tandis
que j’étais en plein orgasme. Mon dos se cambra, et je sentis
sa semence se répandre en moi. Ce n’est que lorsqu’il s’est
penché en arrière, titubant sur des jambes instables, que je
commençai à prendre conscience de ce qu’on venait de faire
et de ce que ça signifiait.
Je regardai rapidement autour de moi pour trouver une
chemise.
« Non, » dit-il, me tirant vers lui. Il s’approcha du lit en
titubant et s’assit de tout son poids, comme si ses genoux ne
fonctionnaient plus correctement.
« Laisse-moi faire » répondis-je.
«  Tu es mieux comme ça,  » dit-il, tirant mon pantalon
toujours aux genoux vers le bas et me posant sur ses genoux.
«  Je suis nue  » dis-je, me sentant beaucoup plus mal à
l’aise que je n’aurais dû l’être. Il saisit mon menton avec ses
mains robustes et me força à le regarder dans les yeux.
« Tu es à moi. Je veux te voir, te goûter et toucher chaque
centimètre de toi, chaque fois que j’en aurai l’occasion. »
«  Tu as déjà dit ça  » répondis-je, tirant le plaid plié au
bout de mon lit autour de mon corps nu.
«  Et je ne veux pas que tu penses à lui quand je te
touche » dit-il, d’un ton particulièrement haineux.
« Qui ? »
« Tu sais bien qui » menaça-t-il.
«  Je n’y peux rien. Je ne veux pas non plus penser à lui.
D’autant plus que… Je ne veux plus penser à lui du tout,  »
dis-je, en agitant la main pour insister.
«  Eh bien, encore quelques sessions avec le Docteur
Darby et tu devrais arrêter de penser à lui. »
« Donc c’est de ça qu’il s’agit ? »
Il me serra plus fort, posant son menton dans le creux de
mon cou.
«  Je veux que tu saches que tu es toujours en sécurité
avec moi, que tu es toujours sous ma protection, même si je
ne suis pas toujours doux. Ton bonheur est ma principale
priorité » déclara-t-il.
«  Tu parles comme un petit ami abusif,  » le
réprimandai-je, traçant les callosités sur ses doigts du bout
des miens.
« Je suis tellement pire que ça » répondit-il. « Je suis du
genre obsessionnel. Et je ne supporte pas l’idée que tu
penses à un autre quand je suis avec toi, même si ces pensées
sont e rayantes. Surtout si elles sont e rayantes. »
«  Hmm,  » j’essayais d’analyser ce qu’il me disait, mais
les engrenages dans mon cerveau tournaient au ralenti.
« Dors, tu commences tôt demain, » dit-il en sortant du
lit et en éteignant la lumière avant de se déshabiller et de
revenir près de moi. Il tira mon corps usé dans une étreinte
totale, embrassant ma tête avec amour et passant ses doigts
dans mes cheveux. Je n’étais pas fatiguée avant de
commencer de faire l’amour avec lui, mais la seule chose que
je voulais faire à présent, c’était dormir. Aucune partie de
moi ne se sentait capable de résister à cette proposition.
«  Attends, » dis-je, alors qu’une pensée émergeait du
fond de mon cerveau. «  Pourquoi est-ce que je commence
tôt ? »
« Il va falloir toute la journée pour que tu t’installes chez
moi. Tu as pas mal d’a aires. »
18

C’ ÉTAIT REPARTI .
Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, sans faute, aussi
ennuyeusement prévisible que le maudit chant du coq, il
était réveillé et faisait de l’exercice.
Ce qu’il appelait de la gymnastique légère ressemblait à
une condamnation personnelle. Je me retournai et me calai
dans l’endroit le plus chaud du matelas et je décidai de me
rendormir. Je refusais de me sentir mal de faire la grasse-
mat, surtout en ayant un partenaire de lit aussi délicieux.
Ok, ça faisait un moment et je commençais à me faire à
l’idée de me réveiller à côté de ce Thor sexy tous les jours.
J’étais toujours convaincue que tout cela n’était qu’un rêve et
que, d’un jour à l’autre, j’allais me réveiller dans une toute
autre réalité, où les coups et les grognements que j’entendais
venaient en fait d’un homme d’âge moyen qui se
contorsionnait en essayant de pisser. J’étais convaincue
qu’un jour, il réaliserait qu’en fait je n’étais pas une riche
héritière, déguisée en fille d’éleveur de porcs pour se
protéger d’une ligue d’espions et d’assassins internationaux.
J’étais convaincue que…
Putain, même être convaincue devenait de plus en plus
di cile. Le fait est que, chaque jour, je me réveillais dans
son lit. Mon lit. Dans ma maison, la maison que nous
partagions ensemble. Et même si ça faisait du bien, il y avait
toujours quelque chose au fond de mon esprit qui était
troublé. Par exemple, il y avait quelque chose dans la vie de
Trent qui était trop stable, trop logique, trop méthodique.
J’attribuais cela au fait qu’il était un ancien militaire. Je
savais que ces garçons avaient souvent du mal à se défaire de
leur formation, même après leur retour à la vie civile. Mais
avec Trent, j’avais l’impression qu’il n’en était jamais
vraiment revenu. Certains jours, j’avais l’impression qu’il
était encore en guerre, combattant un ennemi que je ne
voyais pas, dans une guerre dont personne ne prenait la
peine de me parler.
C’était des petites choses. La manière dont il semblait
toujours connaître les nouvelles avant moi. Il semblait
toujours capable de prévoir les réactions des gens et de rester
calme. C’était réconfortant et e rayant à la fois. Je veux dire,
quelle fille ne veut pas d’un homme fort et brillant, qui sait
quand tu dors et quand tu es réveillée.
Je fermai mes yeux plus fort. Je savais ce qui m’attendait à
la ferme une fois que la journée aurait o ciellement
commencé. La famille de Trevino arrivait aujourd’hui.
Wilmer et lui avaient travaillé d’arrache-pied pour préparer
la maison et la ferme à leur venue. Les enfants devaient
s’inscrire à l’école, et tout le monde avait besoin d’un peu de
temps pour s’adapter à la vie ici. C’était mon boulot de les
accueillir dans ma maison et de les aider à trouver du travail.
«  Ne laisse pas mes petits-fils rester assis. Fais-les
travailler dur. Travailler dur est bon pour eux » avait insisté
Trevino.
Même s’il n’était toujours pas ravi de ma décision de
quitter la ferme, il avait fini par arrêter de râler.
« Il a bien d’autres chats à fouetter » disait Trent. « De
plus, tu continues à venir tous les jours au travail, en pleine
forme et heureuse. Il ne peut s’inquiéter pour toi qu’un
certain temps, il va finir par devoir admettre que tu as
grandi. »
Ça ne me dérangeait pas tellement qu’il s’inquiète pour
moi. Ce qui m’inquiétait, c’était plutôt ce sentiment de
l’avoir, d’une certaine manière, déçu. On avait traversé
tellement de choses ensemble. On avait réussi à transformer
cette vieille ferme porcine délabrée en une entreprise
commercialement viable. On avait réussi à trouver l’aide
dont on avait besoin et à mettre nos produits sur le marché
en un temps record. On a sou ert ensemble les années de
vaches maigres, et on s’est soutenus les uns les autres quand
la vie était plus di cile.
Je ne voulais pas le décevoir. Je voulais qu’il approuve
chacune de mes décisions. Et je voulais que sa famille
m’apprécie. J’avais l’estomac noué en pensant à la manière
dont il allait me présenter à sa famille. J’avais peur qu’ils ne
voient qu’une fille de campagne, stupide et malade d’amour,
sans le moindre charme féminin.
« Debout » la voix de Trent me tira de ma misère.
« Non. »
« Arrête de trop réfléchir. Lève-toi et va dire bonjour à ta
famille, » dit-il en retirant les couvertures de mes épaules.
« Et s’ils ne m’aiment pas ? »
«  Tu vis dans une ville remplie de gens qui ne t’aiment
pas. Ça ne t’empêche pas de dormir. »
«  Je ne les aime pas non plus,  » répondis-je, refusant
d’ouvrir les yeux.
Il s’avança vers la fenêtre et ouvrit les rideaux, laissant
entrer les premiers rayons gris et ternes du soleil matinal
dans la pièce. Pour toute personne normale, cela aurait été
discret. Mais pour une fille de ferme, c’était comme des
éclats de verres dans les yeux.
« Putain ! Ok, je me lève. »
Je balançai mes jambes par-dessus le bord du lit et je
m’assis.
«  Mais eux, tu voudrais qu’ils t’apprécient  ?  » Trent se
laisse tomber sur le lit à côté de moi.
Je hochai la tête, refusant toujours obstinément d’ouvrir
les yeux. Je me penchai vers lui et me blottit dans sa chaleur,
une odeur de sueur émanait de sa peau mais cela ne me
dérangeait pas. Ça ne m’avait jamais dérangée. »
« Alors, lève-toi et montre-leur qui tu es. »
« Et s’ils n’aiment pas qui je suis ? Et si Trevino leur dit
que je suis une déception ? »
Je me plaignais et je laissais ma peur obscurcir mon
jugement. Je le savais, mais cela ne voulait pas dire que je
devais pour autant l’admettre tout haut.
« Moi j’aime qui tu es. Ce shérif Brett aime certainement
qui tu es. Et Trevino aussi t’aime. Tu as une sacrée série de
recommandations. »
La mention du nom de Brett me perturba. Depuis que
j’avais quitté la ferme, il s’était mis à me poser des soucis, à
fouiner dans ma propriété et à poser de nombreuses
questions sur Kyle.
«  D’après ce que j’ai compris, Trent et toi êtes les deux
dernières personnes à l’avoir vu vivant ? »
« Attends, tu nous soupçonnes ? » Mon cœur avait lâché.
« Bien sûr que non. Putain Mel, Je sais que tu ne pourrais
tuer personne. Et même si je ne peux pas en dire autant de
ton mec, il n’est pas la dernière personne à avoir vu Kyle. Et
puis, j’ai une idée assez précise de l’endroit où il se trouvait
ce jour-là. »
« Tu lui as demandé ? »
«  Oui, et il a des reçus et des vidéos pour étayer son
alibi ». Brett était devenu rose en parlant.
«  Tu dis ça comme si c’était une mauvaise chose,  » lui
avais-je dit, en lui donnant un coup de coude dans les côtes.
«  Ça rendrait juste les choses beaucoup plus faciles  »
avait déclaré Brett. Il avait tapé quelques coups de pied dans
la terre avant de se retourner pour partir.
J’avais réussi à tenir le coup jusqu’à ce que sa voiture de
police tourne au coin de la rue et disparaisse. J’avais alors
couru dans la cave et poussé un cri. Kyle était un sujet dont je
n’avais jamais parlé, pas même avec Trent. Pourtant, même
mort, même enterré en toute sécurité, il réussissait à
m’empoisonner la vie.
J’y pensais beaucoup, pour être tout à fait honnête. Un
soir, au cours d’un dîner, je m’étais dit que je pourrais me
confier à Trent, et lui dire « Hé, chéri, tu sais, ce type que tu
as tué pour moi ? Il est enterré dans une tombe non marquée
sur ma propriété. Merci pour le cadeau. Tu n’aurais pas dû te
donner autant de mal. »
Je ne l’avais jamais fait, mais j’en mourais d’envie.
«  Tu es parfaite,  » dit Trent en m’embrassant sur le
sommet de la tête et en me tapant les fesses alors que j’étais
perdue dans mes pensées dans la salle de bain, les yeux
toujours clos.
« Tu es même irrésistible » surenchérit-il.
« Je suis complice de meurtre » répondis-je.
« Quoi ? »
Mes yeux s’ouvrirent grands et la panique fit un nœud
dans mon estomac.
« Rien » répondis-je, tentant de ne pas laisser mon ton
grimaçant et nerveux imprégner discours.
« Petit déjeuner dans dix minutes, » dit-il, en se levant
du lit et en descendant.
Une heure plus tard, je remontais l’allée qui mène à la
ferme. Je n’avais même plus l’impression d’être chez moi.
Trevino avait fait appel à quelques amis et avait repeint toute
la maison, l’intérieur comme l’extérieur. La maison était
maintenant d’un jaune canari vif avec des volets bleu royal.
À l’intérieur, il avait remplacé beaucoup de bibelots et de
souvenirs inutiles par des œuvres d’art religieuses et
dévotionnelles. Jésus semblait me fixer dans toutes les pièces
où j’entrais. Même la cuisine semblait transformée par les
odeurs qui s’en dégageaient, ce qui me fit regretter de ne pas
pouvoir être plus fière de mes talents culinaires.
Wilmer descendit les escaliers et sortit par la porte
d’entrée sans même remarquer ma présence. Trevino suivit
peu après, marmonnant quelque chose dans ses dents.
«  Est-ce que ce stupide garçon est déjà parti  ?  »
demanda-t-il. Je hochai la tête et il commença à lui jeter une
série de malédictions plus colorées les unes que les autres
pour ne pas avoir fait attention à ce qu’il faisait.
«  J’ai du boulot. Envoie quelqu’un au bureau pour venir
me chercher une fois que tout le monde est arrivé. »
«  Tu ne veux pas rester pour le petit déjeuner  ?  »
proposa-t-il.
Je secouai la tête et m’échappai de la maison. Je me rendis
à mon bureau de fortune et m’écrasai sur la chaise. C’était le
seul endroit de la ferme qui semblait ne pas avoir changé. Le
bureau était toujours à moi et je comprenais toujours tout ce
qui s’y passait.
Je m’assis et commençai à me plonger dans mon travail.
J‘en sortis au moment où le soleil était au plus haut dans le
ciel. J’avais même réussi à faire un peu de comptabilité avant
que quelqu’un ne frappe à ma porte pour me dire que mon
sursis était terminé. Il était temps d’a ronter ce qui
m’attendait.
Je passai une main nerveuse dans mes cheveux. Ils étaient
plus longs maintenant, mais toujours courst. Je ressemblais
à une adolescente qui avait besoin d’une coupe de cheveux.
C’était une première étape dans la bonne direction.
Je fis le tour de mon bureau et sortis dans la cour. Trois
camions étaient garés devant la maison, et près d’une
douzaine de personnes en étaient sorties. Il y avait des
embrassades et des baisers de toutes parts. Trevino serra un
jeune homme et plusieurs petites filles contre sa poitrine, les
larmes aux yeux. Même si je parlais espagnol, je n’arrivais
pas à saisir un seul mot. On aurait dit que tout le monde
parlait les uns sur les autres, essayant de raconter toutes
leurs histoires en même temps.
Je restai là maladroitement sur la ligne de touche à
regarder ce qui se passait. Je n’étais pas sûre de savoir
comment réagir. J’étais émue. C’était ça, la famille. Ils
étaient vraiment heureux d’être à nouveau réunis. Les liens
d’amour et de sang, bien que tendus, étaient toujours intacts.
Je pouvais le sentir.
« Et voici la grande Patronne. C’est elle qui possède cette
ferme  » déclara Trevino à voix haute. Il se tourna pour me
regarder. L’expression de son visage était complètement
détonante. De la fierté.
Je souris légèrement, mes mains s’enfoncèrent dans mes
poches arrière. Une femme potelée se précipita vers moi et
jeta ses bras autour de moi, pleurant et prononçant des
phrases rapides noyées dans un flot de larmes. C’était
su sant, je n’avais pas besoin d’entendre les mots pour
comprendre le message.
Plusieurs autres personnes étaient venues me remercier,
de façon plus posée et plus retenue. Je leur serrai la main et
j’embrassai ceux qui insistaient pour me serrer dans leurs
bras et m’embrasser sur la joue. Je me sentis comme une
intruse, volant l’air d’un moment qui ne m’était clairement
pas destiné. Il me fallut plusieurs minutes avant de décider
qu’il fallait que je fasse quelque chose.
« Tout le monde, venez à l’intérieur. Je sais que ça a été
un long voyage. Vous devriez vous reposer » annonçai-je.
Lentement, tout le monde entra dans la maison. Ils
semblaient impressionnés. Plusieurs personnes touchèrent
les petites icônes sur la petite table du salon et firent un
signe de croix. Je commençais à penser que j’étais peut-être
passée d’une situation de malaise à une situation encore
pire, quand Trent arriva en montant les marches du porche.
Il portait un polo et avait un sourire charmeur. Il me tendit la
main et ébouri a mes cheveux avant de m’embrasser
rapidement sur le front.
Il prit ma main et je le suivis vers la cuisine, où la famille
se réunissait.
« Je vous présente Trent. Il vit juste en bas de la rue. Ses
amis l’ont aidé à remplir les papiers » expliqua Trevino.
Trent arbora un sourire de super-héros sexy et tout le
monde l’accueillit chaleureusement presque instantanément.
Il se présenta en espagnol, ce qui revenait à inviter tout le
monde à venir lui parler directement.
Je m’attachai un tablier et commençai à fouiller dans les
armoires à la recherche de nourriture à préparer. Avant que
je ne réalise vraiment ce qui se passe, une chaîne de femmes
s’était formée, lavant et coupant les légumes pendant que les
femmes plus âgées étaient aux fourneaux. Honnêtement,
j’étais reconnaissante d’avoir quelque chose pour occuper
mes mains.
Les femmes de la famille de Trevino s’organisaient
rapidement, chargeant les hommes de porter leurs a aires à
l’étage et ordonnant aux filles plus âgées d’aller donner leur
bain aux plus jeunes.
Avant que je ne m’en rende compte, les deux étages de la
maison étaient animés par le bruit des rires et des
conversations. C’était loin de ce que c’était pendant mon
enfance ici. La maison n’avait jamais été aussi pleine et aussi
vivante, pas même le jour de l’enterrement de mon père, où
la moitié du comté s’était présentée.
Je discutais poliment avec les femmes qui semblaient déjà
tout savoir sur moi.
J’entendais sans cesse «  Grand père nous a tellement
parlé de vous  » et autres «  il est vraiment fier de ce que
vous avez fait ici. » Cela me fit réaliser que je ne connaissais
peut-être pas aussi bien Trevino que je le pensais. Peut-être
que j’avais été complètement aveugle dans ma relation avec
lui. Je savais qu’il avait une famille, mais comme ils étaient
loin, j’avais pu le revendiquer comme faisant partie de la
mienne.
Les gens passaient et jetaient leurs bras autour de moi
avec désinvolture. Ils m’appelaient Carmelita, et Melita, ou
juste Lita, ou de temps en temps la Patronne. Ils prirent de
grands plateaux de service et me demandèrent si j’avais déjà
mangé. Ils me pinçaient et me tapotaient les bras, les
jambes, les fesse, la taille, la tête, le ventre et planifiaient
déjà comment me faire grossir.
Après quelques heures, j’étais épuisée, mais la fête n’avait
pas l’air d’être sur le point de se terminer. Je ne savais pas
comment m’échapper, alors je me faufilai sous le porche et
je me fis toute petite. Trent, qui s’était mis en valeur auprès
des garçons grâce à sa stature athlétique et ses vastes
connaissances en football de première division, arriva sur la
pelouse, une bière à la main.
« Tu te caches ? »
J’hochai la tête.
« Je suis épuisée. »
Il ne rit pas, non pas que j’aurais été en colère s’il l’avait
fait. Deux heures pleines de famille heureuse ne devraient
pas être aussi épuisantes qu’elles ne l’avaient été. Mais
c’était une sorte de fatigue joyeuse. Je me sentais comme une
enfant qui avait clairement besoin d’une sieste mais qui ne
voulait pas aller s’allonger.
« Tu veux que je te ramène à la maison ? »
« Pas vraiment. »
Il s’assit sous le porche et me tira sur ses genoux. Je
m’adossai à sa poitrine et je regardai les enfants jouer et les
hommes parler de conneries pendant que les femmes
faisaient des rondes avec des plateaux de nourriture et des
bières froides dans les mains. C’était magnifique à voir.
C’était ça, la famille. On se sentait comme à la maison.
19

T RENT ET MOI AVONS PRIS CONGÉ ET SOMMES RENTRÉS À LA MAISON


juste après que le soleil ait glissé derrière l’horizon. Je ne
savais pas que transporter des plateaux de nourriture et
écouter des petites filles raconter des histoires sur les
endroits qu’elles avaient été forcées d’abandonner pouvait
être si satisfaisant, et en même temps si épuisant. Mes bras
me faisaient mal, comme si j’avais pelleté de la merde de
porcs toute la journée. Le silence dans le camion fit
bourdonner mes oreilles bien que le ronflement de moteur
tentait de combler l’espace laissé par plus d’une dizaine de
voix.
« Alors, comment tu te sens ? »
«  Épuisée,  » je mis ma main dans la sienne.
« Heureuse. »
Il se tourna et me regarda, l’expression détendue qu’il
avait eue sur le visage toute la journée avait disparu de son
visage.
« C’est super, chérie. Maintenant, écoute-moi bien. »
Je sentis mon estomac se contracter lorsque son regard
glacial et son ton, bien que grave et contrôlé, trahissait la
tension dans son corps.
« Je voudrais que tu sortes du camion et que tu montes à
l’étage. Ne t’arrête pas pour poser de questions ni pour
allumer les lumières. Si tu entends que les choses tournent
mal ici, prends le sac gris dans le placard et descends à la
cave par l’escalier de service et va dans le champ. Il y a une
voiture à l’arrière de la propriété. Les clés sont dans le sac. »
Mon cœur se glaça instantanément en entendant ses
paroles. Le sac gris, la cave, pas de lumières, qu’est-ce que
cela pouvait bien vouloir dire ? Ma tête tourna un peu.
« Quoi ? » demandai-je en me redressant sur mon siège.
« On va avoir de la compagnie. »
Il me fit taire en m’embrassant, puis me tendit la main,
ouvrit la porte et me poussa hors du camion. Je regardai en
arrière, la panique m’empêchant de respirer de manière
régulière.
«  Fais-moi confiance  » dit-il, en hochant la tête une
fois. « Reste calme et fais ce que je te dis. »
Je me retournai et essayai de marcher calmement. Je
n’eus le temps de faire que quelques pas avant de remarquer
un mouvement dans l’ombre et trois hommes qui se
dirigeaient vers le camion. Je voulus courir, crier à l’aide,
tout faire sauf entrer dans cette maison et monter les
escaliers. Mais je devais lui faire confiance. Quel autre choix
avais-je ? J’avais vu ces films, où la petite amie insistante et
e rayée débarquait pour exiger des réponses et ne faisait
qu’aggraver une situation déjà compliquée. Je ne voulais pas
être à sa place, mais je n’étais pas non plus prête à m’enfuir.
Je montai les escaliers en courant, mes pieds faisant le
moins de bruit possible alors que je naviguais dans le hall, de
mémoire surtout. Je pris le sac dans le placard et je le mis sur
mon dos. Je me tins près de la fenêtre, regardant Trent avoir
une conversation tendue ave un homme plus âgé qui n’était
plus dans la fleur de l’âge, mais manifestement encore très
dangereux. Les deux autres hommes se tenaient à ses côtés.
Les bosses dans leurs vestes me confirmaient qu’ils étaient
armés.
Je ne compris pas l’essentiel de la conversation, mais je
saisis rapidement que Trent n’était pas prêt à faire ce qu’ils
voulaient qu’il fasse.
En les regardant parler, mes yeux se posèrent sur mon
étui d’arc à flèches posé dans le coin de la pièce. Ce n’était
pas grand-chose, mais c’était déjà mieux que de rester là
sans rien faire. Je tendis rapidement mon arc et j’ouvris la
fenêtre d’un coup sec. J’étais une excellente tireuse. Je
n’avais pas besoin de beaucoup d’espace.
Je restai là, vigilante, et je me tins prête au moment où le
ton commencerait à monter entre Trent et son interlocuteur.
J’étais nerveuse. Il était évident que les deux hommes
silencieux qui regardaient étaient également agités. Ils
tapotaient inconsciemment leurs armes et changeaient de
position à mesure que la dispute s’intensifiait. Je dégainai
ma flèche et je la serrai. Je n’aurais probablement droit qu’à
un seul tir, il fallait qu’il compte.
«  Putain non  ! Je me tire  !  » cria Trent, en poussant
l’homme plus âgé.
L’homme silencieux à gauche alla dans sa poche pour
chercher son arme et je lâchai ma flèche déjà dégainée. Elle
passa par la fenêtre et atterrit devant le garde du corps, se
plantant dans l’extrémité de sa chaussure.
Trent leva les yeux vers la fenêtre, la peur déformait ses
traits.
« Putain Mel, casse-toi d’ici ! »
Je ne pus me convaincre de partir. Je dégainai une autre
flèche, cette fois-ci avec la ferme intention de la planter
dans le cou du prochain homme qui bougerait. C’était un
meurtre. C’était dangereux. Mais n’avait-il pas fait la même
chose pour moi ?
«  Ta petite copine a des couilles. Dommage qu’elle n’ait
pas le cerveau assorti. Mais elle a des couilles, je dois
l’admettre » déclara l’homme plus âgé.
L’adrénaline inonda mon système, rendant mon tir un
peu bancal, mais je réussis tout de même à planter deux
flèches dans les cuisses des deux cuisses des gardes du corps.
Ça les a surtout énervés, mais ça m’avait permis de me faire
comprendre. Trent n’était pas seul.
J’étais tellement concentrée sur les jurons des hommes
qui sautillaient dans la cour que je faillis ne pas remarquer
l’éclair de mouvement quand un quatrième homme entra
dans la chambre.
Faillis.
Je me balançai, utilisant mon arc comme une batte. Dieu
merci, je n’utilisais pas un de ces arcs en fibre de verre bon
marché. Il se prit un coup dans la mâchoire, ce qui l’étourdit
alors que j’étais sur le point de l’assaillir d’un deuxième
coup. Celui-ci atterrit sur sa hanche. Il trébucha mais il
n’était pas gravement blessé. Je n’attendis pas pour en voir
plus. Je sautai par-dessus le lit et je me précipitai vers la
porte, la verrouillant derrière moi. Je courus jusqu’au bout du
couloir et je me glissai dans l’escalier de derrière,
verrouillant également cette porte derrière moi. Mon cœur
battait dans mes oreilles alors que je descendais les escaliers
trois par trois, jusqu’à la cave.
Je pouvais entendre des cris et des jurons, mais je ne pris
pas le temps d’écouter ce qui se disait. Je fis une pause près
de la porte de la cave. Je me sentais comme Dorothy coincée
dans une cave, attendant que l’orage passe. Quand je
n’entendis plus ni de bruit de pas ni de voix à l’extérieur,
j’ouvris doucement les portes, remerciant ma bonne étoile
que Trent ait été si pointilleux pour huiler les charnières. Je
sortis dans la nuit noire et je pris une profonde respiration.
Fuir ou se battre ?
Trent était toujours devant la maison, probablement pour
essayer de me faire gagner du temps. Je ne pouvais pas le
laisser tomber. Si je pouvais atteindre la voiture, alors je
pouvais toujours demander de l’aide, faire le tour et le
récupérer. Mais d’abord, il fallait que je survive.
Je courus.
Je pouvais entendre toutes les petites créatures s’éloigner
tandis que je courais dans le champ. Le bruit de ma
respiration semblait extrêmement fort à mesure que je
m’éloignais de la maison. Après ce qui me parut être au
moins une heure, je vis la bonne vieille Saab garée sous un
arbre. Elle passait inaperçue. Je trouvai les clés dans le sac à
dos, comme il me l’avait dit.
Le moteur de la voiture se mit à rugir sans problème et je
me rendis sur la vieille route de campagne. Je sortis mon
téléphone portable pour appeler Brett, mais décidai d’abord
d’y réfléchir à deux fois avant de m’exécuter.
Je venais de tirer sur deux personnes, et quelque chose me
disait qu’il n’allait pas être indulgent avec moi. Déjà que
j’avais royalement ignoré son conseil et que j’avais
emménagé avec Trent. Tirer des flèches dans les jambes
d’hommes pour avoir ennuyé mon mec ne me semblait pas
être le genre d’excuses qu’il serait en mesure d’accepter sans
broncher.
Je fis le tour de la propriété. Je n’avais pas de plan, mais
j’avais une voiture. Et qu’est-ce qu’un petit homicide
véhiculaire entre amants  ? Tout cela était parfaitement
normal. Je faisais ce que toute femme saine d’esprit aurait
fait dans ma position. Non ?
Bien sûr que j’avais raison.
Je me faufilai par les portes de devant, choquant les cinq
hommes qui se disputaient bruyamment. Je m’arrêtai à côté
de Trent et je stoppai la voiture nette, juste assez longtemps
pour crier « monte dans la voiture ».
Il se pencha et me regarda d’un air interrogateur.
« Mel, je peux savoir ce que tu fous ici ? »
« Monte dans la voiture » couinai-je.
Il leva les yeux au ciel et mit sa main sur sa hanche.
« Sors de la voiture, Mel, » dit-il.
J’étais complètement déconcertée. Il n’était donc pas du
tout en train d’essayer d’échapper à ces mystérieux
agresseurs ?
J’éteignis la voiture mais je refusai de déverrouiller les
portes et de sortir.
« Mel, c’est bon, chérie, je pense qu’on a réglé ça. Sors de
la voiture » dit-il. Je fis ce qu’il me dit, regardant les quatre
hommes devant moi.
«  Mel, voici mon patron et ces hommes sont mes ex-
collègues. »
« Quel genre d’ex-collègues ? »
«  Le genre à avoir un emploi de bureau, cosy et
confortable, qui sont si inattentifs qu’un civil a pu planter
des flèches dans ses cuisses avant qu’ils n’aient pu réagir »
déclara Trent, tapant gentiment l’un des blessés à la tête.
«  Putain mais qui est-ce qui tire des flèches au beau
milieu de la campagne  ? J’étais préparé pour un fusil, mais
un putain d’arc et des flèches ? »
L’homme avait attaché un tissu propre autour de sa jambe
blessée et essayait de se tenir normalement. Il était clair que
cela faisait mal, mais ce n’était qu’une blessure superficielle.
Il serait rétabli d’ici quelques semaines.
« Tu as toujours dit que les relations personnelles étaient
une faiblesse » déclara l’autre.
« Et tu trouves vraiment qu’elle a l’air d’une faiblesse ? »
«  C’est ce qu’elle sera aux yeux de Huang et de ses
hommes. Tu le sais et je le sais, et ce n’est qu’une question
de temps. Tu ne peux pas laisser les choses à moitié
terminées dans notre a aire. Je ne pense pas que tu aies
vraiment le choix  » déclara l’homme d’âge moyen. Je le
regardai une nouvelle fois de près.
C’était définitivement un tueur, pas de doutes là-dessus.
Mais il n’avait pas l’air d’être un psychopathe. Ses yeux
étaient trop gentils et son ton était celui d’un père qui tente
d’avertir son fils d’un malheur imminent. Il ne menaçait pas
Trent. Il lui délivrait un message.
J’expirai en faisant du bruit, mes genoux se transformant
en gelée. Trent m’attrapa avant que je ne finisse par terre.
« L’adrénaline » dit-il. Les trois autres hommes hochèrent
la tête et s’écartèrent du chemin alors qu’il m’installa sur le
capot de la voiture.
« C’est quoi ce bordel ? » demandai-je faiblement.
«  Trent a récemment mis de très mauvais garçons en
colère, et les rumeurs disent qu’ils ont l’intention de lui
rendre visite et de s’assurer qu’il ne pourra pas
recommencer » expliqua le vieil homme.
« Tu dois partir ? »
« Non, je ne vais nulle part. C’est chez moi maintenant. Je
peux me protéger. »
« Comment est-ce qu’ils t’ont trouvé ? »
Trent ne me regarda pas en face en me répondant.
« Par l’immigration » dit-il en donnant un coup de pied
dans le sol. « Quand j’ai demandé un coup de main. Il a dû y
avoir une fuite quelque part. C’est comme ça qu’ils m’ont
trouvé ».
« Alors, Trevino et Wilmer ? »
« Ils ne sont pas en danger » interrompit le vieil homme.
« Ce ne sont pas des cibles. Par contre, vous le serez. S’ils
ne savent pas déjà tout sur vous, dès que votre relation avec
Trent sera de notoriété publique, vous serez une cible. »
« Et maintenant ? » Je réussis à tenir bon, et mon cœur
recommença à battre.
« Prends des vacances » dit le vieil homme, en regardant
Trent dans les yeux. «  Prends ta copine et allez dans un
endroit chaud et touristique. Laisse-nous faire notre travail
de notre côté et tu n’auras qu’à attendre la bonne
nouvelle. »
Je pouvais sentir la tension qui émanait de Trent en
vagues de chaleur. Il n’aimait pas du tout ce plan. Je tendis la
main et glissai ma main dans la sienne, essayant d’attirer
son attention. Il tourna son regard blanc et brûlant sur moi,
l’intention meurtrière que j’y lisais me fit froid dans le dos.
«  Allons-y. Trevino peut s’occuper de la ferme. Il a sa
famille avec lui maintenant. Je n’ai pas pris de vacances
depuis une éternité. Allons-y » proposai-je.
« Tu ne sais pas de quoi tu parles, » répondit-il.
«  Peut-être pas, mais je ne peux pas vivre comme ça. Je
ne veux pas passer une autre nuit comme celle-ci ».
Trent regarda le vieil homme et soupira.
« Tu as entendu la dame » dit-il.
«  Vingt-quatre heures  » répondit le vieil homme. Il se
retourna et me regarda avec un sourire d’enfoiré. J’avais
l’impression d’avoir accepté quelque chose de beaucoup plus
sinistre dont personne ne m’avait parlé jusqu’ici.
« Prenez vos hommes avec vous, » dis-je, en essayant de
ne pas regarder avec sympathie les hommes blessés.
Trent me tira derrière lui et entra dans la maison. Il était
silencieux et en colère tandis que j’étais épuisée et e rayée.
Pas un mot ne fut prononcé. Il me prit le sac et le jeta dans le
placard de devant, le refermant avec son pied. J’allumai les
lumières et inspectai la maison. Elle n’avait pas été touchée.
Dix minutes plus tard, à part la Saab garée en diagonale
dans la cour et les traces de dérapage dans l’herbe, rien ne
semblait anormal. Trent se versa un grand verre d’eau et
monta ensuite les escaliers. Je le suivis.
«  Est-ce que tu comptes m’expliquer ce qui vient de se
passer ? »
« Mon travail m’a suivi jusqu’ici  » dit-il en retirant ses
chaussures.
«  Mais ils vont s’en occuper. Donc, il n’y a pas de quoi
s’inquiéter, si ? »
Il enleva sa chemise par-dessus sa tête et la jeta dans un
coin. Je m’assis sur le lit derrière lui et je lui frottai les
épaules. « Il s’occupera des problèmes domestiques, mais je
vais devoir couper le problème à la source. »
« Ça a l’air dangereux. »
«  Je travaille avec des gens dangereux, Mel,  » il saisit
mes mains et me mit sur ses genoux. «  Je fais un travail
dangereux. Rendre le monde meilleur implique de croiser des
gens dangereux. »
«  Je pensais que tu étais consultant  ?  » J’avais l’air si
bête. Qu’est-ce que j’avais compris par «  consultant  »  ? Je
n’étais pas sûre. Mais je voulais qu’il me dise qu’il faisait des
calculs, qu’il rédigeait des rapports et faisait des dizaines de
visites d’usine.
« Je le suis, mais sans doute pas de la manière dont tu le
penses. »
Je détournai le regard. Je ne voulais pas en entendre plus,
mais je savais qu’il le fallait.
«  Ma formation militaire me donne un ensemble de
compétences particulières. Ces compétences sont précieuses
pour certains types de personnes. Malheureusement, ce ne
sont pas toujours les personnes les plus bienveillantes, mais
je travaille pour une grande entreprise et ils font du bon
travail pour me garder à l’écart de tout ennui grave… Jusqu’à
présent. »
«  Tu n’es pas un tueur à gages de la mafia ou quelque
chose comme ça  ?  » demandai-je, vraiment pas sûre de
vouloir la réponse à cette question.
« Non, même si ce serait bien plus simple pour nous tous
si je l’étais. »
« Alors, on va où ? »
J’avais besoin de penser à quelque chose de joyeux et rien
ne me rendrait plus heureuse que la perspective de passer un
peu de temps au soleil.
« Tu verras quand on y sera. Prépare des a aires pour un
climat chaud. Fais tes valises et dors un peu. On partira
tôt. »
Je souris.
« D’accord, » acceptai-je en glissant de ses genoux et en
me levant. « J’espère que les jambes de tes amis vont guérir
rapidement. »
«  Pas autant que lui. Bien joué, au fait. Il fallait être
particulièrement habile pour réussir ces tirs sous pression. »
Il ramassa mon arc abandonné et le remit dans son étui.
20

J E ME SENTIS UN PEU ÉTOURDIE PENDANT QUE NOUS FAISIONS LES


bagages. Ce n’était pas vraiment une lune de miel, mais
c’était quand même un peu romantique. Combien de fois
est-ce que ce Thor sexy se retournerait pour me dire  «  des
ennemis viennent pour moi, laisse-moi t’emmener en
escapade romantique » ?
Plus jamais.
Et alors que cela aurait dû me rendre plus méfiante et
moins confiante, c’était tout le contraire. Je voulais y croire.
Je voulais lui faire confiance. Je voulais savoir que je n’étais
pas seule.
Si j’avais réalisé quelque chose lors de cet après-midi,
c’était à quel point il était important d’avoir des gens qui
vous aiment.
Je n’y avais jamais vraiment pensé avant. J’étais toujours
trop occupée à être en colère, à éprouver du ressentiment, ou
tout simplement à trop m’impliquer. Chaque jour,
j’apprenais à regretter de plus en plus mes choix.
Pourquoi est-ce que je ne souriais pas plus souvent à mes
voisins ?
Pourquoi est-ce que les seules gentillesses que je recevais
avaient été achetées par la bienveillance de mon père, et pas
par la mienne ?
Comment se faisait-il que Trent avait été le seul homme à
découvrir que je n’étais pas une cinglée mangeuse
d’hommes ?
J’étais bonne en ce qui concerne les a aires, mais pour le
reste, j’étais un être humain assez pathétique. Et malgré ça,
il m’aimait. Il s’inquiétait pour ma sécurité. Il me faisait
confiance pour surveiller ses arrières. Comment aurais-je pu
le laisser tomber en l’interrogeant maintenant ? 
Nous quittions la maison juste au moment où le soleil se
levait. La route était longue jusqu’à l’aéroport international
le plus proche. J’avais réussi à déterrer deux vieux maillots
de bain et quelques paires de shorts et de t-shirts qui ne
criaient pas « péquenaude » et je les avais mis dans un sac.
Trent m’assurait sans cesse que je n’avais pas à me soucier
des bagages.
«  On pourra acheter tout ce dont tu as besoin dès qu’on
arrive » déclara-t-il.
Ça ne m’aida pas à me sentir mieux. Une fois arrivés à
l’aéroport, des billets nous attendaient.
« Thaïlande ? »
Il sourit à ma consternation.
« On doit faire profil bas. La Thaïlande n’est pas vraiment
un petit coin tranquille. Sans parler du fait qu’on va sortir du
lot. »
«  On ne se fera pas plus remarquer que les autres
touristes, » dit-il, me jetant un bras lourd par-dessus mon
épaule.
«  Est-ce qu’on peut faire semblant d’être des touristes
européens qui s’extasient devant tout et n’importe quoi ? »
Il fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Pourquoi pas ? Et quand est-ce que j’aurai l’occasion de
te voir à moitié nu sur une plage ? »
« Si c’est ce que tu veux, tous les week-ends, » dit-il en
m’embrassant sur le front tandis que nous nous dirigions
vers notre porte.
J’aperçus nos reflets dans une vitre. On avait l’air d’un
couple étrangement normal. Mes jambes habillées en jeans
et mon t-shirt style boyfriend tout doux me donnaient l’air
plus féminine que je ne le pensais. Le langage corporel de
Trent et notre di érence de taille notable me donnaient l’air
d’être une petite chose dont il fallait qu’il s’occupe. Pas
comme une mauviette, mais plutôt comme un trésor. Il me
tenait la main de la même manière que des gardes armés
tiendraient des mallettes remplies de billets de banque.
Je me sentais en sécurité. Je n’avais pas ressenti ça depuis
longtemps. Pas depuis la mort de mon père. Et j’étais
choquée de voir à quel point je recherchais ce sentiment.
Nous embarquions dans cet avion sans encombre et les
larmes me montèrent aux yeux alors que je regardais le sol
s’éloigner. Ma vie et le moi que je connaissais,
s’e ondraient. Je partais à l’aventure, mais cela ressemblait
plutôt à une fuite.
«  Tout va bien  ? Tu t’inquiètes pour Trevino et sa
famille ? »
Je ne répondis pas. Je ne savais pas quoi dire. Dès que
l’avion fut stabilisé et qu’on était o ciellement «  libres de
nous déplacer dans la cabine  », il décrocha le téléphone et
me le donna.
« Appelle Brett et dis-lui qu’on sera à l’étranger pour un
moment. Demande-lui de garder un œil sur ta ferme. Mes
gars ne laisseront rien passer, mais ça te rassurera. »
Je n’avais pas le cœur de lui dire que sa suggestion, bien
que bien intentionnée, ne m’apaiserait pas plus que ça.
J’hochai la tête et suivit ses instructions. C’était dans tous les
cas une bonne idée. Trevino et Wilmer devaient être mis au
courant que je quittais le pays. Ils savaient comment gérer la
ferme en mon absence.
« Par contre, assure-toi de ne pas lui dire où on va. On va
éviter au maximum les risques de fuite » me prévint Trent.
Je fis un signe de tête, même si je ne pensais pas que Brett
pourrait être une source de fuite. Je veux dire, à qui est-ce
qu’il en aurait parlé  ? Je doutais que les grands gangsters
aient beaucoup d’influence sur les petits agents de police
locaux.
Le téléphone sonna plusieurs fois avant que Brett ne
décroche. Il avait sa voix o cielle de « Shérif Brett » quand
il répondit. Je me mis à rire en l’imaginant, assis à son
bureau, essayant d’avoir l’air très o ciel en répondant à un
appel d’un numéro inconnu.
« Brett ? »
« Mel ? T’es où ? D’où est-ce que tu m’appelles ? »
« De l’avion. »
J’entendis le bruit d’une tasse frapper le sol et se briser. Il
avait dû faire tomber son café.
« Pourquoi est-ce que tu es dans un avion ? »
«  Je prends des petites vacances. Trent a décidé de me
surprendre avec une escapade romantique. Je n’en savais
rien jusqu’à hier soir, » dis-je.
Trent me regarda, hocha la tête et me fit un clin d’œil.
Pour une raison quelconque, je me sentais beaucoup mieux
après avoir menti à mon ami d’enfance.
« Où ça ? Et tu reviens quand ? Putain Mel, pourquoi est-
ce que tu t’enfuis avec ce type ? »
« Je n’ai rien décidé, c’était une surprise, Brett. Tu sais ce
qu’est une surprise n’est-ce pas  ?  » J’étais soudain très
énervée qu’il pointe aussi clairement l’évidence.
«  C’est vrai, mais c’était déjà assez dur de savoir que tu
vivais avec lui. Mais au moins tant que tu étais en ville, si
quelque chose se passait mal, il y avait de l’aide à
proximité. »
« Tu veux dire que tu peux mieux me surveiller tant que
je reste en ville. »
«  Ne dis pas ça, Mel. Tu ne sais pas à quel point je me
sentirais mal s’il t’arrivait quelque chose. »
«  Oui, je suis sûre que tout le comté viendrait aux
funérailles de la fille du vieux Landry après qu’elle ait été
étranglée par son petit ami vagabond psychopathe. »
«  Non  » répondit-il doucement. «  Pas tout le comté,
Mel. Moi. Moi en particulier. Putain Mel, après tout ce temps,
tu ne sais toujours pas ce que je ressens pour toi ? »
Je jetai un œil à Trent, paniquée à l’idée qu’il entende
chaque mot de cette conversation. Trent me regarda et me
sourit doucement, tapotant ma jambe avant de fermer les
yeux et d’incliner son siège.
«  Mel, je ne dis pas qu’on doit être ensemble. C’est un
peu tard pour ça maintenant. Je te dis juste de faire attention
à toi. Ne donne pas ton amour à quelqu’un qui ne le mérite
pas. Ce type est louche, Mel. Il n’est pas net. Je peux le
sentir. »
Je m’éclaircis la gorge et essayai de paraître aussi normale
que possible en reprenant la parole.
«  Merci pour ça, Brett. Pour tout. Vraiment. Mais je vais
bien et tout ce dont j’ai besoin, c’est que tu gardes un œil sur
ma propriété pendant mon absence. Trevino et sa famille
sont là et ils savent comment gérer l’endroit, mais ils
pourraient avoir besoin d’un peu d’aide pour s’installer. »
«  Pas de problèmes. Compte sur moi, Mel. Au fait, tu ne
sais toujours rien à propos de l’endroit où se trouve Kyle
Severson n’est-ce pas ? »
Je sentis un courant électrique traverser ma colonne
vertébrale à la mention de ce nom. Cela faisait des semaines
que personne ne l’avait mentionné et je commençais tout
juste à sentir que je pouvais enfin l’oublier. Une fois de plus,
mon regard fut attiré par Trent, semblant tout à fait
inconscient de ce qui se passait autour de lui.
« Non. »
« Très bien, alors je vous laisse, les amoureux. Je te verrai
à ton retour. »
« Bien sûr. » S’il te plaît, ne me demande pas quand. S’il
te plaît, ne me demande pas quand !
« Tu VAS revenir hein Mel ? »
«  Bien sûr que je vais revenir. J’ai encore des tonnes de
choses à faire. Pourquoi tu me demandes ça ? » et pourquoi
est-ce que toi tu lui demandes ça à LUI  ? Arrête de parler,
idiote !
«  C’est juste que les choses ont été un peu compliquées
pour toi ces derniers temps. Et maintenant quand tu as un
nouvel homme parfait et des gens pour gérer ta ferme,
qu’est-ce qui te retient ici ? »
« Certaines choses sont di ciles à expliquer » répondis-
je, avant de raccrocher. Il avait raison sur une chose. J’étais
libre. Si je décidais que je ne voulais plus jamais retourner
dans le comté de Luzanne, j’étais presque certaine que Trent
veillerait à ce que je n’aie jamais à le faire. Mais je ne pouvais
pas imaginer ne pas y retourner. Peut-être que c’était plus
que la culpabilité qui m’avait ramenée chez moi. Peut-être
que c’était plus que mon sens du devoir envers mon père qui
m’y avait fait rester. C’était compliqué, comme tout le reste
de ma vie. Contrairement à l’homme sexy et probablement
meurtrier qui m’emmenait faire bronzette sur une plage
tropicale pour me cacher de criminels internationaux.
Vous voyez ?
C’est simple.
« Ça va un peu mieux maintenant ? »
Je me penchai sur son épaule et hochai la tête. Tout le
monde allait bien. Ma vie serait toujours là quand je
reviendrais. En ce moment, tout ce que je voulais, c’était
m’asseoir sur une plage et être une de ces femmes
amoureuses et ennuyeuses.
«  Bien,  » dit Trent en dépliant une des couvertures sur
ses genoux et en la jetant sur mes épaules. « Repose-toi, le
décalage horaire peut parfois être une vraie saloperie. »
21

« S I ÇA PUE , POURQUOI EST - CE QUE LES GENS LE MANGENT  ? »


Trent tenait le « fruit » géant et épineux dans sa main.
« Parce que c’est délicieux. »
« Mais ça pue. »
« Oh que oui. Tu sais qu’il y a des lois sur les endroits où
on peut et où on ne peut pas en ouvrir un parce que l’odeur
constitue une nuisance publique ? » dit-il en souriant.
« T’es vraiment sûr de vouloir faire ça ? »
«  Tu n’as pas vraiment vécu tant que tu n’as pas eu la
chance de goûter du durian frais. »
Je le regardai suspicieusement. Le soleil et le sable
faisaient des merveilles sur nous deux. Ce n’était pas une
lune de miel, mais j’avais l’impression que c’en était une. On
pouvait à peine garder nos mains loin l’une de l’autre et on
avait dû se convaincre à contrecœur de sortir de l’hôtel, car il
aurait été dommage d’avoir fait tout ce chemin pour ne voir
que le plafond de notre chambre.
La nourriture était délicieuse. Je n’avais aucune idée de ce
que je mangeais, mais je me contentais de laisser Trent
passer les commandes pour moi. On s’écartait régulièrement
des sentiers battus, en nous réfugiant dans des restaurants
ou des bars locaux pour déjeuner ou pour boire un verre.
Parfois, on était les seuls étrangers en vue. Parfois, j’avais
l’impression que c’était la raison pour laquelle il trouvait ces
endroits.
Peu importe à quel point il essayait de donner
l’impression que c’était des vacances normales, je ne pouvais
pas me défaire de cette impression. Savoir que des hommes
dangereux le recherchaient me rendait nerveuse. Même dans
mon sommeil, je me retrouvais à le serrer très fort contre
moi, à essayer de le sauver et de nous sauver dans mes rêves.
Il ne disait jamais rien, mais je savais qu’il le sentait aussi.
Chaque jour, il essayait un peu plus de me distraire avec des
excursions plus étonnantes les unes que les autres. De la
cuisine authentique. Plus de sexe qui liquéfiait mon cerveau.
Et ça marchait. Alors, après une semaine de « vacances », je
m’étais retrouvée ici, tenant un couteau et débattant de la
raison pour laquelle je devrais goûter quelque chose dont
l’odeur ressemblait à de la chair en décomposition.
«  Allez, il su t de couper le long de la couture et de
l’écarter » dit-il en me tendant le fruit.
Je remarquai du coin de l’œil plusieurs habitants de la
région. Ils regardaient pour voir comment la touriste
réussirait à tenir tête au tout puissant durian. Ne voulant pas
être en reste, je pris le durian de Trent et je levai mon
couteau.
«  Attends  » dit-il. Je me figeai d’un coup. Il regardait
toujours dans ma direction, mais son regard flou m’indiquait
qu’il ne me regardait plus.
« Quoi ? »
«  On fera ça une autre fois. On ferait mieux de rentrer à
l’hôtel ».
Il prit ma main et commença à me trainer à moitié
derrière lui dans la rue.
«  Attends, Trent. Non  !  Dis-moi ce qui se passe,  »
demandai-je, en m’enfonçant dans le sol pour l’empêcher de
me trainer. Il s’arrêta et se tourna vers moi, l’air exaspéré.
« Des visages familiers » dit-il. Il posa ses mains sur ses
hanches et cracha quelques mots sans que je les comprenne.
« Comme la dernière fois ? »
Il hocha la tête.
« Ok, alors allons les voir et parlons-leur. Pourquoi tu ne
veux pas que je sois là quand tu leur parles ? »
« Je ne veux pas que tu fasses partie de cette vie. »
«  Tant qu’on reste ensemble, ce sera de toute façon le
cas. Alors soit tu m’y prépares, soit on continue à jouer à ce
jeu où tu me mets au coin chaque fois que les adultes
arrivent. »
Il sourit.
«  Je savais qu’il y avait une raison pour laquelle je
t’aimais. J’aurais juste préféré que ça ne soit pas si
frustrant ».
Il se pencha et m’embrassa, gagnant au passage les
regards désapprobateurs des deux vieilles femmes qui
passaient par-là.
« Michael » cria-t-il.
Un homme que je n’avais jusque-là pas remarqué
s’approcha de nous depuis l’entrée d’un magasin de l’autre
côté de la rue.
«  Trent. Je suis désolé, je ne voulais pas vous
interrompre. J’étais prêt à attendre encore un bon
moment. »
«  T’inquiète mec,  » Trent salua chaleureusement
l’homme. Michael avait l’air de venir du Texas, mais il avait
aussi l’air d’un habitant du coin. Les deux hommes
échangèrent la quintessence de l’accolade américaine  :
moitié salutation, moitié bras de fer.
«  Quelles nouvelles, mec  ?  » Trent demanda, l’air très
sérieux.
Michael sembla amusé.
«  Depuis quand est-ce que tu te soucies autant des
a aires de l’entreprise ? »
« Depuis que les a aires de l’entreprise ont menacé de se
présenter chez moi et de faire du mal à ma femme. »
«  Oh oui, j’ai entendu que tu en avais enfin une. C’est
elle ? » dit-il en me pointant du pouce.
Je l’attrapai et le tordis, tout en le tirant fortement vers le
bas. Michael grogna puis secoua sa main pour tenter de la
récupérer.
« Oui, c’est elle » répondit fièrement Trent.
Je le laissai partir. C’était au tour de Trent d’avoir l’air
amusé.
« J’ai entendu que tu avais tiré sur Alex et Marco dans la
jambe avec un arc et des flèches. »
« Deux fois, » ajoutai-je fièrement.
Il eut l’air impressionné.
«  Pas mal. Ça fait des années que je veux leur tirer dans
les couilles, mais je suppose que ça su ra. »
«  Ça devra,  » intervint Trent. «  Bon alors, quelles
nouvelles ? »
« Je sais que tu es en congé, mais on a du travail pour toi
tant que tu es dans le coin. »
« Absolument pas » dit-il.
« Ce n’est pas une proposition, Trent. Ce travail aidera à
éponger le gâchis que t’as fait lors de la dernière mission.
Ensuite, tout le monde pourra rentrer chez soi,  » dit-il,
toute gaieté ayant disparu de son visage.
« Ok, parlons. »
«  Retrouve moi dans le hall de votre hôtel vers neuf
heures et je te débrieferai et te donnerai tout ce dont tu auras
besoin à ce moment-là, » dit-il.
Trent fit un signe de tête. Michael sourit et lui donna une
tape sur l’épaule.
« C’était un plaisir de te rencontrer » dit-il en partant.
Je ne pouvais pas en dire autant, donc je me tus. Trent prit
ma main alors qu’on se dirigeait vers l’hôtel en silence.
Quelle serait ma prochaine action  ? Je ne pouvais pas
rester assise tranquillement à la maison à attendre que mon
homme revienne d’une mission dangereuse. Ce n’était pas
mon genre. Je n’étais pas le genre de femme qu’on garde à la
maison. Mais je ne pouvais pas vraiment me lancer dans la
bagarre à ses côtés. Je n’avais toujours aucune idée de ce qui
se passait, et je n’étais pas tout à fait sûre de pouvoir être
utile.
Trent ferma la porte de notre chambre d’hôtel et s’assura
qu’elle était bien verrouillée. Puis il ouvrit le co re-fort et en
sortit une boîte d’apparence intimidante. Il fallut une série
d’authentification pour l’ouvrir. Et à l’intérieur se trouvait
un petit pistolet.
« C’est pour toi. Tu sais comment t’en servir ? »
Je regardai le petit pistolet de poule mouillée qu’il avait
dans la main. Je savais comment manier un fusil, mais ce
n’était pas un fusil de chasse. Il n’y avait vraiment qu’un
seul but pour un petit pistolet comme celui-là. Il me l’avait
acheté. Il avait réussi à le faire entrer en Thaïlande. Il
s’attendait au pire.
«  Est-ce que tu veux bien m’expliquer ce qu’il se
passe s’il te plaît ? »
« Je ne peux pas tout te dire, mais je peux te dire que si
c’est trop pour toi, je sortirai de ta vie et je te garantis que tu
n’auras plus jamais de soucis à te faire » dit-il, l’air plus
contrarié que jamais.
« Trop pour moi ? Qu’est-ce qui est trop pour moi ? »
« Après ma sortie de l’armée, j’étais dans un sale état. Un
putain de gâchis. J’étais juste en train de m’autodétruire, tu
sais. J’étais perdu. » Il s’assit lourdement sur le sol, appuyé
contre le lit. Il avait l’air blessé.
« Et ? »
«  Ensuite, j’ai rencontré ton père. Il… Il m’a vraiment
aidé à changer les choses. Il m’a beaucoup aidé. Tu étais
partie et il était seul. C’était un homme bien, Mel. Un homme
vraiment bien » dit-il. Mon cœur s’arrêta dans ma poitrine.
Brett avait raison. C’était un coup monté. Trent n’était
pas un étranger. Il avait connu mon père. J’étais choquée de
voir à quel point ça me faisait du mal.
« Je suis revenu à la vie et j’ai trouvé une nouvelle utilité
à mes compétences. J’évalue et je conseille. Je ne dirige plus
trop d’opérations. Pas comme avant. Mais ces gars-là sont
de vraies menaces. Des menaces pour leur pays, pour leur
communauté, peut-être même pour le monde entier. Je les
aide à s’en débarrasser. Je montre à leurs gouvernements
comment faire s’e ondrer leur structure principale tout en
protégeant les gens » dit-il, en riant amèrement. « Non pas
que les gouvernements soient toujours bons pour le peuple
non plus. Mais voilà, c’est mon boulot. »
« Et ? »
« Ton père et moi, on est restés en contact au fil des ans.
Je l’ai aidé à trouver comment protéger sa ferme. C’était le
minimum que je pouvais faire. Je lui devais ma vie. Et puis un
jour il est parti, juste comme ça. »
« Donc tu as décidé de venir jouer les héros auprès de sa
fille unique solitaire  ?  » Je ne pus pas cacher l’amertume
dans ma voix. Il me regarda avec un regard doux et profond.
«  Je suis retourné au dernier endroit où j’avais
l’impression d’avoir eu une famille. Et je t’ai trouvée là,  »
dit-il doucement.
« Et maintenant, quoi ? »
«  Maintenant, je dois aider de mauvaises personnes à
rassembler et exécuter des personnes encore pires pour
assurer ta sécurité. »
«  Est-ce que tu m’as ne fût-ce qu’une seconde aimée
pour moi  ?  » Putain, j’avais l’air si faible. Je m’en rendais
compte. J’avais l’air petite et désespérée, mais j’avais besoin
de savoir.
« Oh Mel, comment peux-tu… »
« Parce que tout le monde fait ça. Ils ne m’aiment pas, ils
aiment mon père. Ils sont gentils avec moi parce que mon
père était un type formidable qui est mort avant de pouvoir
pu faire tout ce qu’il devait faire. Je le savais. Je l’ai toujours
su  ». Je chassai les larmes qui semblaient couler sur mes
joues sans ma permission.
Il se retourna et prit mes deux mains dans les siennes. Il
appuya son front contre le mien et prit une grande
respiration.
«  Mel, je ne vais pas mentir et dire que je n’ai pas
emménagé dans cette maison pour garder un œil sur toi.
Mais je n’étais pas obligé de me rapprocher de toi. J’aurais
pu m’éloigner une fois que j’aurais vu ce que Brett ressentait
pour toi. Mais je ne l’ai pas fait. Je t’aime. J’aime même le
fait que tu n’arrives absolument pas à voir à quel point tu es
incroyable. J’aime que tu dissimules toutes ses insécurités
derrière cette attitude revêche. J’aime la manière dont tu
travailles dur et fais des sacrifices pour protéger les choses
qui comptent le plus pour les autres, sans jamais rien
demander toi-même. »
Il inclina mon menton et m’embrassa lentement. Je sentis
la tension s’échapper de mon corps et je la chassai. Je ne
voulais pas être en colère, mais je ne pouvais pas juste me
débarrasser de cette déception. Brett avait raison. Il y avait
beaucoup de choses que je ne savais pas à son sujet. C’était
un homme à secrets. À secrets dangereux.
« Putain, femme, qu’est-ce que je dois te dire pour que tu
me fasses confiance ? »
« Dis-moi tout. »
« Je ne peux pas. »
«  Alors comment est-ce que tu veux que j’arrive à te
croire ? Comment est-ce que tu espères que j’arrive à te faire
confiance tout en sachant qu’il y a tant de choses que je ne
sais pas ? »
Il ferma un œil, tandis que le muscle de sa mâchoire
faisait des heures supplémentaires en essayant d’absorber
mes paroles.
« Je ne peux pas. Je te l’ai dit, je ne t’obligerai pas à rester
avec moi si c’est trop pour toi. Ma vie est compliquée et a des
côtés sombres. Et il y a des choses que je ne peux pas te dire,
Mel. Mais j’espérais…  » il se leva et fit le tour de la pièce.
«  Laisse-moi régler cette situation. Quand on reviendra, je
te rendrai cette maison. Je peux disparaître d’ici un mois.
D’accord ? Fais-moi juste assez confiance et fais ce que je te
dis pendant quelques jours encore. Je te promets que je te
garderai en sécurité. »
Je hochai la tête.
On était en train de rompre.
Ça n’y ressemblait pas, mais c’est ce qui se passait. Il
allait me quitter. Ce n’était pas du tout ce que je voulais,
mais c’est ce qui se passait.
« Je vais descendre pour voir s’ils ont une autre chambre
disponible » dit-il en me tournant le dos.
La vue de son dos s’éloignant de moi était plus que ce que
j’étais capable de supporter. Je bondis et courus vers lui,
enroulant mes bras autour de son corps et m’accrochant,
bêtement. Mais je ne pouvais pas penser à autre chose. Je
n’étais pas certaine que nous pouvions avancer ensemble,
mais je ne pouvais certainement pas revenir en arrière.
« Reste » lui dis-je.
Son corps devint rigide, mais il ne fit pas un pas de plus.
« Mel… » soupira-t-il.
«  Ne pars pas. Je ne veux pas rompre. Je ne veux pas te
perdre. Tu ne peux pas me laisser un peu de temps  ? Tu ne
peux pas me dire toute la vérité ? »
« Je ne t’ai jamais menti. »
« Mais tu ne m’as pas tout dit non plus » argumentai-je.
«  C’est vrai, et il y aura toujours des choses que je ne
pourrai pas te dire. Il y aura toujours des endroits où je
devrai aller et où tu ne pourras pas me suivre. Il y aura
toujours des choses que je devrai faire et que tu ne pourras
pas savoir. C’est mon travail. »
« Et est-ce qu’on sera toujours en danger ? »
Il se retourna et me prit dans ses bras.
« Je ne permettrai jamais que cela arrive. »
J’appuyai ma tête contre sa poitrine.
«  Donne-moi un peu de temps. Laisse-moi digérer tout
ça et trouver une solution. Donne-nous une chance. »
Je me sentais en sécurité à ses côtés, protégée de mes
soucis. J’enroulai mes bras autour de sa taille et je le serrai.
Aucun ne nous deux n’était en mesure de faire des
promesses. Aucun de nous deux ne savait ce qui allait se
passer, mais c’était bien de savoir que ce n’était pas un
problème pour tout de suite. Pour l’instant nous pouvions
continuer à être ici, ensemble.
Nous restâmes comme ça pendant ce qui semblait être
une éternité. Sans bouger et sans parler. Il ne me bouscula
pas et n’essaya pas d’échapper à mon étreinte. Il caressa mes
cheveux et me serra dans ses bras. Plus j’y pensais, et plus la
vie avec lui me semblait beaucoup plus durable que toute
autre version de la vie sans lui.
« Hé, il est quelle heure maintenant ? » Je levai la tête et
je vis le soleil descendre lentement.
« À peu près sept heures. Pourquoi ? Tu as faim ? »
Je le regardai et lui fis un sourire ironique.
« En quelque sorte » dis-je en enfonçant ma main dans
son pantalon et en attrapant son cul.
«  Tu essayes vraiment de me distraire avec du sexe  ?  »
sourit-il.
« Ça dépend. Est-ce que ça marche ? »
«  Tu sais que tu n’as pas besoin de ça pour me faire
rester.  » Il m’embrassa sur le front. «  En plus j’espérais
pouvoir faire ça de toute façon. »
« Espèce de connard  » le taquinai-je. Il se pencha et
déposa un baiser lent et frémissant sur mes lèvres qui
attendaient. Le bout de sa langue rencontra mes lèvres,
m’attirant avec des promesses de douleur plus profonde.
Frustrée par son jeu, je me levai et saisis une tou e de ses
cheveux de plein poing, lui arrachant la tête et l’embrassant
profondément.
22

T OUTE TENTATIVE DE RÉSISTANCE ÉTAIT COMPLÈTEMENT VAINE . T RENT


me souleva du sol et j’enroulai mes jambes autour de sa
taille. Je m’accrochai à son corps, essayant de le dévorer de
baisers. Il se déversa en moi, essayant de prendre toujours
plus du bout de sa langue. Je la poursuivis, goûtant à sa peur
et à son désir.
Ses doigts forts se glissèrent sous ma chemise et saisirent
ma chair. Ses mains étaient comme des fourneaux sur ma
peau, envoyant vague après vague le désir à travers mon
corps. Comment pouvais-je passer autant de temps à faire
l’amour avec cet homme sans jamais m’en lasser ?
« Ne me quitte pas » gémissai-je, ignorant le pincement
d’humiliation que je ressentais. C’était gênant, mais ce
n’était pas pire que de le laisser partir sans savoir à quel
point je voulais désespérément qu’il reste.
«  Mel,  » soupira-t-il. «  As-tu la moindre idée de
combien je t’aime ? Je ne devrais pas. Je devrais m’éloigner.
J’ai essayé. »
« Apparemment pas assez. »
« Non, pas assez. Mais j’ai essayé. Je te veux, c’est tout. Je
voulais que tu sois en sécurité, c’est tout ce que j’ai toujours
voulu. » Sa poitrine se souleva pendant qu’il parlait.
Je remontai ma chemise au-dessus de ma tête et je
capturai sa bouche avant qu’il n’ait la possibilité de dire
autre chose. Il grogna dans ma bouche et me posa sur le
bureau. Il leva mes jambes en tirant sur mon short autour de
mes hanches, me laissant nue, mouillée et exposée. Une fois
de plus, j’étais nue devant lui, mes émotions aussi l’étaient
aussi et ne pouvaient se cacher de son regard. »
« T’es belle ».
Je saisis sa fermeture éclair et je la tirai rapidement vers
le bas. Trent se figea sur place et ses yeux roulèrent à
l’arrière de sa tête. Mes doigts n’étaient pas coordonnés et je
tâtonnai avec l’avant de son pantalon pendant une bonne
minute. Mes mouvements maladroits provoquèrent une forte
inspiration et un grognement exaspéré de sa part. Quand sa
queue fut enfin libérée, nous avons tous les deux soupiré de
soulagement. Je m’écartai du haut de la commode lisse,
reconnaissante que mon cul nu sur du bois laqué ne fasse pas
de bruits de grincement.
Mais même si ça avait été le cas, je doute qu’il l’aurait
remarqué. Lorsque je m’agenouillai, ses yeux étaient déjà
fermés, sa tête en arrière, et les muscles de son cou tendus
par la nécessité d’être patient. Je gardai mes yeux sur son
visage, fascinée par ses réactions alors que je caressais sa
longue queue avec ma langue, prenant lentement le temps de
goûter chaque centimètre de lui. D’un coup, je l’avalai
entièrement, ravie par la manière dont les muscles de ses
cuisses sursautèrent alors que j’enfonçais presque toute sa
longueur dure dans ma gorge.
Il leva ses poings et je me baissai, aspirant bruyamment
son lourd sac dans ma bouche. Ses réactions me ravirent une
fois de plus, et j’étais même légèrement déçue qu’il n’y ait
pas de caméras pour capturer le moment. J’étais sur une
belle lancée.
J’étais tentée de descendre encore plus bas, le bout de ma
langue se frayant un chemin en territoire inconnu, mais il
m’en empêcha.
«  Garde quelque chose pour la lune de miel  » dit-il, en
me prenant le visage entre les mains.
«  Ne me dis pas que tu es secoué par une bonne vieille
pipe  » dis-je innocemment. Il me tira vers le haut et me
serra contre son corps. Mes orteils touchaient à peine le sol
quand il me serrait dans ses bras.
« Secoué ? Nan chérie, ça ce n’est pas secoué. C’est juste
un homme qui tente de garder sa santé mentale ».
Il appuya ses hanches contre mon dos.
«  Est-ce que tu sais à quel point t’es sexy quand tu fais
ça  ?  La seule chose à laquelle j’arrive à penser, c’est à te
pencher au maximum sur ce bureau pour que je puisse te
baiser à mort, » dit-il calmement.
Ces images me firent rougir de partout, mais j’étais bien
trop loin pour m’en soucier.
« Et qu’est-ce qui t’en empêche ? »
Je tortillai mon cul contre ses cuisses, pour l’appâter.
« Tu joues avec le feu » chuchota-t-il, alors que sa main
s’agrippait à mon cou en guise d’avertissement.
« C’est ça que je veux, » dis-je, en me penchant en avant
et en posant mes mains sur la commode.
« Ah, putain » gémit-il.
Il entra en moi d’un mouvement souple et rapide, me
remplissant avec sa queue. Je gémis, la douleur se mêlant au
plaisir. La première poussée fit sortir tout l’air de mes
poumons. Je sentis mes yeux se mettre à pleurer. Ses mains
saisirent sauvagement mes hanches alors qu’il plongeait en
moi encore et encore. C’était la plus douce des agonies,
brûlant toutes les terminaisons nerveuses de mon corps.
«  C’est ça que tu voulais  ? Hein  ? C’est ça que tu
demandais ? »
Je ne pouvais pas parler. C’était la seule manière de
m’empêcher de crier pendant qu’il perçait mon corps. Les
muscles de mes bras se mirent à trembler alors qu’ils
s’e orçaient de résister au barrage incessant.
«  Alors, tu ne peux pas le supporter  ? Tu veux me
quitter ? » me nargua-t-il alors qu’il nous punissait tous les
deux de plus en plus fort.
Je me pliai en avant, les coudes posés sur le dessus de la
commode. Il leva ma jambe gauche et changea l’angle de
pénétration, creusant plus profondément dans mes plis. Ses
doigts cherchèrent mon clitoris gonflé et déclenchèrent une
tempête de feu dans mon corps.
«  Tu veux me quitter  ? Tu penses que Brett pourrait te
baiser comme ça ? »
Je voulus le rassurer et lui dire que je ne pensais pas du
tout à Brett même si lui pensait probablement à moi, mais je
pouvais à peine respirer. Je sentais le plaisir se construire
dans mes os, menaçant d’éclater et de briser chaque partie
de moi. Je pouvais sentir mes murs intérieurs commencer à
avoir des spasmes, aspirant sa queue qui était en train de me
détruire.
« Ah, Mel. Oh, bébé » grogna-t-il en lançant un staccato
enrayé alors qu’il atteignant l’orgasme, répandant sa
semence dans mon corps.
Je m’e ondrai. Mes jambes étaient comme de la gelée. Il
m’embrassa sur le dos et fit courir ses mains le long de mes
jambes tremblantes.
«  Comment diable suis-je sensée m’imaginer vivre sans
toi, maintenant ? » marmonnai-je.
« Tu ne dois pas » grogna-t-il. Il enroula ses bras autour
de mon corps épuisé, me porta jusqu’au lit et il s’installa à
côté de moi.
« Tu ne dois pas aller voir ton ami ? »
« Si. »
« On aura qu’à dire que tu ne t’es pas réveillé » lui dis-
je, me blottissant contre lui. Je ne voulais vraiment pas qu’il
parte.
« Il appellera si je ne suis pas à l’heure. »
«  Je n’arrive pas à savoir si je suis une mauvaise
influence pour toi, ou si tu es une mauvaise influence pour
moi ? »
Il répondit à ma question par un baiser doux.
« On a qu’à dire égalité. »
Je me glissai dans le lit et je m’endormis. J’étais
probablement plus épuisée que je ne le pensais car je ne
bougeais pas jusqu’à ce que je sente Trent se lever du lit et
entrer dans la salle de bain pour prendre un appel
téléphonique. Une fois de plus, je sentis un nœud se former
dans mon estomac. J’avais l’impression de devenir une de
ces petites amies jalouses et suspicieuses. Ce n’était qu’un
coup de téléphone. Je dormis jusqu’à la dernière minute.
C’était normal qu’il ne veuille pas me réveiller. Il avait
quelqu’un à voir dans le hall.
Je m’assis dans le lit et j’attendis. Tout mon corps était
sur les nerfs. Il se passait quelque chose de grave, je le
sentais. C’était comme une sorte de pénitence que je payais
pour avoir été une garce avec mon père quand il était encore
en vie. Chaque fois que je pensais que j’allais être heureuse,
quelque chose de mal se passait.
La porte de la salle de bain s’ouvrit avec un bruit sourd et
Trent en sortit avec un air alarmé. C’était nouveau pour lui.
Même en pleine dispute, il ne semblait pas si agité.
« Tout va bien ? »
« Non, pas du tout. Fais tes valises, on doit rentrer. » Il
alluma la lumière et sortit nos valises du placard.
« Quoi ? Pourquoi ? »
« La fuite, le gars avec qui j’ai dû traiter ? Il s’avère qu’il
était plus proche de nous que ce que l’on pensait. Il a un
contact en ville. »
«  Qui  ?  » Je mis sa chemise usagée sur ma tête et
commençai à chercher mon pantalon.
«  Qu’est-ce que tu sais à propos des Severson et de leur
banque ? »
«  Pas grand-chose, juste que Kyle était une énorme
merde qui utilisait l’argent de son père comme bouclier pour
se protéger, parce qu’il rendait la vie de tout le monde
misérable. Honnêtement, depuis que tu l’as éliminé de
l’équation, j’avais trop peur de même marcher dans la même
rue que les Severson. »
«  Éliminé  ?  » Il prit une pause et sembla attendre des
réponses.
«  Tu sais, quand tu t’es débarrassé de lui. J’ai vu le
corps » chuchotai-je.
« Le corps ? Tu crois que je l’ai tué ? » Le choc de Trent
était presque comique.
« Eh bien… Oui. Je veux dire, c’était juste après l’incident
sur la route et… Je ne sais pas… J’ai supposé que c’était un
accident. Il y avait tellement de sang sur le sol qu’il était
évident qu’il s’était vidé de son sang sur place. Et dans ces
champs à l’arrière, je veux dire, pas de signal téléphonique,
et encore moins de bon Samaritain.  » Je divaguais. Je
pouvais le dire. Mais il semblait que chaque mot que je
prononçais était de plus en plus alarmant pour Trent, et je ne
pouvais apparemment plus m’arrêter.
«  Donc… Attends. Tu penses que j’aurais tué un homme
et que je l’aurais laissé sur ta propriété. Et puis quoi ? Tu l’as
laissé là pour que les coyotes le dévorent ? »
« Non, je l’ai enterré. »
« Et puis quoi ? »
« Et puis je suis venue te voir. »
« Quoi ? Quand ? »
« Ce matin-là, » dis-je en regardant par terre. Comment
j’avais pu être si stupide  ? Le meurtre n’était pas la base
d’une relation saine, durable et aimante.
«  Donc, tu t’es donnée à moi parce que tu pensais que
j’avais tué cet homme pour toi ? »
« … »
Il s’approcha et me fit asseoir sur le lit.
« Tout d’abord, je ne l’ai pas tué. J’aurais pu, mais je ne
l’ai pas fait. Deuxièmement, si je l’avais fait, tu ne l’aurais
jamais su. Je ne laisse même jamais une empreinte digitale,
je ne laisserais certainement pas un corps entier. Et
troisièmement, je ne sais pas si je devrais être o ensé que tu
puisses penser ça, ou reconnaissant que tu aies décidé de me
protéger pendant tout ce temps. »
« Mais du coup, c’est quoi le rapport avec ton boulot ? »
Il passa sa main dans ses cheveux et tira la chaise de
bureau jusqu’à moi. Il s’assit dessus et prit mes deux mains
dans les siennes.
«  Les Severson ont beaucoup d’accords louches et
beaucoup de partenaires pas très fréquentables. L’un deux
est une société a liée à la Triade qui cherche à blanchir de
l’argent par le biais d’acquisitions de terres dans des petites
villes endormies. Des villes particulièrement somnolentes où
l’argent peut être récupéré à partir de combustibles
fossiles. »
« Ok ? » Je ne comprenais toujours rien.
« Kyle était un lourdaud, un gamin violent, mais il n’était
pas le genre de gars qu’il faut pour convaincre les gens de
vendre leur propriété. Il faut quelqu’un en ville en qui les
gens ont confiance. Un local. Quelqu’un qui veut voir cette
petite ville endormie se transformer en autre chose. »
« Qui ? »
« Le même homme qui est en train de retourner ta ferme
en ce moment pour trouver quelque chose de très important
pour lui. Je soupçonne que ça soit le corps de Kyle. »
« Mais je ne l’ai jamais dit à personne. Je ne te l’ai même
pas dit à toi. » Mes yeux piquaient et ma gorge se serrait.
« Ça n’aidera personne » me dit Trent en me remettant
son téléphone portable. Sur l’écran, on voyait des photos de
Trevino et sa famille emmenés avec des menottes. Je
reconnus tous les o ciers sur les photos, mais l’un de me
sembla très di érent.
Brett.
Ne lui avais-je pas demandé spécifiquement de veiller sur
mes terres ? Comment avait-il pu trahir ma confiance ?
« Il travaille pour Severson depuis tout ce temps. Je pense
que quand Kyle s’est approché de trop près, il a eu une
altercation avec le bon shérif. Et, tu l’as dit, il n’y a presque
aucun espoir de sauvetage dans les champs obscurs.  » Il
regarda mon visage qui était en train de lutter pour
rassembler toutes les pièces du puzzle. Ça se tenait, mais je
n’arrivais pas à le croire. Je ne pouvais pas croire que Brett
avait vraiment tué quelqu’un. C’était aux antipodes de sa
personnalité.
« Pas Brett, » je secouai la tête.
«  Écoute moi, Mel. Je fais ça depuis longtemps. Je te dis
que chaque homme a son point de rupture, surtout s’il a
quelque chose à protéger. Et vu la façon dont il te regarde,
c’est évident que tu es tout pour lui. Alors, que se passe-t-il
s’il a vent que Severson essaye de te faire passer un mauvais
quart d’heure ? Peut-être qu’il craque. Ils se battent comme
des hommes, mais Kyle ne s’en tire pas cette fois. Puis Brett
le laisse mourir. Non pas que je le blâme. En fait, c’est peut-
être la seule chose que j’aime chez ce type,  » dit Trent en
souriant.
« Ce n’est pas drôle ! » Je pris une poignée de vêtements
et je les jetai dans une valise ouverte. Dépêchons-nous de
rentrer à la maison pour sauver ma famille. »
23

L E VOYAGE DU RETOUR FUT DEUX FOIS PLUS LONG ET ÉPROUVANT .


Trent et moi n’échangions pas grand-chose. Je ne savais pas
quoi dire, même quand Trent avait eu envie de discuter.
Trent travailla tout le long du vol, tapant furieusement
sur son ordinateur portable et passant plusieurs coups de
téléphone. Je n’arrivais pas à me concentrer su samment
pour prêter attention à ce qu’il racontait. De toute façon, il y
avait tellement d’acronymes et de jargon de roman
d’espionnage qu’il était impossible de suivre le rythme.
Une fois arrivés en Virginie, une équipe d’hommes en
costumes nous attendait.
«  Désolé de traîner vos pauvres culs hors du lit.  » Il
s’approcha d’eux et les tapa dans le dos. Bien qu’ils soient
gros, méchants, des super Black Ops, ils semblaient tous être
des mecs de fraternité. Ce qui ne dissipa en rien mes
craintes.
«  Tu sais qu’on assure tes arrières. En plus, ce genre de
connard me colle vraiment à la peau. Comment peut-on faire
a aire avec des gars comme ça et les aider à ruiner sa propre
ville ? Certaines personnes feraient vraiment n’importe quoi
pour de l’argent,  » dit le seul gars qui portait une veste du
FBI.
«  Mel, je te présente l’agent Scofield  » dit Trent, me
faisant entrer dans le cercle d’amis. «  C’est notre contact
dans les forces de l’ordre. C’est lui qui va procéder à toutes
les arrestations. »
« Ravie de vous rencontrer. Y a-t-il une chance que vous
puissiez faire sortir Trevino et sa famille de prison ? »
« On est déjà dessus, Madame. On doit y aller doucement
sur ce coup-là. On ne veut pas alerter votre shérif ou ses
copains que les fédéraux se rapprochent de lui avant d’avoir
tout réglé. Nous travaillons sur cette a aire depuis
longtemps. »
« Vraiment ? »
«  Oui, il n’y a pas si longtemps, nous avons reçu des
pistes qui nous menaient dans cette direction. Je sais que
vous êtes inquiète, mais je ne veux laisser personne
s’échapper en étant téméraire. »
J’acquiesçai et pris une profonde respiration. J’étais
tellement anxieuse que j’avais du mal à rester debout. Je me
sentais comme une junkie qui essaye de tenir le coup.
« Alors, quel est le plan ? » interrompit Trent.
«  D’abord on vous emmène dans un endroit sûr. Nous
pouvons en parler dans la voiture » déclara l’agent Scofield.
Je les suivis docilement. Trent bavarda un peu avec les
hommes, apparemment peu a ecté par la gravité de la
situation. Le voir rire et sourire pendant que mes amis et ma
famille étaient assis derrière les barreaux me faisaient
bouillir de colère. Je fus même tentée de lui enfoncer mon
poing dans les reins quand il prit soudain ma main dans la
sienne et la serra rapidement.
Je me mis à fondre comme du beurre.
« Ah, tu t’es souvenu que j’étais là avec toi » dis-je, alors
qu’on montait à l’arrière de la berline noire banalisée.
«  Toujours. Ne t’inquiète pas, on va les sortir de là  »
répondit-il d’un ton beaucoup plus solennel que celui qu’il
avait adopté jusqu’à maintenant.
« Tu fais confiance à ces gars ? »
« Oui, » dit-il catégoriquement.
« Mais ? »
« Ce ne sont pas mes gars, mais ce sont de bons gars. »
« Et maintenant ? »
«  Maintenant, on va chercher comment attacher les
Severson et ton ami le chérif dans un seul et même nœud. »
Je posai ma tête sur son épaule et regardai le paysage
passer devant nous. C’était dérangeant de voir tant
d’endroits familiers et de réaliser à quel point tout cela me
semblait étranger. J’avais l’impression de ne pas connaître
ou comprendre les choses que je croyais si familières. Toute
ma vie m’avait parue distante, il avait su d’une seule
personne pour lui donner du sens, un étranger.
«  Tu sais, je ne pense pas que j’aurais pu faire ça sans
toi » dis-je, presque sans réfléchir.
« Faire quoi ? »
« Tout. Faire face à ce que Brett est devenu. Me faire face
à moi-même. »
« À toi-même ? »
«  J’étais une connasse. J’étais si méchante, même avec
mon propre père. Tout ce qu’il a fait, c’est d’être bon avec les
gens et je ne me suis vraiment pas montrée assez
reconnaissante. J’ai passé tellement de temps à essayer de
m’éloigner de lui, de la ferme, et,  » j’haletai, à court de
sou e.  « Et puis il est parti. »
« Ce n’est pas ta faute. Et ton père sait que tu l’aimais. Tu
voulais juste des choses di érentes. Il ne t’en a jamais
blâmée » dit-il en m’entourant de ses bras.
«  Ça ne fait qu’empirer les choses  » sanglotai-je. Je me
sentais minuscule et je ne contrôlais rien, mais le fait de
savoir qu’il était là rendait tout ça un peu plus supportable.
La voiture s’arrêta dans un motel au milieu de nulle part.
Les bâtiments ressemblaient à toutes les planques de motel
de tous les films policiers des années 80 que j’avais vus.
«  Ils pourraient tout aussi bien accrocher un panneau
annonçant leur présence » chuchotai-je.
«  C’est ce que je pense aussi,  » convient Trent. Il me
sourit et je me mis à sourire en retour. Bien que le moment
n’eût rien de romantique, je glissai ma main dans la sienne
et je l’embrassai fort.
Nous posâmes nos sacs dans la chambre du motel. C’était
loin de l’hôtel de villégiature en Thaïlande. Mais au moins,
elle semblait propre, mais je ne voulais pas examiner cette
impression de plus près.
«  Donc, on sait qu’ils cherchent quelque chose sur ta
propriété. Peux-tu penser à une raison pour laquelle ils
seraient en train de creuser et de tout retourner sur ta
propriété ? » me demanda Scofield.
« Creuser ? » Je pouvais sentir mon visage blêmir.
«  Oui, on dirait qu’ils cherchent quelque chose mais
qu’ils ne l’ont pas encore trouvé,  » dit Scofield, me
remettant une tablette avec plusieurs images à l’écran. Je
reconnus immédiatement les lieux. Les images montraient
Brett en train de creuser à l’aide d’une tractopelle et d’une
simple pelle. J’eus des vertiges quand je réalisai qu’il creusait
au bon endroit.
« Vous dites qu’il n’a rien trouvé ? »
« Il devrait ? » Scofield me regarda suspicieusement.
«  Non, pas que je sache. Mais il ne se serait pas donné
tout ce mal s’il ne pensait pas qu’il y avait quelque chose. »
« Pour l’instant, on ne trouve rien qui nous permette de
l’arrêter. Je veux dire, aller fouiller le jardin de votre copine,
c’est odieux, mais ce n’est pas un crime fédéral. »
«  Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant  ?  » Ma voix
sonna alarmée.
« Maintenant, on doit faire en sorte qu’il te dise ce qu’il
recherche  » dit Scofield avec un sourire fatigué. Ses yeux
regardèrent Trent pendant une seconde avant de se
reconcentrer sur moi.
« Tu n’es pas obligée de faire ça si tu ne veux pas, » dit
Trent en me serrant la main.
«  Je vais le faire.  » Je me tournai vers Scofield.
« Comment le faire parler ? »
« Tu rentres chez toi, tu lui dis que tu t’es disputée avec
Trent et que tu es rentrée plus tôt que prévu. Ensuite, tu agis
normalement. Comment est-ce que tu réagirais si tu rentrais
de voyage et que tu découvrais que tes employés ont été
arrêtés ? »
« Ce ne sont pas mes employés. C’est ma famille, » dis-
je fièrement.
« C’est encore mieux » se moqua-t-il.
Trent s’assit et écouta en silence le FBI me donner un
cours accéléré sur les interrogatoires. J’allais porter un micro
et j’avais besoin d’obtenir des aveux de Brett, mais personne
ne savait ce qu’il était censé avouer. Je ressentis un
pincement de culpabilité pendant qu’ils parlaient. Brett était
mon ami. On avait grandi ensemble et il était l’une des rares
personnes du comté de Luzanne à me traiter comme un être
humain. Et oui, il m’aimait bien. Même si je ne lui avais pas
rendu la pareille, c’était agréable de savoir que quelqu’un me
voyait encore comme une fille. Pourtant, j’étais là, prête à
aider le FBI à détruire sa vie.
Je me sentais comme une traîtresse, mais je n’avais pas
d’autres choix. Il fallait que je fasse quelque chose. Je ne
pouvais pas laisser Brett continuer à fourrer son nez dans
mes a aires privées. Et si c’était lui qui avait tué Kyle, il
fallait l’arrêter. Je n’allais pas le dénoncer pour ça, mais je
devais l’arrêter avant qu’il ne trouve le corps que j’avais
enterré, ce qui lui permettrait de m’impliquer également.
« Ceci est un bouton de panique, » Scofield me mit dans
la main un cylindre de la taille d’une paume. « Si les choses
deviennent risquées, appuyez sur le bouton et on sera là en
moins d’une minute, d’accord ? »
Je regardai l’engin et je haussai les épaules.
« D’accord » dis-je.
«  Très bien, attendez ici jusqu’à ce que nous ayons le
signal, et ensuite un de mes hommes vous ramènera chez
vous,  » dit-il. J’acquiesçai et je souris alors qu’il partait,
mais je me sentais bête.
«  Tant pis pour le romantisme » dit Trent, se tenant
derrière moi et embrassant mon oreille.
« Je crois que je préférais quand je pensais que tu étais le
meurtrier. Ça semble tellement pire maintenant, d’une
certaine manière » avouai-je.
«  Parce que tu lui faisais confiance. Même si tu ne
ressens pas pour lui ce qu’il ressent pour toi, tu avais
l’impression de le connaître. »
« Mais toi aussi j’ai l’impression de te connaître. »
« Oui, mais tu ne faisais pas confiance à cette impression.
Tu lui faisais confiance à lui, » répondit Trent. Il me tira sur
ses genoux alors qu’il était assis sur le bord du lit.
«  Je te fais confiance  » dis-je, posant ma tête sur sa
poitrine.
«  Tu me fais peut-être confiance, mais tu n’as pas
confiance en tes propres sentiments. Ça aussi, c’est normal.
Ça ne me dérange pas. Ne pense pas à ça maintenant.
Concentre-toi sur ce qui t’attend. C’est comme pour le tir à
l’arc. Tu as besoin d’un esprit clair et d’une main ferme pour
réussir. »
Ses mots augmentèrent mon anxiété malgré le calme que
sa présence me procurait habituellement.
«  Tu peux le faire,  » dit-il doucement, me berçant
comme une petite fille. Je laissai ces mots tourner en boucle
dans mon esprit jusqu’à être presque en transe.
Quand on reçut finalement le signal, j’étais presque
convaincue à cent pour cent que je pourrais tout faire sans
problème. Je glissai des genoux de Trent et pris mon sac de
voyage. Trent me regarda rassembler mes a aires avec un
front plissé et des lèvres bien serrées.
« Tu ne viens pas avec moi ? »
« Pas cette fois, chérie. Mais ne t’inquiète pas, je ne serai
pas loin, » dit-il avec un hochement de tête.
Je pris une grande respiration et je sortis de la voiture.
D’une manière ou d’une autre, tout cela toucherait à sa fin.
J’allais reprendre ma vie en main et vivre à la hauteur du
nom de Landry. Trent avait raison, mon père et moi ne
voulions pas les mêmes choses. Nous avions des visions
di érentes, mais il avait posé toutes les bases pour rendre
mes rêves accessibles. C’est grâce à lui que Landry Farms
était devenu ce que c’était aujourd’hui. Il n’était pas question
de laisser quelqu’un ruiner l’avenir pour lequel il avait
travaillé si dur.
24

Q UAND NOUS SOMMES ARRIVÉS À LA FERME , MON CŒUR SE MIT À


battre à tout rompre. Les rideaux colorés des fenêtres et
l’extérieur fraîchement repeint me rappelaient sinistrement
que les personnes qui étaient censées être à l’intérieur
étaient actuellement enfermées. «  Où sont les enfants  ?  »
demandai-je au chau eur.
« On s’en occupe. Ils vont bien, pas de panique » dit-il.
Je hochai la tête et sortis de la voiture. J’attendis qu’elle
soit hors de vue avant de sortir mon téléphone portable pour
appeler Brett. Il décrocha presque immédiatement.
«  Brett, qu’est-ce qui s’est passé ici  ? Où sont-ils tous
passés ? »
« Mel, c’est toi ? »
« Oui, je suis rentrée. »
« T’es où ? Chez toi ? »
« Oui chez moi. À ma maison. Tu sais ce qui est arrivé à
tout le monde  ? Ils sont allés à l’hôpital  ? Lena a eu son
bébé ? »
Je tentai de paraître désemparée. Je n’avais jamais été une
grande actrice, mais cela devrait su re à le convaincre.
« Bouge pas, j’arrive. »
Je m’assis sur le porche et je posai ma tête sur mes
genoux. Du coin de l’œil, je vis un ballon de foot sous un
arbre. Le souvenir de Trent dans la cour, jouant avec les
enfants pendant que toute la famille célébrait le fait d’être
réunis et en sécurité me revint en mémoire. Je grinçai des
dents en pensant à tous ces visages qui me manquaient. La
chaleur m’envahit et des larmes de frustration menaçaient
de couler de mes yeux.
«  Mel  ? Je suis si content de t’avoir trouvée  !  » Brett se
précipita vers moi, sa veste de travail sale déboutonnée et
battant des ailes dans l’air frais de la nuit.
« Trouvée ? Tu me cherchais ? Et où est tout le monde ? »
Il s’assit sur les marches du porche à côté de moi et prit
ma main dans la sienne.
«  Écoute-moi. On a des raisons de croire que Kyle
Severson a été assassiné sur ta propriété. »
« Assassiné ? »
« On a trouvé beaucoup de sang et de tissu. On a aussi un
tuyau. Quoiqu’il en soit, on dirait que tes nouveaux arrivants
pourraient savoir quelque chose à ce sujet. Tu savais qu’ils
échappaient à la violence de gangs ? »
« Oui. »
«  Et tu les as quand même fait venir  ? Mais tu es
inconsciente ! » Le ton accusateur de Brett me râpa les nerfs.
«  Oui, c’est pour les sortir de là que je les ai faits venir.
Quel est le rapport avec Kyle ? »
«  Peut-être que les deux ne sont que des coïncidences,
mais on n’en saura pas plus tant qu’on n’aura pas de corps à
examiner. » dit-il.
J’acquiesçai, sans savoir si j’allais réussi à m’empêcher de
lui hurler dessus.
«  Est-ce que tu te souviens de quelque chose d’anormal
concernant ton terrain  ? N’importe quel endroit où la terre
serait encore molle et pourrait facilement être déterrée ? »
Je voulus rire. Son visage semblait si sincère. Ce n’était
pas étonnant qu’il avait réussi à obtenir la confiance des
gens. Si je ne le connaissais pas mieux, je ferais confiance à
sa soi-disant inquiétude.
«  Non ça ne me dit rien. Je n’étais pas trop dans les
champs dernièrement, mais c’est assez calme par ici » dis-
je innocemment.
« J’ai déjà essayé là-bas derrière. Il n’y a rien » cracha-
t-il en donnant un coup de pied dans le sol. «  Au fait,
pourquoi est-ce que tu es rentrée  ? Tu n’étais pas en
vadrouille avec ton amoureux ? »
« On a rompu. » déclarai-je.
« Oh, chérie, je suis désolé d’entendre ça. Mais tu ne peux
pas dire que je ne t’avais pas prévenue. » Il s’approcha et me
serra dans ses bras. Il y a un an, je l’aurais vu comme un
radeau de sauvetage dans des eaux très agitées. Au lieu de ça,
il me faisait froid dans le dos.
« Oui eh bien, il avait ses secrets et je n’étais pas prête à
vivre avec autant d’inconnu. »
Brett se raidit.
«  Même si je déteste l’idée de défendre ce type, tu sais
que tout homme a des secrets, Mel. Il y a toujours des choses
qu’on ne dit pas ou dont on ne peut pas parler, même à la
personne qu’on aime le plus. »
«  Ce n’est pas ça, l’amour. En tout cas ce n’est pas le
genre de vie que j’ai envie de mener. Surtout maintenant que
l’a aire avec Kyle est en train de devenir incontrôlable. »
« Tout ira bien. Je vais m’occuper de tout, tu verras. Je te
promets que je ne laisserai pas un animal comme Kyle être la
chose qui te fait du mal » déclara-t-il avec insistance.
C’était à mon tour de me raidir. Je m’éloignai de son étreinte
et je le regardai dans les yeux.
« Qu’est-ce que tu veux dire par-là  ? » La chaleur dans
le regard de Brett se dissipa ainsi que sa bonne humeur
habituelle, pour laisser place à un sourire vicieux. Il mit ses
mains sur ses hanches et pris une autre respiration avant de
parler.
« T’es sûre de vouloir la vérité, Mel ? »
« Bien sûr. »
« Je veux dire la vraie vérité ? » prévint-il.
Je hochai la tête.
«  Je sais. Je sais ce qu’il t’a fait. Ce connard ne pouvait
pas s’en empêcher, il a fallu qu’il s’en vante. Il avait
tellement hâte de me dire comment il s’était introduit chez
toi et t’avait violée. »
J’avais l’impression qu’il ne restait plus du tout d’air dans
l’atmosphère.
« Quand ? »
« Il y a longtemps déjà. Et tu sais ce qui était le pire ? Je
ne pouvais rien y faire. Je suis un o cier de la loi, et je ne
pouvais rien faire sauf laisser ce maudit violeur errer dans
les rues à cause de toi. Tu m’as coincé. Si tu avais appelé et
porté plainte, je me serais occupé de tout, mais ça n’a jamais
été signalé et ça n’est toujours pas illégal d’être un connard.
Tu sais à quel point c’était dur pour moi de te regarder dans
les yeux après ça ? »
« Mais… Mais… » Le paysage défila rapidement et je me
retrouvai par terre. Avant de comprendre ce qui venait de se
passer, j’étais assise sur le sol, essayant de ne pas fondre en
larmes devant un meurtrier. Brett s’accroupit à côté de moi
et essuya mes larmes avec ses pouces. Je pouvais sentir la
saleté de ses doigts s’étaler sur mon visage.
«  Ne t’inquiète pas, il ne reviendra pas pour toi. Je te le
promets. Je te promets qu’il est parti. Mort et parti. »
« Comment tu le sais ? Tant qu’on n’a pas le corps, il est
peut-être toujours dans la nature. »
«  Je le sais parce que…  » il hésita. «  Tu veux la vérité
hein ? La vérité, c’est que je le sais parce qu’après qu’il m’ait
dit tout ça, on s’est battu. Et je l’ai grièvement blessé. Et
comme il est porté disparu, il y a de fortes chances qu’il n’ait
pas survécu à ses blessures. Mais Mel, j’ai fait ça pour toi. Je
le referais. Je ne laisserai jamais les Severson te faire du mal.
Tu ne vois pas comment je te protège depuis le début ? Je sais
que tu as le cœur brisé en ce moment, mais ce Trent n’était
pas un bon gars pour toi. Il ne peut pas te protéger comme je
le fais. »
Ses yeux se déchainèrent tandis qu’il parlait.
«  Tu comprends hein  ?  » Il saisit mes épaules et me
secoua désespérément.
« Oui » dis-je doucement.
«  Bien, alors on doit trouver le corps, et ensuite on
pourra être ensemble. Je promets que je ne te forcerai jamais
à faire quoi que ce soit. D’accord ? »
Mon cœur eut mal pour lui. Il était clairement fou, et je ne
l’avais pas remarqué.
« Et ma famille ? »
« Ils seront tous bientôt libérés et renvoyés chez eux. »
«  Quoi  ?  » je m’éloignai de lui. «  Après tout ce que j’ai
fait pour les faire venir ici, tu veux les renvoyer  ? Ils seront
tués, Brett.  » Je m’entendais hurler, mais il semblait
insensible.
«  Ne t’inquiète pas, on pourra fonder notre propre
famille. Tu n’as pas à vivre ici toute seule. »
Je le giflai d’un coup sur la joue.
«  Putain mais de quoi tu parles  ? Réveille-toi Brett. On
n’est pas amoureux, on n’est pas ensemble. Tu viens
d’avouer avoir tué un homme pour moi et enfermé Trevino
et sa famille, ma famille, pour pouvoir te couvrir. Et
maintenant, tu t’attends à ce qu’on ait des enfants et qu’on
vive heureux pour toujours ? »
« Je te veux, Mel » dit-il d’une petite voix brisée.
« Et tu ferais tout pour m’avoir n’est-ce pas ? »
«  Tu n’as aucune idée de ce que j’ai fait pour te
protéger ! » Il se leva de toute sa hauteur et cria. « Tu crois
que les charges disparaissent comme par magie Mel, ou que
tu pourrais sauver ta précieuse terre sans demander quelques
services  ? C’est ce que j’ai fait. J’ai gardé les Serverson loin
de toi ! ».
« Et t’as fait ça comment ? »
Il tituba comme s’il avait été touché.
« Oh non. Tu n’as pas le droit de me regarder de haut. J’ai
fait ce que j’avais à faire, même après que tu te sois
prostituée avec le premier beau-parleur qui t’a montré un
peu d’attention. C’est moi qui les ai empêchés de
t’empoisonner comme ils l’ont fait avec… »
Il s’arrêta, mais c’était trop tard. Il en avait trop dit.
« Papa. »
Des larmes coulèrent sur le visage de Brett et je compris
que c’était vrai. La maladie et la mort soudaine de mon père,
tous les dossiers qu’il avait rassemblés sur M&T, tout
commençait à s’imbriquer.
« Comment as-tu pu ? »
« Je ne savais pas. Je l’ai su plus tard. Et puis… Qu’est-ce
que j’étais censé faire, Mel ? »
« Tu travailles pour eux ? »
« Mel, c’est tellement plus profond que juste M&T ou les
Severson. C’est tellement plus grand. Je n’ai pas eu le choix.
Au début, je pensais juste aider, tu sais. Aider à faire une
transition en douceur. Parler à des gens qui ne feraient pas
confiance à un étranger. »
« Et gagner un peu d’argent en cours de route. »
«  Merde Mel, tu connais le salaire d’un flic de petite
ville ? » Il sourit, du même sourire d’enfant de chœur qu’il
arborait habituellement.
« Et puis ? »
«  Et puis ça s’est compliqué. Ton père ne voulait pas
laisser tomber. Pas moyen de le raisonner. J’essayais de le
convaincre d’abandonner, mais je suppose qu’ils en ont eu
marre d’attendre et qu’ils ont décidé d’en finir. Je ne l’ai su
que plus tard. » Il détourna le regard en parlant. Au moins il
avait les couilles d’avoir honte de lui.
Néanmoins, ça ne m’apporta aucun réconfort. Je me jetai
sur lui, le frappant de toute ma rage. Il se couvrit la tête mais
ne riposta pas, ce qui me mit encore plus en colère.
Je ne m’arrêtai pas même en entendant le crissement des
pneus. Je ne m’arrêtai pas lorsqu’une voix m’ordonna de le
faire. Je continuai à le rouer de coups même lorsque des
mains fortes m’arrachèrent de lui et de son visage étourdi. Je
ne pouvais m’empêcher de me débattre, même en étant
serrée contre une poitrine forte et large, dont l’odeur
familière de sueur et de soleil me pénétrait les narines. Je
continuai à me débattre jusqu’à ce que je sois épuisée et que
tout soit fini.
«  Bon boulot,  » dit une voix apaisante. «  On a tout ce
dont on a besoin. Il va nous aider à faire tomber pas mal de
connards. Tu as été géniale. Tout va bien se passer. »
J’entendis les mots mais je ne les crus pas. J’avais
l’impression que rien n’irait plus jamais bien. Pas pour moi
en tout cas. Plus jamais.
25

J E M ’ ASSIS SUR LE PORCHE POUR REGARDER CE QUI RESSEMBLAIT À UNE


redi usion d’une journée d’il n’y a pas si longtemps. J’ai
l’impression que c’était il y a un million d’années.
« Le temps se réchau e, on pourrait avoir une saison de
croissance plus longue cette année  ». Wilmer s’assit à côté
de moi et me tendit une bière.
« Ou de sécheresse » répondis-je, en tintant la bouteille
avec lui avant de prendre une gorgée.
« Quel optimisme, patronne. »
«  Désolée, je ne suis pas de très bonne compagnie ces
derniers temps. »
«  T’inquiète. On a tous traversé pas mal de choses. La
bonne nouvelle, c’est qu’on est encore là et toujours
ensemble. Je veux dire, tu sais qu’on forme une grande
famille. Et la famille, c’est le plus important. »
«  Ouais  » soupirai-je. «  J’aimerais juste que tous ces
enfoirés se dépêchent de se faire arrêter, pour que je puisse
redevenir mon ancienne moi revêche. »
« Quoi, tu veux dire à propos de Kyle ? »
«  Ils n’ont jamais trouvé le corps,  » dis-je, soudain
consciente du nœud qui se formait au creux de mon estomac.
« Et ils ne le trouveront pas. »
« Comment peux-tu être si sur ? »
« Parce que », il regarda autour de lui et baissa sa voix.
« Tu fais du bon travail pour toute une série de trucs, mais
se débarrasser d’un corps demande une certaine expertise.
Mais ne t’inquiète pas, je suis là pour toi. »
Je m’étou ai avec ma bière. Il me regarda avec un sourire
malicieux.
« Comment t’as fait ? »
Wilmer secoua la tête et posa son doigt sur ses lèvres.
«  On est une famille, Mel. On se protège les uns les
autres. Ne t’inquiète pas. Ton secret est bien gardé avec
moi.  » Je clignai des yeux plusieurs fois, ne sachant pas du
tout comment réagir. Wilmer profita de cet instant de
confusion pour s’échapper et il courut rejoindre les enfants
qui tapaient dans un ballon dans la cour.
Je restai assise en état de choc, me sentant reconnaissante
d’avoir la réponse à l’une des nombreuses questions qui
tourbillonnaient dans ma tête. Kyle ne referait pas surface. Je
pouvais bien dormir en sachant cela.
Je dormais d’ailleurs beaucoup mieux ces derniers jours ;
en plus de bien dormir je me sentais reconnaissante. Je
regardais ma vie, ce qu’elle était devenue, et je ne la
reconnaissais honnêtement pas. Jamais je n’aurais imaginé
qu’elle puisse ressembler à ça. Trevino désapprouvait
toujours Trent et Wilmer courait toujours après la jolie fille
du coin. Ma silhouette de planche à pain n’avait pas changé
et mon visage ressemblait à celle d’une connasse quand je ne
souriais pas. Mais j’étais heureuse.
C’était le meilleur changement de tous.
«  Les enfants fatiguent, on ferait bien de commencer à
nettoyer » cria Mam Elena derrière moi. Je savais ce que ça
voulait dire. Il était temps pour moi de me rendre utile.
J’entrai dans la cuisine et je pris un tablier. Vingt minutes
plus tard, j’étais plongée dans la mousse de savon et les
conversations salaces de filles.
On était tous un peu traumatisés. Parfois, ça pouvait se
voir dans nos yeux ou se cacher derrière nos sourires. Mais
on avançait ensemble. Wilmer s’introduit timidement dans
la cuisine et s’éclaircit la gorge.
« Tu restes dormir ? »
« Non, Trent vient me chercher » dis-je en souriant.
« Oh, d’accord » dit-il avec un air soulagé.
«  Et dis à ton père de ne pas envoyer quelqu’un d’autre
s’il veut me poser des questions » plaisantai-je.
Wilmer rit et secoua la tête.
Trent arriva tard dans la soirée et rendit honneur aux
anciens de la maison. Il avait ramené un sac rempli de
bonbons pour les enfants et bavardé confortablement avec
les dames. Quand nous nous mîmes en route pour rentrer à
pieds, j’étais épuisée. Mais j’étais heureuse que mon Thor
Sexy me tienne la main et me guide sur la route.
« Sinon, tu savais que Wilmer était au courant que j’avais
enterré le corps de Kyle ? »
« Je le savais. »
« Comment ? »
«  Il est venu me voir après la disparition de Kyle et m’a
posé une question hypothétique pas si hypothétique que ça.
Je n’ai pas fouillé parce que je ne voulais pas savoir. J’ai
pensé qu’il avait tué Kyle et qu’il essayait de se débarrasser
du cadavre. »
« Et tu ne t’es pas dit que tu aurais pu me prévenir ? »
« C’est un bon garçon et j’ai trouvé qu’il ne méritait pas
la prison pour avoir tué un connard, » répondit-il.
«  Vous me faites peur, M. Darby. Quoiqu’il ait pu faire,
Kyle était un être humain. »
« Il a fait du mal à ma femme. J’ai plus de mal à avoir ce
genre de considérations, » dit-il en me tirant sous son bras.
« Donc, tu lui as dit comment se débarrasser du corps ? Il
t’a dit ce qu’il en avait fait ? »
« Non, et je ne veux pas le savoir. Toi oui ? »
Je secouai la tête. Je n’ai même pas eu à y penser. Puis je
me sentis coupable. Pas si facile de tourner la page.
«  Il y a encore une chose que je n’arrive pas à
comprendre,  » dis-je. «  Et tu as très probablement la
réponse à ça aussi. »
« Balance. »
«  Mon père a dépensé une fortune en détectives privés.
Où a-t-il trouvé tout cet argent ? »
« C’est facile. C’est moi qui les ai payés. C’était mon ami
et il avait besoin d’aide. Tout l’argent du monde ne vaut pas
ce qu’il a fait pour moi. Il m’a donné une maison et montré
la bonne direction. Et, même si je doute qu’il aurait pu y
penser à l’époque, il m’a donné toi. »
Je regardai son visage et les ombres qui y passaient au
clair de lune. 
«  Je t’aime, mais si tu vas encore une fois derrière mon
dos pour régler mes problèmes à ma place ou me protéger, je
te transperce les couilles avec une flèche. »
Il se mit à rire.
« Et tu sais que je peux le faire ». J’attrapai son col et je
tirai sa tête vers le bas pour que nous soyons nez à nez.
« Plus besoin de protéger Caramel Landry, c’est compris ! »
Il me vola un baiser et me prit dans ses bras, faisant les
derniers mètres en courant jusqu’à la maison en me tenant
dans les airs. Je riais comme les filles chiantes dans les
publicités pour cartes de vœux, mais je ne pouvais pas m’en
empêcher. Ça aussi, ça m’arrivait plus souvent ces jours-ci ;
être heureuse et rire.
Quand il me posa, il me couvrit les yeux et me fit tourner
en rond.
«  Je vais avoir la tête qui tourne et vomir sur tes
chaussures » l’avertis-je, sans pour autant l’interrompre.
«  Pas de soucis non plus  » me dit-il en m’arrêtant.
J’attrapai ses mains et j’essayai de les tirer vers le bas.
« Lâche ! »
«  Attends, je voulais te demander quelque chose.
Maintenant que tout le monde est de retour, je voudrais te
dire que j’ai l’impression d’avoir trouvé ma place. Et elle est
ici, à côté de toi. Si tu veux rester ici pour toujours, je suis
d’accord avec ça. Et si tu veux vivre dans une cabane sur la
plage ça me va aussi. Je veux m’endormir et me réveiller à
côté de toi, où que tu sois. Quand je pars, je veux savoir que
tu seras là quand je reviendrai. »
« Et donc ? »
«  Donc  !  » il me fit tourner une fois de plus et me
découvrit les yeux.
La vieille maison était complètement sombre, à
l’exception d’une série de lumières montées sur la façade,
qui exprimaient un message.
Épouse-moi Mel !
« Qu’en dis-tu ? » demanda-t-il. Il semblait terrifié. Son
sou e s’éleva vers le ciel en rapides bou ées de vapeur et il
déplaçait son poids d’un pied à l’autre.
J’étais stupéfaite. Je ne pouvais pas m’imaginer ne pas
dire oui, mais je ne trouvais pas de mots. Je passai ma main
dans mes cheveux, qui n’étaient plus si courts, et je hochai la
tête.
« Oui ? »
« Oui. »
« Elle a dit oui ! » cria-t-il dans l’obscurité. « Venez ici
Madame Darby, j’ai envie de fêter ça. »
Il courut vers moi et me balança par-dessus son épaule.
Même après que mes pieds aient quitté le sol, il ne ralentit
pas. Il enfonça la porte d’entrée, la referma à coups de pied
derrière lui et monta les escaliers deux par deux jusqu’à ce
qu’il me jette sur notre lit. Il tira sur ses vêtements,
arrachant sa veste et sa chemise de son corps, exposant sa
peau tatouée à l’air du soir. Son corps entier avait la chair de
poule.
Me sentant étourdie, je retirai mes propres vêtements,
balançant ma chemise à l’autre bout de la pièce et luttant
avec mon jean pour l’enlever sans avoir pris le temps d’ôter
mes chaussures.
Une fois débarrassée de tous ces vêtements encombrants,
je me jetai sur lui, mordant son épaule et enroulant mes
jambes autour de son corps, le prenant au dépourvu. Je nous
fis tomber au sol lourdement, mais il mit sa main derrière
ma tête et envoya son épaule s’écraser dans l’encadrement
de la porte.
« Oh merde, désolée ».
«  Ne sois jamais désolée. J’aime te protéger  » dit-il. Il
me mordit la lèvre inférieure avant d’écarter mes cuisses
grossièrement.
« Je n’ai pas besoin que tu me protèges » haletai-je alors
qu’il plaçait ses hanches contre mon entrejambe.
«  Mais moi j’ai besoin de garder ma femme en sécurité.
Et tu es ma femme. »
« Oh vraiment ? » je roulai des yeux.
« Tu veux une preuve ? »
Il déplaça son poids vers la gauche et fit courir sa main le
long de mon corps, pinçant mon mamelon avec force. Mon
sou e s’arrêta dans ma poitrine mais je continuai à le fixer
avec défi. Il baissa la tête et me lécha le cou, puis se dirigea
vers le bas, testant mon contrôle. Sa langue était comme une
pure séduction sur ma peau.
« Tu ne veux toujours pas l’admettre ? »
« Admettre quoi ? »
«  Tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenue,  »
dit-il en riant, capturant un téton plissé entre ses dents et le
torturant de sa vilaine langue. Quand tout mon sou e
s’échappa de mon corps dans la précipitation et je sus que
j’avais perdu. Mais cela ne me dérangeait pas.
Sa main glissa plus bas, entre mes cuisses, caressant mon
sexe à travers ma culotte. Je mouillais, et le fait de savoir
qu’il pouvait le sentir à travers mes sous-vêtements
m’excitait encore plus.
« Toujours pas ? »
« Je ne vois pas de quoi tu veux parler » haletai-je.
« J’ai ici deux doigts mouillés qui disent le contraire. » Il
leva la main et me laissa voir la preuve de mon excitation qui
brillait sur sa peau. «  J’ai vraiment besoin d’aller plus loin
pour prouver mon point de vue ? »
« Peut-être » dis-je pour le mettre au défi.
Il glissa ses doigts sous la fine matière de ma culotte et
trouva rapidement le clitoris. J’eus des spasmes quand il fit
sortir de mon corps des ondes de plaisir. Il m’embrassa fort,
glissant sa langue dans ma bouche et se battant en duel pour
me dominer. Je ne pus pas suivre, j’étais tirée dans trop de
directions. La sensation de son corps lourd contre le mien et
de sa main entre mes cuisses était écrasante.
« Tu abandonnes ça y est ? »
« Trent » suppliai-je en lui donnant un coup de hanche,
espérant désespérément qu’il continue tout en voulant
toujours reprendre le contrôle.
« Oh bébé, ce soir c’est moi qui décide » dit-il. Il regarda
mon visage tandis qu’il caressait mon clitoris gonflé et qu’il
taquinait mon corps avec la promesse de bien plus.
«  D’accord, d’accord. Je suis à toi et tu es à moi.
Maintenant par pitié baise-moi ! » criai-je, en riant.
«  Voilà, je préfère ça,  » dit-il en poussant mes cuisses
au-dessus de ses épaules.
« Tu ne prends même pas le peine de me déshabiller ? »
dis-je en rigolant.
«  Pas le temps pour tout ça  » dit-il, en mettant le haut
de sa queue à l’entrée de ma fente humide.
Il frissonna tandis que son membre palpitant se glissait à
l’intérieur de moi. Nos yeux se fermèrent alors que nos corps
s’emboîtaient comme des briques de Lgos. Je ne me lasserais
jamais de cette sensation.
« Je t’aime Trent Darby, si c’est bien ton vrai nom » lui
dis-je en embrassant son menton.
«  Si ce n’était pas le cas, maintenant ça l’est.  » dit-il
avec un sourire. Je me perdis dans ses yeux alors qu’il se
mettait lentement à bouger en moi. Je m’accrochai à ses
épaules alors qu’il se glissait plus profondément et plongeait
dans mon corps. Chaque coup intensifiait le plaisir, du
premier au dernier, jusqu’à ce qu’on soit tous les deux en
sueur, les muscles tendus, chevauchant la vague
d’indulgence jusqu’aux petites heures du matin.
Je m’endormis sur sa poitrine, écoutant son cœur battre,
sentant que ma vie allait enfin dans mon sens. Et tout ce que
j’avais à faire, c’était de coucher avec cet étranger sexy. Je
suppose qu’il y a encore des choses à dire sur l’hospitalité du
Sud et le charme des petites villes.
CONCLUSION

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Bien à vous,
Auteurs Amelia Gates et Cassie Love

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