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MÉMOIRE ET IDENTITÉ DANS LA PHÉNOMÉNOLOGIE D'EDMUND

HUSSERL : LIENS AVEC LES CONCEPTIONS DES NEUROSCIENCES


COGNITIVES

Marie-Loup Eustache

John Libbey Eurotext | « Revue de neuropsychologie »

2010/2 Volume 2 | pages 157 à 170


ISSN 2101-6739
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Article de synthèse
Rev Neuropsychol

2010 ; 2 (2) : 157-70 Mémoire et identité


dans la phénoménologie
d’Edmund Husserl :
liens avec les conceptions
des neurosciences cognitives
Memory and identity
in the phenomenology
of Edmund Husserl:
links with the conceptions
of cognitive neuroscience

Husserl différencie le souvenir à long terme ou « ressou-


Marie-Loup Eustache Résumé
venir », du souvenir à court terme, qu’il qualifie de
Département de philosophie, phénomène de « rétention ». La tentative de définition de l’essence profonde de la rétention
Université de Caen/Basse-Normandie, amène Husserl, par le biais de sa méthode philosophique particulière appelée phénoméno-
Esplanade de la Paix,
14032 Caen Cedex logie, vers cette conscience absolue invariante présente en toute conscience. La rétention se
<mleustache@hotmail.com> révèle être alors, non pas un moment tout juste passé, gardé en mémoire pour qu’il y ait une
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saisie complète d’un objet dans le temps, mais un moyen constitutif de cette donnée en
conscience. La rétention est en fait une partie de la conscience absolue et est ce qui permet
à la conscience d’être consciente de quelque chose. La rétention est ce phénomène constitutif
me permettant à la fois d’être conscient et de comprendre comment je suis conscient. Husserl
voit deux intentionnalités de la conscience, permises par la rétention : la rétention est en fait ce
point d’intersection entre mémoire à court terme et identité, entre un être en train de penser et
l’être qui vit.
Mots clés : rétention • ressouvenir • conscience • temps intime • perception de perception •

conscience absolue et identité

Abstract Husserl distinguishes long-term memory or “recollec-


tion” from short-term memory, a phenomenon he
calls “retention”. The attempt to define the very essence of retention leads Husserl,
through its particular philosophical method known as phenomenology, to this invariant
absolute consciousness present in all consciousness. Retention does not seem to be a
moment just past, kept in memory so that there is a complete seizure of an object captu-
doi: 10.1684/nrp.2010.0077

red in time, but a way of constituting the given conscience. Retention is in fact part of
the absolute consciousness and is what allows consciousness to be conscious of some-
thing without knowing it consciously builds up the meaning of the object of thought it
Correspondance : is collecting in consciousness. Retention is the constitutive phenomenon allowing me
M.-L. Eustache to be both aware and understand how I am aware. Husserl sees in me two intentionalities

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NEUROSCIENCES COGNITIVES ET CLINIQUES
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of consciousness, permitted by retention: retention is the point of intersection between


short-term memory and identity, between a being that is thinking and a being that lives.

Key words: retention • recollection • consciousness • intimate time • perception of perception •


absolute consciousness • identity

M
ême si le concept est au centre de son œuvre, le puisque les expériences d’Ebbinghaus portent sur de
philosophe allemand Edmund Husserl (1859- longs délais. Au contraire, la rétention chez Husserl
1938) évite l’usage du mot « mémoire » dans son concerne « le souvenir d’un moment tout juste passé » et
ouvrage majeur intitulé : Sur la phénoménologie de la fait ainsi davantage référence à la mémoire à court terme
conscience intime du temps, Partie B (1893-1917) [1]. ou mémoire de travail (4). La contribution majeure d’Ebbin-
Ce terme est en fait polysémique et cristallise, à la fin du ghaus est donc la mesure de la mémoire à long terme au
XIXe siècle et au début du XXe, des divergences de vue entre moyen de méthodes expérimentales. Ce n’est toutefois pas
les disciplines. Du fait de sa grande richesse, cette période a la seule, loin s’en faut, car cet auteur a aussi développé une
été qualifiée d’âge d’or d’étude de la mémoire [2]. Pour la conception originale et novatrice de la mémoire qui ne
psychologie expérimentale naissante, la mémoire est princi- réduit pas celle-ci au souvenir conscient. Il considère
palement conçue comme une fonction instrumentale, une ainsi, dans le premier chapitre de sa monographie publiée
« mécanique remémorative ». Au contraire, Husserl perçoit en 1885 (quelques années avant la naissance de la psy-
dans ce concept une dimension beaucoup plus vaste. chanalyse), que le concept de mémoire inclut également
Certainement pour ne pas entrer dans des polémiques sur les modifications qui surviennent dans notre comportement
le sujet, il conserve une position de philosophe et utilise le après avoir vécu une expérience et cela à notre insu. Sa
terme de « conscience » dans ses principaux développe- méthode d’économie au réapprentissage est une approche
ments théoriques. expérimentale de cette conception puisqu’elle vise à mettre
en évidence un gain d’apprentissage alors que le sujet
La psychologie expérimentale de la mémoire est
semble avoir oublié l’information.
représentée à cette période par Hermann Ebbinghaus.
Ce psychologue allemand (1850-1909), professeur à Les conceptions de la mémoire développées par Ebbin-
l’université de Berlin, appliqua le premier les méthodes ghaus étaient souvent présentées de manière réductrice
expérimentales à des fonctions de haut niveau, la mémoire dans la première partie du XXe siècle : la mémoire était
et l’apprentissage, les travaux s’étant cantonnés jusqu’à décrite comme étant simplement un instrument, une sorte
cette date à l’étude de la sensation et des seuils perceptifs. de fonction remémorative. Cette théorie caricaturée a pu
Son livre « Sur la mémoire : une contribution de la psycho- pousser Husserl à ne pas utiliser ce terme de « mémoire »
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logie expérimentale » (1885) est considéré comme un texte et à lui préférer celui de « conscience ».
fondateur de la psychologie expérimentale [3]. Écrit en La théorie de la mémoire (même si elle ne porte pas ce
langue allemande, il sera traduit en anglais lors de la révo- nom), élaborée par Husserl, nous semble intéressante à faire
lution cognitive des années 1960. Ebbinghaus est ainsi le partager car cet auteur avait pressenti les relations entre
premier à avoir élaboré des paradigmes expérimentaux mémoire et conscience, voire leur intrication mutuelle, il
standardisés pour l’étude de la mémoire. Il utilise dans ses avait aussi perçu un lien entre identité et mémoire. Sa
expériences un matériel très dépouillé : de simples syllabes conception de la mémoire peut être considérée comme un
sans signification. Il crée ainsi 2 300 syllabes du type lieu dynamique et évolutif. Pour cet auteur, si la
consonne-voyelle-consonne (CVC). L’utilisation de ce type « mémoire » est difficile à définir, c’est parce qu’elle est
de matériel, repris par différents auteurs, favorise une défi- liée à la conscience, concept sur lequel repose toute sa
nition mécaniste de la mémoire. Ebbinghaus a décrit la philosophie. Nous souhaitons montrer dans cet article
courbe de l’oubli et l’a formalisée sur le plan mathé- que cette conscience est mémoire en acte et que la vision
matique. Cette courbe a permis de rendre compte du déclin de cette mémoire « constituante » (en plus d’être remémo-
des traces mnésiques au fil du temps. Pour cela, Ebbinghaus rative) est très moderne. La conscience décrite par Husserl
a mémorisé des séries de syllabes sans signification et a révèle en fait ce que nous voulons nommer une
testé sa mémoire à différents intervalles de temps (de quel- « conscience-mémoire » : cette mémoire continue devient
ques minutes à un mois) en calculant l’économie au alors constituante en elle-même et au final constituante
réapprentissage, c’est-à-dire la facilité à réapprendre les d’une identité.
séries de syllabes. L’oubli est d’abord rapide puis ralentit C’est ce lien entre mémoire et identité que nous souhai-
au fur et à mesure que le délai s’accroît. Pour rendre tons éclairer dans cet article, au travers des écrits du
compte de cette évolution, Ebbinghaus utilise les termes phénoménologue E. Husserl, en les mettant en perspective
de « fonction de rétention ». Toutefois, le terme de rétention avec les travaux actuels effectués en neuropsychologie
n’a pas la même signification chez les deux auteurs, et en neurosciences cognitives. En effet, la « vision de

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la mémoire » dans ces disciplines a considérablement 1883, l’enseignement de Franz Brentano qui va influencer
évolué depuis une cinquantaine d’années. Au début de la le cours de sa vie, si bien que Husserl ne se consacre
« révolution cognitive » des années 1960 [5], les travaux plus qu’à la philosophie par la suite [10]. Il fonde sa propre
ont porté principalement sur des tâches très simples méthode philosophique, la phénoménologie, qui étudie
(apprentissage de listes de mots dans la tradition d’Ebbin- les conditions de possibilité de la connaissance chez
ghaus). Plus récemment (depuis les années 1980), l’étude l’Homme. Cette « science », comme Husserl la désigne,
de la mémoire s’est étendue à des situations extérieures au part de cette évidence que la conscience est intentionnelle,
laboratoire : c’est l’étude moderne de la mémoire dans la faite pour avoir un objet toujours en conscience.
vie quotidienne illustrée principalement par l’étude de la Le terme d’intentionnalité, si prégnant dans sa philoso-
mémoire autobiographique. Des concepts élaborés anté- phie, fut proposé pour la première fois par Brentano
rieurement (par exemple mémoire épisodique, mémoire lui-même : celui-ci définit l’intentionnalité par le simple fait
sémantique…) ont été utilisés pour décrire la mémoire que toute conscience soit conscience de quelque chose.
autobiographique dans des acceptions sensiblement La phénoménologie est l’étude des phénomènes reçus en
différentes que leur définition première. La mémoire auto- conscience. Il ne s’agit pas d’une approche singulière du
biographique est devenue le concept clé à la charnière sujet, mais d’un essai de regard objectif sur le comment
entre mémoire et identité. de la réception d’un perçu, souvenu ou imaginé (d’une
Les liens entre mémoire et identité peuvent être formu- présence en moi, qui est plus que moi et qui finit paradoxa-
lés de différentes façons : comment comprenons-nous avec lement par me construire). Husserl s’intéresse alors à ce qui
autant d’assurance que nous restons le même, alors que entre en conscience, indépendamment de ma singularité,
nous mémorisons au fur et à mesure un nombre important c’est-à-dire à ce qui se donne à la conscience comme vérité
d’informations nous faisant mûrir, changer, devenir autre ? à organiser, aux phénomènes, et c’est ce qui nous préoccupe
Comment expliquer alors que nous soyons toujours le ici, à comment la conscience accueille ces phénomènes et
même en devenant sans cesse autre ? Mémoire et identité les reçoit comme vécus.
ne sont-elles pas finalement antinomiques ? Comment la conscience constitue le sens à recevoir et
Dans un premier article, nous avions rapproché les finalement comment mémorise-t-elle au fur et à mesure les
conclusions de Husserl de développements théoriques des informations pour en construire une cohérence, une unité
neurosciences actuelles, notamment les conceptions de la signifiante ?
mémoire de travail développées par Alan Baddeley [6, 7]. À travers l’ouvrage de Husserl, Sur la phénoménologie
Nous pensons qu’une même approche sera tout aussi de la conscience intime du temps, Partie B (1893-1917) [1],
féconde en ce qui concerne la formation de l’identité. En nous cernerons sa conception de la mémoire, puisque ce
effet, le travail conceptuel de Husserl décrit ce que nous recueil retrace l’évolution historique des concepts utilisés
appelons une « conscience-mémoire », constitutive d’un par l’auteur pour décrire la mémoire et la conscience
soi se développant tout en restant lui-même. Comment constituante chez l’Homme.
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Husserl d’une part, et des neuroscientifiques actuels
La phénoménologie correspond à ce que Husserl
comme Martin Conway d’autre part, parviennent-ils à
désigne par les termes de « psychologie purement inten-
souligner une mêmeté identitaire dans un ensemble
tionnelle », puisqu’elle ne s’intéresse, ni à la personnalité
modulé à chaque instant [8, 9] ? Cette description de la
du sujet (il n’est pas perçu en tant qu’individu), ni à l’objet
mémoire implique d’autres questions à la fois théoriques
de pensée dans son contenu de sens, mais au rapport de la
et appliquées, menant dans certains cas à des problèmes
conscience à ce type d’objet. Lorsque la conscience est
éthiques, comme de savoir si des troubles de l’identité,
regardée en elle-même, elle n’est pas saisie d’après ce
rencontrés dans diverses pathologies, sont dus à
qu’elle forme, mais en tant que structure capable de
un dysfonctionnement de la mémoire elle-même (en
former. Ce regard réflexif de la conscience sur elle-
tant qu’instrument), ou à un désordre de l’identité ?
même, par soustraction de tout ce qui est individuel et
Mais existe-t-il vraiment une frontière entre le soi et la
personnel en elle, est appelé « réduction phénoménolo-
mémoire ?
gique » : c’est la méthode de la phénoménologie. À partir
de cette réduction, je suis pleinement un moi capable de
connaître. Grâce à cette réduction, je suis face à ma
conscience purement constitutive, je fais face à ce que
Husserl et la phénoménologie Husserl appelle « la conscience absolue ». C’est elle
de la mémoire qui me décrit finalement comme un être capable de com-
prendre les conditions de possibilité de la connaissance,
E. Husserl est un philosophe né en Moravie (Autriche- dont les conditions de possibilité de la connaissance de
Hongrie) en 1859 et mort en 1938. Suivant des cours de soi. J’ai, en phénoménologue, un deuxième regard sur
mathématiques, de philosophie et d’astronomie, il obtient les choses qui m’entourent ou qui me parviennent en
un Doctorat de mathématique à Vienne, intitulé : Contribu- conscience : je perçois alors la perception elle-même et
tion à la théorie du calcul des variations, en 1882. Il suit, en sa possibilité même.

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La découverte, par elle-même, encore là au présent, est que ce son n’est plus, il est qualifié
de souvenir puisqu’il s’agit toujours d’un élément vécu dans
d’une conscience absolue constituante le passé, mais en même temps il est encore présent (dans
l’activité en cours) et n’est donc pas vraiment un souvenir,
En phénoménologie, la conscience est un pont vers un
comme le ressouvenir peut l’être. Husserl, et c’est ce qui
sujet de pensée ; cela est dû à son caractère intentionnel.
importe ici, finit par découvrir que ce son passé encore là,
L’intentionnalité s’applique à la réflexion sur le monde,
n’est pas vraiment un souvenir, mais il est une marque de
mais aussi à la réflexion de soi sur soi. C’est cette deuxième
« rétention », c’est-à-dire un moment constitutif de la
acception du mot « réflexion » que nous retiendrons ici,
conscience elle-même, gardant de manière brève un
pour aboutir aux conceptions de Husserl sur la mémoire.
temps en mémoire.
Cette réflexion du soi sur lui-même est opérée dans les
Leçons sur le temps, où Husserl découvre la présence La rétention pour Husserl est une fonction de stockage,
en lui d’une conscience absolue constituante, c’est-à-dire mais elle n’est pas le contenu lui-même. La rétention est
constituante : elle est un geste de la conscience. Si la
un noyau dur invariant formant les données reçues en
conscience rétentionnelle constitue du sens, cela se fait
conscience. Si Husserl est le créateur de la phénoménolo-
indépendamment du sujet, sans qu’il soit conscient
gie et de cette méthode de la réduction phénoménologique
qu’une conscience en lui constitue. Derrière cette mémoire
évoquée ci-dessus, il n’est conscient de l’existence en lui
rétentionnelle (ou mémoire de travail [4]), se lit pourtant la
d’une conscience absolue constituante qu’après avoir
présence d’un Je invariant, l’existence de la conscience
découvert la présence en lui d’une mémoire constituante.
absolue. C’est toujours sur la base du même Je invariant
Pour cela, en décrivant la méthode de la phénoménologie
que le temps intime d’un sujet est permis (première inten-
comme nous venons de le faire, nous manquons l’idée
tionnalité), ou bien que la constitution se perçoit en
fondamentale que c’est par l’étude du souvenir en lui-
elle-même (deuxième sorte d’intentionnalité).
même que Husserl découvre la conscience absolue, qui
sera l’assise de la phénoménologie. En effet, c’est lorsque C’est donc par cette description de la mémoire réten-
Husserl s’intéresse au phénomène de mémoire, et en tionnelle que Husserl découvre la conscience absolue, ce
particulier de la mémoire d’un temps venant tout juste de moi toujours invariant. La conscience absolue est donc
passer (qu’il nomme « souvenir frais », puis « rétention »), découverte grâce à l’étude du « souvenir », et plus précisé-
qu’il fait la découverte de cette « conscience absolue » ment de la rétention. Si notre conscience fait face à un
purement constitutive, en lui. Il en résultera une véritable divers de sensations perceptives, elle seule peut organiser
méthode, la réduction phénoménologique, capable de ce divers de manière linéaire pour que le sujet puisse
nous mener vers cette conscience absolue elle-même, comprendre cette information reçue. Il existe alors un lieu
vers ce « moi invariant » caché au fond de nous-même et invariant, constituant le multiple pour le rendre continu et
fondamentalement constitutif d’un soi unique, d’une perceptible pour une même identité : ce lieu n’est autre que
possible identité. la conscience absolue.
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Dans son ouvrage Sur la phénoménologie de la cons-
cience intime du temps, Partie B (1893-1917) [1], Husserl
s’attache à décrire l’essence du souvenir. Pour bien com- La conscience et la mémoire
prendre la démarche de Husserl, il faut saisir que le concept
de « souvenir » englobe différents modes de vécus passés, Bien que Husserl n’utilise pas le terme de « mémoire »,
selon qu’ils sont plus ou moins éloignés dans le temps par qu’il parle de rétention, de ressouvenir, il est clair que
rapport à ma conscience actuelle : il différencie ainsi nous voyons de manière nette à travers son analyse,
le « ressouvenir » du « souvenir frais ». Qu’entend-il par que mémoire et conscience sont intrinsèquement liées
« ressouvenir » ? Le « ressouvenir » est le souvenir auto- chez lui : en effet, la conscience intime (temporelle et
biographique : je me rappelle au présent d’un événement consciente) n’est rendue possible que par la rétention,
vécu jadis, mais qui est inactuel au présent, matériellement de même la rétention n’est possible que parce qu’elle est
bien que présent mentalement. Je me souviens d’un en la conscience, plus encore, elle est une partie active
moment précis à l’université, bien que je ne sois plus de la conscience elle-même, bien que cette conscience,
étudiante. Au contraire, le « souvenir frais » implique la on l’a vu, soit passive lorsqu’elle travaille (la rétention
présence particulière d’un « souvenir » d’un événement travaillant en dehors du temps de notre conscience
venant tout juste de se passer (comme un son venant tout consciente).
juste d’être entendu) mais ayant encore une présence au D’ailleurs, si l’étude de la mémoire permet à Husserl de
présent. Dans l’exemple développé par Husserl, le son découvrir une conscience absolue en nous, il faut se rendre
tout juste passé dans une mélodie en cours d’écoute est à l’évidence que mémoire et conscience sont entremêlées.
encore présent en moi, pour que je puisse saisir le nouveau Husserl décrit une conscience à la fois dépendante de
son et l’assembler avec, ceci permettant la saisie de la la rétention pour être et porteuse de cette capacité en elle-
mélodie entière dans son déroulement. Le problème posé même. Ainsi, si la rétention n’est pas assimilée clairement
par ce type de souvenir bien particulier, d’un moment passé au terme de « mémoire » chez Husserl, elle n’en est pas

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moins un acte de maintien en mémoire et un acte constitutif Une vision moderne
de connaissance. La rétention est bien une forme de
mémoire et, si elle est ce qui permet à la conscience de la mémoire chez Husserl :
d’être pleinement elle-même, c’est parce qu’elle est la « conscience-mémoire »
une partie de celle-ci. Mais, finalement, qu’est-ce que
la mémoire ? Qu’est-ce que la conscience ? Existe-t-il Cette expression de « conscience-mémoire » n’est pas
finalement vraiment une frontière entre conscience et qu’une interprétation avec un œil moderne de la philo-
mémoire ? sophie de Husserl, mais bien une reconnaissance de moder-
nité en celle-ci. En effet, nous savons que Husserl fait
Chez Husserl, si la mémoire n’est pas indépendante,
référence au concept de « mémoire » lorsqu’il étudie la per-
elle n’est pas non plus aux ordres de la conscience.
ception d’un son de manière phénoménologique : il utilise
Elles sont intrinsèquement liées. Voilà pourquoi nous
d’ailleurs le terme à la page 92 du recueil étudié (Sur la
utiliserons les expressions de « conscience-mémoire » ou
phénoménologie de la conscience intime du temps) :
de « mémoire continue » (termes que nous proposons),
« Qu’est-ce qui fait alors la différence entre la cons-
cela pour insister sur cette dualité. Conscience et mémoire
cience temporelle originaire, dans laquelle le passé est
seraient quasiment deux synonymes, sauf que le premier
vécu en relation au maintenant, et la conscience temporelle
terme insiste sur l’unité du soi, et le deuxième, sur sa
reproductive ? En d’autres termes : qu’est-ce qui différencie
croissance et ses modifications incessantes.
la conscience temporelle dans la “perception” d’un proces-
Husserl a voulu montrer l’importance de l’intentionnalité sus, ou d’une durée, de la conscience temporelle dans un
de la conscience, révélatrice à la fois d’un soi identitaire et souvenir d’un passé lointain ?
d’une conscience dynamique, en transformation constante. Faut-il dire : dans ce dernier cas, celui de la mémoire au
Le terme de « mémoire continue » respecte ce souci d’unité sens courant, une apparition est donnée, une durée ou un
de la conscience, cher à Husserl, tout en soulignant processus est donné dans une apparition qui dure ou une
son caractère de mémorisation permanente, impliquant le consécution d’apparition changeante, de sorte que toute
changement. De même, le terme de « conscience- cette temporalité “présente” est un représentant, une
mémoire » retrace la vision multiple d’une unité se dévelop- image, pour une temporalité passée ? ».
pant au fur et à mesure et abritant ses propres changements. Husserl parle donc de « mémoire au sens courant »,
Cette position adoptée par Husserl correspond à certai- pour qualifier un processus de remémoration autobio-
nes conceptions de la mémoire développées aujourd’hui en graphique, un ressouvenir. Cependant, si Husserl prend la
neurosciences. La mémoire, si elle est une fonction peine de qualifier ce sens de la mémoire comme étant un
d’apprentissage et de maintien (de manière consciente ou sens courant, c’est bien que, pour lui, la mémoire englobe
inconsciente), renvoie aussi à une multiplicité de souvenirs un autre sens.
et de savoirs. De plus, « la mémoire » n’est plus perçue Cette citation de Husserl permet non seulement de
comme étant figée, ajoutant simplement au fur et à mesure montrer la seule occurrence du terme de « mémoire »
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le passé entrant, mais la mémoire est changeante, évolue dans cet ouvrage, qui pourtant en traite pleinement, et de
et se reconstruit sans cesse. Il existe donc bien, dans souligner cette idée que la mémoire est plus que le ressou-
les conceptions actuelles, cette idée de « conscience- venir chez Husserl (d’où certainement le refus d’usage du
mémoire » évoluant sans cesse. Si conscience et mémoire terme qui aurait causé polémique et ambiguïté à l’époque) :
ne sont pas disjointes, on ne peut dire non plus que la il y a retenue déjà au sein même de la perception, la
conscience soit la mémoire, puisque sinon, je retirerais à mémoire n’est donc pas simplement le lieu du passé, mais
la conscience sa substance. est ce qui le permet en instituant un présent. Si la mémoire
Nous avons pu saisir, par l’analyse de ce texte majeur est plus qu’une remémoration pour Husserl, elle devient
d’Husserl, deux niveaux de mémoire, l’une rétentionnelle alors une retenue d’information en elle-même. Cette
(passive) et l’autre possédant en elle les souvenirs. Ainsi, qualification est essentielle puisqu’elle amène avec elle
soit la conscience se sert de la mémoire et donc est une vision très moderne d’une mémoire liée à la
mémoire, soit elle puise dans la mémoire. Finalement conscience, autant constituante que remémorative.
conscience et mémoire travaillent ensemble. La rétention Nous avons utilisé l’expression de « mémoire conti-
développée par Husserl est donc à la frontière de la cons- nue » chez Husserl, entendant par là l’idée d’une
cience et de la mémoire, ou plutôt le lieu même de leur lien « conscience-mémoire », c’est-à-dire d’une mémoire au
insécable, ce qui permet de lire chez Husserl une véritable présent et non d’une mémoire simplement remémorative.
inséparabilité ou interdépendance de la mémoire et de Dans le ressouvenir en effet, la mémoire se détache au
la conscience, et même de voir en elles une entreprise contraire du moment perceptif, il n’y a alors qu’une
commune où il est parfois difficile de les distinguer. Cet continuité indirecte entre mes souvenirs et le vécu au
entrelacs révèle en tout cas le caractère continuel de la présent. En cela la mémoire du ressouvenir (secondaire),
mémoire, se fondant au fur et à mesure que la conscience est différente de notre conscience au présent.
vit. Cette « conscience-mémoire » explique la continuité Ainsi, la mémoire se révèle être aussi cette mémoire
indéniable de notre soi intérieur et sa possibilité même. primaire, où le présent se lie au passé d’une manière spon-

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tanée et directe. En effet, la conscience constitue sans cesse La rétention n’est pas dans la conscience mais est la
quoiqu’elle n’en ait pas conscience : elle est donc parfois conscience vivante. La rétention n’est pas dans le perçu,
conscience « consciente de », sans en avoir conscience. mais elle est le comment du perçu en lui-même. Ici se
Ce phénomène rend possible la mémoire de la conscience, joue vraiment la conséquence de la véritable réduction
ou plutôt rend possible la conscience comme existant dans phénoménologique transcendantale : la conscience
sa plénitude. De même, la mémoire mémorise sans que l’on absolue n’est pas simplement un point fixe sur lequel nous
en soit conscient, agissant pourtant en conscience puisque, pouvons nous arrêter pour cerner les identités des objets
consciemment, je me rappelle bien avoir vécu cet événe- changeants en unifiant leurs données, mais la conscience
ment. La mémoire est plus qu’une « fonction instrumen- absolue est pleinement constituante. En cela, nous pouvons
tale », puisqu’elle est ce qui me constitue et ce qui constitue voir émerger concrètement le « moi transcendantal » de la
incessamment avec moi, et cela Husserl l’avait bien perçu. conscience absolue : ce « moi » est un « moi actif consti-
La mémoire n’est pas uniquement présente par volonté, tuant », toujours en acte et non appréhendable en contenu,
mais elle est en acte à chaque instant, sous la forme de ou bien alors métaphoriquement. Ainsi, la conscience
rétention. Cette vision de la mémoire est très moderne, absolue est aussi le moi transcendantal, mais l’inverse
puisqu’il y a retenue, donc mémoire, déjà au sein même n’est pas vrai, puisque celle-ci est plus que lui, lui permet-
de la perception ; la mémoire n’est donc pas simplement tant d’être. Ce qui doit être souligné ici, c’est que nous
le lieu du passé, mais est ce qui le permet en instituant un sommes dans un cas particulier où le soi cherchant à
présent. Si la mémoire est plus qu’une remémoration pour connaître est face à un objet de connaissance non autre que
Husserl, elle devient alors une retenue d’information en lui-même. Le moi transcendantal, utilisant la rétention pour
elle-même. Cette qualification est essentielle puisqu’elle connaître la conscience et la rétention, se retrouve face à
amène avec elle l’idée d’une mémoire liée à la conscience, lui-même lorsqu’il cherche à les définir. La rétention est
autant constituante que remémorative. La mémoire est donc la conscience absolue elle-même, elle n’est pas un
présente continuellement en moi, et permet de me consti- contenu individuel, mais un acte.
tuer (sans que j’en aie conscience) sous une même identité Ainsi, nous ne sommes plus ici en présence seulement
(alors consciente). d’une rétention permettant la continuité perceptive (en
l’occurrence d’une mélodie dans l’exemple développé par
Husserl), mais nous avons franchi un pas en découvrant que
la rétention est la conscience absolue elle-même, en train de
La conscience-mémoire, retenir ce qu’elle a perçu. Husserl distingue alors deux sortes
source d’identité d’intentionnalités de la conscience : l’« intentionnalité longi-
tudinale » et l’« intentionnalité transversale ».
L’étude de la rétention amène finalement au lieu d’une
genèse de la conscience. La « conscience-mémoire » se
définit alors comme étant à la source de l’identité. En Les deux intentionnalités
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effet, reprenons l’exemple de la mélodie donné par Husserl de la conscience-mémoire
où il définissait ce type particulier de souvenir d’un temps
passé, mais encore là au présent de ma conscience, comme C’est dans ce dernier paragraphe du volume, que
le son tout juste passé précédant le son actuellement perçu Husserl introduit l’idée d’une intentionnalité double
lors de l’écoute d’une mélodie. La question était de savoir de la conscience : l’« intentionnalité longitudinale » et
s’il était assimilable à une présentification, c’est-à-dire à l’« intentionnalité transversale » :
un vécu se redonnant à la conscience, se présentant à « Le regard peut, d’une part, se diriger à travers les phases
nouveau, comme c’est le cas de tout vécu ressouvenu, ou qui “coïncident” dans le progrès continu du flux, comme
si ce son passé mais encore là en conscience était un main- intentionnalités du son. Mais le regard peut aussi porter le
tenant. Husserl finit par éliminer les deux hypothèses, long du flux, sur un intervalle du flux, sur le passage de la
découvrant que ce phénomène ne possédait pas de conscience qui flue de l’entrée à la fin du son. Qu’est-ce
« contenu » saisi par la conscience, mais qu’il était une que cela veut dire au regard de la constitution ? Comment
constitution de la conscience. L’auteur affirme alors que est-ce possible ? Je réponds que toute esquisse de cons-
ce moment passé encore présent n’est pas qu’un phéno- cience du genre “rétention” a une double intentionnalité :
mène de maintien en conscience, un moment rétentionnel l’une sert à la constitution de l’objet immanent, du son,
de la conscience [4]. En effet, Husserl l’affirme petit à petit, c’est-à-dire celle que nous nommons “souvenir” du son
la rétention n’est pas à entendre comme étant quelque (tout juste senti) ; l’autre est constitutive de l’unité de ce
chose se présentant à nouveau à la conscience, mais elle souvenir primaire dans le flux » (p. 247).
est un lieu atemporel, de deuxième degré. La rétention Ce double point de vue permet alors de régler un certain
n’est donc plus à voir au sein de la pensée, mais est ce qui nombre de difficultés : si le phénomène n’est pas la percep-
permet la pensée elle-même. En fait, les intentionnalités tion, c’est qu’il entre dans un lieu de connaissances acquises
rétentionnelles ne sont pas des intentionnalités perceptives, du soi. On ne regarde plus, mais on regarde notre regard
mais se placent avant, en genèse. perceptif lui-même, lorsque nous sommes dans l’intention-

162 REVUE DE NEUROPSYCHOLOGIE


NEUROSCIENCES COGNITIVES ET CLINIQUES
Article de synthèse
nalité longitudinale. L’intentionnalité transversale permet de une donnée indirecte, qui est passée, comme si je me
constituer atemporellement (en dehors du temps intime de la rappelle un souvenir, ou plutôt un ressouvenir, si l’on
conscience consciente) des phénomènes (souvenus, imagi- reprend le terme de Husserl, pour qualifier un rappel d’un
nés ou perçus) en les rendant temporellement perceptibles, événement vécu n’ayant plus aucune présence au présent.
placés dans le temps intime de la conscience consciente. Enfin, il existe une troisième perception, capable de se
L’intentionnalité longitudinale constitue atemporelle- regarder elle-même, il s’agit d’une perception de percep-
ment des éléments atemporels (comme les perceptions de tion, mais non plus de la perception d’une perception
perceptions), elle les saisit dans un ordre continu (dans un passée, mais d’une perception de perception en elle-
« flux »), mais ils ne s’inscrivent pas dans le temps intime de même (je cherche à comprendre la possibilité même de
la conscience. cette perception que j’ai de cet article, par exemple). Cette
On remarque cependant que Husserl utilise le terme de troisième perception est un regard phénoménologique sur
« souvenir » pour l’une et l’autre des intentionnalités, bien la perception elle-même et non plus sur le souvenir. D’une
qu’il insiste sur le fait que le phénomène soit une connais- intentionnalité transversale, Husserl est parvenu à une
sance en dehors du schème temporel. En neurosciences, la intentionnalité longitudinale. Nous proposons dans la
connaissance mémorisée n’est pas qualifiée de souvenir. figure 1 une représentation des deux intentionnalités de
Plusieurs conceptions théoriques proposent l’existence de la conscience-mémoire.
plusieurs formes de mémoires. La distinction entre mémoire Ainsi, pour récapituler : la perception au sens 2 est bien
épisodique et mémoire sémantique, proposée par Endel toujours située dans la même sorte d’intentionnalité que la
Tulving, entre dans ce cadre : tout n’est pas souvenir, avant perception au sens 1, puisqu’il s’agit de regarder la percep-
de devenir connaissance [11, 12]. Il revient à Husserl d’avoir tion du souvenir et non pas la conscience en elle-même,
effleuré cette découverte, concevant que l’intentionnalité mais en train de se faire. Cette évidence était difficile à
des phénomènes est atemporelle, alors que celle des dévoiler, surtout lorsque l’on part de la différenciation
choses vécues en propre et me concernant sont placées faite entre présentation (perception directe d’un événe-
dans un temps intime. Tulving développe d’ailleurs dans ment) et présentification (au sens de ressouvenir). On sait
sa théorie les liens entre systèmes de mémoire et niveaux que le présentifié n’est pas un perçu, alors cette perception
de conscience. du perçu présentifié, est une perception au sens 2. Mais si la
La conscience serait capable d’un triple regard : une perception de la perception en elle-même, n’est pas une
première perception où je regarde ce que je suis en train perception directe au sens premier du terme, elle n’est pas
de percevoir directement (je perçois cet article que je suis pour autant logiquement réduite à la perception au sens 2,
en train de lire) ; un autre type de perception, où je perçois d’où l’erreur possible de compréhension. La perception des
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Perception 1 et 2

Intentionnalité
transversale Perception 3

Rétention
Intentionnalité longitudinale

Figure 1. La perception au sens 2 (perception souvenue ou imaginée d’une perception quelconque) est située dans la même sorte d’intentionnalité que
la perception au sens 1 (une perception quelconque, comme la perception d’une mélodie, par exemple), puisqu’il s’agit de regarder la perception du sou-
venir et non pas la conscience en elle-même ; il s’agit de l’intentionnalité transversale. La perception de perceptions en tant que telles est une troisième
perception, ouvrant avec elle l’espace d’une deuxième intentionnalité de la conscience ; il s’agit de l’intentionnalité longitudinale.

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NEUROSCIENCES COGNITIVES ET CLINIQUES
163
Article de synthèse
perceptions est une troisième perception, ouvrant avec elle « Les apparitions constituantes du temps sont par
l’espace d’une deuxième intentionnalité de la conscience. principes des objectités autres que celles constituées dans
Celle-ci évoquant alors la présence de la conscience le temps, qu’elles ne sont pas des objets individuels, ni des
absolue, dressant une vision du flux de la conscience. processus individuels, et que les prédicats de ceux-ci ne
La rétention permet alors de voir la durée comme de se peuvent leur être sensément attribués. Par conséquent, il
voir elle-même, étant elle-même la conscience absolue. ne peut pas non plus y avoir un sens à dire d’elles qu’elles
Elle est ce lieu atemporel, non pas dans la perception, seraient dans le maintenant et y auraient été avant, qu’elles
mais rendant possible la perception ; elle est ce qui saisit se succéderaient temporellement ou seraient concomitan-
la durée des éléments perçus par la conscience tout tes l’une de l’autre, et ainsi de suite. Mais par contre, on
comme ce qui permet la saisie de la continuité de la peut et on doit assurément dire : une certaine continuité
conscience elle-même. d’apparition, à savoir telle qu’elle est phase du flux consti-
tuant du temps, fait partie d’un maintenant : en l’occur-
rence de celui qu’elle constitue, et fait partie d’un avant, à
L’idée d’un « flux » savoir de celui qui est constitutif (on ne peut pas dire
de la conscience absolue “était”) d’un avant » (p. 240-1).
Cette idée est capitale, puisque si la rétention est atem-
Parler d’un flux de la conscience en train de constituer
porelle, mais permet le temps, elle est ce qui qualifie la
(si nous la percevons au sens 3 du terme) n’est évidemment
conscience de « conscience mnésique continue ». Cette
qu’une métaphore, puisque cette conscience n’a pas de
conscience appréhende toujours dans un continuum,
contenu réel, mais elle est en elle-même constituante. Ici
même si son objet de conscience est la rétention elle-
se reflète toute la complexité de cette conscience absolue
même, si bien que je peux avoir en conscience aussi bien
puisque, si elle constitue le temps en en rendant conscient
un objet individuel, qu’un objet atemporel. Les apparitions
la continuité, elle n’est pas vraiment en elle-même, elle
constituantes du temps ne sont pas elles-mêmes dans le
n’est qu’actes : la conscience absolue permet le temps,
temps, mais le forment en se plaçant dans une certaine
mais n’est pas temporelle.
continuité : la mise en ordre donnée par l’acte rétentionnel
Elle est en elle-même rétention, puisqu’elle est ce qui
crée en elle-même l’idée de temps. Ces apparitions consti-
permet de faire passer ou plutôt de prendre conscience
tuantes sont elles-mêmes saisies de manière continue,
d’un objet présent passant dans le passé. Elle est un « Je
par un acte constitutif rétentionnel. Les actes constituants
pur », un Sujet, qui ne pourrait être objet de conscience,
rétentionnels sont donc des actes se plaçant en dehors du
mais simplement évoqué. Ce concept de conscience
temps, avant les mots, et inconsciemment, permettant alors
absolue est représenté dans la figure 2.
la prise de conscience effective.
La rétention n’est, ni une présentification au sens d’un
ressouvenir, ni une présentation, puisqu’elle n’est pas un Husserl précise que ce continuum produit par les actes
de rétention n’est pas une succession temporelle, étant
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objet individuel présent dans la conscience, elle est un
mode de la conscience absolue. Il n’y a donc pas de atemporel, mais Husserl le qualifie de « consécution de la
« flux de la conscience absolue », puisque celle-ci n’est conscience » (p. 245), dans le sens où on assiste ici à
pas temporelle, mais permet le temps. D’ailleurs Husserl une fonction permettant de rendre « représentée » une
l’écrit clairement au début du parapgraphe : sensation première et ainsi de suite :

Rétention
Perception

Conscience absolue Imagination

Remémoration

Perception au sens 3 Perception au sens 2

Figure 2. La rétention est une partie de la conscience absolue : elle est ce qui permet la perception, au sens habituel du terme, la perception d’une mélo-
die par exemple ; elle est ce qui rend possible tout type de perceptions, qu’elle soit au présent, ou s’attachant à la pensée d’un événement souvenu
ou imaginé par le sujet (ce que nous avons appelé la perception au sens 2) ; enfin, la rétention est ce qui permet de s’appréhender elle-même. La réten-
tion permet de voir la durée comme de se voir elle-même, étant elle-même la conscience absolue. Elle est ce lieu en conscience mais ne faisant pas par-
tie du temps intime de la conscience, elle n’est pas dans la perception, mais rend possible la perception. Si la rétention est la conscience absolue elle-
même, celle-ci ne se qualifie pas uniquement de rétention.

164 REVUE DE NEUROPSYCHOLOGIE


NEUROSCIENCES COGNITIVES ET CLINIQUES
Article de synthèse
« Nous parlons de consécution des sensations premiè- pour être perçue de façon continue que la conscience-
res et, plus précisément, de celles qui font partie d’une mémoire modifie et devient créatrice. La modification est
unité immanente de durée “pendant leur durée”. Nous ne en fait une méthode pour saisir la succession continue des
désignons pas par succession temporelle cette consécution, éléments perçus.
ni la consécution des phases “senties” de l’objet temporel Ce moment de la rétention est capital dans notre étude,
(celui toujours désigné dans le maintenant fluant de façon puisqu’il s’agit du lieu même de la naissance de la
neuve comme maintenant) » (p. 245). Husserl distingue « mémoire continue ». Nous qualifions ce moment de la
déjà deux types de rétention, relevant de manières d’avoir conscience de « mémoire », puisque ce lieu rétentionnel
à faire face à cette consécution spontanée : soit en retenant est une description de la conscience capable de retenir
les éléments de l’objet dans une même phase, soit en liant des informations et donc de mémoriser. La rétention serait
l’objet retenu dans sa phase même et le liant aux autres donc ce lieu constitutif de la conscience existant par une
phases passées. Cette distinction annonce les deux types forme particulière de mise en mémoire, une forme primaire
d’intentionnalités de la conscience rétentionnelle. de mémoire, de première mémoire [4], cette première
Husserl emploie donc ce terme de « consécution », mémoire permettant la vision complète d’un soi, d’une
pour qualifier la mise en succession temporelle, se faisant mémoire autobiographique.
atemporellement par la synthèse des actes rétentionnels La conscience-mémoire de Husserl est certes continue,
mettant les moments présents dans une nouvelle allure, mais elle est aussi créatrice, et en cela identitaire, puis-
passés dans un même maintenant ou encore passant qu’elle modifie le présent en le faisant sien, le liant aux
d’une phase de maintenant à une autre, cela continûment. autres vécus. C’est peut-être pour être perçue que la
R. Bernet, dans son livre, La vie du sujet, illustre bien conscience-mémoire modifie et devient créatrice ; la
cette idée de mise en commun de la rétention, créatrice conscience est réflexive par essence. La modification est
de succession temporelle [13] : en fait une méthode pour saisir la succession continue des
« La rétention est une intention présente qui est indisso- éléments perçus.
lublement liée à une impression originaire présente et qui se
rapporte aux impressions originaires précédant l’impression
originaire à laquelle elle est liée. […] La rétention est un La rétention est une présentification
moment de la conscience absolue, que chaque nouvelle
rétention modifie toutes les rétentions précédentes, et Pour Husserl, une présentification signifie un acte de
qu’en vertu de la structure de cette modification chaque la conscience-mémoire ayant organisé un contenu de
rétention “porte en elle-même l’héritage de tout le proces- conscience, avant même que cette conscience ait
sus précédent” (Hua X, Nr.50, p. 327). On pourrait donc conscience de ce contenu en elle. En effet, pour l’auteur,
être tenté de considérer la conscience comme une sorte de cette mise en forme continue rétentionnelle peut être
ruminant boulimique qui avalerait continuellement de qualifiée de présentification, en précisant bien que cette
nouvelles impressions originaires et qui à chaque nouvelle présentification est atemporelle et non une présentification
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ingestion remâcherait tout ce qu’il a dans l’estomac » consciente se portant vers un objet immanent temporel.
(Bernet R., La vie du sujet, p. 231-232) [13]. Ainsi, en étudiant la rétention en elle-même :
L’image de R. Bernet, utilisée pour qualifier la rétention, « Nous étudions l’essence de l’en-même-temps-
représente donc un ruminant boulimique : cette image de la d’intervalle et de ses phases. Chacune de ces phases a ceci
digestion, qui est présente également chez Nietzsche de de spécifique d’être une conscience du maintenant anté-
façon négative (dénonçant le destin d’un dyspeptique), est rieur, d’être son “souvenir d’origine” ou souvenir originel
bien choisie puisqu’elle respecte l’idée de modification d’elle, cette conscience ne présentifie pas à la façon d’un
permanente présente lors de ces actes rétentionnels : ressouvenir, mais elle présentifie, ou retient ce qui, avant,
« Le devenir-passé n’est donc pas seulement accumula- était en conscience sur le mode du maintenant, dans
tion ou “boule de neige” et il n’est pas seulement refoule- une sensation première, elle retient sous la forme d’un
ment linéaire, comme si toute nouvelle phase de la modenouveau qui provient continûment du sentir
conscience repoussait la série des phases précédentes d’un premier. Mais d’une certaine façon elle présentifie le point
cran. Le passé est continuellement remodifié à partir du temporel antérieurement conscient sur le mode du
présent de la rétention, et ce n’est que cette modification maintenant en tant qu’elle rend représentée la sensation
présente du passé qui permet l’expérience de la durée première » (p. 245).
temporelle » (Bernet R., La vie du sujet, p. 232) [13]. Husserl affirme bien ici que la rétention peut être quali-
La rétention est donc bien un acte de consécution, met- fiée définitivement de présentification. Celle-ci, il le dit
tant en parallèle, de façon simultanée, des objets présents et bien : elle est « d’un mode nouveau », puisque elle est liée
passés, pour finalement en dévoiler une succession sans cesse au présent effectif, « au sentir premier ». La réten-
temporelle. tion est donc à la fois liée au présent et en même temps
La conscience-mémoire de Husserl est certes continue, replace le passé dans le présent en le qualifiant bien d’élé-
mais elle est aussi créatrice, puisqu’elle modifie le présent ment passé. La rétention représente, en ce sens qu’elle
en le faisant sien et le liant aux autres vécus. Ou plutôt, c’est présente de manière neuve le passé en le reliant au présent,

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NEUROSCIENCES COGNITIVES ET CLINIQUES
165
Article de synthèse
parce qu’il est encore un lieu du maintenant. Les actes saisi directement en son entier et est relié avec d’autres
constituants rétentionnels sont donc définitivement quali- phases temporelles passées. Finalement, l’acte rétentionnel
fiés de présentifications, mais de façon très particulière. est un acte de consécution, mettant en parallèle, de façon
Ils peuvent être qualifiés de présentification du fait qu’il simultanée, des objets présents et passés, pour finalement
s’agit d’éléments passés réellement vécus retravaillés, mais en dévoiler une succession temporelle. Cet acte rétentionnel
aussi du fait que ces objets vécus sont présents à nouveau est une expression de la conscience absolue, rendant
mais d’une autre façon, ayant été modifiés. Cependant, possible l’existence d’une conscience individuelle,
contrairement au ressouvenir, cette présentification se fait consciente du temps et d’elle-même.
de manière spontanée et inconsciente, et surtout se lie à la
perception présente d’un maintenant. La rétention est donc
qualifiée ici, en dernier lieu de présentification, quoiqu’elle Husserl et les neurosciences
ne soit pas du même genre de présentification que celle
usée lors du ressouvenir.
cognitives du soi
Nous souhaitons maintenant rapprocher les concep-
tions de Husserl de certaines thèses développées par les
La rétention : naissance neurosciences cognitives. Cette mise en perspective des
de la mémoire continue et de l’identité neurosciences et de la phénoménologie nous semble
possible et pertinente, puisqu’elles admettent toutes deux
Ce moment de la rétention est capital dans notre étude, la possibilité d’une vision objective et scientifique, du soi.
puisqu’il s’agit du lieu même de la naissance de la
Husserl a décrit un sujet capable de s’appréhender
« mémoire continue » et donc d’une unité identitaire.
lui-même dans les conditions même de la possibilité
La rétention est ce lieu constitutif de la conscience existant
d’une conscience réflexive. En cela, il a pu être en mesure
par une forme particulière de mise en mémoire, une forme
de dévoiler la présence en moi d’une conscience-mémoire
primaire de mémoire, de première mémoire. La rétention est
constituant ce que je suis au fur et à mesure. La conscience
ce lieu de la mise en mémoire et aussi le lieu de la « fabrica-
étant une conscience-mémoire peut placer le sujet dans
tion » de ma conscience, au jour le jour. La rétention serait la
un temps et lui en former un autre. La conscience, en
mise en place de cette « conscience-mémoire » ou
constituant par rétention au fur et à mesure, permet la
« mémoire continue », n’étant pas une répétition, mais une
présence d’une identité à la fois stable et modulée. Les
transformation constante, continue, de la conscience.
travaux actuels en neuropsychologie et en neurosciences
La conception de la conscience développée par Husserl est
cognitives analysent aussi les relations entre mémoire et
donc bien celle d’une « conscience-mémoire » ou encore
identité, du fait qu’elles sont intimement liées et interdépen-
d’une « mémoire continue », puisque pour être, elle néces-
dantes. C’est l’objet de la suite de cet article où seront
site à la fois d’être mémorisée, mais aussi d’être saisie
abordées certaines théories de la mémoire et plus spécifi-
comme unité. L’idée de continuité est donc capitale chez
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quement les travaux initiés par Endel Tulving et par Martin
Husserl, puisqu’elle relie ce qui est divers en un tout,
Conway (et leurs collaborateurs).
tout en respectant ce caractère successif des moments de la
conscience en vie. La rétention permet donc à la conscience Pour comprendre les liens entre mémoire et identité, il
d’être consciente selon une double intentionnalité, et cela convient d’adhérer tout d’abord à l’existence de plusieurs
grâce à la conscience elle-même, essentiellement consti- systèmes de mémoire en interaction. Les thèses dévelop-
tuante et réflexive. pées par Endel Tulving [11, 12] ont eu une influence
Ainsi, la rétention, ce type de mémoire spontanée, déterminante sur les théories actuelles. Le modèle synthé-
permet bien de concevoir une continuité de la « mémoire » tique MNESIS (Modèle NéoStructural InterSystémique de
chez Husserl, et par conséquent de saisir cette « conscience- la mémoire humaine) en est une illustration récente [14,
mémoire », où conscience et mémoire se mêlent et se 15]. Ce modèle, qui met l’emphase sur les interactions
dynamisent mutuellement, laissant surgir une véritable entre les différentes composantes de la mémoire, distingue
identité. La rétention est en effet issue de la « conscience d’abord trois systèmes de représentation à long terme
absolue », d’un moi pur, atemporel, concevant le temps en (les mémoires perceptive, épisodique et sémantique),
dehors du temps de la conscience intime. La rétention est puis une mémoire à court terme (la mémoire de travail)
donc le lieu de la prise de conscience du temps de l’objet et enfin un système de mémoire d’action (la mémoire
et du temps en général. La rétention n’est donc nullement un procédurale).
objet individuel de la conscience, mais elle est ce qui À la base, la mémoire perceptive (permettant la recon-
qualifie les actes constituants de la conscience. Elle est ce naissance des formes, des sons, des goûts…, tel qu’un objet
qui inconsciemment permet de saisir consciemment les ou un mot) stocke les informations sur la forme et la struc-
objets dans une temporalité et dans leur durée propre. On ture des mots et des objets, sans notion de sens.
peut donc retrouver la rétention dans deux champs inten- La mémoire sémantique (permettant d’avoir des
tionnels différents de la conscience : un champ où l’objet connaissances telles que celles de l’usage d’un objet ou
est perçu dans sa durée propre et un autre où l’objet est du sens d’un mot) code nos connaissances générales et

166 REVUE DE NEUROPSYCHOLOGIE


NEUROSCIENCES COGNITIVES ET CLINIQUES
Article de synthèse
abstraites sur le monde, mais également les connaissances ral (les phases où cette habileté se construit) met en jeu la
générales sur soi (ou mémoire sémantique personnelle). mémoire de travail et d’autres fonctions cognitives de haut
Au sommet, la mémoire épisodique (nous dotant de niveau [18].
la capacité de retenir des événements uniques tels que le Voyons en quoi ces formes de mémoires liées entre elles
déroulement de son mariage ou ce que l’on a fait la veille) donnent lieu à la création d’une identité, pour ensuite com-
nous permet d’enregistrer les événements personnels situés prendre que ces mémoires sont en interaction avec le soi
dans le temps et dans l’espace et de les évoquer en ayant (ou self) ; le soi est quelque part déjà là avant la constitution
l’impression de revivre l’événement initial. mémorisante, tout en étant lui-même possible par son lien
Ces trois mémoires à long terme sont organisées sous la avec la mémoire. En quoi, pour les neuropsychologues
forme d’un « emboîtement hiérarchique » : la mémoire aussi, conscience (self) et mémoire sont liées, entremêlées,
épisodique, reposant sur la mémoire sémantique, elle- voir confondues, comme chez Husserl.
même prenant appui sur la mémoire perceptive. La mémoire autobiographique naît de la relation de
La mémoire autobiographique, celle qui fait ce que nous plusieurs mémoires, dont la mémoire de travail, si proche
sommes et qui conserve ce que nous avons vécu, puise à de la rétention de Husserl.
la fois dans les connaissances générales sur nous-mêmes et
La mémoire autobiographique n’est pas seulement
dans les épisodes de vie précis : elle est donc fondamenta-
fondée sur des souvenirs comme on pourrait le penser
lement composite [16]. Concernant les liens unissant ces
de prime abord (alors que les souvenirs sont toujours
trois types de mémoires, la sémantisation caractérise la
autobiographiques), mais aussi sur des connaissances
tendance de certains souvenirs épisodiques à perdre
sémantisées : en effet, la plupart des souvenirs épisodi-
progressivement leur composante contextuelle pour devenir
ques ont vocation à se sémantiser, synthétisant ainsi une
génériques (sémantiques), notamment sous l’effet de la
période de notre vie. Je résume ma vie par des « tranches
répétition. C’est le cas d’une partie de notre mémoire auto-
de vie » : je dis avoir été deux ans à la Sorbonne, mais
biographique. Cermack [17] a été l’un des premiers auteurs
certains souvenirs deviennent emblématiques d’une
à souligner le fait que les souvenirs épisodiques deviennent
période précise. Lors de la formation de souvenirs per-
sémantiques, avec le passage du temps, et à appliquer
sonnels, j’acquiers aussi des connaissances : par exemple,
ses conceptions à l’étude des syndromes amnésiques. Un
si ce week-end, j’ai visité les villages du Beaujolais et
deuxième lien entre ces trois formes de mémoire de repré-
dégusté du vin dans l’un d’eux, j’ai certes forgé des sou-
sentation à long terme est la reviviscence, partant de la
venirs épisodiques de ce moment, mais j’ai appris égale-
mémoire épisodique pour atteindre les mémoires percepti-
ment un nom de vin et j’ai alors acquis une connaissance
ves. Ce type de processus met l’accent sur les phénomènes
de reviviscence conscients ou inconscients, indispensables sémantique supplémentaire. Les souvenirs ont tendance à
à la consolidation mnésique (on peut lire ici l’idée de se sémantiser avec le temps (il subsisterait tout de même
ressouvenir [volontaire ou involontaire] rendu possible de vrais souvenirs épisodiques, qui n’ont pas été séman-
par ce phénomène). Ces deux rétroactions, soulignées dans tisés, y compris concernant le passé lointain).
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le modèle MNESIS, permettent d’insister sur le caractère Dans la mémoire autobiographique, nous avons recours
dynamique et reconstructif de la mémoire. à deux types de représentations mentales : les souvenirs
Vient ensuite le quatrième type de mémoire, appelé épisodiques, qui sont des souvenirs précis très détaillés,
mémoire du travail, il s’agit cette fois d’une mémoire à dont on se souvient avec précision du contexte temporel
court terme. Elle permet de garder les informations en tête et spatial, par exemple le déroulement du mariage d’amis
pour calculer, répondre à une question ou résoudre un avec l’impression de revivre le moment, et les souvenirs
problème : la mémoire de travail maintient et manipule sémantisés (qui participent ainsi à la construction de
de façon temporaire les informations nécessaires à nos connaissances sémantisées), qui eux font appel à des
activités cognitives. Elle peut comporter des informations souvenirs vagues, relatant par exemple une promenade
nouvelles (perceptions) et des perceptions à long terme habituelle dans l’enfance.
réactivées. Ce système de mémoire, modélisé par le La mémoire de travail permet également de rendre
psychologue anglais A. Baddeley, est représentatif de la compte de certains mécanismes du fonctionnement de
fameuse rétention décrite par Husserl, instaurant la vision la mémoire autobiographique. Comme Husserl voit une
d’une mémoire continue [4]. relation entre fonction rétentionnelle et possibilité en
Le dernier système de mémoire concerne les mémoires moi d’une mémoire continue, les neuropsychologues
des savoir-faire, elle est appelée « mémoire procédurale » : perçoivent aujourd’hui les liens entre la mémoire de
nous l’utilisons pour « faire du vélo, conduire une automo- travail et le soi identitaire. Le concept de self de travail
bile, voire apprendre à lire des mots dans un miroir. Elle (« working self », dérivé de celui de mémoire de travail
travaille de façon non consciente, libérant nos ressources ou working memory), c’est-à-dire d’un soi travaillant
pendant les activités routinières de la vie quotidienne. Sa pour le développement de la conscience et du soi,
formation, lente et progressive, demande de nombreuses s’apparente grandement à cette fonction rétentionnelle
répétitions. Cette mémoire représente la mémoire des habi- de la mémoire permettant une « mise à jour » à chaque
tudes forgées au fil du temps mais l’apprentissage procédu- instant l’identité du sujet.

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Nous savons dès lors que la mémoire autobiographique encodées en mémoire. Tout ce que notre mémoire épiso-
est une structure composite, non assimilable à un système dique a emmagasiné d’expériences, de relations avec
de mémoire en particulier : elle naît de la relation de la d’autres personnes, de succès ou d’échecs, forme une
mémoire sémantique et épisodique tout en intégrant de représentation de ce que notre soi a vécu et de la façon
nouveaux concepts comme celui de self de travail. Conway dont il l’a vécue. En ce sens, la mémoire épisodique est
insiste sur la nature reconstructive du souvenir auto- un ingrédient essentiel de la constitution du self [19-21].
biographique et sur la formation identitaire continue Le modèle proposé par Martin Conway, formalisant les
permise par la modulation des souvenirs. Il décrit alors le relations entre mémoire et identité (ou self), donne indénia-
self selon l’interaction de trois composantes : le self à long blement un certain écho aux thèses développées par
terme, le système de mémoire épisodique et le self de Husserl, puisque la mémoire se révèle être constitutive et
travail [8, 9]. intrinsèquement liée à la conscience. Si les thèses de
Le self à long terme englobe les connaissances sémanti- Husserl ne reposent pas sur l’existence de différentes
ques personnelles et les connaissances autobiographiques mémoires, il avait perçu un don réciproque entre mémoire
du sujet. Le self à long terme comprend le self conceptuel et conscience, et entre mémoire et constitution du soi. En
donnant des images de soi possibles ou désirées (schémas effet, et cela renforce le lien unissant mémoire et identité :
de vie), ainsi que des connaissances sémantiques person- la construction du soi dépendrait de l’interaction des
nelles abstraites (périodes de vie et événements généraux, mémoires, cependant, elles-mêmes dépendraient égale-
pouvant faire l’objet d’un projet d’un jour, d’une semaine, ment de la sensibilité du self.
voire d’un mois). Ce self conceptuel influe sur la formation
des valeurs et croyances de l’individu.
Enfin, le self de travail est celui qui intervient dans la
reconstruction des souvenirs autobiographiques. Il modifie, Le self est plus que cette
selon les valeurs et les croyances de l’individu, la formation
et la récupération des souvenirs ; il adapte les souvenirs
interaction des mémoires :
appropriés aux buts actuels du sujet. Ce qui est à noter, il naît d’elles et les précède
c’est que ce self de travail, quoiqu’il soit acteur de la
Si le self dépend de la mémoire autobiographique et de
mémoire, est aussi en posture de confiance avec elle,
puisque très souvent le sujet échappe au mécanisme de sa l’interaction des mémoires entre elles, il ne faut pas en
mémoire. Celle-ci fonctionne bien souvent sans le contrôle conclure qu’il serait une sorte de synthèse de cet entrelacs
intentionnel du sujet, comme si une conscience rétention- des mémoires : le self est certes constitué avec elles, mais
nelle inconsciente se développait en lui, le développant, de en quelque sorte, il est déjà là lorsqu’elles se mettent en
la façon que déjà, Husserl, le concevait. mouvement pour le construire. Lorsque la mémoire
travaille, il est déjà là et il l’influence. En effet, les mémoires
sont elles-mêmes déterminées par la personnalité, les
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« Conscience-mémoire », intérêts, les désirs, l’humeur, la sensibilité émotionnelle de
ce sujet, mémorisant et sélectionnant ce qui est le plus
self et mémoire autobiographique conforme à ses aspirations.
C’est la mémoire autobiographique qui semble être Le self est donc à la fois constitué par sa mémoire et
l’élément essentiel pour qualifier le self, d’après le modèle moteur du travail de celle-ci ; ainsi le self guide sa mémoire,
de Conway. Cette mémoire à très long terme joue en effet de même la mémoire le compose ou plutôt le complète et
un rôle majeur dans la construction et le maintien de notre l’aide à se développer continûment, sous une seule identité.
identité ; elle emmagasine les informations et les souvenirs Dans ce cadre, la mémoire autobiographique se définit
personnels d’un individu, lui donnant un sentiment de comme étant une mémoire à long terme permettant de
continuité dans le temps, cela depuis son plus jeune âge. comprendre, d’emmagasiner et de se représenter à nouveau
De plus, la mémoire autobiographique cimente les inter- des informations vécues par, ou liées au self : il s’agit de la
actions familiales et sociales et joue un rôle essentiel pour « mémoire du self » [8, 9].
l’adaptation du sujet ; elle est ce qui le tourne vers la Conway a le mérite d’insister sur la relation bidimen-
poursuite de ses buts. Le self s’appuie sur cette mémoire sionnelle existant entre la mémoire autobiographique et le
autobiographique qui permet le maintien du sentiment de self, se définissant ou plutôt se développant réciproque-
continuité chez l’individu [16]. ment. Husserl avait certes plus appuyé sur le caractère
Sous le terme de self, les psychologues désignent en continu de la mémoire, mais avait perçu aussi ce phéno-
effet une composante de la personnalité constituée de sen- mène de modulation de la conscience et de remaniement
sations, de souvenirs conscients ou inconscients à partir perpétuel de la « conscience-mémoire », permis grâce à
desquels l’individu se construit, vit sa relation à l’autre, leur interaction.
structure sa personnalité. Ainsi, selon Kihlstrom, le self est Nous reconnaissons également la théorie de Husserl
une représentation mentale de sa propre personnalité ou dans ces conclusions puisque la conscience absolue repré-
identité, formée à partir d’expériences vécues, de pensées sentant le sujet invariant en soi, se rapproche étonnamment

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du self conceptuel développé par Conway. D’ailleurs, la la conscience, puisqu’elles rendent possible, ensemble, le
rétention (comparable à la mémoire de travail) nous permet fait que j’aie une identité ; elles font que je sois un avant et
d’accéder en nous à cette présence de la conscience abso- un après au présent. La découverte de la rétention est
lue ; elle nous aide donc à nous connaître ou à nous recon- capitale, puisqu’il s’agit du lieu d’intersection entre le
naître comme sujet ; et inversement, cette rétention n’est présent et le passé du sujet. Ce moment est le départ
possible que parce qu’elle est elle-même une partie de la d’une capacité de mémoire du sujet. Ce moment qui n’est
conscience absolue, elle est donc en lien évident avec le plus, mais qui est encore au présent, dévoile toute la
soi conceptuel et nécessairement dépendante de lui. Cette complexité de l’élaboration de la mémoire et également
interconnexion entre rétention et conscience absolue est l’intrication existant entre conscience et mémoire.
donc comparable à l’interaction développée par Conway La phénoménologie annonce ici les mêmes conclusions
entre self et mémoire : conscience et mémoire sont liées, que les scientifiques d’aujourd’hui, la phénoménologie
la mémoire est constitutive de l’identité du sujet. dans le mécanisme même de la conscience, conceptuelle-
ment, et les neuroscientifiques, dans l’étude des mécanis-
mes cognitifs, de leurs dysfonctionnements et de leurs
Conclusion : apports et limites substrats cérébraux [15, 16].
L’idée de « conscience-mémoire » est bien à mettre en
de la thèse Husserlienne parallèle avec le concept d’identité, mais l’identité n’est pas
d’une mémoire continue simplement une modulation permanente autour d’un
noyau stable, elle est aussi une volonté, une force active
Le philosophe E. Husserl avait pour projet d’analyser le qui décide de se projeter et d’oublier alors des possibles.
phénomène de « ressouvenir », ou encore de perception Si Husserl a bien saisi l’idée de continuité de la conscience,
d’une perception vécue. Il s’est alors retrouvé devant une rendue possible par la mémoire, inconsciemment ou acti-
forme complexe de souvenir, celui de la retenue en moi vement, il n’a pas forcément perçu la capacité nécessaire
d’un son venant tout juste de paraître lorsqu’un nouveau de la mémoire à oublier, car en plus d’être continue, la
apparaît. Ce type de souvenir est certes le rappel d’un mémoire est sélective, idée traduite par le philosophe
vécu mais ne peut être qualifié de « ressouvenir », puisqu’il F. Nietzsche. La mémoire serait alors plus qu’un rappel
est encore présent dans le maintenant du sujet. Husserl possible du passé du sujet, et plus qu’une possibilité de
explique que le « souvenir frais » d’un son venant d’être mise à jour du soi, elle serait également une mémoire
entendu est toujours en moi, par le fait qu’il n’est finalement du futur où le sujet serait capable de se projeter et de se
plus un son : il est une constitution de ma mémoire, il est rappeler ce qu’il aurait prévu d’être, lui permettant d’antici-
gardé présent en rétention, pour que ma conscience per et de construire son futur [22].
perçoive la continuité et l’ensemble d’un événement. Husserl a perçu un lien entre rétention et conscience
Cela, Husserl le découvre en différenciant ce souvenir absolue, ce qui s’apparente à l’idée de contribution d’un
frais du ressouvenir : si le souvenir frais n’est pas une self de travail à la formation de l’identité. Cependant, si la
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perception de perception au sens du ressouvenir, il s’agit mémoire se définit bien comme permettant la continuité du
d’un moment rétentionnel. La vision même de cette réten- sujet, elle est aussi permise par son caractère sélectif.
tion est une nouvelle forme de perception de perception, Husserl a eu le mérite d’avoir perçu l’importance de la
autre que la perception de perception qui caractérise le continuité permise par la mémoire, et d’avoir réfléchi à la
« ressouvenir » : il s’agit de regarder phénoménologique- possibilité même de cette continuité. L’identité naît
ment cette possibilité d’une constitution de sens en moi et de l’interaction entre mémoire, ce que je pense être, et ce
de moi-même. La rétention est ce qui permet de percevoir
mais également ce qui lui permet d’être perçue elle-même.
que j’aspire à être.■
De même que ce phénomène de rétention me permet de
percevoir, il est ce qui me permet de m’appréhender Remerciements
moi-même.
Comme les neuroscientifiques, Husserl insiste sur le lien L’auteur remercie Francis Eustache, Bérengère Guillery-
entre conscience constituant au fur et à mesure et gardant Girard, Pascale Piolino, Armelle Viard, pour leurs commen-
des éléments perçus en mémoire, et l’identité d’un sujet. En taires critiques sur des versions antérieures du manuscrit,
effet, le sujet change au fur et à mesure du temps, tout en ainsi que Sophie Duchaussoy pour sa contribution à la
restant le même. Grâce au travail de la rétention, à ce lieu préparation éditoriale de cet article.
constitutif en conscience, mémoire et conscience sont en
interaction et forgent au jour le jour quelque chose qui les
dépasse et qui fait qu’à chaque fois, je deviens plus que
moi-même en veillant à la cohérence de ce moi. Finale-
Conflit d’intérêts
ment, la mémoire ne peut être définie qu’en relation avec Aucun.

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