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MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

Hervé Le Baut

Institut Catholique de Paris | « Transversalités »

2009/4 N° 112 | pages 131 à 145


ISSN 1286-9449
ISBN 9782220061603
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Transversalités, octobre-décembre 2009, n° 112, p. 131-145

MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER


ET LE PÈRE MAYDIEU

Hervé LE BAUT
Docteur en philosophie

Comment comprendre que Merleau-Ponty, dans son premier texte


publié, « Christianisme et ressentiment », en juin 1935 dans La Vie
intellectuelle, en vienne à nous rappeler « la foi des pêcheurs de
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Tibériade » et « l’existence de saint François d’Assise », et que par ailleurs
en 1960, dans sa Préface de Signes, il en vienne encore à nous conseiller
de « prendre les autres à leur apparition dans la chair du monde […]. Il faut
qu’ils soient là comme reliefs, écarts, variantes d’une seule Vision à
laquelle je participe aussi : […] ils sont mes jumeaux ou la chair de ma
chair » ? Il est difficile de ne voir là que de simples réminiscences bibliques
et ne convient-il pas de s’interroger sur la forte « prégnance » théologique
ou du moins religieuse de toute sa philosophie ?
Notre objectif est bien plus modeste ici et se limite à brosser à grands
traits sa propre insertion dans le milieu intellectuel qui fut le sien dans les
années 1930 à 1940, l’époque de ses propres découvertes et de ses dix
premières années professionnelles. En effet, en juillet 1930, il vient de
réussir brillamment son agrégation (2e) et se prépare à faire son service
militaire comme EOR, mais il se remet très durement de la mort brutale de
sa fiancée Elisabeth Lacoin (la célèbre Zaza des Mémoires d’une jeune fille
rangée de S. de Beauvoir), emportée en une dizaine de jours par une
encéphalite virale le 25 novembre 1929 à vingt-deux ans, et toute sa vie
Merleau-Ponty gardera précieusement les lettres échangées avec elle. Il
enseigne deux ans au Lycée de Beauvais, décroche la première bourse d’un
an offerte à un étudiant en philosophie par le tout nouveau et futur CNRS,
dont la demande de renouvellement sera l’occasion d’un premier point de

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ses recherches sur la perception et le corps. La demande est refusée et il


enseigne un an au Lycée de Chartres en 34-35 avant d’être nommé caïman
à l’École Normale de 1935 à 1939, tout en donnant des cours de Morale au
tout proche collège Sévigné ; parmi ses meilleures élèves, Yvonne Picard
étudiera la philosophie, sera agrégative, conseillée par Merleau-Ponty,
avec un DES sur « Le temps chez Husserl et Heidegger », s’engage dans
la Résistance, sera arrêtée par la Gestapo et mourra dans les camps à vingt-
deux ans.
Pour résumer l’évolution de Merleau-Ponty, nous pourrions dire qu’au
plan des idées, progressivement et parfois simultanément, il passe des six
M. aux trois H. : i.e. de Ch. Maurras, J. Maritain, G. Marcel, E. Mounier,
le P. A. Maydieu et K. Marx à la découverte de Fr. Hegel, E. Husserl et
M. Heidegger ! Tout cela est bien factice, car il transite également des six
B. aux quatre G., i.e. de H. Bergson, M. Blondel, H. Brémond,
L. Brunschvicg, J. Baruzi et G. Bachelard pour découvrir Gelb et
Goldstein, en relation avec sa thèse et s’attardant au cas Schneider, grâce
à l’appui momentané des deux « faux frères » G. Gurvitch et A. Gurwitsch.
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L’on pourrait penser à une immersion totale dans la pensée venue
d’Allemagne. Pas tout à fait, car durant cette même période de recherches,
il fréquente et prend en considération les écrits de G. Politzer (sa Critique
des fondements de la psychologie, et son éphémère revue de Psychologie
concrète), mais également les ouvrages de son camarade Paul-Yves Nizan
(qui en 1932, coup sur coup, publie Aden Arabie et surtout Les Chiens de
Garde). Nizan (tué en mai 1940 sur le front du Nord) et Politzer (fusillé
par la Gestapo en mai 1942 avec J. Decour) vont disparaître prématu-
rément, mais leur influence sera considérable sur la jeune génération.
N’oublions pas que cette période est aussi celle où Merleau-Ponty s’inté-
resse à Nietzsche et à Kierkegaard qu’il découvre aussi avec l’aide d’un
passeur dont les historiens ne tiennent pas assez compte qui deviendra son
ami et parfois son conseil, Jean Wahl, et son célèbre Vers le concret et ses
Études kierkegaardiennes.
Quelques dernières présences dans ce « tableau avec personnages » :
Freud à travers ses traductions au début, mais très vite surtout à travers un
de ses disciples, L. Binswanger, son médiateur entre lui et son futur jury
de thèse (E. Bréhier, son patron, lui demandera de supprimer ou du moins
de réduire son chapitre sur « Le Corps être sexué »). Signalons deux autres
introducteurs à Freud : R. Dalbiez, (le « prof de philo » de P. Ricœur à

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MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

Rennes), ancien officier de marine, converti au thomisme par Maritain et


qui soutient en 1936 la première thèse de philosophie sur l’inconscient
avec La Méthode psychanalytique et la doctrine freudienne ; et aussi un
jeune et brillant médecin de marine, Angélo Hesnard, qui dès 1912 crée à
l’Hôpital maritime de Rochefort un service de neuropsychiatrie freudienne
pour soigner certains marins de retour de Cochinchine ou de Madagascar,
souffrant du paludisme et parfois assujettis aussi à l’opium, aux drogues, à
l’alcool et aux jeux d’argent ; et qui parmi ses premiers patients comptera
Jean Merleau-Ponty, le père putatif de Maurice, qui meurt subitement un
an plus tard en 1913, auprès de sa mère à Saint-Vincent de Paul, près de
Bordeaux1. Ce même Dr A. Hesnard se rendra célèbre par sa Morale sans
péché dans les années 1955-1960 et sollicitera M. Merleau-Ponty pour
préfacer son ouvrage sur L’œuvre de Freud et son importance pour le
monde moderne, en 1960.
Une boucle est bouclée… mais pas notre panorama des années 1930-
1940, sans signaler la présence des revues bien connues de philosophie et
de psychologie, mais aussi d’une nouvelle, à partir de 1931, celle de
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Recherches Philosophiques créée par A. Spaïer, H.-Charles Puech et
A. Koyré : six parutions de très haute valeur dont un numéro spécial sur le
premier Congrès de Phénoménologie en France organisé par la Société
Thomiste à Juvisy chez les Pères Dominicains en 1932 avec la participation
de Maritain, de J. Héring, de Kojéve, d’H. Corbin. Ajoutons dans ces
précieux numéros les noms de quelques collaborateurs, tels Lachièze-Rey,
Lévinas, Souriau, Ruyer, E. Weil, P. Klossowski, E. Minkowski, R. Caillois,
Groethuysen, E. Meyerson, H. Lévy-Bruhl, M. de Gandillac, B. Parain,
P. Vignaux, G. Dumézil, G. Bataille, D. de Rougemont, J. Lacan, et (last but
not least) de J.-P. Sartre avec son célèbre article sur « La Transcendance de
l’Ego » en 1936. Il y a donc là des valeurs bien établies mais aussi plusieurs
valeurs montantes de la jeune génération qui vont s’imposer dans l’après-
guerre. Reflet donc des idées de l’époque mais également annonce ou
esquisse du raz-de-marée phénoménologico-existentialiste d’après 1945.
Pour mieux situer l’engagement de notre jeune doctorant en philosophie
dans les événements socio-politiques des années 1930-1940, examinons sa

1. Plus précisément au château du Petit Campsec transformé en musée kanaque par le


grand-père, Samuel Anatole Mazeppa Merleau-Ponty, après trente ans de présence en
Nouvelle-Calédonie, à soigner prisonniers et indigènes. II fut le correspondant du Dr Paul
Rivet, le fondateur du Musée de l’Homme.

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CHRONIQUE

présence ou son absence dans l’un ou l’autre Manifeste ou pétition des


années 1930-19402. Le manifeste « Pour le bien commun, les responsabi-
lités du chrétien et le moment présent » pouvait susciter sa signature. Il est
élaboré dans le groupe de Meudon en mars 1934, après les émeutes de
février à Paris, essentiellement fomentées par la droite et l’Action
Française. Le texte figure aux Œuvres complètes de Maritain mais
E. Borne affirme avoir participé à sa rédaction, ainsi que Mounier,
S. Fumet, O. Lacombe et M. de Gandillac. Pas de trace de la signature de
Merleau-Ponty : le fait qu’il enseigne à Chartres est-il une excuse ?
– En octobre 1935, ce sont deux jeunes journalistes encore inconnus,
Georges Bidault et Maurice Schumann, qui rédigent 1e « Manifeste pour
la Justice et la Paix », publié dans L’œuvre, ratifié par tous les gens
d’Esprit et par les 8 500 membres du Comité de vigilance anti-fasciste et
repris également par la Vie intellectuelle (du 10 décembre) et par La Croix.
Première présence signalée de Merleau-Ponty.
– La pétition sur l’objection de conscience, présentée dans Esprit en
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janvier 1936, est signée par une quarantaine d’écrivains, professeurs,
pasteurs et par un évêque. Pas de trace de Merleau-Ponty. En revanche, il
signe le manifeste « Pour l’honneur » publié par L’Aube du 20 novembre
1936, lors du suicide de Salengro, ministre de l’Intérieur et maire de Lille,
à la suite de calomnies à son encontre dans Gringoire et L’Action
française. Ce texte prend la défense du ministre et dénonce les passions
partisanes. Il est signé par de nombreux intellectuels et artistes. Citons :
F. Gay, Jeanne Ancelet-Hustache, Paul Archambault, J. Baillou,
G. Bidault, Ch. Dullin, M. de Gandillac, S. Fumet, A. Honegger,
G. Hourdin, J. Madaule, Maritain, Mounier, Parain, G. Pitoeff, etc.
– « Pour le Peuple basque ». Après les bombardements de Durango et
la destruction de Guernica, La Croix du 8 mai 1937 prend la défense des
Basques. Merleau-Ponty s’y trouve en bonne compagnie et entouré d’un
groupe de vingt-huit normaliens : l’on peut penser que c’est à l’instigation
de leur répétiteur de philo ! Notons la présence de Mauriac, du Bos, Fumet,
Lacombe, Lacroix, Madaule, Marcel, Maritain, Mounier, Moré, Bourdet,
J. de Pange, D. Russo, Leblond, Vignaux (qui écrivit un article de justifi-
cation et fut chargé de collecter les signatures). Selon G. Semprun, l’évolution

2. Voir J.-Fr. SIRINELLI, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au


XXe siècle, Paris, Fayard 1990.

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MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

de Mounier et de la revue Esprit sur la guerre civile d’Espagne et l’enga-


gement de la gauche chrétienne serait lié à la publication par la revue dès
octobre 1936 d’un article de son père Semprun Gurrea. Ces quelques
présences attestent ses convictions et Merleau-Ponty ne mérite pas de
figurer parmi ceux que Sirinelli appelle les « khâgneux au bois dormant »,
toujours « ailleurs », perdus dans une « torpeur politique prolongée », tel
J.-P. Sartre à cette époque, mais qui après guerre battra tous les records de
signatures avec cinquante-deux citations !
Entre 1930 et 1940, Merleau-Ponty, à titre personnel, a été spécialement
concerné par deux revues d’intérêt général et surtout par la personnalité de
leur principal animateur, à savoir Esprit et Emmanuel Mounier, puis La Vie
intellectuelle et le Père Jean-Augustin Maydieu. Après les deux maîtres
« anciens » que furent Gabriel Marcel et Jacques Maritain, voici deux
créateurs, deux initiateurs, deux militants de sa génération qui vont prendre
une place importante dans sa vie et contribuer à son orientation philoso-
phique et à ses prises de positions socio-politiques. Examinons notre héros
tiraillé et sollicité par ces deux revues.
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M. Merleau-Ponty et E. Mounier : ou le correspondant absent d’Esprit
Merleau-Ponty a intégré l’École en septembre 1926 et la rencontre avec
Mounier s’y fera en octobre 1927, du fait que ce dernier obtient l’autori-
sation d’assister aux cours donnés aux agrégatifs par L. Brunschvicg,
autorisation décrochée à la suite d’une lettre de recommandation de
J. Chevalier, son « maître » à l’Université de Grenoble et dont il a corrigé
les épreuves de son livre sur Bergson. Rue d’Ulm, Mounier rencontre en
priorité les agrégatifs de l’année dont Sartre, Nizan, Aron, Lagache, mais
aussi le groupe des talas des quatre promotions ; citons en plus de Merleau-
Ponty, M. de Gandillac, E. Borne, J. Lacroix, Jacques Perret, etc., qui
deviendront dans quatre ans des militants et des correspondants de la
future Revue.
L’on connaît les résultats du concours de l’agrégation de philosophie en
juillet 1928 : premier R. Aron, deuxième E. Mounier, et Sartre recalé dès
l’écrit ! En 1929 ce sera le triomphe du duo J.-P. Sartre et S. de Beauvoir
et la rencontre de leur vie se fera à la Cité Universitaire lors de la prépara-
tion de l’oral et à l’occasion d’un exposé de Simone devant Jean-Paul et
P. Nizan, sur les monades de Leibniz. Mais l’année 1929, et spécialement

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CHRONIQUE

l’été, ce sera aussi l’été de feu entre Maurice Merleau-Ponty et Elisabeth


Lacoin, et ce drame évoqué plus haut.
Esprit est lancé en octobre 1932 par Déléage, lzard, Galey et Mounier3.
La rencontre des fondateurs s’est faite par le biais des cours de philosophie
que donne Mounier à Sainte Marie de Neuilly (école fondée par la
sévignote madame Daniélou sur le modèle du collège Sévigné) : il y fait la
rencontre de Marcel Péguy, de G. Izard (futur gendre des Daniélou et qui
s’imposera parmi les plus grands avocats) et de Jean Daniélou qui tous les
trois travaillent sur les Inédits de Péguy. Mais quand le fils Jean décide de
rejoindre les jésuites, Mounier est sollicité pour prendre la relève : ce sera
le tournant de sa vie, il laisse tomber ses velléités de thésard sur les
mystiques espagnols avec J. Baruzi ; d’autre part il n’a pas obtenu de
bourse de la part de la Fondation Thiers4. Durant cette période, Mounier
voit régulièrement le P. Pouget, rend visite à l’abbé Brémond, prend
conseil auprès de Massignon et il sera reçu cinq heures durant par
H. Bergson en mai 1929. Les conférences et les retraites au couvent des
dominicains de Juvisy ainsi que les « dimanches après-midi » à la Maison
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de Meudon chez les Maritain seront des occasions de se retrouver entre
jeunes philosophes talas, pour aborder à de multiples reprises le problème
primordial qui les préoccupe, celui de l’incarnation du spirituel dans la vie
concrète.
Nous avons acquis la certitude que M. Merleau-Ponty s’intéressera à la
revue dès ses débuts et nous le trouvons « abonné de soutien » en 1934 ;
l’année scolaire 34-35 se passe au Lycée de Chartres et il y tient le rôle de
correspondant local d’Esprit. La consultation du Journal intérieur lancé en
1935 nous apprend qu’il assiste à tous les Congrès annuels de la revue de
1935 à 1939. Cette présence dans les groupes Esprit et sa lecture de la
revue est encore l’occasion de nombreuses rencontres et découvertes :
Mounier tenait à y publier de nombreuses chroniques, politiques et
sociales bien sûr, mais aussi de musique, de cinéma, de littérature, de
peinture (celle-ci sera tenue pendant plusieurs années par Jean Bazaine).

3. L’histoire des origines d’Esprit a été renouvelée en 1999 par la thèse de Cécile
PARISOT, La Revue Esprit de 1932 à 1935, un personnalisme se cherche (Paris IV, 1999).
Elle conclut à une « œuvre » véritable parce que « pastiche imparfait » des Cahiers de la
Quinzaine. Texte resté inédit.
4. La Pensée de Charles Péguy par E. MOUNIER, M. PÉGUY et G. IZARD paraît en 1931
dans la collection « Le Roseau d’or » créée par Maritain chez Plon.

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MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

Merleau-Ponty, bien que sollicité pour y donner des textes, n’y fera rien
paraître, et l’on peut s’interroger sur les motifs de cette absence. Il est
possible que l’arrivée de Paul Ludvig Landsberg au sein du comité de
rédaction et auprès de Mounier ne soit pas étrangère à ses réticences : en
effet, à partir de l’automne 1934, ce jeune philosophe (1901-1944) va
s’imposer comme son conseiller sur la jeune philosophie allemande et très
vite ils seront amis. Landsberg a suivi à Cologne vers 1920 les cours de
Max Scheler et il en devient un fervent disciple ; dans les années 1925-
1930, il fréquente le cercle œcuménique Die Kreatur et il s’enrichit de la
pensée et des écrits « dialogistes » au contact de Buber et de Rosenweig
pour le judaïsme, de von Weizacker pour le protestantisme et de Wittig
pour le catholicisme. Landsberg apparaît véritablement l’un des artisans et
médiateurs ayant favorisé les « transferts culturels » Allemagne-France
dans les années 1935 à 1940. Ses échanges avec Mounier et ses articles
dans Esprit sur « Personne et communauté », sur « L’engagement
personnel » et « Le sens de l’action » et quelques autres seront détermi-
nants dans l’évolution de la revue et dans l’élaboration d’une forte pensée
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sociale d’affrontement et d’action. Mais d’autres motifs de refus ont pu
jouer : Merleau-Ponty est-il jamais rentré à fond dans le mouvement des
inconditionnels d’Esprit ? Sinon comment expliquer qu’en tant qu’a-
dhérent et propagateur de la revue il n’ait pas écrit un seul article, ni publié
le moindre compte rendu d’ouvrage dans celle-ci ? A-t-il été gêné par l’une
ou l’autre orientation ou par une idéologie jugée trop « révolutionnaire »
ou trop marquée par les références de certains collaborateurs à Proudhon ?
Nous ne le pensons pas, bien au contraire, il est évident que la volonté de
propager une pensée qui « morde » sur la vie devait correspondre à ses
propres motivations et centres d’intérêts. En effet, Merleau-Ponty dès cette
époque percevait l’urgence de lutter contre toute pensée essentialiste ou de
survol, tout autant que de combattre les positivismes à courte vue.
II nous apparaît néanmoins qu’entre les années 1930 et 1935,
M. Merleau-Ponty, très pris par son premier investissement professionnel,
était encore affecté par ses problèmes personnels et familiaux. Par ailleurs,
malgré son intérêt et son amitié avec Mounier mais aussi avec Nizan et
Politzer, tous les deux au PC, nous ne percevons pas chez lui ce fond de
révolte vis-à-vis de l’insupportable. Merleau-Ponty reste « intégré », sans
pour autant consentir au système en place. Ce n’est qu’une fois « installé »
caïman à l’École qu’il retrouve un milieu de vie et de travail qui lui
redonne équilibre, sérénité et enthousiasme. Par rapport à Mounier et à

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CHRONIQUE

quelques autres militants d’Esprit qui ont rompu les amarres avec
l’Université et la Sorbonne, Merleau-Ponty se veut universitaire
convaincu, engagé dans le professorat, impatient de conquérir ce dernier
grade du doctorat. Il n’est pas inconcevable qu’il se soit senti quelque peu
en retrait par rapport aux prises de positions de Mounier aux avant-postes
du socio-politique révolutionnaire, quand il dénonce toutes les formes de
capitalisme, les puissances d’argent, la mort de la pensée et de la morale
bourgeoise, la liquidation du colonialisme. N’oublions pas que son milieu
familial d’origine est bien proche de Barrès, de Bourget, de Thibaudet
voire de Massis, et plutôt lecteur de quotidiens régionaux de droite et de
L’Écho de Paris que des hebdomadaires Marianne (en 1932, dirigé par
E. Berl)ou de Vendredi (en 35 avec Guéhenno, Chamson et Andrée
Viollis).
A-t-il été gêné par les aspects quelque peu directifs ou volontaristes de
Mounier comme s’il craignait son « idéologie » par trop communautaire à
son gré ? Peut-être a-t-il eu l’impression qu’il cherchait, en tant que
directeur de revue et non comme auteur, un peu trop à réquisitionner le
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plus grand nombre d’agrégés et d’enseignants au service du mouvement,
tels des relais pour la diffusion de la revue et de ses projets. Or Merleau-
Ponty aura toujours en horreur le philosophe, l’intellectuel ou l’artiste
embrigadé pour « fournir des munitions » idéologiques. Néanmoins, s’il ne
s’investit pas autant que Mounier l’aurait souhaité, jamais il ne rompt, ni
avec Mounier, ni avec ses proches, ni avec Esprit. Bien au contraire, nous
le verrons renouer avec Esprit durant l’Occupation, et participer aux
réunions clandestines chez Carmelle Dosse avec Germaine Tillion,
Raymond Burgard, jusqu’à l’arrestation de ce dernier par la Gestapo et sa
déportation dans les camps de la mort. Durant la « tourmente » et les
« années noires » tous deux seront séparés et verront disparaître bien des
amis, des proches, des collègues, des élèves, mais la preuve de leur amitié
indéfectible nous la trouvons clairement affirmée, après la Libération :
– d’une part, lors de la parution du n° 1 des Temps Modernes en
octobre 1945 : Mounier consacre six pages à sa recension dans Esprit (qui
reparaît déjà depuis un an). Énumérant la liste des rédacteurs et des
articles, il précise : « C’est le témoignage de Merleau-Ponty qui m’a le plus
touché », ces mots sont mis entre parenthèses dans le texte, comme si par
pudeur il voulait éviter tout sentiment personnel. Quant à la tonalité de
l’ensemble, il y trouve « quelques lassitudes mêlées à une volonté virile et

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MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

ce désespoir aux dents serrées qui est dans la note de l’École, mais qui
évoque un chœur des condamnés plus qu’une levée d’apôtres. Temps
modernes eût pu, comme nous-mêmes, commencer dix ans plutôt avec les
mêmes hommes. » Et après l’analyse de l’éditorial de Sartre et le constat
des thèmes parallèles parce que puisés dans les mêmes auteurs, Heidegger,
Kierkegaard, Nietzsche, mais aussi chez Pascal et saint Augustin, il en
vient à préciser que « la visée, notamment sur la liberté, met entre eux et
nous une “crevasse” ou un “vide” infranchissable (du moins au plan
philosophique) ». Mais ceci posé rien n’empêche l’accueil amical et
généreux des camarades, car conclut-il, « nous les avons connu à tous les
carrefours de la Résistance spirituelle ou armée, aussi donnons leur assez
de marge, assez d’avenir, pour continuer obstinément le dialogue ».
– D’autre part, cinq ans plus tard, lors de la disparition brutale de
Mounier, le 22 mars 1950, une courte « Note de 1a rédaction » paraîtra
dans Les Temps Modernes, n° 54 d’avril, intitulée « La mort d’E.
Mounier » dont voici le texte complet :
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« Le premier de notre génération, Emmanuel Mounier a délibéré-
ment pratiqué cette philosophie du présent, cette “pensée engagée”
dont nous avons, suivant son exemple, reconnu plus tard la
nécessité. Son nom n’a jamais figuré au sommaire des Temps
Modernes : il avait sa revue, – créée, développée et conduite à un
grand et légitime succès par dix-huit ans d’efforts intelligents –
trop près de la nôtre et trop différente pour qu’il fût tenté de publier
ici. Mais à chaque rencontre, nous étions heureux, non seulement
de renouer une camaraderie et une amitié ancienne, mais aussi de
constater notre accord sur tant de points. Sa mort nous atteint
comme celle d’un proche et, plutôt que de parler de lui comme on
fait d’un étranger, nous souhaiterions l’entendre parler ici. Nous
avons donc demandé à Mme Mounier et à J. M. Domenach s’il se
trouve, parmi les inédits qu’il laisse, un texte qu’ils souhaiteraient
bien nous donner. Nous aimerions pouvoir le publier le mois
prochain, en hommage d’amitié et d’estime profonde. »
Nous vous laissons deviner l’auteur de ce texte et précisons qu’il n’y a
pas eu de suite à ce souhait. 1950, c’était l’époque où Merleau-Ponty
s’éloignait des Temps Modernes et de Sartre.

139
CHRONIQUE

Merleau-Ponty et A. Maydieu, ou le rédacteur critique de La Vie


intellectuelle
M. Merleau-Ponty a-t-il jamais totalement adhéré à la devise lancée par
Maritain : « Spirituel d’abord, économique ensuite, politique à leur
service » ? Serait-ce cette volonté de se « garder libre » qui l’attire du côté
de La Vie intellectuelle, à moins que ça ne soit une communauté d’esprit et
une certaine admiration vis-à-vis de la personnalité du P. Augustin
Maydieu, l’un des animateurs de cette revue dirigée depuis sa création en
1928 par les Pères dominicains, essentiellement par les PP. Bernardot et
Boisselot.
Jean-Augustin Maydieu, d’origine bordelaise (né en 1901), fait ses
études chez les Pères marianistes et au collège Grand-Lebrun de Bordeaux
et il sera ingénieur de l’École Centrale en 1923. Étudiant doué et fougueux,
il est camelot du Roi et il fera partie de la garde personnelle de Maurras. II
fait une rencontre décisive en la personne de Madeleine Delbrel, une
étudiante en philosophie et lettres à la Sorbonne en 1924-1926 (qui
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décroche le prix Sully-Prudhomme de l’Académie en 1926 pour un recueil
de poèmes). Furent-ils amoureux ? Probablement ! Mais de quelle nature
fut cet amour qui relève aussi de l’illumination et de la conversion ? Une
chose est certaine, il y eut rupture brutale et tous deux décident de
rejoindre les Ordres religieux5. En 1926, le jeune centralien entre au
noviciat du Saulchoir, en même temps que trois autres « illustres
potentiels » qui s’appellent Congar, Dubarle et Couturier (ce dernier, avec
le P. Régamey, va créer Art Sacré et susciter des réalisations telles qu’Assy,
Audaincourt, Ronchamp, Vence). Maydieu est prêtre en 1930 et après un
court ministère auprès des étudiants à Dijon (où il fait la connaissance de
Bachelard), il est nommé aux Éditions du Cerf au couvent de Juvisy pour
collaborer à La Vie Intellectuelle, dont il deviendra le quasi-rédacteur en
chef en 1935. Il participe à la création et à l’aventure de l’hebdomadaire
Sept de 1934 à août 1937 et après la condamnation par Rome, à la suite de
la publication de la seule interview de Léon Blum en tant que chef du
gouvernement, il reste l’animateur des « Amis de Sept » jusqu’en 1939,

5. Madeleine Delbrel rejoint un ordre religieux actif et elle se fera connaître dans les
années 1960 comme militante auprès des plus déshérités de la banlieue Sud de Paris et elle
publiera un bouleversant témoignage dans Nous autres gens des nues, aux Éditions
ouvrières, en 1962.

140
MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

tandis que Stanislas Fumet prend la direction de Temps présent. En


janvier 1937 les éditions du Cerf s’installent à Paris, boulevard de la Tour-
Maubourg. Mobilisé en 39 en tant qu’officier d’artillerie, Maydieu sera fait
prisonnier à Orléans. Il s’évade en juin 1940, gagne Brive à pied et il y
retrouve le 16 juin le grand résistant que sera Edmond Michelet, passe à
Bordeaux pour rassurer sa famille, et rejoint ses confrères à Paris. Durant
l’occupation, pour remplacer La Vie Intellectuelle supprimée par la
censure, il crée les cahiers « Rencontres », et décide de continuer les
réunions et discussions du dimanche soir, boulevard de la Tour-Maubourg,
sur des thèmes annuels tels que « l’homme que nous voulons » en 1942-
1943, et « attitudes chrétiennes » en 1943-1944. Merleau-Ponty participera
à ces réunions. Il retrouvera son ami Maydieu aux soirées organisées dans
son bel appartement par Marcel Moré, dont notamment celle restée très
célèbre de mars 1944 sur le mal et le péché dans L’Expérience intérieure
de G. Bataille. Dès 1941, Maydieu fera partie des premiers membres du
Comité National des Écrivains (le CNE, appelé fréquemment le Céné),
créé par Jacques Decour, qui sera arrêté et fusillé par la Gestapo le 30 mai
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1942 au Mont Valérien. Maydieu se trouve dans ces réunions clandestines
en compagnie de J. Paulhan, Cl. Morgan, Edith Thomas, J. Guéhenno,
Aragon, Éluard et un an plus tard, de Mauriac, Camus, Marcel et Sartre.
Le 19 mars 1944, en même temps que son confrère Dominique Dubarle,
alors qu’ils cherchaient à rejoindre leurs amis résistants en Suisse,
notamment Béguin, il est arrêté, torturé, emprisonné à Annecy et libéré par
le maquis le 18 août 1944. Ce sera pour reprendre la publication de La Vie
Intellectuelle dès février 1945.
M. Merleau-Ponty fera la guerre de 39-40 comme lieutenant dans une
division d’infanterie, avec citation et croix de guerre ; début juin 1940 il est
évacué du front, gravement malade, à l’hôpital militaire de Saint-Yriex (près
de Montauban), évitant d’être fait prisonnier. En septembre, il rejoint son
poste au lycée Carnot à Paris, où il aura des classes de 40 à 50 élèves en
terminale et jusqu’à 60 en prépa HEC. Avec une dizaine d’anciens de l’École
ou d’amis, dont le couple des Desanti, les frères Chazelas, D. Rousset,
Cavaillès, Cuzin, Cassignol, Merleau-Ponty participe à la création d’un
comité de rébellion, le Zoo, dont les réunions et discussions donnent lieu à
la publication et diffusion des feuilles ronéotypées Sous la botte. C’est cette
cellule que rejoint Sartre en avril 1941 en la rebaptisant Socialisme et liberté.
Elle ne tiendra que quelques mois, mais la résistance intellectuelle se
développe dans l’édition et les revues clandestines : Merleau-Ponty publie

141
CHRONIQUE

dans Confluences et dans Fontaine. En janvier 1944, une lettre de 5-6 pages
parvient à Londres, intitulée « La Résistance, la France et le monde de
demain, le point de vue d’un Philosophe ». Ce texte précieux, à ce jour
inédit, que les éditeurs des Écrits de Sartre mettaient au compte de ce
dernier, nous l’attribuons aujourd’hui sans conteste à Merleau-Ponty. En
juin 1944, ayant contribué à la création d’une cache d’armes dans les sous-
sols du lycée Carnot, M. Merleau-Ponty quitte son poste et participe à la
libération de Paris comme lieutenant à la tête d’une section de FFI.
Rappelons que La Revue intellectuelle est née en 1928 dans le tumulte,
les interrogations et l’immense désarroi provoqué par la condamnation de
L’Action Française par Rome en décembre 1926, alors que les trois quarts
des catholiques français « influents », la majorité du clergé et surtout les
évêques étaient plus ou moins sympathisants du mouvement nationaliste et
de sa revue. C’est soutenu et conseillé par Maritain, et fortement appuyés
par Pie XI, que les pères Boisselot et Bernardot, contre leur propre
supérieur et leur ancien supérieur de Toulouse, vont lancer la revue début
1928, dans le but de propager l’enseignement social de l’Église, de réintro-
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duire la morale en politique, de rompre avec la piété individuelle, de
susciter une réflexion chrétienne devant l’événement, et, comme le dira
bientôt le père Congar, pour ouvrir le ghetto catholique sur « le vaste
monde ». En 1934, la revue compte plus de 5 000 abonnés. Parmi les
rédacteurs, outre ceux cités, il y a les pères Avril et Congar, mais aussi de
nombreux laïcs, à commencer par Maritain, Madaule, Wahl et plusieurs
jeunes normaliens tels E. Borne et M. de Gandillac, O. Lacombe, Vignaux,
Guillemin, B. Dorival6, etc. Un numéro sur P. Claudel en juillet 1935
réunira les meilleurs spécialistes du moment.
C’est dans ce contexte que Merleau-Ponty publie ses deux premiers
articles : en juin 1935, à propos de la traduction de L’Homme du ressen-
timent de Max Scheler, il en assure le compte rendu en une trentaine de
pages, sous le titre « Christianisme et ressentiment » ; en octobre 1936 ce
sera une analyse d’une dizaine de pages du récent ouvrage de G. Marcel
sur Être et avoir7. Ne pouvant résumer ces textes ici, notons leur très grand

6. De Dorival retenons son article sur « Le mysticisme charnel des peintres flamands »
dont « la peinture, nous dit-il, ruisselle de spiritualité parce qu’elle est l’image la plus
profonde de la chair du monde » !
7. Ces textes sont désormais faciles d’accès depuis leur édition par J. Prunair, dans
Parcours, Verdier.

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MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

intérêt, tel un index déjà très riche de sa pensée future, et aussi une qualité
d’expression faite de rigueur, de clarté, et de sérénité. Il demeure que dans
ces pages, s’il nous conseille le retour à la foi des pêcheurs du lac de
Tibériade et s’il nous rappelle l’existence de François d’Assise, nous y
trouvons aussi son esprit critique et le militant rebelle. Pour en témoigner,
résumons une anecdote évoquée par Merleau-Ponty lui-même dans Les
Temps Modernes en janvier 1946, sous le titre « Foi et bonne foi » :
« Il était une fois un jeune catholique que les exigences de sa foi
conduisaient “à gauche”. C’était au temps où Dolfuss inaugurait le
premier gouvernement chrétien-social d’Europe en bombardant les
cités ouvrières de Vienne. Une revue d’inspiration chrétienne avait
adressé une protestation au président Miklas. Le plus avancé de
nos grands ordres soutenait, disait-on, la protestation. Le jeune
homme fut reçu à la table de quelques religieux de cet ordre. Au
milieu du déjeuner, il eut la surprise d’entendre qu’après tout le
gouvernement Dollfuss était le pouvoir établi, que, comme
gouvernement régulier, il avait droit de police, et que, libres de le
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blâmer comme citoyens, les catholiques, comme catholiques,
n’avaient rien à lui reprocher. En vieillissant, le jeune homme n’a
jamais oublié ce moment. Il se tourna vers le père qui venait de
tenir ce langage – homme généreux et hardi, on l’a vu plus tard –
et lui dit simplement que ceci justifiait l’opinion des ouvriers sur
les catholiques : dans la question sociale, on ne peut jamais
compter sur eux jusqu’au bout. »8
Ce texte nous renvoie aux années 1932-1933 (Dolffuss est assassiné en
1934) et il est sévère et injuste vis-à-vis du père Maydieu quand on connaît
son ouverture d’esprit et sa philosophie du Désaccord9. La correspon-
dance entre nos deux interlocuteurs nous rassure. Ayant lu cet article et
s’interrogeant sur l’identité de la personne évoquée, le père Maydieu
adressa un courrier à Merleau-Ponty le 12 mars 1946. Ce dernier lui
répondit et après une allusion aux discussions de Juvisy sur la philosophie
chrétienne (vers 1932 entre Gilson et Maritain), il précise son point de
vue :

8. Cf. M. MERLEAU-PONTY, Sens et non-sens, Paris, Nagel, 1948, p. 306.


9. Le Désaccord : c’est le titre du seul ouvrage de philosophie du P. Augustin MAYDIEU
paru aux PUF en 1952.

143
CHRONIQUE

« C’est à vous que faisait allusion l’article, c’est à vous en tout cas
que je me suis adressé, quand nous avons clos la discussion sur
l’affaire Dolfuss, mais je ne garantis pas que d’autres Pères ne
s’étaient pas mêlés à la conversation. J’ai concentré en une seule
phrase dans mon article ce qui m’avait été dit successivement à
votre table et peut-être par plusieurs interlocuteurs. J’aurai
sûrement l’occasion de vous rencontrer un de ces jours à
quelqu’une de ces réunions agréables et inefficaces où tous les plus
grands sujets sont remis en question et où surtout on a le plaisir de
rencontres amicales. »
Le ton est déjà différent et nous ne sommes pas loin de la lettre
d’excuses pour avoir été assez « cavalier » dans la personnalisation d’une
controverse globale et diffuse du type « propos de table ». Il reste que nous
nous interrogeons sur leurs relations et les « bénéfices » réciproques de
leur amitié. Les deux tempéraments ont dû se confronter à de multiples
reprises ; tous deux aimaient la provocation et la contestation amicale. S’il
est une qualité que tous ceux qui l’ont connu accordent volontiers au père
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Maydieu, c’est bien d’être un homme de dialogue, un passeur, qui toute sa
vie et plus que jamais, durant les années noires, s’est tenu à la croisée de
tous les chemins de ses contemporains. Il disparaît prématurément et
E. Borne dira de lui dans Le Monde du 4 mai 1955 : « Tous ceux qui l’ont
connu, et ils font une troupe immense et disparate, peuvent témoigner que
leur rencontre avec le P. Maydieu a changé quelque chose dans leur pensée
ou dans leur vie […]. Durant les années qui ont précédé la deuxième
guerre mondiale La Vie Intellectuelle a dû à son courage et à sa lucidité ses
grands moments de rayonnement et d’influence. […] Homme du verbe
plutôt que de l’écriture, la parole jaillissait chez lui en fusées discontinues,
et sans trop de souci des cohérences formelles, devenait d’un coup et à la
fois humour, esprit et vie. »
Merleau-Ponty verra partir deux amis des années 1930-1940, Mounier
en 1950 à l’âge de quarante-cinq ans, Maydieu en 1955 à l’âge de
cinquante-cinq ans. La résignation ne sera jamais son fait et tout
événement – « notre maître intérieur » selon Mounier – sera aussi pour lui
« une invitation à aller plus loin ». Que Merleau-Ponty en soit venu, dans
toute sa philosophie, à insister sur « la dialectique omniprésente », sur la
circularité, sur « la luminosité de notre existence », sur la « comprésence »,
la coexistence, sur le fait que « nous fonctionnons comme un corps

144
MERLEAU-PONTY ENTRE MOUNIER ET LE PÈRE MAYDIEU

unique », il le doit à son insatiable et impressionnante capacité de lecture


mais surtout à toutes ces rencontres – dont nous avons évoqué quelques-
unes – et il savait que « la vie passe dans l’œuvre ».

Hervé LE BAUT
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