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Les Langues modernes :

bulletin mensuel de la
Société des professeurs de
langues vivantes de
l'enseignement public

Source gallica.bnf.fr / Association des Professeurs de Langues Vivantes


Société des professeurs de langues vivantes de l'enseignement
public. Auteur du texte. Les Langues modernes : bulletin mensuel
de la Société des professeurs de langues vivantes de
l'enseignement public. 1965-03.

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les
langues
modernes
REVUE ET BULLETIN DE
L'ASSOCIATION DES PROFESSEURS
DE LANGUES VIVANTES
DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC

TESTS D'ANGLAIS.
LE BILINGUISME NATUREL.
LES UNIVERSITES BRITANNIQUES.
CHRONIQUES.
NATHANIEL HAWTHORNE.
JORGE-LUIS BORGES.
ENTRETIEN AVEC ARRABAL.
ROMANCIERS AMERICAINS DE L'INNOCENCE.

PANORAMA - CRITIQUE - BIBLIOGRAPHIE.

. VIE DE L'ASSOCIATION.

Tribune Libre - Informations.


Discographie - Revue des revues
SOMMAIRE

Note du Président 1

VIE DE L'ASSOCIATION :
Réunions du Comité 3
NOUVELLES DES REGIONALES :
Régionale de Clermont 8
Régionale de Montpellier 8
Régionale du Sénégal 11
Régionale de Toulouse 13

PEDAGOGIE :
D. Girard Tests d'anglais première année
: 15
M. Baïche : Le bilinguisme naturel, auxiliaire méprisé 22
M. Antier : Chronique irrégulière 25
EXPLORATIONS :
R. Asselineau : Hawthorne abroad 28
M. Drix : Jorge-Luis Borges 36
NOTES ET DOCUMENTS :
F. Arrabal-M. Bouyer Entretien avec Arrabal
: 48
P. Dommergues : Romanciers américains de l'innocence 54
J. Blondel : Les Universités britanniques changent-elles de visage ? 60
PANORAMA CRITIQUE :
J. Fuzier : La critique shakespearienne 63
J. Fuzier : L'affaire W. H 79
L.
..........
Guierre : De quelques livres de linguistique récents 85
R. Arnaud : La méthode « audio-linguale »
................. 93
INFORMATIONS 97
BIBLIOGRAPHIE GENERALE
Comptes rendus de : G.
................................
Bas, Boltanvski,
G. Brunet,
B.Cassen,
G.
101
d'Han-
gest, P. Dommergues, A. Drijard, G. Forgue, J. Fuzier, E. Hudson,
F. Lagarde, R. Larrieu, J. Leclaire, P. Moret, B. Poli, M. Pruvot,
J. Rivière, J.-M. Santraud, R. Thieberger, L. Veza.

COMITE DE REDACTION
Rédacteur en chef : Gilbert Brunet.
Rédacteur-adjoint : Pierre Dommergues.
Comité de lecture :
ALLEMAND : André Drijard.
AMÉRICAIN : Pierre Dommergues.
ANGLAIS : Bernard Cassen.
ESPAGNOL : Claude Fell.
ITALIEN : Gilbert Brunet.
VIE DE L'ASSOCIATION : Sauvadet (Secrétaire général).
Pour les autres langues s'adresser aux Vice-Présidents
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Vocabulaire + Textes + Pages en couleurs correspondantes.
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intérêt à conserver durant toute leur scolarité, parce qu'elle pré-
sente, sous forme de tableaux, les éléments de base si méconnus
aujourd'hui :
morphologie, syntaxe, versification,
vocabulaire, antonymes, cartes, figures, etc...
Un volume 13 X 19, 128 pages (dont 30 en couleurs)

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1er degré :

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Piccole storie di grandi artisti, 60 pages.
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jusqu'à ses gigantesques développements actuels.
• La recherche, dans les écrits de quelques-uns de ses hommes d'Etat et de
ses penseurs les plus représentatifs, des éléments quasi permanents qui
caractérisent la Nation Américaine.
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W De chaque écrivain quelques pages parmi les plus représentatives et les


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Tutor in English as a Second Language, West London College.
This book is combined grammar and writing book for students preparing for the
Cambridge Lower Certificate in English. It provides an adequate course, too, for
ail learners of English who wish simply to bring their written English up to the
Lower Cambridge standard without necessarily taking an exam.
The book is divided into two parts. The first part deals with essential vocabulary,
points of grammar, and the structure and writing of simple, compound and complex
sentences. It also deals with phrasai verbs and the structure and writing of phra-
ses. The second part deals with letter, essay and precis writing, and comprehension
work.
Ample exercises follow each chapter so thot the handbook, both as a class book
and as a guide for the student working by himself, provides a complete course
that meets the demands of written wprk on the Lower Cambridge Composition and
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In an Oral Drill the teacher asks questions or makes remarks calculated to draw
from students responses according to a certain pattern, and thus important struc-
tures of spoken English are exercised with due attention to morphological and syn-
tactical relations and also to the tunes and stress of intonation. The result is an
oral lesson in which students have to respond rather than merely imitate, and yet are
more strictly guided than « free conversation ».
A recorded selection of the drills is now available giving students and the
teacher an example of some such lessons taken from the book Oral Drills in Sentence
Patterns.
Side 1 :
Command and Request (Drill 14), Asking Permission (Drill 15), Reassuring
Answers to Apologies (Drill 25).
Side 2 :
Invitations (Drill 13), Exclamations (Drill 29), Advice (Drill 35), Shouldn't have
and Needn't have (Drill 41).
Readers : Helen Monfries, Tan Robinson and Peter Spanier.
The recorded selection is available in two versions :
Disc : A 7" extended play record, 45rpm., playing time 7 minutes per side, sup-
plied in protective sleeve. 7s. 6d.
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L'enfant lit trois passionnants
romans
d'aventures. Dès la première ligne il
comprend sans effort (chaque mot est tra-
ALLEMAND ÉCONOMIQUE
duit en bas de page, chaque difficulté
expliquée) et, empoigné par le récit, il
98 EDITION
avance irrésistiblement, rapidement et sans
fatigue dans la connaissance de la langue.
Judicieusement répétés, les mots se gravent par
dans sa mémoire. Les difficultés sont gra- RACKOW, LOHMANN, CORDIER
duées au fil du récit, si bien qu'il les assi-
mile progressivement. Après le troisième Tout ce qu'il faut savoir pour réussir
roman, l'enfant possède un vocabulaire de
8.000 mots. Envoi des trois romans contre aux Examens de l'Enseignement
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Note du Président

L'Assemblée générale de l'A.P.L.V. s'est tenue à Sèvres les 18 et


19 février derniers. On en trouvera le compte rendu, dans un prochain
numéro des Langues Modernes, mais il importe de souligner sans plus
tarder l'impression réconfortante qu'en ont retirée tous ceux qui y
ont participé.
Notre association a fait le point de la situation, avec lucidité, cer-
tes, et sans complaisance, mais sans verser non plus dans un pessi-
misme qu'interdisent le renforcement continuel ae ses effectifs, le
dévouement et la compétence de ses militants, le prestige de ses publi-
cations et l'élargissement de son audience. Près d'un millier de nou-
veaux adhérents, trois régionales créées au cours de l'année écoulée,
le Mémento présent dans tous les C.E.G., un bilan de trésorerie nette-
ment positif : voilà, n'est-il pas vrai, quelques éléments qui témoi-
gnent matériellement de la vitalité de l'A.P.L.V. De sa cohésion aussi :
le temps des querelles subalternes est désormais révolu ; le moment
est venu de mener en commun toutes disciplines réunies, à tous les
degrés de notre enseignement, dans tous les secteurs de l'activité
pédagogique, un combat difficile sans doute, mais nécessaire.
Nous devons savoir dire non aux décisions hâtives, improvisées,
contradictoires ou absurdes, d'où qu'elles émanent. Mais une attitude
qui ne serait que négative et conservatrice serait d'avance vouée à
l'échec et à la stérilité. Tout au contraire, nous devons, à partir d'une
étude réaliste des données concrètes de la situation présente, élaborer
nos propres solutions et préparer l'avenir. C'est ce qu'a fait l'Assemblée
générale, avec une sagesse que je tiens à souligner, en mettant l'accent
non seulement sur les conditions matérielles faites à notre enseigne-
ment, mais aussi sur la formation des maîtres de Langues Vivantes,
et en proposant des suggestions précises, pratiques, réalisables à court
terme, dont l'ensemble constitue une véritable « charte de l'enseigne-
ment des Langues Vivantes ».
Un fait a frappé, en effet, tous ceux qui ont participé à notre Assem-
blée générale : actuellement, il y a un million d'élèves dans le cycle
d'observation des C.E.G., contre 700.000 dans le cycle correspondant
des lycées. Autrement dit, il y a plus d'élèves à commencer l'étude
d'une langue vivante dans les C.E.G. que dans les lycées. Il y a quel-
ques années, la proportion était inverse. Que certains s'en réjouissent,
que d'autres s'en affligent, peu importe : l'essentiel est qu'il s'agit d'une
réalité arithmétique dont nous devons prendre conscience et peser
les conséquences. Dans la perspective d'une « Ecole moyenne » uni-
que, il devient indispensable de prévoir pour les maîtres chargés d'y
enseigner les langues vivantes, une formation professionnelle solide
qui leur permette d'affronter valablement la tâche qui leur incombe.
C'est l'intérêt des maîtres ; c'est aussi, bien évidemment, l'intérêt des
élèves. Que cette formation corresponde à la licence, — à une licence
peut-être rénovée, plus efficace et plus actuelle, sans doute, mais
néanmoins « sérieuse » — c'est souhaitable. Que des mesures d'urgence
soient prises sans délai si l'on veut éviter une dégradation définitive
de nos disciplines à tous les échelons de l'enseignement, c'est indis-
pensable.
C'est pourquoi la présence des maîtres des C.E.G. dans notre asso-
ciation est plus nécessaire que jamais, et nous nous félicitons qu'ils
soient nombreux depuis quelques mois à rejoindre nos rangs. Je tiens
à remercier ceux d'entre eux qui ont compris que l'A.P.L.V. est leur
association comme elle est celle de tous ceux qui, à quelque degré
que ce soit, enseignent les langues vivantes, et je leur demande de se
faire, auprès de leurs collègues, les actifs propagandistes de l'A.P.L.V.
Nous formons en outre le vœu que ceux qui ont, au Ministère de
l'Education nationale ou ailleurs, le pouvoir de décider, fassent l'effort
de se mettre, comme nous, en face des réalités pour voir les vrais pro-
blèmes et en chercher les solutions. Si pour ce faire, ils se trouvent à
court d'imagination, disons-leur, en toute simplicité, qu'ils peuvent
compter sur l'A.P.L.V. : en ce qui la concerne, le travail est fait et
elle n'attend d'eux qu'un peu de ce bon sens qui est, comme chacun
sait, la chose du monde la mieux partagée. N'y a-t-il pas là une bonne
raison de garder confiance en l'aveizir ?
Jacques REBERSAT.

CONGRÈS D'UPSALA
16-21 août 1965
1° Que les collègues intéressés continuent à s'inscrire à l'A.P.L.V.,
29, rue d'Ulm, Paris, 5e. Les renseignements concernant l'hébergement
à Upsala leur seront communiqués directement quand nous les aurons,
de même que l'organisation éventuelle des voyages collectifs.
2° Pour les excursions, se faire connaître le plus tôt possible, et au
plus tard le 15 juin. Un tour du Danemark (3 j. pour 342 F, départ de
Copenhague le 5 août) est également envisagé par certains partici-
pants.
Vie de l'Association

RÉUNIONS DU COMITÉ

(Réunion du 15 novembre 1964)


Le Comité central s'est réuni au Lycée Louis-le-Grand à 10 h 15.
Etaient présents : Mmes et Miles BASSO, D'HAUSSY, DESHAYES, HUMMEL,
MARAXDOX, LOXGEPIERRE, POULNOT, PUVELAND, ROCHER. MM. ANTIER,
ARNAUD, CAPELOVICI, DOMMERGUES, HANDRICH, HARDIN, HEITZ
(Nancy), ISLER, LANDRE, LAROSE, LECOMTE, LEMARTINEL, MARCY,
MÉTAIS, MORET-BAILLY, NOARO, ORSINI, OTT, PASSAL, RAVIT, REBERSAT,
RICCI, SAIXT-Lu, SAUVADET.
Etaient excusés : M""" et Miles DEBAY, DUVAL, GRISEL, SEDES, ZONANA.
MM. BRUNET, DEMADRE, FABREGUETTES (Toulouse), MATTLER, STRAUSS,
URHUTIA.
Le Président signale tout d'abord que le compte rendu de la réu-
nion du 25 octobre sera adressé aux membres du Comité au cours de
la semaine prochaine et sera donc soumis à leur approbation lors
de la prochaine réunion. A ce compte rendu sera jointe la lettre de
protestation adressée par le Président à M. le Directeur général
CAPELLE, à propos du Colloque organisé à l'E.N.S.E.T. de Cachan.
M. REBERSATprésente ensuite quelques informations concernant la
vie de l'Association, il est heureux d'enregistrer plusieurs résultats
qui montrent le dynamisme de l'A.P.L.V. En outre, la Régionale de
Lille a élu un nouveau Président, notre collègue THÉVEXOT a remplacé
M. ROUAXE à la présidence de la Régionale d'Aix.
Avant l'examen de l'ordre du jour, M. PASSAL donne lecture de la
motion qu'il a rédigée à propos du taux différentiel des heures sup-
plémentaires rétribuant les interrogations dans les classes à concours.
Cette motion est adoptée à l'unanimité. (Voir plus loin le texte de la
motion).
Î. — Assemblée générale.
L'Assemblée générale se tiendra au C.I.E.P. à Sèvres, du jeudi
18 février à partir de 9 h 30 au vendredi 19 jusque vers 15 h. Le dîner
traditionnel aura lieu le jeudi, 20 heures.
Le Président rappelle l'ordre du jour de l'Assemblée générale :
Rapport moral, — Rapport Financier, — Rapport sur la publicité,
Rapport sur les « Langues Modernes », — Situation des Langues Vivan- —
tes en France, — Formation des professeurs de L.V., Questions
diverses. —
accepte de présenter le rapport sur la situation
M. MORET-BAILLY
des Langues Vivantes et M. ANTIER de présenter le rapport sur la for-
mation des professeurs.

Il. — Congrès fédéral.


MLLE et M. MÉTAIS ont commencé à réunir des informa-
MARANDON
tions pour l'organisation matérielle du voyage. MLLE MARANDON a pris
des contacts avec une agence de voyage ; il serait possible d'organi-
ser, avant ou après le Congrès, un voyage en Finlande et en Norvège.
M. MÉTAIS pense qu'on pourrait faire établir un billet collectif aller
pour les participants ; il va prendre contact avec la Scandinavian
Student Association. M. ORSINI pense qu'il serait nécessaire d'établir
une liste des participants qui ne voyagent pas par leurs propres
moyens.

III. — Les Langues Vivantes au Baccalauréat.


Le Président présente une synthèse des réponses faites par la moi-
tié environ des Régionales à l'enquête sur le Baccalauréat.
1° NATURE DES ÉPREUVES
La Régionale de Clermont pense que le commentaire convient bien
pour la série Philosophie. Pour les séries scientifiques, il conviendrait
que la partie traduction soit plus étoffée.
Les professeurs d'allemand, d'espagnol et d'italien de la Régionale
de Lyon sont satisfaits du commentaire de texte. Les anglicistes
souhaitent pour cette épreuve des textes de nature concrète.
La Régionale de Grenoble se prononce contre le commentaire et lui
préfère la formule « version, thème et questions».
La Régionale de Montpellier se déclare satisfaite des épreuves
actuelles, mais souhaite une durée de 3 h 30 au minimum.
La Régionale de Bordeaux aimerait qu'une épreuve orale obliga-
toire soit ajoutée à l'épreuve écrite.
La Régionale de Lille pense à propos du commentaire que l'on doit
se montrer plus exigeant sur des choses plus simples et elle souligne
la nécessité d'un oral. Par contre, la Régionale de Toulouse, par la
voix de son Président, se montre peu favorable au commentaire.
Les anglicistes et germanistes de la Régionale de Nancy pensent
que le commentaire doit faire appel à l'expérience personnelle et
porter sur le concret. La Régionale, unanime, désire que l'on aug-
mente l'importance de la traduction, que la durée des épreuves soit
portée à trois heures et que l'oral soit obligatoire.
M. PASSAL estime que les questions du commentaire doivent être
graduées. M. ISLER émet des réserves à propos du commentaire de
texte qui, selon lui, révèle peu de choses sur les connaissances lin-
guistiques du candidat.
M. ANTIER souligne que les questions proposées doivent être choisies
avec soin, de même que le sujet. M. CAPELOVICI considère qu'il n'est
pas toujours facile de trouver des questions.
Selon M. MORET-BAILLY, l'épreuve d'examen constitue un instru-
ment de mesure, une unité valable pour tous les candidats ; en ce cas,
le commentaire ne constitue pas un exercice de contrôle. M. LAROSE
pense que la diversité des langues enseignées constitue un obstacle à
l'élaboration d'une épreuve-type pouvant satisfaire tout le monde.
M. ANTIER suggère une épreuve du type test et M. PASSAL conclut cette
discussion en insistant sur la nécessité pour l'A.P.L.V. de définir une
doctrine.
2° ECRIT. ORAL
La Régionale de Grenoble souhaite une épreuve orale à la fin de la
Première. M. PASSAL rappelle que le nouveau Baccalauréat ne cons-
titue plus qu'une seule barrière et, dans ces conditions, il faut une
épreuve sérieuse comprenant un écrit et un oral.
3° PROGRAMMES
M. ISLER considère que le problème de l'orientation de l'enseigne-
ment des Langues Vivantes se trouve posé : faut-il ou non pratiquer
l'explication des textes littéraires dans le second cycle ?
Pour conclure ce débat, le Président propose une réunion du
Bureau pour élaborer un projet à partir des éléments d'information
donnés par les Régionales.

IV. — Réforme de la licence.


Dans le cadre de la réforme de l'Enseignement, il est prévu une
licence en trois ans. M. LANDRE fait un rapide historique du projet et
M. HEITZ apporte quelques compléments d'information.
Cet exposé est suivi d'un bref débat, auquel participent MM. ISLER,
RICCI, ORSIXI, DOMMERGUES et HARDIN.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée à 12 h 30.
Le Secrétaire de séance :
C. SAUVADET.

(Réunion du 20 décembre 1964)


Le Comité central s'est réuni à 10 h, au Lycée Louis-le-Grand.
Etaient présents : MMES et Miles BASSO, D'HAUSSY, GRISEL, LONGE-
PIERRE, ROCHER, SÈDES, ZONANA ; MM. ANTIER, BRUNET, CAPELOVICI,
DOMMERGUES, DRIJARD, HANDRICH, HARDIN, MARCY, MÉTAIS, MORET-
BAILLY, ORSINI, RÉBERSAT, SAUVADET, STRAUSS, TRIOMPHE, ZONANA.

Etaient excusés : MM. DEMADRE, MATTLER.


Le Président, ouvrant la séance, salue la mémoire du Professeur
CLOSSET, de Belgique, décédé récemment, et précise que la personna-
lité du disparu sera évoquée dans la revue «Langues Modernes».
Avant d'aborder l'ordre du jour, le Président fait part au Comité des
activités du Bureau ; il note avec satisfaction la vitalité des Régio-
nales, signale les travaux de Strasbourg relatifs à l'enseignement du
français en Allemagne et de l'allemand en France; sous l'égide de
M. lVlATTLER, l'activité de la Commission culturelle du Conseil de l'Eu-
rope, visant à constituer un Centre d'information et à promouvoir
la diffusion des langues les plus diverses : « Contact », pourrait servir
de base pour le bulletin d'information du Centre. Mme ROCHER et
M. MÉTAIS attendent de l'expérience une obtention plus facile de
crédits et un effort de concentration qui leur paraît nécessaire.
Le Président passe à l'ordre du jour en donnant la parole à
M'"" ROCHER pour le Compte rendu des réunions des Conseils d'ensei-
gnement.
Les deux journées de travaux en section permanente et en Conseil
supérieur ont fait apparaître un accord dans toutes les disciplines et
l'adhésion des membres de l'Enseignement supérieur ; l'étude atten-
tive du projet gouvernemental portant suppression du « Probatoire »
devait aboutir au vote non ; ce vote s'explique, dit Mme ROCHER, par
les problèmes qui subsistent concernant l'orientation en Seconde,
le Baccalauréat, les programmes du second cycle, le passage en classe
de Philo d'élèves appartenant à la section « C ». Une audience est
demandée à M. THÉRON.

1. — Organisation de la rédaction des « Langues Modernes ».


Devant l'ampleur d'un travail toujours croissant, le Président sou-
met à l'approbation du Comité la création d'un poste de rédacteur-
adjoint confié à M. DOMMERGVES. M. AXTIER souligne qu'une meilleure
coordination est souhaitable entre les « Langues Modernes » et « Etu-
des Anglaises » ou « Langues Néo-Latines ». M. HANDRICH regrette que
les sujets de certificats de licence ne figurent pas encore dans les
numéros de la revue consacrés aux sujets d'examens et concours.

Il. — Réforme des statuts.


Le Président porte à la connaissance du Comité les modifications
des statuts proposées par le Bureau ; elles visent à préciser que Pré-
sidents et Vice-Présidents d'honneur peuvent être membres actifs du
Comité (art. 3), qu'en cas de vacance subite au sein du Comité il est
possible de coopter un collège (art. 5), que les Régionales sont admi-
nistrées par un Bureau élu pour un an (art. 12) ; enfin, M. ANTIER
souligne que les professeurs enseignant le français — langue étran-
gère — doivent pouvoir faire partie de l'A.P.L.V., ce qui, selon le
Président Rebersat, ne présente aucune difficulté en l'état actuel des
statuts. Enfin, il est prévu la création de sections départementales au
sein des Régionales (art. 12) ; ces diverses propositions, adoptées à
l'unanimité par le Comité, seront présentées à la prochaine Assemblée
générale.

III. — Compte rendu des Journées d'études (Paris, Lyon, etc...), en


liaison avec la Direction de la Coopération avec l'étranger.
Le Président REBERSAT propose au Comité de voter des félicitations
aux Présidents de Régionales ; un échange de vues, auquel partici-
pent MME ROCHER, MM. ANTIER, STRAUSS et MÉTAIS, met l'accent sur le
rôle prépondérant que semble tenir, même en matière pédagogique,
la Direction de la Coopération, sur la nécessité d'une coordination
entre l'Inspection générale, la Coopération et les Centres régionaux
de Documentation pédagogique, en laissant une plus grande initiative
aux Présidents de Régionales en ce qui concerne les invitations qu'ils
jugent souhaitables.
La Commission pédagogique est disposée à mettre à la disposition
des collègues des exercices d'épreuves orales qui paraîtront dans la
revue du 15 mars. L'A.P.L.V. souhaite vivement être prévenue de la
réunion de séminaires de linguistique appliquée.

IV. — Questions diverses.


Secrétaire général, fait connaître les noms de trois
M. SAUVADET,
nouveaux candidats aux prochaines élections du Comité.
M. MÉTAIS indique les tarifs avion et chemin de fer à destination de
Stockholm, en vue du Congrès d'Uppsala ; les congressistes pourront
vraisemblablement bénéficier de tarifs préférentiels ; en outre, des
famines suédoises seraient disposées à héberger des Français.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée à 12 h 30.
La Secrétaire de séance :
H. ZONANA.

VOTE A L'UNANIMITE

Le Comité de l'A.P.L.V., réuni au Lycée Louis-le-Grand, le


15 novembre 1964, exprime sa surprise devant la publication de
la circulaire n° 64.360 du 10 août 1964 (B.O. n° 32 du 3 septem-
bre 1964), fixant le taux des heures d'interrogation, et élève la
plus énergique protestation contre son esprit et les conséquences
matérielles qu'elle implique :
— Cette circulaire, en effet, ne tient nullement compte des assu-
rances fournies ou textes officiels précédemment publiés et appliqués
(réponse de M. le Directeur général CAPELLE, en avril 1963, à une
question posée ; publication par l'Académie de Montpellier, à la
demande du Ministère, des taux d'interrogation pour les périodes du
1ER octobre 1963 au 1ER janvier 1964, et du 1ER janvier 1964 au 11, avril
1964).
— La circulaire ne tient pas davantage compte de la nature du sys-
tème des interrogations où un effort semblable est demandé au pro-
fesseur dans des classes jugées différentes.
— Elle tire des conséquences matérielles inadmissibles de la diffé-
renciation injuste instaurée entre les maxima de service selon les
disciplines. Les linguistes se trouvent particulièrement lésés dans ce
nouveau système de calcul du taux des heures d'interrogation dans
les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques. Ils ne sont
plus considérés comme professeurs à part entière, leur discipline étant
reléguée à un rang inférieur. Ainsi apparaît une discrimination inac-
ceptable entre «littéraires» et «scientifiques», traités selon des cri-
tères différents.
— D'autre part, le taux des heures supplémentaires étant indépen-
dant du grade de celui qui les effectue, en raison aussi de la rareté des
interrogateurs dans certaines disciplines, apparaissent des situations
injustes et grotesques : un professeur agrégé de langues, enseignant
dans des classes préparatoires aux grandes écoles, voit ses élèves de
l'année précédente, dépourvus de tout diplôme d'enseignement, béné-
ficier à titre d'interrogateur d'un taux supérieur au sien pour un tra-
vail exécuté dans des conditions analogues, mais dans des disciplines
différentes !
Cette circulaire ne peut être considérée par les professeurs de lan-
que que comme une brimade, et semble par ailleurs se désintéresser
totalement des difficultés rencontrées depuis de nombreuses années
pour trouver des interrogateurs linguistes de qualité.
Comment, enfui, ne pas s'étonner de telles décisions, alors qu'un
récent colloque, organisé par les autorités ministérielles, entre scien-
tifiques et linguistes, chante les louanges des Langues Vivantes et
réclame un accroissement de leur importance dans les classes prépa-
ratoires aux grandes écoles scientifiques ?
NOUVELLES DES RÉGIONALES

Régionale de Clermont-Ferrand
Section de Vichy
(Réunion du Ier décembre 1964)

Etaient présents : MME Lycée technique de Vichy-Cusset ;


BRADEL,
MM. PERREAU, Lycée Jules-Ferry de Vichy, BOURRIER, Lycée Jules-
Ferry de Vichy ; Miles GIBERT, Lycée mixte d'Etat de Vichy-Cusset,
COUDER, Lycée mixte d'Etat de Vichy-Cusset ; MM. TARTINVILLE,
Lycée mixte d'Etat de Vichy-Cusset, AUBERT, Lycée mixte d'Etat de
Vichy-Cusset (*).
M. AUBERT remercie ceux qui sont venus malgré le temps, et l'éloi-
gnement du nouveau Lycée où se tenait la réunion.
Il annonce deux bonnes nouvelles : M. DANY, Directeur du Centre
audio-visuel, pourra sans doute nous faire visiter bientôt le Centre et
nous en montrer le fonctionnement. D'autre part, un stage audio-
visuel sera organisé à Vichy à Pâques 1965.
Il rappelle ensuite l'existence de la revue «Langues Modernes»,
montre le programme des numéros à venir, et présente le Guide de
l'A.P.L.V., rajeuni, riche et bien présenté, « qui vaut à lui seul la
cotisation ».
Puis, nous passons à l'étude du questionnaire sur l'avenir du Bac-
calauréat (voir les réponses à ce questionnaire sur la feuille annexe).
La seance s'achève, sinon sur une tasse de thé, du moins sur la pro-
jection commentée de photos d'Ecosse que M. Aubert a ramenées d'un
récent voyage.
La Secrétaire-Trésorière ;
Marthe COUDER.

(*)Etait également présent un sympathique « observateur » anglais, Miss


H. Howard, de l'Université de Leeds, assistante au Lycée mixte d'Etat.

Régionale de Montpellier
Sous-Régionale des Pyrénées-Orientales

Deuxième branche de la Régionale de Montpellier, la Sous-Régio-


nale des Pyrénées-Orientales vient d'être créée à Perpignan.
La séance inaugurale s'est tenue au Lycée Arago. Elle était présidée
par M. FLECNIAKOSKA, professeur de langue et littérature espagnole
à laFaculté des Lettres, Président régional ; MM. DEMADRE et BAÏSSUS
représentaient également le Bureau régional. Enfin, M. DOUAY, Prési-
dent de la Sous-Régionale de l'Aude, assistait aussi à la réunion.
Etaient présents : M""" ou Miles BUSSON, CAYROL, FABRE, FORT, FOUJÏ-
CADIER, HOFF, MARTY, NAZARRE, OLIVES, PUIGMAL, ROUZAUD, SIHOL,
THOMAS, BERNABEU ; MM. ALLENGRY, BERNADACH, BOLFA, BONAFOS,
DENJEAN, ELLER, FAILLE, FORNOS, GUITAUD, MARUÉJOL, PERDRIOLE, PIC,
REY, SAN GERMA, SARRAHY, SUSAGNA, SOUBRIER.
Le Président FLECNIAKOSKA, dans son discours inaugural, insiste
sur la nécessité d'un regroupement, particulièrement en cette période
de crise de notre Université «malade» et «opérée à chaud».

1. — Vote des statuts.


Les sept points suivants seront adoptés à l'unanimité :
1. — La Sous-Régionale est composée des membres des Pyrénées-
Orientales ; M. en est le Président. Le siège est à Per-
pignan.
2. — Toute la correspondance destinée aux Régionales lui sera
transmise.
3. — Elle organisera ses activités par elle-même, tout en tenant la
Régionale au courant.
4.
— Ses comptes rendus, motions, suggestions, décisions seront
transmis au Bureau central par la Régionale.
5. — Tous ses membres restent également membres de la Régio-
nale.
6.
— Elle sera informée des activités de la Régionale.
7.
— Son Trésorier sera celui de la Régionale.

Il. — Election du Bureau.


— M. DENJEAN (anglais, Perpignan) est élu Président à l'unanimité.
Les membres du Bureau sont ensuite désignés :

— Vice-Présidents :
M. BERNADACH (espagnol, Perpignan).
M. ELLER (allemand, Perpignan).
Mlle OLIVES (anglais, Prades).
— Secrétaires :
M. MARUÉJOLS (anglais, Perpignan).
Mlle HOFF (anglais, Perpignan).

— Membres du Bureau :
M. ALLENGRY (anglais, Thuir).
Mme ROUZEAUD (espagnol, Perpignan).
Mlle FORT (anglais, Céret).
Mme BERNABEU (espagnol, Elne).
III.— Les thèmes de discussion choisis pour cette réunion inau-
gurale seront ceux proposés par la circulaire du 12 octobre 1964,
adressée aux Présidents des Régionales et aux membres du Comité ;
nous reprendrons ici les thèmes mêmes de la circulaire :
1. — L'épreuve de Langue Vivante au Baccalauréat sous sa forme
actuelle vous paraît-elle satisfaisante ? Dans la négative, que devrions-
nous proposer ?
L'Assemblée demande le maintien de l'épreuve dans son schéma
actuel (version, commentaire, thème grammatical). Dans l'esprit
même de l'épreuve, toutefois, elle préconise l'abandon des abstrac-
tions caractéristiques de commentaire et réclame des questions qui
soient, pour le candidat, de véritables fils conducteurs.
La question de la durée des épreuves est également examinée.
L'Assemblée demande la suppression de la disparité chronologique
sur la base du temps le plus long (trois heures). Le problème des
coefficients, enfin, donnera lieu à un vote :
— Pour la notation actuelle (12, commentaire, 4, 4, traductions) :
25 voix.
— Pour une appréciation plus généreuse des traductions (10, 5, 5) :
7 voix.
2. — Au cas où il serait impossible que l'épreuve de Langue Vivante
comprenne un écrit et un oral, que devrions-nous revendiquer ? Un
écrit ou un oral ?
L'Assemblée, à l'unanimité, se refuse à toute alternative, à toute
solution de compromis. Nous devons exiger un écrit et un oral.
3. — Les programmes de Langue Vivante devraient-ils être modifiés,
voire refondus : dans leur esprit, dans leur contenu, dans leur étale-
ment, dans leur répartition, suivant les séries ou sections ?
L'ensemble des participants se prononcent pour le maintien du
libéralisme actuel ; certains allégements seront toutefois souhaités
par les hispanistes.
4. — Quelle part devrait être faite à la Langue Vivante II ? Sa
sanction devrait-elle être identique à la Langue Vivante 1 (nature,
durée, niveau de l'épreuve) ?
Pour tous les participants, la place de la Langue Vivante II doit,
à tous les points de vue, être la même que celle de la Langue Vivante 1.
5. — Les coefficients des épreuves de Langue Vivante vous sem-
blent-ils satisfaisants ? Des aménagements vous semblent-ils souhai-
tables ? Si oui, lesquels ?
L'Assemblée, sur proposition de son Président, réclame l'unification
autour d'un taux : le 1/7 du total des coefficients. (Unanimité).
Le Président :
FLECNIAKOSXA.
Le Secrétaire :
J.-M. BAÏSSUS.
Régionale du Sénégal
(Assemblée générale du 26 novembre 1964)

La première Assemblée générale pour l'année 1964-1965 de


l'A.P.L.V. régionale du Sénégal s'est tenue au Lycée Van-Vollenhoven
le 26 novembre 1964 à 16 h 15.
Etaient présents : MM. Agné MOUSSA, ALAYRANGUES, ALHINC ; M. et
M"" ARQUIER ; MME BA MM. BERNARD, BILLY, BOUCHET ; MME DES-
;
CHAMP ; DIALLO ;
MLLE MM. DURAXD, GNING, GOLLIET ; Mlle KITCHER ;
MM. LABATUT, LASSERRE, LAVERGNE, MARQUET René, MENOUX, PAGE,
TCRMEL, VOILEAU ; MLLE WEIL ; MME WRONOFF ; M. YETONGNON.
Le Président lit son rapport moral sur l'activité de la Régionale
durant l'année scolaire écoulée, et le Trésorier donne connaissance de
son rapport financier.
Il est procédé ensuite à l'élection du Bureau pour 1964-1965. A
l'unanimité, l'ancien Bureau est réélu :
Président d'honneur : M. Maurice POLLET (anglais, Faculté
des Lettres).
Président : M. René-L.-F. DURAND (espagnol, Faculté des
Lettres).
Vice-Présideiit : M. André LASSERRE (anglais, Lycée Van-
Vollenhoven).
Secrétaire : M. Bpux-VALLiÈRE (anglais, Lycée Blaise-Diagne).
Trésorier : M. PAGE (anglais, Lycée Van-Vollenhoven).
Après les remerciements du Président, les divers points de l'ordre
du jour sont examinés. Ce dernier comporte d'abord l'examen de la
situation des langues (durée des épreuves et programmes) au Bacca-
lauréat.
1) Les compositions d'une heure sont jugées nettement insuffisan-
tes. L'Assemblée renouvelle ses vœux précédents : il y aurait lieu
d'exiger un minimum de deux heures dans toutes les séries.
2) En ce qui concerne les programmes et la structure actuelle des
examens de langues au Baccalauréat, M. GOLLIET estime que les pro-
blèmes posés peuvent être différents en France et en Afrique et
qu'une action locale doit, s'il y a lieu, être entreprise sur certains
points. Les jurys du Baccalauréat devraient, d'autre part, se mettre
d'accord sur le niveau à exiger des candidats. Trop de générosité
conduit, en propédeutique, trop d'élèves médiocres, et M. GOLLIET l'a
constaté pour l'anglais. Notre collègue envisage d'ailleurs de faire un
rapport sur ce point à M. le Recteur et à l'office du Baccalauréat.
M. VOILEAU et MME ARQUIER souhaitent qu'un accord préalable inter-
vienne entre linguistes dès le début de l'année sur le niveau à exiger
à l'examen.
M. MENOUX signale le cas d'élèves se présentant à l'oral avec un
livre de première année (ils n'ont fait qu'une année de Langue
Vivante).
M. GNING pense qu'à l'oral, la traduction est secondaire. MM. GOL-
LIET et LASSERRE en sont partisans. M. VOILEAU propose la traduction
d'un passage non étudié en classe.
3) Les programmes de langues devraient-ils être modifiés V
M. GOLLIET fait un compte rendu des délibérations de la Commission
réunie à Paris pour traiter de la réforme de l'enseignement, à la
demande des Ministres d'Education nationale d'Afrique. Cette Commis-
sion a discuté des problèmes de méthode et de programmes.
M. GOLLIET, qui dirige à Dakar le Centre de Linguistique appliquée,
remet à tous les collègues un questionnaire, dont il explique la portée,
en vue de l'enquête que son Centre se propose de mener sur l'ensei-
gnement de l'anglais au Sénégal.
Il est indispensable, en Afrique, de savoir quelle est la langue d'ori-
gine des élèves, afin de mieux connaître leurs difficultés.
Langue écrite et langue parlée requièrent pour leur enseignement
des méthodes différentes. Trois quarts d'heure par jour au moins
seraient nécessaires pour enseigner la langue parlée.
4) La langue II : M. ALHINC pense qu'il ne faut pas faire de diffé-
rence entre la sanction de la langue 1 et celle de la langue II. M. GOL-
LIET voudrait que l'on redéfinisse l'objectif de la langue II. Veut-on
apprendre à écrire et parler correctement, ou seulement à parler ou
à lire ?
Le Président attire l'attention sur les interversions fréquentes qu'au
moment de l'examen les élèves opèrent entre les deux langues.
M. GNING déclare que beaucoup d'élèves intervertissent langue 1 et
langue II, en général au niveau de la 2", puis passent en M'. Ce chan-
gement est à proscrire, et c'est aussi l'avis de M. BERNARD.
M. PAGE demande s'il ne serait pas possible d'avoir un horaire
réduit de deuxième langue dès la 6", à raison d'une heure par semaine.
M. BERNARD estime qu'une heure est insuffisante. M. GOLLIET, quant à
lui, proposerait plutôt d'attendre la 5" pour commencer l'étude de la
première langue.
M. LASSERRE émet le vœu que le conseil de classe examine les cas
où les élèves souhaitent intervertir les deux langues qu'ils étudient,
ou en changer, dans le cours de leur scolarité ou au moment de
l'examen.
M. ARQUIER fait remarquer que c'est ce qui se fait dans l'ensei-
gnement privé.
5) Problème des coefficients : M. PAGE pense qu'il faudrait abolir
les différences de coefficients entre les diverses sections. M. LABATUT
se déclare partisan d'un retour aux programmes de 1930, avec adap-
tation. Il signale le cas de coefficients tellement bas par rapport aux
autres matières qu'il vaudrait mieux abandonner la Langue Vivante.
6) M. GOLLIET présente un projet de création d'une association de
professeurs de Langues Vivantes d'Afrique. L'idée d'une liaison avec
les autres états est, en effet, à retenir. Cependant, un examen détaillé
de ce projet est remis à une prochaine Assemblée.
D'une façon générale, et à la suite des diverses interventions et
des discussions qu'elles ont provoquées la majorité et en certains cas,
l'unanimité de l'Assemblée s'est prononcée pour :
1) Un temps d'épreuve minimum de 2 heures pour les examens de
langues.
2) Une réforme de l'enseignement des langues est nécessaire, dans
le sens d'une augmentation des exigences, en cours de scolarité
et aux examens, d'une liaison plus étroite entre spécialistes et
d'un accord entre jurys d'examen.
3) En Afrique, la traduction est nécessaire. Le professeur de langues
est aussi professeur de français.
4) Les langues 1 et II doivent être sanctionnées de façon identique.
Tout changement, abandon ou interversion en cours de scolarité
et à l'examen devrait être soumis au Conseil de classe.
5) Les coefficients doivent être révisés afin que dans certaines
séries, tout sens ne soit pas ôté à l'examen de langues.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance a été levée à 18 heures 30.
Le Président :
René-L.-F. DURAND.

Régionale de Toulouse
(Assemblée générale du 17 décembre 1964)

La réunion a eu lieu au centre pédagogique régional à 14 h 30.


L'ordre du jour était le suivant :
a) Compte rendu financier,
b) Renouvellement du Bureau,
c) A.P.L.V. et langues néo-latines,
d) Réforme du baccalauréat,
e) Questions diverses.

I. — Compte rendu financier.


Il est présenté par notre fidèle Trésorière, Mme FAVARD, et approuvé
par l'Assemblée qui décide en outre, d'attribuer une bourse de 500 F
à un étudiant méritant (ou à une étudiante) pour aller suivre des
cours d'été dans un pays étranger Cet étudiant ou étudiante devra
bien entendu, fournir un certificat prouvant qu'il a réellement suivi
les cours. Son professeur de Langues Vivantes doit être membre de
l'A.P.L.V.

Il. — Renouvellement du Bureau.


l'unanimité, l'Assemblée décide la reconduction du Bureau de la
A
Régionale.

III. — A.P.L.V. et langues néo-latines.


L'Assemblée se félicite de l'amélioration constante des relations
entre nos deux sociétés et souhaite que leur collaboration devienne
plus étroite encore. Les deux sociétés pourraient envisager après
consultation de leurs adhérents, une union fédérale. Il y aurait plu-
sieurs sections : anglais, allemand, langues néo-latines, langues dites
rares (russe, arabe, etc...).
La nouvelle société pourrait publier un bulletin commun, peut-être
un peu moins gros que le bulletin actuel et quelques numéros séparés
destinés à chaque section.
ne s'agit, bien entendu, que d'une suggestion de notre Assemblée
11,
soucieuse de proposer des solutions susceptibles de rapprocher t01l-
jours davantage tous les linguistes.
IV. — Réforme du baccalauréat.
L'Assemblée étudie ensuite les problèmes posés par la réforme du
baccalauréat.
A l'unanimité, elle condamne l'épreuve appelée commentaire dirigé.
Etant donné le niveau très bas de nombreux élèves, la plupart des
copies ne contiennent que du charabia.
En conséquence, l'Assemblée préférerait une épreuve se composant
d'une courte version, d'un petit thème grammatical et d'une ou deux
questions. Une telle épreuve serait mieux adaptée au niveau réel des
élèves et faciliterait la tâche (combien pénible) des correcteurs.
En outre, il est probable que si cette solution était adoptée, les
maîtres chevronnés accepteraient plus volontiers de se charger des
classes terminales. A l'heure actuelle, au contraire, ils considèrent
la préparation du commentaire dirigé comme un pensum.
L'Assemblée estime que le « nouveau » baccalauréat devrait main-
tenir pour les Langues Vivantes, une épreuve écrite et une épreuve
orale sous peine de dénaturer notre enseignement.
Cependant, s'il fallait absolument choisir entre un écrit et un oral,
l'Assemblée pense qu'il vaudrait mieux maintenir une épreuve écrite.
Mais, à vrai dire, et l'Assemblée insiste sur ce point, la question ne
devrait même pas se poser.
Elle estime également que dans les classes scientifiques et en ce
qui concerne la phase terminale des études, notre enseignement
devrait être davantage axé sur l'étude de textes modernes (économi-
ques en particulier).
L'Assemblée refuse de se prononcer sur les autres problèmes que
soulève la « réforme » du baccalauréat étant donné que personne
ne sait en quoi elle consistera.
V. — Questions diverses.
L'Assemblée se penche enfin sur le problème du recrutement d'élèves
de 4 1 pour l'étude des langues rares (arabe, russe). Ce recrutement
est difficile. Il devrait pourtant être facilité. L'Assemblée souhaite
donc que le Bureau national de l'A.P.L.V. agisse dans ce sens auprès
des chefs d'établissements. Le Bureau pourrait peut-être intervenir au
ministère à ce sujet en demandant qu'une circulaire soit adressée
aux chefs d'établissements concernés.
La séance est levée à 17 h.
PÉDAGOGIE

TESTS D'ANGLAIS, 1re ANNÉE

Compte rendu d'une expérience

En présentant aux lecteurs des « Langues modernes » le


compte rendu d'un essai d'évaluation des résultats produits
par certaines méthodes audio-visuelles d'enseigement dans
les classes d'initiation, je tiens à remercier M. Birard,
directeur-adjoint du B.E.L., pour l'importante contribution
qu'il a ainsi apportée à -l'élaboration de méthodes d'évalua-
tion efficaces. J'exprime également la gratitude de l'Inspec-
tion générale et de la Commission d'Etude des moyens
audio-visuels aux chefs d'établissements qui ont favorisé
les expériences en cours et aux professeurs qui les ont
conduites. Pas plus que les membres' de la Commission, ces
,professeurs n'entendent prôner un système ou une concep-
tion. Ils ont seulement voulu s'engager, à travers cette expé-
rience et au-delà d'elle, dans une recherche ayant pour objet
la\découverte de procédés d'enseignement toujours plus effi-
caces.
Comme le souligne très objectivement M. Girard, il serait
téméraire de tirer des conclusions précises d'un contrôle
portant sur de petits nombres et sur des classes dont le
hasard\a voulu qu'elles fussent d'effectif léger. Il convient
cependant pour interpréter sainement ces premières indica-
tions de noter que l'on s'est efforcé de choisir pour les
comparer des classes confiées à des professeurs de forma-
tion et de compétence comparables. On doit ajouter que leg
professeurs responsables des classes audio-visuelles n'avaient
que très peu d'expérience préalable dans le 'maniement
des techniques qu'elles comportent.
Il semble ressortir de l'interprétation des tests que les résul-
tats obtenus dans les classes audio-visuelles sont plus homo-
gènes que dans les autres classes, ou en d'autres termes que
dans les classes expérimentales les élèves médiocrement
doués ont acquis davantage que la même catégorie d'élèves
dans les classes normales. Il semble également qu'en diffé-
rant l'apprentissage de la lecture et de l'écriture pendant
plusieurs mois on ne compromet pas, mais on favorise la
qualité du travail écrit. Les profes,seurs des classes audio-
visuelles, au cours des entretiens, que j'ai eus avec eux, ont
confirmé ces impressions. Ils ont également signalé que leurs
élèves étaient loin de savoir tout ce qu'offrent les manuels
d'usage général, mais que leurs connaissances étaient remar-
quablement disponibles ; qu'ils témoignaient d'un goût très
vif pour l'expression écrite comme pour l'expression orale
que leur parole était très spontanée. Ils sont également una-.
nimes à noter la qualité de la parole : aisance du débit,
accentuation, rythme, intonation. Certains des enregistre-
ments réalisés à l'occasion de l'épreuve V des tests appor-
tent sur ce point iiii témoignage frappant.
Faut-il répéter que ce ne sont pas là des effets obligés de
l'usage des machines ? Que le savoir-faire des professeurs
joue, ici comme ailleurs, un rôle prépondérant ? Si un jour,
au-delà de ces impressions premières, l'efficacité des métho-
des expérimentées était prouvée et mesurée, il resterait à
déterminer à quels facteurs précis elle est liée ; il se deman-
der quelle est la valeur relative des principes qui les inspi-
rent : choix attentif du contenu de l'enseignement ; enchai-
nement rigoureux des acquisitions ; recours exclusif d'abord,
très large ensuite, à des textes parlés et non écrits ; appel
à la mémoire globale ; priorité donnée à l'acquisition active
des structures grammaticales ; accent mis sur les aspects
phonétiques de la langue, spécialement sur le rythme et sur
l'intonation. On pourrait examiner si certains de ces princi-
pes sont détachables de l'ensemble, s'ils sont susceptibles
d'autres modes. Le fait que beaucoup de professeurs habiles
en appliquent d'instinct plusieurs, ne rend pas moins dési-
rable une appréhension plus complète et plus consciente de
ces problèmes.
Bien que la publication de ce compte rendu puisse paraître
prématurée, la Commission l'a jugée souhaitable parce qu'il
ouvre des perspectives intéressantes sur certaines recher-
ches inséparables de la pratique de l'enseignement et qu'il
est de nature à susciter de nouveaux efforts dans ce domaine.
Henri EVRARD
(Inspecteur général de l'Instruction publique).

A la rentrée de septembre 1963, M. l'Inspecteur général Evrard


demandait à quelques professeurs de la région parisienne de se
livrer à une expérience audio-visuelle d'enseignement de l'anglais
avec des débutants de 6e ou de 4", deuxième langue. Cette expérience
a porté sur cinq classes : trois classes de 4", deuxième langue, tra-
vaillant avec la Méthode « Passport to English » et deux classes de 6",
utilisant, l'une «Passport to EngIish», l'autre «l'Anglais par la
Méthode audio-visuelle». Ces cinq expériences «officielles» s'ajou-
taient à celles déjà entreprises l'année précédente, en particulier dans
deux classes de 4", deuxième langue, du Lycée pilote de Sèvres et du
Lycée mixte de Guebwiller où l'enseignement audio-visuel a été pour-
suivi en 3" deuxième langue.
La Commission d'étude des moyens audio-visuels pour l'enseigne-
ment des langues présidée par M. Evrard a suivi avec beaucoup
d'intérêt ces diverses expériences et chargé le Bureau d'étude et de
liaison de mettre au point une batterie de tests qui permettraient en
fin d'année d'évaluer les résultats obtenus dans ces classes par rapport
à ceux que l'on pourrait constater dans des classes parallèles non
audio-visuelles.
La batterie mise au point par Mlle Garnier, Professeur chargée
d'études au B.E.L., a essayé de répondre aux exigences suivantes :
1) Ne faire appel qu'au vocabulaire et au contenu grammatical
communs aux différents cours et manuels couramment utilisés en 6e
et 4e, deuxième langue (1).
2) Tester les connaissances des élèves dans les différents domaines
de la langue étudiée, en faisant la part égale à l'oral et à l'écrit.
3) Proposer une batterie de tests pouvant être facilement et rapi-
dement administrée et corrigée.
4) Utiliser au maximum des épreuves objectives qui permettent
une notaion mathématique, en diminuant le plus possible à la fois la
part du hasard et la subjectivité du correcteur, tout en laissant place
à l'élément créateur chez les élèves testés.
On devinera sans doute que ces exigences n'étaient pas facilement
conciliables.

DESCRIPTION DES TESTS.

La batterie proposée à la Commission comportait finalement cinq


épreuves, dont quatre pouvaient être administrées collectivement, en
une heure, et notées rapidement sur des feuilles de réponses spéciales.
La cinquième était une épreuve d'expression orale nécessitant une
vingtaine de minutes par élève testé, avec enregistrement des réponses
au magnétophone pour assurer une notation commode par un correc-
teur unique.
Voici le détail des cinq épreuves :
Epreuve 1 : Compréhension orale, connaissances grammaticales et
lexicales.
20 questions à réponses multiples (quatre réponses dont une seule
correcte) du type :
Question Réponses
Does your father like working in the A. — Yes, he likes wal-
garden ? king.
B. — No, she doesn't.
C. — Yes, I do.
D. — Yes, he does.
Question et réponses étaient enregistrées sur magnétophone. La feuille
de réponse ne comportait que les numéros des questions et les lettres
correspondant aux quatre réponses. L'élève devait se contenter
d'encercler la lettre de la réponse correcte.
Epreuve notée sur 20.
Epreuve Il : Compréhension orale et orthographe.
Dictée de quatre lignes, également enregistrée. Vocabulaire de
Noël. Formes du futur avec will et going to.
Epreuve notée sur 20.

(1) Ons'est en réalité limité au contenu des deux premiers tiers d'un cours
de première année.
Epreuve III : Compréhension écrite et expression écrite.
20 questions écrites de difficulté croissante, allant de Are your
English ? à What can you buy at the grocer's ?
Epreuve notée sur 20, à raison de un point par réponse correcte
et complète (No, I am not) et un demi-point pour une réponse correcte
mais incomplète (Yes, ou No, ou By bus, etc...).

Epreuve IV :Expression écrite libre.


A. — Phrases déclaratives (stimulus logique, visuel et graphique).
Une série de dix phrases servant de légende à un dessin (ex. :
Mary is at the grocer's) à côté desquelles l'élève devait rédiger une
deuxième phrase inspirée par la première et par un deuxième dessin
(ex. : She is buying sugar and tea).
B. — Phrases interrogatives (stimulus logique et grammatical).
Petite anecdote racontée en six lignes (texte écrit) suivie de dix
réponses correspondant à des questions possibles sur le texte.
L'élève devait trouver dix questions (ex. : Can he swim ? pour la
réponse : Yes, he can).
Chacune des deux parties de l'épreuve IV était notée sur 20.
Les quatre épreuves collectives étaient donc notées au total sur
100 points dont 60 attribués à des épreuves qui portaient exclusive-
ment sur la langue écrite ce qui a priori devait favoriser les élèves
des classes non audio-visuelles.

Epreuve V : Expression orale.


A. — Lecture de dix phrases séparées contenant chacune deux
problèmes d'articulation (voyelles et consonnes) qui seuls devaient
être testés :
(ex. : voyelle /i :/ et groupe /tr/ dans la phrase There's a leaf on
the tree).
Epreuve notée sur 20.
B. — Lecture d'un texte suivi d'une dizaine de lignes contenant
vingt problèmes de rythme, accentuation et intonation qui seuls
devaient être notés (ex. : accentuation de suddenly, groupe rythmique
in the garden).
Epreuve notée sur 20.
C. — Elocution Résumé oral en quelques phrases du texte pré-
:
cédent, après une nouvelle lecture.
Epreuve notée sur 10.

EXPERIMENTATION DES TESTS.

Le temps a malheureusement manqué pour expérimenter sérieuse-


ment notre batterie, en étudier la validité et la fidélité sur une large
population scolaire, en fonction des connaissances qu'elle se proposait
de tester. L'expérimentation préalable n'a porté que sur quelque cent
soixante élèves dans sept classes du Lycée Henri-IV, de l'Ecole Alsa-
cienne, de l'Ecole Notre-Dame de Sion et du C.E.G. de Mâcon. Nous
remercions vivement les chefs d'établissements et les professeurs qui
ont bien voulu nous autoriser à faire ces premiers essais de nos tests.
Les essais n'ont malheureusement pu être faits que sur des classes
de 6", dont cinq traditionnelles et une audio-visuelle.
Le principal enseignement que nous avons tiré de cette première
expérimentation a été que nos tests s'avéraient trop difficiles pour
des élèves de 6e, non pas à cause de leur contenu, mais à cause de
la façon dont ils étaient administrés. D'une manière générale, le
déroulement des épreuves était beaucoup trop rapide, en particulier
l'épreuve de dictée qui s'est trouvée automatiquement annulée du fait
que tous les élèves testés, à quelques rares exceptions près, ont eu
un score nul. Le test n'a pas révélé de différences appréciables entre
les différentes classes testées et nous avons renoncé à l'utiliser en 6e.

ADMINISTRATION DES TESTS.

Compte tenu des résultats de l'expérimentation, les tests collectifs


ont été finalement utilisés avec environ cent cinquante élèves se
répartissant ainsi :
Classes Méthode
3 classes de 4", deuxième langue, audio-visuelle
2 classes de 4", deuxième langue, traditionnelle
2 classes de 3", deuxième langue. audio-visuelle
Pour des raisons matérielles, le test d'expression orale n'a pu être
administré qu'à trois ou quatre élèves dans quelques-unes des classes
testées.

RESULTATS OBTENUS.

Ce quiaurait surtout intéressé la Commission, c'eût été que les


professeurs chargés d'une classe audio-visuelle aient eu aussi une
classe parallèle non audio-visuelle. Cela n'a été le cas dans aucun
des établissements intéressés. Nous avons donc été contraints de
tester dans chaque établissement une classe parallèle à la classe
audio-visuelle, mais conduite par un autre professeur. Ainsi donc,
une variable importante, la variable professeur, n'a pu être éliminée,
à notre grand regret.
Les résultats les plus intéressants sont ceux que nous avons
constatés dans deux groupes de deux classes parallèles d'un même
établissement (classe audio-visuelle et classe traditionnelle).
Il ne nous est pas possible de donner le détail de toutes les
notes. La moyenne des notes obtenues dans chaque classe fournit
peut-être l'élément de comparaison le plus important.
Dans un établissement :
4e audio-visuelle : 7,69 sur 20. 4e traditionnelle : 7,15 sur 20.
Dans l'autre :
4e audio-visuelle : 12,04 sur 20. 4e traditionnelle : 8,55 sur 20.
Les moyennes des sept classes testées se répartissent ainsi :
3e audio-visuelle 14,27
3e audio-visuelle
41 audio-visuelle
.................... 13,89
12,04
4e audio-visuelle " 11,45
48 traditionnelle 8,55
4e audio-visuelle 7,69
48 traditionnelle .................... 7,15
Pour les seules classes de 4e, la moyenne générale est de :
10,39 pour les classes audio-visuelles ;
7,85 pour les classes traditionnelles.
Un autre phénomène particulièrement frappant est la plus grande
homogénéité des classes audio-visuelles : 50 % des notes supérieures
à la moyenne dans les classes de Quatrième audio-visuelles, 26 9c seu-
lement dans les classes traditionnelles.
Si on examine le détail des notes obtenues, on est frappé aussi par
l'homogénéité des résultats chez la plupart des élèves des classes
audio-visuelles qui ont réussi aussi bien dans les épreuves écrites que
dans les épreuves de compréhension orale et d'orthographe. De ce
point de vue, les résultats de la dictée (qui combine compréhension
orale et orthographe) sont particulièrement significatifs. Dans les
deux classes de Quatrième d'un même établissement ayant le même
nombre d'élèves, on fait les constatations suivantes :
Classe audio-visuelle : notes allant de quatre à quinze, avec six
notes inférieures à la moyenne.
Classe traditionnelle : notes de zéro à seize, avec quatorze notes
inférieures à la moyenne, dont sept zéro.
Cela devrait rassurer ceux qui redoutent des difficultés orthogra-
phiques chez les élèves soumis pendant un trimestre entier à un ensei-
gnement exclusivement oral.
En ce qui concerne les deux classes de 3e-2e langue, il faut préciser
que cela sortait a priori du domaine de notre enquête puisqu'il s'agis-
sait d'élèves en 2e année d'anglais. Nous avons tout de même voulu
voir, dans les deux seules classes de 2e année audio-visuelle existant
en France, si les caractéristiques constatées en lre année se mainte-
naient et si les élèves progressaient. La réponse est nettement affir-
mative. La moyenne des deux classes est de 13,89 et de 14,27, avec la
même homogénéité.
Pour vérifier d'une certaine manière la validité des tests proposés,
nous avions demandé aux professeurs de nous indiquer les notes
obtenues par leurs élèves aux trois compositions trimestrielles. Compte
tenu du fait que les épreuves de ces compositions ne portaient que
sur la langue écrite, on est frappé par un assez grand parallélisme
entre les places obtenues aux tests et aux compositions. Lorsqu'on
constate un écart très sensible, on peut en conclure que l'élève consi-
déré a sans doute des difficultés à l'oral, que les compositions ne
permettent pas de révéler ou au contraire, des dispositions pour les-
quelles il n'est pas suffisamment récompensé. Voici, à titre d'exem-
ple, les places comparées au test et à la composition du troisième
trimestre, pour quelques élèves d'une des classes de Quatrième testées :
Classement au test Classement à la composition
du troisième trimestre
1er 7e
2" 4e
3e 1er
4e 10e
5" 2"
6e 8e
7e 2e
8e 4e
9" 6e
10e 11,
11e 14e
12" 12e
Reste à parler de l'épreuve V d'expression orale. Cette épreuve
était pour nous du plus grand intérêt puisqu'elle devait révéler d'une
part si la qualité de la prononciation était nettement différente lors-
qu'on passait d'un type d'enseignement à un autre, d'autre part si les
résultats étaient à peu près conformes aux résultats obtenus aux
épreuves collectives ou au contraire tout à fait différents. Malheureu-
sement, l'administration du test n'a pas toujours été faite comme nO,ls
le désirions. Certains professeurs n'ont pas eu le temps d'enregistrer
leurs élèves, d'autres l'ont fait dans de mauvaises conditions, l'un
d'eux a oublié d'indiquer le nom des élèves enregistrés, d'autres
enfin n'ont enregistré que leurs meilleurs élèves, au lieu de faire,
comme nous le leur demandions, un échantillonnage des meilleurs
aux plus mauvais. Pour toutes ces raisons, les résultats très partiels
que nous avons pu obtenir étaient difficilement exploitables. Ils per-
mettent pourtant de répondre aux deux questions que nous posions :
1) La note moyenne est de 12,33 pour les élèves des classes audio-
visuelles, l'éventail allant de 9 à 14,66.
Elle est de 10,19 dans les classes traditionnelles, avec un éventail
de 6 à 14,33.
2) Les notes obtenues à l'épreuve V correspondent en gros à la
moyenne des notes obtenues aux autres épreuves, mais avec des varia-
tions parfois sensibles. Voici, à titre d'exemple, les notes comparées
de six élèves d'une classe de 4e, 2e langue :
Moyenne
aux épreuves Rang Epreuve V
collectives
18 1" 12,33
17,90 2e 14
16 3e 12
15,30 4e 14,66
14,10 5e 12
11,60 15e 9
et quatre élèves d'une classe de 3", 2e langue (2) :

18,60 1er 16,66


17,80 2e 19,33
16,50 4" 16,33
15,10 9" 14
(2)N.B. : Nous n'avons pas tenu compte de ces notes dans l'établissement
des moyennes générales.

CONCLUSION.

Notre batterie de tests d'anglais (test Al) avait un caractère pure-


ment expérimental. Nous n'avons eu ni le temps, ni les moyens de
conduire cette expérience avec toute la rigueur scientifique souhai-
table. Nous croyons néanmoins qu'elle nous a permis de répondre en
partie aux questions posées par la Commission des moyens audio-
visuels et de faire une première évaluation. D'autres tests mieux
adaptés aux différents niveaux (tenant compte en particulier de l'âge
des élèves), et mis au point sur une population scolaire plus large,
devraient être préparés pour fournir de façon encore plus probante
des éléments de comparaison entre les diverses méthodes actuelle-
ment utilisées dans l'enseignement des Langues Vivantes en France.
Le B.E.L., qui s'intéresse avant tout à l'enseignement du français, lan-
gue étrangère, en milieu scolaire, s'intéresse aussi inévitablement à
l'enseignement des Langues Vivantes en France, qui lui donne un ter-
rain d'expérimentation commode, dans le domaine des tests comme
dans tous les autres. C'est pourquoi, nous avons été heureux de pou-
voir répondre à l'appel de la Commission et entreprendre cette étude.
D. Girard,
Directeur-adjoint du B.E.L.

LE BILINGUISME NATUREL,
AUXILIAIRE MÉPRISÉ

Sensiblement plus accessible que le bilinguisme artificiel, auquel


se rattachent appariements d'écoles, échanges d'élèves et jumelages
de villes, existe une ressource mondialement répandue : l'existence
d'un idiome second, local, naturellement pratiqué à côté de la langue
nationale. Profanes et partisans du moindre effort nourrissent à son
endroit un préjugé, bizarre parce qu'exclusif, en prétendant que cette
dualité nuit à la formation des jeunes esprits. Un spécialiste des lan-
gues sait, lui, qu'elle facilite la tâche du futur polyglotte et lui apporte
un atout maître dans la communication entre hommes.
Il en irait bien autrement, nous le concédons volontiers, si tous les
habitants de la planète parlaient une seule langue et n'avaient qu'elle
à apprendre. Mais combien nous sommes loin de cette éventualité
quasiment utopique ! En fait, notre humanité se débat dans une confu-
sion digne de Babel, puisque espace et temps (entendez : groupements
et mutations) conspirent contre l'unité sans cesse reculée ou remise en
cause. Il plaît, apparemment, aux êtres humains de se distinguer
socialement, c'est-à-dire de penser, parler, vivre par groupes et géné-
rations le plus différenciés possible. Nous partirons donc de cette
réalité qui force de plus en plus de gens à devenir plurilingues s'ils
veulent être aux écoutes du monde et de ces hommes dont nul ne peut
se passer.
Elevé en milieu foncièrement languedocien, avec la langue d'Oc
pour moyen de communication principal, nous avons, à l'âge sco-
laire, acquis une pratique sensiblement égale du français. Ce bilin-
guisme a été poursuivi et développé jusqu'aux études supérieures
comprises. Or, ainsi enrichi dans les deux sens — provincial et
national —, par ces courants issus des deux sources à notre portée,
non seulement nous sommes devenu totalement bilingue, mais encore
le couple linguistique créé dans les années d'enfance a déterminé en
nous une durable disposition à acquérir d'autres idiomes. D'un sim-
ple va-et-vient quotidien entre deux langues, nous sommes passé au
«don des langues», car cette association fortuite de deux registres
et deux mentalités nous a ouvert l'accès des autres peuples.
L'expérience nous enseignerait donc une vérité à prendre comme
postulat d'Euclide en matière linguistique : par deux langues, et deux
au moins, passe la ligne qui conduit un enfant à la connaissance de
beaucoup d'autres. Il aurait sa réciproque : par une seule langue ne
passe aucune ligne qui conduise à la connaissance d'autres.
A quelle cause rapporter de semblables constantes ? Nous avons
remarqué, à l'occasion de leçons, expériences et rencontres multiples
sur deux continents, qu'il est dans la nature de l'Européen de mettre
environ douze ans à former le langage articulé qui polarise sa per-
sonnalité. Vers la douzième année intervient une fixation qui confirme
l'enfant dans les habitudes sensitives, motrices et associatives don-
nées par la pratique journalière. C'est pourquoi si, dans nos pays, l'on
n'emploie qu'une langue avant l'âge indiqué — non sans battement
possible —, on se trouve accaparé par elle seule. Rarement, au-delà,
le sujet unilingue pourra s'évader d'une vraie routine expressive pour
s'adapter à un idiome nouveau. Cela signifie bien clairement que se
contenter d'une langue de base équivaut à fossiliser les aptitudes lin-
guistiques, à réduire la « disponibilité » humaine du jeune être.
Au contraire, quiconque dès l'enfance s'est fréquemment livré à la
gymnastique vocale et mentale imposée par l'emploi alternatif bien
différencié de deux langues pourra, longtemps encore, adapter,
modifier, augmenter les moyens de communication que sont les idio-
mes connus par lui. De la sorte, en parlant des langues différentes, on
conserve l'élasticité de sa faculté de transformation expressive, ce qui
permet de faire l'apprentissage de la langue qu'on veut, presque à
l'âge qu'on veut. Ainsi, nous fut-il donné d'apprendre, sans prépara-
tion scolaire, le castillan à 26 ans, le portugais à 30, l'italien à 32, le
catalan à 35 et, à 43, nous ne désespérons pas d'arriver à la maîtrise
du basque. Nous pourrions citer le cas d'un attaché d'ambassade qui
avait appris l'espagnol à cinquante-quatre ans, celui de nombreux
réfugiés d'Europe Centrale capables de manier quatre ou cinq langues
sans difficulté. Ces derniers étaient prédisposés à cela par l'utilisation
de l'allemand et du yiddish, ou du tchèque et de l'allemand, ou encore
de leur autrichien natal et du français. Certains de nos élèves issus
de familles russes se sont révélés d'excellents hispanisants, du fait
qu'ils comptaient au départ une association russe-français. Ainsi
trouve-t-on, dans le personnel de l'Université, des noms espagnols
parmi ceux des maîtres de l'anglais, corses parmi les « as » de l'alle-
mand, voire flamands ou alsaciens parmi les champions des langues
néo-latines. Il y a là une masse de cas vérifiables dont on ne peut faire
bon marché.
Il est même possible de se livrer, quand on veut, à la comparaison
entre un unilingue et un bilingue, par exemple un Parisien et un
Breton, un Anglais et un Gallois, ou un Castillan et un fils de la Cata-
logne. Ceux d'entre eux qui manient ordinairement deux langues peu-
vent, une fois transportés dans un autre pays, en apprendre parfai-
tement l'idiome, nouveau pour eux, presque sans limite d'âge. Au
contraire, le servant d'une seule langue — et d'une seule mentalité —
n'arrivera généralement qu'à articuler un jargon hybride, une fois
passée la frontière des douze ans. Les uns s'adaptent, tandis que l'au-
tre se trouve rouillé, dirait-on, pour le restant de ses jours.
Echappent néanmoins à la fixation sur un seul idiome les unilingues
dotés d'une oreille musicale qui les rend disponibles par rapport à
d'autres sons que ceux auxquels leur langue maternelle aurait pu les
assujettir. S'il faut en croire le Docteur Tomatis, les Russes sont favo-
risés dans l'apprentissage des langues par une oreille captant une
gamme de fréquences plus étendue que celle captable chez l'Européen
moyen. Il ne faut pas oublier, en effet, la vérité assénée par l'Abbé
Millet, disciple du grand Rousselot : « L'oreille normale n'entend bien
que les sons qui lui sont familiers. » Dépassements et nouveautés par
rapport au registre de base exigent donc un organe auditif qui s'ac-
commode au son comme l'œil à la lumière. Aussi ne craignons-nous
pas de dire : à oreille exercée, langues faciles. Tout le reste est myopie
et tâtonnements.
Cela nous dicte la méthode lorsque nous sortons des idiomes connus
par nous. Apprendre une nouvelle langue suivant les virtualités et
limites de la nature humaine ne signifie pas commencer par la lire,
chercher à la traduire (sans la savoir d'abord), ou réciter mécani-
quement des listes de mots. La voie correcte est l'apprentissage avec
un interlocuteur qui la parle de la manière la plus naturelle possible.
Soumis, pour apprendre l'anglais, à une méthode fondée sur la pré-
paration solitaire de textes et la récitation d'un vocabulaire désin-
carné parce que théorique, nous avons acquis cet idiome exactement
comme une langue morte. Depuis, la parler nous demande chaque
fois une mise en route, une recherche malhabile de la « longueur
d'onde», gênée par un acquis plus embarrassant qu'utile. C'est-à-dire
que les possibilités d'un bilingue sommeillent lorsqu'est faussé ou
négligé l'exercice de sa facilité persistante à s'adjoindre d'autres
moyens d'expression. Le don ne fait pas tout, il faut lui appliquer
une méthode correcte.
Dans l'intérêt des bilingues répandus en France et dans l'intérêt
national qui exige la multiplication d'intermédiaires dialoguant avec
l'extérieur, nous estimons que certaines mesures devraient être adop-
tées. Le champ de nos variétés linguistiques ne peut être livré au
hasard des recherches des fils du laboureur, cher à La Fontaine.
Nos secondes langues naturelles représentent le moyen d'appoint
le plus répandu, le moins cher, de pratiquer chez nous un bilinguisme
offert par le milieu local, précieux comme clé de développements lin-
guistiques ultérieurs. Or, les intéressés mêmes trouvent plus facile de
laisser dépérir ces langues régionales que de s'en occuper ; certains
y voient une espèce de gêne ou je ne sais quel exercice indigne du
citoyen moderne. Ne faudrait-il pas, au contraire, leur donner un
statut et des moyens de culture ?
C'est, en effet, en sauvant leur pratique d'une disparition qui
signifiera celle de nos vrais bilingues et en organisant leur étude
sérieuse parallèlement au français, que nous ménagerons un avenir
linguistique non soumis aux expédients chers. Ce seraient d'abord
l'étude et la pratique mêmes du français qui en bénéficieraient dans
les régions où l'enseignement public, assorti d'un substrat plus ou
moins dissimulé, ne délivre pas certains de nos compatriotes d'un
jargon où les normes de la langue nationale se dissolvent dans un
contexte patoisant. Ce seraient ensuite — et là réside notre propos —
des générations entières d'Alsaciens, Basques, Bretons, Catalans, Cor-
ses et Occitans qui feraient une merveilleuse pépinière de linguistes
si des méthodes appropriées leur étaient appliquées. L'enjeu vaut la
peine qu'on réfléchisse et qu'on agisse dans un sens vraiment péda-
gogique, sans plus s'embarrasser de considérations étrangères.
N'oublions pas ce devoir négligé, ces ressources mal exploitées. Cul-
tiver correctement des bilinguismes naturels situés à notre portée
paraît constituer un aspect nécessaire d'une politique des langues
réaliste et fructueuse.
Marcel Baïche.

Chronique irrégulière

Aggiornamento

Certains pensent que tout ce bruit que l'on fait autour des moyens
audio-visuels, de la linguistique appliquée, bref de la nouvelle manière
d'envisager notre enseignement, n'aura qu'un temps. On insinue que
quelques-uns ont trouvé là un moyen fructueux, soit d'échapper aux
servitudes quotidiennes qu'impose le contact avec les élèves, soit de
publier des manuels qui se vendront bien. Je n'ai certes pas la pré-
tention de connaître l'avenir, je suis pourtant bien obligé de cons-
tater que partout, sauf en France, on regarde, sinon toujours avec
enthousiasme, du moins avec un préjugé favorable, les théories et les
méthodes qui permettraient peut-être de rapprocher davantage notre
enseignement des réalités. Par exemple, la revue de nos collègues aus-
traliens, celle de nos collègues britanniques font, dans leurs pages
publicitaires, une large place aux laboratoires de Langues Vivantes,
aux magnétophones, aux cours programmés, etc... Ayant représenté
récemment l'A.P.L.V. à l'Assemblée générale de la Modern Language
Association à Londres, je suis bien obligé de constater que c'est dans
ces termes que nos collègues examinent les problèmes qui se posent
à eux comme à nous-mêmes. Naturellement, tous ne sont pas convertis
aux vues nouvelles ; leur Président en exercice, le Professeur Stern
(qui est un linguiste de la nouvelle école), le Doyen de l'Inspection
de Sa Majesté, le Dr Riddy, déploient des trésors de diplomatie et de
sens de l'humour, afin de vaincre les objections des hésitants, tout en
se gardant d'outrances qui ne pourraient être que préjudiciables à
leur cause... Mais l'essentiel est que le mouvement existe, que sa légi-
timité est reconnue. Cela n'empêche pas une collègue, dans le dernier
numéro de «Modem Languages», d'écrire un vigoureux plaidoyer en
faveur des vertus intrinsèques de la traduction à tous les stades, pas
plus que cela n'a empêché, en 1963, la publication aux Etats-Unis du
rapport Keating qui dénonçait les dangereuses illusions de ceux qui
prennent le laboratoire de Langues Vivantes pour le remède à tous
nos maux. Mais c'est l'attitude d'esprit qu'il faut, je crois, souligner
et approuver.
Nous n'avons pourtant pas lieu de croire que la France sera éter-
nellement à la traîne. Non seulement, notre Association fait, depuis
quelques années, ce qu'elle peut pour tenir ses membres au courant
du mouvement pédagogique, mais on peut croire que 1965 sera, dans
ce domaine, une date marquante. Une Association française de lin-
guistique appliquée vient de se constituer (qui compte, parmi
les membres de son Bureau provisoire : MM. Capelle, Directeur du
B.E.L. ; Culioli, Professeur à la Sorbonne ; Evrard, Inspecteur géné-
ral de l'Instruction publique). Cette Association, section française de
l'Association internationale de Linguistique appliquée, se propose
d'organiser en France, en août 1965, un séminaire international d'été
qui favoriserait une large confrontation des principaux spécialistes
des diverses branches de la linguistique. Une très grande place sera
accordée aux applications des diverses théories. Ce stage s'adressera
aussi bien aux professeurs en fonction qu'aux étudiants déjà licenciés.
En même temps que notre propre Assemblée générale (les 18 et
19 février), se déroulent le Congrès constitutif de l'A.F.L.A. et un stage
particulier destiné aux anglicistes travaillant dans les C.R.D.P. (Cen-
tres régionaux de documentation pédagogique). Un nouveau stage,
consacré aux techniques audio-visuelles, aura lieu, dit-on, dans
le courant du premier trimestre de la prochaine année scolaire. Enfin,
à Vichy, du 9 au 16 avril, au Centre audio-visuel de Langues Moder-
nes, le quatrième stage d'initiation à l'utilisation des méthodes audio-
visuelles pour l'enseignement de l'anglais sera organisé, sous le patro-
nage de M. l'Inspecteur général Evrard, par MM. Capelle et Girard.
Et je ne rappelle que pour mémoire le Congrès international de notre
Fédération qui se déroulera à Uppsala du 15 au 21 août.
Ceux d'entre nous qui continuent à se boucher les yeux et les oreil-
les ne font-ils pas preuve de quelque légèreté ? Je n'en veux pour
preuve que la publication d'un ouvrage de vulgarisation : « Clefs pour
les Langues Modernes », par J. Guénot (1), que nous serions bien avi-
sés, il me semble, de lire tous attentivement. L'auteur se défend d'avoir
voulu faire œuvre originale. «Tout est connu des spécialistes», dit-il
dans son avant-propos. Et, pourtant, si l'on compare ce petit ouvrage
à celui, si estimable, publié en 1955 par A. Roche (2), et en tous points
comparable dans les intentions, on mesurera aisément le chemin par-
couru. On mesurera, hélas non moins aisément celui qui reste à par-
!

courir lorsque l'on comparera les vues exposées par J. Guénot et


celles qui, plus ou moins explicitement, sont celles de la plupart des
professeurs en exercice. J'ai déjà entendu dire que les principes de la
linguistique appliquée n'étaient pas nouveaux, qu'on n'avait pas
attendu ces messieurs pour affirmer la primauté de la langue parlée
sur la langue écrite et la nécessité de mettre les élèves en contact
avec la parole avant de les laisser ouvrir leurs livres. Certes, mais
sommes-nous donc devenus d'une telle timidité intellectuelle qu'il

(1)J. GUÉ,-,OT : Clefs pour les Langues Vivantes (Ed. Seghers 1964,
191 puqes).
(2) A. lOCHE : L'étude des Langues Vivantes (Presses Universitaires de
France, 1955, 126 p.).
nous soit impossible de faire face aux réalités ? Ne savons-nous pas
que, des principes à leur application, il y a une sérieuse distance et
que, ne sachant plus trop à quel saint nous vouer (notamment dans
le second cycle), nous nous « débrouillons » de notre mieux pour
combler les lacunes, colmater les brèches, parer au plus pressé, en
attendant de repasser le flambeau à un collègue à la fin de l'année
scolaire, pour retomber dans la même tâche vaine et épuisante à la
rentrée suivante ? Les principes existent : c'est vrai, nous croyons les
connaître : c'est vrai. En fait, le mérite de l'ouvrage de J. Guénot est
de nous les faire mieux saisir parce qu'il les expose clairement, sim-
plement et logiquement. Mais, surtout, il montre, comme le fait R. Lado
dont j'ai déjà analysé l'ouvrage (3), les conséquences pratiques, péda-
gogiques qui découlent de ces excellents principes, « more honoured
in the breach than in the observance». J. Guénot part de notre lan-
gue, en analyse le fonctionnement, décrit la façon dont nous avons
appris à nous en servir. Puis, il expose le mécanisme de ce qu'il
appelle «l'usine structuraliste», où les exercices de transposition et
substitution, que certains d'entre nous pratiquent depuis quinze ans,
sont mis à leur vraie place, la première. Un chapitre historique : « La
guerre des langues », montre l'influence qu'ont exercée aux Etats-Unis
les impératifs "de la politique extérieure sur la révolution accomplie
dans notre domaine, en 1943 après Pearl Harbour, en 1958 après le
premier Spoutnik. Enfin, dans trois chapitres méthodologiques,
J. Guénot s'efforce de poser les bases d'une pédagogie des Langues
Vivantes, moderne et efficace.
Des réserves s'imposent inévitablement. De nombreux maîtres prou-
vent chaque jour que la méthode active que nous pratiquons est aussi
efficace pour faire pratiquer la langue étrangère que les images dont
se servent les méthodes audio-visuelles. J. Guénot déclare : « Ce que
nos élèves des lycées et collèges font, tandis que le professeur dessine
ou mime, c'est tout simplement un décodage de la phrase anglaise en
français... Par l'image, nous procédons un peu différemment... C'est le
signifié de l'image qui donne accès au signifié de la phrase anglaise. »
Je comprends bien le gain de temps et d'effort que représente l'uti-
lisation de l'image. Mais les risques d'erreur pour l'élève sont les
mêmes et le moyen dont il use pour s'en préserver (c'est-à-dire la tra-
duction ouverte ou clandestine) reste le même. D'ailleurs, J. Guénot
cite (p. 134) les célèbres manuels de Glastonbury, dont nous avons
parlé dans les Langues Modernes (4), pour déplorer « qu'un tel maté-
riel pédagogique ait recours à la traduction pour transmettre le sens
des phrases étrangères ». Cela dit, J. Guénot a raison d'écrire (p. 173) :
« Dans les débuts de l'acquisition d'une langue
étrangère, nous
reconnaissons des mots au passage sans savoir exactement ce qu ils
signifient. » Mieux vaut se servir maladroitement d'un instrument que
connaître parfaitement la théorie des sons. On ne saurait trop approu-
l'ouvrage : « Le but d'un tel
ver la formule qui résume les buts deconnaissance
enseignement est de transformer la d une langue en
liabittide. » (p. 122).
Je souhaite que ce livre soit lu sans parti pris. Il peut être utile à
beaucoup d'entre nous. Il pourrait bien aussi apprendre beaucoup à
certains de nos détracteurs, qu'ils soient pères d'élèves, professeurs
d'autres disciplines ou directeurs de grandes écoles scientifiques...,
ce qui ne serait pas forcément à notre avantage.
17 janvier 1965.
M. Antier.

(3) Voir Langues Modernes, NI 6, 196b.


(4) Langues Modernes, N° 5 (sept.-oct. 1962) ; A. GAUTHIEH : The New Key
EXPLORATIONS

HAWTHORNE ABROAD

According to Pascal, all of man's misfortune comes from one fact,


namely, that he is a restless animal who cannot bear to remain shut
up in his room and feels an irresistible impulse to roam about the
world. Hawthorne apparently was an exception to this rule. Save
a sally into Connecticut, an expedition to Niagara and Detroit, and
a trip to New Hampshire, for nearly twelve years, between the ages
of twenty-one and thirty-three, when men usually are most restless,
he spent the greater part of his time in almost total seclusion in the
« owl's nest » of his room at Salem,
seldom venturing abroad before
dark. He probably was the most sedentary of all American writers
and as little interested in terrestrial as in celestial railroads. The
first forty-eight years of his life (or five sixths of it) were spent
exclusively in New England and it is worth noting that, before his
forty-eight birthday, he never seet foot in New York, that beachhead
of the Old World in the New.
This does not mean, however, that he was completely immersed
in New England. True, he was deeply read in New England history.
He had devoured all the books on the subject which he was able to
borrow from the Salem Athenaeum and had reveled in Cotton
Mather's Wonders of the Invisible World and Magnalia Christi Ame-
ricana, but, contrary to what Van Wyck Brooks claimed and
Matthiessen tried to prove in American Renaissance, he was never
« deeply planted » in New England soil. He only floated over it.
According to Matthiessen, the elegance of Hawthorne's diction gives
a misleading impression. It has an admirable limpidity, but no tang
or raciness. Yet, Matthiessen asserts, Hawthorne had « quite as good
an ear for speech-rhythms as Thoreau had, or Melville >>. He, too,
loved the sensuous world and had a keen eye for picturesque details,
as his notebooks testify ; but he believed in rhetoric and refinement,
This article constitutes the first part of ' Hawthorne A.broad',which
was originally published in Hawthorne Centenary Essays, edited by Roy
Harvey Pearce and published by the Ohio State University Press in 196b.
It is reprinted here with the permission of the editor and the publisher.
and imposed on his occasionally coarse and rustic materials «the
style of a man of society >>, as he called it — which, even so, was
not always refined enough for the taste of Sophia Hawthorne. But
this interpretation will not do : every writer has the style he deserves,
and no style worth the name is a strait jacket. Hawthorne did not
deliberately and painstakingly suppress the rank flavor of the New
England soil from his style. He simply had no use for it in his tales
and romances, which ignored everyday reality. There was a pre-
established harmony between his manner and his matter, and the
former was perfectly adapted to the latter. His elegant, non-
sensuous language was the medium best suited to his etherealized
fiction. So his imagination was not really rooted in New England
soil, it actually grew like an orchid, feeding on thin New England
air through aerial roots. When he wandered physically in the
forests of Maine or Massachusetts, he was still lingering in fancy
about the thick woods haunted by wizards and witches whose des-
cription he had read as a child in Spenser's Fairy Queen, or in the
wilderness through which John Bunyan's Christian had traveled
before him.
Thus, from the start, he tried, by reading, to escape « the dryness
and meagreness » of New England and to till that terrible emptiness
of America of which he later complained in his preface to the Marble
Faun. Henry James deplored that in his notebooks there is no
mention of his reading, no literary judgments or impressions,
« almost no allusion to works or to authors >>. In fact, it has been
proved that Hawthorne was a voracious reader. But, by necessity,
his reading was almost exclusively in English literature or New
England history. However, he also read some French books — in
translation. He was acquainted with Montaigne's and Voltaire's
works, had dipped into Corneille, Racine and Moliere ; and, when
Elizabeth Peabody met him about 1837, she discovered that he had
read everything of Balzac that had appeared in America. He must
have been attracted in particular by Balzac's interest in mesmerim.
But apparently the French book that he liked best of all was Rous-
seau's Eloisa (La Nouvelle Hélolse), which he found « admirable »
when he was about fifteen. Later, when he visited Clarens on the
Lake of Geneva, he noted : « I read Rousseau's romance with great
sympathy, when I was hardly more than a boy ; ten years ago, or
thereabouts, I tried to read it again without success ; but I think,
from my feeling of yesterday, that it still retains its hold upon my
imagination. » All this did not amount to much, though, and
Hawthorne's knowledge of French literature actually was rather
scanty. He knew still less of Italian and German literature. During
the first years of his marriage, he tried to master German with the
help of his wife, but he never progressed very far. He translated
Burger's «Lenore » and read some of Hoffmann's tales, but that
was the sum total of his experience.
So, on the whole, Hawthorne's culture was provincial and even
parochial. He had been fed on the skim milk of a theological rather
than humanistic tradition. Contrary to Emerson and Thoreau, he
was hardly acquainted at all with ancient classical literatures. His
works show no trace whatever of the influence of Greek or Latin
writers. He was the product of a narrow local culture which
corresponded to only one small part of European civilization : Cal-
vinistic protestantism — a « half-civilization », as Paul Elmer More
has called it. One of the results of this limited « education s — in
Henry Adams's meaning of the word — was his complete indifference
to the plastic arts. At Bowdoin College, as Norman Holmes Pearson
points out, he could have visited the very fine James Bowdoin
Collection, but he never took the trouble to do so. His New England
training, hardly modified by his personal reading, allowed him only
a very partial — through intense — vision of the world. He went
through life with blinkers on, a Puritan of the fourth generation
with no religious faith worth speaking of, but with an exclusive
concern in sin and purity and an obsession with evil, «that pit of
blackness that lies beneath us, everywhere >>. In short, to take up
Henry James's phrase, he was not in the least «Europeanized in
advance X'.
Hawthorne, however, suffered from this state of affairs. He missed
something. He felt cramped and stifled and dreamed of escaping to
distant countries. « The time has been », he wrote in an early tale,
« when I meant to visit every region of the earth, except the Poles
and central Africa. I had a strange longing to see the Pyramids.
To Persia and Arabia, and all the gorgeous East, I owed a pilgrimage
for the sake of their magic tales. And England, the land of my
ancestors » In July, 1855, he confided to Ticknor : « Well — I am
!

sick of America... I shall need a residence of two or three years on


the Continent, to give me a sense of freedom. »
However sedentary his mode of life may have been, Hawthorne
was thus tormented by the same Wanderlust as his father and his
grandfather before him, and, by one of time's revenges, so to speak,
he eventually returned, in 1853, to that England on which one of his
ancestors had turned his back in 1635. « I sometimes feel as if I
myself had been absent these two hundred and eighteen years », he
noted. It was a very long absence, however, and rather late in the
day for such a pilgrimage. Hawthorne was forty-eight when he
landed in Europe for the first time as American consul at Liverpool.
All his major books were written ; and except for The Marble Faun
and a few undistinguished books of travel, his stay abroad added
very little to the list of his works. « The soul needs air ; a wide
sweep and frequent change of it », he had made Clifford exclaim in
The House of the Seven Gables, but in his case the change could no
longer be beneficial. His arteries were too much hardened by the
time he decided to travel, and his features were already set. Nothing
could alter his literary physiognomy any more.
Yet, in several ways, this late trip was a passage to more than
Europe, in search of answers to a number of questions which had
troubled him for years. He was torn between his love of solitude
and idleness — of the solitude and idleness to which his singleness
of purpose had condemned him — and his duty, as an American, to
lead an active and useful life among his fellow-citizens. He suffered
from his isolation, as an artist, in the middle of a new countrv
where all his neighbors were engaged in pratical pursuits. He felt
like a drone in a bee-hive. In « The Devil in Manuscript », he des-
cribed the hero, Oberon (and this was the very nickname by which
Hawthorne was known to his closest college friends) as « drawn
aside from the beaten path of the world, and led [...] into a strange
sort of solitude, — a solitude in the midst of men, where nobody
wishes for what [he does], nor thinks nor feels as [he does].»
« Like all other men around whom an engrossing purpose wreathes
itself, he was insulated from the mass of human kind. » Or, to
put it differently, like Wakefield, another of his heroes, he had
stepped aside for a moment and lost his place among his fellow-men
forever. He must have craved for lands where no such divorce was
imposed on writers and where idleness was not regarded as sinful —
or aristocratic and an anachronism in a democracy. He also felt
estranged in America by his engrossing love of the past in a country
where all the inhabitants' energies were bent towards the future. He
was an expatriate in time. In Europe, he thought, things would be
different ; there would not be the same tension and the same rush.
Hawthorne's belated pilgrimage was also, to some extent, a search
for identity, for his identity as an American. Like all his compa-
triots, he was still puzzled by St-John-Crevecoeur's query : « What is
an American ? » He felt intensely American, but in what way did
he differ from his English ancestors whose language he still used,
whose books he still read ? Was there a difference in kind or only
in degree between America and Europe ? He confusedly wanted to
find out what it meant to be an American after half a centurv of
political independance. One of his more or less conscious goals was
the discovery of America through Europe — rather than the discovery
of Europe for its own sake.
Such were the data of the problem when Hawthorne landed at
Liverpool. But his four years' stay in the land of his forefathers
did not provide any solution at all. Though he entitled his book
about his English experiences Our Old Home, and wrote for instance :
« I never stood in an English crowd without being conscious of here-
ditary sympathies >>, on many other occasions he did not actually
feel at home. He even went so far as to note once : « ... in this
foreign land [italics ours], I can never forget the distinction between
English and American. » A rootless dreamer, he craved for roots in
England, but called it « this diseased American appetite for English
soil » and « a blind pathetic tendency. » In short, England acted
upon him like a magnet with a pole of attraction — her past — and
a pole of repulsion — her present. He loved her ivy and her lichens,
her wall-flowers and her ruins. He loved her cathedrals and her
castles (his own list), but, like a good democrat, he hated her
aristocratic institutions, cursed the class-structure which had made
England what she was and looked forward to the time when she
would be « a minor republic under the protection of the United
States. » Thus, what he found in England increased rather than
appeased his former perplexities. There too he felt both accepted
and rejected, and his nostalgic love of the past of England conflicted
with his American desire for change and progress, for there were
times when « his delight at finding something permanent » yielded,
as he admitted himself, to « his Western love of change. » In the
last resort, he sided with his ancestors and preferred «his dear
native land » for all its « commonplace prosperity >>, to the « old
home » from which his puritan forefathers had fled. In spite of
all racial and cultural ties he decided that there was an unbridgeable
gap, «an essential difference between English and American cha-
racter » — in other words, a difference in kind between the two
countries, and he decided not to say in England after resigning his
consulship.
Nevertheless he did not return immediately to America but under-
took instead to explore France and Italy with his family. This was
an entirely different kind of experience. It was impossible for him
to feel at home anymore. For the next three years he was an
exile in partibus infidelium and the language barrier constantly
reminded him of it. He could read French, but the way the natives
spoke it baffled him and he complained of this bitterly and rather
comically : «If they would speak slowly and distinctly I might
understand them well enough, being perfectly familiar with the
written language, and knowing the principales of its pronuncination ;
but, in their customary rapid utterance, it sounds like a string of
mere gabble. » This discouraged him fromwlÍn the start and he imme-
such strange people.
diately gave up trying to establish contact
The scenery disconcerted him too. In England, he was on familiar
ground ; « history, poetry, and fiction, books of travel, and the talk
of tourists, had given [him] pretty accurate preconceptions of the
common objects of English scenery...». On the continent, on
the contrary, everything was new — except when he trod in
Byron's footsteps, as when for instance he visited the Coliseum —
and then reality disappointed him : « Byron's description is better
than reality >>, he concluded, and he preferred to behold the scene
« in his mind's eye, through the
witchery of many intervening years,
and faintly illuminated as if with starlight... ».
Such let-downs were constant. Nothing that Hawthorne saw
during this trip fully came up to his expectation and really satisfied
him, because everything was different from what he had been accus-
tomed to in America or England. He admired French architecture,
but objected to the lack of grass and trees in French cities. He
missed the harmonious combination of art and nature which makes
the charm of English towns. Paris seemed to him like a desert of
stone and dust. In Italy, Renaissance architecture left him cold. He
preferred English Gothic. Moreover, wherever he went he found
landscapes unsatisfactory. In his opinion, nothing could equal
English or American scenery and he thought Lake Thrasimene for
instance quite inferior to Windermere, Loch Lomond and Lake Cham-
plain. As to the people, as he could not understand their language,
he judged them from the outside without the least sympathy or
indulgence. He was repelled by the French. «Truly, I have no
sympathies towards the French >>, he noted, « their eyes do not win
mingle with mine. » He found
me, nor do their glances melt and definitely
them superficial, too talkative and lacking in spirituality.
It was the fault of their cooking, he thought, for he wondered
« whether English cookery for the very reason that it is so
simple,
is not better for men's moral and spiritual nature than French. » So
he certainly was not one of those « good Americans » who, according
to Oscar Wilde, « go to Paris when they die. » He would rather
have approved of Mark Twain's variation on this theme : «Only
trivial Americans go to Paris when they die. » The Italians, to
Hawthorne's mind, were no better than the French. They were
sluggish, lazy and dirty, he tought. It seemed to him that in Italy
« the gait of the people has not the energy of business or
decided
purpose. Everybody appears to lounge, and to have time for a
moment's chat, and a disposition to rest, reason or none >>. Besides,
they were so deficient in pratical sense that they allowed their
waterpower to play in useless fountains instead of employing it
« to turn the machinery
of a cotton-mill >>, for instance. But, what
shocked him most of all was the Italians' indifference to physical
cleanliness and their repugnance to performing ablutions. Their
monks positively stank. Universal dirt had similary roused his
;
indignation at Marseilles : « There is dirt in the hotel, and everywhere
else and it evidently troubles nobody, — no more than if all the
people were pigs in a pigsty. » There was no escaping « the bad
odor of our fallen nature » and he hated this constant reminder of
man's innate corruption. As a Puritan he instinctively equated
hygiene with spiritual purity and was satisfied with nothing short
of perfection. In sum, continental Europe failed to win his heart.
He was even repelled by traits whose absence in America he most
deplored, since, far from approving of the Italians' sense of leisure,
he condemned it as sinful sloth. There was an incompatibility of
temper between him and the Latin races. He was exasperated by
their liveliness and exuberance, and this blinded him to their more
serious qualities. He was further prevented from perceiving anything
but surfaces bv his linguistic impotence and his inability to come
into contact with the people. He traveled as a tourist with his nose
in his guide-book. Instead of visiting Europe, he kept reading his
Murray and paraphrasing it in his note-books.

In a letter to Sophia Peabody he once boasted of being « a most


unmalleable man » and, on the whole, this was true. None of the
impressions he received during his European journey seems to have
appreciably altered him. They were skin-deep experiences. His
essence was left unchanged. He remained a staunch New Englander
to the end, and in no way was this more evident than in his attitude
to statuary. Contrary to Mark Twain, he could never reconcile
himself to- nude figures under the pretext that « nowadays people
[being] as good as born in their clothes... an artist cannot sculpture
nudity with a pure heart, if only because he is compelled to steal
guilty glimpses at hired models >>. And, what is still more ludicrous,
Hawthorne was more interested in the works of American sculptors
living in exile in Italy than in the statues carved by the greatest
Renaissance artists. This was parochialism with a vengeance.
Except for this, in continental Europe as in New England and
England, he was as usual more attracted by the past than by the
present. The problem of Italian unity is never discussed in his
Note-Book-s ; the presence of French troops in Rome is mentioned,
but no reason for it is given. What was this « visionary and impal-
pable Now » compared to the « threefold antiquity » of Rome, « the
city of all time » ? To the facts he could ascertain he preferred the
fancies his imagination could conjure up. And he was appalled at
the thought of the tremendous accumulation of corruption and evil
which made up the history of Rome : « ...what localities for new
crime existed in those guilty sites, where the crime of departedstreetages
used to be at home, and had its long hereditary haunt ! What
in Rome, what ancient ruin, what one place where men had standing
room, what fallen stone was there,why unstained with one or another
kind of guilt >>. This explained
! Roman ruins were haunted
by such horrible lizards and the air had become so foul and pesti-
lential. Hawthorne's reaction to all this corruption was ambivalent.
There were times when he felt that « all towns should be made
capable of purification by fire, or of decay, within each half-century.
Otherwise they become the hereditary haunts of vermin and
noisomeness, besides standing apart from the possibility of such
improvements as are constantly introduced into the rest of man 's
contrivances and accomodations >>. But there all, were times too when
he reached the conclusion that « as the sum of there are recollec-
tions [there] that kindle the soul, and a gloom and languor that
depress it beyond any depth of melancholic sentiment that can be
elsewhere known >>. On leaving Rome Hawthorne even wrote :
« ...we felt the city pulling at our
heart-strings far more than London
did... It may be because the intellect finds a home there more than
in any other- spot in the world, and wins the heart to stay with it,
in spite of a good many things strewn all about to disgust us. ».
Now Catholicism may well have been one of the things which
puzzled and fascinated Hawthorne's intellect during his stay at Rome.
It was a novel experience for him. He had never been exposed to
anything like it before. Many of his reactions, of course, were the
standard reactions of an American protestant of his time. The
apparent lack of seriousness with which the Italians treated their
religion baffled him : « ...in Italy religion jostles along side by side
with business and sport, after a fashion of its own, and people are
accustomed to kneel down and pray, or see others praying, between
two fits of merriment, or between two sins. » He noted with
amusement some of their more naive superstitions : « An inscrip-
tion », he wrote for instance, « promises seven years of remission
from the pains of purgatory and earlier enjoyment of heavenly bliss,
for each separate kiss imprinted on the black cross. What better
use could be made of life after middle age, when the accumulated
sins are many and the remaining temptations few, than to spend it
all in kissing the black cross of the Coliseum ! » « ...scarlet supers-
titions », he called these when he felt in a more militant mood and
shared the horror of his ancestors for the Scarlet Woman. But the
Catholic Church had ceased to be dangerous, he thought. It was
dead. It used to be «a true religion », but « now the glory and
beauty have departed >>. The Italian cathedrals were nothing but
fossils, empty shells « out of which the life had died long ago».
Italy, however, was still « priest-ridden >>, preyed upon by « sluggish,
swinish » monks and led into error by crafty Jesuits who knew how
to provide cordials in abundance and « sedatives in inexhaustible
variety >>, but such a faith, « which so marvellously adapts itself to
every human need >>, is not the true faith, Hawthorne concluded, and
such a church is the work of the devil rather than of God. Yet,
there were times too when he wondered whether, in spite of the
indignity of its clergy, the Catholic Church did not still reflect its
divine origin after all. « If its ministers were but a little more than
human, pure from all iniquity, what a religion would it be >>, he
exclaimed. And in his Note-Books he admitted : « It is my opinion
that a great deal of devout and reverential feeling is kept alive in
people's hearts by the Catholic mode of worship. »
No wonder, under such conditions, that in The Marble Faun he
made Hilda, that immaculate, incorruptible, fair-haired New England
maiden go to confession at St Peter's and unburden her soul and
receive the blessing of her confessor « with as devout a simplicity
as any Catholic of them all >>. As a matter of fact, the whole book
is pervaded by a spirit which radically differs from that of his other
works. It expresses a new attitude to Evil. True, Hilda still
declares : « If there be any such dreadful mixture of good and evil...
which appears to me almost more shocking than pure evil — then
the good is turned to poison, not the evil to wholesomeness. » But,
eventually, all the characters reconcile themselves to « this dreadful
mixture » instead of being crushed and plunged into gloom by the
discovery of its existence like young Goodman Brown. The passage
from innocence to experience is no longer destructive. It enriches
on the contrary. Man is no longer required to be an angel [and] his
intermediary status half-way between angels and beasts is invested
with new dignity. Sin — even original sin — is now considered
« a blessing in disguise » and Kenyon wonders if sin which was
deemed « such a dreadful blackness in the universe » is not «like
sorrow, merely an element of human education, through which we
struggle to a higher and purer state than could otherwise be attained >>.
Who knows ? Perhaps Adam fell « that we might ultimately rise to
a far loftier paradise than his >>. Hawthorne discovered in Europe
So
that the Fall was necessary and pre-lapsarian purity a rather
unenviable form of innocence, which there was no point in trying to
recover. These were most un-puritan theories and he probably
absorbed them unconsciously in Italy while exposed to catholic
influence and enjoying a more relaxed life than in his native New
England. The Marble Faun appeared in England as Transformation.
It was a most appropriate title. For the book depicts the transfor-
mation not only of the Faun, but, in a way, of the author himself.
In the last analysis, Hawthorne's stay in Europe thus, to some
extent modified his Weltanschauung and helped him to solve some of
the philosophical problems which obsessed him, but his personal
problems remained. He was still torn between the past and the
present, between his dreams and reality, between solitude and society,
and he felt as solitary as ever — even in the middle of his own
family. Shortly after his death in 1864 his wife wrote to a friend :
« The sacred veil of his eyelids he scarcely lifted to himself — such
an unviolated sanctuary as was his nature, I his inmost wife never
conceived nor knew. » He thought sometimes of staying in Europe
and settling in England, but he fully realized the dangers of per-
manent expatriation, which he compared to sitting between two
stools. He therefore decided to return to America, even at the cost
of once more becoming an « isolated stranger » in the « unsympa-
thizing cities of his native land >>, because he did not want to share
the fate of those American artists he had observed in Italy whose
originality gradually died out or was « polished away as a barba-
rism ». However, his seven years' exile had in some subtle way
unsettled him. He was now out of touch with New England and its
past, and struck with intellectual impotence. Despite all his efforts,
he was never able to finish Dr. Grimshawe's Secret and Septimius
Felton. He had gone to Europe too late to renew himself and had
« lost his native country without finding a new one >>.

Roger Asselineau.
JORGE-LUIS BORGES

Cahiers de L'Herne, 1964


Diffusion M. J. Minard

Le 1er octobre 1933, à bord de l' «Atlantique», Drieu La Rochelle


écrivait pour la revue Sur : « C'est rassurant de penser que, dans
chaque pays, il y a ainsi quelques hommes qui ont de la tête. Ce rare
peuplement du monde justifie seul les voyages. » En dehors des salons
où régnait un cosmopolitisme littéraire à la Paul Morand et de quel-
ques cercles de poésie d'avant-garde, rares étaient alors en France
ceux qui connaissaient l'auteur de Fervor de Buenos Aires ou de El
idioma de los argentinos, plus rares encore ceux qui, à l'instar de
Drieu ou de Jules Supervielle, faisaient le voyage. De nos jours, l'igno-
rance est-elle encore permise ? Le nom de Borges devient familier
au lecteur cultivé. L'œuvre est traduite, et abondamment. Après
Fictions, Labyrinthes, Enquêtes, une collection de poche vient de
publier Histoire de l'infamie, suivie de Histoire de l'éterizité ; des
revues, qui prospèrent de nos rêves, le revendiquent comme l'un des
leurs et veulent en faire, avec Lovecraft, Bradbury, Leacock, l'un des
maîtres du fantastique moderne. Mieux encore, Borges vient à nous.
Novembre 1964 le voit faire une tournée de conférences en Europe, et
s'arrêter à Paris. C'est un fait : il est entré dans notre univers, il a
modifié, peut-être, en partie, la vision que nous avions de l'homme.
Son œuvre traduite ne laisse guère indifférent, elle séduit ou elle
repousse, elle étonne souvent, elle déconcerte toujours. Disons le mot,
Borges est à la mode et, comme le remarque Caillois, probablement
plus en France que partout ailleurs : « On peut dire sans paradoxe
que Borges est mieux connu, plus admiré et, surtout, plus étudié sur
les rives de la Seine que sur celles du Rio de la Plata. » (1). Admiré,
étudié..., personne, sinon Ibarra, n'est mieux placé que Caillois pour
l'affirmer. Mais mieux connu ? Jusqu'à présent, nous manquions de
bases, de références, de témoignages pour tenter cette approche de
l'homme nécessaire à la compréhension de toute œuvre. Car l'homme
et l'œuvre sont difficiles, et ne se laissent pas si facilement pénétrer.
En conclusion de son essai sur Quevedo, Borges écrivait :
« Comme Joyce, Goethe, Shakespeare, Dante, comme aucun
autre écrivain, Francisco de Quevedo est moins un homme
qu'une vaste et complexe littérature. » (2).
Oui, vaste et complexe littérature... Il ne serait pas aventureux
d'appliquer à Borges lui-même ce jugement sur cet autre original en
marge de son temps que fut Quevedo. Et, s'il n'est plus indispensable
de faire le voyage de Buenos Aires pour connaître Borges, le chemi-
nement reste le même. Borges ne se donne pas, il se conquiert, et ce
n'est pas sans raison que Caillois intitule « Mériter Borges » l'article
de présentation du quatrième et fort copieux numéro que la revue
L'Herne consacre, après Cadou, Bernanos, Céline, à Jorge Luis Borges.
Mais qui est l'homme ? Et, d'abord, est-il Argentin ? « Hispano-
Anglo-Portugais d'origine, élevé en Suisse, fixé depuis longtemps à
Buenos Aires où il naquit en 1899, personne n'a moins de patrie que
Jorge Luis Borges », note Ibarra dans sa préface à Fictions (3). Dans
tout cela, rien d'argentin, si ce n'est qu'il soit né (comme par hasard,

.
semble dire Ibarra) à Buenos Aires. Il va même beaucoup plus loin
dans une causerie enregistrée que publie L'Herne en fin de volume
sous le titre «Borges et Borges» L'Argentine de Borges n'existerait
pas ; ce serait une fiction, une de plus, ou, si l'on veut, un masque
que l'écrivain aurait taillé à sa mesure. Il se serait créé « son »
Argentine, une Argentine tendre et violente, qu'il voudrait « heureuse
à l'ombre des couteaux », un peu comme Giono, vers les mêmes années
30-35, découpait un morceau de Provence, tendre et violente elle aussi
à la mesure du chantre qu'il rêvait d'être.
La pensée est trop paradoxale pour être juste. Borges, toute son
œuvre le répète, est profondément attaché au sol de sa patrie :
« Mes aïeux lièrent amitié
Avec cette terre loiiitaiiie... » (4).
Que l'Europe soit le symbole essentiel, dans cette œuvre faite de
contrastes, celui du mythe, du rêve, du livre, rien n'est plus certain.
Mais, note Miguel Enguinados (5), Buenos Aires reste le symbole exis-
tentiel, celui de la vie, de la poussière et de la sueur.
« Les rues de Buenos Aires
Sont maintenant le tréfonds de mon âme. » (6).
C'est ce que tend à montrer la première partie du cahier de L'Herne
qui groupe différents témoignages d'amis et d'amies des premiers
combats et de toujours, parmi lesquels il faudrait citer Rafael Can-
sinos Assens, Victoria et Silvina Ocampo, Adolfo Bioy Casares, Alicia
Jurado...
Sa généalogie le relie directement aux principaux personnages de
la conquête du Rio de la Plata, et par là-même à l'Espagne et au Por-
tugal. Par son père, Jorge Guillermo, il est petit-fils du colonel Fran-
cisco Borges et arrière-petit-fils d'un autre Francisco Borges, officier,
celui-là, de la marine royale portugaise. Par les Lafinur (Dona Carmen
Lafinur épouse l'arrière-grand-père paternel en 1829), le voilà des-
cendant des héros de la Conquête : Gonzalo Martel de la Puente,
conquérant du Pérou, et Geronimo Luis Cabrera y Toledo, fondateur
de Cordoba de Tucuman en 1571. Par sa mère, Dona Leonor Acevedo,
il n'est pas moins ancré dans l'histoire de l'Argentine (et la préhis-
toire hispanique), puisque les Acevedo furent alliés aux Suarez, entre
autres au fameux colonel Isidro Suarez, héros de l'Indépendance,
« dont l'audàce fut l'impétueuse coutume de son épée » (7), et des-
cendent d'un lointain maître de Camp, Pedro de Acevedo, Catalan,
colon du « Pago de los Arroyos » en 1728.
Qu'une aïeule soit Anglaise, bien sûr, et nous en verrons l'impor-
tance par la suite pour la formation intellectuelle de Borges. Reste,
comme le note Miguel Enguinados, que l'image de l'homme est un tout
en Borges, et qu'elle est inséparable en lui de celle du poète de Luna
de enfrente, du poète de Buenos Aires, des faubourgs et de la Pampa.
Dans cette œuvre, le monde de la sensation est toujours présent. On
peut discuter l'authenticité de son sentiment argentin, et on ne s'en
fait pas faute ; ce qui compte, finalement, c'est l'authenticité du
coeur :

« Les années que j'ai vécues en Europe sont illusoires.


J'ai toujours été (toujours je serai) à Buenos Aires... » (8).
Sans doute, mais Borges a vécu en Europe, et, avant d'y venir vivre,
il s'est imprégné de sa culture à travers la très riche bibliothèque
anglaise de son père. Sa jeunesse semble avoir été heureuse et sans
tracas. L'idée que nous pouvons nous faire du jeune enfant à travers
les témoignages de sa mère, Dona Leonor Acevedo de Borges, et de
Victoria Ocampo, préfigure celle que nous aurons de l'homme. Borges
vit dans son labyrinthe intérieur dès l'enfance solitaire, admirable-
ment comprise par son père. Les deux pôles de sa vie, l'érudition et
le besoin d'évasion vers un merveilleux construit, sont là, déjà, en
attente. Il l'a dit souvent, sa jeunesse s'est écoulée « dans un jardin
derrière une grille en fer de lance et dans une bibliothèque aux
innombrables livres anglais». Ce qui pourrait nous frapper, dans
l'éveil de cette conscience, c'est le peu de place donnée à la culture
espagnole, si le fait n'avait été banal, à l'époque, pour les enfants de
privilégiés, voués dès le berceau à l'institutrice francaise ou à la
gouvernante anglaise. Il n'en est pas moins vrai qu'à 11 ans, à part
Don Quichotte, dont il fera son livre de chevet, et le Façade, de
Sarmiento, le jeune Borges ignore à peu près tout des littératures
hispaniques qu'il accusera plus tard d'avoir « toujours péché par
l'ennui» et d'avoir toujours <svécu de l'art sans fatigue du plagiat».
Par contre, il a lu Dickens, IÜphng, Stevenson, Poë, Marc Twain,
traduit le «Prince heureux», d'Oscar Wilde, que publie un journal
local, «Le pays», écrit même, à six ans, un conte, «La rivière
fatale», dans le style de La Gloria de don Ramiro. S'il délaisse les
lectures, c'est pour s'enfermer dans son silence, ou jouer avec sa
sœur, qu'il vénère, inventant avec elle, nous dit sa mère, « un nombre
infini de jeux extraordinaires ». Nous pensons aux labyrinthes futurs
et peut-être serait-il permis de parler de jeune prodige s'il ne souffrait
déjà de curieuses inhibitions. L'enfant est timide, et réservé, tous les
témoignages concordent sur ce point. L'homme le restera. Timide
dans la démarche, qui est celle « d'un naufragé dasn le monde phy-
sique », nous dit Alfonso Reyes (9), et dans la voix aux intonations
arythmiques, timidité dont il ne sortira qu'au terme d'un long combat.
A 37 ans, par exemple, nous le voyons encore incapable de lire lui-
même devant le micro un texte qu'il avait préparé pour la radio à
l'occasion des célébrations centenaires de Buenos Aires. En d'autres
circonstances encore, nous le trouverons hésitant, gauche, mais plein
de joie, malgré sa cécité totale : « L'homme le plus gai que j'aie
jamais rencontré », dit Ibarra (10), aimant rire, faire des « mots »,
cordial, « monstre de l'intelligence et de sa pure jouissance » (11), sous
un naïf enthousiasme.
Ne nous arrêtons que sur l'essentiel de la biographie de Borges
telle que nous la donne V. Ocampo dans un article fort documenté (12).
1914 voit les Borges s'installer en Suisse où le jeune Argentin fait
connaissance avec les langues et littératures allemandes et françaises.
1919 le voit à Madrid fréquenter avec Cansinos Assens les cercles de
poésie ultraïste d'avant-garde, «Reflet assez tardif d'Apollinaire»,
qu'il reniera bientôt. En 1921, le voici revenu à Buenos Aires, où il se
fixera, liera connaissance avec Lugones, « un peu chagriné de ne pou-
voir admirer ce que je faisais », les Ocampo, A. Reyes, Bioy Casares,
en compagnie desquels il fondera diverses revues plus ou moins éphé-
mères, Prisma (1921), Proa (1925), Sur (1931). oÙ, surtout, l'écrivain
naîtra. Ses attaches, ses tendresses, les thèmes essentiels de l'œuvre
future, c'est d'abord par la poésie qu'il les exprimera. En quelques
années, paraissent Fervor de Buenos Aires (1923), sans grand succès,
mais dont Ramon Gomez de la Serna fera l'éloge, à Madrid, dans la
Revista de Occidente, Lima de enfrente (1925) et Cuaderno San Mar-
tin (1929). Mais déjà Borges se tourne vers la prose. Ses intuitions sur
la poétique, la syntaxe, les problèmes du langage apparaissent dans
ses premiers essais (El idioma de los argentinos,en 1928, qui lui vaut
le prix littéraire de Buenos Aires), ses premiers textes critiques
(Evaristo Carriego, en 1930), les masques et les mensonges de la fausse
érudition orientale dans Historia de la infamia (1935), les plongées
dans la métaphysique avec les textes réunis dans Historia de la
eternidad (1936). Borges est connu, Borges est aimé, des groupes amis
se sont formés autour de lui, qui ne le quitteront pas. Le soir, quand
il se libère de son emploi nouveau dans une bibliothèque municipale
(où sa seule occupation est la lecture), on le voit errer à grands pas
dans les faubourgs de Buenos Aires. La poussière de Palermo colle à
son âme, épouse les contours de son rêve. Mais de quel rêve s'agit-il ?
Il ne paraît pas qu'il ait, à cette époque de pleine maturité, participé
d'une Argentine
en quoi que ce soit à la vie, compris les problèmesconversation
en mouvement. Borges précise sa position dans une avec
le Prince Napoléon Murât. L'écrivain ne doit pas s'engager politique-
ment, mais « le gouvernement de PerÓn était tellement canaille que
c'était une question d'honnêteté». Silvina Ocampo nous le dit : « Les
amis de Borges entrent toujours dans ce monde à lui plein de mys-
tère, mais lui n'entre pas dans le monde des autres. » (13). L'actualité
sociale semble le laisser indifférent. Ibarra l'affirme : un ouvrier ?,
«il ne doit pas très bien savoir ce que c'est», et se demande non
sans humour s'il sait ce qu'est un métier : « Après avoir lu sa biogra-
phie de Carriego, on ignore toujours de quoi vivait Carriego... » (14).
Borges a 39 ans quand, la veille de Noël 1938, se produit un événe-
ment considérable par ses conséquences. Montant un escalier à toute
allure, il heurte de la tête une fenêtre qu'il n'avait pas vue et reste
deux semaines entre la vie et la mort ; à la suite de quoi, nous raconte
sa mère, « il commença à écrire des nouvelles fantastiques, ce qui ne
lui était jamais arrivé auparavant ; je crois qu'il y a quelque chose
de changé dans son cerveau » (15). Désormais, l'œuvre se poursuivra
dans son étonnante diversité. Aux essais (traductions de Faulkner,
Michaux, Gide pour Sur, « Aiiiigii(is literatllras germanicas », en colla-
boration avec Délia Ingenieros, Otras inquisiciones), succèdent les
textes qui feront l'essentiel des contes et fictions. Citons Antologia de
la literaillra fantastica (en collaboration avec S. Ocampo et Bioy
Casares), El jardin de los senderos que biflIrcan (1941), Seis proble-
mas para don Isidro Parodi (1943, avec 1946, Bioy Casares), Los mejores
cuentos policiales, El aleph (1949)... En Borges est destitué de
et, ironie du sort (on lui fait assez
son poste par le dictateur àPerÓnplaindre
comprendre qu'il n'a pas se puisqu'il a été partisan des
alliés pendant la guerre), on le nomme Inspecteur de la vente des
poulets sur les marchés de Buenos Aires La chute de Perôn le verra
!

réhabilité à la fois comme professeur de littérature anglaise et nord-


américaine à la Faculté des Lettres et comme Directeur de la Biblio-
thèque Nationale, au moment où sa cécité, ce « lent crépuscule » dont
il parle quelque part, deviendra presque totale :
«Dans cette ville de livres, on lit maîtres
Des ijeux sans lumière qui lisent seulement
Dans les bibliothèques des rêves... » (16)...
Ces dernières années voient cet homme, admirable de courage et
de volonté, poursuivre sa carrière professorale (cours à l'Université
du Texas), et parcourir l'Europe, au bras de sa mère ou d'un ami,
pour y prononcer des conférences sur les sujets les plus divers
(Socrate, Dante, Carlyle, Lugones...), décidé qu'il est, confia-t-il à
James E. Irby, de consacrer la fin de sa vie à apprendre le norvégien
(pour lire les Sagas) et à étudier Spinoza.
Si, « être amoureux, c'est se créer une religion dont le dieu est
faillible » (17), nous ne pouvons guère, au terme de cette première
partie, reprocher aux amis de Borges cette série d'articles qui ont
sans doute quelques relents de panégyrique. Nous connaissons mieux
l'homme, et la vision que nous en avons est parfois celle de ce « mons-
tre de l'intelligence » dont parle Irby. Des lacunes subsistent, des
trous qu'il est difficile de combler. Ainsi, que savons-nous de la vie
affective de Borges, en dehors des amitiés sûres que le temps a édifiées
autour de lui, en dehors (aussi) des amis qu'il a inventés ? Rien, ou
presque rien. L'homme ne se livre qu'à regret. A Gloria Alcorta, qui
lui demande pourquoi dans son œuvre il ne s'agit jamais d'amour,
quoiqu'elle l'ait toujours vu entouré de femmes, il hésite, puis : « Sans
doute, répond-il, ai-je été trop préoccupé de l'amour dans ma vie
privée pour en parler dans mes livres », mais d'ajouter aussitôt : « Je
n'ai jamais pleuré au cinéma... à cause d'une situation sentimentale. »
On sent là une sorte d'impossibilité à lâcher la bride aux élans du
coeur, ce qui ne l'empêche pas de donner une belle définition de
l'amour : « Tout être humain possède quelque chose que les autres
n'ont pas. A mon avis, " aimer " signifie percevoir, sentir cette chose
unique que l'être choisi possède. » (18). Voilà qui tempère ce qu'avait
de sec et d'un peu désespérant le côté « monsieur Teste » de Borges.
Oui, comme tout individu, l'homme, en Borges, est complexe. Beau-
coup moins que l'œuvre.

Avant de l'analyser et de voir comment, sous une apparente diver-


sité, les mêmes thèmes, les mêmes inquiétudes se retrouvent, se
pénètrent, s'enchevêtrent, pour donner à l'œuvre cette unité fonda-
mentale dont parle Caillois, essayons, non pas de situer Borges, mais
de comprendre quelle en est l'originalité profonde. Sous le titre
d' «Interférences», L'Herne groupe une dizaine de textes qui cher-
chent, non sans contradictions, à la définir. Et rien n'est facile. On
serait presque tenté de souscrire à la définition que Borges donne
du lecteur dans le Prologue à la première édition de son Histoire de
l'infamie (19) : « Je pense que les bons lecteurs sont des oiseaux rares,
encore plus ténébreux et plus singuliers que les bons auteurs. » Car,
enfin, que (et qui) faut-il croire ? On a souvent l'impression, à lire
ces pages, qu'il y a plusieurs Borges, tout au moins deux, dont l'un
masque parfois l'autre. De là à croire que Borges n'existe pas, ou que
nous sommes tous Borges, il n'y a pas si loin, et nous ferions du bor-
gisme sans le savoir. Tout, dans cette œuvre, déconcerte parce que
toute chose, toute idée, trouve non loin d'elle sa propre contradiction.
Sans qu'il soit question de ranger Borges aux côtés de Lovecraft
ou des écrivains de science-fiction, il faut bien admettre l'aspect fan-
tastique de son œuvre (Les ruines circulaires, La bibliothèque de
Babel) (20). Jean Cassou (21), montrant que Borges invente une biblio-
thèque imaginaire, parle du pouvoir du rêve : « Borges fait œuvre de
rêve», et, bien souvent, nous éprouvons une impression de jonglerie
difficile à repousser quand on connaît la place considérable de l'ap-
port personnel dans ses adaptations (Hakim le prophète) (22), ou dans
ses interprétations de textes fictifs (Trois versions de Judas) (23).
Erreur, répond M. Nadeau, Borges n'a rien d'un écrivain fantastique,
son laboratoire est au cœur du monde et en nous-mêmes (24), et
Michel Bernard d'ajouter qu'il n'est pas un illusionniste, mais un
inquiet (25).
Soit. Mais Borges érudit ? Il suffit de feuilleter n'importe quel texte
pour être confondu par l'abondance des citations, des références, des
sources (10 ouvrages cités pour l'Histoire de l'éternité qui compte
35 pages), que l'écrivain a puisées dans les littératures occidentales,
norvégienne ou orientales ; certains récits (je songe à El Aleph) (26)
exigent une connaissance en profondeur de Dante ou de la spiritua-
lité juive, et Valéry Larbaud peut à bon droit écrire : « Sa matière
première aurait scandalisé ses prédécesseurs du XIXe siècle. ». « Que
des Sud-Américains l'aient pris pour un érudit, passe encore rétor-
!

que Ibarra. Ce n'est même pas un homme cultivé. » (27). Connaît-il


Ulysse (de James Joyce), dont il parle souvent, autrement que par des
résumés ou des critiques (27) ? Et on connaît la conclusion de Cail-
lois aux recherches auxquelles il s'est livré sur les sources de Hakim
le prophète, teinturier masque : « Que conclure ?... Les sources citées
ne sont connues que de l'auteur qui, en revanche, n'utilise aucune de
celles que connaissent Sadighi et les autres iranisants. » (28).
Et Borges poète ? Faut-il admettre, avec Ibarra, qu'il est essentiel-
lement poète, et grand poète ? « Je crois que toutes les vertus de
Borges y sont exaltées (dans sa poésie), et toutes ses faiblesses, ou
contredites ou exploitées... En prose, Borges compose souvent mal, il
est complaisant, incontinent, manque d'équilibre, d'unité. En vers,
tout se place bien, tout respire » (29) ; avec A.-Marcel d'Ans, que sa
poésie est incapable de rendre compte de ses inquiétudes cérébra-
les (30), ou, avec Ricardo Paseyro, que « Borges, en composant des
poèmes, a fait de l'antipoésie » (31) ?
Faut-il, avec Luis Mario Schneider, donner à Borges une place de
choix dans l'histoire du langage argentin (32), ou ne voir que « bali-
vernes » dans El idioma de los argentinos (31) ?
On le voit, il est difficile de parler de Borges sans passion. « Cer-
tains brûlent de l'encens devant l'autel de sa renommée ; d'autres lui
lancent les pires coups qu'on puisse porter à un artiste » , écrit Fede-
rico Peltzer (33). Et peut-être le borgisme fait-il écran à Borges, si,
par «borgisme», on veut bien entendre l'ensemble des procédés
qu'emploie l'écrivain, procédés que Peltzer définit par ces lignes :
« Apparemment, il y a en Borges quelque escamotage,
quelque jeu
subtil, qui semble nous enlever une partie de lui-même. » Tout écri-
vain qui porte en lui quelque chose d'un peu profond porte un mas-
que. Dualité entre l'homme et l'écrivain que, finalement, Borges prend
deux écrit
un malin plaisir à mettre en doute : « Je ne sais lequel des a-t-il
cette page. » (34). Face à tous ces possibles, peut-être n'y pour
le créateur qu'une seule certitude, celle d'une longue et éternelle mar-
che vers l'impossible, et, peut-être, l'évidence d'une défaite (voir La
quête d'Averroes) (35) :
Tu as usé les ans et tu t'es use
Et tll n'as pas encore écrit le poème.
(Poèmas, Mateo XXV, 30, p. 165).
Reste donc en Borges ce goût de la mystification («J'ai un peu
joué à changer les choses »), l'évidence de contradictions qu'il accepte
et qu'il recherche. Disons-le en un mot : Borges déconcerte. C'est cet
aspect de l'œuvre que soulignent surtout les textes groupés sous le
titre d'Interférences.
Valérv Larbaud célèbre en Inquisiciones « le meilleur livre de cri-
tique littéraire reçu d'Amérique latine » et nous en montre l'origina-
lité par rapport à la critique habituelle en Argentine, originalité qui
tient essentiellement à la « matière première » prise directement dans
les littératures anglo-saxonnes et italiennes. C'est encore Alfonso
Reves qui situe Borges dans la lignée des écrivains argentins. Disci-
ple de Macedonio Fernandez, Argentin, bien sûr, mais dans la « lignée
hispanique des étrangers», de Quevedo à Ramon Gomez de la Serna,
et « cas unique dans notre monde littéraire » par sa culture et par la
façon dont, « magicien des idées..., il transforme tous les thèmes
qu'il touche et les porte à un autre registre mental » (36).
Nous voici au cœur de l'œuvre. « Concevons, écrit Jean Cassou,
une imagination qui, au lieu dequiproduire des livres, inventerait des
livres » ; imaginons un homme suppose, d'abord, une bibliothèque
fictive, invente des livres qui auraient existé... Telle est la démarche
de Borges. Il procède par hypothèses. Que serait notre pensée si, au
lieu que les choses soient ce qu'elles sont, elles avaient été comme
si ?... Ce monde recréé a ses livres, non ses lois. Il est élastique. Bor-
ges systématise à perpétuité et en tous sens, n'oppose pas à notre
système de pensée un contre-système, mais une infinité de systèmes
possibles (21). Borges substitue. Il y a chez lui une volonté évidente
de déconcerter les habitudes, de bousculer notre ordre des choses et
nos façons de penser, est-ce
nos modes de vivre. Ecrire en dehors de problématique
là, se demande Cassou, cet « exercice de la littéra-
ture » dont parle Borges dans un de ses contes ? Idées que reprend
Maurice Nadeau en les nuançant (24) : « Les vrais perturbateurs du
monde s'installent au cœur même du monde, là où s'élaborent les lois
selon lesquelles il se meut, pour leur substituer d'autres points de
départ possibles ». Ce qui sauve Borges du fantastique à la Lovecraft.
Cette œuvre si diverse, « où l'image véritable se confond avec celle
du miroir » (37), offre cependant une unité fondamentale. Ce n'est pas
là son moindre paradoxe.
Comme ces écrivains russes du xixe siècle, qui étaient pétris d'occi-
dentalisme, venaient s'abreuver aux sources du libéralisme et du
socialisme, mais restaient par le cœur prisonniers de leurs steppes
(Tourgueniev, Pouchkine...), Borges offre cette dualité entre l'homme
et l'écrivain. D'une part, la tentation constante de l'Europe, avec ses
mythes, ses symboles, son universalisme philosophique et humaniste ;
d'autre part, un appel lancinant, inquiet, de la terre natale, comme si
l'écrivain, le philosophe, dans cette quête tragique d'un Aleph tou-
jours fuyant, dans cette course désespérée vers un impossible qui se
confond avec le destin, avait besoin par moments de reprendre pied
sur terre, de retrouver son souffle, de s'accrocher à quelque chose de
stable et de sûr. Ce Borges-là, le lecteur français est incapable de le
connaître par lui-même (à lire simplement les quatre volumes traduits,
il ne serait pas absurde de faire de Borges un Anglo-Saxon...). L'in-
térêt de la troisième partie des Cahiers de L'Herne tient précisément
à cette tentative de situer Borges dans son contexte argentin. Définir
son caractère argentin (Miguel Enguinados, p. 129), ses affinités avec
Adrogué et les périphéries (Roberto Juaroz, p. 194), le placer dans la
lignée de ses ancêtres (M. Mujica Lainez et Carlos T. de Pereira
Lahitte, p. 151 et 156), évoquer le Buenos Aires dont il est amoureux
(Cesar Magrini, p. 185), définir ses rapports avec la nouvelle géné-
ration d'écrivains (Abelardo Castillo, p. 199), voilà un Borges en chair
et en os qui suscite autant d'enthousiasmes qu'il soulève de réserves.
On n'aime pas Borges : on l'admire ou on le déteste. Faire de lui seu-
lement un grand poète, ne considérer que l'essayiste au détriment du
reste de l'œuvre, le réduire au rôle de prestidigitateur des idées,
limiter son efficacité à la seule magie du style (que l'on peut tout aussi
bien nier), tout est possible. Et peut-être tout est-il vrai. Il n'est que
de lire ces pages pour s'en convaincre. Ne retenons dans cette diver-
sité de masques et de miroirs que deux aspects particulièrement
importants de Borges : le poète et le technicien du langage.
Borges poète est connu par trois recueils auxquels s'ajoutent diffé-
rents textes récents : Fervor de Buenos Aires, Luna de enfrente et
Ct!aderno San Martin, tous parus entre 1920 et 1930.
Quel était l'état de la poésie en Amérique latine quand Borges inter-
vint ? C'est ce que nous montre A.-Marcel d'Ans, un Chilien, dans une
étude très dense : «Borges et la poésie d'Amérique» (38). Trois siè-
cles de colonie et un siècle de républiques n'avaient pas encore per-
mis à la poésie américano-latine de se faire une âme, quand Ruben
Dario vient sortir cette poésie de ses ornières individualistes sans
envergure en lui donnant une nouvelle unité esthétique qui, sous le
nom de modernisme et sous l'influence du Parnasse et du Symbolisme
français, est en fait un retour assez insipide à l'Art pour l'Art, auquel
s'ajoutent un intimisme décadent, le goût marqué pour l'évocation
historico-Iégendaire, une tristesse aristocratique de commande, le tout
formant cette poésie de type conservateur, bien « propre à être
ratifiée par l'élite de la pensée, tant en Espagne d'alors que, surtout,
sur le continent américain » La vague moderniste déferle sur l'Amé-
rique latine et, entre autres, en Argentine, où un nom se détache
d'une génération poétique médiocre engluée dans la sentimentalité :
Lugones, le poète le plus original de cette période 1900-1920.
En Europe, à la fin du cauchemar de la première guerre mondiale,
un immense haut-le-cœur donne naissance à divers mouvements qui,
importés à contresens dans une Amérique confiante en son avenir,
favoriseront l'explosion ultraïste. L'ultraïsme, prôné par des anti-
conformistes exaltés, prêche la libération totale de la poésie de ses
contraintes du rythme et de la rime, le déchaînement verbal, etc..., au
grand scandale des modernistes et des puristes. Il faut connaître cet
état de tension parfois violent pour comprendre les rapports de Bor-
ges et de Lugones, qu'étudie Guillermo de la Torre dans un texte qui
fait le point sur les enthousiasmes ultraïstes de Borges (39).
S'ils furent sans doute sincères au début, pendant le séjour à
Madrid, ils se changeront vite en agressivité dès le retour à Buenos
Aires. Tout en Borges le sépare de l'univers farfelu de l'ultraïsme : sa
méfiance pour son côté provocant, son goût pour le conformisme
classique, sa culture, son mépris pour les futilités d'une technique
qui ne se veut que technique. Il en viendra vite à parler des « arides
poèmes de la secte ultraïste égarée », et à louer le pire ennemi de
l'ultraïsme argentin, Leopoldo Lugones, dont tout le sépare. Que
reste-t-il d'ultraïste dans Fervor de Buenos Aires ? Presque rien : un
seul poème.
A la manière, à la technique, Borges a préféré le ton, la ferveur.
C'est ce que montre Ernesto Sabato, dans un article très compact (40)
dont la première partie. «L'Argentin, la métaphysique et le tango»,
nous fait comprendre que, si le tango est le reflet de l'âme triste de
l'Argentin, si « l'homme du tango, comme personne en Europe, sent
le temps qui passe », Borges est Argentin dans le sang, non seulement
par sa constante préoccupation pourstyle, le temps et la métaphysique,
mais aussi par ses tournures, son les nuances de l'âme du
criollo qu'il a su rendre (acceptation triste du destin, poésie mélan-
colique du réel, ironie voilée sous la modestie).
Cet appel du sol chez Borges, mais aussi cette observation d'une
Buenos Aires conventionnellement créole, n'excluent pas un parti pris
philosophique influencé par les théories métaphysiques de Berkeley
et de Schopenhauer, et c'est peut-être ce qui limite considérablement
son audience en Amérique latine, en dehors de Buenos Aires. A.-Mar-
cel d'Ans a vite fait de montrer qu'à l'ascétisme de Schopenhauer,
orienté vers l'ascèse hindoue, correspond chez Borges une sorte de
« ténébreux lyrisme de
l'absence » :
« Nous nous
prodiguions une passion réciproque, non tant à
nous-mêmes, peut-être, mais à la solitude à venir» (41),
et qu'a. sa morale, orientée vers la pitié, répondent les élans de pitiés
nés des visions des fauboursg.
Les quelques poèmes cités dans L'Herne donnent l'impression d'une
poésie floue, indistincte, à l'inspiration parfois plaquée, toutes choses
qui expliquent peut-être l'éloignement de Borges d'une poésie inca-
pable d'exprimer les inquiétudes métaphysiques qui, déjà, le
hantaient.
Si l'Argentine a mis quatre siècles à se donner une poésie, elle en
était encore, en 1920, à se chercher une âme, et qu'est-ce qui symbo-
lise mieux l'âme d'un peuple que sa langue V
Le problème n'était pas nouveau. L'indépendance politique avait
entraîné une indépendance de l'esprit et, entre autres conséquences,
la remise en question de l'espagnol comme valeur culturelle. Rappe-
lons rapidement les faits. Avec un enthousiasme romantique importé
de Paris, Esteban Etcheverria fonde en 1837 l'Association des Amis
de Mai, soutenu par un théoricien révolutionnaire du langage, José
Maria Gutierrez, et, un peu plus tard, par Domingo Faustino Sar-
miento. Qu'opposent-ils aux théories des défenseurs des raisons aca-
démiques néoclassiques ? Tout simplement que l'espagnol est mort ou
incapable, en tant que langue, de porter les aspirations de l'itme
argentine. (Les textes, passionnés et sans pitié, sont trop longs pour
être cités ; que l'on se reporte à L'Herne, p. 138). La querelle entre
partisans de la tradition et novateurs reprenait vers 1918 (alimentée
en profondeur par des raisons démographiques, l'Argentine comptant
alors près de 30 % d'immigrants), quand Borges, arrivé d'Europe,
intervint dans le sens du progrès avec El idioma de los argentinos.
Après avoir remarqué que les termes « langage des Argentins » ne
sont pour l'instant qu'un simple jeu de mots, qu'un simple concept
semblable à beaucoup d'autres « hasards verbaux, que le temps
ensuite a confirmés », il en vient à analyser les causes qui luttent pour
l'instant contre la formation d'un parler argentin et il en voit deux :
le langage faubourien des «saynètes», «langue spécialisée dans
l'infamie », qui ne risque guère de traquer l'espagnol, et l'action des
puristes espagnolisés qui croient à la perfection de la langue, recher-
chent les parures, les ornements, les richesses de l'espagnol, « en
d'autres termes, la fraude ». Affirmer la prééminence absolue de l'es-
pagnol est donc illogique (qu'a produit de grand la langue espa-
gnole ?) et immoral : « C'est abandonner au passé, à hier, ce que nous
possédons de plus intime : l'avenir, le grand après-demain argentin. »
Mis à part quelques génies (Quevedo, Cervantes), le gros de la litté-
rature espagnole pèche par l'ennui et le plagiat ; à quoi bon dès lors,
s'y accrocher ?
Libéré de ses hispanismes, de ses gallicismes, de ses images à la
Gongora, le langage rio-platense trouvera-t-il son originalité ? C'est
ici que la théorie de Borges révèle ses faiblesses. Quels canons peut-il
proposer ? L'emploi de la métaphore personnelle,verbes la dérivation, la
recherche du sens étymologique, le transfert des (neutres en
transitifs...) ? Tout cela ne va pas très loin, tout en donnant à la prose
borgésienne toute sa richesse. Finalement, et on attendait un peu la
réponse, à chaque écrivain de trouver sa voix propre.
Pour être intéressante, cette partie argentine de l'œuvre de Borges
n'est pas la plus importante. Son audience internationale est liée
essentiellement à son œuvre d'essayiste et de conteur. Nous retrou-
vons là un autre masque de Borges : le masque métaphysique, sa plus
constante préoccupation.
A plusieurs reprises, l'écrivain a insisté sur la place primordiale
qu'occupe le temps dans ses idées métaphysiques. Il écrivait, dans
Histoire de l'éternité (p. 137) : « Le temps est pour nous un problème
inquiétant, exigeant, le plus vital peut-être de la métaphysique », et
reprenait la même idée plus tard dans Otras inquisiciones (La créa-
tion de P.-H. Gosse, p. 42) : « Le problème central de la métaphysi-
que : celui du temps. ».
La dernière partie des Cahiers de L'Herne, de loin la plus impor-
tante, est centrée sur cette obsession du temps et l'analyse des thèmes
fondamentaux de la métaphysique borgésienne. Tous les textes
seraient à citer, ils sont nombreux (vingt-trois), touffus, extrêmement
denses, fragmentaires, se complétant les uns les autres et parfois
contradictoires. A chacun d'y prendre sa manne. Retenons surtout
ceux de Roger Caillois («Les thèmes fondamentaux de Rorges »), de
Louis Vax («Rorges philosophe»), de Jean Wahl («Les personnes et
l'impersonnel»), d'Emir Rodriguez Monegal («Rorges essayiste»),
pour essayer de dégager la vision de l'univers telle que nous la pro-
posent Enquêtes et Fictions.
Les perplexités métaphysiques de Borges apparaissent dès le pre-
mier volume des « !fïçuzs!C!'onM » sous les titres « La naderia de la
personalidad » et «La encrucijada de Rerkeley». Tout est là, déjà,
en germe, le néant de l'homme, perdu dans un univers sans cesse
recommencé, qu'il ne comprend pas, sans secours surnaturel possi-
ble, et le thème du labyrinthe, que l'écrivain confond volontiers avec
l'univers, où l'homme est enfermé, et dont la seule ouverture possible,
dans le temps, est celle qui donnera le sens de l'Etre et de la Vie
(l'Aleph, qui est la Connaissance dont parle Job). Et qu'en retirera-
t-il ? La conscience de son néant («Les ruines circulaires»), la cer-
titude que toute tentative est vaine et vouée à l'échec («L'immortel,
cherchée («L'écriture du Dieu») ?
l'Aleph»), ou trouvera-t-il à un moment de sa quête l'illumination
Borges indique plusieurs possi-
bles : « L'oeuvre durable est susceptible d'une plasticité infinie ; elle
est tout à tous, comme l'apôtre. » (Enquêtes).
Le premier principe de cette métaphysique est la négation du
temps. La notion linéaire et théologique que nous en avons, qui sup-
pose un passé, une Création et un avenir qui se confond avec l'éter-
nité, est un non-sens, une illusion de notre esprit. La seule réalité
valable, c'est le présent. Il est la substance même de notre vie puis-
que, par définition, nous existons toujours dans le présent. Comment,
dès lors, imaginer l'existence d'un passé ou celle d'un avenir dans ce
monde voué à un éternel présent ? Bien, mais il y a eu Socrate, et
Socrate est mort, il y a Borges, demain... Précisément Pourquoi
!

Socrate ne reviendrait-il pas ? Pourquoi ne pas concevoir, à la place


du temps linéaire que nous imaginons réel, un temps circulaire sans
cesse recommencé et toujours identique à lui-même ? Ce serait une
façon comme une autre, dans le fond, de vivre toujours dans le pré-
sent. Issue de Nietzsche, apparue pour la première fois chez Borges
dans El idioma de los arqentinos ( « Sentirse en la muerte »), reprise
dans l'Histoire de l'éternité (<<La théorie des cycless... etc). et difl'é-
rents textes, cette théorie de l'éternel retour n'offre en soi rien de
bien nouveau puisque, calquée sur les rythmes des chronologies
orientales et sémitiques, sur les anciennes croyances astrologiques,
se reproduit cycliquement (et pourquoi pas
sur le fait que la naturedéjà
l'histoire ?), elle avait été entrevue par Plutarque, Héraclite,
Diogène le Stoïque... et avait servi de base à toute une partie de la
pensée antique. Pourquoi ne pas admettre, si l'univers se reproduit
sans cesse semblable à lui-même, que cette vie que nous sommes en
train de vivre, nous la revivrons des milliers de fois ? Le temps n'est
qu'un vaste tourbillon. L'univers, ou si l'on veut, le présent, seule
réalité valable, n'est rien d'autre que la projection de cette théorie
dans l'espace, et voici qu'apparaît le thème du labyrinthe qui, de par
sa nature, est une prison dont l'homme doit parcourir indéfiniment
les mêmes salles à la recherche d'une issue impossible à trouver ;
labyrinthe qui serait à la fois piège pour l'homme et image du monde,
qui conduit sans cesse de cause à effet puisque, à chaque carrefour
chaque décision prise introduit pour l'errant, et immédiatement,
une nouvelle décision à prendre. Mais aussi, image de l'homme, à la
fois créateur et créature (le héros des « ruines circulaires » cherche
à rêver un autre homme et s'aperçoit finalement qu'il est lui-même
rêvé par un autre homme qui, lui-même... etc...), et peut-être, image
de Dieu (peut-être ne sommes-nous que l'image d'un Dieu que nous
avons rêvé ?). De là à penser que le monde apparent est illusoire, il
n'y a qu'un pas. Le présent est irréel, toute recherche intellectuelle
(et toute connaissance) est vaine dans cet univers imaginaire, puisque
l'homme se révèle incapable de pénétrer le dessein du monde : « Il
n'y a pas d'histoire de l'univers, la vie d'un homme n'existe pas, ni
même une de ses nuits ; tous les instants vécus par nous existent,
mais non leur ensemble imaginaire. L'univers, la somme de tous les
faits, est un assemblage aussi chimérique que celui de tous les che-
vaux — était-ce un seul, plusieurs, aucun ? — dont rêva Shakespeare
entre 1592 et 1594 » (« Enquêtes », p. 265 dans «Nouvelle réfutation
du temps »). Oui, la réalité peut n'être qu'une illusion « avec soulage-
ment, avec humilité, avec terreur, il comprit que lui aussi n'était
qu'une apparence», dit-il du Héros des «Ruines Circulaires». Pessi-
misme de Borges ? Ailleurs, il nous dit « Ce monde est réel » (Enquêtes
p. 27). De même, le destin de l'homme n'est pas toujours cette quête
tragique vers un impossible jamais atteint. Le héros de l'Ecriture
(7n Dieu finit par trouver l'illumination : « Je vis le dieu sans visage
qui est derrière les dieux. Je vis des cheminements infinis qui for-
maient une seule béatitude» (<<Lab.» p. 96).
On comprend que Borges nie tout secours surnaturel, rejette les
fables de la théologie (<<Les trois personnes inextricables provoquent
une horreur intellectuelle », Hist. de l'éternité) et se rit de toute
querelle théologique puisque, en fin de compte, rien ne prouve que
Dieu ne s'est pas incarné en Judas plutôt que dans le Christ (« Trois
versions de Judas»). Dieu, même, existe-t-il ? «L'idée d'un Dieu,
d'un être sage... qui nous aime est une des créations les plus hardies
de la littérature fantastique. » (42).
La vision de l'éternité que nous offre Borges est sans attrait :
« Etre immortel est insignifiant ; à part l'homme, il n'est rien qui
ne le soit, puisque tout ignore la mort. Le divin, le terrible, l'incom-
préhensible, c'est de se savoir immortel » (Lab., p. 48), et ailleurs :
« C'est une éternité pauvre, sans Dieu, sans même personne qui le
remplace, et sans archétypes » (Hist. de l'éternité).
Conséquence de ces vues, étant admis selon la théorie des cycles
que « toute chose arrive à tout homme », la morale n'a plus de raison
d'être : « Par ses vertus passées ou futures, tout homme mérite toute
bonté, mais également toute trahison par ses infamies du passé ou
de l'avenir » (L'immortel). Tout finit par s'équilibrer et par s'annuler :
« A cette lumière, tous nos actes sont justes, mais ils sont indiffé-
rents (L'immortel).
»
Morale et métaphysique finalement assez ambiguës à travers de
constantes préoccupations, telle paraît être la position philosophique
de Borges, faite de paradoxes dont des philosophes comme L. Vax
nient toute originalité (les tourbillons de Descartes, le sang des
poissons, de Leibnitz, qui serait un étang dans lequel nageraient
d'autres poissons dont le sang...).
Signalons pour terminer deux remarquables études, celle de Rabi
sur les rapports entre la Kabbale et les contes (en particulier « La
Mort et la boussole ») et surtout celle de B. Devoto (L'Herne, p. 280)
sur l'Aleph, ses rapports avec la Divine Comédie (la trame des deux
récits est la même, les deux héros vont à la recherche d'un bonheur
qu'ils n'atteignent pas), et avec la populaire légende de La Vie de
saint Alexis (Alexis renonce à la femme aimée pour la quête de la
perfection spirituelle, le héros de l'Aleph voit s'estomper le visage
aimé de Beatriz devant la révélation totale de l'inconcevable univers
et dans les deux cas, la descente au fond de l'escalier symbolise une
sorte de périple initiatique dont on revient, non sans souffrance et
humiliations, avec la Connaissance de soi).
L'Herne nous offre un Borges dans toute sa complexité, dans toute
son ambiguïté, dont il a peut-être lui-même conscience. Et peut-être
aussi faut-il voir dans ses mensonges, ses jongleries, sa fausse érudi-
tion orientale, un masque de plus, destiné à cacher une vérité, la
sienne, tragique, et qui lui fait peur.
« Qui osera me condamner si cette immense lune de ma solitude
nie pardonne ? ».
(Poemas, « Casi juicio final»).
Michel Drix.
NOTES
(1) Cité var Abelardo Castili.o : L'Herne. D. 200.
(2) Enquêtes, Gallimard, 1957, p. 80.
(3) Fictions, Gallimard, 1951, p. 7.
(4) Luna de enfrente, Buenos Aires, 1925, « Dulcia Linguinzlln arva ».
(5) L'Herne, p. 131.
(6) Fervor de Buenos Aires, 1923.
(7) Fervor de Buenos Aires.
(8) Faubourg, 1921.
(9) L'Herne, p. 03.
(10) « Borges et Borges », L'Herne, p. 421.
(11) « Entretiens avec James E. Irbg », L'Herne, p. 388.
(12) « Vision de J.-L. Borges- », L'Herne, p. 19.
(13) « Images de Borges », L Herne, p. 26.
(14) « L'Herne », p. 421.
(15) « Propos », L'Herne, p. 11.
(16) Poéma de los dones, El Hacedor, Buenos Aires, 1960.
(17) La Rencontre en rêve, Enquêtes, p. 137.
(18) Entretiens avec (j/OT'ïa Alcorta, L Herne, p. W4.
(19) Buenos-Aires, 27 mai 1935.
(20) Fictions.
(21) L'Exercice problématique de la littérature, L Herne, p. lUb.
(22) Histoire de 1 iiam,e.
(23) Fictions, p. 201.
(24) Borges le perturbateur, L Herne, p. 109.
(25) Le bon usage, L'Herne, p. ilo.
(26) El Aleph, Buenos Aires, 19'i9.
(27) Borges et Borges, LHerne.
(28) Histoire de l'intamie, coll. JUlli'S, p. JUV.
(29) Borges et Borges, L'Herne.
(30) Borges et la poésie d'Amérique, L Herne, p. Hfl.
(31) Ce qui gêne ma vue, L Herne, p. il/.
(32) La placé. de Borges dans le langage argentin, L. Herne,
(33) Les masques de orges, L -terne, p. u».
p..
(34) El Hacedor : Borges y yo. B-A, îvbu, p. al.

(38)
(39)
(40)
L'Herne, p. 1U..
(35) Labyrinthes, Gallimard, îno.i, p. JJ.
(36) A. REYES : L'Argentin J.-L. Borges, L'nerne, p. lUJ.
(37) Id.
Pour la préhistoire ultraiste de Borges, L Herne, p. 10V.
Les deux Borges, L'Herne, p. lbH.
(41) Luna de enfrente, p. 78.
(42) Carlos PERALTA : L'tlectricne aes mOTs, Î. nerne, p. WJ.
NOTES ET DOCUMENTS

ENTRETIEN AVEC

ARRABAL

A 32 ans, Arrabal vient de publier le troisième recueil de son


théâtre qui s'ajoute à plusieurs romans.
Il est né à Melilla, là où quatre ans plus tard, allait éclater la
guerre civile.
Plus que la guerre, c'est sa famille qui a marqué durement cet
enfant sensible, si pareil à celui que nous voyons grandir dans son
roman « Baal Babylone » (1) ; famille espagnole certes, le père était
Andalou, la mère Castillane, mais divisée dans la manière de vivre et
dans les idées politiques.
Arrabal vécut une partie de son enfance à Ciudad-Rodrigo, puis
à Madrid, élevé par sa mère, ignorant tout de son père, prisonnier à
Burgos.
Cet inconnu, dont il tentait de dessiner difficilement la silhouette
à l'aide de lambeaux de souvenirs, de quelques objets et à travers
l'image volontairement brouillée, caricaturée par une mère dostoievs-
kienne, l'attira alors de plus en plus, tandis qu'il restait fasciné par
cette femme dont l'image très présente dans ses œuvres est toujours
liée à l'idée de prison, de sang et de souffrances.
Après avoir tenté de vivre en Espagne, Arrabal vint en France en
1955, disposant d'une bourse pour étudier le théâtre. Jusqu'alors, il
n'avait écrit que par goût. A Paris, il tomba malade, opéré d'un pou-
mon en 1956, il dut rester plus d'un an en sanatorium. C'est en 1957,
que les éditions Julliard commencèrent à éditer son théâtre (2) dans
la série des «Lettres Nouvelles», puis ses romans ; ses pièces furent
alors représentées à Paris, à New-York, en Australie et devaient être
traduites en plus de vingt langues.
(1) Baal, Babylone, Julliard, 1959, 6 F 90.
(2) Théâtre 1 : Les lettres nouvelles, Julliard, 1958, 6 F 90.
— Théâtre II : Les lettres nouvelles, Julliard, 1961, 12 F.
Egalement chez Julliard : L'enterrement de la Sardine, Lettres Modernes
(1961).
ELLE ETAIT DEBOUT SUR LE PIEDESTAL ET
les colombes marchaient en l'air autour d'elle, en
formant un cercle dont elle était le centre. C'étaient des
colombes blanches au cou et à la tête noire.
Puis, je l'ai placée sur le cerf-volant et je l'ai fait
s'élever peu à peu. Les colombes, en marchant, conti-
nuaient à tracer un cercle autour d'elle.
Elle m'a dit du haut du ciel : « La source fut l'espoir. »
Le cerf-volant montait, montait toujours malgré mes
efforts pour le ramener sur terre. Je ne distinguais plus
ni ses yeux, ni ses cheveux, puis elle a disparu.
Du ciel sont tombées les plumes de colombes et ses
ongles laqués. Sur l'un deux était écrit en petits carac-
tères : « Le panique prendra la route de l'imaginaire. »

Ce passage est extrait de « La Pierre de la Folie » (3) qui, comme


la plus grande partie des œuvres d'Arrabal, est une série de rêves
hallucinants où l'absurde est l'écrin d'une vérité angoissante vécue
par l'auteur. Ce livre « panique », laissant libre cours à l'imagination
et au rêve, est riche en sensations et en sentiments exaspérés, en
violences surprenantes. L'auteur y poursuit son Moi, victime d'innom-
brables bourreaux, il y ressent l'angoisse aiguë d'une solitude tou-
jours entourée, harcelée par l'enfer des autres, des moqueries, des
haines inattendues... Les souvenirs d'une mère dominatrice d'une
religion plus impérative encore se mêlent à un érotisme angoissé et
inquiétant.
Tous ces thèmes obsessionnels se retrouvent dans son théâtre, un
peu moins peut-être dans sa dernière pièce « le Couronnement » où
les souvenirs de l'auteur semblent céder le pas aux échos de sa
théorie panique.

Une des caractéristiques constantes de l'œuvre d'Arrabal est son


souci de la composition, soit que ses récits se présentent comme des
scènes picturales ou plastiques, soit qu'on y trouve des personnages
revenant, des situations cycliques, dans des passages répétés, sortes
de versets ou de poèmes en prose qui, comme un leit-motiv donnent
au texte, le rythme de l'obsession qui lui convient :

J'AI UNE BULLE D'AIR, JE LA SENS TRES BIEN.


Quand je suis triste, elle se fait plus lourde, et parfois,
quand je pleure, on dirait une goutte de mercure.
Je la sens très bien. Lorsque je suis content, elle se
fait plus légère, et parfois, lorsqu'elle me parle, on
croirait qu'elle n'existe pas.
La bulle d'air se promène de mon cerveau à mon cœur
et de mon cœur à mon cerveau (Pierre de la Folie).
(3) La Pierre de la Folie, Julliard, 1963, 9 F 25.
Il est bien difficile et il serait même vain de vouloir attribuer aux
œuvres d'Arrabal un sens, une explication unique. Qu'elles soient
riches en émotions, qu'on y retrouve les mêmes obsessions, celle de
la souffrance, du sang qui coule, de la mère, de la religion et bi»n
d'autres venues tout droit d'une enfance de cauchemar, voilà qui est
certain, mais toutes les interprétations que l'on pourrait en donner
semblent également valables et inutiles.
L'œuvre d'Arrabal est de celles qu'on aime sans savoir trop pour-
quoi, un peu comme une vibration de couleurs dans une toupie
qui tourne. L'absurde en est la toile de fond, mais où commence
et oÙ s'arrête l'absurde ? Où commence le rêve, où la réalité ? On se
plaît à cette incertitude terrible.
Avec « Le Couronnement » (4), Arrabal semble avoir évolué vers un
genre plus expressément « panique », et si on retrouve dans cette
pièce quelques thèmes favoris de l'auteur, il semble cependant s'être
libéré de certaines angoisses, celle de la mère en particulier, qui n'est
plus le monstre de domination des «deux bourreaux», mais davan-
tage la femme-maternelle, aide nécessaire à l'initiation et à la connais-
sance.
Le souvenir d'une religion opprimante et violente laisse lui aussi
la place à une parodie des symboles : l'agneau, l'aveugle, la foi « en
ce que nous ne voyons pas » — disent Kardo et "Maldéric — parodie
qui apparaît dans la pièce au même titre que les allusions voulues
à « Alice au pays des merveilles » à Baudelaire, et à ce nuage-château
qui ressemble étrangement au château de Kafka.

Si on retrouve dans «Le Couronnements la femme surréaliste,


la femme à travers laquelle l'homme s'initie à la connaissance par
l'acte sexuel, on ne peut cependant dire de cette œuvre qu'elle est
surréaliste. Œuvre onirique, c'est certain, mais très élaborée, ne
serait-ce que par son caractère cyclique. Tous ces thèmes s'allient
pour montrer la lente accession à la connaissance et donc au bonheur
d'un jeune homme nommé Giafar, mais c'est aussi celle de tous ceux
qui cherchent cette connaissance et y parviennent par les voies de
la révolte, de l'amour et de la souffrance. Dans la scène qui suit, la
femme qui « couronnera » Giafar l'incite à emprunter celle de la
science :

SYLDA.
— VOUS POURRIEZ METTRE A PROFIT
mon absence pour apprendre la philosophie.
GIAFAR. — Croijez-vous ?
SYLDA. — Cela vous fera le plus grand bien, soyez-en
sÛr.
GIAFAR. — A/ais comment ferai-je ?
SYLDA. — Justement, dans cette pièce se trouvent des
objets très utiles pour vos études.
Sylda se dirige vers la commode, en sort lzn livre et une petite
roulette.
SYLDA. — Prenez ce livre et cette roulette.
GIAFAR (lisant). — Les jeux du hasard et les lois de
la certitude.
SYLDA.
— C'est cela.
(4) Le Couronnement, Théâtre III, Julliard, 1965.
GIAFAR. — Est-ce là le livre de philosophie ?
SYLDA. —C'est le livre qui vous apprendra la philoso-
phie.
GIAFAR. -— En êtes-vous sure ?
SYLDA. — Vous le verrez-vous-même.
GIAFAR. — Et la roulette ?
SYLDA. — Le livre vous enseignera la théorie et la rou-
lette la pratique.
GIAFAR. — Eh bien, cela ne me semble pas trop diffi-
cile.
SYLDA. — Vous verrez comme c'est simple.
GIAFAR. — D'ailleurs, ce n'est pas aussi ennuyeux que
je cro!lazs.
SYLDA. — Vous ferez tout de suite des progrès.
GIAFAR. — La philosophie n'a jamais été mon fort.
SYLDA. - Avec ce système, c'est différent. Avec un
peu de pratique et d'étude, à mon retour, vous pourrez
deviner quel nombre sortira à la roulette à chaque fois.
GIAFAR.
SYLDA. - — Incroyable ! En êtes-vous sûre ?
Sûre.
GIAFAR. — C'est ainsi que l'on étudie la philosophie ?
SYLDA. C'est l'étude de 10, règle fondamentale.

GIAFAR. — Je ne comprends pas !
SYLDA. — Dès que vous étudierez un peu, vous com-
prendrez.
GIAFAR. — Dites-moi en quoi elle consiste au moins.
SYLDA (très lentement). — Vous devez imaginer, par
exemple, dans une première hypothèse que l'avenir
crée le monde, que l'avenir est le fruit du hasard, voilà
pourquoi, vous découvrez les lois, qui régissent le
hasard. Grâce à ces lois, en vous appuyant sur la confu-
sion, vous jetez les bases d'un système. Enfin, vous vous
rendez compte que j'essaie de vous expliquer d'une
manière simple les mécanismes du secret.
GIAFAR. — Comme c'est compliqué !
SYLD\..
— N'ayez crainte. La philosophie est une
Intention humaine, vous êtes un homme, vous parvien-
drez à la comprendre.

Hasard, certitude, confusion..., il semble bien que l'aspect principal


que l'auteur ait voulu mettre en relief soit sa « théorie panique » à
laquelle, il faut, sans nul doute, être introduit pour aborder le Cou-
ronnement, ce qui explique en grande partie les réticences de cer-
taines critiques lors de sa représentation au théâtre Mouffetard.
Arrabal a bien voulu éclairer lui-même quelques points l'e concer-
nant, lui, son œuvre et sa théorie panique.
ECRIVAIN D'UN PAYS OU DE TOUS LES PAYS ?

Vous écrivez en français, mais vous êtes Espagnol, vous sentez-vous


plus particulièrement espagnol, ou bien écrivain de tous les pays ?
Ni l'un, ni l'autre. -
Quels sont les points, les artistes qui vous rattachent à l'Espagne ?
Les artistes espagnols qui m'attirent sont : Gracian, Goya, Gon-
gora, Gomez de la Serna, Gaudi.
Avez-vous pour votre théâtre conscience d'être mieux représenté
dans les pays latins ?
Parfois, mais j'ai assisté à une excellente représentation de « Fando
et Lis » en Australie.

L'ECRIVAIN ET LA POLITIQUE.

Croyez-vous que le rôle de l'écrivain soit essentiellement lié à la


politique ?
Je crois que les chevaux de bataille de la morale qui sont aussi les
miens : pacifisme, libéralisme, progressisme, n'influent pas du moins
consciemment sur mon œuvre littéraire. Je ne m'adresse à aucun
secteur déterminé du public ou des lecteurs, et je ne crois pas que
l'art « puisse être ou ne pas être compris » selon que l'on appartient
à telle on telle autre classe sociale, mais selon le degré d'intérêt que
l'on porte à cette part de la vie. Et, en définitive, nous savons que, en
ce qui concerne la littérature espagnole par exemple, le livre dédié
« à la minorité toujours » est devenu un best-seller, et que celui écrit
pour « l'immense majorité » n'a touché qu'un public plus restreint. Je
me refuse donc à pratiquer cette forme de racisme littéraire qui
consiste avec des œuvres plus simples à se tourner vers le « peuple
ignorant». Je ne peux écrire sur commande, même pour défendre
l'idée la plus noble. Je ne suis ni à acheter ni à vendre.

LA PART DE L'ABSURDE.

Je ne suis pas un fanatique de l'absurde, ni un mystique de la


raison.
Quel rôle attribuez-vous à l'absurde ?
Je suis réaliste jusqu'à la limite du cauchemar (inclus). Il n'y a pas
de réalité sans rêve, sans merveilleux, sans ce qu'il est convenu
d'appeler l'imaginaire.
Comment écrivez-vous ?
Je pourrais dire comme Robbe-Grillet que j'écris pour savoir
pourquoi j'écris. J'écris sous la dictée comme les romantiques, en
laissant s'exprimer la partie la plus secrète de moi-même. Souvent,
mes textes me surprennent, je dirai même, employant le langage des
rationalistes, que, parfois, je ne les comprends pas. Tantôt, ils
m'aident, tantôt, ils m'enrichissent, ou bien ils m'épouvantent... De
toutes façons, ils me permettent de vivre intensément pendant que je
les écris. Le pouvoir de communiquer ou non la fascination que je
ressens pour l'art est la tâche exaltante qui incombe à mes éditeurs.
LA THEORIE PANIQUE.

La « Pierre de la Folie » est intitulée Œuvre panique, on parle du


« Grand théâtre panique », on trouve encore ce mot, Oll, plus simple-
ment « Pan » sur des dessins ou des tableaux, que signifie-t-il exacte-
ment ?
« Panique » est un état d'esprit, ce n'est ni un groupe, ni un
mouvement artistique ou littéraire.
Le mot « panique » vient du mot Pan qui signifie tout, et de Pan
qui était un dieu grec. Dans son enfance, c'était un bouffon, plus
tard, il épouvantait les hommes par ses brusques apparitions.
Le caractère de provocation du mot qui, à première vue, paraît
douteux, finit par me satisfaire. Il y a une philosophie de l'ambiguïté
contenue dans ce mot qui coïncide avec quelques-unes de mes préoc-
cupations philosophiques.
Comment êtes-vous arrivé au « panique » ?
Eh bien, comme il m'arrive presque toujours, je suis arrivé au
« panique » par hasard. Au début, j'ai
écrit un récit quelconque dans
lequel, il était question d'yeux qui défilaient sur un mur, de mémoire,
et enfin d'un oiseau qui se posait sur mon épaule, et qui regardait
avec moi ce spectacle. En relisant ce texte, je fus surpris par la
quantité de symboles qu'il contenait et qui se rapportaient à deux
facteurs : le hasard et la mémoire.
Après plusieurs recoupements avec la mythologie grecque où le
temps et la mémoire sont deux titans supérieurs aux dieux et qui
eurent pour descendance commune les sept muses, chose qui me
parut importante, après la lecture de nombreux ouvrages sur la
mémoire dont ceux de Bergson, de Merleau-Ponty, de Gusdorf et
même d'Aristote, et par l'intermédiaire d'une plaisanterie mathéma-
tique qu'il serait trop long de définir ici, je suis arrivé à la conclu-
sion suivante : La vie est la mémoire et l'homme est le hasard.
L'œuvre panique repose donc sur le mécanisme combiné de la
mémoire et du hasard.
Oui, je me demande d'ailleurs pourquoi, parmi les facultés humai-
nes, on a toujours donné la préférence à l'intelligence, à la sensibilité.
La mémoire sans raison, a été reléguée à l'arrière-plan. De toutes
manières, nous naissons tels que nous sommes, il n'y a aucun mérite
à être lâche ou intelligent ou génial, c'est comme si ce dédain envers
la mémoire avait des causes plus curieuses, plus effrayantes peut-être
que celles que l'on peut imaginer.
Et le hasard, quelle est sa part dans l'œuvre créatrice ?
En utilisant le hasard dans son œuvre, l'artiste est le seul homme
sur la terre qui tâche d'éclairer l'imprévisible, le futur, tout ce qui
sera demain.
L'artiste est donc une fois de plus le mage, le prophète, l'artiste
a toujours créé à partir des deux problèmes essentiels de la vie : trou-
ver les mécanismes de la mémoire et les règles du hasard.
Plus l'œuvre de l'artiste sera régie par le hasard, la confusion, l'inat-
tendu, plus elle sera riche, stimulante et fascinante.
Riche, stimulante et fascinante... comment mieux définir, en effet,
l'œuvre de ce jeune poète et écrivain ?
Paris, janvier 1965,
Fernando Arrabal, Monique Bouyer.
BONNES FEUILLES

Pierre Dommergues

Dans le cadre d'une série de « Que Sais-je ? » consacrée


aux littératures récentes, les Presses Universitaires de
France publient, en mars 1965, 1111 livre de Pierre Dom-
mergues sous le titre de « Les Ecrivains américains
d'aujourd'hui ». La plupart des auteurs ici présentés n'ont
commencé à écrire qu'après 1940. Aussi l'auteur insiste-t-il
sur les données littéraires et sociologiquesnotamment
qui marquent
cette époque. Les écrivains se regroupent selon
leurs réactions devant deux réalités centrales :« La Société
de /'C'p<dence » et le climat de « la Nouvelle Critique ».
Parfois, ils s'inscrivent contre ces réalités (écrivains du
«Reflls»), parfois, ils les admettent (écrivains de «l'Accep-
tation»), parfois ils les fuient (écrivains de « l'Iiiiioceiice »
ou de la «Béatitllde»), parfois, au contraire, ils les assu-
ment pleinement et les dépassent : ce sont les écrivains du
«Possible ». Ces pages sont extraites d'un chapitre consacré
allX romanciers que tente le refuge, souvent angoissant, dans
l'Innocence.
Déjà paru dans cette série : « Les écrivains français
d'aujourd'hui » par Pierre de Boisdeffre ; et annoncé : « Les
Ecrivains anglais d'aujourd'hui » par A.-J. Fariner.

L'AMBIGUITE DE L'INNOCENCE

Entre l'innocence et l'expérience

Ecrivains du Refus de l'Acceptation et de l'Innocence. — Les


romanciers de l'innocence sont aussi conscients de l'existence du
monde extérieur que les écrivains du refus. Pour eux la petite ville,
les maisons délabrées des planteurs, les taudis où s'entassent Noirs
ou «pauvres Blancs» sont plus qu'un simple décor; leurs person-
nages sont plongés dans un univers où l'absurde n'est pas absent ;
mais jamais ils ne s'insurgent contre cet état de choses.
Comme les écrivains de l'acceptation, ceux de l'innocence sont
tentés de fuir le monde réel : l'enfance devient pour eux un refuge
privilégié ; le passé — leur passé — les attire ; l'innocence —
souvent celle de leurs premières années — les fascine. Mais, à leur
différence, ils s'efforcent presque toujours d'explorer le monde
extérieur avant de se retirer dans leurs souvenirs, et même — une
fois qu'ils ont pénétré dans l'univers de leur mémoire — ils pour-
suivent leurs tentatives de communication avec l'extérieur. Car leur
but n'est pas de s'isoler — même s'ils y sont contraints — mais
d'établir des relations avec les autres. Il y a chez tous les écrivains
de l'innocence une volonté de contact.
Le problème des personnages est que plus ils se rapprochent de
l'innocence réconfortante, plus ils s'éloignent non seulement de
l'expérience angoissante, mais aussi de toute possibilité de commu-
niquer avec les autres. L'innocence est ambiguë : elle rassure l'homme
en le libérant des inquiétudes du monde extérieur ; mais elle le mutile
en le privant des liens qu'au fond de lui-même, il souhaite établir
avec l'autre. Victime de cette ambiguïté, le personnage est générale-
ment tragique : souvent le refuge dans l'innocence n'est pas plus épa-
nouissant que l'écrasement dans l'expérience. Hésitant entre le rêve
de l'innocence et la réalité de l'expérience, le protagoniste est géné-
ralement déchiré. Sa souffrance est réelle. Le thème de ces romans
n'est pas la tristesse de « ce cher petit moi », mais la solitude inéluc-
table de l'individu toujours en quête d'un autre. Le ton n'est pas celui
de la pitié à l'égard de soi-même, mais celui de la terreur devant
l'isolement d'un être. De là provient la qualité panique de cette
littérature étonnamment poétique. La plupart des romans se lisent
comme des poèmes — des poèmes dramatiques. Leurs auteurs sont
d'ailleurs souvent à la fois poètes et romanciers ou dramaturges. Ten-
nessee Williams écrit aussi bien des poèmes et des nouvelles que des
pièces de théâtre...

L'implacable géométrie du coeur : Carson McCullers


Ce n'est pas par hasard que la plupart des écrivains de l'innocence
sont attachés au Sud soit par leur naissance, soit par leur connais-
sance de l'esprit de cette Amérique dissidente, soit encore par leur
reconnaissance d'une tradition littéraire nettement déterminée. Certes,
les jeunes romanciers insistent tous sur leur désir de dramatiser des
situations « universelles », sur leur dédain pour une littérature
« régionaliste » et, dans les cas limites — en réaction contre les
romanciers de l'avant-guerre, Faulkner en particulier — sur leur
refus énergique d'être associés à tel ou tel Etat. Cependant, ils ne
peuvent s'empêcher de partager certaines tendances au repli sur soi-
même, au retour sur le passé, ou au contraire à l'élan nostalgique
vers un futur irréalisable — autant d'attitudes sans doute profondé-
ment humaines, mais néanmoins encouragées par le traumatisme
d'une Guerre de Sécession, par le mépris économique du Nord et par
l'existence de problèmes raciaux aux résonnances plus affectives que
juridiques.
Il n'est donc pas étonnant que cette littérature ne soit pas
« ouverte » comme le sera celle des écrivains du possible. Elle est
« fermée » — non par choix, mais par nécessité. Ses représentants
se distinguent les uns des autres par la conscience plus grande qu'ils
ont par exemple de la solitude (C. McCullers), de la fascination de
l'enfance (T. Capote), de l'absurdité du monde (Tennessee Williams)
ou de la dégradation éventuellement constructrice (William Styron).
Au cœur de l'œuvre de Carson McCullers se trouve une inéluctable
contradiction : un ardent désir de l'autre et une implacable concep-
tion de l'amour solitaire. Son personnage est incapable de vivre seul,
et pourtant il ne connaît jamais l'amour partagé. «L'amour»,
explique-t-elle dans La Ballade du café triste,
est une expérience commune à deux personnes ; mais celte
communauté d'expérience n'implique pas une similitude
d'expérience. Il y a l'aimant et l'aimé. Ils viennent l'un et
l'autre de contrées bien différentes. Souvent l'aimé n'est que
que ce qui déclenche l'amour lentement accumulé dans le
cœur de celui qui l'aime. Quiconque a aimé sait, au fond de
lui-même, que l'amour est une chose solitaire. Il éprouve un
nouvel et étrange sentiment de solitude, et c'est cette décou-
verte qui le fait souffrir... Celui qui aime peut être un homme,
une femme, un enfant ou une quelconque créature humaine.
Et celui qui est aimé peut aussi avoir n'importe quelle appa-
rence. Le personnage le plus étrange peutsont inspirer l'amour...
La valeur et la qualité de tout amour ne jamais déter-
minées que par celui qui aime... C'est pourquoi nous préfé-
rons généralement aimer qu'être aimé... Et la vérité brutale
c'est que, en secret, le fait d'être aimé est intolérable pour
beaucoup d'entre nous. L'aimé craint et déteste celui qui
l'aime, non sans raisons. Car celui qui aime essaie toujours
de déchiqueter l'aimé. Il est à l'affût du moindre contact avec
lui, même si cette expérience ne peut lui apporter que de la
souffrance.
Le Cœur est un chasseur solitaire (The Heart is a Lonely Hunter,
1940), tel est le titre significatif du premier roman de Carson
McCullers. Le schéma en est caractéristique : les aimés n'aiment
jamais ceux qui les aiment : les aimants ne sont jamais aimés par
géométrie des cœurs. La syn-
ceux qu'ils aiment. Voilà l'implacable Singer
chronisation est impossible. Dès que s'attache à Antonapou-
lous, son ami sourd-muet, ce dernier commence à se détacher de lui.
Au moment où les gens du village se rapprochent de Singer qui les
attire étrangement, ce dernier se met d'abord à les ignorer, puis à
les railler, enfin à les détester. Dans ce chassé-croisé de personnages
qui se poursuivent sans pouvoir s'atteindre, la seule constante sem-
ble être le hasard, l'étrange, l'absurde. Ce monde rappelle singulière-
ment celui du Songe d'une nuit d'été, mais il ne s'agit plus d'un rêve :
nouvelle Titania, Miss Amelia tombe miraculeusement amoureuse,
non point d'un âne, mais d'un horrible petit bossu... qui lui-même
s'éprend d'un beau garçon... qui le méprise à son tour... au profit de
la puissante Amelia... qui le repousse. Ici, le plus court chemin d'un
point à un autre est le cercle. La situation est intolérable. Et, à la fin
de la Ballade du café triste, il n'y a pas de Prince charmant pour
tout remettre en place.
C'est un intense besoin de communiquer — avec n'importe quel
être vivant — qui pousse la petite Frankie à tout tenter pour faire
partie d'un groupe, d'un «mariage», non seulement en tant qu'invi-
tée, mais en tant que membre à part entière (Members of the
Wedding). Orpheline de mère, cette enfant de 13 ans est prête aux
pires extravagances — on retrouve le thème du « grotesque » — afin
de pouvoir dire: «nous». «Mon malheur», s'écrie-t-elle dans la
version théâtrale de cette œuvre, « c'est que pendant longtemps je
n'ai été qu'un " je ". Tous les autres peuvent dire " nous ". QuantÍ
Bérénice dit " nous elle veut dire son chez-moi et son église et ses
noirs. Quand les soldats disent " nous ", ils pensent à l'armée. Tout
le monde a droit à un nous, — sauf moi... ». Le rêve romantique d'un
club dont elle serait membre et qu'elle pourrait même diriger ne lui
suffit pas. La connaissance de soi, comme la satisfaction personnelle,
ne peut pas s'effectuer dans l'imaginaire. Elle implique la reconnais-
sance de l'autre. De là, cette souffrance omniprésente dont la dou-
leur physique n'est qu'une des manifestations les plus atroces : dans
le désespoir de la solitude, l'épouse d'un officier «se coupe la pointe
des seins avec des ciseaux de jardinier». A propos de cette longue
nouvelle intitulée : Reflets dans un œil d'or (Reflections in a Goldon
Eye), Tennessee Williams remarquait : « (C'est) une des œuvres les
pius puissantes et les plus pures écrites dans la Perspective panique
— That Sense of the Awful est au cœur de ce qu'il y a de plus
— quidepuis
significatif dans l'art moderne, le Guernica de Picasso jus-
qu'aux caricatures de Charles Addams. »

Le voyage de Narcisse : Truman Capote

Les de Truman Capote sont caractéristiques à


romans et nouvellesCarson
plus d'un égard. Comme McCullers, et peut-être plus encore,
Capote est un écrivain extrêmement conscient de son art :
Je me considère, a-t-il déclaré dans une interview, essen-
tiellement comme un styliste ; et un styliste peut être obsédé
par la place de la virgule et le choix du point-virgule... Je
pense que le style reflète la sensibilité de l'artiste — plus
que le contenu de son œuvre... (l'artiste) doit conserver le
contrôle stylistique et affectif de son œllvre... Appelez cela
de la préciosité, si vous le voulez, mais à mon avis une nou-
velle peut être gâchée par le rythme impropre d'une seule
phrase... Henry James était le grand maître du point-vir-
gule ; Hemingway savait composer un paragraphe mieux que
personne.
En fait, Truman Capote est souvent au bord de la préciosité : son
ouvrage est alors si finement brodé que l'on est sur le point de ne
plus voir le motif ; un élément grotesque — aux fioritures infinies —
déforme la réalité que l'on a peine à reconnaître. Mais, à la diffé-
rence de Buechnerleauquel on l'a pourtant comparé, Truman Capote
dépasse rarement seuil ; et, lorsqu'il le fait, la préciosité semble
être l'expression naturelle bien que forcée d'un sentiment au départ
authentique. Ainsi, l'aspect « gothique » de son œuvre correspond à
une conception du monde qui repose sur la peur. Le grotesque n'est
jamais gratuit. Le précieux est le plus souvent intégré.
De plus, extrêmement versatile, Truman Capote ne se laisse pas
enfermer dans un style ou une conception du monde : il passe du
style onirique des Domaines hantés au style journalistique de The
Muses Ahead ; il oscille, remarque le critique 1. Hassan, entre un style
« nocturne » et un style « diurne ». Parallèlement, il évolue entre une
vision d'un monde «clos» et celle d'un monde «ouvert». Son per-
sonnage peut atteindre un degré d'auto-contemplation aussi maladif
que celui des romanciers de l'acceptation ; mais il peut aussi sortir
de lui-même et affronter le monde avec une lucidité que ne renie-
raient pas les romanciers du possible. Son personnage, c'est Narcisse,
— mais un Narcisse qui
réussit à voyager dans le monde réel.
Le pôle le plus narcissique, le plus nocturne, le plus fermé, est
representé par Les Domaines hantés (1948). On retrouve la situation
classique des romans de l'innocence : un enfant, plus ou moins orphe-
lin, part à la recherche d'un père qu'il n'a jamais vu et qu'il ne fera
qu'entrevoir ; en route, il rencontre toutes sortes de pères spirituels
qui l' «initient». On reconnaît le thème de la Quête, du Pèlerinage,
de l'Odyssée — si fréquent dans le roman américain d'hier et d'au-
jourd'hui. L'intérêt de l'aventure de Joël, c'est qu'elle constitue en
quelque sorte une initiation à rebours : dans la première partie du
roman, le monde extérieur existe pour l'enfant avec ses bruits et sa
fureur, ses formes et ses couleurs : une table est une table ; dans la
seconde section, le monde extérieur perd une partie de sa solidité, et
le monde du rêve acquiert une certaine réalité l'apparition à la
:
fenêtre est aussi « vraie » que la table ; dans la troisième partie, le
monde des choses a complètement disparu : seul est visible L'Hôtel
des nuages, le domaine oÙ Randolph, l'un des pères spirituels, s'est
réfugié depuis l'enfance. Ce que l'on entend, ce sont les Autres voix
— celles du rêve ; ce que l'on voit, ce sont les Autres pièces — celles
de l'enfance (Other Voices, Other Booms). La régression dans le
monde de l'irréalité est intégrale et irréversible. L'éducation est à
l'envers.
Dans La Harpe d'herbes, Truman Capote hésite entre le repli sur
soi et la sortie dans le monde réel. Le personnage central s'est démul-
tiplié : il est remplacé par trois personnages, deux vieilles femmes et
un enfant, Collin — ce qui permet d'introduire un sentiment par-
tagé : l'amitié ou l'amour. Le refuge contre le monde s'est concré-
tisé : ce n'est plus le vague royaume des nuages, mais une cabane
branlante installée sur la branche d'un arbre véritable. L'assaut
contre ce refuge est détesté, mais reconnu comme inévitable. Des
camps se forment pour ou contre la trinité à laquelle se sont joints
un vieux juge et un jeune garçon. A la fin, Collin, pour qui la vie
ressemble encore « à une série de cercles fermés, et non pas à une
spirale ouverte », décide de prendre son élan et de quitter le cercle.
C'est à regret qu'il abandonne la douceur du refuge. Mais il choisit
de sauter.
Le Petit déjeuner chez Tiffciii !l consacre la dernière étape de la
pensée et du style de Capote. Après la régression de Joël dans le
monde du rêve, après l'hésitation de Collin entre l'innocence et l'ex-
périence, voici « l'agression » en quelque sorte de Miss Holiday dans
le monde de la réalité. L'initiation est maintenant à l'endroit. Au
début de la nouvelle, le personnage est plongé dans un monde angois-
sant ; au milieu de l'histoire, la jeune fille trouve un réconfort dans
l'atmosphère reposante du Tiffany ; à la fin, elle affronte le monde,
elle sort dans le monde, elle voyage : son nom même, sa carte de
visite, sont tout un programme : Miss Holiday Golightly, Travelling...
(Miss Vacance, voyageuse sans bagage)...

Du suicide au meurtre : William Styron

Attirés par le rêve, l'enfance, la mémoire — autant et peut-être


même plus que les romanciers de l'acceptation — les écrivains de
l'innocence ne s'abandonnent jamais à l'irresponsabilité caractéris-
tique des collaborateurs du New Yorker, ni à l'apitoiement sur soi-
même que les romanciers universitaires appellent « compassion », ni
au raffinement purement formel des écrivains que l'on associe volon-
tiers à la Nouvelle critique. Sous une forme ou une autre, le tragique
est au cœur de leurs œuvres. Leur univers demeure fermé ; mais c'est
un témoignage de courage qu'offre Carson McCullers ; une confiance
— inquiète mais réelle — en la vie que suggèrent les plus belles pages
de Truman Capote ; une recherche patiente de « moments privilé-
giés » que Williams propose afin de résister à l'absurde. Et c'est un
sens encore accru de la difficulté d'être que William Styron s'efforce
de dramatiser dans son œuvre.
Incapable de renoncer à son rêve d'innocence, refusant de s'adapter
au monde de l'expérience, l'héroïne du premier roman de Styron, Lie
Down in Darkness (1951), choisit la seule solution apparemment cohé-
rente : le suicide. Il est d'ailleurs étonnant que le suicide soit si rare
parmi les personnages de l'innocence. La raison en est peut-être,
chez leurs auteurs, la crainte du mélodrame ou le refus d'une solution
qui peut passer pour facile. Chez Styron, toutefois, la décision n'in-
tervient qu'après une longue et lucide prise de conscience de la
décomposition spirituelle, psychologique et matérielle de toute une
famille et en particulier de Peyton, la fille, incapable d'affronter
l'expérience de la vie d'adulte (en l'occurrence, le mariage), incapa-
ble aussi de se détacher de son enfance idyllique — et tout particu-
lièrement des liens affectifs qui la rattachent à son père. Des tenta-
tives sont faites par la jeune femme pour donner un minimum de
sens à son existence. Mais elles s'avèrent toutes dérisoires devant la
profondeur de son désespoir. La technique du roman est brillante :
le livre s'ouvre sur le choc du suicide ; puis — à la manière de
Faulkner — ce sont des montages extrêmement soignés de monolo-
gues ou de dialogues significatifs.
Dans La Proie des flammes, le monde est aussi traumatisant — et
aussi tentant le refuge dans l'alcool, la vitesse, la débauche (en compa-
raison, Le Soleil se lève aussi fait bien pâle figure). Mais le processus
est totalement différent : alors que l'héroïne de Lie Down in Darkness
se tue — soulignant ainsi l'échec de l'innocence — le héros de ce
nouveau livre tue — manifestant ainsi sa volonté de se mesurer à
l'expérience. Le suicide fait place au meurtre. L'échec à un embryon
de victoire. Alors que Peyton s'aliène en s'anéantissant, Cass se libère
en anéantissant l'ami qui l'avait possédé. Maintenant, il est capable
de peindre ; de ne plus se soûler ; et de rentrer non seulement aux
Etats-Unis, mais dans son Sud natal. On reconnaît le thème — encore
rare aux Etats-Unis — de la valeur sotériologique du crime. L'assas-
sin devient un véritable saint. Ou plus exactement la sainteté passe
par le crime. La connaissance de soi implique le meurtre. Ce qui est
intéressant dans ce roman, c'est que pour la première fois — ou
presque — un personnage de l'innocence découvre qu'il y a d'autres
voies que celles de la patiente. Il va plus loin encore que Williams
et Capote. Son personnage n'est pas seulement un résistant héroïque,
c'est un homme libéré, capable de choix et tourné vers l'avenir.
Dans une interview, Styron déclarait que ce qui compte dans un
de tel ou tel événement national ou
roman, ce n'est pas l'influencechoisi
international — bien qu'il ait pour le suicide de son héroïne
la date du lancement de la première bombe atomique sur Hiroshima
— mais les constantes de la vie : « L'amour, partagé ou non, et la
mort, et l'humiliation, et la joie ». Styron ne réussit pas toujours à
dramatiser ces réalités élémentaires. Le ton est parfois didactique.
Mais il a le mérite de s'être libéré de la tradition de passivité —
héritée notamment de Faulkner ; de s'être affranchi du passé collectif
qui liante les écrivains du Sud — et même en partie du passé indi-
viduel. Son œuvre marque la transition entre une littérature coura-
geuse, mais «fermée», et une littérature «ouvertes d'où surgissent
toutes sortes de possibilités.
CHRONIQUE

LES UNIVERSITÉS BRITANNIQUES


CHANGENT-ELLES DE VISAGE ?

Deux publications récentes, l'une en Grande-Bretagne, le Rapport


Robbins (octobre 1963), l'autre en France, « Faire l'université »
(revue Esprit, n° 5-6, 1964), viennent de placer l'opinion publique
devant les problèmes de l'expansion universitaire. La première prend
la forme de recommandations ; la seconde, celle d'un réquisitoire
souvent sévère et toujours clairvoyant. L'immobilisme n'a pas le
même visage des deux côtés de la Manche et les incidences de la poli-
tique n'y jouent pas le même rôle. Le parti travailliste, qui a toujours
eu pour objectif de faire une plus large place à l'éducation, ne pourra
sans doute pas aller plus vite en besogne que les conservateurs qui
avaient approuvé en 1945 le Rapport Butler et l'Education Act qui
porte son nom. De plus, les changements qui se sont produits dans la
physionomie des universités britanniques sont liés à une évolution
sociale qui n'est pas elle-même dépendante du climat parlementaire.
La société de la « révolution silencieuse » est sans doute moins
dominée par les privilèges de l'argent qu'elle ne l'avait été même
entre les deux guerres ; l'image conventionnelle de l'université du
type « Oxbridge » appartient bel et bien au passé, avec les descrip-
tions qu'en ont laissées chez nous Paul Bourget ou Paul Morand, l'An-
gleterre post-victorienne étant encore, à bien des égards, celle qu'avait
évoquée Taine il y a cent ans. Les rites subsistent, naturellement,
ainsi que les traditions ancestrales : les vieux collèges d'Oxford sont
réservés aux hommes — Marie Stuart fut, dit-on, la seule (ou la der-
nière ?) femme qui ait jamais logé à New College (1). Aux repas, le
benedicite doit être prononcé — même si les paroles, devenues inau-
dibles, voilent des propos qui n'ont rien de scripturaire On sait!

aussi qu'il convient au Senior Common-Room de passer le porto de


gauche à droite et que les résultats des examens figurent en latin.
Mais cela ne fait pas oublier aux universitaires les exigences d'un
renouveau, comme jadis, au milieu du siècle de la prospérité victo-
rienne, Newman l'avait senti. On reconnaîtra bien volontiers que son
« idée de l'université » (The Idea of a University, 1852) n'a pas perdu
toute signification : il souhaitait la création d'une « jeune commu-
nauté... donnant naissance à un enseignement vivant qui, à la longue,
prendrait la forme d'une tradition qui se perpétuerait d'elle-même,
ou d'un genius loci ». Ne croirait-on pas en retrouver l'écho quand on
lit, dans le Rapport Robbins :
(1) On pouvait lire dans The New Statesman (28-4-61) les réflexions sui-
vantes d'une ancienne étudiante de St Anne's College, Oxford : « Ash the
majority of male undergraduates why they don't spend more time with
their female counterparts and you'll probably be told that undergraduettes
just aren't worth it. » Elle évoque ensuite « the dismal little cocoa parties
in women's collèges where the conversation hovers morbidly and avoids the
subject of sex ».
« Tout en reconnaissant que la tradition historique des
universités britanniques en a fait des lieux où un diplôme
signifie : " Ici, un étudiant a reçu un enseignement et non
pas seulement : "Un étudiant a passé un examen ici , nous
estimons que les chercheurs ne doivent pas toujours rester
dans le même endroit » (§ 306) ?
C'est justement la concessive qui importe ici, plus que la princi-
pale, car les projets de réforme se sont trouvés élaborés dans ces
mêmes institutions qui sont fières de leur conservatisme, fières d'être
encore les dépositaires de la dans sagesse des siècles. Les premiers fon-
dements d'un renouvellement les universités en notre temps ont
été posés par Sir Walter Moberly, qui fut, à partir de 1946, président
de l'University Grants Committee, c'est-à-dire du financement des
institutions d'enseignement supérieur, auxquelles il fallait cependant
conserver leur autonomie (2).
Mais, du fait même que l'esprit traditionnel n'est pas étranger aux
réalisations et aux réformes envisagées, on peut se demander si les
changements ne sont pas marqués d'un certain conservatisme, la
politique aidant. Au siècle de la société d'abondance, de la « Pop
Culture », des Beatles, des Mods, Mids and Rocks, la jeunesse anglaise
traverse une période d'incertitude sur le plan éthique, dont le théâtre
et le cinéma se font l'écho ; Osborne et les jeunes hommes en colère
sont déjà du passé, et c'est à A. Sillitoe (universitaire lui-même) et
Arnold Wesker qu'il faut se référer. Les universités pourront-elles,
sans rien perdre de leur souci premier, continuer à se préoccuper
d'éducation? Le Rapport Robbins s'intitule « Higher Education»,
comme si toujours, derrière les objectifs d'ordre intellectuel, c'était
bien le désir de former la personne tout entière qui demeurait au
premier plan, comme au temps des humanistes du XVIe siècle ; la pré-
paration à une fonction particulière semble seconde par rapport au
but qui reste de communiquer une image de l'homo sapiens. La
Commission Robbins a eu à étudier 400 documents venus de divers
horizons (milieux pédagogiques et universitaires, mais aussi person-
nalités du monde ecclésiastique et de l'industrie). A quel public étu-
diant, pensent donc les rapporteurs ?

RECRUTEMENT

Rappelons l'évolution de la population étudiante en Grande-Bre-


tagne :
1938-39 50.000 contre 72.000 en France
1954-55 82.000 contre 72.000 en France
1957-58 95.000 contre 160.000 en France
188.000 contre 160.000 en France
1962-63 ........
Aux 188.000, il faut ajouter les 55.000 élèves des Ecoles normales et
43.000 rattachés à tout ce qui relève de l'éducation des adultes (Fur-
ther Education), soit 216.000 étudiants contre 282.000 en France à la
même époque. Les 188.000 sont répartis dans les 31 universités
actuelles, les plus anciennes, puis les Older Civic Universities (comme
Durham, Manchester...), les Younger Civic Universities (comme
Reading, Leicester ou Keele).

(2) Sir Walter Moberly, qui a contribué à la création des nouvelles uni-
versités, est l'auteur d'un important ouvrage, The Crisis of the University
(S.C.M. Press, 1949), dont il a été fait état dans notre article des Langues
modernes, « Les universités britanniques et la vie moderne », 1952.
La plus grosse université reste celle de Londres avec 23.000 étu-
(liants contre 9.000 pour Oxford et autant pour Cambridge ; Man-
chester avec 8.000, Edimbourg: 6.000, Birmingham : 4.000 ; Durham
en compte entre 1.000 et 2.000, comme Leicester et Hull. Les jeunes
universités comptent environ 1.000 étudiants, parfois moins, comme
Brighton. Il en résulte que la proportion des étudiants s'établissait
ainsi en 1960 (R.B., § 122) :
Grande-Bretagne 20 sur 10.000 habitants
France ....... 44 sur 10.000 habitants
U.R.S.S
Ajoutons que
""""""'"
l'on
compte un
56 sur 10.000 habitants
enseignant pour huit étudiants en
Grande-Bretagne, contre un pour trente en France (R.R., § 119).
Les prévisions sont les suivantes :
1964-65
1969-70 ................................ 262.000
339.000
1980-81
1985-86 ................................ 558.000
697.000
Une étude de mars 1962 sur la prévision des effectifs universitaires
en France, publiée par le B.U.S., indique, pour 1969-70, le chiffre de
501.000, chiffre reproduit dans le Rapport Robbins (§ 129).
C'est à partir de cette poussée, d'autant plus sensible en Angleterre
que l'entrée aux universités dépend du nombre de places, qu'il faut
méditer sur l'une des conclusions du Rapport :
« Le nombre des élèves satisfaisant aux conditions d'entrée
à l'université a monté plus rapidement que le nombre de
places disponibles. » (R.R., § 196).
Mais il y a, au préalable, matière à réflexion offerte aux maîtres
du second degré en Grande-Bretagne, auxquels les auteurs du Rap-
port Robbins font grief d'avoir « bachoté » leurs élèves en vue du
certificate of Education, Advanced Level. On sait qu'après avoir passé
cet examen à l'Ordiiiarg Level, le plus souvent à quinze ou seize ans,
le futur étudiant se présente au second. Or, il est reconnu de divers
côtés que trop de candidats admis ne peuvent s'exprimer clairement
dans leur propre langue, et qu'ils ont des connaissances insuffisantes
tant en langues étrangères qu'en mathématiques. Le Principal de
l'Université de Londres déclarait en mars 1963, reprenant les conclu-
sion d'un rapport :
« Le programme de la " sixth form " ne doit pas être établi
seulement en fonction des besoins des futurs étudiants. Il
doit être conçu à partir du bas et non pas déduit des exi-
gences d'un examen en vue d'un diplôme universitaire qui
n'interviendra que cinq ou six ans après l'entrée en " sixth
form ".
(Rede Lecture, 1963).
Les enquêteurs du Rapport Robbins constatent avec regret ce man-
que d'ouverture que manifestent beaucoup d'étudiants :
« Nous sommes certains que bon nombre de ceux qui se
destinent aux études supérieures réussiraient mieux, à la fois
au lycée et après, s'ils avaient reçu une formation moins spé-
cialisée que celle que les écoles secondaires se croient
actuellement obligées de leur assurer. »
(R.R., § 204).
On rencontre fréquemment des candidats aux universités qui,
exception faite pour Oxford, Cambridge et Londres, sont admis sur
«interview», après ou avant VAdvanced Level, par le seul faitoù qu'ils
faire
se sont « spécialisés » déjà en telle ou telle matière, à l'âge
de la géographie et de l'astronomie, ou s'intéresser à l'histoire, peut
encore relever d'une simple préférence d'adolescent, a beaucoup
hobby. Nous
ne contestons pas le sérieux des «interviews», mais de
professeurs sont les premiers à regretter le manque de culture plus
étendue, à la fois littéraire et scientifique, avant les options décisives
au stade des études de Faculté (3).

NOUVELLES UNIVERSITES

On pense que des liaisons plus étroites entre le second degré et les
universités rendraient service de part et d'autre. Alors qu'en France,
il est trop souvent de mode de rejeter sur le Secondaire l'insuffisante
préparation des étudiants et de récriminer contre « la secondarisa-
tion du Supérieur», les Anglais souhaiteraient pallier ce même sujet
de critique en resserrant les relations entre les deux ordres d'ensei-
gnement. Le Rapport Robbins souhaite que des contacts plus étroits
s'établissent, comme de tout temps, entre les « Independent Schools »
et Oxford et Cambridge (§ 238), sous forme de cours de « recyclage »
(Refresher Courses), de visites organisées aux universités pour les
maîtres du second degré. Inversement, il faudrait sans doute que la
recherche et la transmission du savoir ne soient pas formellement
séparées, que la responsabilité de la formation des enseignants soit
plus accusée dans les universités anglaises.
Qu'en est-il maintenant de l'expansion universitaire ? En 19G4,
parmi les 31 universités existantes, on en compte sept nouvelles, sur-
gies depuis quelques années et jouissant de l'autonomie entière
(degree-giving Rowers) ; elles entendent, chacune, garder leur origi-
nalité qui se traduit d'abord superficiellement pour l'observateur
étranger par certaines traditions (?) vestimentaires ; ainsi, le négligé,
généralement très étudié et coûteux, de l'étudiant d'Oxford tranche
tout de suite sur la tenue un peu bohème de son ou de sa camarade
de Keele, de Norwich ou de Brighton : blue jeans, barbes très victo-
riennes chez les garçons, et, chez les filles, slacks et longs cheveux.
Depuis 1958 ont été prévues : l'université du Sussex (Brighton), de
l'East Anglia (Norwich), de York, de Canterbury (qui ne fonctionnera
qu'en 1965), d'Essex (Colchester), de Coventry et de Lancaster. Celle
de Keele, dont il va être question, a été ouverte en 1950, donc est
l'une des plus anciennes des jeunes universités, et reçoit actuellement
environ 1.000 étudiants, prévoyant d'élever le chiffre à 1.700 en 1970.
L'enseignement que se proposent généralement de dispenser ces
nouvelles fondations les distingue des universités traditionnelles.
L'économie politique, les sciences sociales y ont généralement une
place plus grande ; ne parle-t-on pas d'une université « européenne »
à Brighton ? De plus, il s'agit d'implantations dans des régions jusqu'à
présent éloignées de centres universitaires et, par contre, où l'indus-
trie appelle la création d'enseignements techniques plus spécialisés ;

(3)C'est dans le domaine du recrutement que les critiques pleuvent des


hautes sphères, où l'on parle de « balkanisation ». The University Grunts
Committee plaide depuis cinq ans pour une politique concertée, se heurtant
au conservatisme au nom duquel chaque institution entend garder son indé-
pendance et ne pas se laisser bureaucratiser par le haut.
ainsi Coventry a l'ambition d'absorber dans les années à venir
20.000 étudiants. L'initiative des Vice-Chanceliers (équivalents de nos
Recteurs) leur permet parfois de se gagner le patronage de magnats
de l'industrie textile, ou la collaboration de personnalités en vue,
comme le romancier Angus-Wilson ou Benjamin Britten à Norwich.
On l'a fait remarquer, le monde dans lequel sont appelés à vivre
ces centres universitaires « n'est pas celui des incunables, mais bien
celui des rapports administratifs et des relations avec les autorités
locales » qui jouissent en Angleterre d'une plus grande autonomie
qu'en France. Le Rapport Robbins les y invite :
1Ve would urge local authorities to recognize that universi-
ties must be given room to expand as and when they need it
(§ 473).
Keele offre au visiteur étranger l'occasion de voir fonctionner une
université nouvelle, une fois dépassé le stade expérimental. Elle est
située aux confins des «Potteries», non loin par conséquent de l'une
des régions les plus touchées par la lèpre industrielle au siècle der-
nier ; le voisinage de Stoke-on-Trent, de Bursley, de Hanley, de New-
castle-under-Lyme, s'il éveille des souvenirs pour le lecteur d'Arnold
Bennet, avec les vieux fours à cuisson de la porcelaine Wedgwood,
n'est guère stimulant pour l'étudiant. L'université est d'ailleurs tout à
fait en marge de la «conurbation», au milieu d'un parc jadis pro-
priété d'un industriel. Le bâtiment central, d'époque victorienne en
style néo-jacobéen, ne suffirait pas à accueillir tous les étudiants. Il est
assez inattendu pour le moins de trouver, au milieu des pelouses
décorées de parterres, des baraquements dont certains remontent à
l'après-guerre et d'autres plus récents et fort confortables, décidément
« red-brick » et contenant les divers instituts. Au centre du campus,
une bibliothèque, déjà très riche et, en face, l'immeuble réservé aux
étudiants, «The Union», dont l'architecture audacieuse se détache
sur les prés où paissent encore quelques troupeaux ; au hasard du
relief, se détache la coupole d'un observatoire contre la verdure (4).
Les blocs réservés au logement des étudiants sont fonctionnels, selon
les normes désormais répandues, et seraient aussi bien à leur place
dans toute autre région du monde. Au milieu d'une campagne que
l'on imaginerait volontiers pour cadre d'un roman de Jane Austen,
se développe l'activité intellectuelle dont bénéficie aujourd'hui
« Lucky Jim». Pour remédier aux inconvénients signalés plus haut
(Robbins Report, § 204) d'une spécialisation trop précoce et trop
étroite au niveau du second degré, l'université de Keele a institué
une sorte de « propédeutique » (Foundation Year) au cours de laquelle
un programme plus proche de nos classes terminales est offert à
l'étudiant ; il est alors possible de préparer deux ou trois matières
aussi disparates que la physique, une langue étrangère et l'anglais
au niveau des études supérieures. On reconnaîtra ici le souci de
rapprocher les « deux cultures », souci qui, naguère, a permis à
F. R. Leavis de rompre quelques lances avec C. P. Snow, le mathé-
maticien devenu romancier et qui souhaite que le scientifique
sache apprécier Shakespeare et que le littéraire connaisse les progrès

(4) Entre la bibliothèque et le bâtiment, de l'Union, va se dresser une


chapelle œcuménique, c'est-à-dire ouverte aux diverses confessions, mais
divisée en deux parties, l'une pour les chrétiens non-romains, l'autre pour
les catholiques. Mais le problème qui se pose plus profondément dans les
universités est le fait que, du point de vue religieux, face à l'indifféren-
tisme de la majorité, au conformisme de plusieurs, on voit se développer
un certain piétisme indifférent à son tour aux instances culturelles moder-
nes, comme aux options politiques, dans toutes les confessions.
de la thermodynamique : culture universelle qui risque de n'être au
mieux que le vernis permettant de tenir une conversation entre col-
lègues dans le « Senior Common-Room » à l'heure du café (5). L'ini-
tiative de Keele ne vise pas à engager tous les étudiants de première
année à poursuivre avec la même persévérance sciences et humanités
de front, mais à encourager les meilleurs à choisir des options plus
variées qu'il n'est possible ailleurs. Le débat sur les « deux cultu-
res » a, en tout cas, fait apparaître que l'on devait mettre finréalités
à une
conception de l'humanisme en tour d'ivoire, coupée des
humaines et sociales et du progrès des sciences. Il y a un snobsime
de la culture littéraire qui, en Angleterre peut-être plus qu'ailleurs,
n'a d'égal que le philistinisme que Leavis reproche à Snow avec
quelque passion. Est-il bien sûr qu'il suffise de faire vivre en commu-
nauté universitaire fermée un certain nombre d'étudiants et de
maîtres pour abolir les frontières ? Tout est sans doute possible dans
un cadre insolite, malgré l'isolement ou peut-être grâce à lui ;
A. Keele, les professeurs sont tenus de résider, eux aussi dans un
décor champêtre dont aucune université provinciale française
n'approche ; mais sans doute, la nostalgie d'Oxford est là pour
beaucoup et les conférences à l'étranger permettent à quelques
privilégiés d'oublier pendant quelque temps le monde des Potteries
et ses traînées de fumées (invisibles cependant de Keele). Pourtant,
on ne saurait dire ici, moins encore qu'ailleurs, que l'étudiant soit
« livré à lui-même » comme on peut le déplorer encore en France ;
« dons socialize students at sherry parties » et les
tutorials réunissent
chaque semaine deux ou trois étudiants avec le professeur. De plus,
les jeunes universités cherchent à créer leurs propres traditions,
comme nous l'avons vu en mai dernier, à l'occasion d'un New Univer-
sity Festival au cours duquel forums, pièces de théâtre, films, concerts,
conférences sur l'éducation, débats sur le christianisme et jazz ont
animé pendant un long week-end pluvieux, les halls et les pelouses
de Keele. Peut-être l'étudiant britannique sent-il, en dépit de son
individualisme traditionnel, de façon plus intense les risques de la
vie en vase clos, dans des cités universitaires où le confort matériel
ne laisse pas de lui poser d'autres problèmes, où ni l'agnosticisme
affiché ou secret, ni le conformisme religieux ne peuvent complète-
ment satisfaire quiconque se cultive, cherche à se situer dans une
société pour laquelle le préparent des diplômes dont il a du mal à
apprécier parfois l'utilité. Il semble que, plus encore que dans une
grande université, l'étudiant ainsi protégé dans sa vie matérielle
ressente de manière plus aiguë une certaine solitude intellectuelle et
morale, même dans un milieu universitaire où moins qu'ailleurs le
professeur ne risque pas de devenir une machine à enseigner, et où
le cours magistral — the lecture — ne peut tenter le virtuose en rhéto-
rique. Ainsi, la condition de l'étudiant et dans une certaine mesure
aussi celle de l'enseignant, dans une jeune université est-elle de sentir
de façon plus vive que l'intellectuel est un isolé, quand il est coupé
d'un passé qui, dans les vieilles universités, demeure toujours présent.
Mais alors, qu'à Oxford, par exemple, ce passé peut être un stimulant
ou au contraire un «tranqUIllIsant», son absence, dans une jeune
université qui n'a pas encore pu créer ses traditions, peut devenir un
facteur d'instabilité ou d'inquiétude, salutaire pour les meilleurs,
il est vrai.

(5) Le monde du C.P. Snow est decrit par F. R. Leavis en ces termes cin-
glants : « It is the world in which Mr. Macmillan said — or might, taking
the tip from Snow, have varied his phrase by saying —. You never had so
much jam... it is the world in which the vital inspiration, the creative drive
is 'Jam to-morrow' (The Spectator, 9-3-62).
Il ne faut pas négliger l'effort qui se poursuit à Keele, comme ail-
leurs, pour étendre à d'autres secteurs sociaux l'influence de l'univer-
sité, et au moyen des « Departments of Extra-Mural Studies », par des
conférences payantes qui abordent aussi bien la littérature moderne
que la vie politique, les sciences et la théologie devant le public des
agglomérations urbaines. C'est ici la vieille tradition des Working-
Men's Collèges, inaugurée au xixe siècle par les syndicats bourgeois,
qui se poursuit encore sous cette forme.

PROMOTION ET TRADITIONS
On ne peut, pour le moment, que spéculer sur l'orientation que le
gouvernement travailliste voudra donner aux réformes universitaires.
Le lecteur du Rapport Robbins reste sur l'impression, confirmée par
l'avis de divers observateurs anglais, que l'enquête et les conclusions
des auteurs ont laissé volontairement quelques points dans l'ombre.
On se demande, par exemple, s'il sera toujours possible de conserver
certains critères de sélection avec une situation démographique qui
exigerait des réalisations à plus grande échelle. C. P. Snow le recon-
naissait lui-même :
« Notre dernier argument est le fait que nous ne croyons
pas à l'éducation de masse, mais à l'éducation d'une élite,
mais une petite élite, plus petite que nous le pensons. Nous
nous sommes persuadés que notre minuscule armée de
110.000 étudiants d'université était constituée par des têtes
de listes, produits achevés d'une éducation spécialisée et
recrutée par concours. Si c'était vrai, et ce serait sociale-
ment très dangereux, nous serions en fait beaucoup mieux
équipés. En réalité, le nombre d'étudiants à qui notre singu-
lier système d'enseignement convient et qui réussissent est
fort réduit. » (New Statesman, 17-5-63).
A cela fait écho un autre témoignage dans la même revue (28 avril
1961) : on ne compte à Cambridge pas plus de 700 étudiants (sur
9.000) provenant des milieux ouvriers, dont 40 jeunes filles seulement.
Le Rapport Robbins a pris les choses d'un peu trop haut sans
doute en se contentant de faire remarquer que :
« Beaucoup d'étudiants ont actuellement le sentiment que
le simple fait d'être admis dans une université confère un
honneur public plus évident que celui d'appartenir à toute
autre institution, mais nous espérons que nos propositions
précédentes atténueront cette différence trop accusée d'appré-
ciation. » (§ 463).
Il convient de rappeler que le problème des échecs ne se pose
pas avec la même acuité en Angleterre qu'en France où l'on croit
pouvoir affirmer qu'ils s'élèvent, à la licence, à 60 % (Outre-Manche,
à 14 %). L'étudiant obtient au moins une mention passable (a pass
degree), ou se contente d'un «.général degree», s'il ne peut obtenir
an honours degree. La hantise de l'échec est cependant là, le maintien
de la bourse, comme en France, étant lié au succès. On redouble
à ses propres frais (under one's own steam).
On peut alors répondre qu'en invitant un plus grand nombre à fré-
quenter les « Colleges for the Education and the Training of Teachers »
et les « Institutes for technological éducations, on veut maintenir
une certaine discrimination qui maintiendrait les universités dans
un superbe isolement, factice d'ailleurs. Il aurait été souhaitable, en
revanche, que le tableau des prévisions quant au chiffre des étudiants
dans les années à venir tînt compte des besoins de l'industrie, des
spécialités demandées. L'enquête a été menée beaucoup plus en
fonction du rayonnement des universités qu'en fonction des
besoins de la nation. Cette perspective a, au moins, le mérite
de n'avoir pas mis au premier plan le critère de rentabilité et d'effi-
cacité qui, trop souvent, inspire certains gouvernements. Qu'une
certaine sérénité, par contre, commande aux études prospectives de
ce genre en Grande-Bretagne, s'explique certainement par le fait que
l'accroissement des étudiants n'est pas encore devenu chez elle une
préoccupation obsédante. On reproche à notre université française
d'être « trop crispée sur ses valeurs pour pouvoir et vouloir les
adapter » (6). L'université britannique reste, elle aussi, crispée sur ses
traditions, mais si elle veut les adapter, il y a peut-être là quelque
difficulté à faire les choix décisifs entre les termes du dilemme posé
par une récente étude : Equality or Excellence (7) ?
« Nous n'avons pas » écrit l'auteur, D. Jenkins, « une véritable
méritocratie et nous ne sommes pas sur le point d'en avoir une, mais
nous produisons rapidement une élite diplômée dont le pouvoir se
camoufle, à la manière anglaise, derrière notre structure archaïque
de classe. Il est fâcheux qu'elle ne se comporte pas en élite, en bien
et en mal. Le défaut répandu chez la plupart des gens cultivés, ce
n'est pas qu'ils ont un jugement plus perspicace et plus informé que
les autres, mais c'est qu'ils ne sont plus en contact avec les autres... Un
trop grand nombre de gens n'ont rien d'autre à offrir à la commu-
nauté, comme bénéfice de leur éducation, qu'un diplôme qui, en
partie, proclame et en partie dissimule, la médiocrité de leurs
talents » (op. cit., note 7, p. 173).
Parallèlement, il se trouve que des étudiants provenant de milieux
modestes, ont pu, grâce à des bourses, certainement plus généreu-
ses qu'en France, parvenir jusqu'à Cambridge ou ailleurs ; pour ceux-
là, l'ascension est devenue un moyen de promotion sociale principale-
ment ; en ce domaine, le problème de l'adaptation est autre : l'étudiant
peut devenir un bon instituteur, un bon représentant de publicité, en
raison de l'habitude en vertu de laquelle un B.A. Oxford peut aussi
bien se placer chez Shell que dans une banque : mais aura-t-il acquis,
comme le dit le texte du New Statesman (déjà cité) :
« the fine culture of the race which Cambridge, at its best,
wonderfully transmits » ?
En se coupant trop brutalement de son milieu pour accéder aux
privilèges de la vie d'étudiant anglais, ne s'est-il pas quelque peu
désadapté, en s'efforçant maladroitement d'oublier et de faire oublier
son origine modeste comme un héritage honteux ?
L'âge du « Welfare State » doit donc surmonter les périls du
confort et permettre au plus grand nombre d'éviter l'embourgeoise-
ment que sécrète une société qui aura toujours plus besoin de tech-
nocrates et de techniciens que d'humanistes. La culture, pourquoi
faire ? Elle suscite, dans une société d'abondance, l'ennui et l'ennui

(6) E. Boupareytre ; Esprit, loc. cit., p. 847.


(7) D. Jenkins : Equality and Excellence, Christian Jhrontier L-ouncil,
pp. 214, 1961. Une traduction partielle en a paru par nos soins (Egalitaire
Angleterre, périls et promesses de la révolution silencieuse, Christianisme
social, janvier 1962).
est, à son tour, alimenté par le besoin de loisirs de qualité pour le
« highbrow » autant que pour le « lowbrow ». Devant la boule de
cristal suspendue à Noël au salon, invité selon la tradition à y lire
l'avenir, un personnage d'Angus Wilson s'écroule désespéré : il
n'a rien vu dans l'avenir Il semble bien que la fonction même des
!

universités ne puisse en définitive être précisée qu'à partir d'une


réflexion qui engage la destinée de la culture et en même temps,
celle de ses bénéficiaires, maîtres et étudiants. Or, les universités
anglaises ont moins que les nôtres le souci immédiat d'adapter des
diplômés à une activité déterminée : il peut s'ensuivre un certain
malaise chez beaucoup, une fois sortis de leur « aima mater »
ancienne ou nouvelle : mais aussi, il est encore possible dans ces
cadres-là, plus protégés (en apparence du moins, des exigences, du
gagne-pain immédiat) d'apprendre à mieux renoncer au moins momen-
tanément au seul critère de l'efficacité et du rendement, à dissiper aussi
les mirages de la culture « image et son », la Pop Culture. On se réjouit
qu'il y ait encore beaucoup de revues étudiantes en Angleterre où
s'expriment des poètes, des rêveurs qui seront bien peut-être un jour
des chercheurs, des novateurs, des créateurs. On sait aussi la place
privilégiée que prennent dans les universités les activités théâtrales,
de l'O.U.D.S. dont le rayonnement atteint les universités françaises,
aux modestes « Dramatic Societies ». Nul doute que les activités para-
universitaires permettent à beaucoup de témoigner d'une vitalité
morale qui est l'une des raisons d'être de la vie communautaire
traditionnelle dans les universités britanniques. De toute manière,
le savoir transmis ne saurait devenir ni moyen de puissance, ni
critère social, ni évasion, sinon il perdrait sa raison d'être ; il
risquerait d'appauvrir les plus riches, c'est-à-dire, les bénéficiaires
mêmes de l'Etat Providence, et cela ne serait-il pas aussi scandaleux
et stérile pour la société que de n'enrichir que les nantis ?
Jacques Blondel.
PANORAMA CRITIQUE

LA CRITIQUE SHAKESPEARIENNE

LA VIE SECRETE DE WILLIAM SHAKESPEARE.

Un roman sur la vie amoureuse de Shakespeare (1) ? Pourquoi pas... La


maigre poignée de faits (et encore ne vont-ils pas tous sans contestation)
sur lesquels s'étayent, depuis celle de Nicholas Rowe, les biographies sérieu-
ses du grand Will, ne conduit-elle pas presque fatalement à des degrés
variables d'affabulation romanesque ? N'est-ce pas un bien grand mystère
déjà que Shakespeare, ayant obtenu le 27 novembre 1582 licence d'épouser
Anne Whateley, de Temple Crofton, se retrouve le lendemain même on ne
peut plus officiellement marié à Anne Hathaway, de Stratford ? De là à
considérer qu'il ne s'agit peut-être pas ici d'une simple fantaisie d'état civil,
et à chercher un rapprochement possible avec la naissance, six mois après
le mariage, de Susanna Shakespeare, il n'y a qu'un pas, qu'Anthony Bur-
gess n'hésite pas à franchir. Il en franchit d'ailleurs bien d'autres, allè-
grement, avec ce brio que l'on connaît à l'auteur de The Wanting Seed et
de Honey for the Bears. Et cela, ma foi, de façon fort séduisante, pour peu
que l'on consente à oublier un instant les scrupules de l'érudition respec-
tueuse, et que l'on accepte d'entrer dans le jeu. Car il s'agit bien sûr d'un
jeu, auquel on ne saurait reprocher pourtant d'être absolument futile ou
arbitraire. L'Histoire est là, heureusement ressuscitée, sans entorses abu-
sives, haute en couleur et réaliste à souhait (qu'on lise plutôt le récit de
l'exécution du docteur Rodrigo Lopez et de ses complices). Et c'est un
héros très acceptable qui évolue dans le foisonnement d'une époque évoquée
avec toute la vigueur qui lui revient. Campagne et ville, théâtres, tavernes,
angoisse des années de peste, problèmes familiaux et professionnels, rela-
tions complexes des deux aristocraties, celle du sang et celle de l'esprit,
tout cela semble très judicieusement retracé, et replacé. Pour sa vie amou-
reuse, c'est une autre histoire, où aux faits établis se mêlent (sans pourtant
que l'on puisse crier à l'invraisemblance) les mythes les plus généralement
reçus, et des interprétations parfois fort personnelles de l'œuvre lyrique
—' les Sonnets — et dramatique. Que Shakespeare, à peine sorti de l'adoles-
cence, ait été contraint au mariageexpérimentée,
par une Anne Hathaway de huit ans son
aînée, lubrique et fâcheusement qu'il en ait conçu pour la
femme une aversion passagère, que l'amour pour Mr. W. H. (ici, Henry
Wriothesley : et l'on appréciera au passage la boutade, «the family first»,
qui justifie les dix-sept premiers sonnets, et explique l'inversion des ini-
tiales dans la dédicace de Thomas Thorpe !) n'ait donc pas été aussi plato-
nique qu'on s'efforce de le croire, ou de le faire croire, cela se défend. Que,
d'autre part, la « dark lady » des derniers sonnets ait été vraiment noire,
qu'elle ait partagé ses faveurs entre W. S. et W. H., et qu'elle ait transmis

(1) Anthony BURGESS, Nothing like the Sun. A Story of Shakespeare's


Love-life (Londres, Heinemann, 1964, 234 p., 21 s.).
à Will, ultime cadeau d'un noble mais ambivalent protecteur et ami, ce
morbus gallicus que n'ont pas manqué de lui imputer certains commenta-
teurs parmi les plus sérieux, sur la foi des tirades de Troilus ou de Timon,
pour mieux expliquer les œuvres de la « dark period », cela s'inscrit de
façon plausible parmi les infinies possibilités d'une vie de Shakespeare. Et
nombre d'autres choses d'ailleurs. Que Shakespeare enfin, cocufié par son
frère Richard, ait tiré d'Anne une ultime et posthume vengeance en lui
laissant, pour tout héritage, son « second best bed », voilà qui est tout à fait
compatible avec le sens de l'humour que nul ne songe à lui contester ! Si
l'on ajoute que le style, quoique parfois peut-être un peu trop moderne à
mon sens, est brillant, explosif (les dialogues ont une truculence bien éliza-
béthaine, exempts pourtant de toute recherche d'archaïsme qui puisse
dérouter le profane, les emprunts à Shakespeare, nombreux, s'intègrent
insidieusement au texte, et il faut être très averti pour les reconnaître au
passage ou, inversement, pour ne pas succomber, à l'occasion, à de trom-
peuses impressions de déjà-vu), on aura dit l'essentiel sur cet original hom-
mage suscité par le quatrième centenaire. D'aucuns crieront au scandale,
au sacrilège : c'est leur droit le plus strict. Sans doute en eussé-je fait
autant moi-même, si ce livre n'avait été pour moi une agréable lecture de
vacances... Car il est, pour employer une expression chère à la critique
britannique, « highly readable ». Peut-être n'est-il pas « illuminating » à
proportion : mais l'irrespect, si irrespect il y a, est parfois une bien saine
médecine.

L'HOMME DU JOUR...

Saluer, comme se devait de le faire tout éminent shakespearien, le grand


homme de l'année ? Initier les étudiants débutants à sa vie et à son oeuvre ?
Peter Alexander (2), dans ce petit volume appartenant à une collection qui,
toutes proportions gardées, est l'équivalent de notre collection « Que sais-
je ? », s'acquitte avec aisance de ces deux missions en apparence difficiles
à concilier. Profanes et initiés trouveront ici matière à satisfaire leurs exi-
gences : la somme des faits et des problèmes relatifs à la vie et à l'œuvre
de Shakespeare y est en effet remarquablement présentée, et ne sont exclus
ni les aperçus critiques, ni les esquisses de théories. Les quelque cent dix
pages consacrées à la biographie constituent un chef-d'œuvre d'érudition
admirablement digérée, quintessenciée pourrait-on dire : toutes les certi-
tudes que l'on peut avoir sur la vie et la carrière du poète ont été passées
au crible, et sont judicieusement mises en valeur et interprétées. Les hypo-
thèses plausibles ont leur place aussi, prudemment discutées et harmonisées
avec les certitudes. Il en est de même pour l'œuvre : l'énorme masse d'éru-
dition qui l'entoure a été condensée de façon magistrale. Tout est dit, ou
presque, sans pourtant que la clarté en souffre. Les problèmes cruciaux
(celui, par exemple, des rapports de The Taming of the Shreiv et de The
Taming of A Shrew) sont posés nettement ; des solutions sont avancées. On
peut reprocher, peut-être, à Peter Alexander d'avoir quelque peu négligé
les Sonnets, auxquels sont consacrées deux pages à peine, ce qui n'est guère
si l'on considère le nombre de questions qu'ils soulèvent ; ces questions sont
néanmoins posées, encore que l'hypothèse Pembroke, en ce qui concerne
l'identité de Mr. W. H., ne soit mentionnée que de façon trop allusive. On
peut regretter aussi que l'auteur, qui a choisi de présenter l'œuvre drama-
tique de façon synthétique, respectant la division traditionnelle du premier
folio en trois groupes : comédies, drames historiques, tragédies, n'ait pas
jugé bon, puisqu'à l'intérieur de chaque groupe il rétablit un ordre relati-
vement chronologique, d'isoler en un groupe final les « romances » : ce qui
eût permis de terminer l'étude de l'œuvre sur la Tempête plutôt que sur
Troilus et Cressida. Mais on ne peut discuter la logique interne de chacune

(2) Peter Shakespeare, Home University Library, no. 252 (Lon-


ALEXANDER,
dres, O.U.P., 1964, 272 p., 10 s. 6 d.).
des parties telles qu'il les a conçues. Ce sont là des critiques mineures, en
regard de tout ce qui peut être dit à l'éloge de cet ouvrage, où l'érudition
bien ménagée aboutit à la plus distinguée des vulgarisations.

...ET DE TOUJOURS.

Il est tentant de réunir dans un même compte rendu ces deux ouvrages
qui, bien que répondant à des conceptions et à des intentions fort diffé-
rentes, se complètent en un sens plus qu'ils ne s'opposent : passé et pré-
sent, tradition et révolution, faits historiques et théories politiques, écono-
miques et sociales ne peuvent guère être dissociés, et c'est en fin de compte
Shakespeare in His Own Age (3) qui donne tout son poids à Shakespeare
in a Changing World (4).
Le numéro spécial de « Shakespeare Survey » contient dix-sept articles
groupés en trois grands chapitres : « The daily life », « Philosophy and
fancy » et «Art and entertainment ». Il ne saurait être question de consi-
dérer ce volume comme une encyclopédie de la vie et de la pensée éliza-
béthaines : ont été délibérément omis ceux des aspects de l'époque que des
études antérieures avaient pleinement révélés, ou qui n'ont pas eu d'inci-
dence directe sur la carrière et l'œuvre de Shakespeare. Il est certain néan-
moins que le tableau ici présenté est, sinon complet, du moins extrêmement
riche, et que quiconque cherche à se documenter sur la période y trouvera
son compte. L'ensemble, tout en débordant assez largement le cadre de
l'œuvre de Shakespeare, lui demeure consubstantiel. La place manque pour
analyser, fût-ce brièvement, des études aussi nombreuses et aussi diverses :
notons, simplement, qu'elles sont d'égale valeur et, toutes, d'un intérêt
considérable.
La nature et les intentions du second ouvrage sont assez bien indiquées
par cette remarque liminaire du présentateur : « The best way to emphasize
the value of Shakespeare in our changing world is to see him in his, reco-
gnizing that the two worlds, though very différent, are at the same time
a unity » (p. 10). Tentative d'exploration à rapprocher, somme toute, de
celle de Jan Kott dans Shakespeare notre contemporain (livre sur lequel
s'appuie d'ailleurs largement Alick West pour l'article : « Some current uses
of " Shakespearian " », qui sert de conclusion au recueil). Et si Arnold
Kettle se défend de présenter l'interprétation marxiste de Shakespeare (tous
les auteurs qui ont apporté leur contribution à cet ouvrage ne sont pas des
marxistes orthodoxes, et nulle « orthodoxie » ne peut donc se dégager de
l'ensemble), du moins reconnaît-il volontiers que « none would wish to
deny the relevance of Marxist thinking to this approach » (p. 15). Etudes
de pièces (Henry V, Othello, Antony and Cleopatra, Measure for Measure,
Troilus and Cressida, The Winter's Tale) ou de thèmes (« From Hamlet to
Lear», « Human Relationships in ShaliCspeare », «Shakespeare and Poli-
tics »), tout ici contribue à mettre l'accent sur l'humanisme de Shakespeare
et sur la valeur de la méthode historique marxiste dans l'exploration des
sources de cet humanisme. On relèvera en particulier, entreAge autres excel-
lentes études, celles de Robert Weimann : « The Soul of the : Towards

a historical Approach to Shakespeare » ; de Kenneth Muir : « Shakespeare


and Politics » ; et de Dipak Nandv : « The Realism of Antony and Cleo-
patra». Et, même si l'on n'adopte pas sans réserves toutes les thèses ici
avancées, on reconnaîtra volontiers cette actualité de Shakespeare qui,
comme l'écrit encore ofArnold Kettle (p. 16), « is, above ail, a writer who,
in the complex ways art, better than any other helps men and women to
understand what it means to be a man or woman and hence affect and
change their world ».

(3)Shakespeare in His Own Age, Shakespeare Survey, no. 17 (C.U.P., 1964,


x + 278 p., 28 planches hors-texte, 50 s.).
(4) Shakespeare in a Changing World : Twelve Essays edited by Arnold
KETTLE (Londres, Lawrence & Wishart, 1964, 270 p., 36 s.).
JUNG ET SHAKESPEARE.

Cet ouvrage d'un médecin (5) s'inscrit dans une longue tradition d'études
scientifiques consacrées à la pathologie mentale dans l'oeuvre de Shakes-
peare : dès la fin du XVIIIe siècle, John Ferriar recommandait la lecture de
Shakespeare à ceux qui désiraient étudier dans les livres les symptômes de
la folie et, en 1822, FTancis Willis se servait des personnages de son théâtre
pour illustrer un cours de pathologie mentale ; depuis, outre d'innombrables
articles, trois ouvrages importants ont été écrits par des médecins sur ce
sujet selon toute apparence inépuisable : ceux de John Bucknill (1859) et
de Henry Somerville (1929), et, en France, celui d'André Adnès (1936).
Le livre du Dr. Scott, qui s'ouvre sur une étude un peu sommaire de
la notion élizabéthaine de mélancolie, suivie d'une analyse beaucoup plus
poussée des structures de la psychologie médicale contemporaine (il convient
d'en signaler la précision et la clarté), se distingue de ceux de ses prédé-
cesseurs en ce qu'il se limite à l'étude dans l'œuvre de Shakespeare d'un
type, celui que les médecins de la Renaissance auraient qualifié de « mélan-
colique » au sens très large que ce mot avait alors. Ni Lear, ni Ophélie n'y
trouvent donc leur place. D'autre part, ce n'est pas simplement l'œuvre
d'un médecin, mais celle d'un homme ayant une expérience non négligeable
de la scène, et une bonne connaissance des principales tendances de la
critique shakespearienne. Mais cela implique-t-il qu'il soit susceptible de
contenter à la fois médecins et littéraires ?
La thèse de l'auteur est que dans le théâtre de Shakespeare intrigue et
structure sont commandées par les personnages, ce qui le rapproche en un
sens de Dover Wilson, et sa méthode est, naturellement, l'analyse psycho-
logique, ce qui le rapproche de Bradley. Mais il est médecin, et en tant
que médecin ne cache pas ses sympathies pour l'école psychanalytique. C'est
donc essentiellement sous l'angle de la psychanalyse qu'il aborde les huit
« cas » qu'il a choisi d'étudier : Antonio, Don John, Orsino, Jaques, Hamlet,
Timon, Périclès et Léontès. Rien d'original ici : la psychanalyse a inspiré
sur l'œuvre de Shakespeare de nombreux articles, dont les plus connus sont
sans doute ceux d'Ernest Jones sur Hamlet et de E. F. Sharpe sur Lear. Mais,
des trois grands théoriciens de la psychanalyse, c'est Jung, le plus nuancé et
peut-être le plus profond, que le Dr. Scott choisit de préférence à Freud ou à
Adler, pour lui fournir un fil directeur : les huit personnages qu'il nous
présente correspondent en effet aux huit types fondamentaux de person-
nalité définis par Jung en fonction de l'introversion et de l'extraversion
d'une part, et de la prédominance de la pensée, du sentiment, de la sensa-
tion ou de l'intuition d'autre part ; et c'est la description de chacun de
ces types par Jung lui-même qui, dans chaque cas, sert de conclusion à
l'analyse du personnage à laquelle se livre l'auteur.
On voit immédiatement ce qu'il y a de séduisant, mais aussi ce qu'il y a
de dangereux, dans cette façon de procéder. Chercher à intégrer la psycho-
logie de Shakespeare à un système contemporain, même si, comme c'est le
cas ici, il ne s'agit que d'exemples choisis dont certains ne sont guère
discutables, c'est s'exposer à infléchir (fût-ce inconsciemment) cette psycho-
logie. Et, de fait, à la lecture de cet ouvrage, le soupçon vous vient par
instants que Jung modèle certains personnages autant qu'il les éclaire :
c'est assez frappant dans le cas de Hamlet. Cela ne signifie pas pour autant
que l'on doive rejeter systématiquement les conclusions du Dr. Scott : la
plupart d'entre elles ne sont pas incompatibles avec une interprétation
plus traditionnelle, plus littéraire, de la psychologie de Shakespeare. Elles
bénéficient de la caution du texte, auquel elles apportent à l'occasion un
surcroît de signification dramatique. On ne niera pas, en particulier, que
certains caractères parmi les moins étudiés (celui d'Antonio du Marchand
de Venise, celui de Don John de Beaucoup de bruit pour rien, voire même
celui du duc Orsino de la Nuit des Rois) acquièrent dans ces pages une
dimension nouvelle.

(5) W. I. D. SCOTT, Shakespeare's Melancholics (London, Mills & Boon,


1962, 192 p., 21 s.).
Mais le terrain n'est pas toujours aussi sûr, et Timon semble bien en
fournir la preuve. Le Dr. Scott, après Somerville et Woods, voit en lui un
cas typique de paralysie générale. C'est une conclusion plausible en appa-
rence : les ravages provoqués par la syphilis étaient, à l'époque de Shakes-
peare, considérables, et Burton range « the French pox » au nombre des
causes de la mélancolie. Mais n'oublions pas que c'est en 1879 seulement
que Fournier, le premier, rattacha la paralysie générale à son étiologie
syphilitique. Il est donc très improbable que la mélancolie dont parle
Burton ait été cette forme particulière de démence qui caractérise la syphilis
cérébrale à son stade ultime. Et dire que Shakespeare a peint en Timon un
homme atteint de syphilis et, d'autre part, qu'il lui a prêté une forme de
mélancolie identifiable en tous points au syndrome démentiel de la para-
lysie générale, c'est admettre implicitement qu'il aurait devancé de plus
de deux cent cinquante ans une importante découverte médicale ! En fait,
si l'on veut à tout prix trouver dans l'œuvre de Shakespeare un type de
vérolé mélancolique conforme à la conception élizabéthaine, il faut plutôt
chercher du côté de Jaques, le « malcontent traveller » : la Satire Il de
Marston est là pour nous le rappeler. Par ailleurs, dans le cas de Timon,
on ne peut négliger la thèse de Dees, qui reconnaît chez lui les phases
successives d'une autre maladie mentale, la folie maniaque-dépressive de
Kraepelin, et s'appuie de façon également convaincante sur l'observation
médicale. Mais il y a mieux encore : le texte de Jung que cite le Dr. Scott
à propos du caractère de Timon implique une névrose autre que la démence
consécutive à la syphilis cérébrale : névrose dont le mécanisme, dit simple-
ment l'auteur, « does not contradict the parallel operation of syphilitic
disease on the brain ». Cet embarras de richesses (car l'infortuné Timon est
décidément gâté) nous incline quant à nous à nous en tenir au déséquilibre
psychique invoqué par le Dr. Adnès : il correspond assez bien à l'analyse
de Jung, et suffit amplement à faire de Timon ce qu'il est.
Pour le reste de l'ouvrage du Dr. Scott, sa partie la plus décevante est
sans doute le chapitre de conclusion, où sont étudiés les rapports de Shakes-
peare avec ses personnages. Ce chapitre n'est pas dénué d'intérêt, mais il
dit trop, ou trop peu, et la synthèse que l'on pouvait attendre reste à faire.
Bref, sans vouloir opposer à toute interprétation psychanalytique de l'œuvre
de Shakespeare l'attitude qu'adopte John Dover Wilson à propos de Hamlet :
« It is entirely misleading to attempt to describe Hamlet's state of mind in
terms of modem psychology at ail, not merely because Shakespeare did not
think in these terms, but because... Hamlet is a character in a play, not
in history » (What Happens in Hamlet, p. 218), on peut néanmoins garder
en mémoire le fait que Shakespeare n'est pas Tennessee Williams et que,
dans son labyrinthe, Timothy Bright et Burton sont des guides plus sûrs
que ne peuvent l'être Freud ou Jung.

UNE BELLE TROP FIDELE.

La première réaction, à la lecture de cet ouvrage (6), est de se demander si


les guillemets qui, dans le titre, encadrent le mot « Regular » ne seraient
pas mieux à leur place de part et d'autre du mot «French». Réguliers, ces
sonnets le sont eh effet, tant par la disposition des rimes (abba abba ccd ede)
que par la facture des alexandrins, correcte sinon absolument classique.
Mais sont-ils français ? Cela se discute. Et pourtant, peut-on condamner
entière que Dikran
ainsi sans appel l'œuvre d'une vie ? Car c'est sa vie traduction
Garabédian, récemment décédé, a consacrée à cette des Son-
nets, conçue dans l'amour et le respect de Shakespeare, et dont la publica-
tionposthume constitue un hommage de divers amis au fin lettré qu'il était.
Son but ? « To render into French verse as closely as he could Shakes-
peare's vocabulary, word-play, imagery, stress, and even to produce an
approximation to their rhythm and sound.» L'editeur (prudent ou scep-

(6)Dikran GARABEDIAN, The Sonnets of Shakespeare translated into French


« Regular » Sonnets (Oxford,
Clarendon Press, 1964, 156 p., 45 s.).
tique ?) précise : « This translation can be regarded as an experiment to
find out to what extent such fidelity may be possible and, as the English
and French texts are printed side by side, the reader may conveniently
consider by comparison how far the work is successful. » La comparaison
à laquelle on nous invite fait ressortir le caractère presque désespéré de
cette tentative, si louable qu'elle soit. Traduire les Sonnets en vers rimés,
en s'efforçant d'en ménager au mieux la lettre et l'esprit, n'est déjà pas
chose facile : mais comment réussir à allier des fidélités aussi nombreuses
et aussi diverses ? La première erreur du traducteur est de s'être inutile-
ment compliqué la tâche en substituant aux sept rimes du sonnet shakes-
pearien (ababcdcdefefgg) les cinq rimes du sonnet régulier français. Forme
plus astreignante, source de nombreuses chevilles monosyllabiques :
Mais c'est toi tout mon être, et tu l'avances, oui...
Toute langue à venir redira ton être, elle...
Je ne t'ai jamais vu besoin de peindre, moi...
Lui, ni ce spectre affable et familier qui, lui...
qui sont autant de maladresses, et dont la répétition devient vite irritante.
Pourquoi vouloir « out-Shakespeare Shakespeare » ? Car c'est bien là, en
fin de compte, le reproche essentiel que l'on pourra faire à Dikran Gara-
bédian, qu'il s'agisse de la rime, du vocabulaire ou de la syntaxe.
Ainsi, le recours à l'archaïsme : s'il est tentant, et même naturel, lors-
qu'on traduit en vers des poèmes de la Renaissance, d'avoir recours à cer-
tains monosyllabes appartenant à l'usage ancien (« los », «ores
« vis », etc...) qui sont pour la métrique des auxiliaires
»,
précieux,
«us»,
encore
se doit-on de ne pas tomber dans l'excès. « Guiller », qui traduit « beguile »,
« fadant », qui traduit « fading », sont à la limite, et l'on ne sait trop que
penser de « famé » (pour « famé »), ou du vers :
A man in hue, all hues in his controlling
qui devient :
Un u d'homme à tout u contrôle en action.
Et il y a plus grave, quand la fidélité au vocabulaire de Shakespeare
entraîne le faux-sens, volontaire sans doute (mais est-il excusable pour
autant ?), comme dans les cas suivants : « gât » pour « waste », « clin »
pour « look », « crue » pour « growth », « brouille » pour « broil »,
«concept» pour «(1)conceit », «stade» pour «stage», «heurt» pour « hurt »,
et la «grogne» ».
pour «groan Sans doute le rythme et la sonorité
sont-ils ainsi respectés, mais il n'en est plus de même du sens, et il devient
dès lors indispensable de se reporter constamment au texte. Et ce même
souci de fidélité peut-il justifier la traduction (?) systématique de « store »
par « stock » ?
Dans le cas des mots composés, l'excès de fidélité devient proprement
catastrophique : « self-substantial fuel » est rendu par « le feu de soi-subs-
tance », « an all-eating shame » par « honte du tout-mangé », « sweet sea-
son'd showers » par une averse « douce assaisonnée », etc... Dans un autre
domaine encore, celui du néologisme, le traducteur renchérit sans cesse sur
son modèle : « otage », « richeté », « couvrage », « effaçure », « odorer »
(rendre odorant) sont autant d'exemples de « coinage » où Shakespeare n'est
pour rien, et dont la rime même n'est pas toujours responsable. En ce qui
concerne la syntaxe, celle des Sonnets est souvent loin d'être claire : mais
est-on justifié, malgré la caution de Pierre-Jean Jouve, à rendre ce qui
n'est qu'obscur par l'inintelligible ? Un exemple entre cent : « for fear of
trust » qui, dans le sonnet 23, peut raisonnablement s'interpréter comme
signifiant « fearing to trust myself », est traduit par : « en peur de foi »,
qui n'a aucun sens. D'une façon générale, le traducteur, volontairement ou
non, complique systématiquement l'expression. Le vers le plus simple :
How heavy do I journey on the way
aboutit à :
En quel ahan journée y fais-je en m'aroutant.
et se charge de mystère.
Chose curieuse, ce processus d'obscurcissement contribue finalement à
créer un style et, mieux qu'un style, une langue : langue disparate, qui
tient à la fois de Maurice Scève et de Francis Jammes, de Marot et de Mal-
larmé, et dont on a souvent l'impression qu'elle n'a de français que les
mots ; langue pleine d'explétifs (« Faut-il qu'au jour d'été moi donc je t'y
compare ?), de maniérismes (<<l'œuvre au corps » pour « the body's work »,
« sa conquête à la mort » pour « Death's conquest ».) qui sont loin d'être
toujours imposés par ce lit de Procuste qu'est l'alexandrin, de licences
hardies (« tes propres yeux, ces profonds enfoncés » pour « thine own deep-
sunken eyes », «en trop courte s'arrête» pour « dotli come too short»)
sans pour autant être à coup sûr poétiques, langue pleine de taches aussi,
dont on devrait rire (« the violet past prime » ne devient-elle pas « la vio-
lette ex-primeur » ?) ; que cette langue s'efforce de rendre ce que celle des
Sonnets a d'exceptionnel, cela ne fait aucun doute, mais il est non moins
certain qu'elle dépasse son but : car l'anglais de Shakespeare, pour différent
qu'il soit de l'usage commun, ne pose pas la moitié des problèmes que
pose le français synthétique de son traducteur. C'est touchant de bonne
foi et de bonne volonté, mais affligeant à proportion.

SHAKESPEARE MORALISTE.

Ceci est plus qu'un livre sur Shakespeare (7) ; c'est, d'abord, un remar-
quable inventaire des valeurs morales, sociales et politiques qui sont
l'âme de la Renaissance anglaise, et dont la méconnaissance rend difficile
la juste appréciation des grandes œuvres du temps. Plus du premier tiers
de l'ouvrage est consacré à cette exploration, que précède une solide étude
comparative du rôle de la notion d'honneur dans la pensée morale de l'oc-
cident, de Platon au xvie siècle. Après avoir défini et analysé la structure
aristocratique de la société de la Renaissance, l'auteur, partant de la défi-
nition de l'honneur que donne Rabelais au chapitre LVII de Gargantua à
propos des Thélémites (définition qui, soit dit en passant, semble bien avoir
été empruntée à Castiglione), étudie les vertus individuelles, les divers
points sur lesquels s'affrontent l'humanisme chrétien et l'humanisme païen,
et, finalement, cet aspect non négligeable de l'honneur que constitue l'estime
publique. La seconde partie s'ouvre sur l'assertion, au terme d'un original
débat, qu'il existe dans l'œuvre de Shakespeare une interpénétration pro-
fonde des valeurs morales et esthétiques. Et, de fait, si l'on veut apprécier
pleinement le travail de C. R. Watson, et le suivre dans ses conclusions, il
faut admettre que le théâtre a par définition un rôle moral : ce qui ne
nous paraît pas indiscutable. Quoi qu'il en soit, l'auteur reprend fidèlement
dans cette seconde partie les divisions précédemment établies, et étudie
l'usage fait par Shakespeare des concepts moraux inventoriés dans la pre-
mière.
Il n'est guère possible ici d'entrer dans le détail de cet ouvrage extrême-
ment équilibré malgré sa richesse : aussi nous contenterons-nous d'en sou-
ligner les deux thèses essentielles. La première est que la Renaissance n'est
chrétien, mais qu'en elle tente de
pas une époque homogène d'humanisme oppositions
s'opérer, avec des heurts pourtant, et des irréductibles, la fusion
des deux humanismes. On rapprochera cette thèse, bien que plus nuancée
et moins révolutionnaire, de celle que défends'étonne Hiram Haydn dans The
Counter-Renaissance (1950), ouvrage que l'on un peu de ne pas
voir cité. Mais c'est surtout, il est vrai, sur la révolte des esprits contre
l'humanisme chrétien qu'insiste Hiram Haydn, cette révolte que Marlowe,
Donne et Francis Bacon illustrent à divers titres, et dont notre auteur
déclare dans son introduction n'avoir pas voulu s'occuper, soucieux qu'il
était des aspects typiques de la Renaissance plus que de ses aspects origi-
naux. La seconde thèse nous présente Shakespeare comme un homme de

(7)Curtis Brown WATSON, Shakespeare and the Renaissance Concept of


Honor (Princeton University Press, 1960, xvm + 472 p., $ 7.50).
son temps, dont le théâtre ne peut de ce fait que refléter, avec un manque
de logique qu'il faut bien admettre et accepter, le double système de valeurs
qu'implique la coexistence plus ou moins pacifique des deux humanismes.
Cette thèse, plus que la précédente, prête à discussion : il semble, en effet
(C.B. Watson lui-même en émet l'hypothèse), que l'on puisse constater,
dans l'ceuvre de Shakespeare, une prédominance des valeurs de l'humanisme
païen. Il n'est donc pas impossible que l'ambivalence qu'on lui attribue ne
soit, après tout, qu'ambiguïté savamment ménagée, et que Shakespeare
rejoigne, comme le voudrait Hiram Haydn, le clan des « originaux ». Ceci
dit, l'ouvrage de C. B. Watson, s'il ne résout pas le problème, aide considé-
rablement à le mieux comprendre, et constitue une contribution de premier
ordre à la critique shakespearienne.

POUR UN THEATRE EDIFIANT...

Ce qui fait l'originalité de ce travail (8), c'est que l'auteur, plutôt que
de porter son effort sur l'arrière-plan biographique, historique ou philo-
sophique de la tragédie élizabéthaine et jacobéenne, ou que d'étudier cette
tragédie en fonction seulement des thèmes qu'elle développe ou des idées
qu'elle exprime (deux tendances dominantes dans les autres ouvrages — et
ils sont nombreux — que la critique contemporaine a consacrés au même
sujet) part de l'examen d'un certain nombre d'œuvres essentielles (les
grandes tragédies de Shakespeare, The Revenger's Tragedy de Tourneur et
The Changeling de Middleton) pour définir une éthique du genre tragique
qui lui sert ensuite de commune mesure pour les autres œuvres dignes
d'être prises en considération. L'idée en soi est intéressante, et la thèse
principale, qui est que la tragédie de cette époque a pu traiter du mal et
de la violence (et leur devoir en fait sa vitalité) d'une façon tout à fait
unique et inégalable, est tout à fait acceptable.
Mais cette idée et cette thèse s'assortissent d'un critère très personnel
de valeur : « We cannot take any play as significant of a trend or deve-
lopment», écrit en effet l'auteur, « unless at the same time we are consi-
dering how good (or bad) it is». Postulat fort discutable, car il est difficile
de s'entendre sur les notions de « bon » et de « mauvais » : et l'on s'aperçoit
vite que, pour M. Tomlinson, la valeur esthétique d'une œuvre est fonction
de l'éthique qui l'inspire. C'est ainsi que Tourneur s'impose comme plus
grand que Webster à cause des éléments positifs que contient The Revenger's
Tragedy (on pense ici au livre d'Irving Ribner : Jacobean Tragedy. The
Quest for Moral Order, trop récent sans doute pour que l'auteur ait pu en
prendre connaissance), mais aussi à cause d'une forme plus équilibrée, où
l'ironie corrige les excès du lyrisme. Car ce qui fait de Webster (tout parti-
culièrement dans The White Devil) un décadent, c'est, à en croire T. B. Tom-
linson, un « dangerously uncorrected lyricism » ; cette décadence s'accentue
chez Marston, chez Beaumont et Fletcher, pour être définitivement consom-
mée chez Chapman et surtout chez John Ford. La marque d'une grande
tragédie, c'est, somme toute, son « firm contact with a world either of
richly conceived tradition and natural order, or — as in the case of
Middleton — of coarse but substantial middle-class living». On comprend
que Massinger, avec son individualisme caractéristique, n'ait pas trouvé sa
place dans cette étude.
Mais l'éthique bien définie de la tragédie qui sert d'étalon à T. B. Tom-
linson n'est pas universellement acceptée, et l'on trouvera par là-même très
contestables les derniers chapitres de son ouvrage, consacrés à la décadence
du genre, et que résume ce jugement formulé à propos de 'Tis Pity She's
a Whore : « Plays must inevitably refer to a moral framework, and though
they don't of course have to adopt uncritically the moral standards they
find in respectable society, there is no sense in deliberately and wantonly

(8) T. B. TOMLINSON, A study of Elizabethan and Jacobean Tragedy (Cam-


bridge U.P., 1964, vin +294 p., 30 s.).
controverting these. A playwright who is even tempted to do this will
inevitably feel the pull of " normal " values, and unless he is good enough
to balance these seriously and acutely against attractions of the Giovanni-
Annabella kind, the moral framework and form of the play will be, as
here, unbalanced. The critical intelligence which should be brought conti-
nuously to bear on Giovanni and Annabella is never alert enough to cope
with the vigorous challenge which they certainly do make. They get away
with far too much of the author's unqualified approval. »
Voilà qui est fâcheusement victorien, et qui fait mal augurer de la valeur
critique de l'ouvrage de M. Tomlinson. C'est dommage, en un sens, car
nombre d'analyses (celle, en particulier, de The Changeling) sont fort
lucides et pénétrantes, et la conclusion générale sur les rapports du drame
et de la poésie au XVIIe siècle reste valable dans son ensemble, si l'on veut
bien ne pas considérer comme insubstantiel ce qui, chez Ford par exemple,
va délibérément à l'encontre des normes établies. Car on n'est pas forcé
de croire que « the real business of drama » soit de voir « the difficulty,
toughness, and vulgarity of life as a source of spiritual and intellectual
food ».

UN CATALOGUE QUI PARLE.

On attendait la réédition de ce très important ouvrage de référence (9),


paru en 1940, et depuis longtemps introuvable, et l'on appréciera le remar-
quable travail de révision auquel s'est livré le professeur Schoenbaum, qui
n'a pas hésité à y consacrer six années : nombreuses additions, chronologie
plus serrée grâce à un dépouillement méthodique des travaux d'érudition
les plus récents, index plus riches, indications plus précises sur les pre-
mières et dernières éditions... Ce précieux répertoire chronologique fournit,
pour toutes lesdeœuvres dramatiques écrites, traduites, jouées ou publiées
en Angleterre Quem Quaeritis à la mort de Dryden (y compris les
œuvres perdues), les renseignements suivants, répartis en sept colonnes :
1) auteur(s) ; 2) titre ; 3) date (ou limites) de composition ; 4) genre ;
5) lieu de représentation, ou troupe par laquelle la pièce fut représentée ;
6) date et nature de la première édition connue ; 7) date de la dernière
édition. Deux listes supplémentaires sont consacrées aux pièces non iden-
tifiées ou de date par trop incertaine. La liste des dernières éditions, à
laquelle renvoie, dans la septième colonne, un numéro figurant après la
date, a été scrupuleusement mise à jour, et elle tient compte en particulier
(le fait vaut d'être noté, les travaux d'érudits français étant trop souvent

,.,.
négligés outre-Atlantique) des volumes de la collection bilingue Aubier,
chaque fois qu'ils constituent l'édition la plus récente d'une œuvre men-
tionnée. Cette liste est complétée par celle des « dissertations » dactylo-
graphiées (éditions non publiées présentées en vue de l'obtention du Ph. D.
dans les Universités américaines). Divers index, très complets, sont consa-

thèques.
crés aux dramaturges, aux pièces, aux troupes d'acteurs, aux théâtres, aux
manuscrits enfin : on trouvera pour ces derniers l'indication des biblio-
thèques où ils sont conservés, ainsi que leur cote au catalogue de ces biblio-
Bref, dans les limites que lui impose une nécessaire concision (encore
qu'un système de signes conventionnels permette dans bien des cas de don-
ner sur une pièce beaucoup plus de précisions que les sept colonnes ne
souhaiter un instrument de
semblent pouvoir en contenir), on ne sauraits'agisse
travail plus complet et mieux conçu, qu'il (l'existence, de rechercher un fait
précis concernant une œuvre peu connue par exemple, d'un
fac-similé de la première et parfois unique édition) ; d'établir le « canon »
de l'œuvre d'un dramaturge ; de se faire une idée précise de la production
dramatique d'une période donnée, de l'activité ou du répertoire de telle

(9) Alfred HARBAGE, Annals of English Drama, 975-1700. Revised by


S. Schoenbaum (Londres : Methuen & Co Ltd, 1964, xviii + 324 p., 4 gns.).
là de quoi inspirer de nombreux travaux
ou telle troupe d'acteurs... Il y a initiative
de synthèse. Signalons enfin une que ne manqueront pas d'appré-
cier les possesseurs de l'ouvrage : en retournant au professeur Schoen-
baum, après y avoir porté leur nom et leur adresse, la carte imprimée
annexée à chaque volume, ils peuvent s'ils le désirent (et sans bourse
délier), recevoir toutes les informations nécessaires à la mise à jour pério-
dique des Annales.

NOUVELLES EDITIONS.

Ce troisième et dernier volume du nouveau Théâtre complet (10) de


Shakespeare, destiné à remplacer dans la collection des Classiques Garnier
l'ancienne édition (traduction de M. Guizot) depuis longtemps épuisée et
périmée, contient douze pièces : Mesure pour mesure, Othello, Le Roi Lear,
Macbeth, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Timon d'Athènes, Périclès, Cym-
beline, Le Conte d'hiver, La Tempête et Henry VIII. Je ne parlerai pas ici
de la traduction de P.-V. Hugo, bien connue de tous, et qui, des traductions
de l'ensemble de l'œuvre dues aux efforts d'un seul, est encore à ce jour
la plus fidèle et la plus convaincante. Comme dans les précédents volumes,
chaque pièce est accompagnée d'une brève notice, et du minimum de notes
explicatives et critiques nécessaires à une bonne compréhension du texte.
M. Fort a judicieusement rectifié dans ces notes les erreurs de sens ou d'in-
terprétation, somme toute peu nombreuses, commisesémendations par le traducteur.
D'autre part, l'indication des principales leçons ou chaque
fois que se pose un véritable problème de texte (c'est, semble-t-il, sur la
Third Variorum Edition de 1821 que travailla F.-V. Hugo) facilitera l'uti-
lecteur se réfère à une
lisation de l'ouvrage pour une lecture bilingue si le empruntées
édition plus moderne. Seize illustrations hors-texte, au Cabinet
des Estampes de la Bibliothèque Nationale et à la Folger Shakespeare
Library, complètent agréablement ce volume.
Ce volume (11) appartient à une série de six pièces en cours de publi-
cation aux Presses de Cambridge, et l'on trouvera dans le numéro de mai-
juin 1964 des Langues Modernes (p. 124) un compte rendu par Georges Bas
de l'édition de Macbeth précédemment parue, où sont suffisamment signa-
lés les qualités et les défauts de l'entreprise. On notera cependant que
F. C. Ludowyk:
cette édition purement scolaire, pour laquelle l'ouvrage de E.livre du maître,
Understanding Shakespeare (C.U.P., 1962) joue le rôle de correspondant
et qui s'adresse à des élèves anglais d'âge et de niveau en
toute hypothèse à ceux de notre premier cycle, pourrait se révéler fort
utile pour encourager les grands élèves de nos lycées à la lecture directe de
Shakespeare : les abondantes notes explicatives, placées en regard du texte,
en éclaircissent en effet les moindres difficultés, et devraient leur permettre
de l'aborder de plein pied.

Jean FUZIER.

(10) SHAKESPEARE, Théâtre complet, Tome LLI. iraauction ae R.-\. nugo.


Edition de J.-B. Fort (Paris : Garnier Frères, 1964, 1142 p.).
(11) SHAKESPEARE, The Merchant of Venzce, edIted fcy JB. U. LuaowyK
(C.U.P. : 1964, 186 p., 6 s. 6 d.).
L'AFFAIRE W. H.

PEMBROKE CONTRE SOUTHAMPTON : MATCH NUL.

John Dover Wilson nous donne dans cet opuscule (1) la primeur de
l'introduction destinée à l'édition des Sonnets (à paraître en 1965) qu'il pré-
pare pour le « Cambridge New Shakespeare ». La raison de cette publica-
tion anticipée ? Le titre permet d'en augurer : elle est essentiellement polé-
mique. Bien que l'éminent shakespearien ne fasse pas ici de personnalités,
il répond en fait à l'historien A. L. Rowse, dont la récente biographie de
Shakespeare (Macmillan, 1963) a suscité de nombreux remous en préten-
dant résoudre de façon indiscutable et définitive le problème central des
Sonnets, celui de l'identité de leur destinataire, au profit de Henry Wrio-
thesley, comte de Southampton. Abordé sérieusement pour la première fois
en 1832 par James Boaden, ce problème a été depuis retourné dans tous
les sens par des générations d'érudits (littéraires, il est vrai : mais est-ce
à dire qu'un historien puisse le prétendre résolu pour peu qu'il daigne
se pencher dessus ?). Il est lié, dans une certaine mesure, à celui de l'iden-
tité de Mr. W. H., « the onlie begetter », de la dédicace de Thomas Thorpe,
l'éditeur de 1609, et les thèses les plus diverses ont été avancées, pour se
circonscrire finalement à deux, malheureusement inconciliables : la thèse
Southampton, qui fait du jeune comte l'ami mystérieux et de son beau-
père, Sir William Harvey, l'obtenteur des sonnets que remercie Thorpe,
et la thèse Pembroke, qui voit en l'ami et en Mr. W. H. une seule et même
personne, William Herbert, comte de Pembroke.
Nul besoin de dire que ces deux thèses ont chacune leurs partisans
convaincus. On peut à bon droit opter pour l'une plutôt que pour l'autre,
et s'appuyer dans chaque cas sur des arguments, tant historiques que lit-
téraires, d'un poids non négligeable : établir, en fait, la vraisemblance de
la thèse Southampton ou de la thèse Pembroke. Mais rien ne permet, et
rien sans doute ne permettra jamais, d'ériger la vraisemblance de l'une
ou de l'autre en certitude, quoi qu'ait pu affirmer A. L. Rowse. C'est ce
que démontre brillamment John Dover Wilson, en opposant au plausible
Southampton le non moins plausible Pembroke, et sa position n'est ni plus
ni moins discutable que ne l'est celle de Rowse. Littéraire, mais voué sa
vie durant à l'étude de la période élizabéthaine, il a de cette période une
connaissance qui n'a rien à envier à celle de l'historien ; et, autant qu'un
historien (même doublé d'un poète comme c'est le cas de Rowse), il est
à même de sentir et de comprendre la poésie de Shakespeare, et ce qu'elle
implique de vérité humaine. Autant que celle de Rowse, l'argumentation
de Dover Wilson est solide, serrée, sans concession aucune au mythe :
affrontement passionnant de deux adversaires d'égale force. Et, si l'on est
tenté d'accorder à John Dover Wilson un léger avantage « aux points »,
c'est essentiellement parce qu'il mène son combat d'une façon beaucoup
plus courtoise et plus régulière que son adversaire, qui distribue au fil des
reprises force coups bas aux littéraires (nous y reviendrons dans le compte
rendu suivant).
L'étude de John Dover Wilson élimine la principale faiblesse de la thèse
Pembroke (confusion de la « dark lady » avec la trop jeune Mary Fitton)
en considérant, comme Leishman, d'ailleurs, l'avait fait pour sa part, que
les sonnets 94, 95 et 96 doivent être dissociés du groupe des « liaison-son-
nets » (33, 34, 35, 40, 41, 42, 57, 58, 61, 92 et 93) : la mystérieuse maî-
tresse du poète qui trompe ce dernier avec l'ami ne justifiant pas (les onze
sonnets en question le montrent suffisamment) la discrétion, l'obscurité
voulue, les ménagements caractéristiques des trois autres, qui pourraient
évoquer en effet le scandale de 1598 qui réunit les noms de Mary Fitton

(1) John DOVER WILSON, An Introduction to the bonnets of Shakespeare


for the Use of Hisiorians and Others (C.U.P. : 1963, 88 p.).
et de Pembroke, et attira sur le jeune comte les foudres de la Reine, fort
intransigeante sur le chapitre de la vertu de ses demoiselles d'honneur. Un
autre point est marqué grâce au portrait de William Herbert par Claren-
don, cité en appendice, qui coïncide de manière assez frappante avec celui
de l'ami, tel qu'il se dessine au fil des 126 premiers sonnets. Il reste néan-
moins que l'on peut à bon droit être sensible aux arguments de A. L. Rowse:
l'important est d'admettre que, dans les deux cas, il demeure ce qu'en
Cour de Justice on appellerait « a reasonable doubt ».
Mais l'introduction de John Dover Wilson ne se limite pas à ce problème:
outre une juste appréciation de l'esprit dans lequel devraient être lus les
Sonnets, on y trouvera une étude approfondie des origines et de la qualité
du texte qui nous est parvenu, des suggestions de chronologie (en tout état
de cause fort différentes de celles de Rowse), des tentatives de classement
nouveau à l'intérieur de certains groupes, des arguments tendant à établir
que le poète rival était bien Chapman, et non pas, comme a tenté de le
prouver récemment Robert Gittings (Shakespeare's Rival, 1960), le médiocre
Gervase Markham (Rowse, quant à lui, étant donné les dates qu'il assigne
à la composition des Sonnets, affirme qu'il s'agit en fait de Marlowe), un
jugement équilibré sur la nature de cette amitié que chante Shakespeare,
et, dans un dernier chapitre consacré aux thèmes et aux sources, une bonne
analyse, renforçant celles de Sidney Lee et de J. R. Leishman, de ce que
le poète doit à Ovide et à Horace. Bref, un travail lucide, qui n'a pas la
prétention d'apporter des révélations sensationnelles, mais qui étoffera de
façon fort séduisante l'arrière-plan des Sonnets pour tous ceux qui y recher-
chent l'Histoire, ou une histoire, et ne se contentent pas d'apprécier en eux,
avec C. S. Lewis, « the greatest love-poetry in the world ».
La conclusion du précédent compte rendu (avec quelques réserves toute-
fois en ce qui concerne l'absence de prétention) peut aussi, en un sens, s'ap-
pliquer au dernier ouvrage de A. L. Rowse (2), où est développée, grâce à
un commentaire serré des Sonnets, la thèse Southampton imposée par son
William Shakespeare (1963). L'amateur d'Histoire (ou d'histoires) y trou-
vera sans aucun doute son compte. L'auteur n'écrit-il pas : « I hope the
Commentary may be capable of being read like a novel for the story it
reveals » ? L'argumentation, nous l'avons reconnu, est solide, et les conclu-
sions sont plausibles. La thèse, d'ailleurs, n'est pas nouvelle ; c'est celle
qu'ont adoptée bon nombre de shakespeariens : l'intérêt essentiel de l'étude
de A. L. Rowse est donc de renforcer cette thèse à l'aide de preuves histo-
riques, une fois admis le postulat initial que l'ami est bien Southampton,
et Mr. W. H. William Harvey. Mais, encore une fois (John Dover Wilson
nous semble l'avoir montré assez clairement), il existe un ensemble de
« preuves historiques » tout aussi cohérent à l'appui de la thèse Pembroke :
que l'on se reporte plutôt au commentaire du sonnet 124 (Rowse : pp. 256-7,
Dover Wilson : pp. 57-8).
Que peut maintenant penser de cet ouvrage un littéraire, disposé ou non
à admettre la théorie de l'historien ? Il lui faudra, d'abord, un certain
stoïcisme pour se garder, dès les premières pages de l'introduction, d'un
préjugé défavorable. L'humilité n'est pas le fait de l'historien A. L. Rowse,
parlant au nom de l'histoire. Aussi bien affirme-t-il d'emblée que si le mys-
tère des Sonnets n'a été résolu par personne avant lui, c'est qu'il est le pre-
mier hitorien (et qui plus est, historien élizabéthain) à s'en être occupé.
Il ne lui semble pas concevable que l'on puisse être historien sans en por-
ter l'étiquette, et que ceux qu'il appelle des « literary persons » puissent
être en fait d'excellents historiens. Et par là nous n'entendons pas seule-
ment qu'ils connaissent les faits de l'histoire, mais encore que cette « mé-
thode historique » que l'on nous vante ici n'a pas de secrets pour eux. En
quoi consiste donc cette méthode, que l'on nous dit appliquée pour la
première fois (et avec quel succès !) aux Sonnets ? « To take each poem
one by one, to follow it humbly line by line, watching for every piece
of internai information and for its coherence with what is happening
in the estornal world, clucking for consistency at every point, accumula-

(2) Shakespeare's Sonnets. Edited, with an Introduction and Notes, by


A. L. ROWSE (Londres : Macmillan, 1964, xxxvm + 320 p., 42 s.).
ting patiently every fact and what may legitimately be int'erred, until
the whole structure stands forth clear. » N'est-ce pas là précisément ce que
font les John Dover Wilson, les Peter Alexander et, d'une façon générale,
tous ceux qui de par le monde s'occupent d'érudition, shakespearienne ou
autre ? Et lorsque plus loin A. L. Rowse se targue encore de sa supério-
rité d'historien pour l'établissement du texte des Sonnets (supériorité due à
la longue fréquentation des documents élizabéthains, qui fait que leurs
habitudes deviennent chez lui une seconde nature), il semble convaincu
qu'il n'y a d' « Elizabethan scholars », rompus à la lecture des textes
anciens, que les seuls historiens...
Mais venons-en précisément à ce texte des Sonnets, et à l'édition pro-
prement dite, qui se veut « practical and common-sensible » : texte et
traduction (ou paraphrase) en prose en vis-à-vis, commentaire historique
(et parfois littéraire) au bas des pages. Le texte, d'abord : il est, nous dit
A. L. Rowse, « doser to the original and more conservative than any
other », parce que l'historien, mieux que tout autre, « recognizes the lan-
guage and the form », ce qui lui permet de rejeter nombre d'émendations
que des esprits moins avertis considèrent comme nécessaires. Le principe
est bon, de ménager le texte, et de ne pas chercher à l'améliorer dans
la mesure où il est compréhensible : aucun littéraire ne songera à contre-
dire l'historien sur ce point. On notera cependant que la modernisation
de l'orthographe pose parfois des problèmes de choix : c'est ainsi que « nere
cloying » (118, v. 5) peut se lire indifféremment « near-cloying », ou « ne'er
cloying » ; cette seconde possibilité, que choisit A. L. Rowse, nous paraît
aller à l'encontre des intentions du sonnet, qui roule sur le thème de l'in-
digestion : et « sick of welfare », deux vers plus bas, vient à point pour
renforcer notre conviction. Dans un autre ordre d'idées, était-il réellement
nécessaire de transcrire (9, v. 4) « makeless » par « mateless », avec note
à l'appui, puisque le mot figure dans l'O.E.D. ? Notons aussi que la para-
phrase en prose tient parfois compte d'émendations traditionnelles, dont
le texte ne porte pas trace. Ainsi : « Therefore my mistress'eyes are raven
black, / Her eyes so suited... » est paraphrasé par : « So it is that my mis-
tress's eyes are raven-black, as is her hair. » Et le vers : « Let no unkind,
no fair beseechers kill » (135, v. 13), que l'auteur qualifie en note d'ellip-
tique, tout en affirmant que le sens est clair (en fait il est, tel quel, par-
faitement incompréhensible !), ne peut donner lieu à la paraphrase : « Let
no fair suitors be unkindly refused » que si l'on admet l'une des deux
émendations suivantes : « Let no unkind " No " fair beseechers kill »
(séduisante, mais qui malmène quelque peu la métrique), ou : « Let no
unkindness fair beseechers kill. »
Cette paraphrase en prose, ici prise à parti, est d'ailleurs sans aucun
doute, du point de vue du littéraire, ce qu'il y a de plus contestable dans
l'édition de A. L. Rowse. Nul ne contestera la difficulté des Sonnets de
Shakespeare, ni que notre historien les ait bien compris : « I think I have
got out the meaning of them ail, with only one or two passages open
to doubt or to alternative explanations », dit-il modestement. Voilà qui rend
inutile la monumentale New Variorum Edition des Sonnets de Hyder Rol-
lins ! Mais passons... C'est, à notre sens, viser bien bas que de rendre sys-
tématiquement en prose, en en vulgarisant les images et le vocabulaire
(l'auteur ne semble-t-il pas regretter, à plusieurs reprises — pp. 39 et 215
pouvoir employer d'autres mots que ceux de Shakes-
— de nechefs-d'œuvre.
par exemple pareils
peare ?), de Il existe, bien sûr, des précédents, les
gloses de Charles Mauron sur les poèmes de Mallarmé, entre autres : mais,
si difficile qu'il soit, Shakespeare n'est tout de même pas Mallarmé, et la
paraphrase, dans les cas où elle s'imposait vraiment, eût pu trouver sa
place dans le commentaire, ce commentaire qui, lui aussi, appelle de sérieu-
ses réserves.
N'en contestons pas la cohérence historique : on lui reprochera surtout
d'être un commentaire hybride, fourre-tout. Le parti-pris de l'auteur de
construite, racontant une histoire, et
voir dans les Sonnets une œuvre composée
qui nous est parvenue telle que l'a son auteur l'incite à vouloir
à toute force dire quelque chose de chaque pièce du recueil ; et comme
toutes sont loin de contribuer à l'histoire, ceciobsequious
nous vaut un salmigondis
de notes philologiques (« In 1.5 the word « » must be given
its literal Elizabethan meaning, i.e. pertaining to obsequies »), de plati-
tudes littéraires (« We notice again the contrast between the modest view
of himself as a man and the confidence in himself as a poet. How well
justified when one thinks of the immense variety of the Sonnets, the
number and facility of the variations on their theme ), de remarques
!

désobligeantes, même si elles sont (parfois) justifiées, à l'égard des « lite-


rary persons » (« The obtuse Mackail », « the gentlemanly Dowden », Sir
Sidney Lee, Knox Pooler, Archbishop Trench et nombre d'autres), de rap-
prochements littéraires (Baudelaire, Christina Rossetti, Tennyson...), de
commentaires sur la forme (« Observe the allitération running ail through
— second nature to a born poet ») : et l'inventaire est loin d'être complet.
On apprendra encore — incursion dans le domaine de la phonétique his-
torique — que « deserts » rime avec « parts » parce que « in earlier days
" er " was regularly pronouncer " ar ", as in serjeant or clerk (in England)
today », et que « hours » est dissyllabique, comme l'indique l'orthographe
originale « howers » ; ou, contribution à la culture générale du lecteur,
que tel ou tel vers a fourni le titre d'un « distinguished novel in our
time », et que tel autre « was taken for an epigraph by Proust for the
greatest of ail modem novels ».
On n'aurait garde d'oublier les nombreux parallèles établis entre les
Sonnets et les autres œuvres de Shakespeare qui sont supposées en être
contemporaines, car cela nous ramène (enfin !) à Southampton que l'on
avait un peu perdu de vue : ces parallèles sont là pour étayer la théorie,
en confirmant la chronologie ; ils sont assez significatifs. Mais on trou-
vera chez Dover Wilson (pp. 52-5) une critique serrée de cette méthode des
passages parallèles, si favorable à Southampton et aux années 1592-4, et
la contre-épreuve (empruntée à Beeching) des métaphores obsédantes, non
moins probante en ce qui concerne Pembroke et les années postérieures à
1597. Ainsi donc, nous voici revenus à notre point de départ. Southampton
et Pembroke, longtemps face à face, risquent fort d'être renvoyés dos à dos.
Consolons-nous. Ecrits pour l'un ou pour l'autre, ces gages d'immortalité
que prétendaient être les Sonnets n'immortalisent à coup sûr qu'un homme,
leur auteur : mais cela n'est-il pas amplement suffisant ?

LE TROISIEME HOMME.

L'apparition in extremis de William Hatcliff, brillant « outsider » monté


par Leslie Hotson (3), peut-elle avoir sur ce qui vient d'être dit une inci-
dence autre que métaphorique ? Franchement, nous ne le pensons pas.
Sans doute, ce « dark horse », qui nous apporte en prime une « dark
lady » à plus d'un titre élucidée (Luce Morgan, alias Black Luce, alias
Lucy Negro, « abbesse » de Clerkenwell), nous oblige-t-il à parler de
« dead heat » plutôt que de « match nul » en ce qui concerne Pembroke
et Southampton, mais il nous semble devoir être mis hors compétition...
à moins que l'on ne soit disposé à reconnaître à Pégase le droit de s'ali-
gner au départ du Grand National Car une épreuve de ce genre ne saurait
!
avoir de sens que s'il y a, pour tous les partants, une relative égalité devant
l'obstacle : et ce n'est visiblement pas le cas ici. Il n'est que de voir la
façon dont Leslie Hotson se comporte devant cette première difficulté
sérieuse du parcours que constitue l'interprétation de l'expression « the
onlie begetter » dans la dédicace de Thomas Thorpe : il ne fait aucun
doute pour lui que « begetter » ne peut avoir d'autre sens que celui d' « ins-
pirateur », et qu'il serait ridicule de vouloir lui donner celui d' « obten-
teur ». « Whatever else he may have been », écrit-il, « Thorpe was lite-
rate. He would no more be guilty of saying : Beget me a manuscript to
publish, than a publisher with elementary-school training would today. »
Le N.E.D. est moins catégorique ; et, d'autre part, si nous savons que « most
of the sonnets » sont inspirés par une seule et même personne, il n'en reste
pas moins que vingt-cinq d'entre eux doivent le jour à une autre, et qu'ils
pèsent suffisamment dans la balance pour rendre très improbable le sens
d' « unique inspirateur ».

(3) Leslie HOTSON, Mr. W. H. (Londres : Rupert Hart-Davis, 1964, 328 p..
35 s.).
La même assurance désinvolte (les ailes de Pégase ?) permet à l'auteur
de « boire » un certain nombre d'autres obstacles, et d'affirmer envers et
contre tous des choses qui pourraient, à la rigueur, être avancées avec toute
la prudence nécessaire, et qui, même dans ces conditions, risquent de
susciter les réactions les plus vives. Ainsi, dans le sonnet 16 : « this time's
pencil », selon Leslie Hotson, « could certainly be no other than the peer-
less Nicholas Hilliard », dont le célèbre tableau : Portrait of a Young Mari
leaning against a Tree ne saurait à son tour représenter que William Hat-
cliff. « Witliout question it may be » (!). Autre affirmation du même
ordre : « Mr. », abréviation de « Master », ne peut s'appliquer à un « right
worshipful knight » (Sir William Harvey, beau-père de Southampton).
A. L. Rowse nous dit pour sa part que « Master... was a term in general
use for persons of recognized status, from a Master of Arts at the univer-
sity to a knight. ». Et il ajoute que la Comtesse de Southampton « usu-
ally referred to lier second and third husbands, Sir Thomas Heneage and
Sir William Harvey, as Master Heneage and Master Harvey ». Reste à savoir,
évidemment, si un imprimeur aurait fait de même : mais est-on si sûr
des usages élizabéthains que l'on puisse, de cet emploi de « Mr. », déduire
que W. H. n'était ni William Harvey ni, a fortiori, un jeune homme titré
comme William Herbert, comte de Pembroke ?
Et ce n'est pas tout : deux vers de Sir John Davies :
0 could I sweet Companion, sing like you,
Which of a shadow, under a shadow sing...
lui semblent suffire à démontrer, rapprochés du sonnet 37 :
Whilst that this shadow doth such substance give
That I in thy abundance am suffic'd
And by a part of all thy glory live.
et du sonnet 125 :

Were't aught to me I bore the canopy...


que les Sonnets de Shakespeare circulaient en manuscrit avant le 25 juin
1594. « The conclusion is inescapable ». Et, pour en finir avec les exploits
de Pégase, un recours à la statistique (« What was the normal, conven-
tional, usual age at which Elizabethan poets wrote sonnets or love-lyrics? »)
permet à Leslie Hotson de confirmer les thèses avancées en 1949 dans son
Shakespeare's Sonnets Dated : à moins d'être « notably backward », « an
outstanding case of arrested development », « a kind of Dopey, trailing
cheerfully along far behind ail the rest of the Seven Dwarf sonneteers »,
c'est entre vingt et vingt-cinq ans que Shakespeare a écrit ses Sonnets.
Dont acte...
Ceci dit (mais il fallait le dire), c'est à une enquête policière d'une éton-
nante virtuosité que se livre Leslie Hotson tout au long de son ouvrage.
Tous les fidèles de Sherlock Holmes (dont il se réclame d'ailleurs à plu-
sieurs reprises) applaudiront à ce tour de force. Mr. 1V. H. est conçu dans la
meilleure tradition de la détection en chambre, et peut soutenir la compa-
raison avec The Mystery of Marie Rogêt. Avec un art consommé du « sus-
pense », l'auteur nous entraîne sur la piste de Mr. W. H., de la dame brune
et du poète rival ; aucun mystère ne lui résiste. Les preuves sont là, et
quelles preuves ! Historiques, héraldiques, linguistiques, cryptographiques...
Les Psaumes eux-mêmes viennent à point pour démontrer que l'ordre dans
lequel nous est parvenu le recueil des Sonnets est bien celui que souhaitait
Shakespeare. Comment résister à ce déluge ? Et pourtant, c'est précisément
cette profusion, cette surabondance, qui rend suspect le travail de Leslie
Hotson. Partout ou presque, il pèche par excès. Ne se contentant pas d'af-
firmations logiques et plausibles, il sollicite les faits, les mots, mobilise
à tout propos l'appareil d'une effarante érudition : cela tient de la pro-
vocation. Et l'amateur de romans policiers en vient fatalement à rechercher
les faiblesses de cet « air-tight case ». Qu'il se rassure, il en trouvera. La
première, et la plus grande, vient de ce que tout l'édifice repose sur une
date, celle de 1588, suggérée par l'assimilation de « the mortal Moon » du
sonnet 107 à la formation en croissant de l'Invincible Armada. Point n'est
besoin d'invoquer l'astronomie (encore qu'il soit incontestable que seule la
pleine lune puisse connaître des éclipses !) pour réduire cette certitude à
l'état d'hypothèse les dates avancées par Rowse (1594) et par Dover Wil-
:
son (1603) pour les événements auxquels ce sonnet semble faire allusion
sont tout aussi « certaines », et également corroborées par une série d'au-
tres sonnets.
Le W.H. que Leslie Hotson recherche ensuite en fonction de cette date
doit répondre à des conditions précises suggérées par le texte : être jeune
et beau, « gentleman » mais « commoner », et justifier pourtant les titres
et attributs royaux dont l'honore le poète (car, selon notre auteur, il faut
prendre à la lettre tout ce qui, dans les Sonnets, touche de près ou de loin
à la royauté). Et c'est ainsi qu'entre en scène William Hatcliffe, natif du
Lincolnshire, « Prince of Purpoole » (roi de la Basoche, dirions-nous) dans
les fêtes traditionnelles de fin d'année organisées par les étudiants de Gray's
Inn. C'est remarquablement ingénieux : mais cette éphémère royauté de
l'hiver 1587-8 suffit-elle à motiver, de la part de Shakespeare, un culte
assidu de trois ans au moins, qui nous révèle non seulement la permanence
des sentiments du poète, mais aussi, de façon presque indubitable, celle
de la condition et du rang de son inspirateur ? Et pourtant les preuves
s'entassent... Les armes de la famille Hatcliffe sont invoquées pour expli-
quer, entre autres choses, les allusions à la Rose et au Rosier éparses dans
les Sonnets. Enfin, Shakespeare ayant écrit :
Your name from hence immortal life shall have...
le magicien Hotson fait jaillir ce nom, non pas une fois, mais quarante,
des vers où il se « dissimulait » :
Since THAT my LIFE on thy revolt doth lie...
0 absence WHAT a torment wouldst thou prove,
Where it not thy sour labour gave sweet LEAVE...
Hatleave, Hatlife, Hatlive, Hatliv, Hatlef, voire même Life Hat et Live Hat !
On en reste pantois.
Dans le cas de la dame brune, la solution est tout aussi ingénieuse (et
tout aussi peu convaincante) : du fait qu'elle est à la fois « bright » et
« as dark as night », l'auteur déduit qu'elle se prénomme Luce ou Lucy,
hypothèse confirmée par les nombreuses références aux yeux, à la vue, à
la cécité, que l'on trouve dans la seconde série des Sonnets (Sainte Luce
est, paraît-il, la patronne de tous ceux qui souffrent des yeux, et sans doute
aussi des oculistes). Il ne reste donc plus qu'à trouver une dame brune
portant ce prénom, et qui réponde au portrait moral qu'en fait Shakespeare:
musicienne et cultivée, ayant connu des jours meilleurs, corrompue dans
son cœur et dans sa chair. D'où le choix de Luce Morgan, attachée à la
maison royale (probablement comme « Gentlewoman of the Bedchamber »)
aux environs de 1579-82, et que l'on retrouve en 1594-5 « abbesse » de la
« nunnery » de Clerkenwell, un des mauvais lieux les plus célèbres de
Londres. Et son nom aussi apparaît à maintes reprises dans les derniers
sonnets, sous les formes les plus inattendues (More Than, Mourn, Morning,
Mourning, Mortgaged, etc..., sans parler de Sea, qui peut traduire Mor dans
le nom gallois Morgan !).
En ce qui concerne le poète rival, il ne fait aucun doute que ce soit
Marlowe (les dates s'y prêtent parfaitement, comme d'ailleurs dans la
thèse de A. L. Rowse). Mais, chemin faisant, Leslie Hotson fait d'autres
découvertes : « every alien pen » (sonnet 78) lui semble ne pouvoir dési-
gner que Thomas Watson qui (malgré son nom) était encore français en
1590. L'emploi du mot « arts » dans le même sonnet fait que le principal
des rivaux de Shakespeare ne peut être qu'un « Master of Arts », ce qui
confirme, bien sûr, qu'il s'agit de Marlowe. Enfin, « that affable familiar
ghost » (sonnet 86) évoque à coup sûr le seul « esprit familier » que
connaisse l'Angleterre, Robin Goodfellow, et c'est donc nécessairement
Robert Greene, dit Robin, autre M.A., qui est le « compère » de Marlowe.
Shakespeare, soit dit en passant, parle de « compeers », mais nous n'en
sommes plus à une lettre près.
On pourrait continuer longtemps ainsi, mais à quoi bon ? Ce ne sont pas
quelques coups d'épingle de plus ou de moins qui peuvent affecter de
façon sensible la solidité d'un édifice dont le défaut essentiel est d'être bâti
sur le sable. Telles qu'elles se présentent, les conclusions de l'enquête de
Leslie Hotson doivent être acceptées (ou rejetées) en bloc. Libre à chacun
de se faire une opinion. Car s'il est vrai, comme le dit Sherlock Holmes,
que « when you have eliminated the impossible, whatever remains, however
improbable, must be the truth », encore s'agit-il d'avoir une juste notion
de l'impossible. Et plus on avance dans cette chasse au Snark qu'est la
poursuite de Mr. W. H., plus on a de raisons de craindre que le Snark ne
soit en définitive qu'un Boojum !
Jean Fuzier.

DE QUELQUES LIVRES DE LINGUISTIQUE RÉCENTS

Une première constatation s'impose : le nombre d'ouvrages consacrés à


la linguistique sous ses différents aspects, ne cesse de croître d'année en
année sans que cesse d'augmenter pour autant le nombre de revues spécia-
lisées. Les grands éditeurs anglais, comme le firent les Américains depuis
1940 environ, lancent désormais, outre des ouvrages de premier ordre, des
séries, des collections consacrées à l'étude et à l'enseignement de la langue
dans l'optique moderne, c'est-à-dire structurale dans le sens le plus large.
En 1964, Longmans' Linguistics Librarjj s'enrichit de deux livres impor-
tants : The Linguistic Sciences and Language Teaching (1) et « General
Linguistics » (2), et annonce pour 1965 « A Linguistic Study of the English
Verb » et « Patterns of Language ». Oxford University Press lance à son
tour une collection L.L.L. (Language and Language Learning) de livres bro-
chés, donc de prix raisonnable et de format variable qui comporte déjà six
titres. Plusieurs de ces volumes sont des rééditions d'essais classiques deve-
nus introuvables comme : « The Practical Study of Languages », de Henry
Sweet (3), ou « The Tongues of Men (4), de J.-R. Firth, et « The Principles
of Language-Study, de H. E. Palmer (5), qui méritent tous d'être relus. On
s'aperçoit que la pensée linguistique britannique présente une remarquable
continuité et fidélité, qu'elle prend conscience, tout en progressant, de sa
dette envers ses grands précurseurs comme Sweet, D. Jones, Firth, qui res-
teront à plus d'un égard des novateurs en matière de linguistique appliquée.
Dans cette production plus abondante d'année en année, on peut distin-
guer trois directions de recherche principales : la linguistique « pure »,
la linguistique appliquée, la stylistique. Mais cette distinction n'est natu-
rellement pas tranchée et n'a pas à l'être : plusieurs des ouvrages cités
font, au contraire, judicieusement la jonction, établissent des rapports
étroits entre ces trois manifestations de la linguistique contemporaine.
Disons d'abord brièvement quels sont les points communs de toutes ces
publications :
Les structuralistes éprouvent de moins en moins le besoin de justifier
l'aspect nécessairement objectif et scientifique de la linguistique descrip-
tive moderne ; celle-ci a pleinement conquis le droit de figurer parmi les
sciences humaines et même d'y occuper une place de choix. Les divergences
mineures entre différentes « écoles » (disons plutôt tendances ou optiques)
sont un signe de vitalité, une promesse de synthèses plus larges, et n'in-
firment en rien, au contraire, l'existence d'un domaine d'ampleur crois-
sante, où l'accord est général. On s'aperçoit ainsi que les « excès » même
des premiers behaviouristes bloomfieldiens ont permis à la linguistique
descriptive de s'affirmer, de s'imposer comme une véritable science du
tous ceux que touchent de près ou de
fonctionnement du langage, àchercheurs,
loin les problèmes de langue : enseignants, étudiants, ingé-
nieurs, critiques littéraires...
Un certain nombre de notions désormais périmées sont devenues insou-
tenables, sont tombées en désuétude sous les coups répétés que leur ont
portés des auteurs comme C. C. Fries [surtout dans The Structure of En-
glish (6)] et ses successeurs, ou, pour remonter aux sources, par de Saus-
qui ne se réclame de ce dernier, qui ne
sure. Il n'est pas un contemporain durable
proclame l'influence profonde et qu'exerce encore le grand lin-
guiste genevois.
L'accord acquis sur les principes généraux se manifeste également dans
la terminologie de plus en plus unifiée : hormis les concepts nouveaux qui
appellent des définitions, donc des termes nouveaux, on peut prévoir que,
bientôt, de même qu'un physicien n'éprouve plus le besoin de définir des
termes comme « gravitation » ou « pesanteur », les linguistes pourront se
dispenser de définir dans chacun de leurs ouvrages les vocables qu'ils
emploient. Cependant, dans la plupart des ouvrages que nous analyserons,
et surtout en linguistique appliquée, le profane trouvera encore glossaires,
ou explications, voire définitions des termes courants.
Saisissons l'occasion pour déplorer que les linguistes de langue anglaise
n'aient pas encore tous adopté la distinction si commode que fait A. Mar-
tinet (7) entre opposition (sur le plan paradigmatique, ou « vertical ») et
contraste (sur le plan syntagmatique ou « horizontal »). Parmi les auteurs
dont nous allons parler, seul J. L. Trim, dans son essai « The Teaching of
English (8), fait très nettement cette distinction, qui semble aujourd'hui
fondamentale ; les autres emploient le mot anglais contrast dans les
deux cas et E. Richer ne parle d'opposition qu'une fois (9), page 58, sans
avoir défini préalablement le terme et sans utiliser dans son ouvrage ni une
notion ni l'autre.
On conviendra sans doute que les progrès très rapides du structuralisme
depuis une trentaine d'années n'ont pas été suivis de près (comment le
pouvaient-ils ?) par l'élaboration de méthodes modernisées pour l'ensei-
gnement des langues. Les praticiens purent donc déplorer à juste titre
qu'après avoir réduit à presque rien la justification des anciennes métho-
des et concepts on ne leur ait pas proposé de substitut fondé sur les ana-
lyses modernes. Les pédagogues de plus en plus nombreux qui se montrent
curieux de structuralisme trouvaient en face d'eux des chercheurs attachés
à la linguistique « pure » mais pas de spécialistes en linguistique appliquée.
Cette époque touche à sa fin, le vide commence à se combler. L'Amérique
ayant montré l'exemple, la Grande-Bretagne à son tour publie depuis 1960
un nombre croissant de manuels destinés aux élèves anglais ou étrangers
et qui se fondent sur la science acquise. L'ampleur de ce mouvement est
telle qu'il ne peut être qu'irréversible.
La France elle aussi se manifeste sur le plan de la recherche [cf. en
particulier « L'Elaboration du Français Elémentaire » (10) et l'analyse cri-
tique qu'en donne « The Linguistic Sciences... » ; cf. « Clefs pour les
Langues Vivantes » et « Pédagogie audiovisuelle des débuts de l'anglais »,
par Jean Guénot (11), tous deux parus en 1964].
Sur le plan des manuels, signalons au moins, car ce domaine nous est
moins familier, « Grammaire Française du Cycle d'Observation », de Delotte
et Villars (12), dans lequel l'influence du structuralisme est frappante.

The Practical Study of Languages (3) :

L'ouvrage de Sweet, publié pour la première fois en 1889 et réimprimé


1964, se présente à bien des égards comme un livre d'actua-
par O. U. P. enl'époque
lité. Ecrit à où naquit l'Association Phonétique Internationale et
la méthode directe, dont Sweet fut un des promoteurs, ce livre nous plonge
dans des problèmes qui étaient d'une actualité brûlante et semble bien
l'être encore aujourd'hui.
On sait que l'auteur des classiques « Handbook of Phonetics » et « New
English Grammar » avait pris parti pour un hardi renouveau dans l'en-
seignement des langues modernes. Sweet allait même jusqu'à les préférer
aux langues mortes pour ce qu'il appelait le « mind training ».compris le
On peut se demander si ses successeurs ont toujours bien
philologue britannique et sa remarquable intuition de novateur. N'a-t-on
semblant de comprendre que la méthode directe
pas cru, parfois, ou faitl'emploi
impliquait simplement exclusif de la langue étrangère enseignée
bornait à cela ? Sweet avait pourtant
au cours de la classe et qu'elle seseulement
bien précisé qu'il ne s'agissait pas de bannir l'ennui, d'intéresser
les élèves par d'ingénieuses mises en situation. Il avait posé des principes
assez stricts à l'emploi d'une méthode que l'on préfère appeler aujour-
d'hui « méthode active » : a) détermination du « style » de langue ensei-
gné ; b) limitation de la quantité des nouvelles acquisitions introduites
dans chaque leçon, à chaque stade... ; c) organisation des matériaux néces-
saires à la compréhension, l'expression, la lecture, et l'écriture (dans cet
ordre) ; d) gradation nécessaire de la progression (nous dirions peut-être
aujourd'hui la « programmation ») aux différents niveaux.
On voit l'aspect moderne de telles exigences appliquées avec un bonheur
variable et un équilibre différent suivant les manuels publics depuis, mais
qui sont reprises et modernisées, en linguistique appliquée par les auteurs
contemporains comme M. A. K. Halliday, Angus Me Intosh et Peter Strevens
par exemple (1) à la lumière des plus récentes analyses linguistiques et
pédagogiques.
En relisant Sweet, on comprend mieux comment purent être publiés les
ouvrages si différents mais de même filiation, de Harold Palmer, Jesper-
sen, ...puis en 1964 « The Linguistic Sciences and Language Teaching » (1),
qui en est en quelque sorte l'aboutissement.
Aux yeux de certains, H. Sweet passera encore pour un dangereux révo-
lutionnaire, mais Michelet ne nous rappelle-t-il pas (13) : « Nommez-moi
une science qui n'ait été révolte... » ?

De Harold Palmer, précisément, cette réimpression de The Principles


of Language Study(5), dans la même collection, publiée pour la première
fois en 1921.

Cet ouvrage, l'auteur l'avait voulu pratique. L'étude sur la nature du


langage avait fait l'objet de son « The Scientific Study and Teaching of
Languages » (1917). Dans « The Principles... », l'auteur en vient à considérer
l'application de la doctrine élaborée quatre ans auparavant.
Les seize chapitres de ce livre n'ont guère vieilli : beaucoup d'entre
les méditer en pensant que H. E. Palmer s'est mon-
nous pourront encorethéoricien
tré non seulement mais aussi admirable praticien comme en
témoigne sa « Grammar of English Words » (14), réimprimée sans inter-
ruption depuis 1938. Qu'a-t-on changé depuis cette époque, sauf pour les
préciser, aux principes de linguistique appliquée raisonnés et justifiés par
Palmer dans son chapitre 14 : a rational order of progression, où l'auteur
présente en deux colonnes les réponses, anciennes et modernes, à quelques
questions de méthode fondamentales : débutera-t-on par l'enseignement
de la langue écrite ou par celui de la langue parlée ? Emploiera-t-on l'en-
traînement oral systématique ? Emploiera-t-on la transcription phonétique
(Sweet avait déjà nettement pris parti sur ce point) ? Doit-on enseigner
l'intonation dès'les débuts? Doit-on enseigner des mots ou des phrases?
L'enseignement des formes irrégulières doit-il se faire dès le début ?...
L'ouvrage se termine par un synopsis de quelques pages, dans lequel se
trouve en germe presque toute l'évolution de la pédagogie moderne des
Langues Vivantes.

The Teaching of English, edited and introduced by Randolph Quirk


and A.H. Smith (L.L.L.) (8).

Cette brochure rassemble des textes plus récents. Les sept essais dont
elle se compose datent de 1957 et se situent, comme nous le rappellent les
la publication par Paul Roberts de son
« editors » dans leur préface, entre Sentences
Patterns of English et le English du même auteur, qui a subi
de Chomsky. Tous ces essais cepen-
entre-temps l'influence de Harris etqu'on
dant, à des titres divers, méritent s'y arrête. Le lecteur de 1964 ne
serad'ailleurs pas lésé car une profusion de renvois, de notes de référen-
ces, et un solide index bibliographique lui permettront de rattacher ce mo-
ment de la pensée linguistique aux ouvrages postérieurs.
Dans un premier essai de R. Quirk, on retrouvera la critique classique
depuis C. C. Pries (The Structure of English) (6), des définitions gram-
maticales conceptuelles ou mentalistes et de leur application aux « par-
ties du discours » par exemple. L'auteur emprunte ses illustrations à diffé-
rentes grammaires traditionnelles comme celles de Nesfield ou de Cestre
et Dubois. R. Quirk reprend aussi les illustrations de son ouvrage, « The
Use of English » (17), pour montrer combien l'emploi de « nonsense words »
éclaire le caractère systématique (ou mieux « systémique ») des structures
linguistiques.
L'essai se termine par un excellent paragraphe sur la notion de marque
aux différents niveaux plhonologiqtue, lexical, grammatical, stylistique.
Il faut avoir lu cet essai comme tous ceux d'ailleurs dont se compose ce
petit volume.
Dans l'essai intitulé « Some aspects of Style », Jeremy Warburg traite
très clairement des notions de styles et de registres. Par son sujet, sa
forme, son optique, cet essai se rattache aux articles plus récents parus
dans la mlême collection sous le titre « Linguistics and Style », de Nils
Erik Enkvist, John Spencer et Michael J. Gregory dont nous reparle-
rons (18).
J. L. M. Trim a intitulé son chapitre « Speech Education », et non pas
« Speech training ». L'auteur explique le pourquoi de ce choix délibéré.
Essai plein de bon sens où sont appliqués, à l'anglais et à ses différents
sftyles, les principes de « situation », de « contexte », et de « redon-
dance », principes que l'on pourrait qualifier de bloomfieldiens, mais qui
ont été revus à la lumière de la théorie du « context of situation » de
Firth, grand maître de l'école linguistique anglaise.
W. H. Mittins, dans « The Teaching of English in schools », cherche
l'au-delà de ces sottisiers pour lesquels le grand public français semble
éprouver un renouveau d'intérêt. L'auteur s'attache à démontrer le « ver-
balisme » auquel mènent les méthodes habituelles fondées sur une analyse
« latine » de la syntaxe, et les avantages que l'on retire déjà de l'emploi
de la linguistique moderne appliquée dans l'enseignement de la langue
maternelle ou étrangère. On accordera volontiers à l'auteur de cet essai que
« literature is primarily a matter of enjoyment. But enjoyment is inse-
parable from understanding... »
Le sixième essai intitulé « The Teaching of English to Scientists and
Engineers », de B. C. Brookes, relate l'expérience de l'auteur, chargé d'un
cours de langue (et littérature ?) anglaise destiné aux élèves ingénieurs
électriciens de University College à Londres. Le lecteur sera gagné par le
bon sens, la conviction, la modestie, la conscience et l'ingéniosité de ce
professeur autant que par son sens de l'humain. La méthode qu'il a éla-
borée mérite d'être méditée par ceux qui ont à enseigner une langue
maternelle ou étrangère à des étudiants en sciences et plus particulière-
ment peut-être le paragraphe 5, où l'auteur commente ce que doit être
selon lui l'attitude du professeur devant le problème de la nature du lan-
gage.
Le dernier essai : The Teaching ofEnglish as a Foreign Language, de
J. C. Catford, est celui dans lequel nos collègues trouveront sans doute
la matière la plus directement utilisable en classe à un certain niveau.
L'essai se termine par une magistrale démonstration des résultats tan-
gibles et simples auxquels peut aboutir l'analyse structurale.

The Linguistic Sciences and Language Teaching, de M. A. TC Hal-


liday, Angus Me Intosh et Peter Strevens(1).
Comme le suggère son titre, cet ouvrage comprend deux parties, et le
dessein de ses trois auteurs est précisément d'établir un réseau de rela-
tions entre linguistique « pure » et linguistique appliquée, entre recher-
che et enseignement.
La grande majorité des points abordés, et les auteurs ont tenté de n'en
omettre aucun, intéresse quiconque enseigne une langue étrangère ou
maternelle, à quelque niveau et dans quelque domaine que l'on se place.
Cet ouvrage ne pourra manquer d'avoir une influence déterminante sur
les méthodes d'enseignement des Langues Vivantes. Il est un genre de manuel
ou de grammaire que l'on ne pourra plus publier : la condamnation de
la grammaire « de papa » est trop sévère, l'argumentation trop serrée,
trop fondée pour que l'on puisse désormais passer outre. Le chapitre six
par exemple (The Basic Role of Linguistics...) devrait mettre un point final
à bien des discussions stériles.
Notons que l'introduction est de celles qu'il faut lire (ou relire) après
avoir lu le livre en entier : c'est elle qui en constitue la meilleure conclusion.
L'ensemble de l'ouvrage, par l'abondance des problèmes traités ou sou-
levés, donne plutôt l'impression d'un cours magistral professé collecti-
vement par trois éminents spécialistes, tous trois représentants de l'école
firthienne (p. 151).
Chacun des auteurs a sans doute tenu à apporter sa contribution per-
sonnelle à chacun des chapitres ou paragraphes (il aurait été utile de
titrer ceux-ci, le lecteur retrouverait plus facilement tel passage qu'il veut
relire. Il en résulte un certain nombre de longueurs, de répétitions (l'em-
ploi de renvois aurait peut-être allégé l'ensemble) : le souci visible de ne
rien oublier fait que chaque terme est défini, illustré, chaque problème
est commenté, retourné sur toutes ses faces. Le lecteur qui ne suivrait pas
le développement de la démonstration ne pourrait s'en prendre qu'à lui-
même.
Les auteurs nous permettront de faire quelques réserves sur un petit
nombre de points.
Leur tolérance les entraîne peut-être un peu loin lorsque, dans le
chapitre V (paragr. 4) (comparison and translation transfer comparison),
ils acceptent des procédés de grammaire comparative qu'ils qualifient eux-
mêmes de « deliberately inaccurate ». Il nous semble dangereux, et
contraire aux principes admis par ailleurs dans l'ouvrage, de conseiller
par exemple : « A transfer comparison in which either the English verbal
group was described as if it had aspect or the Rnssian verbal group liftas
described as if it had not ! ! ! »
C'est peut-être, par ailleurs, montrer beaucoup d'optimisme que d'es-
pérer que, grâce à de meilleures méthodes, l'écolier anglais pourra appren-
dre normalement trois ou quatre langues (p. 260-263). Même si on limite
l'étude de chacune à un registre, à un style, à une forme (écrite ou par-
lée) selon les carrières envisagées, les mécanismes de base, permanents,
communs à tous les registres, styles, etc., exigeront toujours un temps, des
efforts, une compétence assez considérables.
Les réserves précédentes ne diminuent en rien la valeur générale de ce
travail d'envergure. Ce livre est une œuvre de linguistes autant que de péda-
gogues dans le meilleur sens de ces deux termes, s'adressant aux meilleurs
pédagogues et aux linguistes même débutants.
The Linguistic Sciences... fait partie des travaux qui ouvrent l'ère de la
linguistique appliquée à tous les niveaux. Si ce livre doit encore beaucoup
aux grands précurseurs : Sweet, Palmer, Firth, Jones..., il permet aussi de
mesurer le chemin parcouru depuis vingt ou trente ans.

Modern English, de Neile Osman (L.L.L.), Oxford University


Press (19).

A l'origine, ce manuel visait à satisfaire un besoin assez particulier :


aider les immigrants en Australie à améliorer, au besoin seuls, leur
connaissance de l'anglais parlé et écrit. L'expérience pédagogique de son
auteur en a fait autre chose : un manuel original à plus d'un point de vue,
où bien des débutants trouveront en 240 pages ce qu'ils chercheraient en
vain dans maintes méthodes à la publicité tapageuse : explications gramma-
ticiles, exercices avec leurs corrigés (placés en fin de volume), conseils
pour la prononciation (l'importance de l'accent de mot et la régularité de
l'accent de phrase n'ont pas été négligés), etc.
On regrettera que, pour des raisons peut-être techniques ou commer-
ciales, la transcription phonétique proposée au début ne soit pratiquement
plus utilisée dans le corps du manuel. Elle risque ainsi d'être négligée par
le lecteur.
L'auteur signale, pour chaque point de grammaire, les erreurs les plus
flagrantes que l'étranger risque de commettre : arme à double tranchant
mais dont des adultes devraient faire bon usage. Chaque leçon se termine
par une lecture substantielle et de nombreux exercices d'anglais courant.
Ce livre habile et ingénieux à plus d'un titre n'utilise que modérément
les résultats acquis de la la linguistique appliquée.

Linguistic Change in Present-Day English, de Charles Barber (15).


L'ouvrage de Ch. Barber sera lu avec grand plaisir et grand intérêt par
quiconque veut se tenir au courant de l'évolution de l'anglais britannique
pendant ces dernières décades et plus particulièrement depuis la dernière
guerre. Voici un livre auquel pourront se reporter les candidats aux exa-
mens et les anglicistes afin de combler dans une certaine mesure l'écart
inévitable entre la réalité linguistique et le reflet qu'en donnent, avec un
retard certain, les ouvrages mlême récents, fût-ce des dictionnaires constam-
ment revus et corrigés comme le Concise Oxford Dictionarg ou l'English
Pronouncing Dictionary, de D. Jones.
L'auteur ne se contente pas de signaler les changements dus par exemple
à l'influence de l'anglais d'Amérique ou à l'immixion de la langue familière
dans le « Standard English », il les explique et les ordonne en fonction du
système préexistant.
Ch. Barber parle en pur structuraliste, même si cela n'apparaît pas d'em-
blée au profane, mais nulle part les techniques ou la terminologie ne sont
utilisées sans être assorties des explications nécessaires. Les exemples sont
toujours limpides et permettent de situer l'évolution contemporaine dans
son contexte théorique plus général.
Le ton général du livre est la sérénité. Visiblement, pour Ch. Barber, la
linguistique descriptive a fini de livrer ses derniers combats contre la
routine ; ses bases sont assurées, elle demande qu'on la juge à ses fruits.
Ici la récolte est abondante.
Dans un premier chapitre, l'auteur définit d'abord le S.R. (Standard Recei-
ved), sur lequel il va concentrer son effort d'analyse diachronique à court
terme. Comment ne pas approuver quand il nous affirme et démontre que
la meilleure introduction à l'étude et à l'évolution linguistique est celle
des changements qui interviennent sous nos yeux dans la langue contem-
poraine ?
Commençant par les changements de prononciation, Barber mentionne
et étudie en détail les avatars contemporains, en langue cultivée du Sud,
des différentes voyelles et consonnes. Etude raisonnée, raisonnable et sys-
tématique. Si nous retrouvons la ligne jonesienne, c'est avec les quelques
réserves et les retouches qui lui ont été apportées récemment. On regret-
tera peut-être que la distinction devenue indispensable, phonologiquement
entre les deux sons notés ia ne soit pas nettement établie. Il est difficile, de
nos jours [cf. D. Jones : Falling and Rising Diphthongs (16)J, de ne pas
opposer le ia de India (qu'il vaut mieux à notre avis transcrire ja que ia
ou za) au ia de dear. Ces deux phonèmes, articulatoirement et fonction-
nellement différents, semblent d'ailleurs bien évoluer indépendamment
l'un de l'autre. Barber en témoigne mais sans faire le pas qui consisterait
à voir ici deux phonèmes aux fonctions distinctes et à les transcrire, en
conséquence, de manière différente.
Il est intéressant de noter, entre mille remarques précieuses, que Barber
confirme l'évolution récente de la prononciation du groupe -olve, que nous
avions signalée, il y a environ quatre ans, pour l'avoir notée chez des locu-
teurs monolingues parlant à tous égards un anglais distingué du Sud : les
mots solve, resolve, dissolve, involve, se prononcent donc assez souvent
avec le [ou] de soul et non le [o] de solid. Il pourrait y avoir là un phé-
nomène de contamination du o par le « dark 1 ».
On lira également avec intérêt ce que dit Barber du développement des
consonnes excrescentes (intrusive consonants telles que le intrusive r).
Fancy se prononce couramment avec un t excrescent entre n et s, et, de
même, warmth avec un p. L'explication phonétique de ce mécanisme est
connue ; le commentaire qu'en donne Barber est, dans tous les cas, en
parfaite harmonie avec l'analyse structurale.
Dans le paragraphe consacré aux « spelling pronunciations », l'auteur
note que, probablement, sous l'influence d'une scolarisation plus répandue
(ou bien est-ce la prise de conscience de certaines « absurdités » linguis-
tiques ?), la prononciation tend à serrer de plus près l'orthographe, à
réduire le domaine des anomalies : dans often, le t se prononce de plus en
plus souvent en R.P. du Sud. De mlème, la prononciation « contractée » de
mots comme forehead, waistcoat, necklace, a presque partout disparu : on
prononce ces composés, l'accentuation mise à part. en suivant la pronon-
ciation des composants. A notre avis, ces prononciations datent au moins
de la dernière guerre, elles semblent parfaitement établies et ne se rencon-
trent plus guère que dans la bouche d'étudiants français friands de pitto-
resque ou dont on a mal orienté les lectures.
Barber étudie avec tout autant de bonheur et de clarté convaincante les
modifications récentes intervenues dans les domaines du vocabulaire : the
growth of vocabulary, nonce-words, new learned formations : depolymeri-
sation, chromosome, isotope, antibiotic ; affixes productifs en langue contem-
poraine, mots composés, fusions : brunch, paratroop, subtopia... (le lecteur
trouvera ici nombre de mots totalement adoptés par la presse, la radio, et
la collectivité dans son ensemble, mais qui ne figurent encore dans aucun
dictionnaire) ; abréviations : polio, telly, prefab, prop, pop... : sigles :
I.T.V., V.I.P., H.P..., mots d'emprunt récents : apartheid, moped, complex.
Que cette sèche énumération n'induise pas notre lecteur en erreur, la
présentation est toujours agréable, et le livre se lit « comme un roman ».
Ici, comme dans d'autres ouvrages, l'ensemble des changements est ratta-
ché à la théorie structurale des marques (page 105).
Le dernier chapitre (grammatical change) est naturellement bref (la
grammaire d'une langue n'évolue que lentement par rapport à son lexi-
que), mais dense.
Barber fait état, entre autres, de la tendance moderne à former le compa-
ratif et le superlatif des adjectifs disyllabiques, non par suffixation mais
suivant le « modèle syntaxique » : more, the most. Il en est ainsi pour
common, cloudy, fzzssy, quiet, cruel, subtle, clever, profound, simple,
pleasant...
Il note aussi une nouvelle résurgence, limitée et probablement provisoire
de certaines formes subjonctives en langue écrite : I insist the he do it...
Il nous faut, à contre-cœur, mettre un point final à ces quelques cita-
tions, et renvoyer le lecteur au livre lui-même. Il est de ceux qui appellent
une suite, dont chaque chapitre devrait susciter de nombreuses enquêtes
en profondeur, éveiller des vocations de chercheurs spécialisés dans l'étude
synchronique ou diachronique à court terme.

Nous voudrions, dans un prochain numéro, parler plus en détail de cer-


tains livres simplement mentionnés dans cet article, outre les ouvrages sui-
vants que nous avons également reçus :

Lancelot Hogben : The Mother Tongue (Seeker and Warburg, 36 shillings).


House and Harman : Descriptive English Grammar (2d edition).
R. A. Close: The New English Grammar (Allen and Unwin).
Robertson and Cassidy : The development of Modern English.
Raymond Huang : Intonation in Idiomatic English for Chinese Students
(Hong Kong University Press, 196'1).

P.-S. Longmans presente ainsi « A Linguistic Study of the English


:
Verb », de F. R. Palmer, a paraitre en 1965 : « The book's three most
important sections are concerned with the primary auxiliaries », the
' modals',and the ' catenatives'.The first contains much that is new in
its analysis of the ' primary patterns dealing with tense (past and pre-
sent only ; the view that English has a future tense is rejected...). C'est nous
qui soulignons.
Les lecteurs des Langues Modernes se rappelleront peut-être un article
que j'avais publié dans le dernier numéro de la revue, sous le titre de
« Shall et Will dans les propositions principales ».

L. Guierre.

Ouvrages cités

(1) M. A. K. HALLIDAY, Angus McINTOSH, Peter STREVENS, The Linguistic


Sciences and Language Teaching (Longman's Linguistics Library, 1964,
35 shillings).
(2) R. H. ROBINS, General Linguistics, An Introductory Suruey (Longman's
Linguistics Library, 1964, 35 shillings).
(3) Henry SWEET, The Practical Study of Languages (Oxford University
Press, Language and Language Learning, 196 k, 10 shillings).
(4) J. R. FIRTH, The tongues of Men and Speech (Langllage and Language
Learning, Oxford University Press, 1964).
(5) H. E. PALMER, The Principles of Language, Study (Language and Lan-
guage Learning, Oxford University Press, 196k, 7 shillings et 6 pence).
(6) C. C. FRIES, The Structure of English (Londres, 1952).
(7) A. MARTINET, Eléments de Linguistique Générale (Paris, 1960).
(8) Randolph QUIRK and A. H. SMITH (editors), The Teaching of English
(Language and Language Learning, Oxford University Press, 1964, 6 shil-
lings et 6 pence).
(9) Ernest RICHER, S.J., Français parlé et français écrit (Essais pour notre
temps, Desclée de Brollwer, 1964, 125 francs belges).
(10) GOUGENHEIM, MICHÉA, RIVENC et SAUVAGEOT, L'élaboration du français
élémentaire (Paris, 1956).
(11) GUÉNOT, Clefs pour les Langues Vivantes (Editions Seghers, 196k,
710 francs).
(12) A. DELOTTE et G. VILLARS, Grammaire Française du Cycle d'Obser-
vation, classes de 6e et 5e (Hatier, 1962).
(13) Jules MICHELET, La Sorcière (Julliard, 1964).
(14) H. E. PALMER, A Grammar of English Words (Longmans, 1938).
(15) Charles BARBER, Linguistic Change in Présent, Day English (Oliver
and Boyd, 196k, 25 shillings).
(16) D. JONES, Falling and Rising Diphthongs... in Miscellanea Phonetica,
II, 1954.
(17) Randolph QUIRK, The Use of English (Longmans, 1962).
(18) Nils Erik ENKVIST, John SPENCER, Michael J. GREGORY, Linguistics and
Style (Language and Language Learning, Oxford University Press, 1964,
6 shillings).
(19) Neile OSMAN, Modem English (Language and Language Learning,
Oxford University Press, 1964, 9 shillings et 6 pence).
LA MÉTHODE " AUDIO-LINGUALE "

Wilga M. Rivers. — The Psychologist,


and the Foreign Language Teacher.
The University of Chicago Press, Chicago & London, 1964,
pp. 212, $ 4,00.
Voici un ouvrage du plus haut intérêt pour le professeur de langues qui
veut être à la page. Son auteur, qui enseigne maintenant le français à Nor-
thern Illinois University — elle a été naguère étudiante à Lille et à Mont-
pellier — y fait preuve d'une expérience et d'une information étendues et
ouvertes.
Notre pédagogie, qui commence, semble-t-il, à se soucier un peu de ses
fondements linguistiques, n'a pas souvent cherché à se définir en termes
de psychologie. Un certain nombre d'ouvrages ont paru, surtout en anglais,
sur notre métier — citons, parmi les plus récents, celui de Nelson Brooks,
Language and Language Learning, 2nd Ed., Harcourt Brace, New York,
1964 — mais c'est la première fois, à ma connaissance, qu'on trouve un
exposé, sommaire certes, mais sans doute suffisant pour le non-spécialiste,
des doctrines psychologiques qui sont à l'origine des progrès récents de la
pédagogie des Langues Vivantes.
L'auteur prend soin de nous rappeler que ni la linguistique, ni la psycho-
logie — en l'occurrence la théorie de l'apprentissage — ne sauraient suffire
à définir toute notre pédagogie, car elles ne sauraient nous dicter des
objectifs. Elles essaient seulement de nous dire, l'une ce qu'est la langue,
l'autre quelles sont les meilleures conditions de son apprentissage.
Ceci dit, l'ouvrage est un exposé critique de ce qu'on appelle aux U.S.A.
la méthode audio-linguale dont il n'est peut-être pas inutile de rappeler
les caractéristiques et les fondements ,— car trop de nos collègues croient
encore qu'il s'agit essentiellement de machines et de laboratoires de lan-
gues. Voici, cités d'après Carroll, les quatre traits essentiels :
1. Les notions sont présentées dans leur forme orale avant de l'être dans
leur forme écrite ;
2. Les méthodes reposent sur une analyse scientifique approfondie des
contrastes existant entre la langue maternelle et la langue étudiée ;
3. On cherche à obtenir une sorte de saturation (o/Jerlearning) dans l'étude
des structures (patterns) grâce à des exercices d'entraînement intensifs
(pattern-drills) ;
4. On souligne la nécessité d'obtenir des élèves qu'ils pratiquent la langue
dans des situations imitant d'aussi près que possible les situations de la
vie réelle.
On remarquera qu'il n'est dans tout cela nullement question de labora-
toire de langues, et que c'est seulement la coïncidence entre le progrès tech-
nique et les considérations 1 et 3 ci-dessus qui en fait un auxiliaire pré-
cieux mais non strictement indispensable et en tout cas insuffisant en regard
des considérations 2 et 4.
Voilà pour la pratique « audio-linguale » qu'on appelle aussi parfois
« the new key ». Mais l'objet principal de l'étude de Wilga Rivers est d'en
étudier les fondements et de les remettre en question à la lumière de l'ex-
périence et de la recherche psychologique.
Ils sont aussi au nombre de quatre, que voici :
I. L'étude des langues vivantes est essentiellement un processus méca-
nique d'acquisition d'habitudes ;
II. Les quatre aptitudes linguistiques (compréhension orale, expression
orale, lecture, expression écrite) s'acquièrent mieux si la forme parlée est
présentée avant la forme écrite ;
III. L'analogie est préférable à l'analyse pour l'acquisition de la langue ;
IV. C'est seulement par référence constante à la culture, à la civilisation
de ceux qui parlent cette langue qu'on peut accéder à la signification des
termes qu'ils emploient.
On sait que la linguistique et la pédagogie américaines ont été largement
influencées par la psychologie du comportement ou psychologie behaviou-
riste. Mais on connaît moins bien, en dehors des milieux spécialisés, quelles
en ont été les différentes tendances depuis Watson, en quoi elle ressemble
aux théories pavloviennes sur les réflexes conditionnés, et en quoi elle en
diffère, comment il est possible d'y associer le point de vue des psycho-
logues de la Forme (Gestalt), d'origine allemande avec Wertheimer, Koffka
et Kôhler, ni surtout comment, à côté de la psychologie de Skinner (dont
les théories dominent la pédagogie de la programmation et des machines
à enseigner) s'est développée une école néo-behaviouriste (avec Osgood,
N. Miller, Mowrer, etc...). Sur tout cela, Wilga Rivers nous apporte des infor-
mations rapides, certes, mais claires et précises, et donc du plus grand
intérêt pour celui qui n'a ni le loisir, ni la compétence nécessaires pour se
reporter aux sources.
Un nouvel examen des fondements de la méthode audio-linguale conduit
W. Rivers — qui n'hésite pas d'ailleurs à invoquer aussi le bon sens et
l'expérience de l'enseignement — à approfondir, à préciser, à nuancer aussi
certaines des conclusions pédagogiques qui en découlent.
C'est ainsi par exemple que, sans dénier à la forme parlée sa priorité
naturelle, elle n'irait pas jusqu'à différer trop longtemps, comme on a
voulu le faire parfois, l'introduction de symboles écrits (tels que par exem-
ple les symboles phonétiques), de crainte d'engendrer chez les élèves des
tensions excessives et nuisibles.
Sur la question encore mal tranchée de la place de l'analyse grammati-
cale à côté de « l'analogie », sa position est également nuancée. Les stricts
tenants de la « new key » pensent qu'il faut en quelque sorte amener les
structures à s'incruster dans l'élève à force de rabâchage systématique.
Bien sûr, les exercices ont été soigneusement préparés et dosés par des lin-
guistes conscients de l'organisation générale de la langue ; bien sûr, on
attend du rabâchage qu'il amène l'élève à percevoir les récurrences, les ana-
logies structurales dans les substitutions et les transformations qu'il opère,
mais on évite de faire appel à son raisonnement et d'expliciter les règles.
W. Rivers admet qu'un temps considérable peut être gagné, et, là encore,
des tensions évitées, si l'élève est amené à découvrir certaines règles —
que, par exemple, malgré l'apparence, je vais à l'école n'est pas du même
type que je parle à mon ami, comme le montrent les transformations j'y
vais d'une part, je lui parle d'autre part. Le besoin de comprendre est d'ail-
leurs d'autant plus grand que la raison est mieux formée : alors, comme
le dit un psychologue de la Gestalt, « pour beaucoup de gens, c'est une
situation intolérable que de vivre dans le brouillard ».
Au demeurant, certaines recherches récentes, celles de G. A. Miller et de
ses associés, tendent à montrer que les automatismes du comportement
.— et du comportement linguistique en particulier — sont loin d'être sim-
ples. En fait, ils s'organiseraient sur plusieurs plans hiérarchisés et dépen-
dants, les plans supérieurs déclenchant le fonctionnement des plans subor-
donnés un peu comme dans les ordinateurs électroniques (d'où le terme
de cybernétique employé parfois) ou comme dans la hiérarchie militaire
de la stratégie à la tactique. Or, ces plans procèdent du savoir acquis pro-
gressivement par chacun, qui est organisé et organisateur. Nous sommes
donc assez différents — et peut-être en serons-nous flattés — des chiens
de Pavlov.
Mais c'est surtout, je crois, dans l'examen de la théorie de la formation
des habitudes d'une part (principe I) et de la théorie de la signification
(principe IV) que les recherches récentes des psychologues suggèrent les
plus intéressantes observations. Elles tendent en effet à une interprétation
plus souple et plus large du mécanisme skinnerien de l'operant conditioning.
Car elles soulignent que c'est dans un contexte plus large que celui du sti-
mulus-response isolé que s'effectue la véritable communication. Comme le
dit le linguiste danois Hjelmslev : « Il est dans la nature du langage d'être
dépassé, oublié, d'être un moyen et non une fin. » C'est une chose de réagir
convenablement, mécaniquement, à un stimulus verbal, c'en est une autre
d'adapter l'échange linguistique à une situation réelle, où il y a lieu, très
souvent, de prendre l'initiative (1).
Même si le linguiste, pour des raisons de méthode, préfère se limiter au
plan des formes, parce qu'il lui offre une réalité physique tangible, il n'en
est pas moins vrai que la langue, dans son emploi naturel, est un système
de signes qui se réfère constamment à la réalité. Qu'il s'agisse de la langue
maternelle ou de la langue étrangère, ce n'est donc pas en général à la
forme d'un message que notre réaction est conditionnée, mais à quelque
chose d'autre qu'il faut bien appeler le sens (2).
Et, sur ce point, les recherches de Osgood et de son école nous apportent
de précieux enseignements grâce à la théorie de la médiation — dont on
peut trouver l'exposé dans The Measurement of Meaning, Urbana, 1957.
Osgood définit le signe de la manière suivante : « Une structure de stimu-
lation qui n'est pas l'objet est le signe de ce dernier si elle suscite dans
l'organisme une réaction médiatrice... » dont le schéma suivant montre
le fonctionnement :

Les mots, en tant que signes, deviennent « conditionnés à quelque portion


distinctive de la réaction totale provoquée par l'objet lui-même, laquelle
portion fonctionne à son tour comme processus de médiation représenta-
tionnel ».Sa fonction de représentation vient de ce qu'elle est une partie
du comportement même provoqué par la chose signifiée, d'où sa propriété
symbolique, sémantique. Sa fonction médiatrice vient de ce que la self-
stimulation sm qu'elle engendre peut s'associer à un certain nombre d'actes
extériorisés d'adaptation qui tiennent compte de la chose signifiée.
Comme le remarque W. Rivers, on retrouve ici la dualité familière de
connotation et de dénotation d'un concept. Ce n'est pas directement aux
choses que les mots sont conditionnés, mais à une partie de notre réaction
devant ces choses. Or, à côté des réactions individuelles (certains ont peur
des souris, d'autres pas), il y a des réactions communes aux membres d'un
groupe linguistique. Et c'est ce qui nous intéresse ici.
Ainsi du mot cheval, l'exemple saussurien classique. Pourquoi disons-nous
facilement en français : il sait monter à cheval, alors qu'en Angleterre il
sera considéré comme non-U (peu distingué) de faire mention du cheval et
de dire He can ride a horse — on dira seulement he can ride ? Le Français
ne trouvera pas scandaleuse une allusion à un bifteck de cheval — ô étymo-
logie — et entrera même sans répugnance dans une « chevaline » : mais
!
l'Anglais ? mais la première épouse du Major Thompson ? Cette différence

(1) Signalons à ce propos l'opposition très pertinente que fait Nelson


Brooks entre reply et rejoinder. La vraie conversation ne se fait pas par
questions et réponses, mais par statements et rejoinders (déclarations et
répliques, réparties).
(2) On le voit bien quand on fait jouer les associations verbales. Un
mot cité n'évoquera pas d'autres mots analogues par la forme, mais par le
murs, fenêtres, ou, peut-être, cabane, palais,
sens : maison évoquera toit,saison
château, plutôt que raison, ou liaison. Sauf bien sûr chez le poète
et... le linguiste.
de nature «connotative » vient de ce que, depuis notre plus tendre enfance,
les mots sont associés à notre milieu et aux comportements qu'il a engen-
drés — ce que Koffka appelle le « behavioral environment ». Les thèses
connues de Humboldt, de Whorf sur les liens qui existent entre la langue
et la réalité, sur l'appréhension du monde à travers la langue, reçoivent ici
le soutien des psychologues.
Faut-il donc s'en remettre, pour la compréhension de ce « sens » — éso-
térique en quelque sorte — à une multiplication d'expériences analogues à
celles de l'indigène, faut-il faire manger du bifteck de cheval aux jeunes
Anglaises et de la soupe à la tortue — ou simplement de la sauce à la
menthe — aux jeunes Français ? Est-ce d'ailleurs possible, du fait que la
langue apprise est la deuxième et que les deux expériences interfèrent
constamment, du fait aussi que le temps manque et que les possibilités de
séjour sont encore rares ? W. Rivers ne le pense pas, et conclut, comme nous
l'avons tous fait sans doute, qu'il ne faut manquer aucune occasion de sou-
ligner ce qui diffère dans les expériences sociales et linguistiques, en utili-
sant tous les moyens disponibles pour évoquer le milieu «étranger », et
en n'hésitant pas, même au stade élémentaire, à avoir recours à la langue
maternelle pour éviter les phénomènes de transfert frauduleux (3).
On voit combien, ainsi comprise et ainsi adaptée, la nouvelle doctrine est
éloignée de faire fi des considérations culturelles, si par culture nous enten-
dons humanisme, compréhension de l'humain. On voit aussi comment elle
se distingue de la pure Méthode Directe qui tend à considérer la langue
comme un simple système de référence au monde extérieur, les mots étant,
selon l'expression de Malinowski, porteurs du sens à la manière dont un
seau est porteur d'un liquide et le vide d'un lieu dans un autre.
Cette manière de voir les choses conduit aussi à souligner l'importance
des éléments affectifs dans les comportements linguistiques. Un autre beha-
viouriste, O. H. Mowrer, pense que ce sont les émotions (l'espoir, la peur)
qui sont conditionnées plutôt que les comportements. Ce n'est certainement
pas au cours de l'adolescence qu'il convient en tout cas de minimiser les
facteurs émotionnels.
La position adoptée par Wilga Rivers, compte tenu des différences impor-
tantes qui existent entre les usages scolaires américains et les nôtres, nous
semble confirmer et préciser à l'aide de la théorie psychologique certaines
données du bon sens et de l'expérience. Elle se rapproche sur bien des points
de ce qui semble être, depuis quelque temps, une des positions françaises
les plus affirmées. Elle devrait donc nous aider à asseoir plus solidement une
méthodologie qui, après avoir dû trop longtemps se contenter d'empirisme
et d'approximation, ne doit pas se laisser enchaîner par un formalisme
desséchant.
René Arnaud.

(3) Cela ne veut pas dire nécessairement traduire. Notons aussi à quel point
l'image est ici un moyen terme précieux (cf. Guénot, Clefs pour les Langues
vivantes, pp. 113 et 152).
INFORMATIONS

EXAMENS DES CHAMBRES DE COMMERCE

Pour l'année 1965, les dates des examens des Chambres de Commerce
étrangères en France ont été fixées comme suit :
— Chambre de commerce britannique : mercredi 28 avril.
— Chambre officielle de commerce franco-allemande :
écrit, mercredi 5 mai ;
oral, mercredi 9 juin.
Rappelons que pour la C.O.C.F.A., il n'y aura plus qu'une session par an,
à partir de cette année : la session d'octobre est donc supprimée.
— Chambre de commerce italienne de Paris :
écrit, samedi 22 mai,
oral, vendredi 17 juin et samedi 18.
— Chambre officielle de commerce d'Espagne.
L'examen est prévu pour la mi-mai, mais la date précise sera fixée en
février 1965.
Les inscriptions aux examens peuvent être prises dès maintenant, et il
existe des centres d'examen en province (nombre variable selon les Cham-
bres).
Une documentation gratuite concernant ces examens, leur préparation
orale ou par correspondance (régime normal ou accéléré), et les débouchés
qu'ils ouvrent, vous sera adressée sur simple demande par le :
Centre d'information sur les Chambres de commerce étrangères en France
(C.I.C.C.E.F.),
26, rue Léon-Jost, 26, Paris, 17e

VOYAGES AUX U.S.A.


« Experiment » organise chaque année de nombreux programmes pour les
étudiants français désirant passer leur été aux U.S.A. En 1965, six pro-
grammes nouveaux sont proposés, dont quatre pour enseignants ou assi-
milés.
Pour tous renseignement et inscriptions, s'adresser à : The experiment in
International Living, 39, avenue de l'Agent-Sarre, Colombes (Seine). Télé-
phone : CHArlebourg 05-43.

CONGRES DE BERLIN
L'enseignement moderne des Langues Vivantes
(31 août-5-septembre 1964)

A la différence de la session de 1963 sur l'enseignement programmé, où


les pays d'Europe n'avaient que peu de choses à opposer aux idées et aux
réalisations d'Outre-Atlantique, la deuxième session du Congrès interna-
tional de Berlin, consacrée uniquement aux Langues vivantes, a réuni des
spécialistes de tous les pays et donné lieu à de véritables échanges de vues.
La présence de personnalités aussi connues et appréciées que Robert Lado,
S. M. Sapon, J. B. Carroll, a donné aux débats de certains groupes une haute
tenue, en même temps que celle d'inspecteurs des différents pays, parmi
lesquels M. l'Inspecteur général Evrard pour la délégation française témoi-
gnait de l'intérêt suscité partout dans le monde par les nouvelles méthodo-
logies et les techniques modernes d'enseignement.

La nouvelle orientation :
Qu'il s'agisse de moyens audio-visuels, de moyens de masse, d'enseigne-
ment programmé ou tout simplement d'enseignement des langues vivantes
dans le cadre traditionnel de la classe, il est désormais apparent qu'aucune
méthode ou technique qui ne tiendrait pas compte des apports de la linguis-
tique descriptive et de la psycho-linguistique ne saurait être tenue pour
valable. De ce point de vue par ailleurs diversement exprimé, le professeur
J. F. Warne, de l'Université de Bristol, s'est fait l'écho dès la séance d'ou-
verture : « Nombre des échecs et des défauts des manuels viennent de ce
que l'auteur n'a pas su ou n'a pas voulu prendre en considération les ensei-
gnements de la linguistique descriptive. »
De la confusion des débats, par-delà les querelles de spécialistes et les
malentendus inévitables quand on songe à la diversité des systèmes d'édu-
cation représentés, se dégagent un certain nombre de points de référence
communs qu'on peut tenir pour acquis :
1) La langue écrite n'est qu'une représentation très incomplète et très
approximative, on pourrait presque dire une déformation de la langue
parlée. Elle ne tient aucun compte des éléments prosodiques (intonation,
rythme, accentuation...) auxquels les linguistes s'accordent aujourd'hui à
donner la plus grande importance.
2) La langue parlée est avant tout un ensemble d'habitudes, un c'ompor-
tement, une façon de réagir dans un système donné à des signaux ou à un
environnement. La tâche du professeur de langue vivante sera donc avant
tout, non pas d'inculquer des notions, mais de développer chez l'élève des
réflexes.
3) Dans l'apprentissage d'une langue étrangère, les habitudes de la langue
maternelle viennent généralement s'interposer, de différentes manières, pour
former un écran difficilement perméable aux structures de la langue ensei-
gnée. Le processus d'acquisition d'une langue étrangère est donc radicale-
ment différent du processus d'acquisition de la langue maternelle dans
lequel l'esprit de l'enfant est, pour reprendre l'expression du professeur
Spanier, d'Israël, une tabula rasa. C'est la justification de l'approche « com-
paratiste » pour les tenants de laquelle tout matériau pédagogique devrait
s'appuyer sur un inventaire et une analyse comparés des mécanismes et
structures des langues considérées.
4) L'apprentissage d'une langue vivante se distingue encore des autres en
ceci que la parole est un acte de création perpétuelle. Il ne s'agit pas de
reproduire des formes figées mais, par référence à un nombre fini de struc-
tures connues, d'être capable d'identifier ou de produire des ensembles
significatifs nouveaux et souvent uniques. A noter que cette création ne se
fait pas par déduction mais par analogie.
Conséquences pratiques :

Etant admis ces principes de base, on peut, et l'on ne s'en est pas privé,
discuter sur les conclusions et sur les applications à en tirer dans la pra-
tique. S'il peut paraître judicieux par exemple de séparer au contrôle ce
qu'on pourrait appeler les quatre dimensions d'une langue vivante : COln-
préhension orale, expression orale, lecture, écriture, y a-t-il lieu d'en faire,
comme le préconisent certains Américains, quatre apprentissages nettement
distincts ? La traduction est-elle malgré tout un procédé d'enseignement et
une technique de contrôle valable ? Par ailleurs nous est-il possible de
bannir totalement la langue maternelle de nos cours quand il est hors de
notre pouvoir d'empêcher l'élève de traduire implicitement ? Les exercices
de mécanisation fondés sur la manipulation des structures (par exemple :
Je cherche le sac — je le cherche) ne posent-ils pas le problème essentiel
du transfert ? Pour la même réponse, la situation réelle offre en effet un
stimulus différent, qui pourrait être « Avez-vous vu mon sac ? », à un
moment où l'attention est concentrée non plus sur le contenant mais sur le
contenu. La solution ne se trouverait-elle pas, suggère Professor A. S. Hayes,
de Washington, dans un rapprochement entre les méthodes qui préconisent
ce type d'exercice et celles qui partent de situations ?
Cependant, là aussi paraissent se dégager des points d'accord précis :
Introduction du vocabulaire sous forme d'ensembles significatifs, à l'exclu-
sion de mots isolés. Présentation, sinon exploitation, des éléments en situa-
tion, faisant en sorte que l'élève ne soit jamais amené à dire ou à écrire
des choses qu'on ne trouverait pas dans la bouche ou sous la plume d'un
autochtone. Abandon de la grammaire normative au profit de la pratique
et de la prise de conscience directe. D'autre part on insiste sur le fait
au'aucune rénovation des méthodes ne peut se révéler efficace si elle n'est
accompagnée d'une réduction des effectifs, le chiffre optimum oscillant entre
vingt et vingt-cinq élèves par groupe. Il ne semble pas que nos collègues
d'Europe soient prêts à admettre les changements radicaux d'organisation
proposés par certains orateurs américains lorsqu'ils mettent en cause la
notion même de classe. Par contre, ils paraissent de plus en plus sensibles
aux arguments d'ordre linguistique et psychologique en faveur de l'intro-
duction de l'étude des langues vivantes dès l'école primaire.
La mise en pratique des principes dégagés implique naturellement une
reconversion des professeurs en fonction et une nouvelle orientation de la
formation pédagogique des jeunes professeurs. Le Congrès recommande la
création dans chaque pays de centres régionaux d'initiation à la linguistique
appliquée et à la pratique de la classe audio-orale ou audio-visuelle, avec
ou sans machines. Il est certain que l'application des méthodes nouvelles
demande une formation et un entraînement préalables. La phase d'exploi-
tation, en particulier, dépend grandement de la compétence et de l'initiative
du professeur. Signalons à ce propos le film britannique « On parle fran-
çais » où cette partie essentielle de la classe est très bien mise en valeur.

Auxiliaires et techniques :

Comme il a été maintes fois affirmé au cours de ce Congrès, les auxi-


liaires audio-visuels sont susceptibles de contribuer utilement et largement
au renouvellement de notre enseignement. On ne se berce plus guère de
l'illusion que le rôle du professeur puisse être un jour tenu par des machi-
nes. Il est assez significatif à cet égard que, pour des chercheurs aussi
engagés que G. Newmark, l'un des utilisateurs de C.L.A.S.S. (Computer-based
Laboratory for Autom,ated School Systems), la présence du maître soit par
moments indispensable même dans l'enseignement programmé. De même en
ce qui concerne la télévision. S'il est certain qu'elle peut, par exemple,
contextualiscr les formes du langage mieux que le professeur, on est obligé
de connaître avec Pit S. Corder, de Leeds, que son rôle devient marginal dès
que les élèves sont aux mains d'un professeur expérimenté.
Télévision et radio devant faire l'objet d'une troisième session en 1965,
les points qui ont retenu l'attention sont surtout les méthodes audio-
visuelles proprement dites, bien connues en France, l'utilisation du labo-
ratoire de langues vivantes et l'enseignement programmé :
laboratoire de langues vivantes, la « quincaillerie », comme un
— Le s'est
orateur plu à l'appeler, crée au départ autant de problèmes qu'il en
résout. Les Américains n'éprouvent d'ailleurs aucune fausse honte à avouer
leurs erreurs initiales contre lesquelles ils nous mettent en garde. La quin-
caillerie donc vaut ce que valent les matériaux qu'on lui fournit. On admet
que les matériaux existants sont insuffisants à mais la fois en qualité et en
quantité. Fort peu ont été présentés au Congrès parmi ceux qui ont
retenu l'attention, il faut noter les excellentes bandes magnétiques d'anglais
produites par le Dr Herbert Lingsch de Munich. Le laboratoire est essen-
tiellement un esclave chargé de libérer le professeur du rabâchage. Outre
le développement de la compréhension orale, il devrait permettre non seu-
lement la correction phonétique mais encore la prise de conscience des
structures grammaticales. Son rôle n'est pas de présenter les éléments nou-
veaux. Il est surtout un prolongement de la classe dont il conditionne dans
une certaine mesure le déroulement. On peut également, le cas est fréquent
aux Etats-Unis, l'utiliser suivant les principes de la bibliothèque sonore où
les élèves ont accès en dehors des heures de cours. Il peut être amené à
jouer dans la formation des maîtres un rôle d'autant plus important que,
comme le faisait remarquer Dr. William Locke, du M.I.T., un maître com-
mencera le plus souvent à enseigner comme il l'a vu faire à ses professeurs.
En tout état de cause, il faudrait un matériel de bien meilleure qualité,
principalement en ce qui concerne la courbe de réponse et la robustesse,
que ce dont nous disposons actuellement. Mention a été faite du laboratoire
dit « d'intercommunication », sans cabines mais avec auto-correction, qui
présente un certain nombre d'avantages pour les classes du premier et du
second degré.
— L'enseignement programmé est, comme chacun sait, une technique dont
le but avoué était dès le départ de remplacer le professeur par des pro-
grammes adaptables aux besoins et aux aptitudes de chaque individu. A
l'origine de son succès se situe le cours programmé de B. F. Skinner. Il
s'agissait là d'un programme linéaire. La voie des programmes ramifiés,
beaucoup plus complexes et beaucoup plus souples, a été ouverte ensuite par
Crowder. L'enseignement programmé est fondé sur diverses théories de
l'apprentissage exposées l'an dernier à la première session du Congrès.
G. Newmark et A. Valdman en ont rappelé cette année les principes essen-
tiels, mais à la différence de l'an dernier où rien de valable n'avait pu être
produit concernant les langues vivantes, des éléments de programmes
concrets et linguistiquement fondés ont été présentés. Il existe un certain
nombre de programmes destinés aux étudiants américains : en espagnol par
S. M. Sapon, en français par F. Marty, en grec par P. Pimsleur. Seuls un
examen approfondi et une expérimentation suivie pourraient nous permettre
de porter un jugement de valeur. Il reste que l'application de certains des
principes de la programmation à l'enseignement collectif peut se révéler très
féconde ; l'établissement d'objectifs précis à partir d'un point de départ
connu ; les étapes optima à envisager pour passer d'un niveau de difficulté
à un autre. La technique du renforcement est d'ailleurs mise à contribution
dans nombre d'exercices de manipulation des structures du type stimulus-
réponse. On peut se demander cependant dans quelle mesure l'approche
analytique qui caractérise l'enseignement programmé est conciliable avec
les exigences du globalisme ou de l'approche audio-orale.

Comme l'a rappelé le professeur H. H. Stern dans son rapport de clôture,


recherche et expérimentation sont plus que jamais nécessaires. Si nous
avons appris sur la nature du langage et les problèmes spécifiques de l'en-
seignement des langues vivantes, les processus d'acquisition chez l'enfant
et chez l'adolescent demeurent encore très mal connus. Par ailleurs, les
difficultés de l'application et de l'intégration dans des systèmes cohérents
restent à résoudre. Il y a d'abord un problème d'échange et de diffusion des
informations, des matériaux et des résultats d'expériences. Il y a la néces-
sité de concilier le point de vue théorique du linguiste avec la démarche
empirique du professeur en contact avec sa classe. Il y a aussi et surtout
la nécessité de convertir et d'initier les maîtres et les conseillers pédagogi-
ques à une optique dont ils ne soupçonnent pas toujours l'intérêt.
André Gauthier.
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE

Problèmes d'enseignement

Pédagogie

Jean Guénot. — Pédagogie audio-visuelle


des débuts de l'anglais
(Paris, éditions Sabri, 1964, 293 p., 65 F).

On sait qu'au cours des dernières années, M. Guénot a poursuivi au C.A.V.


de Saint-Cloud des recherches sur l'enseignement de l'anglais par les métho-
des audio-visuelles. Cet enseignement s'est adressé le plus souvent à des
adultes débutants. Le livre qu'il a publié récemment : Pédagogie audio-
visuelle des débuts de l'anglais est un « compte rendu des constatations et
des hypothèses rencontrées » au cours de cet enseignement.
M. Guénot et ses collaborateurs ont élaboré et utilisé un certain matériel
pédagogique comprenant des dialogues enregistrés sur bande magnétique et
des images fixes. Il est important de noter tout d'abord que la préparation
et l'utilisation du matériel n'ont pas constitué deux phases distinctes.
Comme l'écrit l'auteur, « à mesure que l'observation nous renseignait sur
les effets pédagogiques de notre matériel, celui-ci était modifié par nos
soins». C'est ce caractère de «production continuée» qui donne au maté-
riel élaboré et à son utilisation la valeur d'une véritable recherche expéri-
mentale dans le domaine de la pédagogie.
Il convient, d'autre part, de souligner la lucidité avec laquelle l'auteur a
défini les conditions, les limites, les objectifs de sa recherche. Le chapitre
dans lequel il esquisse un parallèle entre l'enseignement des langues tel
qu'il est pratiqué dans les établissements scolaires du second degré (méthode
directe) et celui pratiqué à Saint-Cloud est particulièrement remarquable.
Enfin — et c'est là sans doute l'une des qualités majeures de l'ouvrage —
le point de vue adopté par l'auteur n'est pas polémique, mais scientifique.
Il ne cherche pas à démontrer que les méthodes audio-visuelles sont néces-
sairement les meilleures ou d'une miraculeuse efficacité, mais bien plutôt
à décrire comment s'opère l'appropriation par un sujet de cet ensemble
complexe d'images et de son qui constitue un matériel audio-visuel. « A la
limite — nous dit quelque part M. Guénot — notre souci majeur n'était
pas vraiment d'enseigner l'anglais par les moyens que nous venons de
décrire, mais de savoir comment on pouvait l'apprendre par ces moyens. »
En ce sens, les préoccupations de l'auteur rejoignent celles de nombreux
linguistes et psychologues contemporains, qui, de plus en plus, s'intéressent
aux phénomènes de contact linguistique (dont l'apprentissage d'une langue
étrangère constitue un des aspects). Aussi — et assez paradoxalement — ce
livre consacré à des problèmes de pédagogie et de linguistique appliquée
offre-t-il un intérêt certain sur le plan de la linguistique générale.
Ces quelques notes ne peuvent donner qu'un aperçu très général sur un
livre extrêmement riche et auquel il conviendrait de consacrer une étude
de détail. En effet, la plupart des problèmes qui divisent, à l'heure actuelle,
les spécialistes de la linguistique appliquée y sont évoqués ou discutés :
qu'il s'agisse du choix du vocabulaire qu'on introduira dans les leçons, des
exercices de grammaire (au sens que Fries, Pike et les structuralistes amé-
ricains donnent à ce terme), du problème du passage de la répétition et de
la substitution à l'expression spontanée, de celui de l'imitation phonétique
et des techniques chargées de la faciliter (comme « l'écoute différée » au
laboratoire), le point de vue de l'auteur, fondé sur des observations nom-
breuses, paraît le plus souvent juste et est toujours intéressant. C'est dans
le domaine de l'image et de ses rapports avec le message sonore que M. Gué-
recherches les plus originales.
not a effectué quelques-unes de sesd'esprit
Ecrit, en outre, avec beaucoup et d'élégance, ce livre est sans
l'un des meilleurs ouvrages de langue française traitant de
aucun doute appliquée.
linguistique
Boltanvski.

Littérature allemande.
1

Un dictionnaire de l'économie

0 Georges et Brigitte Potonnier. — Dictionnaire de l'Economie,


t. I, allemand-français, Wiesbaden, Brandstetter Verlag, Stifts-
trasse 30, 1964, 1144 p., relié toile. DM 69,80.
C'est un ouvrage entièrement neuf que notre collègue Potonnier qui
enseigne depuis fort longtemps en Allemagne, a composé en collaboration
avec son épouse allemande, traductrice diplômée. Spécialisé dans les exer-
cices de traduction de textes économiques, Potonnier a établi au cours des
années, un fichier aussi complet que possible, et où figuraient notamment
tous les termes techniques de création récente, pour la plupart absents des
dictionnaires traditionnels. Ce fichier, primitivement destiné au seul usage
de l'auteur, s'est révélé utile pour tous ceux qui connaissent et déplorent
les fréquentes pannes dans la traduction de textes économiques modernes.
Le président du Statistisches Bundesamt de la République fédérale constate
dans sa préface que « le présent dictionnaire comble une sérieuse lacune »
et confirme ainsi que les « praticiens » de la traduction économique sauront
en tirer profit.
Le domaine de l'économie est conçu de manière très vaste : des termes
simples comme Sozialist et Auswalll ont été admis à côté de notions très
spécialisées telles que Unternehmungsverschachtelung(interdépendance d'en-
treprises) ou Einzelganggeschwindigkeit (vitesse en liste, pour les cartes
perforées des machines mécanographiques).
Il ne saurait être question de porter un jugement définitif sur un diction-
naire rapidement parcouru. Mais il est permis de dire dès maintenant que
ce livre, d'une présentation typographique impeccable, rendra d'excellents
services dans l'immédiat. Dans les bibliothèques de nos établissements
d'enseignement secondaire et technique, il devra trouver sa place sur le
rayon des dictionnaires.
Richard Thieberger.
Le journal de Max Brod

0 Max Brod. — Une vie combative. Autobiographie. Traduit de


l'allemand par Albert Kohn. Editions Gallimard, N.R.F., Paris,
1964.

Parmi les multiples traductions, dont certaines mériteraient qu'on leur


ouvrît une rubrique particulière dans notre revue, car nombreux sont les
universitaires qui se font traducteurs, mentionnons celle du journal de Max
Brod, paru en 1960 sous le titre « Streitbares Leben » (Kindler Verlag.
Munich). La version française est due à notre collègue A. Kohn, le remar-
quable traducteur de Broch, peut-être moins heureux ici. Point n'est besoin
de redire que Max Brod fut l'ami, le confident, l'éditeur, le biographe et le
commentateur de Kafka. Ce sont donc d'abord les souvenirs qui se rappor-
tent au grand romancier qui intéresseront au premier chef le germaniste et
qui occupent une place de choix dans cette autobiographie. Mais ce dernier
lira aussi avec plaisir tout ce qui a trait à la remarquable vie intellectuelle
de la Prague de langue allemande, aux cafés littéraires, à l'effervescence
spirituelle, aux relations multiples de l'auteur avec les intellectuels juifs
et les artistes qu'il a connus, avec Franz Werfel en particulier, et dont la
contribution à la culture allemande contemporaine est si importante. Mais
Max Brod a fait aussi œuvre originale : ce qui le concerne, son activité de
sioniste, son apport culturel au nouvel Etat d'Israël sont également tout à
fait notables. C'est donc un public aux intérêts variés que ce Journal, écrit
avec vivacité, peut attacher.
André Drijard.

Le troisième volume du Grillparzer de Hanser

e Franz Grillparzer. — Samtliche Werke. Band III. Satiren,


ErÚihlungen, Studien und Aufsâtze. Herausgegeben von Peter
Frank und Karl PÕrnbacher. 1385 p. sur papier libre. En sous-
cription, toile, DM 32. Volume seul, DM 36. Carl Hanser Verlag,
MÜnchen, 1964.

Nous avons attiré à plusieurs reprises l'attention de nos lecteurs sur les
grandes éditions classiques de la firme C. Hanser en choisissant quelques-
unes d'entre elles qui nous semblaient particulièrement bienvenues. Elles
sont, pour l'élégance de la présentation, ce que sont en France les éditions
de la Pléiade, avec un appareil critique beaucoup plus développé qui en fait
de véritables éditions scientifiques. C'est ainsi que l'édition de Grillparzer
s'enrichit d'un troisième volume extrêmement copieux. Bien plus que les
satires en vers ou en prose, les récits ou les fragments de récits dont le plus
connu est « Der arme Spielmann », ce sont les contributions diverses, s'éten-
dant sur le plus grand nombre de pages, qui plongent le lecteur dans l'éton-
nement par la variété et l'encyclopédisme des sujets abordés : droit, histoire,
politique contemporaine, religion, philosophie, musique, théâtre et surtout
littérature. Mais la surprenante curiosité de Grillparzer ne s'attache pas
d'ailleurs seulement à la littérature allemande ou autrichienne ; les litté-
ratures anciennes, les littératures européennes, italienne, française et parti-
culièrement espagnole sont l'objet d'aperçus d'une confondante variété. Ils
témoignent d'un esprit caustique et virulent. L'auteur a souvent la dent
des plus dures et formule toute une série de jugements virulents à l'em-
porte-pièce. Les éclaircissements occupent 162 pages de ce volume aussi bien
présenté qu'annoté. Un détail : un court texte, qui est une traduction — mais
oui ! — en français, manque d'un grand nombre d'accents, utilise une
ponctuation à l'allemande et contient un certain nombre de fautes ; est-ce
le fait de l'auteur ? Tel qu'il est, c'est un volume captivant, complétant
l'image que l'on se fait généralement du dramaturge autrichien.
André Drijard.

Arno Schmidt traduit

e Arno Schmidt. — Scènes de la vie d'un fauve, traduit de


l'allemand par J.-C. Hémery ; La République des savants, traduit
de l'allemand par Martine Vallette, avec la collaboration de
J.-C. Hémery, Collection « Les Lettres Nouvelles », 1962 et 1964.
Juillard éd., 30, rue de l'Université, Paris.
Voici encore deux traductions que nous fait parvenir Juillard, de romans
d'un auteur agressivement non-conformiste, tant au point de vue des idées
que du style et de la manière littéraire, surtout dans la dernière de ces
deux oeuvres. Il n'est pas inintéressant de présenter Arno Schmidt au public
français. Il est né, non en 1914 en Silésie, comme l'indique la postface du
premier roman, mais exactement le 18 janvier 1910 à Hambourg (qu'il
quitta d'ailleurs assez tÔt pour la Silésie d'où sa famille — verriers et
tisserands — était originaire). Le premier livre qui le fit remarquer et lui
fit obtenir le grand prix de littérature de l'Académie de Darmstadt, parti-
culièrement hardie de façon générale dans ses choix, est Leviathan (1949).
Le roman traduit de « Aus dem Leben eines Fauns » (1953) retrace certains
moments de l'existence d'un fonctionnaire de préfecture dans les cinq
années de la guerre. Le second, traduit de « Die Gelehrtenrepublik » (1957),
est une « utopie » qui se déroule en l'an 2008, alors que l'Europe est depuis
longtemps atomisée, dans une île artificielle où l'Est et l'Ouest ont constitué
une sorte de « réserve » pour leur élite intellectuelle. Ces deux ouvrages,
où la recherche du scandale est pratiquée délibérément, ne nous choqueront
peut-être pas en France outre-mesure, car nous en avons vu d'autres, mais
n'ont pas manqué, grâce à leur violence cynique et calculée, d'offenser une
partie de l'opinion bien-pensante en R.F.A. par les attaques délibérées contre
le militarisme, les religions, les idées reçues ainsi que par leur érotisme
provocant. A. Schmidt continue dans une certaine mesure la révolte expres-
sionniste. Il étend sa protestation au domaine du langage et se sert, surtout
dans son « utopie », d'un langage expérimental, aidé qu'il est par la plasti-
cité de sa langue maternelle. Bien sûr, la traduction de ses œuvres pose des
problèmes. Les traducteurs ont fait bravement ce qu'ils ont pu, en toute
connaissance de cause, sans croire égaler l'original.
André Drijard.

Noyalis et les symbolistes

e Werner Vordtriede. — Novalis und die franzosischen Sylolis-


ten, 19,2 p., Paperback, DM 9,80. W. Kohlhammer Verlag, Stutt-
gart, 1963.
Cet ouvrage envisage moins l'influence directe de Novalis sur le symbo-
simili-
lisme français que les points communs, les thèmes semblables, les Baude-
tudes d'esthétique entre l'auteur de « Heinrich von Ofterdingen » et effet
laire et ses successeurs. Comment cette influence aurait-elle des
pu en se
Lehrlinge
faire directement sentir car, à part la paraphrase confuse «
zu Sais »par Mme de Staël, le portrait très contestable que fait Heine de
Novalis dans la « Romantische Schule », un article d'ordre religieux de
Montalembert dans «L'Avenir », la connaissance de Novalis était rudimen-
taire ? Elle ne s'exerçait peut-être que par le canal d'une traduction de
l'article prophétique de Carlyle, accompagnée d'extraits (1829) et par une
certaine tradition orale. Les premières traductions de Novalis datent effec-
tivement de 1893, 94 et 95 et se multiplièrent ensuite. Mais il n'en existe
pas moins une analogie frappante entrepoésieles thèmes de Novalis, sa concep-
tion du poète et de la fonction de la d'une part, et l'attitude des
symbolistes devant les mêmes problèmes et leur formulation poétique
d'autre part. C'est à ce point que, lorsque paraîtra en 1901 la première
grande édition de Novalis, l'édition Heilbronn, les Français auront l'impres-
sion d'avoir découvert l'importance du poète des « Hymnes à la Nuit » avant
les Allemands eux-mêmes.
La présente étude, dont le défaut réside dans une organisation contes-
table de la matière et la mauvaise qualité du plan, a l'avantage de témoi-
la littérature française et d'esquisser
gner d'une grande connaissance de thématiques
toute une série de rapprochements des plus suggestifs. Certes,
il n'est pas neuf de dire que le romantisme allemand correspond, non au
romantisme français, mais au symbolisme, dont il est un des initiateurs.
Encore faut-il suivre le développement des motifs : royaume intérieur,
inconscient, origine des symboles, correspondances, conception du rôle de
l'œuvre d'art et de sa technique, monde de la nuit par exemple. La conclu-
sion serait la suivante : « Novalis' Nachfolge ist in Frankreich viel echter
und legitimer als in Deutschland selbst. » Mis à part Wagner, qui servit
d'intermédiaire, et peut-être aussi Hofmannsthal, elle est à peine excessive.
André Drijard.

Littérature américaine

ART ET CRITIQUE

A L'ASSAUT DE LA TOUR DE BABEL.


René Welleck. — Concepts of Criticism,
Edited and with an Introduction by Stephen G. Nichols, Jr.
New Haven and London : Yale University Press, 1963, 403 pp.,
$ 7,50.

René Wellek est le type même de l'érudit : à une recherche incessante,


il joint une curiosité inlassable, une probité intellectuelle d'une rare qua-
lité. Dans son dernier ouvrage, Concept of Criticism, il se propose de cla-
rifier les termes confus et ambigus auxquels a recours la critique littéraire,
efficacement contre le désordre, le chaos, et s'opposer aux méfaits d'une
en vue d'arracher cette dernière aux périls qui la menacent. Pour lutter
nouvelle « Tour de Babel », René Wellek entreprend une double croisade
de purification et d'unification du langage :
« ...Vocabulary often differs far too sharply from author to
author and even from essay to essay : its assumptions are rarely
thought through in their philosophical implications and histo-
rical antecedents. » (P. 311).
L'auteur anime ce thème — apparemment aride (bonne — par l'ardeur que lui
inspirent ses recherches. Il retrace la fortune ou mauvaise) de
certains mots-clefs de la critique littéraire, si usés et si malmenés qu'ils
ont perdu tout contenu conceptuel. A Réalisme cet égard, les chapitres qui traitent
du Baroque, du Romantisme et du s'appuient sur une double
analyse de ces termes : philologique et historique. Un remarquable esprit
de svnthèse permet à l'auteur de domaines préciser le sens de ces termes au moyen
d'exemples empruntés à tous les de l'art, en même temps que sa
culture philosophique assure à ses conclusions une fermeté convaincante.
Il s'agit là d'un ouvrage auquel une pensée pénétrante et une méditation
soutenue accordent une Ontelle richesse sensible
que cette ' croisade ' s'accomplit
également à l'intégrité de l'au-
comme une 'croisière'. sera
teur qui n'abandonne jamais son sujet, mais le reprend, le remanie, apporte
modifications des découvertes ultérieures lui ont
avec bonne grâceleles Postcript 1962que », qui sert de conclusion à sa confé-
imposées. Ainsi «
le Baroque, traduit bien son souci de ne rien laisser dans l'om-
rence surscrupule
bre, son de vérité.
René Wellek est le premier fidèle aux conseils qu 'il adresse à tout cri-
tique? de cela il convient de le féliciter aussi :
et
truthful and right thing to do is to make (one's)
« The onlyobjective
judgment as as possible, to do what every scientist and
object, in our case, the literary work
scholar does : to isolate ithisintently,
contemplate to analyze, to interpret, and
finallyto evaluate it bv criteria derived from, verified by, buttres-
of art, to
sed by as wide a knowledge, as close an observation, as keen a
sensibility, as honest a judgment as we can command. » (P. 17).
L. Véza.

LES GRANDS SYMBOLES AMERICAINS.

Marius Bewley. — The Eccentric Design ;


Form in the Classic American Novel
(Columbia University Press, 1963, 321 p., 14/-).

Cette réédition brochée confirme le succès d'un ouvrage déjà paru en


ironique, spirituel, parfois belli-
1957. Inutile de présenter l'auteur : fin, théorie
queux, Marius Bewlev nous soumet sa avec une force persuasive
et non sans un charme très britannique. Quelle est cette théorie ? Elle
Le grand, le vrai roman amé-
s'inspire d'une intuition de Lionel Trilling.
sociaux, d ailleurs a peine existants,
ricain, au lieu de peindre des schémasgraviter
est parti en orbite dès le début pour autour de l abstraction ; d'où
son symbolisme latent, bien mis en évidence par Ch. Feidelson (que
M. Bewley critique pour l'étroitesse de sa classification) ; et d'où le titre :
It was when the trees were leafless first in November
that one first
And their blackness became apparent,design.
Knew the eccentric to be the base of CVV. Stevens).

le romancier américain, n'a pour sujet que


L'écrivain et singulièrementfeuillage.
de tout Il se rabat sur la métaphysique et
ces rameaux prives
les grandes idées de la démocratie. Puisqu'ilmémoire
suraboutit œuvre dans l'abstrait,
il dont ce pays sans
au mythe, un mythe l'art ressent le plus
américain se nourrit de rien, ou pres-
grand besoin. Autant dire que Cocteau,
peu près
que. L'art, disait à principe
naît de l'indigence.
que le romancier américain trouve sa forme
L'auteur part du singulièrement
dans des tensions, et des tensions politiques. C'est en cela
les cinq exemples choisis par lui,
qu'il est de son pays. Admirons que surcadre
trois au moins débordent justement ce national, au point d'avoir été
reniés ou négligés par leurs compatriotes. D'autres se trouvent exclus :
Mark Twain, Wliitman, Howells, Norris, Hemingway, Steinbeck et Faulkner.
Tout système suggère une encolure 32 engoncée dans un col 30 en cellu-
loïd. Cependant, l'idée n'est pas mauvaise, qui fait de l'Américain un ani-
mal politique ; à condition de ne pas oublier qu'il est aussi, et surtout,
un animal social ; et plus encore, un homme — allzu menschlich. Le
résultat est que M. Bewley voit avant tout chez Cooper le rêve démocra-
tique opposé à la réalité ; chez Hawthorne, la solitude contre la sympathie
sociale ; chez Melville, la foi et le désespoir du démocrate ; chez James,
la dialectique Amérique-Europe ; et chez Fitzgerald, l'écroulement de
l'idéal américain. Un zigzag de tension parcourt le roman comme un éclair
ramifié.
Les explications de textes, souvent assorties de très longues citations,
se révèlent brillantes, inattendues. Pourquoi faut-il que le lecteur s'en
trouve conduit à voir les grands symboles américains se réduire à Bas-
de-Cuir, à la Lettre Ecarlate et à Mobv Dick, tandis que sont passés sous
silence Huck Finn, Cowperwood et l'Homo Hemingviator ? Le deuxième
chapitre, consacré à l'arrière-plan historique et culturel, interprété comme
les conceptions de Jefferson, de Hamilton et de John Adams,
une lutte entremeilleur.
m'a paru le Il est suivi de plusieurs analyses détaillées, qui
appelleraient chacune, on s'en doute, une infinité de commentaires. Exem-
ple : M. Bewley insiste, à juste titre, sur les tensions politiques qui infor-
ment une partie de l'œuvre de Cooper ; était-il besoin par ailleurs d'appau-
vrir le personnage de Natty Bumppo en le réduisant à une représentation
symbolique de l'ambivalence politique propre à l'auteur ? Mieux eût valu,
plutôt que de condamner injustement James Grossman, développer son
analyse avec l'aide de D. H. Lawrence, et voir en Bas-de-Cuir « a Christ
without a cross », ou encore, crucifié aux quatre coins du continent de
l'espoir ; car s'il est la créature du no man's land, il est tout autant celle
de Evergman's land.
Le chapitre final, sur l'américanisme du roman américain, confirme,
résume et durcit la thèse de l'ouvrage. La porte se clôt hermétiquement.
Sans l'au revoir d'un index.
G.-J. Forgue.

HOWARD NEMEROV OU LE MARTYRE DU CRITIQUE.

Howard Nemerov. — Poetry and Fiction,


Rutgers University Press, New Brunswick, New Jersey,
381 pp., 1963, $7,50.
A la fin de sa préface, Howard Nemerov fait cette déclaration :
« And because art is too beautiful to be thus abandoned, the
critic, stodgiest of martyrs, sins and is damned, over and over
again. »
On ne saurait descendre dans l'arène avec plus de grâce. Reste à savoir
à quels dangers s'expose le critique.
Dans ce livre, Howard Nemerov a groupé 37 essais (articles ou causeries)
échelonnés entre 1948 et 1962, et portant sur la poésie, le roman, la critique.
Il s'agit donc d'une série de brèves études qui trouvent surtout leur unité
dans la liberté de ton et de pensée qui les caractérise. L'auteur précise bien
dans sa préface qu'il entend demeurer fidèle à la seule règle de l'honnê-
teté intellectuelle.
Ses critères sont classiques : il loue la clarté, la force, la mesure, la fer-
meté (p. 133) ; il condamne les effets faciles que l'on trouve chez Eli Siegel,
les négligences, les faiblesses de Randall Jarrell, le poème « cosmique »
tel que certains le pratiquent encore. Jusque-là, on ne peut que louer la
sûreté de son goût, la justesse de son jugement.
Entre le blâme et l'approbation oscille toute critique. C'est ainsi que
Howard Nemerov loue W. H. Auden pour « la solidité, la force mesurée,
la maîtrise » de son œuvre (p. 132), qu'il admire sans restriction Lolita
de Vladimir Nabukov : c'est, écrit-il à juste titre, « the funniest tragedy
since Hekuba » (p. 261). Il est regrettable qu'il se soit cru obligé d'ajouter
un petit couplet prêchi-prêchant, où il souligne la qualité ' morale ' du
roman. Il est vrai qu'en 1957, Lolita était interdit aux Etats-Unis.
Parmi les audaces de ce livre, il convient de souligner la tentative de
l'auteur en vue de réhabiliter Longfellow, ou plutôt de dégager l'intérêt
« vraiment poétique » inhérent à certains poèmes. La démonstration est
prudente mais ferme, nuancée de réserves toutefois ; le plaidoyer final
invite le lecteur à trouver parfois, au-delà du « gentle Longfellow », un
poète capable de se mesurer avec « les plus grands noms parmi les poètes
du xx9 siècle » (1). On est pris de vertige à cette seule supposition, mais il
n'est jeu plus divertissant que de ressusciter les idoles détrônées.
(1) P. 158 : « ...moments which have a claim to be considered the equal
of the best in 19th century poetry. ».
Une autre audace, celle-là étonnante, est 1 acharnement que met Howard
Nemerov à combattre Dylan Thomas : il lui accorde, en conclusion, quelques
très beaux poèmes, mais affirme que l'œuvre du poète est surtout fondée
sur une rhétorique bien vide où la pose seule est dramatique sans que
rien ne la justifie.
Il est aussi fort amusant de jouer les iconoclastes, mais Dylan Thomas,
par son œuvre seule, est une idole bien protégée, il faudrait des coups plus
rudes et mieux assénés pour le menacer.
Comment justifier ce mouvement d humeur venant d'un critique cour-
tois et intègre ? l'art est « a generally doomed but stoical
Pour Howard Nemerov, la retrouvons dans cet ouvrage : « We
.

attempt ». Cette même idée,is nous hopeless and beautiful » (p. 47). Ces deux
because life
write, at last,sont-elles
citations ne pas en contradiction avec les affirmations de l'au-
teur prônant un art tout fondé sur l'énergie, la gaieté, la force ?
Peut-être, en Dylan Thomas, l'auteur voit-il quelque reflet nostalgique
de sa propre image, la plus vraie, donc la plus intolérable ? Ainsi s'expli-
querait cette soudaine agressivité, par un refus catégorique de complai-
Je suggère cette hypothèse, et voici que les toutes
sance envers soi-même.
ce recueil semblentHoward
dernières lignes devigoureusement bien indiquer qu'un romantique
attardé sommeille en Nemerov :
« But then,
it becomes plainer every year, and with almost
innovation in poetry, as* the old pensioners limp
every alleged Missolonghi
home from. still talking, that the 19th century has
never ended, and that the 20th will either have to be dealt with
as a footnote to it... or left out of the chronicle altogether. »
L. Veza.

HERMAN MELVILLE ET LE COMPROMIS AVEC LA VIE.

James E. Miller Jr. — A reader's guide to Herman Melville


(New-York, Noonday, Farrar, Strausand Company, 1963, $ 1,95).

On ne saurait trop conseiller la prudence à ceux qui veulent suivre le


matelot Herman Melville sur les routes marines créées par son imagination.
Dans les descriptions de ses voyages, les fleurs ne sont pas uniquement des
fleurs, et sur son océan les cachalots ne sont pas strictement des monstres
marins. Melville construit un univers à la fois quotidien et merveilleux,
déconcertant pour le lecteur dont le professeur Miller se propose d'être le
mentor dans un étude de l'œuvre de Melville, œuvre variée dans la forme
mais où l'analyse de chaque ouvrage révèle une unité de pensée.
Le héros de Melville se trouve inévitablement entraîné dans un monde
où le mal est partout présent. Comment doit-il s'y comporter ? création, il
puisque le mal existe, puisqu'il est partie intégrante de la
faut pas refuser de le voir. L'univers est un mélange incompréhensible
ne inextricable de bien et de mal, d'innocence et de corruption. Ceux qui
et
ne peuvent ou ne veulent pas l'admettre, Taji pour qui Yillah n'est que le
bien, ou Achab pour qui Moby Dick n'est que le mal, vont à la catastrophe
parce qu'ils refusent de connaître le monde. Ces rebelles sont condamnés.
Sont condamnés également Benito Cereno, Bartleby, Vine, non parce qu'ils
se rebellent, mais parce qu'ils se retirent du monde lâchement. Leur châti-
ment est la mort ou l'isolement total.
Ainsi Melville condamne la rebellion et le manque de courage. Il n'épar-
gne pas non plus l'hypocrisie, celle des missionnaires de Typee et d'Omoo,
celle des habitants de Maramma qui prêchent la parole du Christ mais
pratiquent le mal, celle qui règne à bord du « Neversink » où la brutalité
s'exerce au nom de la légalité et de l'ordre.
L'œuvre de Melville n'a-t-elle alors qu'un aspect négatif ? Où trouver la
réponse à la question posée : comment l'homme doit-il se comporter dans
un monde étrange où le bien et le mal sont étroitement mêlés ?
Aux rebelles aveuglés par un idéalisme qui n'est que le manque de dis-
cernement, aux lâches et aux hypocrites, sont opposés les hommes qui
cherchent une réconciliation avec la vie, mélange de pureté et de déprava-
tion : Redburn, le héros de « White Jacket », Ismaël, Clarel, qui tous s'em-
barquent pour le long voyage de l'initiation dont l'issue est le baptême
dans le mal, l'acceptation de partager le péché, l'acceptation de la condition
humaine. Melville nous propose l'exemple du jeune héros de « White
Jacket » qui tombe à la mer, arrache la tunique détestée, la tunique d'inno-
cence, et alors seulement remonte à la surface.
Pour le professeur Miller, une leçon se dégage de l'œuvre de Melville :
l'homme, s'il veut survivre, doit refuser de se laisser duper par les faux-
semlants, il doit aussi admettre la nécessité d'un compromis avec le mal
qui fait partie de la vie ; quant à l'Amérique du XIX. siècle, qu'elle fasse
le plongeon, comme Ismaël, ou comme le héros de « White Jacket », et que
par ce baptême elle dépouille sa naïveté, son innocence, et parvienne à
plus de lucidité.
L'ouvrage du professeur Miller comprend un résumé biographique et une
bibliographie qui seront très utiles à l'étudiant de Melville. Son intérêt
majeur réside toutefois dans la tentative d'interprétation de la pensée mel-
villienne. Les « ambiguïtés » de celle-ci susciteront peut-être le désaccord
d'autres commentateurs. Dans ce cas, l'étude du professeur Miller sera un
nouveau stimulant pour la critique de Melville, en même temps qu'elle
apportera une contribution originale à la connaissance de cet écrivain.
J.-M. Santraud.

UNE ŒUVRE EN GESTATION.

The Journals and Miscellaneous notebooks,


of Ralph Waldo Emerson,
Volume IV, 1832-1834, Edited by Alfred R. Ferguson
(The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge,
Mass., 1964, XXII + 474 p., $ 12,50).

Dans le premier volume de son journal qui couvrait la période 1819-1822,


Emerson se contentait de jeter sur le papier ses pensées personnelles dans
l'espoir de se constituer un fonds dont il pourrait se servir dans une œuvre
future indéterminée. La période 1822-1826 couverte par le second volume
était beaucoup plus riche en examens de conscience personnels : en bon
calviniste qu'il était encore, Emerson cherchait à savoir s'il était du côté
des élus ou des réprouvés. Les journaux et carnets de notes contenus dans
le troisième volume qui allait de 1826 à 1832 reflétaient deux drames per-
sonnels d'Emerson : la mort, après un an et demi de mariage, de sa pre-
mière épouse Ellen Tucker, qui lui inspira des vers poignants consignés
dans ce volume et ses premiers doutes religieux qui devaient l'amener à
quitter le ministère sacré.
Le quatrième volume récemment paru couvre la période 1832-1834 et nous
y voyons le jeune Emerson y passer tout naturellement (dans la technique
de son journal et de ses carnets, cela s'entend) des brouillons de prédica-
teur à ceux de conférencier : on y sent le passage d'une attitude purement
théologique et morale à une recherche des lois permanentes de l'univers,
en somme à une vue plus cosmiqueconsidérer de l'homme. Les doutes du pasteur
bientôt démissionnaire l'amènent à avec sympathie la doctrine
de Swedenborg, ainsi que celles des Quakers et de Zoroastre ; sa santé
s'altère, et c'est éprouvé physiquement et moralement qu'Emerson s'em-
barque pour l'Europe en 1833. Les journaux et carnets européens sont riches
en notations d'un goût artistique sûr et prouvant son intérêt pour les
richesses du passé, mais ils contiennent déjà des remarques qui annoncent
Mark Twain (surtout dans son journal sicilien). C'est pour le futur trans-
cendentaliste un pèlerinage au pays du vieil Adam où il regrette d'avoir
vu plus de vestiges du passé que de grands esprits contemporains : il ne
verra en effet (et encore fort brièvement) que Landor, Wordsworth, journal
Carlyle
et Coleridge. A son retour en Amérique à l'automne de 1833, son
devient, suivant ses propres termes, « sa caisse d'épargne », et il y sème les
idées qui fleuriront huit ans plus tard dans les Essais. Le style s'affermit,
les aphorismes sont nombreux. Sa vie personnelle n'y entre que par écrire brefs
mort de son frère en octobre 1834 qui lui fait
aperçus, par exemple la partie
qu' «on lui a ravi une de lui-même». Il consigne fidèlement ses lec-
tures qui prouvent son intérêt de plus en plus grand pour la philosophie
allemande avec laquelle il entre en contact grâce aux auteurs allemands,
mais encore plus grâce à Carlyle, Coleridge et Mmo de Staël. Le soin apporté
à cette publication, la clarté de la présentation font de ce journal si riche
en aperçus sur les idées et l'œuvre en gestation d'un grand auteur un livre
qui intéressera tout lecteur cultivé.
Jean Rivière.

FARCE OU PEINTURE DU CAPITALISME?

Henry Nash Smith. — Mark Twain's Fable of Progress,


Rutgers University Press, New Brunswick, 1964, 116 pp., $3,50.
Ce petit ouvrage, ou plutôt ce recueil de trois conférences, est consacré
aux problèmes politiques et économiques soulevés par le Connecticut
Yankee lorsqu'on considère ce conte bouffon non plus seulement comme une
énorme farce mais comme une tentative faite par l'auteur de Huckleberry
Finn pour dépeindre et juger le nouveau capitalisme américain en pleine
expansion. En comparant les préoccupations de Mark Twain à celles de son
ami Howells et de son ancien collaborateur Charles Dudley Warner, dans
des ouvrages publiés à la même époque, le professeur Smith met remar-
quablement en lumière les difficultés éprouvées par l'intellectuel ou l'ar-
tiste pour concilier une croyance traditionnelle au progrès et les méfaits
d'un système économique qui asservit l'individu au lieu de le libérer. Vu
sous cet angle, le Connecticut Yankee est un passionnant document sur les
années 1880-1890 et sur la crise de conscience traversée par son auteur.
Dans la mesure même où Mark Twain n'a pas su dominer le problème et
s'est débattu dans d'insolubles contradictions, il devient un témoin précieux
car il refuse aussi bien l'admiration béate devant la machine et la science
qu'un conservatisme étroit ou un moralisme hypocrite et effarouché.
Il n'en reste pas moins que le Connecticut Yankee n'est pas une œuvre
d'art ou un chef-d'œuvre raté. En abandonnant ses sources d'inspiration
régionaliste et le « vernacular » du Missouri ou du «Far \Vest», et en
ayant recours aux formes de comique les plus triviales, Mark Twain perdait
ses meilleurs atouts littéraires et il se lançait dans une entreprise qui
dépassait de loin son talent. Peut-être cependant le jugement des Européens
tend-il à être plus sévère que celui des Américains sur certaines fautes de
goût... Le livre du professeur Smith aura précisément le mérite de nous
faire mieux comprendre que cette « fable » décevante est malgré tout riche
de signification.
Bernard Poli.
LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.

V., Thomas Pynchon


(Lippincot, Philadelphia et New York, 1961, 5,95 dollars)
(Bantam Books, New York, 1963 et 1964, 463 pp., 95 c.).
Dans cette énorme fable qui évoque les Animaux malades de la peste,
Pynchon psychanalyse le monde moderne. « V » est une femme aux dégui-
sements multiples, espionne et courtisane affublée de pieds, de dents, d'un
œil artificiels. Torturée par des enfants (l'Innocence !), elle meurt, mais
continue à régner en esprit sur un groupe de jeunes New-Yorkais surnommé
«Tout l'Equipage Malade» (l'humanité).
V. représente un retour à l'inanimé, un fétichisme, l'infiltration du
dans le monde des vivants. En nombreux épisodes, le
royaume de la mort décadence
roman illustre cette des individus
perceptible dans l'histoire du monde contem-
porain et dans celle : la métamorphose de l'homme en auto-
mate.
Si le thème de Pynchon est l'auto-destruction, il est lui-même démolis-
seur ; il démystifie guerres et révolutions, s'attaque aux mythes individuels
(amour-passion, mysticisme, sexualité), dénonce l'aliénation du « schlemihl »,
la passivité de la femme, voit partout des symptômes de V. Ses héros sont
des déracinés, des « touristes » subissant l'attrait fallacieux du néant :
« Tout l'Equipage Malade » s'abandonne à une danse macabre.
Dans ce roman, l'allégorie est comique ; de ce comique outré, féroce, qui
caractérise par exemple le « Docteur Folamour » (1) ou « l'Attrape-
Nigaud » (2) (c'est vaincre l'absurde par l'absurde) ; des faits odieux sont
dits d'une voix égale ; l'insolite règne, le cauchemar abonde... Mais dans
les récits quotidiens (aventures de marins et de bohèmes), le rire est fran-
chement gai, désopilant. A travers tant d'épisodes, l'auteur déploie une
imagination brillante, une grande subtilité intellectuelle. Or, de la première
nuit à la seconde, scènes de sadisme, orgies bouffonnes, parodies de la
science-fiction, satire sociale, anecdotes digressives : ce permier livre exu-
bérant contient tout. Chacun des volets du polyptique arrête et séduit :
mais c'est aux dépens de l'allégorie. Le parti-pris allégorique d'ailleurs finit
par lasser. L'émotion manque. Enfin, à ce monde malade, Pynchon (atteint
peut-être de « V.-ite » ?) n'offre aucun remède.
Et pourquoi « V. » ? Parce que la rue, qui s'ouvre en V devant le touriste,
aboutit à zéro ?... Facétie métaphysique ? Mystère.
Monique Pruvot.

(1) Peter GEORGE : « Doctor Sfranqelove » (Londres, Corgibook, 2/6).


(2) Joseph HELLER : « Catch 22 » (Dell, 1964) ; « L'attrape-Nigaud » (Gal-
limard, 1964).

THE CAMERA EYE

Man Ray, Autoportrait.


(Robert Laffont, 1964, 29 F 40).
Un demi-siècle d'art anticonformiste, vu et fait par un homme à cheval
sur deux civilisations. Man Ray, c'est Holgrave, moins Phoebe ; un objec-
tif, mais quel objectif Il s'est fait caméra, non au prix de son identité,
!

mais en humanisant la photo, comme Stieglitz, Moholy-Nagy, Brassaï ou


Cartier-Bresson, dont il est d'ailleurs si peu question ici. Malgré toute son
affabilité, Man Ray est un solitaire qui a toujours interposé une machine
entre lui-même et ses semblables. Mais ce technicien effacé hantait les
couturiers, les mécènes, les aristocrates, les écrivains, les artistes, les
jolies femmes. Son œuvre, et c'est regrettable, est mal représentée dans
les trop chiches reproductions du livre. Il est vrai qu'il déclare : je n'ai
jamais cru qu'il faille s'en tenir aux œuvres ; alors, le voici qui parle.
Qui est-il ? nous ne le savons guère : l'être intérieur ne transpire pas
dans ces pages, sinon comme désengagement, refus, ambiguïté et tranquille
hédonisme. Man Ray est-il seulement Américain ? Oui, peut-être, car il
sait concilier bohème et business et (comme Dali) dollar et canular ; il
sait également rester jeune et naïf, sans effort, sans affectation, sans ridi-
cule. Au reste, qu'importe ? « Never trust tlie artist : trust the tale. » Voici
donc que défilent posément des portraits sans pose, Breton, Eluard,
Hemingway, Joyce, Cocteau, Braque, Picasso, Satie, et cent autres qu'on
attendait, plus quelques-uns qu'on n'attendait pas. Et bien sûr, les orgies,
les beuveries, la Coupole, Montparno, la rue Campe, Mimi Pinson, Kiki,
les excentricités surréalistes, et surtout dadaïstes. Et puis encore l'ogresse
de la rue de Fleurus, un fascinant Marcel Duchamp, un inquiétant Wil-
liam Seabrook. Tout cela s'enchaîne au gré des souvenirs, sans dates (« je
philosophie cynique et tolérante comme
ne suis pas historien »), sur unepassé
il convient à un homme qui a sa vie à juger les prétentions et le
narcissisme de ses semblables. Mais Man Ray n'est mémorialiste que parce
un laborieux technicien et un inven-
que c'est la mode. Avant tout, c'estgraphiques
teur ; ce Maître Jacques des arts est à l'aise aussi bien dans
la peinture abstraite ou figurative que dans la photo, le cinéma, l'objet
dada, encore que le photographe arrivé garde la nostalgie de ses brillantes
années de peintre. Nostalgie, un bien grand mot: pour Man Ray et ses
amis, Paris était une fête consacrée à la « poursuite de la liberté et à la
poursuite du plaisir » ; leur devise, selon Duchamp : « Joie, jouer, jouir ».
Une sorte de passivité dans la rébellion, qui laisse le champ libre au
hasard — ce hasard qui créera les Rayographes, la solarisation, et qui
n'est peut-être que la fatalité secrète des choses ; « la mystification »,
dira Man Ray, « n'était pour moi qu'un mystère ». D'où peut-être notre
malaise devant les chapitres consacrés aux Etats-Unis, où l'avant-garde,
véritable raison sociale, est tenue de s'organiser, de se justifier, et à tout
le moins de s'expliquer. Quels cartésiens que ces Américains Mélanco-
!

lique retour au pays natal et, on l'aurait juré, pas pour longtemps.
Guy-Jean Forgue.

OUVRAGES DE RÉFÉRENCE

UN DICTIONNAIRE ORTHOGRAPHIQUE.
Michael West. — A Dictionary of Spelling, British and American
(Longmans, London, 1964, 122 p., 6 s.).
Un cynique, qui épelait mal, a écrit de l'orthographe qu'elle était la
coquetterie du talent et la politesse des sots. C'est dire qu'elle sacrifie plus
à la mode et aux mœurs qu'aux règles fixes données en appendice par le
compilateur.
Avec ses 10 000 mots et expressions, ce lexique se propose de signaler les
difficultés courantes. On s'étonnera peut-être de ce que l'auteur n'explique
ni comment ni pourquoi il s'arrête aux formes qu'il suggère. Il cite bien
ses sources (parmi lesquelles je ne relève pas le nouveau Webster, ce radical
de la lexicographie) ; mais comment tranche-t-il leurs divergences ? Soyons
justes : les variantes sont signalées. Mais son choix se fonde-t-il sur l'usage
du plus grand nombre ? Du plus prestigieux, et de qui ? Sur le sien propre ?
On ne le saura jamais. Qu'importe ? L'autorité se doit de s'entourer d'un
certain mystère : justifier affaiblit. L'usager aimera ces règles venues d'en
haut. Et si ce volume déborde l'orthographe proprement dite pour envahir
parfois la sémantique, la synonymie, la pédagogie et l'usage comparé, qui
se plaindrait de cette abondance de biens ? Il y a, bien sûr, des omissions.
Assez nombreuses. Mais l'auteur ayant pris soin de préciser qu'il n'a réuni
que les mots risquant le plus de prêter à confusion, on aura le choix de
s'attrister sur sa propre ignorance, ou de se consoler philosophiquement en
se souvenant qu'une autorité habile ménage toujours de prudentes échap-
patoires.
Guy.-J. Forgue.

UN GUIDE MONUMENTAL

SUR LA LITTERATURE ET LA CIVILISATION AMERICAINES.

A Guide to the Study of the United States of America


(publié par The Library of Congress, 1960, $ 7).
(Diffusion : Superintendent of Documents,
Government Printing Office, Washington 25, D.C.).

« La Bibliothèque du Congrès » de Washington, qui joue à la fois le rôle


de bibliothèque nationale et d'office national d'édition, avait publié dès
1950 une bibliographie sur l'histoire et la civilisation américaines. Le succès
de ce premier ouvrage de référence a incité les promoteurs de ce premier
guide à élaborer un ouvrage beaucoup plus important, proposant en près
de 1 200 pages une énorme somme bibliographique couvrant à la fois la
littérature américaine, la critique littéraire, l'histoire (générale, diploma-
tique, étrangère), la sociologie, l'architecture, le folklore, l'éducation, les
loisirs, la médecine et bien d'autres aspects de la vie américaine, dans une
perspective historique allant des débuts de la « nation » américaine à nos
jours.
Il est évident que, même dans un ouvrage de cette dimension, il n'est
d'être complet. Il est même difficile de fournir une image
pas question d'un
« objective > pays. Les omissions peuvent être jugées fâcheuses par
des spécialistes ; certains choix littéraires arbitraires (notamment en ce
qui concerne l'après-guerre). Il n'en demeure pas moins que cet énorme
catalogue, remarquablement présenté, est d'une utilité incontestable pour
toute personne souhaitant s'initier à tel ou tel aspect de la littérature ou
de la civilisation américaine. En appendice, une sélection cohérente et brève
d'ouvrages critiques indispensables pour apprécier les lettres américaines.
Pierre Dommergues.

UN GUIDE DE POCHE SUR LA LITTERATURE AMERICAINE.

Guide to American Literature and its backgrounds since 1890,


compiled by Howard M. Jones and Richard M. Ludwig
(Harvard University Press, third édition, 1964).
Beaucoup moins ambitieux, ce guide propose quelques lignes de force
permettant au lecteur (littéraire) de faire un choix dans les quelque
16 000 ouvrages paraissant chaque année aux Etats-Unis. Les auteurs de ce
guide — l'un et l'autre critiques distingués
choix de ne se laisser influencer ni par les -se sont efforcés dans leur
critères de snobisme ni par les
critères commerciaux. Toutefois, fidèles à une tradition américaine — qui
n'est malheureusement pas très appréciée en France — Jones et Ludwig
refusent de limiter leur choix aux seules œuvres littéraires (textes originaux
ou critiques). A juste titre, il leur semble impossible de s'initier à la litté-
rature de leur pays par la seule connaissanc d'oeuvres strictement littéraires.
Aussi consacrent-ils près du quart de leur guide à la présentation d'ou-
vrages de base à tendance historique, économique et sociologique. Le second
quart de ce guide présente une sélection excellente d'histoire de la littéra-
ture américaine. La seconde moitié du livre propose une liste de textes
originaux — fort bien regroupés pour ce qui concerne la période 1890-1919
— beaucoup plus contestable pour ce qui concerne le roman, la poésie et le
, théâtre d'après 1920. Les distinctions deviennent plus floues, les titres
(autour desquels sont rassemblées les œuvres) plus contestables : un titre
comme « continuing elements » n'est pas très convaincant.
Ces quelques réserves faites, ce guide maniable (240 pages) et peu coûteux
(édition de poche) est un excellent intrument de travail pour un spécialiste
ou un non-spécialiste de littérature américaine.
Pierre Dommergues.

Littérature anglaise
.

UNE ENTREPRISE' DE DEMYSTIFICATION

Mary Lascelles, Jane Austen and her Art.


(Oxford Paperbacks, N° 61, 225 pp. 6/6).

Essentiellement comique et critique, fondée sur le bon sens et nourrie


de l'observation la plus aiguë de la vie quotidienne, l'œuvre de Jane
Austen, tout en nous mystifiant souvent, est en réalité une entreprise de
démystification. Son ironie utilise toutes les ressources d'un burlesque
subtil et discret pour démasquer et dissiper les conventions, les illusions
romanesques ou sentimentales qui s'accumulent dans la littérature popu-
laire et les consciences de son temps. Pour apprécier exactement les inten-
tions et l'art de Jane Austen, il fallait donc étudier, et ses lectures, et ses
réactions à ses lectures. C'est ce que fait magistralement le critique dans
la première partie de son travail. Ayant ainsi appréhendé, dans la nature
et la culture de l'auteur, ce qui constitue le ressort même de son œuvre,
Miss Lascelles peut alors en observer l'opération et les effets. L'expres-
sion des attitudes de Jane Austen est le plus souvent indirecte ; elle repose
sur des réflexions presque insaisissables, sur des nuances extrêmement
fines de syntaxe et de vocabulaire ; aussi Miss Lascelles a-t-elle justement
estimé que l'art, chez Jane Austen, devait être abordé par une étude de
sa langue, de son style ou plutôt de ses styles. Les styles de Jane Austen
sont aussi nombreux que ses personnages, aussi nombreux que les points
de vue changeants auxquels elle affecte de se placer ; ils sont à la fois des
instruments de caractérisation et, pour cet écrivain qui se cache, des
moyens de communiquer obliquement avec son lecteur. En même temps
que tout cela, Miss Lascelles étudie la structure des six romans dans ses
rapports avec les intentions et les problèmes propres de la romancière.
Peu d'auteurs dissimulent sous une surface aussi limpide et innocente
autant de malicieuse subtilité que le fait Jane Austen. Avec une subti-
lité égale, le critique remonte jusqu'aux sources de cet art, et il ne semble
pas qu'il soit possible de cerner de plus près le mystère de sa création. Le
livre de Miss Lascelles qui, publié pour la première fois en 1939, l'est
maintenant à nouveau dans les Oxford Paperbacks, a ouvert des perspec-
tives dont certaines études plus récentes ont largement profité, lui appor-
tant ainsi des prolongements et des compléments utiles. Néanmoins, après
un quart de siècle, il reste le travail le plus pénétrant, le plus indispen-
sable sur un écrivain qui est en réalité difficile, et tous les admirateurs
de Jane Austen se réjouiront de le voir aussi commodément réédité.
Germain d'Hangest.
UN HABIT D'ARLEQUIN.

Scott A. F. — The Craft of Prose,


London, Macmillan, 1963, pp. i-xvii, 1-253.

L'ouvrage de M. A. F. Scott se compose de quatre parties principales et


d'un glossaire. Nous y trouvons des textes de prose groupés deux à deux
par thème traité, des traductions confrontant deux à deux les transpositions
d'un même passage, des extraits de propse commentés, enfin des passages
non signés à étudier. Ce qu'il y a de meilleur dans cet ouvrage est sans
doute le choix des textes, assez représentatif, ainsi que l'idée de confronter
des passages voisins. Mais pour le reste, nous exprimons les plus expresses
réserves. Pour commencer, nous regrettons l'absence de tout commentaire
dans les deux premières parties du livre, qui ne serait concevable que si
cet ouvrage s'adressait à des spécialistes. Or, la faiblesse quasi-générale des
commentaires de la troisième partie — si l'on excepte quelques remarques
pertinentes signées Charles A. Crow, Donald A. Davie, Bonamy Dobrée,
Robert Grave and Alan Hodges, Vernon Lee, Walton Litz et Edwin Morgan,
nous interdit n'ait
de considérer qu'il en est ainsi. Nous regrettons également
que l'auteur pas commenté la moindre ligne de prose. Quant à la
quatrième partie, elle fait double emploi avec la première et la seconde.
Cet ouvrage ressemble à un habit d'Arlequin cousu hâtivement.
J. Leclaire.

ANTI-NON-SCRUTINY.

F.-R. Leavis. — Scrutiny, A Retrospect,


pp. 24, Cambridge University Press, 1963, 3 s. 6 d. net.
Ce Retrospect est tiré du volume XX de Scrutiny, réimprimé dans son
ensemble en 1963. Le professeur Leavis nous dit comment M. Leavis et
Scrutiny sont entrés dans l'histoire littéraire. Du négatif antimarxiste, anti-
académique, antinon-Scrutiny ; un positif mal défini. De l'encens, du
vitriol.
J.-L.-D. Leclaire.

G. B.
CIVILISATION

WESTMINSTER.

Servitude et grandeurs parlementaires.


P. G. Richards. — Honourable members : A study of the British
Backbencher
(London Faber, 1964, 294 p., 36 s.).
La victoire travailliste aux élections du mois d'octobre 1964, et surtout
l'étroitesse de la majorité de M. Wilson, ont remis au premier plan l'impor-
tance du Parlement britannique. En raison du système de vote personnel,
la présence de chacun est indispensable lors des scrutins importants ;
quelques défaillants et le gouvernement peut être mis en minorité. Cette
mobilisation générale s'accompagne de scènes plus ou moins pittoresques :
malades transportés en toute hâte sur une civière afin de pouvoir voter,
avions frêtés de toute urgence pour rejoindre Westminster dans les délais.
C'est dire qu'en raison du caractère résolument hardi de différents aspects
du programme législatif travailliste, et de l'opposition vigoureuse qu'ils ne
manqueront pas de susciter chez les Conservateurs, débats et votes retrou-
veront une intensité dramatique qui leur faisait défaut, lorsque le gouver-
nement en place disposait d'une très large majorité le mettant à l'abri de
votes-surprise.
Voilà de quoi maintenir ou faire naître, chez le public britannique, l'in-
térêt pour les institutions parlementaires et pour le fonctionnement de la
machine constitutionnelle. C'est pourquoi la nouvelle édition de l'ouvrage
de Peter G. Richards vient à son heure : l'auteur se propose d'étudier le
rôle du député britannique dans le système parlementaire ; non pas le
rôle du Front-bencher — Ministre ou membre du Cabinet-Fantôme —
mais celui de l'obscur, du sans-grade, du « back-bencher ».
Tentative sympathique et à bien des égards symptômatique. Est-on sûr
en France de trouver matière à écrire un ouvrage de 280 pages sur le rôle
que la Constitution et l'utilisation qui en est faite réservent aux Honora-
bles Parlementaires ? Non pas que le Parlement britannique, pièce maî-
tresse de l'équilibre des pouvoirs ait atteint cette perfection tant vantée
ici ou là. Certains de nos manuels scolaires portent une grande respon-
sabilité, qui enjolivent par trop une réalité qui pourtant se suffit à elle-
même. La Chambre des Communes y est présentée comme le modèle achevé
du législatif stable et indépendant, censeur vigoureux si besoin est des actes
du gouvernement, composé de Parlementaires n'ayant de comptes à rendre
qu'à leurs électeurs. Ajoutons l'atmosphère feutrée du « Club le plus fermé
du monde » et le « swing of the pendulum » cette alternance au pouvoir
des deux grands partis, et nous aurons une image qui hante certainement
l'esprit de maint homme politique du continent.
Il y a beaucoup de vrai dans tout cela, mais il faut reconnaître que le
rôle de la Chambre a diminué dans la mesure où la complexité et la tech-
nicité des problèmes qu'elle avait à traiter lui interdisaient d'en prendre
la mesure exacte. Les députés ont le plus souvent à entériner des décisions
prises ailleurs. Il faut dire que la partie est inégale entre le Ministre qui
dispose d'une nuée d'experts de toutes sortes, et le Parlementaire souvent
dépourvu de la formation économique et comptable indispensable et à qui
le pouvoir n'accorde que chichement les moyens techniques de prendre des
décisions en pleine connaissance de cause. C'est bien là le thème dominant
d'un livre qui embrasse tous les aspects de la vie parlementaire depuis la
sélection des candidats à un siège jusqu'aux perspectives de promotion à
un portefeuille ministériel : le député n'est plus qu'un rouage discipliné
des « machines » des deux grands partis. Et à cet égard la hiérarchie tra-
vailliste et la hiérarchie conservatrice — c'est-à-dire le ministère d'aujour-
d'hui et celui de demain — trouvent un terrain d'entente en refusant
d'oeuvrer pour accroître le droit de contrôle de l'exécutif par les parle-
mentaires de la base, droit de contrôle en principe absolu mais strictement
contenu en fait dans les limites rigides de la discipline de parti. C'est le
contrat tacite auquel l'aspirant député souscrit avant son élection : il
n'ignore pas que sans le soutien officiel d'un des grands partis, sa per-
sonnalité, si brillante soit-elle, ne vaut guère plus de 500 voix le jour du
scrutin.
Certains chapitres de Honourable Members sont très techniques et inté-
resseront les spécialistes, d'autres renferment des détails cocasses, tel
celui-ci : un jour un député prenant un bain dans l'enceinte du Palais de
Westminster fut surpris par la sonnerie annonçant un vote aux Com-
se précipiter pour rejoindre son groupe,
munes ; il n'eut que le temps de peignoir
vêtu en tout et pour tout de son ! Sait-on que, quand un député
veut soulever un point d'ordre, lorsqu'un vote est en cours, il lui faut s'as-
seoir et mettre un chapeau sur la tête, seule façon de se faire remarquer
dans une salle où tout le monde est debout, tête nue ?
D'autres chapitres soulèvent des questions qui seront bientôt d'actua-
lité, celui qui a trait en particulier à l'indemnité parlementaire, la plus
faible en Europe (1.750 livres par an), et dont le montant devra certai-
nement être augmenté. Délicate mesure que de se voter à soi-mème une
augmentation !
Dans nos sociétés industrielles, il semble que les institutions parlemen-
taires soient en voie d'effacement, au profit d'un pouvoir fort sinon per-
sonnel. Honourable Members nous rappelle qu'en Grande-Bretagne, et mal-
gré leurs défauts, elles sont encore au cœur des problèmes de la nation.
Ah the English ! They are quite a race apart (Kipling).
Bernard Cassen.

DOUZE HOMMES REMARQUABLES.

R. F. V.Heuston. — Lives of the Lord Chancellors, 1885-1940


(Clarendon Press, Oxford University Press,
1964, xxiv + 6,32 pp., 63/-).

Le Lord Chancellor est un personnage-clé de la constitution britannique.


Assis sur le Woolsack, ce qui n'est sûrement pas très confortable pendant
de longs débats, il préside à la Chambre des Lords. Il est, à la fois, mem-
bre du Cabinet et chef du système judiciaire de la Grande-Bretagne. C'est
lui qui tient le Great Seal du royaume, et qui, à l'ouverture du Parlement,
apparaît en somptueux costume d'autrefois : une vaste toge noir et or,
surmontée d'une longue perruque. Le livre de M. Heuston, qui trace les vies
des Lords Chancellors de 1885-1940, est donc en quelque sorte une histoire
de la constitution pendant cette période. L'auteur continue ainsi l'œuvre
de Lord Campbell, qui a écrit en plusieurs volumes les biographies des
Lords Chancellors jusqu'au règne de Victoria, et de J. B. Atlay, qui l'a suc-
cédé avec son livre ' The Victorian Chancellors'. L'étudiant d'histoire bri-
tannique trouvera dans le livre de M. Heuston quelques lumières nouvelles
sur les événements judiciaires et politiques de la période — notamment
le procès de Sir Roger Casement, le problème de l'Irlande, et la crise de
Munich. Les autres lecteurs y trouveront les biographies de douze hommes
remarquables, établies avec habileté et esprit.

Edward Hudson.

UNE INTRODUCTION A LA GUERRE DE SECESSION.

Alan Barker, La Guerre de Sécession,


traduit par Irène de Gironde
(Editions Seghers, Collection «Vent d'Ouest», 320 pp., 1964).

Ce livre, qui est paru en Amérique en 1961, et qui vient de paraître en


traduction française, est beaucoup plus qu'une courte introduction à la
Guerre de Sécession. C'est plutôt un brillant essai sur les problèmes his-
toriques de la civilisation américaine, basé sur une série de conférences
faites à l'Université de Cambridge en 1955. M. Barker consacre un chapitre
à l'importance de la Guerre de Sécession, dans lequel il passe en revue les
histoires classiques de la guerre, et un autre aux racines du conflit, qu'il
trace à partir de la Constitution de 1787. Il met en perspective le déve-
loppement des partis politiques, les problèmes de la Frontière et du sec-
tionalisme, et les questions de l'esclavage, de l'abolitionnisme, et des droits
civils. M. Barker nous donne une esquisse rapide mais excellente, où il
trouve, parmi ses 320 pages, la place pour trois cartes, une table chrono-
logique et un index. Il y a, cependant, une lacune : une introduction de
ce genre devrait se compléter par une bibliographie, même courte.
Edward Hudson.
G. B.

LITTÉRATURE ÉUSABETHAINE

LE QUATRIEME CENTENAIRE
CELEBRE PAR DES CONFERENCIERS... ET UN ROMANCIER.

Shakespeare's World.
Edited by James Sutherland and Joel Hurstfield
(Londres, Edward Arnold, 1964, 200 p., 25 s.).
John Wain. — The Living World of Shakespeare,
(Londres, Macmillan, 1964, 239 p., 25 s.).

Il s'agissait chaque fois d'apporter sa contribution à l'obligatoire célé-


bration du « quatrième centenaire ». Ces deux ouvrages le font de façons
presque opposées, bien que chacun ait voulu offrir au lecteur un reflet de
l' « univers » shakespearien (vocable dont le sens n'apparaît pas toujours
avec précision et dont l'emploi, dans les deux cas, ne s'imposait peut-être
pas).
Le titre du premier ouvrage est en fait celui donné à un cycle de neuf
conférences prononcées à University College (Londres) et (comme dans les
recueils de nouvelles), c'est le titre de la première conférence qui a été
retenu pour l'ensemble. Tous les conférenciers étaient des membres de
University College, à l'exception de deux éminents invités : le professeur
Bullough, de King's College (Londres), et le professeur Terence Spencer,
de Birmingham. Ces conférences, destinées surtout au grand public, se
proposaient, après avoir situé Shakespeare dans son temps, d'examiner
les aspects majeurs de son ceuvre. Les deux premières sont des études de
background : dans « Shakespeare's "Torld », Sir Ifor Evans insiste sur
l'importance du monde du théâtre et du métier même de Shakespeare, en
soulignant combien la vie quotidienne se reflète dans la langue drama-
tique ; ensuite « The Elizabethan People in the Age of Shakespeare », de
Joel Hurstfield, est en fait une étude historique des années Tudor, avant
l'arrivée de Shakespeare, et des transformations économiques, sociales, reli-
gieuses, qui « conditionnèrent » l'éclosion du génie shakespearien. Nous
avouerons que le contenu de ces deux études ne nous a pas paru à la
mesure de leur titre ambitieux. Trois conférences sont ensuite consacrées
à l'œuvre proprement dite, mais les Romances finales se trouvent totale-
ment négligées. Dans une intéressante étude des tragédies, Winifred
Nowottny, se refusant à toute définition synthétique du tragique shake-
spearien, examine les grandes tragédies à tour de rôle (à l'exception
d'Othello, œuvre claire et sans problèmes — ce qui reste à démontrer !) ;
des éclairages neufs, personnels et abondants sont projetés sur Romeo
and Juliet et Hamlet, mais l'on est déçu, après avoir lu (et approuvé) que
Antony and Cleopatra est peut-être « the greatest play in the world », que
cette œuvre extraordinaire ne soit point vraiment étudiée. Cela était sans
doute (ce qui est une indication d'un des défauts de l'ensemble) pour per-
mettre au professeur Bullough d'en parler dans « The Uses of History »,
où se trouvent étudiées les Histories puis les Roman Plays, dont la pro-
gression générale révèle que le perfectionnement artistique de Shakespeare
s'est accompagné d'un renoncement progressif au didactisme rigide pour
une ambiguïté qui triomphe dans Antony and Cleopatra. Mais quel étrange
voisinage, dans une m;ême conférence, que celui d'Henry VI et du « ser-
pent du vieux Nil » Quant à l'étude qu'Arthur Brown consacre aux comé-
!
dies, elle est si synthétique qu'aucune pièce n'est analysée, ce qui est fort
décevant ; l'accent est d'ailleurs mis sur les toutes premières œuvres comi-
ques. Une des conférences les plus originales est celle de James Sutherland:
« How the Characters Talk ». Pour examiner les divers style ou tons, les
différences d'effet et d'intention, l'adéquation du langage au rang, au carac-
tère ou à la situation des personnages, le critique part d'exemples pris
dans Romeo and Juliet (le décorum du prince, l'individualisation de la
nurse, le style d'ambiance, etc...) puis fait chaque fois des excursions dans
Romeo and Jzzliet. Le procédé est intéressant, mais l'exploration tourne
court et la conférence se termine de façon abrupte, nous laissant sur notre
faim. Et c'est l'impression générale qui se dégage de l'ensemble. Ainsi
Hilda Hume, spécialiste de la langue de Shakespeare, ne vient à son pro-
pos qu'après diverses considérations, puis passe d'un sujet à un autre (le
dialecte du Warwickshire, le parler des diverses classes, etc...) de façon
assez décousue. Le panorama final de C. V. Wedgwood, « The Close of an
Epoch », paraît encore plus rapide et superficiel que les études qui pré-
cèdent. En somme, le défaut de l'ouvrage est le défaut même du genre sur
lequel il est fondé : la conférence. Peut-être n'était-ce pas là la meilleure
façon — du moins s'il s'agissait d'apporter vraiment quelque chose — de
célébrer Shakespeare.

L'ouvrage de John Wain a l'avantage d'être dû à la même vision unifica-


trice, Shakespeare nous parvenant filtré par le prisme d'une personnalité
marquée. The living world of Shakespeare signifie que l'univers shake-
spearien est toujours vivant, qu'il ne diffère guère du nôtre ; et le sous-
titre, A Playgoer's Guide, veut préciser qu'il s'agit en somme d'un ouvrage
de vulgarisation, destiné à l'amateur éclairé. J. Wain n'a pas de thèse à
démontrer, et il est au courant (il a été universitaire !) des dernières inter-
prétations critiques ; aussi a-t-il écrit un livre où l'interprétation person-
nelle s'appuie sur l'information objective. Après un chapitre d'introduction
sur la nature dupiècesthéâtre shakespearien (qui n'est peut-être pas le plus
satisfaisant), les sont examinées plus ou moins selon les divers gen-
res successifs. « The Sword and the Crown » est une bonne introduction
aux pièces historiques, où l'étude synthétique des deux grands cycles l'em-
porte sur le simple panorama. J. Wain dégage nettement le dessin répété :
la nécessité d'avoir un roi à la fois légitime et fort, puis accorde la part
du lion aux Henry IV et Henry V, dont il souligne les thèmes connus. Dans
« Laughter and Judgment », c'est l'opposition entre As You Like It et
Twelfth Night d'une part, Measure for Measure et Ail's Well d'autre part,
qui est développée, ce qui oblige évidemment à sacrifier plusieurs aspects
du génie comique de Shakespeare. Un chapitre intitulé « Lovers Apart >.

réunit les « tragédies d'amour » (Romeo and Juliet, Troilus and Cressida,
Othello, Antony and Cleopatra), pourtant si différentes ! L'étude de Troilus
nous a paru confuse, diffuse ; celle d'Othello contestable et étriquée dans
sa coloration « naturaliste » ; mais l'éclairage projeté sur Antony and Cleo-
patra, la mise en valeur des images de dissolution, d'eau et surtout de
boue, s'ils ne sont pas neufs, traduisent l'essence de ce chef-d'œuvre.
« Blindness » est le titre donné à l'étude des tragédies noires (Julius Caesar
disparaît). De Hamlet, Wain ne dit guère autre chose que « la pièce est un
échec » ; mais de King Lear et de Macbeth, surtout, il dit l'essentiel, il va
au centre. Cela vaut aussi pour l'ultime chapitre (« In My End is My
Beginning ») sur les Romances. J. Wain dégage le dessin commun à ces
œuvres en termes parfois personnels (« nature versus nurture »), l'analyse
procède par grands traits, mais les qualités propres à chaque pièce sont
clairement affirmées (Wain se fait le défenseur de Cymbeline) et sa signi-
fication particulière est rappelée. Bref, il était impossible d'être exhaustif
et vraiment original, surtout en 235 pages. J. Wain a écrit un très agréable
« Shakespeare Primer »
où le pénétrant n'est jamais sacrifié à l'élémentaire,
où la recherche de l'essentiel est la préoccupation constante, et où le bril-
lant, ou le gratuit, n'éclipsent pas le solide. Enfin (détail combien appré-
ciable !), le livre se lit fort bien : le style direct, concret, sans rien d'aca-
démique, est celui du romancier que l'on connaît.
Georges Bas.
UNE CRITIQUE VRAIMENT DRAMATIQUE.

Nevill Coghill. — Shakespeare's Professional Skills,


Cambridge University Press, 1964, 224 p.

La critique shakespearienne est essentiellement livresque ; l'universitaire,


homme de bibliothèque, se détache difficilement du texte, témoin appauvri
de l'acte théâtral, daguerréotype privé de mouvement, de relief et de cou-
leur. On ne saurait faire ce reproche au professeur Coghill qui quitte sou-
vent sa chaire d'Oxford pour les planches où répète la société dramatique
universitaire. Il a trouvé la méthode et le langage d'une critique vraiment
dramatique et nous en offre ici bien des résultats passionnants. Il ne veut
pas présenter de thèse générale, mais place sous l'éclairage de la vraisem-
blance et de la nécessité scéniques toute une série de problèmes, de texte
ou d'interprétation. Nous n'en retiendrons que les trois exemples les plus
développés. Pour Othello, la « nécessité dramatique », traditionnellement
invoquée à l'appui des « coupures » du Quarto, conclut, si on l'examine de
près, à des additions du Folio. Pour Hamlet, l'étude se concentre sur les
monologues qui, s'ajoutant à l'action, créent à la fois distance par rapport
à la vengeance et intimité avec le vengeur. Une brillante et solide analyse
montre enfin dans Troilus and Cressida une tragédie d'Hector et de l'hon-
neur troyen vaincus par le pragmatisme grec, et non un drame cynique
dont Thersite incarnerait l'esprit.
N'oublions pas de dire que ce livre est bien écrit, dans un style qui, lui
non plus, ne sent pas la bibliothèque.

UNE EDITION DE POCHE

J. Dover Wilson, The Fortunes of Falstaff,


142 p., Cambridge University Press, broché, 7/6.

Les Presses universitaires de Cambridge ont bien fait de nous donner en


édition de poche cette étude publiée pour la première fois en 1943 : texte
classique où Dover Wilson (1), retraçant les destins divergents et complé-
mentaires de Hal et de Falstaff, laisse à l'écuyer toute son humanité sans
rien enlever au Roi de sa noblesse ; chacun a raison dans son ordre. C'est
un petit chef-d'œuvre de sympathie et d'honnêteté critiques.
Philippe Moret.

A LA DECOUVERTE DU GOUT ELIZABETHAIN.

John Buxton. — Elizabethan Taste


(London, Macmillan & C°, 1963, xiv + 370 p., 35 s.).

Voici une excellente introduction à une étude du goût élisabéthain, car


l'auteur s'est gardé de prononcer des jugements définitifs sur les chefs-
d'oeuvre et a choisi d'expliquer la valeur que leur accordaient les gens de
la Renaissance. La première partie, où sont analysés les préjugés d'alors,
permet de comprendre l'Age d'Or, sa foi en toute chose anglaise, sa foi en
la raison, sa foi en la perfection et en la perfectibilité, son goût pour la
beauté tapageuse, et sa prédilection pour le symbole. A l'étude de l'archi-
tecture, de la peinture, de la sculpture, de la musique s'ajoute l'explication
logique de certains phénomènes typiquement anglais : la long gallery aux
nombreuses baies est née d'un souci de profiter du pâle soleil d'hiver et de
posséder une pièce spacieuse où recevoir ses amis par temps froid ou
pluvieux ; des considérations d'ordre religieux seules ont amené la Cour à
préférer les artistes hollandais aux Italiens ; la restauration des statues est
due à une initiative de la reine ; la vogue de la musique anglaise, sanc-
tionnée dès le xve siècle par la collation de grades universitaires à des
musiciens, est encouragée par la reine. L'étude de quelques monuments
littéraires (de Spenser The Shepherd's Calendar, de Sidney l'Arcadia et
Astrophel and Stella, et de Shakespeare Venus and Adonis et Hamlet) et
de quelques modes (l'admiration des Elisabéthains pour Chaucer, et leur
préférence de plus en plus marquée pour les poèmes manuscrits réservés à
une coterie) est conduite dans le même esprit, et vise à
une élite ou àappréciation
changer notre de telle ou telle œuvre. Là où le moderne s'ex-
tasie sur le naturel d'une poésie, l'Elisabéthain recherche l'art et l'artifice
afin de pouvoir s'extasier ; quand celui-là découvre Sidney sous le masque
d'Astrophel, celui-ci admire l'habileté du poète feignant la passion. Quand
celui-là perçoit le général, celui-ci s'ingénie à retrouver les allusions à
l'actualité ; là où le xxe siècle admire la psychologie de Hamlet, le xvie
essaie peut-être de découvrir la raison de l'échec d'un Essex. Pour que son
lecteur sente, comme un Elisabéthain, chaque menu détail, John Buxton est
contraint de multiplier les exemples, de souligner maints détails secon-
daires, de forcer les correspondances, bref d'allonger l'inventaire. public Aussi,
la lecture, pour vivifiante qu'elle soit, est-elle parfois lente ; c'est au
de faire la synthèse, en se reportant sans cesse par la pensée au chapitre
d'introduction, et il lui faut connaître parfaitement les œuvres citées et
les monuments décrits. (Nous supposons que le coût de la reproduction a
limité le nombre des photographies, mais l'étude des châteaux, des por-
traits et des miniatures aurait gagné à une plus grande illustration de
l'ouvrage.) Heureusement, à chaque page, le lecteur sent l'amour de l'auteur
pour la période élisabéthaine, sa connaissance intime des œuvres d'art, et
les aimer et à les faire aimer. Nous promettons d'agréables
son plaisir à découverte
heures à la du goût élisabéthain en la compagnie de John
Buxton.
Fernand Lagarde.

EDOUARD 11, OU L'ANTIMORALITE

Marlowe. — Edouard Il.


Introduction, traduction, notes, par C. Pons
(Paris, Aubier, Collection bilingue, 1964, 366 p.).

Voici, du seul drame historique peut-être de tout le théâtre élisabéthain


qui puisse supporter la comparaison avec ceux de Shakespeare, une édition
profane non moins que le spécialiste. D'Edouard II,
propre à satisfaire le public
pièce peu connue du français, sinon par la très personnelle adapta-
tion présentée il y a trois ans par Roger Planchon, il n'existait jusqu'à
présent en France que deux versions assez imparfaites, celle de Félix Rabbe,
dans le Théâtre de Christopher Marlowe (1889), et celle de Pierre Messiaen,
dans Théâtre anglais : Moyen Age et xvic siècle (1948). On trouvera ici
une traduction qui, tout en témoignant de la rigueur et de la précision qui
sont de règle dans la Collection bilingue, s'efforce de rendre pleine justice à
Marlowe. Sobre et concise dans son respect de l'original, elle sait en pré-
server la vigueur dramatique autant que la souplesse poétique. Elle est
mieux que lisible, presque jouable : susceptible du moins de servir de base
à une excellente version scénique.
Quant au travail d'érudition et à l'étude critique qui accompagnent cette
traduction, ils sont eux aussi les bienvenus : l'édition savante la plus
récente d'Edward II en langue anglaise, celle de H. B. Charlton et R. D. Wal-
ler, dans The Works of Christopher Marlowe, publiées sous la direction de
R. M. Case, date d'un peu plus de trente ans et, si elle est loin d'être
périmée, elle ne saurait cependant être tenue pour définitive. D'autre part,
la critique a le plus souvent eu tendance à considérer la pièce comme un
phénomène intéressant certes, mais isolé et somme toute difficilement expli-
cable dans l'œuvre de Marlowe, et cette position marginale qui lui a été
assignée ne correspond peut-être pas tout à fait à la réalité. Dans les cent
précisions
cinquante pages de son introduction, M. Pons apporte d'abord des particulier
nouvelles et très significatives sur les sources d'Edouard II, et en
sur l'utilisation par Marlowe de Chroniques antérieures à celles de Holin-
shed : il en ressort que Marlowe était en fait beaucoup plus attaché à
l'exactitude historique qu'on ne le supposait jusqu'ici, et que certaines
libertés qu'on lui a reprochées, ou dont on l'a loué, n'étaient en l'étude réalité
qu'une fidélité méconnue à des sources moins évidentes. Par ailleurs,
approfondie de la pièce à laquelle se livre le présentateur lui superficiels
permet de
mettre en évidence, dans une ceuvre que certains de ses aspects
politiques » que sont les autres drames his-
font assimiler aux « moralités anti-conformisme
toriques du temps, le constant substitue de Marlowe, pour qui
l'esthétisme de la Renaissance se aux vertus traditionnelles de
l'Eglise et de la Royauté, et qui, sous couvert d'écrire un drame historique
dans la tradition du Mirror for Magistrates, écrit en fait un pathétique
poème d'amour. Poème anti-conformiste lui aussi, mais qui vient s'inscrire
et Ilero and Leander, au centre même de ce
tout naturellement, entre Dido second
comme le Faustus cycle de l'œuvre de Marlowe (le pre-
que M. Pons définit et The Jew of Malta) : cycles qui
mier comprenant Tamburlaine,
ne sont pas successifs, mais parallèles, et procèdent d'une dualité d'inspi-
ration. Les quelque vingt pages consacrées font dans l'introduction à 1 analyse
d'Edouard II, poème et drame de l'amour, preuve d'une grande péné-
tration»' C'est l'humanisme « païen », l'esthétisme de la « contre-Renais-
sance qui semble s'affirmer ici sans ambiguïté, et la cohésion de l'œuvre
de Marlowe se trouve ainsi incontestablement renforcée, comme se trouvent
mieux éclairés la personnalité de Marlowe lui-même et ses rapports avec
la pensée morale, religieuse et philosophique de son époque.
Jean Fuzier.

Littératures hispaniques
Bénito Pérez Galdôs, Miséricorde,
roman traduit et préfacé par Pierre Guenoun,
(Les Editeurs français réunis, 21, rue de Richelieu, Paris, 1964).

Il nous est agréable d'attirer l'attention de nos collègues sur la traduc-


à son coup d'essai, de Misericordia.
tion par M. Guenoun, qui n'en est pas donnée
En effet, la version que Bixio en a en 1900 est fort défectueuse.
Et pourtant, il avait demandé à l'auteur de l'aider à résoudre les diffi-
Galdôs lui-
cultés majeures sur lesquelles il bronchait. D'ailleurs, Pérez
même avouait franchement qu'il ignorait le sens exact de certaines expres-
sions madrilènes particulièrement imagées qui émaillent le langage de
ses personnages.
Ce qu'avait tenté vainement son devancier, M. Guenoun l'a pleinement
réalisé avec une maestria remarquable. Sa traduction, qui est d'une fidé-
lité parfaite, est plus d'une fois complétée par des notes qui définissent des
mots ou des expressions à peu près intraduisibles tels que teja, amri,
estrado, cursi, tortilla en escabeche, Imevos hilados, zancarrôn, jamôri en
dulce, etc., qui expliquent certaines coutumes ou institutions (casa de
corredor, el Rastro de Madrid, el Teatro Real, etc.) ou qui nous renseignent
sur tel ou tel personnage auquel le romancier fait allusion, par exemple
M. Ruiz Zorrilla, Gonzalez Bravo, le général Prim, Riego, Sagasta, etc.
Le lecteur lui en saura gré. Il appréciera aussi la belle préface nourrie
d'idées et de faits précis, dans laquelle il souligne l'intérêt exceptionnel
de ce roman. Ce qu'il y dit du but visé par l'auteur (« peindre la misère
sous tous ses aspects »), des deux personnages principaux (Almudena, « le
mendiant aveugle », et Benina, « la servante évangélique »), des rappro-
chements possibles (Balzac, Zola, Goncourt), de l'art de Galdôs, de son
humour, de sa langue si idiomatique, de son style « parlé bien plus
qu'écrit », de ses idées, etc., constitue une étude littéraire, fine et nuancée,
de Misericordia, qui en facilite singulièrement la lecture et la compréhension.
M. Guenoun dit sans ambages ce qu'il pense, et cela plaît infiniment.
Après avoir relu ce roman dans son impeccable traduction, nous ne pou-
vons que souscrire à ses jugements, et notamment à celui-ci : « Misericordia
n'est pas le roman du désespoir, comme la critique s'accorde souvent à le
dire, mais celui de l'espérance. »
Robert Larrieu.

A. Nougué et J.-L. Flecniakoska, Romanciers espagnols d'aujour-


hui (1964, Privat-Didier).

Cette anthologie constituera pour beaucoup d'entre nous une sorte de


révélation. Certes, plusieurs des romanciers qui y figurent nous sont connus,
notamment Suârez Carreriio, Zunzunegui, Cela, Gironella, Delibes1, Car-
men Laforet, Arbô, Sanchez Ferlosio, Juan Goytisolo. Mais d'autres, à dire
le vrai, nous sont peut-être moins familiers, par exemple Luis Romero,
Dolores Medio, Ramiro Pinilla, Alcântara, Carmen Martin Gaite, Ana
Maria Matute, Martin Descalzo. On constatera avec plaisir qu'une place
assez large, et c'est justice, y a été faite aux romancières. En effet, l'As-
Medio
turienne Dolores Estrada, la Barcelonaise Carmen Laforet, la Sal-
mantine Carmen Martin Gaite et la Catalane Ana Maria Matute apportent
espagnoles contemporaines une contribution originale parti-
aux lettres précieuse.
culièrement
L'utilité de ce recueil saute aux yeux. Il vient combler une lacune bien
regrettable. C'est là d'ailleurs ce que soulignent avec raison nos deux col-
lègues dans une introduction nourrie de vues singulièrement pertinentes,
aperçu fort suggestif sur les multiples aspects du roman espagnol actuel.
Sur la vie et l'œuvre des auteurs cités, le lecteur trouvera des indica-
tions et des jugements qui l'aideront à comprendre et à goûter les extraits
de chacun d'eux. Des chapeaux, clairement rédigés en français, les situent
dans l'ouvrage d'où ils sont tirés. Au bas des pages courent des notes qui
précisent le sens des termes plus ou moins rares ou argotiques et des
tournures populaires qui risquent de dérouter quiconque a négligé de s'in-
former sur place de l'état actuel de l'espagnol.
Ce livre est utilement complété par une bonne bibliographie des écri-
vains cités et par une liste des principales études consacrées au roman
espagnol d'aujourd'hui. A n'en pas douter, tous nos collègues sauront gré
à MM. Nougué et Flecniakoska d'avoir mis à notre disposition, sous une
forme particulièrement agréable, le fruit de leurs lectures et de leur savoir
dans un domaine qui présente peut-ètre plus d'attrait pour nos élèves que
celui du siècle d'or...
Robert Larrieu.
Robert Ricard, Estudios de literatura religiosa espanola (Edito-
rial Gredos, Madrid, 1964).

Il est bien agréable de disposer désormais, réunies en un seul volume


et fidèlement traduites en espagnol par le professeur Manuel l\fuî10Z Cortés,
d'un certain nombre d'études pénétrantes sur la littérature religieuse d'Es-
revues comme le Bulletin
pagne que M. Ricard a publiées dans diverses (Louvain),
hispanique (Bordeaux), les Lettres romanes ClrwileiÍo (Ma-
drid), etc. Elles concernent, soit de vastes problèmes tels que la mystique
espagnole et la tradition chrétienne, le socratisme chrétien, la spiritualité
espagnole, l'exemplum dans la littérature religieuse moderne, etc., soit des
questions fort intéressantes aussi quoique de moindre envergure, par
exemple, l'interprétation exacte de certains mots comme vidriera ou dis-
gregar dans des textes relativement obscurs, Lope de Vega et le sacerdoce,
un poème de saint Jean de la Croix (« Aunque es de noche »), etc.
On ne saurait résumer de tels travaux. Il faut les lire et s'en imprégner.
Ainsi aura-t-on des idées nettes notamment sur divers aspects de l'ascé-
tisme, sur la psychologie mystique, sur les principales tendances de la
spiritualité chrétienne, sur le socratisme chrétien et les degrés de la connais-
sance de soi-même, sur l'obéissance selon les Ignace de Loyola, sur les carac-
téristiques et les mérites du pèlerin, sur différences profondes existant
entre le catholicisme français et le catholicisme espagnol, etc. Nous y
apprendrons aussi maints détails curieux et suggestifs sur la prédication
en Espagne, sur la vie peu édifiante de Lope de Vega dont les amours, à
la pointe de cinquante-quatre ans, avec Marta de Nevares étaient à la fois
sacrilèges, car il était prêtre, et adultères, puisqu'elle était mariée, etc.
Ce qui frappe beaucoup le lecteur, c'est le grand nombre de comparai-
sons et de rapprochements Particulièrement
que renferment ces études. Thérèse
intéressants sont les parallèles qu'il y trace entre sainte et saint
Jean de la Croix, Ignace et ses contemporains, le gentilhomme et le pèle-
rin, etc.
Nous y retrouvons les qualités que nous avons plus d une fois appré-
ciées dans d'autres ouvrages du même auteur : précision des définitions,
clarté de l'exposé, finesse et nuancement des analyses, solidité de l'argu-
mentation, vigueur des conclusions et constante objectivité. Son impartia-
lité éclate notamment dans le bel article qu'il a consacré au cas de Lope
de Vega. Il ne blâme ni n'approuve sa conduite. Il se borne à l'expliquer
objectivement au moyen d'arguments divers, historiques, théologiques, psy-
chologiques extrêmement pertinents.
Ce n'est point une lecture ingrate que celle de ce livre. Et surtout elle
est enrichissante et vivifiante car elle jette de vives clartés sur la littéra-
ture ascétique et mystique d'outre-Pyrénées, qui n'est pas toujours d'un
abord tellement facile...
Robert Larrieu.

Langue Italienne
L'italien enseigné... aux Italiens

Au Professeur d'italien curieux des méthodes que prati-


quent nos voisins pour l'enseignement de leur propre langue,
ou simplement désireux de disposer d'un choix toujours plus
large de textes et de sujets d'exercices pour leurs classes,
nous présentons ici quelques-uns des ouvrages que l'on utilise
dans les Scuole Medie. Nous les avons choisis en fonction à
la fois de leur richesse en matériaux et de la diversité de leurs
1
conceptions. S'ils ont entre eux bien des points communs, car
on ne peut réinventer la grammaire ou faire fi des program-
mes officiels, chacun d'eux présente quelque caractère origi-
nal propre à stimuler la recherche pédagogique. Il n'est
peut-être pas inutile de préciser que chacun des volumes,
malgré le nombre important de ses pages, ne dépasse pas le
prix moyen de 1.500 lires.

e Parlare e scrivere (G. P. Galizzi, R. Verdina),


Grammatica antologica della lingua italiana,
Bergamo, Minerva italica, 1964, 464 p.
Il s'agit de la 91 édition d'un ouvrage qui, depuis 1946, a joui d'une faveur
constante auprès de nos collègues professeurs d'italien dans les Scuole medie.
Cette « grammatica antologica » se présenté sous une forme parfaitement
traditionnelle.
C'est d'abord une grammaire, avec des exposés très riches, dont il faut
louer les développements pour leur logique et leur clarté. Tel chapitre sur
la concordance des temps ou sur la préposition « da » peut rendre de grands
services au professeur d'italien en France. Ces développements sont résumés
dans des tableaux et suivis de très nombreux exercices.
C'est aussi une anthologie qui présente de courts extraits d'auteurs cen-
trés sur tel ou tel thème de vocabulaire et illustrés de dessins.
C'est enfin un ouvrage qui veut éveiller chez l'élève des réflexions sur la
langue, répondre à ses premiers « perché ». Des pages d'étymologie appren-
nent à remonter aux racines, stimulent la curiosité par la présentation de
« familles » dont les membres sont réunis par des liens souvent fort inat-
tendus. On apprendra par exemple que « stivale » n'est pas sans rapports
estuario » et « edicola »... Des listes de « Parole in quaran-
avec « etere », «Parole
tena » et de « di conio nuovo »,. enseignent à l'élève — et au pro-
fesseur bien souvent sans doute ! — ce qu'il doit refuser, et ce qu'il peut
accepter, des expressions qui réclament leur droit d'entrée dans la « lan-
gue », venant trop souvent de France, d'Angleterre ou d'ailleurs.
G. B.

e Sapere per scrivere (P. Lovati, S. Varesi),


Grammatica italiana e awiamento al comporre,
Palermo, \Palumbo, 10e edizione, 1962, 5.92 p.
Déplorant l'indigence dans le fond et dans la forme qui caractérise trop
souvent les dissertations des élèves de l'enseignement secondaire (en Italie
il est vrai... voilà qui peut nous consoler !) les auteurs de cet ouvrage ont
eu le désir d'y apporter quelque remède. Leur effort porte sur trois points :
—i Donner aux élèves une solide base grammaticale en mettant sous leurs
exemples empruntés au « bon usage » d'aujourd'hui plutôt qu'aux
yeux desclassiques.
auteurs Ces exemples serviront de point de départ à de nombreux

-
exercices.
Aider l'élève à « voir » le monde par l'entraînement à la description.
Un riche vocabulaire lui est fourni, dans les domaines les plus divers, pour
l'inciter à élargir toujours plus le champ de ses moyens d'expression, voca-
bulaire qu'il est invité à employer dans le cadre offert par un grand nom-
bre de petits sujets.
— Apprendre enfin à cet élève l'art difficile du « componimento » grâce
à des exercices appropriés : « versione in prosa », « ampliamento di prose
e poesie », « riassunto », « cronacà », « co-tnniento », « lettera fami-
liare », etc. Notons que les auteurs n'ont pas peur de prêcher d'exemple
par 1' « ampliamento » et le « riassunto » de telle poésie de Marradi ou
Une présentation typographique parfaitement claire, qui fait un appel
discret et intelligent à la couleur, rend plus aisée l'utilisation de ce riche et
solide ouvrage.
G. B.
e Leggo, imparo (P. Lovati, S. Varesi),
Grammatica italiana con elementari conoscenze di latino,
Palermo, Palumbo, 1964, 525 p.

Dans une première partie, ce gros ouvrage invite l'élève à une découverte
progressive de sa propre langue. Le départ est fourni, à chaque leçon, par
un texte d'une vingtaine de lignes. Ce texte est ensuite décomposé en élé-
ments, selon les procédés de l'analyse logique, puis l'étude se porte plus pré-
cisément sur l'un de ces éléments, qui fournit un point d'appui pour l'étude
d'un problème grammatical. C'est, en somme, une stricte application de la
méthode, qui va de l'exemple à la règle.
Dans une deuxième partie, toujours à partir de textes, l'étude de la gram-
maire se fait plus systématique, et le caractère le plus original du livre
apparaît dans l'exposé de notions de grammaire latine placées en parallèle
aux chapitres de grammaire italienne. L'élève italien entre ainsi de plain-
pied dans des textes latins choisis pour leur ressemblance avec la langue
italienne moderne. Heureux élève italien Mais nos propres élèves italia-
!

nistes appartenant aux sections classiques ne pourraient-ils pas tirer eux


aussi quelque profit de ces parallèles ?
Une troisième partie, sorte de synthèse des deux premières, résume en
des tableaux clairs et précis les notions acquises.

G. B.

e Voci Amiche (G. P. Galizzi, G. Salaroli),


Antologia italiana per le scuole medie,
Bergamo, Minerva italica, 1964, Vol. I, 543 p. ; Vol. II, 510 p.

Le millier de pages de cette anthologie offre un très large choix de textes,


les uns brefs et amusants, destinés à meubler de leur vocabulaire un « cen-
tre d'intérêt », les autres d'un souffle plus large, appelant au commentaire
littéraire.
Le professeur français sera frappé, et intéressé, par certains aspects de
l'ouvrage, qui révèlent des méthodes d'enseignement bien différentes des
nôtres. C'est ainsi que les textes de poésie — et ils sont nombreux, signés
de d'Annunzio, Gozzano, Saba, Ungaretti ou Montale — ouvrent sur des
exercices tels que la version en prose, qui consiste à « rendere con chia-
rezza, nel linguaggio e nella forma comunemente usati, ogni pensiero
espresso dal Poeta ; sostituire ai vocaboli ed aile espressioni difficili quelli
più comuni ; alla costruzione inversa quella diretta », ou tels que la para-
phrase : « fare la parafrasi di una poesia significa spiegare i concetti in
essa contenuti ampliandoli ». Si de tels exercices sont discutables sur un
autre plan, peut-être ne seraient-ils pas sans intérêt dans les classes d'ita-
lien de nos Lycées, du moins à un certain niveau.
Un autre caractère original de cette anthologie est dans la place qui y est
en traduction italienne : pages
faite aux littératures antiques et étrangères,célèbres
d'Homère et de Virgile dans les versions de Caro, de Monti, de
Pindemonte, de Pascoli ; pages de nos chansons de geste ou du Don Qui-
chotte, etc... Nous y trouvons, non sans quelque émotion, « Il piccolo Gavro-
che » et « La capretta di Padron Seguin » !
Les textes servent de point de départ à des exercices de grammaire et de
vocabulaire, groupés dans les rubriques : « Come si dice » et « Corne si
chiama », ils sont accompagnés de « Guide alla cronaca, al diario, alla
relazione e ai vari tipi di composizione ».
G. Brunet.
Livres reçus
1. Kinder lernen deutsch.
Die Familie Schiller von Alice Schlimbach.
Max Hueber Verlag. Miinchen, 1964, et Chilton Books, Philadelphia, 1963.
3,90.
Manuel d'allemand pour les enfants de 9 à 11 ans.
Il. Deutsche Reihe für Auslander. Zweisprachige Reihe hrg. von
Dr. Zobel. Bd. III. Dürrenmatt, Andersch, von Doderer, Broch. Bd. V. G.
Hauptmann : Bahnwarter Thiel. Max Hueber Verlag. Miinchen, 1964.
Série de nouvelles, empruntées à des auteurs modernes ou contempo-
rains, avec texte et traduction en regard. Introduction également bilingue.
Traduction française (littérale) de Jean Marot. Ces cahiers peuvent rendre
des services pour amener les élèves à faire plus aisément de la lecture cur-
sive par eux-mêmes.
III. Collection « Schulz-Grie,sbach : Ich spreche deutsch »,
deux cahiers : a) Sprechiibungen Zll11l Gebrauch in der Klasse und im Sprach-
labor ; b) Ottomar Willeke, Uebungen Aiir das Sprachlabor. Max Hueber
Verlag, Miinchen, 1964.
Ce sont deux cahiers d'exercices de prononciation, destinés à être utilisés
avec les bandes magnétiques correspondantes et qui peuvent intéresser
par comparaison nos collègues qui utilisent les moyens audio-visuels.
I.R.A.L. (II/4). — R. M. Frumkina : Allgemeine Probleme der Hâu-
figkeitsworterbÜcher. — H. Lane : Programmed Learning of a Second Lan-
guage. — O. Willeke : Ein Sprachlabor im Dienste des Klassenunterrichts.
Etudes Germaniques, 19e année, n° 4, octobre-décembre 1964.
De l'humanisme au baroque. Sommaire : J. B. Neveux : Friedrich von
Spee S.J. et la société de son temps, la grâce et le droit. — H. Plard : Gry-
phiana..— J. B. Neveux : Andreas Grvphius et les momies. — R. Edighoffer:
De l'humanisme au Frûhbarok. — J. Lefebvre : Publications sur la fin du
Moyen Age et le xvr' siècle. — E. Mazingue : De la Renaissance opitzienne
au Friihrokoko. — K. Bertau et W. Lenschen : Dichtung und Lied im
deutschen Barok. — H. Plard : Le lyrisme du Baroque allemand. —
J. B. Neveux : Un parfait secrétaire du XVIIe siècle : « Der Teutsche Secre-
tarius ». — Bibliographie critique. — Liste des sujets de thèses actuelle-
ment inscrits. — Revue des Revues. — Informations .— Ouvrages reçus.
Wirkendes Wort, 14, Jahrgang, 1964, 6 Heft.
eine handlungsstarke Geschichte. ». -
Sommaire : H. Brinkmann, Heinrich Bôll : « Es wird etwas gescheben —
H. Reinicke : Grammatik und
Dichtung. — K. Doderer : Ueber das « betriegen zur Wahrheit ». — K. G.
Just : Die Blickfùhrung in den Mârchennovellen E.T.A. Hoffmanns. —
K. L. Schneider : Kunst und Leben im Werk Ernst Stadlers..— W. Schafer :
War der Weg uber die Lieder ein Umweg ? — H. Klempt : Die Deutung des
Lebens in dichterischer Gestaltung. — E. Henn : Warum sind die Schüler
unserer Oberstufe literarisch uninteressiert ?.
Lebende Sprachen, Nr. 4/5, Juli-Oktober 1964.
Au sommaire : Rottmann : Das Farbwort « blue » im britischen und
amerikanischen Englisch. Deutsch-franzôsisches Verwaltungslexikon. Zur
gastronomischen Terminologie. Consultation anuelle de l'Office du Voca-
bulaire français. — Van den Boom : Stadt- und Siedlungsplanung (deutsch-
franzôsisch). Kapitalanlagen im Ausland (deutsch-franzôsisch). — Stefano-
vics : Musica escenica. — Schomaker : Abreviaturos espanolas. — Mayrhofer:
Glossario di abreviazioni italiane. Zur deutschen Terminologie der betriebs-
wirtschaftlichen Operationsforschung. Terminologie-Dienst (deutsch, englisch,
franzôsisch, italienisch, spanisch), etc...
B. Cette revue, éditée par la Maison Langenscheidt, est indispen-
sable aux interprètes et traducteurs et à tous ceux qui s'occupent du voca-
bulaire international contemporain.
226/ Oktober 1964). — W. Knibbeler : Stage in Besan-
Levende Talen (Nr Shakespeare
çon. L. Verkoren : Translators and their Problems.
(Déc. 1964). — M. Kellermann : Training of Pri-
Modern LanguaeesTeachers. L. C. Loveday : Choosing a Language
mary School Language —
Laboratory, Letters to the Editor. — L. F. Cerny : Indefence of Translation
(cette lettre montre que tous nos collègues britanniques ne sont pas encore
acquis aux méthodes révolutionnaires d'enseignement des Langues Vi-
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de 6 F à celui des conjoints, dans un ménage de professeurs, qui renonce à
recevoir les Langues Modernes).
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de propagande, une remise de 3 F est faite, l'année de leur stage, aux profes-
seurs stagiaires (C.A.P.E.S.).
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d'en informer le Trésorier régional dont ils dépendaient.
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