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Les Principia de Spinoza

Pierre-François MOREAU (*)

RÉSUMÉ. - Les Principia de Spinoza se donnent explicitement comme une


réécriture des Principia de Descartes. On a longtemps interprété cette réécriture, à
partir de la préface rédigée par Lodewijk Meyer, comme un travail pour faire pas­
ser le texte de l'ordre analytique à l'ordre synthétique. Une étude des textes de
Descartes et de Spinoza montre que les relations des deux ouvrages sont plus com­
plexes.
MOTS-CLÉS. - Analyse; synthèse; ordre; méthode; démonstration.

SUMMARY. - Spinoza's Principia are explicitly presented as a rewriting of


Descartes' Principia. The prevailing interpretation of this rewriting, following Lode­
wijk Meyer's preface, has been that it aimed at shifting the text /rom the analytical
order to the synthetical order. A the texts of Descartes and Spinoza shows that their
relations are more complet.
KEYWORDS. - Analysis; synthesis; order; method; demonstration.

Dans un livre qui emprunte son nom aux palimpsestes,


Gérard Genette distingue les différentes manières de tirer un texte
d'un autre (1). Il voit même dans cette possibilité un des signes de
la littérarité. Parmi ces manières, il dénombre notamment le méta­
texte (tout ce qui est de l'ordre du commentaire) et !'hypertexte (le
livre produit à partir d'un autre, comme Ulysse à partir de
l'Odyssée, ou le Quichotte de Pierre Ménard à partir de celui de
Cervantes). Sans doute ce type de regard et cette distinction peu­
vent-ils s'appliquer aussi aux œuvres philosophiques. L'un des inté-

( * ) Pierre-François Moreau, École normale supérieure des lettres et sciences humaines,


15, parvis René Descartes, BP 7000, 69342 Lyon Cedex 07.
(1) Gérard Genette, Palimpsestes: La littérature au second degré (Paris : Seuil, 1992).

Rev. Hist. Sei., 2005, 5811, 53-66


54 Pierre-François Moreau

rêts des Principia de Spinoza (2) est d'être rédigés d'une façon telle
que l'on ne sait pas bien s'il s'agit d'un méta- ou d'un hypertexte.
Ou plutôt, ils ne peuvent être un métatexte qu'en étant un hyper­
texte. Une partie de leur sens, et de leur enjeu, tient donc au rap­
port ambigu qu'ils entretiennent avec le texte origine.
Pour évaluer le dessein de l'ouvrage, et l'horizon où
l'attendaient ses lecteurs, rappelons les circonstances de son écri­
ture et de sa diffusion. Nous avons la chance d'être bien informés
là-dessus. Elles nous sont en effet connues par quatre documents
- et par un texte tout à fait extraordinaire sur lequel je reviendrai
plus longuement. On voit dans ces documents, malgré la diversité
de leurs destinataires, s'articuler avec cohérence les trois registres
du risque, du vrai, de l'ordre.
- Le premier de ces documents est une lettre de Spinoza à de
Vries. Spinoza donne alors des leçons à un étudiant, futur pasteur
aux Indes néerlandaises, Casearius. A Simon de Vries, qui dans une
lettre précédente enviait la proximité de Casearius « qui peut avoir
avec vous des entretiens sur les plus hauts sujets (3) », Spinoza
répond :
« Vous n'avez pas de raison de porter envie à Casearius; nul être ne
m'est plus à charge et il n'est personne de qui je me garde autant. Je vous
avertis donc et voudrais que tous fussent avertis qu'il ne faut pas lui com­
muniquer mes opinions [ne ipsi meas opiniones communicetis], si ce n'est
plus tard quand il aura mûri. Il est encore trop enfant et trop inconsis­
tant, plus curieux de nouveauté que de vérité. J'espère cependant qu'il se
guérira, dans quelques années, de ses défauts de jeunesse, je dirai plus,
autant que j'en puis juger par ce que je sais de son naturel, je tiens pour
presque certain qu'il s'en guérira, et pour cette raison son caractère
m'invite à l'aimer (4). »

Le contenu de cette lettre trouve bien son axe entre le côté du


risque et le côté du vrai (mes opinions, puisque le terme n'est évi­
demment pas péjoratif). Se garder (cavere) , avertir (monere) :
voilà le registre du danger. Mais on apprend aussi deux traits de

(2) Renati Descartes Principiorum Philosophiae pars I et II, More Geometrico demons­
tratae. . (Amsterdam : Rieuwerts, 1663). Dans la suite, les citations latines sont empruntées à
.

l'édition Gebhardt (Heidelberg : Carl Winter, 1925) (notée G dans la suite), les traductions à
Charles Appuhn (les lettres sont notées L).
(3) « Felix, imo felicissimus tuus socius Casearius sub eodem tecto remorans, qui inter
prandendum, coenandum, ambulandumque tecum optimis de rebus sermones habere potest. »
(L. 8, G IV, p. 39 (24 février 1663).)
(4) L. 9, sans date (réponse à la précédente, donc février ou mars 1663).
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l'élève : son inaptitude actuelle à entendre des opinions qui sont du


côté de la vérité; son aptitude à évoluer. On doit noter que les
mots faux ou erreur n'apparaissent pas ici; dans la caractérisation
des tendances de Casearius, ce qui compte est moins l'adhésion au
faux que la distance à l'égard du vrai. Distance que sa maturation
devra réduire. On ne peut dès lors que se poser la question : que lui
enseigner en attendant? Spinoza ne le dit pas - lui qui pourtant,
tout en formulant ce jugement, accepte d'enseigner à celui sur qui il
le formule. Il faut sans doute lui proposer quelque chose qui ait le
charme de la nouveauté et qui, sans être le vrai, n'y soit pas abso­
lument opposé ou du moins ne constitue pas un obstacle à son
acquisition. Nous n'apprenons pas ici quel est l'enseignement non
vrai qui peut servir de propédeutique au savoir vrai. La lettre sui­
vante nous le dira.
- Il s'agit d'une lettre à Oldenbourg, écrite quatre ou cinq
mois plus tard :
« Après avoir, au mois d'avril, transporté ici [à Voorburg] ma
demeure, je suis parti pour Amsterdam. A mon arrivée, certains de mes
amis me demandèrent un certain Traité, contenant de façon résumée la
deuxième partie des Principes de Descartes démontrée géométriquement
[more geometrico demonstratam] et les plus importantes questions de
métaphysique, Traité dicté par moi, il y a quelque temps, à un jeune
homme à qui je ne voulais pas enseigner de façon ouverte mes propres
opinions. Ils me prièrent en outre d'exposer le plus tôt possible, selon la
même méthode, la première partie des Principes (5). »
Toujours le registre du risque : ne pas enseigner ouvertement
(aperte) -et celui du vrai (mes propres opinions, encore). Nous
retrouvons donc la nécessité d'un enseignement préparatoire. Cette
fois cependant, nous apprenons deux choses nouvelles : d'abord
que cet enseignement propédeutique, c'est celui du cartésianisme ou
plus exactement des Principia. Ensuite qu'il s'agit bien d'un ensei­
gnement qui, aux yeux des premiers spinozistes - et de Spinoza lui­
même, puisqu'il accède à leur requête - n'est pas totalement de
l'ordre du faux - sans cela pourquoi le lire, pourquoi en redeman­
der, pourquoi consentir à le distribuer? Et cet intérêt ne va peut­
être même pas à Descartes seulement, car après tout ils peuvent le
connaître ailleurs - ce sont des cartésiens déjà. Donc ils veulent lire
ce traité moins pour savoir ce que dit Descartes que pour savoir ce
que l'on peut faire de Descartes.

(5) L. 13, 17/27 juillet 1663.


56 Pierre-François Moreau

Mais la lettre continue :


« [... ] mes amis alors me demandèrent l'autorisation de publier le tout.
Ils l'ont obtenue sans peine sous la condition que l'un d'eux, moi présent,
améliorerait le style de cet écrit et y joindrait une petite préface où il aver­
tirait les lecteurs et montrerait par un ou deux exemples que je ne recon­
nais pas tout son contenu pour mien et que sur plus d'un point je pensais
le contraire. »

La formule « ce que je tiens pour mien (6)» vient relayer « mes


opinions». Remarquer une nouvelle fois cette caractérisation
moins par le faux que par la distance à l'égard du vrai, qui vient
scander ces différents textes où est retracée la naissance des Princi­
pia. Spinoza explique ensuite pourquoi il a autorisé cette parution :
« [... ] peut-être quelques personnes d'un rang élevé se trouveront-elles
dans ma patrie qui voudront voir mes autres écrits où je parle en mon
propre nom (caetera quae scripsi atque pro meis agnosco), et feront-elles
que je puisse les publier sans aucun risque (extra omne incommodi
periculum). »

Les Principia entrent donc dans une stratégie (comme chez Des­
cartes, mais ce n'est pas la même) et la place de lecteur ou
d'auditeur de cette opinion non vraie est finalement assez occupée :
Casearius; les autres amis; les personnes d'un rang élevé; et fina­
lement Oldenbourg lui-même à qui on promet de l'envoyer à défaut
de l'Éthique (c'est assez étonnant quand on y pense - après ce qui
lui a été dit sur le statut du livre).
- Je ne mentionne que pour mémoire le troisième document :
une lettre à Lodevijk Meyer qui prouve que celui-ci est déjà au tra­
vail de révision/préparation de l'ouvrage, le 26 juillet. Enfin
quelques jours plus tard (le 3 août) une nouvelle lettre de Spinoza à
Meyer : la lettre 15 qui insiste de nouveau sur les conditions de
rédaction du texte :
« 1°) A la p. 4 vous faites connaître au lecteur à quelle occasion j'ai
composé la première partie; je voudrais qu'en ce même endroit ou ail­
leurs, comme il vous plaira, vous l'avertissiez en outre que ce travail a été
fait en deux semaines. Ainsi prévenu, nul ne pensera que mon exposé soit
donné comme si clair qu'on ne puisse en éclaircir davantage le contenu, et
de la sorte on ne se laissera pas arrêter par un ou deux mots qui pour­
raient paraître obscurs (7). »

(6) « Pro meis agnoscere », G IV, p. 63.


(7) L. 15, 3 août 1663.
Les Principia de Spinoza 57

Donc (c'était peut-être un des sens de breviter dans la lettre pré­


cédente) un texte composé rapidement et qui ne prétend pas à
une clarté extrême : voilà qui est important parce que ce n'est
donc pas comme plus clair qu'il revendiquera une supériorité sur
Descartes.
« 2°) Je voudrais que vous fissiez observer que beaucoup de pro­
positions sont démontrées par moi autrement qu'elles ne le sont par Des­
cartes, non que j'aie voulu corriger Descartes, mais seulement pour
mieux conserver l'ordre que j'ai adopté [ut meum ordinem melius reti­
neam] et ne pas augmenter en conséquence le nombre des axiomes. Pour
la même raison, j'ai dû démontrer beaucoup de propositions simplement
énoncées sans démonstration par Descartes et ajouter des choses omises
par lui. »

Voilà enfin une différence qui ne s'explique pas par la hâte, et qui
s'énonce deux fois en termes de surplus : un surplus effectif de
démonstrations; un surplus possible d'axiomes - évité seulement
par un recours à des démonstrations différentes. Ainsi ce qui
pourrait être lu comme deux écarts - le surplus, la variation
démonstrative - renvoie en fait à un double surplus, lui-même
expliqué par une unique décision : m'en tenir à mon ordre (meum
ordinem) . Nous tenons donc là la première indication, sous la
plume de Spinoza, de la façon dont il voit son rapport au
texte - à l'hypotexte, en langage genetien. Le même mais avec un
autre ordre; et un ordre aux exigences assez fortes pour bou­
leverser, afin simplement d'être maintenu, le texte qu'il sert à
exposer.
C'est donc le registre de l'ordre qui vient remplacer le registre
du vrai pour justifier les modifications opérées dans le texte. On
remarquera que c'est le mot ordre et non le mot méthode qui sert
à tracer la frontière. Méthode n'est utilisé qu'une fois dans la
lettre 13, pour désigner en général ce qui réunit la première partie
et la seconde (Appuhn traduit en émoussant un peu par façon, et
le contexte ne lui donne pas tort); mais - j'y reviendrai - quand
Spinoza veut caractériser son procédé, il dit seulement more
geometrico.
L'ouvrage paraît avant la fin de l'année 1663; il est traduit en
néerlandais l'année suivante par Peter Balling. Son histoire ne
s'arrête pas là : il fournit l'occasion de la controverse épisto­
laire avec Blyenbergh; il est cité dans l'Éthique (1, 19, scolie; à
propos de l'éternité de Dieu) et dans les notes posthumes du
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Traité théologico-politique; peut-être aussi, sans référence, dans le


texte même du traité (8). Je laisserai ici de côté le problème des
Cogitata.
Ce qui nous intéressera en revanche est la préface de Meyer,
puisque c'est vers elle que convergent toutes ces précautions et ces
préparations. C'est à Meyer que Spinoza confie le soin de désigner
au lecteur le statut du livre, et la règle pour le lire. Voyons donc
comment il s'acquitte de sa tâche.
Il commence par une théorie de la méthode, énoncée d'abord de
façon abstraite, puis dans sa mise en œuvre historique.
« C'est le sentiment unanime de tous ceux qui veulent s'élever au­
dessus du vulgaire par la clarté de la pensée que la méthode
d'investigation et d'exposition scientifique des Mathématiciens [Mathema­
ticorum in scientiis investigandis ac tradendis] (c'est-à-dire celle qui
consiste à démontrer des conclusions à l'aide de définitions, de postulats
et d'axiomes) est la voie la meilleure et la plus sûre pour chercher et ensei­
gner la vérité [veritatis indagandae atque docendae]. »
Nous ne retrouvons donc pas tout à fait le même lexique que dans
les lettres de Spinoza : ce qu'avance Meyer n'est pas d'abord une
thèse sur l'ordre; c'est une thèse sur la méthode.
- Il faut remarquer que cette thèse sur la méthode ne distingue
pas entre investigation et exposition du vrai. Ou plutôt elle men­
tionne deux fois les deux pour les juxtaposer et non pas les distin­
guer. C'est la même méthode qui est légitimée d'emblée pour les
deux tâches.
- En quoi consiste cette méthode des mathématiciens? Elle
« consiste à démontrer des conclusions à l'aide de définitions, de
postulats et d'axiomes» (c'est-à-dire, est-il expliqué un peu plus
loin, des « notions communes de l'esprit (communes animi notio­
nes) ». En commençant par elles, on pose à la base un fondement

(8) Chap. III : «Nous avons déjà montré ailleurs, que les lois universelles de la nature,
qui produisent et déterminent tout, ne sont rien d'autre que les décrets éternels de Dieu, qui
impliquent toujours une vérité et une nécessité éternelles. » Gebhardt et Appuhn interprètent
«Nous avons déjà montré ailleurs» comme renvoyant aux Cogitata metaphysica Il, 9 : De
potentia Dei. Cela supposerait que Spinoza donne le moyen de briser l'anonymat du Traité
théologico-politique. Il peut s'agir aussi d'une référence à I'Éthique alors inédite (supposition
évoquée puis rejetée par Appuhn). Saisset jugeait évident « que Spinoza désigne ici la pre­
mière partie de !'Éthique (Pr. 16, 17, 29)» (Œuvres de Spinoza, trad. par E. Saisset (Paris,
1861), t. Il, 56). En tout cas, la note marginale VI au chapitre VI n'hésitera pas à renvoyer
aux Principia sans dire explicitement que leur auteur est le même que celui du Traité théo­
-

logico-politique.
Les Principia de Spinoza 59

solide, parce que personne, pour peu qu'il ait compris les mots, ne
peut leur refuser son assentiment. En somme, l'intérêt de cette
méthode mathématique, c'est que, par la clarté de ses définitions et
l'apodicticité de ses démonstrations, elle force l'assentiment.
Meyer passe ensuite à la mise en œuvre historique de cette
méthode: l'opposition est entre un jusqu'ici et un désormais.
- Malgré cette force probante, elle est jusqu'ici peu utilisée en
dehors des mathématiques; on préfère avoir recours à des défini­
tions, divisions, questions et explications fondées sur des vraisem­
blances - que Meyer condamne évidemment.
- Mais désormais les choses ont changé; quelques hommes
ont entrepris d'étendre le bénéfice dont jouissent les mathématiques
à toutes les sciences - qui vont donc être démontrées selon la
méthode et avec la certitude mathématiques (methodo atque certitu­
dine mathematica demonstratas) . Parmi eux, bien sûr, au premier
rang: René Descartes. Il a posé les fondements inébranlables de la
philosophie - fondements sur lesquels il est possible d'asseoir la
plupart des vérités dans l'ordre et avec la certitude mathématique
( ordine ac certitudine mathematica) . Nous voyons donc que ce
terme d'ordre, absent quand il s'agissait de décrire la méthode en
général, réapparaît quand il s'agit de concrétiser le moment histo­
rique cartésien. Comme si le nom de Descartes traînait avec lui
cette idée d'ordre pour l'accrocher à celle de méthode.
Du coup, Meyer se trouve conduit à introduire une distinction
cartésienne et il remarque que, certes, Descartes procède selon la
ratio demonstrandi et l'ordre des mathématiciens, mais non pas
selon celle qui est commune depuis Euclide « consistant à rattacher
les propositions et leurs démonstrations à des définitions, des pos­
tulats et des axiomes posés d'abord»; il use d'une autre qui est
multum ab hac diversa, et qu'il appelle fort bien analyse. Meyer
rappelle alors la distinction canonique des Secondes réponses mais il
en tire d'autres conclusions que Descartes. Il commence par citer le
texte cartésien, en le découpant soigneusement: l'analyse « montre
la vraie voie par laquelle une chose a été inventée méthodiquement
et comme a priori»; la synthèse « se sert d'une longue suite de
définitions, de demandes ou d'axiomes, de théorèmes et de pro­
blèmes afin que si on lui en nie quelques conséquences, elle fasse
voir comment elles sont contenues dans leurs antécédents et qu'elle
arrache ainsi le consentement au lecteur, tout obstiné et opiniâtre
qu'il puisse être».
60 Pierre-François Moreau

Que faire face à cette dualité de rationes demonstrandi ? Elles se


distinguent non par la certitude mais par l'utilité ; elles ne sont pas,
dit Meyer, également utiles pour tous. Car, la plupart des hommes,
« n'étant pas versés dans les sciences mathématiques et ignorant
ainsi complètement et la méthode par où elles sont exposées (syn­
thèse) et celle par où elles sont inventées (analyse) ne peuvent ni
saisir par eux-mêmes, ni exposer aux autres les choses exposées
dans ces livres (9)». Beaucoup ont donc simplement imprimé dans
leur mémoire ce qu'a démontré Descartes sans être capables de le
démontrer eux-mêmes. Ce trait est un topos cartésien, même s'il ne
vient pas des Secondes réponses (qu'on pense à ce qui sera dit de
quelqu'un comme Regius, par exemple), mais il est utilisé en un
sens qui n'est certainement pas celui de Descartes et qui consiste à
voir dans de tels hommes des victimes de l'analyse. Il est donc sou­
haitable que quelqu'un qui soit également versé dans les deux
ordres (et dans les écrits de Descartes) expose en ordre synthétique
ce que celui-ci a exposé en ordre analytique. C'est ce que Meyer
aurait souhaité faire lui-même s'il en avait eu le loisir; c'est ce que
Spinoza a fait.
En somme, alors que Spinoza rattachait tout à son ordre,
Meyer inverse la question : il y a une unique méthode mathéma­
tique qui peut s'exprimer sous deux ordres différents - l'ordre ana­
lytique, propre à Descartes, et qui a les dangers que l'on sait;
l'ordre synthétique, commun à tous les géomètres, et auquel Spi­
noza a heureusement ramené l'exposé canonique du cartésianisme.
Voici donc caractérisé l'effort de Spinoza en même temps qu'est
énoncée la différence entre le livre de Descartes et le livre de Spi­
noza. Il vaut la peine de s'y arrêter un instant. D'autant que cette
même différence peut s'utiliser aussi ailleurs - par exemple pour
différencier les livres de Descartes entre eux. On sait que Martial
Gueroult, en s'appuyant il est vrai sur un autre texte - l'entretien
avec Burman -, distinguait grâce à ce critère le statut des Médita­
tions et celui des Principes. Pour expliquer l'inversion des places
respectives de la preuve par les effets et de la preuve a priori, Des­
cartes déclarait à Burman que dans les Principes il avait procédé

(9) « Plurimi enim Mathematicarum scientiarum plane rudes, adeoque Methodi, quae illae
conscriptae sunt, Syntheticae, et qua inventae sunt, Analyticae, prorsus ignari, res, quae his in
libris pertractantur, apodictice demonstratas, nec sibimet ipsis assequi, nec aliis exhibere
queunt. »
Les Principia de Spinoza 61

synthetice. Donc : les Méditations métaphysiques sont écrites dans


l'ordre analytique, et les Principia - comme l'Abrégé géométrique -
dans l'ordre synthétique (10).
Le problème est évidemment que si la thèse de Meyer et la thèse
de Gueroult sont vraies toutes les deux - et elles paraissent bien
s'appuyer toutes les deux sur des textes incontestables -, alors il en
résulte que Spinoza a dépensé beaucoup d'énergie pour mettre en
ordre synthétique un ouvrage qui était déjà en ordre synthétique.
Est-ce vrai? Pour le savoir, il nous faut d'abord relire les
textes cartésiens sur lesquels ces affirmations s'appuient. A la fin
des Secondes objections les théologiens et philosophes dont Mer­
senne a recueilli les avis proposent à Descartes de procéder selon
la façon des géomètres (more geometrico) . Il répond en distin­
guant « in modo scribendi geometrico » deux éléments : ordo et
ratio demonstrandi.
- L'ordre «consiste en cela seulement que les choses qui sont
proposées les premières doivent être connues sans l'aide des sui­
vantes, et que les suivantes doivent après être disposées de telle
façon qu'elles soient démontrées par les seules choses qui les précè­
dent». Cet ordre semble bien demeurer le même : la phrase sui­
vante déclare qu'il a déjà été suivi dans les Méditations (donc cette
question de l'ordre n'est pas discriminante entre les Méditations et
l' Abrégé géométrique). Nulle part dans ce texte Descartes ne parle
d'un ordre analytique et d'un ordre synthétique.
- La ratio demonstrandi. C'est là qu'on distingue analyse et
synthèse. Elles sont caractérisées comme des voies (viae) ou
comme ayant recours à des voies. Analysis veram viam ostendit per
quam res methodice et tanquam a priori inventa est. C'est la
démarche qui a été suivie dans les Méditations. Quant à la syn­
thèse, elle procède contra per viam oppositam et tanquam a poste­
riori quaesitam. «Elle se sert d'une longue suite de définitions, de
demandes, d'axiomes, de théorèmes et de problèmes afin que, si on
lui nie quelques conséquences, elle fasse voir comment elles sont
contenues dans les antécédents.» C'est la démarche qui va être
suivie dans l'Abrégé. C'est aussi la formule que Meyer réutilise
en 1663 pour caractériser l'ordre synthétique. L'analyse, précise
Descartes, fait voir comment les effets dépendent des causes : donc

(10) Notes 57 et 58 de Martial Gueroult, Descartes selon l'ordre des raisons (Paris :
Aubier, 1952), t. I, dernier chapitre.
62 Pierre-François Moreau

si le lecteur la suit il entendra la chose démontrée comme si lui­


même l'avait inventée. L'analyse, c'est donc la voie par laquelle la
transmission répète l'invention. Elle est « la plus vraie et la plus
propre pour enseigner», notamment en métaphysique. Notons que
Meyer n'a cité que la définition, mais aucune de ces caractéris­
tiques. Enfin Descartes souligne deux dangers liés aux deux viae, et
visiblement pour lui ils ne sont pas équivalents: le danger de
l'analyse, c'est de ne pas convaincre les lecteurs opiniâtres ou peu
attentifs (ils laisseront échapper des chaînons de la démonstration) ;
le danger de la synthèse, c'est qu'elle n'enseigne pas la manière par
laquelle la chose a été inventée.
Dans l'entretien avec Burman - dont il faut rappeler que le sta­
tut de texte cartésien n'est peut-être pas aussi solide que celui des
Méditations et des Réponses (il s'agit d'une discussion rédigée après
coup par un autre) -, on retrouve la distinction entre analyse et
synthèse : « [ ] quia alia est via et ordo inveniendi, alia docendi ; in
. . .

Principiis autem docet et synthetice agit. » Cette fois via et ordo


vont ensemble; mais il n'est pas sûr que le mot ordre ait le même
sens ou du moins la même fonction que dans le texte précédent; la
preuve, c'est que Descartes y distingue ordre d'invention et ordre
d'exposition (et qu'il reporte donc sous la rubrique ordo ce que les
Secondes réponses indiquaient quant à la ratio demonstrandi). En
tout cas, il ne s'agit toujours pas de méthode.
Nous pouvons donc faire le point sur la lecture de Meyer: il
construit une opposition entre ordre analytique et ordre synthé­
tique qui ne se trouve pas comme telle dans le texte cartésien; il
le fait en transformant l'opposition partielle analyse/synthèse en
opposition générale; et en faisant passer les caractères de la
synthèse pour les caractères généraux de ce qu'il nomme méthode
mathématique. Or ce n'est pas une simple substitution de mots,
puisque Descartes (on l'a vu) distingue les deux ordres non
seulement par leur démarche, mais par leur usage: découvrir,
enseigner. Mais précisément on avait vu que Meyer envisageait
ces deux tâches pour les attribuer toutes les deux à ce qu'il appe­
lait la méthode mathématique. Cette préface de 1663 constitue
donc bien un texte extraordinaire, dans la mesure où elle compose
une distinction d'origine cartésienne et une précaution spinoziste
pour tracer une frontière entre Descartes et Spinoza dans des
termes qui ne sont ni vraiment cartésiens, ni, en toute rigueur,
spinozistes.
Les Principia de Spinoza 63

Quant à la question de savoir si les Principia de Descartes sont


écrits analytiquement ou synthétiquement, ce n'est pas ici le lieu
d'en juger. Mais on peut au moins noter que cette assignation n'est
pas sans poser quelques problèmes: d'abord parce que l'entretien
avec Burman semble inverser le rapport découverte/enseignement
(Gueroult s'en tire en distinguant deux sortes d'enseignement);
ensuite parce qu'on ne peut dire que les Principia aient la même
forme que l'Exposé géométrique qui devrait nous servir de critère.
On sait que Jean-Marie Beyssade a avancé (à juste titre à mon
sens) que les Principia ne sont pas ou pas totalement écrits dans
l'ordre synthétique (11). Ce qui est sûr, parce que Descartes nous le
dit, c'est que les Méditations utilisent la voie de l'analyse, et
l'Abrégé celle de la synthèse. Plus généralement, il ne faut pas lexi­
caliser à outrance des différences verbales qui ne font pas l'objet de
définitions explicites; néanmoins on ne peut leur refuser a priori
toute signification.
Il existe quand même une différence à remarquer pour ce qui
nous intéresse aujourd'hui, et elle est d'ordre diégétique: jusqu'au
§ 13 des Principia, Descartes suit le fil du récit des Méditations à
deux exceptions près: il dit nous au lieu de je; il laisse de côté les
descriptions interrogatives (comment sortir du doute, comment sor­
tir de l'isolement du cogito). Mais le nous c'est encore le je, et sur­
tout au présent. Or pourquoi est-il important d'écrire à la première
personne? Parce que cette vocalisation (pour emprunter encore un
terme à Genette) permet mieux au lecteur de s'identifier à celui qui
découvre. Elle a donc partie liée avec le processus de l'analyse. Elle
est peut-être même, très exactement, le mode d'écriture de
l'analyse. Or, à partir du § 13, on n'est plus dans un texte en pre­
mière personne. C'est la pensée qui fait son propre inventaire: et
c'est là que s'amorce l'inversion de l'ordre des preuves. C'est là
qu'on peut parler d'une autre voie et d'un autre ordre. On verra
que sur ces questions de tonalité, Spinoza adopte encore une troi­
sième position.
Nous avons donc trois et même quatre textes parallèles - faus­
sement parallèles: les Méditations métaphysiques, l'abrégé géomé­
trique des Secondes réponses, les Principia de Descartes, les Princi­
pia de Spinoza.

(11) Cf. Scientia perfectissima, in Jean-Marie Beyssade, Études sur Descartes: L'histoire
(Paris: Seuil, 2001), 181-216.
d'un esprit
64 Pierre-François Moreau

Ce n'est pas le tout de lire des lettres ou des préfaces - surtout


rédigées par autrui, même s'il est mandaté pour le faire. Encore
faut-il regarder ce qui se passe effectivement dans le texte. En effet,
la pratique textuelle d'un philosophe n'est pas nécessairement iden­
tique avec ce que proclame son programme paratextuel. Les deux
ne sont pas non plus nécessairement contradictoires, mais le second
peut exprimer l'effort plus complexe du premier avec simplification,
glissements ou transposition dans un autre langage. Lisons donc
maintenant Spinoza. Je ne parlerai pas de la seconde partie; André
Lécrivain l'a fait remarquablement autrefois. Je me limiterai à la
première; c'est-à-dire celle qui a été ajoutée explicitement et spécia­
lement pour la publication. Cette lecture réserve quelques surprises
à qui y recherche l'illustration des thèses meyeriennes.
- Première surprise : sa première mention va à contre-courant
de Meyer; il commence par un « Pro/egomenon », nécessaire, dit-il,
à cause d'un défaut de l'ordre mathématique - sa prolixité. Meyer
s'était bien gardé de nous révéler que l'ordre mathématique avait
aussi des défauts; quant au fait que ce défaut soit la prolixité, un
lecteur de !'Éthique n'en sera pas étonné (12). Et la pratique tex­
tuelle correspond à la théorie : on donne dans un à-côté du texte
l'enjeu et le récit que l'ordre géométrique empêche de voir.
- Seconde surprise : Spinoza ne parle jamais de « méthode
géométrique». Ni ici, ni d'ailleurs dans l'Éthique. Allons plus loin :
il n'emploie jamais les expressions « ordre analytique» ou « synthé­
tique», ni même analyse ou synthèse. Toutes ces formules que l'on
attribue couramment à Spinoza sont toutes extraites en fait de la
préface de Meyer. Cela ne signifie pas qu'il ne faut pas les utiliser.
Mais si on les utilise il faut savoir où on les prend.
- Troisième surprise: il ne dit ni nous ni je. Il dit il et il parle
au passé. Autrement dit, jamais il n'adopte la tonalité ni la tempo­
ralité cartésienne. C'est un récit externe. Il a pourtant prouvé ail­
leurs (dans le prologue du Traité de la réforme de l'entendement)
qu'il était capable d'user de la première personne.
Il reste à comparer les modes de démonstration. Commençons
par le début puisque, jusqu'à la proposition 8, Spinoza suit, on
verra avec quelle modification, l'Abrégé. Et d'abord quelle est la
différence de l'Abrégé à l'égard du parcours des Méditations, qu'il

(12) Voir Fabrice Audié, Spinoza et les mathématiques (Paris: Presses de l'Univ. Paris­
Sorbonne, 2005)
Les Principia de Spinoza 65

est censé mettre sous forme synthétique? Pour aller vite, on dira
qu'elle est double:
- Formellement, il commence par une série de postulats, défi­
nitions et axiomes: nombreux, qui montrent la lourdeur indispen­
sable pour arracher le consentement: rien ne doit être oublié de ce
qui sera nécessaire à la démonstration.
- Matériellement, il commence directement par Dieu et non
par le doute et le cogito. Les quatre premières - les quatre seules,
puisqu'il s'interrompt à la quatrième - propositions énoncent trois
démonstrations de l'existence de Dieu; la quatrième la distinction
de l'âme et du corps.
Ainsi il commence par Dieu, c'est-à-dire par le vrai commence­
ment, puis « redescend» à l'homme, son âme, son corps: on peut
avoir l'impression d'une inversion du procès de découverte des
Méditations ou des Principia; on peut aussi avoir l'impression de se
trouver dans un climat plus spinozien: commencer par Dieu - c'est
ce que Spinoza fera dans l'Éthique, ce qu'il a déjà fait dans le Court
traité. On devrait donc s'attendre à ce que ce soit cela qu'il garde -
si cette réécriture doit être une propédeutique au vrai.
Or c'est exactement le contraire qui se passe. Regardons le
début des Principia spinoziens. Spinoza reprend intégralement le
texte cartésien, à deux exceptions:
- Il supprime les dix postulats et les remplace par la longue
introduction que l'on vient d'examiner.
- Surtout, il introduit quatre propositions supplémentaires (1-
IV) et les propositions de Descartes deviennent alors V-VIII. Quant
aux axiomes, il n'en garde que trois au début et il rejette les autres
(augmentés) entre les propositions IV et V - c'est-à-dire entre les
propositions qu'il a ajoutées et celles qu'il emprunte à Descartes.
Que contiennent ces nouvelles propositions 1-IV? Essentielle­
ment l'analyse du cogito ou plutôt du ego sum - non pas son récit
mais le déroulement de ses conditions et de ses enjeux:
« [. . ] nous ne pouvons être absolument certains d'aucune chose aussi
.

longtemps que nous ne savons pas que nous existons; le je suis doit être
connu de lui-même; le je suis, en tant que chose consistant en un corps,
n'est pas la première vérité, et n'est pas connu de soi; le je suis ne peut
être première vérité qu'en tant que nous pensons. »

Autrement dit, Spinoza restaure au début de la voie « synthétique»


ce qui était caractéristique de l'analyse. Et, comme si cela ne suffi-
66 Pierre-François Moreau

sait pas, il explique que les axiomes - qu'il rejette entre cette analy­
tique du je suis et les démonstrations de l'existence de Dieu - ne
peuvent en fait être compris que dans la lumière de cette analy­
tique: « [... ] j'ai décidé de placer ici dans l'ordre (ordine) ce qui
nous est maintenant nécessaire pour aller plus loin, et de les mettre
au nombre des axiomes. » Pourquoi leur donner ce statut? Parce
que Descartes les met au nombre des axiomes et qu'il ne faut pas
être plus rigoureux que lui. «Toutefois, pour ne pas m'écarter de
l'ordre que j'ai adopté, je m'appliquerai à les éclaircir le plus pos­
sible et à montrer comment ils dépendent l'un de l'autre et dépen­
dent tous de ce principe: je suis pensant ou conviennent avec lui
par l'évidence et la raison.» C'est donc l'ordre qui assure leur
place; l'ordre encore qui les rattache immédiatement à l'ego sum
cogitans.
On voit les conséquences: comme les propositions V à VIII (les
anciennes propositions I à IV) sont démontrées à partir de ces
axiomes, il en ressort que l'ordre - ce que l'on pourrait appeler
l'ordre spinozien du cartésianisme - fonde l'existence de Dieu sur
l'ego sum. Spinoza quand il parle de son ordre découple donc deux
dimensions de ce que Descartes désigne comme la ratio demons­
trandi: d'une part la disposition par définitions, théorèmes,
démonstrations - caractéristique de la synthèse - d'autre part, la
démarche commençant par l'ego sum, caractéristique de l'analyse.
La leçon à tirer de l'étude de ces textes est que ces textes ne sont
pas superposables: ils ne parlent pas exactement de la même chose.
Non qu'il n'y ait rien à comparer, au contraire (alors en perdant la
difficulté, on perdrait aussi l'enjeu) ; mais on ne peut comparer
qu'en passant par une analyse différentielle qui montre comment
ces questions passent par la construction d'objets spécifiques, qui
- ce n'est pas un hasard - sont désignés par des noms différents. La
transformation spinozienne du texte cartésien est effectivement
indiquée par cette idée d'ordre, sur laquelle Spinoza insiste sans
jamais la thématiser. Elle marque l'effort pour dégager, au-delà de
la disposition formelle des définitions, démonstrations, théorèmes,
un automatisme de la production de l'idée vraie. C'est cette trans­
formation que Meyer a aperçue et qu'il a rendue par les termes ina­
déquats d'ordre synthétique et d'ordre analytique. Comme quoi des
termes inexacts peuvent porter eux aussi une vérité en histoire de la
philosophie.

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