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Hubert Van Gijseghem, Ph.D.

psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

(1996)

“L'évaluation du présumé
agresseur sexuel d'enfants.
Le concept de la propension
et l'utilisation des tests psychologiques objectifs.”

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


Professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi
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Jean-Marie Tremblay, sociologue


Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 3

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, socio-


logue, bénévole, professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi, à
partir de :

Dr Hubert Van Gijseghem, Ph.D.


psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants. Le


concept de la propension et l'utilisation des tests psychologiques
objectifs.”

In ouvrage sous la direction de Jocelyn Aubut, Le rôle du témoin


expert. Détermination de la culpabilité chez l’agresseur sexuel, cha-
pitre 4, pp. 53-89. Montréal, Qué.: Éditions de la Chenelière ; 1996,
174 pp.

[Autorisation formelle accordée par l’auteur le 30 janvier 2014 de diffuser ce


livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Courriel : Hubert Van Gijseghem : huvangi@videotron.ca

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word


2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 1er janvier 2015 à Chicoutimi,


Ville de Saguenay, Québec.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 4

Hubert Van Gijseghem, Ph.D.


psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants.


Le concept de la propension
et l'utilisation des tests psychologiques objectifs.”

In ouvrage sous la direction de Jocelyn Aubut, Le rôle du témoin


expert. Détermination de la culpabilité chez l’agresseur sexuel, cha-
pitre 4, pp. 53-89. Montréal, Qué.: Éditions de la Chenelière ; 1996,
174 pp.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 5

Table des matières

LE CONCEPT DE LA PROPENSION

Expertise ou voyance ?
Monsieur X est-il un agresseur sexuel ?
Les facteurs de prédisposition

LES TESTS PSYCHOLOGIQUES OBJECTIFS

Les tests objectifs et leur interprétation


Ce que la recherche nous apprend sur le pouvoir discriminant du
MMPI en matière d'agression sexuelle

Pour tracer le profil de l'agresseur sexuel


Pour différencier les genres d'agresseurs sexuels
Recherches comparatives auprès d'agresseurs et de non-
agresseurs
Une échelle de pédophilie à partir du MMPI ?

Autres tests psychologiques objectifs utilisés pour identifier


l'agresseur sexuel

Conclusion
Références
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[53]

Hubert Van Gijseghem, Ph.D.


psychologue, professeur émérite, Université de Montréal

“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants.


Le concept de la propension
et l'utilisation des tests psychologiques objectifs.”

In ouvrage sous la direction de Jocelyn Aubut, Le rôle du témoin


expert. Détermination de la culpabilité chez l’agresseur sexuel, cha-
pitre 4, pp. 53-89. Montréal, Qué.: Éditions de la Chenelière ; 1996,
174 pp.

LE CONCEPT DE LA PROPENSION

Expertise ou voyance ?

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On n'est pas en mesure en psychologie, pas plus qu'en histoire, de


déterminer avec certitude ce qui s'est réellement passé ou ce qui se
passera dans un avenir plus ou moins rapproché. De même, en ce qui
a trait aux mesures psychologiques, qu'il s'agisse d'entrevue clinique,
de tests projectifs ou objectifs, aucune ne peut assurer qu'un individu a
posé tel geste ou qu'il le posera. Les mesures ne sont pas construites
en fonction de telles questions et on échouerait à vouloir en élaborer
d'autres dans le but d'y répondre.
Néanmoins, psychiatres, psychologues, criminologues et autres
praticiens et tenants des sciences humaines se font exactement poser
ce genre de questions : « Cet individu a-t-il vraiment fait ce qu'on lui
imputer Cet individu fera-t-il ce qu'on craint ou ce qu'on désire qu'il
fasse ? »
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 7

[54]

Même si certains arrêts de la Cour suprême du Canada tendent a


décourager cette approche, du moins en matière d'agression sexuelle
(par exemple l'arrêt Mohan, en mai 1994), l'appareil judiciaire conti-
nue d'inciter les experts à jouer aux « diseurs d'avenir » ou aux « lec-
teurs du passé ». Par exemple, dans le contexte d'une enquête sur une
libération conditionnelle, on demande à l'expert d'évaluer la dangero-
sité d'un individu en fonction d'une consigne peu équivoque : « Passe-
ra-t-il à l'acte ? » Si l'on doute des capacités parentales d'une personne
plus ou moins déchue, on remet à l'expert la responsabilité de tran-
cher. Quand on sélectionne du personnel, on demandera si tel individu
sera, par exemple, un bon meneur d'hommes ou un comptable honnê-
te. Le bon sens nous apprend que le passé est sans doute le meilleur
prédicteur de l'avenir. On peut donc examiner l'histoire criminelle d'un
individu pour avoir une idée de sa conduite future. La façon dont une
personne assumera ses responsabilités de parent ressemblera proba-
blement à la façon dont elle les a assumées auparavant. Le président
d'une compagnie qui est à la recherche d'un nouveau cadre supérieur
dispose du curriculum vitae de chaque candidat. Pourtant, les déci-
deurs semblent avoir besoin de renseignements additionnels, et l'on se
tourne résolument vers les mesures psychologiques pour tâcher de cir-
conscrire les « tendances » ou, en termes légaux, la « propension »
d'un individu â agir de telle façon.
Au cours de ce chapitre, nous nous demanderons si les experts sont
tenus par leurs mandataires pour des maîtres sorciers, si leur science
est surestimée ou si les mandats qui leur échoient gardent toute leur
pertinence. C'est surtout l'évaluation de l'agresseur sexuel d'enfants
qui sera étudiée et ce, sous deux angles : d'une part, peut-on détermi-
ner s'il est coupable ou prédisposé à récidiver ? D'autre part, quelle
valeur peut-on accorder aux tests psychologiques objectifs pour ré-
pondre à ce genre de questions ?
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Monsieur X est-il un agresseur sexuel ?

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Il n'y a pas de profil type de l'agresseur sexuel ni de profil unique.


La raison est fort simple : l'agression sexuelle n'est pas une entité no-
sologique, pas plus que ne le sont, par exemple, l'abus d'alcool ou le
meurtre. Bien qu'on ait souvent tenté d'établir le profil type [55] de
l'alcoolique ou du meurtrier, on ne saurait y parvenir parce que l'abus
d'alcool, le meurtre, et il en va de même pour l'agression sexuelle, sont
autant de symptômes ou plutôt d'agirs-symptômes déterminés par une
configuration psychique beaucoup plus large. C'est l'économie psy-
chique inhérente à la structure de base d'un individu qui, de façon pas-
sagère ou chronique, rendra cet agir-symptôme utile ou nécessaire
pour lui. Dans le jeu universel des exutoires de la tension intrapsychi-
que, l'agir peut devenir l'exutoire privilégié, relayant du moins pour un
temps ceux de la somatisation ou de la fantasmatique. Bref, un passa-
ge à l'acte, quel qu'il soit, unique, occasionnel ou chronique, peut ap-
paraître chez beaucoup de personnes dont l'organisation de la person-
nalité est fort différente. Toutefois, si l'on prend un échantillon repré-
sentatif de personnes qui sont aux prises avec telle ou telle organisa-
tion psychique, par exemple la personnalité antisociale, force est de
constater que certains agirs-symptômes apparaîtront de façon beau-
coup plus constante et selon une plus grande fréquence que dans le cas
de personnes caractérisées par d'autres organisations psychiques. En
d'autres termes, certains types de personnalité sont plus susceptibles
que d'autres d'adopter tel agir-symptôme parmi leur arsenal de com-
portements « caractéristiques ».
Cela est si vrai que des typologies totalement athéoriques (par
exemple les DSM III et/ou IV) proposent des listes (listings) de com-
portements caractéristiques de telle ou telle pathologie ou de tel ou tel
désordre de la personnalité. Il semble donc possible, dans une certaine
mesure, de prévoir des actes ou des attitudes selon le diagnostic qu'on
pose sur un individu. Cela donne déjà un certain poids au concept de
la « propension ».
Maintenant, prenons la porte d'entrée, non pas de l'entité nosologi-
que comme telle, mais plutôt de l'agir-symptôme spécifique. Et dans
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le cadre plus précis de cette contribution, envisageons celui de l'agres-


sion sexuelle. Considérant cette fois-ci un échantillon le plus représen-
tatif possible d'individus qui se sont manifestement rendus coupables
d'agression sexuelle, on doit reconnaître que certaines organisations
de la personnalité s'en dégagent plus clairement que d'autres. Voilà
une autre variable qui prêche en faveur de la propension. Nous y re-
viendrons après avoir posé d'importantes [56] mises en garde à propos
du caractère représentatif des échantillons.
D'abord, comment constituer un échantillon de « vrais agresseurs
sexuels » ? En effet, la plupart des études recensées recourent à des
groupes d'agresseurs dont la confirmation du crime reste aléatoire.
Même une condamnation en Cour criminelle, qui repose sur l'établis-
sement de la preuve hors de tout doute raisonnable, n'est pas un critère
étanche ni, d'ailleurs, l'aveu de l'accusé, comme Gudjonsson (1992) l'a
démontré de façon convaincante. On doit également considérer que
nombre d'agresseurs échappent à l'appareil social et judiciaire, ce qui
prive nos échantillons de spécimens soit plus intelligents, soit plus
habiles à échapper à la défection. Les sujets recrutés pour constituer
les échantillons proviennent surtout, en effet, des prisons ou des cen-
tres de traitement. Bref, le caractère représentatif des groupes étudiés
pose sérieusement problème.
Une seconde mise en garde s'impose. Plusieurs recherches ne sem-
blent pas montrer de différences significatives entre les caractéristi-
ques de la personnalité d'un agresseur sexuel et celles que pourraient
présenter les auteurs de crimes d'un tout autre ordre. Un certain nom-
bre de facteurs peuvent expliquer cela. Par exemple, dans les études
recensées, il existe une notoire confusion quant au type ou au genre
d'agression sexuelle dont il s'agit. Tout individu qui a eu quelque
commerce sexuel avec un enfant fait tout bonnement partie de l'échan-
tillon. Des auteurs d'inceste, d'abus sexuel extrafamilial, homo ou hé-
térosexuel, des pédophiles indifférenciés et ceux du registre pervers se
retrouvent dans le même groupe clinique. Plusieurs entités nosologi-
ques y figurant, en quoi pourra-t-on le distinguer de n'importe quel
groupe témoin ?
Nous touchons ici à l'une des plus importantes réticences qu'entre-
tiennent Okami et Goldberg (1992) à l'égard de la validité de ces re-
cherches empiriques. Le doute de ces auteurs repose d'abord sur le
caractère équivoque de l'expression « agression sexuelle » qui, d'une
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recherche à l'autre, prend des sens différents. En quoi consiste l'agres-


sion ? Qu'est-ce qui est sexuel ? Parlant de la victime, qu'est-ce qui
distingue l'enfant, le mineur ci le jeune ? Qu'entend-on par « agres-
seur », « abuseur », « violeur », etc. ? La [57] notion de « pédophilie »
recouvre-t-elle toutes ces nuances terminologiques ou s'agit-il d'une
catégorie spécifique ?
Okami et Goldberg écrivent fort à propos :
[...] indiscriminate interchange of the term pwdophile with
terms such as child molester, etc. thus prevents the distinction
between sexual behavior and sexual preference or orientation to
be made.
En effet, plusieurs auteurs utilisent sciemment le terme « pédophi-
le » pour désigner tout adulte ayant quelque commerce sexuel avec un
enfant, indépendamment du motif, ou du caractère exclusif ou non de
son intérêt sexuel pour l'enfant (par exemple Finkelhor et Araji, 1986).
Pour d'autres auteurs dont nous sommes, le terme « pédophile » dési-
gne la personne dont l'intérêt sexuel porte principalement sur l'enfant ;
sa sexualité fait, par conséquent, partie des structures perverses ou des
paraphilies. Cette position est dûment justifiée par une foule d'études
empiriques qui démontrent que, parmi les hommes incarcérés pour
avoir agressé sexuellement un enfant, seule une petite minorité répond
à cette dernière acception du terme pédophile. Autrement dit, la gran-
de majorité des agresseurs d'enfants ne présente pas cette « préféren-
ce » sexuelle plus ou moins exclusive à l'égard de l'enfant (Freund,
Watson et Dickey, 1991 ; Marshall et Eccles, 1991 ; Lang, Black,
Freuzel et Cheekley, 1988 ; Marshall, Barbaree et Butt, 1988).
Tout cela fragilise toute approche nosologique fondée sur l'agres-
sion sexuelle elle-même. Celle-ci, encore une fois, apparaît bien plutôt
comme un symptôme parmi d'autres émergeant d'une structure de per-
sonnalité infiniment complexe, en dehors de laquelle on ne saurait en
retracer le sens. Le seul référent valable réside dans un profil nosolo-
gique plus large qui pourrait caractériser tel auteur d'agressions
sexuelles. Une fois de plus, nous ferions volontiers ici le parallèle
avec l'abus d'alcool qui, d'emblée, fait appel au même genre de nuan-
ces.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 11

Conscients de ces écueils méthodologiques et forts de leurs préoc-


cupations théoriques, certains chercheurs étudieront un échantillon
d'agresseurs affiliés à un seul type nosologique, par exemple, la per-
sonnalité antisociale ou psychopathe. Ils compareront ce [58] groupe
clinique à un groupe témoin composé de personnalités antisociales
dont les antécédents ne révèlent pas d'agression sexuelle. Or, les résul-
tats sont surprenants : rien ne distingue le groupe des psychopathes
agresseurs d'enfants du groupe des psychopathes non agresseurs (Le-
vin et Stava, 1987) !
Nonobstant toutes ces difficultés, un bon nombre de typologies
d'agresseurs sexuels ont été établies (voir une revue de la documenta-
tion ad hoc dans Van Gijseghem, 1988). Une distinction semble en
tout cas rallier la plupart des auteurs : certains agresseurs passent à
l'acte, mus par l'attraction sexuelle qu'exercent sur eux les enfants,
tandis que l'agir analogue de certains autres agresseurs revêt un carac-
tère situationnel ou occasionnel relié à un épisode de désarroi, ou en-
core qui est tributaire de quelque pathologie psychique.
Notre étude, publiée en 1688, rend compte de l'évaluation psycho-
logique approfondie de 60 agresseurs d'enfants, dont la culpabilité
.avait été établie par les moyens habituels. Utilisant une grille nosolo-
gique inspirée de la psychologie dynamique, ayant comme critère dé-
cisionnel la qualité de la relation objectale (l'absence ou la nature du
rapport à l'autre), nous sommes parvenus à dresser un tableau de fré-
quence classifiant l'échantillon des abuseurs selon leur configuration
psychique de base (voir ci-après).
Que signifie une telle étude en ce qui a trait à la propension ? Cette
étude ne permet évidemment pas d'affirmer qu'un individu présentant
des carences importantes a véritablement commis ou non une agres-
sion. Toutefois, lorsqu'un tel individu est soupçonné d'avoir agressé
sexuellement un enfant, une étude comme celle-ci nous apprend que,
au départ, une personne qui est aux prises avec ce type de problème
psychologique est, sur ce point, significativement plus vulnérable
(35,6% de notre échantillon) que, par exemple, une personne ne pré-
sentant aucune pathologie et que nous situons ici dans le registre « né-
vrotique » ou « normal » (8,9% de notre échantillon).
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Cette étude nous apprend .aussi que, finalement, tout le monde est
susceptible de poser des gestes d'agression sexuelle, bien que certains
profils de personnalité s'y prêtent davantage que d'autres.
[59]

Tableau 1 : Tableau de fréquence par type « d'abuseurs » d'enfants

Classe générale Sous-classe s'il y a N %


lieu

la carence passive- 18 20
dépendante
La carence
relationnelle la carence agressive- 14 15,6
dévorante

Le registre psychoti- 11 12
que (incluant l'état
borderline)

la structure perverse 17 18,9


narcissique (dont le
La pathologie vrai pédophile)
narcissique
la psychopathie 14 15,6

la paranoïa 8 8,9

Le registre névroti- 8 8,9


que la « normalité »

90 100

Elle nous apprend surtout que la plupart des agresseurs sexuels


présentent une pathologie psychique ou un grave désordre de la per-
sonnalité. De fait, seulement 8,9% de l'échantillon se révèlent libres
de pathologies.
Pourtant, bon nombre d'études ne retiennent pas la pathologie psy-
chique à titre de variable significative dans le cas de l'agresseur
sexuel. Cette contradiction n'est pas étrangère aux divers sens qu'on
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peut accorder au terme « pathologie ». En effet, les études qui négli-


gent le facteur pathologique entrant en jeu dans l'agression sexuelle
s'inscrivent invariablement dans le paradigme de la nosologie descrip-
tive (par exemple le DSM) ; ils ne concilient à la présence d'une pa-
thologie que dans la mesure où des attitudes ou des conduites caracté-
ristiques d'une pathologie sont munifestes. Notre propre grille d'analy-
se transcende la conduite observable et, se fondant sur le caractère
qualitatif de la relation objectale, elle s'attarde davantage à la structure
pathologique sous-jacente qu'aux symptômes déclarés ou manifestes
au moment de l'évaluation.
[60]
Même si la représentativité de noire échantillon reste tout aussi su-
jette à caution que celle des autres études mentionnées, on peut néan-
moins conclure que la présence chez un individu d'une pathologie
psychique ou d'un désordre grave de la personnalité est un lourd fac-
teur prédisposant à l'agression sexuelle.
Si tant est que des structures de personnalité très variées peuvent
porter à l'agression sexuelle, qu'est-ce qui pousse un individu prédis-
posé par telle structure psychique à passer à l'acte, là où un autre indi-
vidu, caractérisé par la même structure, s'en abstient ? Finkelhor
(1984) identifie quatre conditions sine qua non :

1. L'individu doit avoir une motivation pour agresser sexuellement


un enfant.
2. L'individu doit vaincre les inhibiteurs internes érigés contre la
mise en œuvre de son projet.
3. L'individu doit surmonter les obstacles extérieurs à l'agression.
4. L'individu, à la faveur éventuelle d'éléments extérieurs, réussit à
vaincre la résistance de l'enfant.

Finkelhor insiste sur le fait que les quatre conditions sont simulta-
nément requises pour que l'agression ait lieu.
Il s'agit là d'un modèle théorique passablement mécaniste dont le
moteur réside dans un concept dépourvu de toute explicitation : la va-
riable « motivation ».
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Hall et Hirschman (1991) présentent un antre modèle davantage


centré sur les éléments « précurseurs » de la motivation à commettre
une agression sexuelle. Ils distinguent les quatre éléments précurseurs
suivants :

1. Un état d'excitation sexuelle physiologique.


2. Le recours à une justification cognitive (par exemple la jouis-
sance anticipée de la victime, la présumée provocation de la
victime) ; dans ce cas, l'agression sera « maîtrisée » et « délibé-
rée ».
[61]
3. Un manque épisodique de maîtrise de soi ; l'agression est alors
opportuniste, c'est-à-dire non planifiée et éventuellement vio-
lente.
4. Un problème de personnalité ou un désordre psychique reliés au
développement de l'individu : par exemple déficience intellec-
tuelle, conflits familiaux, enfance soumise aux abus physiques
ou sexuels, délinquance juvénile, difficultés émotives, faibles
habiletés sociales, etc.

Bien que ce modèle tienne davantage compte de l'aspect émotion-


nel, le quatrième élément précurseur évoque néanmoins une sorte de
boîte noire aux variables infinies. Pour cette raison, le modèle de Hall
et Hirshman reste également peu utile sur le plan pratique. Il y a donc
lieu d'explorer davantage ce que la recherche a découvert dans cette
« boîte noire ».

Les facteurs de prédisposition

Retour à la table des matières

La documentation scientifique traitant des facteurs qui prédispo-


sent à l'agression sexuelle relève un certain nombre de variables qui
méritent notre attention. Dans ce contexte, on parle souvent du présu-
mé « profil » de l'agresseur sexuel ou de l'éventuel récidiviste. Résu-
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 15

mant la documentation dite « clinique » consacrée au profil de l'indi-


vidu qui s'attaque aux mineurs, Okami et Goldberg (1992) en arrivent
à un « portrait-robot » qu'ils ne tardent pas à mettre en morceaux. Il
est néanmoins intéressant de présenter ici ce que la « sagesse clinique
conventionnelle » (mais non empirique) a constitué comme portrait-
robot.
Il s'agirait d'un individu passif, dépendant, peu affirmatif, isolé et
mal à l'aise dans les relations interpersonnelles. Il serait anxieux, dé-
primé et d'intelligence inférieure à la moyenne. Il serait habité par des
thèmes religieux ; il aurait une faible connaissance de la sexualité et
serait plutôt puritain. Il serait narcissique, présenterait une identifica-
tion prédominante à sa mère et aurait une identité sexuelle plutôt fé-
minine. Il serait immature sur le plan psychosexuel et manifesterait
une aversion pour les femmes matures, le corps féminin et le coït hé-
térosexuel. Ce ne serait pas un être violent ; il présenterait même un
taux d'agressivité réduit.
[62]
Comparant chacun des traits du profil aux éléments qui émanent
des études empiriques, Okami et Goldberg cernent tantôt des contra-
dictions et cherchent en vain ailleurs toute trace de tel ou tel élément.
Malgré les insurmontables problèmes méthodologiques que pré-
sentent les diverses études consultées, les deux auteurs isolent les ca-
ractéristiques suivantes auxquelles ils contèrent un certain degré de
fiabilité.

* Un certain nombre des sujets concernés ont traversé au cours de


l'enfance des difficultés au plan de leurs relations avec leur mè-
re ou de leur identification à la mère.
* Une portion de ces sujets n'utilisent pas la force contre leurs
victimes ou ne sont pas mus par des stimuli agressifs quand ils
passent à l'acte.
* Certains de ces hommes semblent timides, solitaires et sensibles
à l'opinion que les autres ont d'eux ; ils ont une faible estime
d'eux-mêmes et ils sont isolés sur le plan social.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 16

* Outre la « déviation sexuelle », on ne décèle pas d'autres patho-


logies substantielles chez ces individus ou, en tout cas, on ne
découvre pas une même pathologie chez tous.

Pour sa part, McCrath (1991) rend compte d'un exercice similaire à


celui de Okami et Goldberg, mais cette fois-ci dans le contexte de
l'évaluation des risques de récidive. Il cherche auprès d'agresseurs
sexuels reconnus les variables qui augmentent la propension à la réci-
dive. Pour ce faire, il a recensé des études empiriques qui ont étudié la
validité de chacune de ces variables. Même si on s'éloigne ici quelque
peu de la « propension première », on peut présumer qu'il y a un che-
vauchement entre celle-ci et la propension à la récidive. Voici les
éléments que McCrath est parvenu à dégager :

* L'individu est sans emploi ou possède un statut socio-


économique défavorisé.
* Il n'a aucun lien familial avec la victime.
* Il est aux prises avec de multiples paraphilies.
[63]
* Il a fait l'objet de condamnations antérieures pour des délits
d'une autre nature que sexuelle.
* Il a fait l'objet de condamnations antérieures pour des délits
sexuels.
* Ses victimes étaient du sexe masculin.
* Il a utilisé la force pour commettre ses délits sexuels antérieurs.
* Il n'est pas marié.
* Il montre des réactions déviantes au plethysmographe.

McCrath ajoute les facteurs suivants, qui émanent d'autres études


ou d'un consensus raisonnable chez les cliniciens :

* impulsivité ;
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 17

* abus d'alcool ;
* présence de psychopathologie ;
* manque de soutien social ;
* âge inférieur à 40 ans ;
* agression sans période de « séduction » préalable ;
* choix de victimes particulièrement vulnérables.

Comme cette étude vise à identifier les risques de récidive auprès


d'agresseurs reconnus, un certain nombre de ces indicateurs ne peu-
vent s'appliquer à l'évaluation de la propension initiale (par exemple
l'absence de lien familial avec la victime ; le choix de victimes du
sexe masculin ; l'utilisation de la force ; l'état civil ; le résultat au ple-
thysmographe ; le manque de soutien social ; l'âge de l'agresseur ;
l'agression sans séduction préalable ; le choix de victimes parmi les
personnes les plus vulnérables). En ce qui a trait à la propension ini-
tiale, nous retenons comme pertinents les indicateurs suivants :

* l'instabilité professionnelle ;
* la présence de multiples paraphilies ;
* des antécédents criminels - sexuels et/ou non sexuels ;
[64]
* l'impulsivité ;
* l'abus d'alcool ;
* la présence de psychopathologie.

Plusieurs autres études insistent sur des variables comportementa-


les ou personnelles, ou sur des facteurs de comorbidité associés à tort
ou à raison aux agressions sexuelles. On remarquera que ces variables
recoupent celles qu'ont dégagées les chercheurs précédemment men-
tionnés :
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 18

* passé marqué par des incidents sexuels troubles ou sexualité ac-


tuellement déviante (Abel, Beeker, Murphy et Flanagan, 1981 ;
Fehrenbach, Smith, Monastersky et Deisher, 1986) ;
* abus de drogue ou d'alcool (Peters, 1976 ; Rada, 1976 ; Family
Renewal (tenter, 1979 — in Wakeheld et Underwager, 1988) ;
* pauvreté de l'élaboration mentale ou alexythymie (Beltrami,
1985 ; Beltrami, Ravart et Jacob, 1987) ;
* instabilité ou immaturité affectives (Sahd, 1980) ;
* situation de victime d'agressions durant l'enfance (Finkelhor,
1986) ;
* sexe masculin (Finkelhor et Russel, 1984).

Nous sommes donc en présence de divers indicateurs dont aucun,


pris séparément, n'est absolu. Même si tous les indicateurs de morbidi-
té ou de comorbidité étaient présents, on ne pourrait conclure à l'oc-
currence passée ou future d'une agression sexuelle. Tout au plus pour-
rait-on dire que si, chez un individu donné, on est en présence d'un
nombre important d'indicateurs, la probabilité d'un passage à l'acte
augmente. Si, chez un autre individu, de tels indicateurs semblent ab-
sents, la probabilité d'un passage à l'acte diminue. Supposons, par
exemple, que nous soyons en présence d'un homme montrant de fortes
carences, ayant été impliqué auparavant dans plusieurs incidents
sexuels troubles, faisant abus d'alcool, étant aux prises avec une im-
portante alexythymie, ayant subi des abus sexuels pendant l'enfance,
et présentant une grande [65] instabilité professionnelle et une imma-
turité affective manifeste. Si cet individu se trouve accusé d'agression
sexuelle, la probabilité de sa culpabilité est plus élevée que dans le cas
où les indicateurs mentionnés seraient absents.
Un piège épistémologique peut ici se glisser. Les possibilités qu'un
individu ne présentant aucun facteur de risque et faisant néanmoins
l'objet d'une telle accusation soit coupable sont-elles moindres ? Voilà
une question d'autant plus difficile que nous ne disposons pas encore
d'une appréciation réaliste des taux de base (base rates) relatifs aux
agressions sexuelles perpétrées par la population dite « normale ». En
effet, les recherches portent toujours sur des échantillons d'hommes
qui sont accusés, condamnés ou en traitement. De ce fait, l'expert est
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 19

sans doute justifié d'émettre l'hypothèse que tel individu est « à ris-
que ». Que tel autre individu, libre d'indicateurs, ne soit pas à risque,
voilà une hypothèse déjà plus hasardeuse.
Dans le même ordre d'idées, mais dans le contexte d'une évaluation
de la « dangerosité » d'un agresseur sexuel reconnu, McGrath (1993)
écrit, à propos de la méthode des « probabilités » :
The evaluator can discuss the offender's likelihood to reof-
fend in terms of a probability statement in the form of a range
of mathematical certainty with accompanying legal terminology
and definitions. Unfortunately, because the true base rates for
most types of sexual offending are unknown, evaluators are
seldom able to make this type of predictions. As an alternative
to mailing probability statements, evaluators ean often rank an
offender's recidivism risk by comparing hia severity of reoffen-
se risk faetors with those of other offenders that the evaluator
has assessed.
L'expert s'en référera donc nécessairement aux indicateurs, y com-
pris à ceux qu'il a pu établir au cours de sa pratique professionnelle.
Quoi qu'il en soit, prédire qu'un individu passera à l'acte reste émi-
nemment difficile (Hall, 1990 ; Monahan, 1981 ; Quinsey, 1983) et
requiert le maximum d'indicateurs disponibles, si faible que soit leur
validité. Le nombre d'indicateurs déchiffrés augmente [66] d'autant la
validité des évaluations qui cherchent à mesurer la propension. Banni
les indicateurs possibles, certains seront retracés dans le dossier déjà
constitué, d'autres seront dégagés de l'entrevue clinique ou se révéle-
ront au cours du tcsting dont il sera question plus loin. En tout état de
cause, l'opinion de l'expert se fondera forcément sur la configuration
des compatibilités entre la présumée occurrence d'un geste (dans ce
cas, l'agression sexuelle) et le nombre d'indicateurs qui jalonnent l'his-
toire du sujet, son évaluation psychologique ou psychiatrique ou que
révéleront d'autres mesures telles que les données physiologiques
abordées ailleurs dans ce livre.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 20

LES TESTS PSYCHOLOGIQUES


OBJECTIFS

Les tests objectifs et leur interprétation

Retour à la table des matières

Aucun test psychologique, quelle que soit sa nature, ne saurait dé-


voiler l'occurrence passée ou prédire une agression sexuelle 1. Comme
d'autres tests psychologiques, ceux qu'on qualifie d'objectifs ont pour
but de décrire la personnalité d'un individu : sa structure psychique,
ses caractéristiques, ses traits. Parmi ces tests, plusieurs visent à déce-
ler la présence d'une pathologie psychique ou d'un trouble de la per-
sonnalité et, en l'occurrence, la symptomatologie qui y est inhérente.
Comme le MMPI (Minnesota Multiphasic Bersonality Inventory),
qui fait figure de prototype en la matière, la plupart des tests objectifs
consistent en une liste de comportements, d'attitudes, de pensées,
d'émois, d'expériences mis en scène et auxquels le sujet est invité à
réagir en indiquant par « vrai » ou « faux » s'ils s'appliquent ou non à
son propre cas. De ses réponses se dégage un « profil », sur la foi des
échelles établies par les concepteurs.
La plupart du temps, ces échelles mettent en relief des traits ou des
caractéristiques de la personnalité ou encore des dimensions psycho-
pathologiques. Autrement dit, la position exacte d'un [67]individu sur
une échelle donnée le situe par rapport au trait ou à la pathologie
qu'elle mesure. C'est du moins ce que veulent ou voulaient obtenir les
concepteurs de la plupart des tests objectifs dont le plus courant de-
meure le MMPI. Néanmoins, ce test lui-même et son interprétation
ont beaucoup changé avec le temps. Bar exemple, la position qu'un
individu occupe sur l'échelle mesurant l'hystérie n'a plus rien à voir
avec l'hystérie ou ne saurait suggérer que cet individu précis soit hys-

1 Il convient de distinguer ici le test psychologique du « questionnaire autorévé-


lant ». Ce dernier reste en-deça de ce que nous entendons ici par « test psycho-
logique ».
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 21

térique, même si les concepteurs du test envisageaient ainsi les choses.


Dans cette optique, on ne saurait retenir l'affirmation de Levin et Sta-
va (1987) selon laquelle l'utilisation du MMPI fait problème dans le
contexte d'une expertise parce que ce test était « originellement » (sic)
construit comme mesure de la pathologie et non comme test de per-
sonnalité. En effet, cet instrument a été validé depuis belle lurette
comme test de personnalité et ce, quelles que soient les visées initiales
de ses concepteurs selon lesquelles une échelle se rapportait à une pa-
thologie.
Compte tenu de ce qui précède, il est sans doute utile de rappeler le
processus de la création du test MMPI qui, encore une fois, fait figure
de prototype dans le domaine des inventaires modernes de la person-
nalité.
Les concepteurs Hathaway et McKinley (1940) ont d'abord consti-
tué un large éventail d'énoncés inspirés de la documentation clinique
consacrée à différentes structures de la personnalité. À un premier ni-
veau, ces énoncés pouvaient donc revêtir une certaine validité nomi-
nale (Face validity) : par exemple, l'énoncé « Je me sens persécuté »
pouvait être indicatif de paranoïa. Beaucoup d'inventaires de person-
nalité plus anciens ne dépassaient pas cette seule validité nominale.
L'innovation de Hathaway et McKinley réside dans la validation em-
pirique de leur instrument de mesure : ils ont constitué un groupe té-
moin d'individus « normaux », ainsi que différents groupes cliniques
représentant une entité pathologique précise et identifiée.
Le bassin d'énoncés fut alors présenté tant au groupe témoin qu'aux
groupes cliniques. À chaque groupe représentant une pathologie pré-
cise correspondait une série d'énoncés auparavant définis comme ca-
ractéristiques, ce qui le distinguait de tous les autres groupes cliniques
et, bien sûr, du groupe témoin. Un outil définitif [68] était alors cons-
truit, contenant un mélange de tous les énoncés retentis comme étant
susceptibles d'identifier une pathologie précise. Dix pathologies furent
ainsi étudiées dans le but d'établir autant d'échelles de mesure dans le
cadre d'un seul et même test. L'objectif de l’exercice était, évidem-
ment, de déceler la présence éventuelle d'une pathologie précise lors-
qu'on administrait le test à un nouvel individu.
Quelques années d'utilisation permirent aux cliniciens et aux cher-
cheurs de mettre en doute l'atteinte des objectifs initiaux définis pour
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 22

l'instrument. Dès lors, on procéda à une tout autre forme de validation


du test, ce qui allait déboucher sur une nouvelle façon d'en interpréter
les résultats (Graham, 1977). C'est ici que prend place le renversement
clinique du MMPI : d'un test indicatif de pathologies, il devenait un
test de personnalité. En somme, les échelles mesurent « quelque cho-
se », mais pas nécessairement la pathologie qu'elles devaient refléter
initialement. Comment les chercheurs ont-ils procédé ?
Toujours selon la méthode empirique, les chercheurs ont adminis-
tré le test à un groupe dit clinique composé de personnes reconnues
comme porteuses de telle ou telle caractéristique et à un groupe té-
moin composé de personnes issues de la population générale et com-
parables sur tous les points à celles du groupe clinique sauf en ce qui a
trait à la caractéristique psychique étudiée. Les différences significati-
ves émergeant de la comparaison des résultats ont été attribuées à la
caractéristique de la personnalité dont témoignait le groupe clinique.
Si, en administrant ultérieurement le test à un autre individu, on décè-
le un profil semblable, on pourra émettre l'hypothèse qu'une telle ca-
ractéristique puisse marquer sa personnalité.
On a pu ainsi dégager de nouvelles données susceptibles d'enrichir
l'instrument et, par conséquent, les hypothèses subséquentes à son ap-
plication. Par exemple, si on compare un échantillon de personnes
souffrant de maux du bas du dos (non détectés par la médecine) à un
groupe témoin, quelques résultats du test pourront distinguer les deux
groupes. Si, chez un nouveau sujet testé, on retrouve le résultat dis-
tinctif, l'hypothèse d'un mal du bas du dos pourra être émise ou
confirmée.
[69]
Qu'en est-il de la validité de ce genre de test si on l'utilise dans le
contexte précis d'une expertise psycholégale ? Plusieurs éléments
peuvent ici rassurer l'examinateur.
D'abord, comme il a été dit précédemment, les réactions d'un indi-
vidu aux énoncés du MMPI ne sont pas on ne sont plus interprétées en
fonction de leur valeur nominale (face value). Ainsi, lors d'une exper-
tise, si le test est administré à un psychopathe accusé d'homicide et qui
plaide non coupable, celui-ci dira probablement que, appliqué à sa
personne, l'énoncé « J'ai des tendances meurtrières » est faux. Ni le
clinicien ni le chercheur ne seront dupes. De fait, le « bon gars » ne
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 23

dira pas nécessairement « Je suis un bon gars », pas plus que le mau-
vais garnement dira qu'il est un bandit. L'analyse des résultats s'inspi-
rera plutôt des caractéristiques issues des analyses de variance effec-
tuées ultérieurement. Les caractéristiques du test nous aidant à déceler
le mauvais garnement ou le bon gars n'auront donc rien à voir avec le
contenu des réponses ponctuelles de l'individu interrogé. Dès lors, il
n'est pas facile pour quiconque de leurrer l'expert.
En second lieu, tout bon test objectif contient des échelles de vali-
dité. Ainsi, le MMPI présente une « échelle de mensonge » en recou-
rant à des affirmations naïves du style « Je ne dis pas toujours la véri-
té », « Je n'aime pas tous ceux que je connais » ou « Il m'arrive parfois
de me fâcher ». Si un sujet répond « faux » à une affirmation comme
« Je ne dis pas toujours la vérité », nous pouvons penser qu'il est en
train de mentir. Dans la mesure où ce genre d'affirmations suscite in-
variablement la réponse vertueuse, on peut soupçonner que le répon-
dant cherche à biaiser les résultats du test.
Dans le cas du MMPI, d'autres échelles de validité sont intégrées
dans le but d'aider l'examinateur à mesurer la simulation d'un sujet.
Les configurations dégagées de ces échelles permettent de conclure à
un profil indiquant une minimisation des symptômes (fake good) ou
un profil indiquant une amplification des symptômes (fake bad). On
peut s'attendre à ce qu'un individu accusé d'un crime ou un autre dont
on évalue les capacités parentales répondent de façon à donner d'eux-
mêmes un profil de minimisation (fake good). En revanche, un indivi-
du évalué dans le contexte d'une réclamation à la Commission de la
santé et de la sécurité du [70] travail (CSST) cherchera plutôt à pré-
senter un profil d'amplification (fake bad), puisqu'il croit plus rentable
de paraître au plus mal dans sa peau. Il revient à l'examinateur d'ap-
précier dans quelle mesure ces simulations, compte tenu du contexte
de l'expertise, invalident ou non les résultats généraux du test.
Jusqu'ici, nous avons exposé le fondement des tests objectifs en
prenant pour exemple des tests du type MMI'I (MMPI ; MMPI II;
MMPI-A.) c'est-à-dire des tests dont les résultats ont été revalidés
après coup). Il existe toutefois plusieurs tests objectifs qui prêtent à
l'interprétation de « premier niveau », c'est-à-dire qui sont fondés sur
la valeur nominale (face value) des questions. C’est le cas, par exem-
ple, du MGMI (Millon Clinical Multiaxial Inventory) ou du 16PF.
Gomme le MMPI, ces tests comportent des énoncés dont le contenu
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 24

s'inspire des plus récents acquis de la nosologie. Ils ont également fait
l'objet d'une validation empirique. Il n'empêche que l'analyse des ré-
sultats tient pour acquises toutes les réponses de la personne exami-
née. Si elle répond « vrai », par exemple, à « Je suis un perfectionnis-
te », elle grimpera d'une coche dans l'échelle de la structure obsessivo-
compulsive. Dans le cas où la cote à cette échelle est finalement très
élevée suivant l'interprétation pour ainsi dire littérale des réponses,
l'expert émettra l'hypothèse que cet individu est un obsessif-
compulsif.
On comprendra que ces tests ont probablement moins de valeur
dans le contexte d'un mandat d'expertise, surtout quand le sujet possè-
de une certaine culture psychologique. Si ce genre de test excelle à
décrire un individu qui n'a rien à y gagner ou rien à y perdre, la pru-
dence est de mise devant les résultats d'un individu dont l'avenir dé-
pend à plus ou moins long terme de ses réponses.
Il importe de souligner, enfin, qu'un test (objectif ou projectif) ne
produit jamais que des hypothèses concernant le fonctionnement psy-
chique du sujet étudié. Le plus qu'on puisse affirmer, sur la foi des
résultats obtenus, ressemblerait à : « Ce genre de profil est fréquem-
ment observé chez des individus qui... » En somme, on ne pourra pas
trancher de façon définitive quant à la personnalité du sujet examiné.
En plus, il faudra confronter les hypothèses formulées à partir des
résultats de tel test objectif aux hypothèses élaborées au moyen [71]
d'autres outils cliniques tels que l'entrevue clinique, l'observation, les
tests projectifs. Une autre source de données ne pourra pas être igno-
rée non plus, si cela fait partie du mandat du clinicien : les informa-
tions factuelles dont on peut disposer concernant l'existence passée,
l'expérience affective, professionnelle, relationnelle, etc., du sujet.
Bref, on ne peut analyser isolément les résultats d'un test objectif.
De plus, le profane, fût-il juge, tend à croire que, parce qu'ils ont un
caractère « objectif », les tests psychologiques de ce type donnent né-
cessairement « l'heure juste ». Le clinicien devrait sans cesse rappeler
que tout objectifs qu'ils soient, les tests ne vont jamais plus loin que
de permettre d'énoncer des hypothèses.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 25

Ce que la recherche nous apprend


ur le pouvoir discriminant du MMPI
en matière d'agression sexuelle

Retour à la table des matières

Il existe au moins trois créneaux de recherche où l'on recourt au


MMPl pour évaluer l'agresseur sexuel. Dans le premier, le plus actif,
on vise à tracer un « profil » type de l'agresseur sexuel. Les études qui
s'y rattachent sondent de grands groupes d'agresseurs sexuels de tout
acabit pour tâcher d'en isoler les dénominateurs communs ou les cons-
tantes.
Dans le deuxième créneau, tributaire du premier, on tente de dis-
tinguer les types d'agresseurs en cernant les différences entre, par
exemple, l'agresseur d'adultes et l'agresseur d'enfants, l'agresseur vio-
lent et l'agresseur non violent, l'agresseur extrafamilial et l'agresseur
incestueux, etc.
Dans le troisième créneau, nettement plus timide à cause des
groupes témoins requis, ou cherche à distinguer l'agresseur du non-
agresseur.
Plusieurs des études évoquées dans cette section utilisent des
échantillons hétérogènes, c'est-à-dire composés d'agresseurs d'adultes
et d'agresseurs d'enfants. Elles visent incidemment à cerner les carac-
téristiques de l'agresseur sexuel en général. D'autres constituent des
sous-échantillons en fonction de l'âge de ht victime. D'autres encore
ne ciblent que les sujets agresseurs ou les violeurs [72] d'adultes. Cel-
les qui nous intéressent le plus, ce sont les études sur les agresseurs
d'enfants. Dans la mesure où les études elles-mêmes le permettent,
nous tenterons d'identifier les groupes cibles utilisés dans les trois cré-
neaux mentionnés.
Nous traiterons donc dans ce qui suit de ces trois créneaux de re-
cherche, pour ensuite en considérer un quatrième, consacré celui-là à
une tentative d'élaboration d'une échelle de pédophilie.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 26

Pour tracer le profil de l'agresseur sexuel

Pour tâcher de cerner le profil de l'agresseur, la procédure typique


consiste à administrer le MMPI à un grand groupe d'agresseurs
sexuels sans constituer de groupe témoin. On dégage le profil
« moyen », c'est-à-dire les dénominateurs communs désormais attri-
bués aux agresseurs en général et/ou aux abuseurs d'enfants en parti-
culier.
Dans ce créneau précis de recherche, nous avons recensé une dou-
zaine de recherches. Vu la variété des méthodologies utilisées, il est
difficile de les comparer. Les diverses définitions données au terme
« agresseur » ou aux autres appellations similaires, la disparité et la
provenance incertaine des groupes d'agresseurs ainsi que les multiples
formes de leurs délits ajoutent à la confusion. En dépit du fait que les
résultats sont souvent contradictoires et difficiles à interpréter, certai-
nes constantes émergent et méritent d'être soulignées.
Une première constante relève des taux élevés à l'échelle 4 du
MMPI. Cette échelle indique les traits psychopathes ou antisociaux.
Duckworth et Anderson (1986) décrivent comme suit les individus
dont le score est élevé à l'échelle 4 : ils ont une tendance à voir l'autre
comme la source des problèmes ; l'autre ne semble leur inspirer que
des émotions superficielles, spécialement dans la sphère sexuelle ; ils
ne profitent pas facilement de leurs bonnes ou mauvaises expérien-
ces ; ils éprouvent de la révolte contre leur famille et/ou la société
(comme l'école, la religion, la politique). Certains auteurs jugent que
cette élévation à l'échelle 4 est le plus important dénominateur com-
mun des agresseurs sexuels en général [73] (Swenson et Grimes,
1958 ; Grossman et Cavanaugh, 1990), ainsi que des agresseurs
sexuels d'enfants en particulier (Mann, Stenning et Borman, 1992).
D'autres études retiennent également le score imposant de l'échelle 4,
mais en le conjuguant à une ou à plusieurs autres échelles. Ainsi, Ra-
der (1977) retrace trois sous-groupes de violeurs présentant chacun
des scores significatifs à l'échelle 4 : le premier sous-groupe présente
parallèlement des scores significatifs à l'échelle 9 (hyperactivité ma-
niaque) ; le second, à l'échelle 8 (faible contact avec la réalité) ; le
troisième, à l'échelle 3 (hystérie). Velasqucz, Callahan et Carrillo
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 27

(1989), à propos d'un groupe d'agresseurs sexuels hispaniques améri-


cains, décèlent également une prépondérance de la combinaison 4-8.
Une étude de Hall, Maiuro, Vitaliano et Proctor (1986) menée au-
près d'agresseurs d'enfants parvient aussi à isoler la combinaison 4-8,
bien qu'elle n'apparaisse pas significativement plus importante que
d'autres combinaisons (paires) d'échelles. Aussi ces auteurs concluent-
ils que les groupes d'agresseurs sexuels d'enfants sont caractérisés par
leur hétérogénéité. Cette conclusion est confirmée par Rader (1977),
et Duthie et Melver (1990), ce qui fait de l'hétérogénéité de ces grou-
pes la deuxième constante que dégagent ce genre de recherches.
La troisième constante qui caractérise l'ensemble des agresseurs
sexuels concerne la perturbation psychologique ou la présence de pa-
thologie psychique. Rader (1977) en vient à conclure que la sévérité
de la pathologie est proportionnelle à la gravité ou à l'aspect inhabituel
des gestes sexuels posés, et cela vaut également pour les agresseurs
d'enfants. Déjà, Swenson et Grimes (1958) avaient été frappés par le
taux élevé de pathologie dans leurs échantillons, et une étude de Ka-
lichman (1991) confirme le point de vue de Rader : plus la victime est
jeune, observent-ils, plus la pathologie de l'agresseur risque d'être sé-
vère. Les études de Grossman et Cavanaugh (1989, 1990) indiquent
que, lorsque l'abuseur nie son crime, on assiste à un déni correspon-
dant des manifestations de sa pathologie.
L'incidence élevée de psychopathologie que révèlent ces études
pourrait éventuellement s'expliquer par les échantillons étudiés, sou-
vent composés d'hommes incarcérés ou hospitalisés. L'absence [74] de
groupes témoins rend également hasardeuse la généralisation de leurs
conclusions. Bref, sur la foi de ces seules études, il serait imprudent
de conclure que l'agresseur sexuel est plus malade, psychologique-
ment parlant, que le non-agresseur. Les autres créneaux de recherches
ajouteront toutefois quelque lumière sur cette question.

Pour différencier les genres d'agresseurs sexuels

On se rapportent ici à des études dont plusieurs échantillons


d'agresseurs sont regroupés en fonction d'un critère : l'âge ou la matu-
rité de la victime, la présence ou l'absence de violence lors de l'agres-
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 28

sion, le sexe de la victime, l'aspect intra ou extrafamilial de l'agres-


sion, etc. On tente de dégager, toujours à l'aide du test MMPI, les ca-
ractéristiques de chaque sous-groupe. Gomme les précédentes, ces
études ne recourent habituellement pas aux groupes témoins.
Nous avons recensé une vingtaine de ces études dont les résultats
sont encore difficilement comparables pour des raisons d'ordre mé-
thodologique et terminologique. Voici tout de même les éléments qui
semblent taire l'objet d'un certain consensus.
Une première constante dérive de nouveau de l'échelle 4 du MMPI
dans laquelle la plupart des sous-groupes obtiennent des scores élevés,
mais en combinaison avec une autre échelle, selon la nature du sous-
groupe.
Ainsi, dans l'étude classique de Panton (1978), on compare les
agresseurs non violents d'enfants aux violeurs d'enfants. Les deux
sous-groupes sont caractérisés par un score significativement élevé à
l'échelle 4. Le sous-groupe des violeurs, toutefois, obtient aussi un
score élevé à l'échelle 8. Cette combinaison particulière (4-8) recoupe
l'étude de Armentrout et Hauer (1978). Panton (1978) découvre en
outre que le sous-groupe d'agresseurs n'usant pas de violence obtient
un score élevé à l'échelle de pédophilie de Toobert, dont il sera ques-
tion plus loin.
En 1979, Panton publiait une autre étude dans laquelle, cette fois,
les abuseurs d'enfants extrafamiliaux sont comparés aux [75] pères
incestueux. Les scores élevés de l'échelle 4 font encore figure de cons-
tante, tandis que seuls les pères incestueux obtiennent en outre un sco-
re significatif à l'échelle 0 (introversion sociale).
On retrouve un taux équivalent pour l'échelle 4 dans l'étude de
Scott et Stone (1986) concernant les hommes incestueux qui, par ail-
leurs, présentent aussi un score élevé â l'échelle 9 (hyperactivité ma-
niaque) dans les cas où l'agresseur est le beau-père de l'enfant.
Pour sa part, McCreary (1975) a comparé des agresseurs d'enfants
récidivistes à des agresseurs d'enfants qui en étaient à leur premier
délit. L'échelle 4 est toujours la constante prédominante, tandis que
l'élévation à l'échelle 8 s'y ajoute chez les récidivistes.
Erickson, Luxenherg, Walbek et Seely (1987), dans une étude très
élaborée sur des agresseurs sexuels de tous genres, observent une fou-
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 29

le de résultats contradictoires et fixent, une fois de plus, le dénomina-


teur commun de tous les sous-groupes d'agresseurs au niveau de
l'échelle 4. Néanmoins, leur principale conclusion nie la possibilité
d'identifier un agresseur sexuel à partir du MMPI.
Quoi qu'il en soit, un haut score à l'échelle 4 ressort encore dans ce
deuxième créneau de recherche comme la constante de premier plan.
On doit souligner qu'il se dégage, de l'ensemble des études visant à
différencier les genres d'agresseurs sexuels, une absence de consensus
autour des performances du MMPI. Bien qu'une série d'études
confirme que le MMPI permet de distinguer des sous-groupes (Shea-
ly, Kalichman, Henderson et Szymanowski, 1991 ; Langevin, Wright
et Handy, 1990 ; Kalichman, 1991 ; Abel, Mittelman, Becker, Cun-
ningham-Rather et Lucas, 1983 ; Quinsey, 1977), on note des diver-
gences d'opinions quant au genre de sous-groupe aisément identifia-
ble. Des auteurs comme Valliant et Blasutti (1992) affirment que le
MMPI est totalement inefficace pour quelque sous-catégorie d'agres-
seurs que ce soit. Par ailleurs, Hall, dans deux études successives émi-
nemment rigoureuses (1989 et 1991), conclut à chaque fois que ce test
ne permet pas d'établir de distinctions entre les agresseurs d'adultes et
les .agresseurs d'enfants. Dans leurs conclusions, Hall et ses collabora-
teurs évoquent l'idée qu'il puisse exister des taxinomies d'agresseurs
sexuels indépendantes [76] du degré de maturité de la victime, ce qui
est certes une hypothèse évocatrice.

Recherches comparatives
auprès d'agresseurs et de non-agresseurs

Dans le but de déterminer les caractéristiques psychologiques qui


distinguent l'agresseur sexuel du commun des mortels, des recherches
examinent des échantillons d'agresseurs et des échantillons de non-
agresseurs, (le créneau de recherche répond plus précisément à l'ob-
jectif de ce chapitre. Malheureusement, ce type d'études est sous-
représenté et, comme il en est des autres créneaux, leurs résultats
n'échappent pas à la contradiction. Entre autres, les constantes qui en
émergent se révèlent inconciliables.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 30

La première constante, fondée sur les profils du MMPl, veut que


les agresseurs d'enfants présentent beaucoup plus d'indicateurs de per-
turbation psychique ou de psychopathologie que les sujets non agres-
seurs, toutes choses étant égales par ailleurs (les groupes cliniques et
les groupes témoins provenant également de populations incarcérées
et de populations hospitalisées). Parmi les recherches qui en viennent
à cette conclusion, on trouve celles de Kirkland et Bauer (1982), de
Langevin (1978) et de Walters (1987).
Une deuxième constante réside, de nouveau, dans les hauts scores
obtenus à l'échelle 4 par les agresseurs sexuels. Elle est manifeste dans
les recherches de Kirkland et Bauer (1982), et d'Erickson, Luxenberg,
Walbek et Seely (1987). Ces derniers ont comparé leurs résultats à
ceux de groupes témoins empruntés à d'autres études.
La troisième constante, qui se trouve en contradiction avec les
deux premières, pourrait s'énoncer comme suit : peu importent les ef-
forts méthodologiques mis de l'avant, le MMPl ne permet nullement
de différencier les agresseurs sexuels (d'enfants ou d'adultes) des non-
agresseurs (Goeke et Boyer, 1993 ; Quinsey, Arnold et Pruesse,
1980).
En somme, ces trois premiers créneaux de recherche nous éloi-
gnent de la possibilité de tracer scientifiquement, à l'aide du MMPI,
[77] un profil type de l'agresseur sexuel. Tout au plus peut-on parler
de quelques indicateurs à peine et, du reste, relatifs. Ceux qui se pré-
sentent le plus souvent dans les recherches sont, d'une part, l'élévation
à l'échelle 4, éventuellement en combinaison avec une autre échelle, la
plupart du temps l'échelle 8. D'autre part, on remarque différents indi-
ces d'une perturbation émotive ou d'une pathologie psychique plus
grandes chez l'agresseur sexuel que chez le non-agresseur.

Une échelle de pédophilie à partir du MMPI ?

Plus d'une centaine d'échelles « spécialisées » ont été construites à


partir des 566 énoncés du MMPI. La plupart du temps, la construction
d'une telle échelle se fait par l'identification d'un nombre d'énoncés
qui caractérisent le mieux un certain groupe clinique donné. La pédo-
philie n'a pas échappé à ces efforts. Toobert, Bartelme et Jones (1959)
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 31

ont procédé à une telle analyse d'énoncés en comparant un groupe cli-


nique de 120 pédophiles, d'une part, à un groupe témoin de 130 hom-
mes « normaux » et, d'autre part, à un groupe témoin de 160 hommes
incarcérés. Dans un premier temps, cet exercice a mis en relief 72
énoncés susceptibles de circonscrire le groupe clinique à un niveau de
0,05 ou à un résultat supérieur. Une seconde analyse a réduit cet éven-
tail d'énoncés à 24. La valeur prédictive de cette échelle a par la suite
été testée en comparant les résultats d'un nouveau groupe de pédophi-
les avec quatre différents groupes témoins. Les résultats ont notam-
ment révélé des différences significatives entre les scores moyens des
groupes cliniques et ceux des groupes témoins (la seule différence non
significative concernait le résultat de 38 pédophiles non inclus dans le
groupe original et le résultat d'un groupe témoin composé de sujets
« névrotiques »).
Les auteurs observent aussi que le pédophile présente une pertur-
bation émotive assurément plus sévère que les autres détenus. Ils s'at-
tardent également à l'éventail d'énoncés dont le contenu semble indi-
quer que le pédophile est insatisfait sur le plan de la sexualité, mani-
feste des intérêts religieux, se sent inadéquat dans [78] les relations
interpersonnelles, exprime de la culpabilité et se révèle sensible à
l'évaluation qu'on fait de sa personne.
Cette échelle est discutée par plusieurs auteurs et appliquée par
d'autres. Comme nous l'avons déjà mentionné, Panton (1978) décou-
vrait que son sous-groupe d'agresseurs sexuels non violents présentait
des scores significativement plus hauts à l'échelle de pédophilie de
Toobert que le groupe parallèle de type violent. Levin et Stava (1987),
qui ont étudié rigoureusement l'échelle de Toobert ainsi que sa valida-
tion, lui accordent également un certain poids. Johnston, Schouweiler,
French et Johnston (1992) ont utilisé le Toobert pour comparer un
groupe de pédophiles à divers groupes témoins. Les seules différences
significatives que ces auteurs ont décelées se dégagent de la compa-
raison entre un groupe « psychiatrique » et un groupe témoin issu de
la population dite normale. D'après eux, ce résultat s'explique par le
fait que le groupe clinique sondé par Toohert et ses collègues était
uniquement composé d'hommes incarcérés. Levitt (1989) présente
également l'échelle de pédophilie de Toohert dans son livre portant sur
l'utilisation clinique des échelles spéciales. Il note que cette échelle
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 32

détermine à la fois des caractéristiques propres aux pédophiles et à


différents groupes de paraphilies. Cet auteur écrit :

In clinical practice, Pe (Pedophilia Scale de Toohert), has


proven to be an outstanding successful measuring instrument.
Its ability to identify is not restricted to pedophiles. High sco-
rers may also be exbibitionists or voyeurs. [...] Thus, the Pe
Seale appears to be identifying commun characteristics of seve-
ral groups of paraphiliacs. Examination of the seale suggests
that the tendencies that are tapped by the seale are in accorda-
nee with the backward personalities of pedophiles, exbibitio-
nists, and voyeurs as they have been unraveled in clinical exa-
mination.
Quant à nous, nous tenons compte depuis plusieurs années de
l'échelle de Toobert dans toutes nos évaluations. Quoique de nouvelles
études n'aient pas réussi à circonscrire un éventail d'énoncés typiques
(par exemple, Goeke et Boyer, 1992), nous l'utilisons, [79] d'une part,
parce que c'est le seul outil spécifique dans le domaine de la pédophi-
lie et, d'autre part, à cause de la validation dont il a fait l'objet. Toute
relative qu'elle soit, cette échelle prend sa place parmi tous les autres
outils à cause de sa capacité de produire des hypothèses. Notre propre
expérience clinique montre que les agresseurs d'enfants reconnus et
« avoués présentent d'une façon étonnamment constante un score éle-
vé sur cette échelle, contrairement aux personnes issues de la popula-
tion générale qui sont évaluées dans d'autres contextes. Nous n'avons
toutefois pas systématisé notre observation. Avec Levitt (1989), nous
nous interrogeons sur l'efficacité du Toobert pour différencier entre
elles les diverses paraphilies. Il est d'ailleurs très possible que Toobert
et ses collègues aient donné « au concept « pédophilie » l'acception la
plus large et qu'ils aient inclus dans leurs échantillons des abuseurs
d'enfants de tout acabit.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 33

Autres tests psychologiques objectifs utilisés


pour identifier l'agresseur sexuel

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Le Millon Clinical Multiaxial Inventory (MCMI) est un test élabo-


ré à partir de la taxinomie du DSM (Diagnostic « and Statistical Ma-
nual) de l'Ameriean Psychiatric Association. Il ne sert pas à décrire
« la personnalité » de la population en général, mais s'adresse aux per-
sonnes soupçonnées de difficultés émotives ou interpersonnelles.
Comme nous l'avons déjà mentionné, contrairement au MMPI
« moderne », les échelles du MCMI correspondent « à des entités no-
sologiques ou symptomatologiques plus ponctuelles. C'est pourquoi la
validité de ce test pose problème quand il s'agit de l'expertise d'un ac-
cusé qui aura beau jeu de simuler ou de leurrer. Cependant, comme les
huit échelles cliniques de ce test correspondent à autant de structures
de personnalité, bien malin l'accusé qui simulera en faveur de la struc-
ture idéale pour faire bonne impression dans le contexte singulier où il
s'inscrit. Grosso modo, on peut s'attendre à ce qu'un criminel aille
substantiellement dans le sens de ce qui est souhaitable socialement,
marquant ainsi une surenchère de points à l'échelle de la personnalité
compulsive-conformante. De plus, [80] l'échelle de validité intégrée
au MCMI n'est pas suffisamment sensible pour traduire l'étendue de la
simulation.
À notre connaissance, peu de recherches ont mesuré l'efficacité du
MCMI en ce qui a trait à l'identification de l'agresseur sexuel. À l'aide
de ce test, la recherche de Hayes, Evans et Barnett (1990), fondée sur
l'expertise d'un groupe de 208 agresseurs sexuels d'enfants ayant été
incarcérés, décrit le profil suivant : une profonde dépendance, une piè-
tre estime de soi, une dépression bénigne et de l'anxiété. Pour leur
part, Langevin, Lang, Reynolds et Wright (1988) trouvent le MCMI
peu utile dans le contexte de ce genre d'expertise, mais recommandent
plutôt de le conjuguer au MMPl.
On peut avoir recours à plusieurs autres tests objectifs pour l'éva-
luation de l'agresseur sexuel ou du présumé agresseur. Notamment, les
tests d'intelligence du type Wechsler ou autres ne sont pas sans une
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 34

certaine utilité. Selon certaines études, en effet, les échantillons


d'agresseurs sexuels d'enfants montrent un QI en moyenne plus bas
que les non-agresseurs (par exemple, Peters, 1976 ; Baxter, Marshall,
Barbaree, Davidson et Malcolm, 1981). Ces résultats sont toutefois
contredits par d'autres études (par exemple : Bradford, Bloomberg et
Bourget, 1988 ; Hall, 1989 ; Pantou, 1978).
À titre de tests objectifs, on utilise également les tests de personna-
lité tels que le 16 PF, le California Personality Inventory (CPI) et d'au-
tres qui, à notre avis, dans le contexte précis de l'évaluation du présu-
mé agresseur sexuel, sont tout aussi sujets à caution que le MCMI :
l'individu qui doit prouver quelque chose peut facilement biaiser les
résultats. Enfin, on dispose d'outils et de questionnaires qui permettent
d'inventorier les préférences, les intérêts ou les expériences sexuelles
passées d'un individu ; signalons, par exemple, le Multiphasic Sex In-
ventory (Nichols et Molinder, 1984). Toutefois, ces instruments ne
servent qu'à déterminer le type de paraphilie qui caractérise un « dé-
viant » sexuel connu. Par exemple, lorsqu'un individu est reconnu ou
se reconnaît lui-même coupable d'agression sexuelle, ces questionnai-
res peuvent contribuer à l'élaboration du plan de traitement le plus ju-
dicieux ou, éventuellement, à mesurer les risques de récidive. Ces
questionnaires restent [81] sans valeur quand il s'agit d'évaluer un ac-
cusé ou de déterminer dans quelle mesure un individu risque de com-
mettre une agression sexuelle. Les questions qui lui sont inhérentes
étant très explicites et transparentes, un accusé aura beau jeu de simu-
ler.

CONCLUSION

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À la suite d'un regard sur le concept de la propension et d'une re-


vue des tests objectifs appliqués au domaine de l'agression sexuelle,
force est de constater qu'aucun indicateur ne permet de confirmer ou
de prévoir, scientifiquement parlant, la perpétration d'une agression
sexuelle sur un enfant.
En ce qui a trait aux tests objectifs, la plupart visent à circonscrire,
s'il en est, les dimensions psychopathologiques, ou à mettre en lumière
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 35

la structure de la personnalité ou les caractéristiques psychiques d'un


individu. Toutefois, même si cet exercice ne dit rien sur l'agression
sexuelle elle-même, passée ou future, il garde sa valeur réelle, bien
qu'elle soit indirecte. D'ailleurs, les autorités en la matière réclament
qu'on effectue de ces tests et cela, dans le contexte très précis de l'éva-
luation du présumé agresseur sexuel (par exemple, Wakefield et Un-
derwager, 1988).
La valeur de ces tests est double. D'abord, ils contribuent d'une
manière non négligeable au diagnostic psychologique général de l'in-
dividu. Or, ce diagnostic général n'est pas sans intérêt pour déterminer
la propension d'un individu à l'égard de l'agir criminel, et en particu-
lier, de l'agression sexuelle. Notre propre recherche (1988) ainsi que
plusieurs études recensées à propos du MMPI indiquent qu'un indivi-
du marqué par des traits pathologiques - ou par une structure psycho-
pathologique tout court - présente éminemment plus de risques de
commettre l'agression sexuelle qu'un individu libre de pathologies. On
peut même affirmer, toujours sur la foi de nos propres recherches, que
certains types de pathologies s'y prêtent davantage que d'autres.
Ensuite, l'examen de la valeur des tests objectifs révèle la présence
de certains indicateurs quant à l'agression sexuelle. Même si [82] la
récolte digne d'un consensus raisonnable reste maigre, de tels indica-
teurs ont leur importance, bien qu'on doive toujours les apprécier en
fonction de l'ensemble des informations provenant de diverses autres
sources. Plus précisément, les indicateurs qui émanent des tests objec-
tifs permettent de mieux évaluer la probabilité qu'un individu ait passé
ou passera à l'acte.
Wakefield et Underwager (1988) soulignent à ce propos :

The lack of distinctions between types of abusers is a


concern but it does not mean that the research cannot yield
helpful information about behavioral and emotional patterns.
The available studies reflect a limited and biased sample and a
variety of conclusions are found. Nevertheless, there is some
agreement about psychologieal characteristies of sexual abu-
sers.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 36

Dans la perspective d'une synthèse, rappelons les indicateurs qui


font l'objet d'un certain consensus en ce qui concerne la personne, la
vie et la psyché de l'agresseur sexuel d'enfants.
À titre de prédieteurs relatifs, voici certaines caractéristiques géné-
rales qui se dégagent d'un certain nombre de sous-groupes d'agres-
seurs sexuels d'enfants :

* une enfance difficile, marquée par des difficultés de relations ou


d'identification impliquant surtout la figure maternelle ;
* la relative timidité, la solitude affective, l'isolation sociale ;
* l'instabilité professionnelle ;
* la présence de paraphilies multiples ;
* des antécédents criminels, sexuels et/ou non sexuels ;
* l'impulsivité ;
* l'abus d’alcool ou de drogue ;
* la présence de traits de pathologie psychique (outre « la dévian-
ce sexuelle ») ;
* la pauvreté de l'élaboration mentale ;
[83]
* l'immaturité affective ;
* une agression subie durant l'enfance ;
* l'appartenance au sexe masculin.

Recueillies auprès d'échantillons d'agresseurs sexuels d'enfants, les


caractéristiques suivantes ont été mises en lumière par les tests objec-
tifs :

* des scores élevés à l'échelle 4 du MMPI, éventuellement conju-


gués à des scores élevés à l'échelle 8 dans le cas d'agression
avec violence ;
* des signes de pathologie psychique.
“L'évaluation du présumé agresseur sexuel d'enfants...” (1996) 37

Rappelons qu'aucun de ces indicateurs, ni même l'ensemble de


ceux-ci, ne peut servir à certifier que tel individu a commis de telles
agressions ou en commettra.
Comme dans le cas de l'appréciation de la dangerosité d'un indivi-
du, de la prédiction de la récidive, de l'évaluation des capacités paren-
tales, etc., ces indicateurs constituent tout ce dont nous disposons pour
émettre des hypothèses sur les probabilités d'un comportement. Cela
est vrai tant en ce qui a trait à la prédiction de la violence qu'en ce qui
concerne sa « postdiction » (Hall, 1990 ; Monahan, 1981 ; Quinsey
1983). La difficulté de l'un et de l'autre devra inciter l'expert à se baser
sur tous les indicateurs disponibles (McGrath, 1991) et cela, aussi bien
au nom des droits de l'accusé que, plus important encore, au nom de la
protection de la communauté.
[84]

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