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CE QUE LES SPORTIFS ONT APPRIS AUX ÉCONOMISTES

Nicolas Eber

Dalloz | « Revue d'économie politique »

2008/3 Vol. 118 | pages 341 à 374


ISSN 0373-2630
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2008-3-page-341.htm
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Ce que les sportifs ont appris

• ARTICLES
aux économistes
Nicolas Eber*

Les économistes utilisent de plus en plus des données provenant du monde sportif
pour tester leurs théories. En effet, le sport de compétition offre un « laboratoire »
particulièrement riche, dans lequel des individus hautement expérimentés et extrême-
ment motivés font, en permanence, des choix stratégiques dans un cadre invariant et
contrôlé. Il n’est donc pas surprenant d’assister à une montée en puissance des études
empiriques fondées sur des données « sportives ». Ces travaux s’appuient essentielle-
ment sur quatre grandes catégories de données : les salaires des joueurs profession-
nels, les performances enregistrées lors des compétitions, les records (notamment
d’athlétisme) et les stratégies des sportifs observées pendant les compétitions. L’objet
du présent article est de faire le point sur les principaux résultats provenant de ces
quatre types d’études.

sport - théorie économique

What Athletes Have Taught Economists

Economists use more and more sports data to test their theories. Sports offer a very
fruitful “laboratory” where highly experienced and motivated individuals make perma-
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nently strategic decisions in a controlled and invariant framework. It is therefore not
surprising to observe the rise in empirical studies based on sports data. These studies
rely on four main categories of dataset: salaries of professional athletes, results from
tournaments, records (especially from track and field) and athletes’ strategies observed
during the games. In this paper, we review the main results from these four types of
studies.

sports - economic theory

Classification JEL : L83

* LARGE, IEP, Université Robert Schuman (Strasbourg III), e-mail : nicolas.eber@urs.u-


strasbg.fr.
L’auteur tient à remercier les participants au séminaire DESport, et tout particulièrement
Wladimir Andreff et Stefan Szymanski, ainsi qu’un rapporteur de la Revue pour leurs remar-
ques et suggestions. Il remercie également Anne Lavigne pour son aide précieuse dans
l’élaboration de la version finale de l’article.

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Introduction

L’économie du sport s’est fortement développée depuis une vingtaine


d’années (Andreff et Szymanski [2006]). Généralement, on l’envisage
comme l’utilisation des outils de l’analyse économique pour étudier l’indus-
trie du sport. Cependant, cette définition est quelque peu restrictive. En effet,
elle omet une seconde facette du croisement entre sport et économie : le fait
que le sport permet de mieux comprendre l’économie !
L’économie du sport renvoie généralement à la première facette, en étu-
diant certaines questions importantes sur les aspects économiques et finan-
ciers du sport, notamment du sport professionnel. Cet article porte sur la
seconde facette. Il montre comment l’observation du sport de haut niveau
peut donner des pistes intéressantes aux économistes. En effet, la compéti-
tion sportive offre un cadre particulièrement propice aux vérifications de
certaines théories économiques car il s’agit d’un contexte hautement
concurrentiel, avec des acteurs particulièrement motivés et compétents (i.e.
« rationnels »), des règles du jeu claires et stables et des performances/
résultats parfaitement objectifs, mesurés sans aucune ambiguïté par un
score ou par un temps1.
L’un des indices de la montée en puissance de la mobilisation de données
sportives pour tester la théorie économique est la présence de plus en plus
fréquente d’articles faisant référence au sport dans les revues généralistes.
Pour évaluer cette montée en puissance, on peut observer, pour l’ensemble
des grandes revues généralistes, le nombre d’articles publiés faisant, d’une
manière ou d’une autre, référence au sport (articles qualifiés de « sportifs »
dans la suite). On s’intéresse ici uniquement aux revues généralistes car le
propos est d’illustrer comment l’observation des sportifs peut informer la
théorie économique. Il ne s’agit donc pas de repérer l’ensemble des articles
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consacrés à l’industrie du sport, mais l’ensemble des articles prenant le
sport comme exemple ou comme support empirique d’un discours écono-
mique général. À cet égard, le nombre d’articles « sportifs » dans les revues
généralistes est probablement une bonne approximation de l’intensité avec
laquelle les économistes mobilisent le sport dans l’évaluation de leurs théo-
ries2. En utilisant la base de données EconLit, nous avons recensé l’ensem-
ble des articles « sportifs » publiés dans les grandes revues généralistes
entre 1991 et 20063.

1. Les performances sportives sont probablement les activités humaines les mieux mesu-
rées : dans quel autre domaine a-t-on des règles quasiment inchangées depuis un siècle et
un enregistrement complet de l’ensemble des performances réalisées sur la base de chiffres
fiables et ne comportant aucune ambiguïté ?
2. Il est bien évident qu’il ne s’agit que d’une approximation. Les revues généralistes
publient parfois des articles ayant une problématique spécifiquement sportive, sans lien
direct avec la théorie économique. Par exemple, l’article de Bernard et Busse [2004] sur les
déterminants des performances olympiques n’est pas problématisé en termes de théorie
économique.
3. Le mode de recherche est très simple. Nous avons repéré, dans la base EconLit, tous les
articles apparaissant dans la classification L83 (Sports ; Gambling ; Recreation ; Tourism) du

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En premier lieu, on peut s’intéresser aux huit grandes revues du Blue


Ribbon. Le Tableau 1 donne les chiffres par année pour chacune de ces
revues.

Tableau 1. Publication d’articles « sportifs »


dans les revues du Blue Ribbon

AER E IER JET JPE QJE RES REStat Total


1991 1 0 0 0 1 0 0 0 2
1992 0 0 0 0 0 0 0 1 1
1993 1 0 0 0 0 0 0 1 2
1994 0 0 0 0 0 0 0 0 0
1995 0 0 0 0 0 0 0 0 0
1996 0 0 0 0 0 0 0 0 0
1997 0 0 0 0 0 0 0 0 0
1998 0 0 0 0 0 0 0 0 0
1999 0 0 0 0 1 0 0 1 2
2000 0 0 0 0 1 0 0 1 2
2001 1 0 0 0 1 0 0 0 2
2002 3 0 0 0 0 0 0 0 3
2003 0 0 0 0 0 0 1 2 3
2004 2 0 0 0 1 0 0 1 4
2005 0 0 0 0 0 0 0 1 1
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2006 2 0 0 0 2 0 0 0 4
Total 10 0 0 0 7 0 1 8 26

Note : AER = American Economic Review, E = Econometrica, IER = International Eco-


nomic Review, JET = Journal of Economic Theory, JPE = Journal of Political Economy,
QJE = Quarterly Journal of Economics, RES = Review of Economic Studies et REStat =
Review of Economics and Statistics.

Le Tableau 1 montre d’une part que 4 des 8 revues n’ont jamais publié un
seul article « sportif ». D’autre part, sur l’ensemble des 8 revues, on recense
21 articles « sportifs » sur la période 1999-2006 contre 5 sur la période 1991-
1998 : manifestement, les très grandes revues généralistes publient davan-
tage d’articles « sportifs » aujourd’hui qu’il y a dix ans.

Journal of Economic Literature (JEL), puis nous avons corrigé en éliminant les articles
n’ayant pas de lien direct avec le sport (c’est-à-dire relevant de Gambling, Recreation ou
Tourism, et non de Sports). Nous démarrons la recherche l’année 1991 car c’est l’année de la
refonte du système de classification du JEL et les extrapolations sur la base du système
précédent s’avèrent périlleuses.

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La Figure 1 présente les chiffres obtenus sur un ensemble plus large de


revues généralistes.

16
Nombre d'articles "sportifs" publiés

14
12
10
8
6
4
2
0
1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006
Année

Figure 1. Nombre d’articles « sportifs »


publiés dans les revues généralistes, 1991-2005.
Notes :
1. Les revues concernées sont toutes les « revues généralistes » recensées dans la
classification des revues à comité de lecture en économie et en gestion opérée par la
section 37 du CNRS (version de juillet 2004), à l’exclusion de la revue Applied Econo-
mics4.
2. Les numéros spéciaux consacrés à l’économie du sport (Economic Journal –
02/2001, Economic Policy – 04/1999 et Scottish Journal of Political Economy – 09/2000)
n’ont pas été pris en compte.
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Là encore, la tendance générale est à la hausse : de plus en plus d’articles
« sportifs » sont publiés dans l’ensemble des revues généralistes. En conclu-
sion, il semble bien que de plus en plus de travaux en économie s’appuient
sur des exemples sportifs ou des données sportives.
L’objet de cet article est de faire le point sur les principaux résultats que la
théorie économique a pu obtenir de l’observation du monde sportif. Ces
résultats sont classés et présentés en fonction des quatre grandes catégories
de données sur lesquelles ils s’appuient : les salaires des joueurs profession-
nels (section 1), les performances enregistrées lors des compétitions (sec-
tion 2), les records (section 3) et les stratégies des sportifs observées pen-
dant les compétitions (section 4). Dans la conclusion, nous discutons du
principe selon lequel le sport de compétition offre à l’économiste un « labo-
ratoire » particulièrement fructueux pour l’évaluation de ses théories.

4. En raison du nombre très élevé d’articles publiés dans cette revue, nous l’avons omise.

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1. Qu’avons-nous appris de l’analyse


des salaires des joueurs
professionnels ?
Une littérature assez abondante s’appuie sur les salaires des joueurs dans
les principaux sports d’équipe professionnels (notamment américains) pour
évaluer certains principes théoriques concernant le marché du travail (cf.
Kahn [2000] pour une synthèse de ces travaux). En effet, le sport profession-
nel est l’un des rares domaines dans lesquels on dispose à la fois d’une base
de données complète sur les relations entre l’employé et l’employeur, d’une
mesure claire des performances du salarié, mais aussi, en raison de chan-
gements dans les règles et les structures des marchés des joueurs au fil du
temps, d’expériences naturelles sur la base desquelles on peut évaluer l’im-
pact de ces règles.

1.1. Pouvoir de monopsone et salaire


Les dirigeants d’équipe sportive constituent un petit groupe étroitement
interconnecté. Ainsi, ils ont sans doute la possibilité de s’entendre pour
bénéficier d’un pouvoir de monopsone sur le marché des joueurs. La théorie
standard du monopsone indique qu’en présence d’un tel pouvoir, les salai-
res devraient être en-dessous de leur niveau concurrentiel, c’est-à-dire en-
dessous de la productivité marginale des salariés. Le problème est que, pour
tester cette théorie, il faut disposer de données complètes sur les salaires et
la productivité. Le sport professionnel est l’une des rares industries pour
lesquelles de telles données sont disponibles.
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Le mode opératoire des recherches dans ce domaine est toujours le
même : il s’agit d’estimer les productivités marginales des joueurs et de les
comparer avec leur salaire, l’écart entre les deux mesures donnant une
approximation du degré de pouvoir de monopsone des employeurs. Cette
méthode de recherche a été initiée par Scully [1974] dans le domaine du
base-ball aux États-Unis. L’approche de Scully est en deux étapes. En pre-
mier lieu, il estime comment les différentes mesures de performance d’un
joueur affectent le bilan sportif de l’équipe (en termes de pourcentage de
victoires). Dans une seconde étape, il estime comment les revenus de
l’équipe dépendent de ce bilan sportif, en contrôlant l’effet d’autres variables
(comme la taille du marché). En utilisant cette méthode sur les joueurs de
base-ball à la fin des années 1960, Scully [1974] estime que le joueur moyen
perçoit un salaire correspondant à environ 20 % de sa productivité margi-
nale, le chiffre tombant à 15 % pour ce qui concerne les stars. Cela suggère
un pouvoir de monopsone très élevé, ce qui n’est pas surprenant compte
tenu des règles imposées à l’époque sur le marché des joueurs de base-ball,
notamment la clause de réserve (reserve clause), qui le rendait peu concur-
rentiel en limitant le mouvement des joueurs.
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Scully [1989] et Zimbalist [1992] ont mené des études similaires pour les
années 1980, période durant laquelle la clause de réserve a été supprimée.
Scully [1989] trouve que les stars, en 1987, obtiennent un salaire correspon-
dant à 29-45 % de leur productivité marginale, c’est-à-dire bien au-delà des
15 % trouvés pour la période avec clause de réserve. L’ensemble de ces
recherches a permis de confirmer, sur la base de données plus fiables que
dans tout autre secteur, qu’un marché du travail plus concurrentiel conduit
bien à des salaires plus élevés et que l’écart (positif) entre la productivité
marginale et le salaire perçu dépend positivement du degré de pouvoir de
monopsone des employeurs.

1.2. La discrimination raciale sur le marché


du travail

Une manière simple de mesurer l’importance de la discrimination raciale


sur le marché du travail est de comparer les salaires des travailleurs noirs
avec ceux des travailleurs blancs5. Là encore, les données provenant du
sport professionnel se prêtent particulièrement bien à l’exercice économé-
trique consistant à régresser le salaire (variable expliquée) sur des indica-
teurs de performance, des variables de contrôle et une variable indicatrice
concernant la couleur de peau. Une telle régression permet de mesurer la
« prime à la couleur », un coefficient significatif sur la variable indicatrice de
couleur de peau étant un indice fort de discrimination. Le sport le plus étudié
en la matière a sans aucun doute été le basket-ball aux Etats-Unis. Au milieu
des années 1980, plusieurs études (Kahn et Sherer [1988], Koch et Vander
Hill [1988], Brown et al. [1991]) ont estimé que toutes choses égales par
ailleurs (notamment en termes de performance), les joueurs noirs obtien-
nent un salaire inférieur de 11 à 25 % à celui perçu par les joueurs blancs. Il
semble cependant que cette discrimination ait disparu au milieu des années
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1980 puisque plusieurs auteurs ne trouvent plus d’écart de salaires entre les
joueurs noirs et les joueurs blancs, pour des niveaux de performance iden-
tiques (Hamilton [1997], Dey [1997], Bodvarsson et Brastow [1998]). Par
ailleurs, des analyses similaires des salaires dans le base-ball et le football
américain n’ont pas trouvé de traces de discrimination contre les joueurs
noirs. Au total, il semble donc que si ces discriminations ont pu être fortes à
une certaine époque (notamment dans le basket-ball), elles se sont considé-
rablement atténuées, conformément d’ailleurs à la théorie selon laquelle,
sur moyen-long terme, les employeurs non discriminants profitent de payer
moins cher des joueurs performants, ce qui leur permet d’améliorer le bilan
de leur équipe et de prendre le dessus sur les équipes poursuivant une
gestion discriminante de leur effectif.
Un problème majeur de toute la littérature en matière de discrimination
sur le marché du travail concerne la non-observabilité ou la mesure peu

5. Bien entendu, il existe d’autres formes de discrimination que la discrimination salariale.


Nous ne discutons que de celle-ci dans ce qui suit car c’est celle qui a fait l’objet du plus
grand nombre de travaux.

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fiable de certaines variables, telles que la qualité de l’enseignement par


exemple, qui déterminent la productivité du salarié (Heckman [1998]). Même
si ce problème est certainement moins sévère dans le sport que dans tout
autre domaine, il n’est pas totalement éliminé dans les régressions de sa-
laires des sportifs professionnels. C’est pour cela que, tout en restant dans le
domaine du sport professionnel (football anglais), Szymanski [2000] propose
une autre méthode de détection des discriminations salariales à l’encontre
des minorités, méthode fondée sur un test global de marché plutôt que sur
l’analyse des salaires individuels. L’idée est que, si le marché des joueurs est
concurrentiel, ce qui semble être le cas dans le football anglais sur la pé-
riode considérée (1978-1993), alors les dépenses totales en salaire des clubs
devraient refléter leur productivité et, par conséquent, leurs résultats spor-
tifs. Or Szymanski trouve que les clubs ayant une proportion de joueurs
noirs au-dessus de la moyenne obtiennent des résultats sportifs systémati-
quement meilleurs, toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire en contrô-
lant l’effet des différences de dépenses salariales. Cela signifie qu’en enga-
geant plus de joueurs noirs, les équipes peu enclines à la discrimination
s’assurent de meilleurs résultats sans coûts salariaux supplémentaires, ce
qui suggère clairement une discrimination salariale à l’encontre des joueurs
noirs. Un point important est que, contrairement à ce que prédit la théorie
de la discrimination (Becker [1957], Arrow [1998]), la très forte pression
concurrentielle s’exerçant sur les équipes semble ici insuffisante pour faire
disparaître cette discrimination.

1.3. La détermination des salaires

Plusieurs études s’appuyant sur les salaires des sportifs professionnels


ont cherché à évaluer la pertinence de certaines théories sur la formation
des salaires. En particulier, Blass [1992] s’est intéressé au modèle de capital
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humain, alors qu’une série d’études récentes explore la validité de la théorie
du « salaire équitable » (fair wage) d’Akerlof et Yellen [1990]6.

1.3.1. La théorie du capital humain

La théorie du capital humain tient une place centrale en économie du


travail. Selon cette théorie, le salaire des individus dépend de leur produc-
tivité, celle-ci étant directement liée à leur niveau de capital humain. Ainsi,
les travailleurs expérimentés gagneraient davantage que les travailleurs
inexpérimentés simplement parce qu’ayant accumulé des connaissances, de
l’expérience, etc., ils sont plus productifs. Les travaux empiriques sur le
modèle de capital humain sont toutefois peu concluants, en raison notam-

6. Nous ne considérerons pas ici les travaux consistant à mobiliser des données sur les
salaires des joueurs professionnels afin de tester la théorie spécifique des superstars déve-
loppée par Rosen [1981]. Pour une synthèse des travaux dans ce domaine, voir Bourg [2008].

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ment du problème crucial de mesure de la productivité individuelle des


salariés.
Blass [1992] utilise des données de la Ligue professionnelle de base-ball
(Major League Baseball) aux États-Unis pour tester le modèle de capital
humain. Pour cela, il estime une mesure de productivité utilisant 11 ans de
statistiques sur les performances individuelles des joueurs. Il montre que le
salaire augmente avec l’ancienneté du joueur (définie comme le nombre de
saisons effectuées), mais bien davantage que ne l’exigent les gains de
productivité. Ainsi, par rapport à leur productivité, la plupart des « vieux »
joueurs sont sur-payés alors que la plupart des jeunes sont sous-payés. Ce
résultat est en contradiction avec le modèle de capital humain, mais éven-
tuellement compatible avec les modèles de contrats implicites7.
Il convient de noter une limite importante de cette étude8. En effet, la
contradiction des résultats avec le modèle de capital humain repose sur
l’hypothèse forte que le seul objectif de l’équipe de base-ball est la perfor-
mance. Or, dans bien des cas, la notoriété d’un joueur en fin de carrière peut
être telle que les spectateurs payent pour le voir même si ses performances
déclinent9. Ainsi, dans la mesure où un joueur est aussi une star du spec-
tacle, la performance n’est probablement pas le seul objectif, en particulier
pour ce qui concerne les vedettes en fin de carrière. Cet effet tend à limiter
le lien entre salaire et productivité au fil de la carrière d’un joueur vedette tel
qu’il apparaît théoriquement dans le modèle de capital humain.

1.3.2. La théorie du « salaire équitable » (fair wage)

Une série d’études récentes a cherché à évaluer la pertinence de l’hypo-


thèse de « salaire équitable » proposée par Akerlof et Yellen [1990]. Selon
cette hypothèse, motivée par la théorie de l’équité en psychologie sociale, le
niveau d’effort des salariés dépend de l’écart entre le salaire effectivement
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perçu et le salaire considéré comme « équitable » par le salarié. Ainsi, si le
salaire tombe en-dessous du salaire « équitable », l’employé choisit de relâ-
cher ses efforts, au détriment de la productivité de l’entreprise. Par ailleurs,
la disparité des salaires à l’intérieur de l’entreprise joue un rôle fondamental
dans la perception du salaire équitable. Comme le note Levine [1991], dans
le cas d’un travail en équipe, la cohésion des salariés est primordiale. Ré-
duire la disparité des salaires peut alors permettre d’éviter la jalousie ou la
défiance entre les employés et améliorer ainsi la cohésion du groupe et, par
suite, la productivité de l’entreprise10.

7. Le lien avec la théorie des contrats implicites prête toutefois à discussion. En effet, cette
théorie repose sur l’hypothèse qu’il est difficile (coûteux) d’observer la productivité du sala-
rié, ce qui n’est clairement pas le cas dans un sport comme le base-ball. Autrement dit, il
n’est pas évident de justifier l’utilisation de contrats implicites dans ce type de contexte
(Blass [1992], p. 268).
8. Nous remercions le rapporteur pour cette remarque.
9. À titre d’exemples, on peut citer les cas de Sammy Sosa pour le base-ball ou de Pelé
(qui a fini sa carrière au Cosmos de New-York) pour le football.
10. Notons qu’il s’agit là d’une variante de la théorie du salaire d’efficience, l’entreprise
choisissant, dans le but d’améliorer la cohésion des travailleurs, de payer un salaire d’effi-

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Concernant la validation empirique de cette théorie, il est clair qu’il est


plutôt difficile de collecter des données complètes sur la distribution des
salaires à l’intérieur d’entreprises comparables (taille, secteur, etc.). Les don-
nées provenant des sports d’équipe se prêtent particulièrement bien à l’es-
timation de la théorie du salaire équitable puisque toutes les données sur les
salaires sont facilement disponibles et dans la mesure où on est sûr que
l’ensemble des firmes (équipes) qui sont comparées partagent les mêmes
contraintes techniques et légales, utilisent les mêmes inputs, ont la même
fonction de production, etc.
Ainsi, plusieurs études ont analysé les politiques de salaire dans les sports
d’équipe professionnels (américains) pour tester la théorie du salaire équi-
table, en particulier la version proposée par Levine [1991] et centrée sur le
lien supposé entre cohésion et disparité des salaires. L’approche empirique
consiste à évaluer comment la disparité des salaires affecte les résultats de
l’équipe. Le modèle économétrique a donc la structure suivante :

PERFi = a0 + a1 QUALi + a2 INEGALi + a3 Xi + ei

où PERFi est une mesure des performances de l’équipe i (par exemple, le


taux de matches gagnés dans la saison), QUALi une mesure de la qualité des
joueurs de l’équipe i (généralement approximée par la masse salariale to-
tale), INEGALi une mesure des inégalités de salaire à l’intérieur de l’équipe i
(indice d’Herfindhal-Hirschman de la concentration des salaires, écart-type
ou indice de Gini sur la distribution des salaires), Xi un vecteur de variables
de contrôle (qualité de l’entraîneur, stabilité de l’effectif, etc.), et ei un terme
d’erreur. L’hypothèse de Levine [1991] sur le lien négatif entre cohésion et,
par suite, performance de l’équipe et disparité des salaires prédit a2 < 0.
Depken [2000] utilise des données sur les politiques de salaire des équipes
de la Ligue professionnelle de base-ball (Major League Baseball) aux Etats-
Unis entre 1985 et 1998. Il obtient un effet significativement négatif de la
disparité des salaires sur la performance des équipes : toutes choses égales
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par ailleurs, les équipes ayant opté pour une politique de plus grande dis-
parité des salaires ont des performances inférieures à celles ayant privilégié
la compression des salaires11. Par contre, les résultats de Berri et Jewell
[2004] sur les équipes de basket-ball de la NBA vont dans le sens opposé
puisque ces auteurs ne trouvent aucun lien entre inégalités salariales et
productivité.
Frick et al. [2003] tentent de réconcilier l’ensemble de ces résultats en
analysant le cas des quatre grandes Ligues professionnelles américaines
(NBA – basket-ball, NHL – hockey, NFL – football américain et MLB – base-
ball). Ils montrent que l’effet négatif de la disparité des salaires sur la per-
formance de l’équipe n’apparaît que dans les cas du football américain et du
base-ball, mais pas dans ceux du basket-ball (où l’on observe, au contraire,
un lien positif entre dispersion des salaires et performance) et du hockey (où
aucun effet significatif n’apparaît). Les auteurs proposent une explication

cience (i.e. un salaire supérieur au salaire concurrentiel) aux employés situés en bas de
l’échelle des salaires.
11. Ce résultat est confirmé par DeBrock et al. [2004].

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350 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

séduisante en notant que les deux sports pour lesquels l’hypothèse de cohé-
sion semble validée (football, base-ball) sont précisément ceux dans les-
quels le nombre de joueurs par équipe est le plus important et qui requiè-
rent donc probablement davantage de coopération et de cohésion à
l’intérieur du groupe.

2. Qu’avons-nous appris de l’analyse


des performances enregistrées
lors de compétitions sportives ?

Plusieurs études s’appuient sur les performances (scores, statistiques di-


verses) enregistrées lors de compétitions sportives (matches, tournois, cour-
ses, etc.) dans le but de vérifier empiriquement la pertinence de certaines
théories économiques. Ces études couvrent des champs très divers de la
science économique : l’économie du crime et de la corruption (2.1), l’écono-
mie du travail (2.2), mais aussi le domaine plus récent de l’économie
comportementale (2.3).

2.1. Economie du crime et de la corruption

Dans les domaines relatifs aux comportements illicites (crime, corruption)


plus que dans tout autre, la théorie économique se heurte à de redoutables
problèmes de validation empirique. En effet, les données fiables sont rares
et il est souvent difficile d’en tirer des conclusions claires. Les compétitions
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sportives produisent des observations particulièrement intéressantes sur les
comportements délictueux.

2.1.1. L’économie du crime

Dans le domaine de l’économie du crime (Becker [1968]), une question


importante est l’impact de forces de police supplémentaires sur le nombre
d’arrestations. Le lien entre les deux n’est pas clair ; en effet, plus de poli-
ciers doit conduire à des contrôles plus sévères et, par suite, à plus d’arres-
tations (effet de contrôle), mais si ce renfort des forces de police a un effet
dissuasif sur les criminels en puissance, il devrait en résulter moins de délits
et, par conséquent, moins d’arrestations (effet de dissuasion). Ainsi, toute
étude empirique fondée sur des statistiques sur le nombre d’arrestations
conduit à se poser la question suivante : une augmentation du nombre
d’arrestations résulte-t-elle d’une hausse de la délinquance ou de l’amélio-
ration des contrôles par les forces de police ? Le sport de compétition peut
procurer des données permettant de tester de manière fiable le lien entre
REP 118 (3) mai-juin 2008
Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 351

nombre d’infractions et nombre de personnes chargées de faire respecter le


règlement. McCormick et Tollison [1984] utilisent des données de matches
de basket-ball en étudiant l’évolution du nombre moyen de fautes par match
suite à l’introduction d’un troisième arbitre12. Ils s’intéressent à une ligue
universitaire mineure (Atlantic Coast Conference), dans laquelle le nombre
d’arbitres est passé, en 1978, de deux à trois. Le modèle économétrique
testé a la structure suivante :

FAUTESi = a0 + a1 NARBITRESi + a2 CONTROLi + ei

où FAUTESi est le nombre de fautes sifflées durant le match i, NARBITRESi le


nombre d’arbitres durant la rencontre i (2 ou 3 dans l’étude de McCormick et
Tollison), CONTROLi un vecteur de variables de contrôle concernant le match
i (caractéristique des équipes, score final, nombre de spectateurs, etc.) et ei
un terme d’erreur. Notons que la variable expliquée est le nombre de fautes
sifflées (et non pas commises). Dans ce contexte, l’effet de contrôle plaide
pour a1 > 0 alors que l’effet de dissuasion prédit clairement a1 < 0. Autrement
dit, un coefficient a1 négatif signifie que l’effet de dissuasion est fort et
l’emporte sur l’effet de contrôle.
McCormick et Tollison trouvent une réduction de 34 % du nombre moyen
de fautes sifflées par match suite à l’introduction du troisième arbitre et
montrent que cette baisse résulte bien d’un arbitrage plus efficace et de
meilleurs comportements sur le terrain. L’étude de McCormick et Tollison
repose cependant sur une erreur révélée récemment par Hutchinson et Yates
[2007]. En effet, il apparaît que, pour environ la moitié des matches obser-
vés, McCormick et Tollison se sont trompés dans le codage des données et
ont malencontreusement utilisé comme variable expliquée non pas le nom-
bre de fautes, comme ils le souhaitaient, mais le nombre de rebonds ! Or, la
réplication que font Hutchinson et Yates en utilisant la bonne variable expli-
quée ne conduit pas aux résultats annoncés par McCormick et Tollison
puisqu’en fait, le nombre d’arbitres n’a pas d’effet significatif sur le nombre
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de fautes sifflées. Ainsi, les résultats très influents de McCormick et Tollison
ne reposent que sur une erreur dans l’analyse des données13 !
Finalement, l’absence d’effet du nombre d’arbitres sur le nombre de fautes
en basket-ball ne fait que rejoindre les conclusions obtenues par des études
du même type sur le hockey sur glace. En effet, plusieurs auteurs (Allen
[2002], Levitt [2002], Heckelman et Yates [2003]) se sont intéressés à l’« ex-
périence naturelle » qu’a constitué, dans la ligue professionnelle de hockey
(NHL), l’allocation aléatoire de 1 ou 2 arbitres à la moitié des rencontres
durant les saisons 1998-1999 et 1999-2000. En estimant des modèles simi-
laires à celui de McCormick et Tollison, ces auteurs concluent à un impact
positif du nombre d’arbitres sur le nombre de fautes sifflées, mais à l’ab-

12. Ils reconnaissent (p. 226) que l’analogie entre les fautes dans un match de basket-ball
et les délits envisagés en économie du crime n’est pas parfaite, mais considèrent que les
ressorts de la décision d’enfreindre le règlement en encourant le risque d’être sanctionné
sont similaires. On peut toutefois être un peu sceptique sur cette hypothèse – cf. Heckelman
et Yates [2003], p. 711.
13. McCormick et Tollison [2007] reconnaissent leur erreur tout en minimisant la portée
des résultats obtenus par Hutchinson et Yates.

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352 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

sence d’impact sur le nombre de fautes commises, des résultats qui plaident
clairement en faveur d’un effet de contrôle, mais font douter de l’existence
d’un réel effet de dissuasion dans ce contexte.

2.1.2. La corruption

Bien que la corruption soit considérée dans la théorie économique comme


un phénomène très répandu et de première importance, il y a peu de re-
cherche empirique sur le sujet. De manière évidente, la collecte de données
s’avère délicate. Duggan et Levitt [2002] étudient les résultats des tournois
de sumo au Japon pour montrer que même dans cette activité ancestrale,
emblématique d’un pays, le Japon, considéré comme globalement peu cor-
rompu, on trouve des traces de corruption. Les auteurs justifient la portée de
leur étude en faisant remarquer (p. 1594) que « if corrupt practices thrive
here, one might suspect that no institution is safe » !
Des tournois de sumo sont organisés toute l’année au Japon. Les sumo-
toris font l’objet d’un classement sur la base duquel sont déterminés leurs
gains pour l’année écoulée, mais également l’accès aux tournois de la sai-
son suivante. Le classement d’un lutteur est déterminé par ses perfor-
mances lors des 6 grands tournois annuels. Dans chacun de ces tournois,
chaque lutteur livre 15 combats. S’il finit le tournoi avec un bilan positif (8
victoires ou plus), il gagne des places au classement ; dans le cas contraire,
il en perd. Dans chaque tournoi, la 8ème victoire est donc particulièrement
importante puisqu’elle fait la différence entre promotion ou rétrogradation
dans le classement. Ainsi, le sumotori qui aborde le dernier combat du
tournoi avec un bilan de 7-7 a nettement plus à gagner que n’a à perdre un
adversaire à 8-6.
Duggan et Levitt observent qu’une proportion anormalement élevée de
lutteurs atteint exactement la barre fatidique des 8 victoires : environ 26 %
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de tous les lutteurs finissent les tournois avec exactement 8 victoires contre
seulement 12,2 % avec 7 victoires, quand une distribution binomiale prédit
une fréquence de 19,6 % pour 8 victoires comme pour 7 victoires. De plus,
alors que les statistiques sur les combats passés prédisent que le lutteur à
7-7 a 48,7 % de chances de gagner face à un lutteur à 8-6 (ce qui est logique
puisque celui à 8-6 est légèrement plus fort), il l’emporte dans 79,6 % des
cas !
Bien entendu, ces résultats sont insuffisants pour conclure à une corrup-
tion dans les combats « couperets ». En effet, les lutteurs à 7-7 pourraient
simplement être plus motivés dans ces matches pour une 8ème victoire. Un
autre résultat de Duggan et Levitt semble toutefois confirmer l’hypothèse de
corruption. En effet, lors de leur rencontre suivante, lorsque ni l’un ni l’autre
ne sont en difficulté, le vainqueur du combat couperet perd « anormale-
ment » souvent14, comme s’il retournait les faveurs que lui aurait faites son
adversaire lors du match précédent. Duggan et Levitt comparent également
les scores spécifiques de 29 sumotoris ayant été dénoncés par deux anciens

14. Alors que ce n’est pas vrai pour les lutteurs ayant perdu le match couperet…

REP 118 (3) mai-juin 2008


Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 353

lutteurs comme étant corrompus avec ceux de 14 sumotoris ayant été cités
comme étant incorruptibles. Ils obtiennent des résultats très clairs : alors
que les lutteurs « corrompus » gagnent anormalement souvent les matchs
couperets, ce n’est pas le cas des lutteurs « incorruptibles ». Comme les
performances dans les matches couperets des autres sumotoris, ceux
n’ayant été cités dans aucune des deux catégories, sont très proches de
celles des « corrompus », on peut s’attendre à ce qu’ils soient, dans leur
grande majorité, eux aussi corrompus.

2.2. Economie du travail

L’analyse des performances individuelles des sportifs a permis d’évaluer


la pertinence de certaines théories modernes concernant le fonctionnement
du marché du travail, non seulement les principes fondamentaux de la théo-
rie de l’agence, mais également la théorie du tournoi ou encore la théorie de
l’appariement (matching).

2.2.1. La théorie de l’agence

Dans la théorie de l’agence, l’employeur (le principal) doit concevoir un


contrat incitatif pour s’assurer que l’employé (l’agent) fournira bien le niveau
d’effort souhaité. Selon cette théorie, l’assurance de conserver son emploi
grâce à un contrat de long terme peut créer un problème classique d’aléa
moral en incitant l’employé à relâcher ses efforts, i.e. à tirer au flanc (shir-
king). L’évaluation de cette théorie s’avère complexe, notamment parce qu’il
est difficile d’estimer de manière fiable les performances individuelles des
employés. De nouveau, l’intérêt des données sportives vient du fait que les
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performances individuelles, et donc la contribution du salarié (le joueur) à
l’entreprise (l’équipe), peuvent être mesurées sans ambiguïté. Ainsi, cer-
taines études récentes ont mobilisé des données sur les sports d’équipe
professionnels américains pour tester l’hypothèse d’un effet désincitatif des
contrats de long terme15. Il s’agit simplement de voir si, conformément à
l’hypothèse d’un relâchement de l’effort après la signature d’un contrat long,
les performances des joueurs se détériorent juste après la signature d’un tel
contrat.
Les résultats sont globalement mitigés. Certains auteurs observent une
modification des performances dans le sens escompté (Woolway [1997] et
Marburger [2003] pour les joueurs de base-ball, et Stiroh [2007] pour les
basketteurs de la NBA), mais d’autres ne trouvent pas de différence signifi-
cative dans les performances avant et après la signature d’un contrat de
long terme (Krautmann [1990] et Maxcy et al. [2002] pour les joueurs de
base-ball). En fait, Scoggins [1993], dans le cas du base-ball, et Berri et

15. Voir aussi Fernie et Metcalf [1999] pour une évaluation de la théorie de l’agence
appliquée au monde des jockeys anglais.

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354 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

Krautmann [2006], dans celui du basket-ball NBA, montrent clairement que


la conclusion dépend de manière cruciale de la mesure de performance
retenue.

2.2.2. La théorie du tournoi

La théorie économique s’est beaucoup intéressée, à partir des années


1980 et des articles fondateurs de Lazear et Rosen [1981] et Rosen [1986], à
la forme de concurrence que constituent les tournois, c’est-à-dire des situa-
tions hautement concurrentielles caractérisées par le fait que le gain d’un
individu dépend uniquement de son rang par rapport aux autres. Les mo-
dèles de tournoi décrivent bien les systèmes de récompense (prime, promo-
tion, etc.) utilisés pour les cadres d’entreprise, pour les commerciaux ou
encore dans les milieux académiques. Sous certaines hypothèses, le sys-
tème de tournoi présente des propriétés normatives intéressantes dans la
mesure où il repose sur des structures incitatives efficaces (Lazear et Rosen
[1981])16.
Peu d’études empiriques ont été menées sur les effets incitatifs des tour-
nois. Les études économétriques sur données « réelles » s’avèrent délicates
car il est bien difficile d’identifier précisément, dans une organisation, quels
sont les tournois mis en place, quels en sont les règles, les enjeux, etc. De
plus, il est également difficile de mesurer le niveau d’effort des individus. Au
plan expérimental, Bull et al. [1987] ont trouvé des résultats relativement
peu concluants.
Devant ce manque d’éléments empiriques, Ehrenberg et Bognanno
[1990a] ont utilisé les résultats des grands tournois de golf américains (tour-
nois du PGA Tour) s’étant déroulés en 1984 pour tester l’hypothèse selon
laquelle les tournois ont bien des effets incitatifs positifs. Ils estiment un
modèle économétrique simple ayant la structure suivante :
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sij = a0 + a1 TPRIZEi + a2 xi + a3 yj + a4 zi + eij

où sij est le score final de l’individu j dans le tournoi i, TPRIZEi la dotation


totale du tournoi i, xi un vecteur de variables de contrôle sur la difficulté du
tournoi, les conditions météorologiques, etc., yj un vecteur de proxies pour
la qualité du joueur j (score moyen sur la saison, etc.), zi un vecteur de
variables de contrôle sur la qualité de la concurrence dans le tournoi i, et eij
le terme d’erreur.

16. Notons que la théorie du tournoi s’oppose d’une certaine manière à la théorie du
salaire équitable envisagée dans le paragraphe 1.3.2. En effet, alors que la théorie du tournoi
insiste sur le rôle incitatif d’une forte dispersion des revenus, l’hypothèse de cohésion du
groupe proposée par Levine [1991] met au contraire l’accent sur les effets pervers (jalousie,
défiance, désincitation) d’une structure des salaires très inégalitaire, notamment dans le cas
d’un travail en équipe. Dans cette optique, il est clair que la théorie du tournoi s’applique
mieux aux sports individuels qu’aux sports d’équipe. C’est pourquoi les tests empiriques sur
la théorie du tournoi reposent essentiellement sur des sports individuels (golf, tennis, course
à pied) alors que ceux sur la théorie du salaire équitable portent sur des sports d’équipe
(base-ball, basket-ball, hockey, football) – cf. paragraphe 1.3.2.

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Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 355

La théorie du tournoi prédit a1 < 0 : toutes choses égales par ailleurs, des
prix plus élevés devraient inciter à davantage d’effort de la part des partici-
pants et, par suite, à de meilleures performances, donc des scores plus
faibles. Les estimations de Ehrenberg et Bognanno [1990a] conduisent,
comme prévu, à un coefficient a1 significativement négatif ; plus précisé-
ment, ils obtiennent qu’une augmentation de 100 000 $ de la dotation totale
conduit à ce qu’en moyenne, chaque joueur joue 1,1 coup de moins sur
l’ensemble du tournoi17.
D’autres études empiriques sur données sportives semblent confirmer ce
résultat puisque le lien positif entre incitations et performances postulé dans
la théorie du tournoi a également été mis en évidence dans les domaines de
la course à pied (courses sur route) par Frick [1998] et Maloney et McCor-
mick [2000]18, et du tennis, tant chez les hommes (Sunde [2003]) que chez
les femmes (Lallemand et al. [2008]).

2.2.3. La théorie de l’appariement (matching)

Plusieurs études ont cherché à valider la théorie de l’appariement (mat-


ching) sur la base de données sportives. Cette théorie, proposée initialement
par Jovanovic [1979], stipule que l’efficacité d’un travailleur à un poste
donné ne dépend pas uniquement des caractéristiques propres de l’employé
(qualifications, compétences, effort, etc.), mais dépend aussi et surtout de la
qualité de l’appariement de l’employé au poste qu’il occupe. Une autre
hypothèse importante de la théorie de l’appariement de Jovanovic [1979] est
que l’employeur et l’employé apprennent progressivement sur la qualité de
l’appariement. Il en résulte que la probabilité de rupture de la relation d’em-
ploi augmente dans les premières années suivant l’embauche puis décroît
après un certain temps passé dans l’entreprise, le fait d’être resté en poste
jusque-là révélant une information positive quant à la qualité de l’apparie-
ment et renforçant la volonté des deux parties de poursuivre leur relation.
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Cette théorie s’avère particulièrement difficile à tester directement. Il est
difficile voire impossible d’évaluer, pour un employé donné, dans une posi-
tion donnée, la qualité de l’appariement puisqu’une telle évaluation suppo-
serait de comparer la productivité de cet employé avec celle qu’il aurait à un
poste similaire dans une autre entreprise. De telles comparaisons sont faci-
lement réalisables dans le domaine du sport professionnel, en tout cas pour
ce qui concerne les managers et les entraîneurs. En effet, un grand nombre
de managers et d’entraîneurs sont amenés à changer plusieurs fois d’équipe
au cours de leur carrière. L’idée de certains auteurs a été de regarder si,
toutes choses égales par ailleurs (c’est-à-dire une fois pris en compte les
effets liés aux caractéristiques de l’équipe, à l’expérience de

17. Ehrenberg et Bognanno [1990b] ont répliqué leur test sur les résultats des grands
tournois européens s’étant déroulés sur l’année 1987 et ont obtenu des résultats similaires.
Par contre, Orszag [1994] obtient des résultats différents dans une étude portant sur des
données de la PGA pour l’année 1992.
18. Dans ce domaine des courses sur route, Frick et Prinz [2007] obtiennent toutefois des
résultats plus nuancés, et Lynch et Zax [2000] ne trouvent pas de relation robuste entre
performance et rémunération, une fois contrôlée la qualité des participants au départ.

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l’entraîneur/manager, etc.), un entraîneur/manager a des résultats (donc, une


productivité) différents dans les différents postes qu’il est amené à occuper
durant sa carrière.
Les résultats sont globalement en accord avec la théorie de l’appariement
puisque la qualité de l’appariement entre l’entraîneur/manager et l’équipe
semble avoir un impact significatif sur le bilan sportif ; autrement dit, un
même entraîneur/manager peut présenter un bilan différent avec différentes
équipes, toutes choses égales par ailleurs. L’effet d’appariement ainsi que
son implication sur l’évolution du taux de séparation ont été confirmés par
Chapman et Southwick [1991] puis Prisinzano [2000] dans le cas des mana-
gers de base-ball aux Etats-Unis19, par Borland et Lye [1996] dans le cas des
entraîneurs de football australien, et par Brown et al. [2007] pour ce qui
concerne les entraîneurs dans le football américain universitaire.

2.3. Economie comportementale

L’économie comportementale consiste à donner des fondements psycho-


logiques plus solides à la théorie économique standard. Cela conduit à pren-
dre en considération les biais de jugements des individus, les normes so-
ciales ou encore la pression sociale. Quelques travaux récents se sont
appuyés sur le domaine sportif pour mesurer empiriquement l’impact de la
pression sociale sur le favoritisme (2.3.1) ou, plus généralement, le rôle des
émotions dans les comportements et les performances (2.3.2).

2.3.1. Pression sociale et favoritisme

La pression sociale joue un rôle important dans un grand nombre de


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contextes économiques. Dans la mouvance de la nouvelle économie
comportementale, il est aujourd’hui clair que la pression sociale affecte les
comportements individuels et peut notamment conduire à la forme de cor-
ruption implicite que constitue le favoritisme (Prendergast et Topel [1996]).
Alors que de nombreux résultats expérimentaux établissent un impact déci-
sif de la pression sociale sur les comportements individuels, des vérifica-
tions économétriques sur des cas réels sont rares, faute de données fiables.
Le sport de compétition a permis de tester, en environnement réel, l’effet de
la pression sociale.
Trois études récentes portant sur l’arbitrage dans le football professionnel
analysent le comportement des arbitres pour vérifier le rôle de la pression
sociale sur le favoritisme (Garicano et al. [2005], Sutter et Kocher [2004],
Dohmen [2008a]). L’idée est d’étudier si les arbitres, sans doute poussés par
la pression de la foule, ont effectivement tendance à favoriser l’équipe
jouant à domicile (home bias). Le problème est bien entendu de trouver une

19. Ohtake et Ohkusa [1994] rejettent l’hypothèse d’appariement dans leur étude sur les
managers de base-ball de la Ligue professionnelle japonaise.

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Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 357

mesure objective du comportement des arbitres. Or, une décision se prête


bien à une telle mesure. Il s’agit du temps additionnel que l’arbitre accorde
à la fin du match pour compenser les arrêts de jeu s’étant produits pendant
le temps réglementaire (blessures, remplacements de joueurs, anti-jeu, etc.).
En effet, même si le règlement fixe les principes généraux devant guider la
gestion de ce temps additionnel, l’arbitre de champ reste libre du moment
où il siffle la fin du match.
Garicano et al. [2005] utilisent une base de données sur l’arbitrage dans le
championnat espagnol pour voir si les arbitres ne sont pas plus « pressés »
de siffler la fin de la rencontre lorsque l’équipe jouant à domicile mène avec
une faible marge, c’est-à-dire avec un but d’avance, et moins « pressés » de
le faire dans le cas où l’équipe qui reçoit est mené d’un but. Les résultats
sont très clairs. Par exemple, lorsque l’équipe évoluant à domicile est menée
avec un but d’écart, le temps additionnel est environ 35 % au-dessus de la
moyenne, alors que lorsque l’équipe qui reçoit mène avec un but d’écart, le
temps additionnel est 29 % en-dessous de la moyenne ! Des études du
même type ont été menées par Sutter et Kocher [2004] et Dohmen [2008a]
sur le championnat allemand (Bundesliga). Leurs résultats confirment large-
ment ceux de Garicio et al. en faveur de l’hypothèse de favoritisme pour
l’équipe jouant à domicile.

2.3.2. Le rôle des émotions

L’une des grandes contributions de l’économie comportementale est de


montrer le rôle fondamental des émotions dans les comportements des
individus. Là encore, l’observation du monde sportif peut s’avérer très infor-
mative.
L’étude de Dohmen [2008b] sur les penalties manqués dans le champion-
nat allemand de football confirme que les émotions et la pression sociale
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jouent un rôle fondamental dans les performances individuelles, même chez
des sportifs de haut niveau. En particulier, les individus peuvent « craquer
sous la pression », un effet très étudié en psychologie sociale, mais large-
ment négligé par les économistes. Or, comme le note Dohmen (p. 636),
« There are plenty of situations in which pressure arises in the workplace.
Knowing how individuals perform under pressure conditions is crucial be-
cause it has implications for the design of the workplace and the design of
incentive schemes ». Il est clair qu’il est très difficile d’obtenir, dans le
monde de l’entreprise, le type de données nécessaires à l’évaluation d’un
éventuel effet pervers de la pression sur les performances. Dohmen [2008b]
contourne cette difficulté en s’intéressant aux penalties manqués par les
footballeurs allemands depuis la fondation de la ligue professionnelle (Bun-
desliga) en 1963. Il choisit une définition stricte de « craquer sous la pres-
sion » dans le cadre d’un penalty puisqu’il considère que cela renvoie à un
tir non cadré (ou sur les poteaux), c’est-à-dire à une situation d’échec com-
plet sans interférence du gardien. Il montre alors que la proportion de penal-
ties ratés « sous la pression » est plus élevée pour les équipes évoluant à
domicile (7,54 % contre 5,57 % pour les équipes évoluant à l’extérieur), mais
qu’elle ne dépend pas significativement de l’importance de l’enjeu d’un tir
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réussi (score au moment du tir, match décisif de fin de saison) ; ainsi, les
joueurs semblent davantage sensibles et fragilisés par la pression du public
que par la pression de l’enjeu. Comme le note Dohmen (p. 652), ce résultat
peut avoir des ramifications intéressantes dans le domaine de l’entreprise :
« The empirical result of this paper implies, for example, that workers who
might feel they are being observed, especially by well disposed co-workers
or spectators, perform worse than they otherwise would. »
Par ailleurs, Paserman [2007] note, sur la base d’une analyse approfondie
des matches de tennis professionnel, que les hommes et les femmes ne se
comportent pas de la même manière sous la pression. Plus précisément, ses
données sur la vitesse du service, le pourcentage de premiers services ou
encore la longueur des échanges suggèrent que les hommes maintiennent
la même stratégie et le même niveau de performance dans les moments
clés du match, alors que les femmes se tournent vers une stratégie moins
agressive (services plus lents, échanges plus longs) lors des points impor-
tants. Ce résultat d’une différence entre les hommes et les femmes dans la
manière de gérer la pression dans un contexte hautement concurrentiel ne
fait que confirmer toute une batterie de résultats expérimentaux (Gneezy et
al. [2003], Gneezy et Rustichini [2004]).
Une autre étude récente fondée sur des données sportives a mis en avant
le rôle des émotions dans les performances. Palomino, Rigotti et Rustichini
[1999] estiment, sur la base de 2885 matches de football professionnel, la
probabilité de marquer un but aux différents moments du match. Ils étudient
comment cette probabilité est liée aux trois déterminants fondamentaux de
la performance d’une équipe de football : les aptitudes (mesurées par des
indicateurs tels que le nombre de buts marqués ou encaissés sur l’ensemble
de la saison), la stratégie (définie comme le choix d’attaquer ou de défendre
en réaction au score du match et en fonction du moment de la partie, et
mesurée par la manière dont, pour une équipe, la probabilité de marquer
dépend du score et du temps qui reste à jouer), et les émotions (qui regrou-
pent l’ensemble des facteurs émotionnels et psychologiques autour du
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match, et ramenées à l’avantage d’évoluer à domicile). Les résultats mon-
trent clairement que les trois facteurs interviennent simultanément et inter-
agissent dans la détermination de la performance (la probabilité de mar-
quer). Plus précisément :
— une meilleure aptitude que l’équipe adverse multiplie la probabilité de
marquer par un facteur compris entre 2,1 et 2,4,
— des situations stratégiques différentes font varier cette probabilité se-
lon un facteur compris entre 1,4 et 2,2,
— jouer à domicile (facteur émotion) multiplie la probabilité de marquer
par un facteur compris entre 1 et 2.
Au total, ces chiffres indiquent que les trois forces sont à peu près d’égale
importance dans la détermination de la performance (la probabilité de mar-
quer).
Palomino et al. pensent que leurs résultats peuvent avoir des implications
importantes en économie dans la mesure où ils indiquent clairement que la
psychologie et la rationalité interviennent simultanément dans les compor-
tements des acteurs et le résultat du jeu. Ce type de phénomène est suscep-
REP 118 (3) mai-juin 2008
Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 359

tible d’exister également dans le monde économique : les facteurs très


généraux intervenant dans le comportement et les performances d’une
équipe de football interviennent sans doute également dans d’autres types
d’organisations évoluant dans un environnement hautement concurrentiel,
notamment les entreprises20. Ainsi, Palomino et al. espèrent que leurs résul-
tats stimuleront un nouvel axe de recherche théorique en économie : cons-
truire des modèles capables de prendre explicitement en compte les inter-
actions entre raison et émotions.

3. Qu’avons-nous appris de l’analyse


des records ?
L’évolution des records est une autre source de données intéressante pour
l’économiste puisqu’elle permet de comparer des performances sur des pé-
riodes relativement longues dans un contexte stable (en tout cas au niveau
des règlements).

3.1. Progrès technique et mondialisation

Le développement économique du XXe siècle est lié à un double phéno-


mène de progrès technologique et de mondialisation des échanges. Même
si la théorie reconnaît l’importance de ces deux facteurs, il est extrêmement
délicat d’en évaluer la portée relative : quelle est la contribution respective
du progrès technique et de la mondialisation au développement écono-
mique ? Tant sur un plan théorique que sur un plan empirique, cette ques-
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tion est très difficile à traiter.
Munasinghe, O’Flaherty et Danninger [2001] étudient l’évolution des re-
cords en athlétisme pour tenter une mesure de l’impact relatif du progrès
technique et de la mondialisation. Pour cela, ils comparent l’évolution des
records internationaux (mondiaux ou olympiques), qui sont sujets à l’effet
de la mondialisation de l’athlétisme, avec celle des records locaux (natio-
naux ou scolaires) qui ne peuvent être établis que par les membres d’une
communauté donnée. Les records internationaux devraient donc refléter la
contribution à la fois du progrès technique (meilleur équipement, méthodes
d’entraînement plus performantes) et de la mondialisation, alors que les
records locaux ne devraient, eux, refléter que le progrès technique. Ainsi, la
différence entre l’amélioration des records internationaux et celle des re-
cords locaux donne une estimation de l’effet de la globalisation.

20. Palomino et al. [1999], p. 30 notent même : « Soccer teams are examples of economic
organizations who face each other in a very standardized, repeated, situation (a soccer
match), which is therefore easy to study. Their behavior can provide insights on the way an
economic organization works and in particular on the way strategic and emotional factors
interact in its life. ».

REP 118 (3) mai-juin 2008


360 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

Les auteurs observent que les records américains évoluent de manière


similaire aux records mondiaux. Pour comprendre de manière chiffrée ce
parallélisme dans l’évolution des records mondiaux et américains, on peut
comparer la proportion des records mondiaux détenus par les Américains
en 1950 et en 1995 et se demander en quelle année (avant 1995) les perfor-
mances mondiales devraient être « gelées » afin de restaurer la proportion
de recordmen américains à son niveau de 1950. En 1950, les Américains
détenaient 30,9 % des records mondiaux contre 28,9 % en 1995. Si les per-
formances mondiales étaient « gelées » à leurs niveaux de 1993, les Améri-
cains de 1995 détiendraient à peu près la même proportion de records
mondiaux qu’en 1950. Autrement dit, sur la période 1950-1995, le progrès
technique tout seul (records américains) a mis 45 ans à accomplir ce que le
progrès technique et la globalisation ont mis ensemble 43 ans à accomplir.
Tout cela suggère donc que le progrès technique est, en matière de records
athlétiques, le moteur central de l’amélioration des performances, la globa-
lisation semblant jouer un rôle mineur.
Quelles peuvent être les implications de ces résultats au-delà de l’athlé-
tisme ? Comme le soulignent Munasinghe et al., l’importance relative de la
globalisation et du progrès technique dans l’explication de l’évolution de la
distribution des revenus aux Etats-Unis ou en Europe est un sujet de débat
majeur depuis près d’une décennie. Or, une des grandes faiblesses de ce
débat est l’absence de mesures directes de l’impact de la globalisation et du
progrès technique. Les records d’athlétisme permettent d’évaluer leurs
poids relatifs.
Bien entendu, ce qui est vrai pour l’athlétisme ne l’est pas forcément pour
les activités économiques. Il faudrait pouvoir faire des mesures similaires
dans l’industrie automobile ou informatique. Malheureusement, cela s’avère
extrêmement difficile, notamment parce que, dans les activités écono-
miques, il n’est pas toujours évident de mesurer l’amélioration des perfor-
mances. Le gros avantage des données sur les records en athlétisme est que
l’amélioration des performances peut être définie et mesurée de manière
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très simple et sans aucune ambiguïté. En l’absence de toute autre mesure
sur les effets relatifs du progrès technique et de la globalisation, l’analyse
des records d’athlétisme de Munasinghe et al. a au moins le mérite d’être
informative, en donnant des indications claires dans un contexte certes res-
trictif, mais qui partage avec le monde économique la caractéristique fon-
damentale d’être hautement concurrentiel.

3.2. La théorie des grappes d’innovation

Les innovations sont-elles « contagieuses » ? Autrement dit, est-ce que,


comme le pensait Schumpeter, les innovations apparaissent en vagues (ou
grappes) ? Dans les activités économiques, la caractérisation de la dyna-
mique d’innovation s’avère souvent compliquée et les études empiriques
sur le sujet conduisent à des résultats ambigus. En particulier, il est très
difficile d’interpréter les effets de contagion et d’expliquer pourquoi ils appa-
raissent à tel ou tel moment.
REP 118 (3) mai-juin 2008
Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 361

Gaviria [2000] utilise le record de l’heure cycliste pour caractériser la dyna-


mique des innovations technologiques dans le domaine du cyclisme sur
piste. Il constate que l’évolution de ce record est loin d’être stationnaire. Le
rapprochement des records sur de courtes périodes, en alternance avec de
longues périodes de stagnation, suggère la présence d’effets de contagion
dans la progression du record et, par suite, dans les innovations technolo-
giques qui l’ont accompagnée. Plus précisément, Gaviria conclut à un haut
degré de contagion puisqu’il obtient que la probabilité d’un nouveau record
augmente de 21,1 % tout de suite après l’établissement d’un record, cette
probabilité retombant ensuite rapidement (moins de deux ans après) à son
niveau normal (de long terme). Gaviria indique également que les périodes
de progression « contagieuse » du record correspondent effectivement à des
évolutions technologiques majeures pour le cyclisme sur piste : introduction
du pneu à la fin du 19ème siècle ou encore les recherches en soufflerie pour
améliorer l’aérodynamisme au milieu des années 1990 (avec des innova-
tions importantes au niveau du guidon notamment).
Comme le note Gaviria, l’effet de contagion pourrait ne pas être lié à la
dynamique des innovations technologiques, mais plutôt à une dynamique
sportive, les records appelant les records. Pour écarter cette interprétation,
l’auteur étudie l’évolution d’un autre record sportif « mythique », celui du
mile en athlétisme. Il note que cette épreuve requiert incontestablement
moins de technologie que l’épreuve de l’heure en cyclisme sur piste et ne
devrait donc pas faire l’objet d’effets de contagion technologiques. Confor-
mément à ses attentes, la dynamique du record du mile est très différente de
celle du record de l’heure cycliste. En particulier, aucun effet de contagion ne
peut être décelé.
Gaviria considère finalement que ses résultats constituent une confirma-
tion indirecte des effets de contagion dans les innovations technologiques et
plaident donc, d’une manière générale, en faveur de l’hypothèse des grap-
pes d’innovation.
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3.3. L’économie du vieillissement

Une question fondamentale en économie du vieillissement est de savoir à


quelle vitesse les capacités physiques se détériorent avec l’âge. Cette ques-
tion est notamment importante pour les politiques de retraite. Plus le déclin
est lent, plus il est justifiable de retarder l’âge légal de la retraite. Par ailleurs,
la mesure de la vitesse du déclin des capacités est également importante
pour évaluer dans quelle mesure, sur la base stricte de la productivité, les
salaires devraient dépendre de l’âge.
Fair [1994] utilise les records par catégories d’âge en athlétisme pour
estimer la vitesse du déclin des capacités physiques avec l’âge. Pour une
épreuve donnée (100 m, par exemple), appelons bk la limite physiologique
d’un athlète à l’âge k, c’est-à-dire le meilleur temps réalisable par un coureur
d’âge k. L’hypothèse de départ de Fair est que bk dépend de k suivant une
courbe en U, telle que bk est infini pour les bébés, diminue jusqu’à un
minimum à l’âge k1, se maintient à ce niveau jusqu’à l’âge k2, puis aug-
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362 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

mente. À partir de k2, la performance se dégrade, le déclin étant supposé


constant (linéaire) dans un premier temps (jusqu’à k3) avant de devenir
quadratique jusqu’à k *, l’âge le plus vieux auquel il est possible de finir la
course21. Fair utilise les techniques économétriques modernes pour estimer
la fonction de dégradation des capacités à partir de l’âge k2, fixé à 35 ans. En
particulier, il estime, pour toutes les épreuves d’athlétisme, le taux de dépré-
ciation de la performance année après année et l’âge k3 à partir duquel le
déclin s’accélère. Pour cela, il utilise les records par catégories d’âge en
tenant compte du fait que, plus l’âge avance, moins l’échantillon de perfor-
mances est représentatif (participation aux compétitions moins nombreuse
et moins représentative) et, par conséquent, moins le record observé rk est
une bonne estimation de bk.
Fair développe deux résultats intéressants. En premier lieu, il se dit surpris
par la lenteur du déclin. Par exemple, pour les distances comprises entre le
400 m et le semi-marathon, un homme de 85 ans est seulement 49 % plus
lent qu’il ne l’était à l’âge de 55 ans. Selon Fair, ce type de résultat peut avoir
des implications au niveau des politiques pour la vieillesse dans le sens où
« it may be that societies have been too pessimistic about losses from aging
for individuals who stay healthy and fit » (p. 117). Le deuxième grand résul-
tat concerne k3, c’est-à-dire l’âge « seuil » à partir duquel le déclin s’accélère.
Les estimations de ce seuil sont très variables d’une épreuve à l’autre. Pour
améliorer la qualité de l’estimation, Fair regroupe les distances par grandes
familles (sprint, demi-fond, fond). Pour l’ensemble des distances comprises
entre le 400 m et le semi-marathon, il obtient un k3 de 47,7 ans. Par contre,
le seuil semble plus élevé pour les sauts, avec des valeurs fréquemment
au-dessus de 60 ans.
Fair [2007] complète son étude en incluant également les records de nata-
tion et les classements aux échecs. En agrégeant l’ensemble des estima-
tions, il conclut que, globalement, le déclin est linéaire à partir de 35 ans
jusqu’à un âge (k3) d’environ 70 ans, puis devient quadratique après. Il
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obtient également que le déclin est nettement moins marqué aux échecs
que dans les activités physiques.
Selon Fair, ces résultats suggèrent que la pratique sportive retarde le
processus de déclin : les personnes âgées sont capables de se maintenir à
un bon niveau physique et intellectuel à condition qu’elles mettent l’accent
sur l’hygiène de vie, l’exercice, etc., un point sur lequel les programmes
publics devraient insister (par exemple, par la mise en place de programmes
de prévention, de remise en forme, etc., destinés aux personnes âgées).

21. Il n’y a pas de justification théorique à la forme retenue de la courbe. Cependant,


l’analyse des records par catégories d’âge montre clairement qu’il s’agit de la bonne hypo-
thèse sur l’évolution des capacités physiologiques avec l’âge.

REP 118 (3) mai-juin 2008


Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 363

4. Qu’avons-nous appris
de l’observation des stratégies
des sportifs durant les
compétitions ?
Dans les compétitions sportives, les concurrents sont amenés à prendre
en permanence des décisions stratégiques. L’observation de ces stratégies a
permis d’établir des résultats importants quant à la pertinence de certains
modèles issus de la théorie des jeux. En particulier, les prédictions théo-
riques par l’équilibre en stratégies mixtes (ou le principe du minimax) s’avè-
rent robustes alors qu’elles ne le sont pratiquement jamais dans les contex-
tes expérimentaux classiques.

4.1. Les équilibres en stratégies mixtes

Un très grand nombre d’études expérimentales en laboratoire ont été


menées pour tester la validité empirique de l’équilibre en stratégies mixtes.
Le bilan en est globalement négatif : en général, et à l’exception des jeux
parfaitement symétriques, les observations sont très éloignées des prédic-
tions théoriques (cf. Camerer [2003], chapitre 3). Ainsi, la conclusion des
travaux expérimentaux est plutôt d’invalider la théorie des stratégies mixtes
(et donc le principe du minimax de von Neumann). Les seuls cas dans
lesquels les observations empiriques correspondent à l’équilibre sont les
études de cas menées dans le domaine du sport professionnel (tennis et
football)22 !
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La première étude mobilisant des observations sur les sportifs afin d’éva-
luer la pertinence du concept d’équilibre en stratégies mixtes est due à
Walker et Wooders [2001]. Dans cette étude, les auteurs s’intéressent au
tennis et, plus précisément, au jeu stratégique que constitue le service. En
effet, lors d’un service, deux joueurs (le serveur et le relanceur) sont enga-
gés dans un jeu (au sens d’une interaction stratégique). Le gain issu du jeu
pour chaque joueur se ramène à la probabilité de gagner le point. Le serveur
doit choisir entre deux stratégies : servir sur la droite (D) du relanceur ou
servir sur la gauche (G) du relanceur. Compte tenu de la vitesse de la balle
de service (bien souvent plus de 200 km/h), le relanceur est obligé d’« anti-
ciper », ce qui l’amène, lui aussi, à jouer soit « Droite » s’il anticipe un ser-
vice sur sa droite, soit « Gauche » s’il anticipe un service sur sa gauche.
Ainsi, on peut considérer que les deux joueurs jouent simultanément (et non

22. On notera cependant que Neuringer [1986] trouve, dans une expérience avec plusieurs
heures d’entraînement pour les sujets, que ces derniers apprennent à trouver et à jouer les
stratégies mixtes d’équilibre. D’une certaine manière, les études sur le sport professionnel
peuvent être considérées comme des réplications sur le terrain de ce résultat expérimental.

REP 118 (3) mai-juin 2008


364 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

pas séquentiellement). Il s’agit clairement d’un jeu à somme constante puis-


que la probabilité de gagner le point pour un joueur est la probabilité de le
perdre pour l’autre. Ce jeu, dans lequel il est capital pour les joueurs de ne
pas être prévisibles, admet un unique équilibre de Nash dans lequel le
serveur et le relanceur adoptent chacun une stratégie mixte23.
Quelles prédictions peut-on faire à partir de l’analyse théorique du jeu ?
Par définition même d’un équilibre en stratégies mixtes, les deux stratégies
pures (G et D) doivent, à l’équilibre, rapporter exactement la même espé-
rance de gain au serveur. Ainsi, pour le serveur, le pourcentage de réussite
(c’est-à-dire le taux de points gagnés) doit être le même lorsqu’il sert sur la
droite du relanceur et lorsqu’il sert sur la gauche de celui-ci.
Walker et Wooders étudient 10 grandes finales de tournois du Grand Che-
lem ou du Masters. Le Tableau 2 donne les résultats agrégés pour l’ensem-
ble de ces 10 matches.

Tableau 2. Résultats de Walker et Wooders [2001]

G 1622

Services D 1404

Total 3026

G 54
Services (en %)
D 46

G 1040
Points gagnés
D 918

G 64
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Taux de points gagnés (en %)
D 65

Source : Walker et Wooders [2001], Tableau 1, p. 1526.

Ce tableau est vraiment impressionnant. Sur l’ensemble des 10 matches


étudiés, ce qui représente en tout 3026 services, les taux de points gagnés
sont quasiment identiques pour les deux stratégies (64 % pour G, 65 % pour
D), conformément à la prédiction théorique par l’équilibre en stratégies mix-
tes.
Une autre propriété de l’équilibre de Nash en stratégies mixtes est que les
joueurs doivent effectivement choisir aléatoirement. Ainsi, il ne doit pas y
avoir de corrélation entre les choix présents et les choix passés. Cette pro-
priété n’est toutefois pas vérifiée dans l’étude de Walker et Wooders ; en
effet, les joueurs modifient leurs choix trop fréquemment par rapport à une

23. Cf. Eber [2007], p. 24-26 pour une présentation détaillée du jeu.

REP 118 (3) mai-juin 2008


Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 365

décision aléatoire, ce qui signifie que, comme dans les expériences en labo-
ratoire, il n’y a pas indépendance entre les actions présentes et les actions
passées. Ce résultat vient quelque peu nuancer la conclusion des auteurs en
faveur de la théorie des stratégies mixtes.
Hsu, Huang et Tang [2007] ont répliqué l’étude de Walker et Wooders sur
une série d’autres matches. Ils trouvent des résultats encore plus nets en
faveur de la théorie des stratégies mixtes puisque les deux propriétés de
l’équilibre en stratégies mixtes (taux de réussite identiques sur les deux
stratégies pures et choix aléatoire entre les stratégies) sont cette fois-ci
vérifiées.
Le même type d’étude a été mené sur les penalties au football par Chiap-
pori, Levitt et Groseclose [2002] et par Palacios-Huerta [2003]. Comme pour
le service au tennis, le penalty au football est une situation simple d’interac-
tion stratégique entre deux joueurs (le tireur et le gardien) ayant les carac-
téristiques d’un jeu à somme constante. Considérons que les deux joueurs
aient deux stratégies pures. Le tireur peut choisir de tirer sur sa droite (D) ou
sur sa gauche (G)24. Compte tenu de la force de frappe du tireur, la balle met
environ 3 dixièmes de seconde pour arriver sur la ligne de but ! Par consé-
quent, le gardien doit anticiper un tir à droite (D) ou un tir à gauche (G),
avant que le tireur n’ait touché le ballon25. Autrement dit, il s’agit bien d’un
jeu simultané, les deux joueurs ignorant le choix de l’autre au moment de
faire le leur26.
Dans ce jeu à somme constante, le gain du tireur correspond à la proba-
bilité d’inscrire le but alors que celui du gardien est simplement la probabi-
lité complémentaire, c’est-à-dire la probabilité que le tireur échoue. Sur la
base des 1417 tirs de penalty analysés par Palacios-Huerta [2003], les va-
leurs des gains du jeu sont celles présentées dans le tableau suivant :

Gardien
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G D

G 58.30, 41.70 94.97, 5.03


Tireur
D 92.91, 7.09 69.92, 30.08

Dans chaque case, le premier chiffre correspond au « gain » du tireur


(c’est-à-dire la probabilité, en %, qu’il marque) et le second au « gain » du
gardien (la probabilité complémentaire).

24. On suppose pour simplifier qu’il ne peut choisir l’option de tirer au milieu. L’analyse
est en tout point similaire lorsqu’on inclut cette troisième stratégie pure.
25. Notons que l’on omet la possibilité pour le gardien de ne pas plonger, c’est-à-dire de
rester immobile au milieu du but. Voir Bar-Eli et al. [2007] sur l’existence d’un biais psycho-
logique en faveur de l’action, qui pousserait les gardiens à plonger trop systématiquement
compte tenu de la distribution des tirs.
26. Cf. Eber [2007], p. 27-28 pour une présentation détaillée du jeu.

REP 118 (3) mai-juin 2008


366 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

Appelons TG la probabilité à l’équilibre que le tireur tire à gauche, TD la


probabilité d’équilibre qu’il tire à droite, GG la probabilité à l’équilibre que le
gardien plonge à gauche et GD la probabilité d’équilibre que le gardien
plonge à droite. Il est très facile de vérifier que l’unique équilibre en straté-
gies mixtes est caractérisé par : TG = 0,39, TD = 0,61, GG = 0,42 et GD = 0,58.
Les données de Palacios-Huerta concernent 1417 penalties tirés dans des
matches de championnats espagnol, italien ou anglais. Le Tableau 3 com-
pare, au niveau agrégé, les stratégies observées avec les prédictions théo-
riques.

Tableau 3. Résultats de Palacios-Huerta [2003]

Tireur Gardien

G (%) D (%) G (%) D (%)

Equilibre de Nash 38,54 61,46 41,99 58,01

Observations 39,98 60,02 42,31 57,69

Source : Palacios-Huerta [2003], p. 402.

Les observations sont très proches des prédictions théoriques. Ainsi,


l’équilibre en stratégies mixtes s’avère être un bon modèle prédictif des
stratégies effectivement adoptées par les tireurs et les gardiens.
Pour un joueur donné, le concept de stratégies mixtes implique qu’il doit
avoir le même taux de réussite sur les deux stratégies pures. Prenons le cas
de Zinédine Zidane, un des joueurs étudiés par Palacios-Huerta. Sur 40
penalties observés, il a tiré 19 fois à gauche (48 %) et 21 fois à droite (52 %)
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avec des taux de réussite quasiment identiques de 74 % et 76 %, respecti-
vement. Ainsi, Zinédine Zidane serait-il (en plus…) un excellent théoricien
des jeux ! Notons que les choix stratégiques des tireurs de penalties ou des
gardiens peuvent être largement « inconscients » ; simplement, leur im-
mense expertise du jeu les conduit naturellement à opter pour les stratégies
optimales (Palacios-Huerta [2003], p. 406).
Palacios-Huerta montre également que les décisions des joueurs sont bien
aléatoires et que, par conséquent, les choix présents sont indépendants des
choix passés. Ainsi, la seconde implication de l’équilibre de Nash en straté-
gies mixtes (décision aléatoire) est également vérifiée.
Sur un plan méthodologique, notons qu’une difficulté importante provient
de l’hétérogénéité des tireurs et des gardiens. En effet, la propriété de base
(égalité des probabilités de marquer pour chacune des stratégies pures)
n’est pas préservée par agrégation de joueurs hétérogènes. Grâce à une
quarantaine d’observations pour chaque joueur, Palacios-Huerta peut procé-
der à des tests individuels (i.e. par joueur). Il propose également des tests
agrégés permettant d’évaluer si, globalement, les probabilités de marquer
REP 118 (3) mai-juin 2008
Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 367

sont les mêmes à droite et à gauche pour chaque joueur de l’échantillon


(mais éventuellement différentes entre les joueurs)27.
Les résultats de Chiappori et al. [2002] sont très proches de ceux de
Palacios-Huerta : les joueurs choisissent les stratégies mixtes optimales et
leurs décisions sont bien aléatoires28. Par ailleurs, Moschini [2004], qui s’in-
téresse à une autre phase de jeu typique, dans laquelle l’attaquant se trouve,
pendant une action, à l’entrée de la surface de réparation, obtient également
des résultats conformes aux prédictions théoriques par l’équilibre de Nash
en stratégies mixtes.
Quelle conclusion peut-on tirer de l’ensemble de ces études de cas « spor-
tives » ? Les expériences classiques en laboratoire montrent que les sujets
novices n’adoptent pas les stratégies optimales dans les jeux avec équilibre
en stratégies mixtes alors que les études de cas sur le tennis ou le football
montrent que les sportifs professionnels trouvent, eux, la stratégie d’équili-
bre. Sur le spectre de l’expertise, on trouve à une extrémité les novices (tels
que les sujets des expériences), pour lesquels la théorie ne marche pas bien,
et à l’autre, les sportifs professionnels, pour lesquels la théorie semble s’ap-
pliquer correctement. Bien entendu, la majorité des jeux à somme constante
« réels » se déroulent dans un contexte intermédiaire entre ces deux cas
polaires ; or, on sait très peu de choses sur ces cas « intermédiaires »…

4.2. Les comportements stratégiques


dans les tournois

Certains modèles de la théorie du tournoi s’intéressent aux comporte-


ments stratégiques des joueurs en cas de capacités intrinsèques hétéro-
gènes, c’est-à-dire, dans un cadre simple à deux participants, en présence
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d’un favori et d’un outsider. Dixit [1987] montre, à l’aide d’un modèle de
théorie des jeux, que, s’il joue en premier, le favori a toujours intérêt à
s’engager à fournir un niveau élevé d’effort (plus élevé que dans le cas sans
engagement), alors que l’outsider a, lui, l’incitation inverse. Baik et Shogren
[1992] ont étendu le modèle de Dixit en considérant un choix endogène de
l’ordre d’intervention des joueurs. Ils montrent que l’outsider a toujours
intérêt à jouer en premier alors qu’il est de l’intérêt du favori d’attendre et de
jouer en second.
Les modèles théoriques sur les comportements stratégiques du favori et
de l’outsider n’ont fait l’objet que de très peu d’investigations empiriques. La
raison en est évidente : il est difficile de trouver des situations économiques
dans lesquelles les positions de favori et d’outsider sont clairement définies
et les stratégies des uns et des autres (notamment l’ordre dans lequel ils

27. Voir Chiappori et al. [2002] pour une discussion détaillée sur ces aspects méthodolo-
giques.
28. Voir également Coloma [2007] qui obtient des résultats similaires à ceux de Chiappori
et al., à partir des mêmes données, mais en utilisant une méthodologie alternative.

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368 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

opèrent) directement observables29. Cela est d’ailleurs particulièrement vrai


pour le contexte économique sur lequel s’appuient les travaux théoriques de
Dixit [1987] et Baik et Shogren [1992], à savoir la course à l’innovation.
Boyd et Boyd [1995] contournent cette difficulté en s’intéressant aux com-
portements stratégiques des athlètes pendant les compétitions d’athlétisme
(sur les distances allant du 800 m au 10 000 m) aux Jeux Olympiques de
Barcelone de 1992. Dans le cadre d’une course d’athlétisme, le modèle de
Baik et Shogren [1992] prédit clairement le déroulement suivant : les outsi-
ders ont tendance à partir le plus vite, puis sont rejoints et, en général,
finalement dépassés par le favori.
Boyd et Boyd utilisent les données provenant des courses disputées lors
des Jeux Olympiques de Barcelone de 1992 pour tester cette théorie. Ils ne
s’intéressent qu’aux courses dont la distance est supérieure ou égale à
800 m, c’est-à-dire les distances pour lesquelles la tactique a véritablement
un rôle à jouer et où les coureurs sont en peloton (et non en couloirs). Pour
chaque épreuve, ils visualisent les enregistrements vidéo des demi-finales et
de la finale. Pour les distances courtes (800 m, 1 500 m), ils enregistrent les
positions des coureurs tous les 200 m, alors que pour les distances plus
longues (3 000 m féminin, 5 000 m masculin et 10 000 m), ils enregistrent la
position de chaque coureur tous les 400 m. Au total, leur base de données
contient plus de 2 300 observations réparties sur 14 courses. Pour ce qui
concerne la variable clé de l’étude, à savoir la mesure du statut du coureur
(favori ou outsider), les auteurs utilisent comme proxy la place du coureur
lors de la course précédente, à savoir sa place en demi-finale lorsqu’ils
analysent une finale ou sa place en série lorsqu’ils analysent une demi-
finale.
D’une manière générale, les résultats de Boyd et Boyd sont clairs et cohé-
rents avec la théorie de Baik et Shogren : le déroulement des courses est tel
que les outsiders voient leur position relative se dégrader au fil de la course,
à l’inverse des favoris, qui remontent progressivement et finissent bien sou-
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vent par l’emporter. Boyd et Boyd notent également que les résultats sont
plus clairs chez les hommes que chez les femmes30.

4.3. La maximisation du profit

Une hypothèse centrale de la théorie économique est que les entreprises


maximisent leur profit. Cette hypothèse peut s’avérer difficile à tester,
notamment dans le cas des grandes entreprises, les décisions étant généra-
lement complexes et les données difficiles à obtenir. Dans la théorie, l’hypo-
thèse est défendue sur la base du principe selon lequel les entreprises sont
forcément conduites à la maximisation du profit en raison des forces concur-

29. Seule une étude expérimentale, due à Shogren et Baik [1992], propose un test empi-
rique du modèle de Dixit, avec des résultats mitigés.
30. Chez les hommes, toutes les courses (demi-finales et finales) sont conformes à la
théorie, à l’exception notable de la finale du 800 m.

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Ce que les sportifs ont appris aux économistes ———————————————————— 369

rentielles qui s’exercent sur elles. Mais, au final, l’hypothèse de maximisa-


tion du profit repose davantage sur des arguments logiques que sur des
preuves empiriques.
Romer [2006] se propose de tester l’hypothèse de maximisation du profit
à partir de l’observation d’une décision stratégique spécifique prise dans les
matches de football américain (matches de la NFL pour les saisons 1998,
1999 et 2000). Il s’intéresse au choix que font les équipes, lors des 4èmes
downs, entre tenter un field goal et tenter un touchdown. Compte tenu des
enjeux, un comportement maximisateur est à attendre de la part des équi-
pes lors de ces moments cruciaux des matches.
Or Romer obtient que les choix des équipes s’éloignent de manière sys-
tématique (et statistiquement significative) des choix maximisant la proba-
bilité de gagner le match ! En particulier, il observe que, sur les 1068 sé-
quences dans lesquelles le touchdown est (statistiquement) la meilleure
stratégie, les équipes tentent le field goal 959 fois ! Ainsi, Romer conclut à
un comportement très éloigné d’un comportement maximisateur (en l’oc-
currence des chances de gagner le match), l’écart observé en faveur du
choix moins « risqué » (en l’occurrence, le field goal) ne pouvant pas être
expliqué par la simple aversion au risque des acteurs. En fait, c’est proba-
blement un biais psychologique qui conduit les joueurs à préférer la straté-
gie « conservatrice ».

Conclusion

Le sport de compétition offre aux économistes un « laboratoire » d’une


richesse incomparable. Les individus y sont exceptionnellement bien entraî-
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nés et motivés et interagissent dans le cadre de règles strictes et stables
dans le temps. Comme le note Szymanski [2001], p. F3, « the ready availa-
bility of output and productivity data make team sports potentially one of
the most fruitful laboratories for research on incentives and perfor-
mance »31.
Il est clair que l’observation des sportifs comporte des avantages, mais
également des limites. Comme en économie expérimentale, les limites sont
relatives au parallélisme entre les comportements observés et les compor-
tements économiques : dans quelle mesure peut-on être sûr qu’un modèle
validé sur le terrain sportif est également pertinent sur le terrain écono-
mique ? Nous pensons que, lorsqu’il s’agit d’un modèle général, les méca-
nismes peuvent être très proches, à partir du moment où la situation est

31. Ajoutons qu’il n’y a aucune raison de restreindre la proposition aux seuls sports
d’équipe. Nous avons vu qu’elle est également valable pour un certain nombre de sports
individuels (athlétisme, golf) ou duels (tennis).

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370 ————————————————————————————————————————————————————————— Nicolas Eber

hautement concurrentielle et les acteurs fortement motivés, ce qui est le cas


dans le monde économique comme dans le monde sportif32.
Quels sont précisément les avantages d’études empiriques sur données
sportives ? Par rapport à l’expérimentation habituelle33, on peut considérer
l’observation des sportifs comme une expérience de terrain (une expérience
naturelle)34, le terrain de sport constituant un laboratoire « réel » dans lequel
sont plongés des « sujets » hautement expérimentés et motivés. Ce type
d’« expériences » présente au moins trois avantages par rapport à l’expéri-
mentation classique. En premier lieu, le jeu est familier aux sujets. En se-
cond lieu, on est certain que les sujets sont très motivés. Enfin, en troisième
lieu, un très grand nombre d’observations est disponible à coût réduit.
On peut finalement se demander dans quelle mesure certains des résul-
tats présentés plus haut peuvent avoir une portée normative pour les spor-
tifs eux-mêmes : autrement dit, est-ce que les sportifs peuvent apprendre
des choses des économistes ? Ce n’est pas impossible. On pourrait très bien
imaginer que les résultats sur les stratégies adoptées dans certaines phases
de jeu soient utilisés à des fins normatives dans les sports concernés. Les
gardiens de but et leurs entraîneurs tiennent des statistiques sur les tireurs
de penalties. Lors de la dernière Coupe du Monde, on a même pu voir le
gardien allemand, Jens Lehmann, compulser des fiches avant la séance de
tirs au but contre l’Argentine. À moins qu’il ne lût un article d’économie…

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32. Concernant le cas spécifique des travaux s’appuyant sur les marchés de joueurs pro-
fessionnels, Kahn [2000], p. 75-76 propose un autre angle de défense : « Of course, it is wise
to be hesitant before generalizing from the results of sports research to the population as a
whole. […] But at a minimum, sports labor markets can be seen as a laboratory for observing
whether economic propositions at least have a chance of being true ».
33. Cf. Eber et Willinger [2005] pour une présentation de l’économie expérimentale.
34. Notons que, par ailleurs, de véritables expériences de terrain (field experiments) peu-
vent se réaliser sur les terrains de sport (cf. Gneezy et Rustichini [2004]).

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