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Genre et gouvernementalité: le problème de l’économie du

désir et de la subversion de la sexuation.

I. DESCRIPTION DU PROJET

I.1 Résumé:
Le projet Genre et gouvernementalité : le problème de l’économie du désir et de la
subversion de la sexuation s’inscrit dans le cadre d’une recherche postdoctorale et
interinstitutionnelle de deux ans, destinée à renforcer et à favoriser le développement
du genre dans les sciences humaines et sociales, dans toutes les problématiques qui le
concernent, au niveau d’un échange institutionnel entre le Chili et la France. Il s’agit
ainsi de définir son statut non seulement comme une catégorie supplémentaire qui
permette une meilleure lecture psycho-sociale mais aussi comme une nouvelle
démarche capable de soutenir des postures théoriques cohérentes visant à élaborer une
méthodologie qui pose de manière légitime le statut du phénomène de la domination, de
la violence et de la gouvernementalisation politique des sexes et, par là-même, du
désir.

Architecture du projet : Le projet suppose la mise en place d’une notion


méthodologique1 (à savoir l’analyse de certaines théories et de leurs procédés ou
méthodes de recherche) afin d’élaborer des propositions pour l’application de la
structure générale de la théorie dans des disciplines scientifiques particulières. Dans
cette perspective, nous mettrons l’accent sur la cohérence, la systématicité
épistémologique et les bases de dialogisme et de socialisation de trois axes thématiques
de recherche. Tout d’abord, le concept de « gouvernementalité », développé par
Michel Foucault dans ses cours au Collège de France entre 1978 et 1979, ainsi que la
notion de sexualité, en tant que resignification de l’organisation binaire du pouvoir,
basée sur de strictes polarités de genre, nous amèneront à mieux comprendre les
mécanismes selon lesquels le concept de « sexe » est exposé et établi. Ainsi, le sexe en
situation et locus d’interprétation et de signifiés stratégiques de la culture dominante
ou, autrement dit, le sexe comme signifié universel, nous permettra d’incorporer le
concept de gouvernementalité comme une notion depuis laquelle il est possible de
définir et d’étudier le désir à la lumière de certaines discussions qui questionnent son
essentialité et sa naturalité. De sorte que le concept de gouvernementalité constitue le
point de départ méthodologique pour penser le problème d’une certaine économie du
désir et de ses dispositifs psychiques de pouvoir (Butler, 2001) qui a donné forme à la
subjectivité, une subjectivité en tant qu’expérience de reconnaissance de la part des
individus comme sujets de désir.

1
La réflexion sur la distinction entre « méthode », « méthodologie » et « épistémologie », est développée
dans notre rubrique portant sur les problèmes de recherche et de méthodologie du projet.
Par ailleurs, le statut de la psychanalyse, notamment chez Jacques Lacan, nous
permettra d’aborder la problématique de l’identification sexuelle en utilisant, pour
définir l’identité sexuelle, le terme de sexuation qui privilégie la variable de la
jouissance. L’idée est alors de viser un « au-delà » du cadre imaginaire-symbolique. Cet
« au-delà » ne prétend pas remplacer le cadre préalable mais plutôt le problématiser : il
implique de définir la position sexuée de l’homme et de la femme à partir d’un mode
d’inscription différent dans la fonction phallique.

Finalement, les théories du genre et leurs implications transversales dans les univers
sociaux, politiques et culturels constituent un outil pour l’élaboration d’un cadre
théorique afin de repenser les différences sociales. Cela nous amène à nous interroger
sur la pertinence de l’opposition entre les sexes, à savoir si, au sein de cette
opposition, il est possible d’observer comment les divers lieux du corps, en tant que
source de plaisir érotique, permettent l’annulation ou la réécriture de la restriction
binaire imposée à la naissance. Car, même si l’hétérogénéité est restituée au corps à
travers un processus de lutte, parfois violent, générant, dans un monde de signes et de
sens, un circuit de productivité constitutivement désirant, ce qui est sexuel par
distinction n’est pourtant pas seulement un moment purement historique du
développement de la catégorie du désir, dont le déploiement interne n’a rien été
d’autre que l’organisation du pouvoir, mais il est bien dû au fait que le désir se
constitue dans la violence et en tant que violence.

De telle sorte que, à travers sa rationalité dans le sens où elle rend possible des
dynamiques d’assujettissement et de domination, la violence du désir a manifesté une
manière déterminée de gouverner le sexe et, par là-même, la sexualité. Nous
comprendrons donc que cette façon de gouverner est insérée dans une histoire et qu’elle
s’est étendue à divers domaines qui ont mis en place certaines pratiques. Le sujet
constitue l’un de ces domaines, plus précisément, le corps en soi. En effet, si le statut
du mot « gouvernement » concerne une dimension de l’expérience constituée par tous
ces modes de réflexion et d’action destinés à ébaucher, guider, gérer ou réguler la
conduite des personnes, tant la nôtre que celle d’autrui, nous pouvons alors établir un
principe d’assujettissement ou de soumission, gouverné par le désir et dont le devenir
est placé sous ses aspects les plus réprimés.

De façon générale, les objectifs de ce projet ont pour but de réarticuler la production de
connaissances accumulées dans les différents domaines théoriques des trois axes de
recherche présentés ci-dessus : approfondir et réorganiser les signifiés et les sens
intériorisés à travers les normes sociales et extériorisés sous les différences sexuelles
hétéro désignées et, de manière transversale, encourager une augmentation de la masse
critique de genre dans les institutions universitaires. Le genre répond à trois cultures
politiques-universitaires significatives de ces dernières décennies, trois dimensions
totalement imbriquées et interconnectées dans le temps : a) pratiques de représentation,
b) pratiques identitaires, c) pratiques de redistribution (Fraser, 2006). Ce projet est donc
axé autour de trois dimensions significatives de l’activité du genre : les (des) identités
de sexe (Judith Butler), la psychanalyse (Jacques Lacan) et la philosophie politique
(Michel Foucault, Gilles Deleuze). Nos recherches privilégient la situation des
conditions dans lesquelles s’exerce la propre gouvernementalité du désir,
l’incorporation des formes concrètes de subordination et la révélation des patrons
relationnels dans lesquels s’inscrivent les sujets et les pratiques
(« situatedknowledges »).

À un niveau théorico-méthodologique, le projet s’inscrit dans un cadre


méthodologique qui suivra un triple déplacement : d’une part, décentrer la
problématique du sexe, le désir et son expérience de reconnaissance de la part de
l’individu, en tant qu’ensemble de règles extérieures afin d’accéder à son intérieur,
c’est-à-dire, pour les substituer par le point de vue psychique/inconscient qui opère
sous des technologies de pouvoir. Ensuite, le second déplacement consistera à
substituer le point de vue intérieur par un point de vue extérieur pour analyser ses
tactiques et ses stratégies. Enfin, le troisième déplacement visera à capter le
mouvement par lequel le désir constitue, à travers ses technologies mobiles, un
champ de vérité qui présente des objets de savoir et de pratiques discursives. Par
conséquent, le défi se trouve dans la proposition d’un modèle de genre dont la
« sexuation » soit en constante subversion 2, car penser le genre depuis la sexuation
et non depuis le sexe et la sexualité, signifie révéler et, de là, repenser les dispositifs
psychiques de la soumission et de la structure de l’Œdipe pour approcher la jouissance
comme une catégorie qui permet d’autres formes du désir dans les cartographies
corporelles.

Finalement, les axes méthodologiques ont ici pour objectif de contribuer à renouveler
les rapports qu’entretiennent les diverses significations conceptuelles (car nous savons
bien que les signifiés sont historiques et qu’ensuite, ce qui les rend possibles, ce sont les
théories qui les définissent historiquement), dont le mode de fonctionnement est,
justement, son constant bouleversement. Cependant, en disant bouleversement, nous ne
faisons pas uniquement référence au domaine de l’auto-réflexion scientifique pure mais
à un mouvement capable d’engendrer des changements sociaux, à la capacité de créer
les conditions de production de ce bouleversement. C’est ce que traduira l’application
d’une méthodologie qui rende possible une vision des phénomènes de domination et de
violence du désir comme un territoire politiquement historique, contradictoire,
interconnecté et susceptible de modification.

Les objectifs spécifiques théorico-méthodologiques du projet envisagent de


questionner les nœuds épistémologiques suivants : 1) les obstacles et les défis d’un
modèle de sexuation et, à partir de là, une méthodologie de la jouissance. 2) les identités
essentialistes et normativistes du sexe pour proposer des dispositifs critiques visant à les
resignifier à la lumière de la visibilisation de la violence du désir. 3) le genre comme
2
Ce concept est emprunté aux travaux de Julia Kristeva dans ses ouvrages consacrés à la  révolte, (« Sens
et non-sens de la révolte », « L’avenir d’une révolte »et « les Pouvoirs de l’horreur »). Cette notion est
également reprise de Lacan, à partir de son texte « Subversions du sujet et dialectique du désir », in
Ecrits, Gallimard (1966).
production et reproduction symbolique, historique et matérielle de la subjectivité. 4) la
Gouvernementalité comme notion méthodologique pour penser d’une autre façon les
rapports savoir/vérité du désir, violence/économie du désir,
gouvernement/psychisme/pouvoir de la subjectivité du corps.

II. FORMULATION DU PROJET

II.1 Avant-propos d’ordre général:

La problématique du concept de genre a introduit une rupture épistémologique qui a


entraîné une rénovation des sciences humaines et sociales grâce à de nouvelles
thématiques, de nouvelles visées méthodologiques et une revalorisation du quotidien et
des subjectivités. De ce fait, nous pouvons parler d'une transformation dans l’ordre
symbolique et imaginaire contemporain qui a donné lieu à l’exploration de formes de
créativité critique émergentes à partir de l’exercice de nouveaux jugements et/ou de
critères libérés de leurs prétentions cognitives classiques, prétentions qui ont préfiguré
le schéma de l’objectivité et la façon dont nous avons pensé les sujets. De nos jours, ni
les sciences sociales ni les sciences humaines ne peuvent se passer du genre dans leurs
analyses car, en le pensant en tant que construction culturelle qui s'interroge sur les
formes et les frontières de la politique et de la communauté, qui prend en compte des
croyances et des pratiques, des idéologies et des comportements, il implique une
référence à des rôles, à des identités, à des situations et à des rapports sociaux, etc., et
donc à des concepts qui traversent le quotidien des sujets en marquant leur subjectivité.
Par conséquent, il est question du sexe, de la race, des classes et de leurs
conceptualisations dans les champs de la philosophie, de l'anthropologie, de la
psychanalyse et des sciences humaines en général.

D'un autre côté, les politiques de développement incorporent cette perspective de façon
à ce qu'elle ait une incidence sur les transformations sociales pour permettre une plus
grande équité et, par conséquent, une plus grande circulation parmi des discours
hétérogènes qui opèrent sous l'égide d'autres espaces des activités humaines. En ce sens,
le genre réclame son intégration dans les champs théoriques du droit, des sciences
politiques et des politiques publiques, inscrivant ainsi une subjectivité politique qui
pourrait être émancipatrice par rapport au pouvoir lorsqu’elle acquiert le statut d’une
réalité psychique, tout en restant malgré tout le lieu pour pouvoir penser d’autres
configurations du sujet. Autrement dit, il s’agit d’une enquête critique portant sur
l’assujettissement psychique qui se trouve articulée avec l’oppression elle-même.

De même, en permettant un regard transversalement critique qui met en question la


réalité, le genre acquiert ses sens dans la production esthétique et culturelle. Suivant une
approche psychanalytique, ladite production permet de favoriser les déplacements de
ces sens sous la recherche de nouvelles délimitations de ce qui est philosophique et
inconscient dans la construction de l'esthétique en tant que domaine de la pensée. Or, à
partir de ce domaine, l'activité de l’inconscient, en tant que forme de la sensibilité et
domaine de la pensée qui pose d'emblée une critique et une rupture, doit être en
situation de projeter des représentations qui créent une tension dans les formes
traditionnelles de narration et dans les significations, tout en étant capable de décoder la
symbolique officielle autour de l'homme et de la femme dans nos sociétés. Par ailleurs,
ces formes de la sensibilité marquent les modes de perception des succès, le plan
cognitifdes manières de s'emparer de l'hétérogène et même le pouvoir d'assujettissement
des corps.

C'est pourquoi un questionnement spécifique sur les logiques contemporaines qui


animent le grand débat sur les orientations, tant philosophiques que psychanalytiques du
présent, devient nécessaire. Ainsi pourra-t-on s'octroyer des opportunités de
transformation, de reformulation et de conceptualisation qui mettent en jeu les
constructions épistémologiques et les images du présent qui sont circonscrites aux
pratiques publiques, sociales et politiques manifestées dans les institutions et dans les
comportement réels des sujets de sexe et de genre.

Dans cette perspective, la viabilité de cette recherche est la possibilité de désarticuler les
formes et les frontières de l’imaginaire social, à travers la visibilité de la violence du
désir, construit à partir de la constitution d'une subjectivité fixe et homogène, dont les
dispositifs de contrôle sont et ont été créés à partir du cercle social et du pacte
d'adhésion et de cohésion qui ont scellé les constellations changeantes de l'auto-identité
à l'intérieur d'un système de catégorisation sociale et de symbolisation culturelle propre
au système de représentation dont la logique est celle de la domination, voire de la
gouvernementalisation.

En faisant cet exercice de désarticulation de signifiés pour donner lieu à de nouvelles


idées subjectives introduisant de nouvelles formes d'énonciation, nous pouvons pénétrer
dans la dimension psychique comme dans un domaine de la pensée qui s'ouvre à la
créativité conceptuelle et critique, éclairant de nouvelles projections représentatives qui
s’éloignent des systèmes de représentation qui ont articulé des processus de subjectivité
marqués par des conventions idéologiques propres à l’Œdipe et à la pulsion binaire des
sexes.

Dans ces conditions, et après avoir proposé de nouvelles configurations de sens, nous
préparons la voie à la sexuation et à la jouissance réunie dans la diversité d'accents et de
mondes contradictoires à l'intérieur d’une même subjectivité. De sorte que la nouveauté
de ce projet réside dans le fait spécifique d’articuler la pensée de Judith Butler, les
développements philosophiques des logiques contemporaines chez Gilles Deleuze et
son statut de la violence du désir, mais aussi la notion de gouvernementalité et sexualité
développée par Michel Foucault, avec des approches psychanalytiques de la sexuation,
notamment à travers la pensée de Lacan. Il en ressort une force argumentative orientée
vers la recherche d'une opérationnalité stratégique qui permette un glissement depuis les
chorégraphies postmodernes des savoirs actuels vers la conception de nouvelles
poétiques et politiques de l’identité qui, à leur tour, problématisent l'identité rigide et la
critique de la représentation et de l'autoreprésentation pour déboucher sur de nouvelles
luttes émancipatrices pour la signification. En effet, dans la mesure où les techniques de
la représentation, sous le statut de la métaphore, sont en crise, on comprend qu’il n'y a
plus de métaphore possible par rapport à l'articulation signifiant/signifié en ce qui
concerne l'imaginaire du genre.

Finalement, l'impact que peut représenter la désarticulation de la représentation des


subjectivités est celui de la visibilité des brèches des iniquités, des dispositifs
idéologiques et des barrières de genre pour ainsi pouvoir contribuer au changement dans
les relations de genre qui se produisent et se reproduisent à cause, entre autres facteurs,
de l'assignation historique des rôles qui a marqué les identités rigides. Cela étant posé,
le geste émancipateur des identités, est donné par un désir de mobiliser des forces de
changement en générant de nouvelles dynamiques de subjectivation où il soit possible
de s'affirmer (de façon politique) comme identité et, en même temps, se déconstruire (de
façon critique) comme représentation d'identité, en gardant une tension active qui soit
résolue en fonction de chaque articulation de contexte.

II. DEUX AXES DE RECHERCHE

II.2.1 Les études de genre:

L’apparition des Études de Genre a coïncidé avec la resocialisation de problèmes clés


pour la recherche : la démocratie, les diverses formes de développement, la
reconstitution de la société civile, les rapports entre mouvements sociaux et structures
politiques, entre marché et État (Handbook of Latin American Studies, 1991, 1993,
1997). Les Études de Genre parlent ainsi de redéfinir les sphères du politique en
dépassant les registres traditionnels qui définissaient le privé et le public, la
réémergence du quotidien dans la vie sociale, la revalorisation des nouveaux modes
d’insertion internationale et l’impact de la transnationnalisation (Oyarzún, 2005, 2000,
Montecino, 1998; Arrau, 1984; Baño, 1984; Brunner, 1986 y 1988, Garretón, 1982).

Dans sa définition la plus canonique, le système sexe/genre peut être compris comme
"les ensembles de pratiques, de symboles, de représentations, de normes et de valeurs
sociales que les sociétés élaborent à partir de la différence sexuelle anatomo-
physiologique et qui donnent un sens à la satisfaction des impulsions sexuelles, à la
reproduction de l'espèce humaine et en général à la relation entre les personnes"
(Barbieri, 1992: 87).
Ce système de relations sociales octroie une position sociale différenciée, exprimée à
travers des relations inégales de pouvoir qui présentent des caractéristiques de
discrimination et de marginalisation féminine, dans les domaines distincts de la vie
sociale. De même qu’elle produit une division sexuelle du travail, la société de
domination masculine attribue des espaces différenciés et inégaux aux hommes et aux
femmes. Dans ce sens le système de genre est entendu comme un système de puissance,
qui est structuré etexercé dans les espaces reconnus de pouvoir.

D’autre part, selon Sherry Ortner (1979), un système de prestige s'est établi sur la base
des oppositions entre le féminin et masculin, configurant ainsi l'ensemble des
représentations et des constructions symboliques autour d'un système hiérarchisé de
statut social ou de prestige social. Ortner parle de l'universalité de la subordination
féminine et de la dévalorisation universelle des femmes fondée sur l'opposition nature /
culture qui assigne à celles-ci le lieu de la nature qui est dominé par la culture. Ce qui
est supérieur à la nature suppose la culture ; en raison de leur capacité à la transformer,
les femmes se trouveraient donc plus proches de la nature grâce à la fonction
procréatrice qu'elles possèdent, aux rôles qu’elles jouent dans l’éducation des enfants et
à certaines caractéristiques psychologiques associées traditionnellement au féminin.

Ainsi le genre comme construction sociale de la différence sexuelle génère autant de


symboliques, d’imaginaires que de représentations différentes dans chaque culture et
temps historique, basées sur l'opposition dichotomique homme/femme qui, plus qu'une
réalité biologique, est une réalité culturelle, qui s'exprime dans des mythes, des
symboles et des idées de ce que doivent être les hommes et les femmes (Marta Lamas,
1996)

Depuis une perspective historico-culturelle, le système sexe/genre se comprend comme


l'ensemble des dispositions par lequel une société transforme la sexualité biologique en
produits de l'activité humaine, c'est-à-dire qu’il fait référence à un élément socio-
historique qui configure l'oppression sexuelle et produit de relations sociales spécifiques
dans chaque culture. (Rubin, 1986).

Dans cette optique, nous nous proposons d’examiner les représentations des catégories
de sexe/genre qui soutiennent un projet politique de transformation ou de légitimation
de la société. Il nous importe aussi de confronter les diverses propositions de la pensée
féministe en deux grandes formations critiques au canon dominant : le féminisme de
l’égalité et le féminisme de la différence, où se situe le courant français. L’idée est de
dévoiler ladite confrontation à partir de la critique établie par Judith Butler à ce sujet.
Pour Butler, la façon d’impulser de nouvelles formes de subjectivité implique de donner
un lieu à la notion de nomadisme, appuyé sur le statut de la différence. Le nomadisme
de Butler est l'espace de la performativité qui fait un trou dans le tissu de l'identité, dans
l'espace de la libération du devoir imposé par le langage et par ses formes symboliques
et discursives idéologiques, dans la mesure où ce nomadisme, en étant un espace fait
pour inscrire la « critique  [ dans le sens de Benjamin (cf. le chapitre « pour une critique
de la violence », dans Illuminations IV)] de la critique », se constitue comme un lieu en
dehors du langage qui permet d’accéder à d'autres formes de subjectivité.

Même si le concept de subjectivité est en rapport avec les modes de pertinence dont les
limitations tournent à l'intérieur d'ordres d'identité sociale, chez Butler, la subjectivité
débouche sur la notion de performativité comme le lieu de la limite, de la frontière, qui
désarticule non seulement les binômes du genre, mais aussi ceux de l'inscription des
sujets, comme des sujets de sexe-genre.

Il est intéressant de remarquer que ceux-ci émergentà partir d'un autre binôme, celui de
l'exclusion/inclusion, où la notion d'exclusion fait partie de la constitution des sujets,
dont la subjectivité est incomplète (Jacques Lacan), créant ainsi les conditions
idéologiques pour que le propre du sujet et de sa subjectivité naisse à partir de formes
statiques de l'exclusion, en raison, précisément, de son statut d'incomplétude.

Étant donné ce qui vient d’être dit, la spécificité que nous aborderons, dans la pensée de
Judith Butler sera celle du statut du désir et des dispositifs psychiques de pouvoir. Dans
son ouvrage consacré à l’élaboration d’une théorie de l’assujettissement, Butler utilise
ce terme dans un double sens : d’une part, comme la notion d’assujettissement et d’une
autre, comme la catégorie de subjectivation. Ces deux concepts sont reliés dans la
mesure où le sujet se constitue dans l’assujettissement tout au long de son processus de
devenir sujet, c’est-à-dire dans la soumission en ce sens où il se fonde sous une forme
de pouvoir. De sorte que si ce pouvoir gouverne la condition d’existence et la trajectoire
du désir, c’est alors à travers son internalisation et par le biais de conditions discursives
qu’il se manifeste peu à peu. La question que se pose donc Butler est de savoir quelles
sont les formes psychiques qu’adopte le pouvoir du désir.

Les déplacements théoriques ébauchés par l’auteure permettent une conquête critique du
rapport entre désir, soumission, psychisme et subjectivité. Le raisonnement est donc le
suivant : de quelle manière est-il possible de démontrer que le sujet fonde lui-même son
régime de subordonné ? Et à partir de là, comment la responsabilité ultime de sa
soumission réside-t-elle en lui-même ? Selon Butler, il existe un attachement à la
soumission dont le produit est la domination du pouvoir, ce qui engendre alors un effet
psychique de gouvernementalité.

Si, en reprenant Hegel, nous acceptons que le sujet est formé par le mouvement de la
conscience qui se retourne, dialectiquement, sur elle-même en adoptant une forme
« réflexive », le sujet est alors la modalité du pouvoir qui, en se gouvernant, se retourne
contre soi. Nous nous permettons d’insister sur ce point car si le sujet est, en même
temps, formé et subordonné, Butler suggère en fait une sorte d’ambivalence à l’endroit
même de l’émergence du sujet, là où son autonomie serait fondée par l’assujettissement
et où cet assujettissement fondationnel est réprimé. L’émergence du sujet se ferait alors
en même temps que l’inconscient. La thèse de Butler est que l’assujettissement, en tant
que subordination simultanée à la formation du sujet, recouvre une valeur
psychanalytique lorsque l’on considère que tout sujet émerge avec un attachement
passionné, un attachement au désir et du désir avec ceux-là même dont il dépend de
manière essentielle. En effet, il existe un « désir » d’Être qui exploite le désir de survie.
À titre d’exemple, Butler écrit : « Je préfère exister dans la subordination plutôt quede
ne pas exister, voilà l’une des formulations du dilemme de la sexualité et de l’abus du
désir » (Butler, « La vie psychique du pouvoir », 2001).

En définitive, l’on constate que Butler ne recueille pas seulement de la pensée de


Foucault le thème du pouvoir dans le sens où ce qui soutient la soumission et la
formation du sujet est justement la gouvernementalité du désir, étant donné que le désir
est historiquement produit et régulé et que sa normativité permet sa loi répressive mais
sa thèse relève aussi de la pensée psychanalytique de Lacan, en ce qui concerne cette loi
répressive. La mise en place réflexive tient certainement au fait que, au sein de l’analyse
philosophique du désir et de ses stratégies de négation ou d’appropriation, se manifeste
un mécanisme de domination.

II.2.2 Gouvernementalité et violence du désir:

Depuis la perspective du pouvoir, Foucault (1992) pose l’idée que la domination


s’exerce à travers la production de discours qui se constituent eux-mêmes en vérités
irréfutables, dénommés discours de pouvoir. Ces vérités sont légitimées grâce au
pouvoir, ce qui leur permet de se reproduire, étant donné que le pouvoir se trouve
ramifié par tout le corps social à travers des micro-pouvoirs qui contrôlent les sujets.
Selon Foucault, le pouvoir opère par le biais de lois et d’institutions, de discours et de
pratiques sociales qui mettent en mouvement des relations de domination. C’est dans ce
sens qu’il affirme que « Chaque société possède son régime de vérité, sa politique
générale de la vérité, c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait
fonctionner comme vrais » (Foucault, 1992 :198).

Toutefois, pour préciser davantage notre objet d’études, il nous faut aborder la notion de
gouvernementalité de Michel Foucault. Si Foucault, pour sa part, développe cette
catégorie pour analyser la problématique de l’État au-delà de ses institutions de
gouvernement, pour notre part, nous nous intéresserons plus particulièrement à la
définition de gouvernementalité pour examiner le désir et les répercussions de cette
définition sur les approches de la manière de penser son concept aujourd’hui. Nous nous
arrêterons notamment sur l’analyse du régime de la sexualité, l’usage et l’abus de ses
plaisirs et l’objet du sexe, parce que nous croyons qu’il a subi des modifications et des
changements qui méritent une révision des lectures traditionnelles qui en sont faites,
nous obligeant ainsi à en questionner certains de ses postulats. D’autre part, du fait que
de nombreux courants du genre et la psychanalyse ont donné forme à un concept
essentialiste assez rigide, nous examinerons les diverses formes qu’a acquis l’exercice
de pouvoir dans le déplacement du désir et ses modes de gouvernement inconscient.
En conséquence de quoi, nous défendons l’idée que les apports théorico-
méthodologiques de la gouvernementalité sur la thématique de la sexualité, étroitement
liée au désir, pourra permettre d’élargir et de développer un cadre d’études précieux
pour mieux comprendre la subjectivité. En effet, le mode d’analyse se fera à travers une
double perspective. D’un côté, nous examinerons le concept de gouvernementalité à
partir des cours dictés au Collège de France entre 1978 et 1979 ; d’un autre, nous
montrerons que c’est seulement à partir de l’examen de cette catégorie que nous
pourrons comprendre et étudier désir et inconscient d’une façon différente de celles qui
prédominent, à savoir en traçant une nouvelle perspective.

Par ailleurs, articuler le concept de violence et de pouvoir dans les analyses


philosophiques de Gilles Deleuze et de Foucault ne va pas de soi, précisément parce
que chez chacun des auteurs il existe des distinctions non seulement sémantiques mais
aussi de méthode. Bien que pour Deleuze, la philosophie soit l’activité de créer des
concepts, il ne nous fournit pas pour autant un cadre théorique général d’explicitation et
d’organisation de la violence. Il faudrait alors préciser que la violence n’est pas un
concept systématisé, fait de composantes établies. C’est la raison pour laquelle la
violence habite les textes de Deleuze à des degrés divers et que l’on peut parler à juste
titre d’une conception deleuzienne de la violence sans qu’elle soit l’objet d’une
élaboration distincte et spécifique.

L’on pourrait même dire que la violence accompagne la pensée deleuzienne dans
chacune de ses manifestations : c’est ce que nous chercherons à expliquer. Nous
démontrerons donc dans un premier temps que la violence est très présente dans l’œuvre
deleuzienne, avant de présenter l’économie générale des violences chez Deleuze. Nous
commencerons par une analyse de la terminologie, en nous intéressant aux occurrences
du mot « violence » dans ses œuvres dans ses textes. Ensuite, nous parcourrons
brièvement la série des objets récurrents de l’analyse de Deleuze pour leur restituer leur
violence intrinsèque avant de passer à l’objet de notre discussion : la présentation de
l’économie généralisée par la violence depuis Deleuze.

Si nous constatons dans l’œuvre de Deleuze divers modes d’apparition de la violence,


nous nous intéresserons plus particulièrement aux références du terme « violence » dans
son ouvrage intitulé « Deux régimes de fous ». Dans un premier temps, en ce qui
concerne l’œuvre de Proust, la violence est présentée en rapport avec les signes (p.54).
Deleuze associe donc ici violence, sexualité et monde des signes, étant donné que dans
la mondanité de l’œuvre de Proust, le fait de ne pas pouvoir attribuer un sens à un geste,
à une expression ou à un comportement, plonge dans l’erreur celui qui perçoit ces
signes et ne peut leur donner une signification définitive. C’est le cas, entre autre
exemple, de l’amant en proie aux affres de la jalousie.

Établir un modèle de violence depuis Deleuze équivaut à identifier la violence primaire


ou initiale depuis un point de vue relationnel, c’est-à-dire, celle qui est à l’origine de
violences secondaires et en relation constante. Précisons qu’il s’agit d’un modèle de
violence(s) pour nos sociétés dans lesquelles s’est installée la démocratie. D’autre part,
il importe de constater que cette violence primaire, dans ces sociétés, sera de la même
manière la plus ample possible et que les violences secondaires en seront les
conséquences ou les répétitions atténuées pour ainsi dire. La question qui se pose alors
est de savoir où, à partir de quoi et comment cette violence primaire est-elle engendrée
et construite ? La réponse se trouve au premier chapitre intitulé « les machines
désirantes » de « l’Anti-Œdipe ».Pour accéder à la compréhension de cette violence
première, nous ne pouvons faire l’économie de la conception du désir de Gilles Deleuze
et de Félix Guattari.

Pour Deleuze, à l’échelle collective, le désir est le lit, la base sur laquelle repose toute la
société. Cela signifie qu’il constitue un champ libidinal qui inclut le champ social ;
autrement dit, il existe d’abord un champ d’énergie sexuelle qui est la base sur laquelle
toute société se construit : ce champ est un champ social de manière immanente.

« Série du schizophrène et de la petite fille » dans « Logique du sens » ou « L’Anti-


Œdipe », premier chapitre, ou encore « l’hystérie » dans « Logique de la sensation »,
etc. ; l’on pourrait multiplier les références : la figure d’Artaud revient périodiquement
sous la plume de Deleuze.

À une échelle individuelle, pour Deleuze, le désir n’est pas le manque d’un objet ni la
tendance vers cet objet, vécue comme un état de souffrance. Désirer c’est construire
positivement un circuit concret d’énergie par lequel transite et passe notre propre
énergie libidinale qui, à son tour, se libère dans ce circuit et ses composantes. Suivant
cet ordre de choses, le désir, à une échelle collective, est l’ensemble des énergies
libidinales produites ou générées par l’ensemble des unités de désir que nous sommes.
Puisque chacun d’entre nous, en tant qu’unité de désir, génère le champ d’énergie
libidinale de toute la société, la productivité désirable de tous devient le moteur de la
productivité désirable du champ social.

Ce qui signifie qu’il ne s’agit plus alors de petits circuits de désirs personnels,
individuels mais d’un flux de désirs colossaux qui élaboreront peu à peu des circuits de
désirs plus amples que ceux de l’échelle individuelle. Et tout ce flux de désirs cherchera
à circuler le plus possible. Cette productivité désirable collective, produit du flux de
désirs, circulera et empruntera les mêmes circuits, en en privilégiant certains sur
d’autres jusqu’à former littéralement des sillons, des canaux de désir de plus en plus
ramifiés, de plus en plus complexes. Les mêmes désirs de sécurité, de satisfaction des
besoins du corps, de construction d’un foyer, de création d’une famille travaillent et
travailleront le champ social jusqu’à ce que nous atteignions des formes concrètes de
notre champ social, composé de nos institutions morales et politiques, nos industries,
nos constructions, entre autres. Par conséquent, le désir est immanent au champ social :
il en est le lit qui inclut toutes les machines sociales.

Finalement, le désir peut être articulé à la violence et la violence du désir peut être
comprise comme un opérateur de gouvernementalité de la productivité libidinale. Il est
alors intéressant de comprendre comment cette productivité génère des flux politiques
de biopouvoir, où les pratiques de la sexualité sont soumises à des corps sans organes.
II.2.3 Le statut de la psychanalyse et la pensée de Judith Butler : la
sexualité en lutte.

Ce troisième axe pose la question de la pertinence de l'utilisation de la théorie


psychanalytique par rapport au genre : dans quelle mesure permet-elle de revoir les
identités de genre dont le lieu implique d’ouvrir la réflexion sur l'identité, l'identification
et la mascarade. Or, la psychanalyse, comme construction de la sexualité, possède la
capacité de réfuter les régimes régulateurs, c’est-à-dire, l’univocité du sexe, la
cohérence interne du genre, le cadre binaire pour le sexe et le genre qui, en définitive,
sont des fictions régulatrices qui renforcent et naturalisent les régimes de pouvoir ainsi
que l'oppression masculine et hétéro-sexiste. Il est donc possible de se demander si la
psychanalyse est une recherche anti-fondatrice qui établit un type de complexité
sexuelle qui déréglemente effectivement les codes sexuels hiérarchiques et rigides ou si,
par contre, elle défend une série de suppositions non assumées, par rapport à des bases
de l'identité qui fonctionnent en faveur des mêmes hiérarchies ? (Butler, 2000)

Les développements de Jacques Lacan permettent de mettre en place un type de


réflexion qui aborde la sexualité en des termes de sexuation. Dans le Séminaire XX qui
s’intitule « Encore », de 1972/1973, le terme de sexuation est utilisé pour souligner la
manière dont laquelle Jacques Lacan aborde la problématique de l'identification
sexuelle. L’auteur a recours au terme de sexuation pour définir l'identité sexuelle en
privilégiant la variable de la jouissance. Il vise, de cette façon, un "au-delà" du cadre
imaginaire-symbolique que celui qui avait été déployé cette question le long de son
enseignement dans les années cinquante. Cet « au-delà » qui ne fait pas abstraction du
cadre préalable mais plutôt le problématise, implique de définir la position sexuée de
l'homme et de la femme à partir d’une manière différente d'inscription dans la fonction
phallique.

Dans cette nouvelle perspective, Lacan replace non seulement la question de l'identité
sexuelle, mais il propose depuis un autre angle "la querelle entre les sexes". D'un côté, il
définit l'impossibilité de la relation sexuelle à partir de l'hétérogénéité entre la
jouissance phallique - dans laquelle la position masculine est tout à fait immergée - et la
jouissance supplémentaire- la jouissance Autre- qui se présente comme supplément à la
jouissance phallique qu’il partage aussi et qui s'inscrit du côté féminin. Un autre visage
de "la querelle", de l'impossibilité de la relation sexuelle, se profile au moment où Lacan
part de la jouissance. Après avoir défini la jouissance du parlêtre, en partant de la
pulsion partielle, comme jouissance du propre corps, jouissance autoérotique, jouissance
de L'Un , le problème qui se pose à lui est : comment la jouissance autoérotique,
jouissance de L'Un, parvient-elle à tracer son parcours dans le champ de l'Autre -
l'Autre étant représenté par un corps sexué ? Et quelles sont les conditions pour que
l'Autre atteigne un milieu pour la jouissance d'un sujet sexué ? L’enjeu ici est non
seulement un changement de perspective, mais aussi un changement de logique, fondé
sur une modification du statut même de la relation entre le signifiant et la jouissance.

D’ailleurs par la logique de la sexuation, Lacan trace deux questions cruciales autour du
vieux sujet de l'identification sexuelle : le processus d'identification et l'élection d'objet.
Les deux questions constituent deux axes fondamentaux d’une clinique de la sexuation.
Ainsi par la logique de la sexuation, Lacan souligne le fait de l'élection de la part du
parlêtre dans sa modalité d'inscription dans la fonction phallique. Pour cette raison,
Lacan parle de la sexuation comme d’une "option d'identification sexuée",
l'identification qui n'est pas réduite à l'identification au trait unaire mais qui implique
une élection par la structure - le parlêtre accepte ou pas de s'engager dans la fonction
phallique - et une élection par la modalité d'inscription dans la fonction phallique.
Pourtant la question acquiert un relief particulier : qu'est-ce qui conduit un sujet à
s'engager dans le lieu de l’homme ou dans le lieu de la femme? Par rapport au problème
de l'accès au partenaire sexué, Jacques Lacan maintient la différence entre une position
sexuée, une élection d'objet et une modalité de jouissance, en montrant les
déterminations que l'identité sexuée introduit sur le type de partenaire.

De son côté, la proposition de Judith Butler cherche précisément à mettre en question la


structure prohibitive de l'inceste, travaillée non seulement par l'anthropologie
structuraliste de Lévi-Strauss, mais aussi par la psychanalyse dans la mesure où les
analyses psychanalytiques montrent que la loi d’interdit se fonde sur une succession de
déplacements libidinaux très réglés par le langage, puisque la parole apparaît
uniquement s'il y a insatisfaction. Ainsi la jouissance originale est diluée à travers la
répression primaire, laquelle crée le sujet. De cette manière, l’articulation entre la
psychanalyse et la pensée de Butler permet de réfléchir sur un possible phallocentrisme
et hétéro-sexisme à l'intérieur de la rationalité psychanalytique lacanienne. Dans quelle
mesure Butler soutient ses postulats depuis la psychanalyse et dans quelle mesure elle
s’en éloigne ?

II.3 APPROCHE DU PROBLÈME (Problématiques, Méthodologie de recherche)


La proposition du projet Genre et gouvernementalité : le problème de l’économie du
désir et de la subversion de la sexuation est encadrée par certaines problématiques qui
permettent de guider son exploration. Certes, il est bien difficile de parler d’une
méthode « féministe » et d’une méthode de « genre », pourtant ce travail de recherche
suit des lignes directrices méthodologiques qualitatives qui vont au-delà des problèmes
de méthode (techniques de recueil d’information empirique sur la base de données
brutes). Dans cette perspective, nos problématiques seront sous-tendues par des
postulats et des procédés qui chercheront – et c’est là l’originalité de ce travail de
recherche – à élaborer un paradigme scientifique alternatif qui offre un appui théorico-
émancipateur à de nouvelles formes de subjectivité inscrites dans des expériences
corrélationnelles au sein d’une même culture. En d’autres termes, il s’agit de
problématiser les types de normativité et leurs champs de savoir qui « gouvernent »
psychiquement les formes de reconnaissance des individus, en tant que sujets de
jouissance. Pour ce faire, le fait de s’interroger sur la façon dont les individus sont
amenés à faire de leurs expériences avec eux-mêmes, un exercice de reconnaissance de
leurs propres désirs, nous conduit à une question ontologique dans la mesure où la
question qui interroge leur constitution subjective est, en soi, celle de savoir comment
son Être est pensé depuis un champ de vérité qui a permis une manière déterminée de se
savoir « sujet de désir ».

Si, historiquement, on trouve « une façon d’être » (ontologiquement) morale et


normative dans la formation de la subjectivité, la pratique de soi de l’individualité nous
amène à nous interroger sur les formes et les conditions dans lesquelles le thème du
désir, de son usage, de son abus et de sa gestion libidinale a commencé à être
« problématisé ». Pour préciser cette forme de « problématisation », soulignons qu’elle
est en lien étroit avec des pratiques historiques concrètes qui ont engendré les conditions
de réflexion sur les « techniques de soi » des formes de subjectivité dans leur façon
d’être un sujet de désir.

En conséquence, les questions qui nous intéressent sont les suivantes : tout d’abord,
comment peut-on « problématiser » et, de là, questionner un régime
épistémologique/ontologique qui a régulé l’Être singulier de l’individualité en tant que
sujet de désir, psychiquement violenté par les pratiques et les techniques de l’économie
libidinale ? Comment est-il possible d’examiner les formes de la subjectivité en
décentrant le phallocentrisme et l’hétéro-centrisme établis par une sorte de
gouvernementalité, afin de découvrir que, à l’intérieur du « facteur subjectif », ce qui est
personnel est politique et, par là-même, que l’inconscient est aussi politique ?

Pour développer de possibles réponses à de telles interrogations, nous nous appuierons,


depuis les lignes directrices méthodologiques, sur certains axes épistémologiques à
même de nous fournir certaines stratégies de justification de connaissance. Autrement
dit, une sorte de connaissance « politique » que nous définirons comme les habiletés et
les décisions de lecture « politiques » pour la compréhension et l’articulation des axes
de recherche ; une connaissance critique, dans le sens de maîtriser la capacité de
critiquer les idéologies, les mécanismes de violence et la gouvernementalité qui y
surgissent, pour démythifier la neutralité du désir et proposer la subversion de la
jouissance comme variable de la sexuation et, finalement, une connaissance proprement
théorique en tant qu’habileté à mettre en rapport les diverses théories et leurs
fondements en contexte social avec des conditions spécifiques de relation sociale.

De cette manière, la valeur théorique de la présente recherche est de revisiter la façon


dont le statut de la gouvernementalité a été articulé avec l’inconscient et le désir pour
ainsi pouvoir généraliser la discussion théorique à des principes plus vastes. De sorte
que nos conclusions puissent servir à développer ou à défendre d’autres théories autour
du même sujet. L’utilité méthodologique est donc de pouvoir offrir un nouveau mode de
connaissance du comportement de diverses variables (désir, jouissance,
gouvernementalité, subversion, sexuation) et des rapports qu’elles entretiennent pour
aider à la définition de nouveaux concepts.

En définitive, ce travail de recherche qualitative suivra une séquence logique dont les
phases, relationnelles et réflexives, possèderont une détermination dialectique dans le
sens d’une tentative « d’élucider des signifiés ». Sa structure interprétative et analytique
permettra l’articulation de concepts et de théories qui pourraient se traduire par certaines
techniques comme, par exemple, faire des recherches sur le réseau des relations
signifiantes et discursives déployées par ces techniques. S’il est vrai que la structure
qualitative se caractérise par « l’invention », c’est-à-dire, par le fait de laisser place à
l’inattendu, la perspective structurale et non statistique sera dialectique, ce qui permettra
non seulement de localiser l’espace symbolique et discursif de notre recherche, à savoir,
localiser les frontières interdisciplinaires pour établir des liens mais aussi de
décomposer les concepts et les catégories en trois moments dialectiques. Tout d’abord,
à travers leur « universalité » (unité positive du concept à travailler, dont le contenu est
formé par les systèmes de valeurs, les modèles culturels, les systèmes normatifs, les
appareils idéologiques déjà existants). Ensuite, à travers leur « particularité » (moment
qui exprime la négation du moment précédent puisque « l’universalité » porte en elle-
même sa contradiction, étant donné que son contenu n’est autre que l’ensemble des
déterminations matérielles, théoriques et sociales). Enfin, à travers leur « singularité »
(moment d’unité négative, d’articulation et de dialogue socialisateur qui résulte de la
négativité sur l’unité positive de la norme universelle, ayant pour contenu les formes de
réorganisation discursive, les resignifications de production théorique nécessaires pour
atteindre les objectifs).

En conséquence de quoi, la perspective d’une approche dialectique, en tant qu’axe


structurant de notre recherche, permettra la corrélation de diverses orientations (trois
axes de recherche) à partir de nouvelles configurations discursives, pour aboutir à une
transformation (déstructuration et restructuration) où priment les relations de relations.
III. PLAN DE TRAVAIL
I. 1 RECHERCHE

PLAN DE TRAVAIL 1ère ANNÉE

Objectifs et
Activités
MOIS

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

Objectif 1

Recherche: Mise en place. Première étape de l’articulation interdisciplinaire pour la construction d’un modèle de cadre de
recherche. Première phase de recherches particulières (réarticuler la production de connaissances accumulées dans les divers
domaines théoriques des trois axes thématiques de la recherche). Axe transversal: favoriser une augmentation qualitative de la
masse critique de genre dans les institutions universitaires.

Activité 1.1 X X X X X X X X

Recueil de
l’information
bibliographique

Activité 1.2 X X X X X X X

Séminaire
permanent
d’articulation des
recherches.
Université-Paris 7

Activité 1.3 X X X X

Socialisation des
paramètres,
corpus et
méthodes de
recherches en
collaboration
avec d’autres
laboratoires

Activité 1.4 X X X X X

Systématisation
des sources
bibliographiques

Activité 1.5 X X

Présentation de
l’avancement des
recherches en
séminaires et
congrès

Activité 1.6 X

Préparation et
discussion des
avancements :
présentation à
l’Université
Paris7-Diderot

Activité 1.7 X X X

Rédaction d’un
premier article à
publier dans des
revues indexées

Activité 1.8 X

Diffusion des
résultats
préliminaires

Activité 1.9 X X X

Rédaction du
premier état
d’avancement

I. 2 RECHERCHE

PLAN DE TRAVAIL 2ème ANNÉE

Objectifs et activités

MOIS
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

Objectif 2

Recherche: Seconde étape de l’articulation interdisciplinaire pour la construction d’un modèle de cadre de recherche.
Seconde phase de recherches particulières. (Approfondir et réorganiser les signifiés et les sens intériorisés par les normes
sociales et extériorisés par les différences sexuelles hétéro-désignées: articulation des notions méthodologiques de
Gouvernementalité, Jouissance, Sexuation). Axe transversal: favoriser une augmentation qualitative de la masse critique
de genre dans les institutions universitaires.

Activité 1.1 X X X X

Séminaire permanent
d’articulation des recherches:
rencontres universitaires avec
des spécialistes du genre

Activité 1.2 X X X X

Socialisation des résultats et


analyses des informations

Activité 1.3 X

Discussion des premiers


résultats : présentation
Université Paris 7

Activité 1.4 X X X

Préconception du modèle de
recherche interdisciplinaire

Activité 1.5 X X

Rédaction d’un second article


contenant problématisations et
conclusions. Publication dans
des revues indexées

Activité 1.6 X X

États d’avancement et
diffusion en congrès
international

Activité 1.7 X
Réalisation d’un séminaire
interdisciplinaire: genre,
psychanalyse et philosophie

Activité 1.8 X X

Rapport final et conclusif

IV. RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES MINIMALE.

1) Butler, Judith. Sujets du désir : Réflexions hégéliennes en France au XXe


siècle. Editions Presses Universitaires de France. Paris, 2011.
2) Butler, Judith. Mecanismos psíquicos del poder: teorías sobre la sujeción. Cátedra
ediciones Valencia, 1997.
3) Deleuze. Gilles. Différence et répétition. . Presses Universitaires de France
(puf) [1ere éditions: 1968] 12e édition. Paris, 2011.
4) Deleuze, Gilles. Capitalisme et squizofrenie. Gallimard, Paris, 2004.
5) De Sauverzac, Jean-François. Le désir sans foi ni loi : lecture de Lacan.
Aubier, Paris, 2000.
6) Girard, René. La violence et le sacré. Grasset, Paris, 1983.

7) Juranville, Alain. Lacan et la philosophie. Presses Universitaire de France.


Paris, 1984.
8) Jadin, Jean-Marie et Ritter Marcel. La Jouissance au fil de l’enseignement de
Lacan. Editions érès, Paris, 2009.
9) Kristeva, Julia. L’avenir d’une révolte. Calmann-Lévy, Paris, 1998.
10) Kristeva, julia. La révolte intime : pouvoirs et limites de la psychanalyse II.
Fayard, Paris, 1997.
11) Kristeva, Julia. Pouvoirs de l’horreur : essai sur l’abjection. Du Seuil, Paris,
1980.
12) Lacan, Jacques. Ecrits. Du Seuil, Paris. 1966 :
1) « L’agressivité en psychanalyse », 2) « Le stade du miroir comme
formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans
l’expérience psychanalytique » , 3) “Fonction et champ de la parole et
du langage en psychanalyse », 4) « Subversion du sujet et dialectique du
désir dans l’inconscient freudien », 5) « L’instance de la lettre dans
l’inconscient », 6) «  Question préliminaire à tout traitement possible de
la psychose », 7) « Commentaire de Jean Hyppolite sur la
Verneinung », 8) «Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », 9)
« Introduction au commentaire de Jean Hyppolite  » 10) « La
signification du phallus » 
.
A. Séminaire livre II.  Le moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse  », Du Seuil, Paris, 1978.
B. le Séminaire livre IV : La relation d’objet, Du Seuil, Paris, 1994.
C. Le Séminaire Livre V : Les formations de l’inconscient. Du Seuil, Paris,
1998.
D. Le Séminaire livre VI: le désir et son interprétation, Inédit,
www.gaogoa.free.fr
E. Le Séminaire livre VII. L’éthique de la psychanalyse, Du Seuil, Paris,
1986.
F. Le Séminaire livre VIII Le transfert. Du Seuil, Paris,
G. Séminaire livre X l’angoisse, Du Seuil, Paris, 2004.
H. Le Séminaire livre XI.  Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse,  Du Seuil, Paris, 1973.
I. Le Séminaire Livre XII : problèmes cruciaux pour la psychanalyse.
inédit. www.gaogoa.free.fr
J. Le Séminaire livre XIV La logique du fantasme . inédit.
www.gaogoa.free.fr
K. Le Séminaire Livre XVI D’un Autre à l’autre, Du Seuil, Paris, 2006.
L. Le Séminaire livre XVII L'envers de la psychanalyse, Du Seuil, Paris,
1991.
M. Séminaire livre XVIII  D’un discours qui ne serait pas du semblant. Du
Seuil, Paris, 2007.

N. Le Séminaire livre XX  Encore. Du Seuil, Paris, 1975.

O. “le symbolique, l’imaginaire et le Réel » www.gaogoa.free.fr

P. Le Séminaire, livre XXIII  Le symptôme. Du Seuil, Paris, 2005.

13) Irigaray, Luce. Speculum. Flamarion, Paris, 1999.


14) Nancy, Jean-Luc. « Manque de Néant ». IN Lacan avec les philosophes.
Biblioteque du College international de philosophie, Paris,
15) Simonelli, Thierry. Lacan, la théorie. Les éditions du cerf, Paris, 2000.
16) Hegel. G .W.F. La Phénoménologie de l’esprit. Traduction, présentation, notes
par Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière. Gallimard, Paris, 1993.