Vous êtes sur la page 1sur 21

TROUBLES À L’ORDRE PRIVÉ

Les classes populaires face à la cuisine ouverte


Pierre Gilbert

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Le Seuil | « Actes de la recherche en sciences sociales »

2016/5 N° 215 | pages 102 à 121


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

ISSN 0335-5322
ISBN 9782021340563
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
http://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-
sociales-2016-5-page-102.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Pierre Gilbert, « Troubles à l’ordre privé. Les classes populaires face à la cuisine
ouverte », Actes de la recherche en sciences sociales 2016/5 (N° 215), p. 102-121.
DOI 10.3917/arss.215.0102
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Le Seuil.


© Le Seuil. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Pierre Gilbert

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

SOUS LE TITRE « Influence d’avenir », le catalogue met l’accent dès la présentation de ce premier modèle sur
la cuisine ouverte : « Le choix d’une cuisine ouverte qui optimise l’espace pour un aspect très contemporain.
C’est très épuré, juste ce qu’il faut pour accueillir les amis et refaire le monde avec eux autour d’un simple
cocktail ou d’un repas gourmand ».

102
Pierre Gilbert

Troubles à l’ordre privé


Les classes populaires face à la cuisine ouverte

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Depuis le milieu des années 2000, sous l’effet d’un dispositif architectural inédit dans ces quartiers,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

du programme national de rénovation urbaine, les la cuisine ouverte. En étudiant la réception de cet
cités HLM sont soumises à de profondes transforma- aménagement, cet article propose de revisiter la question
tions. Les nombreuses démolitions-reconstructions – classique, mais relativement délaissée depuis les années
de logements et la restructuration urbaine de ces 1980 – des effets de la transformation imposée de l’habi-
quartiers bouleversent les conditions d’existence des tat sur les styles de vie des groupes sociaux subalternes,
classes populaires qui y résident. Ces perturbations à propos de laquelle les travaux passés soulignent tantôt
résultent non seulement de la hausse du coût du ses effets déstabilisateurs et le processus d’acculturation
logement et du traumatisme causé par les destructions, qu’elle provoque3, tantôt les capacités de résistance
mais aussi des transformations de leur cadre de vie et et de réappropriation des groupes dominés4.
de leur impact sur les trajectoires des habitants et leurs L’enquête auprès des habitants des Minguettes
styles de vie. Or les recherches sur cette politique se montre ainsi que cet agencement hétéronome,
sont jusque-là surtout focalisées sur ses liens avec les initialement adopté par les fractions cultivées des
mutations de l’action publique1 ou ses conséquences classes moyennes, suscite un rejet massif, qui atteste
en matière de peuplement2, laissant de côté la question de la relative autonomie symbolique des styles de
des effets sociaux des transformations de l’habi- vie populaires face à l’injonction institutionnelle
tat. C’est celle-ci que nous proposons d’aborder ici, à se convertir à un « nouveau mode d’habiter »5.
en nous appuyant sur une enquête dans un grand Certains habitants s’installent pourtant dans des
ensemble de la banlieue lyonnaise [voir encadré « Une enquête appartements avec une cuisine ouverte, qui représente
sur les classes populaires et la rénovation urbaine », p. 109]. à leurs yeux un attribut symbolique de la promotion
Parmi les nombreuses transformations que provoque sociale qu’ils connaissent avec la rénovation urbaine.
la rénovation urbaine dans les cités HLM, un changement L’adaptation à cet agencement se traduit alors moins
apparemment anodin suscite de vives tensions et par une acculturation que par des « appropriations
constitue chez les habitants un sujet de préoccupa- hétérodoxes »6, qui permettent le maintien de pratiques
tion récurrent : l’introduction dans les logements neufs domestiques ajustées à leurs dispositions à habiter.

1. Renaud Epstein, La Rénovation urbaine. urbaines en Europe, Rennes, PUR, 2014. 73, 1980, p. 3-31 ; Henri Coing, Rénovation gner l’intention guidant les transformations
Démolition-reconstruction de l’État, Paris, 3. Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, urbaine et changement social. L’îlot n° 4, de la morphologie urbaine, des espaces
Presses de la FNSP, 2013. Le Déracinement. La crise de l’agriculture Paris 13e, Paris, Les Éd. ouvrières, 1966. extérieurs et du logement, dans le cadre
2. Christine Lelévrier, « La mixité dans traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964 ; 4. Philippe Boudon, Pessac de Le Corbusier, de la rénovation urbaine.
la rénovation urbaine : dispersion ou re- Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Paris, Dunod, 1969 ; Daniel Miller, “Appro- 6. Daniel Thin, « Milieux populaires et
concentration ? », Espaces et sociétés, Plon, 1955 ; Abdelmalek Sayad, « Un priating the state on the council estate”, logiques socialisatrices dominantes : une
140-141, 2010, p. 59-74. Pour un pano- logement provisoire pour des travailleurs Man, 23(2), 1988, p. 353-372. analyse de la confrontation », mémoire HDR,
rama sur ces travaux, voir Agnès Deboulet “provisoires”. Habitat et cadre de vie des 5. Expression utilisée par le directeur de Lyon, Université Lumière Lyon 2, 2010.
et Christine Lelévrier (dir.), Rénovations travailleurs immigrés », Recherche sociale, l’agence locale d’un office HLM pour dési-

ACTES DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES numéro 215 p. 102-119 103


Pierre Gilbert

Le rejet populaire la bourgeoisie10. Au milieu du XXe siècle, le mouvement


d’un dispositif hétéronome des arts ménagers et la conception de la cuisine comme
un laboratoire destiné à améliorer la productivité du
La cuisine ouverte, d’abord adoptée par la petite travail de la ménagère11 consacrent ainsi la cuisine comme
bourgeoisie intellectuelle, s’apparente lorsqu’elle fait le « domaine de la femme »12.
son apparition dans les cités HLM à l’imposition d’un C’est en partie en rupture avec cette organisation
dispositif architectural hétéronome. Imposée par des fondée sur une séparation sexuée des espaces domestiques
concepteurs qui se définissent par leur proximité sociale qu’à partir des années 1980 se développe au sein des
avec les premiers adeptes de ce modèle, elle se traduit fractions des classes moyennes fortement dotées en
par un rejet massif dans les cités, en raison de son capital culturel le modèle de la cuisine ouverte. Alors
incompatibilité avec les styles de vie populaires. qu’il connaissait jusque-là un rejet dans l’ensemble
de la société13, l’essor de cet agencement se produit
Une innovation des classes moyennes cultivées en haut de la hiérarchie sociale et résidentielle : dans
L’essor du modèle de la cuisine ouverte, à partir les maisons individuelles et les logements collectifs
des années 1970 en France, s’inscrit dans l’histoire privés14 et avant tout chez les jeunes et les cadres15.
de l’évolution et de la différenciation sociale des formes Il est particulièrement prisé par les « nouvelles classes
d’habitat. L’amélioration des conditions d’habitat moyennes », qui y voient une manière d’afficher leur
et l’accroissement de la taille des logements, qui font volonté d’organiser de façon moins rigide les rapports

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
des deux derniers siècles ceux de la conquête de l’inti- individuels16 et, en lien notamment avec le rejet par
mité et du confort domestique, se matérialisent par ce groupe social de la division traditionnelle des rôles
la division du logement en pièces spécialisées, dédiées entre les sexes17, de se distinguer à la fois des goûts
à des fonctions spécifiques (intimité, vie du groupe populaires et de l’ordre bourgeois fondé sur la sépara-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

domestique, réceptions, etc.)7. Les formes d’habitat tion entre les sexes et entre les générations18. Cette
et les manières d’habiter s’organisent selon des opposi- disposition des pièces est aujourd’hui très courante
tions variées, entre ville et campagne, mais aussi entre chez les gentrifieurs, qui aménagent fréquemment
classes ou fractions de classe. À la fin du XIXe siècle, leur appartement sur le modèle du loft, en suppri-
au-delà des écarts entre groupes sociaux, la pièce mant les cloisons entre salon et cuisine, en particu-
désignée comme la « cuisine » occupe dans les appar- lier au nom d’une division sexuée des tâches moins
tements bourgeois et dans les logis populaires une place rigide19. La cuisine ouverte, beaucoup moins prisée de
analogue, celle d’un espace relégué à l’écart du logement la bourgeoisie traditionnelle et des classes moyennes et
et réservé au sale8. À partir du début du siècle suivant, supérieures fortement dotées en capital économique20,
la diffusion des innovations portées par les réforma- apparaît également en décalage avec les styles de vie
teurs du logement social et par certaines franges de des milieux populaires, où le modèle le plus attractif
la bourgeoisie font progressivement sortir cette pièce reste celui de la cuisine fermée et suffisamment
des marges de l’espace domestique9. Elle y acquiert spacieuse pour y accueillir les repas21.
une nouvelle centralité, dans un mouvement intrinsè- L’introduction contemporaine de la cuisine ouverte
quement lié au processus de confinement des femmes dans les cités HLM ne découle pas comme dans
dans la sphère privée, amorcé dès le XIXe siècle au sein de le passé de la volonté des concepteurs d’« apprendre

7. Philippe Ariès et Georges Duby (dir.), La Dispute, 2014. mées ? Cuisine, cuisines et cuisinières », Université Lumière Lyon 2, 2010.
Histoire de la vie privée, Paris, Seuil, 1985 ; 11. Christine Frederick, Le Taylorisme Les Cahiers de l’OCHA, 11, 2006, p. 10-15. 20. Carolina Pulici, « Le goût dominant
Susanna Magri, « L’intérieur domestique. chez soi : pratique de la direction de 15. Yvonne Bernard, La France au logis. comme goût traditionnel : préférences
Pour une analyse du changement dans les la maison, Paris, Dunod, 1920 ; Joël Étude sociologique des pratiques domes- et aversions esthétiques des élites de
manières d’habiter », Genèses, 28, 1997, Lebeaume, L’Enseignement ménager en tiques, Liège, Mardaga, 1992. São Paulo », in Philippe Coulangeon et Julien
p. 146-164. France. Sciences et techniques au féminin, 16. Sabine Chalvon-Demersay, Le Triangle Duval (dir.), Trente ans après La Distinction
8. Monique Eleb et Anne Debarre, Archi- 1880-1980, Rennes, PUR, 2014 ; Nicole du XIVe. Des nouveaux habitants dans un de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte,
tectures de la vie privée. Maisons et Rudolph, « La cuisine, cellule de base de vieux quartier de Paris, Paris, Éd. de la 2013, p. 216-226. Il n’y a pas à notre
mentalités, XVIIe-XIXe siècles, Bruxelles/ la modernisation française. L’architecture, MSH, 1984. connaissance de travaux sociologiques
Paris, AAM/Hazan, 1999 ; Alain Faure, la modernisation et le genre dans la France 17. Catherine Bidou, Les Aventuriers du sur cette question en France. Un parcours
« Comment se logeait le peuple parisien à des Trente Glorieuses », mémoire de DEA, quotidien. Essai sur les nouvelles classes des catalogues commerciaux semble cepen-
la Belle Époque ? », Vingtième siècle. Revue Paris, EHESS-ENS, 1999. moyennes, Paris, PUF, 1984. dant confirmer cette hiérarchie : si elle est
d’histoire, 64, 1999, p. 41-52. 12. Comme l’écrit Nicole Haumont, dans 18. Jean-Michel Léger, Derniers domiciles régulièrement proposée dans les catalogues
9. Gwendolyn Wright, Building the Dream. un style qui ne permet pas toujours de connus. Enquête sur les nouveaux loge- de moyenne gamme, la cuisine ouverte dis-
A Social History of Housing in America, distinguer la description de la prescription, ments 1970-1990, Grâne, Créaphis, 1990. paraît dans les catalogues haut de gamme,
New York, Pantheon Books, 1981 ; voir Les Pavillonnaires. Étude psychosocio- 19. Anaïs Collet, « Générations de classes où on retrouve la cuisine séparée, dans la
S. Magri, art. cit. logique d’un mode d’habitat, Paris, Centre moyennes et travail de gentrification. Chan- continuité du modèle traditionnel bourgeois.
10. Leonore Davidoff et Catherine Hall, de recherche d’urbanisme, 1966, p. 65. gement social et changement urbain dans 21. François de Singly, Habitat et relations
Family Fortunes. Hommes et femmes de 13. Ibid. ; N. Rudolph, op. cit. le Bas Montreuil et à la Croix-Rousse, familiales : bilan, Paris, Plan construction
la bourgeoisie anglaise, 1780-1850, Paris, 14. Jean-Michel Léger, « Ouvertes ou fer- 1975-2005 », thèse de sociologie, Lyon, et architecture, 1998.

104
Troubles à l’ordre privé

à habiter » aux catégories populaires22. Elle renvoie Un agencement incompatible avec les styles de vie
d’abord aux contraintes des constructeurs, qui Aux Minguettes, le parc résidentiel reste comme
conduisent à réduire au maximum les surfaces des dans les autres cités HLM dominé par les immeubles
logements neufs, plus petites, à nombre de pièces des années 1960-1970. Les ménages qui vivent
égal, que celle des logements des années 1960 dans des appartements neufs construits dans le cadre de
et 1970. À cela s’ajoutent les normes actuelles la rénovation urbaine sont donc minoritaires. Leur accès
de construction en termes d’accessibilité aux handica- est toutefois potentiellement ouvert à tous : il l’est en
pés qui, en imposant une surface minimale pour des priorité aux habitants des tours démolies, qui bénéficient
pièces autrefois plus étroites (couloirs, salle de bains lors du relogement d’un accès prioritaire aux nouveaux
et toilettes), imposent la diminution de la surface des
logements sociaux, mais également à l’ensemble
autres pièces. Une troisième raison tient à l’attracti-
des habitants, originaires ou non des Minguettes,
vité supposée de ce dispositif. Hormis le gain de place
qui ont théoriquement la possibilité d’accéder à ces
qu’elle permet, la cuisine ouverte, considérée comme
nouveaux logements sociaux ou privés. La plupart
« moderne » – surtout si elle est « américaine »23 –,
des enquêtés, y compris lorsqu’ils résident dans les
a pour fonction de rendre ces logements plus attrac-
logements anciens, savent qu’une partie des nouveaux
tifs. Elle participe des stratégies des concepteurs
logements possède une cuisine ouverte et ont le plus
pour distinguer les nouvelles résidences du parc
souvent sur celle-ci une opinion bien définie.
résidentiel ancien et disqualifié des cités HLM, afin

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
La réaction la plus immédiate et la plus courante
de les rapprocher du standing du reste de l’agglo-
est la critique virulente25. Certains ménages refusent
mération : les nouveaux logements sont le principal
ainsi de s’installer dans le logement neuf qu’ils sollici-
outil de la politique de rénovation urbaine, celui qui
taient lorsqu’ils découvrent, lors de la visite, la présence
doit permettre, au nom de la « mixité sociale », l’ins-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

d’une cuisine ouverte. D’autres, qui y résidaient, ont


tallation dans ces quartiers de ménages plus favori-
pour ce même motif finalement demandé une mutation
sés. Comme l’explique le directeur d’agence d’un
office HLM, la volonté d’attirer ceux qui d’ordinaire pour une HLM ancienne des Minguettes, malgré
fuient le quartier justifie le choix, pour les nouvelles le déclassement objectif que représente un tel déména-
résidences, d’un agencement « novateur », compre- gement. Dans une des nouvelles résidences HLM, le
nant l’organisation en duplex de certains apparte- bailleur peine à trouver des candidats, la cuisine ouverte
ments, ainsi que les cuisines ouvertes : « La cuisine venant parmi les principaux motifs de rejet, avec la petite
américaine, qui était pas indépendante […] ça donne taille des logements et le montant élevé des loyers. Dans
du cachet, et du coup on sort un peu du milieu HLM une autre, une enquête de satisfaction conduite par
classique. C’est ça, aussi, l’intérêt ». l’office HLM auprès des nouveaux locataires indique
L’introduction de la cuisine ouverte ne relève donc que la principale difficulté recensée porte sur « la taille
pas d’une intention éducative. Ce choix témoigne de la cuisine et son ouverture sur le séjour ».
néanmoins des représentations ethnocentristes des Pour les agents des institutions locales, ces refus ont
agents qui mettent en œuvre la rénovation urbaine. quelque chose de surprenant. Les nouveaux logements,
Pour les architectes et les cadres des organismes peu nombreux et difficiles d’accès, sont relativement
de logement qui ont dessiné et validé les plans prisés par les habitants des Minguettes. Cependant,
de ces logements, la présence de cuisines ouvertes ces derniers ont toutes les chances d’avoir incorporé
apparaît en effet naturelle 24 , c’est-à-dire ajustée au cours de leurs expériences passées des dispositions
à leurs goûts en matière d’habitat, et les réactions à habiter qui impliquent la séparation entre cuisine
qu’elle va susciter ne sont aucunement anticipées, et salon26, un dispositif qui permet la division sexuée
suscitant chez les agents des organismes de logement de l’espace domestique27. La préférence populaire
une extrême surprise. pour la cuisine fermée et spacieuse est solidement

22. Jean-Michel Léger et Benoîte Decup- 24. Je n’ai malheureusement pas pu ren- de leur tour HLM », mémoire de master 1, 2 % (INSEE, recensement de la population).
Pannier, « La famille et l’architecte : les contrer les architectes de ces logements Paris, EHESS-ENS, 2009 ; Paul Gaudric et 27. Voir notamment : Jean-Yves Authier
coups de dés des concepteurs », Espaces au cours de l’enquête. Les entretiens avec Émilie Saint-Macary, « L’architecture sans les et Yves Grafmeyer, Les Relations sociales
et sociétés, 120-121, 2005, p. 15-44. les cadres des institutions en charge du habitants ? Les choix architecturaux dans autour du logement. État des savoirs et
23. La cuisine américaine est constituée logement (bailleurs et promoteurs) montrent les projets de rénovation urbaine », Métro- perspectives de recherche, Paris, Plan
par une cloison à mi-hauteur entre le salon cependant que le décalage entre ce dispo- politiques, 2013, www.metropolitiques. construction et architecture, 1997 ; Olivier
et la cuisine, à la façon d’un bar. Il s’agit sitif et les manières populaires d’habiter eu/L-architecture-sans-les-habitants.html. Schwartz, Le Monde privé des ouvriers.
d’une des multiples configurations que n’avait nullement été anticipé. 26. Ces ménages appartiennent en effet Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF,
peut prendre la cuisine ouverte : cuisine 25. Ce rejet s’observe dans d’autres cités de manière quasiment exclusive aux 1990 ; Y. Bernard, op. cit. ; J.-M. Léger,
américaine, kitchenette, ouverture d’une rénovées : voir Camille François, « Péril en la classes populaires. En 2008, les ouvriers Derniers domiciles connus…, op. cit.
seule des cloisons donnant sur le salon, demeure. Bailleur social et locataires d’une et employés représentent 83 % de la popu-
aménagement d’un passe-plat, etc. ZUS face à la démolition et au relogement lation active des Minguettes, les cadres

105
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

UNE CUISINE OUVERTE dans un quartier gentrifié.


Luptate ex eum ex
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Luptate ex eum ex

107
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Pierre Gilbert

enracinée. Lorsqu’il décrit la hiérarchie interne soumise que d’autres fractions des classes populaires
aux classes populaires, Richard Hoggart souligne aux contacts avec les autres groupes sociaux 33.
l’importance des différences résidentielles et la cuisine Dans ce contexte, si la cuisine ouverte fait l’objet d’un tel
est le premier élément qu’il mentionne : « Les gens rejet, c’est que la cloison qui sépare la cuisine du salon
du peuple savent reconnaître et doser savamment assure une fonction sociale importante, qui met en jeu
les différences de prestige qui séparent une rue la possibilité de maintien des styles de vie populaires.
de l’autre ou, dans une même rue, deux maisons
voisines : celle-ci est “mieux” parce qu’elle a une Les fonctions sociales de la cloison
cuisine indépendante [...] »28. Les classes populaires Trois thèmes reviennent de façon récurrente dans
des Minguettes sont également fortement marquées les entretiens, à propos de la cloison entre la cuisine
par la présence d’immigrés (essentiellement du et le salon : l’impossibilité de disposer d’un espace
Maghreb) ou d’enfants d’immigrés, dont les manières personnel ; la circulation des odeurs (liée aux habitudes
d’habiter viennent renforcer, en se combinant à elles, culinaires et aux représentations du propre et du
les pratiques domestiques populaires locales29. sale) ; et l’absence de séparation spatiale permettant
Si les classes populaires (immigrées ou non) de s’épanouir dans un entre-soi genré. Dans l’extrait
sont fortement soumises aux forces de l’acculturation d’entretien suivant, une habitante, propriétaire d’un
en raison de la multiplication des contacts avec les autres logement avec cuisine fermée dans un immeuble ancien
groupes sociaux30, tout laisse penser que les manières des Minguettes, résume les principales raisons

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
d’habiter résistent davantage à l’influence de la culture de ce rejet de la cuisine ouverte :
dominante que d’autres dimensions constitutives
des styles de vie. D’une part, l’espace domestique est « Et les cuisines américaines, parce qu’ils en font
un domaine relativement protégé des rapports pas mal [dans les nouveaux logements] ?
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

de domination. « Charbonnier maître chez soi », assure Ah, ça j’aime pas moi, parce que, quand vous
cuisinez, vous préférez être tout seul, alors que les
le proverbe : même le plus humble d’entre tous, qui
cuisines américaines, il faut toujours être en relation
occupe dans de nombreux espaces une position avec celui qui est au salon, c’est ça, vous pouvez
subordonnée, dispose dès qu’il franchit le seuil de son pas donner votre tête à la cuisson et puis en même
foyer du pouvoir d’organiser à sa guise son existence. temps bavarder, on peut pas, faut faire les choses
Cette affirmation doit bien sûr être nuancée : il suffit, à part, si vous voulez. [...] Quand vous cuisinez,
à titre d’exemple, de songer aux différences de statut c’est un peu tout, l’odeur, enfin, qu’elle soit bonne
ou mauvaise, celui qui est au salon il va pas se
d’occupation entre locataires et propriétaires (directe-
sentir bien, ou il aimerait pas. [...] Les cuisines
ment liée à la position occupée dans l’espace social), qui américaines, ça m’a jamais [intéressée].
confère des droits très différents à disposer de son lieu de Ouais, c’est pas...
résidence, ou encore de noter que le logement est aussi C’est pas mon [truc]. En tout cas, comme là [chez
un espace de plein exercice d’autres formes de domina- moi], ça c’est bien, on ferme la porte, on n’a pas
de, on est indépendant, si vous voulez, je peux
tion, en premier lieu celle entre les sexes. Le proverbe
papoter avec ma copine très bien alors que mon
n’en traduit pas moins la spécificité de l’espace privé et mari peut très bien discuter avec son copain qui
l’importance qu’il recouvre pour les classes populaires, en est ici [au salon], c’est toujours bien. Alors que la
raison précisément de la position dominée qu’occupent cuisine américaine, [...] on est obligés de chucho-
ses membres dans d’autres lieux – au travail, à l’école, ter, si vous voulez, on peut pas dire ce qu’on pense
etc. Le logement est bien ce domaine appropriable, sur clairement, on est obligés de chuchoter, si vous
voulez, les cuisines américaines, c’est pas très bien,
lequel on dispose du pouvoir d’organiser à sa façon son
en fait, pour moi, j’aime pas trop. » (Azra Bekala,
espace et son temps, un « marché franc »31 à l’abri des 35 ans, femme au foyer, mari entrepreneur dans
formes de subordinations directes connues par ailleurs, le bâtiment, trois enfants).
où peuvent s’exprimer plus librement les styles de vie :
« Le lieu privilégié de leurs activités culturelles les moins La cuisine ouverte vient ainsi contrarier les styles de vie
marquées par les effets symboliques de la domination »32. des habitants des Minguettes pour une triple raison.
D’autre part, la population des cités HLM est moins La première renvoie au processus historique de montée

28. Richard Hoggart, La Culture du pauvre. de sociologie, Lyon, Université Lumière “populaire”? », Actes de la recherche en Olivier Schwartz (« La notion de “classes
Étude sur le style de vie des classes popu- Lyon 2, 2013, ainsi que les références sciences sociales, 46, 1983, p. 98-105. populaires” », op. cit.) : ils résident dans
laires en Angleterre, Paris, Minuit, 1970, citées plus bas. 32. Claude Grignon et Jean-Claude Passe- des quartiers connaissant une forte
p. 47. 30. Olivier Schwartz, « La notion de ron, Le Savant et le populaire. Misérabilisme ségrégation résidentielle, ont des par-
29. Voir par exemple Jennifer Bidet, “classes populaires” », mémoire d'HDR, et populisme en sociologie et en littérature, cours scolaires marqués par une reléga-
« Vacances au bled de descendants Guyancourt, Université de Versailles Saint- Paris, Seuil, 1989, p. 81. tion précoce et occupent plus rarement
d’immigrés algériens. Trajectoires, pra- Quentin-en-Yvelines, 1998. 33. Les habitants des cités échappent des emplois « relationnels ».
tiques, appartenances », thèse de doctorat 31. Pierre Bourdieu, « Vous avez dit en partie aux processus décrits par

108
Troubles à l’ordre privé

Une enquête sur les classes populaires


et la rénovation urbaine
L’analyse s’appuie sur une recherche conduite pendant de favoriser la production chez les enquêtés
six ans dans deux quartiers du grand ensemble des de discours indexés sur des pratiques concrètes 4,
Minguettes, à Vénissieux1. Cette enquête localisée vise les entretiens étaient conduits dans le cadre familier
à saisir dans un même mouvement la genèse locale de du logement et contenaient de nombreuses questions
cette politique, la manière dont elle est mise en œuvre, ses et relances sur les pratiques. Ils s’accompagnaient pour
effets sur le peuplement et les trajectoires des habitants, la plupart d’une visite de l’appartement, commentée
mais aussi sur leurs rapports au quartier et à l’espace par leurs occupants, permettant ainsi d’approfondir la

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
domestique. Elle combine divers outils d’enquête : description de leur logement et de leurs usages. La prise
52 entretiens approfondis avec des habitants, 20 entre- de photographies, quand les enquêtés l’autorisaient,
tiens avec des agents des institutions locales, l’analyse remplissait la même fonction, tout en offrant une ressource
statistique des mobilités résidentielles et de l’évolution pour objectiver, a posteriori, la description des intérieurs
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

du peuplement, l’exploration d’archives et de diverses domestiques. Enfin, les situations d’entretien offraient un
sources écrites produites par les logeurs, ainsi que poste d’observation privilégié des pratiques et interactions
de multiples observations des espaces publics. Partant domestiques, comme les visites informelles de proches
du constat de l’importance de l’espace résidentiel dans la ou les pratiques féminines de réception à domicile en
construction des groupes sociaux2, cette recherche décrit journée. Ainsi, la localisation systématique des entre-
la manière dont l’évolution des logiques de peuplement tiens dans le salon (et, à une exception près, jamais dans
et les transformations matérielles de l’habitat affectent la cuisine), constitue un indicateur de la spécialisation
les classes populaires des cités HLM. L’impact de ces fonctionnelle des pièces. Les entretiens permettaient
changements spatiaux est saisi en étudiant cette classe également d’observer les interactions entre les membres
sociale sur ses « deux jambes »�3 : la position occupée dans du foyer, comme par exemple les interférences entre les
l’espace social et les styles de vie. D’une part, l’analyse usages concurrents de la pièce principale dans les appar-
statistique des mobilités et de l’évolution du peuplement, tements avec cuisine ouverte, illustrant la perturbation
associée à l’enquête sur l’encadrement institutionnel des provoquée par ce dispositif au sein du foyer.
mobilités et aux entretiens avec les habitants, permet de
mettre au jour la manière dont le processus de rénovation 1. Pierre Gilbert, « Les classes populaires à l’épreuve de la
redéfinit les positions et les trajectoires sociales rénovation urbaine : transformations spatiales et changement
et résidentielles dans les cités HLM. social dans une cité HLM », thèse de doctorat en sociologie et
anthropologie, Lyon, Université Lyon 2, 2014.
D’autre part, ces changements sont associés à un
2. Jean-Claude Chamboredon, « La construction sociale des
processus de transformation des styles de vie, décrits populations », in Georges Duby (dir.), Histoire de la France
à partir de l’étude des rapports pratiques et symbo- urbaine, Paris, Seuil, 1985, p. 441-471 ; Michel Verret, « L’éco-
liques à l’espace résidentiel. L’enquête portait ainsi nomie spatiale de la culture ouvrière », in Maurice Imbert et
sur l’évolution des rapports au quartier, saisis grâce Paul-Henry Chombart de Lauwe (dir.), La Banlieue aujourd’hui,
Paris, L’Harmattan, 1982, p. 257-266.
à des observations dans les espaces publics et à des
3. Christian Baudelot et Roger Establet, « Classes en tous
entretiens approfondis avec les habitants. Ces derniers genres », in Margaret Maruani (dir.), Femmes, genre et socié-
comprenaient également de nombreuses questions tés : l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2005, p. 38-47 ;
et relances sur les rapports à l’espace domestique et leur Olivier Schwartz, « La notion de “classes populaires” », mémoire
évolution au cours de la rénovation : les sociabilités à d’HDR, Guyancourt, Université de Versailles Saint-Quentin-en-
Yvelines, 1998.
domicile, les usages des différentes pièces, les pratiques
4. Pierre Gilbert, « L’effet de légitimité résidentielle : un obstacle
d’aménagement, de décoration et d’ameublement, à l’interprétation des formes de cohabitation dans les cités
mais aussi les goûts en matière d’habitat. Afin HLM », Sociologie, 3(1), 2012, p. 61-74.

109
Pierre Gilbert

de l’intimité et d’investissement de la sphère domestique. La deuxième raison du rejet tient au modèle de la


Ce processus se traduit par un allongement du temps séparation des espaces privés et publics du logement
passé dans le logement, où les situations de coprésence qui domine aux Minguettes. À propos de la cuisine
entre les membres du foyer se multiplient. Cette copré- ouverte, les enquêtés mentionnent souvent le problème
sence n’est pas sans susciter de tensions au sein du de la circulation des odeurs de cuisine. Celui-ci découle
ménage, qui sont résolues par la possibilité de disposer notamment d’habitudes culinaires, comme la friture ou
d’« espaces personnels »34. les plats bouillis, qui impliquent des cuissons longues
L’importance de la séparation entre cuisine et odorantes. En raison de la différenciation symbo-
et salon est renforcée par le contexte spécifique des cités lique entre les pièces du logement, cette circulation crée
HLM. Celui-ci se différencie en effet des conditions chez les habitants une sensation de malaise, un mélange
d’habitat des classes populaires du monde rural désagréable, un enchevêtrement entre des domaines
ou périurbain, où domine l’habitat pavillonnaire, de la pratique censés être séparés.
qui offre de nombreux espaces personnels, notam- Les milieux populaires partagent une conception
ment masculins – jardin, atelier, etc. – propices au relativement rigide de la séparation entre les pièces
déploiement d’un « goût [populaire] de l’activité »35. du logement, davantage que dans les classes moyennes
Les cités HLM offrent à leurs occupants très peu de et supérieures. Les visiteurs (hormis les plus proches)
ces « tiers espaces »36 entre le logement et le travail. sont accueillis presque exclusivement dans le salon,
La présence d’une cloison entre la cuisine et le salon la cuisine étant réservée aux repas quotidiens

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
a dès lors une importance considérable : dans un et familiaux, et l’accès aux chambres n’est ouvert
contexte de rareté des espaces disponibles, elle permet qu’aux visiteurs les plus intimes39. En continuité avec
de disposer d’espaces à soi (le plus souvent le salon pour la fonction historique de cet espace, ce style de vie renvoie
les hommes, la cuisine pour les femmes), espaces qui à une conception de la cuisine comme un espace avant
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

peuvent aussi servir de support à l’entre-soi mascu- tout féminin, mais aussi relevant du domaine du sale
lin ou féminin lors des réceptions dans le logement. et devant rester caché aux yeux extérieurs. La cuisine
Cette cloison constitue donc un rempart pour préserver ouverte apparaît dès lors « bizarre » à de nombreux
les arrangements domestiques, souvent fragiles, au sein habitants, qui soulignent la nécessité de tenir cet
du monde privé des classes populaires. espace à l’abri des regards, comme si rendre visible
Cette partition de l’espace domestique s’inscrit le désordre de la cuisine risquait de mettre en péril
dans des rapports sociaux de sexe inégalitaires l’honorabilité du foyer.
au sein des couples, l’espace féminin de la cuisine Chez les quelques ménages résidant dans
et du travail domestique se distinguant du salon, un logement avec cuisine ouverte, les travaux d’amé-
lieu masculin de la détente et des loisirs. Loin d’être nagement consistent la plupart du temps à masquer
un tropisme populaire, la spécialisation sexuée des la cuisine depuis l’espace de réception (les canapés
tâches comme l’inégale répartition du travail domes- du salon), autrement dit à la rendre invisible pour les
tique, bien que légèrement plus prononcée au sein invités. Toutefois, aucun de ces ménages n’a fermé
des classes populaires, qui à la différence des catégo- complètement cette pièce, ce qui indique que la circu-
ries supérieures disposent rarement de la possibi- lation des odeurs est bien moins problématique que
lité de déléguer à des tiers les tâches domestiques, le caractère visible de la cuisine. Les propriétaires des
reste une tendance structurante dans tous les milieux appartements neufs, qui avaient initialement le choix
sociaux 37. Mais la répartition inégale des tâches de la configuration de leur appartement, ont le plus
domestiques commune à l’ensemble des groupes souvent opté pour la fermeture pour cette raison.
sociaux s’accompagne dans les classes supérieures
de la valorisation du principe d’égalité, alors qu’en « C’est vous qui avez décidé de fermer ici, ou ça
l’était déjà ?
bas de la hiérarchie sociale on observe un attache-
Non, là c’est fermé, c’est comme ça sur les plans.
ment au modèle de la spécialisation sexuée des rôles38. Et après c’est vous qui disiez si vous ouvrez ou
Or la suppression de la cloison entre la cuisine et le pas, une cuisine ouverte ou pas. Moi, j’ai des petits
salon vient contrarier cette représentation différenciée. donc je préfère pas faire une cuisine ouverte. […]

34. O. Schwartz, Le Monde privé des nel, tâches domestiques, temps “libre” : 2009, p. 88-95 ; François de Singly, « Les A. Sayad, « Un logement provisoire… »,
ouvriers..., op. cit. quelques déterminants sociaux de la vie habits neufs de la domination masculine », art. cit. ; Rabia Bekkar, Nadir Boumaza
35. Florence Weber, Le Travail à-côté. Étude quotidienne », Économie et statistique, Esprit, 196, 1993, p. 54-64. et Daniel Pinson, Familles maghrébines
d’ethnographie ouvrière, Paris, INRA-Éd. de 478-479-480, 2015, p. 119-154. 39. J.-Y. Authier et Y. Grafmeyer, op. cit. en France, l’épreuve de la ville, Paris,
l’EHESS, 1989. 38. Marie-Clémence Le Pape, « Être parent Cette distinction très franche entre les PUF, 1999 ; Philippe Bonnin et Roselyne
36. O. Schwartz, Le Monde privé des dans les milieux populaires : entre valeurs espaces publics et privés du logement de Villanova (dir.), D’une maison l’autre.
ouvriers…, op. cit. familiales traditionnelles et nouvelles normes structure aussi les manières d’habiter des Parcours et mobilités résidentielles, Grâne,
37. Cécile Brousse, « Travail profession- éducatives », Informations sociales, 154, immigrés du Maghreb. Voir notamment : Créaphis, 1999.

110
Troubles à l’ordre privé

Puis même, ça ferait désordre, si la cuisine est en du logement ayant non seulement un impact sur
fouillis, pas rangée, je pourrais pas, je pourrais pas la réputation du foyer, mais aussi des conséquences
gérer ça. Donc chez nous, la cuisine, c’est comme
matérielles et économiques concrètes44.
ça. » (Yasmina Amar, 36 ans, caissière, mari agent
d’entretien municipal, trois enfants, propriétaires Enfin, la troisième raison du rejet tient à des pratiques
dans une nouvelle résidence, cuisine fermée). de sociabilité fondées en partie sur la séparation
entre les sexes, plus fréquente au sein des classes
Si préserver la cuisine hors de la vue des visiteurs populaires45, notamment lors des réceptions dans
apparaît si important, c’est que cette pièce joue le logement. Contrairement à l’idée selon laquelle
un rôle particulier dans la respectabilité dans les les relations sociales dans les cités seraient marquées
quartiers populaires : savoir tenir sa cuisine est un par l’isolement social ou dominées par des conflits
enjeu d’honorabilité et de réputation. Norbert Elias et entre habitants 46 , on observe aux Minguettes des
John Scotson notaient ainsi qu’un des thèmes récurrents sociabilités intenses et une forte interconnaissance,
de la stigmatisation des « marginaux » par les « établis » qui s’expliquent par l’ancrage local et familial d’une part
était la propreté, et tout particulièrement celle de la importante des habitants. Ces relations se déploient
cuisine40. Aux Minguettes, la critique des voisins trop notamment dans les nombreux espaces publics
« sales » se cristallise souvent sur la question des cafards. du quartier, lors du grand marché bi-hebdomadaire
Ces insectes invasifs, qui se nourrissent dans les cuisines, ou à la sortie des écoles, et se matérialisent au sein
alimentent non seulement la crainte de la contamination du voisinage par des échanges fréquents de services

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
physique du chez-soi, mais aussi la peur d’une contagion ou de plats préparés. Elles prennent aussi place dans
symbolique : leur présence, attribuée à des voisins jugés des lieux réservés aux sociabilités masculines, comme
peu soigneux, menace de disgrâce et de déclassement les cafés (dont la fréquentation fait l’objet d’un fort
l’ensemble de l’immeuble et de ses habitants. discrédit parmi les habitants) ou les espaces plus
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

La nécessité de fermer la cuisine tient également respectables dédiés aux sports ou au culte. On retrouve
à la spécificité des sociabilités en milieu populaire. également aux Minguettes les sociabilités féminines
Si les pratiques de réception dans le logement y sont populaires traditionnelles autour de la « tasse de café »
davantage réservées aux proches qu’en haut de la ou de la « tasse de thé »47 pendant la journée, notam-
hiérarchie sociale, ce qui permet de se préserver ment chez les femmes au foyer, mais également chez
des regards extérieurs, ces sociabilités sont aussi celles ayant des horaires de travail réduits ou atypiques.
marquées par leur caractère informel et peu prévi- Ces sociabilités féminines se déroulent à la fois entre
sible : elles font moins souvent l’objet d’une planifica- amies et au sein du réseau familial48. La division sexuée
tion. Il s’agit là d’un trait classique de la culture des des sociabilités repose notamment sur une distinction
classes populaires41, qui demeure encore fortement des espaces publics du logement lors des réceptions où,
ancré aux Minguettes, mais aussi d’un héritage des en alternance avec des temps de regroupement mixte,
styles d’habiter au Maghreb, où la norme de l’hospi- les hommes restent au salon pendant que les femmes
talité impose d’être prêt à recevoir à tout moment42. se retrouvent à la cuisine.
Par ailleurs, si les visiteurs sont pour l’essentiel Elle est également illustrée par le cas de Nadia
des membres de la parenté ou des cercles d’inter- Arrache (42 ans, agent de service hospitalier, mari
connaissance (voisins, collègues de travail, etc.), ouvrier qualifié des transports, trois enfants), qui
le logement des classes populaires subit aussi de a emménagé dans un duplex avec cuisine ouverte d’une
façon occasionnelle l’intrusion d’agents de diverses nouvelle résidence HLM, dont elle retire un sentiment
institutions de contrôle social43. Lors de ces visites, très marqué de promotion sociale. Lors de mon arrivée
les enjeux d’honorabilité liés à la propreté de la cuisine en début d’après-midi, Nadia est installée dans le salon
et à la bonne tenue du logement se trouvent avec deux amies, anciennes voisines de la tour où elle
décuplés, la perception que ces agents ont de l’état résidait auparavant, autour d’un thé et de pâtisseries

40. « Les vieilles familles soupçonnaient que d’habiter ? Modèles d’habiter au Maghreb, de Reims-Champagne-Ardenne, 2010 ; Le résidentielle : un obstacle à l’interprétation
les maisons de “là-bas”, surtout les cuisines, logiques des concepteurs et compétences Collectif Onze, Au tribunal des couples. des formes de cohabitation dans les cités
n’étaient pas aussi propres qu’elles auraient des habitants », Architecture et comporte- Enquête sur des affaires familiales, Paris, HLM », Sociologie, 3(1), 2012, p. 61-74.
dû l’être ». Voir Norbert Elias et John L. ment, 10(3), 1994, p. 295-316. Odile Jacob, 2013, p. 105-106. 47. O. Schwartz, Le Monde privé des
Scotson, Logiques de l’exclusion. Enquête 43. Delphine Serre, Les Coulisses de 44. Au cours de la rénovation, cela affecte ouvriers…, op. cit. ; Michel Bozon, Vie
sociologique au cœur des problèmes d’une l’État social. Enquête sur les signalements par exemple les chances d’accéder à un quotidienne et rapports sociaux dans une
communauté, Paris, Fayard, 1997, p. 42. d’enfant en danger, Paris, Raisons d’agir, logement neuf. petite ville de province. La mise en scène
41. J.-Y. Authier et Y. Grafmeyer, op. cit. 2009 ; Ana Perrin-Heredia, « Logiques 45. Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle des différences, Lyon, PUL, 1984.
42. Voir les références déjà citées. Au économiques et comptes domestiques en Coutant, Olivier Masclet et Nicolas Renahy, 48. Catherine Bonvalet, « La famille-entou-
Maghreb, une pièce spécifique est destinée milieux populaires. Ethnographie écono- Sociologie des classes populaires contem- rage locale », Population, 58(1), 2003,
aux réceptions, le bit-ed-diaf. Voir Françoise mique d’une “zone urbaine sensible” », thèse poraines, Paris, Armand Colin, 2015. p. 9-43.
Navez-Bouchanine, « Que faire des modèles de doctorat de sociologie, Reims, Université 46. Pierre Gilbert, « L’effet de légitimité

111
Pierre Gilbert

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

UN SALON marocain.

LORE VEL ET ADIT iriuscilisci tat. Ut ad ex erostrud tem velismolore dit atisit adit augiamet ullandreet eugait
adiat. Ut ulla faci et, qui tatio odit aliquiscil esse tate essent prate commolore con voloborper sim quam
nullan veriure facidunt ad ming essi.

UNE CUISINE FERMÉE avec vue sur le salon.

112
Troubles à l’ordre privé

orientales – offertes par une autre habitante du quartier de la cuisine comme un espace féminin est une traduction
à l’occasion du mariage de sa fille. L’entretien se déroule concrète dans l’espace de l’appartement. L’attachement
en présence des amies, qui interviennent de temps des femmes à la cuisine fermée s’explique par les
en temps. Dans l’extrait suivant, Nadia et l’une d’entre elles aspirations à disposer dans le logement d’une zone
affirment très explicitement la nécessité de disposer d’un « non-mixte », d’un espace d’autonomie pour soi et
espace séparé où les conversations puissent s’épanouir pour l’entre-soi féminin, qui permet de s’extraire,
dans l’entre-soi féminin : en partie, des rapports de domination liés au genre
– et dont l’absence de séparation avec le salon vient
« [Nadia] Y en a beaucoup qui, parce que comme remettre en cause l’existence.
on est musulmans, y en a beaucoup des gens qui
Au-delà de la question de l’adéquation entre
sont musulmans ici, nous, on ferme beaucoup
entre les hommes [et les femmes], parce que y un dispositif architectural et des manières d’habiter,
en a qui reçoivent, y a des familles qui sont un les réactions des habitants face à la cuisine ouverte
peu... doivent aussi se comprendre en relation avec les trans-
[Son amie] Enfin, y a pas la mixité, on va dire. formations provoquées par la rénovation urbaine
[Nadia] La mixité, ouais. Les femmes à part, les
et la manière dont celle-ci affecte les trajectoires des
hommes à part.
[Son amie] C’est parce qu’on est mieux entre
habitants. Cette politique tend en effet à accentuer
nous [rires]. Dans n’importe quelle culture, hein, fortement la hiérarchie locale de l’habitat et crée
musulman, pas musulman, on est beaucoup plus une situation de concurrence entre les habitants

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
à l’aise quand y a des discussions de femmes que, pour l’accès aux logements neufs. Elle offre ainsi
y a certains sujets qu’on peut pas aborder devant aux ménages les moins précaires des opportunités
des hommes, ça c’est clair. Et vice versa. Vous allez
de promotion résidentielle, dont le corollaire est, pour
écouter la discussion dans un groupe d’hommes, et
le reste de la population, une forme de déclassement
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

écouter la discussion dans un groupe de femmes,


y a des discussions, c’est pas compatible, c’est pas social et résidentiel. En accroissant les écarts objec-
possible. Donc nous, on se lâche plus [davantage] tifs et subjectifs entre les trajectoires des habitants,
quand on est que entre femmes, ça c’est clair. Et elle instaure ainsi une distance sociale entre les diffé-
ça, c’est chez tout le monde, c’est vraiment chez
rentes fractions des classes populaires qui partagent
tout le monde.
[Nadia] C’est pour ça aussi qu’on est... C’est pour
un même territoire. Les ménages qui connaissent une
ça, les gens, ils demandent que ce soit un peu la promotion locale en accédant aux logements neufs,
salle à manger fermée et la cuisine séparée aussi, qui appartiennent plutôt aux fractions stables des
comme ça, ça peut... classes populaires (couples bi-actifs, formés d’ouvriers
Ouais, ça permet de rester entre femmes d’un côté, et/ou d’employés qualifiés, en emploi stable), adoptent
et entre hommes de l’autre.
à l’égard de leurs voisins des stratégies de distinction,
[Nadia] Et moi, j’ai remarqué, une fois, quand
ma voisine elle avait eu son enfant, c’est vrai, les qui reposent sur des discours de mise à distance et sur
hommes, elle était obligée de passer, pour aller l’adoption de pratiques novatrices en matière d’habitat,
donner le sein, [...] monter dans la mezzanine. de sociabilité ou d’encadrement des enfants. De leur
Parce qu’en plus c’est en hiver, alors il pleut côté, les fractions précaires et déclassées réagissent
dehors, ils sont obligés de rentrer, les hommes, à ces transformations par des formes de quant-à-soi,
ils sont obligés de passer [dans le salon] pour aller
par la critique de la rénovation urbaine et la dénon-
dans les chambres au lieu de, c’est pas comme un
salon, une salle à manger séparée, c’est-à-dire, on ciation de l’embourgeoisement du quartier comme
met un peu les femmes ici, et les hommes... » de ses habitants les plus favorisés. Dans ce contexte
qui accroît la disqualification de l’habitat ancien et de
Ce style de vie fortement organisé autour des sociabilités ses habitants, le rejet de la cuisine ouverte est pour ces
féminines locales, résulte avant tout des multiples derniers une manière de prendre ses distances avec les
contraintes que subissent les femmes des Minguettes changements en cours. Il est pour cette raison davan-
sur le marché du travail, d’où elles demeurent encore tage affirmé par les ménages les plus âgés et les plus
largement exclues, comme le montrent la faiblesse précaires, pour qui la rénovation se traduit par une
du taux d’emploi des femmes et le taux élevé parmi forme de déclassement. Il est aussi partagé par certains
elles de temps partiels49. Cette position dominée sur enquêtés plus jeunes et au profil plus favorisé – comme
le marché du travail trouve une compensation dans la famille Bekala qui connaît une promotion résiden-
la place valorisée qu’elles occupent dans l’espace tielle – en raison de son incompatibilité avec leur
local et au sein de la famille, dont la définition mode de vie. Si la critique de ce modèle domine

49. En 2008, le taux d’emploi des femmes de 25-54 ans est de 47 % aux Minguettes, contre 77 % dans l’unité urbaine de Lyon. Et parmi les femmes salariées des Minguettes,
38 % sont à temps partiel, contre 28 % dans l’unité urbaine (INSEE, Recensement de la population).

113
Pierre Gilbert

dans la population et est exprimée avec force, Ce que la cuisine ouverte


elle recèle cependant souvent une part d’ambivalence. fait aux styles de vie
Malgré les logiques puissantes du rejet, l’image moderne
et novatrice associée à ce modèle exerce un certain Une minorité importante des habitants réside désormais
attrait sur les habitants. En rejetant ce dispositif, dans un logement avec une cuisine ouverte et doit
ils prennent le risque d’apparaître comme étant davan- composer avec ce cadre matériel – c’est le cas
tage situés du côté de la tradition que du changement et, de 7 des 52 ménages rencontrés. La plupart d’entre
en manifestant un goût plus classique et moins distinctif, eux ont une représentation plutôt ambivalente de
de faire l’objet du mépris des ménages les plus novateurs. ce dispositif, rejeté pour ses inconvénients mais
C’est le cas de Sonia Bismili (40 ans, quatre reconnu comme une forme d’agencement « moderne »,
enfants). Immigrée algérienne d’origine rurale, mariée et faisant par conséquent l’objet de valorisation
à un ouvrier originaire du secteur, elle fait partie et d’appropriation.
des ménages ayant un fort ancrage au quartier,
où elle a reconstitué une famille de substitution après Les conditions sociales de l’adoption du modèle
son arrivée en France. Bénéficiant en raison de son Dans les entretiens, la cuisine ouverte est désignée
autochtonie et de la solvabilité de son foyer d’un profil comme à la « mode », associée à « quelque chose
plutôt favorable auprès du bailleur, elle se voit propo- de luxe ». Comme le résume Rachid Daoud (39 ans,
ser au moment du relogement un appartement dans aide-soignant, femme auxiliaire de vie, trois enfants,

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
une nouvelle résidence. Après avoir visité ce qu’elle locataire HLM dans une nouvelle résidence, cuisine
appelle une « villa », elle refuse la proposition qui ouverte) : « C’est bien, ça change de l’architecture
lui permettrait de connaître une promotion locale et des appartements qu’on a connus. On va dire que
préfère s’installer dans une tour HLM du quartier. ça fait style ». Qu’ils occupent ou non un logement
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

Son refus est motivé par la petite taille des nouveaux avec cuisine ouverte, une large partie des habitants
logements, mais surtout par la présence d’une « cuisine perçoit ce dispositif comme moderne et novateur,
américaine », sur laquelle elle porte un jugement y compris ceux qui comme Sonia Bismili le rejettent.
très négatif, en raison de la distance avec ses manières Et chez une minorité significative des ménages
d’habiter (sociabilités séparées entre les sexes, rencontrés, parmi ceux qui connaissent une trajec-
gestion de la saleté, etc.). En justifiant son refus toire ascendante dans l’espace local, la cuisine ouverte
– « la cuisine américaine, c’est pas mon style » –, elle est même fortement valorisée.
est ainsi conduite à affirmer son attachement à un style Cette image de modernité traduit le processus
d’aménagement domestique « classique », qui s’oppose de diffusion verticale du modèle, depuis le haut
au caractère « moderne » de la cuisine ouverte : de la hiérarchie sociale, où il a été initialement adopté
par les classes moyennes cultivées, vers les classes
« Ah, ça me plaît pas. La vérité, non. […]
populaires. Les médias de masse semblent ici jouer un
C’est, maintenant, les trucs de maintenant. Peut-
être ils changent de style, ils voient les styles améri- rôle important, notamment à travers la multiplication
cains ou je sais pas quoi, mais je sais pas. Y a depuis les années 2000 d’émissions télévisées de décora-
beaucoup des gens qui aiment le style classique, tion et d’aménagement, au premier rang desquelles
pas moderne. La vérité, y a rien de mieux que celle de Valérie Damido, D&Co, que deux enquêtés
le classique. Un truc simple, mais c’est mieux.
citent spontanément lorsqu’on aborde la question des
Un truc de moderne, maintenant, c’est pourri,
la vérité, c’est pas bon, non. Y en a qui habitent
cuisines ouvertes. C’est le cas de Saïd Bouziane (34 ans,
là-bas et qui le regrettent. » petit commerçant, femme employée de commerce, deux
enfants), nouveau venu aux Minguettes et locataire HLM
Dans le contexte de transformation matérielle dans une résidence neuve, avec une cuisine fermée :
et symbolique de l’habitat provoquée par la rénovation,
«  Et dans certains nouveaux logements, ils ont
la critique de la cuisine ouverte conduit mécaniquement
fait des cuisines américaines, des cuisines ouvertes.
à apparaître dans le camp de ceux qui refusent le « style Ça, ça vous aurait intéressé ?
moderne » et ne se situent pas du côté des « novateurs » Ouais bien sûr, bien sûr. Parce que nous, on est
qui, eux, accèdent à une condition sociale et résiden- comme tout le monde, on a une télé et on voit
tielle supérieure. La cuisine ouverte participe ainsi ce qui se fait dans les séries télévisées modernes,
des signes qui font des résidences neuves un symbole on voit ce qui se fait dans D&Co, etc., donc
du coup ça nous donne des petites idées, on s’dirait
de promotion sociale. Cela explique que, malgré
“bah on aimerait bien”. Voilà. En fait on aimerait
tout, une partie des habitants accepte de s’installer bien, ouais avoir un truc stylé, un truc classe.
dans les logements neufs et se trouve contrainte Après c’est vrai que, avoir un bel appartement,
de composer avec cet agencement hétéronome. ça rend fière une personne, quoi. »

114
Troubles à l’ordre privé

« Le phénomène d’ouverture de la cuisine sur


la salle à manger provient des États-Unis.
De l’autre côté de l’Atlantique, cet aménage-
ment est désormais devenu une norme quasi-
systématique. Il faut bien avouer qu’une
telle implantation n’est pas dénuée de bon
sens et présente plusieurs avantages. Ouvrir

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
la cuisine sur la salle à manger permet tout
d’abord d’accroître la luminosité de la pièce.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

[…] Dans certains cas, le gain d’espace


est tel que la nouvelle pièce s’apparente
à un véritable loft. En outre, une cuisine
ouverte apporte une touche de convivialité à
la pièce puisqu’elle offre la possibilité à celui
ou celle qui cuisine de participer à la conver-
sation qui se tient dans le même temps dans
la salle à manger. Inversement, les invités,
confortablement installés dans le salon pour
l’apéritif se lèchent les babines grâce aux odeurs
émanant des fourneaux. Elle devient donc
un véritable lieu de vie de la maison. »

LORE VEL ET ADIT iriuscilisci tat. Ut ad ex erostrud tem velismolore dit atisit adit augiamet ullandreet eugait
« Dossier
adiat. : laet,cuisine
Ut ulla faci qui tatioouverte », Deco.fr,
odit aliquiscil site web
esse tate essent prate de l’émission
commolore téléviséesimD&Co,
con voloborper quam
16 septembre
nullan veriure facidunt2015.
ad ming essi.

115
Pierre Gilbert

La cuisine ouverte représente donc pour une partie davantage à l’acceptation de contextes contradictoires
des enquêtés un attribut de modernité. Deux avec les dispositions intériorisées, tant que ceux-ci
des ménages rencontrés, locataires en HLM, ont même permettent en contrepartie de matérialiser une trajectoire
envisagé de transformer leur appartement en suppri- ascendante. Par ailleurs, ces primo-migrants (venus avant
mant la cloison entre cuisine et salon. C’est le cas tout du Maghreb) appartiennent aux vagues d’immigra-
de Mario et Agnès Montout (37 et 40 ans, ouvrier tion récentes, différentes des migrations d’origine plus
dans le bâtiment et agent de service hospitalier, deux souvent rurale et populaire des années 1960 et 197050.
enfants), qui ont dû renoncer à leur projet parce que Plus diplômés, plus souvent issus des classes moyennes
cette cloison de leur HLM est un mur porteur, mais et d’origine urbaine, ils ont incorporé au cours de leurs
ont néanmoins aménagé, en lieu et place de l’ancienne expériences de socialisation des dispositions à habiter
porte entre le salon et la cuisine, un « petit bar » faisant moins contradictoires avec le dispositif de la cuisine
office de passe-plat entre les deux pièces. Une autre ouverte que les générations précédentes.
famille (monoparentale) envisage également la suppres- Mais le rôle de la trajectoire dans la construction
sion de la cloison, que la mère juge peu commode du rapport à la cuisine ouverte tient avant tout au
pour rester auprès de ses invitées lors des réceptions, fait que l’accès à un logement neuf aux Minguettes
mais renonce finalement en raison des problèmes liés participe d’une petite mobilité résidentielle qui, malgré
à la circulation des odeurs, du coût des travaux et sa modestie, n’en est pas moins essentielle aux yeux
de son statut de locataire qui impose de remonter des enquêtés car elle marque l’accès aux fractions

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
la cloison au moment de son départ. stables et respectables des classes populaires.
On observe ainsi une tension, voire une contradiction, Avec d’autres éléments distinctifs des logements neufs
partagée par bon nombre d’habitants (notamment (immeubles de petite taille, fermés par des grilles,
les plus jeunes) entre l’image moderne de la cuisine agencements atypiques, etc.), la cuisine ouverte permet
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

ouverte et un style de vie en décalage avec ce dispositif. de mettre à distance le stigmate qui touche la partie
Dans ce contexte, parmi les conditions sociales qui ancienne et dégradée des Minguettes. Si les nouveaux
conduisent certains à l’adopter, la trajectoire et le profil logements accueillent à la fois des ménages venus
des enquêtés apparaissent déterminants. de l’extérieur et des familles bénéficiant d’un fort
Le fait d’avoir vécu pendant plusieurs années dans ancrage local, c’est chez ces dernières que l’adhésion
un pays où ce modèle était selon elle courant (l’Austra- à la cuisine ouverte est la plus marquée, car elle
lie) prédispose Michèle Grange (50 ans, ouvrière non fonctionne comme un attribut de distinction par
qualifiée, mère seule avec trois enfants, locataire HLM rapport aux autres logements du quartier et vis-à-vis
d’une résidence neuve, cuisine fermée) à le valori- des autres habitants des Minguettes, permettant aux
ser. À l’inverse, une expérience professionnelle passée visiteurs, qui pour partie habitent le quartier et sont
durable dans la restauration amène Réhane Ascarian en mesure de comparer, de percevoir la différence.
et son conjoint (44 ans, ouvrière non qualifiée, mari Outre les effets de la trajectoire, le rapport
employé de commerce, deux enfants) à préférer à la cuisine ouverte est aussi lié au genre et aux modes
une cuisine fermée et un grand salon – choix qu’ils de relation des femmes au sein du logement et dans
matérialisent en modifiant le plan de leur logement avant le quartier. C’est ainsi dans les familles monoparentales,
sa construction –, afin de jouer de la même façon entre où la gestion des espaces personnels et de l’entre-soi
la scène et les coulisses pendant les fréquentes réceptions de sexe se pose différemment qu’au sein des couples
familiales qu’ils organisent dans leur logement. hétérosexuels, qu’on trouve les discours les plus
L’adhésion au modèle de la cuisine ouverte est favorables à ce dispositif. Par ailleurs, parmi les couples,
également la plus forte chez les jeunes couples l’adhésion est plus courante chez les bi-actifs : passant
mixtes, composés d’un immigré et d’un non-immigré moins de temps dans le logement, ils manifestent un
(souvent issu de l’immigration). C’est le cas de six besoin moins pressant de disposer d’un espace person-
des sept enquêtés qui habitent dans un appartement nel. Les femmes jouent un rôle particulièrement actif
avec cuisine ouverte. Plusieurs raisons l’expliquent. dans l’acceptation ou le rejet de l’ouverture entre
D’abord, les fortes aspirations à l’ascension sociale la cuisine et le salon. Ce sont elles qui portent les avis
liées à la trajectoire migratoire favorisent l’adhésion aux les plus tranchés sur la cuisine ouverte, l’ouverture sur
signes qui peuvent en constituer un attribut. Ensuite, le salon mettant spécifiquement en danger leur espace
parce qu’elle implique nécessairement un changement personnel et de sociabilité. C’est aussi sur elles que
de contexte socioculturel, la migration prépare pèsent les enjeux de réputation sur le caractère propre

50. Rafik Bouklia-Hassane, « La migration hautement qualifiée de, vers et à travers les pays de l’Est et du Sud de la Méditerranée et d`Afrique subsaharienne. Recherche trans-
versale », CARIM Notes d’analyse et de synthèse, 33, 2010.

116
Troubles à l’ordre privé

et ordonné du logement. Surtout, en raison de la division L’absence de cloison limite également la possibilité
sexuée du travail domestique et parental, tout laisse pour les deux membres des couples de disposer d’un
à penser que c’est essentiellement sur elles que repose espace personnel dans le logement. Cela est surtout
la reproduction sociale des manières d’habiter et chez vrai lorsque l’un voire les deux membres du couple
elles que les dispositions domestiques, en particulier passent beaucoup de temps au domicile, ce qui n’est
celles liées à l’usage de la cuisine, sont le plus durable- pas rare : lorsque la femme travaille à domicile51 ou que
ment et le plus solidement ancrées. l’un des deux alterne périodes de chômage et d’emploi,
L’attitude face à ce dispositif dépend aussi qu’il travaille à temps partiel ou avec des horaires
de l’insertion féminine dans des réseaux locaux décalés. Cela pèse par ailleurs sur les pratiques de
de sociabilité à base familiale. En effet, si ceux qui réception dans le logement, dont l’organisation genrée
adhèrent à la cuisine ouverte sont parfois bien insérés est désormais difficile à préserver. Cela conduit à une
dans les sociabilités locales, les femmes y sont toujours réorganisation des sociabilités et des activités person-
isolées de leur famille (géographiquement, ou suite nelles, qui se manifeste notamment par l’exclusion des
à des conflits). À l’inverse, les femmes qui entretiennent hommes des pièces publiques du logement. L’espace
des liens fréquents avec les membres de leur parentèle personnel masculin se reconstitue alors parfois dans
résistent davantage à l’attrait de ce modèle novateur la chambre parentale ou bien autour de l’ordinateur
et le rejettent de façon plus définitive. Dans leur cas, familial, fréquemment hébergé dans une chambre
l’incorporation de dispositions à habiter se combine d’enfant, que les hommes utilisent dans la journée

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
à un contexte favorable à leur réactivation, contri- pendant l’absence des enfants (notamment lorsqu’ils
buant au maintien d’un modèle d’habiter rendant travaillent de nuit), mais aussi parfois en soirée,
indispensable la séparation entre cuisine et salon. alors que les enfants dorment à côté.
Pour ceux qui l’adoptent, la cuisine ouverte ne génère
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

Les hommes ont surtout recours à l’extérieur


cependant pas une transformation radicale des styles du logement comme lieu de sociabilité ou comme espace
de vie, mais plutôt des formes d’accommodements avec personnel : lors d’activités sportives solitaires, comme
les manières d’habiter incorporées. la course à pied, ou pour des activités collectives, qu’elles
soient sportives (dans les terrains de sport du quartier),
La déstabilisation des arrangements domestiques cultuelles (notamment dans les mosquées installées au
L’absence de cloison entre la cuisine et le salon rez-de-chaussée des immeubles) ou informelles lors de
perturbe les habitudes pratiques et met à l’épreuve regroupements dans les espaces extérieurs du quartier.
les arrangements domestiques construits au sein du Ces sorties du logement sont nécessaires non seulement
foyer. En raison du caractère peu prévisible des visites pour eux, mais aussi pour permettre à leur conjointe
de proches, ce dispositif implique en premier lieu de recevoir ses amies ou de se retrouver seule.
le risque de rendre visible le désordre de la cuisine. Le contexte résidentiel des cités HLM – qui procure peu
Pour garder propre à tout moment le salon et la cuisine, d’espaces à soi hors du logement – rend cependant ces
il impose une intensification du travail ménager : activités extérieures peu confortables. Comme l’indique
la fin de l’extrait d’entretien avec Nadia Arrache cité plus
« Moi, la cuisine ça va pas du tout. Toujours, haut, l’extérieur du logement offre un cadre précaire aux
je m’énerve juste pour la cuisine, toute la journée, sociabilités masculines, qui doivent parfois se replier
je suis juste pour nettoyer. […] C’est pour ça,
sur l’intérieur (en cas d’intempéries), ce qui fragilise
on a fait plusieurs fois les dossiers [pour déména-
ger], ça marche pas. […] Le salon, c’est pareil, à son tour l’entre-soi féminin : la transparence du salon-
on mange là-bas, ça salit toute la journée, toute la cuisine oblige une invitée à se réfugier dans une autre
journée je suis en train de nettoyer. Parce que là, pièce pour allaiter son enfant.
on fait là-bas à manger, on mange ici, on regarde
la télé ici, c’est tout ouvert. » (Mme Belkadi, 41 ans,
Des appropriations hétérodoxes
assistante maternelle, mari ouvrier non qualifié
des transports, six enfants, cuisine ouverte). Parce que la cuisine ouverte perturbe les arrangements
domestiques, la vie quotidienne avec cet agencement
La difficulté de séparer le propre du sale, qui ne permet conduit nécessairement les résidents à adapter leurs
pas de protéger l’espace du salon des salissures du repas, pratiques. Les époux Filali (35 et 42 ans, assis-
est une source quotidienne de gêne. Les efforts pour tante maternelle et agent de sécurité, trois enfants),
minimiser ces perturbations génèrent ainsi un surcroît de qui ont accepté à contrecœur un logement dans
travail domestique, qui pèse avant tout sur les femmes. une résidence neuve et n’ont pas un sentiment très net

51. Deux enquêtées sont assistantes maternelles.

117
Pierre Gilbert

de connaître une promotion résidentielle, affirment ont ainsi réalisé des aménagements visant à fermer
ainsi s’être « habitués » à la cuisine ouverte et davantage la cuisine que dans l’organisation initiale.
même « avoir changé de modèle ». Cette accultura- Il s’agit le plus souvent des modifications les plus
tion concerne notamment les pratiques culinaires. importantes apportées à leur logement : installation
Le problème de circulation des odeurs dans le logement de rideaux ou de cloisons pour masquer partiellement
ainsi que les difficultés matérielles à organiser la cuisine depuis l’espace de réception, construction de
la cuisson des plats traditionnels conduisent les habitants cloison à mi-hauteur avec un passe-plat pour faciliter
à modifier leurs pratiques, en privilégiant la « cuisine le rangement et matérialiser la différenciation des
à la vapeur » ou en utilisant davantage de plats prépa- espaces, ajout d’une paroi partant du plafond (façon
rés. La transformation de l’habitat accompagne ainsi, alcôve) pour marquer symboliquement la séparation.
en l’accélérant, un processus plus large de transforma- Chez ceux qui réalisent ces travaux, la principale
tion des habitudes alimentaires en milieu populaire. motivation est la préservation de l’invisibilité
Ce changement concerne surtout les enquêtés les plus de la cuisine depuis le salon :
jeunes et les plus favorisés, notamment les habitants
« On a fermé, là, parce que la cuisine était ouverte.
des nouvelles résidences, comme Nassera Derkaoui
La cuisine, c’était ouvert sur le salon et ma femme,
(31 ans, téléconseillère, mari ouvrier qualifié, deux ça lui convenait pas. Donc on a fait une cloison
enfants, locataires d’un appartement neuf du secteur et puis on a mis une porte.
privé, cuisine fermée), qui explique qu’en raison du Et ça lui convenait pas pour quelle raison ?

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
cumul des contraintes de temps liées au travail et à la Bah quand elle fait la cuisine, supposons quand
gestion des enfants en bas âge, elle prépare « des plats on, y a des invités, des personnes, y a des amis
qui viennent, voilà, pour l’intimité, on va dire,
moins élaborés » que par le passé. La cuisine ouverte
entre guillemets, comme ça elle est tranquille
apparaît dès lors plus adaptée aux habitudes des jeunes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

dans sa cuisine. » (Rachid Daoud, 39 ans, aide-


générations, comme le remarque Djamila Mohammedi soignant, femme auxiliaire de vie, trois enfants,
(46 ans, gardienne d’une résidence neuve et habitante résidence HLM neuve).
d’une tour HLM), qui considère appartenir plutôt
à l’ancienne génération : Pour éviter la perturbation provoquée par la cuisine
ouverte, les habitants aménagent donc leur logement
« Maintenant les jeunes, ils préfèrent une cuisine afin de l’adapter à leurs usages. En revanche, hormis
américaine. Toutes les constructions, elles ont des chez les propriétaires qui choisissent initialement sur
cuisines américaines. Peut-être que nous ça nous
plan une cuisine indépendante, aucun de ces aména-
plairait pas, parce que c’est pas notre style, quoi.
Nous, on aime bien faire à manger, on aime bien
gements ne consiste à fermer complètement la cuisine :
la popote. Maintenant, c’est tout surgelé, c’est tout cela reviendrait à perdre le bénéfice symbolique du
micro-ondes, c’est tout ça. » dispositif. Ainsi, après avoir construit une cloison
pour masquer la cuisine depuis le salon (« comme ça
Faisant obstacle à la préparation de certains plats, on voit pas ce qui se passe dans la cuisine »), le couple
ce dispositif semble produire des effets de socialisation Belkadi décide finalement de la supprimer, jugeant
ou, tout du moins, accompagner un processus plus cette fermeture « pas super esthétique ».
large de transformation des habitudes culinaires en Les habitants parviennent à contourner en partie
milieu populaire. Il n’est toutefois pas possible d’en dire les contraintes spatiales créées par la cuisine ouverte,
autant des autres dimensions des manières d’habiter, en s’appuyant notamment sur la gestion temporelle des
en particulier de la division sexuée des sociabilités. sociabilités. L’espace mixte du salon-cuisine devient
Pour les habitants des Minguettes, en particulier masculin à certains moments, féminin à d’autres.
lorsqu’ils sont fortement insérés dans les sociabilités Lorsque la femme est inactive ou que ses horaires
locales, le principe de la séparation sexuée des relations de travail sont décalés, les réceptions féminines
demeure prégnant et n’est pas remis en cause par peuvent se dérouler aisément dans la journée, pendant
la présence d’une cuisine ouverte. Si dans certaines les heures de travail du conjoint. Chacun tente égale-
conditions (trajectoire de promotion locale, faiblesse ment de recréer un espace à soi, à l’intérieur ou
du réseau matrilocal, etc.), les habitants sont davan- à l’extérieur du logement. Lors des réceptions, l’entre-
tage portés à adhérer au modèle de la cuisine ouverte, soi de sexe est également rendu possible par l’exclu-
cette adoption demeure surtout une adhésion au signe sion d’un des membres du couple – ou de l’ensemble
(de modernité) que représente cet agencement, non de l’un des sexes, le plus souvent les hommes –
pas aux usages et aux représentations que les nouvelles hors de la pièce principale, dans une des chambres
classes moyennes lui ont associé en l’adoptant. Qu’ils ou à l’extérieur du logement. Lorsque sa femme
soient locataires ou propriétaires, tous ces habitants reçoit ses amies, Nour Belkadi se réfugie ainsi dans

118
Troubles à l’ordre privé

la chambre conjugale, malgré son inconfort. De même, de cette innovation architecturale présente
lorsque Melvut Uskudar (23 ans, petit entrepreneur du un double intérêt pour la description des classes
bâtiment, femme employée qualifiée en comptabilité populaires contemporaines et de la manière dont
au chômage, un enfant) accueille ses amis pour la rénovation met à l’épreuve leurs styles de vie. D’une
des soirées consacrées aux jeux vidéo dans le salon, part, les perturbations que suscite ce dispositif ont
c’est dans la chambre que sa femme trouve refuge. un effet heuristique de portée générale. En créant
L’adoption par une partie des habitants de la cuisine une rupture dans les routines résidentielles et en contrai-
ouverte manifeste ainsi la diffusion de ce modèle gnant les habitants à affirmer leurs préférences en termes
depuis les nouvelles classes moyennes vers le bas d’habitat, il suscite chez eux une plus grande réflexivité
de la hiérarchie sociale. Cependant, pour reprendre sur leurs pratiques quotidiennes54, encourage la mise
la formule de Daniel Thin et par analogie aux attitudes en discours de leurs préférences et conduit à expliciter
populaires face aux logiques scolaires, les usages leurs styles de vie et leurs choix résidentiels. D’autre
populaires de ce dispositif prennent la forme d’« appro- part, le constat du rejet et des appropriations hétéro-
priations hétérodoxes »52 , c’est-à-dire d’appropria- doxes de la cuisine ouverte conduit à souligner la relative
tions selon des logiques distinctes de celles conçues autonomie symbolique des classes populaires face aux
initialement, en particulier à distance du principe de transformations qui leurs sont imposées. Si la rénova-
mixité des sociabilités qui a présidé à la diffusion de ce tion urbaine déstabilise les arrangements domestiques,
modèle au sein des classes moyennes cultivées. L’adhé- elle ne se traduit pas par une franche acculturation

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
sion à la cuisine ouverte comme signe de modernité des manières d’habiter. L’analyse d’autres dimensions
n’empêche donc pas le maintien de manières d’habiter des styles de vie indique toutefois que la rénova-
populaires. Cette appropriation se déroule suivant une tion contribue à un changement social plus profond.
« loi générale » établie par les nombreuses enquêtes sur La cohabitation au sein d’un même espace entre ces
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

les processus de diffusion culturelle et d’acculturation différentes fractions de classes populaires se traduit en
des groupes dominés, selon laquelle « les éléments non effet par des logiques de distinction qui, chez les ménages
symboliques (techniques et matériels) d’une culture en ascension sociale, conduisent à adopter, à distance
sont plus facilement transférables que les éléments des pratiques locales « traditionnelles », des styles de vie
symboliques »53. L’adoption du dispositif matériel de la nouveaux, marqués par un retrait des sociabilités locales,
cuisine ouverte se réalise donc de manière hétérodoxe, des pratiques novatrices en termes de décor du logement
sans porter atteinte au principe symbolique de division ou en matière d’encadrement des sociabilités enfantines.
genrée des sociabilités et des espaces propre aux styles Si les réactions face à la cuisine ouverte indiquent la relative
de vie populaires. Les possibilités du maintien de ce résistance des styles de vie populaires, ces derniers, sous
style de vie restent toutefois limitées, ce dispositif d’autres aspects, se trouvent plus profondément affectés.
générant aussi des tensions et mettant à l’épreuve En enclenchant un processus d’acculturation accélérée
les arrangements domestiques. chez une partie des habitants, cette politique exacerbe
L’introduction de la cuisine ouverte dans les cités HLM ainsi les clivages internes à la population des cités HLM
s’apparente ainsi à l’imposition aux classes populaires et participe, plus largement, des transformations des classes
d’un dispositif hétéronome. L’analyse de la réception populaires contemporaines.

52. D. Thin, op. cit. 53. Denys Cuche, La Notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 2010, p. 61. 54. Bernard Lahire, L’Homme pluriel. Les ressorts
de l’action, Paris, Nathan, 1998 ; Gérard Mauger, « Sens pratique et conditions sociales de possibilité de la pensée “pensante” », Cités, 38, 2009, p. 61-77.

119
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

120
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil

121
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Rennes 2 - Haute Bretagne - - 193.49.222.214 - 20/09/2017 20h00. © Le Seuil