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L'OCCUPATION POPULAIRE DE LA RUE : UN FREIN À LA

GENTRIFICATION ?
L'exemple de Paris intra-muros
Anne Clerval

ERES | Espaces et sociétés

2011/1 - n° 144-145
pages 55 à 71

ISSN 0014-0481

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Clerval Anne, « L'occupation populaire de la rue : un frein à la gentrification ? » L'exemple de Paris intra-muros,
Espaces et sociétés, 2011/1 n° 144-145, p. 55-71. DOI : 10.3917/esp.144.0055
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L’occupation populaire de la rue :


un frein à la gentrification ?
L’exemple de Paris intra-muros
Anne Clerval
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Pour qui se promène aujourd’hui dans les rues du Bas-Belleville (10 -
e
e

11 arrondissements) ou de Château-Rouge, la partie ancienne de la Goutte-


d’Or (18e), à Paris, l’atmosphère semble encore très populaire. Du matin
jusqu’au soir, la multiplicité des petits commerces entraîne un flux continu de
passants. Nombreuses sont également les personnes qui stationnent dans la
rue pour discuter et regarder passer les gens. L’ambiance sonore de la rue est
animée par toutes ces voix qui s’entremêlent, souvent dans différentes
langues. Ces deux quartiers sont en effet marqués par la présence importante
des populations immigrées de diverses origines. L’occupation de la rue y est
une pratique populaire ancienne qui traverse les origines nationales. Que ce
soit la Goutte-d’Or du temps de Zola, Barbès dans les années 1980 (Toubon
et Messamah, 1990) ou Château-Rouge aujourd’hui, ce quartier du nord de
Paris a à peu près toujours connu une fréquentation importante ; à toutes ces

Anne Clerval, maîtresse de conférences en géographie, Université Paris-Est-Marne-la-Vallée,


Laboratoire Analyse comparée des pouvoirs.
anne.clerval@univ-paris-est.fr
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époques, les trottoirs ont servi de lieux de rencontre pour les ouvriers, les
femmes, les migrants qui y vivent ou qui le visitent régulièrement. Et cela se
retrouve à Belleville à travers les siècles (Simon, 1994).
Aussi, attribuer l’originalité de cette occupation multiforme de la rue à
la présence des immigrés, en comparant classiquement les rues de la Goutte-
d’Or ou de Belleville à celles des villes d’Afrique du Nord, c’est oublier un
peu vite l’histoire du Paris populaire et les habitudes des ouvriers parisiens.
Eux-mêmes étaient venus de loin, même si la distance culturelle commençait
alors dès la Creuse. Aujourd’hui, l’observateur extérieur tend à n’interpréter
la distance sociale que comme une distance culturelle, d’autant plus que cet
usage populaire de la rue est circonscrit à quelques quartiers. Pourtant, les
raisons matérielles de cet usage n’ont pas beaucoup changé : la rue est restée
un espace prolongeant un petit logement parfois surpeuplé, elle est aussi le
principal support de la sociabilité et de la solidarité populaires, avec les cafés
et les commerces de proximité.
Or, si ces usages populaires de la rue n’existent plus que dans quelques
quartiers de la capitale française, cela est lié à son embourgeoisement régu-
lier depuis plusieurs décennies. En particulier, à un type d’embourgeoisement
qui concerne spécifiquement les quartiers populaires : la gentrification
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(Bidou-Zachariasen, 2003 ; Clerval, 2008b). Celle-ci se joue principalement

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dans l’habitat, avec la réhabilitation du bâti ancien, mais elle transforme aussi
durablement l’usage de la rue. Ainsi, le visiteur qui découvre aujourd’hui le
quartier de la Bastille (11e-12e) ne trouve plus guère de traces de l’ancien fau-
bourg Saint-Antoine, populaire et révolutionnaire : les activités tradition-
nelles du bois et du meuble ont été remplacées par les commerces franchisés,
les restaurants et les cafés à la mode ou les activités tertiaires « créatives ».
Ceux qui stationnent dans la rue sont maintenant les clients des cafés « bran-
chés » à certaines heures, les trottoirs étant devenus un simple espace de cir-
culation. D’une façon un peu différente, le canal Saint-Martin, jadis bordé
d’activités industrielles et espace de vie populaire, comme l’a dépeint Eugène
Dabit dans l’entre-deux-guerres 1, est aujourd’hui devenu une vaste terrasse
de café et une aire de pique-nique pour les jeunes actifs dans le vent (Jolé,
2006). L’été, l’homogénéité sociale et générationnelle des innombrables
groupes qui pique-niquent le long des berges marque l’aboutissement de la
gentrification de l’habitat : il ne reste plus guère de ménages populaires aux
alentours du canal et tout leur indique désormais que les berges du canal ne
sont plus pour eux.
Cette appropriation progressive de la rue par les nouveaux habitants des
classes moyennes et supérieures remet donc en cause les usages populaires
de la rue. Néanmoins, leur maintien peut être vu comme une résistance ou du

1. Hôtel du Nord (1929).


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moins comme un frein à la gentrification. Il existe peu de travaux sur les


résistances à la gentrification. Ils sont principalement anglo-saxons et met-
tent surtout en avant les résistances populaires à partir de l’habitat, permises
par une cohésion communautaire s’appuyant sur une certaine protection,
comme des loyers contrôlés ou une petite propriété populaire (Beauregard,
1990 ; Shaw, 2005). À Londres, C. Hamnett (2003) évoque l’expansion des
minorités ethniques dans le parc locatif comme un frein à la gentrification
sans toutefois préciser comment celles-ci parviennent à se maintenir. Tous
mettent l’accent sur le rôle des politiques publiques pour freiner le processus.
Et on sait peu de choses sur les résistances populaires à la gentrification, par-
fois contre les politiques publiques elles-mêmes.
Cette résistance apparaît rarement comme un mouvement politique orga-
nisé, ou tout au moins ouvertement revendiqué comme certains auteurs l’ont
montré à New York (Smith, 1996) ou San Francisco (Solnit et Schwartzenberg,
2000 ; Lehman-Frisch, 2008). Un récent travail de thèse ouvre des perspectives
dans l’analyse des pratiques populaires quotidiennes de l’espace comme autant
de formes de résistance à la gentrification (Giroud, 2007). En particulier, il
montre l’importance de la prise en compte des non-résidents dans les pratiques
quotidiennes de la rue : ainsi, le maintien d’une fréquentation régulière par
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d’anciens habitants contribue à freiner l’appropriation de la rue par les gentri-

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fieurs. Cet article vise à nourrir cet axe de recherche à partir des cas du Bas-
Belleville et de Château-Rouge à Paris. Il souligne également l’enjeu politique
que représente le maintien de ces usages populaires de la rue dans ces quartiers.

LES USAGES POPULAIRES DE L’ESPACE PARISIEN :


HISTOIRE ET MÉTHODE D’APPROCHE

Dans l’inégale distribution de la sociabilité, que ce soit la parenté, les


amis ou les relations de voisinage, certains quartiers populaires anciens et
centraux font exception. En général, la sociabilité apparaît comme une « res-
source sociale inégalement distribuée » (Grafmeyer, 1995), plus limitée au
sein des milieux populaires que parmi les milieux bourgeois et petits-bour-
geois les mieux dotés en capital culturel, qui cumulent une sociabilité de
réseau et une sociabilité de proximité actives. Les quartiers populaires cen-
traux au contraire, héritiers d’une longue histoire sociale, se caractérisent par
une intense sociabilité de voisinage et forment le support traditionnel d’une
importante solidarité de classe. Historiquement constitués aux portes de la
ville, dans les faubourgs, les anciens quartiers populaires se caractérisent par
un habitat de mauvaise qualité qui se dégrade rapidement, la surreprésenta-
tion des classes populaires parmi les habitants et des conditions de vie diffi-
ciles voire misérables (Lévy-Vroelant, 2002). Ils connaissent un
renouvellement régulier de la population par l’arrivée de nouveaux migrants.
L’exiguïté des logements, la forte densité mais aussi la relative homogénéité
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sociale et la transposition urbaine des coutumes populaires rurales entraînent


l’épanouissement d’une sociabilité extravertie, investissant la rue, les cafés
ou les bals. Espace de résidence et de travail, extension de l’espace domes-
tique, le quartier est le support d’une sociabilité fondée sur l’interconnais-
sance et l’entraide : « Dépossédés de tout, ils prennent possession de la place
publique, et sont encore chez eux chez le petit commerçant, qui les connaît et
accepte de leur faire crédit », écrit C. Lévy-Vroelant à propos des habitants
des quartiers populaires (ibidem, pp. 225-226). Le quartier constitue alors un
espace que l’on ne quitte guère, animé par la présence de ceux qui y tra-
vaillent tous les jours : selon H. Coing, l’ancienne cité ouvrière Jeanne d’Arc
(Paris, 13e) fonctionnait ainsi comme une « communauté autosuffisante »
avant d’être démolie par la rénovation (Coing, 1966, p. 232).
C’est précisément cette réalité de l’épaisseur sociale des quartiers popu-
laires anciens qui se trouve mythifiée aujourd’hui dans l’image du « village »
(Lehman-Frisch, 2002), parallèlement à sa destruction par le processus de
conquête sociale que représente la gentrification. Que devient cette sociabi-
lité particulière des quartiers populaires aujourd’hui dans un tel contexte ? Et
quel effet a-t-elle en retour sur le processus de gentrification lui-même ? Pour
répondre à ces questions, je m’appuierai sur des enquêtes de terrain réalisées
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entre 2004 et 2007 dans le faubourg du Temple-Bas-Belleville et à Château-

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Rouge. Ces enquêtes ont associé un travail d’observation régulier, en parti-
culier dans le faubourg du Temple où j’ai habité tout au long de la période
considérée, et une vingtaine d’entretiens semi-directifs avec des anciens
habitants des classes populaires – Français de naissance ou immigrés –, des
commerçants, des acteurs associatifs ou publics. Elles s’inscrivaient dans un
travail de thèse de doctorat en géographie consacré à la gentrification à Paris
(Clerval, 2008b). Les ménages populaires rencontrés dans le cadre de ces
entretiens sont presque tous des habitants de ces quartiers et ont été contac-
tés par le biais de l’annuaire, par le bouche-à-oreille ou en passant par un
centre social dans le faubourg du Temple. Pour rencontrer des habitants d’ori-
gine étrangère, je me suis heurtée à une importante méfiance et à de nom-
breux refus. Il en résulte un nombre d’entretiens limité avec cette population,
de sorte que les résultats de l’observation sont aussi importants que ceux des
entretiens. Les récits de vie des anciens habitants et les entretiens avec des
responsables associatifs (aide aux migrants chinois, centre social) ont permis
de compléter utilement les résultats de cette observation sur le terrain.

LA GENTRIFICATION INVISIBLE :
LES PARADOXES DES DERNIERS QUARTIERS POPULAIRES PARISIENS

À Château-Rouge comme dans le Bas-Belleville, les usages populaires


de l’espace sont en grande partie liés à la fonction commerciale de ces quar-
tiers. Tous deux forment une extension relativement récente de foyers d’im-
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migration plus anciens : les immigrés yiddish s’installent à Belleville dès la


fin du XIXe siècle (Simon, 1994), comme les Italiens, les Allemands, les
Belges et les Russes à la Goutte-d’Or à la même époque (Toubon et
Messamah, op. cit.). Puis, ce sont les Kabyles d’Algérie qui leur succèdent
jusqu’à l’entre-deux-guerres. Dans les années 1960, le sud de la Goutte-d’Or
et Belleville se structurent autour de l’immigration maghrébine, dans l’habi-
tat comme dans les commerces, imprimant sa marque à la vie quotidienne du
quartier. C’est seulement dans les années 1980-1990 que les populations
immigrées de Belleville se déplacent en partie vers le Bas-Belleville, dans le
haut du faubourg du Temple, sous l’effet des rénovations (Clerval, 2008b). À
la même époque et pour les mêmes raisons, les nouveaux arrivants à la
Goutte-d’Or s’installent dans le parc ancien de Château-Rouge, encore intou-
ché par l’opération de rénovation qui a complètement démoli et reconstruit la
partie sud du quartier. Aujourd’hui, les principaux arrivants sont chinois dans
le Bas-Belleville (photo 1) et africains d’Afrique subsaharienne à Château-
Rouge. En s’installant dans le quartier, ces populations ont développé une
infrastructure commerciale capable de répondre à leurs besoins : cela se tra-
duit par la reprise des anciens cafés auvergnats par des Kabyles, puis par des
Chinois aujourd’hui, la création de restaurants rapides bon marché et de nom-
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breux commerces de produits alimentaires, cosmétiques ou textiles importés

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d’Afrique ou de Chine. Cette infrastructure commerciale s’adresse aux immi-
grés de toute la région, voire de la France entière, bien au-delà des seuls habi-
tants. Ces deux quartiers forment ainsi deux centralités immigrées (Toubon et
Messamah, op. cit.), que de nombreux non-résidents ont l’habitude de fré-
quenter régulièrement.
Cette densité de fréquentation se traduit par l’occupation de l’espace
public, que ce soit dans les cafés, dans la rue, en particulier devant les com-
merces populaires ou « exotiques », ou dans les squares. L’occupation de
l’espace est beaucoup le fait des hommes. Ce sont eux qui passent régulière-
ment du temps dans les cafés, stationnent en groupe devant les commerces,
dans la rue, regardant les passants et assurant une interconnaissance certaine
entre les commerçants et leurs habitués. Les femmes sont plus présentes dans
les squares, avec leurs enfants ou ceux qu’elles gardent. À Château-Rouge,
les femmes en boubou sont nombreuses à faire leurs courses, venant souvent
de banlieue, tandis que les hommes discutent sur les trottoirs en mangeant des
graines de tournesol ou du maïs grillé (photos 2 et 3). Le soir, les femmes se
font moins visibles. Ce sont également les jeunes hommes, voire des adoles-
cents, qui occupent certaines rues peu fréquentées de jour ou de nuit, pour s’y
retrouver entre amis, discuter, jouer parfois au foot, faire des tours à scooter
ou s’y livrer à de menus trafics. Les pratiques de proximité des habitants du
quartier se mêlent donc à la fréquentation des non-résidents, qui sont souvent
engagés dans des relations familiales ou d’interconnaissance plus ou moins
proches les uns avec les autres.
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Photo 1 – Commerces chinois et occupation de la rue dans le Bas-Belleville


(Source : A. Clerval, 2008)
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Photos 2 et 3 – L’animation de la rue par les commerces alimentaires,
les vendeurs à la sauvette et les immigrés d’Afrique subsaharienne
à Château-Rouge
(Source : A. Clerval, 2008)

Ces quartiers d’immigration sont tous marqués par le mélange des ori-
gines qui entraîne un partage complexe et régulièrement réajusté de l’es-
pace public et des commerces, comme P. Simon (1994) l’a montré à
Belleville. Dans l’habitat, la plus forte présence étrangère correspond au
profil social le plus populaire et le plus ouvrier. Comme les retraités
ouvriers et employés, les étrangers, notamment non communautaires, mar-
quent par leur localisation l’héritage populaire de ces quartiers. Selon
Michelle Guillon (1996, p. 60), « alors que les caractéristiques et la locali-
sation du logement des ouvriers français sont en train de se transformer,
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l’implantation des ouvriers étrangers a peu changé : ils ne bénéficient que


modestement de l’amélioration des conditions de logement des catégories
populaires. L’inertie en fait les ‘témoins’ de l’ancien Paris ouvrier en pleine
transformation ». Ce sont eux qui alimentent les vagues de migration qui
ont toujours caractérisé les quartiers populaires, venant de pays de plus en
plus lointains, par la porte d’entrée parisienne. Ainsi, les immigrés prolon-
gent et renouvellent l’héritage de l’ancien Paris ouvrier, à la fois dans l’ha-
bitat et dans les pratiques de l’espace public, notamment autour de
l’importance de la rue et du café.
Cette occupation de l’espace public par les populations immigrées
contribue à maintenir le caractère populaire de ces deux quartiers, en s’ap-
puyant notamment sur l’armature commerciale. Cela aboutit à une perception
paradoxale de ces quartiers par ceux qui les fréquentent comme par leurs
habitants eux-mêmes : aujourd’hui, la gentrification y est encore très peu per-
ceptible, les usages populaires de l’espace public tendant à masquer le pro-
cessus en cours, comme c’était déjà le cas autour de la place d’Aligre (12e)
dans les années 1980 (Bidou, 1984). L’animation des rues ne laisse pas soup-
çonner le calme et la verdure de vastes cours réhabilitées qui n’ont plus rien
de populaire (Clerval, 2008a). Dans les entretiens que j’ai réalisés, les habi-
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tants des classes populaires eux-mêmes n’abordent pas spontanément l’arri-
vée des gentrifieurs dans leur quartier et paraissent ne pas être conscients du
processus en cours. Leurs discours sur le quartier font plutôt ressortir la frag-
mentation interne des classes populaires parisiennes, ce qui concorde avec ce
qu’observe S. Lehman-Frisch (2008) dans le quartier latino-américain de
Mission à San Francisco.
En effet, malgré l’homogénéité objective des conditions de vie et une
cohabitation généralement paisible de ces différentes populations, des cli-
vages apparaissent entre elles, plus ou moins en fonction de l’ancienneté de
chacune d’elles dans le quartier. Ces clivages se cristallisent précisément
sur l’usage et l’appropriation de l’espace public. La plupart des anciens
habitants français de naissance déplorent la transformation de leur quartier
par l’arrivée des immigrés, dans des discours parfois racistes : la nouvelle
atmosphère de la rue marque leur dépossession du quartier et les immigrés
sont rendus responsables de tous les maux du quartier dont leur arrivée est
concomitante (dégradation du bâti, trafic de drogue, réduction du nombre
de commerces de proximité). Parmi les immigrés eux-mêmes apparaît la
concurrence entre anciens et nouveaux, par exemple entre Maghrébins et
Chinois pour la maîtrise des commerces du faubourg du Temple. Comme
Paul Watt (2006) le remarque à Camden, district populaire du centre de
Londres en voie de gentrification, les ménages populaires se focalisent sur
la dégradation du quartier (même si elle est en cours de résorption) et sur
ceux qui ont un statut social plus bas qu’eux. Quand on leur demande
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expressément ce qu’ils pensent de l’arrivée de ces nouveaux ménages aisés,


les habitants des classes populaires adoptent une lecture culturelle en
voyant en eux l’arrivée de nouveaux « Blancs », minimisant la distance
sociale qui les sépare d’eux. Les immigrés se trouvent dans une situation
complexe à l’égard des gentrifieurs. En effet, traditionnellement, ce sont les
« anciens » qui contrôlent le quartier et son ordre social (Elias et Scotson,
cités par Simon, 1998, p. 424). Dans le faubourg du Temple comme à
Château-Rouge, les immigrés ont bien imprimé leur marque sur le quartier,
en particulier à travers les commerces et leur usage de l’espace public. Et
comme à Belleville, ils se sont intégrés dans ces quartiers en valorisant le
mélange des nationalités : les nouveaux habitants français ou européens de
naissance sont donc les bienvenus dans ces lieux d’accueil traditionnels que
sont les quartiers cosmopolites. Pourtant, les gentrifieurs ne sont pas une
nouvelle vague d’immigration qui viendrait se plier à l’ordre ancien : ils
sont doublement dominants, dans le rapport de classe comme dans le rap-
port de « race » 2, et, même minoritaires, ont d’emblée la prétention et le
pouvoir (par l’intermédiaire des médias et de l’accès aux élus) de normali-
ser le quartier, tâchant de réduire la présence immigrée à un décor multi-
culturel folklorique, figé et aseptisé, comme on le verra plus bas. Mais leur
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discours sur le mélange et la mixité sociale rassure les immigrés, qui y

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voient la garantie de leur maintien dans le quartier.
Ainsi, l’usage populaire de l’espace public et le cosmopolitisme des der-
niers quartiers populaires parisiens conduisent à un paradoxe étonnant : la
gentrification y est masquée et rendue invisible pour les habitants des classes
populaires, empêchant toute forme de résistance organisée à ce processus lent
de dépossession.

L’OCCUPATION DE LA RUE : UN FREIN À LA GENTRIFICATION

Pourtant, ces quartiers immigrés représentent un contexte local pertur-


bateur face aux facteurs structurels de la gentrification pour au moins deux
raisons : l’immigration comble en effet le vide laissé par les classes popu-
laires françaises tant dans l’habitat que dans les commerces, et vient sub-
stituer à l’identité populaire faubourienne traditionnelle décrite par
C. Lévy-Vroelant (op. cit.) une identité étrangère forte parce que visible et
en constant renouvellement. Face à ces quartiers, on peut noter une évolu-
tion dans le temps des dynamiques de gentrification. Jusque dans les
années 1980-1990, le front de gentrification évite soigneusement les plus
fortes concentrations de populations étrangères et le processus reste margi-

2. J’utilise ce terme comme une catégorie socialement construite qui renvoie aux différences
visibles, sans fondement biologique.
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L’occupation populaire de la rue : un frein à la gentrification ? 63

nal dans les quartiers immigrés. Néanmoins, dans l’habitat, la réhabilitation


des logements et la hausse des prix immobiliers tendent à évincer les immi-
grés, principalement locataires, au profit des gentrifieurs qui peuvent
acquérir et transformer un logement, le rendant définitivement inaccessible
aux ménages immigrés. Sous la pression des prix immobiliers, le front de
gentrification gagne le faubourg du Temple-Bas-Belleville depuis la fin des
années 1990 et Château-Rouge dans le courant des années 2000. J’ai
montré que la gentrification progressait moins vite qu’ailleurs dans les
quartiers populaires marqués par une forte présence immigrée (Clerval,
2008b) et il est possible que la récente crise financière et immobilière
contribue à freiner le processus, en particulier dans ces quartiers, où les
gentrifieurs ont souvent des réticences à s’installer.
Même parmi ceux qui se sont finalement installés dans ces quartiers,
les premières impressions des gentrifieurs généralement négatives et hési-
tantes laissent à penser que bien d’autres ont pu renoncer. Outre la visibi-
lité de la misère au métro Belleville, la prostitution et le trafic de drogue à
Château-Rouge, les gentrifieurs déplorent aussi la densité de fréquentation
des trottoirs, l’encombrement des étalages des commerces sur les trottoirs,
et la saleté que tout cela entraîne. Ils rejoignent en cela un discours observé
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ailleurs, comme dans le quartier de Mission à San Francisco (Lehman-
Frisch, 2008).
Ainsi, les pratiques populaires de l’espace public apparaissent comme un
frein à la gentrification. S’il n’existe pas de résistance organisée à ce proces-
sus à Paris, la résistance des classes populaires à la gentrification est sans
doute plus à chercher du côté des pratiques collectives quotidiennes de l’es-
pace du quartier, ce « résister en habitant » que Matthieu Giroud (op. cit.) a
analysé dans sa thèse à partir du cas de deux quartiers populaires centraux de
Grenoble et de Lisbonne. Selon lui, ces pratiques quotidiennes des habitants
– ou anciens habitants – forment des « continuités populaires », qui concou-
rent à produire la ville tout autant que les aménageurs, promoteurs ou
ménages gentrifieurs. Ces continuités populaires peuvent prendre la forme de
résistances quand elles entrent en concurrence avec la dynamique de gentri-
fication. Il s’agit toutefois d’une résistance passive, pas nécessairement
consciente et en tout cas pas organisée ni politisée. Elle se traduit par l’occu-
pation de l’espace public comme on l’a vu.
Entre les classes populaires et les gentrifieurs, l’espace public est au
centre d’une concurrence aussi bien matérielle que symbolique pour son
appropriation. Cette concurrence se cristallise sur des lieux particuliers
comme la place Sainte-Marthe (10e) dans le Bas-Belleville. Située au cœur de
plusieurs îlots à l’habitat très dégradé et longtemps restée en friche après la
fermeture des commerces qui la bordaient, cette petite place servait de terrain
de jeu aux jeunes hommes du quartier jusqu’à ce que des patrons de café
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64 Espaces et sociétés 144-145

« pionniers » y ouvrent de nouveaux établissements, luttant pied à pied contre


les groupes de jeunes qui leur disputaient la place. Les nouveaux cafés ont
finalement gagné le bras de fer et les groupes de jeunes issus de l’immigra-
tion se sont repliés plus bas dans la rue et dans les cours du quartier. À la belle
saison, la place est investie par d’autres jeunes (et moins jeunes) des classes
moyennes et supérieures blanches n’habitant pas nécessairement le quartier,
qui viennent y profiter des terrasses des cafés à l’ombre des platanes et loin
de la circulation automobile. Cette dépossession est déplorée par une
ancienne habitante d’origine algérienne, figure du quartier ayant pourtant
activement contribué à sa transformation :
« C’est vrai que la place, à l’époque, c’était un coupe-gorge, mais elle était à
nous… passé une certaine heure, c’était très difficile, il y avait beaucoup de
drogue, etc. Et donc, moi j’étais contente dans la mesure où ça changeait abso-
lument le quartier, mais en même temps j’avais mal au cœur parce que la place
nous échappait… nous échappait et échappait aux gosses pour jouer. »
Les jeunes hommes du quartier s’en prennent maintenant aux bars qui
tentent de s’ouvrir à l’angle des rues Sainte-Marthe et Jean-Moinon. Ceux
qui ouvrent ne tiennent généralement pas plus de quelques mois. Par ailleurs,
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les activités illicites autour du trafic de cannabis viennent aussi troubler l’ap-

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propriation des cours intérieures par les gentrifieurs. Au-delà de la désappro-
bation morale que ne manque pas de susciter ce type de trafics – parmi les
classes populaires comme parmi les autres –, certains anciens habitants y
voient un simple moyen de subsistance, et la plupart des habitants reconnais-
sent que ces jeunes ne posent pas de problème grave comme peut le faire le
trafic de crack à Château-Rouge :
« Non, c’est des jeunes qui sont là, ils ont été exclus par la société, il va cher-
cher du boulot, il ne trouve pas, […] voilà, il cherche le moyen de survivre et
faire vivre sa famille… et peut-être son père est mort et sa mère est morte et
il se retrouve avec des enfants, des sœurs et des frères, et il n’a pas les moyens
de les faire vivre, il essaie d’améliorer, il ne trouve pas de boulot, il ne trouve
pas, il reste à vendre des… des petits morceaux de chocolat, et tout ça, et tout
ce qui suit, pour essayer de faire vivre sa famille, c’est tout ce qu’il y a. » (Un
plombier tunisien d’une quarantaine d’années, locataire dans le quartier
Sainte-Marthe.)
Par leur occupation de l’espace comme par leurs menus trafics, ces
petits groupes de jeunes hommes qui stationnent tous les jours dans la rue
Sainte-Marthe peuvent être vus comme un frein à la gentrification, car ils
alimentent chez les gentrifieurs potentiels tous les fantasmes sécuritaires
suscités par les médias. Cela se retrouve également un peu plus loin dans le
faubourg du Temple, rue du Buisson-Saint-Louis, où des immeubles de
logements sociaux font face à plusieurs cours gentrifiées comme la Cour de
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L’occupation populaire de la rue : un frein à la gentrification ? 65

Bretagne. Le soir, des groupes


d’adolescents d’origine afri-
caine passent régulièrement
leur soirée dans la rue, à discu-
ter, jouer au foot, voire tourner
dans les rues avec un scooter
au moteur pétaradant. De
l’autre côté, rue du Faubourg-
du-Temple, la façade de cette
ancienne cour industrielle réha-
bilitée par un promoteur au
Photo 4 – Les graffitis : une forme début des années 2000
de résistance populaire à la gentrification (Clerval, 2004) est régulière-
dans le Bas-Belleville ment recouverte de graffitis
(Source : A. Clerval, 2008) (photo 4).

L’ENJEU DES POLITIQUES PUBLIQUES OU LA NORMALISATION DE LA VILLE


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Cette concurrence pour l’espace, et en particulier pour l’espace public,

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soulève un enjeu politique en termes de droit à la ville et d’accès aux espaces
centraux. Les politiques publiques peuvent jouer un rôle déterminant en frei-
nant ou, au contraire, en accélérant le processus de gentrification. Les gen-
trifieurs eux-mêmes l’ont bien compris et s’adressent directement aux
pouvoirs publics pour faire valoir leurs droits sur les quartiers qu’ils inves-
tissent, sous couvert d’intérêt général. Face à l’exubérance et au désordre
apparent des usages populaires de l’espace, les gentrifieurs témoignent d’une
visée normalisatrice qui s’exprime notamment dans les conseils de quartier,
mis en place en 2001 par la nouvelle municipalité de gauche. Ces conseils ne
connaissent qu’une participation limitée des habitants et, dans l’Est et le
Nord parisiens, les gentrifieurs y sont surreprésentés. Les préoccupations qui
s’expriment le plus sont en général peu politisées et passablement conserva-
trices, tournant principalement autour de la propreté et de la sécurité, parfois
des espaces verts et de la circulation, rarement du logement.
À Château-Rouge, cette visée normalisatrice des gentrifieurs a pris une
forme organisée avec une association de nouveaux propriétaires qui inter-
pelle régulièrement la mairie pour rénover le quartier et limiter la place des
commerces s’adressant aux immigrés (Bacqué, Fijalkow, 2006). Tout en uti-
lisant les modes d’action hérités des luttes urbaines et une argumentation
mettant en avant le droit, l’égalité et la démocratie, ces gentrifieurs sont
mobilisés pour des buts tout autres, soit l’appropriation de l’espace par un
groupe encore minoritaire dans le quartier, mais dominant dans le champ
social. Relativement nouveau en France, ce militantisme des classes
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66 Espaces et sociétés 144-145

moyennes et supérieures évoque les associations de propriétaires qui existent


depuis le début du XXe siècle en Californie du Sud, avant-garde de la « révo-
lution des nimbies 3 » (Davis, 1997). Contexte national oblige, là où les pro-
priétaires californiens s’élèvent contre la dictature de l’intérêt général et
réclament le droit de ne pas payer d’impôts pour les autres en s’érigeant en
municipalité autonome, les nouveaux propriétaires de Château-Rouge invo-
quent au contraire l’intérêt général et l’égalité pour demander aux pouvoirs
publics de leur assurer la disponibilité d’un quartier « comme les autres »,
c’est-à-dire débarrassé de ses spécificités populaire et immigrée.
Ce discours trouve pleinement écho à la Mairie du 18e, dont le maire PS,
Daniel Vaillant, développe, dès son élection en 1995, un discours dénonçant la
« ghettoïsation » de Château-Rouge (Bacqué, 2005, p. 38), en amalgamant l’in-
salubrité de l’habitat, le caractère populaire – et de plus en plus africain – du
quartier, et les problèmes de sécurité qu’il se faisait déjà fort de combattre avant
de devenir ministre de l’Intérieur. Le plan d’aménagement de Château-Rouge
lancé en 2002 permet aux pouvoirs publics de disposer d’outils d’aménage-
ment plus efficaces qu’auparavant (notamment en matière d’expropriation)
pour requalifier l’habitat, mais aussi d’intervenir sur l’espace public, les équi-
pements et les commerces. Afin d’améliorer l’état du quartier et de favoriser la
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mixité sociale, la Mairie du 18e arrondissement met ainsi en avant la reconquête

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des commerces et de l’espace public face à la concentration des commerces
« exotiques ». La centralité commerciale immigrée de Château-Rouge, qui
s’adresse à la clientèle africaine du quartier et de la région, se heurte en effet à
différents obstacles comme l’étroitesse des rues pour le trafic de livraison ou
l’absence d’espaces de stockage, notamment pour les produits frais. La concen-
tration des commerces et la densité de la fréquentation, en particulier en fin de
semaine, entraînent des désagréments que l’on pourrait considérer comme
inhérents à la vivacité des quartiers populaires, mais que d’aucuns, comme les
nouveaux propriétaires et les édiles, appellent des « nuisances ». La Mairie du
18e a ainsi le projet de déplacer les commerces « exotiques » dans un Marché
des cinq continents, qui serait construit à proximité de la Porte d’Aubervilliers.
Elle prend pour cela prétexte du fait que ces commerces ne s’adresseraient pas
aux habitants du quartier mais à des personnes venues de banlieue, méconnais-
sant tout à fait le fonctionnement des centralités commerciales immigrées qui
s’appuient sur la résidence locale de populations immigrées tout en s’adressant
à une clientèle plus large. Dans l’immédiat, les pouvoirs publics interviennent
sur le tissu commercial par le biais de l’opération d’aménagement de Château-
Rouge et l’acquisition d’immeubles, mais aussi en préemptant des locaux com-
merciaux en vente. La Mairie de Paris y réimplante des commerces de

3. De NIMBY, « not in my backyard » (« pas dans mon jardin »), acronyme désignant les
groupes de pression s’élevant contre l’intérêt général.
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L’occupation populaire de la rue : un frein à la gentrification ? 67

proximité plus neutres comme un supermarché, une papeterie ou une cave à vin
(ce qui n’est pas neutre dans un quartier habité par une importante population
musulmane), mais projette aussi d’accueillir des architectes, des activités liées
à l’informatique et à la communication, vecteurs selon elle de mixité sociale.
Ainsi, la Mairie de Paris entretient un certain flou entre un problème de
vacance de locaux commerciaux, qui contribue à dévitaliser une rue, et
l’abondance de commerces de produits exotiques florissants, qui participent
pleinement à l’animation d’un quartier. C’est ce qu’exprime un garçon de
café sénégalais à propos du projet de déplacement des commerces exotiques :
« S’ils le font, le quartier est mort. Le jour où le marché part, le quartier est mort.
[…] Parce qu’il y a rien ici, il y a pas d’usine, il y a pas de bureau, il y a rien, il
y a que les commerces. C’est ce qui fait le charme du quartier aussi. »
Que penser de l’opposition affichée par la Mairie à la relative spéciali-
sation des commerces et à la fréquentation par une clientèle extérieure au
quartier, qui se retrouvent fréquemment ailleurs dans Paris et contribuent à
son rayonnement ? Par rapport à un quartier comme le Marais ou les alen-
tours de la place de la Bastille, c’est bien la composante exotique des com-
merces et le caractère populaire de la clientèle qui sont visés dans cette
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intervention sur le tissu commercial au nom de la mixité sociale.

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Ailleurs, la normalisation de l’espace et la dépossession des classes
populaires peuvent être issues d’un aménagement public. Ainsi, rue de
l’Orillon (11e), un ancien terrain d’éducation physique en plein air qui servait
de lieu de rassemblement aux jeunes du quartier et qu’ils considéraient
comme leur territoire, a été transformé en un gymnase couvert. Le nouveau
gymnase Maurice-Berlemont a ouvert en 2006. Il présente une architecture
futuriste qui tranche nettement avec les immeubles alentour (photo 5). Il
s’agissait pour la Mairie de récupérer cet espace sportif pour l’ouvrir à
d’autres, notamment aux clubs de sport du quartier, dont les gentrifieurs for-
ment une partie non négligeable des adhérents. Pour bien faire, il était prévu
au départ de partager le temps d’occupation du gymnase entre les clubs la
journée, et les jeunes du quartier le soir, sous la surveillance d’animateurs,
dans un souci évident de contrôle social. Comme on peut s’en douter, ces
jeunes ont manifesté avec véhémence leur volonté de s’approprier le nouvel
équipement construit sur ce qu’ils considèrent être leur territoire. Cela les a
finalement conduits à être exclus du gymnase jusqu’à nouvel ordre 4, mar-
quant l’échec du partage du territoire mais la réussite de la reconquête sociale
et municipale de cet équipement sportif.

4. Cf. à ce sujet l’article de ParisObs du 29 mai 2008, « Mon gymnase va craquer » :


<http://parisobs.nouvelobs.com/article/societe/paris-11/mon-gymnase-va-craquer,3523,
page1.html>.
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68 Espaces et sociétés 144-145

À la Goutte-d’Or,
les jeunes du quartier
avaient aussi leur terri-
toire : le square Léon,
situé à la jonction de la
Goutte-d’Or Sud et de
Château-Rouge, et dont
la particularité est son
ouverture permanente
pour servir de passage
entre deux rues. En
2006-2007, le square,
passablement dégradé,
a été réhabilité, équipé
Photo 5 – La normalisation d’un espace populaire de jeux pour enfants et
par la gentrification : est désormais surveillé
le gymnase Maurice-Berlemont, (photo 6). Comme le
ouvert en 2006 rue de l’Orillon (11e) montre la photo 7, l’af-
(Source : A. Clerval, 2008) fichette placée à l’en-
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trée du square signale

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toutes les interdictions qui régissent le square, certaines étant directement
adressées à l’intention des jeunes : consommation d’alcool, jeux de ballons,
musique. Néanmoins, des groupes de jeunes du quartier continuent de s’y
retrouver malgré tout, témoignant de la ténacité des usages populaires de
l’espace (photo 8).

Photos 6 et 7 – La normalisation
d’un espace populaire
par la gentrification :
le square Léon, réhabilité en 2007,
à la Goutte-d’Or (18e)
(Source : A. Clerval, 2008)
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L’occupation populaire de la rue : un frein à la gentrification ? 69

Photo 8 – Les usages populaires


de l’espace public se poursuivent
dans le square Léon
réhabilité à la Goutte-d’Or
(Source : A. Clerval, 2008)
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CONCLUSION

Comme à Grenoble et à Lisbonne (Giroud, op. cit.), les usages popu-


laires de l’espace public forment une continuité populaire à Château-Rouge
et dans le Bas-Belleville, malgré le renouvellement social et urbain en cours.
Ces usages se traduisent par une intense fréquentation de la rue, tant par les
habitants que par d’autres personnes n’y habitant pas ou plus, et une grande
visibilité des immigrés, au point que la gentrification en cours est à peine per-
ceptible. S’il n’existe pas de résistance ouverte à l’éviction des classes popu-
laires de Paris par la gentrification, ces usages populaires de l’espace public
constituent un frein à ce processus d’appropriation des anciens quartiers
populaires par les classes moyennes et supérieures. Cela se traduit très nette-
ment dans les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris, évitant les
centralités immigrées jusqu’à la fin des années 1990, le processus apparais-
sant plus lent qu’ailleurs dans ces quartiers (Clerval, 2008b).
Dans cet article, j’ai montré en particulier les logiques de concurrence
pour l’espace entre ces usages populaires de la rue et la volonté d’appro-
priation de l’espace matériel et symbolique de ces quartiers par les gentri-
fieurs. Cela soulève un réel enjeu de politique publique en termes de droit à
la ville et de maintien des quartiers populaires. À Paris, si la municipalité de
gauche élue en 2001 et reconduite en 2008 met en œuvre une politique de
relance du logement social – avec toutes les limites structurelles que cela
comporte –, elle tend aussi à favoriser la gentrification par une politique
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70 Espaces et sociétés 144-145

générale d’embellissement de l’espace public (Fleury, 2007). Plus précisé-


ment, dans le cas de Château-Rouge, la politique municipale vise à remettre
en cause la concentration de commerces dits « exotiques » ou « ethniques »
tournés vers les populations d’origine africaine. Or, une telle politique va à
l’encontre du fonctionnement du quartier comme une centralité immigrée
(Toubon et Messamah, op. cit.) et accentue le travail de sape effectué paral-
lèlement par le processus de gentrification. Par cette politique, les pouvoirs
publics municipaux viennent appuyer les gentrifieurs qui, s’ils parviennent
à s’approprier l’habitat, n’ont pas encore réussi à faire leur l’espace public
du quartier.

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