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Le silence et la révélation : violence sexuelle et sou france du dire,  Citer ou exporter
au risque du clivage
 Pascal Roman, Hie Baron
Dans Cahiers de psychologie clinique 2004/2 (n° 23), pages 59 à 79
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Le voir et la révélation
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L a place actuelle de la prise en compte de la sou france psychique, et la reconnaissance de situations


spécifiques dans lesquelles celle-ci se trouve en mesure de s'exprimer, comme les situations de
violence sexuelle, ont conduit à mettre l'accent sur la nécessité de la révélation des épisodes
1

traumatiques. Cette tendance est particulièrement manifeste lorsqu'il est question des violences
sexuelles subies par des enfants, à l'égard desquelles le nombre des poursuites pénales et les
condamnations a littéralement explosé ces dernières années : on a vu, en e fet, s'instaurer, dans
di férents contextes institutionnels, de vastes campagnes dites de « prévention des abus sexuels » qui, si
elles ont pour objet premier le développement de la capacité d'auto-protection des enfants, se sont
trouvées confrontées, de manière tout à fait habituelle, à des situations dans lesquelles les enfants
révélaient (puisque tel est le terme régulièrement employé, sur lequel nous devrons revenir) des faits
dont ils avaient été les victimes, principalement dans le registre de relations incestueuses.

Outre une conception abréactive attachée à une telle pratique, consistant dans la pensée que l'expression 2
de l'enfant constituait en soi un soin (conception dont peut reconnaître la trace dans les nombreuses
pratiques d'intervention psychologique immédiate, à l'occasion de tout épisode traumatique, sur le
mode « une cellule de soutien psychologique a été mise en place »), il y a certainement lieu d'entendre
également la dimension de culpabilité liée à la confrontation à une sexualité prise dans la séduction de
l'adulte, à l'égard de laquelle les intervenants sociaux s'imposent une nécessité de réparation.

Le recours au terme de révélation pour rendre compte de la démarche de parole dans laquelle s'engage 3
l'enfant à l'égard de violences particulièrement sexuelles dont il a été victime n'est pas indi férent. Ce
terme est apparu au XIIème siècle, dans une connotation religieuse, marquant tout autant le lever de
voile (étymologiquement, velum, en latin, signifie voile) que le mystère que celui-ci recouvrait. Ce n'est
que deux siècles plus tard que ce terme prendra place dans le vocabulaire profane, pour marquer l'action
de découvrir ce qui est caché et/ou secret. Dans cette acceptation, on entend que la révélation renvoie à
un statut ambiguë du voir, au risque d'un investissement du voir au titre de pulsion partielle en
référence à la pulsion du voir, défendue par G. Bonnet (1996), et dont l'un d'entre nous (P. Roman, 1998)
a proposé quelques pistes de compréhension dans une ré lexion centrée sur la pratique clinique de
l'expertise judiciaire.

Ne peut-on pas penser qu'au-delà de la reconnaissance de la sou france de l'enfant manifestée par 4
l'accueil de sa parole portant témoignage d'une violence sexuelle subie, l'intervenant social (éducateur,
assistant de service social, psychologue, enseignant...) ne se trouve pas pris, avec la révélation, dans une
manière d'illusion de transparence (tout dire / tout voir / tout connaître), qui inscrit la relation avec
l'enfant dans une modalité de répétition de la séduction ?

Au fond, l'usage de ce terme de révélation ne masquerait-il pas la di ficulté, dans la relation avec l'enfant 5
victime de violence sexuelle, de rencontrer celui-ci dans ce qu'il donne à voir nécessairement de sa
sexualité infantile et des théories qui la fondent, dans l'écho contre-transférentiel de celles-ci ? Tout se
passerait comme si toute mention d'un tiers s'avèrerait ici impossible, au profit de la référence implicite
à un registre du divin faisant l'économie d'une inscription symbolique. En contrepoint, on pourrait
souligner à cet endroit l'intérêt que pourrait représenter l'inscription de la figure du tiers au travers de
l'utilisation d'un terme comme celui de dénonciation.

Révélation et traumatisme

La clinique du traumatisme confronte, à l'âge adulte, à des situations dans lesquels des aménagements, 6
sous la forme du silence noué autour de la violence sexuelle subie dans l'enfance, viennent comme voler
en éclat, libérant, sur ce que l'on peut nommer, avec C. Janin (1994), la seconde scène du traumatisme, une
sou france majeure.

L'histoire clinique d'Adrienne constitue une illustration tout à fait exemplaire de la place paradoxale du 7
silence dans le traitement de la sou france liée à la violence sexuelle. Cette situation, présentée comme
fil rouge de cette contribution, permettra d'interroger les enjeux spécifiques de la mobilisation du
silence dans une fonction de gardien de la vie psychique, à la fois contre le risque de l'e fondrement tout
en marquant, en creux, la place du non-symbolisable dans la vie psychique du sujet et dans une
confortation des instances idéales des intervenants sociaux... et de la famille.

Adrienne, âgée d'une trentaine d'années, est rencontrée dans le cadre de la permanence d'une 8
association d'aide aux victimes. Elle sollicite l'association car elle a été victime, quelques jours plus tôt,
d'une agression physique, et elle désire obtenir des informations juridiques sur la manière de déposer
une plainte. Adrienne est très agitée, elle parle de sentiment de vengeance, exprime une haine très
importante, qui apparait d'ailleurs sur le moment démesurée, contre son agresseur. En e fet, elle dit
vouloir voir son agresseur en prison, « et ce serait encore mieux s'il pouvait passer sur la chaise électrique ».

Lors du deuxième entretien, Adrienne est très calme, la haine et les sentiments de vengeance ont fait 9
place à une sorte de lassitude et de résignation. Avant même de s'asseoir, alors qu'elle tourne le dos pour
ôter son manteau, Adrienne dit simplement « et ce n'est pas tout, je ne vous ai pas tout dit »...

Adrienne est mariée et mère de trois enfants. De sa mère, elle dira seulement que « c'est une femme qui 10
n'a eu qu'un enfant ». Son père est notaire, très actif dans son environnement : « Il est tout le temps à vouloir
aider, à donner un coup de pouce. C'est un homme très généreux, il donne sans compter son temps et son argent.
C'est simple, tout le monde le respecte ! ». Plus tard elle dira qu'« ils ne voient que ses mains manucurées, alors que
moi je ne vois que ses mains de monstre ».

Adrienne indique qu'elle a été victime de violences sexuelles de la part de son père pendant sept années. 11
« Je devais avoir 5 ans. Il s'est arrêté vers mes 12 ans, quand j'ai eu mes règles. Il m'a dit qu'il fallait qu'on arrête et
que je ne devais pas lui en vouloir. Lui en vouloir de quoi ? De ne plus faire l'amour avec mon père ? Ou de m'avoir
tué en me faisant l'amour ? »

L'enfant se trouive pris dans la nécessité d'accepter de répondre positivement à son abuseur, d'annihiler 12
ses propres émotions et l'intensité des a fects qui l'assaillent. En e fet, face à ce monstre si familier,
l'enfant ne prend pas la fuite, mais reste paralysé. De fait, le père a été capable de s'introduire dans le
psychisme de son enfant, de le cliver sans le faire mourir, de le soumettre sans le tuer, de le déposséder
de lui-même sans qu'extérieurement rien n'en transparaisse.

Une partie des victimes d'inceste réussit à survivre et à s'adapter socialement. Ces victimes ont 13
développé d'importantes ressources pour surmonter leur traumatisme. Elles peuvent être qualifiées de
« résilientes », c'est à dire qu'elles sont capables de « rester soi-même, quand le milieu nous cogne et poursuivre,
malgré les coups du sort, notre cheminement humain » (B. Cyrulnick, 1998).

Ce n'est que dans la mesure où l'enfant réussit à tourner la page sur « ce qui n'aurait pas dû être » qu'il 14
pourra réintégrer son statut d'enfant, récupérer sa capacité désirante et créatrice et « passer à autre
chose »... mais à quel prix ?

Lors du deuxième entretien, Adrienne parle de l'inceste qu'elle a subi. « C'est vrai que je me disais que 15
c'était pas bien normal ce que je vivais. J'avais une maman, et je savais que c'était avec les mamans que les papas
dormaient et qu'ils faisaient des choses... mais là, c'était avec moi que mon papa faisait des choses... Quand je me
regardais dans la glace je ne voyais qu'une enfant. J'étais pas vraiment belle à l'époque, j'avais plutôt un visage
ingrat, j'étais maigre, sans forme. Une petite fille informe... Alors je me demandais mais qu'est-ce qu'il me trouve ?
Rien ! Alors, logiquement, j'en ai déduit que si moi je n'étais pas désirable, c'est lui qui devait l'être... Dans ce même
raisonnement je me disais donc que si lui ne me désirait pas, c'était donc moi qui le désirais. »

Le dilemme aliénant auquel doit faire face l'enfant se situerait dans ce choix impossible : soit perpétuer 16
une filiation porteuse de mort (ce qui s'oppose au principe même de la filiation), soit se couper du père
incestueux et, du même coup, s'exclure soi-même de la filiation et de la vie. Comme il ne peut renoncer
à la filiation et à l'amour tendre qu'elle implique sans renoncer à son statut d'enfant, il ne peut que
résoudre le con lit au profit de son maintien. S'il ne veut pas renoncer à son identité, il ne peut faire
autrement que d'accepter d'une manière ou d'une autre les actes incestueux, sur fond de clivage.

Violence sexuelle et identification à l'agresseur

Ainsi, c'est paradoxalement pour sauver les conditions de son identité que l'enfant renonce à elle, en 17
s'identifiant à l'agresseur, en introjectant l'agresseur, comme si le désir incestueux était quelque chose
qui émanait de l'enfant lui-même, en faisant sien le désir du parent incestueux. L'identification à
l'agresseur (A. Freud, 1936) ne résulte pas que d'une inhibition liée à la peur, mais aussi de la nécessité de
maintenir la relation filiale. L'identification à l'agresseur est en fait une introjection qui permet à
l'enfant d'échapper, de manière quasi hallucinatoire, comme dans un rêve ou une transe, à une réalité
violente qui fige ses fantasmes.

D'ailleurs, selon C. Balier (1996) : 18

« l'identification à l'agresseur est une façon de retrouver une identité dans les moments de grand désarroi » (p. 126). 19

poursuivant les propositions d'A. Freud (1936) pour laquelle cette identification est : 20

« l'un des moyens de lutte les plus puissants contre les objets extérieurs générateurs d'angoisse » (p. 101). 21

Face à l'horreur de l'agression subie, l'enfant ne peut 22


demeurer dans l'ambivalence psychique envers son père. Il
ne peut plus continuer de le considérer comme un objet
unifié, à la fois bon et mauvais. Pour survivre, l'enfant clive
son parent en deux objets : le parent nourricier et le parent
agresseur. Avec le parent « bon », il va développer un lien de
dépendance marqué. Avec le parent « mauvais », il va
s'identifier, comme pour le faire disparaître. Le Moi victime
fusionne avec la partie hostile. Il devient lui-même son
propre agresseur. Le Moi écrasé par ces reproches et ces agressions, développe un intense sentiment de
culpabilité. Cependant, l'objet-bourreau ayant disparu, cette culpabilité est lottante, sans objet,
irreprésentable. Le Moi n'a pas la possibilité de se révolter contre celui qu'il hait, puisque c'est lui-même.

On peut en lire l'expression chez Adrienne au travers du décalage entre les sentiments très agressifs 23
dont elle faisait preuve envers son agresseur physique (« et ce serait encore mieux s'il pouvait passer sur la
chaise électrique ») et l'absence quasi-totale de ressentiments envers son père qui « m'a tuée en me faisant
l'amour » et cela même quinze ans après les faits.

Par sa nature même, la relation incestueuse place l'enfant dans une situation qui ne peut être 24
qu'intenable, et on comprend que le clivage, par une mise à distance du traumatisme, peut permettre la
survie psychique, ou peut-être la survie tout court. Le clivage du Moi (S. Freud, 1938), processus qui
permet au Moi de se scinder afin de faire face à une réalité dangereuse, permet la coexistence de deux
positions antagonistes, comme l'indique explicitement S. Freud : l'une tient compte de la réalité, l'autre,
sous l'in luence des pulsions, détache le moi de la réalité. Le clivage consiste à e facer la réalité de
l'agresseur extérieur et parental afin de maintenir le parent dans sa fonction symbolique, et à
introjecter le désir sexuel du parent incestueux réel. De ce fait, l'enfant doit faire coexister en lui d'une
part l'image nécessaire du parent tendre et symbolique, d'autre part un désir sexuel répugnant et
angoissant; cette dernière représentation introjectée a pour objectif de pouvoir maintenir la tendresse.
Grâce à ce clivage, l'enfant conserve un lien qui entretient sa dépendance à l'abuseur et l'interaction
incestueuse. L'enfant tisse avec son objet de terreur un lien libidinal qui le retient « au bord d'un gou fre
psychique mortel » (B. Papazian, 1994, p. 357).

Culpabilité et séduction

« Quand il rentrait dans ma chambre, il me donnait à chaque fois une friandise, le plus souvent c'était du réglisse, et 25
il me disait « voilà ton aphrodisiaque préféré ». Je savais alors ce que j'avais à faire. Quand j'arrivais à dire non,
enfin quand ma bouche disait non, il me disait « dis-moi que tu ne veux pas, dis-le-moi que tu n'as pas envie d'un
câlin de ton papa. ? ». Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ? Là il était content, il disait tout le temps « tu es ma
petite femme préférée, c'est toi mon seul grand amour ». C'est arrivé des fois qu'il vienne dans ma chambre, et qu'il
me demande de venir le rejoindre une fois que je serai prête, dans la sienne. Ça c'est quand maman était pas là... Je
me levais, et je mettais ma belle robe du dimanche, je me relevais les cheveux. Là, pour mon père, j'étais prête. Et j'y
allais... Alors là, qui était le plus coupable ? Mon père ou moi ? Parce que finalement, c'est moi qui me faisais belle
pour aller dans sa chambre, c'est moi qui voulais faire un câlin à mon papa, c'est moi qui prenais le bonbon-
aphrodisiaque... »

Si l'inceste c'est le monde à l'envers, c'est qu'il repose précisément sur toute une série d'invasions, à 26
commencer par celle de la culpabilité. L'agresseur ne veut pas entendre parler de cette culpabilité, et
pour cela il enfouit le sentiment qu'il pourrait en avoir, et pour finir de la refouler e ficacement, la
projette sur sa jeune victime, qui, elle-même, l'intériorise. Innocent et cependant coupable, l'enfant
prend sur lui la responsabilité des faits, et paradoxalement, s'érige en protecteur de l'o fenseur. Tout se
passe comme si la sauvegarde de l'adulte justifierait le sacrifice qu'il fait de sa propre parole et donc de
sa personne toute entière. On assiste en somme à un véritable transfert de culpabilité : là où l'auteur de
la transgression ne reconnaît pas sa culpabilité objective et n'avoue ni regret ni remord, la victime
assume tout le poids d'une culpabilité désintégratice et mortifère. L'enfant « incesté », c'est à dire souillé
et sacrifié, est porteur d'une crypte, au sens où l'entendent M.Torok et N.Abraham (1996), à savoir une
enclave qui enserre et enferme une culpabilité qui est non seulement la sienne mais celle de son père,
qui a fait de son enfant sa « victime émissaire » (P. Sabourin, 1997). La crypte s'est refermée sur le secret
intra-psychique d'un plaisir clandestin. Mais celui qui a éprouvé ce plaisir clandestin c'est le père, dont
la fille se trouve le cryptophore, porteur inconscient du secret encrypté et emprunté.

« Pour mes 10 ans, mon père, là c'était mon père-adoré, m'a o fert une bague avec un vrai brillant. Maintenant 27
quand j'y repense, c'est comme si on était marié ! C'est vrai que j'aurais pu la refuser cette bague, mais elle était belle,
et j'en étais tellement fière ! Je la montrais à tout le monde, à mes copines, même à la boulangère ! Alors vous
imaginez si j'avais dit ce qui se passait, qui m'aurait cru ? La boulangère par exemple, elle l'avait vue la bague, elle
aurait pu penser que j'étais amoureuse de mon père, et que c'était moi qui l'avais séduite ! Comment j'ai pu croire à
de telles bêtises ? »

L'enfant est in luencé par l'image de séducteur, de provocateur, d'acteur consentant que certains 28
peuvent avoir de lui et se sent coupable ou responsable, au minimum coresponsable, d'avoir été l'acteur
d'une activité sexuelle avec un adulte, et, dans ses faits, gestes et pensées, d'y avoir pris part. De plus,
l'enfant ne peut expliquer le traumatisme dont il est victime en mettant en cause son parent. D'ailleurs,
pour éviter la désorganisation psychique, Adrienne se raccroche à l'idée que « tout est de sa faute », que
c'est elle qui « a rendu son père fou ». J.-Y. Hayez (1992) précise que l'enfant abusé est un :

« enfant clivé, résigné à l'inceste, qu'il accepte comme son destin, et tentant vaille que vaille de vivre à côté, comme 29
l'enfant de la guerre, mais avec en plus, la vague impression d'être responsable de la chute des bombes... » (p. 216).

La culpabilité de l'enfant n'est pas une question de droit ni même de choix, elle est un état de fait qu'on 30
ne peut demander à l'enfant d'assourdir sans l'amener à se nier. En e fet, même s'il se sent partie
prenante de l'abus, donc coupable, l'enfant maintient une partie de son intégrité en conservant le
sentiment d'avoir eu une in luence sur son destin, alors que l'absence réelle de toute culpabilité signe
une perte de statut du sujet, repérable par le sentiment d'annihilation, c'est à dire par une perte du
sentiment d'être. C'est pourquoi, la culpabilité doit être entendue, en contrepoint de la sou france, et
non être évacuée trop rapidement, car elle instaure la victime comme sujet de l'histoire traumatique.
Une levée intempestive et trop précoce de la culpabilité pourrait la précipiter dans les risques de
néantisation. Aussi, même si cela paraît paradoxal, faut-il impérativement veiller à la respecter, ne pas
chercher à l'éliminer, mais lui donner une valeur structurante dans la reconstruction du sujet. La
culpabilité chez l'être humain signe la reconnaissance de l'autre en tant que sujet ; ce faisant, elle
humanise l'individu et témoigne du fait que les victimes peuvent se dégager d'un statut d'objet.

Silence et traumatisme

Après un long moment sans parole, Adrienne rompt le silence, et dit seulement : « Je n'étais qu'une 31
somate... c'est ce qu'a dit un jour un médecin à mère. Je faisais de l'urticaire et j'avais un zona, il a dit à ma mère qu'il
n'y avait rien à faire, que j'étais somate. ». La confusion somate et somatiser ( ?) interroge : cette erreur dans
l'usage des termes était-elle due à une ignorance de sa part, de sa place d'enfant, ou bien re léte-t-elle sa
propre confusion ? En référence à l'étymologie grecque de ce terme, apparaît une double perspective :
celle du corps, bien sûr, mais également celle du cadavre. Ainsi, lorsque Adrienne dit « Je n'étais qu'une
somate », peut-on entendre « je n'étais qu'un cadavre, un corps sans esprit, un corps abandonné par l'âme » ?

On le sait, l'inceste est traumatique et ce, sans que la mort réelle ne soit approchée. Cela signifie que si le 32
sentiment de proximité de la mort est présent dans l'inceste, c'est avant tout une construction
psychique, celle de la blessure narcissique. D'ailleurs, si, pour C. Balier (1994), le viol incestueux est un
« meurtre d'identité », c'est que l'appropriation du corps de l'enfant, le viol de l'intimité, l'intolérable
intrusion, sont l'équivalent d'une tentative de meurtre, dans la mesure où ils impliquent l'annihilation
de l'être, la négation de l'autre.

Selon H. Van Gijseghem (1992) : 33

« la victime d'inceste se distingue de la victime de meurtre en ce qu'elle peut mettre en place des dispositifs de survie » 34
(p. 1214).

Le viol par le père est souvent, pour ne pas dire toujours, vécu dans un sentiment de mort, d'annulation 35
de soi-même, un

« anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d'agir et de penser en vue de défendre le Soi propre » 36
(S. Ferenczi, 1934).

Selon C. Barrois (1995) : 37

« [...] le traumatisme psychique, c'est le sentiment d'être totalement annulé, réifié, d'avoir à faire le deuil de soi-même 38
en quelques secondes, de devenir une chose parmi les choses (un cadavre) » (pp. 15-16).

Dans l'inceste, le droit au secret apparaît finalement comme étant un droit sacré. Pour P. Fédida (1976), 39
le secret, et le fait de le garder, constituent une protection contre la menace fantasmatique de
destruction, de dissociation ou de dépersonnalisation. Avoir un secret c'est se di férencier, c'est
s'autoriser à posséder quelque chose de personnel, c'est déjà exister de façon autonome par rapport à
autrui. P. Aulagnier (1984) fait d'ailleurs du droit au secret la condition de pouvoir penser :

« Se réserver le droit et la possibilité de créer des pensées, et plus simplement de penser, exige que l'on s'arroge celui de 40
choisir les pensées que l'on communique et celle que l'on garde secrète : c'est là une condition vitale pour le
fonctionnement du JE » (p. 217).

L'hyper-idéalisation des images parentales et le secret familial sont à la fois des structures très rigides et 41
les piliers sur lesquels repose l'équilibre psychique. Le dévoilement des faits peut être même plus
traumatisant que les faits eux-mêmes, car au moment où l'enfant révèle le secret familial, il renonce à
tout l'édifice des faux-semblants grâce auxquels il avait jusque là réussi à ne pas sombrer dans la
dépression et l'angoisse.

Silence et travail de la sympolisation

La plupart des enfants devenus adultes rapportent qu'ils ne savaient pas qu'ils étaient sexuellement 42
abusés; soit ils pensaient que c'était une chose normale, que tous les pères faisaient la même chose à
leur fille, qu'il s'agissait d'un passage obligé de leur éducation, que c'était de l'initiation pédagogique...
C'est ainsi que l'on voit des enfants abusés innocenter leur père en pensant que « tous les papas sont
comme ça ».

Voici ce qu'Adrienne dit quant à l'idée qu'elle se faisait de ce que son père lui faisait subir : « C'est vrai que 43
j'en n'ai pas parlé tout de suite. De toutes façons comment aurais-je pu ? Je ne connaissais pas l'expression faire
l'amour, ni même le mot sexe, alors comment j'aurais pu connaître le mot inceste ? C'est vrai que je n'aimais pas ce
que je vivais, mais je croyais que c'était normal, j'ai vraiment pensé que tous les papas faisaient ça. Et puis, c'était un
secret... C'est vrai qu'il me faisait mal, mais tout de même, c'était un papa gentil, il venait tous les soirs me border et
me raconter une histoire. C'était rare vous savez à cette époque là ! Le père normalement il travaille il ramène
l'argent à la maison, et c'est la mère qui doit entretenir la maison et s'occuper des gamins. Alors je me disais d'accord
il est pas gentil des fois, d'accord il me fait mal, mais quand même, qu'est-ce que j'ai de la chance d'avoir un papa qui
s'occupe de moi comme ça, qui joue avec moi, qui me fait des cadeaux. Aucune de mes copines n'avait un père comme
le mien ! Donc je me disais que finalement c'était bien comme ça. »

Au moment où Adrienne-enfant a été confrontée à la situation traumatique, elle n'a pas trouvé les 44
représentations mentales pour donner sens à ce qu'elle vivait : « Je ne connaissais pas l'expression faire
l'amour, ni même le mot sexe, alors comment j'aurais pu connaître le mot inceste ? ». Elle s'est trouvée débordée
par un a lux d'excitation, elle a été confrontée à une réalité innommée, innommable, dont le sens lui a
échappé et qui a laissé en elle des traces non représentatives.

Pour D-W.Winnicott (1974) : 45

« il n'est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n'a pas encore eu lieu, et cette chose du passé n'a pas encore 46
eu lieu parce que le patient n'était pas là pour que ça ait eu lieu en lui » (p. 212).

En e fet, c'est un réel impossible qui résiste à la spéculation imaginaire ou intellectuelle, car le sujet se 47
trouve exclu de toute représentation. Au moment où l'enfant est victime d'inceste, il ne comprend pas ce
qui lui arrive, il ne peut pas le dire parce qu'il ne sait pas les mots pour le dire. L'enfant est alors figé
dans un registre où les actes ne peuvent se traduire en pensées et en mots, où les mots ne peuvent
contenir les émotions et les sentiments.

De plus, l'acte incestueux le nie comme sujet de la parole, il est mis en situation d'objet, la place de sujet 48
lui étant déniée. C'est ainsi, comme le dira Adrienne, que son père l'appelait « ma petite chose ». L'emprise
de l'adulte et l'interdit de la transgression confinent l'enfant dans le silence, le cantonnent dans le statut
d'infans, celui qui ne parle pas, celui qui est interdit de parole ou, comme le souligne Y-H. Haesevoets
(1997), « qui ne dit mot consent et qui ne demande pas mieux » (p. 127).

C'est le fait que la personne atteinte ne peut pas se représenter elle-même comme ayant été victime de 49
ce viol-là qui caractérise l'e fraction du sens. Ce n'est donc pas le viol qui fait sou france, c'est l'image du
viol dans la mesure où elle est inassimilable par le Moi du sujet. Il apparaît ainsi que le traumatisme ne
réside pas tant dans la nature de l'événement plus ou moins grave et brutal, que dans l'incapacité du
sujet, du fait de son immaturité, à réagir adéquatement à ce qui lui arrive de façon inattendue, et dans
la conservation inconsciente des traces mnésiques de cet événement. Le sujet se trouve figé, interdit,
devant une chose pour laquelle il n'a aucun signifiant à sa disposition. Cet impossible à échappe donc à
la symbolisation, ainsi que le souligne R. Roussillon (2001) :

« L'expérience passée possède une trace perceptive mais pas de traces représentatives, l'expérience n'est pas 50
appropriée subjectivement, il n'y a pas eu de travail de mise en représentation-chose et par voie de conséquence pas
de symbolisation primaire » (p. 134).

La seconde scène du traumatisme

Lorsque Adrienne, se présente à l'association d'aide aux victimes suite à une agression physique, elle 51
décrit les conditions de celle-ci : « Je ne l'ai pas vu arriver, je ne me rappelle pas vraiment, tout à coup j'étais par
terre, je ne voyais que des pieds, des pieds qui passaient, ceux de l'agresseur, puis ceux des autres, qui passaient sans
s'arrêter, sans me relever. Là c'était horrible, un véritable cauchemar... J'arrivais pas à crier, aucun mot ne sortait de
ma bouche. Comme dans un rêve, où quelqu'un vous poursuit et vous avez beau courir, beau crier, il se rapproche et
personne vous entend. C'est ces pieds quand même... Jusqu'à présent je menais une belle vie, je suis mariée, j'ai trois
magnifiques enfants qui réussissent bien, et là, ça vient tout basculer. Une forteresse avec des fondations en sable
mouvant... Je ne suis pas de nature à me laisser abattre, j'ai vécu pire dans ma vie alors pourquoi je me sens si mal
aujourd'hui ? »

Au-delà de cette interrogation, peut s'en profiler une autre : pourquoi Adrienne se rappelle-t-elle de 52
l'inceste subi, alors qu'elle avait si bien réussi à faire silence sur ce souvenir ? C'est par un trait associatif
que cette scène de l'agression est venue réactiver le souvenir de l'inceste autour de la référence aux
« pieds qui passaient », pieds dont elle confirmera qu'ils constituent le point d'appui du travail de liaison :
« Je ne sais pas, en fait je ne voyais rien d'autre. J'avais fermé les yeux, et quand je les ai rouvert, il n'y avait que ces
pieds... C'est comme... Oh mon Dieu, oui, c'est pareil... C'est pareil qu'avec mon père... Quand il me... enfin vous
voyez... Quand je me réveillais, parce que vraiment je me réveillais, je reprenais connaissance à chaque fois qu'il
sortait de ma chambre, après m'avoir... après avoir fait ce qu'il faisait... Et bien quant je rouvrais les yeux.. C'est
incroyable, ça je ne m'en souvenais plus... Quand il partait, il me jetait à terre, c'était sa façon de me dire que je
n'étais qu'une bonne à rien, et alors je rouvrais les yeux et je voyais ses pieds s'éloigner... Oh mon dieu, oui, je les vois
bien ses pieds... »

C'est parce que le sujet est infantile que l'inceste précoce produit peu d'e fet à sa date, mais une trace 53
psychique / pré-psychique n'en n'est pas moins conservée. En e fet, pendant la période pré-sexuelle,
l'e fet pervers du traumatisme n'est pas interprété comme tel, même s'il a provoqué une surexcitation.
Dans une deuxième phase, à l'avènement de la puberté :

« il arrive d'une manière ou d'une autre que cette trace psychique inconsciente se réveille » (S. Freud, 1896, p. 57), 54

que le souvenir prenne toute sa valeur sexuelle, ainsi que le notent J. Laplanche et J.-B. Pontalis (1964) : 55

« C'est alors le souvenir de la première scène qui déclenche la montée de l'excitation sexuelle prenant le « moi » à 56
revers et le laissant désarmé » (p. 24).

En e fet, le souvenir du premier traumatisme est alors réactivé par un second plus récent qui rend le 57
premier traumatique. Il semble que l'agression physique dont a été victime Adrienne est venue réactiver
le souvenir de l'inceste qui a conservé « toute sa fraîcheur ». C'est par l'association de « ces pieds qui
passaient », qu'Adrienne a pu mettre ou remettre des mots sur l'expérience traumatique antérieure.

Le père abuseur désorganise son enfant, à la fois émotionnellement par la peur et la surprise, et 58
cognitivement par un « double lien » (G. Bateson, 1956) qui consiste en cette double proposition : « je suis
ton père, ton protecteur, ton éducateur » mais « je te dénie comme mon enfant, je t'agresse, je t'anéantis ».

Ces deux propositions correspondent à un paradoxe pragmatique, elles sont inconciliables et 59


inopposables. La dissociation semble être la réponse la plus adaptée au double lien de l'abus. Face au
paradoxe contraignant, l'enfant met en place un contre-paradoxe : il est là sans être là, il reste présent
physiquement mais s'absente de lui-même. En e fet, lorsque toutes les possibilités de repli et de fuite se
sont révélées être des impasses, il ne reste plus qu'une solution : entrer en soi-même. Quand on ne peut
empêcher l'agression constante contre son propre corps, quand la personnalité et la dignité d'un être
deviennent accessibles et vulnérables par ce corps, on laisse se creuser une profonde faille : l'être et le
corps ne sont plus identiques. Le Moi se retire dans de telles profondeurs de l'être que l'utilisation
extérieure d'un corps devenu étranger ne peut plus lui causer de blessures. Cette faille créée l'illusion
d'un contrôle de soi-même lorsqu'il est impossible de contrôler sa propre vie et son propre corps. Et c'est
bien ce qu'Adrienne a tenté de mettre en place, lorsqu'elle explique que dès lors que son père abusait
d'elle, elle devenait une poupée de chi fon, une chose sans parole, un corps sans âme.

Le silence de la souffrance

On peut considérer que la violence de l'inceste tend à se situer hors de la pensée et du langage des 60
intervenants sociaux. Accueillir l'inceste conduit le professionnel à interroger les ressorts de l'intime de
ses théories sexuelles infantiles, et à se confronter au registre de l'impensable.

Les défenses contre l'insoutenable de l'inceste s'établissent en nous quelle que soit notre profession et 61
aussi complète que soit notre formation. Nous restons tous exposés aux risques de l'aveuglement,
susceptibles par moment de placer des taies sur nos yeux, de nous boucher nos oreilles et d'entraver
notre compréhension des faits et des êtres.

À l'issue de l'entretien, Adrienne sort de son sac une grande enveloppe avec cette inscription 62
« confidentiel » inscrite au marqueur rouge. Elle tend cette enveloppe en indiquant « C'est l'histoire de mon
viol... j'espère que ça vous servira pour comprendre des choses et pour réaliser votre devoir. » Dans cette lettre,
dans ce journal intime, Adrienne raconte les actes que son père lui a fait subir, des actes extrêmement
durs à lire et à dire, plongeant le lecteur dans l'horreur de la réalité de l'inceste.

Dans le même temps, Adrienne indique ses tentatives antérieures à dire l'inceste à ceux qui auraient pu 63
être capables de l'entendre et de l'aider :

« Et puis un jour, j'ai voulu en parler. Mais dans ma petite tête d'enfant je pensais que personne n'allait comprendre 64
ce qui se passait. Et puis ça faisait si longtemps, qui allait bien pouvoir me croire ? J'aurais du me taire, je le sais à
présent, mais bon voilà... Un jour je sais pas ce qui m'a pris, j'ai poussé une porte où y'avait marqué « Maison des
jeunes » et une femme était là, très sympathique, on a parlé de tout et de rien. J'avais 16 ans. Et puis elle me souriait
alors je me suis dis vas-y, c'est le moment ou jamais. Et vous savez ce qu'elle m'a répondu ? « Tu en es vraiment sûre ?
Tu n'étais qu'une enfant, peut être que tu confonds tes souvenirs. Essaie de ne pas y penser, tu te fais du mal et tu fais
du mal à ton papa en disant de telles choses. » Elle a voulu que j'aille voir une dame pour « parler de mes
problèmes », une psychologue qui allait m'aider à ne plus avoir de telles pensées. Elle a été gentille aussi, et elle m'a
expliqué que mon père m'aimait beaucoup et que moi aussi je l'aimais beaucoup. Et puis elle m'a demandé si j'aimais
ma mère, si des fois je n'avais pas envie de vivre toute seule avec mon père... Et finalement elle m'a dit que c'était pas
si grave, que c'est en ayant de telles pensées qu'on apprenait la sensualité. Donc tout était normal ! Mais surtout, il
fallait que j'arrête de raconter ça, car tout le monde ne serait pas aussi compréhensif envers moi que l'avaient été ces
deux femmes... Alors j'en ai plus parlé... ».

Dans les propos que rapporte Adrienne, ce qui alors interpelle, c'est qu'elle ait pu être confrontée à 65
l'incrédulité et à la dénégation de sa révélation, de la part de l'assistante sociale et de la psychologue.
Adrienne, cette enfant qui, pour reprendre une expression de L. Daligand, citée par M. Gabel (1995), n'a
jamais été « mise au monde », doit retourner à son néant, ou autrement dit dans les abîmes de sa honte; et
ce n'est que vingt ans plus tard, au sein d'une association d'aide aux victimes, qu'elle a pu à nouveau
mettre des mots sur sa sou france, en s'autorisant à dépasser les préjugés sur la nature séductrice des
jeunes filles engagées sexuellement avec leur père : en e fet, ce seraient ces toutes jeunes filles qui,
débordant d'une ardente curiosité sexuelle, inciteraient à cet acte des hommes plus âgés incapables de
résister aux assauts érotiques des petites Lolita. Il s'agit là d'un véritable retournement puisque le père
cesse d'être un séducteur pour devenir l'objet passif du désir de son enfant qui devient lui, un « pervers
polymorphe » (S. Freud, 1905).

Peut-on penser que ces mouvements s'inscrivent dans une dénégation venant renforcer le refoulement 66
portant sur le rôle de l'adulte ou bien, sur le mode d'une projection, sur l'enfant, de leurs propres désirs
incestueux et/ou sexuels infantiles, inconscients et con lictuels, projection assortie d'une sévère
condamnation surmoïque ?

Pourtant, S. Freud a été un des premiers à reconnaître l'existence et la fréquence des abus sexuels. Pour 67
lui, l'événement sexuel vécu passivement par le sujet, sur un terrain de non-préparation, produit e froi
et passivité. Mais brusquement, et certainement sous la pression sociale de son époque, il finira par
défendre l'idée que, dans la plupart des cas, il s'agissait de fantasmes infantiles chez ses patientes, que
l'inceste évoqué n'était que le produit d'une construction fantasmatique. Il postule alors l'existence, chez
les enfants, dès l'âge préscolaire, de désirs sexuels orientés vers le géniteur de sexe opposé.

Refuser la souffrance ?

Une lecture oedipienne caricaturale peut ainsi servir de justification à la méfiance et à la passivité de 68
certains magistrats, médecins, psychologues, policiers,... qui croient di ficilement l'enfant lorsqu'il
transmet sa sou france et sa plainte. Ils sont nombreux encore les professionnels de l'enfance qui
continuent à soutenir que la sexualité de l'enfant est le re let d'« un enfant pervers polymorphe », mettant
davantage l'accent sur son imaginaire sexualisé que sur l'éventualité qu'il ait été réellement agressé.

Et c'est bien à cela qu'est confrontée Adrienne, lorsque la psychologue, à sa demande empreinte de 69
détresse, formule cette interprétation selon laquelle Adrienne aurait envie d'évincer sa mère pour rester
seule avec son père...

Comme le montre S. Freud (1919) dans son article « On bat un enfant », ce que la petite fille exprime en 70
imaginant fantasmatiquement être battue par le père, c'est « le désir incestueux d'être aimé par son père » (p.
235). Bien sûr toutes les jeunes filles, dans leur quête d'une identité féminine, ont tendance à
expérimenter un peu, et en toute sécurité, leur séduction dans le cadre de la famille. Mais finalement,
qu'est-ce que la petite fille demande inconsciemment à son père ?

P.-C. Racamier (1999), nous propose une piste de compréhension de ces enjeux : 71

« Quoi qu'il en soit, la vérité est que l'enfant n'est pas pour rien dans cette séduction. Il est partie prenante, agissante, 72
fantasmante : ce qu'on lui fait et ce qu'on ne lui fait pas, ce qu'il fait et ce qu'il ne fait pas, il le fantasme » (p. 98).

On peut penser que l'inceste fait vivre à chacun un état mental particulier; la situation est jugée 73
insupportable, insoutenable par tous. Tout se passe comme si cette violence ne pouvait être pensée, au
regard de la fascination qu'elle engage. Alors qu'il s'inscrit dans une démarche d'aide, le professionnel se
trouve immobilisé, ligoté par l'insupportable de la révélation de la violence sexuelle et se trouve
potentiellement engagé dans deux voies défensives : le doute sur la réalité de l'abus ou la banalisation et
la dédramatisation.

La réaction de celui qui apprend qu'un père a commis des violences sexuelles à l'égard de sa fille est 74
d'abord essentiellement viscérale et émotive. Elle se traduit par une réaction de dégoût ou de rejet face à
l'acte, à la seule idée de l'acte. L'idée que la violence sexuelle ait pu exister entraîne très souvent une
réaction d'incrédulité radicale. Lorsque les révélations de la victime sont abordées, l'expression devient
loue : « ce problème là », « tout ça », « la chose », et ne permet que di ficilement l'objectivation de l'inceste.
La réalité des faits incestueux peut aussi être transformée en un acte qui n'a pas de sens, « un viol sans
pénétration », « un inceste non consommé ».

Ce que l'adulte qui s'exprime ainsi refoule peut-être, c'est son intérêt d'enfant, inconscient et 75
con lictuel, pour la sexualité de ses parents, ce sont ses propres fantasmes incestueux; de manière plus
archaïque encore, en ayant l'intuition de la fusion prégénitale qui se réalise dans l'abus, il peut craindre,
s'il ose la regarder en face, de se confronter à une instance parentale toute-puissante, ébloui par la
violence du voir. Tout se passe comme si l'intervenant ne pouvait alors que s'identifier à l'un ou l'autre
des acteurs de la violence sexuelle et que, réactivé dans ses propres positions schizo-paranoïdes, pour
éviter l'e fondrement, il prenait le parti maniaque de la toute-puissance en niant la sou france.

De même, face à la révélation de l'inceste, les professionnels peuvent être amenés à banaliser ou 76
dédramatiser la situation. Ces deux processus permettent de se mettre à distance de ce que B.
Bettelheim nomme une « situation extrême ». La banalisation est une lutte contre l'identification, une
tentative de retrouver la parole, de dire l'indicible en passant par le discours normatif, lequel neutralise
la sou france. La banalisation fait appel à des normes de pensées dont le contenu, sous le couvert du
« bon sens », du rationnel ou du technique, est facilement accepté. En utilisant généralisations et poncifs,
on se rassure et on rassure tout autre interlocuteur, et même le parent, parce qu'on évite de prononcer
les mots qui engageraient à une ré lexion créative, voire gênante, et qu'au contraire, on réactive le
consensus établi. Quant à la dédramatisation, elle parle cette sou france, mais elle la généralise jusqu'à
l'envahissement de l'acte et de la pensée, jusqu'à la paralysie de l'intervenant. En dédramatisant une
situation, on satisfait son propre besoin d'atténuer la violence et la sou france qu'il provoque, et on
touche un désir identique chez l'autre. L'image du « bon parent » doit être coûte que coûte prévalente, ce
qui implique la destruction de la mauvaise image. Ce mécanisme coupe les liens avec des
représentations insupportables afin de maintenir l'illusion du « bon parent ». Tout comme le père
incestueux, l'intervenant se trouve atteint d'une véritable cécité psychique, qui dénie le traumatisme et
le laisse se répéter sans limite.

Ces deux systèmes de défense qui signent la réussite de l'évitement de l'angoisse, permettent à 77
l'intervenant de s'éloigner du surgissement des a fects pénibles et réduisent l'activité projective à un
minimum, le coupant de sa vie fantasmatique, momentanément ou durablement. Dans le doute ou la
banalisation, il ne peut y avoir de signalement, puisqu'il n'y a pas de reconnaissance précise de l'abus.
Celui qui doute reste sur le qui-vive de l'hésitation à agir, tandis que celui qui banalise a peut-être une
chance de se dédouaner à peu de frais...

La sou france de la violence sexuelle adressée à l'enfant se trouve prise dans un système de 78
paradoxalité : tout à la fois attendue, recherchée parfois, la révélation de l'enfant, qui met fin à un silence
que l'on peut concevoir comme un symptôme bruyant de sa sou france psychique, tend à réduire l'autre
à une attitude active de mise en silence d'une violence qui est, avant, tout une violence du voir. Si l'on
peut considérer que c'est de sa mise en image dans l'appareil psychique de l'enfant que la violence
sexuelle tire sa dimension traumatique, il convient de reconnaître l'ambiguïté de la sollicitation au voir
que contient la révélation.

À partir de là, il y a tout lieu de mettre l'accent sur une nécessaire distanciation de la sou france 79
e fractrice de la violence sexuelle faite à l'enfant, dans une mobilisation active du groupe (de travailleurs
sociaux, de soignants...) comme conteneur des expériences catastrophiques mobilisées par cette
expérience.

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2005


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https://doi.org/10.3917/cpc.023.0059

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