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Le sexe est le pire

ennemi de Dieu

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Le sexe est le pire ennemi de Dieu 4
Une rencontre inopinée avec un missionnaire chrétien 4
Le sexe avant l’avènement du monothéisme 9
L’arrêt de mort de la concupiscence, ou d’où est sorti le Serpent 17
coupable de tout ce qui est arrivé à l’humanité ?
La mort du phallus antique 22
Les prophètes n’ont pas de relations sexuelles 30
Islam : le meilleur sexe est au Paradis 35
Le sexe crucifié 41
Les vierges ne brûlent pas 50
Le doux rêve de la conception virginale 56
Le mariage chrétien : un ménage à trois 76
Le sexe est le pire ennemi de Dieu 85
Rendez-nous notre concupiscence ! 92

La croisade contre l’onanisme 94


Les fleuves du sperme 95
Deux Roméos et une Juliette 104
Les mains pleines de sang 112
Une épouse de trois ans 120
Et si ta main droite est pour toi 126
une occasion de chute, coupe-la !
Un « spasme cynique » : les médecins et les philosophes en 135
guerre contre l’onanisme
Le triomphe de l’onaniste 154

3
Le sexe est le pire
ennemi de Dieu
« Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une
femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec
elle dans son cœur. »
Matthieu 5 : 28

Tous les plaisirs sont des ennemis de Dieu, et le plaisir sexuel, plaisir le plus
intense et le plus plébiscité de tous – est l’ennemi numéro un. Pourtant,
pendant très longtemps, je n’ai ressenti aucune envie d’étudier cette ques-
tion de la répression de la sexualité : ça ne m’intéressait pas. La sexualité
était un sujet qui, de tabou, est devenu très populaire ; il a envahi les jour-
naux, les romans et les essais, sans pour autant s’attaquer réellement au vrai
problème. J’ai agi de la même façon qu’eux, en évitant le sujet, et ceci à tel
point que pendant un temps j’ai même dissimulé le livre Cinquante nuances
de Grey, que l’on m’avait offert, dans une boîte remplie de vieux journaux.
Mais un jour, à l’occasion d’une rencontre lors d’un séjour au Cambodge
(pays qui ne compte que 2 % d’adeptes de religions monothéistes et dont
seule- ment un cinquième est chrétien), il me devint impossible d’éviter la
question plus longtemps.

Une rencontre inopinée


avec un missionnaire chrétien
Cette rencontre a eu lieu lors de ma visite d’Angkor, site monumental de
quatre cents kilomètres carrés qui compte approximativement cinquante
temples en son sein. Imaginez quelles sommes ont été dépensées pour le
construire. À la place, chaque Cambodgien aurait pu avoir une maison en or.

Mes amis et moi étions venus à Angkor en basse saison, et nous tombâmes
sur un guide, un certain Alexandre, qui était un personnage assez inhabi-
tuel. Coréen, né en ex-URSS après la chute de l’empire communiste, il avait
successivement vécu en Chine, en Corée du Nord et en Thaïlande, où il

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avait fait des affaires, qu’il avait ensuite abandonnées pour partir vivre au
Cambodge.

Notre excursion à ses côtés nous prit plus de six heures. Alexandre nous
parla de l’histoire de la construction d’Angkor et ne manqua pas d’évoquer
la vie quotidienne de ses anciens habitants. Après avoir commencé par
Angkor Vat, le plus grand temple de ce complexe monumental, nous avons
poursuivi notre visite par l’exploration des bas-reliefs du temple de Banteay
Srey dédiés au dieu Shiva : ce temple très ancien de Ta Prohm, datant du
xiie siècle, nous a stupéfiés par sa beauté. En fin de journée, fatigués par
notre périple, alors nous ne pensions qu’à rentrer à l’hôtel, à la sortie d’Ang-
kor les vestiges d’un temple enfoui sous une mousse vert sombre attirèrent
notre attention.

C’est là que commence mon histoire. La partie « officielle » du programme


étant déjà terminée, notre guide Alexandre ne manifesta aucun désir de
nous y accompagner : pour lui, cela n’avait aucun sens d’aller visiter un
autre « tas de pierres ». Nous dûmes ainsi de visiter le temple par nous-
mêmes. Or, une fois revenus au car, nous nous sentîmes extrêmement mal
à l’aise, comme si nous avions offensé notre guide. Je lui dis alors que j’étais
désolé si j’avais dit quelque chose d’inapproprié ou l’avais offensé par un
mot ou par un geste. Alexandre, sans se tourner vers nous, répliqua que
nous ne l’avions pas offensé, mais que, tout simplement, toutes ces idoles
païennes impures lui étaient désagréables.

Alexandre nous expliqua qu’il était chrétien pentecôtiste et qu’il vivait


au Cambodge en tant que missionnaire. Pour lui, les Khmers adoraient
des pierres mortes et ne connaissent pas le vrai Dieu. Puis, il remarqua
mon authentique intérêt pour sa personne et se détendit complètement.
Le Cambodge, avec ses problèmes, ses Khmers et son Angkor furent tota-
lement oubliés, et nous eûmes alors de longues conversations sur la trans-
formation individuelle et spirituelle par le baptême, sur son expérience
personnelle de l’Enfer et du Paradis et sur la guérison miraculeuse des ma-
ladies incurables. En fait, je voulais savoir comment il était devenu croyant.

Alexandre me raconta qu’à quarante ans, il fut déclaré cliniquement mort :


alors que sa respiration s’était complètement arrêtée, il comprit qu’il était

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mort, que son âme s’était séparée de son corps, et qu’il avait été jeté dans
un tunnel à la fin duquel jaillissait une lumière faible. Alors qu’il était
dans le tunnel, il vit, avec une extraordinaire clarté, tous les épisodes de
sa vie se rejouer. Puis, son âme sortit du tunnel, s’élança vers les étoiles et
se figea parmi elles, et ressentit alors la présence d’un être extrêmement
puissant. Même si, à cette époque, Alexandre n’était pas encore un croyant
fervent, son âme se mit à chanter les louanges de Dieu en l’exhortant à le
sauver, arguant notamment qu’il avait quatre enfants. Il ne reçut aucune
réponse, mais le miracle se produit : son âme redescendit à la vitesse de
la lumière des étoiles jusqu’à la Terre. Dans son expérience, la Terre, d’un
infime grain, se transforma subitement en un immense globe avec forêts et
océans. Il vit alors son propre corps inanimé, ainsi que l’infirmière assise
à ses côtés essayant de toutes ses forces de le ramener à la vie. Puis l’âme
réintégra son corps. S’ensuivit une longue opération qui parvint à le guérir
complètement.

Peu après sa mort clinique, Alexandre fit un rêve fort étrange : après avoir
traversé l’immense portail doré de Rome, il se retrouva entouré de splen-
dides jeunes femmes.

Puis son beau-père, chasseur dans la vraie vie, lui lança un fusil. Les
filles disparurent sur le coup. Apparut alors un énorme aigle au plumage
doré portant un médaillon sur sa poitrine. Pris entre les pattes de l’aigle,
Alexandre rejoignit le centre du médaillon. L’aigle prit son envol, puis at-
territ et, en repliant de nouveau ses ailes, se serait tourné vers lui et lui
aurait lancé d’une voix humaine : « Veux-tu vivre dans la gloire et les hon-
neurs ? » Alexandre lui répondit que non et se réveilla. Il eut tellement peur
qu’il courut à la cuisine, où il tomba à genoux et se mit à prier : « Seigneur,
pardonne-moi, j’ai peur ! » Et puis, il entendit de nouveau la même voix, la
voix de l’aigle, qui lui disait : « Veux-tu voir le visage de Dieu ? » Il répondit
immédiatement : « Non, non, j’ai peur ! » Il dit se souvenir parfaitement
bien d’une chose : la crainte de Dieu, c’est le début de la sagesse. Seulement
un an après, il réussit à interpréter ce rêve. L’aigle était un ange, le médail-
lon sur la poitrine de l’aigle représentait la crainte de l’adultère et les jeunes
filles symbolisaient son rapport peccamineux et luxurieux aux femmes.

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Ainsi se produisit le miracle : la foi en Jésus-Christ et ses prières le libé-
rèrent du joug du péché et le délivrèrent des horreurs de l’adultère.

À la suite de ce rêve, Alexandre interpréta sa mort clinique comme une


punition pour sa vie immorale : ses adultères occasionnels dans des mo-
ments d’ivresse, ou le fait de n’avoir jamais réussi à conquérir le cœur de sa
troisième femme, suffisaient à le confirmer. Mais lorsqu’il fit à sa femme le
récit de son expérience mystique, celle-ci n’en eut cure et demanda encore
davantage de rapports sexuels au quotidien. Elle n’avait manifestement
aucune envie de prêter l’oreille à ces mots de l’Épître de Jacques : « Mais
chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’amorce et l’entraîne. Ensuite
la convoitise, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché, et le péché, lorsqu’il est
consommé, engendre la mort. » (Épître de Jacques, 1 : 14-15)

Ma conversation avec Alexandre allait de mal en pis. Je lui posais un tas de


questions, auxquelles il ne répondait que de façon brève et indirecte, quand
il ne s’en fâchait pas ouvertement :
«
— Alexandre, avez-vous une femme ici, au Cambodge ?
— Non.
— Donc, celle qui habite avec vous, c’est une petite-amie originaire
d’ici ? Nous avons entendu beaucoup de bien au sujet des femmes
cambodgiennes, il paraît qu’elles sont fidèles, attentives et ont la
peau très douce.
— Je n’ai pas de petite-amie.
— Depuis cinq ans que vous vivez ici ?
— Oui.
— Mais si vous n’avez pas de rapports intimes, comment est-ce que
vous faites pour satisfaire vos désirs sexuels ?
— Je n’ai pas de désirs sexuels ! Dans l’Épître aux Colossiens, saint Paul
dit clairement qu’il faut faire mourir nos membres sur la terre : l’im-
pudeur, l’impureté, les passions, les mauvais désirs et la cupidité.
Selon la volonté de Dieu, il faut faire de son corps le réceptacle de
la sainteté et de l’honneur, et non des passions lubriques propres
aux païens.

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— Mais ce n’est pas possible ! Vous êtes un homme en bonne santé,
vous avez des organes sexuels, des testicules, qui produisent du
sperme, et des hormones dans le sang qui incitent à que ce sperme
soit répandu quelque part ! Auriez-vous peut-être des maladies ?
— Je suis en bonne santé et je n’ai aucun problème ni avec mes organes
sexuels, ni avec mon sperme, mais je ne ressens aucun désir sexuel.
Dieu m’aide à ne pas le ressentir. Saint Paul dit clairement que celui
qui s’attache à la prostituée ne fait alors qu’un seul corps avec elle :
les deux deviennent une seule chair.
— Et où va le sperme dans ce cas ?
— Je n’en sais rien. Mon corps ne ressent aucun désir sexuel, c’est tout,
parce que je n’ai encore jamais ressenti d’amour chrétien pour une
femme. Je n’ai pas rencontré la bonne. Cependant, je ressens une
envie impérieuse de prier et cela me réjouit. Je peux citer saint Paul
encore une fois :
— « Mais le corps n’est pas pour l’impudicité. Il est pour le Seigneur, et
le Seigneur pour le corps. » (I Épître aux Corinthiens, 6 : 13)
— Mais est-ce que vous voulez avoir des enfants ?
— Bien entendu ! Une fois que j’aurai rencontré une bonne femme,
l’aurai mariée à l’Église, Dieu me rendra mon désir sexuel. Avant
le mariage, le désir est une œuvre du Diable, dans le mariage, une
Œuvre de Dieu. »

Sa dernière réplique fut la plus intéressante de toute la conversation. Elle


reflète un phénomène beaucoup plus général : le fait que la sexualité soit
séparée de l’homme : avec l’aide de Dieu, il est possible de l‘« allumer » et
de l‘« éteindre » tout aussi facile- ment. Comme la lumière à l’aide d’un
interrupteur. Comment les religions monothéistes ont-elles donc réussi
l’impossible, à savoir distancer l’homme de l’une de ses fonctions physio-
logiques principales ?

Après cette conversation, j’ai enfin compris pourquoi la troisième femme


d’Alexandre l’avait mis à la porte. En effet, il est difficile de ne pas se rendre
compte qu’il est complètement fou. Quoiqu’il soit plus juste de penser que
c’est la religion qui est insensée. Alexandre est certes un homme bien, mais

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sa quatrième femme, si, bien entendu, il en trouve une nouvelle un jour,
risque d’avoir beaucoup de mal avec lui. Suite à cette conversation, je me
suis rendu compte non sans tristesse qu’il me fallait creuser davantage la
nature de la relation entre sexe et religion.

Il me fallait pour cela commencer par cette époque lointaine où le Dieu


unique n’était pas encore de ce monde et où on n’avait pas encore assimi-
lé la sexualité à un péché. Pourquoi l’homme s’est-il coupé de sa propre
sexualité ? Parallèlement, pourquoi, dans les civilisations prémonothéistes,
la sexualité était-elle considérée comme partie intégrante de la nature hu-
maine ?

Le sexe avant l’avènement du monothéisme


Pour un individu raisonnable, il est difficile de se reconnaître dans la vision
restrictive de la sexualité qu’imposent les religions du Livre. C’est peut-
être ce sentiment précis que ressentit Michel de Montaigne lorsque, dans
le climat obscurantiste des guerres de religion, il écrivit ces mots devenus
célèbres :

« Qu’a faict l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste,


pour n’en oser parler sans vergongne, et pour l’exclurre des propos serieux et
reglez ? Nous prononçons hardiment, tuer, desrober, trahir : et cela, nous n’ose-
rions qu’entre les dents…

Car il est bon, que les mots qui sont le moins en usage, moins escrits, et mieux
teuz, sont les mieux sceus, et plus generalement cognus. Nul adage, nulles
mœurs l’ignorent non plus que le pain. Ils s’impriment en chascun, sans estre
exprimez, et sans voix et sans figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de
le taire le plus. C’est une action, que nous avons mis en la franchise du silence,
d’où c’est crime de l’arracher. Non pas pour l’accuser et juger : Ny n’osons la
fouëtter, qu’en periphrase et peinture. »

Michel de Montaigne, Les Essais, « Sur des vers de Virgile »

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Même si le rôle des instincts dans le comportement de l’homme fait en-
core l’objet d’âpres débats, on ne trouve plus personne pour nier que la
sexualité est un besoin physiologique de base et une nécessité inhérente à
la vie. J’ajouterais même qu’elle en est la meilleure partie : il est impossible
de ne pas voir la force considérable du désir sexuel ni l’immense plaisir
que procure son assouvissement. Il est absurde de comparer l’homme aux
animaux sauvages comme le font les moralistes. La fréquence des rapports
sexuels de l’homme est en moyenne bien plus élevée que celle des animaux
et l’homme s’y adonne principalement dans le but d’en tirer du plaisir. L’as-
piration à la procréation ne représente qu’une infime part des motivations
présidant à la sexualité humaine.

Les hommes avaient des rapports sexuels bien avant qu’ils n’inventent
des dieux, sans même parler du Dieu unique. Les sociétés préhistoriques
avaient pour trait distinctif la liberté en matière de sexe. Les organes
sexuels, en tant qu’ils permettaient de perpétuer la lignée humaine, étaient
considérés comme des objets sacrés à adorer. On trouve des représenta-
tions du phallus littéralement partout : sur les maisons, les édifices publics,
les objets de la vie quotidienne. Le vagin était tout aussi apprécié. Ses re-
présentations symboliques sont présentes sur les artéfacts les plus anciens.
Les cultes polythéistes étaient en réalité des cultes de la sexualité. Ces cultes
n’interdisaient pas, mais au contraire incitaient au plus grand nombre de
rapports sexuels possible.

Les dieux polythéistes avaient une sexualité plus bouillonnante que leurs
créateurs humains, et étaient enclins à toutes sortes de passions charnelles.
Ils arborent fièrement leurs sexes en érection, leurs lèvres vaginales gon-
flées et hypertrophiées sur les bas-reliefs des temples. À l’aube de la ci-
vilisation, le vagin était considéré comme un objet sacré et « Dieu était
une femme », selon certains historiens. Dans les civilisations sumérienne,
assyrienne et arménienne, il existait le culte de la déesse Astarté, ou Ish-
tar, associée à la sexualité féminine, la fécondité et à la sagesse du Cos-
mos. Les hymnes sumériens comparent la vulve de la déesse à la « barque
des Cieux » et admirent ses « dons précieux » sortis de son ventre. Les
prêtresses de ce culte copulaient avec des hommes pendant des journées
définies, encourageaient les orgies sexuelles. Elles croyaient qu’ainsi elles

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aidaient les hommes à « atteindre le divin ». À Babylone, le père pouvait
s’enorgueillir d’avoir donné sa fille célibataire au temple où elle se destinait
à être une « femme de Dieu », ou, plus précisément, une hétaïre. Il n’y avait
rien d’honteux à cela. La fille conservait le droit d’hériter de son père. Hé-
rodote écrit :
« Les Babyloniens ont une loi bien honteuse. Toute femme née dans le pays est
obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s’y livrer à
un étranger… Elle suit le premier qui lui jette de l’argent, et il ne lui est permis
de repousser personne. Enfin, quand elle s’est acquittée de ce qu’elle devait à
la déesse, en s’abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle. Après cela,
quelque somme qu’on lui donne, il n’est pas possible de la séduire. Celles qui ont
en partage une taille élégante et de la beauté ne font pas un long séjour dans le
temple ; mais les laides y restent davantage, parce qu’elles ne peuvent satisfaire
à la loi : il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. Une coutume à
peu près semblable s’observe en quelques endroits de l’île de Cypre. »

Hérodote, Histoire, livre I, CXCIX

C’est une forme assez exotique d’adoration des dieux. Pourtant, à mon sens,
la majorité des hommes seraient heureux de rejoindre ce culte, ce dernier
étant bien plus noble que de tromper sa femme avec une amante ou une
prostituée. Par ailleurs, le mot « orgie » n’a reçu sa connotation négative
que suite aux efforts des religions monothéistes. Dans l’Antiquité, cette pra-
tique était très respectée. Même de nos jours, certains partagent ce point
de vue. Voici ce qu’en dit Mircea Eliade, un philosophe, ethnographe et
spécialiste reconnu des civilisations anciennes :
« L’orgie, de même que l’immersion dans l’eau, annule la création, mais
la régénère en même temps ; d’identifiant avec la totalité non différenciée,
pré-cosmique, l’homme espère revenir à soi restauré et régénéré, en un mot en
“homme nouveau”. »
Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions

Cette tendance a perduré dans l’Antiquité. On ne dictait pas de normes du


comportement sexuel pour la vie privée. Jamais on ne proclamait : « Ceci
est normal et permis, ceci est anormal et interdit. » Chaque personne
majeure était dans son plein droit de disposer de son corps à sa guise –

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la notion de la « moralité » se référait non pas à la vie sexuelle, mais à
l’injustice et au crime. Le sexe était perçu comme une norme biologique
et la source la plus puissante du plaisir. L’amour romantique sans concré-
tisation sexuelle, ce n’était pas pour les Grecs. Cette idée insensée a été im-
plantée dans notre culture bien plus tard. Les Grecs croyaient que l’homme
sexuellement satisfait était plus moral qu’un ascète, car celui-ci n’est ainsi
ni irrité, ni envieux. Depuis Homère, la culture grecque est favorable à
tous les aspects de la sexualité : érotisme des dieux et rapports sexuels
avec les hommes, onanisme chez les deux sexes, orgies sexuelles, sado-
masochisme, homosexualités féminine et masculine, zoophilie, cultes à
mystères dionysiaques.

Le culte du corps, surtout du corps masculin, est aussi né en Grèce. La


chair est une forme extérieure de l’harmonie spirituelle, et la beauté phy-
sique est ainsi une manifestation de la beauté spirituelle. Les vêtements
cachant les organes sexuels étaient considérés comme honteux et anti-
naturels : comment pourrait-il en être autrement, à moins que l’on ne prête
aux organes sexuels une déficience morale ? Il faut soigner son corps et
sa chair en permanence : par exemple, il faut s’épiler les organes génitaux
et les aisselles, comme la plupart d’entre nous le font aujourd’hui. Après
l’avènement du monothéisme, cette pratique tomba en désuétude et n’est
revenue à la mode que récemment. Le paganisme enterré, on n’eut plus
honte des corps décrépits, mais des corps nus.

Sous certains aspects, les Grecs et les Romains peuvent nous sembler émi-
nemment progressistes. Par exemple, les Grecs anciens ne respectaient pas
la monogamie et affirmaient n’avoir besoin d’épouses que pour prolonger
leur lignée. Les relations entre époux n’étaient souvent qu’« amicales ». Et
ce n’est peut-être pas si mal, sachant que l’amitié avait alors une grande
valeur à leurs yeux. En général, l’amour de l’homme pour une femme était
un amour de « deuxième plan » : dicté par la nature de l’homme, il était
ainsi considéré comme « banal », « bestial », ou bien même « dénué de
spiritualité ». L’amour « sensuel » et « sublime » ne pouvait s’exprimer qu’en
dehors du cadre conjugal, avec la femme d’autrui, une concubine ou un
amant masculin : la sexualité n’était guère limitée à sa fonction reproduc-
trice. Néanmoins, chez les Grecs, les rapports homosexuels n’étaient pas

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Lucas Cranach, L’âge d’or, 1530.
Lorsque les hommes ne savaient rien de la sexualité coupable,
ils menaient une vie très agréable.

une forme dominante de sexualité. Ils ne menaçaient pas non plus le cercle
familial – ces hommes respectant leurs obligations d’époux et de père. Cette
vision de l’homosexualité n’est pas illogique et peut s’appliquer il me semble
à nos sociétés occidentales contemporaines. Peutêtre devrions-nous à cet
effet créer un nouveau terme, par exemple le « mariage grec » ? Après tout,
le « yaourt à la grecque » existe bien et est très populaire.

À Rome, ville que les chroniqueurs chrétiens ont diabolisée à l’extrême,


notamment sous la République et les premiers empereurs, on n’était pas
particulièrement favorable aux orgies, à l’homosexualité ou à la zoophi-
lie. En revanche, on appréciait le foyer, la famille et les traditions. Plus le
pouvoir impérial s’affirmait et les citoyens devenaient riches, plus la rigueur
de la culture militaire et l’ascétisme sexuel reculaient face aux influences
grecques et orientales. La sexualité débridée, souvent agressive, faisait rage.
Néanmoins, les termes comme « péché », sans parler du péché sexuel, n’ont
jamais été utilisés, et le terme « concupiscence » était plutôt positif.

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L’on a déjà énormément écrit sur le rapport des Grecs et des Romains à la
sexualité – ne songez pour cela qu’à Foucault. Je vais plutôt vous parler de
l’Asie. En Chine, les orgies sexuelles et le culte du phallus sont présents dès
le Néolithique. Les deux systèmes philosophiques dominants, le confucia-
nisme et le taoïsme, ne voyaient rien d’impur dans le sexe et considéraient
qu’il relevait de la vie privée de chacun. À une seule différence près que
le taoïsme voyait la sexualité d’un bon œil, tandis que le confucianisme
imposait certaines restrictions sur la nudité, méprisait l’amour romantique
et exigeait des femmes la fidélité et l’absence de jalousie. En réalité, il ne
pouvait en être qu’ainsi dans une société où les hommes étaient censés sa-
tisfaire leurs besoins sexuels avec des concubines et des courtisanes.

La passion charnelle était considérée comme un échange important d’éner-


gies entre l’homme et la femme. Dans plusieurs manuels d‘« art de cou-
cher », on conseillait d’avoir des rapports sexuels réguliers, en essayant de
retenir l’éjaculation, ou de changer et d’avoir le plus de partenaires possible.
Selon ces manuels, le fait de garder la même partenaire ne donne aucun
effet rajeunissant. Pour obtenir un début d’effet, l’homme doit avoir dix
partenaires, et il y a de vrais progrès en termes de jeunesse et de beau-
té, lorsqu’est passée la barre des douze. Si on en a quatre-vingt-treize, c’est
carrément l’immortalité. Cette méthode de « guérison les uns à l’aide des
autres » était vue comme un chemin de santé. Deux mille ans plus tard,
on continue de nier l’évidence et on se laisse berner par le doux rêve de la
fidélité monogame. Dans l’hindouisme, les dieux, y compris l’ascète Shiva,
ont tous éprouvé un puissant désir sexuel avant de créer le monde et les
hommes.

Le bouddhisme, combattant infatigable des désirs, était cependant de l’avis


que lutter contre un désir inassouvi était un plus grand mal et une plus
grande souffrance que de le satisfaire. Pour certains bouddhistes, l’orgasme
est une voie d’accès aux niveaux les plus profonds de la conscience. Il est in-
téressant de noter que sur l’échelle de l’attitude négative envers la sexualité,
les positions sexuelles extravagantes, l’homosexualité et l’infidélité étaient
à trois sur dix, tandis que raconter ses infidélités à ses amis était à cinq. De
toute évidence, on comprenait qu’il n’y avait rien à faire par rapport aux
infidélités – tout le monde était infidèle. En revanche, le bavardage inutile

14
abaissait le bouddhiste. La séduction et la copulation avec des moines et
des nonnes étaient tout en haut de l’échelle, à neuf et dix. Quant à la culture
japonaise, elle n’a jamais fait du sexe un péché et l’a au contraire toujours
valorisé : la satisfaction sexuelle étant capable à ses yeux d’améliorer nette-
ment la vie terrestre.

Tout ce que je viens d’évoquer ne signifie pas que ces sociétés n’imposaient
aucune restriction aux comportements sexuels. Elles existaient, existent et
existeront dans toutes les sociétés. Toutes ces sociétés ont conscience de la
puissance du désir sexuel et comprennent qu’il peut s’exprimer d’une façon
tellement intense qu’il distrait l’homme de toutes ses autres tâches et des
objectifs qu’il s’est fixés. Afin d’empêcher ceci, chaque culture a développé
ses propres méthodes pour apaiser les excès d’énergie sexuelle par sa subli-
mation dans d’autres domaines de la vie, comme le travail, la chasse ou la
guerre.

Dans presque toutes les sociétés primitives, on interdisait l’inceste (l’en-


dogamie). Cet interdit existait non pas pour des raisons abstraites, mais
tout simplement parce que l’inceste sapait la cohésion de la société, de la
communauté, de la tribu et de la famille. Autour d’un repas à base de mam-
mouth, personne ne voulait être témoin de querelles entre la mère et la fille
pour le cœur du père. Quelle conclusion peut-on faire ? Une très simple et
évidente : les sociétés moralement saines ne distinguaient pas la sexualité
des autres besoins physiologiques, ne la voyaient pas comme quelque chose
de sale et d’impur et n’imposaient pas d’interdits. Elles ne s’engageaient pas
dans la lutte contre les pulsions du corps et la voyaient plutôt comme une
lutte contre soi-même. Pour eux, la sexualité n’est pas sujette à la moralité.
Personne ne peut la juger, ni les hommes ni les dieux. Ce point de vue
est logique et naturel. Il est tout aussi inutile de lutter contre la sexualité
à l’aide d’interdits que de lutter contre le besoin de boire, de manger ou
de déféquer. Ces interdits font naître les pervers et les fous. Pour prou-
ver ce que je viens de dire, j’attire votre attention sur le fait qu’au moins
dans l’héritage culturel qui nous est parvenu, on ne découvre pas de traces
de discussions passionnées au sujet de la sexualité. J’ai également étudié
les anciennes sources écrites et les textes juridiques principaux que l’His-
toire a conservés : les codes de Hammurabi, d’Ur-Nammu, de Lipit-Ishtar

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et d’Eshnunna, les lois de Manu. J’y ai trouvé tout et n’importe quoi : la
protection des biens immobiliers du roi et des nobles, les règles détaillées
de commerce, les lois en matière de famille et d’héritage. Tout était régle-
menté : conditions de monogamie dans le mariage et règles en matière de
divorce, sanction en cas d’adultère (la peine de mort pour les deux) ou viol
de l’épouse d’un autre (la peine de mort pour le violeur), inceste entre père
et sa fille (rien de très grave, le père est exclu de la communauté, la fille n’a
rien). Les Indiens étaient les plus méchants et les plus violents. Dans les
lois de Manu, on proposait de faire dévorer les femmes infidèles par des
chiens, on interdisait de se remarier et menaçait de mort et de castration
quiconque commettait le moindre crime, comme séduire la femme d’un
gourou. En revanche, ces lois étaient très tolérantes envers la polygamie.
Et pourtant je n’ai trouvé aucune limitation en matière de rapports sexuels
licites. Les lois de Manu sont cependant encore une fois les plus strictes : la
copulation avec un animal ou le sexe anal avec une femme étaient passibles
d’une punition d’un jeûne de quelques jours.

En terminant mon exposé sur la sexualité dans l’Antiquité, j’ai eu un doute.


J’ai présenté à mes lecteurs l’histoire telle qu’elle est attestée par les chro-
niques, les fouilles archéologiques et d’autres fariboles profanes. Où est la
foi ? Est-il possible que le Dieu unique existe et que le passage à l’époque
monothéiste fût une étape naturelle et nécessaire de l’histoire humaine ?
Est-il possible que ses lois, notamment celles en matière de sexualité, in-
diquent le seul chemin vers le futur paradisiaque ? Dans ce cas, toutes mes
accusations contre ce Dieu et les limites qu’il a imposées à la sexualité de
ses croyants ne seraient rien d’autre qu’une rage médisante. Je préfère donc
livrer une autre version du passé, positive pour Lui et pour ses croyants.

Dieu créa l’homme. Les millions d’années d’évolution n’ont tout simple-
ment pas existé, et les os de dinosaures, de smilodons et de mammouths,
que l’on retrouve fréquemment, étaient spécifiquement enfouis dans la
terre par le Dieu unique, afin d’éprouver la force de notre foi. Si on accepte
cette version, tout va mal pour la sexualité, car elle est alors liée à la plus
grande tragédie de l’homme créé par Dieu, son bannissement du Paradis.
Durant des millénaires, l’homme menait une vie heureuse et harmonieuse.
Puis, tout d’un coup, il se transforma en moins que rien, eut constamment
besoin de l’aide divine. Comment cela s’est-il fait ?

16
L’arrêt de mort de la concupiscence,
ou d’où est sorti le Serpent coupable
de tout ce qui est arrivé à l’humanité ?
Avant de soigner un malade, tout médecin vous questionnera longuement
sur les premiers signes de la maladie. En effet, il faut comprendre comment
cela a commencé. Moi aussi, j’ai longuement cherché le premier signe de
la future répression de la sexualité. Enfin, j’ai pu trouver ce trait distinctif
entre les civilisations monothéistes et polythéistes qui définit leur attitude
envers la sexualité. C’est leur compréhension de la luxure, ou de la concu-
piscence. Comment se fait-il que les religions se soient transformées en un
instrument de répression et de contrôle de la sexualité ? Comment ont-
elles pu si bien manipuler les hommes à l’aide de ces interdits ? Comment
ont-elles réussi à insuffler que le plus naturel, qui provient de la profondeur
abyssale de l’être humain et ne cesse de retentir dans l’esprit de l’homme, est
en réalité mauvais et impudique ? Comment a-t-on réussi à remplacer par
la prière la caresse de seins voluptueux ?

Le terme latin « luxuria » signifie la vie, l’excès des forces vitales, l’exubé-
rance, le désir (libido), la passion, ainsi que l’excès, la richesse et le luxe (la
dernière signification est encore d’actualité de nos jours). En un mot, ce
terme signifiait une vie comblée de plaisirs et d’amour de soi-même. Aris-
tote voyait dans la concupiscence un « appétit », une « impulsion ». Platon
pensait qu’elle faisait partie de l’âme mortelle qui se trouve en bas du ventre.
Selon lui, elle fait naître l’appétit et l’instinct sexuel. Pourtant, la notion de
la concupiscence est pleine de paradoxes. Comme l’a très joliment dit Fran-
çois Mauriac, « l’appétit de souffrir est, lui aussi, une concupiscence ». Tous
les peuples et les religions normaux considéraient que la concupiscence
était un signe de santé et de vertu, un signe d’amour de soi et un état naturel
de l’homme qui cherche constamment de nouveaux plaisirs. Le judaïsme
n’a jamais partagé cette vision positive de la concupiscence. C’est avec l’avè-
nement du christianisme et la mort du polythéisme que la concupiscence
s’est transformée en un phénomène strictement négatif. La conscience re-
ligieuse en a fait l’ennemi de l’homme, de la société et de Dieu. La concu-
piscence – l’amour de la vie et du sexe – est incompatible avec l’amour du
Dieu jaloux que l’on trouve dans le judaïsme et le christianisme. Le vrai

17
croyant ne peut désirer que Dieu et son Église. Tout autre désir fort n’est pas
souhaitable, car il est impossible d’aimer à la fois soi-même et son Créateur.
Désormais, la « luxuria » se référait à la débauche, l’égoïsme et l’impudence.
Saint Jérôme a remplacé la noble « luxuria » par l’« extravagance », qui si-
gnifie l’irascibilité extrême et la folie, mais dans le christianisme canonique,
le mot « concupiscence » (du latin concupiscentia, convoitise) est resté.

Dans l’Ancien Testament, la concupiscence est fermement condamnée. C’est


elle qui a poussé Adam et Ève à désobéir à Dieu, les a chassés du Paradis
et les a rendus mortels. C’est elle qui a poussé les Hébreux à adorer le Veau
d’or dans le désert du Sinaï et à refuser la nourriture de Dieu – ils refusaient
de se nourrir de la foi en Dieu et rêvaient de la simple viande égyptienne.
C’est d’elle que parle le Livre de Daniel : « […] la beauté d’une femme t’a
séduit et la passion a perverti ton cœur. » (13 : 56) Enfin, la concupiscence,
c’est ce qui caractérise le mieux les personnes qui veulent posséder un bien
et sont enclins à l’acquérir par la violence : « Tu ne convoiteras point la mai-
son de ton prochain ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni
son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui
appartienne à ton prochain. » (Exode 20 : 17)

Ainsi le terme « luxure » s’est-il transformé d’un simple mot en un terme


monstrueux. Et il a effectué cette transformation avec tant de succès que
la majorité écrasante de nos contemporains ont oublié que ce mot terrible
n’a jamais rien eu de négatif en soi, ni n’a jamais représenté une menace
pour l’existence humaine. Dans les encyclopédies, on peut voir que le mot
« concupiscence » signifie approximativement la même chose que la « luxu-
ria » – le désir, le besoin impérieux, l’aspiration et la passion pour quelque
chose, comme la nourriture, le pouvoir, le sexe ou même la connaissance.
En général, c’est le même amour romain de la vie. Donc, si vous sentez que
vous n’avez plus de concupiscence dans votre cœur, soyez-en sûr : vous êtes
déjà mort ou mourrez bientôt.

Après avoir terminé mon exposé sur la concupiscence, je peux passer à


l’histoire du péché originel. Or, avant d’aborder cette histoire tragique
en elle-même, je voudrais vous parler de l’un de ses personnages prin-
cipaux, le Serpent séducteur. Ce n’est pas par hasard que le judaïsme ait
élu le Serpent pour tenir ce rôle très honorable de séducteur des premiers

18
hommes. Dans le monde créé et entièrement contrôlé par Dieu, tout ani-
mal pouvait non seulement choisir de s’approcher des premiers hommes et
de les séduire, sans avoir besoin de la permission du Souverain. Toutefois,
le Serpent n’était pas venu séduire Adam et Ève, c’était Dieu lui-même qui
l’avait envoyé pour mettre à l’épreuve la force morale de Ses créatures. En
effet, le Serpent n’agit certainement pas à sa propre guise : il a bel et bien été
envoyé par Dieu pour une mission importante.

Il est donc impossible de passer à côté du Serpent. Une fois que les religions
eurent définitivement et irrévocablement résolu le problème épineux de
l’origine de l’homme et que, par conséquent, ils n’eurent plus à se poser la
question « d’où venons-nous ? », la question principale à l’ordre du jour,
bien plus facile à démêler, devint : « D’où sortit le Serpent séducteur ? »
Et il est possible qu’il vînt non pas en rampant mais la tête haute : certains
pensent qu’avant la chute et la corruption de l’homme innocent, le Serpent
était grand, dressé sur ses pieds et qu’il savait parler.

Le serpent est l’un des symboles les plus anciens de la culture humaine et,
probablement, l’un des plus complexes, des plus variés et des plus puis-
sants. Le serpent se rapporte à tout ce qui constitue la vie symbolique et
matérielle de l’homme :

La déesse serpent de Cnossos, 1500 avant notre ère.

• À l’interprétation de l’éternité et du temps cyclique : tel, l’ouroboros, le


serpent formant un cercle fermé et qui mord sa propre queue.
• À la vie, la mort et l’immortalité : cela n’est guère un hasard s’il existe
autant de légendes au sujet de l’immortalité des serpents : ils perdent
leur ancienne peau, se régé- nèrent et commencent une nouvelle vie.
• Aux principes féminin et masculin : les serpents symbolisent la
procréation, car ils ressemblent à la fois au pénis et au cordon ombilical.
Les symboles liés au serpent sont propres aux déesses de la sexualité.
Par exemple, la déesse minoenne est représentée comme une femme à
la poitrine dénudée tenant dans chaque main un serpent.

19
• À la fertilité : les déesses mères de nombreux cultes attestés dans les
cultures anciennes, aucunement liées entre elles, tiennent dans ses
mains des serpents-phallus.
• À la destruction et à la protection : les serpents sont puissants,
potentiellement dange- reux et peuvent donner naissance au chaos et à
la mort, si l’on les manie avec imprudence ; sachant qu’au contraire, si
on sait les manier, ils donnent à l’homme force et santé. C’est la raison
pour laquelle le serpent est devenu l’un des symboles de la médecine.
• Au mal : dans l’Épopée de Gilgamesh, le héros fait un immense trajet à
la recherche d’une plante de jouvence. Or, à peine Gilgamesh a-t-il pu
se procurer la plante qu’il se la fait dérober par un serpent.

En un mot, le serpent représentant un élément central du polythéisme, il


est logique que, dans le monothéisme, il soit devenu le symbole princi-
pal du Mal ainsi que le grand ennemi du Dieu unique : le Mal provenant
des idolâtres, de la sexualité illicite. On aurait pu, bien entendu, choisir un
autre symbole païen de la fertilité et de la sexualité pécheresse pour jouer le
rôle du séducteur : un lièvre ou un lapin, un bovin ou un porc lubrique et
insatiable. Mais ces animaux n’ont jamais réussi à incarner les forces démo-
niaques. Ils n’étaient pas dotés d’une grande intelligence, n’étaient pas en-
tourés d’une aura de mystère et, contrairement aux serpents, les hommes
ne les ont jamais craints ou respectés.

Faute de vrais concurrents, le Serpent biblique s’imposa dans le rôle du


séducteur de l’humanité et d’ennemi de la religion. Ce qui est arrivé en-
suite est bien connu : le Serpent tenta Ève de transgresser cet interdit, Ève
convainquit Adam de manger le fruit défendu de l’arbre de la connaissance
du Bien et du Mal, ce pour quoi ils furent chassés du Paradis pour la Terre.
En conséquence de quoi le Serpent perdit rapidement tous les qualificatifs
positifs que les païens lui avaient attribués (en restant, par inadvertance,
un symbole de la médecine) se transforma en symbole abominable de la
tentation, du péché de chair et de la mort inévitable. Le Diable lui-même
apparaît dans l’Ancien Testament pour la première fois sous la forme d’un
serpent.

20
Dans le judaïsme, le Serpent symbolise la source du Mal universel ; en ef-
fet, c’est de sa faute si les hommes perdirent le don divin de la vie éternelle.
Il était doté de nombreux traits considérés comme négatifs par la religion
populaire, comme la sagesse ou la ruse : « Le serpent était le plus rusé de
tous les animaux des champs, que l’Éternel Dieu avait faits. » (Genèse 3 : 1)
Ce n’est pas un hasard si le Serpent sut élaborer une argumentation impec-
cable pour la séduction : il déclara aux premiers hommes que s’ils trans-
gressaient l’interdit de Dieu, ils ne mourraient pas, mais seraient comme
des dieux connaissant le Bien et le Mal.

D’abord, le Serpent malicieux séduisit la vierge Ève, puisqu’il « la désirait


charnellement », et son sperme impur, qu’il laissa en elle, devint ses pre-
mières menstruations (Voilà d’où vient l’interdit religieux pour les femmes
d’avoir des rapports sexuels pendant leurs règles…). Puis Ève devint, à son
tour, le serpent séducteur pour Adam, à la suite de quoi elle et lui furent
bannis du Paradis. Le Serpent eut sa part du châtiment divin : après la sé-
duction d’Ève, Dieu le maudit : « Puisque tu as fait cela, tu seras maudit
entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur
ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. » (Genèse
3 : 14) Il a donc été transformé en un véritable serpent.

Il est probable que le Serpent ait su ce qui l’attendait et n’ait pas regretté ces
actes. James George Frazer a suggéré dans Le Folklore dans l’Ancien Testa-
ment que même si le Serpent « est maudit de Dieu et condamné à ramper
désormais sur le ventre et à mordre la poussière », il a gagné plus qu’il n’a
perdu :

« Nous pouvons soupçonner que dans la version originale, il justifiait sa ré-


putation en s’appro- priant le don dont il priva notre espèce et qu’en fait il
persuadait nos premiers parents de manger le fruit de l’arbre de mort, mais
qu’il mangeait lui-même le fruit de l’arbre de vie et s’assurait ainsi l’immorta-
lité. […] car il y a beaucoup de sauvages qui croient qu’en se dépouillant tous
les ans les serpents et les autres animaux recouvrent leur jeunesse et vivent
éternellement. »

Le rabbin Moshe Weissman avance une autre théorie, absurde mais inté-
ressante, de la séduction d’Adam par Ève. Le rabbin écrit que le Serpent

21
a proposé aux premiers hommes d’apprendre le goût du Mal pour qu’ils
puissent y renoncer par la suite et obtenir un nouveau degré de sainteté.
Pour cela, il a décidé de commencer par séduire la femme « car la femme
est portée à écouter et il est plus facile de la convaincre ». Quand Ève man-
gea le fruit, elle réalisa aussitôt qu’elle avait fait une erreur et que désormais
elle pouvait mourir. Mais ce n’est pas sa mort qui l’inquiéta, mais le fait que
Dieu créera une nouvelle épouse pour Adam (oh, ces femmes !). Mue par
une terrible jalousie, Ève donna le fruit de la connaissance à Adam. Je suis
assez choqué par la méchanceté d’Ève car elle « donna également à manger
du fruit défendu aux bêtes et aux oiseaux, les rendant mortels aussi ». Dans
le christianisme, le serpent est l’une des créatures centrales du bestiaire du
Diable- Satan et il est fréquemment représenté dans les scènes de tentation
du Christ ou bien aux pieds de la Vierge Marie. Comme le péché originel
fut commis par Adam au moyen de son organe masculin, l’analogie entre
le pénis et le Diable est évidente.

À présent, après avoir discuté du Serpent en détail, je peux passer à la des-


cription du rôle sinistre que la sexualité a joué dans l’histoire de la chute.

La mort du phallus antique


Comment est-on arrivé à rendre normal ce qui était impensable dans les
civilisations antérieures au monothéisme, à savoir réorienter le centre d’in-
térêt principal des individus, de la recherche des plaisirs sexuels naturels à
la recherche de leurs « péchés de chair » ? L’Ancien Testament nous dit que
l’homme, comme il est, a été créé par Dieu : « Dieu créa l’homme à son
image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme. » (Genèse
1 : 27) Si nous acceptons la version biblique de la création de l’homme, le
destin de sa sexualité est fort peu enviable dès ses débuts, puisqu’elle est
directement liée à la chute qui entraîna le péché originel, le bannissement
du Paradis et la perte de l’immortalité.

L’histoire biblique de la chute de l’homme est connue de tous, et on a écrit


une telle montagne d’ouvrages et de commentaires à son sujet qu’en grimpant
sur cette montagne, il est fort aisé d’atteindre le Paradis et même, à condi-
tion d’en avoir vraiment envie, de s’y faufiler. Le point clé de cette histoire

22
Matthias Grünewald, Les amants trépassés.

L’amour charnel ne mène jamais à rien de bien.

23
consiste en ce que Dieu donna à Adam et Ève, qui vivaient encore au Paradis,
l’autorisation de manger des fruits de tout arbre à l’exception de l’arbre de la
connaissance du Bien et du Mal. La transgression de cet interdit rendrait
l’homme passible de mort. Nous ne saurons jamais pourquoi Dieu imposa
cet interdit. Comme bien connu, les voies du Seigneur sont impénétrables.
Je voudrais tout simplement souligner que Dieu a choisi la pomme comme
incarnation du fruit défendu, ce fruit même étant le symbole païen du prin-
temps, de la fécondité, de la jeunesse, de l’amour et de la longévité. Je ne sais
pas ce que vous en pensez, mais à mon avis, c’est un choix très curieux.

Ce n’est que par la suite, lorsque l’homme vivait déjà loin de Dieu, sur Terre,
que Dieu institua le fait que la connaissance du Bien et du Mal devait être
la plus importante des obligations de l’homme. Or, lorsque l’homme vivait
auprès de Dieu et Le voyait tous les jours, il ne devait rien savoir du Mal.
Le plus probablement, ce savoir pouvait nuire à l’image de Dieu. Parmi
les trois religions du Livre, la seule explication cohérente de l’interdiction
imposée par Dieu est présentée dans le Coran : « Puis le Diable, afin de leur
rendre visible ce qui leur était caché – leurs nudités – leur chuchota, di-
sant : “Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher
de devenir des Anges ou d’être immortels !” » (Le Coran, sourate 7, ayat 20)

Le traitement de la chute et du péché originel dans le judaïsme, le christia-


nisme et l’islam est très différent. En outre, plus telle ou telle interprétation
est liée à la sexualité, plus négative est l’attitude de la religion concernée
envers le sexe en général. Cependant, d’un point de vue logique pur, cela
paraît assez étrange : Dieu lui-même donna des organes sexuels à l’homme
et Il ne peut donc pas lui reprocher de vouloir les utiliser à son profit. La
tradition judaïque considère que les premiers hommes avaient encore une
sexualité avant la chute, puisque, après les avoir créés, Dieu leur comman-
da d’être féconds et de se multiplier. Or, il se révèle assez compliqué de
remplir ce commandement sans avoir des rapports sexuels. Ce qui est im-
portant dans le concept de la chute, ce n’est point le péché de chair entre
Adam et Ève, mais le désir de l’homme de transgresser l’interdit de Dieu et
d’être libre dans sa connaissance du monde.

Pour le judaïsme, la chute est un péché d’orgueil et de curiosité, une ten-


tative de priver Dieu de son attribut principal, le pouvoir. Cette religion

24
ne reconnaît guère la doctrine fondamentale du christianisme du péché
originel qui se transmet à tous les hommes, par engendrement, comme
une souillure héréditaire. Dans l’interprétation hébraïque de la chute, ses
conséquences se limitent à celles décrites dans l’Ancien Testament, à savoir
le dur labeur pour se nourrir, les grossesses et les accouchements pénibles,
les maladies et, le plus important, la mortalité. D’autre part, étant donné
que c’est précisément la chute qui fit sortir Adam et Ève de leur vie préhis-
torique primitive au Paradis pour une vie éthique et spirituelle, on ne peut
pas y voir que du mal.

Dans le christianisme, la pomme maléfique du Paradis s’est métamorphosée


d’un symbole de la connaissance transgressive en un symbole des rapports
sexuels illicites. Le concept biblique de la « connaissance » est interprété
comme la perte par Adam et Ève de leur virginité, le début de leurs rap-
ports sensuels, sexuels ainsi que le plaisir impur ressenti par eux. L’âme s’est
vue privée de son pouvoir et de l’obéissance de son « serviteur », le corps,
dont les membres sont désormais lubriques. Par conséquent, la chute, c’est
d’abord le péché de chair. C’est précisément de cette façon qu’Augustin in-
terprète le péché originel, en voyant en lui le péché de chair. Le péché ori-
ginel compris ainsi est devenu le point clé de la doctrine chrétienne et ex-
plique la nécessité de la mission rédemptrice de Jésus-Christ. Si Ève n’avait
pas mangé la pomme et n’avait pas séduit Adam avec cette pomme, les
premiers hommes n’auraient peut-être pas découvert qu’ils possédaient un
corps qui pouvait leur procurer énormément de plaisir. Et si Adam n’avait
pas commis le péché de chair, le péché d’impudicité, avec Ève, Jésus-Christ
n’aurait pas été obligé de se faire crucifier.

J’ai longuement essayé de comprendre le sens de ce terrible péché, mais


en vain. Je plains particulièrement le pauvre Adam : non seulement il fut
victime de la tentation du Serpent et d’Ève, mais il en fut aussi jugé res-
ponsable. À quel prix exorbitant peut parfois revenir un seul pauvre acte
sexuel… Si Adam avait su ne pas se laisser aller et résister à la tentation,
l’humanité entière n’aurait jamais été malade, aurait joui de l’immortalité
et d’une vie bienheureuse au Paradis. Cette réflexion reste d’actualité même
de nos jours. En effet, combien y a-t-il de tragédies familiales causées par
un seul petit acte d’adultère ? Je ne vous appelle nullement à refuser ce dont

25
Masaccio, Adam et Ève chassés du Paradis, 1425.

26
vous pouvez avoir très envie. Cela n’est qu’un conseil, un avertissement à
être plus prudent et à supprimer quand il le faut les textos traîtres de vos
portables.

Dans l’islam, la chute joue un rôle bien moindre que dans le judaïsme ou
le christianisme, et elle n’est dotée d’aucun sens sexuel. Premièrement, l’is-
lam reconnaît qu’il était fort difficile pour nos ancêtres d’éviter la tentation.
L’offre de devenir anges ou immortels proposée par le Diable était tellement
grande qu’il n’était pas dans les pouvoirs des hommes de s’y opposer. Deu-
xièmement, l’islam ne partage point l’opinion selon laquelle la désobéis-
sance de nos ancêtres nous a remplis du péché et nous a tous pervertis.
L’homme naît dans un état naturel de pureté et tout ce qui lui arrive ensuite,
après sa naissance, résulte de l’influence de facteurs extérieurs. Adam et
Ève firent un faux pas une seule fois et, après s’être repentis, ils furent non
seulement complètement pardonnés mais également investis du pouvoir
sur ce monde. Troisièmement, le Coran dit qu’Allah, avant même la créa-
tion des premiers hommes, leur réserva une place sur terre. Par consé-
quent le fait qu’ils s’y retrouvent n’est pas la conséquence de la chute mais
au contraire s’inscrit dans le dessein originel de Dieu.

Même si ces interprétations sont fort différentes, elles ont toutes quelque
chose en commun. D’abord, les rapports entre l’homme et Dieu ont radi-
calement changé à la suite de la Chute. Les premiers hommes rompirent le
lien étroit et intime qu’ils avaient avec Lui et commencèrent à ressentir de
la honte et de la culpabilité pour la faute qu’ils avaient commise. Puis, dans
les trois religions du Livre, parmi les conséquences inévitables de la chute,
figure le sentiment de honte face à son corps dénudé.

La Genèse dit qu’avant la chute, Adam et Ève étaient à l’aise avec leurs corps :
« L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte. »
(Genèse 2 : 25) Cela fut le siècle de l’innocence. Les hommes vivaient dans
l’harmonie avec leur nature humaine et n’avaient pas peur de Dieu. On ne
sait pas s’ils avaient des rapports sexuels, car la Bible a oublié d’en parler et les
commentateurs juifs et chrétiens possèdent des points de vue divergents sur
ce sujet. Personnellement, il me semble qu’il est absolument possible de pra-
tiquer toutes formes de sexe tout en gardant en soi une forme d’innocence la
plus pure. Des dizaines de millions de jeunes filles font ainsi.

27
Avant de déclarer que le plaisir sexuel était un péché, il fallait contraindre
l’homme à avoir honte de ses propres organes sexuels, même si c’était Dieu
qui les avait donnés à l’homme. Il fallait séparer les organes sexuels de tous
les autres organes de la même façon que l’on a séparé la fonction sexuelle
de toutes les autres fonctions physiologiques de l’organisme. C’est là qu’ap-
parût le Serpent. Non seulement il tenta les premiers hommes, mais il leur
vola aussi le siècle de l’innocence, sans retour en arrière possible, en appor-
tant en échange la honte de la nudité face à Dieu – chez les générations sui-
vantes, cette honte est devenue héréditaire. « Les yeux de l’un et de l’autre
s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de
figuier, ils s’en firent des ceintures. » (Genèse 3 : 7) Dieu ne se contenta pas
des feuilles de figuier et vint au secours des premiers hommes : « L’Éternel
Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit. » (Ge-
nèse 3 : 21)

Saint Augustin était convaincu que les organes sexuels étaient les coupables
de la transmission du péché originel, raison pour laquelle il fallait les ca-
cher de l’œil d’autrui et de soi-même par tous les moyens. Là, il avait raison.
Les organes sexuels dénudés renforcent le désir sexuel pécheur. Le fait de
regarder longuement les organes sexuels est encore pire. De nos jours, les
pratiques d’Internet en attestent – pensez aux effets dévastateurs pour la
vertu des applications comme Tinder, Grindr ou Snapchat ! Par ailleurs,
saint Augustin affirmait que les organes sexuels n’étaient pas nécessaires
pour la reproduction :
« Loin de nous la pensée que nos premiers parents aient ressenti dans le Pa-
radis cette concupiscence dont ils rougirent ensuite en couvrant leur nudité, et
qu’ils en eussent besoin pour accomplir le précepte de Dieu : “Croissez et mul-
tipliez, et remplissez la terre.” (Genèse 1 : 28) Cette concupis- cence est née de-
puis le péché ; c’est depuis le péché que notre nature, déchue de l’empire qu’elle
avait sur son corps, mais non déshéritée de toute pudeur, sentit ce désordre,
l’aperçut, en eut honte et le couvrit. »

Saint Augustin, La cité de Dieu, livre XIV, chap. 21

En comparaison avec le judaïsme et le christianisme, l’islam est plus tolérant


envers la sexualité, mais il a une attitude tout aussi négative envers la nudité.

28
Le Coran dit que le Diable arracha les vêtements des premiers hommes afin
de leur montrer leur nudité : « Alors il les fit tomber par tromperie. Puis,
lorsqu’ils eurent goûté de l’arbre, leurs nudités leur devinrent visibles ; et
ils commencèrent tous deux à y attacher des feuilles du Paradis. » (Coran,
sourate 7, ayat 22) D’autre part, le Coran est extrêmement sceptique concer-
nant la protection de la nudité par les feuilles de figuier et affirme que « le
vêtement de la piété est le meilleur. » (sourate 7, ayat 26)

Ainsi, le Dieu unique a acquis un nouvel ennemi, la nudité. Elle est cou-
pable puisqu’elle rapproche l’homme du plaisir sexuel. C’était une époque
fondamentalement nouvelle. Le culte païen ancestral du phallus, ce même
phallus qui était représenté sur des bas-reliefs de maisons et de temples
antiques et se montrait fièrement dans l’entrejambe des statues musclées
en marbre, était terminé pour toujours. À sa place vinrent deux nouveaux
cultes monothéistes, à savoir le culte de la honte des organes sexuels et le
culte de la culpabilité pour le plaisir sexuel qu’ils procurent.

L’idée de la chute ne pouvait pas ne pas exister dans le monothéisme. Sinon,


il n’y aurait eu de monothéisme comme tel. Tous les postulats des religions
du Livre ont pour objectif de montrer à l’homme son devoir face à Dieu, sa
faute face à Dieu et, enfin, sa dépendance à Lui. Si la chute n’avait pas eu lieu
et si l’homme était resté au Paradis, les religions du Livre auraient perdu toute
force et il est possible qu’elles seraient entrées dans l’anthologie des contes et
des mythes anciens. Or, aux yeux de milliards de personnes, la chute a bien
eu lieu, et les religions n’ont guère perdu de force, mais au contraire en ont
acquis. C’était la sexualité qui a perdu sa force, sa qualité et sa saveur de jadis,
ce que nous allons montrer dans l’exemple de chacune des religions du Livre.
Avant de le faire, je voudrais partager avec vous une pensée criminelle.

La notion du péché est une conséquence de la foi en l’existence du Dieu


unique. On peut donc conclure que si le Dieu unique et ses dogmes
n’existent pas (une hypothèse plausible, n’est-ce pas ?), la foi religieuse de-
vient un péché fondamental que l’on qualifierait d’originel à cause de sa
gravité et de ses conséquences pour l’humanité. Après avoir commis ce pé-
ché originel et offensé non pas ce Dieu inexistant mais eux-mêmes, nos an-
cêtres imprudents ont perdu la joie de vivre polythéiste et le respect envers
eux-mêmes. Ils ont commencé à craindre Dieu. Ils ont perdu confiance en
eux-mêmes. Désormais, ils ont eu honte. Qu’est-ce que vous en pensez ?

29
Les prophètes n’ont pas de relations sexuelles
« Les sages, parmi les médecins, affirment que sur mille
personnes une meurt pour toutes sortes de maladies,
et mille meurent pour avoir abusé de cette pratique
(sexuelle). »
Shlomo Ganzfried, abrégé du Choul’hane aroukh.

Dans le contexte de la haine spectaculaire du christianisme pour la sexua-


lité, on essaie fréquemment de représenter le judaïsme comme une religion
qui voit la sexualité d’un bon œil. Néanmoins, cela n’est pas le cas ou, du
moins, pas totalement le cas. C’est précisément dans le judaïsme que com-
mencèrent toutes les tribulations de la sexualité. L’un des apologètes les plus
illustres du judaïsme, Philon d’Alexandrie (il occupe une place particulière
dans mon livre), exprime bien cette idée. Dans De migratione Abrahami,
il appelle à retourner à l’état originel et sacré de l’être humain, à renoncer à
toute forme d’activité sexuelle et à retourner à l’asexualité spirituelle : « Al-
lons, échappe-toi de la prison infamante du corps, laisse les plaisirs, qui se
joignent aux désirs pour s’en faire les geôliers » (I, 9). Un autre argument :
selon certaines sources talmudiques (j’ai complètement conscience du fait
que dans l’immensité du Talmud on peut trouver tout ce que l’on veut),
Adam s’abstint de sexe durant quelques années après la chute. Comment
les auteurs du Talmud l’ont appris, cela reste un mystère.

Une preuve encore plus solide de l’attitude négative du judaïsme envers la


sexualité est l’histoire de l’exode de l’Égypte. Pour une raison inconnue,
notre superhéros Moïse refusa de coucher avec son épouse afin de se pré-
parer à la conversation la plus importante de sa vie, celle avec Dieu. Soit
Yahvé n’appréciait pas particulièrement les hommes sexuellement actifs,
soit un homme avec des désirs sexuels inassouvis semblait plus enclin à des
fantaisies sexuelles impétueuses qu’à des visions prophétiques.

Mais Moïse ne fut pas le seul à s’abstenir du sexe. Il ordonna à son peuple,
à tous sans exception, de suivre cette exigence de continence sexuelle : « Et
il dit au peuple : “Soyez prêts dans trois jours ; ne vous approchez d’au-
cune femme.” » (Exode 19 : 15) Maïmonide va encore plus loin et attribue
à Moïse la continence la plus complète et permanente de sexe :

30
« Tu apprends donc que tous les prophètes, lorsque la prophétie les quittait,
s’en retournaient à leur tente [leur vie familiale], c’est-à-dire tous les besoins
du corps, comme les autres personnes. Aussi ne se séparaient-ils pas de leurs
femmes. Moïse notre maître, ne revint pas à sa première tente. C’est pourquoi,
il se sépara de son épouse et de tout ce qui est semblable pour toujours. Son es-
prit fut [dès lors] lié au Rocher Éternel, et la splendeur ne le quitta plus jamais.
La peau de son visage rayonna et il devint saint comme les anges. »

Maïmonide, Michné Torah, Sefer Madda,


Yessodei haTorah, chap. 6, 6.

Les mauvaises langues mystico-kabbalistiques disent tout de même qu’il


ne faut pas plaindre Moïse, parce que, pour compenser sa vie sexuelle ter-
restre perdue, Moïse eut la possibilité de s’unir dans l’extase sensuelle avec
Dieu et copula même avec l’énergie de la présence divine, la Shekhina.

Quoi qu’il en soit, la continence sexuelle était considérée dans le texte bi-
blique comme un signe de spiritualité, comme une condition sine qua non
à la révélation prophétique : tout doit être soumis à l’idée de la communi-
cation avec le Très-Haut. « Yetzer hara » nous empêche de suivre cet idéal.
« Yetzer hara » représente le mauvais usage de ces choses dont nous avons
besoin afin de survivre, à savoir la sexualité, nécessaire pour le mariage et
la naissance des enfants, l’enrichissement, nécessaire pour la création des
valeurs matérielles, etc.

Le judaïsme est plus tolérant envers les gens simples, incapables de proférer
des prophéties. Cependant, il limite la sexualité au mariage et à la repro-
duction de sa lignée car le sexe n’est admissible que dans le mariage scellé
devant et par Dieu. C’est un présent donné à l’homme non pas pour son
plaisir mais afin qu’il respecte le commandement divin. Selon le Talmud,
l’heureux accomplissement du commandement « soyez féconds, multi-
pliez-vous » exige de remplir certaines conditions : réciter la prière Chema
Israël avant l’acte, éteindre la lumière des bougies (selon une croyance po-
pulaire juive, la lumière d’une bougie abrite un démon spécial qui détériore
la qualité du sperme), veiller à ce qu’aucune partie du corps de l’homme
ou de la femme n’apparaisse de dessous la couette. Ce même Talmud dit
également du Rabbi Eliézer qu’il accomplissait son devoir conjugal avec

31
tant de crainte et de peur qu’il semblât être contraint par un mauvais génie
(Kitsour Choul’hane Aroukh, chap. CL, 1).

Maïmonide écrit que « le début de toute sagesse est la réduction des en-
vies charnelles jusqu’à leur strict minimum », tout en soulignant la force
maléfique de la chair : « Pour la majorité des fidèles il n’y a rien de plus
difficile dans toute la Torah que l’exigence de s’abstenir de la fornication et
des rapports sexuels interdits. » Dans l’abrégé du principal code de loi juive
consacré à des questions de la vie quotidienne, Kitsour Choul’hane Aroukh,
Schlomo Ganzfried dit très nettement :
« L’union n’aura lieu non plus ni en position debout, ni en position assise, ni le
jour où l’on s’est rendu aux bains, ni le jour où l’on a subi une prise de sang, ni
le jour où l’on part en voyage, ni le jour où l’on revient de voyage, si ce voyage
s’est fait à pied, ni les jours qui précèdent ou suivant ce voyage. »

Schlomo Ganzfried, Abrégé du Choul’hane Aroukh, chap. CL, 15

On lit également dans son ouvrage :


« Si quelqu’un s’abandonne trop à pratiquer cette intimité, il vieillira tôt, sa
force disparaîtra, ses yeux deviendront faibles, une mauvaise haleine se déga-
gera de sa bouche ; les cheveux de sa tête, ses sourcils et ses cils tomberont ; les
poils de sa barbe, de ses aisselles, de ses pieds pousseront ; ses dents tomberont.
Il sera atteint de nombreuses autres souffrances, en dehors de celles-là. Les
sages, parmi les médecins, affirment que sur mille personnes une meurt pour
toutes sortes de maladies, et mille meurent pour avoir abusé de cette pratique.
Aussi faudra-t-il être prudent. »

Schlomo Ganzfried, Abrégé du Choul’hane Aroukh, chap. CL, 17

Même l’intimité corporelle licite exige la plus grande pudeur et une ap-
proche spéciale lors de sa réalisation :
« Au moment de l’union, il faut penser à des propos relatifs à la Torah, ou à
tout autre sujet sacré. Bien qu’alors il soit défendu de les prononcer explicite-
ment, penser à ce sujet est autorisé et recommandé, car, ici, nous ne disons pas
que la pensée est assimilée à la parole. »

Schlomo Ganzfried, Abrégé du Choul’hane Aroukh, chap. CL, 2

32
J’ai beaucoup de mal à imaginer qu’on puisse éprouver du plaisir lors d’un
rapport sexuel si l’on réfléchit en même temps aux paroles de la Torah, ou
que l’on retire du plaisir de l’étude de la Torah durant le coït. Je reconnais
quand même que ces conseils sont très utiles. Lorsque l’homme réfléchit à
quelque chose d’autre durant le coït, il a des plus grandes chances de ne pas
jouir beaucoup trop précocement et de faire jouir sa partenaire. Aborder
à haute voix des sujets qui ne concernent pas l’acte sexuel est aussi une
bonne chose : la partenaire pourrait s’en offusquer ou en avoir peur. Par
conséquent, on peut lire le Talmud comme le premier manuel de sexologie
de l’histoire.

De nombreuses opinions de sages juifs font écho aux déclarations des théo-
logiens chrétiens. Dans la Mishna, on apprend qu’« un palme [de chair dé-
couverte] d’une femme constitue une nudité. Si l’homme regarde même
l’auriculaire d’une femme, en désirant en tirer du plaisir, son crime est très
grave. Et il est interdit d’écouter une femme chanter ou de regarder ses
cheveux » (Talmud de Babylone, Berakhot, 24b). Selon Éléazar de Worms,
il ne faut pas regarder « [n]i le visage de sa femme ni ses seins… ni in suo
loco pudendi… Il ne faut pas aller aux bains ni consommer de la nourriture
chaude ni d’autres types de nourriture qui excitent la chair. Il faut éviter
de contempler le bétail, les animaux ou les oiseaux lorsqu’ils copulent afin
d’éviter l’apparition de désirs coupables ». Après avoir lu toutes ces décla-
rations, j’ai compris que leurs auteurs ne se souciaient guère de tout ce que
pensait la femme ou de savoir où elle regarderait. Or, cela est fort inté-
ressant et, j’en suis convaincu, cela apporterait beaucoup de surprises. La
concupiscence des femmes est beaucoup plus forte que celle des hommes.

Le judaïsme a une attitude extrêmement négative envers l’homosexualité


et la zoophilie. Cette dernière était particulièrement répandue chez les no-
mades païens et c’est de ce milieu que sortent les premiers Hébreux. Sinon,
elle n’aurait pas été mentionnée par la Torah.

« Ne cohabite point avec un mâle, d’une cohabitation sexuelle : c’est une abo-
mination. Ne t’accouple avec aucun animal, tu te souillerais par là ; et qu’une
femme ne s’offre point à l’accouplement d’un animal, c’est un désordre. »

Torah, Lévitique (Vayikra), 18 : 22-24

33
Cet interdit se réfère aux hommes, aux femmes et aux animaux, et sa trans-
gression est punie par la peine de mort. La raison pour laquelle le châti-
ment s’applique aux êtres humains est claire, mais de quoi l’animal est-il
coupable ? Pourquoi le tuer ?

Et quand même l’acte sexuel est licite, tout n’est pas si simple. Première-
ment, le judaïsme interdit d’avoir des rapports sexuels si la femme est en
train d’avoir ses règles : celles-ci sont assimilées à l’impureté et au péché,
et il faut alors attendre sept jours après qu’elles se sont terminées. Voici la
preuve que le sexe n’a rien à voir avec le plaisir et que les rapports sexuels
ne sont admissibles que lorsque la possibilité pour la femme de tomber en-
ceinte est plus élevée (Lévitique, 15 : 25-32). Pour cette même raison, il est
interdit de marier les femmes infertiles. Le Talmud de Jérusalem explique
que le sexe sans possibilité d’engendrer – par pur plaisir – est une pratique
inadmissible. Philon d’Alexandrie s’insurge aussi contre cette pratique :
« Ceux qui demandent en mariage les femmes dont la stérilité a été prou-
vée agissent comme s’ils copulaient avec des cochons ou des chèvres. Leurs
noms doivent être inscrits sur la liste des ennemis de Dieu […]. »

Deuxièmement, l’attitude négative du judaïsme envers les éjaculations


nocturnes involontaires est encore plus spectaculaire. L’homme qui a subi
l’émission involontaire de sperme est alors considéré jusqu’au soir comme
« rituellement impur » il doit procéder à une ablution. Pour la Halakha, ce
sont des pensées sexuelles impures qui provoquent des éjaculations invo-
lontaires : ces dernières sont un péché. La seule voie pour éviter ce péché,
ce sont les paroles de la Torah, notamment la prière Chema Israël dans
laquelle Dieu est proclamé seul et unique objet possible d’amour et de fi-
délité. En poursuivant le même but, la Halakha interdit de dormir sur le
dos ou sur le ventre et prescrit de ne dormir que sur le côté (73 : 7) et de ne
monter à cheval que si celui-ci est sellé.

Très peu de choses ont changé de nos jours. Si l’on en croit les souvenirs des
anciens Juifs orthodoxes publiés dans les journaux français et américains,
la vie sexuelle des jeunes Juifs reste tout aussi pauvre, voire inexistante que
par le passé. Avant le mariage, il est interdit d’adresser la parole aux per-
sonnes du sexe opposé, il est interdit même de regarder les filles dans la
rue et de passer sur le trottoir de l’école des filles. Dans ces conditions,

34
l’onanisme reste pour eux la seule issue. Depuis quelques décennies, Inter-
net avec ses sites pornographiques facilite la chose.

Le seul rayon de lumière dans l’obscurité est venu à la sexualité juive du


septième Rabbi de Loubavitch, Menachem Mendel Schneerson. Il a trou-
vé l’issue de cette situation fort compliquée en reconnaissant la sexualité
comme la « seule expérience dans la vie de l’homme quand il a la chance
de rencontrer Dieu en face-à-face, la seule expérience qui lui permet de
devenir semblable à Dieu ». Où précisément le Rabbi de Loubavitch a-t-il
vu Dieu et qu’ont donc les organes sexuels à voir avec cela, je ne l’ai toujours
pas compris. J’espère que cette déclaration du Rebbe n’est que la reconnais-
sance que le plaisir du sexe est doté de sa valeur propre et qu’il ne faut plus
avoir peur du sexe oral ou même anal.

Islam : le meilleur sexe est au Paradis


Je me suis toujours intéressé à l’attitude de l’islam face au sexe : c’est un
vrai mystère oriental. Je ne savais en quoi croire. D’une part, il y a cette
charmante exubérance de l’Âge d’or de l’islam. Les contes de Shéhérazade
respirent l’érotisme, le livre du cheikh Nefzaoui, La prairie parfumée, est un
véritable hymne aux plaisirs érotiques, où sont présents des descriptions
détaillées d’organes sexuels, les récits d’aventures sexuelles de nobles, des
précautions concernant les maladies vénériennes et des descriptions de
luxurieux et voluptueux harems et de captivantes danses du ventre.

D’autre part, il existe un rigoureux interdit de tout rapport naturel entre les
deux sexes. Les rendez-vous galants, les tentatives de séduction et les flirts
sont illicites. Il y a aussi de nombreux tabous qui ont vu le jour au sein de
cette culture patriarcale extrêmement conservatrice, par exemple l’interdit
de pratiquer des rapports sexuels en étant totalement nus. Des lois d’une vio-
lence extrême ont été créées contre l’adultère et la lapidation de ceux qui les
transgressent. Il y a d’un côté les femmes enveloppées entièrement dans une
burqa, et d’un autre côté, les femmes qui portent un hijab négligé avec un
maquillage excessif et un pantalon particulièrement révélateur des formes.

L’islam reconnaît la sexualité en tant qu’attribut principal de l’existence hu-


maine. Elle est agréable à Allah et participe à la réalisation de sa volonté et

35
de son dessein, car c’est Lui qui a créé l’homme et la femme anatomique-
ment différents et sujets chacun à un puissant désir sexuel. Ce désir est tout
aussi naturel que la faim ou la soif. Il est admissible par lui-même, sans lien
avec un objectif de reproduction. Il ne peut ni ne doit être opprimé dans
ce monde ni dans le monde futur. Ce plaisir charnel ne doit pas subir de
discrimination en fonction du genre et doit être ressenti par les deux parte-
naires, par l’homme et la femme. En effet, le fondement d’une famille solide
est la vie sexuelle comblée des parents, qui se doit de procurer du plaisir et
qui n’a rien de honteux en tant que telle. L’homme qui jouit plus vite que la
femme doit se retenir et consacrer beaucoup de temps aux préliminaires,
car c’est son devoir de faire jouir la femme. Par conséquent, l’amour plato-
nique n’a jamais connu de succès dans le monde musulman. À l’inverse,
l’amour charnel s’y sent relativement bien.

Al-Gazali écrit dans Vivification des Sciences de la Foi que la satisfaction du


plaisir charnel rend l’homme meilleur : « L’homme doit avoir un rapport
sexuel avec son épouse au moins une fois tous les quatre jours, puisqu’il
peut avoir quatre femmes. La fréquence des rapports peut être augmentée
ou diminuée en fonction des besoins de l’épouse et pour lui être fidèle. »

Je suis complètement d’accord avec Al-Gazali en ce qui concerne la fragi-


lité de la fidélité lorsque le désir sexuel n’est pas assouvi. J’admire la force
des hommes musulmans qui étaient prêts à avoir des rapports sexuels avec
leurs épouses une fois par jour durant des décennies. Peut-être qu’à cette
époque éloignée, les hommes étaient-ils moins stressés et l’environnement
plus favorable ?

Or, tout n’est pas si simple. Il y a deux aspects importants dans l’attitude
musulmane envers la sexualité. Premièrement, la sexualité doit tenir la
place légitime par l’ordre social musulman. Il existe un certain antagonisme
entre le désir sexuel d’un fidèle et l’ordre établi. Si les passions charnelles
ne sont pas restreintes par la crainte de Dieu, elles donnent naissance aux
déviations et à des actes dépravés inacceptables.

Deuxièmement, il ne faut pas oublier que la volupté voulue par Allah sert
le dessein divin non seulement sur Terre mais aussi aux Cieux. La volupté
terrestre est faible, éphémère et incomplète en comparaison avec cette vo-

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lupté puissante et éblouissante qui attend le fidèle aux Cieux, le royaume
de la concupiscence. L’homme ne jouit de la volupté sur Terre que pour
connaître un avant-goût de ce qu’il attend au Paradis s’il observe rigoureu-
sement toutes les pratiques religieuses et adore son Dieu. Voici comment
les musulmans imaginent le sexe au Paradis. Après la mort, les hommes
justes pourront jouir des ébats amoureux davantage encore que durant leur
vie terrestre. Allah non seulement leur laissera leurs « anciennes » femmes,
mais leur en donnera de nouvelles.
« Ce sont ceux-là les plus rapprochés d’Allah dans les Jardins des délices, une
multitude d’élus parmi les premières [générations], et un petit nombre parmi
les dernières [générations], sur des lits ornés [d’or et de pierreries], s’y accou-
dant et se faisant face… Et ils auront des houries aux yeux, grands et beaux,
pareilles à des perles en coquille. »
Le Coran, sourate 56, ayat 1-23

Les femmes n’auront plus de menstruation et d’autres pertes naturelles, ce


qui leur permettra d’être pures et prêtes au coït en permanence :

« Abu Saïd El Khoudri (que Allah l’agrée) rapporte que l’Envoyé d’Allah (bé-
nédiction et salut soient sur lui) a dit selon : “Ils auront des épouses candides,
purifiées des menstrues, qui ne feront pas de besoins et ne cracheront pas.”
En effet, ils auront là des épouses pures, et là ils demeureront éternellement
(sourate 2, ayat 25). »

Rapporté par al-Boukhari

La force virile se verra considérablement accrue :

« D’après Anas (que Allah l’agrée), le Prophète (bénédiction et salut soient sur
lui) a dit : “Au paradis, l’homme aura une puissance sexuelle si grande…” –
“ô Messager d’Allah ! Sera-t-il si puissant ?” – “Il aura une puissance sexuelle
centuplée.” »

Rapporté par Muhammad ibn Abd Allāh Khatib Al-Tabrizi,


Mishkat al-Masabih, no 2459

La promesse d’une telle vie sexuelle merveilleuse, d’une part, diminue la


valeur de la vie terrestre et, d’autre part, augmente l’attractivité de l’islam

37
comme nouvelle religion. D’un point de vue marketing, c’est génial. Cela
me plaît que l’islam reconnaisse et apprécie les plaisirs sexuels. La seule
différence entre notre vision et la vision musulmane de la sexualité est que
nous croyons que l’homme a conquis une aptitude aux plaisirs sexuels par
le processus de l’évolution et ne doit rien à personne pour cela, tandis que
l’islam y voit un don d’Allah. Le sexe dans l’islam, ce n’est pas seulement
le moyen de nous reproduire ou de ressentir du plaisir, mais également
une forme d’adoration du Très-Haut. C’est pour cette raison que l’islam
interdit le manquement aux devoirs conjugaux et prescrit la récitation de
prières spéciales avant l’acte sexuel. La présomption d’innocence s’applique
à l’admissible et à l’éventuel inadmissible : tout ce qui n’est pas interdit par
le Coran est permis. En résulte une attitude libérale face à la sexualité :
l’islam encourage la diversité dans les caresses et les positions sexuelles et
permet la masturbation mutuelle. Il n’existe pas d’interdit sur le sexe oral
dans l’islam, toutefois, les opinions des théologiens divergent sur ce sujet.
Certains, comme sheikh Ahmad Kutty, refusent de voir en lui autre chose
qu’un préliminaire. D’autres affirment que le sexe oral est permis avec l’ac-
cord des deux époux, mais qu’il est illicite d’avaler le liquide.

Le fait qu’il soit « illicite d’avaler le liquide » rend l’affaire beaucoup plus
épineuse. C’est pour cela que de nombreux théologiens mentionnent que
le sexe oral est lié à la possibilité que le sperme se trouve dans la bouche
de la femme ou bien que les pertes vaginales se trouvent dans la bouche de
l’homme. Quant à la propreté du sperme, il n’existe pas de consensus. Cer-
tains théologiens le voient comme propre (comme la salive ou le lait mater-
nel), d’autres le comparent avec le sang et l’urine, en le reconnaissant ainsi
comme sale. L’éjaculation buccale est makrouh (un acte indésirable, détes-
table). Si cela arrive tout de même, les époux doivent procéder aux grandes
ablutions (les ablutions du corps entier, ghûsl en arabe). Il convient aussi
de rincer la bouche, et il ne faut en aucun cas avaler le sperme. C’est dom-
mage : plusieurs scientifiques affirment de nos jours qu’avaler le sperme
est bénéfique pour la peau et le système immunitaire. Il existe par ailleurs
un troisième point de vue selon lequel le bon musulman ne doit utiliser sa
bouche que pour manger et vénérer Allah. Contrairement à la tradition
juive et chrétienne, la planification familiale est autorisée dans l’islam, de
même que la majorité des musulmans sont convaincus qu’il est licite de
pratiquer le coït interrompu. Pour justifier leur propos, ils citent les paroles

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suivantes : « Il n’y a aucun mal à ce que vous agissiez ainsi, car, d’ici au jour
de la résurrection, tout être dont l’existence aura été prédestinée par Dieu,
ne manquera pas d’exister. » (rapporté par Ibn Mouhairiz, Imam Malik,
Al-Mouwatta, hadith 1262, Sahîh Muslim 2599)

L’islam contemporain autorise l’usage de la méthode naturelle de contracep-


tion, dite méthode du calendrier, ainsi que l’usage du préservatif. Il sou-
ligne les avantages considérables de la contraception qui permettrait, par
exemple, de terminer ses études, si les éventuels parents sont trop jeunes,
de mieux prendre soin de ses vieux parents, de bien élever ses enfants ou
de mieux se rétablir après une maladie. Néanmoins, les théologiens mu-
sulmans ne recommandent pas d’utiliser des moyens de contraception aux
couples fertiles, puisque la naissance des enfants est l’un des objectifs prin-
cipaux du mariage. La prescription contraire ralentirait l’accroissement de
la communauté musulmane.
« Le Prophète dit : “Épousez la femme affectueuse et féconde car je souhaiterais
être fier de votre grand nombre devant les autres communautés.” »

Rapporté par Abu Dawud et Nassaï

Pour comprendre la vision religieuse de la sexualité humaine, une porte


d’entrée idéale est l’analyse de son point de vue sur l’éjaculation nocturne.
Contrairement au christianisme et au judaïsme, l’islam considère qu’il n’y
a rien de honteux dans l’émission involontaire de sperme, puisqu’elle se
produit d’une façon involontaire et n’a pas pour cause les actes conscients
de l’homme. Les éjaculations nocturnes ne sont pas non plus considérées
comme une transgression du jeûne sacré durant le mois de Ramadan.
Pourtant, dans l’islam, les éjaculations sont considérées comme un état
de jânabah – état d’une personne après un rapport conjugal, une perte de
sperme ou menstrues, qui exige qu’on se lave le corps entier (ghûsl).

D’autre part, l’islam établit des règles strictes du comportement sexuel dont
la transgression entraîne la honte pour le coupable et l’opprobre pour sa
famille et sa communauté. Parmi les interdits stricts, on peut énumérer :
• La fornication : seules les relations intimes dans le cadre du mariage
sont légales. « Et n’approchez point la fornication. En vérité, c’est une
turpitude et quel mauvais chemin ! » (Coran, sourate 17, aya 32)

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• L’homosexualité : elle est considérée comme un péché extrêmement
grave, tout en restant largement répandue dans le monde musulman. On
trouve des témoignages de relations homosexuelles autorisées dans les
hadiths. Ainsi, il existe un hadith rapporté par Al-Bukhari : « Concer-
nant celui qui joue avec un garçon : s’il a eu des rapports avec lui, il ne
doit pas marier sa mère. » (Sahîh Al-Bukhari, Livre du mariage)
• Le sexe anal : il est interdit, même avec son épouse. Cependant, cet inter-
dit n’est pas prononcé dans le Coran, mais il est établi dans des hadiths au-
thentiques : « Dieu tout-puissant ne regardera pas un homme avec un œil
de miséricorde quand l’homme a des rapports sexuels avec un homme ou
une femme par l’anus. » (Jami` at-Tirmidhi, 12 ; Ibn Majah, Nikah, 29)
• La copulation durant les menstrues ou en période post-partum. Par
rapport au judaïsme et au christianisme, il existe un grand nombre de
dérogations s’appliquant à cet interdit. Lorsque la femme a ses mens-
trues, il est permis à l’homme de prendre plaisir grâce à toutes les par-
ties de son corps, à part son vagin : « Faites tout, à part copuler. » La
femme peut également faire jouir son époux en le masturbant.
• Les rapports sexuels durant le pèlerinage à La Mecque, durant le jeûne, en
présence d’autres personnes ou dans l’enceinte d’une mosquée. Il est éga-
lement interdit de pratiquer des rapports sexuels en présence d’un enfant
et s’il y a un Coran non couvert à côté. Ces interdits ne diffèrent pas des
interdits semblables que l’on trouve dans toutes les religions monothéistes.
• Les organes sexuels dénudés sont un signe de manque de respect en-
vers Dieu. Se dénuder complètement est un acte qui reste malgré tout
indésirable. J’ai moi-même remarqué que les hommes musulmans ne
se déshabillent pas en présence des autres dans le hammam.
Mu’awiya Ibn Hayda rapporte : « J’ai dit : “Ô Prophète d’Allah, comment de-
vons-nous nous comporter par rapport aux parties intimes de notre corps ?” »
Il répondit : « Protège tes organes génitaux contre tous sauf ton épouse et tes
concubines. » « J’ai dit : “Ô messager d’Allah, si l’un de nous se retrouve seul,
lui est-il permis de se déshabiller complètement ?” – “Allah mérite plus que les
hommes qu’on ait honte de Lui”, répondit-il. »

Cité par les auteurs des Sunan et jugé beau par At-Tirmidhi
et authentifié par al-Hakim d’après Mu’awiya Ibn Hayda

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• Les regards lubriques : le prophète Mahomet soulignait que si le pre-
mier regard sur les personnes du sexe opposé peut être accidentel et
sans aucune intention, le « deuxième regard » amène inexorablement
à des pensées impudiques. Cela m’est arrivé à de nombreuses reprises.

Quelle conclusion ai-je faite après avoir étudié la sexualité dans l’islam ? Elle
est ambiguë. D’une part, l’islam est la religion la moins répressive des trois
monothéismes. D’autre part, la situation est moins radieuse. La sexualité
musulmane n’est pas libre. Elle n’appartient pas à l’homme. La joie de la
fornication est un don d’Allah pour lequel il faut le remercier. Malgré l’éga-
lité des droits sexuels entre la femme et l’homme, la première reste l’objet
d’un contrôle inlassable, presque total de la part des hommes. Elle vit non
seulement sous la tutelle de son époux, mais aussi sous le contrôle de ses
frères et même de ses fils. La vie d’une femme musulmane n’est pas simple,
surtout lorsqu’elle doit cacher son corps du regard des hommes alors qu’il
fait 40 degrés ! Je n’ose pas m’exprimer au sujet de leur fierté d’appartenir à la
vraie religion, mais il est évident que le corps respire mieux dans un t-shirt.

Le sexe crucifié
« Je me consacre tout entière au Seigneur lorsque j’essaie
de préserver ma chair non seulement en pureté virginale
mais également immaculée d’autres souillures de ce bas
monde. »
Saint Méthode d’Olympe

En comparaison avec deux autres religions du Livre, le christianisme est


certainement celle qui se caractérise par l’attitude la plus négative envers la
sexualité humaine. Il a tout simplement proclamé une croisade contre elle.
Le christianisme est le seul parmi les religions du Livre, voire parmi toutes
les religions du monde, à avoir transformé la sexualité d’un instinct naturel
en un symbole du Mal et de la mort, et de la nature pécheresse de l’homme.
Le christianisme est donc une religion anti-sexuelle par définition et par
excellence dès son origine.

Cet état de fait découle tout naturellement de la doctrine chrétienne même.


Le chris- tianisme a toujours affirmé et continue d’affirmer que la source

41
de tous les problèmes de l’humanité est le péché originel, le péché le plus
puissant parmi les péchés mortels, qui est en même temps celui de chair,
celui de la sexualité. Les premiers hommes furent saisis de désir sexuel et
ils se mirent à copuler sans attendre la permission divine. Nous, les « deu-
xièmes hommes », ne pouvons toujours pas nous débarrasser de ce désir.
La sexualité et les fantasmes luxurieux qui nous troublent tous n’existaient
pas avant la chute. Ils sont une conséquence néfaste de la transgression
d’Adam et Ève. Le « virus » du péché originel ne nous permet pas d’ef-
fectuer un contrôle rationnel sur nos désirs sexuels. Ainsi, toute activité
sexuelle n’est qu’une aggravation des conséquences terribles du crime de
chair de nos ancêtres. Elle détruit nos âmes. L’amour spirituel de Dieu n’est
pas compatible avec l’amour charnel, ce désir criminel de jouir de sa chair.

Il suffit d’accepter cette idée absurde, mais fondamentale, et un nombre


incalculable d’autres idées sont apparues dans la doctrine chrétienne. Une
personne raisonnable n’est pas capable d’accepter des idées pareilles. Le pé-
ché de chair est la raison pour laquelle l’homme a été chassé du Paradis. Ce
péché a pour conséquence les souffrances et la mort. Il ne représente donc
pas le début de la vie, ce n’est pas un plaisir, comme le croyaient et croiront
toutes les civilisations, mais un bourreau : « C’est pourquoi, de même que
par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la
mort, de même la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont pé-
ché. » (Épître aux Romains, 5 : 12) Le Nouveau Testament voit la concupis-
cence et la volupté d’un très mauvais œil.

Les Évangiles et les Épîtres des apôtres traitent ainsi du lien entre la concu-
piscence et le péché :
« Car tout ce qui est dans le monde, la concupiscence de la chair, la concupis-
cence des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais du monde. »

Première Épître de Jean, 2 : 16

« Car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne. Mais
chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise. Puis la
convoitise, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché ; et le péché, étant consommé,
produit la mort. »
Première Épître de Jacques, 1 : 12-15

42
Selon saint Paul, tout ce qui n’est pas foi est concupiscence. Cette dernière
conduit à l’idolâtrie, la magie, l’impureté, la haine, la trahison et les orgies
(Galates 5 : 19-20).

Après avoir accepté comme vraie la « version sexuelle » de la chute, la


conscience christianisée des masses a été saisie d’une horreur glaçante face
à la sexualité. Celle-ci a éloigné l’homme de Dieu, l’a envoyé sur la Terre, l’a
rendu passible de toutes les maladies (pas seulement les vénériennes) et le
conduit, durant les spasmes de l’orgasme, directement en Enfer. La sexua-
lité a été condamnée et s’est transformée en symbole de tous les malheurs
humains et de tous les péchés mortels. Mortels au sens littéral de ce terme,
à savoir les péchés qui aboutissent non seulement à la mort physique, mais
aussi à la mort spirituelle, car la concupiscence charnelle est inévitable-
ment liée aux tourments de l’âme, au senti- ment de culpabilité face à Dieu
et au délaissement du corps par le Saint-Esprit. Durant les premiers siècles
de l’existence du christianisme, tous les véritables croyants étaient abso-
lument convaincus que la seule voie vers l’immortalité était celle du refus
total de tout rapport sexuel.

La lutte contre la sexualité est rapidement devenue le problème central de


la foi et la continence prit alors la place de son objectif sacré et de sa plus
grande vertu. Désormais, tout chrétien se rendit compte que la sexualité,
surtout la sexualité passionnée, était une œuvre du Diable et un obstacle au
service de Dieu. Il fallait la chasser de sa vie. La sexualité a cessé d’apparte-
nir à l’homme en tant qu’être humain intègre et est devenue une manifesta-
tion honteuse et abominable de sa nature animale ; le pire ennemi de l’âme.
Les voix raisonnables qui affirmaient que tous les hommes sans exception
ont besoin d’une vie sexuelle saine et que les organes sexuels doivent obli-
gatoirement être utilisés, car la sexualité rend l’individu sain et heureux,
furent déclarées diaboliques. L’amour charnel ne fut plus considéré comme
un vrai amour.

De ce point de vue, le vrai amour est un amour de l’idéal religieux, l’amour


du Christ, qui aspire à atteindre la perfection divine, raison pour laquelle
elle regarde toujours au-delà du corps. L’amour sensuel ne doit être adres-
sé qu’à Dieu. Par sa force, cet amour n’est aucunement inférieur à l’amour
charnel. Il lui est supérieur d’une façon éminente, car il est capable de

43
Gian Lorenzo Bernini, L’Extase de sainte Thérèse.
Aucun homme ne serait capable de procurer à une femme un tel plaisir !

44
procurer à la personne qui croit en Dieu une immense extase sensuelle. La
même extase sensuelle que celle vous voyez dans l’image de sainte Thérèse.

Les théologiens chrétiens étaient obsédés par la sexualité pécheresse, la


luxure, la sexualité féminine sans bornes et la condamnation de la lubricité
païenne. Ne citons que quelques théologiens chrétiens parmi les plus cé-
lèbres : le nombre de penseurs et de théologiens qui ont exprimé de telles
opinions est immense. L’attitude négative envers la sexualité est un pivot de
l’histoire chrétienne. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que toutes
ces déclarations sont proférées non pas par des barbares ou des primitifs
mais par des hommes sages, clairvoyants et érudits. Par exemple, par les
Pères de l’Église, qui occupaient souvent les postes élevés dans la hiérarchie
ecclésiastique. Ces personnes qui connaissaient parfaitement bien la philo-
sophie antique, les sciences naturelles et qui parlaient de nombreuses lan-
gues, comme le grec ancien, le latin, l’hébreu ou l’araméen. Il me semble
que toutes ces déclarations représentent le plus grand délire de l’histoire
de la culture humaine. Si quelqu’un osait dire quelque chose de pareil au-
jourd’hui, il serait immédiatement interné. Lorsque je lisais ces absurdités
tout droit sorties de la maison des fous, j’ai eu le sentiment de perdre la
raison.

Pour saint Augustin, la sexualité est le fait du péché de concupiscence qui


dépossède l’homme de lui-même. La sexualité vit sa vie selon ses propres
lois. Il voyait dans l’acte sexuel la rébellion de l’homme contre Dieu :

« Quand il ne s’agit que des yeux, des lèvres, de la langue, des mains, des pieds,
des inflexions du dos, de la tête et des reins, pourvu que le corps soit libre de
toute entrave ou de toute maladie, l’homme est parfaitement le maître de dis-
poser de sa propre personne. S’agit-il au contraire des membres générateurs, il
éprouve en lui-même une révolte continuelle ; souvent ce qu’il voudrait il ne le
fait pas, et ce qu’il ne voudrait pas il le fait. »

Du mariage et de la concupiscence, chap. VI

Dans La cité de Dieu, la folie religieuse de saint Augustin va plus loin. Selon
lui, Adam et Ève ne ressentaient aucun désir de ce type. Pour engendrer,
ni l’homme ni la femme n’avaient besoin d’excitation et leur sexualité était

45
dépourvue de tout plaisir. L’excitation ne serait qu’une conséquence du pé-
ché originel. Adam et Ève possédaient une sexualité non caractérisée par
le plaisir sexuel. L’acte sexuel était un pur acte d’amour pour Dieu, qui lais-
sait intacts les corps des amants, et s’accomplissant dans le zèle religieux et
l’absence de toute concupiscence. Les rapports sexuels étaient « fondamen-
talement étrangers à la définition originelle de la nature de l’humanité » :

« Dieu nous garde de croire qu’avec une telle facilité en toutes choses et une
si grande félicité, l’homme eût été incapable d’engendrer sans le secours de la
concupiscence. Les parties destinées à la génération auraient été mues, comme
les autres membres, par le seul commandement de la volonté. Il aurait pressé
sa femme dans ses bras avec une entière tranquillité de corps et d’esprit, sans
ressentir en sa chair aucun aiguillon de volupté, et sans que la virginité de sa
femme en souffrît aucune atteinte. »

Saint Augustin, La cité de Dieu, livre XIV, chap. 26

Augustin est tellement convaincant et précis dans sa description que je me


demande s’il était présent lors de ces accouplements édéniques. Clément
d’Alexandrie, lui, écrit : « Le fornicateur est entièrement mort à Dieu, et
son âme, privée de raison, ressemble à un cadavre que le souffle de la vie a
abandonné. » (Le pédagogue, livre II, chap. 10) Quant à Jean Climaque, il
a déclaré :

« Le démon de l’impureté suggère mille pensées et prend toute sorte de formes
pour tenter et faire tomber les hommes. Ainsi il ne cesse d’exciter, de porter et
de pousser ceux qui ont eu le bonheur de conserver leur innocence sans tache,
à goûter seulement un peu ce que c’est que les plaisirs sensuels, à examiner et à
éprouver s’ils leur conviendraient. »

L’échelle sainte, Quinzième degré – De la chasteté

Thomas d’Aquin est considéré comme le plus grand « spécialiste » en


luxure du Moyen Âge. Les passions religieuses du christianisme primitif
ou de l’époque de Clément, Origène, Tertullien et Augustin se sont déjà
éteintes, et c’était alors le temps de l’analyse profonde et froide. Dans la sec-
tion consacrée à la concupiscence de sa Somme théologique, Thomas écrit
que même si le désir et le plaisir sexuels sont naturels, ils doivent être consi-

46
dérés comme la concupiscence, c’est-à-dire une conséquence de la chute et
du péché mortel. La sexualité est le vice principal et c’est un obstacle sur
le chemin de la vertu. Imaginez, mes chers lecteurs, combien de fois vous
avez péché cette année. Je suis sûr que vous ne comptez pas vous arrêter là
et que vous demandez encore de ce plaisir « excessif ». En effet, la concu-
piscence est le pire ennemi de l’homme.

Selon Thomas, la concupiscence a plusieurs « filles » : l’amour de ce monde,


les plaisirs que l’homme veut y éprouver, la haine de Dieu, qui détournent
des « plaisirs spirituels », l’aversion envers le monde futur, la « cécité de
l’âme » qui résulte de la folie, et le penchant pour les obscénités (parle-
t-il de mes blagues favorites ?). Ce qui effraie Thomas plus que tout, c’est
que l’homme prend confiance en soi et tente de devenir son propre Dieu.
L’Église a raison – cette tentation ne peut être guérie qu’à l’aide du feu. Lent,
de préférence. Un autre auteur chrétien du Moyen Âge nous met en garde
contre la concupiscence, en la comparant à la maladie : dans la recherche
de plaisirs toujours plus grands, son corps subira mille tourments, et son
esprit, mille tortures, car il n’écoutera que la voix du désir qui deviendra de
plus en plus fougueux.

Les protestants ne sont pas en reste. Ainsi, Martin Luther, dans De la liberté
du chrétien, affirme-t-il que « la foi ne peut pas supporter la concupiscence
et tend à s’en délivrer complètement ». Et dans le Commentaire de l’épître
aux Galates, il signe l’arrêt de mort de la concupiscence en affirmant que
la chair ne peut exister sans péché. Elle est le péché même. De plus, la
concupiscence peut être spirituelle, comme, par exemple, le doute, le blas-
phème, l’idolâtrie, le mépris ou la haine de Dieu. Je suis surpris qu’après
des millénaires d’extermination des hérétiques et des adeptes de versions
alternatives du christianisme, et des millénaires de propagande de « valeurs
religieuses », il ait pu y avoir du mépris et de la haine de Dieu… La haine
du christianisme envers la sexualité les poussait jusqu’au ridicule. Certains
théologiens affirmaient même que le sensuel Cantique des Cantiques avait
été intégré au corpus biblique uniquement à l’instigation du Diable. Il est
beaucoup plus probable qu’il s’y soit retrouvé non pas à l’instigation du
Diable, mais parce que le scribe avait bu trop de vin la veille et mis les textes
en désordre. D’autres théologiens étaient certes catégoriquement opposés

47
à cette interprétation et appelaient à lire ce texte libertin non pas littérale-
ment mais allégoriquement. Cette opinion était partagée par Origène, saint
Augustin, Grégoire le Grand et plusieurs autres, même s’ils mettaient en
garde contre la lecture de ce texte si l’individu n’avait pas atteint un certain
niveau de « spiritualité religieuse ».

En réalité, cela signifiait que les seins, les cheveux, le cou, l’estomac, le nom-
bril décrits dans le Cantique des Cantiques représentent non pas les parties
du corps féminin, mais les symboles spirituels du Christ et de son Église.
Par exemple, les mots « Qu’il me baise des baisers de sa bouche » (Can-
tique des Cantiques, 1 : 2) doivent être interprétés comme une communion
de l’âme dévote et de la Parole divine. Après avoir lu ceci, je me suis dit :
heureusement que le sexe masculin n’est pas mentionné dans le Cantique
des Cantiques… Qu’est-ce que les Pères de l’Église auraient pu inventer à
son sujet ? Quel symbole spirituel le sexe masculin aurait-il représenté et
comment aurait-on interprété les baisers sur lui ?

Rien n’a changé dans le christianisme contemporain. La concupiscence a


toujours été et reste encore le péché le plus abominable. La luxure fait tou-
jours partie des sept péchés mortels et, dans le christianisme orthodoxe, des
huit passions pécheresses. L’Église s’est approprié le droit de dicter ses lois
à la biologie et ne pense pas y renoncer. L’hypocrisie a toujours été et reste
omniprésente. Le philosophe chrétien Berdiaev dit très bien à ce sujet :

« La foi chrétienne imprégnée de l’esprit tragique est déjà morte dans nos cœurs,
elle a cessé de définir le cours de l’histoire européenne, or les superstitions chré-
tiennes au sujet de la sexualité sont toujours vivantes et empoisonnent encore
aujourd’hui notre sang par le dualisme insupportable. Nous nous sommes
presque réconciliés avec le fait que le sexe est un péché, que la joie de l’amour
charnel est une joie impure, que la volupté est sale, mais nous continuons mal-
gré tout cela de commettre ce péché, de s’adonner aux joies impures et à la sale
volupté, en disant que nous, les faibles, ne pourrons jamais atteindre l’idéal. »

Nicolas Berdiaev, La métaphysique du sexe et de l’amour

Le pape Jean Paul II, que je respecte sincèrement, a atteint un degré d’absur-
dité inégalable en proclamant que « la concupiscence est fondamentalement

48
différente du désir naturel de l’union charnelle entre l’homme et la femme ».
Au demeurant, d’où un éternel puceau pourrait tirer cette connaissance ?
Il n’est pas surprenant que, compte tenu du point de vue des autorités reli-
gieuses suprêmes, les millions de chrétiens de tous les âges continuent d’ob-
server ces commandements inhumains avec joie. Rappelons au moins notre
guide cambodgien.

Si vous avez pensé que la doctrine chrétienne de la sexualité n’était basée


que sur des exhortations pour une bonne conduite religieuse et des règles
morales, vous vous êtes totalement trompés. Les religions monothéistes au-
raient du mal à vivre un seul jour sans le fouet. Quasiment toutes les autori-
tés religieuses intimidaient les fidèles par la description des tortures atroces
de l’Enfer. En outre, ce n’était pas uniquement l’acte criminel qui méritait le
châtiment, mais aussi la pensée coupable. La source du péché de chair, c’était
aussi le regard et les rêves pécheurs, c’est-à-dire la « lubricité des yeux », dont
le Christ lui-même parla d’une façon on ne peut plus claire et précise : « Mais
moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà
commis un adultère avec elle dans son cœur. » (Matthieu 5 : 28)

Même Jean Chrysostome ne s’appuyait pas seulement sur sa fameuse élo-


quence, mais aussi sur des méthodes plus efficaces en appelant « de protéger
la jeunesse contre cela à l’aide de conseils, d’exhortations et de menaces ».
En bon disciple du Christ, il intimidait les fidèles et ne cessait de souligner
le châtiment inexorable de ceux qui s’adonnaient à la concupiscence, ou qui
n’auraient fait que jeter un regard de tentation :

« Car quoique vous ne la touchiez pas de la main, on peut dire néanmoins que
vous la touchez des yeux et du désir. Dieu regarde cela comme un véritable
adultère, et avant que de le punir par les peines de l’enfer, il le punit ici par
avance par des supplices rigoureux. »

Jean Chrysostome, Commentaire sur l’Évangile selon saint Matthieu,


Homélie XVII, 2

Les postulats de la doctrine chrétienne qui nient l’instinct humain et la


sexualité frappent par leur folie manifeste. La gravité des conséquences
qu’ils ont entraînées pour les vies de centaines de millions de personnes

49
peut être qualifiée comme un crime contre l’humanité. C’est là que la
chimère a manifesté la force la plus puissante et son hurlement le plus bes-
tial. Peu importe la théorie et la haine du christianisme envers la sexualité.
En pratique, il fallait créer un nouveau mode de vie pour les fidèles qui
leur permettrait de résister aux puissantes tentations sexuelles. Ainsi, la
virginité absolue est devenue le nouvel idéal de vie. Le renoncement au
sexe coupable ne suffisait plus, il fallait désormais préserver sa virginité
pour toujours.

Les vierges ne brûlent pas


« Le plus grand des vœux est le vœu du célibat. »
Saint Méthode d’Olympe

Avant de définir ce dogme de la foi comme vrai ou bien de le contester, il


faut « remettre les pendules à l’heure », s’accorder sur la définition de la
virginité. Comment peut-on considérer qu’une femme est vierge et quelle
était l’attitude des différentes sociétés par rapport aux vierges ? D’un point
de vue purement physiologique, la virginité féminine est traditionnelle-
ment associée à la présence de l’hymen, membrane qui obture de façon
incomplète l’entrée du vagin. L’hymen est destiné à protéger les organes
sexuels internes des infections et ressemble quelque peu à une gaze que l’on
met sur un bocal à confiture afin de la protéger de mouches.

Même si le statut de l’hymen a plusieurs fois changé au cours de l’histoire,


dans les civilisations qui existaient avant l’avènement du monothéisme,
cette membrane n’avait rien d’inhabituel ni de sacré en soi. Il serait im-
possible de comprendre autrement pour quelle raison la nature en a pour-
vu non seulement la femelle du genre humain, mais également nombre
d’autres mammifères, y compris les éléphants, les chevaux et, bien entendu,
les singes. On avait une attitude tout à fait calme et raisonnable envers la
virginité et on ne lui conférait pas de signification morale, sans parler de
toute forme de sainteté. L’idée de préserver sa virginité semblait inconsis-
tante, voire folle, et n’était admissible que dans certains cas exceptionnels.

50
Néanmoins, la chasteté et la virginité ont toujours été appréciées dans les
religions et les grandes traditions culturelles. Cela n’est pas surprenant
puisqu’il suffit quelques minutes pour que la virginité disparaisse pour
toujours. Cela concerne notamment les jeunes filles célibataires à qui la
chasteté, dans le cas où elles avaient réussi à la préserver, conférait une va-
leur particulière. La perte de la virginité était considérée comme une perte
de la pureté et de l’innocence originelles. C’est là que prend son sens le
terme poétique de « défloration », du latin « deflorare » – action de prendre
la fleur de quelqu’un.

La virginité en elle-même était analysée sous deux aspects. Une vierge


possédait indéniablement une plus grande valeur socio-économique en
comparaison avec celle qui ne l’était plus, comme toute autre « nouvelle »
chose qui est meilleure par sa nature. Ainsi, l’homme reçoit le droit de la
« première utilisation ». Il pouvait être sûr qu’il était le père des enfants
mis au monde par une ancienne vierge, au moins de leur premier-né. La
femme était considérée dans ce cas comme un simple objet matériel, une
propriété. Elle ne se différenciait guère, quant à son statut, d’une paire de
chaussures ou de caleçons, qu’il est bien plus agréable de porter le premier,
et non pas après dix autres personnes. Cela peut être illustré par de nom-
breux rites et traditions.

D’autre part, une fille vierge possède une plus grande valeur puisqu’elle
est un « produit encore emballé » qui déborde de sensualité. Les civilisa-
tions préhistoriques appréciaient avant tout la grande force sexuelle de la
femme vierge. Une vierge s’abstenait temporairement de rapports sexuels
non pas pour « bannir » la sexualité de son propre être, mais pour ne pas
l’épuiser avant l’heure. La vierge ayant gardé intacte son flot sauvage d’éner-
gie sexuelle, elle peut in fine submerger le mâle choisi. L’énergie sexuelle
accumulée peut se manifester également sous la forme néfaste d’un éro-
tisme impétueux, comme en offre l’exemple la plupart des divinités vierges,
comme Athéna, Artémis et Hestia (Vesta).

Parfois, la virginité se voyait dotée d’une signification cultuelle. L’exemple


le plus connu de ce culte était le culte des vierges vestales dans l’Empire ro-
main, dont l’occupation principale consistait à entretenir le feu sacré dans le
temple de la déesse Vesta. Les Romains croyaient que la virginité des vestales

51
leur conférait des dons prophétiques et qu’elles étaient ainsi en rapport di-
rect avec la prospérité et la sécurité de l’État. Ils voyaient tout cela d’un œil
très sérieux : la transgression du vœu de chasteté d’une vestale était punie
d’un châtiment extrêmement violent : la coupable était enterrée vivante. Afin
de rassurer mes lecteurs, je rappelle qu’il n’a jamais existé plus de soixante
vestales dans un Empire romain s’élevant à des dizaines de millions de per-
sonnes. Toutes les autres femmes étaient absolument indifférentes à cette
pratique. La seule explication rationnelle de ce culte étrange et violent peut
être trouvée dans le fait que, pour une jeune fille en âge de profiter des plai-
sirs de la vie, préserver sa virginité est extrêmement difficile, voire impos-
sible. Une telle anomalie exige une volonté de fer et une patience extrême.
Les vierges vestales montraient donc à la cité entière l’exemple de la fermeté
inouïe et du sacrifice de soi-même. Peut-être devrait-on réinstaurer ce culte
aux États-Unis et en Europe pour renforcer le patriotisme ? Les religions
monothéistes ont contribué à l’établissement et à la promotion d’une tout
autre compréhension de la virginité. D’un simple phénomène biologique,
d’une « nouvelle chose », d’un « produit hyper-sexué », la virginité se trans-
forme en un attribut religieux. Le judaïsme est la première religion à affirmer
que la virginité est précieuse non pas à cause de la sexualité qu’elle cache,
mais parce qu’elle représente le refus de rapports sexuels en tant que tels.

La civilisation chrétienne va beaucoup plus loin que le judaïsme, en rem-


plaçant la nature humaine par une doctrine religieuse. Le principe de la
« nouvelle chose » n’a jamais eu la cote dans le christianisme, car le corps
d’une vierge appartient non pas à l’homme mais à Dieu : « Mais le corps
n’est pas pour l’impudicité. Il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le
corps. » (I Épître aux Corinthiens, 6 : 13) Ce n’est pas la femme qui donne
à l’homme sa virginité, mais Dieu qui confère à l’homme le droit à déflorer
son épouse.

Il est évident que la virginité et la sexualité ont perdu leur statut de force
créatrice. Je suis surpris de constater que la plupart de mes contempo-
rains ont oublié la force créatrice et la sexualité bouillonnante des vierges,
comme si les deux millénaires de l’idéologie chrétienne les avaient aveu-
glés. Avant l’apparition du christianisme sur la scène historique, la virginité
n’avait jamais été considérée comme un symbole sacré de pureté morale ni

52
un exemple universel pour toutes les femmes. Le devoir principal et sacré
de toute femme a toujours été de devenir une épouse et une mère, ce qui
présupposait la perte de la virginité au moment propice.

Le christianisme, réinventant la virginité et lui attribuant le statut de vertu,


a donc décidé que les hommes aussi ne devaient pas être pollués par les
souillures de ce monde. Eux aussi devaient rester chastes. Le christianisme
a retourné la table et radicalement changé la notion de la virginité. Désor-
mais, les femmes n’étaient plus les seules à devoir préserver leur virginité.
Les hommes y étaient également contraints. La virginité et le célibat ont
été reconnus comme les idéaux inébranlables de la vie religieuse pour les
deux sexes. Ils ont été transformés en objet de vénération obligatoire. Jé-
sus-Christ lui-même ne s’est jamais marié et parlait élogieusement de ceux
« qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux » (Ma-
thieu 19 : 12). Son meilleur disciple, saint Paul, proclama : « Il est bon pour
l’homme de ne point toucher de femme » (Épître aux Corinthiens, 7 : 1),
ou « Es-tu lié à une femme, ne cherche pas à rompre ce lien ; n’es-tu pas lié
à une femme, ne cherche pas une femme » (Épître aux Corinthiens, 7 : 27).

Cette position des fondateurs de l’Église a naturellement amené les fidèles à


renoncer à tout rapport sexuel. Ce mode de vie connut beaucoup de succès
auprès des premiers chrétiens, aux IIe-IVe siècles de notre ère. Les apolo-
gètes Justin de Naplouse et Tatien le Syrien ont vécu, par exemple, dans la
plus stricte observation de la chasteté et sont allés jusqu’à refuser les rapports
intimes conjugaux. Le père de l’histoire ecclésiastique Eusèbe de Césarée et
le docteur de l’Église Jérôme de Stridon pensaient que le commandement
biblique « soyez féconds et multipliez-vous » ne concernait pas les chrétiens,
ceux-ci n’ayant pas besoin de procréer, la seconde venue du Christ sur Terre
étant imminente. Saint Jérome affirmait que « [l]a virginité est un état natu-
rel de l’homme ; le mariage est posté- rieur au crime et à la chute ». Et Saint
Jean Damascène croyait que « la virginité, comme nous l’avons dit, est une
imitation des anges. C’est la raison pour laquelle, comme l’ange est supé-
rieur à l’homme, la virginité est plus méritoire que le mariage » (Une exposi-
tion exacte de la foi orthodoxe, livre IV, chap. 24). En pratique, renoncer à la
sexualité signifiait renoncer au mariage et aux enfants. Pourtant, personne
ne s’en est offusqué : la pureté de l’idéal demande des sacrifices.

53
La virginité n’a pas été laissée de côté non plus. Voici ce qu’en dit Jean Chry-
sostome :

« Sous ce rapport le mariage offre donc un avantage ; il procure plus de paix ;


si le feu de la concu- piscence se rallume dans le cœur des époux, ils peuvent
l’éteindre. Mais cette ressource est interdite aux vierges, elles voient les flammes
s’élever autour d’elles et les entourer d’un réseau brûlant, et sans qu’il leur soit
permis d’arrêter l’incendie, elles doivent se préserver de ces ravages. […] Elle
nourrit dans son sein une flamme dévorante, et doit en éviter les atteintes. […]
Et le cœur de la vierge est le foyer d’une flamme plus vive encore et plus dévo-
rante, et vous oseriez égaler le mariage à la sainte virginité ! »

Jean Chrysostome, Traité de la virginité, chap. 34, t. II.

Il se trouve que la virginité et la chasteté ne sont pas vraies si elles ne sont


pas basées sur la « vraie foi ». Augustin écrit dans Du mariage et de la
concupiscence : « Eh bien ! tout chrétien, vraiment digne de ce nom, n’hé-
sitera pas un instant à admettre la supériorité de la femme catholique, non
seulement sur les vestales, mais encore sur les vierges hérétiques. » À mon
avis, tout homme jugera d’abord l’apparence de sa future femme.

La virginité a définitivement cessé d’être une simple membrane. Désormais


sublime, céleste, elle est un idéal moral. Elle symbolise le renoncement aux
passions terrestres, le triomphe de l’esprit sur le corps et la pureté divine. Le
destin heureux de la Vierge Marie en est le meilleur exemple. Vierge, elle
conçut le Christ et fut élevée aux Cieux après sa mort. Y a-t-il un exemple
plus spectaculaire d’une vie chrétienne réussie ?

L’obsession chrétienne avec la sexualité est connue et suffisamment bien dé-


montrée dans les ouvrages d’histoires. En revanche, je trouve que l’un des
aspects importants de cette paranoïa n’a pas été étudié. Je parle des consé-
quences médicales de la continence pour les deux sexes. Freud soutient que
la répression des instincts est destructrice. Elle crée des névroses et aboutit
à des formes déviantes de comportement. L’insatisfaction sexuelle est par-
ticulièrement dangereuse, car elle menace l’individu de conséquences phy-
siologiques extrêmement négatives, comme des dysfonctionnements dans
son système reproductif, l’insomnie, la dépression et, comme résultat, une

54
agressivité de toutes sortes. Pour ma part, je ne doute pas que la part léo-
nine des pervers puisse être guérie, s’ils menaient une vie sexuelle normale.

Les femmes « tardives » en souffrent également. Même si la société


contemporaine a hérité d’une idée religieuse selon laquelle il ne faut pas
être pressé de perdre sa virginité, le début tardif de la vie sexuelle peut
avoir des conséquences néfastes. Il est inutile, voire dangereux de passer
sa vie en attendant un homme spécial. Lorsque ce « prince » apparaîtra, la
femme souffrira probablement de problèmes de santé. Les principes mo-
raux entrent en collision avec les besoins de l’organisme. L’hymen, cher ami
d’une fille innocente, devient l’ennemi juré de la femme adulte. La déflo-
ration tardive a des conséquences bien plus négatives que l’entrée précoce
dans la vie sexuelle.

Des expériences scientifiques sur des centaines de jeunes femmes ont mon-
tré que, d’un point de vue physiologique, l’âge optimal pour la défloration
est entre quinze et dix-neuf ans, puisqu’à l’âge de vingt ou vingt-deux ans,
à cause de certaines transformations, les tissus de l’hymen commencent
à perdre leur élasticité. Et après vingt-quatre ans, la virginité n’est pas un
état normal, puisqu’elle provoque des pathologies psychosomatiques : la
première pénétration peut faire subir au vagin des changements morpho-
logiques problématiques. Seul l’homme avec une forte érection peut y re-
médier. Parfois, cela ne suffit pas et on est alors obligé d’avoir recours à une
intervention chirurgicale pour « percer le bouclier ».

Ce n’est pas le plus important. Les anomalies physiologiques exercent né-


cessairement une influence psychologique sur des vierges d’un certain âge,
déclenchant par exemple des changements spectaculaires de personnalité.
Elles sont généralement plus pessimistes, impulsives, rigides, sont inclines
à l’anxiété et à la dépression. Elles sont en conflit avec elles-mêmes, conflit
qui ne fait que s’aggraver au fil du temps – rappelez-vous le comporte-
ment anormal des vieilles filles. Une femme restée vierge court le risque
de troubles psychiatriques. Les hôpitaux psychiatriques ont toujours été
remplis de ces jeunes femmes. Les problèmes liés à la perte tardive de la
virginité apparaissent non seulement chez les femmes, mais aussi chez les
hommes. Celles qui ont perdu leur virginité après l’âge de vingt ans su-
bissent des problèmes liés à l’excitation et à l’orgasme.

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Bien évidemment, aujourd’hui, la situation n’est pas aussi tragique qu’elle
ne l’était il y a quelques décennies. La majorité écrasante des jeunes filles,
y compris celles qui appartiennent à des communautés religieuses très
strictes, voient dans la virginité non pas un « symbole sacré de pureté mo-
rale », mais un « élément technique » nécessaire à un mariage heureux.
Pour ces jeunes femmes, la masturbation, ou le sexe oral et anal n’entraînent
pas de vraie perte de virginité.

Au cas où la virginité a été perdue par erreur ou par inadvertance, les


« vierges nominales » ont recours à des opérations de reconstruction de
l’hymen qui leur évitent d’être déconsidérées socialement. Ou elles béné-
ficient du discours selon lequel la perte de virginité tiendrait non dans la
rupture de l’hymen, mais dans le consentement à recevoir le plaisir sexuel.
Évidemment, je ne comprends pas pourquoi l’homme aurait le droit de
s’adonner à la débauche avant le mariage et non la femme. Un homme de-
vrait plutôt se réjouir qu’une fille sexuellement expérimentée l’ait choisi.

Bien que très libéral, je réprouve cette pratique hypocrite pour des raisons
morales. Je n’apprécie pas les menteurs. Je préfère encore l’abstinence réelle
au mensonge, et à celle qui n’est qu’une « vierge nominale » (comme on
dit), je préfère encore la Vierge Marie qui n’a jamais pratiqué aucun type de
rapports sexuels. J’ignore si cette dernière a été victime de divers troubles
physiologiques ou psychologiques : il ne me revient pas, en tant qu’athée,
de me prononcer sur ce sujet.

Le doux rêve de la conception virginale


« Once you eliminate the impossible, whatever remains,
no matter how improbable, must be the truth. »

« Une fois qu’on a éliminé l’impossible, ce qui reste, aussi


improbable que cela soit, doit être la vérité. »
Sherlock holmes

Ce n’est pas guidé par une passion soudaine pour la théologie chrétienne que
je me suis intéressé au dogme de la conception virginale (conceptio virgina-
lis en latin). La théologie ne m’a jamais véritablement attiré. Je ne m’intéresse

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qu’aux sciences où règnent la raison et la preuve et où la foi est bannie. Je ne
ressens non plus aucun besoin de critiquer des dogmes. Les religions mono-
théistes se trouvent au-delà de ma vie quotidienne. Si cette critique apparaît
dans ce livre, c’est uniquement parce que je souhaite y défendre les valeurs
laïques. Par ailleurs, je ne compte pas passer en revue tous les dogmes de ce
type – il y en a plus d’une dizaine. J’ai fait exception pour un seul et unique
dogme, le dogme de la conception virginale, probablement sous l’influence
de Nietzsche. Ce dernier disait que la conception virginale est une foi dans la
foi. Il est dommage qu’il n’ajoute pas son fameux « par excellence ».

Le dogme de la conception virginale relate un cas unique dans l’histoire de


l’humanité : la Vierge Marie a, dit-on, miraculeusement enfanté Jésus tout
en restant vierge. Voilà donc un double mystère : d’abord Jésus a été conçu
sans sperme ; ensuite, Marie n’a pas perdu sa virginité, même après l’accou-
chement ou après de nombreuses années de vie commune avec Joseph. La
mère de Jésus-Christ, la Vierge Marie, a miraculeusement conçu le Christ
tout en restant vierge. Pour certains, elle l’aurait même conçu par l’oreille.
Il est important de savoir que Jésus a été conçu sans sperme. Pourtant, on
parle ici du sperme de l’homme. Peut-être que Dieu a transmis à Marie
ses gènes de la même manière qu’il a créé les Premiers hommes, « à son
image ». Marie n’a pas perdu sa virginité, même après l’accouchement et
après de nombreuses années de vie commune avec Joseph.

Je voudrais préciser que je respecte la Vierge Marie, cette femme noble et


digne. Mon intention n’est pas d’exposer les critiques qu’on lui adresse, mais
de défendre toutes les autres femmes qui n’ont pas su suivre son glorieux
chemin. Étudier ce dogme est d’autant plus aisé qu’il est unique. Les autres
religions du Livre ne le reconnaissent pas. Même le christianisme contem-
porain n’en fait pas une idée universellement admise. Par exemple, dans
les écoles religieuses américaines ou anglaises, on se dispense de le men-
tionner lors des cours de catéchisme – sans doute afin de ne pas provoquer
une flopée de questions et de moqueries peu raffinées de la part des élèves
en pleine puberté. Elle est extrêmement peu crédible, contredit toutes les
lois naturelles et ressemble plus aux miracles tirés des contes pour enfants.

La doctrine de la conception virginale n’est rien d’autre qu’un miracle, rai-


son pour laquelle, justement en vertu de sa qualité miraculeuse, elle ne

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diffère guère d’autres miracles païens, comme la transformation d’un élé-
phant en une pierre ou d’une mer parlante. Néanmoins, il existe une dif-
férence fondamentale entre les miracles païens et les miracles chrétiens.
Premièrement, les miracles païens ont toujours été en conformité avec les
intérêts non pas de mortels mais des dieux eux-mêmes : ils représentent la
transgression des lois naturelles dont les dieux seuls sont capables. Deu-
xièmement, les miracles païens ne visaient aucun but précis, ils étaient
uniquement guidés par le désir de ces dieux de se pavaner et de montrer
à tous leur puissance. C’est pour cela qu’ils n’étaient pas dotés d’une signi-
fication morale. Les miracles des religions monothéistes, au contraire, et
notamment ceux du christianisme, portent toujours en eux une évaluation
morale de la réalité qu’ils transforment par la suite en une loi morale obli-
gatoire et nécessaire pour tous les fidèles. Ils représentent ainsi un exemple
classique de la « philosophie du doute » qui accuse toutes les autres reli-
gions de créer artificiellement les conditions pour la naissance de la foi.

Certains théologiens contemporains expliquent dans les termes suivants


le penchant religieux à créer des « miracles » : la foi et la mécréance, la
religiosité et l’athéisme, sont comme des frères jumeaux élevés dans la
même famille ; ils s’appuient sur les mêmes données, sur les mêmes faits,
auxquels ils donnent simplement des interprétations diamétralement op-
posées. En effet, comment les hommes peuvent-ils continuer de croire en
ce qui est de toute évidence absurde ? La foi n’appartient pas au monde
ordinaire régi par des lois naturelles, mais au monde métaphysique, fondé
sur la primauté de l’esprit sur la matière ; que la raison humaine ne peut ni
connaître ni expliquer.

D’un point de vue religieux, tout événement, même le plus naturel et quoti-
dien qui soit – par exemple, la conception – peut devenir un miracle, pour
autant que, par argument d’autorité, l’Église le déclare tel. Je crains que,
dans ce cas, tout phénomène puisse être revêtu d’un caractère miraculeux,
y compris la satisfaction des besoins physiologiques.

Je comprends que le sens de toute foi consiste à unir ce qui est incompatible.
Tertullien l’exprime admirablement en prononçant cette idée déjà citée :
« credo quia absurdum est » (« Je crois parce que c’est absurde »). Dans la
conscience chrétienne, la foi dépasse la contradiction entre les affirmations

58
suivantes : « Les vierges ne peuvent pas tomber enceintes » et « Sainte Ma-
rie, Mère de Dieu a toujours été et reste la Vierge Immaculée ». Cette infrac-
tion à la règle logique de non-contradiction suscite en moi le désir d’étudier
comment fonctionne l’intellect des croyants en ce dogme.

La croyance au miracle, le rejet de la pensée rationnelle sont récurrents


dans le christianisme. Son premier et plus important miracle, la naissance
de l’homme-Dieu descendu des cieux, en amène déjà plusieurs autres : les
miracles de la conception virginale, de la Résurrection des morts et de l’As-
cension. Une fois que son cycle terrestre fut terminé, le Christ retourna
auprès de Dieu le Père et du Saint-Esprit. Trois miracles qui transgressent
le principe monothéiste fondamental d’assimilation du Dieu unique à un
Dieu-Idée, insusceptible de toute incarnation charnelle comme de toute
représentation iconique. Dans le christianisme, le Dieu-Idée descend sur
Terre et, à l’aide du Saint-Esprit, parvient à féconder une vierge humaine
sans la déflorer. Autre aspect désagréable de cette histoire : Dieu a fécondé
celle qu’il avait engendrée avant.

Il faut ajouter qu’il existe des petits miracles, comme la guérison des ma-
lades incurables, des lépreux et des aveugles, la résurrection des morts,
l’exorcisme, la transformation de l’eau en vin ou la transsubstantiation. Si
l’on croit à l’un de ces miracles, autant croire à n’importe quoi. À cet égard,
je n’arrive absolument pas à comprendre la contradiction dont peuvent
faire preuve les prêtres, en se réclamant d’un côté des « miracles chrétiens »,
et en se moquant, d’un autre côté, des superstitions populaires héritées du
paganisme, comme de ne pas prêter d’argent après le coucher de soleil ou
l’influence néfaste des chats noirs.

Le christianisme n’était pas le premier à découvrir l’idée de la conception


virginale. Son apparition dans le christianisme le renvoie à son passé païen
tant méprisé. Cette idée existait déjà dans les cultures primitives à cause
de leur ignorance en matière de sexualité. Les hommes primitifs n’établis-
saient pas de lien entre les rapports sexuels, le plus souvent pratiqués en
groupe, et la procréation. Afin d’éviter la stérilité, les femmes participaient
à différents rites magiques durant lesquels on utilisait l’eau, les plantes, les
pierres et d’autres objets dotés d’une valeur totémique, auxquels on asso-
ciait ensuite la parenté de l’enfant.

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Il est enfin temps de tuer le mythe d’un paganisme sauvage, arriéré et stu-
pide, auquel aurait succédé un monothéisme rationnel et éclairé. En effet,
la possibilité d’avoir un enfant d’une immense montagne ou d’un puis-
sant fleuve n’est en rien moins captivante que la parenté du Saint-Esprit.
À toutes les époques sans exception, l’on a voulu aux héros et aux dieux la
normalité d’avoir été conçu dans des conditions naturelles. Sinon, en quoi
seraient-ils véritablement différents de nous, simples mortels, et quel droit
auraient-ils de régner sur la Terre et sur les cieux ?

Dans la mythologie païenne tardive, les montagnes et les fleuves ont laissé
la place aux dieux, qui devaient être premiers en tout. Par conséquent, les
rapports charnels des dieux avec des femmes vierges, à la fois belles et intel-
ligences, étaient presque ordinaires. La beauté et l’intelligence exception-
nelles de la future mère permettaient d’espérer la naissance d’enfants tout
aussi beaux et intelligents, dont le peuple pourrait légitimement être fier
et où ils pourraient voir des représentants susceptibles de l’incarner. Ces
mythes ont proliféré dans le monde païen, à toute époque et chez tous les
peuples : dans l’Inde ancienne, en Asie mineure, durant la Grèce antique et
à Rome, pendant l’Égypte des pharaons ou en Amérique du Sud.

Chaque peuple voulait ainsi conférer à ses dieux un caractère sacré en le


faisant naître d’une vierge. L’idée d’une conception virginale et sacrée de
divinités et de héros – conçus par des vierges fécondées par des dieux de
premier ordre – existait déjà dans d’autres cultures primitives à cause de leur
ignorance en matière de sexualité. Les Hommes primitifs ne faisaient pas de
lien entre les rapports sexuels, le plus souvent en groupe, et la procréation.
Afin d’éviter la stérilité, les femmes participaient à différents rites magiques
durant lesquels on utilisait l’eau, les plantes, les pierres et d’autres objets dotés
d’une valeur totémique, auxquels on associait ensuite la parenté de l’enfant.

Qu’est-ce qu’ils étaient heureux, les Hommes primitifs ! Ils pouvaient s’adon-
ner à des plaisirs sexuels avec de nombreux partenaires sans avoir de tristes
pensées au sujet de bouches à nourrir et de pensions alimentaires à payer.

Dans ce contexte, je voudrais souligner qu’il est enfin temps d’oublier le


mythe le plus nocif, celui selon lequel les païens sauvages étaient arriérés
et stupides, tandis que les hommes qui ont commencé à croire en un Dieu

60
unique – éclairés et rationnels. En effet, la possibilité d’avoir un enfant d’une
immense montagne ou d’un puissant fleuve n’est en rien moins captivante
que la parenté du Saint-Esprit. Tous les hommes primitifs sans exception
voulaient que leurs dieux et leurs héros évitassent la normalité de la concep-
tion naturelle et de la naissance. Sinon en quoi seraient-ils véritablement
différents de nous, simples mortels, et comment pourrait-on expliquer leur
droit de régner sur la terre et sur les cieux ?

Isis et Horus, 715-332 avant notre ère La Vierge de la Passion, icône.

Dans la mythologie païenne tardive, les montagnes et les fleuves ont lais-
sé la place aux dieux qui devaient être premiers en tout. Par conséquent,
les rapports charnels des belles femmes, intelligentes et vierges, avec les
dieux étaient considérés comme admissibles, voire ordinaires. La beauté
et l’intelligence exceptionnelles de la future mère permettaient d’espérer la
naissance d’enfants tout aussi beaux et intelligents, dont le peuple pourrait
légitimement être fier et, de plus, les élire en tant que son incarnation. Les
mythes à propos d’une telle conception, plutôt « divine » que « virginale »,
ont proliféré dans le monde païen, à toute époque et chez tous les peuples :
dans l’Inde ancienne, en Asie mineure, durant la Grèce antique et à Rome,
pendant l’Égypte des pharaons ou en Amérique du Sud.

61
Chaque peuple voulait ainsi élever le statut sacré de ses dieux, et chaque
dieu ou demi- dieu voulait être né d’une vierge ou au moins par le biais
d’une conception peu commune ou étrange. Un grand nombre de divi-
nités, de héros et même de sages ont été conçus par des vierges fécondées
par des dieux de premier ordre. En tout cas, c’est mieux que d’être conçu
par une fille « chaleur-bonheur » ou une prostituée. Les exemples les plus
connus de cas de conception sacrée sont les suivants :
• Bouddha est né dans une célèbre famille royale, mais la vraie parenté
de son présupposé père Radja a toujours été considérée comme sus-
pecte, puisque, la nuit de la conception, la reine vit dans son rêve un
éléphanteau blanc à six défenses, tenant dans sa trompe un lotus blanc,
pénétrer dans son corps par le flanc avec sa trompe. On comprend
que le symbole de l’éléphant blanc est dans le bouddhisme tout aussi
important que celui du Saint-Esprit dans le christianisme ;
• Le dieu indien Krishna a été virginalement conçu d’un cheveu noir de
Vishnou, fils du prince Vasudeva et de Devakî ;
• La princesse indienne Kunti reçut une bénédiction du dieu soleil
Sūrya, accoucha d’un petit garçon et préserva sa virginité après l’ac-
couchement ;
• Isis, déesse principale de l’Égypte antique, s’unit à la momie de son
époux Osiris, dieu de la mort et de la renaissance, et conçut de cette
manière le chétif Horus. Par ailleurs, Isis avait pris pour symbole le
croissant de lune, tout comme la Vierge Marie. De plus, les représenta-
tions d’Isis avec son enfant dans les bras ont certainement influencé les
représentations analogues et l’iconographie de la Vierge Marie ;
• Coatlicue, déesse aztèque de la fertilité, de la vie et de la mort, veuve
du vieux Soleil et symbole de la Terre, avait fait vœu de chasteté. Mais,
en rattrapant un bout d’ailes d’un colibri accidentellement tombé du
ciel et en le cachant entre ses seins, elle tomba enceinte et conçut ainsi
un autre dieu aztèque, Huitzilopochtli ;
• Romulus et Rémus, fondateurs de Rome, sont les fils de la vestale Rhéa
Silvia (donc vierge par définition) et du dieu de la guerre, Mars ;
• Néanmoins, c’est à Zeus que l’on peut tresser le plus de lauriers quant
au nombre de conceptions virginales ou non traditionnelles :

62
• C’est avec lui que Maïa, tout en restant vierge, enfanta Hermès, le dieu
du commerce, de la musique, et du voyage ;
• En avalant son épouse enceinte, Zeus fit naître de son crâne la déesse
de la guerre Athéna ;
• Le dieu du vin Dionysos fut conçu par Zeus et la princesse Sémélé.
Jalouse de sa rivale, la déesse Héra prit la forme de sa vieille nourrice
Béroé, et demanda à contempler Zeus dans toute sa majesté, sachant
qu’aucun mortel ne pourrait supporter une telle vision. Incapable de
supporter ce spectacle, Sémélé y trouva la mort. Zeus tira alors son
fils du ventre de sa mère et, s’entaillant la cuisse, y cousit l’enfant pour
mener sa gestation à terme. La mort de Sémélé n’était que temporaire,
car, par la suite, elle fut arrachée au royaume des morts par son fils
Dionysos et transportée dans l’Olympe où elle devint immortelle. Cela
ressemble fortement aux gestes d’un autre Fils, grâce à qui Sa mère, la
Vierge Marie, devint également immortelle ;
• Le même Zeus se transforma en voluptueuse caille, afin de s’unir à
la déesse vierge Léto. En naquit la déesse de la chasse Artémis qui,
par son caractère et ses occupations, ressemble beaucoup aux déesses-
mères Cybèle et Ishtar. Artémis se différenciait des autres déesses à la
fois par sa virginité éternelle mais aussi par son extrême violence. On
voit une fois de plus comment peut rendre maniaque l’individu (ou le
dieu) ;
• Et, enfin, le cas probablement le plus célèbre : Zeus se transforma en
pluie d’or et pénétra dans la demeure de la mortelle Danaé, enfermée
par son père dans une tour d’airain. Cette union donna naissance au
héros Persée, qui n’est, hélas, qu’un simple héros mythologique et non
pas un dieu du panthéon grec. On a toutes les raisons de croire que
Danaé était vierge, puisqu’elle avait été renfermée dans cette tour d’ai-
rain par son père bien avant sa puberté.

Dans la mythologie phrygienne, Agdistis offre un autre exemple de concep-


tion virginale lié une fois de plus à l’appétit sexuel insatiable de Zeus, le roi
des dieux. Peu connu, ce mythe ressemble beaucoup à l’image pure de la
Vierge Marie et de son fils divin. Agdistis n’est pas un simple héros mortel
comme Persée, mais un vrai dieu, fruit de l’union accidentelle de Zeus et de

63
la déesse-mère phrygienne Cybèle. Né dans le péché divin, Agdistis possé-
dait à la fois des organes sexuels masculins et féminins, autrement dit, il/elle
était hermaphrodite. Son hermaphrodisme était vu par les autres dieux du
panthéon grec comme la marque d’une erreur de la nature, le signe d’une
indomptable sauvagerie. Aussi, ils furent contraints de le castrer. Le sang de
son sexe coupé fut versé sur la terre, la fertilisa, et un amandier y poussa.
On ne sait toujours pas comment ni pourquoi Nana (une vierge, encore
une fois), née du dieu-fleuve Sangarios, se retrouva près de cet arbre pour y
cueillir des amandes mûres et les cacher sur sa poitrine. Les amandes dispa-
rurent, mais Nana tomba miraculeusement enceinte, et, au bout du terme
naturel, donna naissance à un merveilleux dieu nommé Attis.

Les débuts de la doctrine de la conception virginale sont très obscurs. Il faut


bien voir avant toute chose que cette doctrine et l’image de la Vierge Marie
en général n’ont rien à voir avec ce que prêchait Jésus-Christ à l’époque.
Tous les textes du Nouveau Testament ne sont que des interprétations de sa
parole et datent des ire et IIe siècles de notre ère. Tout comme le prophète
Mahomet, il est probable que le Christ ne se soit jamais vu que comme un
prophète et un simple mortel, et n’ait jamais prétendu avoir participé aux
miracles qu’on lui attribue, comme sa conception virginale, la Résurrection
des morts ou l’Ascension. Je suis convaincu que dans ce cas, le christia-
nisme en serait sorti gagnant : il aurait pu rester un monothéisme au sens
strict du terme et n’en aurait été que plus attractif et puissant.

Si les théologiens chrétiens ont tiré le dogme de la conception virginale du


livre d’Isaïe dans l’Ancien Testament, les Juifs orthodoxes, les exégètes de
la Bible et de nombreux protestants restent convaincus qu’il y est question
de tout autre chose : « C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera
un signe, Voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, Et
elle lui donnera le nom d’Emmanuel. » (Isaïe 7 : 14) Dans les Évangiles de
Matthieu (Matthieu 1 : 18-20) et de Luc, l’idée de la conception mariale
et virginale de Jésus est encore plus prononcée : « L’ange lui répondit : “Le
Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son
ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de
Dieu.” » (Luc 1 : 35) Pour une raison inconnue, cette idée fondamentale de
la nouvelle religion n’est pas mentionnée dans les Évangiles de Marc ou de

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Jean, ni dans les Épîtres de saint Paul. Il est d’autant plus étonnant que saint
Paul n’en parle jamais car il passe longuement et scrupuleusement en revue
toutes les nuances infinitésimales de la doctrine chrétienne.

Dans le dogme, l’attitude de Marie elle-même est également fort étrange.


Malgré la visite de l’archange Gabriel, elle semble ne pas croire en sa gros-
sesse « divine » ou bien la considérer comme indésirable pour une femme
mariée. En effet, il est extrêmement difficile de croire à la conception vir-
ginale, et il suffit de se mettre à la place de Joseph pour comprendre le ca-
ractère indésirable de cette grossesse. Quel époux qui retournerait chez lui
après un voyage d’affaires et qui recevrait une telle explication de la part de
sa fidèle épouse se montrerait aussi compréhensif que Joseph ?

Par ailleurs, il semble que Marie n’eût pas tout à fait conscience du fait
qu’elle avait donné naissance à l’homme-Dieu.

Dans le christianisme primitif, ce dogme n’était pas populaire : loin d’être


sainte et immaculée, la femme était jugée responsable du péché originel.
C’est à cause de la femme que l’homme perdit la vie éternelle pour toujours.
À cela s’ajoute l’attitude du Christ lui- même envers sa mère, qui semble
n’avoir aucune admiration, voire aucun respect pour elle :

« Quelqu’un lui dit : “Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et ils cherchent
à te parler.” Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait : “Qui est ma mère, et
qui sont mes frères ?” Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit : “Voici ma
mère et mes frères. Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les
cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.” »

Matthieu 12 : 46-50

On peut, bien évidemment, ne voir dans ces mots un simple procédé rhéto-
rique pour prêcheur désireux de convaincre son public. Il reste néanmoins
un brin de doute quant à l’attitude du Christ envers sa mère. Ainsi, le culte
de la Vierge Marie a beau avoir toujours été respecté par les milliards de
croyants morts ou défunts, c’est un fait que Jésus-Christ, le chrétien le plus
important d’entre tous, n’y a, lui, jamais adhéré. Pour lui, la Vierge Marie n’a
jamais été qu’une mère et une femme mortelle. C’est pour cette raison que,

65
pendant longtemps, les Pères de l’Église ne purent pas trancher la question
de la nature et du statut de la Vierge Marie.

Ce n’est qu’au IIe siècle, que de simple mortelle et simple mère de Jésus,
Marie est devenue la Vierge Marie. Il y a une certaine logique, assez solide,
dans ce processus. Il a suffi d’inventer une absurdité, pour que, comme
par un jeu de dominos, les absurdités s’enchaînent infailliblement les unes
après les autres. Regardons cela de près.

Le mythe de Jésus-Christ s’était fortement renforcé. Le Christ lui-même,


d’abord considéré comme un simple prophète errant à travers la Palestine,
s’est ensuite transformé pour toujours en un dieu tout-puissant. Il ne lui
convenait pas d’avoir une simple mortelle pour mère. Ce ne pouvait pas
être une simple mère, c’était la Mère du Christ ! Les cultes de la Déesse-
Mère, extrêmement répandus en Orient depuis une époque très éloignée,
ont également joué un rôle important. Pour créer un mythe autour de Jé-
sus-Christ, il fallait que, de simple prophète en Palestine, il devînt un vé-
ritable Dieu. Dès lors, une simple mortelle ne pouvait plus lui tenir lieu de
mère. Sans doute, les cultes de la Déesse-Mère, extrêmement répandus en
Orient depuis une époque éloignée, ont également joué un rôle important.
Si le christianisme a été constamment en lutte contre ces cultes, en intégrer
le logiciel était le meilleur moyen de les vaincre. Mais c’est aussi l’influence
spirituelle du judaïsme qui joua un rôle : dans le judaïsme, la femme est
née de la côte du premier homme ; elle souffrait d’impureté chronique
liée à ses menstruations et c’est pour cela qu’elle occupait en général une
position religieuse, spirituelle et sociale plus basse. Est-il possible d’imagi-
ner que Dieu ait permis à une simple femme juive de donner naissance au
Dieu chrétien ? Est-il possible d’imaginer que Dieu ait permis à une simple
femme juive de donner naissance au Dieu chrétien ? Il fallait singulariser
cette femme au travers d’un critère plus distinctif encore que la beauté ou
l’intelligence : la pureté sexuelle et la capacité à donner naissance de ma-
nière inhabituelle.

Jésus-Christ, l’homme-Dieu, fut envoyé sur Terre pour racheter le péché


humain, notamment le péché originel qui, dès l’origine, est entrelacé avec
le péché de chair. Était-il possible d’admettre que le Sauveur de l’humanité
et le Rédempteur du péché originel fût lui-même conçu dans le péché, au

66
travers d’un acte sexuel impur par définition ? La doctrine de la conception
virginale résultait d’un choix difficile mais nécessaire : soit rejeter toute la
doctrine de l’Homme-Dieu, soit veiller à ce que la mère de Jésus conçoive
son fils d’une façon virginale : non pas d’un homme souillé du péché,
mais d’un être divin et éternel comme le Saint-Esprit. L’enfant Jésus, né
du Saint-Esprit était un être humain, mais, n’étant pas le fruit du péché de
chair, il n’avait pas été souillé par le péché originel.

Jésus-Christ, grâce au dogme de sa conception virginale, est le seul enfant


à être né dans ces conditions. il existait ainsi simultanément dans deux
personnes : en tant qu’homme tout à fait normal, mais aussi en tant que
Dieu doté d’une nature éternelle et non-pécheresse. On comprend que la
doctrine de la conception virginale n’est que la conséquence de deux autres
doctrines essentielles de la foi chrétienne : la doctrine du péché originel et
la doctrine de l’apparition de l’homme-Dieu.

La doctrine de la conception virginale est vitale pour la religion chrétienne :


elle lui permet non seulement de « purifier » et d’élever Dieu, mais aussi d’in-
troduire dans la vie quotidienne un idéal d’asexualité, voire d’anti-sexualité
militante. La sexualité était dès lors condamnée à devenir un péché grave
voire un péché mortel, seule manière de vaincre le culte païen du phallus.
Le mythe chrétien de la conception virginale se distingue en effet très net-
tement des mythes païens. Le culte païen du phallus, symbole de fertilité de
l’homme et de la nature, finit par disparaître.

Pour le plus grand malheur des religions monothéistes, les hommes ont
gardé leur phallus. Leur culte a pourtant disparu à jamais. En l’absence de
culte du phallus, il devenait d’autant plus facile de consacrer sa vie à prier
Dieu. Ainsi a commencé la grande ère de l’ascétisme. Or, la nature ayant
horreur du vide, ont surgi à la place les cultes de la virginité et de l’asexua-
lité, qui ont été érigés en vertus suprêmes. Non seulement la Vierge Marie,
mais le Christ lui-même, venu pour racheter le péché de chair, ont été re-
connus comme des symboles de chasteté. En effet, les pécheurs ne peuvent
en aucun cas racheter les péchés des autres.

Le rejet fondamental du sexe s’est étendu jusqu’aux organes sexuels qui furent
assimilés au péché originel. Parce que les ignobles païens se dénudaient

67
fièrement en public aux yeux de tous, la nudité a commencé à être considé-
rée comme indécente et déplacée voire impure. Sinon, pourquoi le Saint-Es-
prit aurait-il pénétré le corps de la Vierge Marie non pas par son vagin mais
par son oreille ? Fruit d’une conception virginale, le divin enfant Jésus, se
développa cependant non pas dans son oreille, mais dans son utérus, qui est
évidemment bien plus proche du vagin.

Le plus important dans cette doctrine est que Marie fût vierge avant la
conception virginale et le soit restée après l’accouchement, jusqu’à la fin
de sa vie. Néanmoins, dans les premiers siècles du christianisme, plusieurs
grands noms de la pensée ont rejeté le dogme de la virginité perpétuelle de
Marie, en rétorquant que la conception virginale s’était produite une seule
et unique fois, et que par la suite, Joseph et Marie avaient eu des enfants
comme tous les couples mariés.

Tertullien considérait par exemple qu’après la naissance de Jésus, Marie


avait eu une vie sexuelle normale avec son époux Joseph. Origène affirmait
que Jésus avait eu des frères et des sœurs. Jean Chrysostome et saint Augus-
tin doutaient également de la virginité de la Vierge Marie. Même des chré-
tiens aussi zélés qu’eux avaient du mal à y croire. À cette époque éloignée,
le christianisme était encore suffisamment terre à terre pour comprendre
la nature de la femme et de sa sexualité bouillonnante. On peut citer par
exemple l’Évangile de Marc : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie,
le frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles
pas ici parmi nous ? » (Marc 6 : 3)

L’Église catholique répond à cela qu’à cette époque « sémitique », les termes
« frère » et « sœur » se référaient non seulement aux frères et sœurs au sens
strict du terme, mais aussi aux neveux, nièces, cousins ainsi qu’aux beaux-
frères et sœurs. Encore de nos jours, elle nie avec véhémence que Jésus eut
des frères et sœurs, car cela signifierait que la Vierge Marie, après la nais-
sance de l’homme-Dieu, se serait adonnée à d’indignes rapports sexuels et
ne représenterait par conséquent pas l’idéal de la pureté chrétienne. Quel
exemple les nonnes, ces fiancées du Christ, pourraient-elles suivre ? De
cette manière, on pourrait arriver à la conclusion que Marie tomba en-
ceinte non pas de Dieu/Saint-Esprit, mais de son petit-ami, et que cela
s’était produit bien avant ses noces avec Joseph.

68
La question de la chasteté féminine et du nombre réel de partenaires
sexuels d’une femme a toujours suscité un intérêt particulier. Par exemple,
les femmes sont toujours réticentes à révéler le nombre de partenaires
qu’elles ont eus par le passé. Ce nombre est généralement très différent
pour un prêtre et pour leur futur mari. Récemment, j’ai lu dans une étude
française, consacrée à la notion de la fidélité, qu’une femme moyenne en
Île-de-France aura eu entre quatre et cinq partenaires durant sa vie. Je n’ai
pas su si je devais rire ou pleurer. Une telle exagération par le bas tient sans
doute au poids dans ce pays du péché de chair et de l’idéal chrétien de chas-
teté, dont tous sont imprégnés dès le plus jeune âge. De là vient le fait que,
pendant des siècles, on ait eu pour tradition d’expliquer la naissance d’un
enfant par toute sorte de phénomènes : les enfants auraient été apportés à
leurs parents par des cigognes ou seraient nés dans des choux. Tout cela
pour ne pas les présenter comme les fruits de rapports sexuels naturels.

À ce sujet, il y a une blague soviétique très drôle : à l’école, un petit garçon


se voit demander d’écrire sur l’origine de sa famille. Pour cela, il demande à
sa grand-mère d’où elle vient. La grand-mère lui répond qu’elle a été trou-
vée dans un chou : « Et le papa et la maman ? – Eux aussi. » Le garçon pose
la question à ses parents et en reçoit exactement la même réponse : eux, et
à la suite leur fils, ont été trouvés dans un chou. Après avoir interrogé tous
les membres de sa famille, le garçon écrit dans sa rédaction : « Je suis né
dans une famille tout à fait exceptionnelle. Déjà depuis trois générations,
au mépris de tous les agréments évidents de la vie sexuelle, les membres de
ma famille se reproduisent uniquement par voie végétale. »

Beaucoup a été écrit pour défendre la doctrine de la conception virgi-


nale, bien qu’elle soit très difficile à justifier de façon académique. Je n’en
retiendrai qu’un argument : la conception virginale se produirait autour
de nous « à chaque moment, dans le monde entier et toujours ». L’auteur
de cet argument parlait probablement du phénomène de parthénogenèse,
lors duquel les gamètes féminins se développent dans l’organisme sans fé-
condation. Ce phénomène extrêmement rare existe vraiment (même s’il
n’a jamais attesté chez les mammifères). Il se retrouve chez certains pois-
sons, oiseaux ou reptiles. Chez certaines espèces rares de reptiles, notam-
ment chez les varans ou les geckos, il n’y a pas de mâles. Malheureusement,

69
l’auteur de cette théorie n’a pas fait une conclusion fort logique : d’après lui,
ce ne sont pas seulement les hommes qui sont pécheurs, mais aussi toute
la nature, la Vierge Marie étant à la tête d’une petite, mais magnifique tribu
d’innocents. Si cette idéologie trouve des adeptes, nous verrons sous peu
des statues de geckos dans les Églises. Au Moyen Âge, lorsque l’Église a at-
teint le maximum de sa puissance, sa vision de la femme était traversée par
l’opposition entre Ève, « l’ancêtre de tous les hommes », et la Vierge Marie.
La première, séductrice et pécheresse, symbolisait les simples femmes, la
deuxième restait toujours un idéal inatteignable. Au fil du temps, Ève s’est
transformée a subi critique de plus en plus virulente jusqu’à devenir une
« fille du Diable ». Aux dires des théologiens, la Vierge Marie était une Ève
innocente venue sur Terre pour racheter le péché de la première nommée.
Enfin, le culte de la Vierge Marie, grandissant au fil des siècles, a logique-
ment abouti en 1854 à la fondation de la doctrine de l’Immaculée concep-
tion. Mais attention, la doctrine de l’Immaculée conception ne se confond
pas avec le dogme de la conception virginale de Marie. Il s’agit uniquement
de délivrer la Mère de Dieu du péché originel. Cette délimitation doctri-
nale était en soi une grande victoire pour la Sainte Église, qui faisait face
en son propre sein à des éléments radicaux allant, dès le ive siècle, jusqu’à
vouloir imposer l’idée que la Vierge Marie aurait elle-même été conçue par
une vierge. Si l’on accepte cette idée, on peut aller encore plus loin, en met-
tant l’accent sur le fait que tous ses ancêtres auraient été conçus de façon
virginale. Il n’y aura alors plus de Premiers hommes et il faudra réécrire
toute l’histoire biblique.

Dans la doctrine catholique de 1854, la Vierge Marie a été conçue par des
parents ordinaires au travers d’un rapport sexuel normal, mais, par le jeu
de la grâce, son âme au moment de sa création a été épargnée par le péché
originel, et a été rachetée par avance, par anticipation des futurs mérites de
son fils. L’argument était nécessaire aux catholiques, notamment pour faire
face aux orthodoxes. La conception virginale de Marie correspond à deux
autres dogmes de la foi chrétienne, admis à la fois par les catholiques et les
orthodoxes : le dogme de la chute et le dogme de la naissance de l’homme-
Dieu grâce à la Vierge Marie. Et pour cause : pour que la Vierge Marie ne
soit pas une pécheresse, et indirectement pour que l’enfant qu’elle porte en
son sein n’en soit pas un non plus, il est nécessaire de la distinguer du reste

70
de l’humanité. Dans le même ordre d’idées, le péché originel faisant de
l’homme un esclave du Diable, avec une Vierge Marie pécheresse, son fils
le Sauveur en serait aussi devenu un. En fait, on a ici la première machine
parfaitement fonctionnelle à voyager dans le temps. Afin de conférer une
dignité à la mère de Dieu, on l’a a posteriori érigée en « fruit d’une concep-
tion virginale » deux millénaires plus tard. Ainsi pouvait-elle rester pure et
ne pas souiller son divin enfant.

Comme il fallait s’y attendre, on ne s’est pas arrêté à cela. Le nouveau conte
a inévitablement donné naissance à un autre conte. La Vierge Marie, fruit
d’une conception virginale et officiellement délivrée du péché originel, se
vit privée de la possibilité de mourir en toute quiétude le moment venu : la
mort étant une punition infligée à chacun de nous pour le péché originel
commis par nos ancêtres il fallait l’en prémunir et créer le dogme de la mort
immaculée extraordinaire de la Vierge Marie. Le Vatican s’en chargea le
1er novembre 1950 par la doctrine de l’Assomption : selon cette nouvelle
doctrine, la Vierge Marie, décédée de mort naturelle puis enterrée, serait
directement entrée dans la gloire du Ciel, âme et corps, sans connaître la
corruption physique qui suit la mort. Aussi Marie fut-elle miraculeuse-
ment élevée au Ciel. En tout cas, lorsque les apôtres ouvrirent sa tombe, ils
n’y trouvèrent point les restes de Marie. La Vierge Marie entra donc direc-
tement, sans connaître de corruption physique, dans le royaume de son fils.

Ainsi le culte de la Vierge Marie mère de Dieu, s’est-il développé dans le


catholicisme, en allant même jusqu’à éclipser le culte du Christ. Selon mes
observations personnelles, le culte de la Vierge Marie est particulièrement
fort dans les pays d’Europe du Sud, comme l’Espagne, le Portugal ou l’Ita-
lie. Est-il possible que ce soit lié au climat chaud et ensoleillé, à la présence
de femmes sexuellement mûres très jeunes et à l’atmosphère lascive qui y
règne ? Ou à la déception récurrente d’hommes qui se confrontent à des
rumeurs sur la non-virginité de leur femme… Cela me semble plus facile
pour les filles. Elles ont toujours eu plus d’esprit pratique et, depuis le plus
jeune âge, elles comprennent que, faute de pouvoir atteindre l’idéal de la
Vierge Marie, leur horizon est tout au plus de l’imiter et, d’anticiper l’arri-
vée de Joseph plutôt que la venue du Saint-Esprit.

71
Le culte de la Vierge Marie a existé partout. En son nom ont été créés de
nombreux ordres religieux, inventés de nouveaux rites, construites des cha-
pelles, des Églises et des cathédrales. La Vierge Marie a pris une place bien
plus élevée que tous les autres saints et est devenue ainsi la reine céleste et
la principale médiatrice des hommes auprès de Dieu : grâce à elle, même
le plus vilain des pécheurs peut s’adresser à lui. L’art n’y était pas non plus
étranger : on a inventé un grand nombre de légendes selon lesquelles, en
réponse à la prière « Ave Maria », elle aurait sauvé les pires pécheurs. Aux
XVe et XVIe siècles, l’un d’eux, l’alchimiste, nécromancien, occultiste, astro-
logue, démonologue Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim, lui a consacré
un panégyrique si beau que le Christ lui-même pourrait en être jaloux :

« Or, c’est l’Immaculée Mère de Dieu, la Vierge Marie, qui est supérieure à
toutes, dont la beauté fait blêmir celle de la lune et du soleil ; dans sa plus su-
blime personne, brillent à la fois la pureté et la sainteté de la beauté, aveuglant
pour les yeux et les esprits de tous les mortels, et aucun des mortels n’a jamais
pu mettre en cause sa plus grande sainteté. »
Henri-Corneille de Nettesheim, Discours abrégé sur la noblesse
et l’excellence du sexe féminin, de sa prééminence sur l’autre sexe,
et du sacrement du mariage

Le destin de la Vierge Marie fut loin d’être aussi heureux dans le protestan-
tisme. Les protestants reconnaissent la doctrine de la conception virginale
de Jésus-Christ, mais refusent de reconnaître sa suite logique, la doctrine
de l’Immaculée conception. Cette différence n’est pas très claire, tant les
deux doctrines semblent posséder le même degré de véracité. Pour le com-
prendre ce paradoxe, je peux proposer quelques explications :
• La plus simple : la doctrine de l’Immaculée conception de la Vierge
Marie s’est établie trois siècles après la séparation sanglante du pro-
testantisme et du catholicisme. Il est peu probable que les protestants
acceptent quoi que ce soit venant de catholiques qui ont massacré des
millions de coreligionnaires.
• La plus romantique : si au lieu de déifier la Vierge Marie, on la consi-
dère comme une simple mortelle, cela peut signifier que chaque
femme soit capable de donner naissance à Dieu. Cette pensée n’est-elle
inspirante pour les foules ?

72
• La plus raisonnable : aux yeux des protestants, adeptes du dur labeur et
de l’éthique de l’accomplissement personnel, le fait même que la Vierge
Marie ait donné naissance à leur Dieu était à soi seul insuffisant pour
lui vouer un culte sans aucune arrière-pensée. Pour eux, Marie ayant
reçu la grâce de Dieu, elle méritait bien évidemment une certaine ad-
miration. Mais cette femme n’était pas parfaite : elle était incline au
mal et au péché, comme tous les êtres humains. À quel péché, ils ne le
disent pas, mais on peut deviner qu’il s’agit du péché originel.

Jean Fouquet, La Vierge et l’Enfant entourés d’anges, 1450-1452.

73
Sur ce point, je voudrais terminer mon exposé au sujet des fondements de
la doctrine de la conception virginale. Je le reconnais : l’écriture de cette
histoire relativement courte fut une tâche extrêmement difficile pour l’es-
prit rationnel que je suis. C’est pourquoi je propose de passer directement
à des conclusions personnelles.

En réalité, le mythe de la conception virginale n’est pas une « conception


religieuse » au sens strict du terme. S’il fait certes partie des redoutables
commandements de la religion, il ressemble aussi à ces contes de notre en-
fance qui reviennent nous hanter plus tard, après l’université et un premier
mariage échoué : on peut ressentir par exemple une très forte envie que
notre propre fille, adolescente, accomplisse le même merveilleux exploit
que la Vierge Marie.

Néanmoins, la foi en la conception virginale partagée par des centaines


de millions de personnes n’est pas aussi innocente qu’elle n’y paraît. Elle
est même plus dangereuse que des contes religieux, comme la délivrance
des démons ou la transformation de l’eau en vin, qui, eux au moins, n’em-
pêchent personne de vivre de façon équilibrée. Le dogme virginal, s’il est
peut-être une conception religieuse inspirante, a, pour la pratique quoti-
dienne, l’effet exactement opposé. Passées les apparences de son gentil vi-
sage de grand-mère, on découvre la gueule d’une bête sauvage.

La doctrine de la conception virginale est anti-humaniste par nature. En ef-


fet, la chasteté en tant que telle est contraire à l’ordre à la fois humain, divin
et naturel des choses : à la santé physique et psychologique, au respect de
soi-même et à l’équilibre de l’individu avec ses instincts naturels. Ses deux
personnages principaux, Jésus-Christ et la Vierge Marie, seraient venus au
monde non par un processus vital naturel mais par voie surnaturelle. Cette
doctrine est au fondement de la morale et de la vision théistes, propres à
ceux qui aiment Dieu au détriment du monde terrestre. En quoi est-ce que
c’est bien ?

La doctrine de la conception virginale s’est tellement ancrée dans notre


culture qu’avec la culpabilisation du péché de chair, elle a très largement
empoisonné notre vie sexuelle. Pour Nietzsche, la doctrine de la conception

74
virginale, en niant que la sexualité soit une des premières raisons de vivre, a
non seulement souillé la conception, mais l’homme tout entier. Pourtant, je
suis le premier à reconnaître l’efficacité de cette doctrine d’un point de vue
marketing. En ajoutant le mot « virginale » à une simple « conception »,
toute une somme d’autres conceptions ont d’un seul coup été souillées du
péché pour toujours. Il en va de même pour les fruits de ces conceptions.

À en juger par ses résultats, la doctrine de la conception virginale est la


doctrine religieuse la plus puissante de toutes. En glorifiant une seule
femme, la Vierge Marie, elle a gâché la vie de centaines de millions d’autres
femmes, désormais jugées incapables de concevoir de façon pure. La foi
dans la « conception virginale », les idées absurdes de la virginité perpé-
tuelle et de la vie maritale sans rapports sexuels ont mises la barre de la
vertu aussi haut qu’aucune autre culture n’a pu le faire dans l’histoire de
l’humanité. Toutes les femmes, excepté une seule, ont donc été déclarées
indignes, souillées du péché et mises en incapacité de vivre selon l’idéal
religieux.

On peut dire que le dogme de la conception virginale est une doctrine reli-
gieuse proprement absurde, qui nous conduit à renier notre propre raison.
On dit habituellement que la foi commence là où la raison s’arrête. Dans
cette doctrine, la foi s’est étendue tel un immense océan au détriment de la
raison. Elle est aussi crédible que l’affirmation selon laquelle hier soir, un
groupe d’extraterrestres aurait atterri dans votre jardin.

Pour conclure, la doctrine de la conception virginale est un élément clé


de la doctrine de l’Église : elle brille dans le ciel de la foi comme une étoile
polaire dans la nuit. Elle a joué un rôle décisif dans le renforcement de
la morale anti-sexuelle, la mise en place de la doctrine du mariage chré-
tien comme sacrement divin. C’est un mariage de type nouveau, où Joseph
incarne l’idéal de la patience (la vie de couple sans rapports sexuels est
difficile) et la Vierge Marie symbolise l’idéal de chasteté et de maternité.
Plus qu’une chasteté simplement humaine, la Vierge Marie incarnait même
un type divin de chasteté dont aucune femme simple ne soit capable : la
fonction reproductrice de la femme ne peut en aucun cas être séparée de la
fonction sexuelle, tout aussi importante.

75
Le mariage chrétien : un ménage à trois
Hélas, tous les fidèles n’avaient pas assez de force d’esprit ni assez de dé-
termination pour atteindre de tels sommets de chasteté. Le bon Dieu était
très indulgent envers ces personnes inclines au péché de chair. Saint Paul
en parle ainsi :

« À ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester
comme moi. Mais s’ils manquent de continence, qu’ils se marient ; car il vaut
mieux se marier que de brûler. »
Épître aux Corinthiens, 7 : 8-11

Saint Jérôme, contemporain de saint Augustin, était absolument convaincu


qu’avant la chute, Adam et Ève étaient vierges. Selon lui, ils se marièrent
après avoir été chassés du Paradis. Qui put sceller leur union alors que
l’Église n’existait pas, Jérôme ne le précise pas. Probablement Dieu lui-
même. Mais n’eut pas lieu l’union passionnée à laquelle vous avez pensé.
Aussi paradoxal que cela paraisse, le christianisme ne réprouve jamais le
sexe aussi violemment que là où le chrétien est censé être le plus libre : dans
le mariage chrétien. Dans le mariage, le chrétien ne cherche pas à assouvir
les désirs de la chair mais à triompher d’un désir jugé « diabolique ». Par
conséquent, un bon mariage chrétien est un tombeau de l’amour sensuel,
un remède à la concupiscence.

Mais tout mariage, chrétien ou pas, n’est-il pas par définition un mariage
forcé, et dans cette mesure un tombeau de l’amour sensuel ? Tous les
couples, quels que soient les serments qu’ils se sont échangés durant leur
cérémonie de mariage, finissent par s’ennuyer ensemble, perdent de leur
passion et de leur désir sexuel l’un envers l’autre. Après des décennies de
mariage, on sacrifie la sensualité de la vie de couple à la stabilité sociale, aux
enfants et au soutien mutuel durant la vieillesse.

Néanmoins, il existe une grande différence entre le mariage non religieux


et le mariage chrétien canonique. Dans le premier, les époux sont censés
faire tout leur possible pour préserver l’amour physique et la chaleur du lit
conjugal. Certains vont jusqu’à consulter des sexologues pour sauver leur
mariage. Dans le second, tout est à l’opposé : il faut essayer de « brider »
la chair le plus rapidement possible et de devenir amis. Par conséquent,

76
le véritable mariage chrétien, ce n’est pas ce mariage dont vous avez pas-
sionnément rêvé durant vos jeunes années. En dépit de ce que croient au-
jourd’hui les pauvres hommes dupés par Satan, le mariage ne permet pas la
satisfaction sexuelle mutuelle ni le plaisir, mais une plus grande chasteté, la
naissance des enfants et la célébration de la gloire de Dieu.

Le mariage chrétien exemplaire est un mariage sans sexe. En effet, per-


sonne n’a encore proclamé que les mots de saint Paul étaient invalides :
« Il est bon pour l’homme de ne point toucher de femme. » (Corinthiens,
7 : 1) L’objectif du mariage, ce n’est pas la débauche coupable mais l’amour
de Dieu et le service envers Lui. C’est la raison pour laquelle le mariage
fait partie des sept sacrements : en s’unissant par le mariage aux yeux de
l’Église, les futurs époux se marient face à Dieu et s’unissaient mystique-
ment dans une seule chair pour toujours. On atteste même de nombreux
miracles liés à cet amour. Le squelette d’une épouse pouvait dans son cer-
cueil libérer de la place pour accueillir le cadavre d’un mari défunt, ou,
au contraire, le squelette d’un époux se ranimait et embrassait une épouse
récemment défunte. Quelle tristesse : même outre-tombe, on ne peut pas
se débarrasser d’une épouse odieuse… Il est dommage qu’aujourd’hui, les
miracles de cet acabit ne se reproduisent plus : beaucoup de gens seraient
immédiatement devenus chrétiens.

Les histoires des époux qui s’aiment profondément dans des unions chastes
et spirituelles sont légion dans la littérature chrétienne, et ce dès ses débuts.
En rejetant la nature pécheresse du corps, les époux s’élevaient ainsi aux
sommets de la spiritualité et du vrai amour parfait. Pour Saint Augustin,
la copulation peut être exclue de la vie conjugale sans que cela ne lui nuise
guère. Il illustre cela par la vie conjugale de la Vierge Marie et de Joseph :

« Parlant de cette maladie de la concupiscence, l’Apôtre disait aux fidèles en-


gagés dans le mariage : “La volonté de Dieu est que vous soyez saints et que
vous vous absteniez de la fornication ; que chacun de vous sache posséder le
vase de son corps saintement et honnêtement, et non point en suivant les mou-
vements de la concupiscence, comme font les Gentils qui ne connaissent point
Dieu (I Thess. IV, 3, 5).” En conséquence, non seulement les époux chrétiens ont
horreur de l’adultère, mais ils doivent pour eux-mêmes apporter un frein à la
maladie de la concupiscence charnelle. »

Saint Augustin, Du mariage et de la concupiscence, chap. VIII, 9

77
Son contemporain Jean Chrysostome admet qu’il est difficile d’atteindre un
tel idéal de mariage. L’ascétisme dans le mariage est pour le moins difficile.
Pour un homme marié, l’ascèse est beaucoup plus difficile que pour un
moine : il doit à chaque fois « crucifier » ses désirs en présence des femmes.

Luther disait que les envies sexuelles devaient parfois être satisfaites mais qu’il
ne fallait pas assouvir ses « désirs » (je n’ai pas très bien compris la différence
entre « envies » et « désirs »). Si la concupiscence de la chair est trop grande,
il faut la dompter à l’aide du Saint-Esprit. Si cela n’aide pas, il y a une seule
issue : « accomplir la volonté de Dieu » et se marier. Mais n’oubliez pas que,
même si Dieu vous donne un droit illimité au sexe dans le cadre de l’union
sacrée du mariage, il demeure toujours dans votre lit conjugal avec vous. Il
observe si vous respectez les exigences de la religion et si vous vous rappelez
que l’amour chrétien est d’abord l’amour de Dieu. Perverti par la liberté quasi
absolue du XXIe siècle, je considérerais un homme qui aime Dieu plus que
sa femme comme un fou, pour ne pas dire plus. N’oubliez donc pas que, dans
votre lit conjugal, vous n’êtes jamais à deux, mais bien à trois, comme dans les
parties fines pratiquées à l’université. Pourtant, le fait que Dieu vous regarde
n’aide pas à faire du sexe quelque chose de passionné. Cette histoire, c’est du
Orwell tout craché. Lisez 1984 pour savoir ce qui vous attend.

Maintenant, parlons des autres crimes qui existent aux yeux de la foi et de
l’Église. Il est évident que le péché de chair commis en dehors de l’union
scellée par Dieu en est un. Il est équivalent à l’un des sept péchés mortels :
l’adultère. En revanche, il est surprenant que continuer d’aimer passionné-
ment une femme qui vous a trompé, est également est un crime grave contre
Dieu. Les Pères de l’Église affirmaient que ce péché est tout aussi grave, voire
plus grave, que l’adultère. Le vrai pécheur, ce ne serait donc pas l’homme qui
s’adonne à la débauche avec une autre femme célibataire ou la femme d’au-
trui, mais celui qui recherche les plaisirs de la chair avec sa propre épouse.

Au début, je n’arrivais pas à comprendre cette idée. Comment peut-on


comparer les rapports sexuels licites et l’adultère condamné à la fois par
les lois religieuses et la morale laïque ? Puis, j’ai compris qu’aussi étrange
que cette logique puisse paraître d’un point de vue laïc, elle n’a rien d’in-
conséquent d’un point de vue religieux. Le pécheur marié, soit a oublié
que Dieu est présent dans son lit conjugal, soit n’a jamais compris le sens

78
Martin Van Maele, illustration faisant partie de la série
« La Grande Danse Macabre des Vifs », 1905.

79
du sacrement du mariage chrétien. Dieu lui a permis de faire l’amour
avec sa femme, mais sans passion. Ce sexe ne doit pas rendre Dieu jaloux.
D’autre part, Dieu n’a jamais permis à l’homme de pratiquer les rapports
sexuels en dehors du mariage. Ces rapports ne seront jamais un sacre-
ment. Il n’est pas présent durant ces rapports, il a donc moins de raisons
d’être jaloux. Et c’est un péché moindre à ses yeux. Que faut-il en penser ?

À part l’amour pour Dieu, le mariage chrétien poursuit encore un autre


objectif : la naissance des enfants, profitable à Dieu, qui élargit ainsi son
nombre de fidèles. La force du mariage tiendrait à la virginité sexuelle et spi-
rituelle de la fiancée, future épouse et mère : avec elle, les rapports sexuels
sont strictement limités aux objectifs de la procréation. Après la naissance
des enfants, le sexe devient hors-sujet : la femme redevient une sorte de
Vierge Marie parfaitement chaste et se consacre pleinement au service de
son mari et à l’éducation des enfants déjà nés dans l’esprit chrétien.

Clément d’Alexandrie dénonçait avec véhémence le sexe sans but de repro-


duction, en disant que « s’écarter de ces voies, et transmettre ignominieu-
sement la semence dans des vaisseaux qui ne lui sont pas naturellement
destinés, c’est le comble de l’impiété et du crime ».
« Une fois que la matrice a conçu, elle se refuse à un plaisir désormais inutile
et honteux… Il est donc criminel de la détourner de ce travail légitime par une
volupté qui ne l’est point. »

Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, livre II, chap. 10

Saint Augustin affirme, lui, que seul le mariage dans la foi chrétienne peut
rendre ver- tueuse la chair qui « a des désirs contraires à ceux de l’Esprit » (Ga-
lates 5 : 17). Seuls les chrétiens peuvent avoir la descendance « de sorte que ces
enfants, qui n’étaient que des enfants du siècle, renaissent enfants de Dieu ».
« En effet, l’homme use du mal de la concupiscence, mais il n’est pas vain-
cu par lui, puisqu’il réprime et enchaîne cette concupiscence dans ses élans
les plus impétueux et les plus désordonnés ; s’il cède quelquefois et se sert de
la concupiscence, c’est dans le but de régénérer spirituellement ceux qu’il en-
gendre charnellement, et jamais pour soumettre l’esprit au honteux esclavage
de la chair et des sens. »
Saint Augustin, Du mariage et de la concupiscence, chap. 8

80
Pour prouver son idée, saint Augustin croit avancer un argument infail-
lible : les couples d’oiseaux ou d’animaux copulent non pas pour assouvir
leur désir, mais pour se reproduire. De toute évidence, les oiseaux et les
animaux lui ont raconté cela lors de leur confession. Malheureusement, les
idées des Pères de l’Église n’ont jamais été concrétisées dans la vraie vie. La
religion a toujours interdit les rapports sexuels avec une femme les jours
où elle ne peut pas engendrer, notamment pendant sa période de règles.
Les prêtres expliquaient que les rapports sexuels avec les femmes durant les
jours défendus pouvaient entraîner la naissance d’enfants malades : d’épi-
leptiques, de lépreux ou de possédés.

Il était par ailleurs défendu d’avoir des rapports sexuels avec une femme
enceinte : l’engendrement ayant déjà eu lieu, toute union charnelle après
ce miracle produit par Dieu L’offensait et pouvait attenter violemment à la
santé physique et morale, non seulement des époux, mais aussi de l’enfant
à venir. De même, furent interdites les méthodes artificielles de contracep-
tion. À cette époque, les préservatifs n’avaient pas encore été inventés et cet
interdit se référait à la pratique du coït interrompu – le péché d’Onan. Il
était également interdit d’avoir des rapports sexuels avec les femmes méno-
pausées – à quoi serviraient-ils ? Je peux imaginer la colère de ces femmes :
il va sans dire que la continence sexuelle tous les dimanches, mercredis,
vendredis, durant les fêtes religieuses ainsi que tous les jours de jeûne était
obligatoires. Le jeûne n’en est pas un si tous les plaisirs ne sont pas inter-
dits. Si les hommes observaient rigoureusement toutes ces proscriptions,
ils pouvaient avoir des rapports pas plus que cinq ou six jours par mois,
précisément durant la période où la femme peut concevoir.

Les restrictions s’appliquaient non seulement à la quantité mais aussi à la


qualité des rapports sexuels. Une seule position sexuelle était permise :
celle par laquelle il est le plus aisé d’enfanter. L’homme, comme le veut la
loi biblique, jouait le premier rôle. La femme devait être allongée sur le
dos, et l’homme se positionner sur elle, les deux n’émettant pas le moindre
bruit. De ce fait, la position de l’amazone est un grand péché, un défi lancé
à Dieu, sans même parler de la levrette (coitus more ferarum) qui ressemble
à la façon dont les homosexuels ou même les animaux peuvent avoir des
relations sexuelles.

81
La religion interdisait de la façon la plus stricte toutes les autres « perver-
sions en matière de sexe », comme la masturbation solitaire ou mutuelle
(la femme masturbant l’homme et réciproquement), et d’autres formes
« innocentes » d’activité sexuelle, comme les préliminaires, les baisers, etc.
L’Église a particulièrement pris en grippe le sexe oral et le sexe anal. En
pour cause : si ces activités peuvent vous procurer du plaisir sexuel, elles ne
vous permettront en aucun cas d’enfanter. La bouche et l’anus ne sont au-
cunement adaptés à la noble tâche de la naissance des enfants. Du moins,
l’histoire n’atteste aucun cas de ce genre de conception, bien que tous ces
organes soient utilisés pour copuler.

L’impossibilité de procréer dans le cas des rapports homosexuels explique


la haine de la religion envers l’homosexualité. Selon les Saintes Écritures,
l’homosexualité, non liée à la procréation, représente une forme très grave
de luxure, qui doit être punie de la peine de mort. Les Écritures ne recon-
naissent guère qu’elle puisse être innée et non choisie. Or, comme dans
d’autres domaines de la vie, en même temps que la religion rejette l’ho-
mosexualité, on voit un grand nombre de ses clercs et de ses prêtres s’y
adonner joyeusement.

Le véritable objectif de ces restrictions est évident. Le christianisme doit


faire tout son possible pour tuer tout désir sexuel, hétérosexuel ou homo-
sexuel. Dans ce cas, la nausée causée par l’ennui du sexe conjugal « étein-
dra » pour de bon la passion sexuelle et toute autre activité sexuelle entre
époux. Ainsi, le désir de prier pourra enfin éclipser tout le reste. Pour être
honnête, la religion n’est pas la seule à vouloir réprimer la passion sexuelle
dans le mariage. Les idéologies totalitaires athées prêchaient la même
idéologie. Selon Wilhelm Reich, l’un des disciples préférés de Freud, l’idée
fondamentale de ces régimes est la purification spirituelle des masses, le
renforcement du mariage et de la famille et le rejet du péché de chair. Ils
avaient le même objectif et la même rhétorique : « La vie sexuelle ne serait
morale que si elle se met au service de la reproduction, qu’au-delà de la
reproduction il n’y aurait plus rien. »

Je voudrais citer quelques passages d’un célèbre livre, Douze commande-


ments sexuels du prolétariat révolutionnaire publié en URSS en 1924 :

82
Martin Van Maele, illustration faisant partie de la série
« La Grande Danse Macabre des Vifs », 1905.

83
« La pulsion sexuelle sans objectif de reproduction est inadmissible du point de
vue du prolétariat révolutionnaire.

L’attirance sexuelle envers un objet hostile, moralement opposé et malhonnête


est une perversion du même type que l’attirance de l’homme envers un croco-
dile ou un orang-outan.

La continence sexuelle avant le mariage est nécessaire, car le mariage en état


de maturité sociale et biologique complète (20-25 ans) est le deuxième com-
mandement du prolétariat. »
Aaron Zalkind,
Douze commandements du prolétariat révolutionnaire

George Orwell fait un pastiche de la doctrine chrétienne de la sexualité


dans son 1984 :
« Le commerce sexuel devait être considéré comme une opération sans impor-
tance, légèrement dégoûtante, comme de prendre un lavement.

L’instinct sexuel sera extirpé. La procréation sera une formalité annuelle,


comme le renouvellement de la carte d’alimentation. […] Il n’y aura plus de
loyauté qu’envers le Parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour
Big Brother. […] Il n’y aura aucune distinction entre la beauté et la laideur. »

George Orwell, 1984

L’Église chrétienne continue de dresser les louanges de la chasteté dans toutes


ses formes, que ce soit la virginité ou le saint célibat, qui permettent de se
consacrer entièrement et librement à Dieu. Les faibles et les moins religieux
peuvent vivre mariés ou célibataires selon les lois morales de l’Église. Pour
s’en assurer, il suffit de voir ce qu’expliquent de nombreux sites chrétiens.

Il n’est guère surprenant que des maris aient franchi les limites du mariage
chrétien et de l’idéal de chasteté pour s’aventurer dans les contrées d’une
sexualité débridée, auprès d’amantes et de prostituées. Il n’est pas étonnant
non plus que le développement de la prostitution ait coïncidé avec l’appari-
tion d’une morale sexuelle rigoureuse. Il reste difficile de comprendre pour-
quoi la folle idée chrétienne de prendre la nature humaine à rebours a pu
persister dans l’histoire jusqu’à nos jours. Il est peu probable que le récit

84
mythique de la Chute aurait gardé sa puissance aussi longtemps s’il n’avait
pas été épaulé par d’autres mythes. Aujourd’hui en particulier, beaucoup de
croyants mènent une vie profondément anti-chrétienne dès leur jeunesse.
Beaucoup de gens aussi ont des rapports sexuels en dehors du mariage, ou
pratiquent le sexe oral, anal ou homosexuel. C’est en fait par deux cordes
profondes de l’âme humaine que l’Église a donc tenté d’exercer son emprise.
Le premier : le sentiment de culpabilité. Tous les chrétiens impliqués dans
des pratiques sexuelles contre-nature ou à visée non procréatrice se virent
accusés d’être responsables des souffrances de Jésus-Christ et de sa mort en
martyr. On peut imaginer que cette accusation soit très efficace, car tout à
fait effrayante pour un croyant. Deuxièmement, l’intimidation a toujours été
le moyen le plus efficace pour gouverner les masses. Tous ces interdits sont
maintenus grâce à la peur d’être banni du Paradis et d’une possible punition
céleste. Même éduqué et libéré, le Chrétien gardera dans la périphérie de sa
conscience l’image d’un démon torturant les pécheurs sur un feu lent.

On peut analyser différemment l’idéal du mariage chrétien et de l’épouse chaste,


disciple de la Vierge Marie. Dans un certain sens, une telle conception du ma-
riage satisfaisait aussi secrètement le désir caché de bon nombre d’hommes :
« Je veux que ma femme soit la vierge la plus pure, dont la patience sera récom-
pensée par moi, le seul vrai homme de ce monde. Je veux que nous fassions des
enfants dont elle prendra bien soin, de bon matin jusqu’au soir. Je ne veux pas
être contraint d’avoir des rapports sexuels avec elle plus de trois fois par mois
(elle est tellement parfaite, ma femme, elle prendra sur elle). Et, le plus impor-
tant, je veux avoir autant d’amantes qu’il me plaît sans avoir de remords. »

Tout un programme. Il reste encore à analyser qui a inventé la doctrine de


la conception virginale, l’idéal de la chasteté féminine et le mariage sans
sexe, et dans quel but.

Le sexe est le pire ennemi de Dieu


Comment est-il alors possible qu’un phénomène aussi naturel que la sexua-
lité humaine soit devenu le pire ennemi de Dieu ? Pourquoi, face à des ci-
vilisations polythéistes, pourtant puissantes, et culturellement avancées,

85
n’a-t-on jamais imposé de limites à la sexualité humaine, le monothéisme
a-t-il dès son avènement imposé une dévalorisation universelle de la sexua-
lité ? Pourquoi le monothéisme a-t-il exigé de restreindre, voire de rejeter la
sexualité en bloc, non seulement pour les serviteurs élus du culte, mais aussi
pour la totalité des fidèles ?

En réalité, il n’y a là rien d’étonnant. Le combat du monothéisme contre


la sexualité était inévitable. Irrationnel sur bon nombre de sujets, la reli-
gion, même si elle n’avance aucune explication, agit de façon très logique
et cohérente en matière de sexe. Les interdictions en matière de la sexualité
étant définies par les lois sacrées, elles ne nécessitent aucune explication.
Personnellement, je pense que ces interdits doivent être expliqués. Comme
je ne reconnais aucune loi sacrée, mes explications vont se baser sur des
raisons bien prosaïques et pratiques qui ont incité les religions à instaurer
ces restrictions.

1 Le contrôle de la sexualité permet de tenir les fidèles en bride. Le sens


de leur vie est de se réunir avec Dieu, et le sens de la vie religieuse de conver-
tir le plus grand nombre de personnes à sa foi. En effet, le succès d’une
doctrine tient moins à son contenu qu’à sa capacité à manipuler ses adeptes.

La pratique de la manipulation de masse était en vigueur avant le mono-


théisme, mais, depuis son avènement, elle a été décuplée. Premièrement,
il ne s’agissait plus de centaines ou de milliers d’adeptes, mais de plusieurs
millions. Deuxièmement, la doctrine elle-même s’est tellement détachée de
la nature humaine qu’il a fallu la justifier d’une façon convaincante. Assez
convaincante pour que chaque homme croie que c’était lui-même qui avait
initié la rupture avec sa propre nature. Contrôler les actes et les pensées
n’était possible qu’en dominant ses instincts de base.

En effet, l’homme heureux est indifférent aux merveilles de la vie promise


outre-tombe et il reste sourd aux prédications religieuses. Pourquoi un
homme heureux perdrait-il son temps à passer plusieurs heures à l’Église,
s’il a auprès de lui une petite-amie joyeuse, un fleuve propre pour se bai-
gner, de la bonne viande grillée ou un livre intéressant ? Pour réussir à
recruter l’individu parmi ses ouailles, la religion doit plutôt choisir un
homme malheureux et mécontent de sa vie (le succès retentissant des

86
sectes chrétiennes dans les pays pauvres et en développement, comme les
pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie en est un bon exemple). Ou
alors, elle doit faire tout son possible pour le rendre malheureux, le priver
de tous ses plaisirs, lui inspirer un manque de confiance en soi et briser
ses liens avec toute personne profane. Toutes les ressources physiques et
intellectuelles, toutes les envies de l’homme doivent être transformées en
prières et en vénération religieuse. Ainsi faut-il lui imposer la communauté
religieuse comme seul et unique cercle de sociabilité.

Le choix de la sexualité est très judicieux. Premièrement, la lutte contre


la sexualité permet à la religion de montrer sa force : elle montre qu’elle
est capable de conduire l’homme à refuser l’un des plus grands plaisirs de
la vie qu’est le désir sexuel. Si l’on peut même affirmer que le sexe, c’est la
vie, cela ne veut aucunement dire que la vie soit le sexe. À part le sexe,
il y a plein d’autres choses fort utiles et intéressantes. Deuxièmement, les
plaisirs sexuels sont peu compatibles avec une foi zélée en Dieu. Comblé,
l’individu n’honorera pas ses obligations religieuses. La sexualité a toujours
été un concurrent direct de Dieu, car elle confère à l’individu un sentiment
d’harmonie avec soi-même et le plonge dans un état de tranquillité et de
bonheur. En le privant d’une vie sexuelle comblée, la religion peut faire de
l’homme tout ce qu’elle souhaite.

Le renoncement aux plaisirs charnels a toujours été une source d’inspi-


ration pour tous les dogmes religieux. Pour créer une peur névrotique, on
explique, en s’appuyant sur les commandements divins et les lois promul-
guées par les générations antérieures, que le désir sexuel représente un
péché mortel, qui sera sévèrement puni dans la vie outre-tombe. Ainsi, la re-
ligion détruit l’harmonie de l’individu avec le monde extérieur et en fait une
cible facile de la manipulation. Freud expliquait que la faim sexuelle est une
privation d’un besoin tellement important qu’elle mène l’individu à l’hystérie.
Il ne reste qu’un petit pas à faire pour passer de l’hystérie au zèle religieux.

L’individu commence à s’auto-détester : il va d’autant plus souvent à l’Église


pour se faire pardonner qu’il continue abondamment de s’adonner au pé-
ché de chair. S’instaure une boucle récursive : plus l’homme se déteste lui-
même, plus il aime son Dieu.

87
Ce genre de techniques de manipulation ont été utilisées non seulement
par les religions, mais aussi par de nombreux régimes totalitaires. Ils ont
toujours partagé la haine de la religion envers l’indépendance de l’homme
et la sexualité. Dans ces conditions, toute l’énergie sexuelle de l’indivi-
du doit appartenir au parti, à l’État, au peuple… à qui l’on veut, à part à
l’individu lui-même. À cet égard, la ressemblance entre le christianisme
et le communisme est particulièrement frappante. Dans le christianisme,
l’amour de Dieu était considéré comme une forme suprême de vertu ; dans
les régimes communistes, c’était l’amour du parti, du leader et de la patrie.
Le christianisme promet la vie éternelle outretombe, et le communisme,
l’avenir radieux pour les générations suivantes.

Par conséquent, Dieu n’est pas le seul à vouloir s’incruster dans votre vie.
George Orwell décrit ainsi ce phénomène :
« Ce n’était pas seulement parce que l’instinct sexuel se créait un monde à lui
hors du contrôle du Parti, qu’il devait, si possible, être détruit. Ce qui était plus
important, c’est que la privation sexuelle entraînait l’hystérie, laquelle était dé-
sirable, car on pouvait la transformer en fièvre guerrière et en dévotion pour
les dirigeants. »

2 La sexualité est une rébellion contre Dieu et un plaisir illicite. Si, par
expérience de pensée, l’on se place du point de vue du Dieu unique, l’on
se dit qu’Il doit réfléchir en ces termes : premièrement, selon la doctrine
chrétienne, le sexe fut la cause de la Chute, c’est-à-dire du premier acte de
désobéissance à Dieu qui Le rendit fou de rage et L’incita à bannir l’homme
du Paradis. En effet, quel souverain accepterait de bon cœur la désobéis-
sance de ses sujets ? Deuxièmement, la religion prend une posture mé-
prisante envers les lois des sciences naturelles et considère que la foi est
bien plus forte que leurs savoirs rassemblés. Sinon, comment les miracles,
comme la résurrection des morts, auraient-ils pu se produire ? En dominant
et in fine en réprimant ses besoins sexuels, le fidèle prouve la force de sa foi
en Dieu. Troisièmement, Dieu est extrêmement jaloux. Rien ni personne ne
doit tenter de lui voler Son éclat ou essayer de L’égaler. Dieu n’a pas besoin
d’adversaires. Le plaisir sexuel est tellement fort que, durant l’acte, l’homme
oublie complètement Dieu. Il est impossible de satisfaire tous ses besoins
sexuels et de servir Dieu en même temps – on n’aurait jamais assez de temps

88
pour cela. La quantité d’émotions humaines est limitée, donc si l’homme en
dépense trop pour le sexe, il ne pourra pas en manifester assez à Dieu.

3 La sexualité des fidèles offense le Dieu unique asexuel. Ce cas de figure


est omniprésent dans la vie humaine. Par exemple, les gens âgés, qui ont
souvent perdu tout intérêt pour le sexe opposé, s’indignent habituellement
de la sexualité ostentatoire de la jeunesse. C’est d’ailleurs compréhensible :
celui qui est privé du plaisir principal de la vie est voué à envier ceux qui en
jouissent au plus haut degré.

Or, il en va de même avec Dieu. Ses prédécesseurs – les dieux païens –


étaient dotés de caractéristiques humaines, y compris en termes de genre
et de sexualité. La sexualité humaine était naturelle à leurs yeux et ne les
intéressait guère. Le Dieu unique, lui, repose sur une idée asexuelle univer-
selle. Or, je soupçonne que, une fois que Dieu a perdu sa propre sexualité,
Il s’est mis à envier la sexualité des autres. Si Lui n’a pas de rapports sexuels,
comment peut-Il tolérer que vous en ayez ?

Il n’y a pas de meilleur cadeau pour le Dieu unique que l’abstinence : pour
le croyant, ça n’est jamais qu’imiter son leader spirituel. Dans le même
ordre d’idées, il est fort embarrassant de forniquer à côté d’un Dieu chaste.

La chasteté du Dieu unique apparut simultanément avec l’apparition de la


première religion monothéiste au sein du peuple élu, les Hébreux. Certes,
Il fut d’abord un être plutôt de genre masculin, mais au fur et à mesure,
Son genre fut relégué au second plan, et Il se transforma en principe créa-
teur abstrait. Cela n’est aucunement un hasard s’Il déclara qu’il avait créé
l’homme et la femme à son image (Genèse 1 : 27). Dieu n’a jamais été défini
par un genre. Dans les rares cas où le Dieu unique possède des caractéris-
tiques extérieures du genre (par exemple lorsqu’il prend l’apparence d’un
homme dans l’incarnation de Jésus-Christ homme-Dieu), Il n’a, pour des
questions de principe, pas le moindre rapport sexuel. La question du genre
de Jésus-Christ est en fait loin d’être définitivement résolue.

4 Le sexe diminue la peur de la mort et ainsi, l’homme n’a plus be-


soin de Dieu. La sexualité est une force puissante qui incarne l’aspiration
à perpétuer sa lignée. Elle peut procurer en même temps un sentiment

89
d’immortalité. Plus la personne a de partenaires et d’enfants, plus forte est
son envie de vivre et moins forte est sa peur de la mort. Hélas, cela ne facilite
pas la vie…

De même, le coït peut être vu comme un effort pour surmonter la peur


de la mort par soi-même, sans l’aide de Dieu ou de la religion. C’est une
façon de la surmonter différente de la foi en la mythique vie outre-tombe
prêchée par les religions. Un tel effort représente évidemment un défi lancé
à la toute-puissance divine avec son « monopole de l’éternité ». Si la peur
de la mort est ainsi surmontée, ou du moins apaisée, à quoi bon la religion
avec son Dieu-Juge à servir pendant toute sa vie afin d’obtenir sa place au
Paradis ? Dieu devient tout simplement inutile. Pour cette raison, l’énergie
sexuelle doit être utilisée pour le service de Dieu et de son Église.

5 La sexualité s’oppose à la spiritualité. Depuis leur apparition, les re-


ligions monothéistes ont voulu accaparer les hommes par l’idée d’une
transformation spirituelle. Pour cela, elles ont créé une opposition entre
les vils instincts du corps et les valeurs sublimes de l‘« âme » (j’ai laissé le
mot « corps » sans guillemets puisque, contrairement à l’âme, il est pour
moi certain qu’il existe). Cette tâche colossale ne pouvait se réaliser sans
réprimer la sexualité, qui détourne le regard de la spiritualité. Très avide par
nature, l’homme a du mal à refuser l’échange « très avantageux » proposé
par les religions – donner toute sa sexualité à Dieu pour être éligible à la ré-
compense suprême : avoir une place au Paradis. C’est précisément ainsi que
l’idée d’une sexualité anéantissant l’âme prit son envol. Nous pouvons ima-
giner qu’une fois qu’ils ont entendu le souffle de ses ailes, les juristes, les phi-
losophes et les artistes créateurs de la grande culture de l’Antiquité, se sont
retournés d’horreur dans leur tombe. Cette merveilleuse idée a fièrement
survolé à travers deux mille ans de civilisation chrétienne, en inspirant de
nombreuses générations de romantiques et de faibles d’esprit dans tous les
pays du monde, et elle continuera de voler par-dessus nos têtes jusqu’à ce
qu’il y ait quelqu’un qui ait enfin assez de fermeté d’esprit et de force phy-
sique pour l’achever. Peut-être que vous l’aurez, mes chers lecteurs ?

Qu’est-ce que j’en pense ? Je ne vois pas de raison de discréditer la sexualité


parce qu’elle se révolte contre Dieu, lance un défi à son asexualité et s’est
opposée à la spiritualité. Premièrement, j’ai du mal à imaginer comment le

90
La concupiscence dans l’art roman : une femme aux seins mordus par les serpents.

plaisir sexuel peut être un péché contre son propre corps, à moins bien sûr
d’être pratiqués dans des proportions démentielles. Deuxièmement, je ne
partage pas l’idée de l’existence d’un Dieu unique et de la spiritualité qui en
émane. Troisièmement, si je ne partage pas cette idée, cela ne m’intéresse
pas de savoir s’il est homme ou femme. En revanche, je suis convaincu que
la lutte contre la sexualité est une lutte contre la vie. Si le sexe est l’apothéose
de la vie humaine, la religion est l’apothéose de la mort. Réprimer sa sexua-
lité signifie renoncer à la vie. C’est un véritable crime contre soi-même. Et
si nous sommes réellement créés par Dieu, lui aussi est contre la vie. Au
moins, contre la vie comme je la comprends. Je pense que le sexe diminue
la peur de la mort et notre besoin de Dieu. Sans contrôle sur la sexualité,

91
toutes les religions du Livre se désagrégeraient. Je suis également convain-
cu que l’Église se nourrit de la répression sexuelle des masses. Wilhelm
Reich exprime la même idée : « L’idée fondamentale de toutes les religions
patriarcales est la négation du besoin sexuel […], le culte religieux se dressa
en adversaire du culte sexuel. » (La psychologie de masse du fascisme)

Les religions ont compris un théorème simple : plus elles oppriment la


sexualité, plus elles deviennent puissantes. Elles se nourrissent de l’énergie
qu’elles ont volée à l’homme. L’énergie sexuelle alors arrachée par la religion
n’est pas utilisée autre part. Au lieu de créer de nouvelles valeurs, l’homme se
cantonne dans la lecture des Révélations, c’est-à-dire dans une pratique vide
de sens. Dans la Révélation, tout est déjà dit, une fois pour toutes, et il est im-
possible de créer après cela. Hélas, la prière ne crée pas de nouvelles valeurs.

J’ai pourtant une très bonne nouvelle à vous annoncer : malgré tous les ef-
forts de l’Église pour affaiblir le désir sexuel et pour imposer ses restrictions
aux fidèles, l’homme ne peut pas gagner le combat contre sa propre nature.
Les études sociologiques montrent que la majorité des véritables croyants,
aussi hypocrites qu’ils soient et malgré leur conviction sincère que le sexe
est un ennemi, cèdent à la tentation sexuelle et continuent d’avoir une vie
sexuelle aussi intense que celle des athées et des agnostiques qu’ils mé-
prisent tant. Or, ils vivent cela avec un plaisir moindre, parce que rongés
en permanence par le sentiment de culpabilité et par la honte d’avoir trahi
leur Dieu, Sa Loi et Son Église. C’est le sentiment de culpabilité et la honte
de son désir le plus naturel qui a fait naître toutes les atrocités de l’ascèse
religieuse et a réussi à empoisonner la vie de centaines de millions de per-
sonnes. En effet, qui parmi nous n’a jamais regardé la femme de son voisin
avec envie ? Il est donc temps de prendre conscience de cette situation et de
faire un choix : le sexe ou Dieu.

Rendez-nous notre concupiscence !


De mon côté, j’ai fait mon choix il y a longtemps. J’ai choisi le sexe. À ceux
parmi vous qui veulent prendre la voie de la sexualité libre, mais ne savent
pas comment dissiper le brouillard religieux et ouvrir les yeux, je peux vous
proposer une stratégie très simple. Elle a toujours été utilisée par les libres

92
penseurs de toutes les époques et par les enfants que la société n’a pas en-
core eu le temps de limiter dans leurs désirs et de transformer en petits
robots. Il suffit de faire l’inverse de ce qu’on essaie de nous imposer. Les
Français diraient qu’il faut « aller à contre-courant ». Par exemple, on dit à
un enfant d’aller dans une direction, et il court joyeusement dans la direc-
tion opposée. Ou un libre penseur, face à l’idéologie dominante, en choisit
une autre, qui lui est opposée. On peut agir de même dans notre cas. Les
religions, notamment le christianisme, nous disent que, pour mener une
vie vertueuse et atteindre un état de bonheur paradisiaque, il nous faut
limiter ou tout simplement renoncer à notre sexualité naturelle, qu’elles
appellent la luxure. De mon côté, je vous propose d’accepter et d’aimer la
luxure de tout votre cœur. Renoncez à la religion et rendez-vous le respect
que vous vous devez à vous-même. Vous aurez enfin votre liberté sexuelle
tant convoitée et pourrez faire valoir votre droit à la passion sexuelle et à
l’amour charnel.

Je suis favorable au fait que nous puissions faire tout ce dont nous avons en-
vie sans avoir honte, sans être embarrassés, sans nous cacher ou nous sentir
coupables face à nos proches ou face à la société. Notre concupiscence n’est
qu’un appel innocent à nous adonner aux plaisirs miraculeux de la vie. Ce
ne sont pas des « passions impures » ni de la « luxure », mais des « passions
nobles » mues par une « imagination illimitée ».

J’ai longtemps nourri l’idée d’être le défenseur de la concupiscence. À


mes yeux, sans concupiscence, nous en serions encore à l’âge de pierre.
La concupiscence est une marque de vitalité et de l’intérêt pour le monde
qui nous entoure. Elle est ce qui nous tient en vie et nous pousse en avant.
N’est-ce pas le goût pour le savoir et les innovations qui a poussé Steve Jobs
à créer l’empire qu’est Apple ? N’est-ce pas la concupiscence d’Elon Musk
qui l’enflamme pour travailler sur les fusées qui nous amèneront bientôt
sur Mars ? Aujourd’hui, toutes les conditions de réhabilitation de la concu-
piscence sont réunies.

Elle a commencé au XIXe siècle, lorsque sont apparues les premières cartes
postales érotiques et le tableau du peintre réaliste Gustave Courbet L’ori-
gine du monde (1866) qui n’a pas été exposé pendant plus de 120 ans. De
toute évidence, on avait peur que les spectateurs n’aient jamais vu de sexe

93
féminin. Je pense que l’on peut dire sans ironie : « Rendez-nous la concu-
piscence et nous vous rendrons votre Dieu ». À mon avis, c’est un échange
équitable.

La croisade contre l’onanisme


L’onanisme, terme apparu au début du XVIIIe siècle, est plus largement
connu sous son nom d’origine latine, la masturbation, et renvoie à l’une
des pratiques les plus universelles. Elle traduit un besoin universel dont la
satisfaction procure un plaisir accessible à tout un chacun.

L’onanisme trouve son fondement dans une norme biologique élémen-


taire : l’instinct sexuel. Cet instinct est supérieur à tout autre, sauf peut-être
à celui d’autoconservation, et le besoin de plaisir sexuel nourrit le goût de la
vie. C’est un besoin physiologique fondamental tout comme celui de boire,
de manger, de dormir, d’uriner ou de déféquer. Pourles adolescents, c’est le
moyen naturel pour excréter les produits de l’activité des glandes sexuelles ;
cette pratique peut même révéler la bienveillance qu’ils ont à l’égard de leur
mère à qui ils épargnent ainsi de laver leur linge et leurs sous-vêtements
trop souvent salis par d’involontaires pollutions nocturnes. Pour les jeunes
filles, c’est un moyen de satisfaire leurs pulsions précoces, sans perdre leur
virginité ni risquer de tomber enceintes. Pour les adultes des deux sexes,
c’est un moyen de se libérer de la pression sexuelle qu’ils peuvent éprouver
faute de partenaire ou simplement de rendre leur vie sexuelle plus variée
grâce à des phantasmes masturbatoires. En cela, la masturbation peut être
un moyen préventif contre l’adultère. Pour les personnes âgées, c’est une
manière de maintenir leurs organes sexuels en bonne santé : comme des
muscles, ces derniers ont besoin d’être sollicités.

Que les circonstances de la vie (solitude, maladie, emprisonnement) leur


permettent ou non d’avoir des rapports sexuels, toutes les personnes saines
se masturbent. Celles qui ne se masturbent jamais restent prisonnières de
pulsions sexuelles qui les travaillent, et qui si elles ne sont pas satisfaites,
finissent par les atteindre physiquement et psychiquement. Plus qu’une
simple frustration, l’insatisfaction sexuelle est une souffrance et une me-
nace qui risque de rendre les individus concernés pervers, enclins à la
violence et aux abus sexuels. Psychologues, psychiatres, psychanalystes et

94
Figurine représentant une scène de masturbation, culture Jama Coaque, 500 avant notre ère.

médecins en conviennent aujourd’hui : il ne faut pas vouloir l’éradication


de l’onanisme, mais son épanouissement, car cette pratique préserve de
certains troubles comportementaux qui nuisent au bien-être individuel et
à la société dans son ensemble.

S’il y a un tel consensus du corps médical, pourquoi donc avoir rédigé le


présent chapitre ? Uniquement pour illustrer comment l’interdit mono-
théiste de l’onanisme a nui à des centaines de millions d’êtres humains à
travers l’histoire.

Les fleuves du sperme


La masturbation est l’un des rares phénomènes sans histoire : elle n’est pas
un événement, elle a toujours existé, et il s’avère impossible de retracer son
apparition à l’aube de la civilisation. Elle n’a pas de passé, son présent est

95
merveilleux, et son futur ne saura qu’être radieux pour nous tous, hommes,
femmes et adolescents des deux sexes.

Les biologistes soutiennent que tous les mammifères se masturbent : les


éléphants, les ours, les chameaux, les chevaux, les cerfs, les lions, les furets,
les belettes, et, bien sûr, nos animaux de compagnie, les chats et les chiens.
Afin d’éjaculer et d’avoir un orgasme, les animaux utilisent leurs pattes, leur
bouche ou des objets extérieurs. Presque tous les oiseaux, des perroquets tro-
picaux jusqu’aux pingouins de l’Arctique, se masturbent. J’ai écrit « presque »
par honnêteté intellectuelle, car toutes les recherches dans ce domaine n’ont
pas encore été menées jusqu’au bout. C’était aussi une concession envers nos
moralistes qui, peut-être, souhaiteraient préserver de l’opprobre que l’on jette
sur ceux qui s’adonnent à cette pratique solidaire le cygne blanc, symbole
universel de la monogamie. Pour ma part, je suis prêt à exclure du groupe
des animaux masturbateurs les insectes – je n’ai rien trouvé au sujet de leurs
pratiques – et les amibes. On les étudie à l’école primaire, et il serait inoppor-
tun d’attirer l’attention des enfants sur cet aspect de la nature. Pendant des
millions d’années, nos ancêtres, des singes humanoïdes, pratiquaient l’ona-
nisme sans le dénigrer davantage que le coït lui-même. Ainsi, l’histoire de
la masturbation commença dans les feuillages ténébreux d’arbres puissants,
bien avant l’apparition des Hommes. L’activité sexuelle des singes, comme
celle des hommes, est centrée sur le plaisir et non pas la procréation. Ils se
touchent avec leurs pattes ; parfois, ils avalent du sperme ou frottent le clito-
ris. Comme chez les Hommes, les mâles adorent se livrer à la masturbation
en présence des femelles. Il leur arrive de se masturber entre mâles et de
former ainsi de petites communautés homosexuelles.

On se masturbait longtemps avant que n’apparaisse le mot pour désigner


cet acte. On se masturbait bien avant l’apparition de la culture, des idoles,
des divinités et de l’Homo erectus. Il y a peu de temps, j’ai lu une chose
étonnante : des échographies réalisées indépendamment par une dizaine
de médecins montrent que le fœtus commence à se masturber intra utero,
manuellement et oralement, dès la 26e semaine de grossesse. L’érection des
fœtus mâles et l’excitation des fœtus femelles le prouvent de façon convain-
cante. Je ne dirai rien sur les pratiques masturbatoires des bébés de douze
mois – tout le monde est au courant.

96
Le dieu égyptien Min.

Avant l’apparition de certaines normes morales, personne n’avait expliqué


aux Hommes préhistoriques que l’onanisme était un péché mortel aux yeux
de Dieu, extrêmement nocif pour la santé. Les premiers hommes, leurs
femmes et leurs enfants se livraient donc à l’onanisme n’importe où et
quand bon leur semblait, sans ressentir aucune honte. En témoignent des
œuvres d’art rupestre, réalisées bien avant la création officielle de l’Homme
selon les religions monothéistes et retrouvées dans tous les coins du monde
préhistorique. Ou peut-être que ces œuvres y ont été placées, avec des osse-
ments de mammouths, dans le cadre d’un maléfique dessein visant à tenter
ceux dont la foi est faible.

97
Pour l’Homme préhistorique, le sperme symbolisait la vie et ses forces.
Les cultes sacrés du vagin et du phallus, symboles de la fertilité, incluaient
des rites de masturbation féminine et masculine, symbolisant la création.
Durant les cérémonies polythéistes concernées, on se masturbait sur un
champ ensemencé afin d’augmenter la récolte. Dans certaines tribus, les
garçons faisaient une fellation à de jeunes hommes, puis avalaient leur
sperme dans l’espoir de devenir aussi forts qu’eux, et d’atteindre la maturité
plus vite. Les fashionistas du monde préhistorique portaient des accessoires
ressemblants à des sexes masculins de différentes tailles, réalisés en diffé-
rents matériaux, et, de toute évidence, les utilisaient pour se masturber.
Et dans les rares endroits où l’on ne retrouve pas de traces de pratique de
l’onanisme, cela s’explique par l’absence de présence humaine en ces lieux.

Aucune civilisation antique connue n’a condamné la masturbation féminine


ou masculine, et certains courants philosophico-religieux, comme le taoïsme,
affirmaient que celle-ci favorisait l’accession à une plus grande spiritualité.

L’un des dieux majeurs des Sumériens, Enki, le Maître de l’Univers, créa le
premier homme, Adam, à partir d’argile et l’aida à survivre. En se mastur-
bant en permanence, Enki remplit de son sperme, telle eau, les fleuves et les
canaux. Aussi les Sumériens croyaient-ils que la masturbation augmentait
la puissance masculine. En Égypte antique, la masturbation représentait un
acte magique de création. En se masturbant et s’auto-inséminant, le dieu
Atoum-Rê donna naissance à deux nouveaux dieux, Tefnout et Shou, et créa
le monde entier, qu’il peupla d’hommes ; c’est ainsi, par exemple, qu’appa-
rut la population entière du Soudan (même si je doute que cette nouvelle
puisse réjouir les Soudains contemporains de confession musulmane). Le
dieu de la fertilité, Min, peut à bon droit être considéré le dieu de la mastur-
bation : il est habituellement représenté le bras gauche tenant son pénis en
érection et le bras droit tenant le flagellum levé dans son dos. Il est curieux
que les Romains crussent aussi qu’il fallait se masturber seulement avec la
main gauche (moi aussi, je le préfère !). La fréquence de la masturbation
divine était liée au phénomène des marées du Nil, fondamentales pour la
vie du peuple. Ainsi, en l’honneur de Min, les pharaons se livraient à la
masturbation publique et éjaculaient dans ce fleuve vivifiant. Les Égyptiens
ordinaires y mettaient du leur : durant la fête annuelle, au début de la saison
agricole, les hommes se livraient joyeusement à la masturbation en groupe.

98
Les touristes qui prennent en photo les figurines représentant les dieux
égyptiens ou sumériens en train de se masturber, doivent probablement
être choqués par l’émancipation sexuelle dans la plus haute antiquité, en-
core préservée des morales monothéistes. Ils ont tort d’être choqués : ces
rites favorisaient une forme de rapprochement social et l’élaboration de va-
leurs communes avant que les ouvriers agricoles ne se mettent au travail.
C’est dommage qu’ils soient aujourd’hui oubliés !

À l’époque hellénistique, les Grecs étaient moins préoccupés par la signi-


fication sacrée de la masturbation que par le plaisir qu’elle procurait et par
ses bienfaits pour la santé. Elle était vue comme un substitut naturel au
coït, une sorte d’exutoire salutaire. Elle était encouragée comme un re-
mède sûr contre l’insatisfaction sexuelle. Il était inenvisageable de lutter
contre la masturbation, tout comme contre tous les autres plaisirs de la
chair. Par conséquent, la médecine grecque n’évoque la masturbation que
pour la mettre sur le même plan que la transpiration ou la mastication.
En effet, pourquoi discuter d’une pratique commune et connue de tous ?
Hippocrate, dont on connaît les positions contre les excès sexuels, resta de
marbre face à cette pratique. Ainsi, Foucault remarque-t-il que si la méde-
cine antique mentionne la masturbation, c’est toujours de façon positive,
comme « un geste de dépouillement naturel qui a valeur à la fois de leçon
philosophique et de remède nécessaire ».

Diogène le cynique, champion du refus des besoins excessifs, non seule-


ment encourageait la masturbation par tous les moyens – celle-ci ne dépend
que notre désir et est bénéfique à la santé – mais la pratiquait également en
public : la satisfaction d’un besoin naturel ne peut pas être indécente. Un
jour, tout en se caressant sur la place publique, il exprima le regret de ne pas
pouvoir satisfaire son appétit aussi facilement : « Si seulement je pouvais ne
plus ressentir la faim à force de me toucher le ventre ! » (Diogène Laërce,
Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, livre VI, 2) Selon l’ora-
teur et philosophe romain, Dion de Pruse, Diogène affirmait que si les hé-
ros des temps anciens s’étaient masturbés lorsqu’il en était encore temps, la
sanglante guerre de Troie aurait pu être évitée : le roi Ménélas se serait vite
consolé du rapt de son épouse, la belle Hélène.

99
Dans la Rome antique, la masturbation était également perçue comme un
plaisir naturel et innocent. C’était une pratique commune qui permettait de
se libérer du stress, comme en atteste un célèbre graffiti de Pompéi : « mul-
ta mihi curae cum [pr]esserit artus has ego mancinas, stagna refusa, dabo »
(« lorsque les soucis oppriment mon corps, je libère tous mes fluides refou-
lés grâce à ma main gauche. ») En profitant de l’occasion, je voudrais racon-
ter l’une des blagues les plus populaires sur ce thème : « Extrait d’un journal
intime d’un étudiant de première année. Lundi. Fait ça avec la main droite,
comme d’habitude. Simplement bouleversant. Mardi. Essai main gauche.
Pas tout à fait la même chose, il manque de la vivacité aux sensations. Mer-
credi. Je rencontre une femme. Copie minable de la main gauche ! »

Claude Galien, médecin romain et encyclopédiste du IIe siècle avant notre


ère, encourageait la masturbation : une abstinence prolongée et un excès de
sperme ont des effets néfastes pour la santé physique et la psyché.

Bien sûr, même dans les temps antérieurs aux monothéismes, il existait des
avis non pas divergents mais plus nuancés.

Les Chinois, par exemple, recommandaient, d’une part, la diversité des


partenaires sexuels, pour assurer une plus grande longévité ; mais d’autre
part, ils critiquaient la masturbation masculine qu’ils jugeaient responsable
de la perte de sperme et, avec elle, de forces de vie et de stabilité psychique.
Pourtant, ils ne réprouvaient nullement la masturbation féminine : les
femmes n’avaient rien à perdre en s’adonnant au plaisir solitaire et pou-
vaient donc faire tout ce qu’elles voulaient.

L’hindouisme condamne la masturbation excessive, car elle entraîne, par


la perte de semence qui est le produit de toutes les autres humeurs, une
déperdition de force, d’énergie et de fermeté, si nécessaires aux guerriers.
Par ailleurs, il considère que la masturbation crée un attachement exces-
sif aux plaisirs éphémères et entrave le progrès spirituel. De plus, l’hin-
douisme réprouve le déversement déplacé du sperme, comme, lors d’un
rapport sexuel avec une femme non convenable où l’homme court le risque
d’engendrer une mauvaise progéniture (ce raisonnement eugénique est
d’actualité encore de nos jours et peut être interprété comme un « place-
ment » du sperme dans une jeune fille qui n’a pas plu aux parents).

100
Les Grecs et les Romains réfléchissaient beaucoup à la nature et au pouvoir
du sperme humain. Il importait donc de le préserver par tous les moyens,
notamment en limitant la masturbation. Aristote croyait que la semence
masculine était une écume produite par le sang, lorsque celui-ci s’agite et
se réchauffe. Les stoïciens pensaient qu’Aristote avait trop simplifié le pro-
cessus de formation du sperme et avançaient qu’il était le produit non seu-
lement du sang, mais également de tous les autres fluides du corps. Galien
formula la théorie des deux semences : les semences masculine et féminine
forment ensemble un embryon (c’est génial, c’est presque de la génétique !).
Hésiode, Hippocrate et Galien voyaient le lien entre l’activité sexuelle et
la santé et enseignaient que la perte excessive de sperme appauvrissait et
affaiblissait l’homme. L’homme était selon eux un être chaud et sec, et la
femme un être froid et humide qui sécrète des liquides.

Les Romains avaient aussi des raisons sociologiques, pour condamner la


masturbation excessive. Leurs arguments m’ont impressionné davantage
que les arguties précédentes qui se déployaient sur un registre médical.
Ils affirment que la masturbation était un signe de faiblesse d’esprit et de
manque de contrôle de soi, qui prive l’homme de sa virilité, voire d’im-
puissance. Un véritable devoir civique incombait ainsi à tout bon citoyen
romain : il se devait d’être un vrai « macho », et ne pas hésiter à utiliser
son sexe pour « pilonner n’importe qui » (Catulle), hommes ou femmes.
Par ailleurs, ajoutent les Romains, si les hommes se masturbent trop, les
femmes auront moins d’enfants. Faute de nouveaux citoyens, comment
construire et protéger l’État ?

Même en considérant ces restrictions, aucune civilisation antique n’a


considéré la masturbation comme un péché. Elle a continué d’être une
pratique sexuelle naturelle, dotée de nombreuses vertus et ayant des fonc-
tions sociales importantes. Qui plus est, cette pratique était jugée inno-
cente : sans faire de mal à qui que ce soit, elle apportait beaucoup de bon-
heur à l’humanité.

Je voudrais souligner une chose importante : tout en attribuant une grande


importance à la semence masculine, ni les Grecs ni les Romains n’asso-
cièrent jamais l’épanchement inutile de sperme à la perte d’une vie d’enfant,

101
fût-elle potentielle. Cette approche leur paraissait absurde : la nature four-
nit aux mâles une telle quantité de sperme qu’ils en ont toujours assez pour
féconder non seulement leurs propres femmes, qui n’ont pas besoin d’être
fécondées deux fois de suite, mais aussi un grand nombre d’autres femmes.

Ce n’est qu’avec l’apparition du monothéisme que les conceptions sur l’ona-


nisme changèrent. La première vraie religion monothéiste, le judaïsme,
condamna cette pratique. D’abord parce que l’onanisme s’apparentait à du
gaspillage : les hommes « répandent la semence en vain ». Cette condam-
nation ne s’inscrivait donc plus sur les registres médicaux ou sociaux : il ne
s’agit plus de préserver la santé, les forces de vie ou de se prémunir contre le
danger d’efféminisation. Le judaïsme oublia la médecine au profit de Dieu
et accusa la masturbation de ne servir aucun objectif divin, car son seul but
consistait à jouir d’un « plaisir interdit et licencieux ». Il est intéressant de
noter que dix-sept siècles plus tard, l’humanité en revint à des considéra-
tions d’ordre médical, que j’évoquerai plus loin.

Pour être honnête, il me semble que les relations entre le judaïsme et la


semence masculine étaient déjà houleuses à l’époque où cette religion n’en
était qu’à ses débuts et où l’Ancien Testament n’était pas encore écrit. Les
anciens Hébreux, tout comme nombre d’anciennes tribus, croyaient que ré-
pandre la semence en vain était un acte qui pouvait engendrer de mauvais
esprits. Après qu’Adam eut été chassé du paradis et perdu son immortalité,
il ne toucha pas Ève durant cent trente ans pour des raisons religieuses. Il
dut donc se masturber et découvrit par conséquent que cette pratique fai-
sait naître de mauvais esprits. Les esprits mâles excités par la présence de la
lubrique Ève l’ont fécondée, tandis que les esprits femelles furent fécondés
par Adam lui-même. Il n’est donc pas surprenant que nous, qui descendons
de ces alliances avec de mauvais esprits, ne soyons pas parfaits. La fin de la
rédaction de l’Ancien Testament et sa transformation en une source de vé-
rité absolue ont renforcé les positions contre la masturbation. Mentionnée
seulement dans trois endroits du texte biblique, elle a été traitée comme un
adultère et une offense à Dieu. La masturbation est devenue « onanisme »,
le pire ennemi de la doctrine et un péché mortel. Il était strictement in-
terdit de répandre la semence en vain, en dehors de la procréation ; elle
ne pouvait désormais aller que dans le vagin. Ceux qui transgressaient cet

102
Gustav Klimt, Nue, 1914.

103
interdit étaient soumis à de stricts châtiments.

Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le Dieu hébreu réprouve l’ona-


nisme. En effet, s’il a vraiment créé l’Homme à son image, il faut alors
admettre que Lui aussi appréciait la masturbation, à l’instar de nombreux
dieux polythéistes. Si tel est le cas, alors l’onanisme n’est pas répréhensible.
Dans le cas contraire, il faut admettre que Dieu aurait mal fait son travail et
qu’Il n’aurait aucune raison de déclarer que l’Homme Lui ressemble.

Deux Roméos et une Juliette


La mémoire collective a considérablement distordu l’histoire d’Onan, ce
personnage biblique qui donna son nom à cette pratique – à mon plus
grand regret, les croyants ont cessé de lire les textes originaux. Contraire-
ment à ce qui est communément cru, Onan n’était pas un pauvre pastou-
reau venu de Palestine désireux de recevoir un supplément de satisfaction
sexuelle, et que notre bienveillant Créateur tout-puissant, de forte mé-
chante humeur, punit de mort.

Cette version ne correspond en rien aux évènements rapportés dans la


Bible. En fait, Onan ne s’était jamais adonné à l’onanisme. Il fut puni de
mort pour avoir pratiqué le coït inter- rompu avec la veuve de son frère qui,
selon les traditions de l’époque, était devenue sa femme :

« Onan, sachant que cette postérité ne serait pas à lui, se souillait à terre lors-
qu’il allait vers la femme de son frère, afin de ne pas donner de postérité à son
frère. Ce qu’il faisait déplut à l’Éternel, qui le fit aussi mourir. »

Genèse 38, 8-10

Je voudrais d’emblée noter que l’exécution d’Onan paraît, selon le judaïsme,


parfaite- ment justifiée. En détournant sa semence du vagin de sa propre
épouse, Onan enfreignit d’un coup deux lois divines, qui sont mises en
évidence dans une formule biblique d’une admirable justesse.

Premièrement, dès le début, Dieu ordonna à son peuple : « Soyez féconds,

104
Arent de Gelder, Juda et Thamar, 1667.

Le père Juda inspirait la terreur à toute la famille biblique. Non seulement à ses fils Her,
Onan et Séla, mais aussi à leur fiancée et épouse Thamar.

multipliez- vous, remplissez la terre, et l’assujettissez » (Genèse. 1 : 28) ;


or, ce commandement ne peut être accompli qu’à la condition de déverser
son sperme dans une femme. Et pas simplement à l’intérieur d’une femme,
comme pourraient penser certains esprits pervers, mais bien dans son vagin.

Deuxièmement, Onan « n’a pas donné son sperme à son frère », puisqu’il
savait que « son sperme ne lui était pas destiné ». Afin de comprendre ceci,
il est indispensable de rajouter ici un petit éclaircissement que pourrait
donner n’importe quel cancre de la yéchiva la moins considérée. Selon la
loi juive, si un homme meurt ou disparaît sans avoir eu d’enfant, son frère
cadet ou un autre de ses parents doit épouser sa veuve – tout va bien – et
faire son possible pour qu’elle ait une descendance. De plus, tout enfant

105
de sexe masculin né de cette union doit recevoir non pas le nom du père
biologique, mais celui du parent défunt.

Que s’est-il donc passé dans la famille d’Onan ? Pour répondre à cette ques-
tion, j’ai relu la version biblique complète de l’histoire d’Onan.

Juda maria son fils aîné, Her, à Thamar ; mais cette union ne dura pas long-
temps. Pour une raison inconnue, Her « fut méchant aux yeux de Yahweh
et Yahweh le fit mourir ». Puis, Juda ordonna à son fils cadet, Onan, d’épou-
ser Thamar et « d’offrir une postérité à son frère ». Onan désobéit et cela lui
coûta la vie. Usant du prétexte formel de la minorité de Séla, Juda renvoya
Thamar, veuve déjà deux fois, dans la maison de son père. Commence alors
un véritable thriller biblique.

Épisode 1. Après la mort de sa femme, Juda doit se rendre à Thamna pour


surveiller ceux qui tondaient ses brebis. En l’apprenant, Thamar ôte ses vê-
tements de veuve, se couvre d’un voile et s’installe sur le chemin de Thamna.

Épisode 2. Son plan est un succès : Juda la prend pour une femme de mau-
vaise vie et désire coucher avec elle. Il lui promet un chevreau du trou-
peau (qu’il n’a pas encore inspecté). Comme le ferait toute autre femme de
mauvaise vie, Thamar lui demande en gage son anneau, son cordon et son
bâton. Juda donne son accord, et ils couchent ensemble.

Épisode 3. Après avoir terminé l’inspection de son troupeau, comme pro-


mis, Juda lui envoie un chevreau afin de récupérer ses affaires. Or, per-
sonne ne peut la retrouver.

Épisode 4. Trois mois plus tard, on découvre que Thamar, veuve d’Her et
d’Onan, fiancée de Séla, est enceinte. Furieux, Juda demande qu’elle soit
brûlée vive en guise de châtiment (je ne savais pas que les Hébreux étaient
aussi avides de sang !). Lorsque Thamar est amenée sur le lieu de l’exécu-
tion, elle présente à Juda son anneau, son cordon et son bâton et déclare
qu’elle est enceinte de celui à qui appartiennent ces affaires.

Épisode 5. Juda reconnaît que ces affaires lui appartiennent et dit : « Elle est
plus juste que moi, puisque je ne l’ai pas donnée à Séla, mon fils. » Thamar
donne naissance à des jumeaux. Fin de l’histoire.

106
Comme nous pouvons le voir, le Créateur tout-puissant était d’une hu-
meur massacrante non seulement le jour où il mit à mort Onan, mais aussi
l’un des jours précédant le meurtre, lorsqu’il eut abattu Her, le frère aîné
d’Onan, et ceci sans raison apparente (en tout cas, la Bible n’en fournit pas).
À la suite de la mort prématurée de ses deux fils aînés, Juda cessa de faire
confiance à son Créateur et se mit à craindre que Séla, s’il se mariait à Tha-
mar, connaisse le même sort que ses frères et mourrait de la main de Dieu :
il semblerait que, pour des raisons inconnues, Dieu avait dès le début pris
en grippe toute la famille, et que c’était pour cette raison que Juda pouvait
craindre à bon droit de perdre la totalité de sa descendance.

Mais ce n’était pas tout. La suite de l’histoire semble s’éloigner des mœurs
droites recommandées par le vertueux monothéisme pour rejoindre celles,
dépravées, des vils païens gréco-romains. Juda était un homme ardent
(dont la femme, en plus, venait de décéder, le laissant dépourvu de moyens
pour assouvir son envie de sexe) ; vaincu par son désir, il eut très envie de
coucher avec Thamar, qu’il n’avait pas reconnue dans sa nouvelle tenue de
prostituée. Ou alors, il fit tout simplement semblant de ne pas la recon-
naître, comme la suite le laisse comprendre. Il est probable qu’il la désirait
depuis longtemps, déjà à l’époque où elle était mariée à ses fils. Les beaux-
pères connaissent souvent ce genre de fantasmes. En fin de compte, ils cou-
chèrent tout de même ensemble et elle conçut un enfant avec Juda – ce qui
dispensa Séla de l’obligation légale d’épouser Thamar et lui sauva la vie.

La première chose qui me saute aux yeux, c’est l’absence complète d’expli-
cation sur les motifs qui incitèrent Dieu à tuer Her, le frère aîné d’Onan.
Sa mort est assez originale : il n’est pas mort de maladie, ni par la morsure
d’un scorpion venimeux de Palestine, ni frappé par la foudre – il trouve la
mort de la main même de Dieu ! Bien évidemment, Dieu a entièrement
le droit d’ôter la vie à quiconque, s’Il le désire. Il n’a de compte à rendre
à personne, Il n’a pas à se justifier de Ses actes, puisqu’Il est Dieu. Néan-
moins, comprendre Ses raisons serait fort utile pour que l’on puisse former
un jugement à Son sujet : en effet, c’est un bel exemple de la fameuse théo-
dicée dont j’ai longuement parlé dans le chapitre « Le Souverain du Mal ».
Qu’est-ce qui justifiait que Her ne fût « ‘‘pas bon’’ aux yeux du Seigneur » ?
Peut-être était-ce parce qu’il s’était aussi « souillé à terre » ? Dans ce cas-là,
la mise à mort de Her était tout à fait légitime.

107
En réalité, le récit biblique nous fournit suffisamment d’éléments pour
avancer quelques versions tout à fait plausibles à propos d’Onan. Probable-
ment, Onan était un homme jaloux et imbu de lui-même et ne pouvait pas
imaginer que ses enfants, nés de sa propre semence, qui lui ressembleraient
à lui, pussent être considérés comme la descendance d’un autre homme,
fût-il son frère naturel. C’est pour cela qu’Onan ne voulait pas que Thamar
tombât enceinte de lui. Il « se souilla à terre » donc. C’est de cela qu’il eut
à s’acquitter.

Il est aussi possible que Thamar, née la même année que son époux défunt,
Her, frère d’Onan, ne plût aucunement à Onan et lui parût trop vieille. Mal-
heureusement, prendre une épouse supplémentaire, plus jeune, n’était pas
envisageable : ce que gagnait le berger Onan ne lui permettait pas de nour-
rir deux femmes. Onan tenta de ruser. La même loi du lévirat, qui l’avait
obligé à épouser Thamar, lui permettait de se séparer d’elle dans le cas où sa
stérilité serait avérée et de prendre pour épouse une autre femme. Tout est
fort simple : Onan ne féconde pas Thamar, Thamar n’enfante pas et deux
années plus tard, il sera libre de féconder une femme plus jeune et plus sé-
duisante, dont il pourra avoir des enfants dont la paternité lui reviendra à
lui seul. Échec. Dieu omniscient découvre sur-le-champ l’insolent dessein
d’Onan et met fin à sa vilaine vie.

Les rabbins ont présenté un grand nombre d’explications à ce sujet. Ils


adorent débattre et avancer des théories, fussent-elles incompatibles entre
elles. Pourtant, il leur est permis de débattre à une seule condition : aucun
mot des livres sacrés ne peut pas être remis en question. En revanche, ils
peuvent débattre de tout ce dont ces derniers n’ont pas parlé. Il est remar-
quable qu’aucun de leurs commentaires n’accuse Onan de s’être masturbé,
« s’être souillé à terre » ; tous affirment qu’il fut puni de mort pour avoir
transgressé les lois du lévirat. Je commencerai par le commentaire le plus
cohérent et le plus logique, que j’ai trouvé dans le Midrash. J’ai préféré cette
explication aux miennes, puisqu’elle répond mieux aux questions que je me
suis moi-même posées : n’est-il pas étrange que deux frères, de jeunes juifs
qui craignaient Dieu au plus haut point, aient brisé avec une telle légèreté
le plus essentiel des commandements divins ? Est-il possible qu’il y ait eu
une cause invincible à la source de crime terrible ?

108
Voici le résumé du Misrash : les efforts du père Juda pour marier son fils
Her avaient abouti à ce que ce dernier obtînt la sage, très belle et fertile Tha-
mar en épouse. N’oublions pas qu’elle est tombée enceinte après avoir cou-
ché avec Juda une seule fois ! Mais elle n’est jamais tombée enceinte avec
Her. Pourquoi ? Her admirait tellement son corps qu’il n’avait aucunement
envie qu’elle tombât enceinte, que l’accouchement et l’allaitement nuisent à
sa silhouette. C’est pour cette raison qu’il devint le premier à avoir commis
le péché de « se souiller à terre » et fut le premier onaniste de l’histoire
biblique, qu’il serait plus juste de qualifier de « heriste » (je soupçonne que
le mot « onanisme » soit resté dans les usages uniquement grâce à sa plus
grande euphonie). Ainsi, Her fut le premier à briser le commandement
divin « engendrez et multipliez-vous » et le premier à être puni, pour ce
crime, par Dieu.

Hélas, l’exemple de Her n’apprit rien à son frère cadet, Onan. Lui aussi vou-
lut préserver la beauté de Thamar : il n’arrivait pas non plus à se convaincre
de répandre sa semence directement en elle et, par conséquent, connut le
même sort tragique que son frère aîné. À ce propos, les craintes de Juda
liées au sort de son plus jeune fils Séla étaient tout à fait compréhensibles
et justifiées : « Il ne faut pas que lui aussi meure comme ses frères. » il
connaissait bien l’esprit sensible et romantique de ses fils et était convaincu
que si Séla épousait Thamar, il « se souillerait à terre » et que Dieu le mas-
sacrerait sans aucun doute. Notons que Juda admirait également la beauté
physique de Thamar – ce n’est pas pour rien qu’il s’est embrasé pour elle
d’une passion presque divine !

Personnellement, je comprends la colère de Dieu. Le problème, ce n’était


pas le fait que les frères ne voulaient pas déverser leur sperme là où il fal-
lait. Les frères criminels ont en réalité lancé un défi personnel à Dieu : ils
préféraient la beauté d’une mortelle à Ses commandements. Un tel crime
ne mérite-t-il pas une mise à mort immédiate ?

D’autres rabbins expliquèrent le châtiment des frères par leurs préférences


sexuelles plutôt que par le fol amour qu’ils nourrissaient pour la beauté de
leur épouse. Selon eux, Her et Onan transgressèrent le sévère comman-
dement « multipliez-vous », parce qu’ils préférèrent pratiquer le sexe anal.
En principe, le judaïsme n’interdit pas le sexe anal, mais, si la femme est

109
capable de tomber enceinte, il faut retirer le pénis de l’anus quelques se-
condes avant l’éjaculation et le mettre dans le vagin (j’imagine combien
seront effrayés les hygiénistes et les gynécologues contemporains en lisant
ceci). Selon Philon d’Alexandrie, le crime principal d’Onan, pour lequel il
fut puni de mort, fut d’« avoir dépassé toutes les limites dans l’amour de soi
et l’amour du plaisir ».

Laissons là les querelles rabbiniques : au final, l’histoire biblique d’Onan


n’est pas une banale anecdote scabreuse. À la lumière de tous ces commen-
taires, cette histoire et l’onanisme en soi se voient dotés d’un sens histo-
rique par sa dimension véritablement cosmique et sa place dans la vie de
l’humanité. Jugez par vous-même. Ève, la première femme déchue, séduisit
Adam afin qu’il transgressât la loi divine. Nous nous rappelons tous à quoi
cette séduction aboutit. La deuxième femme déchue, Thamar, conduisit
déjà non pas un seul, mais deux hommes à contrevenir à la loi de Dieu.
L’humanité s’est condamnée à une nouvelle malédiction éternelle, le péché
mortel de l’onanisme.

Deux Hébreux romantiques, Her et Onan, fournissent un exemple su-


prême de l’amour, celui d’un amour tellement éperdu et enflammé pour
leur femme que l’histoire de Roméo et Juliette, en comparaison, nous fait
l’effet d’une fade affaire provinciale. En effet, rien n’assure que Roméo au-
rait continué d’aimer Juliette avec la même passion et la même force après
avoir couché avec elle. Qui sait ce qu’il serait resté de leur amour après
une courte expérience de vie commune, disons, après deux mois (ne par-
lons même pas d’années !) ? Dans la famille de Juda, il s’agit d’un tout autre
amour ! Les deux frères couchaient avec leur femme tous les jours, ils tri-
maient ensemble à moissonner leurs champs, ils se soulageaient dans une
seule et même fosse d’aisance, et, avec tout cela, ils l’aimaient si fortement
qu’ils avaient renoncé au besoin biologique irrépressible de concevoir des
enfants avec elle, en transgressant ainsi deux commandements divins !
Leur renoncement les a conduits à risquer leur propre vie, et ils ont péri
pour cette femme ! Où avez-vous déjà vu un tel amour ?

Pour conclure cependant sur une note plus optimiste, la mort d’Onan ne fut
pas vaine : en se sacrifiant, il s’attira tous les lauriers de la gloire sexuelle, et
resta pour toujours l’un des personnages les plus illustres, non seulement de

110
Egon Schiele, Eros, 1911.

111
l’Ancien Testament, mais de l’humanité tout entière, laissant au malheureux
Grec Érostrate l’opprobre et les souffrances éternelles de la jalousie. Onan
nous accompagne tout au long de notre existence, depuis notre prime jeu-
nesse, et il est toujours prêt à nous tendre sa main moite et lascive. Nous
ne l’oublions jamais et, après chaque dispute sérieuse avec nos conjoint(e)s,
nous sommes prêts à répéter son héroïque exploit. En risquant à notre tour
notre salut éternel.

Les mains pleines de sang


Pour bien comprendre la position du judaïsme sur la masturbation, il faut
expliquer comment cette croyance s’est transformée d’une idéologie pa-
triarcale en une religion de masses. Voici une brève histoire du judaïsme
(en écrivant ceci, je me suis immédiatement rappelé le livre le plus connu
de Staline, Une brève histoire du Parti bolchevik, car, comme vous le savez,
j’ai passé la plus grande, mais pas la plus heureuse, partie de ma vie en
URSS).

Sur le mont Sinaï, Moïse reçoit deux Torah – la Loi écrite, connue dans
la religion chrétienne comme l’Ancien Testament, et la Loi orale, la Mi-
shna, transmise par voie orale de génération en génération, pendant plus
de mille cinq cents ans. Au début du ier siècle de notre ère, compte tenu
des tensions politiques, on décida de la rédiger. Cela fut réalisé en 210 sous
la direction du président du Sanhédrin, Juda Hanassi. Une fois codifiée, la
Torah orale perdit sa souplesse et se transforma en un livre sacré supplé-
mentaire, presque au même titre que la Torah écrite. On pouvait désormais
discuter, commenter et interpréter ses positions, mais il était interdit de les
critiquer.

Tout au long de la rédaction de la Mishna, les rabbins-sages en ont beau-


coup débattu. Ainsi, dans les deux centres principaux du judaïsme, en Pa-
lestine et en Babylonie, ont été rédigés deux commentaires de la Mishna,
deux Gémara. Chacune d’elles était attachée à sa Mishna respective, et,
entre la fin du ive et le début du vie siècle, sont apparus deux Talmud : l’un
de Jérusalem et l’autre de Babylone. Tout ce qui, pour des raisons diffé-

112
rentes, n’était pas inclus dans ces deux versions du Talmud – des traditions,
des légendes, des contes – a été par la suite réuni dans la Baraïta. La totalité
des lois juives concernant la vie civile, familiale et religieuse se trouve dans
la Halakha, basée sur la Torah écrite, le Talmud et la Baraïta. Ces textes
occupent la place primordiale, car un juif ordinaire n’a pas besoin de dis-
courir des matières subtiles et des livres des Prophètes de la Torah, mais
il ne peut se passer de règles simples pour la conduite religieuse de sa vie.
Pour simplifier encore la vie d’un juif ordinaire, au XVIe siècle, on a rédigé
le Choulhan Aroukh, un code pratique de Loi juive.

Cette brève description de l’histoire du judaïsme a un seul objectif : souli-


gner que toutes les positions fondamentales du judaïsme, du moins dans
le domaine de la vie sexuelle qui m’intéresse ici, ont été définies non pas
par des générations de rabbins laborieux inconnus, mais par les Tannaïm
des deux premiers siècles de notre ère, à l’époque de la rédaction finale de
la Mishna. Les plus brillants parmi eux sont Meir, qui a expliqué au peuple
les règles de la vie sexuelle, Tarfon et Eliezer le Grand, champions de la
lutte contre l’excitation sexuelle illicite, et Rabbi Ishmael, avocat des ma-
riages précoces. Leurs opinions et idées représentent ce véritable judaïsme,
encore libre de l’influence de l’environnement hostile, dans lequel était
contrainte de vivre la diaspora juive.

Le rôle qu’ont joué ces hommes dans l’histoire du judaïsme peut être compa-
ré avec celui des Pères de l’Église, comme Tertullien, Clément d’Alexandrie,
Athanase le Grand ou Grégoire de Nysse que j’ai déjà abondamment cités.

Les Amoraïm, disciples des Tannaïm, ne jouèrent qu’un rôle secondaire,


comme l’indique leur nom : ils se contentaient de fonder leurs raisonne-
ments sur les idées des grands sages des premiers siècles et de commen-
ter la Mischna rédigée par les Tannaïm. Que pouvaient-ils faire d’autre
quand tout avait déjà été écrit et était considéré, par définition, comme
étant intou- chable ? Néanmoins, il y eut quelques brillantes personnalités
parmi eux : Yannaï, le meilleur disciple de Juda Hanassi, Rabbi Yohanan
bar (ou ben) Nappaha, Assi II (Josah) et Safra, autorités reconnues dans les
questions de la masturbation, de l’âge minimum pour avoir des relations
sexuelles et de la puberté des filles (quoique personne ne saurait égaler
Meir sur ces questions). Vers l’an 350, il n’y avait plus d’Amoraïm ; je ne

113
sais donc pas qui, deux cents ans plus tard, a bien pu rédiger le livre le plus
important du judaïsme, le Talmud de Babylone.

Evoquons maintenant les rapports tendus entre le judaïsme et l’onanisme.

Le judaïsme est sans indulgence aucune envers le crime terrible d’Onan.


Cela se conçoit aisément, car il faut se souvenir que tout ce qui est inscrit
dans les livres sacrés s’envole immédiatement au ciel sous la forme d’une
prière. En revanche, tout ce que les textes condamnent devient un crime à
sanctionner sans pitié. Tout et n’importe quoi pouvait devenir un tel crime,
même ce qui s’est glissé par inadvertance dans le livre sacré par la faute
d’un scribe. Cette approche est fondée sur une logique religieuse : un juif
qui commet un crime, même insignifiant, transgresse la Loi divine et fait
ainsi le premier pas sur le chemin de la désobéissance. Le petit péché révèle
une prédisposition pécheresse. Celui qui le commet, commettra inélucta-
blement des péchés des plus graves : « Qui vole un œuf vole un bœuf. »
Chaque « menue » tentation risque de mener à l’idolâtrie et à la trahison. Ce
n’est pas un hasard si le Livre d’Isaïe (1 : 14-16) affirme que si un homme ne
cesse de faire le mal – transgresser des commandements divins –, Dieu se
détournera de lui et cessera d’entendre ses prières ; ses mains seront consi-
dérées comme « pleines de sang », au même titre que s’il avait commis un
meurtre et s’était laissé surprendre en flagrant délit. Isaïe fournit quelques
exemples surprenants de ces fautes, parmi lesquels la célébration des « nou-
velles lunes » ou les « fêtes ». Je ne comprends vraiment pas en quoi ces
faits insignifiants sont des crimes, tout comme d’ailleurs l’onanisme ; mais
force est de constater qu’ils sont considérés comme tel, surtout ce dernier
qui s’avère un péché d’autant plus important qu’il nuit à la pureté de la foi.

Sérieux, systématique et rituel, le judaïsme commence sa condamnation de


l’onanisme en établissant d’abord que la procréation est un devoir majeur
envers Dieu : « Dieu bénit Noé et ses fils, et leur dit : ‘‘Soyez féconds, multi-
pliez-vous, et remplissez la terre’’. » Ce commandement, tout comme tous les
autres commandements du Livre, ne doit être enfreint sous aucun prétexte.
Ainsi, il est interdit de s’abstenir de rapports sexuels, car l’abstention équi-
vaut à transgresser l’injonction divine de se reproduire. Selon le judaïsme, la
procréation n’est pas une affaire purement humaine, puisqu’il y a toujours
trois parties prenantes : l’homme qui donne sa semence, qui constituera les

114
futurs squelettes, ongles et organes de l’embryon ; la femme qui donne ses
ovules, le futur sang de l’embryon ; et le participant le plus important, Dieu
lui-même, qui donne au futur bébé son âme. Les enfants ne sont pas seule-
ment utiles à leurs géniteurs humains : la semence masculine potentielle-
ment comporte des vies de futurs serviteurs de Dieu. Ainsi, « répandre sa se-
mence en vain » est un premier grand pas sur le chemin de la désobéissance.
Littéralement, c’est un crime sanglant – l’assassinat d’une vie potentielle.

Bien qu’elle encourage à la procréation et à la libre copulation au sein des


couples – une différence saisissante avec le christianisme –, la Torah conçoit
la semence masculine comme une impureté. En effet, comment interpréter
autrement l’obligation de se débarrasser de toute trace du sperme ? On dit
que le sperme, produit à la fois du coït et des pollutions nocturnes involon-
taires, souille l’homme :

« L’homme qui aura une pollution lavera tout son corps dans l’eau, et sera
impur jusqu’au soir. Tout vêtement et toute peau qui en seront atteints seront
lavés dans l’eau, et seront impurs jusqu’au soir. Si une femme a couché avec un
tel homme, ils se laveront l’un et l’autre, et seront impurs jusqu’au soir. »

Lévitique, 15

Le Talmud enseigne ainsi de multiples précautions pour éviter les pollu-


tions nocturnes. Rien de compliqué : avant de se coucher, il est recomman-
dé de réciter quatre chapitres des Psaumes et de demander l’aide divine
contre les souillures nocturnes. Si malgré tout une éjaculation involontaire
survient, il faut se laver et implorer la miséricorde divine.

Que dire de l’attitude envers les onanistes ? L’onaniste est celui qui « envoie
des enfants flotter dans le Wadi ». En hébreu comme en arabe, « wadi » dé-
signe la vallée qui sert de lit à une rivière en crue durant de fortes pluies. J’ai
vu plusieurs wadis dans le désert du Néguev en Israël, en Égypte et en Jor-
danie, mais les plus beaux se trouvent, à mon avis, à Oman. Aujourd’hui,
on sait que chaque éjaculation « vaine », c’est-à-dire en dehors du vagin,
détruit approximativement cent millions de spermatozoïdes, dont chacun
pourrait théoriquement se transformer en un enfant. C’est donc bien pire
que l’avortement qui ne tue qu’un ou deux fœtus. Je me suis imaginé un
homme tenant son pénis dans ses mains pleines de sang. Cent millions de

115
minuscules enfants se sont envolés de son gland en poussant de terribles
cris avant de se dissoudre dans l’eau trouble mélangée au sable.

Si l’onanisme est un tel crime sanglant, c’est qu’il est pire que l’adultère : de
toute copulation, aussi illicite et offensante à Dieu soit-elle, peut résulter la
fécondation et la reproduction ; ce qui n’est pas le cas pour l’onanisme. Le
judaïsme ne fait donc aucune distinction entre la masturbation masculine,
le coït interrompu et les préliminaires qui ne permettent pas la procréation.
L’onanisme est même plus dangereux que le coït interrompu : quoique le
résultat soit le même – le gaspillage de semence –, durant un acte mastur-
batoire, l’éjaculation n’est pas causée par des stimulations naturelles, mais
par une imagination pécheresse. Et le pécheur est capable de rêver de n’im-
porte quoi, même de copuler avec des démons – ce qui est déjà arrivé.

Le Talmud considère en outre que la masturbation nuit au système ner-


veux central : ce sage volume assure que les onanistes ont « le cerveau qui
tremblote dans leur crâne ». Maintenant, je comprends enfin pourquoi nos
enfants ont de mauvais résultats à l’école !

Qu’en disent les Tannaïm ? Ishmael interdit de se livrer à la masturbation


non seulement avec la main, mais aussi avec le pied : « Tu ne dois te mas-
turber ni avec ta main ni avec ton pied. » Eliezer accuse les onanistes de
« commettre un adultère avec leur main », tandis qu’Eliazar et Jose ben
Halafta préviennent que le Monde à venir leur est inaccessible.

Les Amoraïm partagent naturellement l’avis des Tannaïm : Jonathan, Assi,


Ammi et Isaac rappellent qu’aux yeux de Dieu, celui qui répand sa semence
en vain est tout aussi coupable que celui qui verse le sang des innocents ou
adore les idoles. Un tel crime mérite sans doute la mise à mort immédiate, le
destin d’Onan. Maïmonide partage aussi cette opinion, tandis que le Choul-
han Aroukh menace les onanistes d’excommunication, la punition la plus
grave qui soit (151-1, 186) : « Il est interdit de répandre la semence en vain,
et cela est un crime plus sérieux que tous les autres crimes que mentionne
la Torah. Et ceux qui se masturbent et répandent leur semence en vain, non
seulement brisent une interdiction importante, mais doivent aussi être écar-
tés de la communauté, car c’est à propos d’eux qu’il est dit : ‘‘Le sang remplit
vos mains.’’ Et c’est comme si une telle personne commet un crime. »

116
Or, c’est une chose de dénoncer un crime, mais c’en est une autre, bien plus
importante, de chercher à le prévenir. Les rabbins sont convaincus que la
méthode la plus efficace contre l’onanisme consiste à éviter toute excita-
tion sexuelle illicite. Car, avant de prendre plaisir à la masturbation et de
« se souiller à terre », l’onaniste doit d’abord s’exciter. Du point de vue de
la religion, le « plus petit crime » commence ici, et il est nécessaire de faire
tout son possible pour prévenir ces petites fautes afin qu’ils ne conduisent
pas à commettre de plus grands crimes contre la foi. D’ailleurs, il n’est pas
important de savoir si l’homme s’est excité intentionnellement ou involon-
tairement : ce qui compte, c’est que la semence aura été versée en vain.

Le premier moyen préventif pour chasser les phantasmes sexuels consiste à


ne manger que de la nourriture kasher et à prier beaucoup. Jose ben Halafta
et Ammi soutiennent que les pensées lubriques ont des conséquences ter-
ribles : celui qui ne rejette ses propres pensées impures (avaryen) ne rentrera
jamais dans le Royaume de Dieu, puisqu’il cédera inévitablement à la concu-
piscence (yetzer ha ra). Sa chute ne s’arrêtera pas là : au bout du compte, il se
vouera aux idoles. Car, dit le Talmud (BT Nidah 13a-b), si un homme n’est
pas capable de contrôler son désir de jouir, il ne saura pas éviter la tentation
de l’idolâtrie, de la nourriture non kasher ou du sport. Et ce n’est pas tout :
l’homme disposé à se masturber fréquemment perd tout intérêt pour son
épouse et se détourne de ses obligations envers elle et sa communauté. Je
suis d’accord avec cette conclusion, mais je vois le problème sous un autre
angle : l’homme qui se livre fréquemment à la masturbation le fait la plupart
du temps parce qu’il en a marre de son épouse et est las des obligations que
lui impose sa communauté comme se rendre régulièrement à la synagogue,
étudier quotidiennement la Torah ou prier durant des heures.

De plus, afin d’échapper à la tentation, les jeunes hommes et les adultes ne


doivent jamais toucher leur sexe, ni même s’en approcher. La Mischna et
le Talmud (Niddah 2 : 1, Niddah 13a-b) l’affirment très clairement : « Si la
femme examine ses organes génitaux en les touchant, ceci est louable ; si
l’homme le fait, sa main doit être coupée. » Tarfon réclame une punition
encore plus radicale : que la main du pécheur soit coupée directement sur
son ventre. Voici un extrait de la discussion présentée par le Talmud de
Babylone :

117
« Entre autres choses, Rabbi Tarfon dit : “Quiconque porte sa main sur ses par-
ties indécentes, que sa main soit coupée jusqu’au milieu.” Et un peu plus loin :
“Il vaudrait mieux que son ventre soit déchiré en deux, plutôt qu’il ne tombe
au fond du puits de la dépravation.” »

Le Talmud de Babylone, Niddah, 13b

Il m’est arrivé de visiter des yéchivot, et j’ai été fort intrigué de vérifier si les
élèves respectaient ou non cette interdiction. J’ai eu du mal à croire que les
mains de ces adolescents ne connaissaient pas le passage vers cet endroit
si populaire auprès des jeunes. Leurs pantalons étaient en effet très larges,
mais personne ne leur avait coupé les mains. Je les ai vus feuilleter de ces
mêmes mains coupables de gros livres d’exégèse savante.

Le judaïsme contemporain, au demeurant, propose une interprétation plus


humaine et plus acceptable à l’interdit de se toucher le sexe : cet interdit
aurait sa raison dans le fait qu’il ne faut pas qu’on soit obligé de se laver les
mains plus que de besoin.

Il existe deux interprétations à la permission accordée aux femmes de se


toucher les organes génitaux. La première est que la femme a fréquemment
besoin de toucher ses organes génitaux pour s’assurer que ses menstrues
n’ont pas encore commencé afin qu’elle puisse respecter certains interdits
rituels demandés par le Talmud (nida, ou isolement). La seconde est que
les femmes peuvent toucher leurs organes sexuels, puisque, contrairement
aux hommes dont les parties sont très excitables, il n’est pas nécessaire
qu’elles éprouvent la moindre excitation en se touchant.

Je n’ai jamais entendu rien de plus bête ! C’est comme si les femmes hé-
braïques étaient différentes des nôtres ! Comme si les Hébreux ne compre-
naient pas que la femme est bien plus sensible que l’homme et peut avoir
beaucoup plus d’orgasmes que lui ! Quoi qu’il en soit, c’est là la seule vertu
de la position juive sur l’onanisme : la masturbation féminine n’est jamais
condamnée, ni par la Torah ni par le Talmud.

De toute évidence, les crimes des femmes n’intéressent guère Dieu, qui n’a
nul besoin de leurs prières. Ainsi, l’arrogance des hommes, leur croyance
aveugle en leur supériorité et en l’infaillibilité du Talmud ont permis aux

118
femmes de conserver librement leur petit plaisir solitaire. Une autre expli-
cation possible à l’indulgence du judaïsme envers la mas- turbation fémi-
nine serait que les femmes ne peuvent pas « répandre leurs ovules en vain »
ni, par conséquent, « tuer une vie ». Quelle chance !

Les hommes n’ont pas la même chance. Selon la tradition, ils doivent por-
ter un pantalon très large pour que leur pénis n’en touche pas le tissu, car
cela pourrait les exciter ! Les hommes doivent aussi dormir sur le côté et
ne jamais toucher leur pénis, même en urinant. Depuis leur enfance, les
Hébreux apprenaient donc à uriner sans se tenir le sexe. La question de
savoir comment uriner s’est relevée tellement importante que le Talmud lui
a consacré beaucoup de pages.

Eliezer affirme ainsi que celui qui tient sa verge avec la main en urinant
fait courir au monde le danger d’un déluge – référence évidente à l’his-
toire de l’Arche de Noé et du déluge que Dieu fait subir à l’humanité pour
ses péchés. En l’entendant, ses élèves, étonnés, ont exprimé la crainte que
l’urine tache leurs pieds et qu’on en déduise à tort que leur organe sexuel
serait dysfonctionnel – ce qui serait dramatique car s’ils étaient reconnus
infertiles, leurs enfants seraient alors considérés comme des bâtards. Mais
Eliezer resta ferme et leur répondit : mieux vaut qu’on croie leurs enfants
illégitimes plutôt que de les laisser pécher, même pour un petit instant. Le
sage rabbin ne fit qu’une concession pour éviter les éclaboussures : uriner
depuis un toit afin que le jet soit ne leur asperge pas les pieds.

En bon Amoraï, Abaye donne son plein soutien au patriarche Tannaï : il


confirme qu’il est souhaitable d’uriner toujours depuis un toit, mais que, si
cela n’est pas possible, il est préférable de se résigner à être taché d’urine –
c’est toujours mieux que de trahir Dieu !

La crainte des élèves d’Eliezer était pourtant bien fondée : il est tellement
ardu d’uriner sans se tacher si l’on ne se tient pas la verge que l’Amoraï
Nachman bar Yaakov a essayé d’assouplir cette interdiction en proposant
que seuls les hommes mariés puissent se tenir le sexe. Je pense que cette
concession a été accordée pour deux raisons : d’une part, un homme marié
sexuellement satisfait ne sera pas excité durant l’urination, et, d’autre part,
il est préférable d’éviter à ce bon mari d’être réprimandé par sa femme qui,

119
toute religieuse qu’elle soit, serait vite lasse de nettoyer sol et vêtements
après chacun de ses passages aux toilettes. Un autre rabbin a suggéré une
méthode alternative : diriger le jet d’urine en se tenant les testicules par le
bas. Un conseil bien raisonnable, c’est un bon rabbin ! C’est en effet une
bonne solution pour ne pas toucher sa verge. Je l’ai testé et ça marche !

Mais que faire s’il y a une réelle nécessité d’examiner son pénis, par exemple si
nous avons un bouton, une blessure ou une infection comme la blennorragie ?
Cela peut arriver à n’importe qui. Abaye résout brillamment ce problème :
dans ce cas, il faut utiliser un copeau de bois, un tesson ou un chiffon épais.
Uniquement épais, jamais fin, pour ne pas risquer de sentir quelque chose !

Malgré tous ces précieux conseils, les rabbins ne pouvaient que com-
prendre l’insolubilité du problème : les hommes voudront toucher leur
pénis, source du plus grand plaisir sensuel. Pour faire respecter cette in-
terdiction divine, ils durent se résoudre à rendre l’excitation sexuelle licite
dans le cadre du mariage.

Une épouse de trois ans


Les liens conjugaux dans le judaïsme comportent deux parties : les fian-
çailles (kiddushin), lorsque le couple continue de vivre séparément, et le
mariage (nisuin), lorsqu’homme et femme forment un foyer. Les fiançailles
représentent un mariage légal puisqu’elles autorisent des relations sexuelles
régulières. Elles peuvent être rompues suite à la mort d’un époux ou en cas
de divorce officiel (get).

De prime abord, pour un œil contemporain, les conditions qui encadrent


le début des relations conjugales dans le judaïsme semblent acceptables :
le mariage juif correspond presque point pour point aux traditions de
l’idéal démocratique contemporain. La Gémara et le Choulhan Aroukh
enseignent que le père – la personne la plus importante dans la société pa-
triarcale religieuse – peut fiancer sa fille seulement avec son accord : « Une
femme peut être fiancée par sa seule volonté. Si elle est fiancée contre sa
volonté, les fiançailles ne sont pas valides. » De plus, habituellement, elle ne
peut être fiancée que lorsqu’elle atteint la maturité, à savoir l’âge de puberté.

120
Le Talmud explique que les fiançailles sont valides dans trois cas : lorsqu’on
achète une femme, en cas de conclusion d’un contrat ou grâce à une rela-
tion sexuelle. Une seule de ces conditions suffit.

Les rabbins eurent une discussion très intéressante à propos de l’âge de pu-
berté. Le rabbin le plus « important », Juda Hanassi, croyait que les femmes
atteignaient la majorité lorsque leur pubis était majoritairement recouvert
de poils. L’Amoraï Safra (Yevamot 12b) pensait qu’il ne fallait pas attendre
aussi longtemps et affirmait que la femme était pubère dès qu’elle avait ses
deux premiers poils pubiens (Nidda 52a). Normalement, cela advient vers
l’âge de treize ans chez les filles et de quatorze ans chez les garçons. Notons
qu’à l’époque, les premiers signes de puberté chez les filles apparaissaient
bien plus tard qu’aujourd’hui, puisque les filles peuvent maintenant avoir
des poils pubiens à partir de l’âge de huit ou neuf ans. De surcroît, une
femme pubère ne pouvait pas être fiancée à un petit garçon ou à un vieil-
lard : il ne s’agissait pas de tenir compte de ses sentiments, de sa possible in-
différence ou haine envers son futur mari, mais il s’agissait d’éviter le risque
qu’étant sexuellement insatisfaite, elle finisse par céder à la tentation de
l’infidélité (Sanhedrin 76b).

La femme était également considérée majeure, même si elle n’avait pas en-
core de poils pubiens, si elle réussissait à concevoir et à enfanter. Le fait
d’avoir un enfant la rendait automatiquement majeure et en faisait un vrai
membre de la communauté. Elle se voyait alors octroyer le droit de divor-
cer (accepté par les rabbins) et les devoirs qui incombent aux femmes, dont
l’étude de la Torah. Aucun rabbin n’a contesté ce moyen de devenir majeur,
car l’enfant comptait bien plus que les poils pubiens. Pour ma part, je suis
indigné à l’idée qu’une jeune fille puisse devenir femme simplement parce
qu’elle a enfanté : il me semble fondamental de prendre aussi en considéra-
tion sa maturité psychologique.

Si l’on étudie de façon plus approfondie les conditions du mariage juif,


si l’on retourne, disons, à l’âge des rédacteurs de la Mishna, on risque de
radicalement changer d’opinion et de s’en faire une moins bonne image.
Aussi paradoxal que cela paraisse, les sources talmudiques principales
n’établissent aucun lien entre, d’un côté, la possibilité de se marier et d’avoir
des rapports sexuels et, de l’autre côté, la puberté et la maturité des époux.

121
Ainsi, la Baraita affirme sans ambiguïté que Dieu a ordonné de marier les
enfants très jeunes. Les mariages précoces étaient souhaitables et habituels
pour des raisons religieuses essentielles. En effet, ils possèdent trois grands
avantages.

Premièrement, le mariage précoce permet de contrôler les tentations


sexuelles : au moment où l’enfant ressent son premier désir sexuel, il sait
à qui s’adresser.

Deuxièmement, ce mariage permet de commencer l’éducation religieuse


des enfants au plus tôt. Ishmael ben Elisha dit à ce sujet : « Il est dit ‘‘en-
seigne-les à tes enfants et aux enfants de tes enfants’’, mais comment peut-
on enseigner aux enfants de ses enfants à moins que ces enfants ne se
marient très jeunes ? » (Deutéronome 4 : 9, Yerushalmi Kiddoushin 61a,
Bavli Kiddoushin 29b). Plus jeunes les enfants se marient, plus jeunes ils
auront des enfants, et mieux on pourra respecter l’injonction d’instruire
ses petits-enfants. Imaginez une femme avoir un enfant à dix ans. À vingt
et un ans, elle est déjà grand-mère, à trente-deux, arrière-grand-mère, à
quarante-trois, arrière-arrière-grand-mère. Et son époux, le rabbin, pourra
alors, à ses soixante ans, enseigner la Torah à presque cinq générations. Le
troisième avantage des mariages précoces est qu’ils permettent de contour-
ner le droit des femmes à donner leur accord. En effet, rappelez-vous, toute
jeune femme possède le droit de prendre sa propre décision au sujet des
fiançailles (elle doit donner son accord) et elle peut accepter le kiddoushin
(rachat) seulement lorsqu’elle atteint la majorité, lors- qu’elle devient une
bogeret (Nidda 44a-b, 47a) – et son père ne peut pas s’y opposer. Mais avant
qu’elle n’atteigne la majorité (ketanah), selon les lois de la Halakha, seul
son père peut décider de la marier et lui seul peut accepter le rachat pour
elle (Nidda 44a-b). Il peut également annuler son mariage à tout moment
(soyons gentils et supposons que ce soit son désir à elle) et la marier à un
autre, en recevant le kiddoushin une deuxième fois (Nidda 47a, Ketoubah
46b). Si le père est absent, ce sont les frères ou la mère qui peuvent marier
la ketanah. Or, dans ce cas, il incombe à la mineure les devoirs conjugaux
mais également le droit, dont Dieu lui a fait don, d’annuler son mariage :
c’est le mi’un (refus). Pour annuler son mariage, elle doit déclarer son aver-
sion pour son époux et peut alors le quitter sur-le-champ, sans avoir à ob-

122
tenir le divorce officiel (get) (Yebamoth 107a). D’ailleurs, elle peut le quitter
sans aucune déclaration, au moins pour, comme l’écrit Maïmonide, obtenir
l’argent pour de nouvelles fiançailles, le kiddoushin d’un autre homme, plus
avantageux pour la famille (Yeb. 108a ; Maimonides, « Yad », Gerushin, XI.
3 ; Shulhan ‘Aruk, Eben ha-’Ezer, 155, 3). Hélas, le droit de mi’un ne dure
pas longtemps : il n’est valide que jusqu’à l’apparition des premiers poils
pubiens. Juda Hanassi est pourtant plus généreux envers des ketanah et
propose d’étendre la validité de mi’un jusqu’au moment où « les poils noirs
prédominent ». Je me demande si les ketanah tentaient de faire durer leurs
privilèges et rasaient ces maudits poils ou, encore mieux, les épiler.

Enfin, nous pouvons nous pencher sur l’aspect le plus intéressant des rela-
tions conjugales dans le judaïsme, décrites dans le Talmud de Babylone. Je
ne vous cacherais pas que, faute de cet aspect, je ne m’intéresserais certaine-
ment pas à l’étude des relations sexuelles et conjugales dans le judaïsme. Quel
est l’âge minimal à partir duquel une fille est reconnue comme ketanah ?
Autrement dit, à quel âge une jeune fille peut-elle être fiancée par son père
et être obligée d’avoir des rapports sexuels ? Si vous n’êtes pas un talmudiste
assidu, vous ne le devinerez jamais ! Je ne vais donc pas vous faire patienter
et vous donner la réponse tout de suite : à partir de trois ans et un jour.

Le sage palestinien, Meir, à qui font référence les traités Nidda, Yebamoth
et Ketouboth du Talmud de Babylone, affirme sans ambiguïté qu’une fille
âgée de trois ans et un jour peut être fiancée par coït (Nidda 44b). Le Tal-
mud dit que certains rabbins se sont opposés à Meir en affirmant qu’une
fille pouvait être fiancée à l’âge de deux ans et un jour, ou, comme le croyait
Johanan, à l’âge de deux ans et trente jours (ces derniers jours comptant
pour une année entière). Toutefois, l’immense autorité de Meir a permis de
fixer l’âge convenable pour commencer à avoir une vie sexuelle régulière.

Cent ans après le rabbin Meir, Yosef précise la règle exposée dans la Mishna
(Nidda 44b), en soulignant qu’une fille âgée de trois ans et un jour, fiancée
par son père, doit pleinement consommer ses fiançailles. Rien d’autre n’est
envisageable : comme j’ai déjà signalé, il est interdit de s’abstenir.

Tous les rabbins de l’époque s’accordent sur l’utilité des mariages précoces
pour lutter contre le terrible crime de « répandre sa semence en vain ». Ils

123
sont unanimes pour mettre un terme à la période d’immaturité sexuelle
des filles à l’âge de trois ans. Comprenez mon indignation : le judaïsme
interdit strictement d’avoir des fantasmes lascifs, de toucher le pénis avec la
main, de le laisser se frotter au pantalon, de répandre la semence en dehors
du vagin, d’avoir des relations sexuelles avec une femme infertile, mais il
encourage d’avoir des rapports sexuels avec une fille de trois ans ! Lorsque
j’ai pris conscience de l’horreur de la situation, j’ai cru devenir fou : même
si l’on oublie toutes les considérations de l’ordre moral, il est impossible
d’imaginer une vraie relation sexuelle avec une fille de trois ans.

Et vous, vous pouvez l’imaginer ? Je me suis également rappelé l’interdit


de marier ces filles aux vieillards et je me suis posé la question suivante :
si l’épouse a trois ans et si son mari a déjà atteint la majorité (treize ans),
ne devrait-il pas être considéré comme un vieillard pour elle ? Non, as-
surent les rabbins des premiers siècles : la loi du lévirat s’impose à la fil-
lette dès lors qu’elle est « mature », et, comme l’explique Yosef, si son époux
meurt prématurément, la ketanah sera donnée au frère du défunt qui devra
consommer ces nouvelles fiançailles.

Le seul sujet sur lequel le Talmud de Babylone semble hésiter, à propos de


la vie sexuelle des mineures, c’est celui de leur grossesse. Lorsqu’une fillette
a plus de trois ans mais moins de onze ans, le problème ne se pose pas :
il y a peu de risque qu’elle tombe enceinte, même si elle a déjà ses deux
premiers poils pubiens. Il n’est donc pas nécessaire d’utiliser des moyens
de contraception avec elle. Si elle a plus de douze ans, là aussi, le problème
ne se pose pas : elle est pubère et peut tomber enceinte et accoucher. En
revanche, lorsqu’elle est âgée de onze à douze ans, un problème se pose :
la fillette peut tomber enceinte, mais il est peu probable qu’elle puisse ac-
coucher : elle n’est pas suffisamment développée physiquement et risque
de mourir en couche. Or, comme il est interdit d’utiliser la méthode de
retrait, car ce serait transgresser le commandement divin – ce qui est in-
concevable –, les rabbins se sont demandé s’il est licite, du point de vue de
la religion, d’introduire dans le vagin d’une fille pré-pubère, une éponge
contraceptive. La difficulté réside dans le fait que cette éponge « tuerait »
la semence et serait ainsi analogue à la méthode de retrait. Du coup, le di-
lemme est immense : peut-on utiliser la contraception pendant moins d’un

124
an pour ne pas risquer la mort de l’épouse ? Ou faut-il obliger le couple
à observer sans concession le commandement divin, quoi qu’il en coûte,
acceptant le risque que l’épouse meure en accouchant ?

Voici ce qu’en dit Meir :


« Quelle fille est-elle reconnue comme mineure ? Une fille âgée entre onze ans
et un jour et douze ans et un jour. Si elle est moins âgée ou plus âgée, on peut
avoir des rapports sexuels avec elle de manière habituelle. »

L’usage des éponges non kasher n’était pas très populaire auprès des rabbins
de l’époque : la majorité y était catégoriquement opposée et ne s’inquiétait
nullement des potentielles victimes des grossesses précoces. Si une fille en-
ceinte doit mourir, qu’elle meure. Il faut espérer en Dieu : le Très-Haut sait
mieux que nous qui Il doit sauver et qui Il doit tuer. On doit respecter Sa
loi et ne jamais trahir Sa religion. Meir a pris parti contre l’éponge et pour
le Livre sacré. Cela me rappelle une phrase, attribuée à un certain Arnaud
Amaury, chargé de réprimer l’hérésie cathare dans la croisade contre les
Albigeois : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! »

L’existence même du « problème de l’éponge » prouve que les mariages pré-


coces et très précoces étaient très répandus à l’époque. À dire vrai, cela
m’écœure même de désigner des rapports sexuels avec des fillettes âgées de
trois à onze ans par le terme de « mariage précoce ». J’ai très envie d’appeler
un chat un chat, et de qualifier cette réglementation du mariage un simple
système pour légaliser la pédophilie. Il me semble que, dans la tête des
rabbins, les postulats religieux ont éclipsé tout le reste, à commencer par la
morale humaine la plus fondamentale.

J’ai renoncé à traiter de la position du judaïsme contemporain sur la


contraception : je déplore que les rabbins contemporains n’aient pas corri-
gé ce qui a été écrit dans les textes fondateurs de leur foi, il y a deux mille
ans. La Mishna, le Talmud et la Baraita sont pour eux de saints fossiles.
Personne n’a donc restreint la validité des préceptes talmudiques en la ma-
tière. Je suis curieux de savoir si les étudiants en yéchiva apprennent encore
que les fillettes peuvent se marier à l’âge de trois ans, et, si tel est le cas, j’ai-
merais découvrir ce qu’ils en pensent. J’espère qu’ils les plaignent.

125
Je voudrais encore relever que, encore de nos jours, de très nombreux rab-
bins s’opposent à toute interruption du coït et interdisent l’usage de moyen
de contraception. De toute évidence, si la société laïque n’avait pas établi
l’âge minimal légal du mariage, qui coïncide avec la maturité psychosocio-
logique et non pas l’apparition des poils pubiens, il est à redouter que les
communautés religieuses auraient continué à marier les fillettes.

Dans certaines régions du globe, hélas, cela se constate encore. Et pas seu-
lement dans les espaces dits reculés : rappelez-vous la lutte acharnée de la
justice américaine contre les mormons à propos de l’âge minimal pour se
marier et du nombre d’épouses autorisé. Pour conclure, je voudrais m’excuser
auprès de mes lecteurs si, après avoir lu ce chapitre, ils ne peuvent plus jamais
écouter avec vénération un rabbin disserter sur les beaux principes juifs qui
régissent la vie de famille. J’espère qu’ils se souviendront que ces mêmes prin-
cipes autorisent une fillette à devenir épouse dès l’âge de trois ans et un jour.
Et qu’ils se souviendront aussi que… rabbins, pères et mères examinaient
autrefois le pubis des fillettes pour surveiller la première apparition des poils.

Pour être totalement franc, je n’aurais jamais cru qu’une religion mono-
théiste puisse être aussi absurde. Un nombre immense de personnes, géné-
ration après génération, ont perdu leur temps et leur énergie à ressasser des
anciens textes, écrits par des fanatiques endoctrinés qui émettaient des idées
hallucinantes l’une après l’autre ! Ne serait-il pas plus raisonnable, à présent,
de ne plus prendre ces postulats sacrés au sérieux ? Ou au moins de vérifier,
auprès de psychiatres, s’ils ne sont pas le fruit d’une imagination malade ?

Et si ta main droite est pour toi


une occasion de chute, coupe-la !
Influencé par les sources juives, le christianisme révoque évidemment l’ona-
nisme, mais avec davantage de véhémence encore que ne le faisait le judaïsme.
La tradition chrétienne en ce domaine a évolué, telle une jeune pousse, vigou-
reuse et vivace, greffée sur une souche puissante mais vieillissante.

La nouvelle doctrine commença par insister non pas sur la désobéissance


ou sur l’inutile gâchis de sperme, mais sur le fait que le péché de l’onanisme

126
consistait s’autoriser un plaisir criminel et illégitime. Et, comme toujours,
le durcissement de la réglementation impacta d’abord les plus faibles : les
femmes perdirent immédiatement le privilège de s’adonner en toute impu-
nité aux plaisirs de l’onanisme ; désormais, ce péché s’appliquerait à tous.
Au moins, ne toucha-t-on plus les petites filles : même si les mariages pré-
coces étaient recommandés afin de préserver la santé féminine et d’éviter
de céder aux tentations sexuelles, il ne s’est plus jamais agi de marier les
fillettes de trois ans.

Pour le christianisme comme pour le judaïsme, la masturbation féminine


n’est pas un péché très grave. On raconte qu’Albert le Grand, philosophe
scolastique du XIIIe siècle, conseillait aux jeunes filles pubères de frotter
leur clitoris afin de se libérer des liquides dangereux s’accumulant dans
leur corps afin de mieux résister à la tentation de copuler. Malheureuse-
ment, ce conseil n’a pas été respecté très longtemps : dès le XVIIe siècle,
une croyance populaire assurait que la masturbation féminine causait une
augmentation excessive du clitoris, une pilosité faciale et incitait à avoir des
rapports homosexuels.

Le durcissement de la condamnation de l’onanisme toucha aussi les


hommes : dès le Moyen Âge, les théologiens chrétiens fustigèrent les pol-
lutions nocturnes involontaires, qui constituaient un péché, quoique par-
donnable pour les seuls hommes d’Église. En effet, comment pourraient-ils
écouter des confessions de jeunes pécheresses sans éjaculer ? Ou torturer
de jeunes sorcières dénudées ? Il fallut plusieurs siècles d’hésitations pour
que l’Église proclame que l’éjaculation involontaire sans plaisir était par-
donnable à tous. Dans sa grande clémence, l’Église autorise malgré tout
une certaine forme de stimulation manuelle, même si elle reste un péché :
si l’absence d’érection d’un époux ne permet pas d’accomplir le devoir
conjugal, il est alors toléré (même si cela reste un péché) de se caresser
soi-même ou de se faire caresser par sa femme (seulement avec les mains
évidemment, pas la bouche !). Ce péché n’est d’ailleurs pardonnable que
s’il reste un pur sacrifice, sans aucune intention de ressentir du plaisir. Le
pécheur doit alors faut prier et Dieu le pardonnera ; mais la « vidange »
consciente, la volonté réfléchie de prendre du plaisir sans intention de
procréer, représente un péché impardonnable, une offense explicite faite à

127
Dieu, un détournement volontaire du droit chemin menant au paradis et
un premier pas vers l’enfer.

Dieu punira l’onaniste qui répand vainement sa semence. Or, comme c’est
en utilisant sa main que l’onaniste pèche, c’est cette même main « pleine de
sang » (Isaïe 1 : 14-16) qui souffrira en premier :
« Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux pour
lui qu’on lui mît au cou une grosse meule de moulin, et qu’on le jetât dans la mer.
Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la ; mieux vaut pour
toi entrer manchot dans la vie, que d’avoir les deux mains et d’aller dans la
géhenne, dans le feu qui ne s’éteint point.
Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le ; mieux vaut pour
toi entrer boiteux dans la vie, que d’avoir les deux pieds et d’être jeté dans la
géhenne, dans le feu qui ne s’éteint point.
Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ; mieux vaut pour toi
entrer dans le royaume de Dieu n’ayant qu’un œil, que d’avoir deux yeux et d’être
jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point. »

Évangile de Marc, 9 : 42-48

C’est dans la Première épître aux Corinthiens que saint Paul expose le raison-
nement qui servira de fondement à la doctrine chrétienne sur l’onanisme :
« Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront point le royaume de Dieu ? Ne
vous y trompez pas : ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les
homosexuels, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les
outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu. »

Première Épître aux Corinthiens, 6 : 9

« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en
vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à
vous-mêmes ? »
Ibid., 6 : 19

J’attire votre attention sur le fait que le terrible péché d’infamie, malakia
(l’onanisme), venu tout droit de Sodome, occupe une place importante
dans la liste des péchés : succédant à l’adultère et à l’homosexualité, il est

128
un premier pas vers la pédophilie, la zoophilie, voire la nécrophilie. L’ho-
norable voisinage avec les sodomites (homosexuels) s’explique par le fait
que toutes ces formes de conduite sexuelle entretiennent un rapport in-
time avec le plaisir, et non pas avec la procréation. C’est pourquoi Clément
d’Alexandrie reprend l’interdit judaïque de répandre la semence en dehors
de la femme et ajoute que cet acte « offense la nature et le bon sens ». De
toute évidence, les pollutions nocturnes n’avaient rien de naturel pour lui.
Cette idée selon laquelle le gâchis de sperme serait une offense faite à la
nature a été renforcée par Thomas d’Aquin, qui soutient que la « semence
masculine obtient sa force des étoiles que Dieu utilise pour gouverner le
monde ». Offenser une étoile en pratiquant l’onanisme, voilà qui est fort !
Il n’est donc guère surprenant que, pour Thomas, l’onanisme fut le premier
des péchés charnels.

Le second argument contre l’onanisme réside dans l’affirmation que le


corps d’un homme ne lui appartient pas : en tant qu’il est la demeure du
Saint-Esprit, il appartient à Dieu. Le corps n’est donné aux hommes que
pour servir Dieu, et non pas pour qu’ils en tirent du plaisir. Dieu a énuméré
tout ce que les hommes pouvaient faire avec le corps mis à leur disposition,
comme s’il s’agissait d’un bien loué (un véritable bail !), et l’onanisme ne
fait pas partie de la liste. Cet usage constitue donc un délit et doit être puni.
Par conséquent, l’onanisme est un péché mortel contre le corps que Dieu a
donné aux hommes. Il est mortel, non pas parce qu’il pourrait être nuisible
à la santé, comme on pourrait le penser de prime abord, mais puisqu’il
cause la mort spirituelle : le Saint-Esprit ne peut pas rester dans ce corps
souillé. La pratique de l’onanisme place donc l’être humain au rang des en-
nemis de Dieu : au lieu d’utiliser ses mains pour accomplir une fin plus
noble, comme construire une église supplémentaire, l’onaniste assassine
consciemment, de ses propres mains, le Saint-Esprit en lui. Imaginez l’hor-
reur que ces thèses inspiraient aux hommes de l’époque, qui croyaient au
Jugement dernier et au Royaume des Cieux plus que les communistes du
xxe siècle n’ont cru à l’avenir radieux.

On comprend donc que, tout comme l’estimaient les sages juifs, l’onanisme
fut considéré par de nombreux théologiens chrétiens comme un péché
plus grave encore que l’adultère. Mais, contrairement aux sages juifs, les

129
chrétiens n’expliquent pas la gravité de ce péché par l’impossibilité de pro-
créer en se masturbant, mais par l’absence de toute tentation à laquelle au-
rait cédé le pécheur. En effet, lorsqu’on commet un adultère, les théologiens
acceptent que le pécheur ait pu perdre la tête du fait d’un jeu de séduction
exercé par le partenaire ; mais, dans le cas de l’onanisme, il n’existe au-
cune circonstance atténuante. La masturbation donc être interdite à tous
les chrétiens, mariés ou non.

Si l’onanisme est plus grave que l’adultère, c’est aussi parce qu’il sape le sta-
tut même de la famille. L’Église impose aux hommes l’obligation de remplir
leur devoir conjugal. L’onanisme est perçu comme une tentative d’échapper
à ce devoir. Ayant pour but le seul plaisir et se nourrissant de fantasmes
sexuels qui excluent le partenaire légitime (sans parler de Dieu), l’onanisme
est une forme de rejet du conjoint. L’Église a même inventé un terme spéci-
fique pour désigner ce péché (et celui du coït interrompu auquel il s’appa-
rente) : la « fraude conjugale ».

Encore aujourd’hui, alors que la religion chrétienne n’est plus aussi puis-
sante qu’au Moyen Âge, l’opinion selon laquelle l’onanisme met l’homme
au rang des ennemis de Dieu reste populaire dans les milieux conserva-
teurs des Églises catholique et orthodoxe. La sanction immédiate de cette
pratique, c’est la honte éprouvée par le pécheur – qui résulte du fait que ce
crime est commis en présence de Dieu et de la Vierge Marie. Les religieux
critiquent fortement les fantasmes sexuels. Selon certains courants catho-
liques, puisque les femmes ou les hommes apparaissent souvent à leur insu
dans des représentations sexuelles imaginaires, c’est comme si elles ou ils
étaient sexuellement abusés (bien qu’aucun contact physique n’ait eu lieu).
C’est un point de vue très intéressant qui n’est pas totalement dépourvu
de sens, si, bien entendu, on s’accorde à dire qu’un fantasme est un pé-
ché ; pour ma part, je pense plutôt que les fantasmes apportent un peu de
charme et de fraîcheur à notre morne vie quotidienne.

La Nouvelle Encyclopédie catholique enseigne malgré tout :


« Celui qui choisit librement d’offenser Dieu en se masturbant pour son plai-
sir sera probablement tenté de commettre d’autres actes transgressant la loi
divine. D’autre part, l’instinct sexuel est l’un des instincts les plus puissants de

130
l’Homme, et le plaisir qui est lié à sa satisfaction est l’un des plaisirs sensuels
les plus aigus. Pour cette raison, de nombreuses personnes ordinaires peuvent
parfois choisir cette forme de satisfaction personnelle, lorsque d’autres formes
naturelles de satisfaction ne sont pas disponibles ou demandent un engage-
ment indésirable. Un tel choix délibéré est toujours un péché mortel. »

« Masturbation », New Catholic Encyclopedia

En pensant que tous les hommes et les femmes de ma connaissance avaient


déjà, ne serait-ce qu’une seule fois, pratiqué la masturbation, j’ai été terrifié
à l’idée de devoir les compter parmi les ennemis de Dieu. Est-il possible
que tous les hommes le soient nécessairement ? Je le crains : la condition
« normale » de l’être humain est une offense à Dieu et un péché mortel. Si
vous n’êtes pas d’accord avec cette interprétation, donnez-m’en une autre.

Les présumés héritiers d’Abraham, les mormons, rejoignent ce combat


contre l’onanisme. Ils proposent des méthodes originales pour éradiquer
cette habitude diabolique : éviter de rester seul, s’habiller de telle sorte qu’il
soit difficile de se toucher le sexe, lire un extrait choisi des Saintes Écri-
tures et chanter un hymne à chaque fois que l’on est exposé à une tentation.
Et le plus intéressant : si la tentation de se masturber devient pressante,
il convient de s’imaginer plongé(e) dans un bain rempli de vers, de scor-
pions, d’araignées et de mille-pattes susceptibles de nous dévorer. Quelle
imagination puissante faut-il avoir pour combattre ce péché ! Paradoxa-
lement, il me semble qu’en combattant l’onanisme, le christianisme agit
contre ses propres intérêts. En effet, cette pratique est son allié, et non pas
l’ennemi acharné : seule la masturbation réduit l’excitation générale et ré-
prime le désir, en soulageant les insupportables souffrances, en conjurant
les adultères et en préservant la solidité de la famille chrétienne. Le comble
de tous ces malheurs, c’est qu’il est extrêmement difficile de contrôler cette
pratique, bien plus difficile à surveiller que l’adultère. Même le Big Brother
tout-puissant peut s’abîmer les yeux, en essayant de scruter simultanément
les actes onanistes des centaines de millions de pécheurs.

La religion monothéiste la plus tolérante à l’égard de l’onanisme est sans


aucun doute l’islam. Il n’y a pas de critique explicite de l’onanisme dans le

131
Coran, et toutes les opinions musulmanes sur le sujet reposent sur l’inter-
prétation d’une sourate bien connue du Coran :
« Bienheureux, en vérité, sont les croyants qui prient avec humilité, qui dé-
daignent toute futilité, qui s’acquittent de la zakât, qui s’abstiennent de tout
rapport charnel, sauf avec leurs épouses ou leurs esclaves, en quoi ils ne sont
pas à blâmer, car seuls sont coupables de transgression ceux qui recherchent
d’autres unions. »

Coran, sourate 23, aya 5-7

La plupart des oulémas considèrent que la masturbation est une pratique


interdite, que c’est un acte haram puisqu’elle n’est que la recherche de la
concupiscence pour elle-même, et comme « en supplément ».

Néanmoins, d’autres théologiens musulmans ont estimé que le sperme


étant une sécrétion naturelle du corps humain et ne se distinguant pas des
autres, il n’y a aucune raison d’interdire la masturbation. S’il fallait interdire
la masturbation, alors il faudrait interdire la saignée. Une autre sourate dit :
« Il vous a déjà indiqué ce qui vous était interdit » (6 : 119). Or l’onanisme
ne fait pas partie de ces interdits. L’onanisme n’est pas une bonne pratique,
ni une vertu, mais sa pratique n’annule les effets ni du jeûne ni du hajj.

Les adeptes de l’une des écoles sunnites les plus influentes, les hanafites,
soutiennent que les sourates mentionnées plus haut concernent unique-
ment l’adultère, et que, si l’homme est obligé de choisir entre l’adultère et la
masturbation, alors la masturbation doit être préférée. D’ailleurs, lorsqu’un
fidèle manque d’argent pour prendre épouse, il est autorisé à pratiquer la
masturbation. À une seule condition, cependant, que les hanafites expri-
ment de façon malicieuse : dans ce cas, l’onanisme n’est toléré que dans le
but de se libérer de

la concupiscence mais non pas de l’assouvir. Personnellement, je ne com-


prends pas bien cette nuance : ma sensation de satisfaction a toujours été
liée au plaisir.

Il est temps de tirer quelques brèves conclusions. La condamnation vio-


lente de l’onanisme par les religions monothéistes, et tout particulièrement

132
par le christianisme, révèle encore le rejet monothéiste de toute sexualité.

Je peux comprendre la volonté de limiter les pratiques sexuelles : la sexualité


joue un grand rôle dans les relations humaines et est très importante pour
la société entière, car celle-ci a besoin que ses cellules de base demeurent
stables et que dans l’ordre de succession persiste une ligne droite. Je peux
comprendre la réprobation de l’adultère : il n’est pas bon de briser un ser-
ment prononcé en public. Il aurait été encore mieux de n’en donner aucun.
Je peux comprendre la nécessité de régir les pratiques sexuelles : la sexualité
joue un grand rôle dans les relations humaines, et la société a manifeste-
ment besoin que ses cellules de base soient stables. L’ordre permet aussi de
prévenir tout trouble dans la succession des biens patrimoniaux. Je peux
comprendre la réprobation de l’adultère : il n’est pas bon de briser un ser-
ment prononcé publiquement. Je peux comprendre le besoin qu’a l’Église
de réglementer la vie intime des couples : la liberté, la passion et l’épanouis-
sement individuel la gênent dans son entreprise de manipulation des âmes.

Mais la haine de l’onanisme, qui n’exprime à mes yeux rien d’autre qu’un
besoin fondamental et irrépressible des êtres humains, ne s’explique pas,
si ce n’est par une haine de l’humanité. Interdire le plaisir solitaire, c’est de
toute évidence une tentative pour soumettre et humilier les hommes en les
faisant sentir coupables face à Dieu, même lorsqu’ils sont seuls et ne nuisent
à personne. Les religions monothéistes sont responsables de ce rejet.

Il faut bien comprendre que l’interdiction de l’onanisme est un problème an-


thropologique. Il signifie que l’homme ne s’appartient pas et n’a pas le droit
d’éprouver du plaisir, surtout si ce plaisir est solitaire. L’onanisme n’est pas
seulement un acte de mépris envers Dieu, c’est un risque pour toute com-
munauté : le péché de l’onanisme est associé au danger de la solitude, de
l’isolement joyeux qui vient briser le lien social et spirituel. C’est précisément
dans la solitude, lorsqu’on est seul avec soi-même, laissé sans aucun contrôle
de la part des autorités (spirituelles, étatiques ou parentales), que surgit alors
la vile tentation de l’onanisme. Quand la religion condamne l’onanisme, elle
condamne également la solitude (les ermites ne comptent pas, car ils sont
toujours en compagnie et sous le contrôle permanent de Dieu lui-même).

L’onanisme soulage l’individu d’une tension nerveuse et d’un besoin phy-

133
siologique. Certes, il détourne de la lecture du Livre sacré ou de l’envie
d’aller à l’église : après l’orgasme, la principale envie est de dormir. Peut-
être est-ce là l’une des raisons fondamentales de la condamnation par les
Églises de la masturbation : pour forcer les adolescents à venir aux cérémo-
nies religieuses, il faut les détourner d’eux-mêmes. Et c’est précisément dans
l’enfance et dans l’adolescence qu’il est le plus aisé d’endoctriner quelqu’un.

Paradoxalement, malgré leur rhétorique guerrière, les religions n’ont pas


su faire tout le mal qu’elles souhaitaient aux onanistes. Tout ce qu’elles ont
réussi à faire, c’est à rendre coupables et honteux les hommes et les femmes
qui se sont masturbés. Tout en dénonçant férocement l’onanisme, ni le ju-
daïsme ni le christianisme n’entreprirent des représailles tangibles contre les
masturbateurs. Certes, les textes religieux décrivaient l’onanisme comme
un péché mortel, mais ce n’était qu’un péché parmi les autres. Jusqu’à la fin
du XVIIe siècle, les prêtres ne réprimèrent pas sévèrement cette pratique
confessée et ne la ciblaient pas spécifiquement dans leurs prêches. Et les
médecins s’intéressaient alors davantage aux maladies vénériennes.

La masturbation des adultes était un péché, mais insignifiant, et on fermait


les yeux sur l’onanisme infantile. En effet, il y avait d’autres combats plus
importants à mener, contre les hérétiques, les sorciers, les païens ou tout
simplement les pécheurs adultes. Les enfants étaient gentiment répriman-
dés, mais on ne leur faisait pas subir de violence. Parfois, il arrivait même
qu’on les encourageât : au XVIe siècle, l’illustre médecin Fallope, premier
observateur des trompes de l’utérus et inventeur d’un préservatif en lin,
recommanda même aux parents « de sérieusement veiller à la croissance
du pénis du garçon ».

L’apparition du terme « onanisme » au début du XVIIIe siècle révèle un


changement d’attitude. La relative indulgence de l’Église envers la pratique
masturbatoire cessa peu à peu. Ou plutôt, le combat contre l’onanisme fut
repris par la société séculière et les médecins en particulier. La masturba-
tion fut alors incriminée de tous les maux. La société bourgeoise a cru que
ce qui n’était pas autre chose qu’un procédé marketing utilisé par les reli-
gions pour maîtriser les ouailles jusque dans leur intimité, avait un fonde-
ment médical sérieux. La société compléta donc l’idée chrétienne du péché
par une conviction typiquement bourgeoise que le gaspillage (même d’un

134
simple liquide séminal) représentait une menace, autant pour l’homme lui-
même que pour la société en général.

Pour le plus grand bonheur des deux parties, dans un avenir prévisible,
rien de tel n’arrivera : je suis convaincu qu’en dépit des religions et des idéo-
logies, les hommes ne cesseront jamais de se masturber. Tous les hommes
sans exceptions : adolescents, célibataires, mariés, veuves et veufs et, bien
sûr, rabbins et prêtres catholiques ! Et ces derniers plus que les autres : les
médecins du XVIIIe siècle, époque où la lutte contre la masturbation at-
teint son paroxysme, soutenaient que le clergé constituait la seule catégorie
de population qui ne pouvait pas être guérie de cette terrible maladie.

Un « spasme cynique » : les médecins


et les philosophes en guerre contre l’onanisme
Le terme d’« onanisme » apparaît pour la première fois dans une brochure
anonyme publiée à Londres en 1716, intitulée Onania ou l’odieux péché
de pollution de soi-même. Selon l’auteur, parmi les conséquences de l’ona-
nisme, on peut citer l’arrêt de la croissance, y compris de sa progéniture
condamnée à devenir malingre et, bien évidemment, la condamnation
divine. Certains attribuent cette brochure au théologien danois Balthazar
Bekker, d’autres au chirurgien britannique John Marten. En 1809, le doc-
teur Marc-Antoine Petit publie Onan, ou le tombeau du Mont-Cindre – Fait
historique, et dans les années 1860, le philosophe chrétien Jean-Philippe
Dutoit-Mambrini rédige un pamphlet pour mettre en garde les pécheurs
onanistes contre les risques de damnation éternelle.

On peut regretter qu’aucun de ces textes ne soit resté dans nos mémoires ;
le seul ouvrage qui soit passé à la postérité est celui du médecin suisse Sa-
muel Auguste Tissot intitulé L’Onanisme. Paru en 1760, ce livre fut un véri-
table best-seller : Tissot y accuse l’onanisme d’être la cause de misères sen-
siblement plus sérieuses que celles dont on l’accusait auparavant : « Cette
horrible habitude [aurait] conduit à la mort plus de jeunes gens que toutes
les maladies de la terre réunies. »

135
Tissot était-il religieux ou s’appuyait-il uniquement sur son savoir médi-
cal ? C’est à impossible à dire, car Tissot mélange tous les registres argu-
mentatifs. Il affirme tout à la fois que l’onanisme est le péché des péchés, la
cause des dégénérescences physique, morale et intellectuelle. De fait, « […]
la masturbation [est] plus pernicieuse que les excès avec les femmes ». Le
livre de Tissot fut réédité soixante-trois fois en cinquante ans.

Son retentissement fut tel qu’à l’aube du XIXe siècle, la croyance dans les
méfaits de l’onanisme était généralement répandue, autant dans le corps
médical que dans la société civile. À la fin du XIXe siècle, la masturba-
tion fut assimilée à une véritable pandémie qui se serait emparée d’une
grande part de l’humanité. La majorité des encyclopédies et des manuels
répétaient les paroles de Tissot : « La masturbation semble être le moyen
le plus sûr et la voie la plus courte vers la mort ». Personne en Europe ne
doutait qu’un grand nombre de maladies et de perversions étaient causées
par cette pratique solitaire et immorale. La masturbation transformait les
individus en homosexuels et en pervers, et menaçaient les autres de stérili-
té, de dérèglement voire de surdité.

La campagne contre la masturbation atteignit son zénith avec le médecin


catalan Pedro Felipe Monlau. Dans son Higiene del Matrimonio, il affirme
que l’onanisme est une « maladie sans la douleur, ou l’odieux péché qui
entraîne la dégénérescence du corps et la corruption de l’âme ». Dans son
traité Higiena privada, il ajoute : « Onanisme, un spasme brutal et cynique,
prostitution de soi-même, comme toute infamie, rend l’homme triste et lui
inspire des remords, et produit des conséquences tout aussi néfastes que la
copulation excessive. »

Le consensus autour de cette condamnation et la violence dont elle té-


moigne prouve que cette condamnation n’est pas seulement due à un ca-
price des médecins et des moralistes, mais que la société entière partageait
cette croyance. Ce succès est la conséquence logique de l’ascension de la
bourgeoisie. Je ne pense pas, à vrai dire, que le combat contre

l’onanisme ait connu un quelconque succès dans les milieux aristocra-


tiques et artistiques, lesquels sont imprégnés par l’indépendance d’esprit
et l’amour de soi – qualités qui ne sont guère propices à la propagation de

136
l’hystérie collective. En revanche, je comprends mieux pourquoi la bour-
geoisie craignait l’onanisme.

La bourgeoisie des XVIIe-XIXe siècles asseyait alors son pouvoir contre


l’aristocratie et essayait d’être perçue, non seulement comme la classe dé-
tentrice du capital, mais aussi comme la championne de la vertu et de la
morale puritaine : les bourgeois ont œuvré pour assimiler les aristocrates
à des débauchés et les artistes ou la bohème à des petites gens sans mo-
ralité. La peur bourgeoise devant la sexualité était fondée : leurs enfants,
préoccupés par leur carrière, se mariaient de plus en plus tard et étaient
donc soumis à un plus grand risque de corruption morale et de maladies
vénériennes. La quête du plaisir devait donc être maîtrisée, et l’onanisme
mal vu. Dans une bonne société régie par des impératifs économiques, tout

Les charmes de la masturbation.

137
gâchis, fût-il de sperme, devait passer pour blâmable. De surcroît, l’ona-
nisme représentait un danger : le désir de satisfaction solitaire témoignait
d’une impatience indécente et d’un désir de consommer dans l’immédiat
un plaisir moindre que l’on pourrait obtenir en investissant dans la séduc-
tion d’une autre personne, et était donc la cause possible d’une dégénéres-
cence qui saperait l’hégémonie de la classe supérieure des hommes blancs
face aux prolétaires.

La bourgeoisie reprit donc les arguments pseudo-médicaux de Tissot


contre la masturbation, qui affirmait que les femmes onanistes étaient
plus lascives, émancipées et devenaient masculines. Selon lui, elles pos-
sédaient tous les caractéristiques de mutants : leur corps grandissait, leurs
jambes et leurs bras s’épaississaient, leur voix devenait rauque, et leur
clitoris gonflait. Toutefois, les hommes onanistes étaient aussi des mutants :
ils perdaient leur virilité et devenaient efféminés.

Tissot reçut le soutien d’éminents penseurs, dont la réputation et l’autorité


morale ne pouvaient pas être remises en cause. Eux aussi reconnaissaient
que l’onanisme était un crime contre soi-même, contre la nature et contre la
société. Mais, les arguments que développaient ces maîtres à penser étaient
plus profonds et originaux que ceux de Tissot.

L’un des ouvrages fondamentaux des Lumières, l’Encyclopédie, éditée sous


la direction de Denis Diderot, condamne non seulement l’onanisme, mais
aussi les pollutions nocturnes. Les auteurs en distinguent deux types : vo-
lontaires et involontaires : « Tous conviennent que c’est un péché contre
nature. Les rabbins la mettent au rang des homicides ; & saint Paul dit que
ceux qui tombent dans ce crime n’entreront point dans le royaume de Dieu
(I. Cor. vj. 10) ». Les pollutions involontaires servent « plutôt à entretenir la
santé par l’excrétion nécessaire d’une humeur superflue » et sont familières
« aux personnes de l’un & l’autre sexe qui vivent dans une continence trop
rigoureuse », en leur faisant « goûter les plaisirs dont ils ont la cruauté ou la
vertu de se priver ». Les pollutions volontaires sont provoquées « par une
disposition vicieuse des parties de la génération ou du cerveau, & qui mé-
ritent à si juste titre le nom affreux de maladie » et font éprouver « pendant
l’éjaculation, aux environs des prostates & dans le reste du canal de l’urètre,
une sensation semblable à celle qu’auroit pû faire un fer ardent placé dans

138
ces endroits ». À la fin de l’article, ils concluent : « La nature ne manque pas
de supplices pour faire expier les crimes commis contre ses lois, & qu’elle
peut en proportionner la violence à la gravité du mal. »

Tout ce discours ne semble pas très éclairé. Mais pourquoi les philosophes
se sont-ils intéressés à ce problème et y ont-ils vu une portée ontologique ?
Qu’avaient-ils contre l’onanisme ? J’en dirai deux mots, simplement pour
prouver que même les esprits les plus illustres peuvent se tromper.

Kant, par exemple, comme il convient par ailleurs à un philosophe mora-


liste, stigmatisa sans pitié le comportement des partisans de l’onanisme et
le jugea digne de mépris. Cette position est assez étrange de la part de ce
grand homme qui ne s’est jamais marié et dont la rumeur dit qu’il serait
mort vierge… Il considérait l’onanisme comme un double crime à l’encontre
de soi-même : premièrement, dit Kant, le Dieu-créateur a prédéfini la fonc-
tion et le but de chaque être et de chaque action. Dans le domaine sexuel,
cela présuppose la distinction entre objet et sujet sexuel, distinction qui s’es-
tompe dans l’acte masturbatoire. Par conséquent, l’onanisme est fondamen-
talement immoral : le sujet se perçoit lui-même comme un objet destiné à
satisfaire les pulsions animales. Deuxièmement, continue-t-il, le sujet mas-
turbateur « intercale entre lui et son corps un objet fictif produit par l’ima-
gination, une représentation fantasmatique ». En conséquence, le corps
souffre et le processus normal d’excitation est contrefait. La jouissance n’est
donc pas naturelle : « Une jouissance est dite contre-nature quand l’homme
n’y est pas excité par l’objet réel, mais par la représentation imaginaire de
celui-ci. » (Kant, Métaphysique des mœurs, « Doctrine de la vertu »)

De surcroît, Kant rapproche l’acte masturbatoire de la question du suicide :


l’onanisme et le suicide contredisent la finalité naturelle d’un être vivant,
qui est de se conserver soi-même et de préserver son espèce.

Comme Kant, Rousseau associait l’onanisme à la mort. L’onanisme est un


rapport sexuel avec soi-même et une dangereuse substitution d’un objet
réel de désir par un objet factice. C’est donc une atteinte à la diversité natu-
relle de la vie. Par ailleurs, l’onanisme est une perversion du corps humain
qui devrait chercher à connaître autrui et non pas soi-même. Enfin, pour-
suit Rousseau, l’imagination qui remplace le désir naturel n’a pas de limites
et génère ainsi des idées maladives et obsessionnelles qui permettent de

139
jouir de son corps sans susciter le désir d’autrui : « Ce vice est de disposer
pour ainsi dire à leur gré de tout le sexe et de faire servir à leurs plaisirs la
beauté qui les tente sans avoir besoin d’obtenir son aveu. » Personnelle-
ment, j’adhère à cette opinion : à mon grand regret, les femmes imaginaires
sont toujours bien plus sexy que celles qui sont bien réelles. Dans l’Émile,
Rousseau condamne de nouveau la pratique de l’onanisme :

« Le souvenir des objets qui nous ont frappés, les idées que nous avons ac-
quises, nous suivent dans la retraite, la peuplent, malgré nous, d’images plus
séduisantes que les objets mêmes, et rendent la solitude aussi funeste à celui
qui les y porte, qu’elle est utile à celui qui s’y maintient toujours seul. […]. Il
serait très dangereux qu’il [l’instinct] apprît à votre élève à donner le change
à ses sens et à suppléer aux occasions de les satisfaire : s’il connaît une fois ce
dangereux supplément, il est perdu. »

La conclusion qu’en tire Rousseau est originale : aussi commun soit-il, l’ona-
nisme ne cesse pas d’être un vice vulgaire qui risque de faire perdre tout désir
pour le sexe opposé. Il vaut mieux coucher avec des prostituées : mieux vaut
la débauche que l’onanisme. Même Voltaire, apôtre de la liberté, condam-
nait l’onanisme : « Quoique cet onanisme n’ait rien en commun avec l’amour
socratique, qu’il soit plutôt un effet très désordonné de l’amour-propre. » Je
ne sais pas vraiment ce que l’« amour désordonné de soi » a fait à Voltaire et
en quoi il est inférieur à l’« amour socratique », qui est pédérastie.

Dans le contexte des croyances de l’époque, l’assertion, kantienne et rous-


seauiste, selon laquelle le principal danger de l’onanisme proviendrait de l’ab-
sence d’objet au désir est logique : par le sacrement du mariage, Dieu nous
fournit un partenaire. La société séculière est bien d’accord sur ce point :
selon elle, la sexualité est une affaire de domination sexuée : les hommes
doivent désirer non pas leur main, mais des femmes bien réelles (la leur),
tandis que ces dernières doivent se résigner à jour le rôle d’objet du désir
masculin. Selon cette norme, les onanistes doivent cesser des rapports ma-
ladifs avec leur propre corps. Cet argument peut être reformulé de manière
concrète : lorsqu’il se masturbe, l’homme se baise soi-même (puisqu’il est
lui-même l’objet du désir). Et alors ? Pourquoi devrions-nous toujours être
redevables d’autrui, et jamais de soi-même ? Qu’y a-t-il du mal dans l’amour
de soi, dans l’amour de ses mains tendres ? L’Ancien (Lévitique 19 : 18) et le
Nouveau (Marc 12 : 31) Testament n’enjoignent-ils pas à aimer son prochain

140
comme soi-même ? Autrement dit, l’amour de soi doit être premier ! En effet,
comment peut-on prétendre aimer et faire plaisir à autrui avant de s’aimer
soi-même ? Je suis convaincu que les philosophes contemporains partagent
mon point de vue ; d’où leur intérêt pour les pratiques médicales insensées
des XVIIIe-XIXe siècles destinées à vaincre l’odieux péché d’onanisme.

Foucault, par exemple, en commentant la campagne contre l’onanisme, ex-


plique qu’à partir du XVIIIe siècle, l’enfant masturbateur se construit autour
de deux discours : l’un, ancien, du pécheur, et l’autre, nouveau, d’un malade
qu’il faut corriger par la punition et la surveillance. Le « secret universel »
connu de tous, mais dont personne ne parle ouvertement, devient un pro-
blème non seulement du confesseur, mais aussi des parents, des médecins
et des professeurs. Ce secret est la racine de tous les maux, la cause occulte
des maladies psychiques, physiques et nerveuses.

Malgré la profusion des travaux sur les terribles maladies causées par l’ona-
nisme, publiés par de nombreux médecins des XVIIIe-XIXE siècles (dont
le Suisse Tissot, les Français Lallemand, Lafond et Fournier ou les Alle-
mands Fubinger et Rohleder), il n’y a pas eu de tentative de présenter ces
thèses de façon systématique et cohérente. J’essaierai d’y remédier. D’au-
tant plus que toutes ces thèses, tels des clones, examinaient le problème de
l’onanisme sous le même angle – de telle sorte qu’il est aisé de les exposer
de façon impersonnelle. Je vous propose, non seulement de lire, mais de
tester sur vous ces idées : il serait arrogant de croire que les hommes d’il
y a seulement 180-130 ans étaient des idiots et que leur vie sexuelle était
radicalement différente de la nôtre.

Premièrement, toutes ces doctes personnes affirment que le sperme n’est


pas une humeur ordinaire qui doit être évacuée lorsqu’il y a trop plein. Le
sperme s’accumule dans les réservoirs pour y acquérir une perfection et
devenir propre à de nouvelles fonctions. L’une d’entre elles est de retour-
ner dans le sang pour stimuler les autres fonctions de l’organisme. Dès lors,
toute déperdition excessive de sperme est un crime contre soi, parce qu’elle
appauvrit ou même supprime ce mécanisme de retour, ce qui cause toutes
les maladies physiques et psychiques de l’onaniste.

Deuxièmement, les orgasmes fréquents que connaît l’onaniste font que


son corps perd ses forces vitales, qu’il ne peut pas récupérer. L’onaniste

141
images de jeunes femmes souffrant des conséquences de l’onanisme accompagnées de descrip-
tions des maladies (débilité, dos voûté, cou gonflé). M. le Dr Rozier, Des habitudes secrètes ou
des maladies produites par l’onanisme chez les femmes, Paris, Audin, 1830)

Comment ne pas lutter contre l’onanisme si ces maladies en résultent ?

142
Des habitudes secrètes ou des maladies produites par l’onanisme chez les femmes par M. le
docteur Rozier, Paris, Audin, 1830.

La lutte contre l’onanisme était menée à l’aide de mensonges :


constatez ici les conséquences prétendues de l’onanisme !

143
est donc un individu constamment épuisé et au visage pâle. De plus, le
masturbateur, qui opère généralement debout ou assis, se fatigue plus que
l’amant allongé sur le corps de sa partenaire (c’est un véritable hymne à la
position du missionnaire tant appréciée par le christianisme) qui profite
en plus de l’échange intense et fortifiant de transpirations. Épuisé et privé
de la sueur nourricière, le masturbateur n’éprouve aucune exaltation, au-
cun plaisir propre à l’acte sexuel naturel. De fait, l’onanisme engendre un
vieillissement prématuré : le corps perd sa fraîcheur et sa beauté, enfle, des
cernes apparaissent sous les yeux, des boutons sur le visage (voici la cause
de l’acné chez les adolescents), avec un risque de gale et de calvitie précoce.
Ce processus serait particulièrement néfaste car plus rapide pour les jeunes
filles.

Troisièmement, la masturbation est la cause de douleurs et de fièvres. Les


systèmes digestif (mauvaise haleine, saignement de nez, perte d’appétit,
nausée, vomissements, diarrhée, incontinence) et respiratoire (saigne-
ments de nez, tuberculeuse, toux), ainsi que la circulation sanguine, l’ouïe
et la vue (infections oculaires et cécité en résultant) souffrent le plus. Évi-
demment, les organes génitaux ne sont pas exceptés par cette dégénéres-
cence : flaccidité du pénis recouvert de boutons, impuissance et stérilité.

L’onanisme était également considéré comme responsable de conséquences


négatives sur le système nerveux. La façon dont s’évacue le sperme est com-
parable à un spasme, une convulsion, comparable à une crise d’épilepsie.
On affirmait donc que l’éjaculation excessive impliquait des insomnies, des
crises d’épilepsie, d’hystérie voire des formes de paralysie.

Selon les auteurs de traités médicaux, une perte partielle ou complète de


mémoire est possible. Diderot écrit dans l’Encyclopédie qu’« il seroit même
à souhaiter qu’ils en fussent dépourvus au point d’oublier tout à fait les
fautes qui les ont ordinairement plongés dans cet effroyable état ». L’ona-
nisme rend débile et inhabile à l’étude (on citait le fameux exemple d’un
garçon de douze ans qui savait à peine parler et était analphabète, cité par
Tissot). Dans les pires cas, il provoque l’imbécilité et la démence.

Mais ce n’est pas tout. Les formes extrêmes d’onanisme aboutissent à une pa-
thologie appelée spermatorrhée, émission involontaire et continue du sperme

144
Martin Van Malae, Illustration faisant partie de la série
« La Grande Danse macabre des Vifs », 1905.

Parents, n’ayez pas peur lorsque vos enfants se mettront


à faire la même chose – ceci est parfaitement normal !

145
au fur et à mesure de sa formation sans aucun désir, érection ou plaisir. Une
sorte de pollution nocturne permanente émettant non pas du sperme nor-
mal, mais un liquide ressemblant à de la bave d’escargot. La spermatorrhée
possède un impact désastreux sur l’esprit et le corps du malade, surtout sur
ses parties génitales qui s’épuisent et cessent de fonctionner. Même si la pre-
mière description de cette maladie a été donnée par Tissot (« le flux de se-
mence était continuel ; ses yeux chassieux, troubles, éteints, n’avaient plus la
faculté de se mouvoir ; le pouls était extrêmement petit, vite et fréquent ; la
respiration très gênée »), le chirurgien français Claude-François Lallemand
est reconnu comme le véritable découvreur de cette théorie. Ses œuvres
étaient particulièrement appréciées en Angleterre et aux États-Unis.

Lallemand affirmait que chaque homme ne pouvait éjaculer que 5 400 fois
dans sa vie. Il était indispensable de protéger avec soin cette précieuse res-
source, dont la perte causerait la dégénérescence des futures générations. La
bonne nouvelle était que, avec une bonne méthode, tous les malades atteints
de spermatorrhée pouvaient être guéris – sauf les prêtres qui souffrent de
pollutions à cause de leur travail, durant des confessions, et les médecins
s’occupant de femmes érotomanes (je me demande si cela concerne aussi les
gynécologues hommes).

La folie médicale me paraît sans limite : toutes les maladies possibles et ima-
ginables ont été inventées, toutes causées par l’onanisme, pratique patholo-
gique qui signifiait une condamnation à mort. Il était donc normal que la
masturbation s’accompagnât de « l’horreur des regrets quand les maux ont
dessillé les yeux sur le crime et sur ses dangers ». En un mot, le masturba-
teur aurait un corps mort mais toujours en vie (si c’était vrai, tous mes amis
et moi serions déjà morts).

Dans la lutte contre l’onanisme, compte tenu de leur autorité scientifique,


les médecins, les moralistes et les institutions éducatives sont parvenus à
de meilleurs résultats que les religions abrahamiques. Ils ont fait plus de
dégâts : grâce à des articles médicaux, des livres, des dictionnaires et des
encyclopédies, ils ont réussi à instiller la peur dans les populations d’Eu-
rope, d’Angleterre et des États-Unis. Qu’importe que ces honnêtes médecins
aient cru ou non à leurs affirmations, qu’ils se soient trompés, ou qu’ils aient
été des paranoïaques obsessifs ou des menteurs pathologiques, l’important

146
est que cette campagne pseudo-scientifique fut le premier fake médical de
l’histoire. L’onanisme a été mis hors la loi, et les répressions médicale, admi-
nistrative et éducative furent sévères.

Tous les enfants sont devenus des criminels potentiels à surveiller en perma-
nence : ils ne devaient pas être laissés seuls, il fallait les observer du matin au
soir, à la maison et dans les écoles. Ils devaient dormir dans des lits séparés et
toutes les formes de jeux sexuels étaient prohibées. Pour les convaincre, mé-
decins et parents usèrent de menaces et de violence psychologique : ils racon-
taient des histoires terribles sur les maladies à des enfants terrifiés. Les garçons
en souffraient le plus, car on menaçait de leur couper le pénis : la préservation
du sperme du jeune adolescent est devenue le premier devoir des parents.

Le tabou de l’onanisme infantile déploya un large éventail de moyens pré-


ventifs, comme le régime strict pour les deux sexes, l’interdiction aux filles
de monter à cheval, puis à bicyclette, et de grimper aux arbres, voire de
croiser les jambes. Au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, un
grand nombre de brevets pour des dispositifs contre l’onanisme furent dé-
posés, notamment en Angleterre et aux États-Unis. Les organes sexuels
devaient rester inaccessibles aux mains : on fermait les poches des panta-
lons, on utilisait des caleçons à poches boutonnées à l’arrière, on liait les
mains par des bandages durant la nuit. On préconisait aussi l’utilisation
de clystère à l’eau froide, on attachait les mains à la tête du lit et on mettait
des camisoles ressemblant à celles des hôpitaux. Les tables à l’école étaient
conçues d’une telle façon que les filles ne pouvaient pas croiser les jambes.

Certaines inventions étaient plus raffinées : on a conçu des pansements d’ar-


gile, des bandages en mélange de papier et de coton avec une ouverture
pour uriner, des emplâtres brûlants, des grilles en fils de fer ou des cerceaux
métalliques vissés ou cadenassés, qui rappelaient fortement les ceintures de
chasteté du Moyen-Âge. On devait mettre ces appareils pour dormir (mais
parfois, leur port était préconisé sans interruption si l’onaniste s’avérait être
un(e) récidiviste). On recommandait aux parents de faire porter à leurs en-
fants des gants râpeux en métal, ou un tuyau composé de piques sur leur
sexe. Le professeur allemand Hermann Rohleder explique en détail tous ces
moyens de lutte contre l’onanisme dans son œuvre magistrale L’Onanisme,
publiée en 1911.

147
Est-il besoin de rappeler que ces pratiques préventives étaient en vigueur
à la fin du XIXe siècle, en pleine révolution scientifique et technique, à
l’époque où fut inventé le moteur à combustion interne, les premiers gé-
nérateurs électriques, les automobiles, les avions, le téléphone et la radio,
mais aussi les matières plastiques et le cinématographe.

Au fil du temps, les médecins comprirent que le plus important, afin de gué-
rir les petits onanistes, était de ne pas laisser apparaître l’excitation sexuelle.
Toute érection chez les garçons ou toute excitation chez les filles devaient
être accompagnées de sensations intensément douloureuses. L’existence
en soi des organes sexuels devait être associée à la douleur. Après de
nombreux essais, on réussit à élaborer certaines méthodes efficaces qui
rendent gloire à l’ingéniosité humaine :
• Cautérisation des organes génitaux à l’aide d’un fer brûlant ou d’élec-
tricité – vaut mieux souffrir que de céder à la tentation de l’onanisme !
Ce moyen est particulièrement efficace pour les jeunes filles.
• Utilisation d’une bague munie de piquants dans sa face interne. À
chaque érection, même pendant le sommeil, les piques s’enfonçaient
dans la verge et causaient une douleur insupportable. Ensuite, pour
brider l’érection, utilisation de choc électrique ou d’un signal sonore
strident (appareil de Milton).
• Adhésion des bouts du prépuce à l’aide d’une épingle ou sa complète
infibulation (par couture) sur sa face antérieure en laissant une ou-
verture pour la miction. Une méthode aussi radicale était considérée
comme la seule stratégie efficace en cas de fréquentes récidives. Cette
fermeture du prépuce réduisait la taille du sexe et son gonflement
lors de l’érection et, bien évidemment, provoquait une douleur in-
supportable. Une variante consistait à pratiquer l’infibulation au bord
du prépuce : on cousait le prépuce tiré vers l’avant sur toute sa face
antérieure à l’aide d’une solide aiguille. Une fois ces trous cicatrisés,
consolidés et durcis, on y passait un solide fil d’argent qui empêchait
dès lors tout contact du prépuce avec le gland, en provoquant ainsi
une intense douleur à la moindre tentative de bouger le prépuce sur le
gland. L’infibulation des filles, aussi assez populaire, consistait à mettre
des bagues entre les grandes lèvres ou, mieux, à les coudre à l’aide d’un

148
Instruments utilisés pour empêcher les filles et les garçons de se masturber.
Illustration tirée de l’ouvrage de Jean Stengers et Ann Van Neck Histoire
d’une grand peur – La masturbation.

fil d’argent. Il fallait laisser un trou ne dépassant pas le diamètre d’un


auriculaire – dans ce cas seulement, la fille ne pouvait plus toucher son
clitoris. Parfois, on disséquait le clitoris.
• Cautérisation du sexe par l’acide et la pose de sangsues : une expé-
rience de cette sorte, même brève, tue pour longtemps toute envie de
toucher son sexe.
• Introduction dans le canal de miction (urètre) de solutions chaudes et
de longues aiguilles, sa cautérisation par un fil de fer chauffé à blanc. Je
suis nul comme masturbateur !

Quels résultats a-t-on obtenus avec ces horribles et outrageantes humilia-


tions des enfants ? Comme on pouvait s’y attendre : aucun. Le désir « cri-
minel » réapparaissait sans cesse durant la puberté. Cette croisade contre
l’onanisme est ainsi devenue un monument de la folie des hommes, de leur
adoration des chimères et de leur rébellion insensée contre la nature. Chas-
sez le naturel, il revient au galop !

L’onanisme n’a jamais cédé une once de terrain et restait omniprésent : à la


maison, à l’école, dans les internats et dans les colonies de vacances. On se
masturbait sous les yeux des parents, des professeurs et des surveillants. Je
suis prêt à croire que les médecins et les moralistes ont « sauvé » un certain

149
Un anneau de pollution.

nombre de garçons, aussi infime soit-il en comparaison du nombre de mas-


turbateurs. En effet, pour se masturber, les garçons ont besoin d’être seuls
et de pouvoir utiliser leurs mains. En revanche, cette campagne a connu un
échec cuisant avec les filles : même si les appareils anti-masturbatoires les
empêchaient de se toucher, elles pouvaient tous simplement tendre les mus-
cles des jambes, et y trouver satisfaction. L’échec cuisant de la lutte contre
l’onanisme s’est révélé évident dès la première moitié du XIXe siècle. Les
médecins ont donc trouvé une meilleure idée : au lieu de tenter de vaincre
la sexualité naturelle des jeunes gens, ils entreprirent d’épuiser leur corps
par des exercices physiques, qui calmeraient leur ardeur indécente par la
fatigue. L’idée antique « Un esprit sain dans un corps sain » a ainsi été refor-
mulée : « Un esprit fatigué dans un corps fatigué ».

Pour dire la vérité, il semble assez raisonnable de réprimer des désirs


sexuels à l’aide des exercices physiques : je me souviens très bien d’avoir
entendu la même chose, lorsque j’étais un jeune étudiant. Il serait intéres-
sant de recueillir des statistiques liées à l’onanisme parmi les sportifs pro-
fessionnels. Des sportifs ordinaires, pas des stars : ces derniers ont tant de
fans qu’ils n’ont pas le temps de se masturber.

La France fut le premier pays européen à avoir mis en œuvre cette idée.
Claude-François Lallemand, inventeur de la spermatorrhée et le premier

150
médecin à avoir proposé la circoncision en tant que méthode de sa gué-
rison, soutient dans Des pertes séminales involontaires (1836-1842) que
les jeunes gens pleins de vie, même ceux qui ont grandi dans les milieux
bourgeois stricts et religieux, ne peuvent pas résister à l’appel de la chair
et se livrent à la masturbation ou à la débauche sexuelle. Afin de prévenir
leur déchéance, le bon médecin leur prescrit des exercices physiques par-
ticulièrement éprouvants, qui fonctionnent mieux que toute surveillance,
aussi bien organisée soit-elle : « Il devrait donc y avoir dans tous les col-
lèges, dans toutes les maisons d’éducation, sans exception, un gymnase, un
professeur de gymnastique, et des prix pour tous les exercices du corps. »
Les recommandations de Lallemand se fondent même sur une étude socio-
logique approfondie : « Pourquoi l’enfant du pauvre, malpropre, mal nourri,
mal vêtu, mal abrité, n’est-il pas écrasé par l’excès du travail ? C’est que cette
fatigue elle-même le préserve de mauvaises habitudes. Pourquoi l’enfant du
riche, bien soigné sous tous les rapports, préservé de tous les côtés, s’arrête-
t-il bien souvent dans son développement physique, intellectuel et moral ? »

Transformer donc l’énergie libidinale en ardeur au travail : tel est le pro-


gramme. Quelques décennies plus tard, le médecin Émile Jozan, dans son
livre intitulé D’une cause fréquente et peu connue d’épuisement prématu-
ré : traité des pertes séminales, à l’usage des gens du monde, contenant les
causes, les symptômes, la marche et le traitement de cette grave maladie
(1864), enjoint les parents et les maîtres d’école à prendre des mesures dra-
coniennes pour contrer ce fléau qu’est la masturbation :
« Ne vous bercez pas d’un espoir chimérique ! Réussir, c’est conserver la santé ;
ce n’est pas maintenir un état impossible d’innocence et de pureté absolues… Ne
comptez plus ni sur l’éducation, ni sur la morale, ni sur les menaces ! Le spectre
hideux de l’onanisme s’avance ! La maladie et la mort peuvent seules l’arrêter ! »

La réussite repose sur une technique militaire, la diversion, et tend à l’épui-


sement des corps :
« Il vaut mieux agir par voie de diversion : c’est le corps qu’il faut fatiguer et
rompre par les exercices matériels, pour dompter l’esprit ; c’est dans le système
musculaire qu’il faut faire refluer, par des exercices périodiques et réguliers,
toutes les énergies exubérantes de la vie. C’est dans le gymnase que meurent les
désirs coupables et les mauvaises pensées de la salle d’étude. »

151
Mihaly Zichy, La Masturbation, 1911.

L’onanisme à l’époque de nos arrière-grands-pères.

152
Jozan achève son plaidoyer mémorable par une véritable harangue : « Re-
levons donc les gymnases antiques, remettons en honneur les couronnes
olympiques ! » Coubertin a-t-il puisé son inspiration dans ce magnifique
ouvrage ? Il est très probable que l’opinion des médecins hygiénistes a été
prise en compte par les plus hautes sphères du pouvoir. L’État décide d’agir
dès le mois de février 1869 : le ministre de l’Éducation Victor Jean Duruy
émet un décret rendant obligatoire la gymnastique scolaire et généralisant
la construction de gymnases dans les établissements. Et pour lutter contre
la masturbation des jeunes filles, on leur recommande alors des activités
sportives intenses, dont le cyclisme et l’équitation (activités qui étaient au-
trefois jugées pernicieuses). La lutte contre l’odieux péché de la masturba-
tion ne fut donc pas inutile : elle a favorisé l’émergence du sport de masse
et la création des Jeux olympiques.

Si, au début du XXe siècle, en France, la lutte contre l’onanisme est reléguée
au second plan, aux États-Unis et en Angleterre, ce n’est guère le cas. Des
efforts conséquents et des ressources considérables ont été engagés dans la
lutte contre cette terrible maladie. Je parle du mouvement des Boy Scouts,
qui comptait dès sa création en 1907 presque cent mille membres, tous
issus des meilleures familles. Les organisateurs du mouvement étaient lit-
téralement obsédés par la masturbation : selon eux, cette pratique mettait
en péril la survie de la race anglo-saxonne et représentait un danger plus
grave que les maladies vénériennes ou les grossesses non désirées. Ils affir-
maient que la masturbation n’était pas naturelle, mais qu’elle était causée
par la consommation de produits de trop grande qualité, d’images porno-
graphiques et d’histoires grivoises. Les instituteurs espéraient qu’ils suffi-
raient d’expliquer aux jeunes garçons les effets néfastes de l’onanisme sur
leur organisme (faiblesse, nervosité, timidité, débilité) et de leur faire faire
des activités physiques intenses pour les guérir de cette habitude.

Quelle conclusion tirer de la lutte contre l’onanisme, entreprise par la société


occidentale séculière durant plus de cent cinquante ans ? Une seule : la prise
en charge de la lutte par les autorités médicales s’est révélée catastrophique.
Le discours médical contre la sexualité des adolescents a engendré des ré-
pressions d’autant plus terribles qu’on croyait le diagnostic scientifiquement
fondé. Des centaines de milliers de jeunes gens en ont été victimes.

153
Le triomphe de l’onaniste
À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la lutte contre l’onanisme a peu à
peu été reléguée au second plan, comme si, en seulement quelques dizaines
d’années, cette pratique n’avait plus été en vigueur. Cette évolution s’est faite
sans aucune raison apparente. En tout cas, je ne saurais pas fournir les rai-
sons pour lesquelles on a soudainement perdu envie de lutter contre ce qui,
peu auparavant, était considéré comme la source principale des maux qui
affligeaient l’humanité.

Dieu était pourtant toujours le Big Brother omniscient, et les prêcheurs


religieux aussi nombreux. Chaque foyer possédait encore un exemplaire
du Livre sacré, qui dispensait toujours avec la même véhémence son ensei-
gnement sur l’histoire de ce péché mortel. Les médecins étudiaient dans les
mêmes universités que leurs prédécesseurs et traitaient des patients dont
les problèmes étaient similaires à ceux de leurs parents ; enfin, philosophes
et moralistes n’étaient pas moins nombreux qu’avant. Comment donc ex-
pliquer que la digue épaisse, patiemment érigée par l’Europe et l’Amérique
pour combattre cet odieux péché, a commencé à s’effondrer ? Peut-être que
la société bourgeoise de l’époque s’était-elle suffisamment enrichie ? Peut-
être a-t-elle voulu goûter aux plaisirs que les mœurs libres de l’aristocratie
enfin déclassée autorisaient ?

Peut-être les médecins ont-ils enfin ouvert les yeux et mieux compris la
morphologie humaine ? Peut-être ont-ils découvert que les adversaires de
l’onanisme, présidés par Tissot, avaient falsifié des données afin d’instiguer
la peur et empoisonner la vie des adolescents avec des interdits stricts ?
Quoi qu’il en soit, la critique des méthodes employées dans la lutte contre
l’onanisme infantile et de ses effets a, dit-on, permis l’invention de la psy-
chanalyse par Freud.

À la fin du XIXe siècle, les médecins ont pensé que l’hystérie féminine (qui
n’existe pas) était causée non pas par l’onanisme et ses fantasmes, mais plu-
tôt par la frustration sexuelle. Au lieu d’appareils limitant la masturbation
et entravant l’orgasme, ils ont proposé une nouvelle méthode : permettre
aux patientes de jouir, y compris dans le cabinet du médecin, à l’aide d’un

154
Félicien Rops, Sainte Thérèse.

155
vibromasseur récemment inventé. On dit qu’il est devenu le sixième appa-
reil d’électroménager le plus vendu après l’ampoule, la machine à coudre,
le ventilateur, la bouilloire et le grille-pain. Quoi qu’il en soit, je ne peux
que remarquer, avec ironie, que ce que les médecins voyaient comme une
source de la maladie mortelle en est devenu le remède.

Pour les hommes, dont on essayait autrefois de rétablir la virilité en les


empêchant de se masturber, on comprit que l’onanisme n’était pas la cause
de leur impuissance. On a donc cessé d’utiliser, pour les guérir, de puissants
chocs électriques – ce qui n’est manifestement pas la plus agréable sensa-
tion au monde !

Dès 1924, Larousse assure que la masturbation des adolescents ne devrait


plus « déranger les parents ». Autre symbole de la fin de la lutte contre le
plaisir solitaire : à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, l’onanisme
retrouve son nom de « masturbation » – et redevient normal. Tout enfant
découvre inévitablement que toucher ses organes génitaux lui procure du
plaisir, et il se livre alors à la masturbation. Sexologues et psychanalystes
parlent de la masturbation comme d’une étape nécessaire dans le dévelop-
pement de l’enfant, quel que soit son sexe, absolument inoffensive pour la
société en général et pour la vie future. Ils affirment aussi que, pour une
femme adulte, la probabilité d’atteindre l’orgasme augmente en proportion
de ses pratiques masturbatoires dans l’enfance. Il me semble plutôt que son
orgasme dépend, avant tout, non pas de ses expériences solitaires infan-
tiles, mais du choix de son partenaire actuel.

Les parents ne doivent donc pas s’inquiéter des pratiques masturbatoires


de leurs enfants, mais plutôt de leur absence – qui peut révéler une mala-
die ou une déviance. À l’âge adulte aussi, il est impossible de se passer de
masturbation : seule la masturbation peut aider les célibataires à se libérer
de la pression sexuelle qu’ils subissent, et à rendre la vie quotidienne plus
agréable. Bien sûr, les Églises continuent cependant de dénoncer l’ona-
nisme avec ferveur… Et, bien que cela soit étonnant, de nombreux mé-
decins américains soutiennent encore la position de l’Église et de Tissot.
Sans partager leur opinion, je veux bien douter de l’effet bénéfique de la
masturbation sur la santé des individus, et je veux bien admettre qu’il doit
exister des cas où elle s’avérerait une activité dangereuse : après tout, même

156
le jogging ou la marche peuvent être des activités à risque. Peut-être y a-t-il
des cas où la masturbation aurait réellement causé un épuisement physique
ou nerveux excessif ou une perte d’énergie libidinale ?

Quid de tous ces hommes qui ont professé la répression barbare contre
les enfants masturbateurs durant un siècle et demi ? Quid de Kant, de
Rousseau, de Voltaire ? Quid de tous les autres moralistes et médecins
éminents ? Est-il possible qu’ils se soient tous trompés ? Bien sûr ! Mais
tout le monde peut se tromper. Religieux, prophètes, ecclésiastes, penseurs,
philosophes et scientifiques : tous se trompent régulièrement. Personne ne
peut prétendre détenir la vérité absolue, et personne ne devrait s’abstenir
de douter. On doit douter de tout, sauf de ses instincts : les instincts ne se
trompent jamais.

Il est assez étonnant de constater que certains médecins américains sou-


tiennent encore la position de l’Église et de Tissot. Sans partager leur at-
titude négative envers la masturbation, je n’affirmerais pas que sa pratique
est tellement bénéfique pour la santé et la psychique qu’il ne peut pas y
avoir d’exceptions. Tout peut être dangereux pour la santé, même le jogging
ou la marche. Il y a sûrement des cas où la masturbation a causé l’épuise-
ment physique et nerveux et la perte d’intérêt pour le sexe opposé.

Dans mes travaux préparatoires, je me suis plongé dans la lecture de di-


zaines de livres, articles et études scientifiques de sociologie, de sexologie
et de pédagogie à la recherche de statistiques sur l’onanisme. En vain. Je
n’ai trouvé aucune statistique fiable. Non parce que j’aurais mal cherché,
mais parce que ces statistiques n’existent pas : la majorité des indivi- dus
ne veulent pas reconnaître qu’ils se masturbent, car cette pratique est trop
intime ou inavouable. Obtenir ces chiffres requerrait peut-être l’usage de
méthodes de programmation neuroleptique, de « sérum de vérité » telles
que la CIA, le KGB ou la Sainte Inquisition pourraient déployer. Autant
dire que c’est une mission pratiquement impossible.

Une source m’a appris qu’en 1948, 99 % des garçons âgés de huit à douze
ans se mas- turbaient – ce pourcentage me semble exagéré, malgré mon
esprit libertin. Rien n’est dit à propos des filles. En revanche, en 1953, seule-
ment 40 % des femmes se masturbaient avant leur premier rapport sexuel,

157
Egon Schiele, Femme debout en rouge, 1913.

158
et, en 1990, elles étaient déjà près de 70 %. Je vois deux explications plau-
sibles à cette évolution : la première, c’est qu’en moins de quarante ans, la
culture sexuelle des femmes a changé ; la deuxième, c’est que la pression
sociale a diminué laissant les femmes plus libres de pratiquer cette activité
et de l’avouer (sous couvert d’anonymat).

Il est un peu plus facile de trouver des statistiques contemporaines. Selon le


Contexte de la sexualité en France (Insem, INED, 2006), 90 % des hommes
et 60 % des femmes (quelle inégalité des sexes !) se masturbent régulière-
ment. L’anthropologue Philippe Brenot a précisé en 2013 (Nouvel éloge de
la masturbation) que 87 % des hommes et 68 % des femmes le faisaient.

Selon les statistiques européennes, entre 85 et 96 % des hommes se mas-


turbent régulièrement. Le rapport américain daté de septembre 2016
affirme que pratiquement tous les Américains se masturbent : 95 % des
hommes, mariés ou célibataires, le font 15 fois par mois en moyenne, tandis
que 81 % des femmes qui se masturbent ont de solides valeurs familiales.
Les femmes célibataires se masturberaient même plus que les hommes cé-
libataires – 16 fois par mois en moyenne –, alors que les femmes mariées,
seulement 8 fois ! Il est important d’être attentif autant aux critères quanti-
tatifs que qualitatifs : 20 % des hommes masturbateurs et 30 % des femmes
reconnaissent que la masturbation leur apporte plus de plaisir que le devoir
conjugal. Les familles suédoises sont bien plus soudées : seulement 10 %
des hommes et 29 % des femmes pensent ainsi.

La masturbation des célibataires me semble moins intéressante que celle


des personnes en couple. Il faudrait transmettre cette information aux
adolescents et aux jeunes amoureux qui entament une relation. Il faudrait
leur enseigner que la vie n’est pas une romance à l’eau de rose, comme le
fait croire la littérature classique, mais que la relation amoureuse saine et
durable n’exclut pas forcément la solitude et ses plaisirs. Il faudrait leur
enseigner les bonnes techniques pour se masturber et se satisfaire plei-
nement soi-même. D’autant qu’il leur est possible de profiter du progrès
technique – surtout pour les femmes, qui peuvent dorénavant se passer des
bougies, concombres, bananes, et autres substituts antiques et les troquer
contre des appareils connectés intelligents comme des vibromasseurs ma-
gnétiques à ultrasons.

159
Ces myriades de chiffres et leurs infinies contradictions m’ont tellement
fatigué, qu’il ne me reste pas d’autre choix que de vous livrer mon intime
conviction, fondée uniquement sur mon expérience personnelle, sur celle
de mes amis, de mes connaissances, et sur mon bon sens : tout le monde
se masturbe, à l’exception, peut-être, des plus jeunes et des plus séniles, des
très malades et des manchots, probablement.

L’onanisme a même fait irruption aux Nations unies. En 1994, la direc-


trice du service de santé publique (Surgeon General) des États-Unis, Joyce-
lyn Elders, a déclaré que l’onanisme n’était nullement répréhensible : « La
masturbation est quelque chose qui fait partie de la sexualité humaine, et
peut-être que faudrait-il même l’enseigner à l’école ». Puis, elle a précisé :
« Nous savons que plus de 70 à 80 % des femmes et 90 % des hommes se
mas- turbent ; les autres mentent ». Cette déclaration déclencha une polé-
mique qui lui coûta son travail : elle fut licenciée par le président Clinton,
un an avant l’affaire Monica Lewinsky. L’intervention d’Elders à la tribune
des Nations unies eut un grand retentissement : le 7 mai (date de la prise
de parole d’Elders) est désormais la Journée internationale de la mastur-
bation. Cette journée est célébrée chaque année dans de nombreux pays,
notam- ment en République tchèque où des milliers d’amateurs de mas-
turbation se réunissent sur la Place de la Vieille-Ville, à Prague, pour y
pratiquer en groupe la masturbation.

Ces militants déclarent éprouver un « sentiment unique de l’unité et de la


fraternité » lorsqu’ils « jouissent ensemble ». Je regrette de ne plus être as-
sez jeune pour y participer ! Les États-Unis suivent la République tchèque :
la Journée de la masturbation y est célébrée au milieu de nulle part ! Néan-
moins, on organise les Masturbation vacation de quatre jours dans le cadre
du festival Burning Man, durant lesquelles les hommes sont censés mon-
trer leur pénis et partager les secrets de leur technique.

Puis-je dès lors pousser un soupir de soulagement et croire que tout s’est
arrangé ? Les hommes se sont masturbés tout au long de l’histoire de leur
espèce, jusqu’à ce que la loi divine et les médecins ne le leur interdisent
pendant quelques siècles. Et maintenant, n’y a-t-il plus de problème ? A-t-
on enfin renoncé à torturer ses propres enfants et soi-même en se culpa-
bilisant ?

160
Auguste Rodin, Femme nue allongée aux jambes écartées, les mains au sexe, 1900.

Pour Rodin, la femme se masturbait incarnait le principe de la vie et de l’instinct libéré.

161
Hélas, non, ce n’est pas le cas.

En dépit de ces avancées notoires, le passé nous a transmis en héritage


quelques dispositifs de répression qui perdurent encore. Et ces méthodes
dont nous avons héritées étaient les plus efficaces et les plus barbares : l’ex-
cision et la circoncision du prépuce. Ces pratiques sont toujours en vigueur
dans certains pays, et des millions d’enfants sont encore mutilés de nos
jours. En 2017, les Nations Unies estimaient à 200 millions la population
féminine excisée, et dans le monde, une jeune fille est encore mutilée de la
sorte toutes les 20 secondes !

La circoncision des garçons est, en dépit des dires de certains, aussi une
forme de mutilation, dont la popularisation a été conduite par ceux qui
luttaient contre les pratiques masturbatoires.

L’idée de circoncire le prépuce et de procéder à l’ablation du clitoris et des


petites lèvres en vue de limiter le besoin onaniste est apparue au XIXe
siècle. Le Dictionnaire de médecine et de thérapeutique médicale et chirurgi-
cale (1877) préconise l’usage de la circoncision et l’infibulation :

« Chez les garçons qui ont le prépuce très long […] il n’y a pas à hésiter,
il faut recourir à la circoncision, et ce moyen suffit souvent pour guérir la
mauvaise habitude qui compromettait la santé de l’enfant. On employait
aussi, comme moyen préventif pour empêcher la masturbation, l’infibula-
tion, c’est-à-dire le passage d’anneaux dans le prépuce et dans les grandes
lèvres. »

Rohleder, que j’ai mentionné plus haut, préconise aussi l’ablation du cli-
toris : « Pr. Braun est arrivé à des conclusions suivantes : ‘‘Dans le cas de
l’onanisme chronique chez les filles et les femmes ou dans le cas de l’ona-
nisme fréquent, il faut recourir à l’excision du clitoris ainsi que des petites
lèvres, si d’autres méthodes de traitement ne sont pas efficaces.’’ Je consi-
dère ce point de vue comme le plus correct. » Fort heureusement la lutte
contre l’« onanisme chronique chez les filles et les femmes » n’a pas persisté
jusqu’à nos jours ! Autrement, plus aucune femme n’aurait de clitoris ni de
petites lèvres !

162
Les États-Unis ont excellé dans la lutte contre l’onanisme des enfants. La
théorie de la spermatorrhée de Lallemand y était très populaire, et les
terribles conséquences de la « perte de semence » largement discutées.
Peut-être le contexte économique américain fournit-il une explication à
la popularité de ces thèses ? En effet, dans une économie en croissance et
connaissant une forte concurrence, les chefs d’entreprise doivent être atten-
tifs à la productivité de leurs salariés. Peut-être ont-ils remarqué qu’après
s’être masturbés, leurs employés, plus détendus, travaillaient avec moins
d’ardeur ? Peut-être ont-ils souhaité les aider à sublimer leur frustration
par le labeur, en transformant l’énergie sexuelle en énergie productrice et
convertir ainsi le sperme contenu en argent gagné ?

Quoi qu’il en soit, inspirés par les débats autour des théories de Lallemand,
les médecins américains affirmèrent que la cause essentielle de la sperma-
torrhée était l’organe qui provoque l’excitation et l’érection coupable. Ils
proposèrent donc de circoncire le prépuce : la Nature avait de toute évi-
dence commis une erreur, qu’il fallait réparer. Il ne s’agissait plus de cir-
concire, comme chez les Juifs, pour symboliser une Alliance avec Dieu ;
il s’agissait de circoncire pour la santé des hommes dont la sensibilité du
pénis était excessive. De nombreux prêtres protestants influents soutinrent
ces médecins : selon eux, la circoncision permettait de réduire la sensibi-
lité du membre masculin et, corrélativement, le désir sexuel, ce qui devait
rendre l’homme moins enclin à l’adultère. Moins de sensibilité, moins de
plaisir, moins de désir, moins d’excès sexuels, le tout pour une moralité plus
affermie et une famille plus solide !

Cette solution convainquit également d’illustres médecins d’origine juive,


disposés par une tradition millénaire de vie sans prépuce, à considé-
rer comme répugnant ce petit bout de peau. D’une certaine manière, ces
médecins étaient à la fois juges et parties, puisqu’ils affirmaient que leurs
garçons, circoncis quelques jours après leur naissance, ne se masturbaient
jamais. Ils recommandèrent donc de couper autant de peau que possible :
la peau devait être aussi tendue que possible afin de réduire au maximum,
en cas d’érection, le potentiel masturbateur. Ils conseillèrent aux parents
qui avaient eu l’imprudence de ne pas faire circoncire leurs fils, de le faire
opérer sans tarder.

163
Les femmes ne furent pas épargnées : leur sexualité représentait le Mal ab-
solu. Pour calmer les ardeurs des filles onanistes, qui risquaient de devenir
des putains, on conseillait la clitoridectomie. Cette opération facile leur
permettrait de profiter des avantages dont bénéficiaient les garçons circon-
cis et d’améliorer leurs résultats scolaires.

Dans cette lutte mortelle, l’inventeur et médecin John Kellog, fervent par-
tisan de l’abstinence sexuelle et du régime végétarien (censé faciliter la
première), qualifiait la masturbation d’« horrible diable » : selon lui, elle
détruisait la santé physique, psychique et morale de l’individu ; elle était
la cause de trente et une maladies dont l’alcoolisme, les rhumatismes, les
maladies du système urogénital et même du cancer du col de l’utérus : « Ni
la peste, ni la guerre, ni une grande qualité de maux similaires n’ont été
plus désastreux pour l’humanité que l’habitude de la masturbation : elle est
l’élément destructeur de la société civilisée ».

Kellog affirmait que les onanistes portaient littéralement atteinte à leur


propre vie, « en se suicidant de [leur] propre main » ; afin de sauver des
vies humaines, toute méthode était bonne, surtout la fermeture du prépuce
et la circoncision sans anesthésie pour les garçons, et, pour les filles les
chocs électriques, la cautérisation à l’aide d’acides brûlants du clitoris et,
si ces moyens se révélaient insuffisants, l’excision complète. En pratiquant
la circoncision, de préférence sans anesthésie (afin que l’enfant garde en
mémoire la terreur de son sexe), Kellog pensait pouvoir facilement gué-
rir toutes les maladies. Parallèlement à ces prêches odieux, il inventa les
céréales dont la consommation était censée réduire le risque de masturba-
tion et diminuer le désir sexuel (le Dr Graham aurait d’ailleurs inventé les
Graham crackers pour la même raison). Mais c’est avec ses livres contre la
masturbation, plutôt que par le commerce des céréales, qu’il a gagné le plus
d’argent. Cela dit, on aurait tort de surestimer son zèle religieux pour expli-
quer son ardeur à combattre la masturbation : il était manifestement animé
aussi par son propre intérêt commercial : il fallait convaincre les onanistes
les plus acharnés, qui sans doute mangeaient mal chaque matin, de goûter
ses céréales.

En 1935, le British Medical Journal a publié un article du docteur R.W.


Cockshut, dans lequel la circoncision universelle des garçons est décrite

164
non seulement comme une méthode efficace contre la masturbation, mais
aussi comme un acte social important, car la perte de sensibilité sexuelle
correspondait parfaitement aux principes sacrés de notre civilisation. Pour-
tant, aucune étude sérieuse n’a jamais prouvé que la circoncision réduit la
masturbation. Les hommes circoncis ne se masturbent pas moins que les
autres ; ils le font tout simplement avec un plaisir moindre. Or, la circon-
cision « hygiénique » de nouveau-nés, qui a commencé aux États-Unis à
partir de la deuxième moitié du XXe siècle, est toujours en vigueur de nos
jours. Le mot « hygiénique » fut probablement rajouté afin que les parents
qui n’étaient pas d’origine juive ou musulmane ne s’en détournassent pas.
En effet, il fallait présenter la circoncision comme une norme sociétale
sans aucun lien avec les préceptes religieux. Le résultat fut catastrophique.
Des dizaines, voire des centaines de millions de jeunes hommes subirent
des mutilations de leur organe sexuel. Chaque année, 1,3 million de nou-
veau-nés sont circoncis, soit 70 % des bébés mâles américains.

Les filles européennes et américaines ont eu plus de chance : seulement


quelques milliers de jeunes filles subirent une excision du clitoris, surtout
en Angleterre et aux États-Unis. Cette opération chirurgicale, conseillée
par les médecins du XIXe siècle, est aujourd’hui universellement condam-
née, contrairement à la circoncision masculine. De nos jours, ce genre
d’opérations est désigné par les Nations unies et l’Organisation mondiale
de la Santé sous le sigle « MGF » (mutilations génitales féminines). Ce phé-
nomène, extrêmement répandu en Afrique du Nord et en Afrique centrale,
est combattu par un grand nombre d’organisations. Je contribue à cette
lutte à travers la Fondation Espoir, qui opère dans les régions d’Afar et de
Somali en Éthiopie.

Les savants et les médecins musulmans essaient encore aujourd’hui de


« former » la jeunesse en utilisant les mêmes arguments que les médecins
occidentaux d’antan. Pour les garçons : l’onanisme est la cause de leur fai-
blesse, de leur maigreur, de leurs problèmes oculaires, de la tuberculose,
de leurs pensées suicidaires, de l’impuissance, voire de leurs infidélités. Ils
essaient aussi d’intimider les jeunes filles : en cas d’onanisme chronique,
leurs seins deviendront flasques et sécrèteront un liquide blanchâtre, leurs
petites lèvres deviendront plus épaisses et leurs organes génitaux s’enflam-
meront, elles souffriront des saignements et ne pourront plus enfanter.

165
La guérison est simple : il faut manger moins de nourriture piquante et
moins de viande, boire moins de thé et de café, ne jamais dormir sur le
dos ni sur le ventre… et, bien sûr, il faut prier. Néanmoins, la circoncision
du prépuce et l’excision du clitoris sont considérées comme des moyens
efficaces pour diminuer le désir. Les moralistes musulmans les plus stricts
appellent à l’ablation obligatoire du clitoris et des petites lèvres : pas d’objet,
pas de tentation !

Aujourd’hui, plus d’un milliard d’hommes sont circoncis, dont 400 mil-
lions pour des raisons non religieuses ; 200 millions de femmes sont exci-
sées. Il me semble criminel d’ignorer ce phénomène et je vais lui consacrer
mon prochain livre ; mais, en terminant celui-ci, je n’ai pas pu résister
à la tentation de vous donner une anecdote qui démontre la portée géo-
politique de la lutte contre la circoncision. De quel problème touchant la
politique mondiale s’agit-il ? Je parle des tensions grandissantes dans la pé-
ninsule coréenne, occupée, depuis soixante-quatre, par deux États coréens
antagonistes.

Vous auriez raison de me demander quel rapport existe-t-il entre ce pro-


blème géopolitique et la croisade contre l’onanisme dont j’ai parlé dans ce
chapitre. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il existe un lien direct entre
ces deux phénomènes. Cet exemple montre aussi à quel point les différences
de systèmes politiques et sociaux peuvent profondément diviser un peuple.

Avant la guerre fratricide de 1950, les Coréens ne pratiquaient pas la cir-


concision. Tous les Coréens étaient « entiers ». Après la Guerre de Corée,
en hommage à l’Armée américaine, la majorité des Coréens du Sud ont
commencé à se faire circoncire, tant et si bien qu’aujourd’hui entre 80 et 90
% des 25 millions d’hommes coréens sont circoncis. Autrement dit, presque
100 % des militaires sud-coréens sont circoncis. Ainsi sur le 38e parallèle,
s’opposent deux armées : une, capitaliste et circoncise, l’autre, communiste
et non-circoncise. Même sans uniforme, chaque pays reconnaîtra les siens.

Ainsi, la lutte contre l’onanisme a subi une nouvelle transformation : sous


nos yeux, elle traduit corporellement une division politique. Quelle gri-
mace de l’histoire !

166
L’armée de Corée du Sud.
Tous les soldats sont circoncis.

L’armée de Corée du Nord.


Ces soldats ont eu plus de chance – ils ont tous un corps intègre et le resteront ainsi au moins
jusqu’à l’éventuelle réunification des deux Corées.

167