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Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du


développement durable et de l'éducation au développement durable

Chapter · December 2015

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Arnaud Diemer
Université Clermont Auvergne
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L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les


représentations du développement durable et de
l’éducation au développement durable

Arnaud DIEMER
OR2D, Université Blaise Pascal

Dans un article paru dans la revue Education relative à l’environnement (ERE), Catherine
Garnier et Lucie Sauvé (1998-1999, p. 66) rappellent qu’une représentation est « un phénomène
mental qui correspond à un ensemble plus ou moins conscient, organisé et cohérent, d’éléments
cognitifs, affectifs et du domaine des valeurs concernant un objet particulier appréhendé par un sujet :
cela peut être pour un enfant, sa mère, son chat ou la noirceur ; ou encore, pour une personne, le quartier
où elle habite, la nature ou la démocratie par exemple. On y retrouve des éléments conceptuels, des
attitudes, des valeurs, des images mentales, des connotations, des associations, etc. C’est un univers
symbolique, culturellement déterminé, où se forgent les théories spontanées, les opinions, les préjugés,
les décisions d’action, etc. » (voir également Sauvé et Garnier, 2000). Une représentation peut
ainsi se construire, se déconstruire, se reconstruire, se structurer et évoluer au cœur de
l’interaction avec l’objet étudié.
Dans ce qui suit, nous souhaiterions appréhender les représentations du développement
durable et de son éducation à l’aide de schémas conceptuels. Ces schémas constituent à nos
yeux des moyens efficaces pour réfléchir collectivement à des idées, des liens de causalité, des
argumentaires mobilisés par les uns ou les autres dans le champ du développement durable.
D’une manière générale, les schémas conceptuels s’apparentent à des cartes conceptuelles, ils
donnent une représentation d’un ensemble de concepts reliés sémantiquement. Il s’agit à la
fois de construire une représentation mentale d’une situation ou d’un concept ; de résumer
sous la forme d’une structure synthétique un ensemble de connaissances qualitatives et
quantitatives. Les schémas et diagrammes en mode visuel aident les apprenants à simplifier
certaines réalités complexes, génèrent un apprentissage actif permettant d’organiser les idées
(Ausubel, 1966, 1968 ; Sowa, 1976, 1984, 2008) et stimulent une forme de créativité collective.
On peut citer les schémas en étoile qui permettent aux élèves et aux enseignants de regrouper
des informations et d’établir des liens sur la base du système, noyau central et éléments
périphériques (Abric, 1994, 2011). Les schémas de causalité insistent davantage sur les
processus de causes et de conséquences, ils permettent de visualiser le raisonnement et de
faciliter la compréhension des concepts grâce à la discussion et aux échanges. Dans le cas du
développement durable et de son éducation, les schémas s’appuient principalement sur une
visualisation de l’information (les données sont transformées en images) et une visualisation
structurelle (décrivant un ensemble de relations telles que les réseaux ou les hiérarchies sous
la forme de diagrammes). Nous nous proposons de partir du fameux rapport Brundtland et
de remonter jusqu’à nous jours afin de mettre en lumière l’évolution de nos représentations
du développement durable et de son éducation.

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Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

Les trois sphères entre durabilité forte et durabilité faible


Il est courant d’associer le rapport Brundtland à la définition du développement durable ainsi
qu’à une représentation graphique en trois sphères (sphère économique, sphère
environnementale et sphère sociale). Or une lecture minutieuse du rapport ne semble pas
confirmer ces hypothèses.
Premièrement, la traduction officielle du rapport Our Common Future de la Commission
mondiale sur l’environnement et le développement (CMED, 1987) renvoie à la notion de
« développement soutenable » et non « au développement durable ». Les éditeurs du Fleuve
(Montréal Québec, Canada) rappellent qu’ils ont obtenu les droits exclusifs pour l’édition
française du rapport de la CMED et qu’à sa demande, ils auraient « traduit sustainable
development par développement soutenable et non par développement durable comme il a été quelque
fois utilisé dans certains milieux » (1988, p. VI).
Deuxièmement, le rapport Brundtland introduit non pas trois, mais deux dimensions, à
savoir l’environnement et le développement (Boidin, Diemer, Figuière, 2014) : « La notion de
développement durable offre un cadre permettant d’intégrer politiques d’environnement et stratégies de
développement, ce mot étant entendu au sens le plus large. On voit souvent dans le « développement »
simplement le processus de changement économique et social dans le tiers monde. Or, l’intégration de
l’environnement et du développement est une nécessité dans tous les pays, riches ou pauvres. La
poursuite du développement durable nécessite des changements dans les politiques nationales et
internationales de tous les pays » (1988, p. 47). Ainsi les aspects économiques et sociaux (plus
précisément le progrès social et le progrès économique) sont rattachés au développement. Ce
dernier doit engendrer une transformation de l’économie et de la société : « Cette
transformation, au sens le plus concret du terme, peut, théoriquement, intervenir même dans un cadre
sociopolitique rigide. Cela dit, il ne peut être assuré si on ne tient pas compte, dans les politiques de
développement, de considérations telles que l’accès aux ressources ou la distribution des coûts et
avantages. Même au sens le plus étroit du terme, le développement durable présuppose un souci d’équité
sociale entre les générations, souci qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même
génération » (1988, p. 51).
Troisièmement, la notion de développement durable est apparue bien avant le rapport
Brundtland, elle était déjà présente dans le rapport de l’IUCN (International Union for the
Conservation of Nature and Natural Resources). Ce rapport - comme son nom l’indique
« World Conservation Strategy » - place la conservation de la ressource vivante au cœur du
développement durable (sous-titre « Living Resource Conservation For Sustainable
Development »). Le symbole du rapport - un cercle se référant à la biosphère et trois flèches
imbriquées identifiant les trois objectifs de la conservation (le maintien des processus
écologiques essentiels et les systèmes de soutien de la vie, la préservation de la diversité
génétique, l'utilisation durable des espèces et des écosystèmes) nous rappelle que les notions
de développement et de conservation sont nécessaires à la survie de notre espèce (Boidin,
Diemer, Figuière, 2014). Le développement, car il nous fournit les clés pour atteindre un
certain niveau de bien-être « Development is defined here as the modification of the biosphere and the
application of human, financial, living and non-living resources to satisfy human needs and improve
the quality of human life » (IUCN, 1980, p. 18). Pour être soutenable, le développement doit
« take account of social and ecological factors, as well as economic ones; of the living and non-living

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L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

resource base; and of the long term as well as the short-term advantages and disadvantages of alternative
actions » (ibid). La conservation, car elle replace la capacité de la terre à soutenir la vie au cœur
de la stratégie de développement durable : « Conservation is defined here as: the management of
human use of the biosphere so that it may yield the greatest sustainable benefit to present generations
while maintaining its potential to meet the needs and aspirations of future generations » (ibid). Pour
les auteurs du rapport, la stratégie de conservation des ressources vivantes (qu’il s’agisse de
l’érosion des sols, de l’extinction des espèces, de la déforestation, des changements
climatiques…) devait améliorer les perspectives du développement durable et proposer des
moyens d'intégrer la conservation dans le processus de développement.
L’idée des trois sphères et le concept de génération future étaient donc déjà présents dès
1980. Il faudra cependant attendre la parution du rapport Brundtland (1987) pour qu’une
véritable labellisation du concept de développement durable voit le jour et qu’une méthode
d’approche intégrant les dimensions économique, écologique et sociale soit proposée (Bourg,
Rayssac, 2006). Les trois sphères devinrent très rapidement un outil pédagogique qui devait
garantir le succès du développement durable.

Figure 1 : Les trois sphères de l’IUCN

La théorie des ensembles permettant d’introduire des relations d’intersection, d’inclusion et


d’exclusion, le développement durable fût présenté comme la zone d’intersection des trois
sphères (économique, sociale, environnementale). Il devait être à la fois vivable, viable et
équitable. Le développement vivable entendait mettre en relation l’environnement et le social (il
s’agit ici de donner à tous un cadre de vie agréable et épanouissant dans un environnement
préservé, on se rapproche ici de l’idée du Buen Vivir). Le développement viable tentait de concilier
économie et environnement (imaginer une croissance économique circonscrite aux ressources
renouvelables, il s’agit ici de produire ce dont les hommes ont besoin tout en respectant la
ressource vivante). Le développement équitable cherchait à articuler le social et l’économie
(maintenir un certain niveau de croissance tout en respectant certains principes éthiques et
certains valeurs, droits de l’homme, non-discrimination femmes – hommes…). L’idée de
justice joue un rôle important dans la répartition et la redistribution des richesses, chacun
reçoit ce dont il a besoin sans avantager ou désavantager une autre personne.

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Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

Figure 2 : Une déclinaison par zones

Notons que ces trois sphères et plus précisément le concept de développement durable, ne
remettent pas en cause la notion de croissance, cette dernière est toujours bien présente dans
les rapports (Brundtland, 1987) et les conférences (Stockholm, 1972 ; Rio, 1992…). Les experts
insistent d’ailleurs sur la nécessité de continuer à croître, notamment du côté des pays du Sud :
« Le développement soutenable, c’est s’efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre
la capacité de satisfaire ceux des générations futures. Il ne s’agit en aucun cas de mettre fin à la
croissance économique, au contraire. Inhérente à cette notion est la conviction que nous ne pourrons
jamais résoudre les problèmes de pauvreté et de sous-développement si nous n’entrons pas dans une
nouvelle période de croissance dans le cadre de laquelle les pays en développement auront une large part
et pourront en tirer de larges avantages » (CMED, 1988, p. 47).
Mais revenons quelque peu sur la représentation du développement sous la forme de trois
sphères séparées et entrecroisées. Cette représentation qui est maintes fois reprises dans les
manuels, les ouvrages et les sites internet pose de sérieux problèmes épistémologiques. Outre
le fait qu’il soit difficile de concilier trois dimensions d’un même problème (à part, faire du
développement durable, un modèle idéal dans l’absolu), il est inconcevable d’associer la
sphère environnementale (biosphère) à une sphère séparée, de même niveau et à côté des
autres sphères que sont la sphère sociale et la sphère économique. Dans son ouvrage
L’économique et le Vivant, René Passet (1979, 1996) l’avait bien compris. La biosphère englobe
et dépasse les deux autres sphères. Sans biosphère, il n’y ni activités humaines (au sens de vie
en société), ni économie. Par contre, l’existence de la biosphère est tout à fait concevable sans
activités humaines et sans économie.

Cette vision des trois sphères régies par une relation d’inclusion semble à première vue plus
convaincante que celle des trois sphères régies par une relation d’intersection. D’une part, elle
ne réduit pas le développement durable à une simple surface d’intersection (ce qui reviendrait
à dire que la majorité des faits ont une dimension environnementale, sociale ou économique
qui n’implique par un développement durable). D’autre part, elle se positionne dans un cadre
de durabilité forte par opposition à la durabilité faible des trois sphères en intersection. En
d’autres termes, la nature ne peut être associée à un capital (naturel) qu’il suffirait d’entretenir
(règle comptable consistant à proposer un amortissement pour tenir compte de la dépréciation
du capital) ou de remplacer par autre chose, c’est un patrimoine qu’il faut protéger et pour
lequel les compromis sont impossibles.

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L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

Figure 3 : Le ré-encastrement de l’économie dans la biosphère

Source : Passet (1979) Source : Passet (1996)

Dans ces conditions, la sphère économique ne peut plus négliger ces interdépendances
(flèches noires et rouges du schéma de gauche) ou envisager toute forme d’émancipation vis
à vis des autres sphères. Ces deux derniers points sont assurément déterminants (Passet, 1997).
Premièrement, ils précisent que l’économie doit se soucier des conséquences négatives
(effets externes négatifs) qu’elle inflige aux milieux naturels et à la société. Ces maux – pour la
plupart irréversibles – ne sont plus régulés (voir réparés) par les forces de la nature.
Deuxièmement, ils stipulent que l’économie doit modifier son mode de fonctionnement et
ses mécanismes régulateurs. Ainsi le développement durable ne se réduit pas à un simple
concept, il se présente comme un nouveau modèle, en rupture avec le modèle précédent (mode
de consommation et de production de masse, prélèvements inconsidérés sur les ressources
vivantes). Nous entrons dans l’âge des limites (Latouche, 2010) : limite dans la croissance
exponentielle des besoins et des biens auxquels ils sont associés, limite dans la capacité des
ressources naturelles à se renouveler.
De ce fait, comme le souligne René Passet (1997, p. 2), « l’économie se trouve condamnée à
sortir de son splendide isolement pour se penser dans sa relation avec les sphères dont elle contient les
dimensions en même temps qu’elle est contenue par elles. Elle ne saurait enfreindre leurs régulations
sans compromettre sa propre pérennité. Mais incapable de produire les normes de leur reproduction –
qui n’ont rien à voir avec les lois de la production ou de l’échange marchand – elle doit les appréhender
dans leur propre logique… logique de la sphère humaine où se forment les valeurs socio-culturelles qui
doivent orienter l’ensemble des activités humaines… logique de la biosphère où c’est de la matière et de
l’énergie qui véhiculent les grands cycles biogéochimiques et à c’est par les flux physiques et matériels
qu’elle prélève et transforme – et non par les flux monétaires – que s’établit l’interface avec l’économie ».
Reste à « décoloniser » notre imaginaire…

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Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

Trois ou quatre sphères, une affaire de communication


puissamment orchestrée, « l’invasion barbare »
Dans un ouvrage paru en 2011 aux Presses de l’Université de Laval, Lucie Sauvé qualifiait la
prescription du développement durable en éducation, « de troublante histoire d’une invasion
barbare » (2011, p. 17). Il est vrai que le schème conceptuel du développement durable renvoie
à une vision du monde, particulière et historiquement datée, l’économisation du monde
(mondialisation des échanges, globalisation financière) et l’internalisation des problèmes
environnementaux.
Cette conception s’est précisée, non pas avec le rapport Brundtland mais lors du sommet de la
Terre, à Rio (1992). Son secrétaire général, Maurice Strong, rappelle que le sommet de Rio visait
notamment à ce que les entreprises internalisent la contrainte environnementale et s’engagent
à mener des actions destinées à protéger l’environnement (Diemer, Marquat, 2014, 2015). Selon
Maurice Strong, ce dernier point fût un réel succès : « L’une des meilleures décisions que j’ai prises
a été d’inviter l’industriel suisse Stephan Schmidheiny à devenir mon principal conseiller auprès du
monde des affaires, pour mener à bien la difficile tâche de susciter la participation et l’appui de cette
communauté… Schmidheiny n’a pas perdu de temps. Il a ouvert un bureau à ses frais et entrepris de
recruter d’autres leaders des affaires au sein d’une nouvelle organisation : le Conseil des entreprises
pour le développement durable (Business Council For Sustainable Development). En peu de temps, il a
rassemblé 58 chefs d’entreprises et pdg provenant des principales entreprises et sociétés internationales ;
ils ont mené une série de consultations et d’études dont les résultats ont été colligés dans l’un des
rapports les mieux accueillis de la conférence » (2001, p. 156). Ce rapport - intitulé « Changer de
cap : réconcilier le développement de l’entreprise et la protection de l’environnement » -
constitue à nos yeux, l’un des premiers édifices de la RSE (responsabilité sociétale des
entreprises) et une réelle volonté du monde des affaires d’opérationnaliser le développement
durable. Schmidheiny1 précise qu’il s’agissait alors « de présenter, du point de vue de l’entreprise,
un ensemble de perspectives sur l’avenir du développement, et de susciter l’intérêt et l’implication de la
communauté internationale des affaires » (1992, p. 17). Lors de sa conférence du 5 juin 1992 au
Sommet de Rio, Schmidheiny revient sur les principales conclusions de ce rapport : « Le Conseil
d’entreprise (pour le développement durable) a établi un rapport pour le Sommet de la Terre, intitulé
Changer de cap (Changing Course). Il est complet, global et disponible sous forme de livre en six langues.
Veuillez le lire et le critiquer, s’il vous plaît… Ses conclusions sont encourageantes. Nous avons
découvert que le concept de l’efficience s’avère un lien naturel entre l’excellence entrepreneuriale,
l’excellence de la protection de l’environnement et des formes de développement économique, qui
supprime la pauvreté et réfrène la croissance démographique. Nous avons forgé le terme ‘éco-efficience’
pour décrire ces entreprises – et ces nations – qui sont en mesure de créer une valeur maximale en
recourant à une consommation minimale des ressources et en produisant un minimum de pollution ».
Ce discours ainsi que le rapport qui lui est associé, ont le mérite de préciser clairement le cadre
et les perspectives associés au développement durable et aux nouvelles responsabilités qui
incombent aux entreprises.


1Schmidheiny (1992, p. 17) rappelle que c’est à la fin du printemps 1990 que Maurice Strong lui a demandé d’être
son principal conseiller sur l’environnement et le développement touchant à l’industrie et l’entreprise.

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L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

D’une part, la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) se trouve puissamment ancrée
dans une logique marchande et libérale, ce qui n’est pas sans rappeler le Consensus de
Washington mis en place par les grandes institutions internationales (Banque mondiale, FMI,
OCDE) auprès des pays en voie de développement dans les années 90. Yvon Pecqueux (2011,
p. 44) insiste sur ce point en rappelant que la RSE est apparue « dans des circonstances historiques
bien précises dont les traits dominants peuvent être résumés ainsi : un contexte géopolitique déstabilisé
du fait de la fin de la compétition politique « Est-Ouest », la mondialisation des échanges, la modification
du champ de la modernité…, la montée en puissance de la légitimité politique accordée à la liberté
individuelle ». Le rapport du WBCSD insiste sur le fonctionnement des marchés financiers qui
devront « contribuer à l’avènement de ce développement durable, dans la mesure où ils valorisent et
favorisent l’épargne et l’investissement à long terme » (1992, p. 12) et sur la nécessité de redéfinir
le rôle des entreprises dans un environnement caractérisé par « la dérèglementation, les initiatives
privées et la globalisation des marchés » (ibid). Il s’appuie sur le postulat suivant « Le
fonctionnement d’un système de marchés libres et concurrentiels où les prix intègrent les coûts de
l’environnement aux autres composants économiques, est le fondements d’un développement durable »
(1992, p. 37). Le discours de 1992 invite quant à lui « les pays en voie de développement à
promouvoir l'efficience et la transparence en établissant les conditions nécessaires permettant de créer
des marchés intérieurs compétitifs ouverts et attirer les investisseurs ».
D’autre part, la question environnementale ouvre aux entreprises un large éventail
d’opportunités que Michael Porter (1991) a associé aux concepts de « green competitiveness » et
de « green strategy ». Le rapport insiste notamment sur le fait que de plus en plus d’entreprises
optent pour des stratégies de développement durable visant à limiter la pollution, à réduire
les déchets et à recycler les matériaux : « L’industrie s’oriente vers des activités de décyclage et de
recyclage, c’est-à-dire le réemploi des matériaux dans les mêmes produits, limitant ainsi la
consommation de matières premières et économisant l’énergie indispensable à la transformation de ces
matières premières. Qu’une telle orientation soit techniquement possible est encourageant ; qu’elle soit
rentable l’est davantage encore. Et ce sont bien les entreprises les plus concurrentielles et les plus
florissantes qui sont à l’avant-garde de ce que nous appelons l’efficience écologique » (1992, p. 33). La
notion d’efficience écologique doit ici être rapprochée du champ de l’écologie industrielle,
popularisée par Robert Frosch et Nicolas Gallopoulos (1989), tous deux responsables de la
recherche chez General Motors (Diemer, Figuières, Pradel, 2013).
Enfin, les entreprises avant-gardistes qui ont mis en place des stratégies de développement
durable, ont toutes été amenées à proposer une extension du concept de « partie intéressée ». Le
rapport note ainsi que « l’actionnaire et le salarié ne sont plus les seuls à avoir un intérêt tangible
dans l’activité de l’entreprise. Le concept de partenaire direct inclut désormais les habitants du
voisinage, les groupements d’intérêt public (y compris les mouvements écologistes), les clients, les
fournisseurs, l’Etat, le public en général. Avec ces nouveaux actionnaires, l’entreprise communique de
plus en plus franchement » (1992, p. 33). Ce dernier point renvoie directement aux travaux de
Freeman (1984, 1994) et à la notion de Stakeholder (partie prenante) qui constitue aujourd’hui
l’une des pierres angulaires de la RSE. La notion de Stakeholder désigne « les individus ou les
groupes d’individus qui ont un enjeu, une requête ou un intérêt dans les activités et les décisions de
l’entreprise » (Caroll, 1991, p. 40). Selon Schimdheiny, une telle posture signifie un changement
radical des mentalités dans le monde des affaires et une rupture avec la logique traditionnelle
– les affaires sont les affaires. La notion de partie intéressée – et plus largement celle de

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Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

gouvernance – implique que les entreprises doivent désormais rendre des comptes et intégrer
dans leurs stratégies les intérêts des ayant-droits.
Ainsi, dès 1992, les fondements de la RSE étaient posés et le développement durable devenait
un puissant outil de communication. Face à une dérèglementation (contexte de mondialisation
et de globalisation financière) de plus en plus marquée et des crises (juridique, sanitaire,
sociale, financière, environnementale…) de plus en plus récurrentes, les entreprises se sont
positionnées sur le terrain de l’efficience et de la compétitivité en cherchant à saisir les
opportunités d’une croissance verte, en innovant sur des marchés concurrentiels (les fameux
produits propres) et en privilégiant la communication à l’encontre des parties prenantes.
Manifestement, un tel positionnement ne pouvait générer qu’ambiguïté et flou conceptuel
(Pesqueux, 2011). Ambiguïté car la RSE se retrouvait imbriquer dans les pratiques de
management et de gestion alors qu’elle semblait prendre en compte les parties prenantes et
répondre à une véritable demande sociale (Allouche, Huault, Schmidt, 2005). La logique de
marché pouvait ainsi se révéler incompatible avec celle de la vie en société. Flou conceptuel,
car la RSE provoquait un élargissement des responsabilités de l’entreprise et de sa raison
d’être, au point de provoquer un « mirage conceptuel » (Noel, 2004).
Au-delà de la popularisation du concept, les années 90 vont donc sceller le rapprochement
entre le monde des affaires (c’est la culture anglo-saxonne de la Corporate Social Responsability)
et les initiatives internationales en matière de développement durable. La médiatisation du
Triple Bottom Line (TBL), popularisé par Elkington dès 1994, constitue le point d’orgue de ce
rapprochement.

Encadré : Extrait de Enter the Triple Bottom Line de John Elkington (2004, p. 2)

À la fin des années 1990, le terme « triple bottom line » a pris son essor sur la base d’une enquête auprès
des experts internationaux en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE) et de
développement durable (DD). En tant qu’initiateur du concept, je me suis souvent demandé comment
il avait été conçu. Autant que je me souvienne, et la mémoire est une chose notoirement faillible, il n’y
a pas eu de trait de génie. En 1994, nous étions à la recherche d’un nouveau vocable afin d’exprimer ce
que nous avions vu comme une conséquence inévitable de l’inscription de l’environnement à l’ordre du
jour du développement durable (1987). Nous estimions que les dimensions sociale et économique, mises
en évidence dans le Rapport Brundtland (1987) devaient être abordées d’une manière plus intégrée si
un réel progrès environnemental était attendu. Parce que la notion de durabilité concerne également les
entreprises, nous avons alors cherché une expression qui résonne aux oreilles du monde des affaires. À
titre d’exemple, j’avais déjà inventé quelques termes qui s’étaient fondus dans le langage courant,
« l’excellence environnementale » en 1984 et « le consommateurs vert » en 1986… Concernant le Triple
Bottom Line (souvent abrégée en TBL), comme Paul McCartney se réveillant avec l’air de Yesterday dans
sa tête et pensant qu’il fredonnait l’air de quelqu’un d’autre, lorsque les trois mots me vinrent à l’esprit,
j’étais persuadé que quelqu’un les avait déjà utilisés avant moi. Une vaste recherche m’a pourtant
suggéré le contraire. L’étape suivante a été de savoir si nous devions protéger l’expression, comme le
font généralement les consultants. De manière contre-intuitive, nous avons décidé de faire exactement
l’inverse : veiller à ce que personne ne puisse la protéger. Nous avons ainsi commencé à diffuser cette
expression dans le public, à l’aide de plateformes de lancement, incluant un article dans la California
Management Review sur les stratégies « win-win » (Elkington, 1994), un rapport sur l’engagement des
parties prenantes (Engaging Stakeholders) en 1997 et l’ouvrage Cannibals with Forks : The Triple Bottom Line
of 21st Century Business, la même année. Nous avons également développé la formule « People, Planet
and Profits », adoptée par Shell dans son premier rapport, et largement utilisée aux Pays-Bas sous
l’abréviation des 3P.

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L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

S’inspirant des trois dimensions du développement durable, le Triple Bottom Line devait
amener les différentes organisations à ne plus se focaliser uniquement sur la valeur
économique de ce qu’elles créaient, mais également sur les valeurs environnementale et sociale
qu’elles ajoutaient ou détruisaient.

Selon Elkington (2004), une telle transition ne pouvait s’effectuer que via une révolution
culturelle globale2. Sept clés devaient jouer un rôle important dans cette phase de transition :
(1) les marchés (les entreprises opèrent sur des marchés toujours plus ouverts à la concurrence) ;
(2) les valeurs (plus humaines, plus sociétales) ; (3) la transparence (engagement des entreprises,
ouverture vers les parties prenantes, demande d’information…) ; (4) le cycle de vie de la
technologie (responsabilité des industriels quant au recyclage des produits) ; (5) les partenaires
(nouvelles formes de partenariat entre les organisations) ; (6) le temps (le développement
durable déplace le curseur du temps court vers le temps long) ; (7) la gouvernance d’entreprise
(qui ne serait plus centrée sur les actionnaires mais sur les parties prenantes).

Cette dernière fût très vite présentée comme le quatrième pilier du développement durable.
Associée à l’ensemble des mesures, des règles, des organes de décisions, de surveillance et
d’information qui permettent d’assurer le bon fonctionnement d’une entreprise et une
communication transparente à l’égard des parties prenantes (Mercier, 2006), la gouvernance
fût même décrite comme la sphère englobante, celle qui régit les relations entre les trois autres
sphères.

Figure 4 : La gouvernance


2 Quelques années plus tard, les Nations Unies entérineront la Triple Bottom Line via le point 5 de la Déclaration de
Johannesburg sur le développement durable (Sommet mondial du 26 août au 4 septembre 2002) : « Ainsi, nous
assumons notre responsabilité collective, qui est de faire progresser et de renforcer, aux niveaux local, national, régional et
mondial, les piliers du développement durable que sont le développement économique, le développement social et la protection
de l’environnement, qui sont interdépendants et qui se renforcent mutuellement ».

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Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

Quand la culture s’invite au débat, le symbole de la fleur


Si la représentation du développement durable peut d’un premier abord, prendre les traits
de quatre sphères imbriquées (économique, environnementale, sociale, gouvernance), c’est
oublié que la culture joue un rôle important dans la compréhension, l’acceptation et la
diffusion du développement durable (Lucas, Bisou, 2012). Jon Hawkes parle de 4e pilier de la
soutenabilité (fourth pillar of sustainability): « Two intertwined issues are at play here: (i) A sustainable
society depends upon a sustainable culture. If a society’s culture disintegrates, so will everything else.
I will argue below that vitality is the single most important characteristic of a sustainable culture. (ii)
Cultural action is required in order to lay the groundwork for a sustainable future. I will argue below
that the initial strategies that need to be implemented to successfully achieve sustainability must be
cultural ones » (2001, p. 12).
Selon la déclaration de l’UNESCO (2001), la culture doit être considérée « comme l’ensemble
des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un
groupe social et qu’elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble,
les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances » (2002, p. 5). Les cultures sont ainsi faites de
pratiques et de croyances religieuses, éducatives, alimentaires, artistiques, ludiques (Bonte,
Izard, 2010). Elles concernent aussi les règles d’organisation de la parenté, de la famille et des
groupements politiques. Warnier (1999) parle quant à lui d’une « totalité complexe faite de
normes, d’habitudes, de répertoires d’action et de représentation, acquise par l’homme en tant que
membre d’une société. Toute culture est singulière, géographiquement ou socialement localisée, objet
d’expression discursive dans une langue donnée, facteur d’identification pour les groupes et les
individus et de différenciation à l’égard des autres, ainsi que d’orientation des acteurs les uns par rapport
aux autres et par rapport à leur environnement. Toute culture est transmise par des traditions
reformulées en fonction du contexte historique » (1999, p. 13). Cette totalité complexe est donc
protéiforme (Diemer, 2013) :
- La culture se rattache tout d’abord à un mode de transmission que l’on désigne par tradition.
La tradition se définit comme « ce qui d’un passé persiste dans le présent où elle est transmise et
demeure agissante et acceptée par ceux qui la reçoivent et qui, à leur tour, au fil des générations, la
transmettent » (Pouillon, 1991, p. 7). Il n’existe cependant aucune culture-tradition qui ne soit
rattachée à une société donnée, historiquement et géographiquement située. Une culture ne
peut vivre ni se transmettre indépendamment de la société qui la nourrit (Descola, 1999).
Réciproquement, il n’existe aucune société au monde qui ne possède sa propre culture. Ainsi
toute culture est dite socialisée. En Afrique, la transmission orale et l’usage des contes (rôle
social du conteur) constituent un puissant outil de communication et de diffusion du savoir.
- Par ailleurs, les cultures apparaissent comme localisées, c’est dans les îles Trobriand et de
Dobu (Pacifique) que s’est développé l’échange cérémoniel appelé la Kula (Malinowski, 1922 ;
Fortune, 1932). Dans la majorité des cas, cette localisation est spatiale et nous renvoie à la
notion de territoire. Cependant, elle revêt également une dimension sociale. Au regard d’une
culture de plus en plus mondialisée, les unités sociales qui semblent les plus pertinentes, sont
les Etats-nations (France, Hongrie, Malaisie, Japon, Mexique…) ou les groupes ethniques (à
cheval sur plusieurs frontières ou dispersés dans le monde). Or dans ces différentes localités,
on parle des langues différentes.

117
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

- Les notions de culture et de langue entretiennent d’étroits rapports. Ainsi assimiler une
culture, c’est d’abord assimiler une langue (certaines choses qui s’expriment bien dans une
langue, n’ont pas d’équivalent dans une autre langue). La multiplication des échanges à
l’échelle mondiale ouvre une arène où les langues sont en rapport de cloisonnement, de
traduction et de compétition les unes avec les autres. Inversement, certaines communautés
linguistiques perdent des locuteurs au profit de langues de grande diffusion qui permettent
la communication interculturelle (espagnol, anglais, hindi, arabe). Les notions de culture et
de langue sont également au cœur des phénomènes d’identité. La notion d’identité a rencontré
un succès croissant dans le champ des sciences sociales depuis les années 70. Elle peut se
définir comme l’ensemble des répertoires d’action, de langue et de culture qui permettent à
une personne de reconnaître son appartenance à un certain groupe social et de s’identifier à
lui3. L’identité ne dépend pas seulement de la naissance ou des choix opérés par les sujets, les
groupes peuvent en effet assigner une identité aux individus. Ainsi, il pourrait être tentant
d’amalgamer les immigrés d’Asie en une seule identité, alors que subjectivement, ceux-ci ne
se reconnaissent pas toujours entre eux (certains parlent le japonais, le chinois, le vietnamien,
le cambodgien). Cette remarque insiste sur le fait qu’il est plus pertinent de parler
d’identification que d’identité, et que l’identification est fluctuante et contextuelle. Dans le
cadre de la mondialisation de la culture, un même individu pourra assumer des
identifications multiples qui mobilisent différents degrés de langue, de culture, de religion en
fonction du contexte (Warnier, 1999). Bien entendu, ceci ne veut pas dire qu’un individu peut
perdre en un instant sa langue, ses habitudes alimentaires… sa culture. La tradition, par quoi
se transmet la culture, imprègne chaque individu dès son enfance. L’identification
individuelle et collective par la culture a pour corollaire la production d’une altérité par rapport
aux groupes dont la culture est différente. Le contact intercommunautaire suscite alors des
réactions très diverses : idéalisation de l’autre, attrait de l’exotique, mais également mépris,
incompréhension, rejet, pouvant déboucher sur la xénophobie.
- Enfin, la culture permet d’établir des rapports significatifs entre les différents éléments de
l’environnement : personnes, institutions, événements. La culture est une capacité à mettre en
œuvre des références, des schémas d’action et de communication. En fournissant des répertoires
d’actions et de représentations à nos choix, la culture, la tradition et les processus
d’identification remplissent une fonction d’orientation (permettant aux individus d’agir
conformément aux normes du groupe). La culture est ainsi ce capital d’habitudes incorporées
qui structure les activités de ceux qui les possèdent. Les langues et les cultures changent, car
elles sont immergées dans les turbulences de l’histoire (Mavinga-Tsafunenga, 2007). Pour
assurer leur fonction d’orientation, elles doivent intégrer le changement. Les historiens
britanniques Hobsbawm et Ranger (1983) ont ainsi illustré la manière dont évoluaient les
traditions en fonction du contexte politique. Durant le 19e et le 20e siècles, des traditions
écossaises, galloises… ont été produites en mobilisant des éléments du passé afin de lutter
contre les agressions centralisatrices des monarchies et des Etats européens. Les cultures sont
ainsi faites de pratiques et de croyances (religieuses, éducatives, alimentaires, artistiques,
ludiques), toutes deux teintées de symbolique (Aprodec, 1993). Elles concernent aussi les
règles d’organisation de la parenté, de la famille et des groupements politiques. Les pratiques


3 Selon le Nouveau Petit Robert, c’est « l’ensemble de traits culturels propres à un groupe ethnique (langue,
religion, art, etc.) qui lui confèrent son individualité ; sentiment d’appartenance d’un individu à ce groupe ».

118
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

et croyances concernant le corps, la santé, la maladie y tiennent une place importante.


La culture, et plus précisément la diversité culturelle, est entrée dans le champ du
développement durable suite aux déclarations de l’UNESCO (2001, 2005) et de Ouagadougou
(2004). La diversité culturelle4 a été un thème saillant de la politique culturelle pendant
plusieurs années. De nombreux rapports - Notre diversité créatrice : Rapport de la Commission
mondiale de la culture et du développement (UNESCO, 1995), In From the Margins (Conseil de
l'Europe, 1997) et The Power of Culture : Rapport final de la Conférence intergouvernementale sur les
politiques culturelles pour le développement (UNESCO, 1998) - désignent la diversité culturelle
comme un élément essentiel pour l'avenir des politiques culturelles et leur élaboration. En
général, ces rapports établissent un lien entre la diversité et les programmes sociaux, culturels
et politiques jugés positifs, en supposant qu'il s'agit là d'objectifs réalisables et enrichissants
pour tous. Plus concrètement, la diversité est perçue comme (i) un moyen de parvenir à une
cohésion sociale ; (ii) un moyen à la fois de célébrer les différentes identités et de forger un
nouveau sentiment d'appartenance dans les sociétés où coexistent des cultures diverses ; (iii)
un moyen d'enrichir les ressources et le capital culturels de l'économie du savoir et des
industries culturelles ; (iv) un moyen nécessaire de vaincre l'exclusion sociale; (v) une aide,
un aiguillon, au développement culturel durable et à la prospérité économique ; (vi) un point
clé des programmes de démocratie culturelle5. En novembre 2001, la déclaration universelle
de l’UNESCO a érigé le concept de diversité culturelle6 au rang de « patrimoine commun de
l’humanité » en rappelant qu’il était « aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité dans
l’ordre du vivant » (article 1). Sa défense est un impératif éthique, inséparable du respect de la
dignité de la personne humaine. Par diversité culturelle, on entend ici la nécessité d’appliquer
des modèles de développement respectueux des cultures afin que les populations locales
puissent se les approprier (Gueye, 2012). Il ne peut donc y avoir de développement durable
sans tenir compte des personnes, de leurs capacités, de leur liberté de choix, de leurs pratiques.
La Conférence de l’UNESCO a adopté le 20 octobre 2005, une Convention sur la protection et la
promotion de la diversité des expressions culturelles. Le principe 6 réaffirme l’idée que la diversité
culturelle « est une grande richesse pour les individus et les sociétés. La protection, la promotion et le
maintien de la diversité culturelle sont une condition essentielle pour un développement durable au
bénéfice des générations présentes et futures » (2005, p. 5).
En France, la Stratégie Nationale de Développement Durable (SNDD) a rappelé qu’il était
nécessaire de s’attacher à préserver l’équilibre entre les dimensions environnementale, sociale


4 L’exception culturelle défendue par la France lors des négociations du GATT (1994), est devenue dans les discours
officiels la diversité culturelle, lifting sémantique destiné à rendre moins tricolore un dossier auquel un certain
nombre de pays pouvaient se rallier à condition de ne pas sembler s’aligner simplement sur Paris. Le dossier de la
diversité culturelle a été l’un des enjeux importants de la conférence de Seattle et du cycle du Millénium.
5 Selon Touraine (1994), après la démocratie politique et la démocratie sociale, la renaissance des convictions

démocratiques doit passer par la construction d’une démocratie culturelle. Cette dernière consiste à reconnaître la
diversité des trajectoires, des projets et des origines. Elle entend également affirmer une nécessaire solidarité en
redéfinissant celle-ci comme l’ensemble des garanties institutionnelles du droit de tout un chacun à se construire
comme sujet. La notion de sujet est à mettre relation avec la définition donnée par Alain Touraine (1998, p 33) :
« Par sujet, j'entends la construction de l'individu (ou du groupe) comme acteur, par l'association de sa liberté affirmée et de
son expérience vécue, assumée et réinterprétée. Le sujet s'exprime aussi par la reconnaissance mutuelle de l'autre comme sujet,
c'est à dire comme individu cherchant, lui aussi, à se construire. Dans cette perspective, la démocratie c'est l'ensemble des
conditions institutionnelles qui permettent cette politique de sujet ».
6 Notons qu’il est nécessaire de distinguer deux aspects de la diversité culturelle : la diversité culturelle du point de

vue national (référence aux différentes cultures coexistant dans un même pays) et la diversité culturelle du point de vue
mondial (référence aux cultures des différents pays).

119
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

et économique du développement durable, à concilier les droits des générations présentes et


futures et à articuler de façon cohérente les enjeux nationaux et locaux. À cet égard, la
dimension culturelle est un élément déterminant. « À travers le patrimoine, l’architecture, l’accès
aux savoirs, l’information et la diversité culturelle, elle doit être prise en compte et intégrée pour la
réussite de la stratégie nationale de développement durable 2010-2013 » (SNDD, 2010-2013, p. 4). Le
socle culturel est la cheville ouvrière de la transition écologique (2015-2020) car au-delà de
l’innovation technologique, il s’agit bien de renouveler nos modes de pensées, « de faire émerger
de nouvelles formes de gouvernance, de nouvelles manières d’agir, de produire, de nouvelles pratiques
de consommation plus sobres et qui soient construites et partagées par l’ensemble des acteurs pour
constituer progressivement de nouvelles références collectives » (SNDD, 2015-2020, p. 10). Plus
qu’un simple verdissement de notre modèle actuel, le développement durable doit initier une
vague d’innovations sociales et sociétales. Il s’agit d’accompagner ces changements de culture
et de comportements qu’induisent les nouvelles orientations de la stratégie nationale du
développement durable (émergence d’une culture commune ; complexité des interactions
entre facteurs naturels, économiques, sociaux, culturels ; notion d’attractivité territoriale et
culturelle ; définition d’une valeur culturelle ; la ville durable comme lieu de créativité
culturelle ; culture de la sobriété ; détermination d’indicateurs de diversité culturelle ; place
des activités culturelles dans l’éducation à l’environnement et au développement durable ;
initier une nouvelle culture de l’entrepreneuriat ; construction d’une culture de la pédagogie
par l’action ; la culture associée à un bien commun dont les citoyens sont aujourd’hui
gestionnaires et responsables…).

Figure 5 : La diversité culturelle et le développement durable

Source : http://www.adequations.org

Notons pour finir sur ce point que la culture (comme l’environnement) place au cœur du
développement durable, les notions de diversité et de culture commune. La diversité culturelle

120
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

est une force motrice du développement durable7. Elle est propice au dialogue entre les
civilisations (Amilhat-Szary, Elomé, Gaillard, Giazzi, 2009), au respect de la compréhension
mutuelle et à l’émergence d’une éthique interculturelle (principe de réciprocité). Elle permet à
une société de s’épanouir et de s’enrichir (nous renvoyons ici nos lecteurs aux concepts de
patrimoine culturel et de patrimoine naturel). Une culture commune (c’est à dire co-construite)
en développement durable est indispensable pour créer du lien social, rénover nos schémas
de pensée et comprendre la complexité des relations humaines.

Des enjeux de société, une échelle spatio-temporelle et des


valeurs
Difficile de parler de développement durable sans évoquer les enjeux de société auxquels il
renvoie. Les stratégies nationales et internationales du développement durable ont dressé une
liste plus ou moins exhaustive des principaux défis à relever : encourager la mobilité durable,
promouvoir les villes durables, stimuler l’alimentation durable, améliorer la santé publique,
faire face aux changements climatiques, initier une transition énergétique, mieux gérer les
ressources en eau, protéger et conserver la biodiversité, réduire les inégalités et la pauvreté,
maîtriser la démographie, modifier nos modes de production et de consommation…

Figure 6 : Comprendre toute la complexité du développement durable

Source : Pellaud (2011)


7 Si la dimension culturelle continue de revendiquer une certaine diversité, il n’en va pas de même pour les
dimensions économique et sociale qui ont engendré une certaine homogénéisation des comportements (calcul
rationnel et libre arbitre d’un côté, occidentalisation du mode de vie de l’autre).

121
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

Ces défis sont à la fois scientifiques et éducatifs. Alain Legardez et Laurence Simonneaux
(2011) parlent de Questions Socialement Vives (QSV). Ces questions sont à la fois vives dans les
savoirs de référence (controverses et débats entre experts scientifiques), vives dans la société
(la question de la mobilité durable interpelle les pratiques sociales des acteurs et renvoie à
leurs représentations sociales) et vives dans les savoirs scolaires (les controverses apparaissent
à la fois dans les programmes et les manuels). Le développement durable nous invite ainsi
entrer dans le monde de la complexité, de l’incertitude, des relations d’interdépendances, de
la pensée systémique où les effets de rétroaction (même mineurs) peuvent se révéler
catastrophiques pour les populations (c’est le fameux effet papillon).
Un monde où les échelles spatio-temporelles jouent un rôle important. En effet, un mode de
développement est dit durable si, au regard d’un certain nombre de paramètres économiques,
écologiques, sociaux, voire culturels, « il peut être maintenu dans le temps, et aussi – devrait-on
ajouter – dans l’espace » (Zuindeau, 2000, p. 27). Or la réalité tend à souligner que les différentes
dimensions du développement durable ne s’inscrivent dans une même perspective spatio-
temporelle.
Roger Guesnerie (2003) notait fort justement que le temps long des historiens et du
développement durable contrastait avec le temps court des économistes (dans leur majorité)
et du calcul économique. Ainsi, le temps ne s’arrête pas aux pratiques d’actualisation et de
capitalisation (financières), il met surtout en évidence la question de l’héritage et de la
« solidarité intergénérationnelle », c’est-à-dire la responsabilité de la génération actuelle vis-à-
vis de celles qui la suivront. L’exigence de solidarité dépasse le domaine de l’environnement
pour impliquer l’ensemble des choix politiques et sociaux, dont les conséquences se feront
sentir à long terme. En arrière-plan se profile la conviction que les conséquences différées des
décisions actuelles ne sont pas nécessairement réversibles (le temps économique, court et
réversible, s’oppose au temps écologique, long et irréversible), et que les décisions elles-mêmes
s’inscrivent dans un contexte de plus en plus risqué et incertain. Ce que certains qualifient
d’économicisation du monde illustre très bien l’idée d’une sphère économique s’émancipant de
la morale (justice) et de l’environnement. La mondialisation des échanges et la globalisation
financière attire la sphère économique dans le monde du temps présent et de la globalité.
Ainsi, l’échelle spatiale n’échappe pas aux controverses. Dans le cas du développement
durable, il s’agira d’articuler le niveau global et le niveau local ou pour reprendre la fameuse
maxime de René Dubos (1973), « Penser global, agir local ». Si l’espace renvoie à un
enchevêtrement de territoires (régions, départements, communes, pays, parc naturel régional,
parc national…), à la faveur du développement durable, de nouveaux types d’espaces ont
émergé (Boisvert, Rakoto, Pinton, Aubertin, 2009). Des zones longtemps jugées marginales ou
périphériques dans le cadre des politiques de développement, et ignorées au regard des
politiques traditionnelles de conservation, ont fait l’objet d’un regain d’attention : lieux
d’agriculture familiale, agroforesterie, paysages façonnés par l’homme, éco-quartier... Par
ailleurs, l’espace peut être également pensé comme un espace relationnel, c’est-à-dire un
ensemble de relations – fonctionnelles, hiérarchiques et de coopération – se développant dans l’espace
géographique. Il s’agira d’insister sur la capacité des acteurs à proposer de nouvelles formes de
coopération qui, non seulement, peuvent engendrer des résultats économiques,
environnementaux et sociaux positifs, mais peuvent également et surtout contribuer à la
résurgence de l’intérêt collectif entre acteurs inscrits dans un même territoire.

122
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

L’intégration des échelles spatio-temporelles suggère ainsi une autre représentation du


développement durable, une représentation moins idéaliste et plus réaliste des forces en
présence. En effet, en quelques décennies, l’économie s’est écartée des autres dimensions, au
point de rendre toute vision consensuelle caduque et non avenue. Le discours économique
renvoie à des enjeux globaux (le commerce international, la mondialisation des échanges, la
globalisation financière, l’interconnexion des places financières…) et à un temps court (celui
du retour sur investissement et de la gestion des risques). Une telle vision de l’avenir n’est ni
durable, ni soutenable. Ce point est d’autant plus problématique que l’on assiste régulièrement
à un accroissement de la taille de l’économie (on ne compte plus les pratiques de
cannibalisation de l’économie sur l’ensemble de la société, on peut citer l’économie du travail,
l’économie de la santé, l’économie du sport, l’économie sociale, l’économie solidaire,
l’économie de la culture…). De nos jours, toute s’économise et empreinte le discours
économique (approche coût – bénéfice dans les actes médicaux et les remboursements
hospitaliers).

Figure 7 : Emancipation de la sphère économique

Face à une telle émancipation, il convient de réduire la taille de l’économie et de lui redonner
les lettres de noblesse qui étaient les siennes au 19e siècle, alors qu’elle ne s’appelait encore que
l’économie politique. D’un point de vue philosophique et sociétal, il s’agit de définir les limites
d’exercice et d’extension des libertés individuelles (nos sociétés se sont construites autour de
la notion de droits – que l’on a considéré à tort, illimités, il convient désormais de préciser les
obligations inhérentes à l’espèce humaine). D’un point de vue économique, il convient de
démanteler les grandes lois qui nous gouvernent, à savoir, la loi de la consommation (qui
souligne que psychologiquement, une grande partie de nos revenus partent dans la
consommation), la loi de la productivité (qui sous-entend que nous devrions produire toujours
plus avec moins de travail) et la loi de l’accumulation (qui précise que le capital et la monnaie
peuvent croître à des rythmes différents en fonction de la richesse des individus).

123
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

Des valeurs, une éthique, une philosophie et des principes


Si le développement durable doit nous amener à cerner des phénomènes de plus en plus
complexes (prise de conscience des problèmes, évocation des moyens d’actions), il fait
également référence à un ensemble de valeurs, elles-mêmes rattachées à une éthique (le
Rapport Brundtland proposait « d’élever le développement durable au rang d’une éthique mondiale »,
1987, p. 252), à des grands principes, voire à une philosophie. L’éducation au développement
durable a ainsi pour objectif de former des citoyens responsables, c’est-à-dire capables de se
projeter dans l’action (le Rapport Brundtland invoque au point V un appel à l’action) et de
s’impliquer (importance des convictions) dans un véritable projet de société. Ce sont ces
valeurs et ces grands principes qui nous font entrer dans l’Ethique8 et le Politique9du
développement durable, et qui de ce fait, constituent des formes de régulation des 5
dimensions (environnementale, sociale, culturelle, économique et gouvernance) du développement
durable.
- D’une certaine manière, les problématiques portées par le développement durable ont
contribué à faire émerger de nouvelles valeurs et un projet de société. Dans le Macroscope, Joël
de Rosnay (1975) associait ces nouvelles valeurs à des critiques ciblées : critique de l’autorité,
critique du travail, critique de la raison, critique des rapports humains (Diemer, 2013). De nos
jours, il s’agit plutôt d’ouvrir la boîte noire des valeurs (Dewey, 1918, 1925, 1939, 1944) de
manière à accompagner les changements de comportements promus par une éducation au
développement durable. Si la notion de valeur se retrouve aujourd’hui dans de nombreux
domaines (valeurs morales, valeurs culturelles, valeurs esthétiques, valeurs économiques…),
c’est à l’évidence qu’elle est rentrée dans le sens commun, au point d’amener les chercheurs
en sciences sociales à discuter de sa signification scientifique. Ce constat n’est pas récent, John
Dewey évoquait déjà cette question à la fin des années 40 : « Une revue de la littérature révèle en
effet des points de vue sur la question allant d’un extrême, la conviction que ce que l’on appelle des
valeurs ne sont que des épithètes émotionnelles ou de simples exclamations, à l’autre, où des valeurs a
priori rationnelles, nécessairement standardisées constituent les principes dont l’art, la science et la
morale tirent leur validité. Entre ces deux conceptions, on trouve aussi de nombreux points de vue
intermédiaires… Dans ce contexte, il est bien délicat de trouver un point de départ qui ne soit pas
d’emblée biaisé » (1949, [2011, p. 67-68]).
John Dewey entendait ainsi démontrer qu’il existait une objectivité des valeurs, pouvant faire
l’objet d’expérimentations, de critiques et de révisions : « Toute théorie de la valeur revient
nécessairement à entrer dans le champ de la critique10 » (Dewey, 1925, [2012, p. 359]). John Dewey
défendait l’idée que les valeurs étaient avant tout des faits (value facts). Elles émergent comme
le fruit d’une appréciation ou d’une désapréciation (bon ou mauvais, agréable ou désagréable)
liée aux qualités immédiates d’un objet, d’une situation ou d’un événement : « Les valeurs sont
des valeurs, au sens où elles sont dotées de certaines qualités intrinsèques. Considérées en tant que telles,

8 Nous rejoignons ici que l’idée - déjà évoquée par Yvan Droz et Jean Claude Lavigne dans leur ouvrage « Ethique
et développement durable » (2006) – que la lecture éthique (et politique) du développement durable « a pour enjeu
le déplacement de certains points de vue, de certaines manières d’aborder les choses, actuellement dominants dans l’analyse du
développement ou de l’environnement » (2006, p. 8).
9 Par Politique, nous entendons ici le projet de société incarné par le développement durable. Les valeurs peuvent

ainsi conduire le Politique à prendre des dispositions (et à agir) dans le sens souhaité par la collectivité (on retrouve
ici l’idée d’éco-citoyenneté).
10 Voir plus précisément le chapitre X Existence, valeur et critique de l’ouvrage Expérience et Nature (1925).

124
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

il n’y a rien à dire » (Dewey, 1925, [2012, p. 358]. Son analyse s’articule autour de trois notions :
valuing, valuation and evaluation. La première (valuing) désigne tout un ensemble de
comportements auxquels on peut rattacher les termes priser (prizing), tenir pour précieux,
chérir. Selon Dewey, on met ici l’accent sur quelque chose en référence à une personne définie,
il s’agit d’appréciations immédiates, ce qui nous met en présence d’une qualité dite
émotionnelle (Dewey, 1949, [2011, p. 19]). La troisième (evaluation) implique d’attribuer une
valeur à. Selon Dewey, il s’agit de jugements (évaluatifs) qui se forment à partir des
comportements observés. De ce fait, l’évaluation (appraisal) renvoie à une propriété
relationnelle des objets, ce qui suppose de mesurer et de comparer. La valuation engloberait
ces deux notions (les appréciations immédiates en tant que faits et les appréciations
évaluatives en tant que jugements, constituent les deux faces de la valuation) et proposerait
une approche raisonnée (tenant compte des contextes existentiels) de la formation des désirs,
des intérêts et des faits.
« Le double sens est significatif car il recouvre, de façon implicite, l’un des problèmes
fondamentaux concernant la valuation » (Dewey, 1949, [2011, p. 74]).
« Définir la valuation comme un désir suppose de la concevoir en tenant compte du contexte
existentiel où elle apparaît et opère » (Dewey, 1949, [2011, p. 91]).
« Le mot intérêt évoque avec force la relation active qui noue l’activité personnelle aux
conditions qui doivent être prises en compte par la théorie de la valuation » (Dewey, 1949,
[2011, p. 93]).
Les désirs et les intérêts étant observables en eux-mêmes et à travers les effets qu’ils
génèrent, Dewey propose de partir de la théorie reliant la valuation au désir et à l’interêt afin
d’énoncer des propositions de valuation (en d’autres termes, des propositions à propos de
faits) sur la base d’observations. Au-délà des propositions proprement dites, on retiendra ici
que si Dewey associe les valeurs aux désirs et aux fins de l’action, il récuse pour autant toute
distinction entre valeurs, normes et règles (Joas, 2001) : « Toute forme récurrente d’activité, qu’elle
soit artistique ou professionnelle, développe des règles qui indiquent la meilleure façon d’atteindre les
fins-en-vue (ends-in-view) de cette activité. Ces règles servent de critères ou de normes pour juger de la
valeur des différents modes de conduite. On ne peut pas nier qu’il existe des règles de valuation des
modes de conduite, qui permettent, dans différents domaines, de savoir s’ils sont prudents ou non,
économiques ou dispendieux, utiles ou futiles » (Dewey, 1949, [2011, p. 99]).
L’objectivité des valeurs mène Dewey (1949, [2011, p. 104]) à trois conclusions : (1) il y a des
propositions qui ne portent pas simplement sur des valuations passées, mais qui décrivent et
définissent certains choses comme bonnes ou appropriées dans une relation existentielle
contextualisée. Ces propositions peuvent être généralisées étant donné qu’elles prennent la
forme de règles précisant comment utiliser certains éléments. (2) Cette relation existentielle est
une relation de moyens à fins ou à conséquences. (3) Ces propositions reposent sur des
propositions empiriques, validées scientifiquement, qui peuvent elles-mêmes être testées sur
la base d’une comparaison entre résultats réalisés et résultats espérés.
Appliquée au développement durable, l’approche de Dewey nous semble riche
d’enseignements. Tout d’abord, elle sous-entend que les valeurs sont des évènements concrets.
Les désirs et les intérêts en rapport avec elles, peuvent être ainsi associés à des modes de
comportements et des conduites observables. De ce fait, le développement durable (et son

125
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

éducation) incarne une modification des comportements qui va au-delà des petits gestes (trier
ses déchets). Il s’agit d’une véritable remise en cause de notre existence dans la société (la
question de la consommation et de son utilité demeure ici fondamentale).
- Ensuite, les valeurs sont en rapport avec notre expérience immédiate et soumises à notre
réflexion. Ce point est très important. Il souligne, dans un premier temps, que les appréciations
directes s’expriment dans des comportements (et des attitudes) actifs. Ainsi, la valeur positive
(les bienfaits d’un parc naturel régional) ou la valeur négative (la nuisance sonore) que nous
attribuons aux choses, se manifestent directement dans le fait que l’on cherche à le préserver
(l’environnement) ou à s’en écarter (éliminer les bruits). Il suppose, dans un second temps,
que ces appréciations directes fassent l’objet d’une introspection. Ainsi, nous pourrons décider
de les maintenir ou de les modifier sur la base d’une méthodologie induite par les enquêtes.
Ce sont elles qui seront amenées à confirmer ou à reconfigurer les valeurs produites par les
appréciations directes.
- En outre, ces valeurs nous introduisent dans le domaine de l’éthique et du politique car elles
nous invitent à « explorer la normativité immanente à l’agir » (pour reprendre les termes
d’Alexandra Bidet, Louis Quéré et Gérôme Truc, 2011, p. 46). C’est dans nos comportements,
c’est à dire dans l’action, que nous établissons ce qui est beau, bien, juste, injuste… et que nous
nous forgeons une certaine idée de la démocratie.
Arrêtons-nous quelques instants pour bien cerner la pensée de Dewey et la transposer dans le
contexte du développement durable. Le fait que Dewey considère que les valeurs et les
valuations doivent être analysées dans un contexte social et culturel (les valeurs seraient pour
ainsi dire des faits culturels) soulève trois types de réflexion. Premièrement, cela rejoint l’idée
que nous avons émise au début de ce chapitre. La dimension culturelle du développement
durable pourrait incarner cette vision symbiotique de la vie et faire émerger une nouvelle
compétence, le « vouloir agir ». En effet, la culture englobe à la fois : 1° nos valeurs et nos
aspirations ; 2° les processus et les moyens par lesquels nous développons, recevons et
transmettons ces valeurs et aspirations ; 3° les manifestations tangibles et intangibles de ces
valeurs et aspirations dans le monde réel. Il serait ainsi possible de définir un ensemble de
valeurs fondamentales et universelles qu’une société contemporaine pourrait adopter à
l’unanimité. Deuxièmement, cela conforte l’idée que les appréciations immédiates sont
induites par des dispositions teintées de traditions, de mœurs, de coutumes et de préjugés
divers. Les changements de comportements peuvent ainsi buter sur une série de garde-fous.
Les institutions et les pouvoirs en place peuvent renforcer ce sentiment d’impuissance en
imposant des valeurs ultimes. Dewey considérait qu’il fallait connaître le rôle de ces
institutions et saisir le contexte socio-culturel afin de cerner leur influence sur les valuations.
Il appelait même de ses vœux, à l’instauration de conditions sociales et culturelles susceptibles
de transformer les appréciations immédiates en valuations. Seule la démocratie11 – associée à
l’expérience - lui paraissait en mesure de créer ces conditions. Troisièment, difficile de parler
de formation des valeurs sans évoquer la question de l’identité collective d’une communauté.
Ce que nous qualifions aujourd’hui d’éco-citoyenneté incarne l’idée même du changement de
paradigme. Il s’agit de nous interroger sur ce à quoi nous tenons, sur ce qui nous lie… et de


11La démocratie au sens de Dewey renvoie à un mode de vie, individuel ou collectif : « Concevoir la démocratie comme
un mode de vie personnel, individuel… signifie que seule la création d’attitudes personnelles chez les individus permet
d’affronter avec succès les puissants ennemis de la démocratie » (Dewey, 1939).

126
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

créer l’environnement socio-culturel susceptible d’encourager de nouvelles attitudes et de


nouveaux modes d’interaction. Encore une fois, l’expérimentation pourrait bien être la
méthode adéquate pour décanter et résoudre des situations problématiques.
- Des principes éthiques tels que la responsabilité, la solidarité, la précaution, la participation
définissent une nouvelle philosophie, celle que doit incarner aujourd’hui le développement
durable et son éducation.
Le principe de responsabilité est contenu dans la définition du développement durable
proposée par le Rapport Brundtland : « Le développement durable est un développement qui répond
aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. »
Il s’agit de préserver nos conditions d’existence et de les transmettre naturellement à nos
enfants. La responsabilité de l’État est engagée via le principe d’équité entre les générations :
« Les États préserveront et utiliseront l’environnement et les ressources naturelles dans l’intérêt des
générations présentes et futures » (1987, Annexe 1, principe 2) Les lois humaines doivent être
ainsi reformulées, de manière à maintenir l’harmonie entre les activités humaines et les lois
universelles de la nature. Cette reconnaissance du principe de responsabilité constitue un pas
important vers l’instauration du développement durable ; Ignacy Sachs l’a également
introduite à plusieurs occasions dans son projet d’écodéveloppement. Il s’agit pour lui à la fois
de souligner la responsabilité des pays du Nord vis-à-vis du Sud (« Le Nord se doit d’aider le
Sud et l’Est à accélérer leur progrès social et économique, tout en évitant un coût exorbitant pour
l’environnement. » (1997, p. 39)) et d’amener les collectivités locales à plus de responsabilisation
(principe de subsidiarité). De nos jours, ce principe de responsabilité est le plus souvent
rapproché des travaux de Hans Jonas (1979), qui l’a introduit dans son ouvrage Das Prinzip
Verantwortung (traduit en français par le titre Le principe responsabilité, 1990). Conscient du fait
que les technologies humaines pouvaient entraîner l’extinction de toute vie sur terre, Hans
Jonas considère qu’une telle éventualité (domaine du possible et non de l’improbable),
associée à la peur qu’elle peut provoquer, doit permettre de fonder une nouvelle éthique de la
protection, invitant l’humanité à empêcher que le pire ne se réalise : « La technique moderne a
introduit des actions d’un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement inédits et des
conséquences tellement inédites que le cadre de l’éthique antérieure ne peut plus les contenir » (Jonas,
1990, p. 30). Le principe responsabilité invite donc à repousser les limites de l’imputation de
l’acte (relation de causalité entre l’acte et ses conséquences) pour se focaliser sur les devoirs
qui lient les générations présentes aux générations futures (une forme de responsabilité « par
anticipation »). Le principe de responsabilité conduit à une meilleure maîtrise des pouvoirs
grandissants de l’Homme sur la nature et au renouveau de la pensée éthique contemporaine :
« La nature en tant qu’objet de la responsabilité humaine est certainement une nouveauté à laquelle la
théorie éthique doit réfléchir. » (Jonas, 1990, p. 31)
- Le principe de solidarité s’applique quant à lui envers les populations défavorisées, les
exclus, les plus faibles. Il s’exprime à différentes échelles du territoire, du local (quartiers,
communes, régions, campagnes, villes…) au global (des pays du Nord vers les pays du Sud),
mais également entres les générations (logique intergénérationnelle). Selon Jean-Louis Guigou
(2001), l’exigence de développement durable et de solidarité intergénérationnelle suppose de
passer d’une éthique individuelle à une éthique collective. L’humanité recherche un
compromis entre la croissance, le respect de l’environnement et la participation solidaire des
populations locales : « C’est le groupe communauté qui doit maîtriser les pollutions et la préservation

127
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

de la nature » (2001, p. 331). L’éthique du développement durable serait donc plus humaniste,
elle puiserait même ses origines dans les travaux de Karl Polanyi (1944). La notion de solidarité
a en effet été mobilisée par certains économistes pour analyser les différentes modalités
d’échange qui caractérisent les sociétés contemporaines. Il s’agit alors de repenser notamment
la place de l’économique dans les sociétés contemporaine et de s’interroger sur l’impact des
pratiques qualifiées de « solidaires » sur la reformulation du lien social (prédominance du
principe de réciprocité sur les principes du marché et de la redistribution). Cette proposition
rejoint fondamentalement le projet d’écodéveloppement, qui insiste de façon systématique
pour que « la place de l’économie ne soit qu’instrumentale », l’économie fournissant les
moyens d’atteindre des objectifs toujours sociaux. Enfin, faire preuve de solidarité revient à
inscrire ses actions et ses décisions dans une perspective de long terme. Les conséquences de
nos actes ne doivent ni nuire à autrui, ni générer d’effets irréversibles sur l’environnement. On
peut ainsi associer le principe de solidarité au principe de précaution.
- Le principe de précaution s’énonce de la manière suivante : « Il peut être justifié, ou il est
impératif de limiter, encadrer ou empêcher certaines actions potentiellement dangereuses sans attendre
que le danger soit scientifiquement établi de façon certaine. » (Larrère, 1997, p. 246) Il s’agit d’un
principe de décision en l’absence de certitudes scientifiques établies. Apparu en Allemagne
dans les années 1970, le principe de précaution a été mis en application lors de la Convention
de Vienne (1985) sur la protection de la couche d’ozone. En 1987, il devient le principe
fondateur du droit de l’environnement, avec le Rapport Brundtland sur le développement
durable : « Les États prendront toutes les mesures de précaution raisonnables en vue de limiter les
risques lorsqu’ils réaliseront ou permettront certaines activités dangereuses mais utiles et veilleront à
ce qu’un dédommagement soit accordé si un dommage transfrontières important venait à se produire,
même si la nocivité des activités n’était pas connue au moment où ces activités ont été entreprises. »
(1987, annexe 1, principe 11) En 1992, il est présenté, par la Conférence des Nations Unies sur
l’environnement et le développement (CNUED) (cf. chapitre 1), comme le quinzième des 27
grands principes : « Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement
appliquées par les États selon leurs capacités. En cas de risque de dommages graves ou irréversibles,
l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard
l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. » Par la suite, le
Traité de Maastricht introduit également le principe de précaution dans le droit positif
européen. Le Traité sur la Constitution européenne (TCE, 2008) précise au titre XX
Environnement, article 191, que « 1. La politique de l’Union dans le domaine de l’environnement
contribue à la poursuite des objectifs suivants : la préservation, la protection et l’amélioration de la
qualité de l’environnement, la protection de la santé des personnes, l’utilisation prudente et rationnelle
des ressources naturelles, la promotion, sur le plan international, de mesures destinées à faire face aux
problèmes régionaux ou planétaires de l’environnement, et en particulier la lutte contre le changement
climatique. 2. La politique de l’Union dans le domaine de l’environnement vise un niveau de protection
élevé, en tenant compte de la diversité des situations dans les différentes régions de l’Union. Elle est
fondée sur les principes de précaution et d’action préventive, sur le principe de la correction, par priorité
à la source, des atteintes à l’environnement et sur le principe du pollueur payeur. Dans ce contexte, les
mesures d’harmonisation répondant aux exigences en matière de protection de l’environnement
comportent, dans les cas appropriés, une clause de sauvegarde autorisant les États membres à prendre,
pour des motifs environnementaux non économiques, des mesures provisoires soumises à une procédure
de contrôle de l’Union. 3. Dans l’élaboration de sa politique dans le domaine de l’environnement,

128
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

l’Union tient compte : des données scientifiques et techniques disponibles, des conditions de
l’environnement dans les diverses régions de l’Union, des avantages et des charges qui peuvent résulter
de l’action ou de l'absence d’action, du développement économique et social de l’Union dans son
ensemble et du développement équilibré de ses régions ».
- Le principe de participation stipule, quant à lui, que les citoyens doivent avoir accès à
l’information, pouvoir prendre des décisions et exercer leurs libres choix. Si l’on se place dans
le cadre du développement durable, la participation de la société civile est d’autant plus
indispensable que le développement durable implique un changement culturel profond, une
réorientation des modèles de consommation et de production. Dans son ouvrag, coécrit avec
Christian Coméliau, Histoire, Culture et styles de développement (1988), Ignacy Sachs met l’accent
sur les rôles sociaux des citoyens et invite les jeunes citoyens à assumer leurs responsabilités
de décideurs. Quant au Fonds d’équipement des Nations Unies (FENU), il lance dans les
années 1990 un vaste projet d’écodéveloppement participatif (Lazarev, 1993) visant à créer un
champ d’action spécifique tourné vers les milieux sociaux peu structurés par l’État
(principalement les communautés rurales). Dans le Rapport Brundtland, la participation du
public constitue également l’un des points forts de la mise en place du développement
durable : « La Commission mondiale sur l’environnement et le développement sollicite en conséquence
des suggestions, une participation et un appui pour l’aider d’urgence… à élever le niveau de
compréhension et de la participation active de particuliers, d’organismes bénévoles, d’entreprises,
d’instituts et de gouvernements. » (1987, p. 297) Toutefois, les acteurs politiques et économiques
ont encore du mal à en saisir la véritable portée. Le concept de démocratie participative est
symptomatique de la paralysie croissante des prises de décisions et de la réticence des
décideurs à la mettre en place. Nicolas Buclet (2011) rappelle ainsi que bon nombre d’acteurs
ne mobilisent la démocratie participative que pour favoriser l’acceptabilité sociale de projets,
sur un mode inchangé de construction des choix collectifs. La présence du public serait ainsi
requise, pour autant que le public en question adhère aux valeurs dominantes et au progrès
qu’elles sous-entendent. De ce fait, les débats démocratiques initiés par les décideurs
s’éloignent très souvent des questions de fond et débouchent sur des impasses. Or, le
développement durable ne peut se concevoir qu’accompagné par une mise en débat
permanente portant sur les grands enjeux économiques et sociaux. Le débat est un acte
d’éducation à la démocratie et à la citoyenneté, car il permet d’élargir la conscience politique
des participants, de les mener au dialogue, de leur faire acquérir une culture de la concertation
(rôle des ONG) et du dialogue (exemple de l’application de la directive Natura 2000). Le
principe de participation constitue le dixième principe de la Déclaration de Rio : « La meilleure
façon de traiter les questions d’environnement est d’assurer la participation de tous les citoyens
concernés, au niveau qui convient. Au niveau national, chaque individu doit avoir dûment accès aux
informations relatives à l’environnement que détiennent les autorités publiques, y compris aux
informations relatives aux substances et activités dangereuses dans leurs collectivités, et avoir la
possibilité de participer aux processus de prise de décision. Les États doivent faciliter et encourager la
sensibilisation et la participation du public en mettant les informations à la disposition de celui-ci. Un
accès effectif à des actions judiciaires et administratives, notamment des réparations et des recours, doit
être assuré ».

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L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

Le développement durable fêtera ses trente ans en 2017 (parution du rapport Brundtland en
1987). Un premier bilan est désormais possible en matière de représentations. A nos yeux, nous
sommes en train de sortir de la phase de transition (représentation conceptuelle) pour nous
engager dans un véritable changement de modèle de société (représentation paradigmatique).
Figure 8 : La phase de transition du développement durable

PRINCIPE DE SOLIDARITE
GLOBAL

SOCIAL
PROGRES ETHIQUE
T SOCIAL
e
r PRINCIPES DE ECONOMIQUE POLITIQUE
r PARTICIPATION EFFICIENCE
i ENVIRONNEMENT
t ACTIONS
EQUILIBRE
o ECOLOGIQUE
COLLECTIVES
i DURABLE
r PRINCIPE DE
e RESPONSABILITE
s

PRINCIPE DE CULTURE GOUVERNANCE


PRECAUTION DIVERSITE PARTIES PRENANTES

LOCAL
ENJEUX SOCIETAUX

PRESENT GENERATIONS FUTUR

Source : Diemer (2013)

Ce changement bute encore sur des résistances, la première d’entre elle étant notre addiction
à la croissance économique et au confort qu’elle génère. Le développement durable doit ainsi
passer du concept au paradigme, et il ne fait plus guère de doute que les représentations (et
les conceptions) vont devoir être ébranlées. Dans cette nouvelle représentation du
développement durable, il est important de ne pas dépasser les frontières de la planète
(Planet’s boundaries : l'environnement est caractérisé par la biodiversité, le climat, l'eau... qui
sont des défis sociétaux), afin que l'écosystème soit résilient. Avant tout, la société doit
respecter l'environnement et mettre l'accent sur la notion de mieux-vivre (Buen vivir). La
culture fait partie de la sphère sociale, elle s'appuie sur la diversité pour enrichir les relations
humaines. La gouvernance implique toutes les parties prenantes dans le processus
décisionnel. Le principe de subsidiarité, qui souligne que la responsabilité d’une action
(politique, éthique) revient toujours à l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont
directement concernés par cette action, préfigure la mise en place de stratégies Bottom-up
initiées par les acteurs de la société civile. Enfin, l'économie doit être réduite à sa plus pure
représentation (celle d’un lieu d'échange) et ne concerne qu'une petite partie de notre vie (les
biens relationnels qui sont partagés par tous les citoyens remplacent les biens matériels,
obtenus sous le signe de la propriété privée).

130
Concevoir des schémas conceptuels pour cerner les représentations du DD/EDD, Diemer

Figure 9 : Représentation paradigmatique du développement durable

A l’image du projet de société incarné par les tenants de la décroissance, nous pensons que le
changement de paradigme repose sur une sortie pure et simple de l’économie. Cette
déséconomisation ne signifie pas un retour en arrière, mais bien une étape nécessaire pour
penser la société de demain.

Conclusion
Le développement durable et son éducation sont devenus au fil du temps les objets de
nombreuses spéculations et tensions dans la communauté scientifique et notamment en
sciences de l’éducation (Leininger-Frézal 2009). Comme le rappelle fort justement Jean-Marc
Lange (2014) il est ainsi convenu pour de nombreux auteurs que « les questions sociétales, les
objets de cette éducation (EDD), nécessitent une approche globale et complexe qui s’opposeraient à une
approche analytique et réductionniste, voire scientiste, ou, au contraire, qu’elles trahissent l’idéal de
l’acquisition de connaissances au profit d’une dérive utilitariste ». Dans ce chapitre, nous n’avons
pas fait référence à des questions méthodologiques ou visant à évaluer les compétences
requises pour les apprenants. Nous avons souhaité rappeler que le développement durable (et
son éducation) faisait l’objet de nombreuses représentations qu’il convenait de décrypter, sous
peine de s’inscrire dans un débat idéologique, utopique ou encore idéaliste. Si ces
représentations continuent d’alimenter des polémiques (durabilité faible ou forte, place de
l’économie, place des controverses scientifiques…), elles ont également enrichi nos
perceptions des enjeux de société, notre relation au savoir ou encore notre compréhension des
valeurs incarnées par les générations présentes et futures. Transposées dans un cadre éducatif,
ces représentations rappellent que l’EDD est un processus qui se construit dans le temps, qui
est contextualisé par des problématiques sociétales et qui s’inscrit dans une pédagogie critique
et réflexive.

131
L’éducation au développement durable dans les Suds, le modèle REDOC, Diemer

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