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LES GÉOGRAPHES FRANÇAIS FACE AU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Anne Jégou

Armand Colin | « L'Information géographique »

2007/3 Vol. 71 | pages 6 à 18


ISSN 0020-0093
ISBN 9782200923617
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Les géographes français face


au développement durable
par Anne Jégou

Anne Jégou est agrégée de géographie, doctorante à l’Université Paris I, ENéC


et enseignante au Lycée J. Ferry, Versailles.

Le développement durable est devenu un enjeu sociétal majeur depuis que


les Nations-Unies ont fait le choix de s’y engager. Il imprègne aussi bien les
discours politiques que médiatiques ou associatifs. Il est inscrit dans la
Constitution française. L’éducation au développement durable, sous
l’actuelle appellation EDD, est désormais obligatoire depuis la rentrée 2004.
Face à une telle présence du développement durable sur la scène publique,
au point que celui-ci est aisément taxé de « mode », les géographes français
sentent qu’ils ne peuvent échapper à une interrogation sur l’intégration du
développement durable parmi les objets d’étude de la discipline.
Il se trouve que les géographes français ont d’abord fait preuve d’une grande
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frilosité face au développement durable. Ils n’ont pratiquement pas publié sur
ce thème avant 2001. Ce retard s’explique notamment par une réticence à
s’approprier des thématiques d’actualité, qui s’est déjà manifestée dans les
années 1970 lors de l’introduction de la notion de développement dans la disci-
pline. Les géographes sont en effet gênés par la connotation politique du déve-
loppement durable et l’effet de mode qu’il suscite, ce qui peut inciter à
considérer celui-ci comme une « formidable entreprise de mystification »
(Arnould et alii, 2004). À certains égards, le développement durable constitue
une perte de repères disciplinaires : la notion, qui semblerait trop ancrée dans
l’écologie, obligerait à une réorientation de la géographie vers les sciences de la
nature. Le développement durable est également difficile à mettre « en cartes et
en images », s’émancipant allègrement de la problématique des emboîtements
d’échelle. En effet, le développement durable tend à l’universalisme, avec le
présupposé qu’il serait applicable partout, ce que le principe fondamental de la
différenciation spatiale ne peut que remettre en question. Enfin, le « noma-
disme » du développement durable entre les différents champs du savoir, dans
lesquels il prend des significations différentes, est perçu comme une sorte de
« tare génétique » par les géographes (Clément, 2004).
Au-delà de ces réticences, les géographes français commencent à « s’atta-
quer » au développement durable. Dès lors se posent les questions suivantes.

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Comment la géographie française peut-elle « lire » l’expression de dévelop-
pement durable ? Quel sens les géographes donnent-ils à cette notion si mal-
léable et fuyante ? En quoi le développement durable peut-il devenir un objet
d’étude riche et porteur pour la géographie française ?

Le développement durable, une idée neuve ?


Souvent présenté comme une idée neuve, le développement durable n’est
pourtant que la formulation récente (1987) d’une réflexion ancienne des
sociétés humaines sur les conditions et les limites de leur développement.

Aux origines du développement durable


Cette réflexion repose sur deux préoccupations essentielles : une interroga-
tion sur l’évolution à long terme du capitalisme et les modalités du dévelop-
pement économique, surtout chez les économistes ; une inquiétude sur la
finitude des ressources terrestres et certains modes de mises en valeur parti-
culièrement destructeurs, surtout chez les géographes.
La première occurrence en France d’une volonté de préservation des res-
sources pour les générations futures peut être incarnée par l’ordonnance de
Brunoy de 1346 (Clément, 2004). Elle énonce que « les maîtres des eaux et
forêts enquerront et visiteront toutes les forez et les bois et feront les ventes
qui y sont en regard de ce que lesdites forez se puissent perpétuellement
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soustenir 1 en bon estat », dans une vision linéaire du temps. Au XIXe siècle
émerge le grand débat concernant l’avenir des espaces dits naturels, entre
tenants de la préservation (protection radicale de la « nature sauvage ») et les
tenants de la conservation (protection à des fins d’utilisation plus ou moins
raisonnée des ressources). Avec la révolution industrielle, des géographes
s’inquiètent de l’économie de pillage qui surexploite les ressources natu-
relles : Marsh, Perkins, Ratzel (Veyret, 2005).
Les nécessités de reconstruction après la seconde guerre mondiale voient
apparaître l’idée d’une croissance infinie mais aussi la notion de développe-
ment qui émerge avec le plan Marshall puis accompagne la décolonisation
des pays du Tiers-Monde. Dès les années 1960, la question des limites au
développement humain réapparaît avec la publication du manifeste malthu-
sien d’Erhlich (1968) : La bombe P. 7 milliards d’hommes en l’an 2000. Au
tournant des années 1970, l’environnement connaît un remarquable retour en
grâce. La décennie est marquée par la fin de la croissance, la menace de
l’épuisement d’une ressource essentielle, le pétrole, la diffusion des idées de
retour à la nature et la montée des mouvements écologistes. En 1972, la

1. C’est nous qui soulignons.

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parution du rapport Meadows, intitulé Halte à la croissance, relance les pré-


occupations anciennes sur les conditions du développement humain. Ce rap-
port promeut l’idée d’un « état d’équilibre global » grâce à une stagnation de
la croissance, de la population et du capital. En revanche, le développement
humain et la redistribution des richesses doivent se poursuivre.

L’élaboration institutionnelle de la « formule magique »


La première formulation de cette préoccupation ancienne des sociétés
humaines sur les limites de leur développement remonte à la première
conférence de l’ONU sur l’Homme et son milieu, à Stockholm en 1972. Elle
a pour nom « écodéveloppement », d’après les travaux d’Ignacy Sachs. Mais
le concept riche et structuré est progressivement écarté du vocabulaire onu-
sien car il est perçu comme une critique du libéralisme économique.
En 1987, le rapport de la Commission mondiale pour l’environnement et le
développement, Notre avenir à tous ou rapport Brundtland (du nom de la
présidente de la commission), avance l’expression de sustainable develop-
ment. Celle-ci a été traduite à la fois par « développement durable » et par
« développement soutenable » en français. Mais c’est la durabilité qui s’est
imposée, visiblement pour des raisons politiques, les autorités françaises
ayant cherché à s’attribuer l’antériorité de la création de la formule (Man-
cebo, 2006).
La conférence des Nations-Unies pour l’environnement et le développe-
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ment, à Rio en 1992, voit le « sacre » du développement durable (Brunel,
2004) : le développement durable y est officiellement adopté. Il remporte
un succès immédiat car il est rapidement confondu avec « tout ce qui est
considéré comme bien » (Gauchon et alii, 2005). Le durable serait un
« gage de validité » et ses trois piliers constitueraient la « recette miracle
du développement durable » (Miossec, 2004), d’où notre présentation du
développement durable comme une « formule magique ». De plus, le déve-
loppement durable prend la suite du développement dans la politique inter-
nationale de l’ONU : après le discrédit jeté sur le développement à cause
de son échec apparent avec la fin de la guerre froide, l’ONU se serait
lancée dans le développement durable pour des raisons géopolitiques
(Brunel, 2004).

Le développement durable, un concept en devenir


Le développement durable évoqué dans le rapport Brundtland ne présente
pas les caractères d’un concept scientifique construit mais plutôt d’un
horizon programmatique (Mancebo, 2006), d’un cadre de débats. « Le déve-
loppement durable est un développement qui répond aux besoins du présent

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sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux
leurs. » Cette définition, que nous appellerons acception officielle du déve-
loppement durable, est à considérer comme point de départ de la réflexion
sur la construction inaboutie du concept car elle constitue la définition ini-
tiale. De plus, elle constitue une définition de référence pour tous les acteurs
du développement durable, même s’ils ne la « lisent » pas tous de la même
façon. Malgré son apparente clarté, la notion telle qu’elle a été mise en avant
dans le rapport Brundtland ne peut être assimilée à un concept opérationnel.
Depuis Notre avenir à tous, la notion de développement durable a largement
évolué et s’est montrée d’une très grande plasticité.

Un concept évolutif
En juin 1992, la conférence de Rio met l’accent sur l’équilibre des trois
piliers (ou les trois sphères) du développement durable : la conciliation de
l’efficacité économique, du progrès social et de l’équilibre écologique. Le
schéma classique du développement durable est directement hérité de Rio :
les trois piliers sont représentés sous la forme de trois sphères qui se recou-
pent, l’intersection entre les trois aires constituant le développement durable
(fig. 1). L’axe transversal de l’équité sociale entre les générations, présentes
et futures, est réaffirmé.

Fig. 1 : Le schéma classique des trois piliers du développement durable


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Dix ans plus tard, au Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002, la notion


de développement durable s’élargit considérablement. Sous la pression des
7 000 ONG présentes et des pays du Sud, l’équité territoriale prend le pas

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sur l’équité intergénérationnelle. Johannesburg a largement insisté sur le


pilier social, en mettant l’accent sur la pauvreté, la solidarité entre les popu-
lations et la coopération internationale. Un quatrième pilier s’adjoint aux
précédents : c’est le pilier culturel, fondé sur la valorisation de la diversité
culturelle. Avec la montée en puissance de la notion de bonne gouvernance,
la conférence de Johannesburg associe le principe de démocratie participa-
tive au développement durable, comme seul modèle politique susceptible de
le mettre en œuvre. Face à cette extension du développement durable à
Johannesburg, les géographes sont sceptiques, évoquant la « noyade » (Man-
cebo, 2006) ou la « dilution » (Gauchon et alii, 2005) de la notion. Mais le
développement durable s’est-il « généralisé au point de subir une perte de
sens » (Mancebo, 2006) ou bien s’est-il enrichi ?
Après Johannesburg, certains géographes comme Sylvie Brunel ont constaté
un rétrécissement sémantique de la notion vers l’environnement, l’ensemble
des décisions politiques internationales tendant dans cette direction. Elle
parle ainsi d’obsession du réchauffement climatique (Brunel, 2004).

Un concept plastique
Ces évolutions temporelles reflètent également la plasticité de la notion de
développement durable. La multiplicité et l’antagonisme des acceptions du
développement rendent la notion difficile à saisir et à manipuler : elle est
déformable à volonté selon les affinités de l’acteur qui utilise le terme. Il est
possible de distinguer trois acceptions sémantiques principales du dévelop-
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pement durable : une acception médiane, une acception large et une accep-
tion étroite/rétrécie (fig. 2).
L’acception médiane, c’est-à-dire intermédiaire, correspond à la définition
du rapport Brundtland, mise en valeur lors de la conférence de Rio. Elle est
difficile à manier dans une vision puriste. Les acceptions large et étroite/
rétrécie sont en totale opposition les unes par rapport aux autres : elles repo-
sent sur des visions paradigmatiques et antagonistes de la nature, au cœur de
la réflexion sur le développement durable.
L’acception large est celle qui a été diffusée lors du sommet de Johannes-
burg. Elle comprend toutes les acceptions possibles du développement
durable et correspond à la vision de Sylvie Brunel d’un concept « glouton ».
Très courante, elle est bien souvent celle des tenants d’une priorité au social.
Elle relève d’une vision utilitariste de la nature qui n’a pour raison d’être que
le service de l’homme, conduisant à privilégier le sort de l’humanité sur
celui de la planète.
L’acception étroite correspond à des valeurs et des références antérieures au
rapport Brundtland, celles des précurseurs. Certains puristes l’assimilent à la
volonté de conserver la nature. Pour d’autres acteurs, elle fait référence à

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Fig. 2 : Un concept évolutif et plastique, dans le temps et dans ses acceptions

une conciliation du développement économique et du respect de l’environne-


ment. Ce faisant, elle ne conserve que deux des piliers canoniques du déve-
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loppement durable. Cette acception n’est en rien conforme à l’esprit
« originel » du rapport Brundtland ; elle correspond à un retour en arrière
dans une crispation sur le volet environnemental. Très courante, elle a néan-
moins le mérite d’être plus claire et plus directement opérationnelle. Bien
souvent, les utilisateurs de ce sens ont une vision idéalisée de la nature, se
représentant celle-ci comme une puissance créatrice, non transformée par
l’homme, dans une vision romantique où la terre serait prioritaire sur les
êtres humains.
L’acception rétrécie correspond à l’obsession de la lutte contre le change-
ment climatique, qui tend à assimiler le développement durable à celui-ci.
Cette acception relève plus d’un récent effet de mode et d’une forte volonté
politique. Elle comprend également l’attention portée aux gestes éco-
citoyens et la valorisation de l’entreprise responsable.
Comme on a déjà pu le pressentir, le fameux équilibre entre les trois piliers
est rarement atteint ; le trépied est de ce fait souvent bancal (fig. 3). Certains
privilégient le pilier économique avec la nécessité de la continuité de la
croissance ; d’autres privilégient le pilier environnemental en soulignant
l’urgence de préserver les écosystèmes fragiles ; d’autres encore préfèrent le
pilier social et revendiquent l’urgence de la lutte contre la misère.

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Fig. 3 : Prépondérance récurrente de l’une des sphères selon les acteurs

Depuis Johannesburg, le trépied peut se voir doter de piliers supplémen-


taires : le culturel et même la gouvernance participative. On obtient la fleur
du développement durable (fig. 4).
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Fig. 4 : La fleur du développement durable

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La figure 5 reprend cette idée d’un trépied déséquilibré en présentant le
développement durable écartelé entre chacun des trois piliers. Le développe-
ment durable est alors tiré soit vers l’économique, soit vers le social, soit
vers l’environnemental. Dans la lignée de ces tensions se situent des théories
proches du développement durable mais qui n’en font pas partie, telles que
le développement soutenable ou la décroissance.

Vers une géographie du développement durable ?


Face à un développement durable finalement bien déséquilibré, les géogra-
phes choisissent eux aussi leur camp, en l’affirmant plus ou moins. Alors
que la géographie classique conduit plutôt à l’équilibre des piliers, l’engage-
ment récent des géographes marque bien souvent une tension vers une prio-
rité soit à l’environnemental, soit au social, selon leur positionnement
doctrinal. La géographie dispose de bien des outils, nombre d’entre eux rele-
vant de la géographie classique, pour appréhender le développement durable.
Certains géographes français commencent à publier sur le développement
durable. Mais le développement durable peut-il s’ériger en nouveau champ
de recherche pour la géographie ?

La géographie, une discipline prédestinée à étudier


le développement durable ?
Il est possible de présenter la géographie comme tradition d’étude du déve-
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loppement durable (Robic et alii, 2001). En effet, le développement durable
se situe dans le prolongement direct de l’un des paradigmes principaux de la
géographie, le premier de l’école de géographie française, celui du rapport
homme/nature. Le développement durable rejoint dès lors la question de
l’habitabilité de la Terre comme écoumène (Robic et alii, 2001). C’est par
son approche naturaliste que la géographie classique vidalienne se situe dans
une posture de « charnière entre les sciences naturelles et les sciences de
l’homme » (Robic et alii, 2001), ce qui lui permettrait, par un saut dans le
temps, d’adopter une vision réellement équilibrée du développement durable.
La géographie vidalienne offre trois grands types d’outils qu’il est possible
de remettre au goût du jour. D’abord, des notions majeures, susceptibles
d’être requalifiées à titre d’« objets complexes durables » : la région, le pay-
sage et le milieu. La géographie vidalienne propose également des concepts
caractérisant les relations verticales d’interdépendance entre un lieu et la
société qui l’habite : genre de vie, adaptation au milieu, densité de popula-
tion, surpeuplement, ressources, surexploitation. Enfin le doublet site/situa-
tion constitue le troisième grand type d’outil potentiel (Robic et alii, 2001).
Les géographes français ont manifesté une sensibilité environnementale pré-
coce, de E. Reclus (1830-1905) particulièrement réceptif à la « dimension

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Fig. 5 : Le développement durable écartelé entre l’économique, l’environnement et le social
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pleine et entière d’une écologie globale que nous pourrions lire aujourd’hui
comme une géographie soucieuse de durabilité » (Lefort, 2005), à G. Bertrand
refondateur du couple homme/nature avec le géosystème, en passant par J. Bru-
nhes, qui dénonce certaines catégories de rapport homme/nature comme des-
tructrices et dévastatrices. Mais c’est à partir des années 1970 que les thèmes de
recherche des géographes se tendent de plus en plus vers des problématiques
environnementales (nuisances, érosion, variabilité climatique) et qu’apparaît
une géographie de l’environnement. Dans le même temps, la dynamique géo-
graphie du développement s’affirme dans la lignée de la géographie tropicaliste,
à la suite de P. Gourou, G. Sautter, P. Pélissier ou encore Y. Lacoste. Deux
branches de la géographie s’orientent alors vers le développement durable : la
géographie de l’environnement et la géographie du développement, principale-
ment, constituant des angles d’approches variés, à redéployer.

L’engagement récent et polymorphe des géographes français


L’engagement des géographes français dans la question devient visible
surtout à partir de 2004, avec la publication d’un numéro de Historiens et
Géographes intitulé de manière frontale « Vers une géographie du développe-
ment durable ». En novembre 2004, une géographe publie dans la célèbre col-
lection « Que sais-je ? » un livre portant sur le développement et intitulé Le
développement durable (Brunel, 2004). Viennent ensuite plusieurs manuels
de J.-P. Paulet, Y. Veyret et F. Mancebo, qui ont pour point commun une
réflexion déconstructive sur la notion de développement durable, cherchant
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surtout à la resituer dans son contexte d’émergence et à en définir les enjeux.
F. Mancebo se lance également dans des propositions pour mieux saisir et
appréhender le développement durable, afin de le rendre plus opérationnel.
Pour l’instant ces publications très rapprochées n’ont engagé que très peu de
dialogue entre les auteurs, qui ne se citent pas mutuellement. On ne peut
donc pas encore constater une « dynamique interne » dans cette « géographie
du développement durable » embryonnaire. Les orientations des auteurs res-
tent très liées à leur positionnement épistémologique général. F. Mancebo est
le seul à préciser explicitement sa conception du développement durable,
qu’il dit très proche du sustainable development. Les autres géographes, peu
explicites sur leur positionnement exact, présentent eux aussi une conception
du développement durable proche du sustainable development, mais qui
oscille entre conservation de l’environnement et rapport Brundtland. Dans le
tableau suivant, la définition large correspond à celle de Johannesburg, lais-
sant à part la gouvernance et la coopération internationale. La majorité des
géographes actuels sont plutôt proches d’une vision étroite du développe-
ment durable (tab. 1). De plus, rares sont les géographes qui en ont une
vision « active », ce qui présente un fort décalage avec une EDD prônant la
participation et la coopération internationale.

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Les géographes français face au développement durable

Tab. 1 : Positionnement épistémologique et conceptuel


des géographes français

Positionnement Définition Définition Coopération


Gouvernance
épistémologique étroite large internationale
Géographie A. Miossec, N. Mathieu
de l’environnement P. Arnould, M.-C. Robic
Y. Veyret,
V. Clément
Géographie
S. Brunel S. Brunel S. Brunel
du développement
Géographie urbaine
F. Mancebo J.-P. Paulet F. Mancebo
et Aménagement
Géopolitique
Association
et géographie
Anthéios
économique

Le développement durable, un nouveau champ


pour la géographie ?
Il serait également profitable d’approfondir les entrées thématiques proches
du développement durable dans la géographie actuelle : pour exemple
l’étude des processus de fabrication territoriale et l’étude des risques grâce à
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l’approche aléa-vulnérabilité (Lefort, 2005). L’étude des représentations de
phénomènes naturels, présente en géographie contemporaine depuis une
dizaine d’années, constitue une autre entrée thématique envisageable.
Divers outils de la géographie contemporaine sont revisitables dans une
optique de développement durable. Ainsi, la situation géographique, reprise
du doublet classique site/situation, permettrait l’étude des interactions entre
les « territoires pertinents de l’action » (Mancebo, 2006) en situant les mul-
tiples lieux les uns par rapport aux autres, grâce à l’emboîtement des
échelles. L’axe de recherche des temporalités, de plus en plus développé en
géographie, peut également constituer un angle d’approche privilégié pour
appréhender le développement durable. L’étude de la résilience permet de
comprendre l’adaptation des territoires aux changements et l’évolution des
systèmes sur le temps long. Les champs de recherche actuels, à la suite
d’A. Berque, vont dans le sens d’un refus du dualisme entre nature et culture,
par l’articulation des temporalités de la nature et de la société, permettant
d’accéder à un « temps trouvé », celui du phénomène étudié, en confrontant
les dynamiques naturelles et spatiales (Robic, 2001).
Finalement l’interdisciplinarité constitue également une approche très recher-
chée, par exemple grâce à l’étude d’un problème carrefour d’environnement,

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porteur d’un risque de non-durabilité. La recherche, portant à la fois sur les
dynamiques physiques et les représentations sociales, permet de mettre en
valeur le décalage entre le problème et ses représentations, qui est à la source
de modes de gestion non durables. D’autres recherches essaient de mettre à
l’épreuve le concept d’habiter en utilisant des angles d’attaque inédits,
comme celui des blattes en ville, pour mieux comprendre la relation des
sociétés à l’environnement vivant (Robic, 2001).

Conclusion
La réticence des géographes vis-à-vis du développement durable s’explique
par la difficulté à saisir et manipuler une notion évolutive et plastique, mal-
léable à volonté et porteuse d’une pluralité de sens. Néanmoins, le dévelop-
pement durable n’étant qu’une formulation récente d’une préoccupation
ancienne des sociétés humaines sur les conditions et les limites de leur déve-
loppement, il demeure riche de potentialités, d’approches et d’outils nou-
veaux, ouverts à la réflexion géographique.
Le développement durable constitue un nouveau défi pour les géographes. Il
ouvre à une réflexion suffisamment porteuse pour devenir un nouveau
champ de recherche, pour l’instant embryonnaire, en géographie. Toutefois
il est aussi susceptible de bouleverser les paradigmes géographiques actuels
et de redéfinir la place, aujourd’hui peu claire, de la géographie dans le
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