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DE L'IDÉE FREUDIENNE DE NARCISSISME PRIMAIRE À CELLE DE

SUBJECTIVATION, DEUX APPROCHES COMPLÉMENTAIRES EN


PSYCHANALYSE

Bernard Penot

Presses Universitaires de France | « Revue française de psychanalyse »

2009/2 Vol. 73 | pages 487 à 503


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ISSN 0035-2942
ISBN 9782130573043
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De l’idée freudienne de narcissisme primaire
à celle de subjectivation,
deux approches complémentaires en psychanalyse
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Bernard PENOT

« Quand la personne qui apporte son aide


[Nebenmensch, personne proche] a effectué
dans le monde extérieur, pour la personne en
désaide, le travail de l’action spécifique, cette
dernière [le bébé] est en mesure, au moyen de
dispositifs réflexes, d’accomplir directement, à
l’intérieur de son corps, l’opération nécessaire
à la suppression du stimulus endogène. L’en-
semble constitue alors une expérience vécue
de satisfaction qui a les conséquences les plus
décisives pour le développement fonctionnel
de la personne. »
Freud, Projet d’une psychologie, p. 626.

La pensée de Freud n’a cessé de progresser entre deux grands cadres de


référence. D’un côté, il ne lâche jamais l’optique d’une individualité organique
où se développeraient les « qualités d’âme » ; mais, de l’autre, il conçoit la
genèse du sujet à partir d’interactions avec ses partenaires premiers. Il reste
aujourd’hui à mieux articuler les lignes de force d’une telle tension théorico-
pratique : entre l’idée de narcissisme individuel (ce qu’on a qualifié de one body
psychology) et celle de subjectivation interactive. Une lecture critique compara-
tive de deux textes freudiens produits à une année d’intervalle – « Pour intro-
duire le narcissisme » (1914) et « Pulsions et destins de pulsions » (1915) – se
propose de mieux articuler cette tension freudienne, pour peut-être dépasser ses
apparentes contradictions.
Avec « Pour introduire le narcissisme », en 1914, Freud entreprend d’inté-
grer dans sa Métapsychologie cette dimension de la vie psychique qu’il
découvre comme fondamentale et choisit d’appeler narcissisme. Il a employé ce
terme pour la première fois en 1909, dans une communication à la Société psy-
Rev. franç. Psychanal., 2/2009
488 Bernard Penot

chanalytique de Vienne. Avant lui, Havelock Ellis avait déjà qualifié (1898) de
narcissus-like l’investissement sexuel de sa propre image corporelle.
En fait, ce que Freud se propose surtout d’éclairer, c’est la genèse de ce
qu’il appelle « le sentiment de soi » (Selbstgefühl).
1 / Il entend pour cela examiner, bien sûr, les névrosés dans leur ensemble,
considérant que la problématique « narcissique » tient chez eux une grande
place.
2 / Mais il tient d’abord à poser l’existence d’un narcissisme primaire et
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normal, dont la notion s’est imposée paradoxalement à lui en considérant des
états psychotiques comme ceux que Kraepelin a appelés dementia praecox et
Bleuler schizophrénie. Freud préfère, quant à lui, nommer paraphrénies ces états
dans lesquels prévaut un retrait en quelque sorte autistique. Il dit : « Le para-
phrène semble avoir retiré effectivement sa libido des personnes et des choses du
monde extérieur sans les remplacer par d’autres dans sa fantaisie. » La libido
ainsi soustraite au monde extérieur est rapportée au Moi, de façon littéralement
narcissique...
Et Freud pose que même « le délire des grandeurs n’est pas une néo-
création : il est l’agrandissement et la manifestation la plus claire d’un état qui
avait déjà existé auparavant, un narcissisme primaire obscurci par de multiples
influences ». Il précise : « Tout comme les névroses de transfert nous ont permis
de mener l’observation des motions pulsionnelles libidinales, de même la demen-
tia praecox et la paranoïa nous rendront possible l’intelligence de la psychologie
du Moi. » Et il ajoute : « Une fois de plus, il nous faudra deviner l’apparente
simplicité du normal à partir des distorsions et des grossissements du patholo-
gique » (p. 226).
3 / Ce narcissisme primaire peut encore s’éclairer, pense-t-il, par « la vie
d’âme des enfants et des peuples primitifs » qui ont comme caractéristique com-
mune « la surestimation de la puissance de leurs souhaits et de leurs actes psychi-
ques, la toute-puissance de leurs pensées ». Ainsi, chez les primitifs, « la magie se
révèle être l’application conséquente de ces présuppositions mégalomaniaques ».

L’INVESTISSEMENT LIBIDINAL DE SOI-MÊME AU DÉPART DE LA VIE

Freud pose cette notion fondamentale d’un « investissement libidinal origi-


nel du Moi (sic) dont plus tard quelque chose est cédé aux objets mais qui fon-
damentalement persiste et se comporte envers les investissements d’objet
comme le corps d’un animalcule protoplasmique envers les pseudopodes qu’il a
émis » (p. 220).
Deux approches complémentaires en psychanalyse 489

Cette phrase fameuse résume un point de vue que Freud va maintenir dura-
blement dans le développement de sa pensée. Il envisage un sentiment premier
de soi foncièrement ancré dans l’organisme individuel et qui ne tendrait que
secondairement à se diriger vers les « objets » extérieurs, notamment les per-
sonnes. Il saisit certes là un fait primordial que les observations mère-bébé n’ont
cessé de confirmer depuis : chez le nouveau-né humain, l’investissement de soi-
même précède la capacité d’investir objectalement d’autres personnes. Sauf que
cette primauté de l’investissement de soi-même n’est pas seulement affaire
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d’auto-érotisme, c’est-à-dire d’investissement libidinal de la personne propre
par elle-même. Car ce qui est avant tout une nécessité vitale pour le nourrisson,
c’est de s’éprouver investi par l’entourage premier. Il serait donc plus juste de
dire que le nouveau-né a besoin de se sentir investi pour pouvoir ensuite investir
autrui... et s’investir lui-même...
Déjà, dans les années 1960, Serge Lebovici aimait à remarquer que
l’ « objet » (maternel) était investi par le bébé avant même d’être perçu. Cette
formule assez frappante à l’époque appellerait aujourd’hui une formulation
plus complète, rendant compte du fait qu’il est vital pour le bébé de se sentir
investi par sa mère, avant même d’être en mesure de percevoir celle-ci comme
autre, distincte de lui. Disons qu’en somme ce que le nouveau-né a besoin d’in-
vestir avant toute chose, c’est... l’investissement dont il peut être l’objet, et la
qualité libidinale de cet investissement1.
Freud poursuit son idée d’un narcissisme premier fondé dans l’individu et
veut examiner le rapport d’un tel narcissisme avec l’auto-érotisme, qu’il a
défini, dès 1909, comme « un état précoce de la libido ». Mais il commence par
poser « la nécessité d’admettre qu’il n’existe pas dès le début, dans l’individu,
une unité comparable au Moi ». Le Moi n’est pas donné au départ de la vie, il
doit « subir un développement ». En revanche, pense-t-il, « les pulsions auto-
érotiques (sic) sont là dès le tout début », et il faut que « quelque chose, une
nouvelle action psychique, vienne s’ajouter à l’auto-érotisme pour donner
forme au narcissisme ».
Nous sommes davantage en mesure aujourd’hui de nous représenter cette
« nouvelle action psychique » nécessaire pour ouvrir au narcissisme proprement
dit, c’est-à-dire à une représentation investie du Moi propre corporel. Cela s’ef-
fectue notamment au travers de ce que Lacan a décrit dès 1936 comme « stade
du miroir » – et que Winnicott a repris pour le centrer sur le visage-miroir
maternel (Freud n’utilise pas, lui, cette notion de miroir). C’est l’expérience
structurante d’une relation spéculaire initiale avec le parent qui débouche sur le

1. L’abord de l’autisme précoce dont rend compte M.-C. Laznik-Penot (1995) est là-dessus très
éclairant.
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seuil décisif de l’autre perçu comme tel – rapport situé, bien sûr, dans le registre
de la représentation spatio-corporelle du corps (l’imaginaire pour Lacan) ; et
cela correspond aussi à l’intuition de Melanie Klein d’une « position dépres-
sive » au milieu de la première année.

Unicité ou différence foncière de nature des énergies psychiques ?


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Cette notion d’un investissement premier de soi amène Freud à traiter
d’une autre question fondamentale : celle de l’unicité ou de la diversité de
nature des énergies à l’œuvre dans la psyché. « Nous inférons, dit-il, qu’elles [les
énergies] sont tout d’abord, dans l’état [premier] du narcissisme, réunies et
impossibles à différencier pour notre analyse grossière, et que c’est seulement
avec l’investissement d’objet qu’il devient possible de différencier une énergie
sexuelle, la libido, d’une énergie des pulsions du Moi » (p. 220).
Freud pose, par méthode, la question : « Pourquoi est-il somme toute
encore nécessaire de séparer une libido sexuelle d’une énergie non sexuelle des
pulsions du Moi ? » Car, se demande-t-il, « si nous posions au fondement une
énergie psychique unitaire, cela n’épargnerait-il pas toutes les difficultés qu’il y
a à séparer une énergie des pulsions du Moi et une libido [sexuelle] du Moi, une
libido du Moi et une libido d’objet ? »
C’est l’occasion pour lui de rappeler haut et fort que, dans une démarche
empirique comme la sienne, force est de se contenter de « pensées fondamen-
tales nébuleuses, évanescentes, à peine représentables » que la psychanalyse
« espère pouvoir saisir plus clairement au cours de son développement ». Il faut
être prêt, affirme-t-il, à « les échanger éventuellement contre d’autres », le fon-
dement [de la démarche] étant l’observation seule.
Il ne précise pas toutefois s’il convient pour cela de ne prendre en compte
que les données d’observation fournies par la cure psychanalytique proprement
dite, ou si ce peut être aussi à partir d’observations comme celle directe du jeune
enfant (tel son petit-fils à la bobine).
Il insiste : « Ces idées ne sont pas le soubassement mais le faîte de tout l’édi-
fice [métapsychologique] et elles peuvent sans dommage être remplacées et enle-
vées. » D’ailleurs, « nous faisons encore de nos jours la même expérience pour
la physique dont les conceptions fondamentales sur la matière, les centres de
force, l’attraction, etc., sont à peine moins discutables que les conceptions cor-
respondantes en psychanalyse ».
Freud est enclin à faire cette référence à la physique contemporaine du fait
que les concepts y sont exemplairement remis en question au fur et à mesure
d’observations nouvelles, et aussi parce que la physique s’occupe de forces anta-
Deux approches complémentaires en psychanalyse 491

gonistes. Cela correspond au point de vue dynamique en métapsychologie


– dynamique que Freud va re-conceptualiser à partir de 1920 au travers du nou-
vel antagonisme « pulsions de vie » / « pulsions de mort »...
Il reste que, dans son « Introduction au narcissisme », Freud a encore
besoin de soutenir une distinction de nature entre libido du Moi et libido d’objet.
C’est, dit-il, l’analyse des « pures névroses de transfert » (hystéro-phobies et
névroses de contrainte) qui amène à distinguer ainsi « pulsions sexuelles » et
« pulsions du Moi ». Car, tranche-t-il, « toutes les tentatives pour rendre compte
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de ces phénomènes [névrotiques] par d’autres moyens ont radicalement
échoué » (p. 222).
Il évoque là-dessus sa divergence avec Jung, montrant que c’est pour main-
tenir le rôle clé de la sexualité dans les névroses que Freud a besoin de distin-
guer une libido sexuelle tournée vers l’objet et des énergies non sexuelles d’auto-
conservation – lesquelles alimenteraient le narcissisme et joueraient un rôle
prévalent dans les défenses psychotiques...
Mais il répète que l’alternative à cette hypothèse serait celle d’ « une énergie
psychique indifférente qui ne deviendrait libido [sexuelle] que par l’acte d’inves-
tissement d’objet ».
Freud en vient alors à développer d’autres considérations qui plaident, à ses
yeux, en faveur d’ « une séparation originelle entre des pulsions sexuelles et d’au-
tres, les pulsions du Moi » ; et il s’agit de considérations biologiques – les mêmes
qu’il reprendra pour l’essentiel six ans plus tard dans « Au-delà du principe de
plaisir » (1920). Il pose en perspective que l’individu est à la fois à lui-même sa
propre fin ET le maillon d’une chaîne à laquelle il se trouve asservi (pour la conser-
vation de l’espèce). C’est une perspective qui amène à considérer l’individu, dit-il,
comme « simple appendice de son plasma germinal [...]. En échange d’une prime
de plaisir, il est le porteur mortel d’une substance peut-être immortelle ».
Freud pense que « la séparation entre pulsions sexuelles et pulsions du Moi
ne ferait que refléter cette double fonction de l’individu ». Et c’est là pour lui un
argument décisif en faveur d’une différence de nature, dès l’origine, des énergies
sexuelles et de conservation. Mais on voit que cet argument est surtout idéolo-
gique, une idée en forme de croyance.
Dans une véritable profession de foi matérialiste, Freud se déclare alors
convaincu que « toutes nos conceptions provisoires en psychologie devront un
jour être basées sur des supports organiques ». « Il semble dès lors vraisem-
blable, explique-t-il, qu’il y ait des substances particulières et des procès chimi-
ques particuliers qui exercent les effets de la sexualité et assument la continua-
tion de la vie de l’individu dans celle de l’espèce. Nous tenons compte de cette
vraisemblance en substituant aux substances chimiques particulières des forces
psychiques particulières. »
492 Bernard Penot

Il poursuit : « J’entends avouer ici expressément que l’hypothèse de pul-


sions du Moi et de pulsions sexuelles séparées, et donc la théorie de la libido,
repose pour une très petite part sur un fondement psychologique et trouve
essentiellement son appui sur la biologie » (p. 223) ! Et il ajoute : « Je serai donc
assez conséquent aussi pour laisser tomber cette hypothèse si, venant du travail
psychanalytique, une autre pré-supposition concernant les pulsions se donnait
comme mieux utilisable. »
Là-dessus, Freud annonce qu’il va poursuivre l’examen du composant nar-
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cissique de la vie psychique à la lumière de l’expérience de la vie amoureuse des
être humains.

NARCISSISME ET VIE AMOUREUSE DES ÊTRES HUMAINS

Mais, auparavant, il veut envisager succinctement l’impact de la maladie


organique, et aussi l’hypochondrie.
Sur le premier point, il se réfère à une communication verbale que venait de
faire Ferenczi, « L’influence de la maladie organique sur la répartition de
la libido », insistant sur le fait que quelqu’un souffrant d’une douleur orga-
nique tend à désinvestir les objets extérieurs, notamment ses objets d’amour.
L’égoïsme du malade est bien connu, et s’illustre par l’expression frappante que
« son âme se resserre au trou étroit de la molaire » ! Cela montrer surtout que la
libido sexuelle reflue facilement des « objets » extérieurs sur le corps souffrant.
Et du reste, à partir de là, Freud va se mettre à dire : LA libido.
Il observe, en outre, que l’hypochondrie relève d’un phénomène assez simi-
laire : « L’hypochondriaque retire intérêt et libido des objets du monde exté-
rieur et les concentre sur l’organe qui l’occupe. » Cette prévalence de sensations
corporelles déplaisantes existe aussi, note-t-il, dans la neurasthénie et dans la
névrose d’angoisse.
Freud parle à ce propos d’ « érogénéité d’un lieu du corps », érogénéité qui
peut être une propriété générale de tous les organes corporels et pas seulement
des zones dites érogènes. La libido sexuelle peut donc investir n’importe quel
organe du corps propre.
Il suggère qu’ « à chacune de ces modifications de l’érogénéité dans les
organes pourrait être parallèle (sic) une modification de l’investissement libidi-
nal dans le Moi ». Cette idée de parallèle l’aide à maintenir la distinction d’une
« libido du Moi », à l’œuvre dans l’hypochondrie et les paraphrénies, et d’une
« libido d’objet » qui serait commune aux différentes névroses. Il pose que c’est
la stase de libido (son défaut d’éconduction) qui entraîne la sensation de déplai-
Deux approches complémentaires en psychanalyse 493

sir ; étant donné, dit-il, que « le déplaisir en général est l’expression de l’éléva-
tion de la tension ». C’est en somme « une quantité [d’énergie] qui s’est trans-
posée dans la qualité psychique de déplaisir ».
Reprenant donc sa question de départ (d’où provient donc en fin de compte
dans la vie d’âme cette obligation de sortir des frontières du narcissisme et d’inves-
tir la libido sur des objets ?), Freud répond que « cette obligation apparaît
lorsque l’investissement du Moi en libido a dépassé une certaine mesure ». La
dérivation des excitations internes vers l’extérieur devient une nécessité
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« lorsque le retournement de la libido sur des objets irréels (introversion) a
conduit à une stase de la libido ».
On remarque qu’il continue de dire LA libido et parle des retournements
possibles de celle-ci sur le corps propre ou sur des objets imaginaires – comme
s’il n’y avait, au fond, qu’une seule et même espèce d’énergie libidinale...
« Le délire des grandeurs, poursuit-il, correspond alors à la maîtrise psy-
chique de cette quantité de libido. » Freud parle alors de l’angoisse, qu’il
conçoit encore comme effet d’une quantité de libido non éconduite. Dans les
névroses, cette angoisse peut être contenue par conversion (hystérique), par
formation réactionnelle (de contrainte), par formation de protection (phobie).
Alors que, dans la paraphrénie, « la libido, devenue libre par refusement, ne
demeure pas attachée à des objets dans la fantaisie mais se retire sur le
Moi ».
C’est alors que Freud en vient à envisager la vie amoureuse des êtres
humains comme autre accès possible à l’étude du narcissisme. « De même, dit-
il, que la libido d’objet a d’abord masqué à notre observation la libido du Moi,
de même en étudiant le choix d’objet de l’enfant (et de l’adolescent) avons-nous
tout d’abord remarqué qu’il tire ses objets sexuels de ses premières expériences
vécues de satisfaction. Les premières satisfactions sexuelles auto-érotiques sont
vécues en jonction avec des fonctions vitales servant à l’autoconservation. »
C’est la notion freudienne fondamentale d’étayage – selon laquelle les pulsions
sexuelles partielles prennent appui au départ sur la satisfaction des besoins
vitaux de l’organisme.
« Les pulsions sexuelles s’étayent d’abord sur la satisfaction des pulsions
du Moi dont elles ne se rendent indépendantes que plus tard. » La meilleure
preuve de cet étayage est que « les personnes qui ont à faire avec l’alimentation,
les soins, la protection de l’enfant deviennent ses premiers objets sexuels – donc
en premier lieu la mère ou son substitut ».
C’est la première référence dans ce texte au protagoniste maternel, avec sa
double fonction d’objet sexuel ET d’agent pourvoyeur d’investissement libidinal
et de soins. Freud dégage alors l’idée que « l’être humain a deux objets sexuels
originaires : lui-même et la femme qui lui donne ses soins ».
494 Bernard Penot

Il s’abstient toutefois de redire ici que, dans les débuts de la vie, les deux ne
sont pas différenciés, que l’investissement de l’un et de l’autre sont confondus. Il
juge qu’un des deux termes prévaudra, le moment venu, comme choix d’objet
de la vie amoureuse : soit choix d’étayage sur l’objet (anaclitique), soit choix
narcissique en référence à soi-même. Les pervers et les homosexuels auraient
opté, dit-il, pour le type narcissique de choix amoureux, puisqu’ils ne cherche-
raient en somme qu’eux-mêmes (le même) comme objet d’amour...
Freud avance aussi que le choix narcissique pourrait être davantage le
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propre de la femme qui se soucierait principalement d’être aimée (et pas
l’homme ?). Ce point de vue freudien a été fortement contesté depuis – et pas
seulement par les mouvements féministes. Il semble négliger le fait qu’être
investi (être aimé) est un besoin vital pour l’enfant des deux sexes... On voit
aussi que Freud tend toujours à confondre le besoin d’être investi avec l’auto-
investissement (auto-érotique) de soi-même. Dans la pratique, les personnalités
ou caractères qu’on qualifie paradoxalement de « narcissiques » du fait d’un
souci de soi exacerbé s’efforcent en fait de compenser par là un défaut d’inves-
tissement éprouvé au départ de la vie, une blessure narcissique résultant d’un
déficit de l’amour reçu.

CONSIDÉRATIONS SUR L’AMOUR PARENTAL

C’est justement par des considérations sur l’amour parental que Freud va
poursuivre son étude de la genèse du narcissisme. Il juge que cet « amour paren-
tal, si touchant et au fond si enfantin, n’est rien d’autre (sic) que le narcissisme
des parents qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour
d’objet, révèle à ne pas s’y tromper son ancienne nature [narcissique] ». Cela
produit une surestimation qui amène, dit-il, de façon caractéristique les parents
à considérer leur rejeton comme « his majesty the baby ».
Or, précisément, cette fameuse majesté, si bien relevée ici, souligne que ce
sont bien les parents qui ont d’abord à en créditer le nouveau-né – à doter celui-
ci d’une valeur dont son propre état d’impuissance (infans) ne lui permet guère
de se créditer lui-même !
Il faut surtout rappeler que cette dotation narcissique de la part des parents
doit s’effectuer bien avant l’intégration du Moi du petit enfant, avant toute
individuation véritable de celui-ci. Et ce sont les qualités de cet investissement
dont on a été l’objet qui vont faire condition de l’aptitude à s’investir soi-même
(du narcissisme, donc). C’est ce qui a été démontré a contrario par l’état de
misère narcissique des enfants sauvages.
Deux approches complémentaires en psychanalyse 495

Freud insiste pourtant, allant jusqu’à dire que « le charme de l’enfant


repose en bonne partie sur son narcissisme, le fait qu’il se suffit à lui-même »
(sic !). Il compare même cela au charme de ces animaux superbement indiffé-
rents que sont les félins... Le paradoxe de la pensée de Freud apparaît ici à son
comble, car cette idée d’une suffisance narcissique est, bien sûr, en contradic-
tion flagrante avec ce qu’il savait fort bien par ailleurs de la condition de dépen-
dance originelle du bébé, et qu’il souligne lui-même dans d’autres travaux.
Ainsi, en 1911, il remarque, en note des « Formulations sur les deux prin-
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cipes de l’advenir psychique », qu’on ne saurait rendre compte d’un nourrisson
comme entité économique qu’à la condition d’y inclure les soins de la mère
– c’est-à-dire l’investissement apporté par celle-ci. Freud n’ignorait certes pas
les études contemporaines sur l’état de prématurité du nouveau-né humain
(Bolk) – d’où allait sortir la notion de néoténie bouleversant l’idée qu’on peut se
faire de la genèse du subjectif (tout à fait à l’opposé de la perspective
platonicienne).
C’est aussi ce qui conduira plus tard Winnicott à affirmer qu’un bébé seul,
cela n’existe pas (there is no such a thing as an infant), en tout cas pas comme
système narcissique individué. Le paradoxe est encore plus flagrant s’agissant
du fœtus qu’on s’imagine volontiers en état de suffisance narcissique alors que
son système circulatoire ouvert sur celui de sa mère le livre tout au contraire à
éprouver en direct... les humeurs de celle-ci !
Force nous est aujourd’hui d’admettre que le fait d’être un organisme dis-
tinct ne suffit pas pour être individué ! Cela se vérifie dans au moins deux cir-
constances : d’une part, dans ce que Freud a si bien dégagé (1921) du comporte-
ment individuel pris dans un phénomène de masse ; d’autre part, dans la
clinique des troubles du développement premier.
De même dans « L’inquiétant » (1919), Freud va reparler du sentiment de
soi qui peut régresser « à des époques où le Moi ne s’était pas encore rigoureuse-
ment délimité par rapport au monde extérieur ou à l’autre » (p. 170).

Narcissisme et castration

Freud prolonge cette troisième partie de son parcours introductif au narcis-


sisme en considérant le « complexe de castration » qu’il schématise comme
angoisse pour le pénis chez le garçon et envie du pénis chez la fille. Il pense qu’il
faudrait « en traiter la relation avec l’intimidation sexuelle précoce », mais ne
s’appesantit pas davantage pour autant sur l’impact décisif des protagonistes
parentaux ; tout au plus fera-t-il une allusion (p. 237) aux « semonces encourues
pendant le développement »...
496 Bernard Penot

Il considère que « l’observation de l’adulte normal montre que son délire


des grandeurs d’autrefois s’est amorti et que se sont effacés les caractères psy-
chiques qui nous avaient fait conclure à son narcissisme infantile ». Mais alors,
qu’est donc devenue sa « libido du Moi », puisqu’elle n’est, bien sûr, pas entiè-
rement passée dans les investissements d’objets ?
Il propose d’ « aller chercher dans la psychologie du refoulement » la
réponse à cette question. « Nous avons appris, dit-il, que des motions pulsion-
nelles libidinales [sexuelles] subissent le destin du refoulement pathogène lors-
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qu’elles entrent en conflit avec les représentations culturelles et éthiques de
l’individu » dans la mesure où celles-ci font autorité.
Là-dessus, Freud observe de grandes différences d’un individu à l’autre :
« L’un a érigé en lui un idéal auquel il mesure son Moi actuel, tandis que chez
l’autre une telle formation d’idéal fait défaut. La formation d’idéal serait du
côté du Moi la condition du refoulement. » « C’est à ce Moi idéal, poursuit-il,
que s’adresse maintenant l’amour de soi dont jouissait dans l’enfance le Moi
effectif. »
On dirait que Freud perd ici de vue son affirmation de départ qu’il n’existe
pas dès le début, dans l’individu, une unité comparable au Moi ! Mais sans doute
a-t-il plutôt tendance à « sauter » la clinique du premier âge dont il n’avait pas
la pratique.
Il poursuit : « Il apparaît que le narcissisme est déplacé sur ce nouveau Moi
idéal qui se trouve, comme le Moi infantile, en possession de toutes les pré-
cieuses perfections... Ce qu’on projette devant soi comme son idéal, conclut-il,
est le substitut du narcissisme perdu de son enfance, où l’on était à soi-même
son propre idéal... »
Sauf que cette « perfection narcissique » que Freud imagine au départ de la
vie ne peut, bien entendu, s’inscrire que dans un contexte de pré-individuation
– le bébé englobant comme « siennes » les qualités perçues du partenaire paren-
tal premier. De sorte que le noyau premier des instances surmoïques doit se for-
mer dans les premières interactions pulsionnelles entre le bébé et ce protagoniste
que Lacan appelle le grand Autre réel1. Notons toutefois que cette expression de
« grand Autre » présente aussi l’inconvénient d’escamoter le fait qu’il n’est juste-
ment pas encore perçu comme autre par l’intéressé lui-même (le bébé)...
Toujours est-il que c’est dans les réponses apportées par le proche parent
aux manifestations premières de besoin du bébé, à ses premières accroches ins-
tinctuelles, que celui-ci va amorcer son repérage subjectif. C’est l’idée phare de

1. Pour mieux saisir cette notion de grand Autre réel, il faut relire le Séminaire de Lacan Les
quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (Le Seuil), séances de mai-juin 1964 – notamment le
chapitre XIII « Le démontage de la pulsion », ainsi que la page 177 du chapitre XV.
Deux approches complémentaires en psychanalyse 497

Lacan que la signifiance émane de l’autre. Il définit l’Autre symbolique comme


« lieu » des signifiants pour le sujet.
Dans cette optique, c’est la qualité perçue des attitudes parentales (surtout
inconscientes) qui va constituer l’assise première de l’idéal dont parle Freud.
Disons en somme que la subjectivation naissante s’étoffe de l’investissement reçu
d’un déjà-sujet créditant la personne propre de façon anticipée. On sait que ce
qui caractérise les dispositions d’une mère délirant normalement au sujet de son
bébé, c’est de le supposer être ce qu’il n’est pas encore. Autrement dit, d’effec-
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tuer sur lui une sorte de transfert – positif ou négatif.
Il apparaît alors que la difficulté qui ressort du texte de Freud tient au fait
qu’il s’en tient à une terminologie impliquant l’individuation, alors même qu’il
s’agit d’un temps où celle-ci n’est pas encore acquise. Il parle d’un narcissisme
premier à un temps où il n’y a pas alors encore de Moi constitué comme tel. La
même difficulté ne manquera pas de surgir lorsqu’il tentera, ailleurs, de spécifier
un refoulement originaire. Car, c’est aussi dans un contexte de pré-individuation
qu’on peut supposer les amorces premières d’un tel refoulement, c’est-à-dire
dans le jeu des interactions premières mère-bébé, avant que celui-ci ne se soit
constitué un Moi en mesure de réprimer. Dans le même sens, ce que Michel
Fain (1982) a désigné comme « communauté de déni » constitue davantage un
mécanisme « défensif » pré-individuel (transitionnel) – de sorte qu’il est abusif
de compter le déni de signification (« suspension du jugement », dit Freud, 1918)
parmi les mécanismes de défense du Moi individuel (Penot, 1989).

Racines supposées narcissiques du Surmoi et de l’Idéal

Freud commence ici à concevoir une « instance psychique particulière qui


remplisse la tâche de veiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique pro-
venant de l’Idéal du Moi ». Il ne différencie guère Idéal du Moi, Moi idéal et
Surmoi, et pense que la formation de cette instance super-égoïque relève essen-
tiellement d’une « libido narcissique » utilisant « de grands montants de libido
essentiellement homosexuelle » (sic !).
Il observe que « le sentiment de soi est accru dans les paraphrénies, abaissé
dans les névroses de transfert », et souligne que, « dans la vie amoureuse, ne pas
être aimé rabaisse le sentiment de soi, être aimé l’élève... Être aimé constitue le
but et la satisfaction dans le choix d’objet narcissique. »
On voit encore ici comment Freud tend à confondre le besoin d’être aimé
avec l’amour de soi-même – la passivation (se faire aimer) avec l’auto-érotisme.
Il remarque bien pourtant qu’un amour heureux doit impliquer que soit satis-
fait le besoin d’être aimé.
498 Bernard Penot

Il estime que les sentiments d’infériorité des névroses de transfert tiennent à


« l’appauvrissement du Moi résultant du fait que des investissements libidinaux
extraordinairement grands se sont retirés du Moi ». Ne peut-on penser davan-
tage que ce vécu d’infériorité chez les patients souffrant de névroses de transfert
tient surtout au transfert (précisément !) dans leurs relations adultes du vécu
infantile qui a été le leur d’un défaut d’assurance quant à la qualité d’amour
dont ils se percevaient l’objet ?
Freud énonce que « le retour au Moi de LA libido, sa transformation en
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narcissisme, constitue en quelque sorte le rétablissement d’un amour heureux,
et par ailleurs un amour réel heureux correspond aussi à l’état réel originaire où
libido d’objet et libido du Moi ne peuvent être différenciées l’une de l’autre ».
Et de conclure : « Le développement du Moi consiste à s’éloigner du nar-
cissisme primaire et engendre une aspiration intense à recouvrer ce narcis-
sisme. » Il ajoute alors : « Cet éloignement se produit par le moyen du déplace-
ment de la libido sur un Idéal du Moi imposé de l’extérieur (sic) la satisfaction
par l’accomplissement de cet idéal. »

L’expérience première de satisfaction

Cette satisfaction conditionnée par l’idéal « imposé de l’extérieur » est


manifestement envisagée ici par Freud comme de survenue secondaire (un peu
comme lorsqu’il conçoit le Surmoi « héritier du complexe d’Œdipe »). On tend
davantage aujourd’hui à considérer que les premières satisfactions, si décisives,
impliquent la satisfaction concomitante des deux protagonistes mère-bébé. Il
s’avère qu’un nourrisson ne peut éprouver de satisfaction – en tétant, par
exemple – que pour autant que la mère en éprouve elle-même suffisamment.
Autrement dit, qu’il n’y aurait, à ce stade primaire et pré-individuel, de satisfac-
tion que mutuelle1. La clinique des anorexies du nourrisson est assez illustrative
de cela.
Or il est frappant de voir que cela rejoint précisément une intuition pre-
mière de Freud dans son « Esquisse » (1895), où il écrit (p. 626) : « Quand la
personne qui apporte son aide [Nebenmensch – personne proche] a effectué dans
le monde extérieur, pour la personne en désaide, le travail de l’action spécifique,
cette dernière [le bébé] est en mesure, au moyen de dispositifs réflexes, d’accom-
plir directement, à l’intérieur de son corps, l’opération nécessaire à la suppres-
sion du stimulus endogène. L’ensemble constitue alors une expérience vécue de

1. Considération qui rejoint celle qu’ « il n’y a de sens que partagé », selon la belle formule du
philosophe Jean Luc Nancy dans La déclosion, Paris, Galilée, 2005.
Deux approches complémentaires en psychanalyse 499

satisfaction qui a les conséquences les plus décisives pour le développement


fonctionnel de la personne » – et décisive pour le sentiment de soi (Selbst-
gefühl).
Mais le Freud de 1914 entend retomber en quelque sorte sur ses pieds en
concluant : « Être à nouveau, comme dans l’enfance, et également en ce qui
concerne les tendances sexuelles, son propre idéal, voilà le bonheur que veulent
atteindre les hommes. »
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Retour à la question de la nature des énergies

On a vu que, pour asseoir son idée de narcissisme premier, Freud estime


nécessaire de spécifier des natures différentes d’énergies pulsionnelles en fonc-
tion de leur objet et de leurs effets sur cet objet. On l’a vu ainsi parler de « libido
homosexuelle », de « pulsions auto-érotiques », ou encore de « pulsions pas-
sives »... C’est dans cette même logique assez contestable qu’il spécifiera, à partir
de 1920, une pulsionnalité de destruction – la pulsion qu’il qualifie « de mort »...
Or, peut-on définir des natures d’énergie différentes en fonction de leurs
effets concrets, bénéfiques ou destructeurs, sur les objets ? La chaleur qui
réchauffe serait-elle d’une nature différente de celle qui brûle ? Le vent favo-
rable d’une autre espèce que celui qui détruit ?
Non, bien sûr ; car, comme Freud lui-même y insiste à de multiples repri-
ses, c’est plutôt une question de la quantité mise en jeu d’une même énergie.
Cette spécification par les effets sur les objets fausse notamment le débat
sur la prétendue « pulsion de mort ». Cette appellation maintient en effet un
amalgame entre, d’une part, la tendance autodissociative de la matière vivante
conçue par Freud comme force fondamentale (centrifuge en quelque sorte)
antagoniste à Éros-liaison (attraction), et, d’autre part, la composante agressive-
sadique inhérente à la libido elle-même (orale, anale, etc.)1.
La comparaison entre deuil et mélancolie est sur ce point fort éclairante, si
l’on considère que l’état mélancolique témoigne d’un collage haineux à l’objet
primaire, ne permettant pas la déliaison – à l’opposé donc de celle effectuée par
le deuil. Aussi le qualificatif « de mort » s’avère-t-il obscurantiste, dans la
mesure où il entretient une confusion entre dé-liaison et investissement haineux-
agressif. Comme s’il fallait dédouaner l’emprise libidinale d’être possiblement
mortifère pour son objet – investir n’est-il une expression guerrière ? Ce besoin
de poser un antagoniste (mortifère) à la libido (de vie) fait penser au besoin
qu’ont les religions d’inventer le diable pour mettre Dieu hors de cause...

1. Cette question a été développée : cf. B. Penot, Ladite pulsion de mort, une force indispensable
à la vie subjective – déconstruction d’Antéros, RFP, t. LXX, no 3, 2006, 767.
500 Bernard Penot

La subjectivation comme objet complexe

Il me semble important de bien faire ressortir la complexité foncière du


propos de Freud à partir de la notion de narcissisme, et les tensions et contra-
dictions internes qu’il comporte (Michel de M’Uzan n’a pas hésité à parler là-
dessus d’un « malaise dans la pensée »). On observe de fait d’importants chan-
gements de perspective d’un écrit à l’autre, notamment entre « Pour introduire
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le narcissisme » (1914) et « Pulsions et destins des pulsions » (1915). On a vu
comment le premier texte se situait dans l’optique d’un narcissisme ancré dans
l’organisme individuel, faisant envisager l’investissement d’autrui comme
« secondaire ».
Aussi est-il frappant de voir Freud, une année plus tard, introduire une
optique différente avec le mode passif de satisfaction pulsionnelle (renversement
de but) qu’il fait dépendre d’un agent extérieur et différencie alors catégorique-
ment de l’auto-érotisme. Dans « Pulsions et destins des pulsions » (1915), Freud
propose en effet une vision du « destin » pulsionnel ordinaire qui éclaire tout
autrement la genèse de l’expérience subjective et du « sentiment de soi ». Celui-
ci est montré se développant à partir des interactions pulsionnelles réitérées
avec le protagoniste parental. Le déroulement normal d’un accomplissement
pulsionnel combine ce que Freud appelle le retournement sur le corps propre
(auto-érotique donc) et le renversement de but (recherche active d’une satisfac-
tion passive). Cela dresse le tableau d’une succession d’allers-retours dynami-
ques entre mère et bébé.
Freud se demande alors logiquement ce qu’il faut considérer comme pre-
mier : de l’actif, de l’auto-érotique, ou du passif (qu’il appelle masochique)...
Mais il reste fermement ancré dans l’idée du caractère toujours actif de la quête
de satisfaction, même passive – ce qu’il rend bien par des expressions comme
« se montrer » ou « se faire ». Là-dessus, André Green a fort heureusement pro-
posé le terme de passivation qui se différencie de la simple passivité. Cette passi-
vation – activement réceptive – pourrait assez bien caractériser la position dite
« féminine » dans les deux sexes (Penot, 2001).
Freud dit aussi (p. 175) que le tout petit, pour satisfaire son besoin d’être
regardé ou d’être pris en mains, doit faire intervenir ce qu’il appelle un « sujet
extérieur ». Ce faisant, il renverse la sacro-sainte polarité sujet-objet, n’hésitant
pas à qualifier la personne propre (bébé) d’objet propre – « objet propre être
regardé par personne étrangère », dit-il.
Avec l’emploi réitéré (dans ce texte seulement) du terme sujet, Freud
entend manifestement désigner un agent actif libidinal extérieur, nécessaire
pour satisfaire le besoin qu’a l’enfant d’être investi. Un tel sujet freudien n’a
Deux approches complémentaires en psychanalyse 501

donc rien de métaphysique ; la subjectivation prend naissance dans les inter-


actions du sujet naissant (passivé) avec le sujet-agent pulsionnel extérieur
– c’est-à-dire le parent déjà sujet.
Nous ne sommes donc plus ici, comme dans le texte de 1914, dans la pers-
pective d’une suffisance narcissique sui generis. Dans « Pulsions et destins des
pulsions », la genèse de soi est bien plutôt supposée découler de la qualité du
rapport interactif avec l’autre – notamment de la capacité de celui-ci à recon-
naître ses mouvements subjectifs, qu’ils soient d’amour ou de rejet. Or c’est pré-
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cisément ce qui se trouve repris dans la pratique de la cure analytique. On met
de plus en plus l’accent sur le fait que la mentalisation de certains transferts (de
type archaïque) doit passer par la capacité de l’analyste d’y reconnaître son
mode d’implication, et de mettre celui-ci en images et en mots (pour le patient).
C’est par là que celui-ci pourra acquérir une subjectivation nouvelle qu’il n’a-
vait pu connaître jusqu’alors. Cette perspective est, bien sûr, très différente de
celle focalisée sur les résistances du Moi du patient1.
C’est une façon de voir qui s’avère d’autant plus pertinente que le rapport
transféro-contre-transférentiel tendra à réactualiser un mode aliénant de posi-
tionnement interactif – par exemple, d’une emprise narcissique aveugle de la
part du parent. Un bon exemple nous en a été fourni récemment sur le vif par
Steven Wainrib rapportant son intervention en séance : « Je me sens devenir
étouffant », faite à son patient asthmatique.

Il convient d’insister pour conclure sur le fait que la complexité qui ne cesse
d’animer la pensée de Freud tient surtout à ce que la subjectivation elle-même
(objet par excellence de la psychanalyse) constitue bel et bien ce qu’on peut
appeler aujourd’hui un objet complexe – c’est-à-dire dont une seule théorie ne
saurait rendre compte !
Lacan a été le premier psychanalyste à employer ce terme de subjectiva-
tion dès les années 1940 – à la suite d’André Breton. Il parle ainsi de la
nécessité pour l’être humain de « subjectiver son sexe », de « subjectiver sa
mort », etc. Mais c’est un fait aussi qu’il a ensuite tourné le dos à cette
notion trop... subjective, dans son effort pour conceptualiser le sujet selon
des modalités objectivantes, au travers notamment de la linguistique ou de
l’anthropologie structurale...
Un des « fils rouges » qu’on peut voir courir d’un bout à l’autre de l’œuvre
de Freud – depuis l’ « Esquisse » (1895) jusqu’à « Constructions dans l’ana-
lyse », en passant par « Pulsions et destins des pulsions » – est celui qui confère

1. La clinique des troubles graves de la subjectivation à l’adolescence est une « voie royale » pour
progresser dans ce sens (Penot, 1989, 2001).
502 Bernard Penot

un rôle organisateur décisif aux qualités du protagoniste parental premier. Mais


cela n’empêchait pas le même Freud de continuer de rêver que la psychanalyse
en vienne un jour à prendre place parmi les sciences naturelles objectives...
La complexité de points de vue chez Freud est tout aussi frappante si l’on
compare deux textes de l’année 1937, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »
et « Constructions dans l’analyse ». Au pessimisme du premier avec sa butée sur
« le roc du biologique » répond dans le second une perspective bien différente,
avec l’idée d’une restitution possible, fabricatrice de symbolique (réalité
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psychique).
Si la subjectivation vraie s’avère plus que jamais un objet complexe, cela
tient avant tout à sa nature pulsionnelle – autrement dit, « frontière » entre
énergétique corporelle et mentalisation. Le sentiment de soi s’étoffe dans le jeu
des retournements-renversements pulsionnels qui s’exercent au départ dans un
contexte de pré-individuation qui leur confère une nature transitionnelle.
C’est en raison de cette origine même que, la vie durant, subjectiver va
signifier tout à la fois faire son affaire des données de son histoire, se les appro-
prier ; et aussi, en même temps, s’y soumettre, s’y assujettir. C’est dire combien
le processus de subjectivation ne saurait être envisagé comme se réduisant aux
fonctions de maîtrise du Moi, mais bien davantage attendu du côté des poten-
tialités créatrices du sujet pulsionnel.
Dans le processus d’une cure qui marche bien, cette subjectivation ne cesse
de s’étoffer au travers d’une aptitude accrue à la passivation en séance (passiva-
tion mutuelle, bien sûr, impliquant celle de l’analyste), notamment par rapport
aux signifiances qui insistent dans la libre association. On constate souvent que
le pôle narcissique fait alors plutôt résistance (d’un côté et de l’autre) par
rapport à la dynamique du se laisser faire – se laisser faire sujet de son
déterminisme inconscient...
Bernard Penot
17, rue Beautreillis
75004 Paris

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Deux approches complémentaires en psychanalyse 503

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