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texte : Évangile selon Matthieu, 15 / 21-28 (trad.

: Bible à la Colombe)
première lecture : Ésaïe, 56 / 1-7 ; épître aux Romains, 11 / 13-24
chants : 47-12 et 46-05 (Alléluia)

C’est une histoire de foi, nous dit Jésus lui-même à travers cette femme païenne. Mais c’est aussi une histoire dure à
avaler, n’est-ce pas, quand on la prend au premier degré, comme si elle se passait devant nous, comme si c’était à nous que ça
arrivait… Avons-nous donc si peur que ça que Jésus ne réponde pas à nos prières ? Avons-nous si peu de foi en lui, que nous
croyions qu’il ne répond pas, qu’il ne répondra jamais à nos prières ? Croyons-nous donc que nous sommes comme des chiens
aux yeux de ce Juif si respectueux de la Torah de Moïse ? Mais pourtant, chers amis, vous savez bien que ses adversaires repro-
cheront sans cesse à Jésus d’être un anarchiste, un antinomiste, quelqu’un qui ne se préoccupe absolument pas de cette Loi
divine, alors qu’eux-mêmes font tous leurs efforts pour la respecter. Que faut-il donc comprendre pour débloquer notre lecture
de cette histoire ? Que faut-il donc comprendre de simple ? – Car l’Évangile n’est pas fait pour les savants, mais pour tout un
chacun : il n’y a pas de leçon cachée dans notre Bible !

Il y a d’abord un enseignement clair dans l’Ancien Testament : le salut est pour tous ceux qui adorent le vrai Dieu, quels
qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, quel que soit leur passé, quelles que soient leur race, leur langue, leur nationalité, etc. Le rôle,
l’élection d’Israël, c’est de désigner à tous le vrai Dieu ; ce n’est pas de l’enfermer entre quatre murs, ce n’est pas de se le garder
pour soi : « Dieu n’habite pas dans des temples faits par la main des hommes » (Actes 17 / 24). Et les prophètes annoncent donc
la conversion des païens, des « nations », comme disent les Juifs. Et ils stigmatisent, comme déjà la Loi de Moïse avant eux, ceux
des Juifs qui refusent que des païens viennent à eux, ceux qui pensent que c’est mieux si chacun reste chez soi avec ses propres
croyances. Et ils stigmatisent la société israélite de leur temps, incapable selon eux d’intégrer vraiment de nouveaux croyants.
L’apôtre Paul constatera avec une certaine amertume que, dans l’Église de Rome, il en est de même : chaque groupe a tendance
à refuser à l’autre la qualité de vrai croyant, sous prétexte de pratiques, voire de doctrines, différentes. En l’occurrence, dans
l’extrait de ce matin, c’est aux païens qu’il doit faire la leçon…

L’autre chose à se rappeler avant d’écouter ce que l’histoire de la Cananéenne veut nous dire, c’est précisément que
ce n’est pas un reportage, mais une histoire qui nous est racontée à nous. Nous sommes dans la situation des disciples qui
assistent à la scène, et qui d’ailleurs y participent de manière édifiante… C’est une histoire que nous pouvons lire et relire.
Comme tous les textes de la Bible – comme tous les textes bien écrits, d’ailleurs – ce texte-ci requiert notre attention, il ne
supporte pas un regard rapide et blasé. Si vous faites comme beaucoup de touristes d’aujourd’hui, à prendre une photo sans
regarder ce que vous prenez, juste pour l’avoir dans la boîte, eh bien ce monument vous restera inconnu, alors-même que vous
croirez l’avoir vu et le bien connaître. Oubliez donc que vous l’avez en photo dans un coin, et regardez-le vraiment.

Il y a tout au début une rencontre, bien sûr, mais une rencontre hors des sentiers battus. Personne n’y est chez lui.
Jésus va « vers le territoire » phénicien, et la « femme cananéenne » en vient. Où se passe alors la rencontre ? Pas en pays
israélite, puisque Jésus en est sorti. Pas en pays païen, puisque la femme en vient. C’est l’histoire qui nous dira où nous sommes :
nous sommes là où est Jésus. Si vous avez déjà compris ça après la première phrase, vous avez tout compris. Mais peut-être
Jésus sait-il que nous sommes moins rapides : nous avons besoin de l’histoire.

Au début, la femme, elle, n’a pas compris. Elle est prise dans une contradiction insoluble, comme nous, comme vous et
moi, comme tout le monde. Je vous parlais de photos, on est en plein cliché ! L’évangéliste l’appelle « cananéenne ». C’est
comme si vous parliez de « Germains » ou de « Teutons » plutôt que d’Allemands, ou d’ « Albion » plutôt que d’Angleterre, voire
de « Gaulois » pour les Français. C’est anachronique, et c’est plus insultant que vraiment archaïsant. En tout cas, pour le lecteur
qui connaît l’Ancien Testament, c’est clairement synonyme de païen, idolâtre. Cananéen, c’est le contraire d’israélite. La religion
cananéenne, c’est le contraire de la religion juive : rappelez-vous de l’histoire d’Élie et de Jézabel… ( 1 Rois 18) Alors, elle, la
païenne, pour obtenir les bonnes grâces de celui qu’elle appelle « Seigneur », elle le nomme à la juive : « fils de David ». Mais les
fils de David sont les ennemis des Cananéens… Veut-elle donc judaïser, faire semblant d’être juive ? Comment pourrait-elle être
exaucée, si ce n’est pas vraiment elle qui adresse sa demande, mais si c’est un rôle qu’elle s’est composé ? Et comment d’ailleurs
pourrait-elle être prise au sérieux ? La réaction des disciples de Jésus est claire : ils n’en veulent pas comme compatriote, comme
coreligionnaire !

La réaction de Jésus l’est tout autant, sans pourtant avoir le même sens. Appelé d’un nom qui, dans la bouche de cette
femme païenne, n’est pas le sien, il ne répond donc pas. Il est normal qu’un Juif appelle Jésus « fils de David ». Pas qu’un païen
le fasse. C’est là une leçon terrible – oh, pas pour elle, qui n’est qu’un personnage d’une prédication qui nous est adressée à
nous. C’est pour nous que c’est terrible… Jésus ne répond pas quand on l’appelle d’un nom qui, dans notre langue, n’est pas le
sien. Je dis bien : dans notre langue. Ce n’est pas qu’on se trompe sur lui, c’est qu’on essaye de le tromper sur nous ! Rendez-
vous bien compte : lorsque nous n’utilisons pas nos mots pour lui parler, lorsque nous faisons semblant, lorsque nous jouons un
rôle, Jésus ne nous répondra rien. Et ce n’est bien sûr pas une question de lexique. Lorsque nous ne sommes pas nous-mêmes
devant Jésus, alors nous ne sommes pas devant Jésus. La prière n’est pas de la magie, Jésus n’est pas un sorcier qui aurait besoin
des bonnes formules dans le bon ordre pour que « ça » marche. Il ne demande pas à la femme de venir en terre d’Israël. Il est
venu la rencontrer à la porte de chez elle, à l’orée de là d’où elle vient. Il est venu la rencontrer, elle, pas une chimère. Pareil
pour nous…

Elle s’est donc trompée de chemin. Mais maintenant, d’autres font aussi écran : les disciples de Jésus ! « Elle crie derrière
nous », disent-ils, la laissant donc derrière eux. Personne entre Jésus et nous, les autres derrière, après, loin… Les disciples font
la même erreur, exactement la même, que la femme : ils lui reprochent de ne pas faire partie de la bande… Tout aurait pu
s’arrêter là : la femme a loupé Jésus, les disciples en tirent la conclusion évidente, allez, on s’en va ! Mais non, bien sûr. Jésus
empêche cette fin. Il fait rebondir la situation, d’une phrase qui pourrait être comprise comme entérinant la version des disciples.
Mais la femme, elle, a compris sa méprise, elle ne va plus la commettre. Grâce à l’appel du pied de la remarque de Jésus, elle
revient devant lui. Ce n’est plus le « fils de David » qu’elle sollicite, ce qui n’avait pas de sens pour elle ; ce n’est plus sa miséri-
corde qu’elle sollicite, mais seulement son aide, son secours. Elle reconnaît qu’elle n’est pas juive, qu’elle n’est pas dans une
relation de foi avec Jésus, mais simplement qu’elle a besoin de lui. La suite du dialogue l’atteste clairement : oui, elle fait partie
des petits chiens, pas des enfants, mais elle a faim, et elle peut se nourrir de ce dont les enfants ne veulent pas…

Ceci peut nous paraître glauque… Jésus veut-il donc qu’on s’avilisse devant lui, surtout quand on est une femme, de
surcroît une étrangère ? Chers amis, ne mettez pas dans la bouche de Jésus ou dans cette histoire des préoccupations idéolo-
giques ou sociales, des frustrations ou des rejets, qui sont les nôtres ! Je vous l’ai dit : Jésus attend que nous soyons nous-mêmes
devant lui, sans tricher sur ce que nous sommes, sans tricher sur ce que nous lui demandons, sans tricher sur ce dont nous avons
besoin. Ça, c’est lorsque nous sommes dans la situation de la femme. Et lorsque nous sommes comme les disciples, alors c’est
bien toute la fin de l’histoire qui est la réponse de Jésus pour nous : à savoir que c’est cette païenne qui a la foi, plutôt que nous
qui professons l’avoir. Cette femme est donc maintenant donnée en exemple d’une « grande foi », la sienne et non pas une foi
empruntée à d’autres. Alors, certes, ce n’est pas celle des disciples. Mais c’est bien la foi, la confiance en Jésus qui peut guérir
et exorciser, en Jésus qui est capable d’aider et de secourir, pas seulement de pardonner les péchés…

Peu importe désormais que la femme soit juive ou païenne, et peu importe que Jésus soit fils de David ou pas. Il y a eu
une rencontre véritable entre une femme qui fut païenne et Jésus qui fut un messie juif. Il y a eu une rencontre véritable entre
quelqu’un qui avait besoin d’aide et Jésus qui s’est manifesté dans la foi comme Seigneur. La femme n’y avait pourtant pas droit.
Mais peu importe. La rencontre n’a pas eu lieu en terre d’Israël, ni en pays païen. La rencontre a initié pour cette femme un
nouveau lieu, qui seul compte sans avoir besoin d’autre définition : le lieu où l’on rencontre Jésus « en vérité » (Jean 4 / 23).
Pourquoi je dis « en vérité » ? C’est la dernière phrase de Jésus : « qu’il te soit fait comme tu le veux ». Là encore, je suis renvoyé
à moi-même : lorsque je m’approche de Jésus, en fait, qu’est-ce que je veux ? La femme n’avait pas menti, la fin montre qu’elle
voulait vraiment la guérison de sa fille. Jésus l’a exaucée. La vérité de la rencontre avec Jésus n’est pas un flash instantané sans
aucune suite, une sortie de l’histoire. Non, c’est bien dans notre histoire à nous que cette rencontre porte fruit, dans notre
besoin, quelles que soient les formes de notre religion.

Chers amis, si nous sommes comme les disciples, faisons donc un peu plus attention à ceux qui crient vers Jésus, pour
ne pas nous mettre entre lui et eux, pour ne pas les exclure sous prétexte qu’ils n’ont pas la bonne religion, le bon positionne-
ment, qu’ils ne sont pas comme nous, pas de chez nous… D’autres textes évangéliques nous le disent tout aussi clairement,
sinon plus : nos classifications à nous sont sans intérêt et sans pertinence aux yeux du Seigneur. Servons-nous-en pour progresser
dans la foi, si cela peut y servir, mais n’embêtons pas les gens avec ça ! En quoi les gens ont-ils besoin de réformés, de luthériens,
de catholiques, de pentecôtistes, etc. ? Ils ont besoin de chrétiens pour qui seuls comptent la rencontre avec Jésus et le besoin
des gens d’être secourus. Tout le reste « vient du Malin » (Matt. 5 / 37).

Et si nous sommes comme la femme, c’est-à-dire sans trop savoir d’où nous sommes, qui nous sommes, n’allons pas
vers Jésus avec un masque. Il nous veut comme nous sommes, pour pouvoir nous répondre et nous aider. Il ne veut pas, il ne
peut pas, répondre à un masque, aider une ombre, secourir un fantôme. Et si je réalise que je suis un chiot, bâtard affamé et
sans maître, alors, que je ne joue pas au petit maître, au fils de la maison ! Jésus a tout autant à me donner qu’à ceux qui sont
assis à table et qui peut-être sont repus et blasés et n’en profitent pas… Mais est-ce que je sais vraiment ce que je veux ? Est-ce
que je sais vraiment ce dont j’ai besoin ? Est-ce que je sais vraiment qui je suis, en vérité ? « Brebis perdue de la maison d’Israël »,
« brebis perdue » …, « brebis » du bon Berger, quel que soit l’enclos ! (Jean 10 / 16) Amen.

Tours - David Mitrani - 17 août 2014

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