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Thémis en diplomatie

Droit et arguments juridiques dans les relations internationales de l’Antiquité tardive à la fin du XVIIIe
siècle

Éric Schnakenbourg et Nicolas Drocourt (dir.)

DOI : 10.4000/books.pur.47665
Éditeur : Presses universitaires de Rennes
Année d’édition : 2016
Date de mise en ligne : 11 juillet 2018
Collection : Histoire
ISBN électronique : 9782753556003

http://books.openedition.org
Édition imprimée
ISBN : 9782753551237
Nombre de pages : 332

Thémis en diplomatie : Droit et arguments juridiques dans les relations internationales de


e
l’Antiquité tardive à la n du siècle.

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© Presses universitaires de Rennes, 2016


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L’étude des relations internationales et des contacts diplomatiques
au travers des âges ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur le
rôle et l’importance du recours au droit et aux arguments juridiques.
C’est autour de ce postulat que sont réunies les diverses
contributions du présent ouvrage qui s’inscrivent dans un espace
allant des marges orientales de Byzance à l’Europe occidentale et
dans un large champ chronologique, de l’Antiquité tardive à la fin du
XVIIIe siècle. Elles cherchent à saisir l’usage que les différents acteurs
des relations internationales ont fait du droit et des règles juridiques
dont ils disposaient pour éviter, résoudre mais aussi, parfois, générer
des conflits. L’argument de nature juridique relève en effet d’un
langage fondé sur des valeurs et des références qui permettent
l’échange et la controverse entre interlocuteurs partageant a priori
une culture politique sinon toujours commune, du moins proche.
Plus largement, le droit, considéré comme un moyen de la
diplomatie, est non seulement utilisé, mais aussi dévoyé et manipulé,
disant ainsi beaucoup des rapports de force des parties en présence.

Les maniements du droit en diplomatie nécessitent une réelle


maîtrise de l’outil juridique et impliquent d’étudier les différents
types de protagonistes des relations internationales, qu’ils y soient
directement impliqués (ambassadeurs, juristes, souverains) ou que
leurs activités et leur sort en dépendent (marchands, négociants,
transfuges). Autant d’éléments qui sont au coeur des réflexions de ce
volume.

ÉRIC SCHNAKENBOURG ÉRIC


SCHNAKENBOURG EST PROFESSEUR
D’HISTOIRE MODERNE À L’UNIVERSITÉ DE
NANTES ET DIRECTEUR DU CENTRE DE
RECHERCHE EN HISTOIRE INTERNATIONALE
ET ATLANTIQUE (CRHIA). IL EST
SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DES RELATIONS
INTERNATIONALES EN EUROPE ET DANS
L’ESPACE ATLANTIQUE AUX X E ET X E
SIÈCLES. IL A NOTAMMENT PUBLIÉ

E E

, PUR, 2013.

LA FIGURE DE
L’AMBASSADEUR ENTRE MONDES
ÉLOIGNÉS. AMBASSADEURS, ENVOYÉS
OFFICIELS ET REPRÉSENTATIONS
DIPLOMATIQUES ENTRE ORIENT
ISLAMIQUE, OCCIDENT LATIN ET ORIENT
CHRÉTIEN ( E- E SIÈCLE)
NOTE DE L’ÉDITEUR
Publié avec le soutien de l’université de Nantes.
Remerciements

Cet ouvrage est issu d’un colloque organisé à Nantes les 5-6 juin
2014 à la Maison des sciences de l’homme Ange Guépin. Son
organisation avait été rendue possible grâce au soutien financier du
CRHIA (Centre de recherches en histoire internationales et
atlantique), du Labex EHNE, de l’université de Nantes, de l’Institut
universitaire de France, de Nantes Métropole et de la région Pays-de-
la-Loire. Nous souhaiterions exprimer notre reconnaissance à tous
ceux qui ont collaboré d’une manière ou d’une autre à la réalisation
de cette entreprise de recherche Thémis en diplomatie, en premier
lieu les auteurs, mais également Michel Catala, Stanislas Jeannesson,
John Tolan et Philippe Josserand, ainsi que Aurélie Cloarec et
Thomas Burel. Nous voudrions remercier tout particulièrement
Stéphane Péquignot et Marc Belissa qui ont accepté de rédiger les
conclusions de ce volume.
Introduction

En 1779, le comte de Vergennes écrit à l’ambassadeur de Louis


XVI à Madrid : « L’intérêt est le grand mobile des nations comme des
hommes 1 . » Si la satisfaction des intérêts de puissance anime

bel et bien les relations qu’entretiennent les entités politiques, elle


est pourtant rarement avancée en tant que telle dans les échanges
diplomatiques – que ce soit aux époques anciennes ou modernes. Les
principes chrétiens au soubassement de l’idée de guerre juste ainsi
que l’humanisme anti-machiavélien fondent une culture des
relations internationales qui promeut le dialogue et la négociation.
Elle contraint à bâtir une argumentation de la défense de la juste
cause et de la promotion de l’intention droite ce qui, inévitablement,
convoque un discours de droit.
La coexistence des puissances impose un certain nombre de
règles renvoyant à une réflexion sur la formation, les mutations, la
performativité et les limites du droit des gens. L’idéal juridique en
diplomatie s’inscrit dans l’horizon d’attente d’une scène
internationale qui ne serait pas régie par le jeu des intérêts
particuliers des puissances ne reconnaissant d’autres lois que celle
du plus fort, mais par une cohabitation, sinon harmonieuse, du
moins pacifique, des États. En ce sens, le discours de droit en
relations internationales manifeste, avec des degrés de sincérité
variable, la foi en un imaginaire pratique autant qu’en un lien social
qui unit, de fait, les différents États. L’argumentation juridique est
une mise en scène de la rencontre entre la théorie et la pratique du
droit 2 . Elle dépasse, de fait, des positions idéologiques qui, aux

époques anciennes (Antiquité, Moyen Âge) notamment, nient le plus


souvent l’égalité en droit des États ou des souverains entretenant des
rapports diplomatiques. Or, la lecture des sources, de l’Antiquité
tardive jusqu’à l’époque moderne, témoigne à elle seule d’une
différence notable entre l’idéologie et la pratique. L’usage d’une
argumentation juridique entre partenaires diplomatiques en est un
révélateur 3 .

L’absence d’autorité supérieure à celle des souverains, de règles


clairement établies, ou du moins de consensus expressément
formulé, impose de ne pas envisager l’étude de l’usage du droit et
des arguments juridiques uniquement dans une perspective
opératoire et technique. Nous voulons ici privilégier une réflexion
sur le droit des gens, envisager sur le long terme comme, pour
reprendre la définition d’Emer de Vattel, « la science du droit qui a
lieu entre les Nations, ou États, & des Obligations qui répondent à ce
droit 4 ». Sans céder ni à un réalisme étroit qui ferait des

rapports de force la seule et unique dynamique des relations


internationales, ni à un idéalisme naïf qui considérerait les règles de
droit comme des impératifs catégoriques, nous souhaiterions
envisager l’argument de droit comme l’expression pratique d’une
transaction générale produite par les interactions de tous types qui
relient les souverains. En effet, l’argument juridique ne peut exister
que si l’émetteur et le récepteur sont en mesure de le comprendre, et
donc de se comprendre, pour s’accorder sur sa validité. Il relève d’un
langage fondé sur des valeurs et des références qui permettent
l’échange et la controverse pour régler, ou générer, des contentieux
entre interlocuteurs partageant une culture politique commune.
L’argument de droit a une dimension performative sur laquelle il
faut s’interroger en se demandant comment, et avec quelles limites,
sa forme déclarative peut devenir une forme procédurale participant
de la sociabilité internationale. La parole juridique met en scène
l’observation d’une grammaire implicite, et par conséquent fragile,
pour proclamer la justice d’une cause, appuyer des revendications ou
encore rejeter des prétentions préjudiciables. L’épreuve juridique
doit donner de la force à l’argumentation du négociateur en
légitimant sa position. Le droit est utilisé, dévoyé, et manipulé à
dessein donnant ainsi la mesure des rapports de force entre les
parties en présence. L’instrumentalisation du droit dans le discours
diplomatique invite aussi à questionner l’argument juridique comme
prétexte à la contrainte et à la force. La manipulation du droit
nécessite une bonne maîtrise de la matière juridique de la part de
tous les acteurs de la diplomatie qui argumentent autant qu’ils
contre-argumentent. La culture juridique des ambassadeurs et des
autres protagonistes des relations internationales est, de ce fait, en
filigrane dans nos réflexions.
Pour saisir l’utilité de l’argument de droit, comprendre sa nature,
estimer sa pertinence, ses développements et le moment auquel il
est utilisé, il est nécessaire de l’envisager au-delà du cadre bilatéral
dans lequel il est inscrit au premier abord. L’enjeu de fond est le
rapport entre une situation singulière et une règle générale. Il faut,
selon les intérêts des puissances concernées, montrer que le cas
particulier relève d’un cadre de pratiques reconnues et admises, ou
démontrer l’inverse pour fonder la légitimité des prétentions
avancées dans un discours qui peut prendre les puissances tierces à
témoin. L’argument juridique est, de ce point de vue, autant un
élément qui s’insère dans un dialogue bilatéral qu’une annonce
connue au-delà des souverains directement intéressés. Il est aussi un
élément constitutif d’une mémoire de la sociabilité internationale
relevant d’une mimèsis dont les racines plongent dans le ius gentium
romain 5 . L’argument de droit, parce qu’il est convoqué pour

répondre à une situation donnée, fait des relations internationales et


de la diplomatie des matrices juridiques. La question des immunités
des diplomates, condition sine qua non du dialogue entre
souverainetés est, sans doute, un des points de tension les plus
anciens et les plus récurrents. Les atteintes portées à la sauvegarde
des représentants de souverains à l’étranger constituent des cas
d’école nourrissant, depuis l’Antiquité, nombre de traités dont
l’accumulation permet de dégager des principes qui sont
régulièrement remis en cause par les circonstances de la vie
internationale 6 . Comme pour les autres normes
internationales, les États, par la voix de leurs juristes notamment,
s’en font aussi bien les promoteurs que les contestataires.
L’étude des relations internationales et de la diplomatie par le
prisme de l’argument de droit relève autant d’interrogations sur le
modus vivendi des souverainetés fait de transactions et
d’accommodements, que sur le modus operandi de leur coexistence. Il
s’agit d’étudier la manière dont elle s’opère par l’adaptation et la
transformation de la manière dont les acteurs internationaux font
appel au droit. La confrontation de situations originales, d’exigences,
ou de coups de force provoque des « décrochages » entre la réalité et
le modèle juridique devant régir les relations entre les États ou leurs
représentants. Il en découle des tensions, des incidents, voire des
conflits, dont certains ont déjà été l’objet d’études qui n’épuisent
cependant pas la matière, mais engagent à poursuivre l’enquête
7 . Ces situations produites par la vie internationale amènent les

contemporains à penser le droit, à l’interpréter, à le préciser, à le


corriger et à l’adapter. Il faut ainsi se poser la question de la
jurisprudence générée par les relations entre États et s’interroger
sur sa remise en cause. L’évolution et les permanences des appels
aux principes du droit des gens, puis du droit international, doivent
être mises en regard de l’apparition de nouveaux enjeux, de
situations inédites, de remises en cause qui contribuent à faire la
réalité de la vie diplomatique.
Sur le plan épistémologique, l’histoire et l’histoire du droit ont
connu des évolutions convergentes qui leur permettent de partager
des questionnements communs. D’un côté, les juristes se
concentrent moins sur l’étude de la doctrine, mais cherchent à
rapprocher leur objet des réflexions des sciences humaines 8 . De

l’autre côté, l’élargissement historiographique de l’étude des


relations internationales et de la diplomatie permet d’ouvrir de
nouveaux champs de recherches pour dépasser une écriture de
l’histoire longtemps considérée comme événementielle et
anecdotique. Les spécialistes des deux disciplines peuvent se
rencontrer pour soumettre à leur regard croisé l’étude juridique et
normative de la négociation et des rapports entre souverains, mais
aussi ouvrir une réflexion sur les dysfonctionnements dans la
confrontation de la règle à la réalité, sur les accommodements, les
interprétations comme les manipulations qu’elle autorise. Le
dialogue entre, d’une part, les pratiques et les discours
diplomatiques et, d’autre part, les règles et les principes du droit des
gens invite à faire une histoire du droit appliquée aux relations
internationales et à la diplomatie. Elle s’inscrit dans la dynamique
qui, depuis les années 1990, a considérablement renouvelé nos
connaissances et nos réflexions sur les usages diplomatiques aux
époques médiévales et modernes.
L’argument juridique comme construction intellectuelle et
savante permet d’élargir la réflexion sur le cadre supposé régir les
relations internationales. Il est en effet révélateur de l’hybridité des
fondements juridiques caractérisant les droits, les prétentions et les
devoirs des États. Les arguments avancés pour appuyer ou rejeter
des revendications peuvent être justifiés par l’autorité des habitudes
et des coutumes, des dispositions de traités et d’accords plus ou
moins explicites, ou par des principes fondés sur la religion ou la
nature. De ces différents fondements dérivent d’autres droits
particuliers, droit de conquête, droit de saisie, de protection qui sont
de plus en plus fréquemment invoqués à l’époque moderne et
animent les prétentions, les protestations, les résistances des acteurs
de la scène internationale. Le droit mobilisé par les relations
internationales n’est pas monolithique, il est une articulation de
différentes perspectives et dimensions juridiques avec des
considérations politiques qui entrent en jeu dans les rapports entre
États. Ainsi, pour qu’il y ait négociation il faut de manière implicite
s’accorder sur le type de droit mobilisé ou, du moins, sur l’autorité
relative des droits convoqués avant d’en venir aux arguments à
proprement parler.
Les contributions rassemblées dans ce volume relèvent de
l’ensemble de ces perspectives. Elles sont la version écrite de
communications présentées lors d’un colloque international qui s’est
tenu à Nantes les 5 et 6 juin 2014, dans le cadre des travaux du CRHIA
(Centre de recherche en histoire internationale et atlantique) et de
Labex EHNE (Écrire une histoire nouvelle de l’Europe). Dans une
approche de longue durée, au-delà des contingences d’une époque
ou d’un événement particulier, nous souhaitons saisir les évolutions
et les permanences profondes de l’argumentation juridique en
relations internationales qui relèvent autant du champ des pratiques
diplomatiques que de la culture de la négociation. Nous avons voulu
privilégier une lecture par le bas pour voir comment, par la nature
même de leur activité, les diplomates sont non seulement des
praticiens du droit, mais encore ses artisans s’appropriant une
matière pour élaborer des stratégies argumentatives qu’ils mettent
au service d’une rhétorique mobilisée pour remplir leur mission.
Nous souhaiterions aussi montrer que la vie internationale est une
matrice du droit qui génère des solutions, des innovations et des
références comme en témoigne l’immense production documentaire
née des controverses juridiques.
Si l’expression « droit international » n’apparaît en tant que telle
qu’à la fin du XVIIIe siècle sous la plume du philosophe anglais
Jeremy Bentham, l’adoption de règles régissant les relations entre
des entités souveraines est une réalité bien plus ancienne. Les
contributions regroupées dans la première partie du volume
montrent comment dans la longue durée allant du Moyen Âge au
XVIIIe siècle, ces règles se sont diffusées, étoffées et progressivement
fixées. Elles forment la grammaire de l’organisation de ce qui
devient, de fait, une société des États devant fonctionner de manière
pratique tout en combinant un certain nombre d’exigences morales.
Dès l’origine, le droit, comme vecteur effectif des rapports entre
États, se fonde sur des considérations théoriques articulées autour
de grands principes comme, par exemple, le respect de la parole
donnée. Progressivement, les traités et les ouvrages théoriques
permettent de préciser et d’étendre à des domaines de plus en plus
nombreux les règles régissant la vie internationale. Les réflexions
qui sont menées dans cette première partie montrent que cette
évolution a un caractère dual. En effet, l’émergence d’un cadre
juridique conceptuel s’accompagne de la recherche permanente de
règles pragmatiques et efficaces pour les États qui les invoquent. À
ce titre, l’approche juridique permet de montrer tout autant les
permanences de la vie internationale que la capacité des puissances
à adapter, à faire évoluer, voire à tordre les règles encadrant leurs
relations.
C’est précisément sur cette capacité d’interprétation du droit que
portent les contributions rassemblées dans la deuxième partie. Si le
rapport de forces est bel et bien un élément essentiel des relations
internationales, l’usage du droit en est une autre dimension
fondamentale. L’art de la diplomatie consiste aussi à jouer du verbe
pour exploiter les ambivalences du droit et des pratiques présidant
aux rapports entre États. Ces contributions présentent différents
éclairages sur la manière dont le discours diplomatique inscrit le
droit dans la réalité des relations internationales. Loin d’être un
simple habillage, la rhétorique juridique diplomatique devient une
arme à disposition des princes et des gouvernements pour faire
valoir leurs revendications ou défendre leurs droits au nom de règles
et de coutumes qui dépassent en justice et en équité la simple
ambition immédiate. La diplomatie mobilise l’argument de droit qui
n’est efficace que s’il est entendu par la partie adverse et, au-delà,
par un auditoire qui, avec le temps, dépasse de plus en plus le cercle
étroit des conseillers du prince. La parole du diplomate est une prise
de position vis-à-vis de règles connues et reconnues, dont
l’observation fonde la solidité de l’argumentation. Ce faisant, ce
positionnement est une reconnaissance de la place éminente du
référent juridique dans les relations internationales.
Ces éléments de réflexion conduisent, enfin, à appréhender la
place occupée par certains acteurs des relations internationales par
leur usage du droit. Il ne s’agira aucunement dans cette troisième et
ultime partie de traiter de ces acteurs pour eux-mêmes, mais bien de
saisir au plus près l’interaction qui se joue entre trois composantes :
le droit et les arguments juridiques, le contexte historique dans
lesquels ils sont énoncés, et enfin ceux qui en usent ou sur lesquels
pèsent la définition et l’application du droit. Assurément les
ambassadeurs et les diplomates sont ceux auxquels il convient de
songer en premier lieu, au regard notamment des questions de la
protection, pour ne pas dire de l’immunité, dont ils jouissent a priori
– jouissance dont la validité peut être mesurée à l’aune du contexte
diplomatique au sein duquel ils agissent 9 . Les réfugiés et

transfuges méritaient eux aussi une réflexion dans ce cadre, en


particulier pour les périodes de l’Antiquité tardive et du millénaire
byzantin. Enfin, les juristes ont logiquement toute leur place dans
cette réflexion à trois dimensions, en particulier pour la période
moderne. Les uns comme les autres n’effacent nullement du reste le
rôle des souverains au nom desquels ils agissent, ni des conseillers
dont l’action apparaît souvent en filigrane de celle du prince, et de
ceux que le contexte invite à trouver des arguments juridiques pour
dénouer des questions d’ordre politique, militaire ou économique.
L’analyse, dans le cadre de nos réflexions, des uns et des autres de
ces acteurs permet de mettre en évidence combien cette histoire de
l’utilisation du droit en contexte de relations internationales relève,
certes de l’histoire des idées et de la culture juridique, mais aussi
d’une histoire incarnée qui peut être entreprise jusqu’à l’échelle des
acteurs non diplomates des relations internationales.

NOTES
1. Archives des Affaires étrangères [AAE], correspondance politique [CP], Espagne, vol.
596, fol. 405, Vergennes à Montmorin, 17 décembre 1779.
2. KOSKENNIEMI M., From Apology to Utopia: The Structure of International Legal Argument.
Cambridge, Cambridge UP, 2005 [1989], p. 8-12 et DHONDT F., « Looking Beyond the Tip of the
Iceberg: Diplomatic Praxis and Legal Culture in the History of Public International Law »,
Rechtskultur – Zeitschrift für Europäische Rechtsgeschichte/European Journal of Legal
History/Journal européen d’histoire du droit, 2, 2013, p. 31-42.
3. Récemment encore, Gilles Veinstein soulignait la place de la diplomatie dans la
politique extérieure des Ottomans vis-à-vis des États chrétiens à l’époque moderne, allant à
l’encontre de certains historiens niant cette réalité diplomatique car ne s’appuyant que sur
une lecture trop idéologique des sources dont ils disposent : VEINSTEIN G., « Les fondements
juridiques de la diplomatie ottomane en Europe », Oriente moderno, no 2, 2008, p. 509-522.
4. VATTEL E. de, Le droit des gens ou principes de la loi naturelle appliqués à la conduite & aux
affaires des nations & des souverains, t. 1, Londres, 1758, p. 1. Sur la différence entre droit des
gens et droit international voir GAURIER D., Histoire du droit international, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 2005, p. 10-19.
5. KASER M., Ius Gentium, Cologne-Weïmar-Vienne, 1993 ; PADOA-SCHIOPPA A., « Profili del
diritto internazionale nell’alto medioevo », dans Le relazioni internazionali nell’alto medioevo,
Settimane di studio del centro italiano di studi sull’alto medioevo, no 58, Spolète, 2011, p. 1-78 ;
CHRYSOS E., « Perceptions of the International Community of States during the Middle Ages »,
BRUNNER K. et MERTA B. (dir.), Ethnogenese und Überlieferung, Vienne, 1994, p. 293-307 ; STEIGER
H., Die Ordnung der Welt. Eine Völkerrechtsgeschichte des karolingischen Zeitalters (741 bis 840),
Cologne-Weimar-Vienne 2010, p. 355-372. La présence d’un tel droit, garantissant
notamment l’immunité des ambassadeurs, est aussi une réalité en terre d’Islam, et ce dès les
tout premiers siècles : cf. HAMIDULLAH M., The Muslim Conduct of State, Lahore 19614, p. 57 et p.
147-148.
6. Parmi ces cas d’école retenons celui relatif au double assassinat des ambassadeurs de
François Ier en 1541, par des hommes de main de Charles Quint selon toute vraisemblance,
exemple qui sera repris et analysé par Jean Bodin, Alberico Gentili ou encore Hugo Grotius,
entre autres : POUMARÈDE G., « Le « vilain et sale assassinat » d’Antonio Rincon et Cesare
Fregoso (1541). Un incident diplomatique exemplaire ? », BÉLY L. et POUMARÈDE G. (dir.),
L’incident diplomatique XVIe-XVIIIe siècle, Paris, A. Pedone, 2010, p. 7-44. Un autre exemple
témoigne d’une continuité remarquable entre le cœur du Moyen Âge et la première
modernité : l’aveuglement en 1172 d’Enrico Dandolo, alors ambassadeur vénitien à
Constantinople et futur doge, attesté par des sources vénitiennes – non sans exagérations –
est resté dans les mémoires et se trouve largement mentionné dans le traité sur les
ambassades de Conrad Braun, publié en 1548 à Mayence : BRAUN C., Les Cinq Livres sur les
Ambassades à destination de ceux qui sont totalement appliqués à la Chose publique, ou très utiles à
ceux qui remplissent une quelconque magistrature, et agréable à la lecture, Livre IV (Des privilèges
et des immunités des ambassadeurs), chapitre 2, traduction, introduction et notes de
Dominique GAURIER, Limoges, 2008, p. 272.
7. BÉLY L. et POUMARÈDE G. (dir.), L’incident diplomatique XVIe-XVIIIe siècle, op. cit.
8. LESAFFER R., « International Law and its History: The Story of an Unrequited Love »,
CRAVEN M., FITZMAURICE M. et VOGIATZI M. (dir.), Time, History and International Law, La Haye,
Martinus Nijhoff, 2006, p. 27-41 et du même auteur « Law and History: Law between Past
and Present », VAN KLINK B. et TAEKEMA S. (dir.), Law and Method: Interdisciplinary Research in
Law, Tübingen, Mohr Siebeck, 2011, p. 133-152. Pour un résultat concret de l’ouverture de
l’histoire du droit à l’histoire comme science humaine voir DHONDT F., Balance of power and
Norm Hierarchy : Franco-British Diplomacy after the Peace of Utrecht, Leyde-Boston, Brill, 2015.
9. Voir FREY, L. S., FREY, M. L., The History of Diplomatic Immunity, Columbus, Ohio
University Press, 1999.
Première partie. Droit et
organisation internationale
Les relations internationales au
Moyen Âge
Une construction entre droit international, pratique
diplomatique et système courtois
International Relations in the Middle Ages: Constructing Politics
between International Law, Diplomatic Practice and the Court

Martin Kintzinger

Créer une unité au-delà des frontières nécessite, hier comme


aujourd’hui, un consensus fondant un lien entre les partis. Celui-ci
peut être soit idéal, de l’ordre des valeurs, soit relever de l’ordre
juridique. Sans ordre juridique, il ne peut exister d’unité. Mais cette
dernière ne peut pas non plus exister s’il n’y a pas de socle de
valeurs. L’Union européenne trouve aujourd’hui ses fondements
dans un ordre juridique basé sur des valeurs communes. C’est en ceci
que consiste l’argument juridique dans la politique européenne et
dans la diplomatie à notre époque.
Concilier des valeurs et l’ordre juridique n’est fondamentalement
pas chose aisée. Que l’on pense à la tentative échouée en 2005 de
mettre en place une constitution pour l’Union européenne. Cet échec
fut aussi lié au fait que, compte tenu de la diversité culturelle dans
l’Union européenne, on ne pouvait plus créer une unité en
définissant la culture chrétienne et ses valeurs comme un fondement
de l’Europe moderne. En remplacement de cette constitution qui a
échoué, nous avons aujourd’hui le traité de Lisbonne de 2007.
L’article 1 énonce que « l’union est fondée sur les valeurs de respect
de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État
de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des
droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont
communes aux États membres dans une société caractérisée par le
pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la
solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes 1 ». Les

fondements historiques de cette définition de principes sont


indiqués dans le préambule : « s’inspirant des héritages culturels,
religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont
développées les valeurs universelles que constituent les droits
inviolables et inaléniables de la personne humaine, ainsi que la
liberté, la démocratie, l’égalité, l’État de droit 2 ». En d’autres

termes, c’est sur l’héritage culturel de l’Europe, ne se limitant pas


étroitement aux valeurs religieuses évoquées, que l’ordre juridique
est fondé. C’est aussi la référence à cet héritage culturel qui garantit
à la fois les droits de l’homme, les droits des citoyens, la liberté
démocratique et l’État de droit.
Dans les passages cités, l’argument juridique ne se réduit donc
pas seulement au droit positif. C’est aussi l’expression du jargon
juridique qui est nécessairement codée culturellement et marquée
par le contexte historique dans lequel elle est apparue et a produit
ses effets. Le caractère consensuel et la stabilité de l’argument
juridique à l’intérieur sont la condition nécessaire pour la
représentation efficace de valeurs à l’extérieur. Le sociologue
français Bruno Latour a ainsi souligné dans son dernier livre paru en
2011 qu’« une négociation pourrait se nouer. Négociation à
l’intérieur (i. e. sur les valeurs) d’abord et ensuite à l’extérieur 3

».
L’on pourra s’interroger sur le lien entre tout ceci et la
diplomatie dans l’Europe médiévale 4 . Il convient de revenir sur

l’argument juridique en tant qu’expression du jargon juridique. Nous


devons définir cela plus précisément. Dans le programme de notre
colloque, les organisateurs ont caractérisé le droit comme langage
commun dans la communication diplomatique internationale. Cela
rend possible le fait d’échanger des arguments sur ces questions, et,
à partir de là, d’essayer de définir des modèles d’action et de
décision, sur lesquels on peut s’entendre pour la suite. Ceci suppose
que le langage du droit est un langage permettant la compréhension
dans le cadre de la diplomatie, ou un langage fonctionnel. La
diplomatie des États de droit modernes utilise ce langage
fonctionnel. En même temps, il convient de distinguer ce langage
fonctionnel de la langue de culture à laquelle se réfère pour sa part
Bruno Latour en 2011. Rappelons que dans sa réflexion marquée par
Ferdinand de Saussure, il s’agit de « parler l’organisation dans la
langue 5 ».

C’est sur cette différence entre langue de culture et langage


fonctionnel que repose la présente analogie avec le prémoderne et le
Moyen Âge. En 2012, Benoît Grévin a décrit les différentes variations
langagières comme relevant du « Moyen Âge du langage ». Par cette
expression, il regroupe entre autres les jargons professionnels ou
liés aux groupes sociaux, comme ceux des clercs et des notaires
6 . Dans le même sens, Jacques Verger a décrit en 1997 les

groupes professionnels des lettrés du Moyen Âge comme « gens de


savoir », en caractérisant parmi ceux-ci les « légistes 7 ». À

l’opposé de ceci, Agnès Blanc, dans sa thèse de droit datant de 2010,


a pu parler de la « construction juridique d’un principe d’unicité de
langue de l’État royal », pour caractériser la politique linguistique
menée entre le IXe et le XVIIIe siècle afin d’imposer l’autorité du roi
de France 8 . Enfin, dans son plaidoyer datant de 2012 contre la

mondialisation actuelle des langues, Claude Hagège énonce les


caractéristiques divergentes des langues de culture européennes
9 . Les jargons, et parmi ceux-ci les jargons juridiques, se

développent comme des langages fonctionnels à partir des langues


de culture. Mais d’après Hagège, les langues de culture doivent être
conservées comme fondement de l’identité culturelle. Elles doivent
ainsi être défendues contre l’unification qui a lieu dans le cadre de la
globalisation.
Reformulons les choses : le roi français a mené une politique
linguistique pour imposer sa position dominante centrale, ainsi que
l’ordre juridique en vigueur à l’intérieur de son royaume. Cette
politique linguistique reposait sur l’idée que la langue française était
la « langue du roi ». C’est d’ailleurs une question que l’historien
Serge Lusignan a déjà étudiée de façon approfondie en 2004 pour
l’époque de la guerre de Cent Ans sous le titre de La langue du Roi au
Moyen Âge 10 .

Un langage commun venant du droit existait au Moyen Âge. Les


légistes le maîtrisaient et l’utilisaient pour conseiller les princes.
Mais les diplomates n’étaient pas nécessairement des légistes et
l’existence d’un langage du droit n’a pas mené à un langage
diplomatique. De toute façon, il n’y avait pas de statut professionnel
bien défini relatif aux diplomates avant 1500. À la Curie, un
mouvement d’organisation de la diplomatie s’est développé à partir
du XIIe siècle et surtout du XIIIe siècle. C’est aussi à cette époque
qu’une terminologie pour définir les legati a été progressivement
définie 11 . Dans les cours des princes, ces derniers luttaient

encore la plupart du temps pour imposer leur suzeraineté. Cas


unique dans l’Europe de cette époque, Philippe Auguste a réussi à
établir vers 1200 un pouvoir monarchique de nature centralisée et
bien administré. Cela a été possible grâce à un système de droit très
développé et grâce à l’affirmation de la position du roi comme
instance de pouvoir central. Claude Gauvard a synthétisé ceci en ces
termes : « C’(est) le roi qui […] devient le garant de la justice. »
Cependant même Philippe ne disposait pas d’une diplomatie
organisée ni de messagers professionnels.
Ainsi, dans la mesure où les diplomates n’étaient pas
nécessairement des juristes, et où aucun langage spécifiquement
diplomatique n’existait encore, comment l’argument juridique
pouvait-il avoir un effet dans les relations internationales ?
Nous ne pourrons pas comprendre cette question relevant de
l’histoire du droit médiéval et plus encore de l’histoire diplomatique
si nous l’envisageons uniquement en termes de moyen d’expression
linguistique. Hier comme aujourd’hui, les étapes décisives ont
souvent lieu « en coulisses », et ont plus à voir avec des accords et
des négociations qu’avec les formes juridiques. Dans le cours visible
de la diplomatie et de la communication politique internationale
justement, l’argument juridique – c’est-à-dire le seul langage
commun que les diplomates pouvaient utiliser – ne pouvait pas avoir
d’efficacité. Cela était dû au fait qu’il n’existait pas à l’époque de
droit international reconnu, ni d’espace unifié pour les rencontres
des légations internationales.
Un regard critique révèle plus encore la fragilité de la situation.
Bien des récits du Moyen Âge, témoignant d’une étonnante
modernité, offrent avant tout une narration suggestive et une
construction visant à impressionner les contemporains et les
générations futures. Cette construction atteignait d’ailleurs cet
objectif. La réflexion déjà évoquée de Claude Gauvard comprend un
autre élément significatif : le roi de France était le garant du droit, «
du moins dans la pensée des sages 12 ». Les clercs et les notaires,
les gens de savoir, se voyaient de plus en plus confier des charges de
conseiller et d’expert au service du pouvoir, ainsi que des missions
diplomatiques. Aussi décrivaient-ils de manière très favorable les
récits des succès de leur monarque, ainsi que la part active qu’ils y
prenaient eux-mêmes.
Très récemment, en 2014, Christoph Mauntel a montré dans sa
thèse de doctorat comment le récit des pratiques violentes dans la
société de la fin du Moyen Âge était marqué par des topoi et des
structures narratives prédéterminées 13 . C’est à ce langage de la

violence que nous avons à faire dans les sources et ce langage n’est
pas toujours la preuve de l’usage de la violence. Tandis que ce
langage de la violence ouvre un large champ sémantique et permet
d’envisager la réalité sous des angles divers, il en va bien autrement
en ce qui concerne la diplomatie.
Une étude de Stéphane Péquignot datant de 2009, portant sur
l’histoire de la diplomatie du XIVe siècle, a par exemple montré qu’il
est très difficile de classer dans le détail les termes techniques
14 . Même un terme apparemment clair comme legatus n’a un

sens unique que lorsqu’il se réfère aux légats du pape. Pour les
messagers des cours princières européennes, il n’existait en
revanche aucun concept équivalent. Dans le même sens, Péquignot,
en 2009, a proposé une première contribution à l’étude de la
diplomatie médiévale dans une perspective globale. Ainsi a-t-il
constaté que fondamentalement « la pratique de la diplomatie est
(encore) au XVe siècle une réalité, mais le mot ne figure pas dans le
vocabulaire des hommes du temps. […] En fait, comme au XIVe siècle,
les acteurs de la scène internationale sont nombreux, variés et
inégaux en Occident 15 ».

La recherche actuelle axée sur l’histoire mondiale propose


d’importants défis aux disciplines historiques. Bien que l’histoire de
la diplomatie n’en soit qu’à ses débuts dans de nombreux domaines,
elle peut tirer profit de manière particulière de ce défi posé par
l’histoire mondiale. De toute évidence, au Moyen Âge, l’on a eu
fondamentalement recours pour la politique extérieure et les
relations internationales, comme pour la diplomatie et la
communication politique internationale, aux mêmes procédés et aux
mêmes formes de pratiques politiques que ceux et celles qui ont fait
leurs preuves dans le cadre de la pratique gouvernementale à
l’intérieur des règnes. Une légation pouvait être envoyée par la cour
du roi chez un prince ou dans une ville de son royaume, à la cour
d’un autre roi européen, ou bien à la cour du Pape, ou bien encore
chez un prince hors d’Europe, la pratique était toujours la même. Le
messager devait avant tout avoir la confiance personnelle de son
propre roi, et être reconnu comme digne de confiance dans une
autre cour. L’association d’un lien personnel et de la représentation
du prince dans la personne du messager importait encore davantage
que la spécialisation fonctionnelle. En 2010, Jean-Marie Moeglin a
formulé ceci en ces termes : « L’ambassadeur était en effet resté tout
au long du Moyen Âge une sorte de personnage schizophrène. Il était
l’homme qui aurait dû se transformer en un autre, devenir le double
de son prince 16 . »

Suivant les motifs de la légation, le roi envoyait soit des


messagers spécialistes du droit, soit un membre de son entourage ou
de sa famille. Ceux-ci étaient tout aussi et souvent même plus aptes à
établir des contacts dans les cours étrangères ou bien à les
maintenir. Il n’existait pas encore de domaine spécialisé relevant de
la politique étrangère comme dans la diplomatie moderne.
Fondamentalement, toute personne en laquelle le roi avait confiance
pouvait être son messager. Nous serons donc prudents, lorsque nous
parlerons de « diplomates 17 ». Les « messagers » n’étaient
encore en aucun cas des ambassadeurs au sens moderne du terme.
Ils n’étaient que des envoyés devant apporter une nouvelle. Très
souvent, il est difficile de faire la différence entre d’un côté les
messagers nommés, qui devaient porter une nouvelle, et accomplir
parfois une mission secrète, et de l’autre les personnes auxquelles on
donnait une nouvelle à transmettre parce qu’ils devaient
entreprendre un voyage pour une autre affaire. Des marchands, des
clercs, des lettrés ou d’autres encore ont ainsi été des diplomates
occasionnels.
Il nous faut également être prudent par rapport au fait de voir
dans les témoignages précoces des traces d’une diplomatie
organisée. Il est habituel de considérer le « Ambaxiatorum
brevilogus » de l’homme d’Église et ambassadeur Bernard de Rosier,
datant de 1436, comme le premier manuel de la diplomatie conservé
18 . Cela signifie-t-il qu’il contient des indications concernant la

pratique diplomatique dans les cours de l’époque fondées sur la


pratique diplomatique de l’époque ? Rosier avait en effet de
l’expérience en ce domaine. Il reste que son oeuvre est constituée
d’un assemblage de courtes phrases latines, probablement reprises
sur le modèle des sources canoniques normatives des XIIe et XIIIe
siècles et adaptées à la langue de l’époque. C’est pour cela que son
oeuvre développe une terminologie qui était celle habituelle à la
Curie de l’époque. En somme, le texte n’a certainement pas participé
des usages de la diplomatie du XVe siècle.
Lorsque la diplomatie du Moyen Âge est décrite, il n’est que peu
question des règles et des normes établies, ni du savoir qui lui est
inhérent. Il faut avant tout avoir à l’esprit qu’il n’existait à l’époque
aucune « théorie de la pratique diplomatique ». En ce qui concerne
les débuts d’une « philosophie des relations internationales » à
laquelle beaucoup prétendent, Frédéric Ramel a montré, dans son
étude datant de 2002, qu’ils sont à situer au XIVe siècle 19 . Mais

elle ne relève pas d’un modèle théorique en tant que tel. Elle relève
bien plutôt d’un commentaire de la réalité politique, développé à
partir de la réflexion sur les constellations entre les regna et sur les
chances d’une politique de la paix en Europe.
Pourtant, cette pratique diplomatique devait bien exister dans la
réalité ! La prise en compte d’un élément relevant de la technique
lettrée médiévale devrait pouvoir nous aider pour l’étudier. Je veux
parler de la différence entre res et verba. Même si l’on ne trouve pas
dans les sources de termes concernant les réalités que nous étudions,
ni aucun ordre social ou aucune norme en relevant, la chose en tant
que telle a bien existé. L’on trouvait à l’époque des messagers
diplomatiques, des ambassadeurs dans les cours, des négociations
diplomatiques, des relations entre les princes et des accords
internationaux. Avant toute chose, il existait des représentations de
la manière dont on voulait et pouvait agir diplomatiquement et
politiquement au-delà des frontières du royaume.
Nous pouvons nous appuyer sur une formulation de Georges
Duby afin de décrire la situation que nous étudions : « l’imaginaire
pratique de la diplomatie ». Les recherches récentes travaillent en ce
sens sur l’histoire de la diplomatie en utilisant le concept d’«
imaginaire/imaginarium 20 ». Celui-ci est utilisé pour décrire la

représentation tout à fait claire que les médiévaux avaient de la


diplomatie et de leurs expériences propres en termes de diplomatie,
même s’ils n’avaient forgé aucun concept pour qualifier tout ceci.
Cette réflexion sur l’« imaginaire de la pratique diplomatique »
est particulièrement féconde pour deux domaines : la fiction de
l’espace et la préparation théorique d’un droit international. Dans
ces deux domaines, la pratique et le mode de décision des médiévaux
prennent une autre forme que ceux que nous connaissons pour
l’époque moderne, mais ils ne sont pas moins pragmatiques ni
fonctionnels.
Depuis quelques années, la recherche se penche sur l’histoire
culturelle de l’espace et sur sa perception. Ce que l’on appelle le «
spatial turn » est pourtant resté sans suite en histoire de la
diplomatie. Pour l’histoire de la diplomatie au Moyen Âge, il ne suffit
pas d’étudier les espaces, les régions, les routes et les frontières
réels. Dans la pratique diplomatique en Europe de la fin de l’époque
médiévale, importaient par exemple particulièrement la protection
des messagers par leur appartenance à leur propre seigneur, la
sécurité des routes et la protection par les princes dont les
territoires devaient être traversés, ou aux cours desquels l’on avait
été invité 21 . En 2011, Nicolas Drocourt a attiré l’attention sur

l’« ambassadeur maltraité 22 ». Dans la diplomatie médiévale,

l’espace apparaît ainsi comme le lieu de validité de garanties


juridiques.
Les frontières n’étaient pas toujours perceptibles par les
messagers médiévaux, et n’avaient pas à l’être, tant qu’ils étaient
sous protection juridique. L’espace et les frontières offraient ainsi
leurs propres « arguments judiciaires » dans la pratique
diplomatique.
Les études récentes ont montré que les frontières n’étaient pas
seulement des marques réelles, mais qu’elles pouvaient aussi être
des constructions 23 . C’était justement parce que les frontières

des territoires n’étaient pas clairement identifiables – comme dans le


cas des Etats modernes – qu’elles devaient être rendues visibles ou
devaient être construites. Cela pouvait se faire par l’utilisation de
signes symboliques ou bien par des narrations historiographiques.
Ces procédés pouvaient servir en retour aussi bien à la légitimation
et à la délégitimation des frontières réelles, et il pouvait dès lors
arriver que deux pays soient en conflit en ce qui concerne le tracé de
leurs frontières.
En reliant ainsi la réalité et la fiction, on pouvait dès lors réaliser
des situations fictives et permettre ainsi des actions diplomatiques.
Par exemple, des duels fictifs entre princes étaient au XVe siècle
annoncés et préparés avec le plus grand sérieux, même s’ils
n’avaient pas lieu. Un élément plus important encore touchait au fait
de définir un lieu neutre fictif, afin que la rencontre entre les princes
puisse avoir lieu sous la condition de même niveau de rang 24 .

Les ponts pouvaient parfaitement faire l’affaire, tout comme les


bateaux sur les fleuves, ou bien encore certains lieux particuliers,
qui en venaient ainsi à être définis comme neutres après accord.
C’est ainsi que s’est exprimée pour une part toute une symbolique
politique qui a aussi joué un rôle important lors des rencontres de
souverains. Ainsi, en 1377, lors de la visite de l’empereur Charles IV,
le roi de France Charles V porta une attention particulière au fait
que seul lui, en tant qu’hôte dans son propre royaume, avait le
privilège exclusif de monter un cheval blanc. L’invité reçut pour sa
part un cheval noir. De la même manière, l’ordre d’entrée dans Paris
et l’ordre des places à table étaient soigneusement définis 25 .

La culture de cour de la noblesse permettait la compréhension


mutuelle et l’application des règles non écrites 26 . Par mesure

de précaution, l’on clarifiait à nouveau l’essentiel avant la rencontre.


Les messagers étaient instruits de manière appropriée pour pouvoir
respecter les usages particuliers propres aux cours auxquelles ils se
rendaient. En Europe de l’Ouest, la culture de cour était la même.
Déjà les contacts avec les cours d’Europe de l’Est et singulièrement
avec le royaume de Bohême révélaient des différences notables qui
pouvaient mener à des malentendus. Dans les contacts au niveau
mondial, de même, avec la cour des Califes de Bagdad ou celle du
Sultan turc, il était absolument nécessaire de savoir s’entendre.
Manifestement tous étaient conscients du fait que la force du
droit s’arrêtait aux frontières et ne valait que dans les pays des
souverains de l’époque. Lors des rencontres entre les souverains, la
langue symbolique remplaçait la langue diplomatique manquante et
complétait la langue du droit des légistes 27 . Toutefois lors des

rencontres entre messagers la langue symbolique ne suffisait pas et


la langue du droit n’était le plus souvent ni utilisée ni efficace. Car
au-delà des frontières territoriales prenait fin la force de ce droit.
Dès lors, les savants réfléchirent à partir du XIIIe siècle pour trouver
une conception du droit qui pouvait être efficace
internationalement. Ils trouvèrent chez Aristote la différence entre
le droit positif ou droit public (ius civile positivum) et le droit naturel
(ius naturale) 28 . Le droit naturel n’était pas écrit ou positif. Il

n’était pas défini ou limité. Il n’était exclusif pour personne, ne


connaissait aucune prérogative et offrait ainsi un fondement pour la
communication au-delà des frontières.
Dans les mirois des princes de la fin du XIIIe siècle, comme ceux
de Gilles de Rome ou d’Engelbert d’Admont, a été développée une
troisième catégorie de droit : le droit des êtres vivants et le droit des
gens 29 . Ainsi fit-on le lien avec le ius gentium romain, qui était

cependant un droit de conquête. Le droit des gens nouvellement


défini devait prodiguer une base commune pour la diplomatie
internationale et parvint à remplir cette fonction dans les faits
30 . Cela devint ainsi l’une des « valeurs partagées » telles que

Stéphane Péquignot les a décrites en 2011 31 .

Il restait tout de même à expliquer aux princes qu’ils étaient


certes soumis au droit des gens, mais que cela ne marquait pas une
diminution de leur souveraineté dans la mesure où cette condition
s’appliquait de manière équivalente à tous. Une conséquence de ceci
était qu’il leur revenait d’être le personnage le plus important de
leur royaume et de ne devoir reconnaître personne au-dessus d’eux
(superioritatem non recognoscens). Au milieu du XIIIe siècle, le légiste
français Jean de Blanot avait décrit en ces termes la position
particulière de son monarque : le roi de France est prince en son
royaume parce qu’il ne reconnaît aucune autre priorité dans les
affaires séculières (rex Franciae in regno suo princeps est nam in
temporalibus superioritatem non recognoscens) 32 .

Un siècle plus tard, le légiste italien Baldus de Ubaldis en vint à


définir la formule qui depuis est citée : le roi est empereur en son
royaume (Rex in regno suo est imperator regni sui) 33 . Il est aussi

celui qui a franchi le dernier pas en faisant dériver la force du droit


des gens de la superioritas des rois qui les faisait du même rang. Le
droit des gens est pareillement utilisé par tous les peuples, il est
toujours valable et vaut pour tous de façon identique (ius gentium est
quod… omnes gentes quasi gentes quasi pereque utuntur, quod semper et
bonum et equum, et sine quo homines non possent vivere) 34 .

C’est ainsi que l’argument juridique fut établi de manière durable


dans la diplomatie internationale de la fin du Moyen Âge. La
réflexion sur le droit des gens n’a pas ainsi commencé au XVIIe siècle
mais dès le XIVe siècle 35 . L’imposition de ces valeurs décrites

en termes de superioritas et de ius gentium comme norme juridique


ayant une force mondiale et valant pour la pratique diplomatique
demanda encore beaucoup de temps. Dans un premier temps, la
diplomatie resta en grande partie le domaine des cours et sa
structure resta profondément liée aux relations personnelles, à la
représentation symbolique et à la communication orale 36 .

Mais un premier pas fut ainsi fait. En 2011, Nicolas Drocourt,


dans sa réflexion concernant la pratique diplomatique insista sur «
l’idée que les principes du ius gentium y ont été globalement
respectés ». Cette réflexion énoncée pour une époque antérieure
vaut aussi pour l’Europe de l’Ouest à la fin du Moyen Âge 37 .

NOTES
1. [http://www.traite-de-lisbonne.fr/Traite_de_Lisbonne.php?Traite=2]. Art. 1 bis. Cf.
Art. 2, 5 sur les relations internationales de l’Union européenne : « Dans ses relations avec le
reste du monde, l’Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts et contribue à la
protection de ses citoyens. Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable
de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et
équitable, à l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’homme, en
particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit
international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies. »
2. Ibid., Titre O, [art. 2].
3. LATOUR B., Enquête sur les modes d’existence. Une Anthropologie des Modernes, Paris, La
Découverte, 2012, p. 481. Cf. aussi ibid. : « Or l’histoire de la diplomatie est là pour en
témoigner, les diplomates ont souvent plus de mal avec leurs mandants qu’avec les autres
parties. » Cf. id., Das Parlament der Dinge (original français 1991, trad. allemand), Frankfort-
sur-le-Main, Suhrkamp, 2001, p. 262-272.
4. Cf. le résumé du développement et de l’état récent de la recherche sur l’histoire
diplomatique du Moyen Âge par PÉQUIGNOT S., « Europäische Diplomatie im Spätmittelalter.
Ein historiographischer Überblick », Zeitschrift für Historische Forschung, no 39, 2012, p. 67-95.
5. LATOUR B., Enquête, op. cit., p. 381.
6. GRÉVIN B., Le parchemin des cieux. Essai sur le Moyen Âge du langage, Paris, Éditions du
Seuil, 2012, p. 76 : [langue et configurations sociales :] [langages des] clercs et notaires.
7. VERGER V., Les gens de savoir en Europe à la fin du Moyen Âge, Paris, Presses
universitaires de France, 1997, p. 125.
8. BLANC A., La langue du Roi est le Français. Essai sur la construction juridique d’un principe
d’unicité de langue de l’État royal (942-1789), Paris, L’Harmattan, 2010. Cf. HAGÈGE C., Le souffle de
la langue. Voies et destins des parlers d’Europe, Paris, Odile Jacob, 1992. Id., Combat pour le
Français. Au nom de la diversité des langues et des cultures, Paris, Odile Jacob, 2006.
9. HAGÈGE C., Contre la pensée unique, Paris, Odile Jacob, 2012, p. 178.
10. LUSIGNAN S., La langue des Rois au Moyen Âge. Le Français en France et Angleterre, Paris,
Presses universitaires de France, 2004.
11. Cf. ZEY C., « Die Augen des Papstes. Zu Eigenschaften und Vollmachten päpstlicher
Legaten », JOHRENDT J., MÜLLER H. (dir.), Römisches Zentrum und kirchliche Peripherie. Das
universale Papstum als Bezugspunkt der Kirchen von den Reformpäpsten bis zu Innocenz III., Berlin,
De Gruyter, 2008, p. 77-108, en particulier p. 98-105. KINTZINGER M., « Voyages et messageries.
Diplomatie in Frankreich zwischen Familiarität und Funktion », ZEY C., MÄRTL C. (dir.), Aus
der Frühzeit europäischer Diplomatie. Zum geistlichen und weltlichen Gesandtschaftswesen vom 12.
bis zum 15. Jahrhundert, Zurich, Chronos, 2008, p. 191-229.
12. GAUVARD C., Le temps des Capétiens (Une histoire personnelle de France), Paris, Presses
universitaires de France, 2013, p. 86.
13. MAUNTEL C., Gewalt in Wort und Tat. Praktiken und Narrative im spätmittelalterlichen
Frankreich, Ostfildern, Thorbecke (Mittelalter-Forschungen, vol. 46), 2014.
14. PÉQUIGNOT S., Au nom du roi. Pratique diplomatique et pouvoir durant le règne de Jacques II
d’Aragon (1291-1327), Madrid, Casa de Velázquez, 2009, p. 60, 175, 400.
15. Id., « Les diplomaties occidentales et le mouvement du monde », BOUCHERON P. (dir.),
Histoire du monde au XVe siècle, vol. 2. Temps et devenir du monde, Paris, Librairie Arthème
Fayard, 2012, p. 536-561, et p. 537 sq. pour la citation. Cf. au défi méthodique de la
mondialisation : REVEL J., « L’histoire retrouvée ? », BOUCHERON P., DELALANDE N. (dir.), Pour une
histoire-monde, Paris, Presses universitaires de France, coll. « La vie des idées », 2013, p. 25-
35. Sur l’idée de la globalisation des langages : GRUZINSKI S., Les quatre parties du monde.
Histoire d’une mondialisation, Villeneuve-d’Ascq, Éditions de la Martinière, 2004, p. 397-417.
16. MOEGLIN J.-M., « La place des messagers et des ambassadeurs dans la diplomatie
princière à la fin du Moyen Âge », PIBIRI E., POISSON G. (dir.), Le diplomate en question (XVe-
XVIIIe siècles), Lausanne, université de Lausanne/Études Revue de Lettres (Études de lettres,
vol. 286), 2010, p. 11-35, p. 14 pour la citation.
17. PÉQUIGNOT S., « Les diplomaties occidentales », art. cit., p. 557 sq. ; GRUZINSKI S., Les
quatre parties, op. cit., p. 171 sq. Cf. DENÉCÉ E., DEUVE J., Les services secrets au Moyen Âge, Rennes,
Editions Ouest-France, 2011.
18. AUTRAND F., CONTAMINE P., « Naissance de la France : naissance de sa diplomatie. Le
Moyen Âge », VILLEPIN, D. (dir.), Histoire de la diplomatie française, Paris, Perrin, 2005, p. 41-156,
sur Rosier p. 114 sq.
19. RAMEL F., CUMIN D., Philosophie des relations internationales, Paris, Presses de Sciences
Po, 2002, p. 37 et suiv. ; cf. p. 39 : « Finalement, Dante annonce d’autres auteurs, tels Marsile
de Padoue, qui, dans la même orientation que celle des Gibelins, revendiqueront
l’établissement d’un empire qui soit source de paix en Europe. »
20. MAUNTEL C., Gewalt, op. cit., p. 142. GRUZINSKI S., Les quatre parties, op. cit., p. 171.
21. KINTZINGER M., « Cum salvo conductu. Geleit im westeuropäischen Spätmittelalter »,
SCHWINGES R. C., WRIEDT K. (dir.), Gesandtschafts- und Botenwesen im spätmittelalterlichen Europa,
Ostfildern, Thorbecke (Vorträge und Forschungen, vol. 60), 2003, p. 313-363.
22. DROCOURT N., « L’ambassadeur maltraité. Autour de quelques cas de non-respect de
l’immunité diplomatique entre Byzance et ses voisins (VIIe-XIe siècle) », Les relations
diplomatiques au Moyen Âge. Formes et enjeux. XLIe Congrès de la SHMESP, Paris, Publications de
la Sorbonne (Histoire ancienne et médiévale, vol. 108), 2011, p. 87-98.
23. Faktum und Konstrukt. Politische Grenzziehungen und Mittelalter : Verdichtung –
Symbolisierung – Reflexion, BOCK N., JOSTKLEIGREWE G., WALTER B. (dir.), Münster, Rhema
(Symbolische Kommunikation und gesellschaftliche Wertesysteme, vol. 35), 2011.
24. KINTZINGER M., « Der neutrale Ort : Konstruktion einer diplomatischen Realität. Ein
methodisches Experiment », Faktum und Konstrukt. Politische Grenzziehungen, op. cit., p. 111-
138. Cf. LEJBOWICZ A., Philosophie du droit international. L’impossible capture de l’humanité, Paris,
Presses universitaires de France, 1999, p. 22-25. Un terme établi pour définir la neutralité
n’existait pas encore dans les sources médiévales, toutefois la référence pratique dans les
divers traités d’alliance. On se reportera aussi à l’article de J.-M. MOEGLIN dans le présent
volume. MAISSEN T., « Wie aus dem heimtückischen ein weiser Fuchs wurde. Die Erfindung
der eidgenössischen Neutralitätstradition als Anpassung an das entstehende Völkerrecht
des 17. Jahrhunderts », JUCKER M., KINTZINGER M., SCHWINGES R. C., STOLLBERG-RILINGER B. (dir.),
Rechtsformen internationaler Politik. Theorie, Norm, und Praxis vom 12. bis zum 18. Jahrhundert,
Berlin, Duncker & Humblot (Zeitschrift für Historische Forschung, supplément 45), 2009, p.
241-272. AUGE O., Handlungsspielräume fürstlicher Politik im Mittelalter. Der südliche Ostseeraum
von der Mitte des 12. Jahrhunderts bis in die frühe Reformationszeit, Ostfildern, Thorbecke
(Mittelalter-Forschungen, vol. 28), 2009, p. 43.
25. KINTZINGER M., « Der weiße Reiter. Formen internationaler Politik im Spätmittelalter
», Frühmittelalterliche Studien, vol. 2003 [2004], p. 315-353.
26. Id., « Rex superior. Die Internationalität der Hofkultur und die Regionalität ihrer
Konfliktlösung im westeuropäischen Spätmittelalter », Le conflit entre peuples. De la résolution
libre à la résolution imposée, DAUCHY S., Vec M. (dir.), Baden-Baden, Nomos (Studien zur
Geschichte des Völkerrechts, vol. 24), 2011, p. 23-50.
27. Cf. PÉQUIGNOT S., « Les diplomaties occidentales, XIIIe-XVe siècles », Les relations
diplomatiques au Moyen Âge, op. cit., p. 47-66, en particulier p. 61.
28. KINTZINGER M., « Superioritas. Rechtlichkeit als Problem bei internationalen
Konflikten », ESDERS S. (dir.), Rechtsverständnis und Konfliktbewältigung. Gerichtliche und
außergerichtliche Strategien im Mittelalter, Cologne/Weimar/Vienne, Böhlau, 2007, p. 363-378,
en particulier p. 367. Id., « Thinking International Law in Late Medieval Europe », MARAUHN
T., STEIGER H. (dir.), Universality and Continuity in International Law, La Hague, Eleven
International Publishing, 2011, p. 311-322. Cf. id., « Bellum iustum – gerechter Krieg oder
Recht zum Krieg ? », ed. LAPPENKÜPE U., MARCOWITZ R. (dir.), Macht und Recht. Völkerrecht in den
internationalen Beziehungen, Paderborn/Munich/Vienne/Zurich, Schöningh (Otto von
Bismarck-Stiftung. Wissenschaftliche Reihe, vol. 13), 2002, p. 3-30.
29. Cf. PERRET N.-L., Les traductions françaises du De regimine principum de Gilles de Rome.
Parcours matériel, culturel et intellectuel d’un discours sur l’éducation (Education and Society in
the Middle Ages and Renaissance, vol. 39), Leyde-Boston, Brill, 2011.
30. KINTZINGER M., « From the Late Middle Ages to the Peace of Westphalia », FASSBENDER
B., PETERS A. (dir.), The Oxford Handbook of The History of International Law, Oxford, Oxford
University Press, 2012, p. 607-627.
31. PÉQUIGNOT S., « Les diplomaties occidentales, XIIIe-XVe siècles », art. cit., p. 61.
32. KINTZINGER M., « Superioritas », art. cit., p. 378.
33. Ibid., p. 374.
34. Ibid., p. 375.
35. En conséquence le début d’une pratique diplomatique organisée, en tout cas «
avant la lettre », est à constater au Moyen Âge tardif. Cf. HÉLIE J., Les relations internationales
dans l’Europe moderne, 1453-1789, Paris, Armand Colin, 2008 ; la date de 1453 est prise pour
définir « la fin du Moyen Âge » : ibid., p. 9. BÉLY L., L’art de la paix en Europe. Naissance de la
diplomatie moderne, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2007, p. 11-15.
36. Sur la continuité de la communication orale en cas de message important : Négocier
au Moyen Âge, FERRER MALLOL M. T., MOEGLIN J.-M., PÉQUIGNOT S., SÁNCHEZ MARTÍNEZ M. (dir.),
Barcelone, Casa de Velázquez (Anuario de estudios medievales, vol. 61), 2005.
37. DROCOURT, N., « L’ambassadeur maltraité », art. cit., p. 98.

RÉSUMÉS
There was no professional diplomacy in the European Middle Ages, nor was there
specifically trained staff or professional training in international relations and foreign
policy. Nevertheless, all these fields were necessary for and practised within everyday
governance. In fact, practice came before theory. Only in the fourteenth century did a
theory of international relations and international law begin to develop, and it took
another century to produce the first handbook of diplomatic practice. Yet, political and
diplomatic actions abroad, communication with foreign courts, receiving foreign
ambassadors, and sending political messages to other kings were daily occurrences in
Europe. To analyse international relations in the Middle Ages, it is essential to ask new
questions: what was the idea of a specially defined space for diplomatic practice,
understood as the area of the validity of law and universal normative ideas about
international cooperation? How did contemporaries understand borders, not only as an
actual fact but also as imagined in narratives? How did they deal with an idea of neutrality
as a condition for the personal meetings of princes? Finally, to what extent did they reach a
consensual understanding of the kings’ sovereignty as a basic condition for international
politics?

AUTEUR
MARTIN KINTZINGER
Université de Münster
Les arguments juridiques dans
la constitution des traités de paix
entre chrétiens et Turcs du XIIIe au
e
XV siècle
Legal Arguments in Christian-Turkish Treaty Making from the
Thirteenth to the Fifteenth Century
Alexander Beihammer
Traduction : Nicolas Drocourt

L’apparition progressive des principautés turco-musulmanes


dans les provinces byzantines micrasiatiques, à partir du dernier
quart du XIe siècle, fut à la fois le résultat et le moteur d’une
profonde transformation ethnique et culturelle s’achevant avec
l’assimilation des institutions et des structures sociales byzantines
par l’Empire ottoman 1 . Un des aspects centraux de ce processus

multiforme est le large éventail des relations diplomatiques entre les


États nouvellement fondés en Anatolie et leurs voisins chrétiens
2 . En premier lieu, ces derniers furent principalement l’Empire

byzantin lui-même, les seigneuries arméniennes de Cilicie et les


États latins. Cependant la quatrième croisade de 1204 provoqua une
expansion significative de l’empire commercial vénitien ainsi qu’une
multiplication inattendue des pouvoirs chrétiens dans le Levant. Le
sultanat seljoukide de Konya et d’autres principautés turques, qui
résultèrent à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle de la situation
de désintégration politique de l’Asie mineure suite à la domination
des Ilkhanides mongols à partir de 1243, s’adaptèrent à ces
constellations aux bouleversements incessants en établissant, entre
autres, des contacts diplomatiques et en poursuivant leurs buts
politiques et économiques s’appuyant sur les alliances et traités
bilatéraux 3 .

Les sources narratives disponibles traitent des accords entre le


gouvernement impérial byzantin et les Turcs seljoukides dès que ces
derniers prirent pied à Nicée, en Bithynie, et dans d’autres cités
d’Asie mineure occidentale en 1081 4 . Tout au long de période

formatrice du sultanat seljoukide en Anatolie centrale au XIIe siècle,


les chroniques mentionnent fréquemment des échanges
d’ambassades, des rencontres officielles, visites de souverains et des
traités de paix 5 . Il faut dès lors admettre que dès le début du

XIIIe siècle, Byzance et les Turcs d’Anatolie disposaient déjà


d’habitudes bien établies quant aux communications bilatérales et à
la constitution de traités. Malheureusement, aucun document
original datant de ces premiers contacts n’est parvenu jusqu’à nous.
L’exemplaire le plus ancien d’un traité de paix christiano-seljoukide
est transmis par un formulaire chypriote datant de 1317-1320 lequel
inclut des copies d’un accord conclu entre le roi Hugues Ier de
Chypre et le sultan ʽIzz al-Dīn Kaykā’ūs de Konya en juillet et
septembre 1216 6 . Sur le plan linguistique, aussi bien le

document seljoukide que celui chypriote relatif audit accord font


usage du langage de la chancellerie grecque, incluant des modèles
types de la tradition juridique byzantine et divers éléments de
l’idéologie impériale de Constantinople.
Dans ce qui suit, je tenterai de démontrer dans quelle mesure la
langue grecque, les pratiques de chancellerie byzantine et les
conceptions juridiques tant d’origine romaine qu’islamique
contribuèrent au développement du cadre idéologique, pratique et
linguistique propre à la mise en forme des traités turco-chrétiens, et
ce jusqu’aux premières capitulations, ou ʽahd-nāmes, avec la
République de Venise à l’époque du sultan Meḥmed II.
Particulièrement remarquables sont les aspects formels de ce type
de traité, lequel tire sa force d’engagement mutuel d’une
combinaison d’éléments chrétiens et musulmans, tout comme les
arguments juridiques avancés dans ces textes constituent un moyen
de défendre l’idée de règles et d’obligations communes acceptées
dans le cadre des négociations christiano-musulmanes.
Ce qui est fascinant est la manière avec laquelle les principautés
turques d’Anatolie, en dépit de leurs liens religieux et idéologiques
étroits avec les territoires plus centraux de l’Islam, se sont abstenues
d’adopter simplement les concepts et pratiques de la tradition
islamique dans la conduite de leurs affaires avec les États chrétiens,
préférant au contraire faire le choix de pratiques locales d’origine
institutionnelle byzantine. Ainsi la langue grecque demeura-t-elle le
moyen dominant de communication dans cette zone jusqu’à ce que
la chancellerie ottomane, sous le sultan Bāyezīd II et ses successeurs,
institutionnalise de plus en plus l’emploi de la langue turque dans les
documents relatifs aux affaires extérieures de l’Empire 7 . La

catastrophe de 1204, entre autres aspects, suscita une diffusion


remarquable de symboles et modèles idéologiques du pouvoir
impérial au sein des États latins se succédant sur le territoire
byzantin, ainsi qu’au sein des puissances voisines où les populations
et la culture grecque demeuraient fortes 8 . Il n’est donc guère

surprenant que la chancellerie seljoukide, aidée en cela par la


présence de fonctionnaires grecs et de scribes actifs dans le palais du
sultan, inclut des éléments impériaux byzantins dans l’expression
verbale et symbolique de son autorité politique. Au-delà du seul
renforcement dans la prise de conscience hégémonique du sultan,
ces caractéristiques offrirent aussi un système commun de
références pour les élites régnantes relevant de différentes sphères
religieuses, culturelles et juridiques en raison de la force de cohésion
et de la fonction légitimante inhérentes à ces symboles éternels de
souveraineté suprême 9 .

Le « serment écrit » (ὁρκωμοτικὸν ἔγγραφον) du roi Hugues


Ier et la « ratification » (ἀπόδειξις) du sultan ʽIzz al-Dīn Kaykā’ūs
constituent deux exemples éloquents illustrant la dynamique de ce
processus. Avec la conquête finale d’Antalya début 1216, un des plus
importants ports maritimes des rives méridionales de l’Asie mineure
passa finalement sous contrôle seldjoukide 10 . Dans le but de

sécuriser les routes commerciales avec les côtes anatoliennes, le


royaume de Chypre était désireux de restaurer des relations
pacifiques avec le sultanat, ce qui avait été déjà convenu par un
traité conclu deux ans auparavant. Respectant la structure comme la
formulation employées dans ces textes, l’acte du roi Hugues se
rapproche étroitement des accords bilatéraux passés sous serment
qui firent leur première apparition dans la chancellerie byzantine
avec les traités conclus entre l’empereur Michel VIII Palaiologue et
Venise en 1265 et 1277 11 . Une clause de causalité introduisant

la narratio, l’invocation des saints Évangiles et de la Croix dans la


formulation du serment, ainsi qu’une phrase conclusive et
corroborative introduite par πρὸς γοῦν βεβαίωσιν (« pour la
confirmation ») constituent certains des éléments les plus saisissants
témoignant de l’existence d’un modèle commun byzantin utilisé à
Chypre et à Constantinople, et partiellement adopté ultérieurement
dans la Konya des Seljoukides 12 . Il est aussi remarquable que

l’émissaire en chef de chacune des deux parties négociantes, un kyr


Alexios représentant du sultan et un certain Zacharias pour le
compte du roi chypriote, ait été grec 13 . Cela nous autorise à

admettre que le principal moyen de communication durant les


négociations était la langue grecque pendant que lesdits
ambassadeurs et/ou interprètes travaillant à leur service
traduisaient respectivement du latin vers le Turc/Persan et
inversement. Très probablement, les stipulations du traité étaient
directement formulées et mises à l’écrit en grec, et ce avec des
mentions constantes aux pratiques de la chancellerie byzantine. Le
scribe chypriote a modelé l’image du roi franc tout au long des lignes
développant d’authentiques concepts byzantins de souveraineté en
modifiant les éléments d’auto-représentations du basileus pour une
forme plus royale ἡ ἡμετέρα ῥηγικὴ ἐξουσία (« notre autorité
royale »), et en faisant allusion à l’expression dévotionnelle du titre
impérial dans l’expression ἐν χριστιανικῇ τῇ πίστει (« au nom
de la foi chrétienne ») 14 . De cette manière, la chancellerie

royale met en exergue la capacité du roi Hugues à s’ériger en un


puissant souverain chrétien protégeant ses sujets coreligionnaires
contre les menaces de leurs voisins musulmans. Ceci est encore plus
renforcé par les moyens corroboratifs dans la partie finale du traité.
Le scribe suit ici l’usage des actes privés byzantins portant des signa,
autrement dit des symboles de croix en tête des documents et des
signatures en leur fin. En conséquence, le document écrit produit
par la chancellerie royale avait une croix dessinée au-dessus du texte
et un sceau royal en cire au lieu de la signature 15 . Au total, la

chancellerie royale chypriote composa ses traités avec le sultanat de


Konya en combinant le modèle byzantin de serment bilatéral avec
les particularités idéologiques les plus nettes de la chancellerie
impériale et quelques éléments des actes privés byzantins. Les
documents produits par la chancellerie seljoukide s’appuient sur la
même base de formulations, comme cela peut être entrevu par les
formules introductives et conclusives. Cependant, au lieu d’user des
moyens corroboratifs byzantins, le document seljoukide emploie un
authentique élément turco-musulman, le dénommé nişan ou tuğra
composé du titre du sultan et de certaines particularités graphiques
16 . Plus surprenant, la phrase conclusive du document

annonçant le nişan du sultan est basée sur le libellé de la formule


correspondante des chrysobulles byzantins qui se réfèrent à la force
corroborative de l’autographe impériale 17 . Cette phrase était
considérée comme une expression spécifique suprême de l’autorité
impériale. Dès lors, l’employer dans une forme modifiée et l’adapter
au contexte de formulation d’un décret de sultan est un acte
hautement symbolique qui revendique l’héritage impérial byzantin
dans des espaces relevant antérieurement de cet empire. Le roi franc
de Chypre et le sultan seljoukide créèrent les bases légales et
formelles de leurs traités bilatéraux en recourant aux champs
sémantiques et aux concepts fournis par la tradition impériale
byzantine pérenne dans leurs territoires, fournissant ainsi un
système commun de référence pour leurs contacts officiels et leurs
accords jurés.
L’étape suivante du développement dans la mise en forme des
traités entre Turcs et chrétiens est illustrée par un groupe de onze
copies préservées et datant de la période allant de 1331 à 1414
18 . Ces textes transmettent la formulation des traités conclus

entre les émirats d’Aydın et de Menteşe dans le sud-ouest de l’Asie


mineure, d’une part, et le duc de Candie, c’està-dire l’homme à la
tête de l’administration vénitienne de Crète, et d’autres puissances
chrétiennes de l’autre. Du fait de leur localisation favorable sur le
plan géographique dans les régions respectives de Birgi et Ayasoluk/
Éphèse et celle de Muğla et Balat/Milet, les deux principautés étaient
d’une importance vitale pour toutes les questions militaires et
commerciales relatives aux puissances navales chrétiennes agissant
en Mer Égée 19 . En premier lieu, c’était Venise qui devait

assurer la sécurité de ses bateaux, marchands et activités


commerciales sur la base des relations pacifiques avec ces émirats.
Les textes en question parvinrent jusqu’à nous principalement sous
la forme de traductions latines copiées dans des manuscrits liés aux
registres de Venise et de Crète 20 . La formulation originale

grecque d’un traité datant de 1346 et des mentions du type scripta


erant Graecae et hic translata sunt et scripta Latinae 21 montrent

que tout au long du XIVe siècle la langue grecque continua de


demeurer le principal moyen de communication entre souverains
chrétiens et turcs en Égée et en Asie mineure. En comparaison du
traité Seljoulko-chypriote de 1216, cependant, des différences nettes
se font jour dans la structure et les éléments de formulaire de ces
textes. Les éléments faisant référence au contexte impérial byzantin
n’apparaissent plus. Les caractéristiques d’auto-représentation sont
limitées aux éléments de titulature musulmane et aux formules de
serments. Le contenu juridique des clauses régulant toutes sortes de
sujets militaire, administratif, judiciaire et financier est devenu bien
plus large et sophistiqué 22 . Sur le plan typologique, nous

sommes face à des formes pleinement développées de ‛ahd-nāme ou


capitulation, autrement dit un traité dans lequel un souverain
musulman garantit des privilèges sous la foi du serment et contracte
des obligations mutuelles vis-à-vis d’une communauté ou d’une
entité politique non-musulmane 23 .

Hans Theunissen, en se concentrant sur les aspects formels et sur


les caractéristiques internes des textes toujours existants, a proposé
une classification consistant en trois types différents 24 . Il est

sans aucun doute dans le vrai en reconnaissant quatre textes comme


étant un mélange de brouillons, de notifications et d’extraits
préparés par les scribes vénitiens 25 . Plus contestables sont ses

conclusions relatives à la typologie et aux origines des sept autres


documents authentiques. D’une part, les différences entre ces types
ne sont pas assez grandes pour définir des catégories distinctes et,
d’autre part, il existe trop de nuances parmi les exemplaires issus
d’une seule catégorie pour pouvoir les ranger ensemble dans un
même groupe. Les documents en question sont des textes produits
par les chancelleries d’Aydın et de Menteşe, et transmis aux
représentants vénitiens en échange des documents issus des
chancelleries chrétiennes. Ils sont tous formulés dans un style
unilatéral où l’émir parle à la première personne et au temps
présent, soulignant ainsi la valeur législative du traité 26 . Ils

consistent en phrases introductives annonçant le type d’accord ainsi


que les partenaires diplomatiques concernés et leurs ambassadeurs,
en formules de serment qui diffèrent dans leur libellé exact ou leur
emplacement mais relèvent d’un corps commun de modèles de
formulaire, en une partie importante listant des stipulations, et en
éléments corroboratifs variés et formules conclusives 27 . La

classification de Theunissen est principalement basée sur


l’emplacement du serment. Ses types II et III diffèrent des autres
documents car le serment est placé avant, et non après, les clauses
du traité, et, dans le cas du type III, les documents disposent d’une
formule d’invocation bien plus élaborée 28 . Cependant ces

variantes n’apparaissent guère plus que dans deux documents


produits par la chancellerie d’Aydın, respectivement en 1346 et 1348.
Le premier semble être le résultat d’un traité conclu avec les
chevaliers Hospitaliers de Rhodes, alors que le second était le texte
d’un traité avec la Sancta Unio conduite par le pape. Dans chaque cas,
nous sommes face à des accords extraordinaires différant des traités
commerciaux turco-vénitiens habituels. De la sorte, il paraît plus
plausible de rechercher les raisons des divergences textuelles dans
les singularités de la procédure de négociation plutôt que dans
l’existence de types bien établis de traités. Au même titre que
d’autres chancelleries médiévales, celle d’Aydın était, elle aussi, très
inventive en adaptant sa production écrite aux exigences de
constellations spécifiques et d’ambitions politiques.
En ce qui concerne les modèles de formulaire, les émirats turcs
en Asie mineure occidentale ne recourent plus aux éléments
impériaux byzantins qui avaient été adoptés par la chancellerie
seldjoukide au début du XIIIe siècle. Les formules introductives haec
sunt pactae et conventiones tractatae et firmatae per […], suivies du nom
de l’émir et de celui de l’ambassadeur vénitien agissant au nom du
duc de Crète, dérivent sans aucun doute d’actes arabo-musulmans
introduits par des formules du type hādhā kitāb muwādaʽa amḍā/
ʽaqdahā, c’est-à-dire « ceci est le document de la trêve que N. a
conclue », ou hādhihī hudna istaqarrat bayna N. wa N., pour « ceci est
la trêve qui a été établie entre N. et N. 29 ». Le manuel de

chancellerie du secrétaire égyptien al-Qalqashandī du XVe siècle


définit ces formulations comme autant d’introductions régulières
utilisées pour les traités entre les musulmans et les souverains
infidèles. Seuls deux documents comportent des invocations brèves
du type Magnus Deus ou Unus Deus 30 , traduisant très

probablement les équivalents arabes de huwa l-ʽa.zīm and huwa l-


waḥīd, mais il faut croire qu’elles étaient employées dans tous les
documents. Le titre de l’émir apparaissant dans l’introduction et la
formule du serment est toujours très bref, composé du nom du
souverain ainsi que celui de son père conjointement avec le titre
honorifique d’admiratus magnorum admiratorum, i. e., amīr al-
umarā’al-kibār, ou d’une définition géographique, de type dominus
Theologi or admiratus Palatiae 31 . Seul le titre caractéristique de

dominus Turchiae n’a pas de parallèle dans les actes musulmans et


doit donc être imputé à des formulations-types employées par des
scribes de langue grecque. À part cette seule exception, tous ces
éléments reflètent des pratiques de chancellerie d’origine
musulmane qui ont été fidèlement traduites en langue grecque. Les
éléments originaux byzantins sont limités à certaines formulations
et expressions utilisées dans les clauses et la partie conclusive du
document, ainsi : commune Venetiarum = τὸ κουμούνιον
Βενετίας/τῶν Βενετίκων, pacta et conventiones = τρέβαι καὶ
συνθῆκαι, pax firma et amicitia = εἰρήνη καὶ ἀγάπη, fideles kai
subjecti = ὑποτεταγμένοι ἢ πιστοί, firma et rata = βέβαια καὶ
ἀκέραια, avec l’emploi de l’ère chronologique byzantine 32 .

Appréhendés ensemble, nous sommes face à une combinaison


hybride d’éléments musulmans caractéristiques utilisés dans les
formules introductives, la formule de serment et le titre du
souverain d’un côté, et, de l’autre, un ensemble de termes et
expressions provenant du langage juridique byzantin rattaché à la
confection des traités. La langue grecque continue d’être un outil
commode de communication dans un but de clarification et de mise
à l’écrit de stipulations juridiques épineuses, mais elle perd de son
sens en tant que système de référence idéologique.
L’exemplaire grec de 1346 diffère principalement d’autres
documents du fait de sa nette accentuation d’éléments relatifs à la
foi musulmane 33 . Au lieu des formules introductives

ordinaires, ce texte débute par l’invocation coranique à Dieu


(basmala) suivie de la confession de foi musulmane, d’une
bénédiction pour le Prophète Muhạmmad et sa famille, et de la
sourate 112 du Coran comme énonciation centrale de la croyance
musulmane au caractère unique de Dieu 34 . De cette manière,

l’émir insiste sur son identité religieuse bien plus que dans les traités
avec Venise, aspect qui peut être dû au fait que dans ce cas le
partenaire diplomatique relevait sans doute d’un ordre militaire
chrétien 35 . Du fait que le nom du destinataire soit passé sous

silence dans la tradition manuscrite, cette explication demeure


hypothétique. Mais il paraît assez plausible que cet écart par rapport
à des pratiques plus coutumières doit être vu en lien avec les
dispositions vis-à-vis du partenaire diplomatique plutôt que du fait
d’usages variés habituels dans la chancellerie émirale. Dans la suite
du texte, l’émir, parlant de lui à la première personne et s’adressant
directement à son partenaire diplomatique à la seconde personne,
passe immédiatement à la prestation de son serment 36 . Cette

manière de placer la formule du serment au début du corps du texte


connaît des parallèles dans les documents ottomans et karamanides
du XVe siècle, et peut être considérée comme une authentique
pratique turco-musulmane 37 .

Le traité de 1348 a pour particularité que Çelebi Hızır Bey d’Aydın


fut conduit à le conclure sous des conditions particulièrement
précaires du fait d’une alliance des puissances chrétiennes, la Sancta
Unio, regroupant le pape, Venise, les chevaliers Hospitaliers, et le
royaume de Chypre. Après une période de guerre depuis 1344, une
cuisante défaite navale en 1347, et la mort soudaine du puissant émir
Umur devant les murs de Smyrne en avril 1348, l’émir Hızır fut forcé
de rechercher une entente avec ses rivaux, donnant son accord sur
différents sujets de haute priorité militaire, comme la cessation de
toute hostilité, la sécurité de la population chrétienne de Smyrne,
dont le port avait été pris en octobre 1344, et la non remise en cause
de l’opération menée par la flotte chrétienne 38 . En

conséquence, le principal négociateur ne fut pas Venise mais le


Saint-Siège représenté par son légat dans les provinces de Romania et
de Chypre, l’archevêque de Crète, Francesco. Ce dernier et le grand-
maître de Rhodes, Dieudonné de Gozon (Deodatus de Gomono), avaient
envoyé un certain Dragonet de Joyeuse (Dracanerius de Gaudiosa) en
tant qu’émissaire pour entrer en négociation avec Hızır Bey et pour
recevoir le serment de l’émir (sacramentale). Dragonet était
accompagné d’un notaire grec nommé Georges Kalokyres (Georgius
Calloquiris), qui demeura au service du grand-maître et prit part à la
procédure en certifiant le serment comme la signature de l’émir.
L’acte devait être ratifié par le pape pour renforcer sa validité, mais
Hızır Bey promit de respecter toutes les stipulations jusqu’au
moment où ses émissaires seraient revenus de la cour pontificale
39 . Il faut supposer que ce fut le sens politique et militaire aigu

de ces accords conjointement avec l’implication des principales


autorités de l’Église catholique romaine qui conduisirent à certaines
modifications dans la structure formelle du traité. La participation
d’un notaire grec de Rhodes, qui prit en compte un précédent accord
avec l’ordre de Saint Jean, peut aussi avoir contribué à ces
changements 40 . Au regard de ces circonstances diplomatiques

complexes, il était indispensable d’attribuer une importance


particulière au fait que l’émir souhaitait se conformer à l’accord
même sans la ratification pontificale. De la sorte, il était raisonnable
de situer les formules minutieuses de serment immédiatement après
les promesses initiales de l’émir, comme cela avait été le cas avec le
traité d’Hızır Bey de 1346. Une autre particularité du serment de
1348 repose sur le fait que les invocations à Dieu et aux saints Livres
sont combinées avec une large sanctio adoptée d’un authentique
formulaire arabo-musulman. Ce dernier, toutefois, est introduit par
une déclaration byzantine de bonne volonté, comme cela apparaît
fréquemment dans toutes sortes d’actes privés 41 . Ainsi, dans ce

cas, nous sommes confrontés à une remarquable fusion


d’expressions empruntées à la terminologie juridique byzantine avec
des formules religieuses enracinées dans les concepts musulmans de
fidélité contractuelle.
Les arguments juridiques explicitement ou implicitement utilisés
dans les clauses de traités ont pour but de renforcer les accords par
des notions de légalité et des références à des usages bien établis. Les
stratégies discursives que les diplomates et officiels de la
chancellerie grecque adoptèrent à cette fin convergeaient soit sur les
principaux représentants des deux côtés en tant qu’autorités
suprêmes garantissant l’exécution complète des accords et la
sécurité de toutes les personnes et institutions incluses dans le
traité, soit sur des règles communément acceptées de comportement
et des principes de loi ordinaire. L’objectif de toutes ces justifications
était d’atteindre le degré le plus haut possible de stabilité dans les
relations mutuelles en vue d’écarter des empiétements indésirés, des
modifications arbitraires et autres infractions. Cela s’applique aussi à
la durée des traités, laquelle est mentionnée fréquemment avec la
date de promulgation au début des textes et qui inclut, quelquefois,
une période de préavis 42 . Le partenaire diplomatique qui

souhaitait résilier l’accord devait informer l’autre partie deux mois à


l’avance de telle sorte que toutes les personnes affectées par cette
décision disposaient d’assez de temps pour se déplacer vers des lieux
plus sûrs. De même, un aspect central des accords concerne la
sécurité des marchands ainsi que le respect de leurs navires et de
leurs marchandises durant leur séjour dans les territoires du
partenaire diplomatique 43 . Cela inclut une protection contre

tout pillage et autres dommages causés par les fonctionnaires


comme les sujets du souverain local, des mesures qui ne doivent pas
être prises en cas d’attaques par des parties tiers, que ce soient des
émirs turcs, des souverains francs ou des pirates chrétiens, et des
clauses s’appliquant aux navires s’étant échoués et ayant fait
naufrage 44 . Dans les traités d’Aydın and Menteşe, c’est le

souverain qui assume la responsabilité pour l’ensemble de ses sujets,


fonctionnaires et parents, exerce le contrôle sur les Turcs et
chrétiens étrangers, et fournit des dédommagements aux personnes
affectées 45 . En cas de dommages causés soit par ses sujets soit

par des étrangers, il assume même l’obligation de donner créance


aux seuls Vénitiens et à leur consul 46 . Ceci apparaît comme

étant une stipulation particulièrement stricte sécurisant un haut


degré de protection pour les Vénitiens et leurs possessions et, en
même temps, renforçant le rôle de surveillance de l’émir. D’un point
de vue institutionnel, il n’existait quasiment pas d’autres
mécanismes fournissant une sécurité et une protection juridique
respectant les droits et obligations émanant des clauses de traité. Les
affaires et litiges internes au sein des membres de la communauté
vénitienne sur le territoire turc tombaient sous la compétence du
consul vénitien qui, selon les accords, jouissait d’une autorité et
d’une juridiction sans restriction sur les citoyens vénitiens, incluant
le droit d’imposer des peines et punitions corporelles. L’émir turc
était obligé de soutenir le consul dans son administration et
l’exécution de ces sentences 47 . De cette manière, les traités

imposent la présence permanente d’un représentant vénitien


officiellement reconnu dans les territoires de l’émirat et fournissent
un cadre institutionnel pour l’administration de la justice et d’autres
affaires internes concernant les sujets vénitiens. Les autorités
turques sont tenues de respecter totalement cette sphère
indépendante dans leur domaine. La répartition spatiale de la
présence vénitienne dans l’émirat d’Aydın était pourvue par une
zone de résidence à Ayasoluk/Éphèse, où les Vénitiens avaient le
droit d’acheter des propriétés. En particulier, le traité mentionne
une église, un quartier commercial, une boulangerie, et des maisons
pour les marchands vénitiens 48 . L’émirat concède ainsi à leur

partenaire diplomatique un lieu de culte avec un quartier séparé


dans la ville fortifiée d’Ayasoluk en vue d’une habitation et la
poursuite d’activités commerciales. La permission explicite de
construire des maisons ou d’acquérir une propriété des Turcs
montre que chacun des deux camps était intéressé à conserver une
cohésion spatiale du quartier vénitien au sein d’une zone spécifique.
Un autre groupe de clauses réglementait des questions relatives
aux marchands dans les territoires turcs, plus particulièrement la
protection des effets personnels en cas de décès de son détenteur, les
exemptions de frais de douane, et la non-responsabilité des citoyens
vénitiens pour les dettes impayées de leurs coreligionnaires 49 .

L’observation et l’exécution de ces dispositions dépendaient d’une


collaboration effective du consul et des fonctionnaires turcs. La
manière dont cette coopération devait être mise en pratique n’est
pas explicitement établie, mais de toute façon les Turcs devaient
obéir aux ordres du consul et se conformer aux décisions relatives
aux paiements et frais de douane comme le stipulait le traité. Le
texte de ce dernier ne fournit seulement que de très vagues idées
directrices alors que les éléments de détail devaient manifestement
être discutés avec les représentants vénitiens au jour le jour. Au
regard des frais de douane sur l’importation et l’exportation de
marchandise ainsi que le transport de denrées dans les ports et
territoires sujets des émirats, une différenciation remarquable
apparaît entre les pratiques à Menteşe et à Aydın. Nous observons
aussi dans le cas de ce dernier tout particulièrement, un
développement diachronique lié aux constellations politique et
l’équilibre des pouvoirs dans la région. En ce qui concerne les
dispositions juridiques avancées dans ces règlements, les accords
entre Venise et l’émirat de Menteşe insistaient avec force sur la
perpétuation d’un statu quo qui a été clairement défini pour la
première fois dans le traité de 1337. L’émirat d’Aydın, au lieu de cela,
se référait à des taux d’imposition communément acceptés qui
s’appliquaient aussi chez d’autres alliés chrétiens, ainsi les chevaliers
Hospitaliers de Rhodes et les Génois 50 . De cette manière les

droits de douane de Venise étaient placés dans un cadre plus large


de pratiques coutumières aux relations commerciales christiano-
musulmanes. Pour le sinichi, une mesure locale de contenance du blé
utilisée dans les émirats d’Aydın et de Menteşe en tant que
subdivision du modius de la Romanie, les traités prévoyaient un
système de contrôle mutuel dans lequel un pasha (passes, pacheas ;
personne assurant un commandement militaire de haut rang ?) et
nā’ib (naybus ; un juge, substitut ou délégué d’un qāḍī) d’un côté, et le
consul vénitien, de l’autre, étaient chargés de surveiller les poids de
telle sorte qu’aucune des deux parties ne pouvait procéder à des
modifications arbitraires 51 . Ainsi, la sécurité légale dans le

domaine des transactions commerciales entre marchands vénitiens


et turcs était renforcée de manière significative.
Les ‛ahdnāmes du XVe siècle entre les sultans ottomans et Venise
montrent une tendance très conservatrice, reprenant nombre des
éléments utilisés dans les traités plus anciens des émirats d’Anatolie
occidentale. Pendant ce temps, la principauté ottomane de Bithynie
est devenue une puissance politique de premier ordre dans les
Balkans et en Asie mineure, et la plupart des beyliks ou émirats
indépendants autrefois ont été incorporés dans le sultanat 52 .

Ces mutations profondes dans les constellations politiques et


équilibres de pouvoir dans la région large de l’Europe du Sud-Est et
de l’Orient méditerranéen ne semblent pas avoir radicalement
changés le cadre juridique dans lequel les Vénitiens et les sultans
ottomans ont négocié leurs relations mutuelles. À ce moment-là, un
ensemble de principes acceptés et de pratiques juridiques bien
définies était devenu une réalité qui, dans les siècles ayant suivi les
premiers accords entre pouvoirs chrétiens et sultanat seljoukide de
Konya, avait prouvé son efficacité en définissant des droits comme
des devoirs pour les deux partenaires diplomatiques dans leurs
contacts bilatéraux et leurs transactions commerciales. On peut
supposer que les Ottomans et les autres émirats turcs impliqués dans
les alliances politiques et les systèmes marchands de l’Orient
méditerranéen, du fait de leurs expériences communes et de
l’échange de personnels de chancellerie, partagèrent un ensemble de
savoir juridique et de compétences diplomatiques. De manière
identique, la chancellerie vénitienne disposait déjà d’un riche
réservoir de compétences théoriques comme pratiques dans le
maniement des privilèges commerciaux et des décisions juridiques
relatives aux sujets de la Sérenissime menant des activités
commerciales dans les régions d’Asie mineure. En conséquence, les
capitulations vénéto-ottomanes du XVe siècle manifestaient un haut
degré de concision et d’uniformité. La langue grecque demeurait le
principal moyen de communication, mais il existe des preuves qu’à
ce moment-là la chancellerie ottomane produit de plus en plus des
documents turcs ou bilingues dans le contexte de ses relations
officielles avec les États chrétiens 53 .

Sans aucun doute, un des accords christiano-ottomans les plus


importants de cette période fut le traité de Gallipoli conclu au
printemps 1403, quelques mois seulement après la désastreuse
défaite du sultan Bāyezīd I à la bataille d’Ankara et le déclenchement
de la guerre civile ottomane 54 . Du fait de sa nature particulière,

cependant – en restituant un nombre considérable de territoires à


différents potentats chrétiens faisant cause commune avec
Süleymān Çelebi contre ses frères – ce texte dans sa forme et son
contenu est assez différent des autres traités établis dans les
décennies suivantes. À partir d’une traduction italienne du traité
toujours existant dans le registre vénitien des pacta, nous savons
qu’il avait été établi originellement en langue turque 55 .

Les capitulations que le sultan Mehmed II conclut avec Venise en


1446 et 1479 respectivement constituent des exemples
particulièrement illustratifs. Le premier visait à confirmer les
privilèges commerciaux de Venise dans la période suivant
immédiatement la défaite désastreuse des croisés lors de la bataille
de Varna (en novembre 1444) et l’abdication inattendue du sultan
Murād II 56 . Le second restaura les relations pacifiques entre

l’Empire ottoman et Venise après la fin d’une longue et exténuante


confrontation de grande envergure entre les deux pouvoirs (1463-
1479) 57 . Durant la même période, l’État ottoman avait accompli

son avènement en tant qu’empire, revendiquant le legs de Byzance


et la suprématie politique sur de vastes zones des Balkans et
d’Anatolie. Les deux traités nous sont parvenus en version grecque
et illustrent ainsi la continuité ininterrompue des pratiques de la
mise en forme des traités islamo-chrétiens en Asie mineure et dans
la cité impériale nouvellement conquise de Constantinople.
Ces textes omettent les formules introductives arabo-
musulmanes susmentionnées indiquant le type d’accord et les
partenaires diplomatiques et débutent ainsi directement avec la
formule de serment de manière identique à ce qui peut être observé
avec les traités de Menteşe de 1346 et 1348. Les actes de 1403 et 1446
ont une brève formule d’invocation qui se concentre sur la croyance
monothéiste de chacune des parties mais évite les attributs
spécifiques musulmans 58 . L’intitulatio du sultan demeure

encore relativement simple et sans prétention :


1. Mi che sum Musulman Zalabi, soldan, fio del gran soldan Baysit, imperador
59 .

2. Ἐγὼ ὁ μέγας αὐθέντης καὶ μέγας ἀμηρᾶς σουλτάνος ὁ Μεχεμέτπεις, ὁ


υἱὸς τοῦ μεγάλου αὐθέντου καὶ μεγάλου ἀμηρᾶ σουλτάνου τοῦ
Μουράτπεγη 60 .

3. Ὁ μέγας αὐθέντης καὶ μέγας ἀμοιρὰς σουλτὰν Μεχαιμετπέειης καὶ


υἱὸς τοῦ μακαρίτου μεγάλου αὐθέντου τοῦ Μουρατμπέιη 61 .

Les éléments du titre ont les mêmes formes avant comme après
1453 et diffèrent de ceux employés dans les émirats d’Aydın et de
Menteşe en évitant les délimitations territoriales et en ajoutant le
terme arabe de sulṭān. De la sorte, à la différence des émirs
d’Anatolie occidentale qui se présentaient eux-mêmes comme des
émirs et des domini/ authentes, c’est-à-dire « seigneurs, souverains »,
de certaines régions, le souverain ottoman est présenté comme
héritier de la tradition sultane seljoukide et comme souverain
universel, aspect qui est d’autant plus exalté avec le double usage du
terme de megas. Comme cela arrive dans les traités d’Aydın et de
Menteşe, les actes ottomans, eux aussi, se réfèrent au père régnant
et prédécesseur, le plus vraisemblablement pour souligner l’idée
d’une succession dynastique ininterrompue au sein d’une famille
régnante solidement établie.
La formule de serment elle-même est plus succincte mais fait
largement appel à des éléments identiques à ceux des formules
connues des traités plus anciens 62 . À la différence des

documents d’Aydın et de Menteşe, les textes ottomans disposent


d’une narratio clairement visible et introduite par une conjonction
causale qui attire brièvement l’attention sur le désir mutuel pour la
paix et dresse le récit de l’arrivée des ambassadeurs vénitiens et
l’issue heureuse des négociations 63 . Des adverbes consécutifs

comme adeso et ἐπὶ τούτῳ ainsi que des verbes affirmant


l’établissement de nouveaux faits légaux sur la base du serment
précédent (τάζομαι, ὑπόσχομαι, ὀμνύω, io zuro) marquent le
début de la partie du dispositif 64 . La longue liste des clauses

individuelles est introduite par une déclaration générale annonçant


la conclusion du traité de paix avec une énumération de l’ensemble
des autorités et entités politiques impliquées dans l’accord 65 .

Les modèles de formulaire concluant le corps du texte, bien que non


standardisés, puisent clairement dans des modèles byzantins
reconnaissables. Assez maladroitement et verbeusement, le traité de
1446 confirme que toutes les clauses essentielles ont été mises à
l’écrit, répétant la promesse du sultan de respecter les stipulations
aussi longtemps que le doge fera de même. Le texte conclut avec une
formule typiquement byzantine indiquant la date et le lieu où le
document a été établi 66 . La formule finale du traité de 1479 est

nettement plus brève et fait appel à une clause byzantine


caractéristique affirmant l’objet pour lequel le présent document a
été mis à l’écrit. Il montre une certaine similarité avec la phrase
respective dans le traité vénitien de 1277 67 . L’un dans l’autre, la

structure des capitulations ottomanes avec leurs traits


caractéristiques dans la narratio, la dispositio, et les formules
conclusives correspond davantage aux modèles donnés par la
tradition de la chancellerie byzantine qu’aux traités des émirats
d’Anatolie occidentale marqués par une nette influence arabo-
musulmane.
En ce qui concerne les éléments juridiques, les traités de 1446 et
1479 partagent les mêmes stipulations au sujet de la protection des
droits de propriété, de la liberté de mouvement des marchands, la
protection des navires et des personnes comme des biens qu’ils
transportent, l’intégrité des territoires, la non-responsabilité des
citoyens vénitiens pour leurs dettes et les dommages causés par un
de leurs compatriotes, et l’obligation de rendre les esclaves fugitifs
ou de payer une compensation en cas de conversion d’un esclave à
l’Islam 68 . Un grand nombre de ces clauses avaient été

formulées tout d’abord dans les traités du XIVe siècle conclus avec
Aydın et Menteşe et elles pouvaient ainsi être adoptées par les
fonctionnaires de chancellerie chargés de la composition des
premiers traités entre Venise et l’Empire ottoman. De nouveaux
aspects dans le discours juridique apparurent du fait de l’expansion
territoriale de l’État ottoman, réclamant l’imposition de tributs et la
délimitation de nouvelles frontières 69 . Ces sujets étaient
étroitement liés au changement constant de la situation issue des
conflits armés et reflétant de la sorte la domination de plus en plus
effective de l’Empire ottoman dans les Balkans et en Méditerranée
orientale. Au total, les éléments grecs des traités vénéto-ottomans
conclus au XVe siècle combinent un noyau de matériel juridique
hérité de la tradition de mise en forme des traités islamo-chrétiens
en Anatolie et sur la côte occidentale de l’Asie mineure avec de
multiples éléments innovants qui sont liés, d’un côté, au rôle
nouveau joué par l’Empire ottoman en tant que puissance politique
dominante dans les Balkans et en Méditerranée orientale et, de
l’autre, à la réorientation vers des caractéristiques idéologiques et
des modèles de formulaire s’appuyant sur la tradition impériale
byzantine.
En dépit de ces particularités, il faut relever de très nettes
continuités dans les pratiques de chancellerie et arguments
juridiques dans la mise en forme des traités turco-chrétiens du XIIIe
au XVe siècle. L’emploi de la langue grecque et la terminologie
juridique byzantine formaient la base d’un discours juridique
cohérent et communément accepté, lequel, par moments, était
modifié par l’influence d’éléments adoptés de la tradition arabo-
musulmane et par des périodes de flux et de reflux dans la
transparence du substrat impérial byzantin. Les événements de 1204
donnèrent naissance à une adoption consciente de symboles
impériaux par les Vénitiens, l’Empire latin et ses vassaux, les
Arméniens de Cilicie et les Turcs seljoukides d’Anatolie centrale. Au
XIVe siècle, les émirats turcs dans le sud-ouest de l’Asie mineure
maintinrent l’usage de la langue grecque mais montrèrent un certain
changement vis-à-vis des modèles musulmans dans les aspects
formels de leurs capitulations avec Venise et d’autres pouvoirs
chrétiens. Le renforcement graduel de l’Empire ottoman conduisit à
un renouveau du legs impérial byzantin dans le contexte des
relations diplomatiques du sultan avec les puissances chrétiennes
jusqu’à ce que la langue grecque cède de plus en plus le pas devant le
turc ottoman en tant que moyen de communication diplomatique à
partir du règne du sultan Bāyezīd II.
NOTES
1. Les meilleurs travaux occidentaux sur ce sujet demeurent ceux de VRYONIS S., The
Decline of Medieval Hellenism in Asia Minor and the Process of Islamization from the Eleventh
through the Fifteenth Century, Berkeley, University of California Press, 1971; CAHEN C., The
Formation of Turkey: The Seljukid Sultanate of Rūm, Eleventh to Fourteenth Century, Harlow,
Pearson Education Limited, 2001. Une synthèse commode de l’historiographie turque sur ce
même sujet depuis la foundation de la république turque est celle d’OCAK A. Y. (dir.), Anadolu
Selçukluları ve Beylikler Dönemi 1 (Sosyal ve Siyasal Hayat), Ankara, T.C. Kültür ve Turizm
Bakanlığı Yayınları, 2006; PEKER A. U. et BILICI K. (dir.), Anadolu Selçukluları ve Beylikler Dönemi
2 (Mimarlık ve Sanat), Ankara, T. C. Kültür ve Turizm Bakanlığı Yayınları, 2006.
2. Pour une monographie récente sur les ambassadeurs du sultanat seljoukide de Rūm:
UYUMAZ E., Türkiye Selçuklu Devleti’ne Gelen ve Giden Elçiler (XI. yüzyılın sonu-XIV. yüzyılın
başları), Istanbul, Bilge Kültür Sanat, 2011.
3. Pour le sultanat seljoukide de Rūm sous les Mongols, voir MELVILLE C., « Anatolia
under the Mongols », FLEET K. (dir.), The Cambridge History of Turkey 1: Byzantium to Turkey
1071-1453, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 51-101.
4. BEIHAMMER A., « Defection across the Border of Islam and Christianity: Apostasy and
Cross-Cultural Interaction in Byzantine-Seljuk Relations », Speculum, no 86, 2011, p. 597-651,
ici p. 609-610.
5. Pour ces contacts, voir DÖLGER F. et WIRTH P., Regesten der Kaiserurkunden des
oströmischen Reiches von 565-1453, 2. Teil: Regesten von 1025-1204, Munich, Verlag C. H. Beck,
1995, no 1070a [1065], 1163, 1092, 1168a, 1169, 1214g, 1269, 1296a [1298], 1308, 1308a, 1308b,
1332c, 1343, 1344, 1345, 1346, 1393, 1422, 1441a, 1443, 1444, 1446, 1447, 1513, 1514, 1521,
1637a.
6. BEIHAMMER A. (éd.), Griechische Briefe und Urkunden aus dem Zypern der Kreuzfahrerzeit.
Die Formularsammlung eines königlichen Sekretärs im Vaticanus Palatinus Graecus 367, Nicosie,
Cyprus Research Center, 2007, no 20, p. 171-172, 260-261, no 83, p. 212-213, 290.
7. THEUNISSEN H., « Ottoman-Venetian Diplomatics: The ʽAhd-Names, The Historical
Background and the Development of a Category of Political-Commercial Instruments
together with an Annotated Edition of a Corpus of Relevant Documents », Electronic Journal
of Oriental Studies, no 1, 1998, p. 185-284.
8. BEIHAMMER A., « Multilingual Literacy at the Lusignan Court: The Cypriot Royal
Chancery and its Byzantine Heritage », Byzantine and Modern Greek Studies, no 35, 2011, p.
149-169, ici p. 150-152.
9. Pour ces mêmes phénomènes, voir aussi MARTIN M., « The Venetian-Seljuk Treaty of
1220 », The English Historical Review, no 95, 1980, p. 321-330, qui examine un traité
légèrement plus ancien entre le sultanat de Konya et Venise.
10. Pour plus de détails, voir TURAN O., Türkiye Selçukluları Hakkında Resmî Vesikalar :
Metin, Tercüme ve Araştırmalar, Ankara, Türk Tarih Kurumu Basımevi, 1988, p. 109-112 ;
BEIHAMMER, Griechische Urkunden, op. cit., p. 335-337.
11. BEIHAMMER, « Multilingual Literacy », art. cit., p. 164-165.
12. BEIHAMMER, Griechische Urkunden, op. cit., p. 171-172.
13. Ibid., p. 171, ligne 10-11, et p. 212, lignes 4-5.
14. Ibid., p. 171, ligne 7-8.
15. Ibid., p. 172, ligne 53-54.
16. Ibid., p. 212, ligne 1-2.
17. Ibid., p. 213, ligne 37-38 : ἐν ᾧ καὶ τὸ ἡμέτερον σουλταντικὸν κράτος τὴν
τοιαύτην ἐπεσημήνατο. Pour une comparaison, voir : DÖLGER F. et KARAYANNOPOULOS J.,
Byzantinische Urkundenlehre : Erster Abschnitt, die Kaiserurkunden, Munich, C. H. Beck, 1968, p.
123 : ἐν ᾧ καὶ τὸ ἡμέτερον εὐσεβὲς καὶ θεοπρόβλητον ὑπεσημήνατο κράτος.
18. Ces textes ont été édités par ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade : Venetian Crete and
the Emirates of Menteshe and Aydin (1300-1415), Venise, Istituto ellenico di studi bizantini e
postbizantini di Venezia, 1983, p. 187-239.
19. Pour les émirats en question, voir WITTEK P., Das Fürstentum Mentesche, Studie zur
Geschichte Westkleinasiens im 13.-15. Jh., Istanbul, Istanbuler Mitteilungen, 1934 ; UZUNÇARŞILI İ.
H., Anadolu Beylikleri ve Akkoyunlu, Karakoyunlu Devletleri, Ankara, Türk Tarih Kurumu
Basımevi, 1988, p. 70-83, 104-120 ; ERSAN M., ŞEKER M. et KANAT C. (dir.), Aydınoğulları Tarihi,
Uluslararası Batı Anadolu Beylikleri Tarih ve Medeniyeti Sempozyumu – 1, Ankara, Türk Tarih
Kurumu, 2013 ; pour les relations politiques et commerciales avec Venise et les autres
puissances chrétiennes, voir ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., p. 3-102.
20. Ibid., p. 177-186.
21. ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., no 4, p. 201-204 (traité entre l’émir Hızır
d’Aydın et les Hospitaliers de Rhodes, 1346), no 6, p. 211, ligne 3-4. Voir aussi : ibid., no 8, p.
223, ligne 187-88 (Exemplum unius scripturae factae in litteris Graecis, translatae in Latinum) ; no
9b, p. 225, line 2-3 (translata de greco in latinum) ; no 10, p. 234, ligne 1-2 (Translatio pactorum
pacis… de Graeco in Latinum). La seule exception figure dans le no 7, p. 218, ligne 53-55 :
Exemplum cuiusdam scripturae scriptae sub lissiano admirati Palatiae in litteris Turcalibus per
Salachatini chaciam Turcum, ambaxatorem ipsius admirati.
22. THEUNISSEN H., « Ottoman-Venetian Diplomatics », art. cit., p. 51-103.
23. Pour les ‛ahd-nāmes et leurs implications légales, voir : İNALCIK H., « Ottoman Galata,
1453-1552 », dans İNALCIK H., Essays in Ottoman History, Istanbul, Eren, 1998, p. 275-327.
24. THEUNISSEN H., « Ottoman-Venetian Diplomatics », art. cit., p. 90-96.
25. ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., no 1, p. 187-189, no 2, p. 190-194, no 7, p.
217-218, no 9a, p. 225-233; THEUNISSEN H., « Ottoman-Venetian Diplomatics », art. cit., p. 76-
83.
26. Par exemple, ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., no 3, p. 195, ligne 5-6 (per
nos Ybraibegi admiratum, filium quondam Orchani, admirati magnum admiratorum); no 5, p. 205,
ligne 4-5 (conventiones pacis et concordie, que nos Zellapi Hityrbegui facimus, promittimus atque
iuramus).
27. THEUNISSEN H., « Ottoman-Venetian Diplomatics », art. cit., p. 90-93.
28. Ibid., p. 94-96: « The most striking difference… is the position of the oath formula ».
29. Aḥmad b. ‛Alī al-Qalqashandī, Sòubhò al-Aʽshā fī ṣinā ‛at al-inshā’, éd. M. H.
Shamsaddīn, Beyrouth, s. a., Dār al-kutub al-‛ilmiyya, vol. 14, p. 28, 32.
30. ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., no 6, p. 211, ligne 6 (émir Hızır of Aydın,
7 avril 1353), no 10, p. 234, ligne 3 (émir Elyas of Menteşe, 2 juin 1407).
31. Ibid., no 6, p. 211, ligne 11-12 (inter nos Chiterbechi zalappi et dominum Theologi), p.
215, ligne 165-166 (Nos Zalappi Chitirbechi, dominos Theologi et filius quondam felicis Maghmat
pechi, magni admirati magnorum admiratorum, Aythini, etc.), no 8, p. 219, ligne 3-4 (Achumati
Cassibegi Zalapi, dominum Palatiae), p. 222-223, ligne 150-151 (Nos Ibraipegi, magnus admiratus
magnorum admiratorum et dominus Turchiae, promittimus et juramus).
32. Voir, par exemple : ibid., no 3, p. 195, ligne 5, ligne 29, no 6, p. 210, ligne 14-15, ligne
24, p. 215, ligne 157. Voir aussi, par comparaison, la version grecque du traité de 1406 entre
l’empereur Manuel II et Venise : MIKLOSICH F. et MÜLLER I. (éd.), Acta et diplomata graeca medii
aevi sacra et profana, Vienna, Carolus Gerold, 1865, vol. 3, p. 144-153.
33. ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., no 4, p. 201-204.
34. Ibid., p. 201, ligne 1-5 : « Au nom d’Allāh, le miséricordieux, le compatissant. Par
Allāh, par Allāh, par Allāh. Il n’y a d’autre Dieu qu’Allāh et Muḥammad est son Prophète.
Oh Dieu (Allāhumma), puisse-t-il bénir Muḥammad et la famille de Muḥammad. Dis : Il est
Allāh, l’unique, Allāh, l’absolu. Il n’a jamais enfanté, ni n’a été enfanté, personne ne l’égale.
»
35. Ibid., p. 201, ligne 9-10 : τὸν πανευγενέστατον κεφαλὴν κάνστρου ὀδεῖνα
καὶ πρὸς τοὺς ἄρχοντας αὐτῆς.
36. Ibid., no 4, p. 201, ligne 6-8 : Ἐγώ… ὑπόσχομαι καὶ ὀμνύω ἐνώπιον τοῦ Θεοῦ
πρὸς σέ, « je… promets et te jure devant Dieu ».
37. Voir, par exemple, le traité de Mehmed II avec la cite de Galata en 1453 : MIKLOSICH
F. et MÜLLER I. (éd.), Acta et diplomata…, vol. 3, op. cit., p. 287-288 : Ἐγὼ ὁ μέγας αὐθέντης
καὶ μέγας ἀμυρᾶς σουλτάνος… ὀμνύω εἰς τὸν θεὸν τοῦ οὐρανοῦ. Voir aussi le
début du serment passé entre Ibrahim Bey de Karaman et le sultan Ottoman Murad II en
1444 : UZUNÇARŞILI, Anadolu Beylikleri, p. 26 : Ben kim İbrahim Begüm merhum Mehmed oğlu el-
Karamânî elümi Tanrı kelâmına koyup sıdk ve ihlâsla bilâ hile ve lâ istisna and idüp iderum ki
vallahi ve billâhi ve tallahi…
38. ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., p. 49-56.
39. Ibid., no 5, p. 204, ligne 5-25, p. 210, ligne 196-200.
40. Ibid., p. 210, ligne 199-200 : in presentia mei notarii Georgii Calloquiri, notarii ex parte
sancte domus.
41. Ibid., p. 206, ligne 46-59 : ego supradictus Admiratus sine aliquo timore et molestia, sed de
mea bona voluntate, ego et mei probi homines cohicides pono manus meas super curamen et musam
[…] et si non faciam omnia, sicut promitto iurans, […] ut sim dehoam passaris et omnia que dixi de
iuventute mea […] et teneor ire ad Mecam cum pedibus meis sine calciamentis septem vicibus et in
die suscitationis, videlicet die iudicii, habebo contrarium Mahumet et ero condempnatus […]. Pour
un équivalent byzantin, voir FERRARI G., I documenti greci medioevali di diritto privato dell’Italia
meridionale e loro attinenze con quelli bizantini d’oriente e coi papiri greco-egizii, Aalen, Scientia
Verlag, 1974, p. 91-92 : οὐκ ἔκ τινος ἀνάγκης ἢ βίας, σὺν προθυμίᾳ οὖν μᾶλλον.
Pour des parallèles musulmans de sanctio, voir al-Qalqashandī, Sòubhò al-a‛ shā, vol. 13, p.
316.
42. ZACHARIADOU E. A., Trade and Crusade, op. cit., no 3, p. 195, ligne 8-16.
43. Ibid., no 3, p. 195-196, ligne 28-34 : homines Cretae et fideles Venetiarum non debeant
molestari nec aggravari.
44. Ibid., no 3, p. 196-197, ligne 35-94.
45. Ibid., no 6, p. 211, ligne 23-28 (traité entre le duc de Candie et l’émir Emir Hızır of
Aydın, 7 avril 1353) : mercatores Cretae […] et omnes alii Veneti […] sint salvi et securi et
amicabiliter tractentur […] a nobis domino Theologi et a nepotibus nostris et a subditis nostris et a
gente nostra in omni loco tam in mari quam in terra ; p. 211-212, ligne 28-38 : et si aliqua causa a
nobis domino Theologi vel aliquo suprascriptorum meorum […] damnum aliquod […] fieret […]
tenemur nos dominus Theologi et pro fratribus et nepotibus nostris et gente nostra totum illud
damnum […] totaliter persolvere et dare […]. Une clause similaire peut-être trouvée dans ibid.,
224-225, col. b, ligne 13-31 (traité entre le duc de Candie et l’émir Elyas of Menteşe, 24 juillet
1403) : accipiam ego armiralius penam a fideiussioribus […] damnum autem solvam ego armiralius.
46. Ibid., no 6, p. 212, ligne 45-48 : […] tenemur nos dominus Theologi […] solvere et dare
dictum damnum et credere soli verbo dicti damnificati ; et in hoc credere debeamus consuli
dominationis Cretae, si dixerit quod damnificatus sit Venetus. Très proche dans ibid., no 8, p. 219-
220, ligne 29-220 (traité entre le duc de Candie et l’émir Ahmad de Menteşe, 22 avril 1375).
47. Ibid., no 3, p. 197, ligne 98-101 : […] dominatio Cretae habere possit supra omnes
Cretenses et Venetos et fideles comunis Venetiarum consulem […] et nos ei dare debemus auxilium et
favorem, quencunque nos requisiverit ; très proche avec des détails additionnels concernant les
compétences judiciaires du consul : ibid., no 6, 214, ligne 117-127 : […] et judicet justum inter
eos in omen judicio et querella ipsorum. Même formulation que dans l’acte no 3 : ibid., no 8, p.
221, ligne 88-92 ; no 9, p. 229, col. b, ligne 163-174.
48. Ibid., no 3, p. 197, ligne 102-109 : no 6, p. 214, line 128-133 ([…] unam ecclesiam in loco
nostro Theologi et lobium et fornum et domus ut tales Veneti et mercatores et alii fideles comunis
Venetorum converssantes in istis partibus habeant habitationem […]) ; no 8, p. 221, ligne 93-100 ;
no 9, p. 229-230, col. b, ligne 175-191 (en 1375 et 1403, des résidences qui avaient été
construites ou qui étaient entrées en possession des Turcs devaient être achetées par le
consul vénitien à un prix équitable).
49. Ibid., no 3, p. 197, ligne 84-86 (mort d’un citoyen vénitien), ligne 87-90 (non-
paiement de frais de douanes pour marchandise invendue qui doit être transportée ailleurs
par mer), ligne 91-94 (paiement de 2 % de la valeur de marchandise invendue qui doit être
transportée ailleurs par la voie continentale), ligne 95-97 (détention de débiteurs en fuite
jusqu’au règlement de leurs dettes), p. 198, ligne 124-126 (paiement de 2 % de la valeur de
marchandise à l’importation et à l’exportation) ; clauses très similaires dans l’acte no 6, p.
213, ligne 98-106, p. 214, ligne 143-147 ; une clause additionnelle concernant la non-
responsabilité des citoyens vénitiens pour dettes impayées : p. 213-214, ligne 107-112 ; voir
aussi l’acte no 8, p. 221, ligne 74-84, no 9, p. 228-229, col. b, ligne 134-161.
50. Dans l’émirat de Menteşe, à part les 2 % de taxation sur les marchandises
invendues transportées par la voie continentale et les 2 % de taxation sur les importations
et exportations de toutes les marchandises (commerclum), il existait des prélèvements
extraordinaires sur les céréales, les légumes, animaux et esclaves, comme le révèlent les
traités de 1337, 1375 et 1403 : ibid., no 3, p. 198, ligne 118-123 ; no 8, p. 221-222, ligne 110-115
; no 9, p. 230, ligne 209-217 : 1 modius of blé = 2 aspra, 1 modius d’orge = 1 asprum, 1 modius de
légumes déshydratés = 1 asprum, 1 cheval = 3 aspra, 1 bœuf et 1 âne = 2 aspra, 1 esclave = 10
aspra. Dans l’émirat d’Aydın selon le traité de 1353, il y avait une taxe de 4 % sur l’export des
blés, des denrées alimentaires et légumes déshydratés ainsi que des tarifs spécifiques pour
les esclaves et animaux s’appliquant aux chevaliers Hospitaliers et aux Génois : acte no 6, p.
214, ligne 137-142. Pour davantage de détails et sur les différences dans les pratiques de
taxation entre les émirats de Menteşe et d’Aydın, voir ZACHARADIOU, Trade and Crusade, op. cit.,
p. 153-158.
51. Ibid., no 3, p. 198, ligne 133-136 ; no 6, p. 215, ligne 148-152 ; no 8, p. 222, ligne 125-
128 ; no 9, p. 231, col. b, ligne 233-236. Pour plus de détails, voir ZACHARADIOU, Trade and
Crusade, op. cit., p. 145-146, 148-49. Pour les titres de nā’ib et de pasha, voir Encyclopedia if
Islam : New Edition, vol. 7, Leyde, Brill, 1993, s. v. nā’ib, p. 915-916 (H. Gibb et A. Ayalon), vol.
8, Leiden, Brill, 1995, s. v. pasha (J. Deny), p. 279-281.
52. Pour des travaux récents sur la phase initiale du développement de l’émirat
ottoman, voir: ZACHARIADOU E. (dir.), The Ottoman Emirate (1300-1389), Halycon Days in Crete I, A
Symposium Held in Rethymnon, 11-13 January 1991, Rethymnon, Crete University Press, 1993;
KASTRITSIS D. J., The Sons of Bayezid, Empire Building and Representation in the Ottoman Civil War of
1402-1413, Leyde-Boston, Brill 2007; MURPHEY R., Exploring Ottoman Sovereignty, Tradition, Image
and Practice in the Ottoman Imperial Household 1400-1800, London, Continuum, 2008; MURPHEY R.,
« Bayezid I’s Foreign Policy Plans and Priorities: Power Relations, Statecraft, Military
Conditions and Diplomatic Practice in Anatolia and the Balkans », CHRISSIS N. G. et CARR M.,
Contact and Conflict in Frankish Greece and the Aegean 1204-1453, Crusade, Religion and Trade
between Latins, Greeks and Turks, Farnham, Ashgate, 2014, p. 177-204.
53. Voir par exemple, la capitulation vénitienne de 1483 qui est conserve en grec
comme en turc : MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, op. cit., vol. 3, p. 313-317 (texte grec) ;
THEUNISSEN, Ottoman-Venetian Diplomatics, op. cit., p. 370-376 (texte turc de l’original préservé
dans les archives d’État vénitiennes).
54. DENNIS G., « The Byzantine-Turkish Treaty of 1403 », Orientalia Christiana Periodica,
no 33, 1967, p. 72-88.
55. Ibid., p. 77: Copia pactorum pacis facte cum domino Musulman Zalabi, scripte in ydiomate
turcho e signate signo suo et suorum baronum.
56. BABINGER F. et DÖLGER F., « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag (1446) », DÖLGER F.
(éd.), Byzantinische Diplomatik, 20 Aufsätze zum Urkundenwesen der Byzantiner, Ettal, Buch-
Kunstverlag, 1956, p. 262-291.
57. Texte dans MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, op. cit., vol. 3, p. 295-298 (25 janvier
1479). Pour son contenu et sa structure formelle, voir THEUNISSEN, Ottoman-Venetian
Diplomatics, op. cit., p. 133-135, 200.
58. DENNIS, « Byzantine-Turkish treaty », art. cit. p. 77 (In nome de Dio verasio) ; BABINGER
et DÖLGER, « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag », art. cit. p. 270 (Εἰς τὸ ὄνομαν τοῦ
μεγάλου θεοῦ, ἀμήν).
59. DENNIS, « Byzantine-Turkish treaty », p. 77.
60. MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et Diplomata, vol. 3, p. 286 (a. 1450), p. 287 (a. 1453), BABINGER
et DÖLGER, art. cit., « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag », p. 270.
61. MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et Diplomata, vol. 3, p. 295 (a. 1479).
62. DENNIS, « Byzantine-Turkish treaty », art. cit. p. 78 ; BABINGER et DÖLGER, « Mehmed’s
II. frühester Staatsvertrag », art. cit., p. 270 ; MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, op. cit., p.
295.
63. DENNIS, « Byzantine-Turkish treaty », art. cit., p. 78 ; BABINGER et DÖLGER, « Mehmed’s
II. frühester Staatsvertrag », art. cit., p. 270-271 ; MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, p.
295.
64. DENNIS, « Byzantine-Turkish treaty », p. 78 ; BABINGER et DÖLGER, « Mehmed’s II.
frühester Staatsvertrag », p. 271 ; MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, p. 295.
65. DENNIS, « Byzantine-Turkish treaty », p. 78 : io ho fato questa paxe, e ancora cum tuto lo
paise che Dio me dara s’il vegnisse altri signori mie suzeti, cum mio pare lo imparador e cum lo
imperio di Griesi e cum la compagnia de li comuni, li castelli e terre de lo imparador e de le convicine
et cum li luogi e isole e casali che sum a lo Mar de Basso e a lo Mar Mazor et infra terra ; BABINGER et
DÖLGER, « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag », p. 271 : ἐποιήσαμεν τελείαν ἀγάπην
καὶ ἀδολίευτον, ἴσην καὶ καλὴν τῆς θαλάσσου καὶ τῆς στερεᾶς. ὁμοίως καὶ
μὲ τὰ κάστρη του, χῶρές του καὶ καστέλλια καὶ νησία καὶ μὲ ὅλους τοὺς
τόπους, ὅπου ὁρίζει ἡ ἐκλαμπροτάτη μεγάλη αὐθεντία τῆς Βενετίας, καὶ μὲ
τοὺς ἄρχοντάς τους ἐντοπίους καὶ οἰκείους του […]. MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et
diplomata, p. 295 : κάμνω δὲ πιστὴν, καλὴν καὶ καθαρὰν ἀγάπην τὸ διὰ ξηρᾶς καὶ
θαλάσσης μέσα καὶ ἔξω τοῦ Στενοῦ, μὲ χώραις, κάστροις, νησία καὶ τόπους,
ὁποῦ σηκώνουσιν τὸ σημεῖον τοῦ ἁγίου Μάρκου, καὶ ὅσαις θέλουσι σηκώνειν
εἰς τὸ ἐξῆς, καὶ ὅσοι τόποι εἶναι εἰς τὴν ὑποταγὴν καὶ ἐπιστασίαν αὐτῶν, καὶ
εἰς πράγματα, ὁποῦ ἔχουσιν ἕως τὴν σήμερον καὶ μέλλουσιν ἕξειν εἰς τὸν
μέλλοντα χρόνον.
66. BABINGER et DÖLGER, « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag », art. cit., p. 276-277 :
διὰ τοῦτο γέγονεν ἡ παροῦσά μου γραφὴ ἐν ἔτει.
67. MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, vol. 3, p. 297-298 : διὰ βεβαίωσιν καὶ
ἐπικύρωσιν τῶν ἄνωθεν γεγραμμένων κεφαλαίων καὶ ὁρκωμοτικῶν ἔγηνεν
δὲ ἡ παροῦσα γραφὴ ἐν τῷ ἔτους. Pour le traité de 1277, voir ibid., p. 96 : εἰς τούτων
γοῦν πάντων παγιότητα καὶ βεβαίωσιν τὸ παρὸν χρυσόβουλλον γενέσθαι ἡ
ἡμετέρα βασιλεία προσέταξε καὶ τῇ χρυσῇ βούλλῃ ταύτῃ ἀσφαλισθῆναι.
68. BABINGER et DÖLGER, « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag », p. 272-275 ; MIKLOSICH et
MÜLLER, Acta et diplomata, vol. 3, p. 296-297.
69. BABINGER et DÖLGER, « Mehmed’s II. frühester Staatsvertrag », p. 272-273, ligne 14-16
(forteresses, territoires, villages ou îles qui, du fait des révoltes de certaines personnes, ont
été cédés à la partie adverse, doivent être rétrocédés), p. 273, ligne 16-18 (personnes qui ont
fui avec des biens volés vers la partie adverse doivent se livrer) ; p. 274, ligne 22-23 (le duc
de Naxos [ὁ δούκας τῆς Ἀξίας] et tous ses frères, magnats, et sujets sont inclus dans le
traité de paix avec leurs territoires, leurs propriétés et leurs bateaux, et ne sont pas
assujettis au paiement d’aucun tribut ou à d’autres servitudes) ; p. 275, ligne 25-28 (Venise
est tenue de payer cent ducats en or tous les ans pour entrer dans le port de Naupakte, et
deux cent trente-six ducats en or tous les ans pour les forteresses de Scutari [la moderne
Shkodër], Alessio [Lezhë], et Drivasto [Drisht] qui sont situées sur la frontière des territoires
albanais du sultanat, dans la région de Balsha). Les clauses du traité de 1479 diffèrent dans
le fait que la forteresse de Scutari, l’île de Lemnos, et certains territoires et forteresses dans
le Péloponnèse occupés par les Vénitiens (τὰ παρὸν κάστροι καὶ τόπους, ἅτινα
ἐπάρθησαν ἐν τῇ μάχῃ ἐκ τὴν αὐθεντίαν μου, ἤγουν ἐν τὰ μέρη τοῦ Μωρέως)
doivent être rétrocédés au sultan : MIKLOSICH et MÜLLER, Acta et diplomata, vol. 3, p. 296-297.
Bien plus, au regard du nouveau statu quo résultant de la conquête ottomane de
Constantinople, Venise gagne le droit de désigner un bailo à Constantinople, lequel sera
habilité à administrer et à juger les affaires des Vénitiens en fonction de leur loi usuelle, et
jouira de l’aide du subaşı ottoman. Il est tenu d’offrir au sultan le don annuel de 10 000
ducats vénitiens tirés des revenus du commerce local : ibid., p. 296-297.

RÉSUMÉS
This article examines the development and diversification of legal arguments in
Christian-Turkish treaty making in a diachronic perspective. The emergence of the Seljuk
sultanate of Konya and other Turkish-Muslim principalities in Asia Minor quickly resulted
in the establishment of diplomatic relations with their Christian neighbours in the eastern
Mediterranean, such as Byzantium, the Empire of Trebizond, the Armenian Kingdom of
Cilicia, Venice after 1204, and various Frankish states. The legal basis for bilateral
agreements resulting from these contacts, mostly peace treaties and commercial
agreements, came from practices and concepts of Muslim-Christian diplomacy, the
adoption of ideological features originating from commonly accepted supreme authorities,
such as the Byzantine emperor or the Muslim caliphate, and a set of local customs related to
the traditions of various political entities. This study focuses on the characteristics of the
legal discourse in Christian-Muslim treaty making in late medieval Anatolia. The scope of
investigation comprises the earliest surviving examples of Frankish-Seljuk treaties dating
to the early thirteenth century, the treaties of Venice and other Christian powers with the
emirates of Menteshe and Karaman, and the early Christian-Ottoman treaties of the
fifteenth century. Generally speaking, there are clearly visible traces of continuity in the
use of Byzantine chancery practices and Arabic formulaic patterns in treaties issued in the
Greek language. However, there are also important shifts from a treaty type following
Byzantine imperial models to ones strongly influenced by Muslim-Arabic patterns. With the
rise of the Ottoman Emirate to an empire, especially in the wake of 1453, the language of
the treaties increasingly reflects ideas of superiority and universal aims based on a
combination of Muslim and Byzantine concepts.
AUTEURS
ALEXANDER BEIHAMMER

Université de Notre-Dame, Illinois


Les droits, le droit et la
diplomatie de Louis XIV
Rights, the Law and Louis XIV’s Diplomacy

Lucien Bély

La politique étrangère de Louis XIV affirme et défend des « droits


» historiques 1 . Si la France n’est pas la seule à présenter ainsi

des revendications nourries du passé, elle a désormais les moyens,


en raison de sa puissance militaire, de les faire entendre au sein de la
société des princes 2 . Dans le monde des souverains tel qu’il se

structure après la paix de Westphalie 3 , la confrontation est

permanente et elle se fonde souvent sur des arguments juridiques.


Le gouvernement royal élabore alors un discours pour justifier des
interventions, le plus souvent agressives. Il a recours à des juristes et
à des écrivains qui travaillent à fonder ces raisonnements et ces
arguments. Une telle argumentation sert aussi à nourrir les
déclarations de guerre 4 qui apparaissent comme des
justifications lancées à l’opinion publique internationale.

Un vade-mecum du diplomate français


Nous pouvons partir d’un manuel intitulé : Mémoires et
instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les
droits du roi de France 5 qui paraît pour la première fois en 1665.
D’autres éditions suivront montrant que l’ouvrage est d’un usage
continu. Le texte de 1665, parfois attribué à Lionne lui-même,
secrétaire d’État des affaires étrangères, serait plutôt de Denis
Godefroy, historiographe du roi, fils de Théodore Godefroy, lui-
même employé lors des négociations de Westphalie. Denis a aussi
continué l’ouvrage de son père sur le cérémonial 6 . Les années

1660 correspondent à une période de paix relative ou de guerres


limitées après la longue guerre de Trente Ans (1618-1648) et le
conflit franco-espagnol (1635-1659). C’est aussi le moment où Louis
XIV prend en France la tête du gouvernement. Il conserve auprès de
lui Hugues de Lionne, collaborateur de Mazarin, et ce ministre
multiplie les négociations pour nouer des alliances en Europe.
Parallèlement, les autres ministres se consacrent à renforcer les
armées et la marine françaises. L’ouvrage de 1665 évoque quelques
règles pour les négociations mais sans s’appesantir, car il s’agit
surtout de faire la liste de revendications diplomatiques. C’est bien
un vade-mecum du diplomate français pour justifier les agressions de
son maître. Cela rappelle l’abondante production de traités
juridiques en 1631-1632 pour accompagner la marche de la France
vers la guerre, en particulier l’ouvrage de Jacques de Cassan qui
décrit les « droits du roi et de la Couronne de France 7 ». Ainsi,

tout au long du siècle, un trésor d’arguments juridiques est transmis


par une lignée de juristes au service du roi de France.
L’ouvrage attribué à Godefroy évoque les « usurpations » des
Espagnols sur les seigneurs dépendant de l’Empire. Les cas de Sienne,
de Piombino, de Finale, de Monaco ou de Cambrai sont abordés ainsi
que la Franche-Comté et les Pays-Bas. S’ajoutent les exemples de la
ville impériale de Constance et du duché de Wurtemberg. L’auteur
décrit ensuite les infractions faites aux traités par la maison
d’Autriche. Il revient sur les accords entre la France et l’Espagne à
propos du commerce. Après avoir rappelé les prétentions du roi
d’Espagne sur la Bretagne, il donne un abrégé de différents droits du
roi de France. Ainsi sont passés en revue le Roussillon et la Cerdagne
(acquis par le traité des Pyrénées) et la Catalogne abandonnée en
1659, le royaume de Navarre (dont le roi de France ne conserve
qu’une petite partie), puis en Italie l’État de Milan, Naples et la Sicile.
Le souverain français aurait des droits sur les États du duc de Savoie
et l’auteur justifie l’aliénation de Pignerol que la France détient
désormais. Il reprend les droits sur le comté de Flandres, sur le
comté d’Artois, sur Cambrai, sur Lille, Douai et Orchies. Ces Mémoires
reviennent sur le cas de la Franche-Comté. Ainsi nous découvrons les
territoires sur lesquels la monarchie française porte toute son
attention et que les prochaines guerres lui permettront d’acquérir.
Ce petit livre mentionne le comté de Charolais qui appartient au roi
d’Espagne. Il défend le droit de l’Électeur de Trèves à demander la
protection de la France, ce qui nous renvoie aux origines de
l’intervention française dans la guerre de Trente Ans en 1635. Cela
montre que ces argumentaires sont repris tels quels comme pour
contribuer à la formation du diplomate à travers des exemples
historiques 8 . C’est aussi l’occasion d’exprimer quelques

principes politiques : « Les princes de l’Empire ont autant de pouvoir


dans leurs États que l’empereur dans l’Empire 9 . » Les relations

difficiles entre le roi de France et le duc de Lorraine Charles IV


apparaissent mais ce sont des rappels et l’histoire récente est
négligée alors qu’elle est très complexe et confuse 10 .

Cette énumération de droits s’appuie sur le passé féodal, sur les


rapports entre suzerain et vassal. Cela suppose de bien connaître les
documents conservés et de savoir s’y référer. Il faut évoquer parfois
une histoire très ancienne de l’Europe, donc très incertaine, voire
quelque peu mythique. Les contestations surgissent aussi à
l’occasion de successions difficiles nées des liens matrimoniaux
denses entre les grands lignages européens. Enfin, les conflits
entraînent des conquêtes qui remettent en cause les liens féodaux.
Ainsi, l’emprisonnement de François Ier, après la défaite de Pavie,
casse le lien qui existait entre le roi de France et les comtés de
Flandre et d’Artois.
Le raisonnement politique hésite encore entre suzeraineté et
souveraineté. Dans le premier cas, cela suppose l’hommage d’un
vassal, dans le second, la soumission de sujets. Dans les deux cas, cela
laisse au prince le droit d’exercer sa justice, de battre monnaie, de
percevoir des taxes et des impositions, souvent de nommer à des
bénéfices ecclésiastiques. Le discours politique semble ne trouver de
fondement juridique solide que dans le droit féodal alors que l’action
politique intègre d’autres réalités : la cohérence géographique d’un
territoire, les exigences de défense pour l’ensemble du pays, la
construction d’une stratégie globale, les impératifs de
l’administration, la richesse d’une contrée.
L’ouvrage fait néanmoins allusion au droit des gens qui s’élabore
peu à peu : « Le droit des gens est une loi générale et universelle, qui
règle tous les souverains, de laquelle les empereurs même ne sont
point exempts. Ils peuvent, en l’étendue de leur domination, donner
telles lois que bon leur semble ; mais ces lois n’assujettissent point
les autres souverains qui ne reconnaissent point leur puissance. » Le
droit des gens, que l’on désignerait aujourd’hui comme le droit
international, se glisse ainsi dans la réflexion pour compenser
l’inadéquation manifeste du droit féodal.
La guerre obéit à d’autres logiques qu’une revendication
juridique. Elle permet de venger des injures, de rétablir l’honneur
d’un prince, donc la réputation de son pays. Il est naturel de trouver
un chapitre intitulé : « Qu’une juste guerre est un moyen légitime
d’acquérir. » On y lit : « Que si l’on voulait priver les princes du droit
de la guerre qui est comme une justice vindicative des injures qui
leur sont faites, ils demeureraient exposés à l’injure de leurs sujets et
aux entreprises de leurs égaux 11 . » Le droit de faire la guerre

s’associe à la souveraineté, au pouvoir exercé sur des sujets, qui ne


doivent pas pouvoir se révolter. C’est aussi le moyen de se défendre
face aux autres princes, ces « égaux » dans le système westphalien.

Les prétentions
Dans la négociation, ces droits historiques deviennent des «
prétentions » aux yeux des autres puissances. Les prétentions sont
bien les droits prétendus des autres. Cette volonté d’acquérir nourrit
les évolutions qui marquent les relations internationales. Un congrès
diplomatique devient au XVIIe siècle l’occasion de faire valoir ces
prétentions puisque les négociateurs recomposent la carte
géopolitique de l’Europe.
Cette notion apparaît dans les Mémoires que Louis XIV fait
préparer pour l’instruction de son fils. Pour l’année 1666, ce texte
évoque les affaires du Nord, le roi de Danemark et celui de Suède
demandant chacun à Louis XIV de l’aider contre l’autre. Le roi de
France se demande « s’il ne faut pas autant de force au prince pour
se défendre des prétentions différentes de ses alliés, de ses sujets ou
même de sa propre famille, que pour résister aux attaques de ses
ennemis ». Par un étonnant glissement, les revendications des
princes étrangers sont rapprochées de celles des princes de la famille
royale et de celles des sujets 12 . Le discours présente une idée

générale : « De tant de voisins qui nous environnent, de tant de


sujets qui nous obéissent, de tant d’hommes qui nous font la cour, de
tant de ministres et de serviteurs qui nous servent ou nous
conseillent, il n’en est presque pas un qui n’ait dans l’esprit une
prétention formée… »
De là, les Mémoires avancent des « maximes générales ». Il faut se
convaincre qu’il est impossible de satisfaire tout le monde.
L’empressement avec lequel on défend une prétention ne signifie pas
qu’elle soit juste, tant « la passion et l’intérêt » peuvent y avoir de
part. Les prétentions des proches doivent être examinées avec
d’autant plus de prudence qu’ils peuvent s’appuyer les uns les
autres. Il faut enfin regarder les conséquences de la « chose
prétendue », plutôt que le mérite de celui qui prétend car le bien
public est préférable à la satisfaction des particuliers. La notion de
prétention s’impose bien déjà dans la sphère diplomatique mais elle
reste encore générale : elle correspond ici au regard du roi comme
souverain qui tranche entre des intérêts divers, fait des arbitrages.
Pour lui, un prince ne saurait avoir des prétentions, il n’a que des
droits.
En revanche, les négociateurs et les historiens ont recours à ce
mot qui révèle bien le conflit entre des revendications
incompatibles. Un volume manuscrit constitué par Jules Chifflet
(1615-1676), vicaire général de Besançon, est décrit ainsi : « En ce
volume sont contenues les prétentions des princes et États les uns
contre les autres, soit en matière d’honneurs et prérogatives soit au
regard de la propriété 13 . » Ainsi, l’analyse des tensions

internationales a bien besoin de ce mot qui relativise les droits


défendus par les uns contre les autres. Plus tard au XVIIIe siècle,
Rousset de Missy par exemple étudie les intérêts des puissances
européennes et leurs « prétentions » particulières 14 .

Le droit de dévolution
Le droit le plus révélateur, dès les premières années du
gouvernement personnel de Louis XIV, c’est le droit de dévolution.
La diplomatie française utilise une règle du droit privé en matière de
succession dans le domaine du droit public. Ce glissement juridique
mérite attention : y a-t-il analogie ? Ou simple construction
rhétorique ?
Après le mariage de Louis XIV, la diplomatie française ne perd
pas de vue les droits dynastiques de Marie-Thérèse pour la couronne
d’Espagne malgré ses renonciations solennelles. Lorsque naît le fils
de Philippe IV, le 6 novembre 1661, le futur Charles II, Louis XIV
revient à la charge et demande le 1er janvier 1662 un « acte
authentique » de son beau-père pour déclarer nulle la renonciation «
qu’on a forcé la reine de faire à la succession de son père en la
mariant ». Mais en juillet de la même année, en Espagne, un conseil
de théologiens et de docteurs en droit, réunis chez l’inquisiteur
général, oppose un refus définitif à la révocation de la renonciation
15 .

Le 17 septembre 1665, Philippe IV meurt et son testament, dans


son quinzième article, rappelle l’exclusion absolue de la reine de
France et de ses héritiers 16 . L’article 16 ordonne le paiement de

la dot de Marie-Thérèse, mais indique aussi que la renonciation


aurait dû être confirmée.
La France utilise alors le droit de dévolution : en effet, dans
certaines parties des Pays-Bas espagnols, les enfants d’un premier lit,
quel que soit leur sexe, ont, par ce droit, tout ou partie de l’héritage
paternel, sans tenir compte des enfants issus de mariages suivants.
Pour Marie-Thérèse, née d’un premier lit, la diplomatie française
affirme des droits à une partie de l’empire espagnol, c’est-à-dire des
Pays-Bas. En réalité, la dévolution regarde le droit privé et non le
droit public et il est difficile de comprendre comment ce glissement
a été inventé. Louis XIV fait travailler des jurisconsultes et des
libellistes sur ce sujet. Des enquêtes sont lancées pour savoir où ce
droit s’applique 17 .

Antoine Bilain développe la thèse française dans son Traité des


Droits de la Reyne Très-Chrétienne sur divers États de la Monarchie
d’Espagne, paru à Paris en 1667. La renonciation de Marie-Thérèse est
présentée comme nulle parce que contraire au droit naturel et au
droit civil. Philippe IV n’a rien donné à sa fille Marie-Thérèse, or la
dot n’est finalement que la légitime de sa mère, Élisabeth de France,
qui a apporté 500 000 écus à son mari Philippe IV. La renonciation
porte sur des héritages futurs, or Marie-Thérèse est déjà héritière de
plein droit puisque sa mère était morte au moment du mariage. En
revanche, Marie-Thérèse a vingt-cinq ans et est mineure alors : elle
ne peut signer des renonciations. Enfin, dernier argument, un roi ne
peut changer l’ordre de succession qu’après avoir consulté les
conseils de ses États, ce que Philippe IV n’a pas fait. Le diplomate
franc-comtois, Lisola, n’a pas de peine à montrer, dans son Bouclier
d’État et de Justice, que le droit de dévolution est une loi privée et non
publique 18 . Louis XIV tient un prétexte pour s’engager dans

une guerre contre son beau-frère 19 . L’archevêque d’Embrun,

ambassadeur de France en Espagne, présente les demandes de Louis


XIV qui entre en Flandre, et finalement le 14 juillet 1667, l’Espagne
déclare la guerre 20 .

La recherche documentaire et le raisonnement juridique


appuient une action diplomatique, puis une entreprise militaire.
Pourquoi ? L’État royal veut démontrer que la guerre dans laquelle il
s’engage est juste. Cela renvoie aussi aux débats serrés qui ont
marqué l’affrontement entre France et Espagne depuis la guerre de
Trente Ans. Cela suppose une opinion internationale alors que
s’enracinent des périodiques en Europe. De tels arguments doivent
être également répercutés dans les correspondances qui alimentent
les réseaux de l’information en Europe. Le XVIIe siècle est bien
marqué par des « guerres de plume 21 ».

Après la conquête de Lille en 1667, la quête des juristes reprend.


Le savant Denis Godefroy cherche dans les archives de la Chambre
des comptes de Lille des documents pour soutenir les prétentions
annexionnistes de la France. Quand il demande à Colbert s’il peut en
tirer un travail historique, le ministre lui répond qu’il le paie pour
conserver des papiers du Moyen Âge et non pas pour les publier
22 . Le savant envoie bien à la bibliothèque du roi les textes qui

peuvent intéresser la politique de Louis XIV et les droits respectifs


des princes européens. L’historien doit en revanche se garder de
livrer des secrets qui pourraient intéresser les ennemis du roi et
révéler les raisons profondes de ses décisions 23 .

Quand Louis XIV fait la guerre contre la Hollande en 1672, ses


déterminations ne sont pas englobées dans un discours général de
justification. Elles ne se fondent pas sur des arguments juridiques
tirés du passé. La France se targue de réduire l’orgueil d’une
république qui tient sa puissance du commerce international. Par là
même, ce conflit paraît injuste au fil du temps. Plus tard, dans une
lettre rédigée peut-être en décembre 1693 24 , Fénelon, alors

précepteur du petit-fils du roi, le duc de Bourgogne, écrit : « On a


rendu votre nom odieux et toute la nation française insupportable à
tous nos voisins. » Il voit dans la guerre de Hollande « la source de
toutes les autres », et il ajoute :
« Elle n’a eu pour fondement qu’un motif de gloire et de vengeance, ce qui
ne peut jamais rendre une guerre juste ; d’où il s’ensuit que toutes les frontières
que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l’origine
25 … »

Le temps des réunions


Au lendemain de la guerre de Hollande et la paix de Nimègue en
1678, le roi de France reprend la politique de Richelieu, de Mazarin,
et la sienne propre après le traité d’Aix-la-Chapelle, en utilisant tous
les arguments juridiques pour ressusciter les vieux droits féodaux
sur la frontière. Selon les termes des traités, les territoires cédés à la
France doivent l’être avec leurs « dépendances ». Cette formulation
classique, prise au pied de la lettre, conduit à une recherche
systématique des terres qui, dans le passé, ont été vassales de
nouvelles possessions françaises. Cette politique est confiée à Metz à
une chambre de réunion 26 , composée de magistrats du

parlement, à Besançon, à une chambre du parlement, et à Brisach, au


Conseil d’Alsace. Une fois le dossier instruit, qui prouve qu’une terre
a été vassale d’une possession française, le titulaire du fief est
sommé de comparaître devant la chambre pour prêter foi et
hommage : indirectement, il reconnaît la souveraineté du roi de
France. S’il ne se présente pas, la seigneurie est « réunie » : des
dragons l’occupent, on met sous scellés les édifices publics et sous
séquestre les revenus du seigneur.
Cette procédure dure moins de deux ans, mais se révèle très
efficace. Elle lèse les intérêts de nombreux princes allemands, en
particulier sur la rive gauche du Rhin 27 . La procédure permet

donc une annexion en pleine paix ; si elle ne trahit pas forcément


une volonté de conquête à tout prix et a surtout pour fonction de
faciliter la défense du pays, elle n’en perturbe pas moins l’ordre
international et humilie les puissances voisines de la France. Par un
renversement spectaculaire, l’empereur redevient le suzerain
justicier, le champion des princes allemands lésés, qui, autrefois,
cherchaient contre lui la protection de la France. Il apparaît comme
le défenseur des libertés germaniques et de l’intégrité de l’Empire
face aux initiatives et à l’avidité françaises.
Si, à proprement parler, l’annexion de Strasbourg en 1681 ne se
fait pas dans le cadre des réunions, elle entre dans une même
politique d’annexion en pleine paix 28 . Dans la déclaration du 28

septembre 1681, la France de Louis XIV souligne la nécessaire


intégration de la capitale de l’Alsace, mettant en avant les traités de
1648 et 1678, ainsi qu’un arrêt du conseil souverain de Brisach :
« La souveraineté absolue qui m’est acquise en conséquence des traités de
Münster et de Nimègue sur toute l’étendue de la haute et basse Alsace ne laissant
aucun lieu de douter que la ville de Strasbourg qui en est la capitale ne me doive
la même obéissance que toutes les autres villes et lieux qui composent cette
province, ainsi que je m’en suis expliqué dans ma réponse à la lettre de la Diète
de Ratisbonne, je n’aurais pas tant différé à faire exécuter l’arrêt qui a été rendu
pour cet effet par ma cour souveraine établie à Brisach, si je n’avais eu tout sujet
de croire que les habitants de cette ville, étant aussi pleinement convaincus qu’ils
le doivent être de la justice de mes raisons, se seraient portés eux-mêmes à s’y
soumettre. »
Ce texte montre que la justesse des arguments juridiques avancés
par la France doit suffire aux habitants de Strasbourg pour en
accepter la souveraineté. Le roi, ayant appris que la ville pourrait
recevoir des troupes impériales, décide d’aller lui-même recevoir le
serment de fidélité que la ville lui doit 29 .

Sous des prétextes semblables, les troupes françaises pénètrent


dans le duché de Luxembourg qui appartient au roi d’Espagne et font
le blocus de la place même de Luxembourg 30 . Finalement,

l’empereur Léopold et Charles II d’Espagne signent une trêve de


vingt ans. Louis XIV conserve Strasbourg et les territoires réunis,
mais à titre précaire, et il s’engage à ne pas continuer cette politique
d’annexions systématiques.
La France continue à exercer des pressions en Allemagne.
Lorsque l’Électeur palatin meurt en 1685, il n’a pas d’héritier mâle et
sa plus proche parente est sa sœur Charlotte-Élisabeth, la seconde
épouse de Monsieur, frère de Louis XIV, la vigoureuse Palatine. Si le
Palatinat passe à la lignée de Neubourg, les juristes français ont en
revanche des armes pour appuyer les droits de la princesse palatine
sur une part de la succession et demandent un partage de l’héritage
palatin. Alors que la succession obéit à un accord préalable au sein
de la maison de Wittelsbach, Louis XIV défend les droits personnels
de sa belle-sœur sur les biens allodiaux 31 . C’est au nom de ces

droits que les forces françaises justifieront leur intervention dans le


Palatinat.
Les raisonnements juridiques utilisés par la France reviennent
aux principes du droit féodal après avoir employé des éléments du
droit privé. À leur tour, ces références apparaissent obsolètes car
elles renvoient à un passé lointain. Elles semblent également
inadaptées dans l’organisation nouvelle de l’Europe, dans les
relations entre des princes égaux en droit, et elles viennent ainsi
contredire le droit des gens. Aux yeux des voisins de la France, le
recours à une conception féodale (qui reste pertinente dans le Saint-
Empire) devient alors un instrument de puissance en Europe, Louis
XIV étendant sa suzeraineté parce qu’il veut imposer sa loi à tous et
qu’il tend ainsi à la monarchie universelle.

Une étrange pratique : l’enlèvement


La monarchie française n’hésite pas à violer très concrètement le
droit des gens. De façon étonnante, le réseau de diplomates, qui se
stabilise à l’époque moderne en temps de paix, se charge d’exercer
une surveillance à l’étranger : les représentants du roi n’hésitent pas
à faire disparaître un homme jugé dangereux, en le conduisant en
France pour mieux le garder et mieux le faire taire. Louis XIV n’est
sans doute pas le seul à recourir à de telles méthodes. Ces
enlèvements ont des Français pour cibles, mais aussi des étrangers,
sur lesquels le roi de France n’a aucune juridiction. Cela signifie un
viol des règles internationales, au moment même où les juristes
inventent un droit de la guerre et de la paix, tentent de définir des
immunités diplomatiques 32 et mettent en avant l’importance

des passeports et autres sauvegardes 33 . Parmi les personnes

qui pourraient se cacher derrière le masque de fer, les historiens ont


souvent proposé la candidature de Matthioli, un diplomate de
Mantoue enlevé et conduit à Pignerol 34 .

Voyons une autre affaire en Allemagne, dans le Palatinat, en


1685, tout près du territoire français 35 . Un certain Desvallons

dénonce un autre Français, un marchand de soie de Tours, Jean


Cardel, à l’abbé Morel, agent auprès de l’Électeur palatin. Il semble
que Cardel se soit vanté de vouloir attenter à la « personne sacrée »
de Louis XIV. Desvallons lui sert de confident, avant de le trahir. Un
capitaine arrête les deux suspects sur les terres de Spire, place forte
sur le Rhin, dans le Palatinat. Il faut ensuite les conduire à
Vincennes. La France réclame aussi d’autres suspects, emprisonnés à
Mannheim. Après l’exécution militaire, ou policière si l’on préfère,
l’abbé Morel aborde la phase diplomatique. Il écrit le 3 décembre
1685 à l’Électeur palatin Philippe-Guillaume et énonce une maxime
d’État qui résonne comme un avertissement : « Ces noires et
détestables entreprises contre la personne des souverains étant
tellement en horreur chez toutes les nations, qu’il n’y a point d’État
qui se veuille charger du blâme de refuser de semblables coupables
aux princes qui les demandent… »
L’Électeur palatin ne se tait pas et il proteste auprès du ministre
Colbert de Croissy : le prince allemand considère bien sûr la
conspiration contre Louis XIV comme un « crime exécrable ». Selon
lui, si de tels agissements « qui sont contre Dieu et contre tous les
droits » n’étaient pas punis avec la dernière rigueur, « pas un
souverain ne serait en sûreté dans son cabinet même ». Néanmoins,
Philippe-Guillaume doit protéger ses sujets aussi longtemps qu’il n’a
pas d’indices pour les condamner. Il ajoute :
« Ce qui était d’autant plus nécessaire à l’égard des prisonniers de
Mannheim qu’il [l’abbé Morel] n’ignorait pas la grande consternation que cet
emprisonnement avait causée à mes autres sujets de Religion réformée qui le
regardait même comme une affaire de religion, dont j’avais été d’intelligence
avec Votre Majesté, et comme si elle prétendait d’étendre, jusque dans l’Empire,
ses derniers édits touchant la religion. »
Le prince évoque bien sa propre situation très délicate : ce duc de
Neubourg catholique vient en 1685 de succéder au dernier Électeur
de la branche palatine de Simmern, protestante. Il gouverne des
sujets en grande partie protestants et il redoute d’être accusé par
eux de complicité avec Louis XIV qui persécute ses propres sujets
protestants. Sa lettre laisse entendre que les populations réformées
redoutent les initiatives de la France, cette exportation de la
Révocation de l’Édit de Nantes vers l’Empire. Le Palatin craint aussi
le préjudice à l’égard de ses « pays et sujets » s’il y a la moindre
apparence qu’il veuille « molester » ceux de la religion réformée «
contre le traité de Westphalie » et contre la promesse qu’il a faite en
devenant Électeur. La paix de 1648 a fixé la situation confessionnelle
dans l’Empire telle qu’elle était en 1624 : nul prince ne peut forcer
ses sujets à changer de confession.
La monarchie française abuse de sa puissance pour faire pénétrer
des soldats sur des terres étrangères et pour enlever les sujets
d’autres souverains. Elle met ainsi à l’épreuve le droit des gens qui se
construit alors, les protections juridiques des personnes dans le
cadre des relations internationales. Nous voyons l’impuissance des
princes allemands à résister à la force. En même temps, l’Électeur
palatin met bien en balance les deux réalités : d’un côté il doit
accepter une solidarité entre princes face à ceux qui les mettent en
danger, d’un autre côté il doit assurer la justice à ses sujets, les
protéger et ne pas transformer la solidarité entre rois en une
connivence. Du côté de la France, on rappelle les règles qui
dépassent les intérêts personnels des princes pour mettre en avant
une loi qui s’impose à tous, un code de bonne conduite.
L’intervention française devient un élément de justice
internationale, comme un devoir d’intervention. Cela peut être
rapproché de la garantie que France et Suède apportent aux accords
de Westphalie, ce qui leur donne un titre permanent d’ingérence
36 .

La mauvaise foi de Louis XIV


Le discours politique international semble écarter
l’argumentation religieuse qui a dominé dans les guerres de 1550 à
1650. La raison d’État s’impose qui s’efforce de défendre aussi bien
les intérêts du prince que ceux de ses sujets dans un cadre qui est
celui des relations entre des États. Néanmoins un jugement moral est
réintroduit dans les polémiques. Dans une vision chrétienne du
gouvernement, un roi doit être de bonne foi : il a le devoir de
respecter sa parole, en particulier les engagements qu’il prend avec
d’autres pays en signant des traités. La fides, la bonne foi, fait partie
des vertus royales 37 .

Néanmoins, toute la vie des princes montre qu’il s’agit d’une


illusion. Un roi ne tient compte que de ses intérêts, de ceux de son
pays et de ceux de ses sujets. Louis XIV, dans les Mémoires pour 1666,
destinés à son fils, déclare nettement :
« D’où je crois que vous devez apprendre deux choses : l’une, que ni la
religion des traités ni la foi des paroles données ne sont assez fortes pour retenir
ceux qui naturellement sont de mauvaise foi ; et l’autre, que dans l’exécution de
nos desseins, nous ne devons faire de fondement que sur la connaissance de nos
propres forces. […] Il n’est point de clause si nette qui ne souffre quelque
interprétation, et dès lors qu’on a pris la précaution de se dédire, on en trouvera
aisément le prétexte 38 . »
Cette remarque pessimiste n’est pas destinée à être exprimée en
public, toute la propagande royale démontrant au contraire que le
roi observe à la lettre les règles de la morale chrétienne.
En temps de guerre, l’accusation de mauvaise foi surgit, par
exemple dans les affrontements de pamphlets qui accompagnent les
combats et dessinent une opinion publique internationale. Les
guerres lancées par Louis XIV mobilisent contre lui les puissances
européennes qui résistent aux entreprises de la France par un flot de
textes destinés à montrer les mauvais procédés du roi de France. La
guerre des mots peut servir face à une puissance qui a la supériorité
incontestable des armes. Dans un ouvrage intitulé Re schiavo di sue
cupidità, c’est-à-dire Le roi esclave de sa cupidité, publié en 1690, Louis
XIV est représenté en train de déchirer une feuille où est inscrit « La
Pace di Nimega, 1679 » avec un cartouche indiquant : « Je ne suis pas
esclave de mes paroles. » En revanche, lorsque la paix s’approche de
la paix, on passe de la mauvaise foi, dénoncée lors de la guerre, à la
bonne foi retrouvée.
Un huguenot français, ancien diplomate brandebourgeois,
déclare en 1711 alors que le marchand Nicolas Mesnager a signé des
préliminaires de paix avec l’Angleterre :
« Cependant, quoique la mauvaise foi de Louis XIV soit connue, et que l’on
sache avec combien peu de scrupule il a violé les alliances et les traités les plus
sacrés et les plus solennels, on ne parle que de sa bonne foi dans les préliminaires
du sieur Mesnager. On remet tout à sa bonne foi, et l’on traite avec lui comme on
aurait fait avec Saint Louis l’un de ses prédécesseurs. La France vous a trompé,
Milord, dans les traités qu’elle a faits avec vous 39 … »

Le philosophe allemand Leibniz rédige une Paix d’Utrecht


inexcusable pour dénoncer les traités de 1713 qui n’ont pas trop
accablé la France. Il place en exergue les vers de La Fontaine, tirés de
la fable Les loups et les brebis et demandant de faire aux méchants une
guerre perpétuelle : « La paix est fort bonne de soi,/J’en conviens ;
mais à quoi sert-elle/Avec des ennemis sans foi ? » Bien sûr, un
écrivain au service des princes allemands vise là Louis XIV car il
dénonce le dessein de ce prince qui tend à la monarchie universelle «
au mépris de la bonne foi et de toute la justice ». Le philosophe
ajoute qu’il n’y a « point de traité, point de serment, point de clause
valable contre la mauvaise foi jointe à la force 40 ».

La question des renonciations


L’absence d’un véritable droit international se fait sentir lors des
négociations qui précèdent la paix d’Utrecht de 1713. Le petit-fils de
Louis XIV devient roi d’Espagne en 1700, ce qui inquiète l’Europe.
Après la longue guerre de Succession d’Espagne, les ennemis des
Bourbons cherchent des moyens pour éviter que France et Espagne
puissent être un jour réunies. En 1711-1712, le gouvernement
d’Angleterre imagine de régler la question par les traités de paix, en
imposant à Philippe V de renoncer à ses droits à la couronne de
France pour lui-même et ses descendants 41 .

Le secrétaire d’État français des Affaires étrangères, Colbert de


Torcy, répond à ces propositions, le 22 mars 1712, en rappelant les
lois fondamentales de la monarchie :
« Suivant ces lois, le prince le plus proche de la couronne en est héritier
nécessaire. C’est un patrimoine qu’il ne reçoit ni du roi, son prédécesseur, ni du
peuple, mais du bénéfice de la loi, en sorte qu’un roi cessant de vivre, l’autre lui
succède aussitôt, sans attendre le consentement de qui que ce soit. Il succède,
non comme héritier, mais comme le maître du royaume dont la seigneurie lui
appartient, non par choix, mais par le seul droit de sa naissance. Il n’est
redevable de sa couronne ni au testament de son prédécesseur, ni à aucun édit,
ni à aucun décret, ni enfin à la libéralité de personne, mais à la loi. Cette loi est
regardée comme l’ouvrage de Celui qui a établi toutes les monarchies, et nous
sommes persuadés en France que Dieu seul la peut abolir. Nulle renonciation ne
peut donc la détruire et si le roi d’Espagne donnait la sienne, pour le bien de la
paix et par obéissance pour le roi son grand-père, on se tromperait en la
recevant comme un expédient suffisant pour prévenir le mal que l’on se propose
d’éviter 42 . »
Selon le ministre français, si Philippe V est appelé à la couronne
de France, le duc de Berry le remplacera sur le trône d’Espagne.
La diplomatie anglaise refuse ces plans lointains et le secrétaire
d’État anglais Saint-John veut une construction globale et rationnelle
:
« Nous voulons bien croire que vous êtes persuadé en France que Dieu seul
peut abolir la loi sur laquelle le droit de votre succession est fondé, mais vous
nous permettrez d’être persuadés, dans la Grande Bretagne, qu’un prince peut se
départir de son droit par une cession volontaire et que celui en faveur de qui
cette renonciation se fait, peut être justement soutenu dans ses prétentions par
les puissances qui deviennent garantes du traité 43 . »

Louis XIV propose à son petit-fils, soit de revenir aussitôt en


France pour jouir de ses droits éventuels à la succession, soit de
renoncer à cette succession et de conserver à ce prix l’Espagne et
l’Amérique. Un moment, on feint de croire que Philippe V pourrait
présenter le choix qu’il ferait plus tard, au cas où le jeune Louis
viendrait à mourir avant son arrière-grand-père, ou si la succession
de France venait à s’ouvrir et que Philippe y fût appelé : choisirait-il
alors l’Espagne ou la France ? Saint-John veut que cette déclaration
définitive se fasse immédiatement, pendant le congrès d’Utrecht
commencé en 1712. Philippe V semble hésiter alors qu’il a déjà pris
la ferme résolution de rester en Espagne. L’ambassadeur de France à
Madrid exige une réponse immédiate du roi d’Espagne qui choisit
finalement le trône de Madrid. Louis XIV rappelle qu’il ne sera plus
possible de changer de position plus tard. L’Angleterre reconnaît
désormais Philippe V comme roi d’Espagne.
Une junte espagnole, avec le cardinal del Giudice, le grand
inquisiteur, prépare un texte, vérifié par des universitaires d’Oxford.
Le comte de Lexington arrive comme ambassadeur d’Angleterre en
Espagne et se charge de contrôler la validité des renonciations. La
cérémonie a lieu le 5 novembre 1712. Le texte est lu à 10 heures, dans
la chambre du roi. Philippe V le signe et, à genoux, prête serment sur
les Évangiles. À 3 heures, aux Cortès de Castille, le roi, la reine et le
prince héritier font leur entrée avec des courtisans (dont les
ambassadeurs de France et d’Angleterre). Il y a une harangue du roi,
du secrétaire de la chambre de Castille et du député de Burgos, puis
le roi quitte la salle. Les Cortès approuvent la décision trois jours
après et deux copies de l’acte sont préparées, l’une pour Lexington,
l’autre pour Louis XIV. Philippe V invoque le principe d’équilibre en
Europe : il s’agissait « d’établir un équilibre entre les puissances, afin
qu’il ne puisse pas arriver que plusieurs étant réunies en une seule,
la balance de l’égalité qu’on veut établir penche à l’avantage de l’une
de ces puissances, au risque et dommage des autres 44 ».

L’enregistrement au parlement de Paris


Il faut encore que les princes français s’engagent à leur tour à
renoncer à leurs droits à la couronne d’Espagne. Ni Louis XIV ni son
arrière-petit-fils ne doivent le faire. Cela concerne le duc de Berry,
frère de Philippe V, et le duc d’Orléans, neveu de Louis XIV. Lors des
discussions, Louis XIV rejette la proposition anglaise de réunir les
États généraux : « Les États en France ne se mêlent point de ce qui
regarde la succession à la couronne ; ils n’ont le pouvoir ni de faire,
ni d’abroger les lois. Quand les rois les convoquent, on marque dans
les lettres que c’est pour ouïr les plaintes de bons et fidèles sujets et
pour chercher des remèdes aux maux présents », écrit Torcy à Saint-
John, le 22 juin 1712. D’autres solutions sont envisagées et le duc de
Saint-Simon propose une réunion des ducs et pairs, à l’imitation de
ce qui s’était passé à l’avènement de Philippe VI de Valois au Moyen
Âge. Il souligne que l’enregistrement devant le parlement de Paris
correspond à l’usage ordinaire pour les traités et, en réalité, ne
garantit rien de plus. Le parlement est une assemblée de justice où
entrent les princes et les ducs : il n’a pas pour fonction de
représenter la nation politique.
En soulignant la difficulté juridique des renonciations et en
s’attachant à leurs formes, Saint-Simon révèle la difficulté sur
laquelle achoppe la négociation. La parole royale y est la forme
absolue du pouvoir, en l’absence de représentation de la nation
(comme le Parlement d’Angleterre, les Cortès d’Espagne, voire les
anciens États généraux), mais cette parole, qui suffit à l’intérieur du
royaume, a du mal à être acceptée, comme seule garantie, dans le
contexte européen. La fermeté de Louis XIV finit par imposer le
simple enregistrement au parlement, en présence des princes et des
pairs. Du même coup, tout en renâclant, le parlement se fait le dépôt
de ces renonciations qui contreviennent aux principes
fondamentaux du royaume et qui prennent donc un caractère
constitutionnel. En même temps, le parlement est bien obligé
d’évoquer les circonstances.
Le duc d’Orléans renonce à ses droits le 19 novembre 1712 et le
duc de Berry le 24 novembre. Il faut encore la confirmation du roi
par des lettres patentes qui sont donc enregistrées au parlement, le
15 mars 1713. Saint-Simon a laissé un admirable récit de cette
séance. Les ducs d’Orléans et de Berry se mettent en route à 6 heures
30 du matin, et arrivés au palais, gagnent la Sainte-Chapelle, où une
messe est célébrée. Ils vont en cortège vers la Grand-Chambre et
toute l’assistance se lève à leur entrée. La séance commence par une
harangue du premier président de Mesmes. Le duc de Berry doit
répondre mais, selon Saint-Simon, ne peut rien dire 45 . Dans son

discours 46 , l’avocat général Joly de Fleury évoque le nécessaire

« équilibre des puissances de l’Europe ». Il mentionne les sentiments


du roi :
« que le salut de son peuple lui devait être plus cher que les droits du roi son
petit-fils ; qu’il n’y avait point pour lui de loi plus inviolable que son amour pour
des peuples qui, par les efforts incroyables que leur zèle leur a fait faire au-delà
même de leurs forces pour soutenir une si longue guerre, avaient mérité qu’il
sacrifiât ce qu’il avait de plus cher à leur bonheur ».
Il obéit aux ordres du roi mais ceux-ci se justifient par le souci de
donner la paix à l’Europe. Les droits de Philippe V, tels que les
définissent les lois fondamentales du royaume, sont oubliés parce
que Louis XIV ne reconnaît pour loi que l’amour pour ses peuples.

La nouvelle hiérarchie des normes


Les renonciations sont intégrées dans trois des traités d’Utrecht
du 11 avril 1713, dont celui entre la France et l’Angleterre, ce qui fait
passer un acte juridique interne pour deux pays au stade d’une
norme internationale à laquelle le congrès donne écho et validité.
Comme la renonciation de Philippe V évoque l’« équilibre » de
l’Europe, ce traité intègre pour la première fois cette notion dans un
accord international 47 , alors qu’on soulignait d’ordinaire sa

présence inédite dans le traité entre l’Angleterre et l’Espagne du 13


juillet 1713 48 .

Avec le temps, s’établit une hiérarchie des normes qui donne à


l’engagement entre princes une valeur supérieure à l’engagement
personnel d’un seul prince : l’accord international l’emporte sur la
loi nationale 49 . En 1712-1713, les renonciations du roi

d’Espagne à la couronne de France devant les Cortès en Espagne et la


présence de deux princes de France au Parlement de Paris sont des
préalables aux traités de paix d’Utrecht et trois d’entre eux intègrent
ces actes solennels. Il y a bien une nouvelle hiérarchie des normes, le
traité international donnant une légitimité supplémentaire à
l’engagement interne à un royaume 50 . Les difficultés ne

s’arrêtent pas là. D’une part Philippe V semble toujours prêt à


remettre en cause ses renonciations. D’autre part la situation de
Gibraltar cédé par le traité du 13 juillet 1713 laisse planer des
incertitudes 51 .

La France du XVIIe siècle a ainsi accumulé un trésor de


prétentions, une liste de droits historiques que la diplomatie utilise
pour affirmer la puissance du royaume. Cela signifie une
documentation juridique que viennent enrichir les conquêtes et les
confiscations d’archives seigneuriales ou ecclésiastiques. Cela
suppose aussi une mobilisation des spécialistes, juristes ou historiens
au service du roi – une lignée dans le cas des Godefroy. Notons que le
secrétaire d’État des Affaires étrangères ne dispose pas encore d’un
juriste attitré comme ce sera le cas au XVIIIe siècle. Ces enquêtes
juridiques conduisent à des trouvailles qui accompagnent l’action
politique. Ces droits viennent alimenter un discours polémique qui
s’adresse à la société des princes, et aux gouvernements européens,
et prend à témoin l’opinion publique internationale. Cette recherche
débouche sur des initiatives : des opérations militaires ou des
annexions territoriales. Une telle argumentation joue sur plusieurs
échelles : la métamorphose d’un droit privé en droit public ou le
recours à une archéologie juridique en revenant à des situations du
passé. Louis XIV apparaît comme un souverain qui ne respecte pas le
droit des gens, qui se moque des traités. Il crée un climat
d’inquiétude et une instabilité géopolitique qui permettent de
transformer le territoire français et sa défense.
Chez les voisins de la France, de telles pratiques suscitent une
mobilisation qui devient générale et s’accompagne d’une attaque par
des libelles et des textes plus sérieux discutant des arguments
juridiques de la France. Cela conduit aussi à soupçonner le
gouvernement royal de vouloir étendre sa suzeraineté jusqu’à la
monarchie universelle et à l’accuser de mauvaise foi. L’Europe
marque, jusqu’à la fin du règne, sa méfiance à l’égard de la France
comme le montre Leibniz. Elle cherche à construire, avec plus de
rigueur, le droit des gens en limitant par des engagements
internationaux multiples la toute-puissance de l’État royal.
Cet effort n’est pas vain comme tend à le prouver la politique très
modérée et légaliste de Louis XV, comme si ce roi avait intégré les
limitations juridiques inventées par les ennemis de son aïeul, parfois
au grand dam de ses sujets.

NOTES
1. NORDMAN D., « Les titres et les preuves. La notion de droits historiques en France
(1648-1661) », L’Europe des traités de Westphalie. Esprit de la diplomatie et diplomatie de l’esprit, L.
BÉLY et I. RICHEFORT (dir.), Paris, Presses universitaires de France, 2000, p. 245-252.
2. BÉLY L., La société des princes, Paris, Fayard, 1999.
3. BÉLY L., « Le “paradigme westphalien” au miroir de l’histoire. L’Europe des traités de
Westphalie », Annuaire français des relations internationales, X, 2009, p. 19-36.
4. KLESMANN B., Bellum solemne. Formen und Funktioneneuropäischer Kriegserklärungen des
17. Jahrhunderts, Mayence, P. von Zabern, 2007.
5. Mémoires et instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les droits du
roi de France, Paris, Sébastien Cramoisy et Sébastien Mabre-Cramoisy, 1665.
6. Le cérémonial françois recueilly par Théodore Godefroy et mis en lumière par Denys Godefroy,
Advocat en Parlement & Historiographe du Roy, Paris, 1649.
7. Si ces textes paraissent de 1631 à 1632, ils sont sans doute prêts dès avril-mai 1630.
François de Colomby publie en 1631 De l’autorité des Rois. Jean-Louis Guez de Balzac donne Le
Prince en 1631, s’inspirant de Pline le Jeune et de son Panégyrique de Trajan. Cardin Le Bret
obtient un privilège en 1630 pour son De la souveraineté du Roi qu’il publie en 1632. Philippe
de Béthune publie en 1632 son Conseiller d’État. Jacques de Cassan, avocat du roi au présidial
de Béziers, publie, toujours en 1632, La Recherche des droits du Roi et de la Couronne de France.
8. BÉLY L., « Comment apprenait-on à négocier à l’époque moderne ? », T. de MONTBRIAL
et S. JANSEN (dir.), Pratiques de la négociation, Paris, Bruylant, 2004, p. 115-148.
9. Mémoires et instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les droits du
roi de France, p. 311.
10. Après le traité des Pyrénées de 1659, Charles IV, libéré, négocie pendant un an pour
que Mazarin accepte, par les accords de Vincennes (28 février 1661), de lui rendre les
duchés de Lorraine et de Bar, amputés du Clermontois, de Stenay, Jametz, Sierck,
Sarrebourg et Phalsbourg. Nancy est démantelé dès 1661. Le duc doit laisser à la France une
route d’une lieue et demie de large pour relier l’Alsace au royaume. Il prête hommage au roi
de France pour le Barrois mouvant, montrant ainsi sa soumission totale. Charles IV montre
une préférence pour son fils naturel, le prince de Vaudémont, plutôt que pour son héritier,
son neveu, le prince Charles. Par le traité de Montmartre de 1662, il décide de céder ses
États à Louis XIV, à condition de les garder sa vie durant. Le prince Charles quitte
furtivement la France et se met bientôt au service de l’empereur Léopold Ier. L’accord
suscite la colère des Lorrains et est vite oublié. Au passage, Louis XIV obtient Marsal, la
seule forteresse qui reste en Lorraine (1663). Les troupes françaises quittent alors le
territoire qu’elles occupaient depuis vingt-huit ans.
11. Mémoires et instructions pour servir dans les négociations et affaires concernant les droits
du roi de France, p. 365.
12. Louis XIV, Le métier de roi. Mémoires et écrits politiques, J.-C. PETITFILS (éd.), Paris,
Perrin, 2012, p. 184-186.
13. Bibliothèque municipale de Besançon, Manuscrit Chifflet 74.
14. ROUSSET J., Les Intérêts présens des puissances de l’Europe, fondez sur les traitez conclus
depuis la paix d’Utrecht inclusivement, et sur les preuves de leurs prétensions particulières, La Haye,
A. Moetjens, 1733.
15. Les relations entre le roi de France et le roi d’Espagne se tendent aussi en raison
d’un incident diplomatique à Londres en 1661, une querelle de préséances. Louis XIV exige
des excuses et se voit ainsi reconnaître, par son beau-père et rival, le premier rang en
Europe parmi les rois, juste après l’empereur.
16. Sur Philippe IV, voir HUGON A., Philippe IV. Le siècle de Vélasquez, Paris, Payot, 2014.
17. Voir les négociations avec Jean de Witt, Grand Pensionnaire de Hollande, ROWEN H.,
John de Witt, Grand Pensionary of Holland. 1625-1672, Princeton, Princeton University Press,
1978.
18. PRIBRAM A. F., Franz Paul Freiherr vonLisola, 1613-1674, und die Politikseiner Zeit, Leipzig,
Veit, 1894. Voir aussi LEVILLAIN Ch.-E., Le Procès de Louis XIV. Une guerre psychologique, Paris,
Tallandier, 2015.
19. Louis XIV réclamait le Brabant, le marquisat d’Anvers, le Limbourg, la seigneurie de
Malines, la Haute-Gueldre, le comté de Namur, un tiers de la Franche-Comté, la moitié du
Luxembourg.
20. HASQUIN H., Louis XIV face à l’Europe du Nord, Bruxelles, Racine, 2005.
21. Pour reprendre l’expression d’Héloïse Hermant, Guerres de plumes. Publicité et
cultures politiques dans l’Espagne du XVIIe siècle, Madrid, Casa de Velázquez, 2012.
22. SOLL J., The Information Master. Jean-Baptiste Colbert’s Secret State Intelligence System,
Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2009, p. 128.
23. Cette razzia de documents a permis de nourrir la Bibliothèque municipale de Lille,
la Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque de l’Institut.
24. Elle était anonyme et fut remise à la marquise de Maintenon.
25. Fénelon, « Lettre à Louis XIV », Œuvres, Jean Le Brun Éditeur, Paris, Gallimard, 1983,
I, p. 544-545.
26. PIQUET-MARCHAL M.-O., La Chambre de réunion de Metz, Paris, Presses universitaires de
France, 1969.
27. Le bourg de Fraulauter, annexé, permet l’édification de Sarrelouis ; près de
Trarbach, est construit Mont-Royal. Le duché de Deux-Ponts est réuni, ce qui aigrit les
rapports entre le roi de Suède, dont c’est une possession, et Louis XIV. La principauté de
Montbéliard est occupée et Louis XIV, après avoir occupé la moitié de l’évêché de Liège,
obtient pour trente ans Dinant et Bouillon.
28. Strasbourg, ville impériale, neutre dans la guerre de Hollande, est accusée par la
France d’avoir alors, à deux reprises, laissé passer les Impériaux par le pont sur le Rhin et
s’installer une garnison impériale en 1678. L’opération militaire est soigneusement
préparée, la ville ne résiste pas et signe une « capitulation » quand les troupes françaises se
présentent le 30 septembre 1681. La ville est tombée sans qu’ait été tiré un seul coup de
mousquet. La France contrôle désormais toute l’Alsace, les deux passages sur le Rhin.
29. LEGRELLE A., Louis XIV et Strasbourg. Essai sur la politique de la France en Alsace, Paris,
Hachette, 1884, p. 520-522 ; SIAT J., Histoire du rattachement de l’Alsace à la France, Le Coteau,
Horvath, 1987. Voir aussi LIVET G., L’intendance d’Alsace sous Louis XIV, 1648-1715, Strasbourg,
Le Roux, 1956.
30. Or, au même moment, toute l’Europe suit le siège de Vienne. Louis XIV accorde une
trêve et fait lever le blocus de Luxembourg. Mais avant que Vienne soit secourue, Louis XIV
cherche à s’assurer des avantages et il fait entrer des troupes dans les Pays-Bas. Charles II
d’Espagne déclare la guerre le 26 octobre 1683. Après avoir exercé des ravages autour de
Bruges et de Bruxelles, l’armée française prend finalement Luxembourg le 4 juin 1684. Voir
JEANMOUGIN B., Louis XIV à la conquête des Pays-Bas espagnols. La guerre oubliée, 1678-1684, Paris,
Economica, 2005.
31. BOUTANT C., L’Europe au grand tournant des années 1680, Paris, SEDES, 1985.
32. FREY L. S. et FREY M. L., The History of Diplomatic Immunity, Columbus, Ohio State
University Press, 1999.
33. BÉLY L., Espions en ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990.
34. PETITFILS J.-C., Le masque de fer. Entre histoire et légende, Paris, 2003.
35. Archives de la Bastille, François Ravaisson éd., Paris, 1866-1904, tome IX, p. 272-
292. Voir aussi BÉLY L., Les secrets de Louis XIV. Mystères d’État et pouvoir absolu, Paris,
Tallandier, 2013.
36. NOËL J.-F., Le Saint-Empire, Paris, PUF, 1976.
37. BÉLY L., Espions et ambassadeurs, op. cit., p. 730-740.
38. Louis XIV, Le métier de roi. Mémoires et écrits politiques, op. cit., p. 233.
39. Mémoire de Falaiseau, 25 octobre 1711, cité dans BÉLY L., Espions et ambassadeurs, op.
cit., p. 739.
40. Cité ibid., p. 735.
41. Le danger paraît d’autant plus grand qu’au début de 1712 le petit-fils aîné de Louis
XIV, le duc de Bourgogne, et son fils aîné meurent brutalement. Un seul prince sépare
Philippe V de la couronne de France et il n’a que deux ans dans un temps où la mortalité
infantile est terrible. S’il y a renonciation, la succession de Louis XIV passera, à défaut du
dauphin, le jeune Louis (futur Louis XV), au duc de Berry, frère cadet de Philippe V, ensuite
au duc d’Orléans, puis aux autres princes du sang. Les Cortès de Castille donneront leur
adhésion à cette solution.
42. Lettre de Colbert de Torcy à Henry Saint-John, plus tard vicomte Bolingbroke, du
22 mars 1712, citée par exemple par BAUDRILLART A., Philippe V et la Cour de France, I, Paris,
Firmin-Didot, 1890, p. 473-474.
43. Pour le détail de ces négociations et les références de ces textes, on se reportera à
BÉLY L., La Société des princes, Paris, Fayard, 1999, p. 338-346.
44. Il déclare séparer sa « branche » de la « tige royale de France » et « toutes les
branches de France » de la « tige du sang royal d’Espagne ». Il décide d’« abdiquer » pour lui
et ses descendants « le droit de succession à la couronne de France, désirant de vivre et de
mourir avec [ses] aimés et chers Espagnols ». Il renonce à ses droits, ajoutant : « de même
que si moi et mes descendants n’eussions pas été nés et ne fussions pas venus au monde ».
45. « Il ôta à demi son chapeau, le remit tout de suite, regarda le premier président, et
dit : “Monsieur” ; après un moment de pause, il répéta “Monsieur” ; il regarda la compagnie,
et puis dit encore : “Monsieur” ; il se tourna à M. le duc d’Orléans, plus rouges tous deux que
le feu, puis au premier président, et finalement demeura court sans qu’autre chose que
“Monsieur” lui pût sortir de la bouche. J’étais vis-à-vis du quatrième président à mortier, et
je voyais en plein le désarroi de ce prince ; j’en suais ; mais il n’y avait plus de remède. Il se
tourna encore à M. le duc d’Orléans, qui baissait la tête ; tous deux étaient éperdus. Enfin le
premier président, voyant qu’il n’y avait plus de ressource, finit cette cruelle scène en ôtant
son bonnet à M. le duc de Berry, et s’inclinant fort bas comme si la réponse était finie, et
tout de suite dit aux gens du Roi de parler. »
46. SAINT-SIMON, Mémoires, A. de BOISLISLE (éd.), vol. XXIII, Paris, Hachette, 1911, Annexe
XI, p. 519-521.
47. « Y quietud de la Europa en un equilibrio de potencias », cité par KAMPMANN C., «
Friedensschluss un dynastisches Prinzip. Kontinuität und Wandel im Zeitalter des Utrechter
Friedens », Utrecht-Rastatt-Baden 1712-1714. Ein europäisches Friedenswerk am Ende des Zeitlaters
Ludwigs XIV, DUCHHARDT H. et ESPENHORST M. (dir.), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2013,
p. 35-51.
48. ANDERSON M. S., « Eighteenth-Century Theories of the Balance of Power », HATTON R.
et ANDERSON M. S. (dir.), Studies in Diplomatic History, Essays in Memory of David Bayne Horn,
Londres, Longmans, 1970, p. 183-198 ; Voir aussi LIVET G., L’équilibre européen de la fin du XVe
siècle à la fin du XVIIIe siècle, Paris, P.U.F., 1976 ; DUCHHARDT H. (dir.), Zwichenstaatliche
Fridenswahrung in Mittelalter und Früher Neuzeit, Cologne-Vienne, Böhlau, 1991 ; du même
auteur, Balance of Power und Pentarchie : Internationale Beziehungen 1700-1785, Paderborn,
Schöningh, 1997.
49. SCHNAKENBOURG E., Entre la guerre et la paix : Neutralité et relations internationales, XVIIe-
XVIIIe siècles, Presses universitaires de Rennes, 2013.
50. DHONDT F., « La représentation diplomatique du droit dans la communauté des
diplomates européens des “Trente Heureuses” (1713-1740) », Tijdschriftvoor
Rechtsgeschiedenis/Revue d’histoire du droit/The Legal History Review. LXXXI (2013), no 3-4, p.
595-620; du même auteur, Balance of Power and Norm Hierarchy. Franco-British Diplomacy after
the Peace of Utrecht, Boston/Leiden, Brill/Martinus Nijhoff, 2015.
51. Article X: « Rex Catholicus pro se, Haeredibus, & Successoribus suis, hisce cedit Coronae
Magnae Brtianniae, plenam, integramque Proprietatem Urbis & Arcis Gibraltar nuncupatae, una cum
Portu, Munitionibus, Fortalitiisque eodem pertinentibus, dictamque Proprietatem habendam,
fruendamque dat absolute, cum Jure omnimodo in perpetuum, sine ulla exceptione, vel impedimento
quolibetcunque. » Gilbert Guillaume a appelé mon attention sur cet article qui intéresse les
juristes parce qu’il utilise la notion de « propriété ».

RÉSUMÉS
Louis XIV’s diplomacy relied on strong legal discourse to justify its claims and its
takeovers by force. The arguments came from the law of nations as well as from private law,
which enabled him to demand sovereignty over the Spanish Low Countries in the name of
the rule of Devolution in the 1660s, and from old feudal law, which legitimated the politics
of Reunions in the 1680s. The use of legal argumentation to claim rights did not prevent
Louis XIV from breaking some of the most well established rules of the law of nations,
which was in the process of being elaborated. The practice of kidnapping in a foreign
territory was based on the use of force without any regard for the sovereignty of a weaker
prince. In the last decades of the seventeenth century, the emergence of international
public opinion and the spread of certain legal principles fed written propaganda that
denounced Louis XIV’s bad faith or, on the contrary, supported the rightness of his claims.
Criticising his greed was a way to present the French king as a troublemaker among the
society of princes, whereas respecting each prince’s rights should enable the pacification of
international relations. Finally, the War of Spanish Succession raised considerable legal
difficulties following Philippe V’s renunciation of his right to the French crown, as required
by the Allies. In this case, a legal provision resulting from diplomatic negotiations was
imposed on the rules of succession to the French crown, which had been considered
intangible. This process illustrates the new hierarchy of legal norms that came into being in
the eighteenth century.

AUTEUR
LUCIEN BÉLY
Université de Paris-Sorbonne
Équilibre et hiérarchie
L’argument juridique dans la diplomatie française et anglaise
après la paix d’Utrecht (1713-1740)
Balance of Power and Hierarchy: Legal Argument in French and
English Diplomacy after the Peace of Utrecht (1713-1740)

Frederik Dhondt

Divers traités bilatéraux conclus à Utrecht (1713), Rastatt (1714)


et Bade (1714) mirent fin à la guerre de Succession d’Espagne
(1701/1702-1713/1714) 1 . Dans une perspective plus longue,

XVIIe siècle ensanglanté se termine par la conclusion de la dernière


grande guerre de Louis XIV 2 . L’historiographie considère la

période suivante comme une parenthèse transitoire, menant à la


guerre de l’oreille de Jenkins (1739-1748) 3 ou la guerre de

Succession d’Autriche (1740-1748) 4 . Louis XIV ou Frédéric II

semblent alors des icônes de la préservation de soi, norme


fondamentale du droit de la nature, interprétée comme permettant
la poursuite immodérée des ambitions du monarque. Cependant,
l’époque de « Walpole et Fleury » ne manque pas de personnages
d’envergure 5 . Elle est plus difficile à saisir, vu le manque de

conflits européens généralisés 6 . L’analyse ne peut se limiter à

un index de traités observés, qui ne concernent que des moments


isolés. Appréhender l’effet normatif des traités d’Utrecht, Rastatt et
de Bade passe par une analyse de la correspondance diplomatique.
Les représentants des souverains utilisèrent le droit non comme un
corpus fixé, mais comme un vecteur de consensus, capable
d’entériner des concessions mutuelles en les rattachant à des règles
de conduites plus générales, applicables aussi bien au cas concret
qu’à la conduite des autres États. La contribution présente tente
d’illustrer comment les diplomates français et anglais de l’après-
Louis XIV utilisèrent le droit pour cerner les comportements de
l’Espagne et de l’Empereur, et d’amener leurs interlocuteurs à se
conformer aux normes d’équilibre, ainsi et de hiérarchie entre les
traités fondamentaux qui mirent fin à la guerre, et leur propre droit
interne.

Théorie et histoire du droit international


Les juristes-historiens du droit se sont traditionnellement
penchés sur la doctrine 7 . Malheureusement, les auteurs comme

Vattel 8 ou Bynkershoek 9 publièrent leurs travaux les plus

importants vers la fin ou après « les Trente Heureuses 10 ».

Grotius ne connut de succès en français qu’après la traduction de


Barbeyrac de 1724 11 . Aucun « Grand Nom » de droit des gens

français ni anglais, représentant les deux principales puissances du


Congrès, ne nous est connu. Le contraste avec le monde
germanophone est saisissant 12 . Par conséquent, si Vattel ou

encore Réal de Curban 13 font référence à la guerre de

Succession d’Espagne, leurs interprétations servent d’illustration à


un schéma intellectuel, plutôt que de point de départ d’une
description du droit positif. D’autant plus que les écrits de l’école du
droit naturel ont tendance à se servir de la raison pour critiquer le
droit positif. Leurs publications ont donc un caractère de lege ferenda.
Ce qui explique leur utilité dans la tradition de génération en
génération de concepts juridiques, surtout en vue de l’histoire du
droit du XIXe siècle ou des doctrines actuelles 14 .

Ce tropisme doctrinal est bien remarquable. En droit


international public actuel, les querelles les plus savantes
concernent la pratique des États. Pour James Crawford, un des
praticiens actuels les plus renommés, le droit international public «
est un système coutumier, malgré tous les traités conclus ; même le
principe pacta sunt servanda étant de nature coutumière 15 ». Il

s’agit plutôt de cartographier les champs de conscience de ce droit,


que de le définir comme un ensemble de textes autoritatifs.
L’acceptation par tous les États souverains d’une règle coutumière
générale revient à une expression de « consentement sans médiation
». La société des États compte des régimes, mais très peu
d’institutions. Ces dernières sont d’ailleurs à appréhender comme
des processus : l’élaboration de traités, le système des ambassades ou
encore des constructions juridiques comme le plat continental et la
zone d’exploitation économique exclusive en droit maritime 16 .

Toute règle ou institution est le résultat d’un dialogue entre États,


nécessaire à sa reconnaissance pratique et doctrinale. Si la
généralisation d’un cas précis et sa découverte comme une règle
coutumière est une démarche juridique, son apparition est avant
tout proto-légale 17 . En théorie du droit, le finlandais Martti

Koskenniemi 18 a mis l’accent sur l’étude de la structure

conceptuelle des pratiques des diplomates ou théoriciens politiques,


mais les historiens du droit semblent pris dans un tropisme
positiviste, excluant l’étude de la pratique du droit passé 19 . Vu

les imperfections normatives du droit international comme système


aujourd’hui, l’étude de pratiques diplomatiques dans un
environnement où les institutions font défaut, comme le XVIIIe
siècle, paraît alors un pur anachronisme.
Cependant, ce tropisme théorique est contredit par les praticiens
mêmes du droit international, qui ont toujours lié les normes ou
principes moraux aux actes de puissance. D’autant plus que, si l’on
ne considère l’étude du droit que sous l’angle institutionnel
wébérien, tout est fixé pour tout ce qui concerne les sanctions
privées entre parties contractantes en droit interne, hors les
tribunaux 20 . En élargissant le périmètre de la normativité, nous

arrivons à l’étude de la vie du droit. Le droit de la société anarchique du


sociologue anglais Hedley Bull 21 reste fondamentalement celui

d’un environnement normatif où les sujets du droit, les États, en sont


simultanément les producteurs. Le consentement d’État, bien que
fréquemment mis en question dans des exercices théoriques, reste le
fondement de la normativité internationale. Seul l’État est légitime
pour lier et contraindre ses citoyens. Dans la construction de l’État
français, Bourdieu, s’appuyant sur les travaux de l’École des Annales
aussi bien que sur ceux d’historiens du droit, met en avant le
monopole de la légitimité détenu par les juristes 22 . Armes

essentielles du pouvoir, les juristes peuvent faire exister ce qu’ils


prononcent, et lier implicitement leurs maîtres dans toute situation
où la violence brute ne peut servir de solution.
Dans le cadre de la diplomatie d’Ancien Régime, ses pensées sont
bien précieuses. Les juristes sont bien plus que des apologètes.
Cependant, la suggestion de Bourdieu, mettant le cap sur l’apport
nécessaire du juriste-détenteur du monopole de légitimité, m’a paru
plus appropriée en étudiant les archives françaises (au ministère des
Affaires étrangères) et anglaises (aux National Archives et la British
Library). Comment expliquer l’abondance de mémoires juridiques, de
considérations prudentes de la part des ambassadeurs, des
tergiversations sincères concernant la ratification, de demandes de
vérification dans la doctrine ou des traités conclus antérieurement,
si ce n’est par l’importance accordée au droit dans les
représentations mentales des acteurs même de la politique ? Ces
représentations étaient trempées dans une matrice juridique, qui se
rapportait à la matrice générale soit du droit romain, soit du droit de
la nature. Cependant, par les deux étapes successives des traités
publics et, ensuite, de la conversation continuelle entre États 23 ,

ce discours de base connut une modification. Tout comme par


exemple pour le droit public actuel, « le droit, d’une part, et la
science ou la théorie du droit de l’autre, emploient des concepts
différents 24 ». L’étude du droit des gens du Grand Siècle, par

exemple, ne peut s’arrêter au constat que les juristes français


s’effacent comme théoriciens du politique, ou qu’ils se bornent à
légitimer la volonté royale 25 .

Étant donné l’état d’affaiblissement extrême de la France après


Utrecht, les capacités matérielles du nouveau souverain, Louis XV,
étaient bien réduites. La guerre était considérée par les souverains
d’Ancien Régime comme une arme appropriée pour régler un
différend 26 . Les recherches récentes de James Whitman sur la

guerre vue comme duel ou contrat aléatoire entre belligérants au


XVIIIe siècle le confirment 27 . Cependant, le recours à la guerre

n’était pas seulement limité par un affaissement temporaire –


comme dans le cas de la France après 1713. À chaque instant, un
éventail de possibilités d’action diplomatiques pouvait se présenter.
Arbitrage, médiation, représailles, diplomatie de congrès… sont des
moyens d’action récurrents de la Société des Princes 28 .

Le cadre essentiel des relations internationales en Europe


reposait essentiellement sur un équilibre des puissances, plutôt que
sur une hégémonie. En témoignent les guerres de coalition en Italie
au XVIe siècle ou les conflits opposant les Habsbourgs aux Bourbons
29 . Par conséquent, aucun souverain ne fut « legibus solutus »
dans l’interaction internationale. L’hégémonie étant synonyme de la
négation du droit international même, l’organisation de la
coexistence entre États ne pouvait se passer de normes de conduite.

Les renonciations
Les renonciations relèvent-elles du droit interne ou du droit des
traités ? La réponse est en partie donnée par un de nos anciens
maîtres, Émile Bourgeois. Dans son ouvrage classique sur la
Diplomatie secrète au XVIIIe siècle, il définit la clef de voûte du système
d’Utrecht : les renonciations au trône de France prononcées par
Philippe d’Anjou 30 , petit-fils de Louis XIV et roi d’Espagne

depuis fin 1700. Classer les renonciations comme une question de


droit français interne, c’est passer outre l’esprit de l’époque, les
mentalités, les catégories d’actions des diplomates, non seulement
français, mais européens. L’opinion bien connue de Torcy, qui mit
Bolingbroke en garde pendant les négociations de la fin de guerre,
ne peut être qu’un point de départ 31 .

Tout d’abord, il faut rappeler que la question de la succession


d’Espagne, qui était formellement à l’origine de la guerre de
Succession de 1700 à 1714, était au cœur des négociations des
diplomates de Louis XIV, de sa minorité jusqu’à sa mort 32 . La

monarchie composite d’Espagne, principal objet d’une confrontation


entre la France et les Habsbourg de Vienne, était simplement trop
importante pour tomber dans l’escarcelle d’un des candidats. Par
conséquent, dès 1668, date d’un traité secret entre Louis XIV et
l’empereur Léopold Ier, l’idée d’un partage inévitable du gâteau fit
son chemin 33 . Or, cela signifia abandonner les arguments tirés

du droit privé (comme du côté français le fameux « moyennant »


inséré au contrat de mariage de Louis XIV, ou encore le droit de
dévolution, prétexte pour envahir les Pays-Bas espagnols) ou des
divers droits nationaux (côté autrichien, les testaments de Philippe
IV et Charles II d’Espagne, qui attribuaient l’ensemble de la
monarchie à un seul candidat, afin de garder le patrimoine
dynastique intact). Les traités de partage conclus entre Louis XIV et
Guillaume III à la fin du siècle illustrèrent le même principe. L’issue
de la guerre de Succession était connue d’avance. La confrontation
armée ne servit qu’à démontrer l’impossibilité d’une victoire totale
d’un des deux camps.
La logique de partage nécessitait une architecture conceptuelle
permettant d’éviter des prétentions ultérieures remettant en cause
la scission des pays espagnols, et de concilier la solution trouvée
avec les situations dynastiques internes 34 . La Grande-Bretagne,

qui insista sur la renonciation de Philippe v au trône de France,


voulait éviter une concentration des royaumes d’Espagne et de
France entre les mains d’une même personne. Ceci s’opposait à la loi
fondamentale d’indisponibilité de la couronne. Néanmoins, le
Parlement de Paris procéda à l’enregistrement du traité. Bien que
contestée initialement, la solution ne fut jamais mise en cause dans
les faits. Louis XV produisit un premier héritier le 4 septembre 1729.
La question juridique, par contre, fut vivement débattue. Les
partisans d’une alliance bourbonne, issus de la Vieille Cour de Louis
XIV, contestèrent la légitimité du Régent, Philippe d’Orléans, neveu
du grand roi et premier successeur en cas de décès du roi mineur. Ce
dernier chercha des appuis externes, en s’alliant à Georges Ier, roi de
Grande-Bretagne, qui régnait à l’exclusion de tous les prétendants
catholiques à ce trône, sur la base de l’Act of Settlement, voté par le
Parlement anglais 35 .

De concert, Georges Ier et le Régent mirent Philippe v à genoux


quand celui-ci contesta l’issue du congrès d’Utrecht. En août 1718,
une invasion espagnole de l’Italie fut virtuellement annihilée par la
destruction de la flotte espagnole au Cap Passaro 36 .

Formellement, la France et la Grande-Bretagne secoururent


l’Empereur agressé, sur base d’une convention d’alliance. Plus
fondamentalement, le Régent et Georges Ier exécutèrent un système
de clauses de garanties, qui confirma la hiérarchie entre traités,
vecteurs de consensus politique dans l’arène des souverains, et les
normes internes, même les plus fondamentales, conçues au profit
d’une seule des parties en cas de litige. Peu importe la violation de
normes internes, « le consentement de tous les peuples et tous les
États suffisent à établir un titre légal et inattaquable 37 ». Bien

sûr, ce système garantissait essentiellement des concessions


unilatérales obtenues lors des négociations, comme l’Asiento ou le
vaisseau de permission anglais. Néanmoins, l’acceptabilité en reposa
sur le consensus autour d’une règle généralisée, celle du système des
garanties des ordres de succession, qui fournit un prétexte valable
pour réprimer la contestation espagnole 38 . Très vite après la

victoire navale anglaise, le 25 septembre 1718 le Régent mit


d’ailleurs fin au système de la Polysynodie, pour désigner Dubois
comme secrétaire d’État des affaires étrangères 39 .

Philippe V, « gouverné par son animosité personnelle contre


Charles VI et le Régent, plutôt que par quelque Raison d’État que ce
soit 40 », répondit en s’appuyant sur les normes fondamentales

françaises 41 . Lors des affrontements entre les armées de terre,

l’Espagne répandit des tracts dans le Midi, essayant de fomenter une


insurrection contre le Régent, mettant en avant Philippe V comme le
légitime successeur de Louis XIV et comme le protecteur le plus
naturel de son neveu, Louis XV. De même, sur le plan inter-princier,
l’Espagne nia les solutions d’Utrecht. Philippe v n’avait pas conclu de
traité de paix définitif avec l’empereur Charles VI, et se trouva
toujours dans une situation de neutralité concernant l’Italie 42 .

« La nécessité commune a toutes les Puissances de l’Europe de se


delivrer du poids et des malheurs de la guerre […] passa 43 »

outre l’opposition continue entre les deux protagonistes. Ainsi, les


articles d’Utrecht, Rastatt et Bade ne contenaient que ce qui « fut
provisionnellement statué ». Envahissant la Sardaigne puis la Sicile,
il essaya de faire revivre les prétentions de ses prédécesseurs,
auxquelles il avait pourtant renoncé en 1712 ! Philippe dut laisser
s’échapper l’île de Sardaigne à l’empereur Charles VI 44 , et dut

céder la Sicile à Victor Amédée II, duc de Savoie 45 . L’Espagne

était chassée de l’Italie, à l’exception de Porto Longone sur l’île


d’Elbe.
D’un point de vue juridique, la hiérarchie ainsi imposée entre
droit des traités et normes de succession ou droit impérial n’était
bien sûr pas élaborée dans une jurisprudence ou une doctrine
raffinée 46 . Ces principes restaient limités à la communauté des

diplomates, commis et hommes politiques, à défaut de juridiction


internationale compétente pour les disputes entre souverains.

Le système des garanties


Le système de garanties franco-anglais fut l’ouvrage de deux
diplomates de calibre exceptionnel : Guillaume Dubois, précepteur,
ami, envoyé secret puis secrétaire d’État et premier ministre du
Régent et James Stanhope, principal ministre de Georges Ier. Leur
collaboration intense aboutit au traité de la Quadruple Alliance du 2
août 1718 47 . Au lieu de punir Philippe V, Dubois et Stanhope

appliquèrent la logique d’équilibre et de priorité des traités sur les


normes internes à la situation italienne, compliquée comme
toujours. Le processus avait été long. Les premières ouvertures en
direction de l’Angleterre datant de mars et avril 1716 furent
initialement refusées par Stanhope qui donnait la priorité au
contentieux bilatéral franco-anglais (Dunkerque 48 , éviction du

Prétendant) et à l’alliance classique des Puissances Maritimes avec


l’Empereur. Le Régent dut composer avec la vieille cour, qui
préconisait l’alliance bourbonne avec Philippe V. Ce dernier jugea
bon de revendiquer la Sicile en cas de cession par Victor Amédée à
un tiers, en invoquant son droit de réversion.
Le 10 août 1716, la diplomatie discrète et parallèle de Dubois se
transforma en une mission officielle comme ambassadeur
extraordinaire, le rang le plus respecté parmi les agents 49 ,

pourvu d’instructions. Georges Ier était au début hostile à l’entreprise


française, forçant Stanhope à lui demander la permission pour
entamer des pourparlers, à trois reprises 50 . Dubois logeait à

Hanovre dans les quartiers du ministre anglais, derrière une porte


dérobée, afin de ne pas attiser les suspicions impériales. Les
suspicions de Stanhope contre les prétentions françaises furent
difficiles à vaincre. Finalement, le dossier du port de Dunkerque,
dont la Grande-Bretagne avait obtenu la destruction dans le
neuvième article du traité de paix bilatéral conclu à Utrecht, servit
de monnaie d’échange. Deux mois passèrent avant que Dubois ne pût
se déplacer en Hollande avec un projet de traité d’alliance destiné à
attirer les États généraux dans une alliance triangulaire. Entretemps,
la présence de 40 000 soldats russes au duché de Mecklembourg,
limitrophe du Hanovre cher à Georges Ier, et des rumeurs d’une
possible combinaison entre le Prétendant et la Suède, en guerre avec
Georges Ier comme électeur de Hanovre 51 , précipitèrent la

conclusion d’un traité de garantie bilatéral. Stanhope voyait ce


dernier au début comme n’englobant que les intérêts des parties
intéressées, et non ceux des souverains en Italie, où Charles vi
exigeait une modification de la répartition d’Utrecht. Cependant,
Dubois réussit à convaincre les Anglais de garantir l’ensemble des
traités de paix, incluant donc la répartition des possessions
espagnoles transalpines.
La « Triple Alliance » stipulait vouloir garantir 52 :
« Tous et chacun des articles des. Traitez de Paix en tant qu’ils regardent les
Intérêts desd. Trois puissances respectivement et de chacune d’Icelles en
particulier ; et ensemble les successions de la Grande Bretagne dans la Ligne
Protestante […] l’execution de toutes les conventions contenuës dans lesdits
articles, en tant comme cydessus. »
La garantie de la succession en France « suivant les susdits
Traitez » au même pied que celle de la couronne de Grande-Bretagne
entraînait plusieurs conséquences. D’abord, les ordres
constitutionnels anglais et hollandais faisaient en sorte que ni l’une
ni l’autre partie contractante ne pouvait constituer une menace aux
prétentions éventuelles du Régent sur le trône de France. Écarter
Philippe v d’Espagne ne se fit qu’à travers la reconnaissance de
l’autonomie du Parlement anglais 53 .

Ensuite, pour appliquer la logique juridique fondant sa légitimité


en tant que prétendant potentiel au trône de France, le Régent se lia
pieds et mains au service de juristes, « instruits d’histoire et de droit
public, non pas portefaix de literature, mais avisés et sages », dans
les mots de Colbert de Torcy 54 . Signer le traité de la Triple

Alliance allait contre les opinions des juristes de droit interne les
plus avisés, comme Jean-Antoine de Mesmes (président à mortier du
Parlement de Paris 55 ), Henri-François d’Aguesseau (procureur-

général 56 ) ou Joly de Fleury (avocat-général). Ces derniers

combattirent la renonciation de Philippe v lors de sa présentation au


Parlement de Paris le 15 mars 1713 57 . En faisant renoncer son

petit-fils, Louis XIV éliminait un petit-fils de France de la succession,


ce qui nuisait potentiellement à la continuité de l’État et à l’unicité
de la transmission de la couronne 58 . Il n’était pas à exclure que

la France se retrouvât sans héritier mâle du trône : « Ny le Prince


peut aliéner l’Estat ni l’Estat ne peut perdre son Prince 59 . »

Appelé au trône par la naissance, aucun enfant de France ne pouvait


échapper à cette vocation. Ensuite, l’invalidité de la renonciation de
Marie Thérèse d’Autriche ayant formé la base des prétentions
françaises sur le trône d’Espagne, Philippe V risquait de se retrouver
les mains vides entre deux trônes. Fondamentalement, l’exclusion de
Philippe v en France revenait à une application du droit d’aubaine,
que le roi d’Espagne aurait à craindre en cas de revirement en faveur
de Charles VI : « Si les temps venoient à changer, si la Maison
d’Autriche faisoit revivre ses prétensions, s’il se formoit un parti en
Espagne contre l’authorité de ce Prince, on ne manqueroit pas de
dire qu’il est étranger 60 . »

En 1713, imposer la publication des lettres patentes autorisant


Philippe d’Anjou à renoncer au trône de France 61 , fut une

nécessité absolue pour la survie de l’État. Louis XIV réussit en


invoquant l’intérêt supérieur de la préservation, « ne consentant à la
renonciation qu’après avoir inutilement tenté toutes les autres voyes
de parvenir à la Paix 62 ». Cependant, quatre ans après, en 1717,

il n’y alla plus de la survie de la France, mais des fondements d’une


politique extérieure nouvelle. Plus libre de contrainte que ne le fut
son oncle, Philippe d’Orléans choisit l’application du principe non-
hégémonique. Séparer la France et l’Espagne n’était qu’un exemple
spécifique de la règle générale d’équilibre des pouvoirs. Ainsi, l’abbé
de Saint-Pierre y vit un moyen de soumettre les souverains de
l’Europe à un arbitrage permanent, qualifiant le processus de 1712-
1713 de « renonciation solemnelle, la baze du Traité d’Utrecht, & de
la liberté de l’Europe 63 ». Si la pratique diplomatique du début

du XVIIIe siècle connut un « droit public de l’Europe » ou ius publicum


europaeum 64 , les renonciations en constituent bien le

fondement essentiel. Toute analyse visant aller au-delà de la seule


doctrine ne peut les contourner.
Stanhope avait réussi à écarter temporairement les affaires
italiennes par les dernières phrases de cette clause. Cependant,
l’invasion espagnole de la Sardaigne six mois plus tard contraignit à
envisager une solution adaptée, puisque « rien ne pouvoit estre plus
dangereux pour la France, et mesme pour la liberté de toute
l’Europe, que l’établissement de la domination de la maison
d’Autriche en Italie 65 ». Charles VI avait été contraint, par le

traité de neutralité de 1713, à limiter ses troupes en péninsule à 20


000 hommes et à ne point avoir recours à la force armée pour le
règlement de différends. Cependant, l’invasion espagnole cassa la
raison d’être des restrictions imposées à l’Empereur. Pour satisfaire
les ambitions de Philippe V sur la péninsule et à celles de Charles VI
sur la Sicile, le traité devait donc infléchir à la fois le droit féodal
impérial (régissant les relations des fiefs impériaux avec l’Empereur
66 ) et le traité bilatéral entre l’Espagne et la Savoie. L’abbé

Dubois consulta ses spécialistes juridiques à Paris : l’avocat le Roy,


l’archiviste des affaires étrangères Saint-Prest 67 , le
généalogiste royal Nicolas-Pascal Clérembault 68 , les abbés

Bignon et Targny de la Bibliothèque du Roi. Le catalogue de la


bibliothèque de Dubois, vendue aux enchères à La Haye après son
décès, compte pas moins de 4 689 ouvrages juridiques (15,67 % du
total 69 ).

Philippe dut confirmer ses renonciations aux parties de


l’héritage espagnol contrôlées par l’Empereur, tout comme ce
dernier dut le faire pour les siennes. En échange, l’Empereur obtint
la Sicile contre la Sardaigne au détriment du duc de Savoie 70 , et

Philippe V trouva ses prétentions sur les duchés de Parme, Plaisance


et le grand-duché de Toscane confirmées par traité. Si les droits de
don Carlos ne furent qu’« expectatifs », garantis par une «
Anwartschaft 71 », c’est-à-dire une promesse impériale de ne lui

conférer l’investiture de ses nouveaux fiefs italiens qu’à l’extinction


des lignées Farnèse et Médicis, le respect de ces obligations fut
inéluctable tout au long du lent processus diplomatique qui mena à
son installation, de 1717 à 1731 72 .

L’élaboration de ce dernier dossier dura jusqu’en 1733 et vit des


alliances perpétuellement changeantes. Cependant, il ne faut pas se
concentrer sur le caractère précaire, hobbesien, de ces contrats
entre sujets libres de toute contrainte, comme le fait l’étude de la
seule doctrine ou des traités publiés. À l’aide de la correspondance
des ambassades française à Londres et anglaise à Paris, ainsi que de
correspondances particulières et de mémoires élaborés sortant des
plumes des commis des États, nous avons réussi à reconstruire la
permanence du dialogue diplomatique. La mort subite de Stanhope à
la suite d’une apoplexie en pleine session de la Chambre des Lords ou
celle de Dubois, victime d’un abcès malin à la vessie 73 , ne

mirent pas fin au système. En réalité, les solutions proposées par


Dubois et Stanhope étaient le prolongement des conceptualisations
juridiques fondées sur un état de fait irréversible : la confrontation
des forces tout au long du XVIIe siècle. Personne ne voulait remettre
l’équilibre européen en jeu. Tous les participants à la négociation en
étaient bien conscients, alors que l’Empereur et Philippe v
n’arrivaient pas à enterrer la hache de guerre verbale. Ils y furent
cependant contraints dans des pourparlers où la France et la Grande-
Bretagne, qui avaient tenu la plume des traités d’Utrecht et en
avaient le mieux internalisé les conséquences, agirent comme
médiateurs et transformèrent inexorablement les prétentions des
antagonistes. Dans les contours d’une négociation qui ne pouvait se
terminer en affrontement militaire, la seule option disponible était
celle du recours aux arguments juridiques.
Le dernier secrétaire d’État des Affaires étrangères de Louis XIV
s’était donné comme objectif d’imprégner les futurs diplomates de
l’étude des sources et actes historiques indispensables à la
construction d’un raisonnement juridique sur des questions précises
de politique étrangère. Hélas ! L’assiduité des auditeurs de
l’Académie Politique 74 fit tellement défaut, que le projet fut

abandonné. Néanmoins, ceci n’empêcha pas la formation pratique


des diplomates sur le tas, ni celle des premiers commis, tel Antoine
Pecquet père 75 et fils 76 , Nicolas-Louis Le Dran 77 ou

Gabriel de la Porte du Theil 78 . Côté anglais, la plupart des

diplomates firent des études de langues classiques au niveau


secondaire, à Eton, ou à Cambridge, soit des études de droit à
l’étranger, comme notamment ici à Utrecht, dans le cas de Lord
Polwarth 79 , ministre plénipotentiaire de Georges Ier à Cambrai.

Les diplomates français ou anglais ne reçurent donc pas de


formation de « Sciences Po » ou de l’Ena. S’ils étaient formés, c’était
surtout en langues. Le latin était toujours la « langue commune » de
la diplomatie et du droit international 80 , liant la plupart des

acteurs dans une culture classique commune. Cependant, dans la


pratique, le discours juridique, mixte, complexe 81 , hybride ou

encore pluraliste 82 , était partout. Issu de la matrice générale du

droit romain et du droit canonique, la science du droit de la nature


ou du droit des gens était une source d’inspiration comme les autres.
Le « ius proprium », c’est-à-dire les normes coutumières constituant
le droit impérial, le droit féodal ou le droit de succession, était
accessible grâce aux collections de Schweder 83 ou Glafey
84 (en allemand), soit de Rousset de Missy (en français 85 ).

En des termes bourdieusiens, les diplomates et bureaucrates se


construisirent un champ à part, où les plus expérimentés d’entre eux
jouaient un rôle de gardien, s’appuyant sur leur prestige et influence
politique pour cerner les contours des discussions et exercer une
influence déterminante sur l’« habitus » des négociateurs. Lors de la
médiation franco-anglaise au congrès de Cambrai (1722-1725) 86

par exemple, les contraintes conceptuelles du traité de la Quadruple


Alliance, œuvre de Dubois et Stanhope, auquel avaient cependant
adhéré l’Empereur et le roi d’Espagne, servirent de fouet pour casser
l’arrogance des plénipotentiaires impériaux Penterriedter 87 et

Windischgrätz, ou l’obstination des espagnols Beretti Landi 88 et

Santistevan 89 . La Chancellerie de l’Empire 90 considérait

les successions italiennes de la Quadruple Alliance comme une


affaire interne, où le droit féodal impérial était applicable, même à
l’exclusion de la paix de Westphalie. Cependant, la reconnaissance
des territoires comme des « feudus sacri imperii masculinis » dans
l’article v du traité dépendait de l’accession des enfants de la reine
espagnole Elisabeth Farnèse. Une femme au comportement politique
assez viril, mais aucunement un homme en droit successoral.
De 1725 à 1733, l’Europe fut bouleversée par un jeu d’alliances
changeantes 91 , débordant sur la guerre de Succession de

Pologne et, in fine, sur la guerre de Succession d’Autriche. Pour


beaucoup d’historiens, ces épisodes sont l’illustration parfaite que
des garanties données par traité n’engageaient que ceux qui y
croyaient. La gestion quotidienne de la politique étrangère n’aurait
alors servi que les intérêts ponctuels et personnels d’un cercle
restreint. Bien entendu, avec le temps, la signification des concepts
de 1716 ou 1718 évoluait au fur et à mesure que les circonstances qui
étaient à la base de leur production se modifiaient 92 . Mais il

faut prendre garde de nier le caractère même de l’interaction entre


souverains. Chaque argument projeté ne l’est que par considération
de la position du récepteur du message. Si les déclarations de guerre
ou manifestes étaient destinés aux opinions publiques, les échanges
épistolaires entre Paris et Londres montrent une remarquable
continuité avec le plus précieux des traités, celui d’Utrecht. Sous le
couvert d’une métaphore désignant la tranquillité publique comme
la balance ou l’équilibre de l’Europe, le principe de priorité
garantissait la prise de décision décentralisée et collective 93 .

Alors que Louis XV, Philippe V, Charles-Emmanuel III de Savoie


et Charles VI s’affrontaient militairement sur le Rhin, à Naples ou
dans le Milanais 94 , le cardinal de Fleury, successeur de Dubois,

concerta ses projets de paix bilatérale avec les Puissances Maritimes


95 . Très peu de négociations étaient véritablement « secrètes ».

Toutes les options disponibles et probables circulaient dans la


communauté diplomatique. L’arsenal argumentatif était commun à
toutes les puissances, mais ne fut jamais mieux mis en œuvre que par
les architectes, la France et la Grande-Bretagne. Par exemple, quand
cette dernière puissance fut laissée à l’écart de la guerre de
Succession de Pologne, l’ambassadeur James Waldegrave 96

n’arrêta pas de proposer le renouvellement des alliances de garantie


de 1716, 1717 ou 1725. Ceci afin de tenir la France à l’écart d’un
éventuel conflit commercial dans les Indes avec l’Espagne, liée
dynastiquement – faut-il le rappeler ? – à la couronne de France.
Parmi les moteurs de la détérioration des relations, on cite
habituellement la garantie de la succession de l’empereur Charles VI.
La « Pragmatique Sanction » de cet empereur, document
constitutionnel interne décrété en avril 1713, suivit une lente
marche à travers les institutions de la monarchie composite
autrichienne. L’objectif final, néanmoins, fut l’obtention d’une
garantie multilatérale par les principales puissances de l’Europe.
Ainsi, l’Empereur, le même qui contesta le traité d’Utrecht, se soumit
à la même logique qui amena le Régent et Georges Ier à se retrouver :
d’éventuels défauts de l’ordre de succession interne (qui préférait les
filles de feu son frère Joseph Ier à celles de Charles VI 97 )

pouvaient être remédiés par des traités. Le traité de paix anglo-


espagnol utilise d’ailleurs la formule de « Lex Pragmatica &
Fundamentalis » pour désigner la séparation des couronnes française
et espagnole 98 , qualifiée de « fondement du salut public […]

toûjours inébranlables […] observée inviolablement » dans le traité


franco-hollandais 99 . Au congrès de Cambrai, Windischgrätz et

Penterriedter présentèrent la Pragmatique comme « une demande à


la vérité commune à toutes les Parties Contractantes de la Quadruple
Alliance 100 ». Successivement, le roi d’Espagne, celui de

Grande-Bretagne, les Provinces-Unies et – après la guerre de


Succession de Pologne, en 1738 – la France reconnurent la
Pragmatique 101 . Charles VI pensa ainsi éviter un scénario

semblable à celui de 1700, où deux prétendants étrangers se


disputeraient le contrôle de l’héritage des Habsbourg. Dans la même
logique, les diplomates anglais Polwarth et Whitworth voyaient en
découler la stabilisation générale du système européen 102 .

Deux ans après, la guerre éclata. Dans le conflit, les deux camps
s’appuyaient à la fois sur le droit des traités (contre la France) et sur
les normes internes de succession (contre Marie Thérèse d’Autriche,
de la part de l’Électeur de Bavière, marié à sa cousine). Les positions
avaient changé…. Cependant, faudrait-il pour autant y voir une
rupture avec l’arène discursive de la paix d’Utrecht ? « Pour se
battre avec quelqu’un, il fait avoir beaucoup de choses en commun
[…] Pour qu’il y ait lutte dans un champ, il faut qu’il y ait accord sur
les terrains de désaccords […] sur les critères mêmes du triomphe, ce
qui fait qu’on peut apparemment parler d’une culture 103 . » Si, à

la paix d’Aix-la-Chapelle, Louis XV abandonna les Pays-Bas


méridionaux, pourtant glorieusement conquis, fut-il « bête comme la
paix », comme le décrièrent certains à Paris, ou, plutôt, conscient des
structures du jeu diplomatique, préconisant avant tout le maintien
de l’équilibre ?

NOTES
1. BÉLY L., Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990 ; DUCHHARDT
H. et ESPENHORST M. (dir.), Utrecht – Rastatt – Baden 1712-1714. Ein europäisches Friedenswerk am
Ende des Zeitalters Ludwigs XIV., Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2013.
2. CORVISIER A., « Présence de la guerre au XVIIIe siècle », BÉLY L., BÉRENGER J. et CORVISIER
A. (dir.), Guerre et paix dans l’Europe du XVIIIe siècle, Paris, SEDES, 1991, p. 13.
3. WOODFINE P., Britannia’s glories: the Walpole ministry and the 1739 war with Spain,
Woodbridge, Royal Historical Society, 1998.
4. BROWNING R., The War of the Austrian Succession, New York, St Martin’s Griffin, 1995.
5. BLACK J., British foreign policy in the age of Walpole, Edinburgh, Donald, 1984; CAMPBELL P.,
Power and politics in Old Regime France, 1720-1745, London, Routledge, 1996; Coxe W., Memoirs of
the Life and Administration of Sir Robert Walpole, Earl of Orford, London, Longman, Hurst, Rees,
Orme, and Brown, 1816 [1798]; DUNTHORNE H., The maritime powers 1721-1740. A study of Anglo-
Dutch relations in the age of Walpole, New York, Garland Publishing, 1986; PEARCE S., The great
man Sir Robert Walpole: scoundrel, genius and Britain’s first Prime Minister, London, Jonathan
Cape, 2007; VAUCHER P., Robert Walpole et la politique de Fleury (1731-1742), Paris, Plon, 1924;
WILSON A., French Foreign Policy during the Administration of Cardinal Fleury: a study in diplomacy
and commercial development, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1936.
6. BÉLY L., Les relations internationales en Europe (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, Presses
universitaires de France, 1992.
7. GAURIER D., Histoire du droit international, Rennes, Presses universitaires de Rennes,
2014.
8. JOUANNET E., Emer de Vattel et l’émergence doctrinale du droit international classique, Paris,
Pédone, 1998. Cf. la contribution d’Elisabetta Fioccha Malaspina dans ce volume, p. 85-96.
9. VAN BYNKERSHOEK C., Quaestionum iuris publici libri duo (transl. Frank Tenney),
Washington, Carnegie Institute, 1930 [1737] ; cf. la contribution de Dominique Gaurier dans
ce volume, p. 261-269.
10. LE ROY LADURIE E., L’Ancien Régime. II : L’absolutisme bien tempéré (1715-1770), Paris,
Hachette, 1991, p. 93.
11. GROTIUS H., Le droit de la guerre et de la paix (trad. J. BARBEYRAC), Amsterdam, P. de
Coup, 1724. Signalons également la version d’Antoine de Courtin (1622-1685), Le droit de la
guerre et de la paix, par M. Grotius, Paris : A. Seneuse, 1687, 2 vol.
12. STOLLEIS M., Histoire du droit public en Allemagne – La théorie du droit public impérial et la
science de la police (1600-1800), Paris, Presses universitaires de France, 1998.
13. RÉAL DE CURBAN G., La science du gouvernement, tome cinquième contenant le droit des
gens, Paris, Les libraires associés, 1764 ; MESTRE J.-L., « La science du gouvernement de
Gaspard de Real », États et pouvoir, la réception des Idéologies dans le Midi, colloque de Toulouse
des 22 et 23 octobre 1982, Collection de l’Association française des historiens des idées
politiques, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix Marseille III, 1982, p. 101-115.
14. VEC M., « Grundrechte der Staaten. Die Tradierung des Natur-und Völkerrechts der
Aufklärung », Rechtsgeschichte, vol. 18, 2011, p. 66-94.
15. CRAWFORD J., « Chance, Order, Change : The Course of International Law », Recueil des
cours de l’Académie de droit international de La Haye, vol. 365, 2013, p. 49.
16. Ibid., p. 67.
17. Ibid., p. 66.
18. KOSKENNIEMI M. From apology to utopia: the structure of international legal argument,
Cambridge, Cambridge University Press, 2005 [1989].
19. HALPÉRIN J.-L., « L’histoire du droit international est-elle compatible avec les
théories positivistes ? », DUPUY P. et CHETAIL V. (dir.), The Roots of International Law-Les
fondements du droit international. Liber Amicormum Peter Haggenmacher Leiden, Martinus
Nijhoff, 2014, p. 365-386.
20. KRATOCHWIL F., Rules, norms, and decisions: on the conditions of practical and legal
reasoning in international relations and domestic affairs, Cambridge, Cambridge University
Press, 1989.
21. BULL H., The anarchical society: a study of order in world politics, London, Macmillan,
1977.
22. BOURDIEU P., Sur l’État : Cours au Collège de France (1989-1992), Paris, Éditions du Seuil,
2011.
23. DE LA SARRAZ DU FRANQUESNAY J., Le ministre public dans les cours étrangères, ses fonctions,
et ses prerogatives, Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1731, p. 104-132.
24. TROPER M., Le droit et la nécessité, Paris, Presses universitaires de France, 2011, p. 256.
25. CHURCH F., « The Decline of the French Jurists as Political Theorists, 1660-1789 »,
French Historical Studies, no 1, 1967, p. 1-40.
26. NYS E., Le droit de la guerre et les précurseurs de Grotius, Bruxelles, Muquardt, 1882.
27. WHITMAN J., The Verdict of Battle: The Law of Victory and the Making of Modern War,
Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2012.
28. DUCHHARDT H. (dir.), Zwischenstaatliche Friedenswahrung im Mittelalter und Früher
Neuzeit, Köln, Böhlau, 1991.
29. LIVET G., L’équilibre européen de la fin du XVe à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Presses
universitaires de France, 1976.
30. Renunciation jurada de Felipe Duque de Anjou como Rey de España à la Corona de Francia…,
Madrid, 5 novembre 1712, CUD VIII/1, nr. CXXXVI, p. 310-312 ; Renonciation avec Serment,
de Philippe Petit-Fils de France, Duc d’Orléans à la Couronne d’Espagne, & a toute esperance
d’y pouvoir succéder un jour, lui, ses Enfans, & ses Descendants, Paris, 19 novembre 1712,
ibid., nr. CXL, p. 314-316 ; Renonciation avec Serment de Charles Fils de France Duc de Berri
à la Couronne d’Espagne, & à tout Droit d’y pouvoir un jour succeder, lui ou ses Descendants
à perpetuité, Marly, 24 novembre 1712, Ibid., nr. CXLI, p. 316-317. Les renonciations de
Philippe V furent insérées dans l’article VI du traité de paix franco-anglais du 11 avril 1713
(ibid., nr. CLI, p. 340), celles de Berry et Orléans dans celui conclu entre Louis XIV et Victor
Amédée II de Savoye (Utrecht, 11 avril 1713, ibid., nr. CLV, p. 362-366, art. VI).
31. Réponse de Bolingbroke : « Mais vous nous permettrez aussi de croire en
Angleterre qu’un prince peut se départir de ses droits par une cession volontaire, et que
celui en faveur de qui il auroit fait la renonciation pourroit être soutenu avec justice dans
ses prétentions par les puissances qui en auroient garanti. » COLBERT DE TORCY J.B., Mémoires
du marquis de Torcy, Paris, Foucault, 1828, I, p. 155.
32. LEGRELLE A., La Diplomatie française et la Succession d’Espagne : 1659-1725, Paris, Pichon,
1892, vol. IV ; MIGNET A., Négociations relatives à la Succession d’Espagne sous Louis XIV, Paris,
Imprimerie Royale, 1835.
33. BÉRENGER J., « Une tentative de rapprochement entre la France et l’Empereur », D.
TOLLET (dir.), Guerres et paix en Europe Centrale aux époques moderne et contemporaine : mélanges
d’histoire des relations internationales offerts à Jean Bérenger, Paris, Presses de l’université de
Paris-Sorbonne, 2003, p. 221-236.
34. DHONDT F., « From Contract to Treaty: the Legal Transformation of the Spanish
Succession, 1659-1713 », Revue d’histoire du droit international, no 2, 2011, p. 247-274.
35. HATTON R., George I, New Haven, Yale University Press, 2001 [1978].
36. « Quel autre party a-t-Elle a prendre, ses troupes de terre étant enfermées dans la
Sicile, et pouvant étre livrées a la discretion des Imperiaux ? » (Saint-Saphorin à Stair,
Vienne, 24 août 1718, NA, SP, 78, 162, f. 114 ro).
37. « The unanimous consent of all the States, and People concern’d, is sufficient to form a
lawfull Title and cannot well be disputed » (Polwarth et Withworth à Carteret, Cambrai, 20 mai
1724, NA, SP, 78, 174, f. 23 vo).
38. « Notre commerce ne sera jamais solidement etably, qu’autant qu’il sera fondé sur
la terreur qu’on leur imprimera » (Saint-Saphorin à Stair, Vienne, 24 août 1718, NA, SP, 78,
162, f. 114 ro). Même si la phrase de Saint-Saphorin paraît forte et décidée, il faut apporter
une nuance essentielle : les relations commerciales franco-espagnoles étaient de nature à
prôner la paix, plutôt que la guerre, ayant regard aux actifs détenu par des personnes
privées françaises en Espagne. En cas de saisie unilatérale par l’Espagne, ces derniers
auraient pu faire pression sur le Régent pour se retirer de l’alliance anglaise. Pour Dubois, il
fallait des provocations espagnoles menant la France à se laisser entraîner dans un conflit
bilatéral anglo-espagnol, plutôt qu’une déclaration immédiate, qui risquait de faire éclater
des problèmes internes (Stair à James Stanhope, Paris, 5 octobre 1718, NA, SP, 78, 162, f. 207
vo -208 ro). Les États généraux, par contre, qui avaient décidé de rester neutres, pouvaient
pleinement jouir des avantages du « medius in bello », en conservant leur commerce avec
l’Espagne et ses opposants. SCHNAKENBOURG E., Entre la guerre et la paix : neutralité et relations
internationales, XVIIe-XVIIIe siècles, Rennes, Presses universitaries de Rennes, 2013, p. 41-45.
39. Par conséquent, le titre de secrétaire d’État des affaires étrangères échappa à
Colbert de Torcy, qui le détenait toujours depuis la mort de Louis XIV d’Huxelles (président
du conseil des affaires étrangères) et Villars (président du conseil de la guerre) perdirent
également leurs fonctions. SAMOYAULT J.-P., Les bureaux du secrétariat d’État des Affaires
étrangères sous Louis XV, Paris, Pedone, 1971, p. 38.
40. « Govern’d more by his personal animosity ag[ains]t the Emp[ero]r & Reg[en]t, than by any
reason of state » (James Stanhope à Stair, Bayonne, 2 septembre 1718, NA, SP, 78, 162, f. 112
ro).
41. Notons également un récit de Rottembourg (ambassadeur de Louis XV à Madrid) à
Chauvelin, traduit dans les archives anglaises, Madrid, 13 janvier 1728, NA, SP, 78, 189, f. 24
ro, jouant sur la rancœur du petit-fils de Louis XIV: « I desired him [Philippe V] to remember,
that the Emperor [Charles, comme archiduc] had lodged in this same Pardo where I had the honour to
speak to him, that it was at the Head of a French army, that he had turned him out of the Capital City
of his Dominions [éviction de Charles VI de Madrid en 1706 et 1710] & from this same Castle. »
42. Convention faite entre les Parties Belligerantes, par la Mediation des
Plenipotentiaires Anglois, pour l’évacuation de la Catalogne, & pour un Armistice en Italie,
Utrecht, 14 mars 1713, CUD VIII/1, nr. CXLVII, p. 327-330.
43. « Mémoire pour servir d’instruction au s[ieu]r abbé du Bois con[seille]r d’estat
ord[inai]re et au con[sei]l des affaires etrangeres, secretaire du cabinet du Roy, allant en
Angleterre pour le service de sa Majesté », Paris, 10 septembre 1717, AAE, CP, Angleterre,
30, f. 8 ro -32 vo.
44. Art. XXX, Traité de paix entre Charles VI et Louis XIV, Rastatt, 6 mars 1714, CUD
VIII/1, nr. CLXX, p. 420.
45. Instrumento de la Cession del Reyno de Sicilia, hecho por el Serinissimo Duque de Anjou,
como Rey de España, a Victor Amadeo Duque de Saboya…, Madrid, 10 juin 1713, CUD, VIII/1, nr.
CLXII, p. 389-392 ; Traité de Paix et d’Alliance entre Philippe Duc d’Anjou, comme Roi
d’Espagne, & Victor Amédée Duc de Savoye, Utrecht, 13 août 1713, ibid., nr. CXLVI, p. 401-
403. MONGIANO E., « Universae Europae securitas » I trattati di cessione della Sardegna a Vittorio
Amedeo II di Savoia, Torino, Giappichelli Editore, 1995.
46. KOLB R., « L’article 103 de la Charte des Nations unies », Recueil des Cours de
l’Académie de droit international de La Haye, vol. 367, 2013 ; PETERS A., « Rechtsordnungen und
Konstitutionalisierung : Zur Neubestimmung der Verhältnisse », Zeitschrift für öffentliches
Recht, vol. LXV, 2010, p. 3-63.
47. Traité d’alliance entre Charles VI, Louis XV et Georges Ier, Londres, 2 août 1718,
CUD VIII/1, nr. CCII, p. 531-541.
48. DHONDT F., « “The cursed sluices of Dunkirk” : Dunkerque, thermomètre des
relations franco-britanniques après Utrecht », RYCKEBUSCH O. et OPSOMMER R. (dir.), Guerre,
frontière, barrière et paix en Flandre, Ypres, Stadsarchief Ieper, 2014, p. 124-141.
49. DE CAILLIÈRES F., De la manière de négocier avec les souverains, Paris, 1716, p. 66.
50. WILLIAMS B., Stanhope. A Study in Eighteenth-Century War and Diplomacy, Oxford,
Clarendon Press, 1932, p. 222.
51. “Raisons qui ont engagé le Roy d’Angleterre en qualité d’Électeur de Brunswick et
de Lunebourg de se declarer contre la Suède (traduites de l’allemand)”, AAE, CP, Angleterre
(suppl.), 5, f. 251 ro -254 ro.
52. Art. V, Traité d’alliance entre Louis XV, Georges Ier et les États généraux, La Haye,
4 janvier 1717, CUD VIII/1, nr. CLXXXVI, p. 484-488.
53. Dans la mesure où la garantie des ordres de succession sépare les normes de droit
divin d’accords rationnels et politiques, légitimés par le consentement d’une assemblée
représentative (NYS E., Idées modernes, droit international et franc-maçonnerie, Bruxelles,
Weissenbruch, 1908, p. 22 ou MANDROU P., L’Europe « Absolutiste » : Raison et Raison d’État, 1649-
1775, Paris, Fayard, 1977, p. 109) ont cru y voir l’avènement de la raison.
54. BASCHET A., Histoire du dépôt des Archives des Affaires étrangères, à Paris, au Louvre, en
1710 ; à Versailles, en 1763 ; et de nouveau à Paris en divers endroits depuis 1796, Paris, Plon, 1875,
p. 121, 125.
55. Archives nationales (Paris), Carton X 1B, 9009 (« Parlement civil, Lettres patentes,
août 1711-juillet 1713 »), liasse « Patentes mars 1713 R », pièce XV, f. 5 ro, citée par de
BOURBON-PARME S. de, Le traité d’Utrecht et les lois fondamentales du royaume, Paris, Librairie
Honoré Champion, 1914, p. 117.
56. D’AGUESSEAU H.-F., « Observations sur la renonciation de Philippe V, février 1713 »,
AAE, CP, Angleterre, 220, f. 62 ro -71 vo (copie). STOREZ I., Le chancelier Henri François
d’Aguesseau (1668-1751), monarchiste et libéral Paris, Publisud, 1999.
57. BAUDRILLART A. « Examen des droits de Philippe V et de ses descendants au trône de
France, en dehors des renonciations d’Utrecht », Revue d’histoire diplomatique, vol. III, 1889,
p. 161-191 et 354-384.
58. BÉLY L., La société des princes XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1999, p. 345.
59. D’AGUESSEAU H.-F., « Observations sur la renonciation de Philippe V, février 1713 »,
AAE, CP, Angleterre, 220, f. 63 ro.
60. Ibid., f. 64 vo.
61. Lettres patentes de Louis XIV Roi de France, supprimant celles du Mois de
Decembre 1709, admetant & authorisant la Renonciation de Philippe Duc d’Anjou, comme
Roi d’Espagne, à la Couronne de France…, Versailles, mars 1713, CUD, nr. CXLV, 324-326.
62. DE BOURBON-PARME S., Le traité d’Utrecht et les lois fondamentales du royaume, op. cit., p.
117.
63. CASTEL DE SAINT-PIERRE C.-I., L’Esprit des maximes politiques, pour servir de suite à l’Esprit
des Loix du président de Montesquieu, Utrecht, Schouten, 1717 [1712], p. 381.
64. KOSKENNIEMI M., « The Public Law of Europe. Reflections on a French 18th Century
Debate », LINDEMANN H. et alii (dir.), Erzählungen vom Konstitutionalismus, Baden-Baden, Nomos,
2012, p. 43-73.
65. « Mémoire pour servir d’instruction au s [ieu] r abbé du Bois… », f. 11 ro -vo.
66. SCHÖNBERG R. von, Das Recht der Reichslehen im 18. Jahrhundert. Zugleich ein Beitrag zu
den Grundlagen der bundesstaatlichen Ordnung, Heidelberg/Karlsruhe, Müller, 1977.
67. Jean-Yves de Saint-Prest († 1720), directeur du dépôt des Archives depuis 1682 et de
l’Académie Politique de Torcy, prédécesseur de Nicolas-Louis Le Dran de SAINT-PREST Y.,
Histoire des traités de paix et autres negociations du XVIIe siècle depuis la paix de Vervins jusqu’à la
paix de Nimègue, Amsterdam, J. F. Bernard, 1725.
68. BOURGEOIS E., La diplomatie secrète au XVIIIe siècle, ses débuts. I. Le secret du Régent et la
politique de l’abbé Dubois (Triple et Quadruple Alliances) (1716-1718), Paris, Armand Colin, 1909, p.
285.
69. BIGNON J.-P., Bibliotheca Duboisiana, ou catalogue de la bibliothèque de feu son Eminence
Monseigneur le Cardinal Du Bois, La Haye, Swart & De Hondt, 1725, 4 v. ; DHONDT F., « Kardinaal
Dubois door Hyacinthe Rigaud (1723). Een insider’s view op een bibliotheek van de macht in
de Grand Siècle », Pro Memorie. Bijdragen tot de rechtsgeschiedenis der Nederlanden, no 2
[Themanummer Rechtsiconografie], 2014, p. 45-54.
70. Cette cession fut une violation du droit de réversion contracté par Philippe V dans
son traité de paix bilatéral avec le duc (art. VI, Traité de paix entre Philippe V et Victor
Amédée de Savoye, Utrecht, 13 août 1713, CUD VIII/1, nr. CXLVI, 403). En maintenant le
droit subsidiaire de la maison de Savoye au trône d’Espagne, les arrangements de sortie de
guerre entre les deux monarques feignaient une communauté d’intérêts, qui ne
correspondait cependant pas à la politique suivie ensuite. Conformément aux politiques
classiques de son duché, Victor Amédée de Savoye louvoyait entre Paris, Vienne et Madrid,
au grand dam des médiateurs franco-anglais.
71. VERZIJL H., International Law in Historical Perspective, Leyden, Sijthoff, 1968, III, p. 310.
72. JONES J., Great Britain and the Tuscan Succession Question, 1710-1737, New York, Vantage
Pr, 1999.
73. SCHAUB à Carteret, Versailles, 11 août 1723, NA, SP, 179, f. 5 ro-7.
74. THUILLIER G., La première École d’Administration. L’Académie politique de Louis XIV,
Genève, Droz, 1996.
75. Antoine Pecquet (1668-1728) devint secrétaire du roi en 1716 et devint l’homme le
plus écouté des bureaux des affaires étrangères, s’occupant de correspondance bien au-delà de
ses propres compétences (SAMOYAULT J.-P., Les bureaux du secrétariat d’État des Affaires
étrangères sous Louis XV op. cit., p. 38, 39, 301).
76. Antoine Pecquet jr. (1700-1762) succéda à son père comme premier commis. « Haut,
fier et brusque », sa relation avec Le Dran fut difficile. Associé à l’action politique de
Chauvelin depuis 1727, Antoine Pecquet fils s’imposa comme le principal conseiller du
secrétaire d’état jusqu’à sa chute (ROBINET J.-B. (dir.), « PECQUET, Auteur Politique »,
Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique ou bibliothèque de
l’homme-d’État et du citoyen, Londres, Les libraires associés, 1782, XVI, p. 292-300).
77. FOURNIER C., Nicolas-Louis Le Dran, 1687-1774, « homme de Mémoires » (mémoire de
master 2, Paris IV-Sorbonne), Paris, 2009.
78. Jean Gabriel de la Porte du Theil (1682-1755), premier commis. Secrétaire
d’ambassade à Madrid au début des années 1700, ensuite secrétaire personnel de Torcy en
1708, présent aux conférences d’Utrecht et de Bade, chargé d’affaires à La Haye en 1713.
79. Alexander Hume Campbell, deuxième comte de Marchmont (1675-1740) étudia le
droit à Utrecht pendant trois ans, exilé en Hollande avec sa famille whig et presbytérienne.
Membre du dernier parlement écossais, mobilisa des troupes contre le Prétendant Stuart en
1715. Envoyé (1715-1720), puis ambassadeur extraordinaire (1720-1721) à Copenhague.
BARKER G., « Campbell, Alexander Hume, second earl of Marchmont (1675-1740) », Oxford
Dictionary of National Biography (Online ed.), 2006.
80. Newcastle à Waldegrave, Whitehall, 13 novembre 1738 Vieux Style, NA, SP, 78, 219,
f. 165 ro. Voir aussi Broglie à Morville, Hanovre, 3 septembre 1725, AAE, CP, Angleterre, 350,
f. 133 vo : « l’Angleterre ne veut rien alterer a l’ancien usage entre la France et elle de […]
rediger [les traités] en latin ».
81. DONLAN S.P. et HEIRBAUT D., « A Patchwork of Accommodations: Reflections on
European Hybridity and Jurisdictional Complexity », DONLAN S. P. et HEIRBAUT D. (dir.), The
Law’s Many Bodies, c. 1600-1900, Berlin, Duncker & Humblot, 2015.
82. ROSS R. et STERN P., « Reconstructing Early Modern Notions of Legal Pluralism »,
BENTON L. et ROSS R. (dir.), Legal Plurialism and Empires, 1500-1850, New York, New York UP,
2013, p. 109-141.
83. SCHWEDER C. H., Theatrum Historicum praetensium et controversiarum illustrium, oder
historischer Schauplatz der Ansprüche und Streitigkeiten hoher Potentaten und anderer regierender
Herrschafften in Europa, s. l., s. p., 1727.
84. SCHMIDT F.-S., Praktisches Naturrecht zwischen Thomasius und Wolff : Der Völkerrechtler
Adam Friedrich Glafey (1692-1753), Baden, Nomos Verlag, 2007.
85. ROUSSET DE MISSY J., Les intérêts présens des puissances de l’Europe, Fondez sur les Traitez
conclus depuis la Paix d’Utrecht inclusivement, & sur les Preuves de leurs Prétentions particulieres,
La Haye, Adrien Moetjens, 1733.
86. DHONDT F., « La culture juridique pratique au Congrès de Cambrai (1722-1725) »,
Revue d’histoire diplomatique, no 3, 2013, p. 271-292.
87. Christoph Freiherr Penterriedter von Adelshausen ( † 1728), secrétaire des
plénipotentiaires de Charles VI au congrès d’Utrecht et d’Eugène de Savoye lors de celle de
Rastatt (BRAUBACH M., Prinz Eugen von Savoyen : eine Biographie, München, Oldenbourg, 1965,
III, p. 237). Ambassadeur extraordinaire à Paris de décembre 1715 à septembre 1716,
ministre plénipotentiaire lors de la signature de la Quadruple Alliance à Londres, puis
ambassadeur à Paris de novembre 1719 à juillet 1720. Appuyé par Eugène et Sinzendorff, un
des diplomates impériaux les plus importants.
88. Lorenzo Verzuso, marquis de Beretti Landi (1654-1725), originaire d’une famille de
Mantoue, membre du Conseil d’État de Philippe V à Milan, ambassadeur aux Provinces-
Unies en 1716 (cf. la contribution de Núria Sallés Vilaseca dans ce volume, p. 159-174).
Décrit comme incohérent et passionné à l’excès par les plénipotentiaires britanniques au
congrès de Cambrai. OZANAM D., Les diplomates espagnols au XVIIIe siècle, Madrid/Bordeaux,
Casa de Velázquez – Maison des pays ibériques, 1998, p. 465.
89. Don Manuel Domingo de Benavides y Aragon, comte de Santistevan (1682-1748),
Grand d’Espagne, premier gentilhomme de la chambre de Philippe V, fils du vice-roi de
Naples. Ibid., p. 182.
90. STEIGER H., « Völkerrecht versus Lehnsrecht ? Vertragliche Reglungen über
reichsitalienische Lehen in der Frühen Neuzeit », SCHNETTGER M. et VERGA M. (dir.), L’Imperio e
l’Italia nella prima età moderna/Das Reich und Italien in der Frühen Neuzeit, Bologna/Berlin,
Mulino, 2006, p. 115-152.
91. BLACK J., The Collapse of the Anglo-French Alliance, 1727-1731, New York, St Martin’s,
1987.
92. TROPER M., Le droit et la nécessité, op. cit., p. 262.
93. DHONDT F., « Law on the Diplomatic Stage : the 1725 Ripperda Treaty », DRAGANOVA V.
et alii (dir.), Die Inszenierung des Rechts – Law on Stage, Munich, Martin Meidenbauer Verlag,
2011, p. 303-324.
94. MASSUET P., Histoire de la guerre présente contenant tout ce qui s’est passé de plus
important en Italie, sur le Rhin, en Pologne, & dans la plupart des Cours de l’Europe, Amsterdam,
François l’Honoré, 1735.
95. Négociations de Robert Jannel à La Haye du 4 novembre 1734 au 9 février 1735, en
présence d’Horatio Walpole. VAUCHER P., Robert Walpole et la politique de Fleury, op. cit., p. 99-
122.
96. James premier comte de Waldegrave (1684-1741). WOODFINE P. « Waldegrave, James
First Earl (1684-1741) », Oxford Dictionary of National Biography (Online Edn.), 2008.
97. INGRAO C., « The Pragmatic Sanction and the Theresian succession: A re-evaluation
», Études danubiennes, no 1993, p. 145-161.
98. Art. II, traité de paix entre Anne de Grande-Bretagne et Philippe V, Utrecht, 13
juillet 1713, CUD VIII/1, nr. CLXIV, p. 340. La même formule est utilisée par Philippe V dans
la confirmation de sa renonciation en juin 1720 (Schaub à Craggs, Madrid, 11 juin 1720, NA,
SP, 78, 168 f. 104 vo : « renunciationem istam habere vim legis publica et sanctionis pragmaticae »).
99. Art. XXXI, Traité de paix entre Louis XIV et les États généraux, Utrecht, 11 avril
1713, CUD VIII/1, nr. CLVI, p. 371.
100. « Courtes Reflexions sur la Reponse de Mess[ieu]rs les ambassadeurs
Plenipotentiaires d’Espagne », Cambrai, 26 mai 1724, NA, SP, 78, 174, f. 138 vo -139 ro.
101. KUNISCH J., Staatsverfassung und Mächtepolitik, Berlin, Duncker & Humblot, 1979, p.
54.
102. « The Emperor will be much more cautious of giving any obstruction to the Succession of
don Carlos, contrary to the Obligations of the Quadruple Alliance, least He deprive his own Family of
the Security they may expect from it. » (Polwarth et Whitworth à Newcastle, Cambrai, 20 may
1724, NA, SP, 78, 174, f. 21 ro.)
103. BOURDIEU P., Sur l’État : Cours au Collège de France, op. cit., p. 156, 501.

RÉSUMÉS
The Peace Treaties of Utrecht, Rastatt and Baden (1713-1715) marked the end of a
century of bloodshed caused by wars among European monarchs. The exceptional period of
stability from the War of the Spanish Succession to the War of the Austrian Succession
(1740-1748), and the War for Jenkins’ Ear (1739-1748), has not yet received a satisfying
overarching interpretation in the historiography. This article argues that part of the
answer lies in a legal reading of the available diplomatic sources (I). Historiography of
international law has thus far focused mainly on doctrine and published treaties. This
contrasts with the importance accorded in present-day international law to States’
practices. Whereas lawyers recognise the importance of state acceptance and norm
opposability, legal historians tend to leave this important element to diplomatic history.
Yet, legal questions dominated both negotiations on the Spanish Succession (1659-1715) and
the implementation of the peace treaties (1713-1740). Late seventeenth-and early
eighteenth-century diplomacy thus demonstrates the need for further research on the legal
structure of diplomatic argument. Stability in Europe was only achieved through
renunciation declarations, entrenched in public international law (II). In the French case,
Philip V’s declaration was seen as a violation of loix fondamentales. Britain, on the other
hand, needed international support in applying the 1701 Act of Settlement. Consequently, the
consistent application of norm hierarchy between treaty law and internal law was the
leitmotiv for Franco-British joint efforts to enforce the Utrecht consensus (III), starting with
the bilateral Franco-British Alliance (1716), and the Triple (1717) and Quadruple Alliances
(1718). The 1720s and 1730s witnessed an erosion of political backing for these policies. Yet,
the combination of balance of power and norm hierarchy discourse survived during the
War of the Polish Succession (1733-1738).

AUTEUR
FREDERIK DHONDT
Vrije Universiteit Brussel (VUB)/FWO/Université de Gand
« La boussole des Souverains » :
l’application du Droit des gens de
Vattel dans la diplomatie du XVIIIe
siècle
“La boussole des Souverains”: Vattel’s Le droit des gens in
International Diplomacy

Elisabetta Fiocchi Malaspina

Emer de Vattel est considéré avec son Droit des gens ou Principes de
la loi naturelle appliqués à la conduite et aux affaires des Nations et des
Souverains, comme l’un des auteurs les plus influents dans l’histoire
du droit des gens et du droit international 1 . Les deux cent

cinquante ans de la publication du Droit des gens (1758-2008) et les


trois cents ans de la naissance de Vattel (1714-2014), à peine
célébrés, ont été le point de départ de nombreuses et intéressantes
études et recherches sur le juriste de Neuchâtel.
Je me réfère ici aux ouvrages de Vincent Chetail et Peter
Haggenmacher, Vattel’s International Law in a XXIst Century Perspective
2 , au recueil d’essais édité par Yves Sandoz, Réflexions sur

l’impact, le rayonnement et l’actualité du Droit des gens 3 ; à la

monographie de Christoph Good, Emer de Vattel (1714-1767),


Naturrechtliche Ansätze einer Menschenrechtsidee und des humanitären
Völkerrechts im Zeitalter der Aufklärung 4 ; ainsi qu’à la publication

en 2012 par André Bandelier d’une édition critique de la


correspondance de Vattel avec Jean Henri Samuel Formey 5 .

Sans compter l’apport d’Emmanuelle Jouannet, l’une des plus


éminentes spécialistes de la pensée de Vattel, qui outre la
publication de son livre très important Emer de Vattel et l’émergence
doctrinale du droit international classique 6 , a écrit la notice

biographique du juriste neuchâtelien dans The Oxford Handbook of the


History of International Law, édité par Bardo Fassbender et Anne
Peters 7 .

Les internationalistes, les historiens du droit et des relations


internationales ont reconstruit le contexte historique et politique de
l’époque de Vattel, et procédé à une relecture du Droit des gens
approfondissant certains thèmes et faisant ressortir les
caractéristiques qui ont permis à l’auteur d’avoir un rôle significatif
pour la formation du droit international pendant les XVIIIe et XIXe
siècles 8 . Je voudrais aussi signaler le dernier livre sur Vattel,

publié en 2013 par Walter Rech Enemies of Mankind : Vattel’s Theory of


Collective Security : cette dense et importante monographie a mis en
lumière de nombreux de points de réflexion sur la conception de
l’ennemi du genre humain et la coopération internationale dans la
pensée de Vattel 9 .

Tenant compte de tous ces ouvrages récents, l’objectif de ce texte


est plutôt d’analyser le discours juridique sur le droit diplomatique
dans le Droit de gens, d’essayer de caractériser la pensée
philosophique et politique de Vattel ainsi que le contexte historique
dans lequel il a écrit.

Emer de Vattel et son Droit des gens


La passion d’Emer de Vattel pour la diplomatie et pour toutes les
questions relatives au droit des gens est née de l’admiration qu’il
portait à son oncle : Emer de Montmollin. Celui-ci avait été nommé
chancelier d’État par le roi de Prusse Frédéric Ier et s’était vu confier
diverses missions diplomatiques, notamment à l’occasion de la paix
d’Utrecht en 1713, « afin d’assister ses plénipotentiaires en tout ce
qui concernait la partie de leurs instructions relatives à la
principauté de Neuchâtel », la ville d’origine de la famille Vattel-
Montmollin 10 . Dans une lettre du 8 août 1765, Jean Jacques

Rousseau écrit qu’Emer de Montmollin « joignit à une âme vertueuse


de belles connaissances et de rares talents 11 ». Il fut sans aucun

doute l’exemple que Vattel chercha à imiter, s’efforçant durant toute


sa vie d’obtenir une charge diplomatique. Né à Neuchâtel le 25 avril
1714, il a commencé à suivre les cours de théologie à Bâle, puis est
parti à Genève où il s’est intéressé au droit de la nature, au droit des
gens ainsi qu’aux écrits de Leibniz et de Wolff, et a probablement
suivi l’enseignement de Jean-Jacques Burlamaqui 12 . En 1747,

Vattel est affecté à Berne comme ministre plénipotentiaire de Saxe,


et une année après la publication du Droit des gens, en 1759, Auguste
III le nomme conseiller principal du gouvernement de Saxe pour les
Affaires étrangères 13 . Comme l’a soutenu Emmanuelle

Jouannet, Vattel a été le premier à exposer un ensemble de règles


particulières pour former un tout complet de normes, cohérent et
autonome, apte à régir une société internationale non hiérarchisée
dont le fondement est la notion de souveraineté étatique 14 .

Vattel a été largement pris en considération pour avoir mis, avec


rigueur, le droit international en conformité avec la pratique des
États, et pour avoir contribué à la délimitation de ce qui allait
devenir la conception dominante du droit international occidental :
un droit dont les États sont les principaux acteurs et les unités
autour desquelles l’ordre international doit être construit 15 . Il

a introduit une sorte de procéduralisation du droit international. Si


la portée finale du droit international est bien de contribuer à la
stabilité d’un ordre mondial, pour y parvenir, il faut mettre en place
des procédures par lesquelles les États pourraient surmonter leurs
conflits. Les composantes de ces procédures, à savoir les règles
formelles pour la conduite des guerres et des relations
diplomatiques, ont été les éléments marquants du système
international aux XVIIIe et XIXe siècles 16 .

Pour analyser l’apport de Vattel in primis, il faut rappeler que son


raisonnement est centré sur le principe selon lequel tous les États
sont souverains et sont composés de sociétés d’hommes libres. Les
nations, ou les États, sont des organes politiques qui ont chacun
leurs propres intérêts et sont naturellement disposés à prendre
ensemble des décisions 17 . La nation qui devient un État prend

la forme d’une personne morale avec ses propres objectifs et sa


propre volonté et, en tant que telle, elle est en mesure de s’acquitter
de ses obligations et de respecter le droit. Conformément à la loi
naturelle, chaque nation et chaque société humaine sont
politiquement libres et souveraines, quel que soit le degré de
puissance ou d’autonomie politique et économique qu’elle possède.
Même quand les États se placent sous la protection d’un autre État
ou se trouvent dans une situation d’inégalité (par exemple un État
plus petit), ils demeurent libres et souverains 18 .

Dans un paragraphe intitulé « Quels sont les États souverains »


Vattel, écrit :
« Toute nation qui se gouverne elle-même, sous quelque forme que ce soit,
sans dépendance d’aucun étranger, est un État souverain. Ses droits sont
naturellement les mêmes que ceux de tout autre État. Telles sont les Personnes
morales, qui vivent ensemble dans une Société naturelle, soumise aux Loix du
Droit des Gens. Pour qu’une Nation ait droit de figurer immédiatement dans
cette grande Société, il suffit qu’elle soit véritablement souveraine et
indépendante, c’est-à-dire qu’elle se gouverne elle-même, par sa propre autorité
et par ses Loix 19 . »

Le système de Vattel est basé sur les actions des souverains, il est
construit sur un réseau d’alliances continuelles, qui « forment une
sorte de république », dont les membres sont indépendants mais, en
même temps, sont liés par des intérêts communs pour préserver
l’ordre et la paix 20 .

Il y a trois aspects fondamentaux du Droit des Gens : tout d’abord


Vattel s’est écarté de la vision interpersonnelle adoptée par ses
prédécesseurs et, à sa place, a adopté un point de vue strictement
interétatique pour lequel le droit des gens est un droit spécifique
régissant les relations entre les États. Vattel écrivait que le droit des
gens est la science qui enseigne les droits existants entre les nations
ou les États, et les obligations correspondantes à ces droits. C’est-à-
dire : le droit des gens est une science particulière qui consiste dans
une application juste et raisonnée de la loi naturelle appliquée à la
conduite et aux affaires des Nations et des Souverains 21 . Un

certain nombre de conséquences décisives découlent de cette


conception. Vattel relègue l’individu dans la sphère interne des États
et rejette le statut de sujet en vertu du droit des gens. Il va beaucoup
plus loin que Wolff en défendant le principe que la société
internationale est vraiment une société d’États souverains, égaux et
indépendants 22 . En outre, en vertu de cette souveraineté, seuls

les États auront la faculté de déterminer les droits et les obligations


pour le droit international. Ensuite Vattel a reconnu, sans réserve,
l’existence d’une dualité des normes qui régit la conduite des États
souverains : les normes imposées par la loi naturelle et celles
imposées par le droit positif des nations. Enfin, Vattel a théorisé un
droit des gens « libéral et pluraliste » en cohérence avec la société
européenne du siècle des Lumières 23 .
À plusieurs reprises dans son travail, Vattel se définit l’ami des
nations, ce qui signifie que sa réflexion s’adresse à la paix et qu’elle
tend à la tranquillité des nations aussi bien à, l’échelle nationale
qu’internationale. Dans le livre IV, chapitre I, il affirme que la loi
naturelle oblige les Nations à rechercher et à cultiver la paix :
« Il est nécessaire que les Nations traitent et communiquent ensemble, pour
le bien de leurs affaires, pour éviter de se nuire réciproquement, pour ajuster et
déterminer leurs différends. Et comme toutes sont dans l’obligation
indispensable de se prêter et de concourir à ce qui est du bien et du salut
commun (prélim. § 13), de se ménager des moyens d’accommoder et de
déterminer leurs différends (liv. II § 323 suiv.), et que chacune a droit à tout ce
qu’exige sa conservation (liv. I, § 18), à tout ce qui peut contribuer à sa
perfection, sans faire tort aux autres (ibid. § 23), de même qu’aux moyens
nécessaires pour remplir ses devoirs ; il résulte de tout cela, que chaque Nation
réunit en elle le droit de traiter et de communiquer avec les autres, et
l’obligation réciproque de se prêter à cette communication autant que l’état de
ses affaires peut le lui permettre 24 . »

La diplomatie et le discours juridique dans


le Droit des gens : le rôle des éditions et
traductions
Dans l’Histoire du droit international public Légoherel affirme que
Vattel est un
« homme de transition des temps intermédiaires, Vattel n’a pas fondé une
école, mais le succès de son œuvre a été immense. Esquissant une théorie libérale
du droit des gens, il donne à certaines notions une impulsion décisive en matière
de liberté des fleuves internationaux, des règles d’interprétation des traités, de la
définition du déni de justice et des immunités diplomatiques. […] Il est vrai que
Vattel a fait passer le droit international des rêves philosophiques aux réalités du
monde 25 ».

Dans son œuvre coexiste toujours la tension entre le droit


interne et le droit international qui s’équilibre selon l’objectif
poursuivi. Consciemment, il prend en compte le droit
constitutionnel ainsi que le droit international. C’est le motif pour
lequel il adresse son œuvre aux hommes d’État :
« Le droit des gens est la Loi des Souverains. C’est principalement pour leurs
Ministres, qu’on doit l’écrire. Il intéresse véritablement tous les hommes ; et
l’étude de ses maximes convient, dans un pays libre, à tous les Citoyens. Mais il
importerait peu d’en instruire seulement des particuliers, qui ne sont point
appelés au Conseil des Nations, et qui n’en déterminent point les démarches. Si
les Conducteurs des Peuples, si tous ceux qui sont employés dans les affaires
publiques daignoient faire une étude sérieuse d’une Science, qui devrait être leur
Loi et leur boussole, quels fruits ne pourrait-on attendre d’un bon Traité du Droit
des Gens 26 ? »

Le Droit des gens, comme disait Vattel, est la boussole pour ceux
qui ont une fonction gouvernementale (dans une monarchie ou dans
une république) et on ne peut pas étudier ce traité sans tenir compte
de son importance pour le droit constitutionnel autant que pour le
droit international, parce que les principes d’un État sont les
conditions fondamentales des règles à suivre pour les relations
internationales.
Adressant son œuvre aux ministres, l’effort de Vattel fut salué
tout spécialement dans le cercle des diplomates de son époque.
Martti Koskenniemi dans son fameux livre From Apology to Utopia a
soutenu que l’oeuvre de Vattel: « was a “realistic book”, especially useful
for diplomats and practitioners, not least because it seemed to offer such
compelling rhetoric for the justification of most varied kinds of State action
27 ». Vattel a écrit son livre « réaliste » pendant la désastreuse

guerre de Sept Ans (1756-1763) 28 . Suite à l’invasion de la Silésie

par la Prusse 29 , il écrit : « Il se trouve justement dans mon Droit

des Gens, un passage où je fais voir que toutes les Puissances doivent
se réunir pour châtier celle qui veut introduire des coutumes si
funestes 30 », et il envoie aussi à l’Avoyer et au Conseil de Berne

une lettre de protestation contre l’invasion :


« C’est un principe reconnu de toute la Terre et sur lequel reposent la sûreté
et la tranquillité des Nations, que quand un Souverain croit avoir quelque sujet
de plainte contre un autre, il doit proposer ses griefs, faire ses demandes, avant
que de courrir aux armes, et c’est seulement après qu’on lui a refusé une juste
satisfaction, ou lorsqu’il ne peut raisonnablement l’espérer, que naît pour lui le
droit de faire la guerre : ou si le cas pressant l’oblige de pourvoir sans délai à sa
sûreté, au moins doit-il être toujours prêt à accepter les conditions équitables qui
lui seront offertes. La Saxe avoit désarmé, bien loin de faire des préparatifs
menaçants. Le Roi de Prusse ne se plaignait de rien ; il faisoit des protestations
d’amitié et de bon voisinage au moment qui a précédé son invasion dans ce païs.
Il a requis même le passage 31 . »

Cette position explicite de Vattel soutenant la Saxe permet de


comprendre la raison pour laquelle, un an après la publication de
son traité, en 1759, il fut appelé au service d’Auguste III, roi de Saxe.
Les répercussions de la guerre ont eu un effet sur la genèse et sur
la publication du traité. En 1758 paraissent en français quatre
éditions différentes du Droit des gens et deux éditions partielles. Il y a
l’édition publiée en deux volumes à Neuchâtel, sous les yeux de
l’auteur (mais avec un lieu d’édition erroné : Londres), la version
contrefaite éditée par l’éditeur hollandais Elie Luzac (« aux depens
de la compagnie »), avec l’ajout dans le titre Ouvrage qui conduit à
développer les véritables intérêts des puissances. L’éditeur Benjamin
Gibert de La Haye vendait une édition originale produite à
Neuchâtel, modifiant seulement le frontispice et la première page de
la préface de l’œuvre. La même année, une quatrième édition fut
publiée en trois volumes. Vattel semble ne pas avoir été informé de
cette initiative. Ostervald, dans son « Abrégé de la vie de Vattel »
écrit que le traité « fut publié ensuite à Paris 32 ». Les deux

éditions partielles de 1758 sont publiées sous les titres Le droit de la


guerre, ou principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux
affaires des nations et des souverains (Amsterdam-Leiden) et Mémoires
politiques concernant la guerre ou principes de la loi naturelle appliqués à
la conduite et aux affaires des nations et des souverains (Frankfurt-
Leipzig). Ces deux éditions « aux depens de la compagnie »,
correspondent aux livres III et IV du Droit des gens, dédiées à la
guerre et à la paix. Dans l’Avis de chacune des éditions sont exposées
les raisons pour un développement spécifique sur la guerre et la paix
:
« Cet ouvrage est véritablement neuf et tout différent de ceux que l’on avoit
jusques ici sur la même matière. Le Droit de la Guerre y est traité nettement, et
non pas noyé dans une longue déduction du Droit Naturel. […] L’auteur y a
répandu de l’agrément, du feu et de l’intérêt, dans tous les endroits qui en
étoient susceptibles. Il a écrit pour les personnes qui joignent la politesse du
grand Monde aux lumières de Cabinet ; et la clarté de son style le met à la portée
de tous. […] L’Auteur a joint fort souvent aux Maximes, des Exemples capables de
les confirmer, de les éclaircir, ou de délasser agréablement et utilement le
Lecteur ; et pour ne point répéter ceux qui se trouvent dans Grotius et ses
commentateurs, il a pris la plus grande partie des siens dans l’Histoire Moderne
33 . »

Et encore :
« En un mot la matière y est traitée d’une façon nouvelle. Tout est lié : nulle
ambigüité de termes. Les principes y sont établis avec toute la solidité possible :
les conséquences tirées avec une justesse d’esprit administrable ; et les loix qui
en résultent sont éclaircies par des faits, qui ont rapport à l’histoire de notre
temps. De sorte que cet Ouvrage pourra servir de clef à l’interprétation des
Événements présents 34 . »

La publication d’une partie du Droit des gens prouve que la pensée


de Vattel devait aider à démêler la réalité contingente, qu’était la
délicate et difficile situation européenne pendant la guerre de Sept
Ans et répondait au désir commun de paix, dont Vattel était le porte-
voix. Le nombre d’éditions et de traductions atteste l’importance du
Droit des gens. Il n’existe pas d’autre traité de droit international qui
ait été plus lu et cité que celui de Vattel 35 .

Il faut toutefois préciser que le Droit des gens a été l’objet de


nombreuses critiques, surtout pendant les XIXe et XXe siècles. Il
suffit de penser aux sévères accusations du juriste Cornelis van
Vollenhoven, qui appelait Vattel « Satan », affirmant que sa théorie
est la « négation du droit des gens 36 ». Il a aussi été écrit que le

traité de Vattel ressemblait sous forme abrégée le traité de Wolff,


mais tout cela n’a entamé ni la popularité ni l’autorité de l’œuvre de
Vattel 37 , pendant tout le XIXe siècle jusqu’à nos jours 38 .

Charles G. Fenwick, qui a traduit le Droit des gens en anglais en


1916, estime que
« Vattel’s treaty on the law of nations was quoted by judicial tribunals, in speeches
before legislative assemblies, and the decrees and correspondence of executive officials, it
was also used as the manual of the student, the reference work of the statesman and the
text from which political philosophers drew inspiration » et aussi que « publicists
considered it sufficient to cite the authority of Vattel to justify and give conclusiveness
and force to statements as to proper conduct of a state in its international relations
39 ».

La rapidité avec laquelle l’ouvrage fut traduit en Europe est un


signe évident de la grande attention qu’il a immédiatement
recueillie. En 1759, une année seulement après la première édition
française, une version anglaise The laws of nations ; or principles of the
law of nations and sovereigns, by M. de Vattel, a work tending to display the
true interests of power est publiée à Londres par Coote et Newbery
40 . Exactement dans le même contexte qu’en Grande Bretagne,

le Droit des gens est traduit en Allemagne par Johann Philip Schulin.
La traduction fut publiée en 1760 à Francfort-Leipzig et intitulée
Völkerrecht, oder gründliche Anweisung wie die Grundsätze des natürlichen
Rechts auf das Betragen und auf die Angelegenheiten der Nationen und
Souveräne angewendet werden müsen. Ein werke welches Anleitung giebt,
das wahre Interesse souveräner Mächte zu entdecken 41 . Vattel, lui-

même, confirme ce succès en écrivant à Formey, en septembre 1765 :


« Mon Droit des gens a fait grande fortune en Angleterre, où on l’a
traduit ; à Vienne, il est sur les bureaux d’expédition, et on le cite
dans les écrits comme livre classique 42 . » Il y a aussi une

tentative de traduction partielle en langue espagnole en 1774 par le


bibliothécaire et juriste Ortiz de la Peña (traduction jamais publiée à
cause de la censure espagnole et conservée comme manuscrit à la
Bibliothèque universitaire de Salamanque) 43 .

En ce qui concerne la péninsule italienne au XVIIIe siècle la


traduction italienne effectuée par Ludovico Loschi en 1781 a été
l’objet d’une très intéressante étude par Antonio Trampus qui s’est
focalisé sur l’utilisation du traité de Vattel dans la péninsule
italienne du XVIIIe siècle. L’acte de traduire devient un choix
stratégique qui répond bien à un besoin de « recréer » Vattel dans le
contexte italien du XVIIIe siècle. Les petits États qui constituaient
alors l’Italie avaient trouvé dans l’œuvre de Vattel un vrai guide
pour régler leurs relations internationales : « Vattel’s work – écrit
Trampus – was not perceived as being only a textbook or a simple synthesis
of the European natural law tradition, but assumed much greater
importance 44 . » Tel est le cas de l’utilisation du Droit des gens par

les frères Pietro et Alessandro Verri ainsi que par Cesare Beccaria
dans leurs écrits en Lombardie. On le constate également par les
références indirectes que fait le juriste Gaetano Filangieri, dans sa
Scienza della legislazione dans le royaume de Naples.
Ensuite, la traduction de Vattel (effectuée par Loschi) est
devenue un point de référence, sous l’aspect doctrinal, pour des
auteurs comme Giovanni Maria Lampredi et Ferdinando Galiani, qui
ont apporté une contribution très importante à l’étude du droit
international, en particulier en ce qui concerne le droit maritime, la
guerre et la neutralité, thématiques très importantes à l’époque
45 .

Le Droit des gens influence beaucoup la diplomatie piémontaise,


en particulier dans le cadre des relations internationales, surtout à la
fin du XVIIIe siècle. Il suffit seulement de rappeler l’utilisation de
l’œuvre de Vattel et de son autorité pour justifier certains privilèges
des diplomates, comme en 1772, pour Carlo Ignazio Montagninini,
pendant sa mission diplomatique à Vienne 46 .

Dans un autre contexte, au début du XIXe siècle, le 17 mai 1809,


au lendemain de l’annexion de l’État pontifical à l’empire
napoléonien, le cardinal Bartolomeo Pacca, à l’époque pro-secrétaire
d’État, avant d’être fait prisonnier et enfermé jusqu’en 1813 dans la
forteresse de Fenestrelle, proclamait qu’il serait « lecito di permettere
al popolo di liberarsi da quegl’ingiusti aggressori » parce que « tutte le
leggi naturali, divine ed umane danno il diritto agli oppressi di respingere la
forza con la forza, e di scuotere il giogo che senz’alcuna ragione fu loro
imposto 47 » et pour étayer ceci, il citait entièrement un passage

de Vattel contenu dans le livre IV au chapitre IV qui disait :


« Qu’un avide et injuste conquérant subjugue une Nation, qu’il la force à
accepter des conditions dures, honteuses, insupportables, la nécessité le
contrainte à se soumettre. Mais ce repos apparent n’est une paix ; c’est une
oppression que l’on souffre tandis qu’on manque de moyens pour s’en délivrer,
et contre laquelle des gens de coeur se soulèvent à la première occasion
favorable 48 . »

Les traductions du Droit des gens sont un moyen permettant


l’assimilation plus rapide de principes du droit naturel et du droit
des gens à l’échelle européenne, surtout dans le domaine de la
diplomatie 49 . Il faut souligner que le transfert interculturel

peut-être facilité par le contenu et l’objet d’un travail ou d’une


œuvre qui peut être adaptée, se conformer ou, mieux encore, être
réinterprétée en fonction des différents contextes historiques et
géographiques. Par exemple, Emer de Vattel dans son Droit des Gens,
met au centre in primis l’État, qui est légitimité pour la formation de
règles fondamentales (la constitution), choisies et non imposées, et
en second lieu la nécessité de poursuivre le bien commun des
citoyens. Après avoir évoqué les caractéristiques essentielles d’un
État-nation, Vattel élargit l’enquête à l’État comme un sujet prenant
place dans la sphère internationale avec les autres États 50 .

La manière dont le Droit des gens de Vattel a été écrit permet de


proposer un modèle qui ne s’inscrit pas uniquement dans un
contexte historique et géographique donné. C’est pourquoi, il peut
être adapté et subit l’influence d’autres cultures dans les domaines
politiques sociaux et diplomatiques 51 . Le discours juridique de
Vattel sur les pratiques diplomatiques acquiert un poids
considérable grâce aux nombreuses éditions de l’ouvrage et à ses
traductions. Pendant toute la première partie du XIXe siècle encore,
de nouvelles éditions paraissent dans les langues européennes
(français, anglais, espagnol, italien). Il y a cependant une donnée
constante : le texte de Vattel demeure un texte base permettant un
travail d’actualisation, avec l’insertion de théories doctrinales et la
description d’événements historiques ou encore la citation des ca
jurisprudentiels et diplomatiques.

NOTES
1. FENWICK C. G., « The authority of Vattel », The American Political Science Review, 7, 1913,
p. 395 et aussi 8, 1914, p. 375-392; THÉVENAZ G. H., « Vattel ou la destinée d’un livre »,
Schweizerisches Jahrbuch für Internationales Recht, 14, 1957, p. 9-16; RUDDY F.S., « The
acceptance of Vattel » Grotian Society Papers, 1972, p. 177-196.
2. Chetail V. et Haggenmacher P. (éd.), Vattel’s International Law in a XXIst Century
Perspective, Le droit international de Vattel vu du XXIe siècle, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff,
2011.
3. Sandoz Y. (éd.), Réflexions sur l’impact, le rayonnement et l’actualité du « Droit des gens »
d’Emer de Vattel. À l’occasion du 250e anniversaire de sa parution, actes du colloque organisé le
21 juin 2008 à Neuchâtel, Bruxelles, Bruylan, 2010.
4. GOOD C., Emer de Vattel (1714-1767), Naturrechtliche Ansätze einer Menschenrechtsidee und
des humanitären Völkerrechts im Zeitalter der Aufklärung, Europäische Rechts-und
Regionalgeschichte, vol. 12, Zürich, Dike-Verlag, 2011.
5. Bandelier A., Emer de Vattel à Jean Henry Samuel Formey. Correspondance autour du Droit
des gens, Paris, Champion, 2012 ; Id., « De Berlin à Neuchâtel : la genèse du Droit des gens
d’Emer de Vattel », Fontius M. et Holzhey H. (éd.), Schweizer im Berlin des 18. Jahrhunderts,
Berlin, Akademie-Verlag, 1996, p. 45-56.
6. JOUANNET E., Emer de Vattel et l’émergence doctrinale du droit international classique, Paris,
Pedone, 1998.
7. JOUANNET E., « Emer de Vattel », FASSBENDER B. et PETERS A. (éd.), The Oxford Handbook of
the History of International Law, Oxford, Oxford University Press, 2012, p. 1118-1121; du même
auteur, The Liberal-Welfarlist Law of Nations. A history of International Law, Cambridge,
Cambridge University Press, 2012.
8. Aussi LAZZARICH D., Stato moderno e diritto delle genti, Benevento, Edizioni Labrys, 2012;
FIOCCHI MALASPINA E., « La ricezione e la circolazione de Le droit des gens di Emer de Vattel
nel XIX secolo », Materiali per una storia della cultura giuridica, a. XLIII, n. 2, décembre 2013, p.
303-319; CHETAIL V., « Vattel and the American Dream: An Inquiry into the reception of the
Law of Nations in the United States », DUPUY P.-M. et CHETAIL V. (dir.), Vattel’s International
Law in a XXIst Century Perspective, op. cit., p. 251-300.
9. RECH W., Enemies of Mankind. Vattel’s Theory of Collective Security, Leiden-Boston,
Martinus Nijhoff, 2013.
10. JEANNERET F. A. M. et BONHÔTE J.-H., « Montmollin Emer », Biographie Neuchâteloise, t. 2,
Locle, Eugène Courvoisier, 1863, 106-105. Emer de Montmollin est aussi connu pour avoir
soutenu la Prusse et non la France pour le gouvernement de la Principauté de Neuchâtel :
PIAGET A., Histoire de la révolution neuchâteloise, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1909, p. 65 ;
THÉVENAZ G. H., Histoire du pays de Neuchâtel, Neuchâtel, Comité directeur du centenaire de la
République neuchâteloise, 1948, p. 31-50 ; BACHMANN A., Die preussische Sukzession in Neuchâtel
: ein ständisches Verfahren um die Landesherrschaft im Spannungsfeld zwischen Recht und
Utilitarismus (1694-1715), Zürich, Schulthess, 1993, p. 193 ; STRIBRNY W., Die Könige von Preußen
als Fürsten von Neuenburg-Neuchâtel (1707-1848), Berlin, Duncker-Humbolt, 1998, p. 21.
11. ROUSSEAU J.-J., « Lettre de M. Rousseau à Motier-Travers le 8 août 1765 », Recueil de
lettres de M. J. J. Rousseau et autres pieces relatives à sa persecution et à sa defence : le tout transcrit
d’apres les originaux, Londres, chez Becket-Hondt, 1756, p. 181-252.
12. Pour le contexte de la Suisse française il faut souligner que pendant le XVIIIe siècle
s’est développée ladite « école romande du droit naturel » qui voit comme principaux
représentants Jean Barbeyrac, Jean Jacques Burlamaqui et Emer de Vattel, respectivement
actifs à Lausanne, Genève et Neuchâtel. Meylan manifeste son sincère étonnement de la
floraison des études sur le droit naturel affirmant que : « à aucun moment de son histoire, le
pays romand n’a tenu, dans la pensée juridique, un rang comparable. Et rarement vit-on ses
forces d’esprit se mieux conjuguer que pour cette entreprise : l’élaboration d’un droit
naturel d’expression française ». MEYLAN P., Jean Barbeyrac (1674-1744) et les débuts de
l’enseignement du droit dans l’ancienne Académie de Lausanne. Contribution à l’histoire du droit
naturel, Lausanne, Rouge, 1937, p. 185 ; DUFOUR A., Le Mariage dans l’École allemande du droit
naturel moderne au XVIIIe siècle, Paris, Libraire générale de droit et de jurisprudence, 1971, p.
12, aussi id., « Die École romande du droit naturel-ihre deutschen Wurzeln », THIEME H., (éd.),
Humanismus und Naturrecht in Brandenburg-Preußen, Berlin, De Gruyter, 1979, p. 133-143 ;
KELLER A., « Emer de Vattel : la tradition du droit des gens et la question des peuples
autochtones », Revue suisse d’histoire, 56, 2006, p. 387-409. Pour le contexte historique dans
lequel Vattel a vécu : GUGGENHEIM P., Emer de Vattel et l’étude des relations internationales en
Suisse, Genève, Libraire de l’Université, 1956 ; TOYODA T., « Vattel’s doctrine of national
sovereignty in the context of Saxony Poland and Neuchâtel », TOYODA T. (éd.), Theory and
politics on the law of nations. Political bias in International law discourse of Seven German Court
Conciliors in the Seventh and Eighteenth Centuries, Leiden-Boston, Nijhoff, 2011, p. 161-190.
13. Pour des informations très détaillées sur la vie de Vattel : BEGUELIN E., « En souvenir
de Vattel (1714-1767) », Extrait du Recueil des travaux offerts par la faculté de droit de l’Université
de Neuchâtel à la Société suisse des Juristes à l’occasion de sa réunion à Neuchâtel 15-17 septembre
1929, Neuchâtel, Attinger, 1929 ; BEAULAC S., « Emer de Vattel and the externalization of
Sovereignty », Journal of the History of International Law 5, 2003, p. 237-292 particulièrement p.
242-247 ; BEAULAC S., The Power of Language in the Making of International Law : The Word
Sovereignty in Bodin and Vattel and the Myth of Westphalia, Leiden-Boston, Martinus Nijhoff,
2004 ; KAPOSSY B. et WHATMORE R., « Introduction », Vattel E. de, The Law of Nations,
Indianapolis, Liberty Fund, 2008, p. IX-XX ; TOYODA T., « La doctrine vattelliene de l’égalité
souveraine dans le contexte neuchâtelois », Journal of the History of International Law, 11,
2009, p. 103-124 ; CARRERA A., « Il diritto di resistenza nella dottrina giuridica di Emer de
Vattel », Sciumè A. (dir.), Il diritto come forza, la forza del diritto. Le fonti in azione nel diritto
europeo tra Medioevo ed età contemporanea, Torino, Giappichelli, 2012, p. 81-109,
particulièrement p. 83-85.
14. JOUANNET J., Emer de Vattel et l’émergence doctrinale, op. cit., p. 9.
15. HURRELL A., « Vattel: pluralism and its limits », CLARK I. et NEUMANN I. B. (éd), Classical
theories of international law, London, Palgrave Macmillan, 1996, p. 233-255, ici p. 234.
16. KOSKENNIEMI M., From Apology to Utopia, Helsinki, Finnish Lawyers Publishing, 1989, p.
96. Aussi : GOZZI G., Diritti e civiltà. Storia e filosofia del diritto internazionale, Bologna, Il Mulino,
2010, p. 87-95.
17. VATTEL E. de, Le droit des gens ou Principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux
affaires des Nations et des Souverains, Londres, A. Droz, 1758, Préliminaires, § 18.
18. TRAMPUS A., « The circulation of Vattel’s Droit des gens in Italy: the doctrinal and
practical model of government », ALIMENTO A. (dir.), War, Trade and Neutrality. Europe and the
Mediterranean in seventeenth and eighteenth centuries, Milano, FrancoAngeli, 2011, p. 217-232.
19. VATTEL E. de, Le droit des gens, op. cit., l. I, chap. I, § 5-10.
20. « L’Europe – dit Vattel – fait un système politique, un corps où tout est lié par les
relations et les divers intérêts des Nations qui habitent cette partie du monde. […]
L’attention continuelle des souverains à tout ce qui se passe, les ministres toujours
résidents, les négociations perpétuelles, font de l’Europe moderne une espèce de
république, dont les membres indépendants, mais liés par d’intérêts commun, se réunissent
pour y maintenir l’ordre et la liberté. C’est ce qui a donné naissance à cette fameuse idée de
la balance politique, ou de l’équilibre du pouvoir. On entend par là une disposition des
choses, au moyen de laquelle aucune puissance ne se trouve en état de prédominer
absolument, et de faire la loix aux autres » : ibid., 1. III, chap. III, § 47.
21. JOUANNET E., « Emer de Vattel », in B. FASSBENDER et A. PETERS (éd.), The Oxford Handbook
of the History of International Law, op. cit., p. 1118.
22. Ibid., p. 1119; également HOCHSTRASSER T. J., Natural Law Theories in the Early
Enlightenment, Cambridge, Cambridge University Pess, 2000, p. 176-183; NAKHIMOVSKY I., «
Vattel’s theory of the International order: Commerce and the balance of power in the Law
of Nations », History of European Ideas, 33, 2007, p. 157-173, ici, p. 158.
23. JOUANNET E., « Emer de Vattel », in B. FASSBENDER et A. PETERS (éd.), The Oxford Handbook
of the History of International Law, op. cit., p. 1119-1120. Pour autre approfondissement:
KOSKENNIEMI M., « “International Community” from Dante to Vattel », DUPUY P.-M. et CHETAIL
V. (dir.), Vattel’s International Law in a XXIst Century Perspective, op. cit., p. 51-76; dans le même
ouvrage collectif: HAGGENMANCHER P., « Le modèle de Vattel », p. 3-48; HUNTER I., « Natural law,
Historiography, and Aboriginal Sovereignty », Legal History, 11, 2007, p. 146-147; CHRISTOV T.,
« Liberal Internationalism Revisited: Grotius, Vattel and the International Order of States »,
The European Legacy, 6, 2005, p. 561-584; Mancuso F., Diritto, Stato, Sovranità. Il pensiero
giuridico di Emer de Vattel tra assolutismo e rivoluzione, Napoli, Edizioni scientifiche italiane,
2002; WHELAN F., « Vattel’s doctrine of the State », HAAKONSSEN K. (éd.), Grotius, Pufendorf and
modern natural law, Aldershot, Ashgate, 1999, p. 403-434; REIBSTEIN E., « Die Dialektik der
souveränen Gleichheit bei Vattel », Zeitschrift für ausländisches öffentliches Recht und
Völkerrecht, 19, 1958, p. 607-636.
24. VATTEL E. de, Le droit des gens, op. cit., l. IV, chap. v, § 55.
25. LEGOHÉREL H., Histoire du droit international public, Paris, PUF, 1996, p. 75.
26. VATTEL E. de, Le droit des gens, op. cit., Préface, p. XXIII.
27. KOSKENNIEMI M., From Apology to Utopia, op. cit., p. 112.
28. TOYODA T., Vattel’s doctrine of national sovereignty in the context of Saxony Poland and
Neuchâtel, TOYODA T. (éd.), Theory and politics on the law of nations, op. cit., p. 161-190
particulièrement p. 170.
29. Pour la guerre de Sept Ans : WADDINGTON R., La guerre de sept ans – Histoire diplomatique
et militaire, 5 vol. , Paris, Firmin-Didot, 1899-1914 ; HALL R. A., Frederick the Great and his Seven
Years War, London, Allen, 1915 ; LESAFFER R., « Paix et guerre dans les grands traités du dix-
huitième siècle », Journal of the History of International Law, 7, 2005, p. 25-41, particulièrement
p. 30 ; SZABO F. A. J., The Seven Years War in Europe, 1756-1763, Harlow, Longman, 2008.
30. BEGUELIN E., En souvenir de Vattel, op. cit., p. 99. Aussi : Vattel E. de, Le droit des gens, op.
cit., 1. III, chap. IX, § 168.
31. BEGUELIN E., En souvenir de Vattel, op. cit., p. 141 ; BANDELIER A., « De Berlin à Neuchâtel :
la genèse du Droit des gens d’Emer de Vattel », art. cit., p. 45-56.
32. OSTERVALD S., Catalogue des ouvrages de M. de Vattel, dans VATTEL E. de, Droit des gens,
Neuchâtel, Société typographique de Neuchâtel, 1773, p. 6.
33. VATTEL E. de, Mémoires politiques concernant la guerre ou principes de la loi naturelle
appliqués à la conduite et aux affaires des nations et des souverains, Frankfurt-Leipzig, Aux
dépens de la compagnie, 1758, Avis, p. 2-3.
34. Ibid.
35. JOUANNET E., Emer de Vattel et l’émergence doctrinale, op. cit., p. 14, note 20. Vattel, qui
était sur le point de donner son Droit des gens à l’éditeur, timidement et avec une extrême
modestie, a écrit à un ami que : « Peut-être mon livre aura-t-il plus d’une édition. Cette
espérance n’est pas trop présomptueuse, puisque je ne fais tirer que douze cents
exemplaires » : cité par LAPRADELLE A. de, « Introduction », dans son édition de VATTEL E. de, Le
droit des gens ou Principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux affaires des Nations et des
Souverains, Washington, Carnegie Institution, 1917, p. XXVI.
36. VOLLENHOVEN C. van, Les trois phases du droit des gens, La Haye, Martinus Nijhoff, 1919,
p. 31. JOUANNET E., « La critique de la pensée classique durant l’entre-deux-guerres : Vattel et
Van Vollenhoven (Quelques réflexions sur le modèle classique du droit international) »,
Miskolc Journal of International Law, 2, 2004, p. 45-63.
37. KALTENBORN K. von, Kritik des Völkerrechts nach dem jetzigen Stanpunkte der Wissenschaft,
Leipzig, Gustav Mayer, 1847, p. 84-85.
38. HAGGENMACHER P., « Some Hints on the European Origins of Legislative Participation
in the Treaty-Making Function », Chicago-Kent Law Review, 67, 1992, p. 313-339. Le Droit des
gens est aussi défini comme un « ouvrage capital » : TOYODA T., « La doctrine vattelienne de
l’égalité souveraine dans le contexte neuchâtelois », art cit., p. 103 ; MUIR WATT H., « Droit
naturel et souveraineté de l’État dans la doctrine de Vattel », Archives de philosophie du droit
32, 1987, p. 71-85, ici p. 71. Hinsley écrit que « It was Vattel’s work which, as well as being the
first recognisably modern book on international law, became the first book to be used as a handbook
by the Foreign Office. The French government was referring to it in the 1760s; by the government of
the United States of America it was venerated as being the guide […], by British politicians it came to
be regarded in the same light, as it is clear from their writings and speeches »: HINSLEY F. H.,
Sovereignty, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, p. 200-201. Aussi HERRERO Y RUBIO
A., Nociones de Historia del Derecho de Gentes y de las Relaciones Internacionales, Valladolid,
Universidad de Valladolid, Facultad de Derecho, 1954, p. 108.
39. FENWICK C. G., « The authority of Vattel », art. cit., p. 395.
40. « Il est probable qu’une traduction anglaise de Vattel fut la première œuvre de
droit international imprimée hors d’Europe » : REEVES J., « La communauté internationale »,
Recueil des cours de l’Académie de droit international de La Haye, 3, 1924, p. 1-94, ici, p. 37. Pour
la circulation de l’œuvre en Angleterre et aux États-Unis : CHETAIL V., « Vattel and the
American Dream : An Inquiry into the reception of the Law of Nations in the United States,
op. cit., p. 251-300 ; et « Vattel et la sémantique du droit des gens », DUPUY P. -M. et CHETAIL V.
(dir.), Vattel’s International Law in a XXIst Century Perspective, op. cit., p. 400 ; OSSIPOW W. et
GERBER D., « La réception du Droit des gens (1758) d’Emer de Vattel aux États-Unis : résultat
d’une recherche et quelques expériences méthodologiques avec le concept d’autorité
textuelle », Réflexions sur l’impact, le rayonnement et l’actualité du « Droit des gens » d’Emer de
Vattel, op. cit., p. 79-118 ; ARMITAGE D., « The declaration of Independence and International
law », The William and Mary Quarterly, 1, January 2002, p. 39-64.
41. En 1781 fut publié aussi la version italienne, traduite par Ludovico Antonio Loschi :
Il diritto delle genti, ovvero principii del diritto naturale applicati alla condotta e agli affari delle
nazioni e de’sovrani. Cf. TRAMPUS A., « Il ruolo del traduttore nel tardo illuminismo : Ludovico
Antonio Loschi e la versione italiana del Droit de gens di Emer de Vattel », TRAMPUS A. (dir.), Il
linguaggio del tardo illuminismo. Politica, diritto e società civile, Roma, Edizioni di storia e
letteratura 2011, p. 81-108 ; du même auteur, « The circulation of Vattel’s Droit des gens in
Italy », art. cit., p. 217-232 ; du même auteur, « La traduzione toscana del Droit des gens di
Emer de Vattel (circa 1780) : contesti politici, transferts culturali e scelte traduttive », G.
CANTARUTTI et S. FERRARI (dir.), Traduzione e Transfert nel XVIII secolo tra Francia, Italia e
Germania, Milano, Franco Angeli, 2013, p. 153-174.
42.BEGUELIN E., En souvenir de Vattel, op. cit., p. 105.
43. VATTEL E. de, Derecho de Gentes o principio de la Ley natural […], traducido del francés al
castellano por el B. D. Josef Ortiz, ce travail consiste seulement de la traduction du premier
livre (entièrement), et des chapitres I et II du deuxième livre. Références au manuscrit :
Biblioteca universitaria di Salamanca, Ms. 93 : FRANCA O. L., CASTRILLO GONZÁLES C., Catálogo de
manuscritos de la Biblioteca Universitaria de Salamanca, I-Manuscritos 1-1679bis, Salamanca,
Universidad de Salamanca, 1997, p. 94 ; BECEDAS GONZÁLES M., « La renovación de las lecturas
en la Universidad de Salamanca (1625-1771) y su reflejo en la Biblioteca Universitaria »,
Saberes y disciplinas en las universidades hispánica, Salamanca, Universidad de Salamanca,
2005, p. 181-207, ici p. 8.
44. TRAMPUS A., « The circulation of Vattel’s Droit des gens in Italy », art. cité, p. 219.
45. LAMPREDI G. M., De licentia in hostem in quo Samuelis Cocceii sententia de infinita licentia in
hostem ex ponitur et confutatur, Firenze, Excudebant Imperiales Typographi, 1761 ; GALIANI F.,
De’ doveri e de’ principi neutrali verso i guerreggianti e di questi verso i principi neutrali, Milano
1782.
46. TRAMPUS A., « The circulation of Vattel’s Droit des gens in Italy », art. cit., p. 230.
47. Ma traduction : « il est permis aux gens de se libérer de l’injuste agresseur parce
que toutes les lois naturelles, humaines et divines donnent le droit aux opprimés de
repousser la force par la force, et de secouer le joug qui leur était imposée sans raison » :
PACCA B., Memorie storiche del ministero, de’ due viaggi in Francia, e della prigionia nel forte di S.
Carlo in Fenestrelle, Orvieto, Pompei, 1843, partie I, cap. 4, p. 179 ; aussi : CANTÙ C., Il tempo dei
Francesi (1796-1815), brani di storia d’Italia, Napoli, Pedone Lauriel, 1864, p. 255, nota 2.
48. VATTEL E. de, Le droit des gens, op. cit., 1. IV, chap. IV, § 37.
49. TRAMPUS A., « La traduzione toscana del Droit des gens », art. cité, p. 153-154.
50. TRAMPUS A., « Il ruolo del traduttore nel tardo illuminismo », art. cit., p. 81-108.
51. TRAMPUS A., « La traduzione toscana del Droit des gens », art. cit., p. 153-154.

RÉSUMÉS
Emer de Vattel (1714-1767), the jurist from Neuchâtel, published his Droit des gens ou
Principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux affaires des Nations et des Souverains in
1758. The book was a great success both in constitutional and international law. Vattel was
considered an authority on international law during the eighteenth and nineteenth
centuries. As Charles Fenwick has shown, Vattel’s book was used by tribunals, in speeches
before legislative assemblies, and in the correspondence of executive officials. The book was
also a manual for students, a reference work for statesmen and a text from which political
philosophers drew inspiration.
The Droit des gens was immediately translated into English in 1759, a year later into German,
into Spanish in 1774 (even though this edition was never published due to the Inquisition),
and finally into Italian in 1781. Through these translations and re-printed editions, Vattel’s
work played an important role: the resulting theory of his internationalist doctrine, the
identification of a State’s sovereignty, independence, and equality have become basic
notions of international law. The aim of the present article is to reconstruct the historical
and cultural context in which Vattel lived and worked, to investigate the juridical discourse
on diplomacy in his Droit des gens, and finally to scrutinize the use of Vattel’s work in
eighteenth-century diplomacy.

AUTEUR
ELISABETTA FIOCCHI MALASPINA UNIVERSITÉ DE MILAN
Deuxième partie. Argument
juridique et rhétorique
diplomatique
Le droit contre la paix :
l’impossible paix entre les
royaumes de France et
d’Angleterre du XIVe au XVe
siècle
Law against Peace: the Impossible Peace between the Kingdoms
of France and England during the Hundred Years’ War

Jean-Marie Moeglin

Une remarque préliminaire s’impose avant d’entrer dans le vif du


sujet : les relations internationales comme relations entre États
défendant leurs droits et leurs intérêts – c’est-à-dire selon le sens
actuel du terme – n’existent pas au Moyen Âge en tant que telles. Le
Moyen Âge connaît des relations entre individus – entre puissants –
qui défendent « leur » droit, c’est-à-dire leurs biens et leur honneur.
C’est dans ce cadre que vont se développer des relations, que l’on
pourra vraiment dire « internationales » lorsqu’un petit nombre de
ces puissants sera parvenu à imposer l’idée qu’ils possèdent seuls
dans un territoire donné la superioritas, mais qui restent en tout état
de cause des relations personnelles entre rois et princes défendant «
leur » droit 1 .
C’est sous cet éclairage que l’on peut dire que la guerre dite de
Cent Ans procède d’une question de droit : à qui devait revenir la
couronne de France ? C’est ce problème que soulevait le roi
d’Angleterre Édouard III en 1337 en remettant en cause la légitimité
de son cousin Philippe de Valois qui régnait depuis 1328 et en
soutenant que ses propres droits à la couronne étaient non
seulement supérieurs mais incontestables. La question de la
possession légitime de la couronne de France restera au cœur du
conflit opposant les rois de France et d’Angleterre et leurs royaumes
pendant plus d’un siècle. C’est précisément le fait qu’elle soit restée
posée et que l’on ait prétendu la trancher en droit qui a fait que la
guerre de Cent Ans ne s’est jamais terminée par un traité de paix. Le
droit contre la paix : invoquer le droit n’était en aucune façon
vouloir la paix, c’était au contraire faire le choix de relancer ou de
poursuivre la guerre. C’est à la mise en évidence de cet apparent
paradoxe que la communication sera consacrée.
La guerre de Cent Ans est d’abord la faide lancée par un prince
contre un autre prince qui lui retient contre toute justice son droit,
son bien et son honneur 2 . La paix ne pourra revenir que si la

justice est enfin rétablie, lorsque l’usurpateur aura restitué son droit
à celui qu’il a lésé. C’est le discours que martèle Edouard III de 1337
aux années 1350. Il ne s’est résigné à la guerre que contraint et forcé,
parce que son adversaire a refusé d’emprunter la voie de droit qu’il
lui offrait. Dès la fin des années 1330, le roi d’Angleterre avait
d’ailleurs fait constituer par ses légistes un très solide dossier
juridique sur lequel il s’appuyait pour réclamer que justice lui soit
rendue 3 .

Dans le même temps cependant, Edouard III va développer mezzo


voce un autre discours : certes, son droit à la couronne de France
n’était en principe pas négociable car l’on ne pouvait pas mépriser le
droit et bafouer la justice ; toutefois il voyait bien les immenses
malheurs que sa guerre contre l’usurpateur Philippe entraînait pour
les populations des deux royaumes. Il voyait bien que sa querelle
personnelle s’était transformée en une guerre des royaumes de
France et d’Angleterre. Il fallait mettre fin à cette suite de malheurs
et de désolations qui touchaient des innocents ; il fallait faire la paix
entre les deux royaumes. Et donc Edouard III laissait entendre avec
toujours plus d’insistance qu’il pourrait accepter, au nom de la paix,
de renoncer à son droit imprescriptible à la couronne de France. Une
compensation honorable devait néanmoins lui être accordée : la
concession d’une grande Aquitaine en toute souveraineté.
Les rois de France de leur côté, Philippe VI puis son fils et
successeur Jean le Bon avaient bien évidemment d’abord refusé avec
hauteur d’admettre que leur droit à la couronne de France puisse
être discuté et, a fortiori, faire l’objet d’un quelconque marchandage.
Sous l’effet des défaites militaires du début de la guerre, ils furent
cependant peu à peu conduits à modifier leur attitude. Eux aussi, au
nom de la nécessité de mettre fin aux indescriptibles malheurs que
provoquait leur guerre avec le roi d’Angleterre, finirent par se
déclarer prêts à renoncer à leur droit, c’est-à-dire, en ce qui les
concerne, à sacrifier l’intégrité territoriale du royaume de France.
C’est ainsi que fut conclu en 1360 le traité dit de Brétigny-Calais
4 . Il ne tranchait pas la question, posée au début des hostilités,

de la légitimité à la couronne de France. Il renonçait à lui trouver


une solution en droit au nom de la nécessité absolue de rétablir la
paix.
La paix « finale » et « perpétuelle » avait ainsi été scellée à Calais
avec l’observation de tous les gestes et rites que prescrivait le rituel
performatif de la paix 5 . Il restait tout de même une formalité à

accomplir pour que cette paix soit parfaite : la double renonciation à


laquelle devaient procéder les deux rois, l’un à la couronne de
France, l’autre à la souveraineté sur les territoires cédés au roi
d’Angleterre. Or cette double renonciation n’aura jamais lieu par la
faute, très certainement, d’Édouard III qui ne s’était pas résigné à
cette atteinte à son honneur qu’aurait été une renonciation officielle
à la couronne de France 6 .

C’est la principale raison juridique dont se saisit Charles V pour,


le 30 juin 1368, décider de recevoir les « appels gascons » de
seigneurs aquitains qui refusaient d’acquitter un impôt que leur
réclamait le Prince noir, vice-roi de l’Aquitaine au nom de son père
Édouard III, et qui avaient porté l’affaire devant la justice du roi de
France 7 .

Il fallait évidemment à Charles V défaire par les armes le traité


de Brétigny-Calais et c’est ce qu’il est parvenu à réaliser en quelques
années. Parallèlement, Charles V développait une active propagande
juridique justifiant la guerre à outrance contre les Anglais. Les
prétentions du roi d’Angleterre à la couronne de France étaient sans
aucun fondement et le roi d’Angleterre avait de plus bafoué
allègrement tous les engagements qu’il avait pris lors du traité de
Brétigny-Calais. C’est ce qui justifiait que l’on reprenne et que l’on
mène à outrance la guerre contre lui. Il fallait faire triompher le
droit.
Mais lorsque Charles V eut presque, mais tout de même pas
totalement, gagné la guerre, l’on se retrouva devant le même
problème qu’avant la paix de Brétigny-Calais : comment rétablir la
paix entre les deux royaumes ; comment refaire la paix de Brétigny-
Calais ? Les opérations militaires cédèrent de plus en plus la place
aux rodomontades sans conséquences et, à la fin des années 1380, le
discours sur la paix qu’il fallait impérativement restaurer déboucha
à nouveau sur des actes tangibles. Des trêves de longue durée furent
conclues à Leulinghen en 1389 ; elles devaient rendre possible de
conclure un nouveau traité de paix définitive et éternelle.
La conclusion de cette paix finale ne se fit pas mais l’on trouva un
substitut permettant de dissimuler cet échec grâce au mariage entre
le roi d’Angleterre Richard II et la fille du roi de France Isabelle, le
tout doublé d’une trêve quasi éternelle de 28 ans qui devait,
théoriquement, servir à conclure la paix éternelle en tranchant enfin
la question de droit 8 . Il s’agissait d’une solution somme toute

satisfaisante pour les deux parties – suivant un modèle qui n’est pas
rare au Moyen Âge ; aucune des deux parties ne renonçait à son droit
et ne perdait la face, mais le règlement de la question de droit était
en fait renvoyé à un avenir lointain pour ne pas dire aux calendes
grecques.
Les années qui suivent vont voir s’écrouler cet édifice précaire :
la croisade qui aurait dû unir les anciens ennemis contre l’ennemi
commun de tous les chrétiens, le Turc, se solda par le désastre
terrible de Nicopolis le 25 septembre 1396. Et surtout, le
renversement du « tyran » Richard II en 1399/1400 porta le coup
fatal à ce fragile arrangement : le nouveau roi d’Angleterre, le
Lancastre Henri IV, n’était plus le « fils » du roi Charles VI, il était
même plutôt l’assassin de ce « fils » de Charles VI.
Le discours sur la paix nécessaire à conclure entre les deux
royaumes n’était certes pas officiellement remis en cause mais, de
fait, l’on était désormais convaincu en France que les Anglais ne
voulaient pas de bonne foi cette paix.
Quant au nouveau roi Lancastre Henri IV d’Angleterre, il affectait
toujours de vouloir la paix finale mais il s’agissait avant tout, au
départ, de gagner du temps, et surtout cette paix finale devait être,
au minimum, le retour aux conditions de Brétigny-Calais, c’est-à-
dire une grande Aquitaine en toute souveraineté. Henri V qui
succède à son père en 1413 va pousser à l’extrême et appliquer
méthodiquement cette politique qui est une sorte de remake de celle
d’Edouard III : il veut la paix finale entre les deux royaumes, mais
Dieu ne pourrait tolérer que cette paix finale se fasse à des
conditions qui ne respectent pas la justice et le droit. Il exige donc
qu’on lui restitue la couronne de France ou, à tout le moins, qu’on lui
rende en toute souveraineté la grande Aquitaine et même toutes les
anciennes possessions des Plantagenêts à l’intérieur du royaume de
France.
Le 21 mai 1420, était conclu le traité de Troyes 9 . Ce traité se

présentait comme le traité de paix finale entre les rois et les


royaumes de France et d’Angleterre que l’on cherchait à refaire
depuis l’échec de Brétigny-Calais en 1369 10 . Après le meurtre

du duc de Bourgogne Jean sans Peur à Montereau en 1419, Henri V


avait en effet rejeté l’option, longtemps privilégiée par lui,
consistant à conclure un traité de Brétigny amélioré car, désormais,
il pensait possible de devenir roi de France. D’où une construction
juridique assez compliquée : Charles VI restait roi de France jusqu’à
sa mort, mais ensuite, ce serait son gendre Henri V devenu son fils
adoptif par son mariage avec Catherine fille de Charles VI qui lui
succéderait ; le dauphin était déshérité et devait être combattu par
tous les moyens en raison de ses crimes énormes. À Henri V roi de
France succéderaient les descendants et héritiers de son mariage
avec Catherine. C’était ainsi une union personnelle mais perpétuelle
des royaumes de France et d’Angleterre qui était conclue ; comme le
disait explicitement le traité, elle seule pouvait garantir une paix
perpétuelle entre les deux royaumes de France et d’Angleterre.
Pour Henri V et ses héritiers, après le traité de Troyes, les choses
étaient claires ; le traité devait mettre fin à l’idée même d’une guerre
entre les deux royaumes ; il subsistait simplement encore une guerre
menée par le roi légitime de France et d’Angleterre contre les
rebelles à l’intérieur du royaume de France ; ces derniers n’avaient
pas d’autre choix que de se soumettre ou d’être écrasés. C’est cette
position que le pouvoir anglais va s’efforcer contre vents et marées
de maintenir jusqu’au traité d’Arras en 1435 lorsque la réconciliation
du duc de Bourgogne Philippe le Bon et du roi de France Charles VII
vint gravement affaiblir la position du roi d’Angleterre et de France
Henri VI.
Le grand effort du pouvoir anglais va donc être, non sans un
certain succès au demeurant au cours des années 1420, de faire
massivement prêter serment au traité de Troyes en tant que paix
finale entre les deux royaumes de France et d’Angleterre 11 .

Mais pour ceux qui étaient restés les partisans des Valois,
regroupés autour de celui que l’on appelle le Dauphin, le traité de
Troyes ne venait que confirmer ce qu’ils pressentaient depuis la
chute de Richard II : les Anglais ne voulaient pas la paix mais
seulement conquérir et piller le royaume de France.
Or c’est précisément à ce moment-là que les questions
fondamentales de droit à la résolution desquelles était en principe
liée la fin de la guerre firent un éclatant retour en force. Le droit
contre la paix : si toute une série d’auteurs en France entreprirent
des années 1400 aux années 1460 d’éclaircir les questions de droit
qui étaient au cœur du conflit entre les rois de France et
d’Angleterre, ce n’était pas parce qu’ils pensaient qu’ils allaient
contribuer au règlement de la guerre et permettre la réalisation d’un
traité de paix définitive et éternelle, c’est parce qu’ils voulaient
montrer que le droit invoqué par l’autre partie était inconsistant,
qu’il ne s’agissait que d’un mauvais prétexte derrière lequel elle
abritait en toute connaissance de cause sa libido dominandi ; qu’il
fallait donc lui faire une guerre à outrance jusqu’à ce qu’elle soit
chassée du royaume de France et/ou qu’elle reconnaisse dans un
traité de paix éternelle qu’elle renonçait solennellement à toutes ses
prétentions dont elle savait bien qu’elles n’avaient jamais eu quelque
fondement juridique que ce soit.
La période qui va des années 1400 aux années 1460 est donc celle
au cours de laquelle l’on s’est véritablement préoccupé en France de
réfléchir et de trancher les questions de droit qu’impliquait la guerre
de Cent Ans, mais ce n’était pas dans une perspective de conclure la
paix avec le roi d’Angleterre ; c’était avant tout destiné à montrer
qu’aucune négociation n’était possible avec lui et qu’il fallait
simplement le chasser définitivement du royaume de France.
Je n’ai évidemment pas la possibilité dans le cadre de cette
communication d’analyser en détail cette importante production de
traités polémiques mettant en œuvre une argumentation historico-
juridique complexe. Elle a fait l’objet dans les dernières années de
travaux de qualité 12 et surtout d’excellentes éditions critiques.

Je souhaiterais toutefois insister sur le fait que l’on a trop vite


considéré que cette production relevait d’une inspiration que l’on
peut dire « patriotique » et l’on a ainsi quelque peu perdu de vue la
visée pragmatique de ces différents traités et l’adaptation du
discours historico-juridique de chacun d’entre eux à la situation
politique concrète dans laquelle écrivaient leurs auteurs. C’est sur ce
point que je voudrais insister.
Le premier et l’auteur-fondateur de ce courant
historiographique, dès avant le traité de Troyes, est Jean de
Montreuil (mort en 1418), auteur d’une œuvre touffue qui est de
façon quasi permanente en récriture 13 . C’est lui qui fixe pour la

première fois le thème essentiel : les Anglais ne veulent pas la paix et


n’ont jamais voulu la paix ; ils veulent conquérir et piller la France.
Tous les arguments qu’ils avancent au service de leur « cause » ne
sont que de faux prétextes. Il en tire une grande conclusion : il n’est
pas possible de négocier un traité de paix finale avec le roi
d’Angleterre ; il faut simplement bouter les Anglais hors de France
pour mettre un terme à une guerre ancienne qui n’était d’ailleurs
elle-même que le prolongement d’affrontements antérieurs.
La démonstration de Jean de Montreuil se déploie de traité en
traité non sans répétitions mais de manière très structurée et
logique ; l’on peut en reconstituer ainsi les lignes de force :
Il existe un début de la guerre et de l’offensive anglaise contre le royaume de
France et cette guerre n’a depuis jamais véritablement cessé. Ce début, Montreuil l’a
trouvé dans les documents diplomatiques de la chancellerie royale auxquels il avait
accès : c’est la date de 1336 ; il ne reprend pas telle quelle cette date mais la transforme
en durée, c’est la guerre de soixante-dix ou quatre-vingts ans qu’il évoque, la date
changeant selon les étapes chronologiques de son œuvre polémique.
Cette guerre a un prétexte : la revendication par Edouard III du trône de France ;
elle a aussi un initiateur que Montreuil met progressivement en scène, définitivement
à partir de son Traité contre les Anglais : Robert d’Artois. Ce sont les Grandes chroniques de
France et les Chroniques de Froissart qui lui ont permis d’identifier ce grand responsable
de la guerre. Sans Robert d’Artois, le roi d’Angleterre n’aurait pas pensé à se lancer
dans cette affaire.
Les prétentions anglaises ont un fondement juridique totalement fantaisiste. Là,
Montreuil passe de l’histoire à la démonstration juridique ou historico-juridique. La
prétention d’Edouard III est totalement réfutée par la loi salique (c’est avec Montreuil
que la loi salique entre dans l’arsenal démonstratif des Français, mais uniquement
encore comme argument juridique). C’est l’élément principal de la démonstration ;
mais il est complété par des démonstrations annexes qui prouvent que le droit du roi
anglais n’a cessé avec le temps de devenir plus mauvais : avec le traité de Brétigny-
Calais que le roi anglais n’a pas respecté, il a renoncé à la couronne de France. Les
terres qu’il tenait dans le royaume de France lui ont toujours été concédées en fief et
ces fiefs, il les a multiplement forfaits.
La guerre lancée par le roi d’Angleterre reposait donc sur un mauvais prétexte
juridique. Les véritables raisons sont ailleurs : les Anglais sont un peuple qui veut
toujours chercher noise à ses voisins ; ils attaquent le royaume de France pour le piller
et même pour le conquérir et se l’assujettir. Cette idée est constamment en filigrane
dans l’œuvre polémique de Montreuil ; cette guerre est ainsi une guerre des royaumes
de France et d’Angleterre, plus exactement, elle est une entreprise menée par le roi
d’Angleterre et les Anglais pour conquérir le royaume de France. Les Anglais sont des
étrangers qui veulent conquérir un pays étranger. Ils veulent y imposer leur propre loi.
Cette entreprise est une entreprise criminelle de par son intention – c’est une
guerre injuste – et de par ses résultats : les Anglais ont détruit le pays de France et y
ont commis toute une série de crimes. La nature criminelle de leur entreprise invalide
ipso facto tout traité que l’on a pu conclure avec eux, notamment le traité de Brétigny-
Calais ; ils sont coupables de lèse-majesté et ont perdu tout droit.
Les Français refusent cette domination étrangère ; ils se sont choisis un roi,
Philippe VI, parce qu’il est le roi légitime ; ils sont tous prêts à verser leur sang pour
soutenir « leur » roi et refuser la domination étrangère. Ils doivent être convaincus du
fait qu’aucun accord n’est possible avec des gens comme les Anglais ; il faut
simplement les affronter militairement et les rejeter à la mer.
Cette entreprise est au demeurant tout à fait réalisable même si, de 1406 à 1416, la
situation militaire s’est incontestablement compliquée : Montreuil esquisse une sorte
d’histoire engagée du royaume de France dans la perspective de son rapport avec le
royaume d’Angleterre ; il utilise pour cela les Grandes chroniques, pour la période
antérieure à la guerre de Cent Ans, et les matériaux qu’il a pu réunir lui-même pour la
période qui suit le début de la guerre. Il s’agit de présenter le royaume de France
comme un royaume qui n’a jamais été conquis (contrairement au royaume
d’Angleterre), une sorte de France éternelle voulue dans le plan de Dieu, un royaume
qui s’est illustré à de nombreuses reprises de l’histoire, qui a pu connaître des
moments de difficultés mais qui, de Clovis à Charles VI, s’est toujours finalement
imposé. Un royaume qui a notamment infligé à de nombreuses reprises des défaites
cuisantes aux Anglais et qui, d’ailleurs, les a quasiment chassés ; un dernier effort doit
être accompli. Certes, dans la présente guerre, il y a eu aussi quelques défaites mais
elles sont plus que compensées par les nombreux succès militaires remportés contre
les Anglais.

Jean de Montreuil va être suivi dans cette voie par les autres
polémistes du XVe siècle ; ils tirent et prolongent, en fonction du
contexte politique de leur époque, de la « situation » dans lequel ils
écrivent, l’un ou l’autre des fils qui se trouvaient réunis chez Jean de
Montreuil.
Après le « moment Jean de Montreuil », vient ainsi le « moment
traité de Troyes » qui réunit des textes écrits à la fois avant, pendant
et après la conclusion du traité de Troyes : on y trouve le Tractatus de
Jean de Terre Rouge (1419) 14 ; plusieurs petits traités
anonymes, les débats et appointements, traité également connu d’après
son incipit sous le titre Après la destruction de Troye, rédigé en 1418 et
1419, le Super omnia vincit veritas et la Réponse d’un bon et loyal François
qui constituent une réplique aux lettres bourguignonnes signées à
Arras le 2 décembre 1419 et préparant le fameux traité de Troyes ;
enfin le Fluxo biennali spacio, dont la datation est incertaine mais qui
a été composé après 1422 et avant 1430 15 . L’on mentionnera

également le Quadriloge invectif d’Alain Chartier qui date de 1422


16 .

Le moment suivant correspond à la timide et difficile reprise des


négociations de paix à partir du congrès d’Arras en 1435 ; elle
conduit aux trêves de Tours de 1444 entre les rois de France et
d’Angleterre. Trois œuvres de l’archevêque et conseiller royal Jean
Juvénal des Ursins incarnent ce moment 17 .

Le quatrième « moment » est celui, en 1449-1453, de la


reconquête finale du royaume de France, de l’expulsion quasi
complète des Anglais du royaume de France et de la fin, dans les faits
mais pas officiellement, de la guerre de Cent Ans. Il importe de
galvaniser les Français dans leur entreprise d’expulsion des Anglais
du territoire français. L’oratio historialis du Normand Robert Blondel,
écrite juste après la prise de Fougères qui relance la guerre, incarne
ce moment 18 .

Le dernier « moment » suit l’expulsion des Anglais du royaume


de France ; des années 1450 aux années 1470 lorsque le roi de France
est parvenu à chasser de son royaume les Anglais mais s’inquiète
d’un possible retour de ses anciens adversaires. On y trouve les
traités intitulés d’après leurs premiers mots « Pour ce que plusieurs
19 » et « Pour vraye connaissance avoir 20 ».

Les auteurs de ces traités avaient une double tâche


complémentaire.
Dans un premier temps, il leur fallait montrer que les prétentions
anglaises étaient juridiquement nulles et non avenues. Ils effectuent
donc d’abord un travail d’élaboration juridique ; fondamentalement,
en ce qui concerne la revendication du royaume de France par le roi
d’Angleterre, ils se réfèrent à la loi salique, dont
l’instrumentalisation commence avec Jean de Montreuil, laquelle
aurait exclu les femmes de la couronne. En ce qui concerne les
prétentions du roi d’Angleterre sur des territoires français, Guyenne
et Normandie, ils démontrent par l’histoire 1) que ces terres ont
toujours fait partie du royaume de France, 2) que les rois
d’Angleterre qui les ont tenues en fief les ont forfaits à de multiples
reprises et qu’ils n’y ont donc plus aucun droit.
Dans un deuxième temps, les auteurs précisent l’attitude que les
Français devaient avoir vis-à-vis des Anglais. Deux positions à cet
égard se dégagent.
La majorité de ces auteurs, à la suite de Jean de Montreuil, dans
la période qui va d’Azincourt à la prise de Bordeaux, tire comme
conclusion de la démonstration de l’illégitimité éclatante des
arguments anglais l’idée qu’il ne s’agit que de faux prétextes derrière
lesquels les Anglais essaient de dissimuler leur volonté de conquérir
et de piller le royaume de France. Aucune paix n’est possible avec
eux et il faut simplement les chasser du royaume de France. On a
ainsi chez ces auteurs une articulation étroite entre une
argumentation proprement juridique réfutant les prétentions
anglaises et un travail de récriture du passé, l’on pourrait dire de
story telling, qui met en évidence la mauvaise foi constante des
Anglais et leur propension atavique à attaquer le royaume de France,
à vouloir le conquérir et le piller.
Mais ce travail de construction juridique doublé d’une mise en
forme et en récit du passé est en lien direct avec le contexte
immédiat de rédaction du traité ; il y a les moments où l’enjeu
principal est celui des fiefs français du roi d’Angleterre et non pas la
couronne (avant le meurtre de Montereau avec Débats et
appointements ; après la rupture des trêves de Tours en 1449 avec
Robert Blondel) ; il y a les moments où l’enjeu principal est la
couronne de France et non pas les anciennes terres françaises du roi
anglais (après la conclusion du traité de Troyes avec le Fluxo) ; il y a
les moments où le roi de France est sur la défensive (au moment du
traité de Troyes), les moments où il est à l’offensive (dans les années
1440).
Un auteur se distingue cependant des autres en restant partisan
de conclure un traité de paix ; il s’agit de Jean Juvénal des Ursins qui
écrit entre 1435 et 1449, alors qu’une paix franco-anglaise paraît de
nouveau possible ; les trêves de Tours conclues en 1444 et le mariage
entre Marguerite d’Anjou et Henri VI devaient rendre possible ce
traité. Pour Jean Juvénal il faut faire la paix car elle est un préalable
nécessaire à la réforme du royaume qu’il appelle de ses vœux 21 .

Dans une tractation menée classiquement avec les Anglais selon les
normes habituelles de la dispute scolaire (demande, réplique,
duplique, triplique etc) qui doit aboutir à déterminer le droit, l’on
fournira tous ces arguments réfutant les prétentions anglaises et, à
la fin de la « négociation », les Anglais, confondus, écrasés sous les
arguments, devront reconnaître qu’ils n’ont aucun droit ni à la
couronne de France ni aux duchés de Guyenne et de Normandie ; l’on
pourra donc conclure avec eux la paix finale.
La divergence de position de Jean Juvénal avec les polémistes «
radicaux » est sans doute notable sur le plan théorique ; mais dans la
pratique, elle aboutit à un résultat identique ; car Jean Juvénal des
Ursins souligne que cette paix finale doit se faire aux conditions du
roi de France : il faut que les Anglais renoncent bien sûr à la
couronne de France, renoncent à demander quelque souveraineté
que ce soit sur un territoire français, et même, mieux encore,
rentrent dans leur île.
Après la prise définitive de Bordeaux en 1453, l’expulsion des
Anglais du royaume de France pouvait être considérée comme
parfaite ou quasi parfaite. Il n’existait plus de nécessité urgente
d’appeler à la guerre contre eux, bien au contraire. L’idée de paix
finale à conclure revient alors au premier plan mais, évidemment,
plus encore que chez Jean Juvénal des Ursins, il est clair que cette
paix finale doit se faire aux conditions des Français. Les deux ultimes
traités rédigés dans cette période vont donc donner la synthèse
ultime, indépassable, de l’effort de démonstration juridique et
historique quant à la nullité des prétentions anglaises sur le
royaume de France. D’une démonstration juridique et historique
circonstancielle, l’on passe à une représentation neuve de l’histoire
et du statut du royaume de France. Elle deviendra un pilier de
l’idéologie royale.
C’est avant tout le premier de ces traités, que l’on a appelé
d’après ses premiers mots, « Pour ce que plusieurs », qui accomplit
ce travail.
Le traité a été écrit en 1464, peut-être par Guillaume Cousinot II
(vers 1400-1484) 22 . Il se pourrait bien qu’il l’ait rédigé pour

fournir, à la demande du roi, des arguments aux négociateurs se


rendant à Saint-Omer en 1464 afin d’aller traiter avec les Anglais
après la conclusion des trêves d’Hesdin le 8 octobre 1463 qui
stipulaient une rencontre en avril 1464 à Saint-Omer destinée à
arranger un mariage entre une princesse française et le roi anglais. Il
faut souligner que ce traité, connu par quelque 20 manuscrits et
surtout imprimé à de très nombreuses reprises entre 1480 et 1558, a
visiblement connu une diffusion considérable.
Pour fournir aux défenseurs de la cause française les éléments
qui leur permettront d’écraser par des arguments imparables la
partie anglaise, l’auteur hérite du travail d’explicitation juridique
réalisé par ses prédécesseurs. Il s’agit d’abord de la division
rigoureuse de la matière en deux branches distinctes : la question
d’abord de la succession au royaume de France ; celle ensuite de la
souveraineté et de la propriété des anciens fiefs français du roi
d’Angleterre ; il y ajoute la question nouvelle de la rupture des trêves
de 1444 : les Français avaient-ils le droit de reprendre la guerre
contre le roi d’Angleterre étant donné que l’on se trouvait dans le
cadre des trêves de Tours.
L’objectif des prédécesseurs de Cousinot était de montrer que les
Anglais étaient des gens qui dissimulaient leur perversité derrière de
pseudo-arguments juridiques ; il fallait faire éclater cette mauvaise
foi permanente et leur goût invétéré pour la méchanceté et le pillage
afin de les combattre résolument. Ce n’est plus tout à fait la
perspective de Cousinot puisque le travail est fait : il faut maintenant
légitimer juridiquement la possession et propriété de ce qui a été
récupéré par la guerre victorieuse et persuader les Anglais de
conclure la paix.
C’est sans doute ce qui le conduit à ajouter un thème qui est
certes dans le prolongement direct de tout qui a été montré et
démontré par ses prédécesseurs mais qui n’avait pas encore été
formulé clairement alors qu’il va avoir un très grand avenir, c’est
celui de « rejoindre et reunyr a la couronne » des provinces qui
avaient fait partie historiquement de la couronne de France mais qui
s’en étaient détachées ; la formule revient à de nombreuses reprises
dans le traité « Pour ce que plusieurs » ; elle est une sorte de
leitmotiv qui doit guider l’action des rois de France.
Ainsi, de l’idée, développée ad hoc pour réfuter les prétentions
anglaises à leurs territoires de France, que ces terres faisaient partie
de toute ancienneté du royaume de France, l’on passe désormais à
l’idée que la mission historique des rois de France est de « réunir » à
la couronne les provinces qui lui appartenaient de toute ancienneté
mais qui en avaient été aliénées, évidemment illégitimement, du fait
des hasards de l’histoire. Parallèlement, Cousinot est également celui
qui fait de la loi salique une loi fondamentale du royaume de France.

La question du droit était bien au cœur de la guerre dite de Cent


Ans ; mais vouloir la poser et la résoudre était l’attitude de ceux qui
ne voulaient pas réellement conclure un traité de paix qui aurait été
la conséquence d’une véritable négociation, au sens moderne du
terme. Établir le droit, c’était en fait vouloir poursuivre et relancer la
guerre car il était évident qu’aucune des deux parties ne pourrait
admettre que « son » droit soit invalidé. C’est donc à chaque
accélération de la guerre, vers 1337-1340, vers 1370-1380 et surtout
dans toute la seconde phase de la guerre de Cent Ans qui va des
années 1400 aux années 1470 que la question de droit a été
véritablement posée, avant que le traité de Picquigny en 1475 ne
l’évacue à nouveau pour permettre de conclure définitivement, dans
les faits mais non en droit, la guerre.
Pour autant, cette inventivité historico-juridique n’a pas
seulement accompagné les relances de la guerre ; elle a aussi abouti,
peut-être plus profondément, à repenser le statut du royaume de
France comme entité juridique intangible quels que soient les
avatars de l’histoire.
NOTES
1. Cf. d’un point de vue général MOEGLIN J.-M.-PÉQUIGNOT S., « Relations internationales » et
diplomatie au Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, collection « Nouvelle Clio »
(à paraître).
2. Pour ce qui suit, je me permets de renvoyer à mes articles : MOEGLIN J.-M., «
Strukturelle Aspekte der spätmittelalterlichen Diplomatie – die Verhandlungsnormen
während des Hundertjährigen Kriegs », ZEY C., MÄRTL C. (dir.), Aus der Frühzeit europäischer
Diplomatie – Zum geistlichen und weltlichen Gesandschaftswesen vom 12. bis zum 15. Jahrhundert,
Zurich, Chronos, 2008, p. 255-275 ; id., « À la recherche de la « paix finale » pendant la
guerre de Cent Ans – L’exemple des relations entre les rois d’Angleterre et de France au
XIVe siècle », NAEGLE G. (dir.), Frieden schaffen und sich verteidigen im Spätmittelalter/Faire la
paix et se défendre à la fin du Moyen Âge, actes du colloque de Paris, 11-12 janvier 2010,
Munich, Oldenburg, 2012, p. 51-82 ; id., « Récrire l’histoire de la guerre de Cent Ans – Une
relecture historique et historiographique du traité de Troyes (21 mai 1420) », Revue
historique, no 314, 2012, p. 887-919.
3. Cf. le document – datable sans doute de 1340 – publié, dans une version abrégée, par
VIDAL J. M. (éd.), Benoît XII (1334-1342) – lettres closes et patentes concernant les pays autres que la
France, Paris, 1935, fascicule IV, no 2982, et, dans une version complète, par CHAPLAIS P.,
English Medieval Diplomatic Practice, Part I – 1-2, Londres, HM’s Stationery office, 1982, I/2, p.
438-452.
4. Les nombreux documents constituant le traité de Brétigny-Calais sont publiés dans
le tome III du recueil de Thomas RYMER, Foedera, conventiones, litterae et cujuscumque generis
acta publica inter reges Angliae et alios quosvis imperatores, reges, pontifices, principes vel
communitates, 4e édition par A. CLARKE et F. HOLBROOKE …, 4 tomes en 7 volumes, Londres,
1816-1869 ; les actes les plus importants sont édités dans COSNEAU É., Les grands traités de la
guerre de Cent Ans, Paris, Picard, 1889, p. 33-68.
5. Cf. OFFENSTADT N., Faire la paix au Moyen Âge, Paris, Odile Jacob, 2007.
6. Cf. MOEGLIN, J.-M., « L’honneur d’Edouard III roi de France et d’Angleterre », CLAUSTRE
J., MATTEONI O., OFFENSTADT N. (dir.), Un Moyen Âge pour aujourd’hui – Mélanges offerts à Claude
Gauvard, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, p. 137-151.
7. Pour une reconstitution de l’événementiel l’on peut se reporter aux livres de
SUMPTION J., The Hundred Years War, t. 2 Trial by Fire, Londres, Faber and Faber, 1999, et t. 3
Divided Houses, Londres, Faber and Faber, 2009.
8. Cf. PALMER, J. J. N., England, France and Christendom 1377-99, Londres, Routledge and K.
Paul, 1972.
9. Cf. BONENFANT P., Du meurtre de Montereau au traité de Troyes, Bruxelles, Palais des
Académies, 1958, repris dans id., Philippe le Bon, sa politique, son action, études présentées par A.
M. Bonenfant-Feytmans, Bruxelles, De Boeck, 1996, p. 105-336.
10. Cf. MOEGLIN J.-M., « Récrire l’histoire de la guerre de Cent Ans », art. cit. ; sur les
différentes versions du traité de Troyes, cf. DUPARC P., « La conclusion du traité de Troyes »,
Revue historique de droit français et étranger, no 49, 1971, p. 50-64.
11. Cf. par exemple CONTAMINE Ph., « Serments bretons (8-15 septembre 1427) »,
Mélanges Jean Kerhervé, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 123-132.
12. Sur les traités politiques anti-anglais au XVe siècle, cf. notamment LEWIS, P. S., «
War Propaganda and Historiography in Fifteenth-Century France and England »,
Transactions of the Royal Historical Society Ser. 5, t. 15, 1965, p. 1-21 (repris dans : LEWIS P. S.,
Essays in Later Medieval French History, Londres, The Hambledon Press, 1985, p. 193-213) ; id.,
Écrits politiques de Jean Juvénal des Ursins, t. III La vie et l’œuvre, Paris, Klincksieck, 1992
(Société d’histoire de France) ; BARBEY J., La Fonction royale. Essence et légitimité d’après les
Tractatus de Jean de Terrevermeille, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1983 ; GRÉVY-PONS N., «
Propagande et sentiment national : Jean de Montreuil », Francia no 8, 1980, p. 127-145. Ead.,
« La propagande de guerre française avant l’apparition de Jeanne d’Arc », Journal des Savants
1982, p. 191-214 ; PONS N., « La Guerre de Cent Ans vue par quelques polémistes français au
XVe siècle », Guerre et Société en France, Angleterre et en Bourgogne XIVe-XVe siècle, Ph.
CONTAMINE (éd.), Lille, Centre d’histoire de la Région du Nord et de l’Europe du Nord-Ouest,
1991, p. 143-169 ; ead., « Ennemi extérieur et ennemi intérieur : la double lutte des
défenseurs du futur Charles VII », Memini. Travaux et documents publiés par la Société des études
médiévales du Québec, no 3, 1999, p. 91-125 ; ead., « La défense du pouvoir royal dans la
seconde moitié du XVe siècle : l’héritage de Jean de Montreuil », La société politique à la fin du
XVe siècle dans les royaumes ibériques et en Europe – élites, peuples, sujets ?, CHALLET V., GENET J.-
Ph., OLIVA HERRER H. R., VALDEON BARUQUE J. (dir.), Valladolid-Paris, Universidad de Valladolid-
Publications de la Sorbonne, 2007, p. 65-87 ; Daly K., « “Pour vraye congnoissance avoir” :
Historical Culture and Polemic in the French Royal Chambre des comptes in Paris in the
Fifteenth Century », Nottingham Medieval Studies no 44, 2005, p. 142-189 ; TAYLOR C., Debating
the Hundred Years War : Pour ce que Plusieurs (La Loy Salicque) and a Declaracion of the Trew
and Dewe Title of Henry VIII (Camden Fifth Series, volume 29), Londres, Cambridge University
Press, 2006.
13. Son œuvre a été publiée dans Jean de Montreuil, Opera, Volume 1, parte prima :
Epistolario. Edizione critica a cura di Ezio Ornato, con una prefazione di André Combes,
Torino, Giappichelli, 1963 ; volume 2 : L’œuvre historique et polémique. Édition critique par N.
GRÉVY, E. ORNATO, G. Ouy, Turin, Giappichelli (Collection d’études et recherches sur l’humanisme et
la Renaissance, 1), 1975 ; volume 3 : Textes divers, appendices et tables. Édition critique par N.
GRÉVY-PONS, E. ORNATO, G. OUY, Paris, CEMI, 1981 ; volume 4 : Monsteroliana, par E. ORNATO, G.
Ouy, N. PONS, Paris, CEMI, 1986.
14. Il n’est connu que par l’édition assortie d’une énorme glose qui en a été donnée par
Jacques Bonaud de Sauset en 1526 (reprise par François Hotman en 1580), cf. BARBEY J., La
fonction royale, essence et légitimité : d’après les Tractatus de Jean de Terrevermeille, Paris,
Nouvelles Éditions latines, 1983.
15. Tous ces traités ont été réunis et publiés par Nicole PONS, « L’honneur de la Couronne
de France » – Quatre libelles contre les Anglais (vers 1418-vers 1429), Paris, Klincksieck, 1990
(Société de l’histoire de France).
16. Alain CHARTIER, Le Quadrilogue invectif, F. BOUCHET (éd.), Paris, Champion, 2011 («
Classiques français du Moyen Âge » 168).
17. Publiés dans Écrits politiques de Jean Juvénal des Ursins, P. Lewis (éd.), 3 vol. , Paris
1978-1992, t. I et II.
18. Publié dans: Narratives of the Expulsion of the English from Normandy, M. CCCC. XLIX.-M.
CCCC. L. Robertus Blondelli De reductione Normanniae, Le recouvrement de Normendie, par Berry,
herault du roy. Conferences Between the Ambassadors of France and England, J. STEVENSON (éd.),
Londres, Longman, Green, Longman, Roberts and Green, 1863 (The Chronicles and Memorials
of Great Britain and Ireland During the Middle Ages) et dans : Œuvres de Robert blondel, historien
normand du XVe siècle, publiées d’après les manuscrits originaux avec introduction, notes,
variantes et glossaire par A. HÉRON, Rouen, Lestringant pour la Société de l’histoire de
Normandie, 1891-1893, 2 t., t. 2.
19. Édité par TAYLOR C., Debating the Hundred Years War, op. cit.
20. Édité par DALY K., « Pour vraye congnoissance avoir », art. cit.
21. Cf. LEWIS P. S., Écrits politiques de Jean Juvénal des Ursins, t. III La vie et l’œuvre, Paris,
Klincksieck, 1992.
22. Cf. la démonstration de C. TAYLOR dans son édition du traité, Debating the Hundred
Years War, op. cit.

RÉSUMÉS
The Hundred Years’ War turned on a point of law: to whom should the crown of France
pass? However, referring to law was not done out of a desire for peace; it was, on the
contrary, to decide whether to continue the war. Many treatises written in France between
1400 and 1460 claimed to clear up the points of law that were at the heart of the conflict
between the kings of France and England. Yet, their real goal was to show that the claims
invoked by the King of England were just a poor excuse for his libido dominandi, in full
knowledge of the facts; the English simply had to be expelled from France. One idea
developed in these treatises was that the French territories claimed by the English had
always belonged to the kingdom of France. From this, around 1460 the idea arose that the
historical mission of the French kings was to restore to the Crown of France all the
provinces that had previously belonged to the country but which had been lost over time,
obviously against the prevailing laws. At the same time, the Salic Law became a
fundamental law of the kingdom of France and an identity symbol for the French.

AUTEUR
JEAN-MARIE MOEGLIN
Université Paris-Sorbonne
Le droit d’intervenir
Les argumentaires de Charles-Emmanuel de Savoie au moment
son expédition en Provence (1589-1592) 1

The Right to Act: the Arguments of Charles-Emmanuel of Savoy


in Provence (1589-1592)

Fabrice Micallef

Le but de ce travail est d’interroger les arguments juridiques qui


entourent une pratique récurrente dans l’Europe de la première
modernité : l’appel à une puissance étrangère, et l’intervention
militaire qui s’ensuit. Certains acteurs en position de faiblesse
n’hésitent pas à recourir à un intervenant extérieur pour régler des
conflits locaux ou nationaux. On pourrait multiplier les exemples :
en 1552, l’intervention du roi de France Henri II dans le Saint-Empire
à la demande des princes luthériens alors en conflit avec Charles
Quint 2 , ou bien les multiples interventions de solidarité

confessionnelle dans les conflits de religions de toutes sortes 3 ,

ou encore, en 1640, l’intervention française en Catalogne à l’appel


des autorités barcelonaises révoltées contre Philippe IV d’Espagne
4 . Or, dans ces situations, l’intervenant extérieur est toujours

soupçonné d’arrière-pensées ambitieuses, parfois à juste titre : en


répondant à l’appel de ses voisins, le prince étranger suit souvent
des objectifs stratégiques, voire un désir d’expansion territoriale.
Pour éviter les accusations d’ambition et préserver sa réputation, ce
prince doit justifier son intervention militaire, c’est-à-dire lui
donner un fondement juridique et moral.
Cette problématique rejoint en partie la question de la « guerre
juste », à laquelle plusieurs livres importants ont été récemment
consacrés : puisque l’intervention est militaire, il est nécessaire de
justifier avant tout l’usage des armes, en puisant des arguments dans
les doctrines chrétiennes élaborées depuis l’antiquité tardive,
notamment par saint Augustin 5 . Cependant, l’intervention en

réponse à l’appel d’étrangers pose des problèmes juridiques


spécifiques, que nous tâcherons de mettre en évidence. Par ailleurs,
ce travail a pour but d’observer les arguments juridiques non par le
biais des grandes opérations de propagande imprimée déployées par
les États, mais par l’étude de l’échange diplomatique concret. En
d’autres termes, notre point d’observation de départ sera l’entretien
entre les princes et les diplomates, grâce à la lecture des
correspondances d’ambassadeurs 6 . Nous pourrons ainsi mieux

appréhender la culture juridique des acteurs de la diplomatie, et


l’usage pragmatique qu’ils font de leur connaissance du droit.
L’étude de cas que nous proposons se situe dans le contexte de la
fin des guerres de Religion françaises. En 1589, le royaume est
déchiré entre deux camps. D’un côté, les royalistes, protestants et
catholiques modérés, reconnaissent Henri IV comme roi de France.
De l’autre côté, les catholiques intransigeants, réunis dans le parti de
la Ligue, considèrent Henri IV comme un tyran et un usurpateur, en
raison de son protestantisme. À la tête de la Ligue, le duc de
Mayenne, nommé lieutenant-général de la couronne, incarne la
continuité de l’État, dans l’attente de l’élection d’un roi catholique
par les États généraux 7 . En Provence, le parti ligueur, pour

remédier à sa faiblesse militaire, en appelle au secours du prince


étranger catholique le plus proche : Charles-Emmanuel de Savoie.
Les premiers secours militaires sont donnés dès septembre 1589. En
janvier 1590, les États provinciaux requièrent une intervention
personnelle de Charles-Emmanuel, appelé à prendre la protection du
pays contre les hérétiques. Le duc de Savoie entre en Provence à la
tête de ses troupes en octobre 1590, officiellement pour répondre
aux appels au secours des catholiques provençaux. Mais pour
Charles-Emmanuel, l’objectif secret est aussi de poser les jalons
politiques et militaires d’une annexion de la Provence. Il espère que
la situation française, laissant présager un démembrement du
royaume, lui permettra bientôt d’assumer ses ambitions au grand
jour. Cependant, l’aventure provençale vire au naufrage ; les échecs
militaires et politiques s’accumulent. Charles-Emmanuel est battu
par les royalistes à plusieurs reprises, et son alliance avec les
ligueurs s’avère plus fragile que prévu. Il ne parvient pas à incarner
une option politique propre à séduire les élites provençales, et il
entre même en conflit avec certains chefs du parti catholique. Face à
de telles déconvenues, le duc de Savoie quitte définitivement la
Provence en mars 1592 8 .

Durant toute cette période, Charles-Emmanuel doit justifier son


intervention aux yeux de divers acteurs : le pape Sixte Quint et le roi
d’Espagne, son beau-père Philippe II, desquels il espère un soutien
financier et militaire ; mais aussi le duc de Mayenne, qui est le chef
de la Ligue, ou encore certains Provençaux qui se méfient de
l’intervention savoyarde. Il s’agit ici d’étudier les stratégies
argumentatives juridiques déployées par le duc de Savoie et par ses
ambassadeurs, à partir de sources savoyardes, françaises,
pontificales et espagnoles. Nous interrogerons ainsi la diversité et la
cohérence des arguments, leur degré d’érudition, ainsi que leur
efficacité.
Nous ferons un premier constat rapide mais significatif : il arrive,
certes rarement, que les Savoyards récusent la référence au droit
pour se justifier. Et lorsque nous nous attacherons à leur
argumentation juridique, nous constaterons le caractère très allusif
et peu érudit des arguments de fond : la doctrine juridique n’est
présente qu’en sous-texte. Dès lors, nous tenterons d’identifier les
théories dans lesquelles s’enracinent ces allusions, et nous tâcherons
comprendre pourquoi les arguments restent au stade du sous-texte.
Nous montrerons ensuite que la diplomatie savoyarde est beaucoup
plus précise dans la mise en scène formelle de son respect du droit
positif, c’est-à-dire le respect des cadres légaux imposés par la
souveraineté française sur la Provence. Dans un dernier temps, nous
évoquerons certaines des réactions en réponse à la stratégie
juridique du duc de Savoie.

L’argument de non-droit : des cas isolés


Il existe de très rares cas dans lesquels l’argumentation
savoyarde est anti-juridique, ou du moins partiellement en marge du
droit. Nous en trouvons un premier exemple dans une discussion
secrète tenue à Paris, en mars 1589, entre René de Lucinge,
ambassadeur savoyard, et le président Jeannin, magistrat au service
du duc de Mayenne, le chef de la Ligue. Lucinge assume sans honte
les ambitions de son maître sur la Provence, et il les lie aux
prétentions de Charles-Emmanuel sur la couronne de France, car le
duc de Savoie est petit-fils de François Ier, par sa mère Marguerite de
Valois. Anticipant l’argument juridique selon lequel la couronne
française ne peut se transmettre par voie féminine, Lucinge déclare :
« qu’il ne fault plus aleguer la loy sallicque, elle a esté plantée avec
l’espée, elle se pourroit defere par le mesme moien si quelqu’un
devenoit fort et qui n’eust que cette opposition 9 ». Lucide sur le

caractère construit de la loi salique 10 , l’ambassadeur révèle une

certaine sensibilité à la malléabilité des cadres juridiques : le droit ne


résulte que de rapports de forces, politiques ou militaires, et il suffit
d’inverser ces rapports pour que les cadres juridiques perdent de
leur intangibilité.
Pour justifier l’intervention en Provence, les Savoyards avancent
aussi des arguments relevant de maximes historiques plutôt que du
droit. Cette justification peut être observée en février 1590, dans un
mémoire secret adressé à un ministre espagnol par l’ambassadeur
savoyard à Madrid, Domenico Belli. L’ambition d’annexion de la
Provence est totalement assumée, et justifiée ainsi : « dans l’état et
désordre où se trouvent les affaires de France, il semble que le duc
ne puisse laisser de tout faire pour élargir ses frontières, car il est
habituel que les princes tirent leur propre ascension du déclin
d’autrui 11 ». L’usage de cette maxime historique inscrit

l’ambition territoriale dans une normalité immémoriale et quasi


naturelle, en vertu de laquelle la Savoie cherche à profiter de la
déliquescence de ses voisins, en l’occurrence la France, déchirée par
les guerres civiles et en proie aux convoitises étrangères.
Ces conceptions doivent être replacées dans le cadre de la pensée
politique de l’entourage de Charles-Emmanuel, à commencer par
l’ambassadeur René de Lucinge cité plus haut, auteur d’un traité
publié en 1588 sous le titre De la naissance, durée et chute des États
12 . Pour Lucinge, largement héritier de Machiavel, le cours de

l’histoire des États n’a rien à voir avec le droit, mais s’inscrit dans
des grands cycles déterminés par la puissance stratégique et
militaire 13 : c’est dans cette mutation constante des rapports

de forces que s’inscrit le devenir historique, dont le droit n’est qu’un


épiphénomène. Ce contexte intellectuel, tributaire de la vision
machiavélienne de l’histoire, permet de comprendre la présence de
ces arguments témoignant d’une certaine liberté à l’égard du droit.

Les références allusives à la guerre juste et


au droit de protection : un langage moral
commun
Cependant, pour justifier l’intervention en Provence, cette
idéologie du non-droit est rarement assumée. La plupart du temps,
afin de mieux dissimuler leur ambition territoriale, Charles-
Emmanuel et ses ambassadeurs font valoir des arguments beaucoup
acceptables au regard des exigences morales qui entourent la figure
du prince idéal au XVIe siècle : la charité, le désintéressement, le
respect de la loi, et l’absence d’ambitions illégitimes, autant
d’éléments constitutifs d’une bonne réputation 14 .

L’argument de départ, davantage moral que juridique, est celui


de la lutte contre les hérétiques de Provence, lutte qui serait le
principal objet de l’intervention de Charles-Emmanuel. Par exemple,
le 7 octobre 1589, l’ambassadeur savoyard à Rome, Carlo Mutti,
déclare au pape Sixte Quint que Charles-Emmanuel doit aller « au
secours des catholiques de ces pays 15 ». Vers la fin de l’année

1591, Charles-Emmanuel écrit au duc de Mayenne qu’il s’est rendu


en Provence « pour la manutention de la vraie religion cattolicque
16 ». De tels propos font implicitement référence à l’idée selon

laquelle la violence est acceptable si elle est vouée à la défense de


l’Eglise et dirigée contre les ennemis de la foi, qu’ils soient infidèles
ou hérétiques. Les Savoyards s’inscrivent ainsi dans la continuité de
certaines conceptions médiévales du jus ad bellum 17 et de ses

relectures au XVIe siècle, par exemple en 1589 par Giovanni Botero


dans son ouvrage La Raison d’État 18 .
Mais le discours savoyard est plus complexe : Charles-Emmanuel
et ses agents déploient des arguments qui ne se limitent pas à cette
dimension confessionnelle. Évoquons une autre justification
adressée au pape par Carlo Mutti en octobre 1589. Le diplomate
explique à Sixte Quint que l’intervention en Provence relève pour
Charles-Emmanuel de la « raison d’État » ; car si les hérétiques
dominent la Provence, les États de Charles-Emmanuel seront
menacés, « par un si grand voisinage 19 » ; d’où la nécessité

d’intervenir tant qu’il en est encore temps. Ici, bien que très allusif,
le discours a un arrière-plan juridique indiscutable ; car
l’ambassadeur invoque implicitement un droit de légitime défense
face à une menace voisine. C’est l’un des fondements de la doctrine
augustinienne puis médiévale de la guerre juste 20 , repris au

XVIe siècle notamment par le théologien espagnol Francisco de


Vitoria dans son De jure belli (1539) 21 ; cependant la justification

des Savoyards présente sur ce point une réelle faiblesse : ils


évoquent une guerre défensive préventive, dont le principe est
généralement réprouvé par les théoriciens de la guerre juste 22 .

On peut mettre en évidence une troisième justification, dont la


dimension juridique sera une nouvelle fois très allusive. À l’attention
du pape, Carlo Mutti, toujours en octobre 1589, déclare que le duc de
Savoie désire se rendre en Provence parce qu’il y est appelé par « le
duc de Mayenne lui-même 23 », chef de l’État ligueur et

lieutenant-général de la couronne de France. En mai 1590, le même


argument est avancé par Charles-Emmanuel à l’attention de
l’ambassadeur espagnol présent à Turin : le duc de Savoie va jusqu’à
montrer au diplomate une lettre de Mayenne l’incitant à secourir les
ligueurs de Provence 24 . Cela revient à brandir implicitement un

autre volet de la doctrine de la guerre juste, formulé notamment par


Thomas d’Aquin au XIIIe siècle : la violence est légitime quand elle
est exercée ou déléguée par l’autorité publique de l’État concerné
25 , en l’occurrence la France. En intervenant en Provence,

Charles-Emmanuel exercerait une violence déléguée par le


lieutenant-général de la couronne et de l’État royal français.
Pour renforcer leur arsenal argumentatif, le duc de Savoie et ses
ambassadeurs ont recours à une quatrième justification : ils
allèguent souvent que si Charles-Emmanuel va en Provence, c’est
parce qu’il y est appelé par les Provençaux eux-mêmes, qui
réclament son aide. On peut une nouvelle fois citer Carlo Mutti, qui
explique en octobre 1589 à Sixte Quint que son maître veut aller en
Provence car il y est « appelé par ces catholiques 26 » ; en

janvier 1590, à Madrid, l’ambassadeur Belli mentionne devant Juan


de Idiaquez, secrétaire de Philippe II, « la requête et instance que
font les États » de Provence à Charles-Emmanuel pour qu’il y
intervienne. En décembre 1591, les agents savoyards proclament
encore que si leur maître s’est rendu en Provence, c’est parce qu’il «
en avoit esté requis par les peuples 27 ».

Ici, s’il y a une allusion à la théorie du droit, elle correspond à


une tradition juridique fortement liée à la guerre juste, mais ayant
certaines spécificités : le droit d’intervention ou de protection.
Bodin, dans Les six livres de la République (1576), synthétise divers
aspects de ce droit, et en fait remonter la généalogie jusqu’au Digeste
et à Cicéron 28 ; le thème est également présent dans le

Commentaire de Vitoria (rédigé vers 1533-1534) sur la Somme


théologique de Thomas d’Aquin 29 . Les principes de ce droit

peuvent être résumés ainsi : si un prince voit un peuple voisin


menacé de tyrannie – qu’elle soit d’ordre politique ou religieux –, et
si ce peuple l’appelle au secours, le prince peut légitimement
intervenir militairement pour en prendre la protection ; il en a
même le devoir moral. Ce droit s’enracine donc dans la logique
universaliste de la république chrétienne, puisqu’il fonde la
légitimité d’une solidarité politique internationale. En outre, parce
qu’il est justifié par la lutte contre la tyrannie et peut être utilisé par
des sujets contre leur prince, le droit de protection a aussi des
racines dans les doctrines du droit de résistance 30 . Durant le

premier XVIe siècle, ce droit de protection a largement été invoqué


par François Ier et Henri II pour justifier leurs ingérences en Italie et
dans l’Empire contre les Habsbourg 31 . Plus tard, dans le

contexte des guerres de religion, la reine d’Angleterre et les princes


protestants allemands se sont inscrits dans la même tradition pour
justifier leur soutien aux huguenots français. C’est d’ailleurs pour
cela que Bodin avertit son lecteur contre les princes qui
pervertissent le droit de protection et s’en servent pour faire «
rebeller les subjects d’autruy sous ombre de protection 32 ».

Mais pour Charles-Emmanuel, cette allusion au droit de protection


permet d’enraciner son intervention dans l’idée d’une charité
chrétienne transnationale, justification renforcée par la logique de
solidarité confessionnelle catholique : le duc de Savoie peut se
présenter comme le protecteur des Provençaux contre la tyrannie
hérétique.
Quelles remarques peut-on faire sur ces arguments ? Il faut
d’abord constater la capacité des Savoyards à réemployer des thèmes
que les grandes monarchies utilisent ordinairement pour justifier
leur impérialisme, notamment avec l’usage du droit de protection. Il
y a ici une réelle performance d’outsider. Quant au caractère allusif et
peu érudit des arguments savoyards, il faut le comprendre par le fait
que ces allusions se suffisent à elles-mêmes : connue de tous, au
moins en sous-texte, la doctrine de la guerre juste fonde plus ou
moins consciemment un langage moral suffisamment commun pour
qu’on n’ait pas besoin d’exposer des principes juridiques précis. Les
princes et les diplomates disposent ainsi de quelques maximes
inattaquables, que chacun essaye d’utiliser à son profit.
On peut avancer une hypothèse complémentaire pour
comprendre cette relative superficialité argumentative : étant donné
que les acteurs sont habitués à voir manier ces arguments de
justification dans le débat diplomatique, ils ont sans doute
conscience de leur faible force de conviction. Ainsi, ces arguments
sont probablement considérés comme des belles paroles, qu’on ne
peut éviter de formuler parce que moralement inattaquables, mais
qui n’apportent aucune garantie concrète. C’est ce qui explique,
comme nous allons le voir maintenant, que les Savoyards sont biens
plus précis dans leur mise en scène du respect des cadres légaux de
la souveraineté française. C’est cette mise en scène qui est censée
prouver, mieux que tous les discours théoriques, que le duc de
Savoie, en intervenant en Provence, n’a pas d’ambitions territoriales.

Une mise en scène pour inscrire


l’intervention en Provence dans l’ordre
juridique français : l’argument par la preuve
Dès novembre 1589, Charles-Emmanuel cherche à obtenir du duc
de Mayenne, le chef de l’État ligueur, le titre et l’autorité de «
capitaine général » des catholiques en Provence, et ce « pour oster
toute l’oppinion que l’on pourroit avoir […] que nous volons fere la
guerre pour notre profit particulier 33 ». C’est une manière

d’inscrire la future intervention en Provence dans un cadre


juridique, certes exceptionnel et inédit, mais un cadre défini par le
premier officier de la couronne française. Il s’agit bien de donner
une garantie concrète à l’argument doctrinal selon lequel la guerre
est juste si elle est exercée ou déléguée par l’autorité étatique du
pays concerné. Cette garantie est clairement conçue comme une
preuve du respect à l’égard de la légalité française, preuve adressée
aux opinions française et étrangère.
Quelques mois plus tard, en juillet 1590, le parlement d’Aix
nomme à la tête des troupes ligueuses Francesco Martinengo, qui
n’est autre que le général de la cavalerie savoyarde. Le parlement
spécifie que Martinengo doit prêter un serment de fidélité à la
couronne de France, et que la cour souveraine se réserve le droit de
révoquer cette nomination à tout moment 34 . Cette rigueur

formaliste est exploitée par Charles-Emmanuel, qui s’empresse de


fournir une copie de l’arrêt du parlement au nonce apostolique
présent à Turin 35 . C’est une manière de bien montrer que

l’alliance entre Savoyards et Provençaux ne porte en rien préjudice à


la souveraineté française, puisque les cadres en sont définis par le
parlement, émanation de cette souveraineté. En fournissant ce
document, le duc continue de mettre en scène son respect de la
légalité, mise en scène fondée ici sur une preuve juridique dont la
production est rendue possible par la coopération avec les alliés
provençaux.
Le procédé est le même quelques mois plus tard, avec un autre
document. Lorsque Charles-Emmanuel lui-même arrive à Aix en
novembre 1590, se pose la question de la définition de ses pouvoirs
par le parlement. La cour souveraine nomme alors le duc «
commandant de l’armée, État et police en Provence, sous l’État et
couronne de France ». Ainsi, Charles-Emmanuel exerce une charge
certes exceptionnelle, mais une charge décernée et définie par une
cour souveraine française, une charge qui fait de lui un officier de la
monarchie 36 ; cette précaution juridique est destinée à rassurer

non seulement l’opinion provençale, mais également les


interlocuteurs internationaux. En effet, le duc s’empresse d’envoyer
à Turin une copie de l’arrêt du parlement, soigneusement archivée
37 , puis elle-même copiée pour être communiquée à

l’ambassadeur espagnol, qui expédie le document à Madrid 38 .

C’est un nouvel élément de mise en scène, à l’échelle internationale,


de la légalité de l’intervention savoyarde en Provence. Cependant,
Charles-Emmanuel essaye de pousser plus loin cette légalisation : un
an plus tard, il demande au duc de Mayenne, le chef de l’État ligueur,
des lettres patentes le nommant gouverneur de Provence 39 . Il

s’agit pour le duc de Savoie de normaliser le pouvoir exceptionnel


remis par le parlement d’Aix, en ramenant ce pouvoir à un office
ordinaire de la monarchie, entériné par le chef de l’État.
Donnons encore deux exemples de cette recherche de
normalisation juridique : en octobre 1591, le duc de Savoie, après un
court séjour à Arles, quitte la ville en y laissant une garnison. Le
premier consul de cette ville signe une déclaration solennelle : « je
jure et prometz à Son Altesse de garder et conserver laditte ville
d’Arles à son obeissance, soubz l’État royal et corone de France et
party cattolicque, d’y recevoir sa persone et sa trouppe toutes
quantes fois besoin sera et adviendra l’occasion 40 ». La

déclaration est envoyée par le duc à Turin, et elle a peut-être été


montrée aux ambassadeurs du pape et du roi d’Espagne. C’est encore
une manière de faire savoir que les déclarations de fidélité accordées
à Charles-Emmanuel ne le sont que dans la mesure où il est
considéré comme le dépositaire de l’autorité étatique française dans
la province. Toujours en octobre 1591, à Aix cette fois, Charles-
Emmanuel fait arrêter la comtesse de Sault, le principal chef de la
Ligue provençale, avec qui il était en conflit latent depuis plusieurs
semaines. Or, le duc s’empresse de remettre sa prisonnière au
parlement, pour que l’arrestation ne paraisse pas comme un acte
arbitraire et tyrannique. Dans l’arrêt de la cour qui condamne la
comtesse pour « complotz, assamblées secretes, ceditions, esmotions
populleres », le nom de Charles-Emmanuel n’apparaît même pas : la
procédure est présentée comme une réponse à « la requeste des
conseulz de ceste ville d’Aix 41 ». Ainsi, aux yeux de l’opinion

provençale, le duc de Savoie peut passer pour un prince respectueux


des prérogatives des autorités judiciaires du pays.
On voit avec tous ces exemples que la recherche de normalité
formelle est au cœur de la mise en scène juridique savoyarde : elle
doit gommer le caractère scandaleux de l’intervention en Provence,
en l’inscrivant dans l’ordre juridique français. Cette inscription dans
« le royaume de la loi 42 » doit permettre de dissimuler le plus

longtemps possible l’ambition de conquête de Charles-Emmanuel.


Loin des belles paroles se rattachant allusivement à la doctrine du
droit, le duc de Savoie essaye surtout de convaincre par ces garanties
très concrètes, dans une recherche de formalisme juridique ayant
valeur de preuve.

Réceptions et efficacité mitigée de


l’argumentaire juridique savoyard
Dans quelle mesure cette stratégie juridique est-elle efficace ? Il
faut d’abord noter que les Savoyards sont victimes de leur propre
double discours. En effet, à quelques occasions, ils assument
clairement leur désir de conquérir la Provence ; par exemple lors
d’une conversation secrète évoquée précédemment, en mars 1589,
entre l’ambassadeur savoyard Lucinge et le président Jeannin ; ou
encore dans le mémoire que nous avons également mentionné,
adressé en février 1590 à un ministre espagnol par l’ambassadeur
Belli. Dès lors, il est difficile de rendre crédibles les arguments de
doctrine du droit ainsi que les mises en scène du respect de la
souveraineté française, qui risquent d’apparaître, aux yeux des
interlocuteurs, comme des écrans de fumée.
Par ailleurs, il est frappant de constater qu’aux arguments
juridiques savoyards, les interlocuteurs répondent dans un premier
temps par des considérations politiques ou militaires très concrètes.
Par exemple, en 1589-1590, Philippe II et ses ministres, pour justifier
leur opposition au projet savoyard, arguent de la dangerosité
militaire de l’intervention en Provence, disant « qu’il n’était pas
croyable que Votre Altesse veuille aventurer ses forces […] dans une
affaire qui n’ait pas de bon fondement 43 ». Ils avancent

également le risque de voir royalistes et ligueurs se réconcilier en


réaction à une attaque étrangère 44 . Sixte Quint, pour sa part,

affirme ne pas vouloir soutenir l’intervention savoyarde de peur que


les royalistes ne se vengent en attaquant l’État pontifical d’Avignon
45 . Ainsi, face aux impératifs juridiques et moraux promus par

Charles-Emmanuel, l’Espagne et la papauté avancent un principe de


réalité qui renvoie implicitement l’argumentaire savoyard à des «
belles paroles », au mieux irréalistes, et au pire hypocrites.
Cependant, le propos de Charles-Emmanuel rejoint les
préoccupations espagnoles et pontificales au moins sur un point : la
nécessité d’aider les catholiques de Provence, dans une logique de
solidarité confessionnelle. C’est pourquoi, après une phase de
réticence entre l’automne 1589 et l’hiver 1590, le roi d’Espagne finit
par autoriser l’intervention en Provence ; mais le soutien militaire
accordé au duc de Savoie est trop faible pour permettre à Charles-
Emmanuel de profiter de son alliance espagnole 46 . La position

du pape Sixte Quint est également ambiguë. Après des réticences, le


pape donne son autorisation à Charles-Emmanuel, au printemps
1590, sous plusieurs conditions : le duc devra entrer uniquement
dans les villes provençales qui l’appelleront au secours, et il devra
ultérieurement restituer ces places au roi de France catholique qui
aura été élu par les États généraux 47 ; de telles clauses

montrent bien, de la part du pontife, une certaine réceptivité aux


thèmes du droit d’intervention et du respect de la souveraineté
française. Mais Sixte Quint n’accordera jamais le moindre soutien
militaire ou financier à l’intervention savoyarde. Ainsi, certains des
arguments savoyards ont peut-être permis à Charles-Emmanuel de
bénéficier des autorisations espagnole et pontificale, mais ils ne lui
ont pas assuré les appuis politiques et logistiques qu’il attendait de
Rome et de Madrid.
Les résultats sont également ambigus du côté du duc de
Mayenne. Le chef de l’État ligueur réclame le soutien militaire
savoyard en Provence ; mais il est opposé à l’intervention
personnelle de Charles-Emmanuel, qu’il voit comme une opération
de séduction à l’égard de l’opinion française en vue de l’élection
royale. C’est pourquoi Mayenne refuse d’être le complice de la mise
en scène juridique savoyarde. Pendant plusieurs mois, le chef de la
Ligue ne confirme ni ne désavoue les pouvoirs exceptionnels remis à
Charles-Emmanuel par le parlement d’Aix en novembre 1590. Durant
un temps, ce silence a pu servir la mise en scène de Charles-
Emmanuel, qui ne recevait aucune réprobation officielle. Mais
Mayenne ne répond jamais aux demandes du duc de Savoie d’obtenir
la charge de gouverneur de Provence 48 . Pire, durant l’hiver

1592, le chef de la Ligue promeut un seigneur provençal à la charge


de lieutenant-général de la couronne dans la province 49 . Ainsi,

Mayenne crée volontairement un conflit de compétence qui ruine les


efforts du duc de Savoie pour s’inscrire dans le respect des cadres
légaux français. C’est d’ailleurs une des raisons de la décision de
Charles-Emmanuel de quitter la Provence, en mars 1592. Ici aussi, le
duc de Savoie n’aura tiré qu’un bénéfice partiel et provisoire de sa
mise en scène juridique.
Il faut également interroger le point de vue des Provençaux eux-
mêmes. Un premier point important doit être souligné : s’il y a un
endroit où l’intervention savoyarde suscite un débat juridique de
fond, ce n’est pas sur la scène diplomatique, mais bien en Provence.
Lors de l’assemblé des États provinciaux du 23 janvier 1590, deux
orateurs, un avocat aixois et un avocat général au parlement,
débattent longuement sur le droit de protection et l’appel au duc de
Savoie. Ils échangent des arguments précis, appuyés sur des
exemples historiques et sur leurs lectures respectives de l’œuvre de
Bodin 50 . Ainsi, dans ces situations d’appel à des puissances

étrangères, les acteurs locaux ne sont pas passifs face aux stratégies
des princes. Ils se saisissent aussi des questions juridiques posées. Ici,
les deux orateurs concernés, de par leur profession de juristes,
s’approprient les débats de manière bien plus précise que les
ambassadeurs et les princes observés dans les cours européennes.
Certains Provençaux sont même des acteurs de premier plan de
la mise en scène juridique savoyarde. C’est le cas des parlementaires
ligueurs d’Aix, comme nous l’avons montré précédemment, avec la
production d’arrêts inscrivant l’intervention savoyarde dans l’ordre
juridique français. Mais cela ne signifie pas que ces magistrats soient
les complices des ambitions de Charles-Emmanuel. Dans cette mise
en scène, chaque acteur joue sa propre partition : les magistrats
ligueurs ont besoin de l’allié savoyard, et leur culture juridique
formaliste les pousse à essayer d’inscrire cette alliance dans un cadre
légal, même s’ils innovent parfois dangereusement, comme avec le
pouvoir exceptionnel décerné à Charles-Emmanuel en novembre
1590 51 .
Enfin, il faut signaler les formes d’oppositions frontales à la mise
en scène juridique savoyarde. Dès octobre 1589, le parlement
royaliste installé à Manosque fustige l’alliance des ligueurs aixois
avec le duc de Savoie. Cette cour fidèle à Henri IV promulgue un
arrêt par lequel elle « faict inhibition et deffance à tous vassaulx,
consulz, scindicz et communautés et tous autres manans et habitans
des villes et lieux de ce pays » de recevoir « aucunes forces […]
envoyées par ledict duc de Savoye ou autres estrangers ennemys de
la couronne, qui soubz plus faulc pretestes et artiffices tachent
envahir et usurper ceste province, reduire en servitude et captivité
perpetuelle les habitans d’icelle […], à peyne d’estre declairéz
rebellez et crimineulx de lese-majesté 52 ». Ainsi, le discours

juridique savoyard et ligueur est confronté à un discours juridique


concurrent qui lui dispute la définition du droit et de la réalité, en
dénonçant les arguments savoyards comme des « pretestes et
artiffices ».
Même dans le camp ligueur, la mise en scène savoyarde est
occasionnellement attaquée, surtout après octobre 1591, quand
Charles-Emmanuel se brouille avec certains de ses alliés. Malgré
toutes les précautions du duc pour respecter le cadre légal français,
certains l’accusent ouvertement de dissimulation et de tyrannie.
C’est ainsi que le sieur de Besaudun, un des chefs du parti catholique,
publie un pamphlet violent, une Apologie contre le duc de Savoie. Ce
texte met au jour la mise en scène de Charles-Emmanuel :
« A son premier evenement, il ne faisoit profession que de vray protecteur
quy avoit pris en main la deffense de ceste province pour le pur zele de la
religion, sans avoir autre pretention ny intention que de la conserver soubs
l’Estat et couronne de France. […] Mais si l’on s’enfonce plus avant au cours de
ses actions, recherchant quel en a esté le progrès, l’on descouvrira tout aussytost
les belles aparences exterieures n’avoir esté qu’un masque feint et dissimulé de
ses secretes conceptions, toutes enflées d’ambition et d’injustes esperances
53 . »
Parmi les « belles apparences » dénoncées, il y a bien sûr la mise
en scène du respect du droit. Ce pamphlet, par sa diffusion, a sans
doute contribué à miner le crédit de Charles-Emmanuel en Provence.
Finalement, il faut avoir une vision nuancée de la réception des
arguments savoyards. Car mis à part les Provençaux frontalement
opposés que nous venons d’évoquer, les contemporains avaient eux-
mêmes une attitude ambiguë face à l’intervention savoyarde en
Provence, à l’image de Philippe II, Sixte Quint ou Mayenne. Dans une
situation politique extrêmement complexe, la plupart des acteurs
catholiques ne pouvaient pas se permettre d’avoir des positions
tranchées sur cette intervention. La stratégie juridique de Charles-
Emmanuel n’a pas emporté de franche conviction, mais du moins lui
a-t-elle ouvert un espace de possibilités qui lui a permis de tenter
l’aventure provençale.

Un livre récent a guidé une partie de nos réflexions. Il s’agit de


l’ouvrage de Yann Bouyrat consacré à l’intervention de la France au
Liban en 1860, intervention destinée à protéger les populations
chrétiennes suite à des massacres commis par les Druzes 54 .

L’auteur y voit la première intervention humanitaire de type


contemporain et les débuts du droit d’ingérence. Il en montre les
origines anciennes notamment dans les doctrines chrétiennes de la
guerre juste. Il semble qu’il faille compléter cette généalogie, en
mentionnant la pratique de l’appel aux puissances étrangères à
l’époque moderne, elle-même enracinée dans le droit de protection.
Notre étude de cas montre aussi que ce droit de protection
n’était pas seulement un outil entre les mains des grandes
puissances. Les acteurs faibles étaient aussi capables de se saisir de
cette argumentation juridique, à l’image du duc de Savoie et même
des Provençaux : ceux qui appelaient les puissances étrangères à leur
secours le faisaient en toute connaissance des implications
juridiques de ces appels. Dans ce type de crises, le droit international
n’était plus seulement l’affaire des princes et des diplomates.
Enfin, notre étude des formes de l’argument juridique nous
permet de faire l’observation suivante : dans l’échange diplomatique
concret, les arguments n’avaient pas la précision et la sophistication
érudite qu’ils pouvaient présenter parfois dans les manifestes
imprimés 55 . Les références au droit étaient allusives, car

constitutives d’un système moral connu de tous et inattaquable.


C’est pourquoi l’histoire du droit international ne saurait être
dissociée d’une histoire de l’usage politique des représentations qui
fondaient idéalement les relations entre princes 56 .

NOTES
1. Cet article est issu d’analyses inédites, mais également de la synthèse de certains
aspects de MICALLEF F., Un désordre européen. La compétition internationale autour des « affaires de
Provence » (1580-1598), Paris, Publications de la Sorbonne, 2014.
2. PARISET J.-D., Les relations entre la France et l’Allemagne au milieu du XVIe siècle, d’après
des documents inédits, Strasbourg, Librairie ISTRA, 1981.
3. Pour une approche synthétique des mobilisations internationales confessionnelles,
voir : SCHILLING H, Konfessionalisierung und Staatsinteressen : internationale Beziehungen, 1559-
1660, Paderborn, F. Schöningh, 2007. Mentionnons également quelques études de cas, à titre
indicatif : GARCIA HERNAN E, Irlanda y el Re Prudente, Madrid, Ed. del Laberinto, 2 vol. , 2000-
2003 ; VASQUEZ DE PRADA V., Felipe II y Francia (1559-1598). Politica, Religion y Razon de Estado,
Pampelune, Ed. Universidad de Navarra, 2004. VOGLER B., « Le rôle des Électeurs palatins
dans les guerres de Religion en France (1559-1592) », Cahiers d’histoire, 1965, p. 51-85.
4. ELLIOTT J. H., The revolt of the Catalans. A study in the decline of Spain, 1598-1640,
Cambridge, Cambridge University Press, 1963.
5. NADEAU C. et SAADA J., Guerre juste et injuste. Histoire, théories et critiques, Paris, Presses
universitaires de France, 2009 ; RAMEIX S., Justifier la guerre. Censure et propagande dans l’Europe
du XVIIe siècle (France-Angleterre), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014.
6. Avec le choix de ce point d’observation, nous nous situons dans la continuité de la
méthode expérimentée par BÉLY L. et POUMARÈDE G. (dir.), L’incident diplomatique, XVIe-XVIIIe
siècles, Paris, Pedone, 2010.
7. Sur ces grands enjeux à l’échelle nationale, voir : CARPI O., Les guerres de Religion (1559-
1598). Un conflit franco-français, Paris, Ellipses, 2012 ; JOUANNA A., BOUCHER J., BILOGHI D. et LE
THIEC G., Histoire et dictionnaire des guerres de religion, Paris, Robert Laffont, 1998 ; CONSTANT J.-
M., La Ligue, Paris, Fayard, 1996.
8. Sur les guerres de religion en Provence, voir LAMBERT G., Histoire des guerres de religion
en Provence, 1530-1598, Nyons, Chantemerle, 1972 [1870], 2 vol. Pour un récit plus détaillé de
l’intervention savoyarde en Provence, notamment ses enjeux diplomatiques, voir MICALLEF,
F., Un désordre européen, op. cit. Pour un aperçu de la politique audacieuse et ambitieuse de
Charles-Emmanuel dans les années 1590, voir GAL S., Charles-Emmanuel de Savoie. La politique
du précipice, Paris, Payot, 2012 ; MERLIN P., « Saluzzo, il Piemonte, l’Europa. La politica
sabauda della conquista del marchesato alla pace di Lione », M. FRATINI (dir.), L’annessione
sabauda del Marchesato di Saluzzo tra dissidenza religiosa e orthodossia cattolica, Turin, Claudiana,
2004, p. 15-61.
9. Lucinge à Charles-Emmanuel, 17 mars 1589, Paris, Archivio di Stato di Torino
(désormais ASTo), Lettere ministri, Francia, mazzo 9, no 115.
10. VIENNOT E., La France, les femmes et le pouvoir. L’invention de la loi salique, Ve-XVIe
siècles, Paris, Perrin, 2006.
11. Belli à un ministre espagnol, février 1590, s. l., ASTo, Lettere ministri, Spagna, m. 5 :
« in questo stato et disordine stando le cose di Francia, non par che possi lasciare il signor duca di
fare ogni opera per allargare il suoi confini, essendo il solito de principi, dalla declinatione altrui,
procurare la exaltatione proprii ».
12. LUCINGE R. de, De la naissance, durée et chute des Estats, M. J. HEATH (éd.), Genève, Droz,
1984 [1588].
13. Sur la pensée politique de Lucinge, voir TIN L.-G., « Mouvements, remuements,
renversements. La pensée politique de René de Lucinge », Bibliothèque d’humanisme et de
Renaissance, 61, 1, 1999, p. 46-61 ; ZEGNA-RATA O., René de Lucinge, entre l’écriture et l’histoire,
Genève, Droz, 1993. Sur l’influence de l’œuvre machiavélienne sur la pensée de Lucinge,
notamment dans la référence aux lois de l’histoire, voir ZWIERLEIN C. Discorso und Lex Dei. Die
Entstehung neuer Denkrahmen im 16. Jahrhundert und die Wahrnehmung der französischen
Religionskriege in Italien und Deutschland, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 2006, p. 31-
107.
14. Sur la préoccupation des princes à propos de leur réputation, notamment d’un
point de vue moral, voir POMMIER VINCELLI F., « Il concetto di reputatzione e i giudizzi sulla
monarchia spagnola », L. LOTTI et R. VILLARI (dir.), Filippo II e il Mediterraneo, Rome-Bari,
Laterza, 2003, p. 289-324. Dans le contexte intellectuel du XVIe siècle, la figure du prince
idéal doit beaucoup à une réaction anti-machiavélienne. Voir à ce sujet BIRELEY R. The
counter-reformation prince. Antimachiavellianism or catholic Statecraft in early modern Europe,
Chapel Hill-Londres, University of North Carolina press, 1990 ; SENELLART M., « La raison
d’État antimachiavélienne », C. LAZZERI et D. REYNIÉ (dir.), La raison d’État. Politique et
rationalité, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 15-42.
15. Mutti à Charles-Emmanuel, 7 octobre 1589, Rome, ASTo, Lettere Ministri, Roma,
mazzo 10 : « cercando con molte vive ragioni muoverlo ad essortare Vostra Altezza a soccorere i
catolici di quei paesi ».
16. Charles-Emmanuel à un agent anonyme, instructions pour parler au duc de
Mayenne, s. d., s. l., ASTo, Negoziazioni, colla corte di Francia, mazzo 4, fascicolo 4.
17. Ce thème confessionnel est particulièrement développé par le canoniste Henri de
Suse au XIIIe siècle : REGOUT R. H. W, La doctrine de la guerre juste de saint Augustin à nos jours,
d’après les théologiens et les canonistes catholiques, Aalen, Scientia Verlag, 1974 [1934], p. 72-75.
18. DESCENDRE R., L’état du monde. Giovanni Botero entre raison d’état et géopolitique, Genève,
Droz, 2009, p. 139-140.
19. Mutti à Charles-Emmanuel, 1er octobre 1589, Rome, ASTo, Lettere Ministri, Roma,
mazzo 10 : « per ragion di Stato, Vostra Altezza non doveva comportar che li suoi nemici alla
scoperta se venissero a andare, si puo dir, nell’istessi Stati di Vostra Altezza, che per la tanta
vicinanza si poteva dir cosi ».
20. REGOUT R. H. W, La doctrine de la guerre juste, op. cit., p. 43 chez saint Augustin. Pour
l’expression de cette conception dans l’œuvre de Thomas d’Aquin, voir ibid., p. 81.
21. REGOUT R. H. W, La doctrine de la guerre juste, op. cit., p. 153.
22. NADEAU C. et SAADA J., Guerre juste et injuste, op. cit., p. 46.
23. MUTTI à Charles-Emmanuel, 1er octobre 1589, Rome, ASTo, Lettere Ministri, Roma,
mazzo 10 : « essendo chiamato […] dal duca d’Umena istesso ».
24. José de Acuña à Philippe II, 15 mai 1590, Turin, Archivio general de Simancas,
Estado, 1268, no 46 : « carta del duque de Umena que tambien la he visto, en que pide instamente al
duque assistar a los buenos catholicos de Provença ».
25. REGOUT R. H. W, La doctrine de la guerre juste, op. cit., p. 82-83.
26. Mutti à Charles-Emmanuel, 1er octobre 1589, Rome, ASTo, Lettere Ministri, Roma,
mazzo 10 : « essendo chiamato […] dall’istessi catolici ».
27. Maisse (ambassadeur français à Venise) à Henri IV, 14 décembre 1591, Venise,
Bibliothèque nationale de France, Nouvelles acquisitions françaises, 6983, fo 185 vo.
28. BODIN J., Les six livres de la république, Paris, Fayard, 1986 [1576 pour la première
édition ; 1593 pour celle reproduite ici], 6 vol. , I, p. 152-156, V, p. 166-178, 214-215. Sur la
diversité des usages de la protection dans les relations internationales de l’Europe moderne,
voir CREMER A., « La protection dans le droit international public européen au XVIe siècle »,
A. STEGMANN (dir.), Théorie et pratique politique à la Renaissance, actes du XVIIe colloque
international de Tours, Paris, Vrin, 1997, p. 145-155. Voir également MICALLEF F., « Sous ombre
de protection. Stratégies et projets politiques au temps des affaires de Provence (Espagne,
France, Italie, 1589-1596) », Revue historique, 656, 2010, p. 763-792.
29. REGOUT R. H. W., La doctrine de la guerre juste, op. cit., p. 178.
30. Sur la généalogie du droit de résistance, que l’on fait traditionnellement remonter
jusqu’à Aristote en passant par Thomas d’Aquin, voir : TURCHETTI M., Tyrannie et tyrannicide de
l’Antiquité à nos jours, Paris, Presses universitaires de France, 2001 ; ZANCARINI J.-C. (dir.), Le
droit de résistance, XIIe-XXe siècle, Fontenay-aux-Roses, ENS Éd., 1999. La corrélation entre
droit de protection et droit de résistance est particulièrement visible dans les traités
monarchomaques rédigés par les auteurs protestants français à partir des années 1560, qui
justifient l’appel à un protecteur étranger par la résistance à l’oppression dont un peuple
peut être victime de la part d’un tyran. Voir : MELLET P.-A., Les traités monarchomaques :
confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (1560-1600), Genève, Droz, 2007, p.
169-180.
31. BABEL R., Garde et protection. Der Königsschutz in der französischen Aussenpolitik vom 15.
bis 17. Jahrhundert. Ideologischer Hintergrund, Konzepte und Tradition, Ostfildern, Thorbecke,
2014.
32. BODIN J., Les six livres de la république, op. cit., V, p. 215.
33. Charles-Emmanuel au sieur de Bienvenue, 13 novembre 1589, ASTo, Negoziazioni
colla corte di Spagna, mazzo 1, fascicolo 31.
34. Parlement d’Aix, délibération du 28 juillet 1590, Archives départementales des
Bouches-du-Rhône, B3658, fo 452 ro.
35. Parlement d’Aix à Martinengo, 28 juillet 1590, Archivio segreto Vaticano,
Segretaria di Stato, Savoia, 24, fo 515 ro.
36. Sur cet arrêt et ses implications juridiques ambiguës, voir MICALLEF F., « Crise
politique et formalisme juridique. Le parlement de Provence face aux troubles de la Ligue
(1589-1595) », Hypothèses, 2010, p. 179-189.
37. Arrêt du parlement d’Aix, 23 novembre 1590, ASTo, Negoziazioni colla corte di
Francia, mazzo 5, fascicolo 3.
38. Arrêt du parlement d’Aix, 23 novembre 1590, Archivio general de Simancas, Estado,
1268, non folioté.
39. Charles-Emmanuel à un agent anonyme, instructions pour parler au duc de
Mayenne, s. d., s. l., ASTo, Negoziazioni, colla corte di Francia, mazzo 4, fascicolo 4. Le duc
de Mayenne « ne pourroit qu’estre beaucoup honoré et accroistre son auttorité et
reputation, recevant nous de sa main les patentes du gouvernement soubz son auctorité ».
40. Déclaration de La Rivière, premier consul d’Arles, 6 octobre 1591, ASTo, Lettere dei
duchi, 17, no 1107.
41. Arrêt du parlement d’Aix, 7 novembre 1591, Archives départementale des Bouches-
du-Rhône, B5474.
42. RENOUX-ZAGAME M.-F., « “Le Royaume de la loi” : équité et rigueur du droit selon la
doctrine des parlements de la monarchie », Histoire de la justice, 11, 1998, p. 35-60.
43. Belli à Charles-Emmanuel, 27 janvier 1590, ASTo, Lettere ministri Spagna, mazzo 5 :
« che non esser credibile che Vostra Altzza volesse aventurare les forze et reputatione sua et quella si
Sua Maestà in cosa che non havesse bon fondamento ».
44. MERLIN, P., « Saluzzo, il Piemonte, l’Europa… », art. cit., p. 39.
45. Mutti à Charles-Emmanuel, 5 mars 1589, ASTo, Lettere Ministri, Roma, mazzo 10.
46. GAL S., Charles-Emmanuel de Savoie, op. cit., p. 221-258.
47. RAULICH I., Storia di Carlo Emanuele I, duca di Savoia con documenti degli archivi italiani e
stranieri, Milan, U. Hoepli, 1896-1902, 2 vol. , t. 2, p. 156.
48. La position complexe de Mayenne à l’égard de l’intervention savoyarde est
synthétisée dans MICALLEF F., Un désordre européen, op. cit., p. 376-378.
49. Alvise Foscarini au doge Pascal Cigogna, 23 mars 1592, Turin, Archivio di Stato di
Venezia, Senato, Dispacci degli ambasciatori, Savoia, filza 13, fo 10 : « In Aix, erano state, nel
publico parlamento, lette ricevute le lettere di Monsignor di Umena, per le quali stabillisse
luogotenente generale della Provenza, a nome della corona di Francia, il signor conte di Carcès ; il che
era riuscito con non poco disgusto del signor duca, essendogli levato quello à punto che gli era stato
dal medesimo parlamento conferito prima. »
50. États de Provence, délibération du 23 janvier 1590, Archives départementales des
Bouches-du-Rhône, C5, fo 142 ro -154 ro. Ce débat est transcrit intégralement dans MICALLEF
F., « L’Europe des possibles. Crises et compétitions politiques au temps des affaires de
Provence (1580-1610) », thèse dirigée par W. KAISER, université Paris-I Panthéon-Sorbonne,
2012, p. 996-1005, consultable en ligne [https://www.academia.edu/7194805/These_-
_vol._2].
51. MICALLEF F, Un désordre européen, op. cit., p. 142-143.
52. Arrêt du parlement royaliste, 24 octobre 1589, Bibliothèque nationale de France,
Dupuy, 155, fo 6 ro.
53. BESAUDUN H.-L. de, Apologie du sieur de Besaudun contre Monsieur de Savoie, dans
Mémoires pour servir à l’histoire de la Ligue en Provence, Société historique de Provence, Aix,
1866, p. 75.
54. BOUYRAT Y., Devoir d’intervenir ? L’intervention humanitaire de la France au Liban, 1860,
Paris Vendémiaire, 2013.
55. RAMEIX S., Justifier la guerre, op. cit.
56. Pour une illustration de cette conjonction fructueuse entre histoire du droit
international et histoire des représentations des relations entre princes, voir notamment
les travaux de HAAN B., Une paix pour l’éternité. La négociation du traité de Cateau-Cambrésis,
Madrid, Casa de Velazquez, 2010 ; id., L’amitié entre princes. Une alliance franco-espagnole au
temps des guerres de Religion (1560-1570), Paris, Presses universitaires de France, 2010.

RÉSUMÉS
This article focuses on juridical arguments about a very common practice in Early
Modern Europe: military interventions in a foreign country in response to calls for help by
people of that country. For this purpose, I analyse here the arguments used by Duke
Charles-Emmanuel of Savoy when he intervened in Provence to rescue the local Catholics at
the end of the French Wars of Religion. The duke had to justify his intervention to his allies,
especially the Spanish King, the Papacy, and the French Catholic party. During diplomatic
discussions, the arguments used implicitly referred to the doctrine of just war and to the
right of protection, which had been theorised by Jean Bodin. This elusiveness can be
explained by the fact that these arguments used very common moral language, which did
not need to be detailed. Savoyards, however, were much more specific when they tried to
demonstrate their juridical respect for French sovereignty over Provence in order to
counter the Duke’s territorial ambitions. For that purpose, they produced many documents
promulgated by various institutions in Provence (especially the Parliament of Aix),
testifying to Charles-Emmanuel’s legalism. In spite of these efforts, the Savoyards’
argument was not entirely successful, especially with certain political actors of Provence,
who took part in the debate about foreign intervention and were neither victims nor
accomplices of Savoyard strategies.

AUTEUR
FABRICE MICALLEF

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


Les lois fondamentales du
royaume comme enjeux des
relations diplomatiques franco-
lorraines au début du XVIIe siècle :
appropriation et contradiction
French Fundamental Laws Challenging Diplomatic Relations
between France and the Lorraine at the beginning of the
Seventeenth Century: Appropriation and Contradiction

Marie-Catherine Vignal Souleyreau

Sous le règne de Louis XIII et le ministère de Richelieu, les


rapports entretenus par le royaume de France et le duché de
Lorraine sont déterminés par des considérations d’ordre
géostratégique, liées au déroulement de la guerre de Trente Ans et à
la rivalité traditionnelle opposant Bourbon et Habsbourg, mais
également par l’inextricable imbrication du droit féodal, lié à la
mouvance du Barrois, aux considérations politiques qui ont présidé à
l’avènement du duc Charles IV en 1624. À l’enjeu territorial constitué
par le contrôle de principautés indépendantes, les Trois-Évêchés
d’une part, les duchés de Lorraine et de Bar de l’autre, répondent les
tentatives des protagonistes de s’approprier, ou d’utiliser à leur
profit, les ressorts du droit coutumier imposé par l’usage puis ceux
du droit conventionnel, issu de l’application des traités, celui de Vic
(6 janvier 1632), celui de Liverdun (26 juin 1632), ceux de La
Neuveville et de Charmes (6 et 20 septembre 1633), celui de Saint-
Germain-en-Laye (29 mars 1641). Il s’agit, dans un cas comme dans
l’autre, de justifier leurs positions, leurs prétentions, l’usage des
armes, et in fine le recours au droit du plus fort. Pour garantir sa
légitimité et sa souveraineté, Charles IV met à son service deux lois
fondamentales d’un royaume qui n’est pas le sien, la loi salique et le
principe d’inaliénabilité de la couronne, tandis que le cardinal-
ministre se retranche paradoxalement derrière les archaïsmes du
droit féodal en guise de jurisprudence, pour justifier les tentatives
d’annexion pure et simple des principautés lorraines au royaume et
s’affranchir de la morale chrétienne. Jusqu’à l’entrée de la France en
guerre ouverte, se développent des argumentations diplomatiques
qui sauvent les apparences, mais dont l’antagonisme ne conduit qu’à
un dialogue de sourds.
L’appropriation, par Charles IV, de la loi salique, est intimement
liée aux tendances pré-absolutistes vers lesquelles tend la couronne
ducale de Lorraine depuis le règne de Charles III (1545-1608). Elle est
jointe à l’affirmation, en 1624-1625, à propos du domaine et des États
ducaux, du principe d’inaliénabilité. Or elle se voit aussitôt opposer
une dénégation française. Richelieu choisit paradoxalement de
recourir aux ressorts du droit féodal et à leurs archaïsmes, pour
justifier les revendications territoriales françaises et s’opposer aux
prétentions de Charles IV. Mais dix ans plus tard, l’entrée de la
France en guerre ouverte entérine l’échec de Louis XIII et de son
ministre à imposer au duc de Lorraine un droit conventionnel dont
ce dernier ne cesse de bafouer les articles. Elle souligne aussi les
limites des argumentations juridiques qui s’opposent et contraint le
cardinal-ministre au choix des armes face à la morale chrétienne et
au duc de Lorraine, champion traditionnel de la catholicité.

Loi salique et inaliénabilité de la couronne


ducale de Lorraine
Au cours du règne du duc Henri II le Bon (1608-1624), la Lorraine
connaît une série de crises, politique, économique et successorale,
qui fragilise la couronne ducale tandis que le duc lui-même, comme
son prédécesseur, tente d’affirmer une autorité chancelante et de
fixer les coutumes de Lorraine et du Barrois. Déjà âgé lorsqu’il
succéda à son père Charles III, le duc Henri II se préoccupe très tôt de
sa succession. Il n’a que deux filles, nées de son union avec
Marguerite de Gonzague, Nicole, née en 1608, et Claude, née en 1612.
Le frère cadet du duc Henri, le prince François de Vaudémont, a,
quant à lui, deux fils, Charles, l’aîné, Nicolas-François, promis au
clergé, et deux filles, Henriette et Marguerite.
Au plan diplomatique, Henri le Bon est dominé par le souci de
neutralité entre la sphère d’influence germanique, celle du Saint
Empire, où les Habsbourg voient leur suprématie mise à mal par la
première phase de la guerre de Trente Ans, et la sphère d’influence
française, où la famille ducale dispose du relais efficace de sa
branche cadette, celle des Guise. Si de duc de Lorraine refuse de
s’engager directement dans le conflit confessionnel qui met l’Empire
à feu et à sang, François de Vaudémont, en revanche, y prend une
part active. Il reçoit le titre de général de l’Union catholique
allemande, et participe, à ce titre, en compagnie de son fils, à la
bataille de la Montagne blanche au mois de novembre 1620.
En reprenant à son compte l’idéal de la croisade, tradition
familiale héritée du règne de duc Antoine le Bon, François de
Vaudémont se conduit, en réalité, davantage que son aîné, en chef de
lignage. Craignant les ambitions des Vaudémont, Henri le Bon
désigne sa fille Nicole comme son héritière. Pour renforcer sa
position, il caresse même un temps l’ambition d’unir Nicole au jeune
Louis XIII. Mais le projet est abandonné en 1610, au profit d’un
possible mariage de l’héritière de la couronne ducale avec Louis de
Guise, baron d’Ancerville, fils naturel du cardinal de Guise, favori du
duc vieillissant.
Nicole de Lorraine appelée à la succession de son père, François
de Vaudémont met tout en œuvre pour faire valoir ses droits, et ceux
de son fils. C’est lui qui recourt à l’arme juridique pour asseoir ses
ambitions au plan intérieur comme au plan extérieur, et qui mobilise
d’une part le droit conventionnel lorrain, d’autre part les lois
fondamentales du royaume de France pour parvenir à ses fins. Il
accuse son frère de transgresser les lois de succession à la couronne
ducale, met en avant la nécessaire succession en ligne masculine du
duché de Lorraine, et fonde ses prétentions sur les dispositions
testamentaires du duc René II 1 . Alors que les conseillers

d’Henri le Bon et les États généraux de Lorraine s’opposent au projet


d’union de la princesse Nicole et du baron d’Ancerville, François de
Vaudémont songe à l’introduction de la loi salique en Lorraine 2

.
Tenté par l’épreuve de force – il se réfugie d’abord, avec les siens,
auprès de son beau-frère, Maximilien de Bavière – il comprend vite
l’intérêt que présenterait le mariage de son fils Charles avec la
princesse Nicole. Le projet, non seulement servirait ses ambitions
personnelles, mais renforcerait aussi la cohésion de la dynastie
lorraine. Grâce à la médiation d’un carme espagnol, le père
Dominique, François de Vaudémont persuade son frère d’accepter le
rapprochement dynastique et en gage de bonne volonté accorde sa
fille Henriette au baron d’Ancerville, désormais prince de
Phalsbourg.
Le 18 mai 1621, le contrat de mariage de Nicole de Lorraine et du
futur Charles IV est signé. Il y est explicitement prévu que la
princesse Nicole succède à son père et que Charles ne tire son
autorité que de son épouse. Henri le Bon prend la précaution de faire
de Nicole son unique héritière. Le 17, le comte de Vaudémont fait
solennellement enregistrer un acte de protestation devant l’évêque
de Toul, Jean Des Porcelets de Maillane, et devant Jean Midot,
notaire apostolique, contre l’article du contrat de mariage dérogeant
au principe de masculinité dans la succession en Lorraine 3 .

C’est à la mort du duc Henri le Bon, le 31 juillet 1624, que les


princes de Vaudémont imposent leur autorité dans la sphère
publique. L’autorité souveraine en Lorraine, les droits de
condamner, de faire grâce, de déclarer la guerre et de traiter la paix,
de lever l’impôt ne sont, dans l’immédiat, exercés par Charles IV que
conjointement et au nom de son épouse Nicole 4 . Selon les

volontés d’Henri le Bon, les arrêts sont prononcés en leurs noms


conjoints, la monnaie est frappée à leur effigie. La mésentente des
jeunes époux est probablement entretenue à la fois par François de
Vaudémont et par Marguerite de Gonzague. La duchesse douairière,
pour protéger les intérêts de ses filles, et les siens propres, envisage
de marier sa cadette, Claude, à un prince puissant et songe au frère
de Louis XIII. François de Vaudémont et son fils Charles protestent
naturellement contre le principe de succession féminine sous-jacent
à la conduite de la veuve d’Henri II. En cas de décès prématuré de
Nicole sans héritier, la couronne ducale passerait en effet à Claude et
à son mari. L’attitude de Marguerite de Gonzague devient d’autant
plus gênante que le mariage de Charles et Nicole demeure stérile.
Les termes de leur protestation du 17 mai 1621 sont rendus
publics : François et Charles s’y déclarent « héritiers présomptifs en
ligne masculine des duchés de Lorraine et de Bar 5 », mais

également les garants de leur cohésion et de leur rayonnement au


sein de la chrétienté. Ils s’affirment tous deux comme les chefs
légitimes du lignage qu’ils entendent désormais représenter en leur
nom propre.
C’est alors que le second testament de René II est opportunément
retrouvé dans les archives de l’hôtel des Guise à Paris, à la demande
François de Vaudémont et de son fils. La pièce de 1506 et le codicille
de 1508 permettent à leurs « inventeurs » de confisquer la couronne
ducale à leur profit. Il s’agit aussi pour eux de répondre à la
démarche engagée par Marguerite de Gonzague pour marier sa fille
cadette au duc d’Orléans et d’établir à leur profit personnel une
pratique successorale durable dans les duchés de Lorraine et de Bar.
Au mois de novembre 1625, François de Vaudémont et son fils
convoquent les États généraux de Lorraine. Devant les trois ordres
réunis, le père prononce un discours en faveur de la succession
masculine en brandissant le précieux document. En vertu du second
testament de René II et de son codicille, Charles IV s’efface devant
celui qui est désormais l’héritier légitime de la couronne ducale, son
père François de Vaudémont 6 . La mise en scène a été

soigneusement préparée. Charles IV reconnaît publiquement qu’il a


été mis en possession de la souveraineté « contre la loi fondamentale
de l’État 7 », et déclare qu’elle appartient de droit à son père,

comme plus proche d’un degré du duc défunt. En dépit des


dispositions prises par Henri II en faveur de sa fille Nicole, Charles IV
puis les États généraux de Lorraine reconnaissent François de
Vaudémont seul et unique souverain des duchés de Lorraine et de
Bar, sous le nom de duc François II. Le lendemain, 26 novembre 1625,
François de Vaudémont prend soin d’acquitter toutes ses dettes avec
les deniers de l’État. Puis au cours d’une nouvelle assemblée, selon
l’ordre de substitution porté au testament de René II, il cède tous ses
droits à son fils Charles, qui devient duc cette fois en son nom
propre. L’acte public de cession et de transport a pour témoin
Charles-Emmanuel, comte de Tornielle, Gaspard de Ligneville et
Pierre de Stainville. Le 27 novembre, il est transmis aux officiers de
justice. Le 1er décembre, l’acte de transport est reconnu par la
noblesse : il est « enregistré aux Assises du bailliage de Nancy, par-
devant le bailly et Messieurs de l’ancienne chevalerie de Lorraine
8 ».

Bien qu’il n’y fasse aucune allusion ni référence, le testament du


duc René II est interprété et utilisé par les princes de Vaudémont
comme l’acte introductif, en Lorraine, de la loi salique en vigueur
dans le royaume de France. Le texte est sciemment assimilé à la loi
fondamentale française. Mais c’est la session du 26 novembre 1625
qui est considérée, par les juristes français comme « l’Acte formel de
l’introduction de la loy salique en Lorraine 9 ».

François et Charles de Vaudémont espèrent faire accepter à leur


puissant voisin la validité de leur procédé. Ils font de l’argument
juridique, et de l’argument juridique français, en vertu de la
première loi fondamentale du royaume, l’arme politique qui leur
permet d’imposer leur légitimité personnelle d’abord dans les
duchés mêmes, face à la haute noblesse, les Chevaux, et aux États
généraux lorrains, puis dans le concert européen, face à Louis XIII et
à Richelieu 10 .

La réaction française et ses arguments


La France est alors affaiblie par quatorze années de troubles.
Dans le contexte de la traditionnelle rivalité avec les Habsbourg, de
Vienne et de Madrid, on comprend la volonté du cardinal-ministre, à
peine promu à la tête du gouvernement, de s’assurer les marges
orientales du royaume, de contrôler plus étroitement les Trois-
Évêchés, placés sous protection française depuis le milieu du XVIe
siècle, et les duchés de Lorraine et de Bar, fragilisés par le processus
de succession dynastique et par les premiers passages de soldats
engagés dans la guerre de Trente Ans.
Entré au conseil du Roi le 29 avril 1624, Richelieu attire aussitôt
l’attention de Louis XIII sur le cas de l’abbaye de Gorze 11 .

L’établissement religieux lorrain est une fondation royale, et ne


relèverait, selon le point de vue du ministre et en droit féodal, que
de la suzeraineté française. Dans la pratique, il s’agit d’une
principauté ecclésiastique autonome, dont le temporel a été amputé
par le duc Charles III au profit de la primatiale de Nancy
nouvellement créée. Le cardinal s’empare du cas d’espèce et met en
cause ce qu’il considère comme une usurpation lorraine en matière
féodale comme en matière ecclésiastique. Par lettres patentes datées
du 10 mai 1624, il renouvelle les textes de 1603 interdisant toute
aliénation de temporel sans autorisation du souverain français
12 .

C’est également au cours de l’année 1624 que Louis XIII achète au


comte Balthazar de Ficquelmont 13 la seigneurie de Malatour

(Mars-La-Tour), située dans le Barrois non-mouvant, entre les


évêchés de Metz et de Verdun. Mais au tout début du XVIe siècle, le
duc René II de Lorraine, dans son testament de 1486, puis par les
dispositions qu’il a prises en 1506, a non seulement exclu les femmes
de la succession aux duchés de Lorraine et de Bar, instauré la
masculinité de la couronne ducale, mais également prévu
l’inaliénabilité des États formés du duché de Lorraine, du duché de
Bar, du comté de Vaudémont, du marquisat du Pont-à-Mousson, et
l’indissolubilité de leur union. Charles IV de Lorraine, à son tour,
dénonce l’usurpation de souveraineté commise à ses dépens par le
roi de France. La crainte de voir ses terres cernées par la France
engage le jeune duc à spécialement dépêcher un ambassadeur à
Paris, Henri de Livron, marquis de Ville, pour présenter au roi de
France les actes établissant la suzeraineté ducale sur la seigneurie de
Malatour. Il n’en est tenu aucun compte. Richelieu, qui plus est,
saisit l’occasion du différend pour diligenter sur place une
commission d’enquête, dont la direction est confiée à Cardin Le Bret,
nommé pour la circonstance intendant des Trois-Évêchés.
Par ailleurs, dès 1625, Louis XIII et Richelieu prennent l’initiative
de provoquer la réaction de Marguerite de Gonzague et lui
transmettent une série de propositions et d’arguments pour lui
permettre de défendre sa position et celle des princesses Nicole et
Claude, même s’ils forgent un raisonnement qui souligne avant tout
l’incompatibilité du coup d’état perpétré par les princes de
Vaudémont avec les intérêts de la couronne de France 14 .

Le mémoire adressé à la duchesse douairière proteste d’abord


contre le procédé employé par François de Vaudémont et souligne
que la princesse Nicole a été reconnue héritière légitime de son père
par les États généraux de Lorraine. Il prend fait et cause pour les
filles d’Henri le Bon, au nom de la solidarité familiale, puisque la
mère des princesses est aussi la nièce de Marie de Médicis. Surtout, il
énonce les prétentions de Louis XIII à la couronne ducale, et fourbit
les arguments qui pourraient justifier une annexion au royaume :
l’argument dynastique, par la maison d’Anjou ; l’argument juridique
concernant la souveraineté du duché de Bar, qui ne saurait être
aliénée sans bafouer les prérogatives royales et les lois
fondamentales du royaume et des duchés.
Le texte précise aussi que le roi de France est redevable de
l’hommage lige pour le duché de Bar. Le souverain très chrétien
serait à même d’exercer sur le duché de Bar, et non pas seulement
sur le Barrois mouvant, un droit de suzeraineté supérieur à celui
qu’exerce l’Empereur sur le duché de Lorraine. Or au XVe siècle,
Sigismond est intervenu dans la succession du duché de Lorraine
pour imposer une héritière. A fortiori, le roi de France, au XVIIe
siècle, peut-il intervenir pour défendre le principe coutumier de la
succession en ligne féminine au duché de Bar ! Aucune mention n’est
faite du traité de Nuremberg de 1542, qui, s’il octroie indépendance
et souveraineté de fait aux duchés de Lorraine et de Bar, leur
ménage cependant la protection impériale au titre de la vassalité.
Conformément à leurs suggestions, Marguerite de Gonzague, au
nom de ses filles spoliées, transmet de vives protestations à Louis
XIII et à Marie de Médicis, sa tante. En retour, ceux-ci « promettent
de protéger leurs intérêts 15 ».

Le 1er janvier 1626, Marguerite de Gonzague fait rédiger une «


procuration […] pour s’opposer à ce qu’a entrepris le comte de
Vaudémont pour changer l’ordre de succéder en Lorraine 16 ».

Marguerite de Gonzague donne commission pour faire valoir les


droits de ses filles, et intenter une procédure judiciaire à l’encontre
de la confiscation de pouvoir et de souveraineté opérée par les
princes de Vaudémont. Séquestrée dans le duché de Lorraine, où les
officiers refusent de recevoir ses plaintes, et dans l’impossibilité de
se rendre en France ou dans un État voisin et ami, elle accorde
procuration à Justiniano Priandi, résident du duc de Mantoue à Paris,
pour faire rendre la justice. La duchesse douairière de Lorraine
obtient également le soutien du duc de Nevers, lui-même « de la
maison de Gonzague […] [qui] soutînt que le testament de René était
une pièce supposée. Le duc de Vendôme soutînt la même chose,
parce que son épouse étoit fille unique et héritière du duc de
Mercœur, cadet de la maison de Lorraine établie en France. Les ducs
de Guise, de Chevreuse et d’Elbeuf prétendroient au contraire que la
pièce étoit bonne et authentique 17 ». Marguerite de Gonzague

tente en effet de prouver que le testament de René II exhumé dans


les archives de la maison de Guise est un faux 18 . Outre le vice

de forme, Marguerite de Gonzague invoque à son tour l’inaliénabilité


des États lorrains et de leurs coutumes. Elle récuse en outre toute
légitimité à une décision des États généraux touchant au principe de
souveraineté. Elle souligne même les contradictions des prises de
position successives de l’assemblée, par allusion à la reconnaissance
de la princesse Nicole au moment du décès du duc Henri II et à la
succession des duchés dans la famille.
Il reste que Marguerite de Gonzague n’a sollicité ni l’intervention
directe du roi de France en tant que suzerain des ducs de Bar, ni celle
de Ferdinand II en tant que suzerain des ducs de Lorraine. Dans les
mois qui suivent, la veuve du duc Henri le Bon n’obtient
formellement et officiellement que bien peu, un « acte de
protestation faicte par le sieur Justiniano Priandi, résident en France
pour Monsieur le duc de Mantoue, le *** 1626 au nom de Marguerite
de Gonzague, suivant ladite procuration et du tout conforme à icelle
19 ».

En réponse aux menées de Marguerite de Gonzague, et à la


résistance de Nicole de Lorraine, le secrétaire d’État de Charles IV,
Thévenin, rédige en 1626 un traité établissant la légitimité de la
succession en ligne masculine dans le duché de Lorraine, qui justifie
le procédé des princes de Vaudémont 20 . Il présente dès le début

de son discours le principe fondateur de son raisonnement : le


rattachement du duché de Lorraine au monde germanique et le droit
féodal qui fait du duc de Lorraine le vassal de l’Empereur. Il s’oppose
aux conséquences de la transmission du duché dans la famille
d’Anjou et récuse l’usage qui s’est mis en place. Il met en avant une
incapacité des femmes à gouverner et à administrer une principauté,
ainsi que la prohibition qui leur en a été faite en Lorraine. Thévenin,
cependant, omet d’étayer ce dernier argument par un texte
jurisprudentiel ou un précédent proprement lorrain. Il se borne à
évoquer le droit romain puis la loi salique, en rattachant la Lorraine
à sa sphère d’application, et établit surtout tout le paradoxe de
l’argumentation juridique dont les princes de Vaudémont se sont
dotés 21 .

Le 1er mars 1626, après la cession de François II, le jeune duc de


Lorraine renouvelle son entrée solennelle à Nancy 22 . Il jure de

maintenir les gens d’Église, la noblesse et le tiers état en leurs droits,


privilèges et usages. Le serment est reçu par Emmanuel de
Ligneville, grand prévôt de Remiremont et de Saint-Georges de
Nancy. Le lendemain, Charles IV réunit une nouvelle fois les États
dans sa capitale pour demander cette fois les subsides nécessaires au
nouveau règne. Les États généraux sont d’autant mieux disposés à
reconnaître la confiscation de pouvoir opérée par les princes de
Vaudémont que la coutume lorraine n’oblige en rien les ducs à
consulter les trois ordres sur la question de leur légitimité.
L’assemblée vote non seulement les subsides réclamés mais consacre
la masculinité des duchés de Lorraine et de Bar. La mention de
Nicole de Lorraine cesse désormais d’apparaître sur les actes
officiels. Aucun cas n’est plus fait de ses droits successoraux. Les
princes de Vaudémont se placent en réalité dans la lignée directe du
duc Charles III et de ses pratiques absolutistes à la française. Le père
et le fils imposent l’application d’un texte que la coutume, elle, n’a
pas confirmé, et que les États généraux n’ont aucun droit à
entériner. La difficulté pour Charles IV est maintenant de faire
admettre au plan extérieur la légitimité de son accession au pouvoir,
et d’être reconnu comme duc de Lorraine et de Bar par les autres
puissances européennes, en particulier la France.

« Thémis en diplomatie »
Le duc de Lorraine est loin d’avoir acquis la reconnaissance de
Louis XIII. La méfiance réciproque qui marque les relations entre les
deux hommes redouble à l’occasion des enquêtes menées à Metz,
Toul et Verdun par la commission Le Bret. Charles IV redoute que le
juriste ne retrouve des textes qui justifieraient et établiraient la
protection souveraine française. L’une des missions assignées
l’intendant consiste à déterminer la présence, ou l’absence, dans les
archives, des pièces justifiant les transactions opérées sous les ducs
Charles III et Henri II au détriment des temporels épiscopaux ou
cathédraux, dans le but principal de consolider le domaine ducal. Or
le codicille du testament de René II a assimilé le domaine aux États
du duc 23 . Charles IV, en choisissant le document comme garant

de sa légitimité et sa souveraineté, adopte une ligne de défense qui


prolonge considérablement la portée de la commission Le Bret,
amenée à envisager la cohésion territoriale de la principauté
souveraine de Lorraine et de Bar et les droits régaliens de Charles IV,
et non plus seulement ses prérogatives seigneuriales.
La commission Le Bret est aussi chargée de considérer le ressort
du parlement de Saint-Mihiel, en Barrois non-mouvant, et
d’envisager si les régales du Barrois (ses coutumes) n’ont pas été
établies au détriment des droits du Roi sur le Barrois mouvant. Le
parlement de Saint-Mihiel est composé de la chambre des comptes
du lieu, doublée, à partir de 1532, d’une commission permanente de
juristes. En contestant l’étendue de son ressort, Richelieu et Louis
XIII confondent à dessein suzeraineté légitime du Roi sur le Barrois
mouvant et souveraineté, que l’héritier d’Henri IV ne possède
nullement. La permanence du parlement de Saint-Mihiel après le
premier établissement du conseil souverain de Nancy en 1634
témoigne en tout cas de la fragilité du postulat de 1624-1625.
Au cours des années 1630, malgré d’importantes victoires
militaires, malgré la prise de Moyenvic, malgré celle de Nancy ou
malgré la reddition de La Mothe, Richelieu et Louis XIII peinent à
imposer la souveraineté française en Lorraine. Les traités de Vic, de
Liverdun, les préliminaires de La Neuveville suivis du traité de
Charmes, ne leur permettent pas d’étendre l’autorité royale aux
territoires lorrains. Le particularisme régional, l’habileté stratégique
de Charles IV, la rapidité de ses déplacements rendent le droit
conventionnel le plus récent inapplicable en 1634. La création du
parlement de Metz en janvier 1633 puis celle du Conseil souverain de
Nancy l’année suivante confirment la nécessité de renforcer
l’argument juridique pour justifier et mettre en œuvre l’annexion
des duchés comme celle des Trois Évêchés. Le roi de France et son
ministre sont contraints de susciter de nouveaux travaux en ce sens.
Au moment de la saisie du Barrois, les infractions du duc de Lorraine
au regard du droit féodal sont soigneusement mises en exergue. Puis
le droit coutumier, grâce à des arguments dynastiques, vient
renforcer le grief de la félonie et donner une nouvelle acuité à la
contestation de la légitimité du duc de Lorraine 24 .

En 1633, Pierre Dupuy rédige son Discours sur la Lorraine où il est


monstré que c’est un ancien fief de la France et que la souveraineté en
appartient légitimement au Roy 25 . Surtout, en compagnie de

Théodore Godefroy, il élabore une généalogique des ducs de Bar


pour « monstrer que le Roi est issu d’Henri de Bar, fils aisné de
Robert de Bar, au lieu que les ducs de Lorraine ne sont issus que de
Yolande, reine d’Aragon, sœur dudit Henri 26 ».

La collection Godefroy de la bibliothèque de l’Institut conserve


aujourd’hui de nombreuses études généalogiques de la famille ducale
de Lorraine visant aussi bien à réfuter le mythe de l’ascendance
carolingienne qu’à démontrer la légitimité du roi de France
concernant la couronne ducale du Barrois 27 . C’est encore vers

1634, que le même Théodore Godefroy rédige à Paris un long


mémoire intitulé Quel est le plus seur moyen pour réunir à la couronne de
France les duchez de Lorraine et de Bar 28 . Godefroy se refuse à

justifier la réunion par la guerre et la conquête. Il ne récuse pas le


bon droit du roi à utiliser les armes mais il souligne que le combat ne
serait pas mené contre le détenteur légitime des duchés. Il met en
avant l’usurpation opérée par Charles IV au détriment de la
princesse Nicole, dénonce l’illégitimité du principe de masculinité et
préconise l’accueil et la défense par Louis XIII de l’épouse spoliée.
Puis il avance une autre justification de l’annexion du duché de Bar :
le grief de félonie. La saisie est la sanction prévue par le droit féodal
à l’encontre d’une telle attitude. Théodore Godefroy précise que les
représailles n’ont été engagées à propos de Charles IV de Lorraine
qu’en raison du défaut de serment au nom de sa femme Nicole.
Charles de Vaudémont ne peut être considéré comme duc de Bar
légitime. Il fait même allusion à l’avantage que pourrait trouver le
roi de France à dresser, dans cette affaire, les intérêts de l’héritière
légitime contre ceux de son époux.
Par ailleurs, Théodore Godefroy s’applique à montrer que la
confiscation pour félonie ne peut s’appliquer qu’au Barrois mouvant,
c’est-à-dire aux bailliages de Bar et de Bassigny. Il s’inquiète des
répercussions internationales de la saisie ordonnée par le roi de
France sur un ensemble plus vaste et du jugement porté par les
souverains étrangers sur une telle initiative. Il reconnaît la violence
du procédé, c’est pourquoi il préfère utiliser l’interprétation
juridico-historique du droit féodal pour justifier l’annexion. Les
fautes et les offenses commises par Charles IV à l’égard du royaume
de France mériteraient un châtiment. Théodore Godefroy se place au
niveau des principes pour en prouver le bien-fondé. Il oppose au duc
de Lorraine la défense des principes d’imprescriptibilité et
d’inaliénabilité de la souveraineté du roi de France. Il développe les
arguments concrets applicables non seulement au Barrois mais à la
Lorraine tout entière pour justifier l’annexion de l’ensemble. Il
rappelle que le duché de Lorraine est mouvant du comté de
Champagne depuis le XIIIe siècle et que Louis XIII peut contraindre la
princesse Nicole à lui prêter serment non plus seulement pour le
duché de Bar mais aussi pour le duché de Lorraine. L’auteur écarte
les prétentions éventuelles de l’Empereur à ce sujet en affirmant
qu’en 1218 son prédécesseur n’a bénéficié que du rôle d’observateur
non de suzerain, et que le Rhin limite les terres d’Empire. Théodore
Godefroy conclut son raisonnement en affirmant la souveraineté
légitime de Louis XIII sur les duchés de Lorraine et de Bar, et les
droits du Roi Très Chrétien à en disposer comme bon lui semble.
Si côté français, l’argument juridique fait fonction de
jurisprudence, il est davantage un prétexte côté lorrain. Charles IV,
comme avant lui son père, ne doute pas de sa légitimité. Obligé de
remettre sa capitale, puis la place de Sierck, à l’armée française
conduite par le maréchal de La Force, convaincu que le Roi ne
poursuit d’autre objectif que d’instruire le procès de la famille ducale
pour obtenir l’invalidation du mariage du duc d’Orléans et de la
princesse Marguerite, sa sœur, le duc de Lorraine, à la veille de
l’engagement de la France dans la guerre de Trente Ans, semble
céder au découragement. Il est parfaitement conscient que Louis XIII
a désormais les moyens logistiques de faire main basse sur
l’ensemble de ses États, et d’y imposer la souveraineté française,
notamment en matière judiciaire. Charles IV prend conseil auprès de
l’un de ses conseillers les plus fidèles, le curé de Mattaincourt, Pierre
Fourier. Arrivé à Mirecourt le 6 janvier, l’homme d’Église s’enferme
avec le duc durant sept heures afin d’évoquer la situation 29 . Le

19, Charles IV signe un acte d’abdication en faveur de son frère


30 . Le cardinal Nicolas-François accepte par une déclaration

datée du même jour. Le duc de Lorraine démissionnaire abandonne


Mirecourt, officiellement pour un pèlerinage à Notre-Dame de Sion
31 . Entouré de nobles, de seize cornettes de cavalerie et de deux

mille hommes de pied, Charles IV gagne la ville de Thann, passe le


Rhin, à Brisach, le 1er février, puis se retire à Besançon 32 .

Richelieu ne s’oppose pas immédiatement au changement, mais évite


de reconnaître le nouveau duc de manière formelle 33 .

Mathieu Molé, procureur général au parlement de Paris, a, dès le


mois de septembre 1633, parfaitement évalué les implications d’une
démission possible de Charles IV. Il a prévenu le garde des Sceaux,
Pierre Séguier : reconnaître la validité d’une cession équivaudrait à
reconnaître le principe de succession en ligne masculine dans les
duchés de Lorraine et de Bar et réduirait à néant les dispositions
testamentaires du duc Henri le Bon en faveur de la princesse Nicole
34 . Richelieu contraint donc François-Nicolas de Lorraine à

soumettre l’acte d’abdication à Louis XIII 35 . Puis, il déclare le

nouveau duc solidaire des promesses de Charles IV, et rappelle que


l’essentiel aux yeux de la France est l’application du traité de
Charmes. Le cardinal-ministre exige l’inexigible, la dissolution du
mariage de la princesse Marguerite, que seul le Pape pourrait
prononcer. Comme la confiscation de souveraineté opérée en 1624-
1625, le ministre de Louis XIII conteste la validité d’une cession
réalisée entre deux princes qui ne peuvent se considérer comme
usufruitiers des duchés de Lorraine et de Bar puisque la princesse
Claude serait, de droit, l’héritière de Nicole, si celle-ci décédait sans
enfant. Pas plus que la cession de 1625, Richelieu ne peut accepter le
transport de 1634. En reconnaître la validité reviendrait à entériner
l’éviction définitive des princesses Nicole et Claude de Lorraine.
Mais le mariage de Nicolas-François et de Claude de Lorraine, le
18 février 1634, confond les droits à la couronne ducale de la branche
aînée et de la branche cadette de la famille. L’opposition du régime
de la quenouille à la loi salique pour la succession aux duchés n’a
plus lieu d’être.
Par la suite, seules les considérations géostratégiques et
politiques déterminent la signature de la paix de Saint-Germain (29
mars 1641). Le jour même de la signature du traité, le duc de
Lorraine dépose un acte devant notaire par lequel il déclare que sa
signature lui est extorquée. La France reconnaît pourtant
implicitement la masculinité du duché et la légitimité du duc de
Lorraine. Le 2 avril, une cérémonie d’hommage a lieu à Saint-
Germain 36 . Il s’agit d’un hommage simple, et non d’un

hommage-lige. Charles IV s’affranchit d’une part considérable de la


suzeraineté française et peut rentrer en possession de ses États. La
place de Bar est cédée par le gouverneur français, M. de Montalant, à
son homologue lorrain, M. de Saint-Balmont. Le 19 avril, Charles IV
arrive dans la ville, où lui est présenté un acte de ratification du
traité de Saint-Germain à signer en Lorraine. Le duc de Lorraine
s’exécute 37 . Le 28 avril, Charles IV proteste à nouveau devant

notaire contre ce que la France exige de lui. Il publie une ordonnance


exposant ses griefs 38 . Une protestation similaire est rédigée à
Vienne par le cardinal François, qui la rend publique le 28
septembre.

Durant la première moitié du XVIIe siècle, les relations franco-


lorraines ne cessent de se détériorer en raison, d’une part, des
revendications territoriales et des prétentions féodales françaises,
auxquelles se mêle un gallicanisme de plus en plus affirmé, d’autre
part, des choix politiques et stratégiques opérés par Charles IV, qui
choisit de s’engager aux côtés de l’empereur Ferdinand II dans la
guerre de Trente Ans. Une énonciation particulièrement habile des
attributs de la suzeraineté, hérités des usages médiévaux, permet au
roi de France d’étayer ses revendications territoriales de solides
justifications, puis de mettre en œuvre la saisie féodale du Barrois.
Le même argumentaire permet à Louis XIII d’obtenir du parlement
de Paris la condamnation de Charles IV pour manquement à ses
devoirs de vassal. Il lui permet surtout d’imposer à un voisin
favorable aux Habsbourg un droit coutumier auquel, en tant que
souverain indépendant, il n’a pas à se soumettre. Richelieu, et les
érudits qui élaborent l’argumentaire, en perçoivent les limites : non
seulement le duc de Lorraine ne se plie pas aux injonctions
françaises, mais il choisit l’exil sans rien abdiquer de l’indépendance
de ses États même si lui-même cède la couronne ducale à son frère,
Nicolas-François, en 1634. Le cardinal-ministre choisit alors de
recourir à une application stricte du droit conventionnel. Alors que
le Roi Très Chrétien s’engage militairement aux côtés des princes
protestants d’Europe du Nord et du Saint Empire, il souligne tous les
manquements lorrains aux traités bilatéraux signés par Charles IV.
Surtout, il achève de justifier le recours aux armes, et l’abandon de
l’argument diplomatique au profit du droit du plus fort.
NOTES
1. Par un premier testament rédigé en 1486, le duc René II a prévu qu’à sa mort la
souveraineté sur ses terres revienne à son premier héritier, fils ou fille. En cas de minorité
de l’héritier ou de l’héritière, la régence devait être assurée par sa veuve. Pour compléter le
dispositif, le testament de 1486 a aussi précisé que la régente serait conseillée et secondée
dans sa tâche par deux représentants de la noblesse lorraine et barroise. René II ménageait
ainsi les pouvoirs coutumiers des trois ordres des duchés de Lorraine et de Bar et tenait
compte des potentats locaux. Le 25 mai 1506, au château de Louppy, le duc de Lorraine a
établi un second testament excluant les femmes de la succession aux duchés de Lorraine et
de Bar, prévoyant la masculinité de la couronne ducale et affirmant l’inaliénabilité de ses
États. Le 3 décembre de la même année, il a enfin ajouté un codicille à ses dispositions
testamentaires afin de confirmer la succession en ligne masculine, l’instauration du système
de substitution qui la garantissait, l’inaliénabilité des États ducaux dont le statut est
confondu avec celui du domaine privé des ducs. Voir dom CALMET A., Histoire de Lorraine qui
comprend ce qui s’est passé de plus mémorable dans l’archevêché de Trèves, et dans les évêchés de
Metz, Toul et Verdun, depuis l’entrée de Jules César dans les Gaules jusqu’à la cession de la Lorraine,
arrivée en 1737 inclusivement, imprimée à Nancy en 7 volumes entre 1752 et 1757, tome V, p.
449-451. L’auteur a reproduit les testaments de René II dans les « preuves » de son ouvrage,
au niveau de l’année 1506. Le texte du premier testament y figure, avec le second daté du 25
mai 1506. Ce dernier est conservé en original aux Archines nationales autrichiennes, à
Vienne, sous la cote AT-OeStA/HHStA HausA Ministerium des k. k. Hauses H 1-3, avec les
testaments des empereurs Ferdinand Ier (1543), Ferdinand II (1621), et celui de l’impératrice
Marie-Thérèse (1754-1780) [http://www.archivinformationssystem.at/detail.aspx?
ID=2250558]. Le codicille n’est proposé qu’en substance par dom Calmet. Bien qu’annoncée,
la transcription du texte intégral ne figure pas dans les preuves. Le codicille ne figure pas
non plus au catalogue des Archives nationales de Vienne.
2. Les États généraux manifestent leur opposition aux projets matrimoniaux de leur
duc. Des représentants des trois ordres lorrains continuent à se réunir par intermittence à
Nancy. Ils délibèrent des affaires importantes des duchés : ils accordent les subsides
nécessaires aux entreprises des ducs ; établissent l’assiette de l’impôt, mais présentent
également ses doléances. L’assemblée détermine la physionomie politique particulière de la
Lorraine, dont les ducs consultent par ce biais l’aristocratie, évitant ainsi toute rébellion
nobiliaire latente.
3. Dom CALMET, Histoire de la Lorraine …, op. cit., t. V, p. 453.
4. Ibid., t. VI, p. 38 : « après la mort du duc Henri, le duc Charles, son gendre, entra sans
aucune opposition en jouissance de la souveraine autorité, et en fit tous les actes,
conjointement avec la princesse Nicole, son épouse ».
5. De CLÉRON d’HAUSSONVILLE J., Histoire de la réunion de la Lorraine à la France … 2e éd.,
Paris, Michel Lévy frères, 1854-1859, 4 vol. , t. I, p. 134-135.
6. Ibid., t. I, p. 145.
7. Ibidem.
8. Ibid., p. 147.
9. Le texte de la cession a été recueilli par Théodore Godefroy. Une copie est
aujourd’hui conservée à la Bibliothèque de l’Institut, collection Godefroy, volume 335, fos
106-111.
10. Déclarer le principe de masculinité nécessaire dans la succession lorraine présente
un autre intérêt : il permet aux princes de Vaudémont d’échapper au système de fief
français, où une femme peut être seigneur. En imposant la loi salique en Lorraine, Charles
IV oblige la France à reconnaître que lui seul est à même de prêter serment pour le Barrois
mouvant. La princesse Nicole est doublement évincée.
11. ZELLER G., La réunion de Metz à la France (1552-1648), Paris, Les Belles-Lettres, 1926, 2
volumes, t. 2, p. 232, note 2.
12. Ibidem.
13. Seigneur de Mars-la-Tour, frère de l’abbé de Mouzon, il est le fils de René de
Ficquelmont. Il détient la charge de maître de l’hôtel du Roi. Il a épousé, en 1605, Charlotte
d’Anglure de Bourlémont. Voir la généalogie de la maison de Ficquelmont établie par dom
CALMET, Histoire de la maison des Salles originaire de Béarn …, Nancy, imprimerie de Jean-
Baptiste Cusson, 1716, hors pagination, à la suite de la page CXLII.
14. Mémoire des intérestz que le Roy a que la duché de Lorraine tombe en quenouille, avec un
advis à la duchesse douairière de ce qu’elle doibt et peut faire pour se maintenir contre le comte de
Vaudémont, manuscrit conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, coll. Conrart, publié par
HAUSSONVILLE, La réunion de la Lorraine à la France … op. cit., tome I, pièces justificatives, p. 465.
15. Formule proposée par BABEL R., « Dix années décisives : aspects de la politique
étrangère de Charles IV de 1624 à 1634 », BLED J.-P., FAUCHER E. et TAVENEAUX R. (dir.), Les
Habsbourg et la Lorraine, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1988, p. 59-65, citation p. 60.
16. Manuscrit conservé à la BNF, coll. Dupuy, vol. 682, 683, 684 ; publié par HAUSSONVILLE,
Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France …, op. cit., t. 1, pièces justificatives, p. 469-42.
17. Dom CALMET, Histoire de la Lorraine …, op. cit., t. VI, p. 44.
18. Ibidem.
19. BNF, coll. Dupuy, vol. 682, 683, 684 ; pièce publiée par HAUSSONVILLE, Histoire de la
réunion de la Lorraine à la France …, op. cit., t. I, pièces justificatives, p. 481-482.
20. Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 340, fos 1-40. Copie de la main d’un
secrétaire, publiée dans VIGNAL SOULEYREAU M.-C., Richelieu et la Lorraine, Paris, L’Harmattan,
2004, p. 363.
21. Les érudits lorrains s’attachent avant tout à la sauvegarde de la foi catholique, dont
leur duc est le héros, et à l’apologie des institutions politiques qui en sont les vraies
garantes. Ils partagent en cela le point de vue et la position d’hommes d’action, laïcs ou
ecclésiastiques qui mettent tout en œuvre pour sauver l’intégrité des États lorrains et
l’indépendance de la couronne ducale des entreprises françaises. Les questions morales ne
sont envisagées que dans le cadre de la cité terrestre. François Guinet en est un exemple.
Attaché au barreau de Paris, il vient occuper la chaire de son père, Nicolas, à l’université de
Pont-à-Mousson. Confident de Charles IV, il défend la Lorraine par ses études juridiques
contre les menées de Richelieu.
22. Il fait son entrée solennelle à Bar le 8 mai 1627.
23. Selon les dispositions testamentaires de René II, le domaine serait lui aussi
caractérisé par son inaliénabilité. L’historien CHEVALIER F. [« L’inaliénabilité du domaine
ducal et les États généraux (1540-1626) », Annales de l’Est, 1946, p. 287-322] a montré que la
spécificité domaniale existait bien et a subsisté dans les duchés. Le domaine public et le
domaine privé ont été confondus : « Tout au long du XVIe siècle et au-delà jusqu’en 1661,
nul acte législatif ne réaffirme l’inaliénabilité du domaine. »
24. Dès 1631, André DUCHESNE, dans son Histoire généalogique de la maison de… Bar-le-Duc,
soutient que le Robert de Bar aurait dû régner. Sa fille Jeanne de Bar, mariée au connétable
de Saint-Pôl, après le décès de son grand-oncle Louis, aurait prétendu au duché, malgré la
donation que ce dernier avait faite à René d’Anjou, en vain. Or la petite-fille de Jeanne de
Bar et de Saint-Pôl est mariée à un Bourbon-Vendôme, aïeul du roi Henri IV. L’argument
dynastique connaît rapidement d’importants développements. Il ne peut que se rapprocher
de la défense de la succession ducale en ligne féminine. Il apporte un intérêt
supplémentaire direct à la lutte contre l’illégitimité de la masculinité pour la transmission
de la couronne, et au grief de la confiscation illicite opérée par Charles IV et son père.
25. BNF, coll. Ms. fr., vol. 16887 fo 1 et suiv. ; vol. 18890, fo 11 et suiv.
26. SCHMITT A., Le Barrois mouvant au XVIIe siècle (1624-1697), Bar-le-Duc, 1929, p. 87. Voir
BNF, coll. 500 de Colbert, vol. 439 : au fo 202, Généalogie de Henri et Yolande de Bar ; et au fo 225
Généalogie de Robert, duc de Bar.
27. Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 329, fos 1-8 et surtout vol. 339, fo 1-
80.
28. Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 335, fos 212-230, 231-243, 244-264,
265-285, 288-297. En cinq exemplaires, copies. Le document a été publié par HAUSSONVILLE, La
réunion de la Lorraine à la France …, op. cit., t. I, p. 561-570.
29. DERRÉAL H., « Saint Pierre Fourier et ses rapports avec la cour de Lorraine », dans
L’Université de Pont-à-Mousson et les problèmes de son temps, Nancy, Université de Nancy II,
1974, p. 217-233.
30. Concernant la chronologie des événements, voir VIGNAL SOULEYREAU M.-C. (éd.), Le
trésor pillé de Roi : correspondance du cardinal de Richelieu, année 1634, Paris, L’Harmattan, 2013,
2 volumes.
31. Billet de Charles IV destiné au comte de Brassac, en date du 19 janvier, transmis par
M. de Carnet. Le duc de Lorraine adresse au gouverneur de Nancy un second courrier, le
lendemain, annonçant l’obligation dans laquelle il se trouve de quitter les environs de
Mirecourt [dans PFISTER C. (éd.), « Les mémoires du comte de Brassac gouverneur de Nancy
(1633-1635) », Mémoires de la société d’archéologie lorraine, 1898, p. 303-424, voir p. 345] : «
Monsieur, j’auroy esté fort ayse de vous voir, suivant que je l’avoy respondu au sieur de
Carnet mais la procédure extraordinaire qui se faict contre moy touchant à mon honneur et
ne me laissant plus de seureté dans mes estats, j’ay esté obligé de m’esloigner ainsy que
vous dira de ma part le sieur de Couvonges que j’envoye vers vous à ce subject. Cela,
pourtant, ne me fera pas perdre le désir ny la volonté de rentrer aux bonnes grâces du Roy,
toutes fois et quantes il luy plaira, ayant cependant à me plaindre de mon malheur et vous
asseurer que je suis… »
32. DES ROBERT F., Campagnes de Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, en Allemagne, en
Lorraine et en Franche-Comté (1634-1638) d’après des documents inédits tirés des archives du
Ministère des affaires étrangères, Paris, 1883, p. 1-2.
33. « à la fin, M. le cardinal de Richelieu s’estant aperceu qu’il [Charles IV] avoit de la
jalousie de son frère, il luy fit entendre que le Roy n’agréoit point la démission qu’il avoit
faite en sa faveur, le dessein de Sa Majesté n’ayant jamais esté de le dépouiller de ses
Estats… », dans « Les Mémoires du comte de Brassac… », PFISTER C. (éd.), art. cit., p. 329-330.
34. Réponse de Mathieu Molé au garde des Sceaux, après la lettre de ce dernier en date
du 11 septembre, publiée dans CHAMPOLLION-FIGEAC A. (éd.), Mémoires de Mathieu Molé, Paris,
chez Jules Renouard et Cie, 1855-1857, 4 volumes, t. 2, p. 181-182.
35. L’acte de cession du duché de Lorraine par le duc Charles IV en faveur de son frère,
le cardinal Nicolas-François de Vaudémont, est établi à Mirecourt, le 19 janvier 1634. Il a été
publié par Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, op. cit., vol. 1, p. 551-
553, d’après un manuscrit conservé à la bibliothèque de l’Arsenal. Des copies figurent
également dans AAE, CP, Lorraine, vol. 14, fos 91-92, et fos 93-98. Charles IV cède les duchés
de Lorraine et de Bar à son frère cadet, en qualité d’héritier présomptif de la couronne, et
au terme de l’ordre successoral que lui-même et son père ont imposé en 1624-1625. Il
n’opère en réalité qu’une délégation temporaire de souveraineté, comme le montrent les
événements ultérieurs.
36. Les termes du serment sont conservés dans AAE, CP, Lorraine, vol. 32, fo 122.
37. Le duc Charles de Lorraine à Richelieu, Bar, 21 avril 1641, ibid., fo 138.
38. Ordonnance du duc Charles IV de Lorraine, Epinal, 28 avril 1641, ibid., fos 147-148.
Copie du XVIIIe siècle, ajoutée aux papiers de Richelieu par le marquis d’Audiffret en 1712.

RÉSUMÉS
Under the reign of Louis XIII and the ministry of Richelieu, the relationship between
the Kingdom of France and the Duchy of Lorraine was determined by geo-strategic
considerations depending on the course of the Thirty Year’s War, on the traditional
competition opposing Bourbons and Hapsburgs, and on the inextricable overlap of feudal
rights with the political considerations that governed the accession of Duke Charles IV in
1624. The struggle for control of independent principalities (the three bishoprics and the
Duchies of Lorraine and Bar) was an attempt by the protagonists to adapt or to use their
positions, their claims and the use of weapons. To justify his legitimacy and to guarantee his
sovereignty, Charles IV used two fundamental laws of a kingdom which was not his, namely
the Salic Law and the principle of inalienability of the Crown, while the cardinal-minister
paradoxically retreated behind the archaisms of feudal rights. The first section of this
article considers Charles IV’s appropriation of the Salic Law, the principle of inalienability
of the crown, and the denial of France that he faced. The second part addresses Richelieu’s
recourse to feudal rights to justify French territorial claims and to oppose those of Charles
IV. Finally, the third section analyses the limits of their arguments and the choice to use
weapons, against Christian morals and the Duke of Lorraine, who was a traditional
champion of the Catholic faith.

AUTEUR
MARIE-CATHERINE VIGNAL SOULEYREAU

Université Paris-Sorbonne
L’idée de la justice et la guerre
d’indépendance du prince
François II Rákóczi, 1703-1711
The Idea of Justice and the War of Independence of Prince
Francis Rákóczi II

Ferenc Tóth

Le tournant des XVIIe et XVIIIe siècles fut déterminant pour les


relations entre la Hongrie et la Maison d’Autriche qui s’efforçait de
consolider ses positions en Europe centrale. Les résistances
hongroises furent nombreuses et variables allant des protestations
parlementaires jusqu’aux affrontements armés. Dans cette période,
la guerre passait pour une réalité quotidienne et les combats ne se
limitaient pas aux champs de bataille, car une guerre idéologique et
diplomatique se déroulait en même temps par l’intermédiaire des
déclarations, des pamphlets et de la presse. L’argumentation
juridique jouait un rôle primordial dans les débats et les
négociations entre les deux parties, mais également dans la
propagande essayant d’influencer l’opinion publique européenne. Le
sommet des hostilités entre les Hongrois et les Impériaux fut
incontestablement la guerre d’indépendance hongroise menée par le
prince François II Rákóczi (1703-1711) qu’on considère aussi comme
un théâtre auxiliaire de la guerre de Succession d’Espagne 1 .
Dans mon étude, après avoir esquissé les origines des lois
fondamentales hongroises ainsi que leurs changements durant le
règne des Habsbourg, je me propose d’évoquer les moyens de
l’argumentation juridique mise en place par le prince François II
Rákóczi afin de légitimer sa lutte pour l’indépendance de son pays.

Les lois fondamentales hongroises dans


les mouvements d’indépendance hongrois à
l’époque moderne
Les origines des lois fondamentales hongroises remontent à
l’époque de la fondation de l’État hongrois. Les tribus nomades
hongroises ont conquis le bassin des Carpates vers 895 2 .

Comme les autres peuples nomades, ces cavaliers de steppe parlant


une langue finno-ougrienne s’étaient forgé une identité basée sur le
mythe de la descendance à partir d’un seul ancêtre commun 3 .

Après la sédentarisation et la christianisation des Hongrois nomades,


le premier roi de Hongrie, Étienne Ier (saint Étienne), constitua des
codes complexes qui déterminèrent le christianisme comme religion
d’État ainsi que la création d’une administration moderne dans le
pays. Dans la tradition chrétienne hongroise, il réalisa une œuvre
symbolique dans la création des lois fondamentales hongroises et
saint Étienne fut considéré comme le fondateur de la royauté
hongroise 4 . Plus tard, au début du XIIIe siècle, la noblesse

hongroise réussit à codifier le principe de son unité et de ses droits


inaliénables dans la fameuse Bulle d’or accordée par le roi André II
en 1222. Ce document, et surtout sa clause de résistance, constitua la
base des revendications des Malcontents hongrois contre la maison
des Habsbourg. La Bulle d’or concerna uniquement le corps de la
noblesse, la nation féodale hongroise, et exclut ainsi le reste des
habitants du royaume de Hongrie 5 . Cette conception de la

nation dominée par la noblesse fut confirmée plus tard par la théorie
légale d’Étienne Werbőczy, formulée dans le code intitulé Tripartitum
(1514) 6 . Selon cette doctrine, appelée la thèse de la Sainte

Couronne, l’État était symbolisé par la couronne de Saint Étienne : le


roi couronné n’en était que le chef, les nobles en étaient les
membres. De cette manière, la souveraineté n’appartenait pas au roi
seul, mais à tous les membres de la Sainte Couronne qui y
participaient 7 .

Le changement venait avec la bataille de Mohács (1526) 8 et

ses conséquences qui permirent à l’Empire ottoman d’occuper une


partie de la Hongrie tandis que la Couronne de Saint Étienne passait
à la dynastie des Habsbourg. Après plusieurs tentatives avortées de
recouvrer l’intégrité de la Hongrie, la véritable reconquête de la
Hongrie commença dans la seconde moitié du XVIIe siècle. La
bataille de Saint-Gotthard, le 1er août 1664, marqua un tournant dans
les guerres turques, car ce fut la première victoire en rase campagne
contre l’armée ottomane 9 . La signature du traité de paix de

Vasvár, défavorable aux intérêts des Hongrois, dérouta l’opinion


publique en Hongrie. Une résistance politique et bientôt armée
commença alors, et la France lui accorda des moyens. La conjuration
des Magnats, ainsi que le mouvement d’Émeric Thököly bénéficiaient
du soutien de Louis XIV 10 . Après le second siège de Vienne

(1683), les troupes impériales commencèrent la reconquête de la


Hongrie sur les Turcs 11 . La prise de Bude (1686) et la seconde

bataille de Mohács (1687) signalaient un grand succès de la politique


orientale de l’Empereur, et les ordres hongrois reconnaissants
acceptèrent le principe de l’hérédité de la Maison d’Autriche en
Hongrie qui fut aussitôt inscrit dans la loi de 1687 et bientôt
promulguée le 25 janvier 1688. Cette loi institua une modification
radicale de la constitution du royaume de Hongrie. D’autre part, la
diète abolit la clause de la Bulle d’or d’André II de 1222 qui autorisait
la résistance armée et légalisait les révoltes nobiliaires 12 . Cet

événement constitua un tournant dans l’histoire hongroise que les


futurs chefs des Mécontents n’acceptèrent guère comme démarche
légitime.
La plus grande résistance au gouvernement des Habsbourg se
formait sous la direction du prince François II Rákóczi, descendant
d’illustres princes de Transylvanie, au début du XVIIIe siècle. Notons
ici, d’après les récentes recherches de Gábor Kármán, que ces
princes, surtout Georges II Rákóczi, élaboraient déjà au XVIIe siècle
une argumentation juridique fort développée pour justifier leurs
guerres. Dans ce domaine, le travail du théologien protestant
allemand et professeur de philosophie à l’Académie de
Gyulafehérvár 13 , de 1630 à 1650, Johann Heinrich Bisterfeld

(1605-1655) mérite à bien des égards notre attention. Afin de justifier


les campagnes du prince de Transylvanie, le professeur Bisterfeld
élabora une théorie complexe sur la guerre juste où il intégra même
l’idée de la guerre préventive ! D’après ses idées, non seulement la
réparation des dégâts de la guerre, mais leur prévention pouvait
justifier les opérations militaires, même en dehors du royaume du
souverain concerné 14 . François II Rákóczi était bien conscient

de l’héritage intellectuel de ses ancêtres. En 1700, il essayait de


solliciter l’aide de Louis XIV, ancien protecteur des princes de
Transylvanie, comme il l’expliquait dans ses mémoires : « Il ne me
restoit d’autres espérances qu’en la protection et aux secours du Roi
de France, en vertu des Traités conclus autrefois avec mon Bisaïeul
George I. qui, s’étandant aussi sur ses Successeurs, garantissoient le
maintien de Ma Maison dans la Principauté de Transilvanie, en cas
d’élection 15 . » Après la tentative échouée de prise de contact
avec Louis XIV, il fut fait prisonnier et risquait même sa tête et sa
fortune. Grâce au secours de sa femme, il réussit à s’évader de la
prison de Wiener Neustadt et s’enfuit en Pologne. Au printemps
1703, plusieurs délégations de paysans et petits nobles soulevés se
rendirent au château de Brzezany dans le sud de la Pologne où
résidait alors le prince. Finalement, le 6 mai 1703, Rákóczi émit une
lettre patente appelant sous ses drapeaux « tous les habitants
ecclésiastiques et laïques, nobles et roturiers, hommes armés et non
armés, en un mot tous les vrais Hongrois de tous rangs, aimant
vraiment la patrie et désirant rétablir la gloire et la liberté anciennes
de notre patrie 16 ». Par ce caractère général, François II

Rákóczi essaya de surmonter les divisions religieuses et sociales de la


société hongroise. Dans la continuation de sa lettre patente, Rákóczi
évoqua les nouvelles circonstances qui favorisaient la reprise des
armes en Hongrie et la cause du mouvement pour l’indépendance
hongroise :
« Personne n’osait espérer pour notre pays, et notre ancienne liberté autre
chose que le danger extrême, si Dieu, qui régit les empires, n’avait, dans sa
clémence, envoyé de toutes parts des guerres merveilleuses et inattendues
contre la nation allemande opprimant notre pays, indiquant ainsi la voie et
l’occasion de la libération à notre nation hongroise qui désire de toutes ses forces
recouvrer son ancienne liberté et souffre dans son amour sincère pour sa patrie
17 . »

Il s’agit donc d’un programme du rétablissement de l’ancienne


constitution hongroise, les lois fondamentales du royaume, en
particulier le droit de la noblesse à la libre élection des rois et la
fameuse clause de résistance nobiliaire codifiée dans la Bulle d’or de
1222.
Ce vaste projet envisageait une reconstruction juridique de l’État
hongrois indépendant antérieure à la bataille de Mohács (1526). Il en
résulta la fondation d’une armée hongroise, d’une cour et d’un
gouvernement princiers et, bien entendu, la création d’une
diplomatie hongroise très originale. Afin d’avoir des informations,
d’entretenir les rapports avec les puissances européennes et
présenter les arguments juridiques de son mouvement en Europe, le
prince Rákóczi créa une véritable diplomatie hongroise. Le choix des
agents, la gestion de l’appareil diplomatique fut l’œuvre personnelle
du prince Rákóczi 18 . Le prince avait l’habitude de rédiger lui-

même ses missives à Louis XIV et, dans la plupart des cas, aux autres
personnalités diplomatiques françaises. La langue française, en
dehors du latin et du hongrois, fut la langue le plus souvent utilisée
dans les correspondances diplomatiques avec les pays occidentaux.
Dans la cour de Rákóczi, il y avait d’ailleurs de nombreux Français ou
des étrangers francophones 19 .

Les agents envoyés dans les pays occidentaux étaient des


personnes cultivées qui parlaient des langues étrangères et avaient
déjà vécu dans les pays concernés. Un de ses agents les plus efficaces
fut Ladislas Vetési Kökényesdi 20 , alias « baron de Vetes », qui

travaillait dans un premier temps auprès de l’Électeur de Bavière.


Cet homme possédait presque toutes les qualités d’un diplomate de
son temps. Malheureusement, son talent allait de pair avec un
arrivisme cynique et, après la chute du prince, il entra
immédiatement au service de l’Empereur 21 . Deux autres agents

à son service travaillaient encore en France. Le premier fut un


Français, Jean-Henri de Tournon 22 , dont la présence était assez

embarrassante à Versailles. Sa position devenue incertaine, il allait


quitter son poste peu après son arrivée en France. Dans cette affaire,
les histoires racontées par son collègue jaloux, Vetési Kökényesdi,
jouaient un rôle primordial. La rivalité des agents, comme nous
l’avons vu, entravait également l’activité de la diplomatie hongroise.
L’autre agent qui succédait définitivement à Vetési Kökényesdi fut
un aventurier mémorable : Dominique Brenner 23 . On sait qu’il
servait dans l’armée impériale et qu’il déserta au début de la guerre
en Hongrie pour entrer au service de la France. Il servit après dans le
régiment de hussards Verseilles. Par un changement de carrière
complet, il devint, peu de temps après, prêtre à Nantes et se retrouva
bientôt en Hongrie, dans l’entourage de Rákóczi. C’était un
diplomate remarquable, le meilleur écrivain des pamphlets et
ouvrages de propagande diplomatique du prince Rákóczi en France
24 .

Les moyens financiers de Rákóczi destinés aux fins diplomatiques


étaient très limités. En général, les agents hongrois disposaient de
dix fois moins d’argent que ceux de Louis XIV 25 . Nous voyons

combien de difficultés empêchaient le succès de la première


diplomatie magyare de l’époque moderne. Malgré les imperfections
du début, la diplomatie de la confédération hongroise réussit à
prendre contact avec les grandes puissances contemporaines – c’est-
à-dire la France, l’Empire ottoman, la Russie, la Suède, l’Angleterre
et la Hollande – ainsi qu’à faire des alliances formelles, avec la Russie
de Pierre le Grand, et informelles, comme la coopération franco-
hongroise 26 .

Au centre des objectifs de la diplomatie des insurgés hongrois il y


avait la recherche du soutien international. Évidemment, ce but
demandait un travail préalable d’éclaircissement et de raisonnement
politique persuasif, en un mot, une propagande bien charpentée.
L’évolution du droit d’État hongrois, l’existence des privilèges
nobiliaires très étendus dans le bassin des Carpates furent des
phénomènes bien spécifiques de la société hongroise. Il était donc
nécessaire de présenter des arguments illustrés par la tradition
législative hongroise et par les faits historiques importants de la
nation afin de démontrer la justice de l’insurrection. Dès le
commencement de la guerre, les plus importants manifestes de
Rákóczi furent sur-le-champ traduits en français. Le premier
manifeste publié le 6 mai 1703 à Brezany, le prince Rákóczi invita les
Hongrois à prendre les armes « pour la patrie et la liberté de la
nation contre l’Empire qui règne sur notre vie et exerce des sévices
». Le texte rédigé en hongrois et en latin fut bientôt traduit en
français et partiellement publié. Dans les autres lettres patentes de
la même année, le prince insista davantage sur sa volonté de rétablir
la justice, les libertés (privilèges) des ordres et de la patrie (pro patria
et libertate). Un autre texte important du début de la guerre
d’indépendance justifiant la démarche des révoltés fut la prière de
Rákóczi (Prière que les rebelles disent tous les jours et principallement
Ragoczy). Dans cette prière, publié en hongrois en 1703 et plus tard
traduite en français aussi, le prince demande à Dieu le maintien de la
justice sans précision. La confession catholique du prince, malgré la
majorité protestante des rebelles hongrois, était également
soulignée dans ce texte pour sensibiliser l’opinion publique française
27 .

Dans le grand manifeste de l’insurrection, intitulé Recrudescunt


en latin, le chancelier du prince Rákóczi, Paul Ráday, énuméra en
détail les arguments des Hongrois révoltés. C’était en quelque sorte
une déclaration de guerre avec tout un appareil argumentaire pour
justifier la nécessité de la guerre contre l’Empereur. Il présenta les
causes juridiques de la prise d’armes des Hongrois dans un ordre
logique, en 21 points. Hormis la suppression de la libre élection des
rois et de la clause de résistance nobiliaire, il insista sur les abus du
gouvernement absolu des Impériaux en Hongrie, sur l’abolition des
anciens privilèges des régnicoles, sur l’augmentation des impôts et
sur le manque de justice dans le pays. Ce texte fut de même publié en
français en 1708 sous le titre de Manifeste du Prince Rakoczy, mais ce
texte était déjà depuis longtemps connu en France. Quelques mois
plus tard, en décembre 1704, un autre document, le Mémoire en forme
de manifeste, qui fut vraisemblablement l’œuvre d’un auteur français,
reprit le contenu du premier manifeste 28 . Cependant, la

propagande impériale agissait aussi en Europe et c’est pourquoi


presque tous les documents constituaient des armes dans ces
brûlantes discussions politiques.

L’argumentation juridique dans la


diplomatie de François II Rákóczi
Les deux auteurs les plus remarquables qu’on connaît furent les
agents Dominique Brenner et Jean Michel Klement 29 . Ils

avaient intégré dans leurs textes (Lettre d’un Ministre de Pologne à un


Seigneur de l’Empire sur les affaires de la Hongrie, 1710, et la Déduction
des droits de la principauté de Transilvanie, 1711) non seulement les
arguments traditionnels de la noblesse hongroise, mais aussi les
idées politiques de Hugo Grotius (De jure belli ac pacis). Ils firent un
amalgame intéressant en associant le droit de révolte de la noblesse,
depuis la Bulle d’or de 1222, avec les principes du droit naturel du
philosophe hollandais. Des Français se trouvaient pareillement
parmi les propagateurs de la cause des révoltés hongrois.
N’évoquons ici que les noms de deux écrivains sympathisant avec le
prince Rákóczi : Eustache Le Noble 30 et Jean de La Chapelle
31 .

Un des objectifs principaux de la diplomatie du prince Rákóczi


fut la signature d’un traité d’alliance avec le roi de France, une sorte
de reconnaissance de sa souveraineté. Le 16 août 1708, l’envoyé de
Louis XIV auprès du prince Rákóczi, le marquis des Alleurs, fit
parvenir à la cour de Versailles deux projets de traité d’alliance
entre la France et les États et Ordres de la Confédération de Hongrie,
d’une part, et de la Transylvanie, d’autre part. Outre la
reconnaissance du prince Rákóczi comme chef d’État, ces documents
proposaient, entre autres, une alliance entre les deux souverains,
l’établissement des liens diplomatiques, un engagement mutuel de
ne pas conclure une paix séparée ainsi que l’envoi d’une armée de
secours française en Hongrie et de soutiens financiers. Rappelons
que dans le premier texte, l’article n ° 1 proposait au roi de France de
« protéger le Royaume de Hongrie, et mettre ses loix et ses libertés
sous sa protection » tandis que l’article no 2 affirmait clairement que
le « principal objet de cette alliance est le rétablissement de la
liberté des Estats du Royaume de Hongrie » 32 . Ces projets

arrivèrent à Paris en octobre de la même année et Torcy répondit en


refusant catégoriquement l’envoi d’une armée en Hongrie et en
proposant plusieurs modifications, mais, finalement, les projets de
1708 restèrent lettre morte. La cour de Versailles ne voulait pas
s’engager davantage envers le prince Rákóczi, et elle cessa de fournir
les modestes subsides accordés auparavant aux Hongrois 33 .

Entre-temps, la position de la confédération hongroise se dégrada


nettement, de plus, les mauvaises récoltes de l’année 1710, la
pénurie, la disette et la peste rendaient la guerre encore plus
désastreuse pour la population hongroise. La reprise des
négociations avec les Impériaux fut inévitable. Ce fut en août 1710
qu’elles recommencèrent. Le prince Rákóczi insista obstinément sur
la médiation de l’Angleterre et de la Hollande. Personnellement, il
essaya même de continuer la coopération avec le tzar Pierre le Grand
en Pologne. Son représentant, le comte Alexandre Károlyi, malgré
les instructions du prince, accéléra les négociations de paix qui
aboutirent au traité de paix de Szatmár, signé le 30 avril 1711 34 .

Pendant les négociations du comte Alexandre Károlyi, le prince


se trouvait en Pologne et cherchait l’appui de Pierre le Grand.
Apprenant la nouvelle de la signature du traité à son insu, il le
dénonça dans un manifeste où il qualifiait Károlyi de traître 35 .

En dépit du traité de paix conclu entre les Hongrois et la maison


d’Autriche, il poursuivit les démarches diplomatiques afin de
pouvoir continuer son combat 36 . Il envoya ses représentants en

Turquie, en Russie, en Angleterre et en France. De son côté, il


contacta personnellement le roi de Pologne. Le but de ses démarches
était constamment le même : résoudre avec l’appui des grandes
puissances le problème hongrois dans le cadre des négociations
internationales. Autre but, ou plutôt désir, du prince Rákóczi fut
d’appartenir à la « Société des princes », et d’être compris dans le
traité de paix universelle terminant la guerre en Europe, comme ses
ancêtres, Georges Ier et Georges II Rákóczi. Dans cette perspective,
Rákóczi s’adressa également à la diplomatie française. Le 31 octobre
1711, il demanda que son envoyé, l’abbé Dominique Brenner, puisse
le représenter à Utrecht auprès de la délégation française. La
demande ne fut pas acceptée, ainsi seul Klement eut l’autorisation de
se rendre à Utrecht pour y rencontrer les délégués et représenter
auprès d’eux la question hongroise 37 .

Klement arriva à Utrecht dans les premiers jours du mois de


janvier 1712. Afin de sensibiliser l’opinion publique européenne pour
la cause des Hongrois, il voulait publier un pamphlet présentant
leurs revendications. Il suivait attentivement les pamphlets formant
l’opinion publique anglaise, en particulier ceux qui critiquaient
l’attitude des Impériaux dans la guerre contre la France, dont le plus
célèbre fut The Conduct of the Allies de Jonathan Swift. Finalement, il
fit publier un mémoire en français à Utrecht intitulé Déduction des
droits de la Principauté de Transsylvanie. Le texte du mémoire présente
beaucoup de similitudes avec Lettre d’un ministre de Pologne à un
Seigneur de l’Empire sur les affaires de la Hongrie, rédigée par l’abbé
Dominique Brenner. Ce pamphlet contenait les arguments envoyés
par le prince Rákóczi, exilé de nouveau en Pologne, concernant ses
droits sur la principauté de la Transylvanie et la négation de la
légitimité du traité de paix de Szatmár. Rákóczi considéra aussi que
Klement devrait attirer l’attention sur les deux perspectives
possibles : sur les avantages d’une entente avec Vienne et sur les
conséquences d’un éventuel recommencement de la guerre en
Hongrie 38 .

Rákóczi reçut le 16 avril un exemplaire de la Déduction et il en fit


l’éloge à son auteur et lui accorda son « bon à tirer » : « Je suis très
satisfait de la Déduction que vous avez fait imprimer de mes droits
sur la Transilvanie et à la premiere occasion vous pouvez attendre
des témoignages de ma gratitude la dessus. Je vous permets de
publier cet ouvrage. » Klement en distibua des exemplaires à
Rechteren, à Lord Strafford, à Metternich, ses interlocuteurs
hollandais, anglais et prussien, aux délégués des États italiens, à
l’ambassadeur de Venise, Ruzzini, ainsi qu’à ceux des principautés
allemandes. L’abbé Polignac, ayant déjà fait une mission en Pologne,
promit de présenter aux négociations de paix la question de la
Transylvanie sur la base de ce mémoire qu’il « a trouvé à son gré
39 ».

La Déduction remporta un certain succès auprès du public réuni


aux négociations de paix. Bientôt les réactions arrivèrent aussi. Jean
Dumont, rédacteur des Lettres historiques, mentionna le mémoire de
Klement dans un pamphlet intitulé Remarques sur la Réponse de
Monsieur de… à l’orfèvre sur la pierre de touche (Utrecht, 1713) : « Les
demandes faites à Utrecht ou ailleurs pour la restitution de la
Transilvanie ne détruisent pas les droits que l’Empereur a sur cette
province qui fait une partie de la Hongrie dont la Maison d’Autriche
a joui pendant 185 ans 40 . » Daniel Ernst Jablonski 41 , le
célèbre professeur de théologie protestant et grand protecteur des
intérêts des protestants hongrois, souligna plutôt la force de la
Realpolitik lorsqu’il affirma à Klement au sujet de cet ouvrage : « Le
mémoire relatif aux prétentions sur la Transylvanie est bien fait, une
seule chose lui manque : une armée qui pourrait l’appuyer et le
rendre effectif 42 . »

La justice divine et le prince exilé


Dans un premier temps, François II Rákóczi se réfugia avec son
entourage dans le sud de la Pologne, mais cet asile parut trop risqué
en raison de la proximité de la frontière. À la suite d’un attentat
avorté contre sa personne, il dut quitter cette région pour s’installer
à Dantzig. Dans cette ville portuaire, il se décida à partir pour la
France dans l’espoir de pouvoir participer aux négociations de paix.
Vers la fin de l’année 1712, le prince affréta le vaisseau anglais «
Saint Georges » qui le transporta, via Copenhague, Marstrand
(Suède), Hull (Angleterre), jusqu’à Dieppe. Le prince passa quelques
années en France avant d’entreprendre son dernier voyage vers la
Turquie en 1717. Ce fut en France qu’il commença à rédiger deux
ouvrages d’inspiration autobiographique, où il présenta ses derniers
arguments juridiques et théologiques 43 . Ces écrits
autobiographiques du prince Rákóczi constituent donc deux
ouvrages différents : le premier est un journal des événements de la
guerre d’indépendance hongroise rédigé en français et publié en
1739 à la Haye sous le titre des Mémoires du prince Rákóczi. L’autre
ouvrage est un véritable témoignage autobiographique écrit en
langue latine et dont le titre évoque le célèbre chef-d’œuvre de
Saint-Augustin : Confessio peccatoris (Confessions d’un pêcheur).
L’importance accrue de la langue française au début du XVIIIe siècle
obligea bientôt son auteur à envisager une traduction française du
texte entier de Confessio peccatoris pour atteindre les principaux
intellectuels préoccupés des affaires européennes ainsi que les
spécialistes du droit des gens afin de présenter les origines et le
déroulement de la guerre d’indépendance hongroise dans son
interprétation hongroise 44 . Ce deuxième texte raconte deux

parties importantes de la vie de l’auteur, c’est-à-dire sa jeunesse et


les années de son exil jusqu’à son arrivée en Turquie. Cet ouvrage à
caractère plutôt méditatif encadre en quelque sorte l’histoire de la
guerre de Hongrie racontée dans ses Mémoires 45 .

Dans ses Mémoires, le prince Rákóczi dédie son ouvrage à la Vérité


Éternelle, concept inspiré de la pensée janséniste 46 . Le Dieu

caché des jansénistes agit non seulement sur la vie privée de


l’auteur, mais il apparaît comme un juge suprême qui exerce la
justice divine dans les affaires qui opposent les Hongrois rebelles
contre les Impériaux : « Que le jugement de ce que je dois rapporter
soir toujours à vous, ô Vérité Éternelle ! que la gloire vous soit
rendue de ce que le lecteur trouvera de bon ou de louable ; puisque
toute bonté et toute vérité de la créature ne peut émaner que du
Créateur 47 . »

Le vocabulaire juridique reflète bien la recherche d’une justice


divine qui s’oppose par définition à la justice humaine, puisque cette
dernière n’est qu’une émanation de la première. L’argumentation
appuyée sur des lois divines est probablement la seule qu’on peut
utiliser contre un monarque absolu à l’époque moderne 48 . Ainsi

la fonction du texte semble être d’éveiller les doutes de l’opinion


publique européenne sur la politique autrichienne en Hongrie. Les
injustices de la soldatesque impériale, les Allemands dans le texte
des Confessions, sont décrites sous les couleurs les plus sombres :
« O Père des pauvres, ces murmures parvinrent à vos oreilles et sans doute
ils donnèrent lieu à ce qui les suivit. L’armée impériale exerçait une tyrannie
digne des païens pour avoir de l’argent, et elle ajoutait des crimes à ses
vexations. Les soldats abusaient des femmes de ceux qui ne pouvaient leur
donner de l’argent, ils contraignaient les maris à les leur céder en payement des
sommes qu’ils demandaient, eux présents, ils les lapidaient, les chargeaient de
coups, sous lesquels elles expiraient quelquefois 49 . »

Dans les sources examinées, nous pouvons constater la présence


de cette opposition déjà évoquée entre la justice ordinaire et
humaine et la justice divine toute puissante et éternelle. Dans les
affaires de la Hongrie, la justice humaine se montrait naturellement
inefficace et elle allait même à l’encontre des principes immuables
de la vérité. En bref, ce système d’occupation militaire ruinait
complètement les lois de la Hongrie et ses anciennes institutions
autonomes juridiques :
« Dans l’examen des procès, qui n’était qu’un jeu, le témoignage d’un seul
Allemand était préféré à celui de plusieurs Hongrois qui par ce moyen avaient
presque toujours tort et étaient souvent condamnés, quoique innocents. […] Un
tel gouvernement anéantissait le régime légal de la Hongrie. Car les assemblées
des provinces, que nous appelons les comitats, les comtes et les vicomtes, ni les
autres dignitaires subalternes ne pouvaient plus faire leur devoir. Ceux qui
avaient le zèle de le remplir, étaient accusés de rébellion ou étaient traités
comme tels […]. Le recours à l’autorité de la Cour était ordinairement inutile, ou
ce qu’il en coûtait pour solliciter augmentait les dépenses dont on accablait le
peuple déjà ruiné par les Allemands 50 . »

Rákóczi continue ses doléances par le jugement sévère de


l’activité corrompue des commissaires impériaux. Le grief le plus
délicat des Hongrois de cette époque concernait l’activité de la
Commission des nouvelles acquisitions (Comissio Neo-acquistica) qui
redistribuait en quelque sorte les propriétés des anciennes terres
hongroises reconquises sur les Turcs :
« La paix de Carlowitz conclue avec les Turcs, n’apporta aucun remède à
tant de maux ; au contraire tout alla de mal en pis et la nation toucha à sa ruine
totale par l’institution d’une commission de nouvelles acquisitions qu’on n’avait
pas honte d’appeler le Tribunal du droit du turc. L’Empereur Léopold, sans égard
pour les conditions auxquelles on lui avait juré l’observation et en vertu
desquelles il ne devait pas s’approprier les prises limitrophes du royaume qu’il
prendrait sur les Turcs, mais les restituer à leurs anciens maîtres et appliquer à
la couronne tout ce qu’il en lèverait aux Infidèles par les services, l’argent et le
sang des Hongrois, Léopold, dis-je, par le moyen de ce tribunal prétendit
attribuer tout cela à son fisc 51 . »

Dans cette situation pratique illégale, la nécessité d’un homme


providentiel s’impose et l’argumentation de l’auteur porte
maintenant sur sa propre personne :
« O Roi des Rois, ô Juste Dieu ! Voilà les procédés et d’autres encore de même
espèce, que j’ai déjà exposés autrefois aux yeux de l’univers chrétien dans un
manifeste public, qui me remplissaient de la douleur la plus amère et qui
excitèrent mon zèle pour la défense des droits et ces lois. Je me crus obligé
d’occuper mon esprit des moyens de les conserver et d’exposer ma vie pour le
faire. J’étais l’héritier des princes libres de Transylvanie ; d’ailleurs les Hongrois
ne sont pas sujets de leurs rois, mais des lois. Cette maxime était indubitable,
surtout sous le règne de Léopold. Car la Bulle d’or d’André II, roi de Hongrie,
permettait aux Hongrois de résister aux rois qui violaient les droits et les
privilèges du royaume 52 . »

Le prince Rákóczi agit non comme un acteur politique, mais


comme un agent inconscient de la volonté divine, comme il le
reconnaît lui-même dans ses Confessions :
« Je songeai donc à délivrer ma patrie, touché de mes propres maux et des
misères du peuple dont le tableau que j’en ai fait ci-devant n’est qu’un raccourci.
Car elles étaient sans nombre et sans mesure. Outre ces motifs, je me crus obligé
par mon serment à la manutention des lois de ma patrie et à soulager les
pauvres, les pupilles et les orphelins du joug insupportable qu’on leur imposait
contre le droit et l’équité. Aussi la conscience ne me fait-elle encore à présent
aucun reproche sur mes intentions 53 . »

Il se reproche ses faiblesses et ses péchés personnels qui le


rendent mauvais, mais il se considère comme un instrument de la
grâce divine pour le rétablissement des lois justes de son royaume.
Sa prédestination à ce rôle est évidente, mais la volonté divine agit
indépendamment de sa propre volonté. La dernière phrase de ses
Mémoires est bien pertinente de ce point de vue : « j’ai reconnu la
grande vérité que tous les hommes ont en la bouche, mais il s’en
trouve peu qui la croient fermement, savoir que l’homme propose et
Dieu dispose. À qui soit louange et gloire en tous les siècles 54 ! »

*
En conclusion, les documents présentés dans cette étude
montrent bien la préoccupation du prince François II Rákóczi de
justifier par des arguments juridiques bien établis sa guerre
d’indépendance. Dans sa démarche, appuyé sur sa nouvelle
diplomatie, il se servait à la fois des lois fondamentales hongroises
(la Bulle d’or de 1222, Tripartitum de 1514 etc.) et des nouvelles idées
des penseurs politiques européennes comme Grotius. Ses méthodes
pouvaient également bénéficier de la tradition transylvaine de
l’argumentation juridique des guerres des princes Gabriel Bethlen,
Georges Ier et Georges II Rákóczi. Le prince Rákóczi ne se considérait
pas comme rebelle à l’Empereur, mais comme le légitime héritier du
prince Georges Rákóczi, son grand-père, souverain de la
Transylvanie, autrefois allié de la France et de la Suède. Il estima que
sa principauté avait été usurpée par l’Empereur, et qu’il combattait
pour ses droits, à la tête d’une nation libre, unie à ses intérêts par les
justes revendications des Hongrois : le rétablissement de leurs
privilèges violés et anéantis par la Maison d’Autriche. Rákóczi
développa tout un réseau diplomatique en Europe dont l’objectif
était de sensibiliser les puissances européennes pour la cause des
Hongrois et faire figurer la question hongroise parmi les sujets du
traité de paix terminant les hostilités en Europe. Grâce à l’activité de
ses agents, comme Dominique Brenner et Jean Michel Klement, toute
une littérature pamphlétaire justifiant la cause des rebelles hongrois
se répandait en Europe. Après l’échec de ses tentatives visant à
l’inclure dans le système de paix universelle, il continua cette
activité jusqu’à la fin de sa vie en exil par la rédaction de ses
ouvrages dits autobiographiques qui nous apparaissent comme un
ensemble de textes juridiques, une sorte de plaidoyer pour la cause
du prince exilé. Le caractère religieux, surtout dans les Confessions,
sert de mettre en valeur la nécessité d’une justice divine capable de
réparer les injustices personnelles et nationales et justifier une
guerre à l’exemple de saint Augustin 55 . Le jansénisme français

fournit un arsenal de concepts théologiques et d’arguments


philosophiques pour décrire une justice divine tragique et
irrésistible. Cette justice divine est celle du Dieu caché et non pas
celle des gens visibles. Une des fonctions principales de ces écrits
autobiographiques était sans doute de déculpabiliser son auteur et
condamner le comportement des Impériaux qui ruinèrent les lois
fondamentales hongroises. Il s’agit donc d’une légitimation des actes
du passé et des ambitions du présent. L’argumentation exprimée
dans les ouvrages autobiographiques du prince Rákóczi s’adressait à
une large opinion publique européenne et hongroise.

NOTES
1. Voir sur l’histoire de la guerre d’indépendance hongroise KÖPECZI B., La France et la
Hongrie au début du XVIIIe siècle. Etude d’histoire des relations diplomatiques et d’histoire des idées.
Budapest, Akadémiai Kiadó, 1971.
2. La conquête du bassin des Carpates fut décrite dans la chronique Gesta Hungarorum,
rédigée au cours du XIIIe siècle par un auteur inconnu (Anonymus), voir KRISTÓ G., « La
conquête hongroise : réalité et tradition », S. CSERNUS et K. KOROMPAY (dir.), Les Hongrois et
l’Europe : conquête et intégration, Paris-Szeged, université de Szeged (JATE)-Paris III Sorbonne
Nouvelle (CIEH)- Institut hongrois de Paris, 1999, p. 137-147.
3. ARMSTRONG J. A., Nations before Nationalism, Chapel Hill, University of North Carolina
Press, 1982, p. 48-49.
4. KLANICZAY G., « Rex iustus. Le saint fondateur de la Royauté chrétienne », S. CSERNUS et
K. KOROMPAY (dir.), Les Hongrois et l’Europe, op. cit., p. 265-291.
5. Voir à ce sujet SZŰCS J., A magyar nemzeti tudat kialakulása (La genèse de l’identité
nationale hongroise), Szeged, 1992, p. 19-25 ; du même auteur, Nation und Geschichte,
Budapest, Corvina Kiadó, 1981 ; également PINTO L., « Une fiction politique : la nation [À
propos des travaux de Jenő Szűcs] », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 64,
septembre 1986, p. 45-50.
6. Le Tripartitum constituait une collection de lois fondamentales hongroises. En dehors
des lois privées et civiles cette collection s’occupait également du droit des gens et du droit
militaire, voir MAILÁTH J. G., Geschichte der Magyaren 3. B., Wien, F. Tendler, 1829, p. 144-145.
7. MARCZALI H., La Hongrie et la Révolution française, Budapest, s. d., p. 14.
8. Voir à ce sujet SZABÓ J. et TÓTH F., Mohács 1526 Soliman le Magnifique prend pied en Europe
centrale, Paris, Economica, 2009.
9. TÓTH F., Saint-Gotthard 1664, Une bataille européenne, Panazol, Lavauzelle, 2007.
10. BÉRENGER J., « A francia politika és a kurucok 1676-1681 » (La politique française et
les Kouroutz 1676-1681), Századok, Budapest, 1972, p. 162-170.
11. Voir à ce sujet ROY P. et TÓTH F., La défaite ottomane. Le début de la reconquête hongroise
(1683), Paris, Economica, 2014.
12. BÉRENGER J., La Hongrie des Habsbourg, tome I De 1526 à 1790, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 2010, p. 159-165.
13. Aujourd’hui Alba Julia en Roumanie.
14. KÁRMÁN G., « Bellum iustum érvelések II. Rákóczi György háborúiban »
(Argumentation Bellum iustum dans les guerres de Georges II Rákóczi), Századok, no 140,
2006, p. 963-964. Par ailleurs, le professeur Bisterfeld fut également un diplomate du prince
Georges Ier Rákóczi auprès des cours de France et de Suède en 1638-1639 : du même auteur,
« Külföldi diplomaták Bethlen Gábor szolgálatában » (Diplomates étrangers au service de
Gabriel Bethlen), G. KÁRMÁN et K. TESZELSZKY (dir.), Bethlen Gábor és Európa (Gabriel Bethlen et
l’Europe), Budapest, Komáromi Nyomda és Kiadó Kft., 2013, p. 181. Voir HARAI D., Grands
serviteurs de petits États. Les conseillers de Navarre et de Transylvanie (XVIe -XVIIe siècles),
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 160.
15. Les mémoires de François II Rákóczi, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1978, p. 17.
16. Le texte original de la lettre patente de Brzezany fut rédigé en latin. Voir sa
traduction française de l’époque ; AAE, CP, Hongrie et Transylvanie, vol. 9, fo 93-96.
17. Cité par KÖPECZI B., La France et la Hongrie au début du XVIIIe siècle, op. cit., p. 48.
18. BENDA K., « A kuruc diplomácia szervezete és működése » (Organisation et
fonctionnement de la diplomatie kouroutz), K. BENDA (dir.), Ráday Pál iratai (Papiers de Pál
Ráday) tome II, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1961, p. 19-62. ; KÖPECZI B., II. Rákóczi Ferenc
külpolitikája (La politique étrangère de François II Rákóczi), Budapest Akadémiai Kiadó, 2002,
p. 14-26. Voir également BÉLY L., Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard,
1990, p. 98-99.
19. KONT I., Étude sur l’influence de la littérature française en Hongrie 1772-1896, Paris, 1902,
p. 47.
20. Voir sur sa vie voir KÖPECZI B., Vetési Kökényesdi László kuruc diplomata és a császár
katonája 1680 ? – 1756 (Ladislas Vetési Kökényesdi, diplomate kouroutz et militaire impérial
1680 ?-1756), Budapest, Akadémiai Kiadó, 2001.
21. Il présenta alors sa correspondance avec Rákóczi à l’empereur qui lui accorda la
grâce. Cette correspondance a été publiée par FIEDLER J. Actenstücke zur Geschichte Franz
Rákoczys und seiner Verbindungen mit dem Auslande, 2 vol. , Wien, 1858. Les chercheurs
hongrois du XXe siècle, Mrs. Kálmán Benda et Béla Köpeczi, ont démontré que ces
documents avaient été falsifiés par Vetési Kökényesdi.
22. Jean-Henri de Tournon, noble savoyard d’abord au service impérial, en 1707 il fut
envoyé par François II Rákóczi en France. Voir sur sa vie KÖPECZI B, La France et la Hongrie au
début du XVIIIe siècle, op. cit., p. 222.
23. KÖPECZI B., Brenner Domokos, a Rákóczi-szabadságharc és a bujdosás diplomatája és
publicistája (Dominique Brenner, diplomate et publiciste de la guerre d’indépendance et de
l’émigration du prince Rákóczi), Budapest, Akadémiai Kiadó, 1996.
24. Voir sur son activité en 1710 : Journal inédit de Jean-Baptiste Colbert marquis de Torcy,
Paris, 1884. p. 221 et 229 également Journal du marquis de Dangeau, tome III, Paris, 1858. p.
129.
25. Kálmán Benda donne les montants exacts des paies des ambassadeurs français et
des envoyés hongrois. Ici, nous n’en citons que deux exemples : l’ambassadeur français à La
Haye, un poste moyen à l’échelle de la diplomatie française contemporaine, touchait 36000
thalers par an, tandis que les envoyés de Rákóczi recevaient environ deux ou trois mille
thalers pour la même période. BENDA K., « A kuruc diplomácia », art. cit., p. 60.
26. Voir à ce sujet : KÖPECZI B., II. Rákóczi Ferenc külpolitikája, op. cit., p. 14-26.
27. KÖPECZI B., La France et la Hongrie au début du XVIIIe siècle, op. cit., p. 376-377.
28. Ibid., p. 33-46.
29. Voir sur la vie de Klement, KÖPECZI B., Egy cselszövő diplomata, Klement János Mihály
1689-1720 (Un diplomate intrigant : Jean-Michel Klement, 1689-1720), Budapest, Akadémiai
Kiadó, 2000.
30. LE NOBLE E., Histoire du Prince Ragotzi, ou la guerre des Mécontents sous son
commandement, Paris, 1707. Voir sur sa vie : HOURCADE P., Carrière et œuvre d’un homme de
lettres sous Louis XIV : Eustache Le Noble (1643-1711), thèse de doctorat, université Paris IV,
1988.
31. LA CHAPELLE J. de, Lettre XLV d’un Suisse à un Français, Bâle, 1708.
32. TÓTH F. (dir.), Correspondance diplomatique relative à la guerre d’indépendance du prince
François II Rákóczi (1703-1711) (Bibliothèque de l’étude de l’Europe centrale no 9), Paris-
Genève, Champion-Slatkine, 2012, p. 487.
33. KÖPECZI B., La France et la Hongrie au début du XVIIIe siècle, op. cit., p. 260-273.
34. TÓTH F., « A szatmári békesség és Franciaország » (Le traité de paix de Szatmár et la
France), Századok, no 146, 2012, p. 867-874.
35. KÖPECZI B., A bujdosó Rákóczi (Rákóczi exilé), Budapest, Akadémiai Kiadó, 1991, p. 58.
36. Voir sur la période d’exil du prince Rákóczi voir TÓTH F., « Emigré or Exile ? Francis
Rákóczi II and His Exile in France and Turkey », P. MANSEL et T. RIOTTE (dir.), Monarchy and
Exile, The Politics of Legitimacy from Marie de Médicis to Wilhelm II, London, Palgrave Macmillan,
2011, p. 91-102.
37. KÖPECZI B. (dir.), Restitutio Transylvaniae. Sources et études, Budapest, ELTE, 1993, p. 58.
38. Ibid., p. 59.
39. Ibid., p. 60.
40. Ibid., p. 61.
41. Voir sur la vie de Daniel Ernst Jablonski (1660-1741), DALTON H., Daniel Ernst Jablonski.
Eine preußische Hofpredigergestalt in Berlin vor 200 Jahren, Berlin, Martin Warneck, 1903 ;
BAHLCKE J. (dir.), Brückenschläge : Daniel Ernst Jablonski im Europa der Frühaufklärung, Dößel,
Stekovics, 2010.
42. KÖPECZI B. (dir.), Restitutio Transylvaniae. Sources et études, op. cit., p. 62.
43. Une édition francophone partielle réunit les deux textes : KÖPECZI B. (éd.),
L’autobiographie d’un prince rebelle, Confession et mémoires de François II Rákóczi, Budapest, 1977.
44. Nous connaissons au moins deux traductions françaises du Confessio peccatoris de
Rákóczi. La première version se trouve dans la Bibliothèque Nationale de France et elle ne
constitue qu’une ébauche de traduction très sommaire parmi les papiers de Jean-Baptiste
Bonnaud (Bibliothèque nationale de France, série Ms. Fr. 17690 Papiers de Jean-Baptiste
Bonnaud I). La deuxième traduction complète est attribuée à Chrisostome Jourdain,
supérieur des camaldules de Grosbois qui détenaient la plupart des manuscrits du prince
Rákóczi après sa mort. Elle est déjà un travail entier et bien accompli, visiblement préparé
pour une édition (médiathèque de Troyes, série Ms. 2144 Confession d’un pecheur qui, prosterné
devant la crèche du Saveur nouvellement né, deplore, dans l’amertume de son coeur, sa vie passée et
se rappelled les graces qu’il a reçues et la conduite de la Providence sur lui. Cette confession, en forme
de soliloque, a été commencée quelques jours avant la solemnité de la naissance de J. C. l’an MDCCXVI.
2 vol. ).
45. Voir l’édition critique de cet ouvrage : KÖPECZI B. (dir.), Les mémoires de François II
Rákóczi, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1978.
46. Voir sur le jansénisme de Rákóczi, KÖPECZI B., Politique et jansénisme, Lettres de
François II Rákóczi, prince de Transylvanie au cardinal Filippo-Antonio de Gualterio, Budapest,
Akadémiai Kiadó, 1958.
47. KÖPECZI B. (éd.), L’autobiographie d’un prince rebelle, op. cit., p. 241.
48. TÓTH F., « Justice divine ou droit des gens ? L’idée de justice dans les écrits
autobiographiques de François II Rákóczi », J. GARAPON et C. ZONZA (dir.), L’idée de justice et le
discours judiciaire dans les mémoires d’ancien régime, Nantes, Cécile Defaut, 2009, p. 93-106.
49. KÖPECZI B. (éd.), L’autobiographie d’un prince rebelle, op. cit., p. 146.
50. Ibidem.
51. Ibid., p. 148.
52. Ibid., p. 149.
53. Ibid., p. 154.
54. Ibid., p. 503.
55. Voir à ce sujet FUX P.-Y. (dir.), Paix et guerre selon saint Augustin, Paris, J.-P. Migne,
2010.

RÉSUMÉS
Francis Rákóczi II was Prince of Transylvania and an Imperial Prince. Like his
ancestors, the Princes of Transylvania George I and George II Rákóczi, he established his
own diplomacy and had contacts with the most important European powers. His diplomats,
especially Dominique Brenner and Jean-Michel Klement, helped disseminate information
about the Hungarian War of Independence in Europe. The legal argumentation of Rákóczi’s
diplomacy was based upon the restoration of basic Hungarian laws, like the Golden Bull
(1222) and the Tripartitum (1514). After the end of the Hungarian War of Independence,
Francis Rákóczi II left Hungary for Poland and after a short stay, he travelled to France and
joined the Court of Louis XIV at Versailles. After Louis XIV’s death, Prince Rákóczi devoted
his life to religion and to the writing of his literary works (his Confessions and his Memoirs),
which reflected his final legal arguments for an independent Hungarian monarchy.

AUTEUR
FERENC TÓTH

Académie des Sciences de Budapest


L’usage de l’argument juridique
devant l’opinion publique :
l’accession des Provinces-Unies au
traité de la Quadruple Alliance,
1717-1719
Using Legal Arguments to Convince Public Opinion: the United
Provinces and the Treaty of the Quadruple Alliance, 1717-1719

Núria Sallés Vilaseca


Traduction : Michel Levaillant

NOTE DE L’ÉDITEUR
Cet article s’inscrit dans la recherche liée au projet du ministère
espagnol de l’Économie et de la Compétitivité « España y los tratados
de Utrecht (1712-1714) » (HAR 2011-26769). L’auteure bénéficie aussi
d’une bourse-contrat pré-doctorale FPU du ministère de l’Éducation
du gouvernement espagnol (AP2010-0506). Nos remerciements à
Michel Levaillant pour la traduction française.

Introduction : après les traités d’Utrecht


Quand, le 5 novembre 1712, Philippe V accepta de signer le
renoncement à ses droits à la couronne française afin d’aplanir le
chemin pour jouir tranquillement du trône d’Espagne, il n’était pas
certain qu’il ait la volonté de respecter ce serment solennel bien au-
delà du règne de son grand-père, Louis XIV. Aussi bien le
renoncement que la négociation qui allaient conduire à la signature
des traités d’Utrecht, entre avril et juillet 1713, montrent la
détermination du roi de France à tirer parti des bonnes dispositions
britanniques pour mettre fin à la guerre de Succession d’Espagne.
Philippe V se laissa guider sans pouvoir opposer trop de résistance
aux décisions que prenait le monarque qui l’avait soutenu durant le
long conflit, tout en exprimant son désagrément pour la faible
marge de manœuvre que lui laissaient les préliminaires établis entre
la France et la Grande-Bretagne 1 . Le roi d’Espagne se montrait

peiné de la grande contribution à laquelle il avait dû consentir pour


la « paix de l’Europe » en acceptant le démembrement de la
monarchie espagnole et, parallèlement, la perte de ses droits à la
couronne française 2 .

La preuve de l’ambition de Philippe V est qu’il confiait que le


renoncement qu’il avait dû prononcer ne l’empêcherait pas de
prendre la tête de la régence durant la minorité de Louis XV, comme
le démontrent les instructions rédigées pour son ambassadeur à
Paris, le prince de Cellamare 3 . Mais ce ne fut pas possible, la

régence revint au duc d’Orléans, et le mécontentement de Philippe V


concernant les dispositions des traités d’Utrecht se marqua de plus
en plus fortement 4 . Il n’avait pas obtenu les compensations

italiennes qu’il avait demandées en 1713 quand il avait été obligé à


renoncer à la couronne de France 5 . Malheureusement pour

Philippe V, les territoires italiens en jeu avaient été répartis entre


Charles VI – Sardaigne, Naples et le Milanais – et le duc de Savoie,
devenu roi de Sicile. Ni l’autorité d’une paix aussi solennelle que
celle d’Utrecht, ni la présence de nombreux représentants de la cour
de France à Madrid 6 , ni la nécessité de maintenir une relation

cordiale avec l’Angleterre arbitre du continent, ni, enfin, la


rhétorique en faveur du maintien de la paix et de la tranquillité en
Europe ne pouvaient éviter que, quelques années plus tard, avec la
présence de sa deuxième épouse, Isabel Farnesio, et du ministre qui
jouissait de la confiance des monarques, Giulio Alberoni, l’Espagne
ne se disposât à réclamer par la voie des armes l’un de ces territoires
7 .

Les circonstances qui conduisirent au départ de la flotte


espagnole en direction de la Sardaigne à l’été 1717 sont multiples.
Les sources confirment que le ministère britannique soupçonnait
que les préparatifs effectués dans les ports du Levant au cours de
l’année 1716 et des premiers mois de 1717 pouvaient avoir comme
objectif la Sardaigne, la Sicile ou Naples, encore que l’hypothèse lui
semblât lointaine 8 . Le traité conclu entre l’Angleterre et

l’Empereur, le 25 mai 1716, venait renforcer la possession des


nouveaux domaines impériaux et engageait le souverain britannique
à fournir les troupes nécessaires pour les défendre en cas d’attaque
9 . Les indices provenant de la cour de Madrid n’indiquaient pas

non plus un conflit imminent. Au début de 1717, le monarque


espagnol offrait sa flotte au pape pour secourir les Vénitiens opposés
à l’Empire ottoman, et il chargeait l’ambassadeur espagnol à La Haye,
le marquis de Beretti Landi, qui tirait les fils de la négociation avec
son homologue britannique, l’envoyé extraordinaire Charles
Whitworth, d’apporter une médiation anglaise au conflit ouvert
entre Philippe V et Charles VI 10 . Ces deux démarches étaient

apparemment incompatibles avec toute tentative d’attaque des îles


de la Méditerranée, qui pourtant se produisit bientôt : les navires
appareillèrent de Barcelone le 29 juillet 1717 et débarquèrent à
Cagliari le 22 août 11 .

L’accentuation de l’instabilité en Méditerranée poussa le


ministère britannique à prendre deux mesures immédiates : la
première comprenait la préparation d’une flotte destinée au Sud,
avec à sa tête l’amiral George Byng, pour apporter en Méditerranée
son soutien à l’Empereur et, le cas échéant, dissuader les Espagnols ;
la seconde était entre les mains du secrétaire d’État pour les Affaires
du Sud, James Stanhope 12 , qui accélérerait la préparation d’un

plan de paix, au moyen d’une proposition d’arbitrage entre


l’Empereur et les rois d’Espagne et de Sicile, embryon du futur projet
de traité de la Quadruple Alliance. Dans ce plan de paix, Stanhope
proposait d’utiliser les puissances unies à la Triple Alliance – signée
le 4 janvier 1717 entre l’Angleterre, la France et les États généraux
des Provinces-Unies – comme co-garants de l’application de
l’arbitrage qui devait mettre fin aux conflits entre, d’une part,
Charles VI et Philippe V et, d’autre part, Charles VI et le duc de
Savoie.

Le plan de paix pour le Sud et les


Provinces-Unies
Le plan de paix pour le Sud proposé par Stanhope ne pouvait être
effectif que dans un seul cas : son acceptation et son soutien
inconditionnel de la part de la régence française. Pour ce faire, sa
première version, qui avait comme lignes principales le
renoncement de l’Empereur à la couronne espagnole en retour de la
cession de la Sicile, la réserve des expectatives sur Parme et la
Toscane aux enfants de Philippe V et d’Isabel Farnesio, ainsi que le
renoncement du roi d’Espagne à toute autre expansion en Italie, fut
d’abord présentée au Régent, le duc d’Orléans, et à son ministre le
plus important, l’abbé Dubois 13 . Les modifications qu’ils

voulurent y introduire furent acceptées sans opposition 14 , et le

système d’entente fut consolidé au travers d’une convention


spécifique qui mettait par écrit les bases de l’alliance franco-
britannique 15 . Sans le moindre doute, le titre et la rédaction du

traité postérieur de la Quadruple Alliance, qui coïncident en de


nombreux points avec cette première version, obscurcissent
l’origine réelle du document, le présentant comme une initiative à
trois bandes – Angleterre, France et États généraux des Provinces-
Unies. Ce ne fut qu’après l’accession française au document qu’il fut
présenté comme une proposition aux États généraux ce qui,
d’ailleurs, fut l’occasion de plaintes de la part de certains députés
16 . Comme l’a exposé Frederik Dhondt, le tandem formé par

James Stanhope et l’abbé Dubois établit une proposition d’arbitrage


avec une garantie réciproque en faveur de la tranquillité européenne
commune et du fameux équilibre des puissances 17 .

Cependant, ce mécanisme de résolution du conflit n’était pas


aussi simple à appliquer. La légitimité de l’arbitrage devait procéder
de la diversité des acteurs disposés à le garantir. Les Provinces-Unies
devenaient ainsi un élément clé de la négociation, et leur accession
était fondamentale afin de pousser le roi d’Espagne à respecter les
résolutions des « puissances médiatrices ». De ce point de vue, le
consentement des Provinces-Unies devait être la marque de
l’impartialité du plan proposé ; c’est la raison pour laquelle le
ministère anglais déploya tous ses efforts pour obtenir l’accession
des États généraux. Le ministre chargé de cette négociation était
Charles Whitworth, accompagné de Lord Cadogan 18 . Face à eux,

se trouvait Lorenzo Verzuso, marquis de Beretti Landi, ministre


originaire de Pavie et, à cette époque, ambassadeur de Philippe V
auprès des États généraux 19 . Beretti Landi ne pouvait pas

comprendre le sens du projet. Jusqu’en juin 1717, en effet, il avait


négocié avec Whitworth lui-même une médiation anglaise entre
l’Espagne et l’Empire que, de surcroît, il croyait avantageuse pour les
intérêts du Roi Catholique 20 . L’arbitrage proposé n’entrait pas

dans ses plans, et encore moins sous la forme d’une garantie


mutuelle, qui signifiait la possible intervention manu militari des
dites « puissances médiatrices » pour imposer leurs résolutions.
Entre juin 1717 et décembre 1719, Beretti Landi dénonça l’injustice
de cette proposition de médiation mal nommée, selon lui. Il tenta de
la bloquer en obtenant le refus des États généraux d’y adhérer, en se
servant de l’ascendant de Ripperdà, ambassadeur des Provinces-
Unies en Espagne et partisan d’Alberoni 21 . Une partie de la

négociation sera développée dans le domaine qu’il est maintenant


convenu d’appeler « opinion publique ».
La production d’un discours destiné au public était devenue
habituelle au cours des premières années du XVIIIe siècle 22 ,

mais elle fut ici portée à l’extrême à cause de plusieurs


caractéristiques des Provinces-Unies, parmi lesquelles la plus
importante était leur configuration politique singulière. Il y avait, en
effet, des arguments de poids tant favorables qu’opposés à
l’accession des États généraux à la Quadruple Alliance, mais la
coutume indiquait que la décision devait être prise à l’unanimité en
assemblée générale en présence des députés de chaque assemblée
provinciale 23 . Dans cette conjoncture, on verra se développer

deux partis opposés, l’un en faveur et l’autre opposé à la


collaboration avec le ministère britannique. Ragnhild Hatton a
montré à partir de la documentation néerlandaise comment ces
factions se comportèrent en accord avec les intérêts domestiques
24 . Pourtant, les ministres anglais et espagnol agirent en étant
convaincus qu’il était possible de faire pression dans une direction
ou dans une autre à partir d’argumentations faisant référence au
cadre « légal » européen qui renvoyait au sens de la responsabilité
d’une certaine « opinion publique » incarnée par un groupe plus ou
moins nombreux qui se trouvait dans une position capable d’incliner
le vote des États généraux réunis en assemblée.
D’autres éléments faisaient des Provinces-Unies un terrain tout
spécialement important pour la diplomatie européenne. Le
croisement de routes de postes et de courriers qui traversaient le
continent d’est en ouest et du nord au sud ainsi que les facilités
d’impression des textes de tout type favorisaient la compilation
d’informations et de nouvelles commerciales et politiques. En outre,
la position géographique du pays permettait un accès rapide à la
Grande-Bretagne, à Paris ou à l’Empire selon ce qui était nécessaire
25 . C’est pourquoi, les villes de La Haye et d’Amsterdam

devinrent deux centres extrêmement importants pour la diplomatie


européenne du début du XVIIIe siècle, avec la présence de ministres
et d’agents de tout le continent. Dans la discussion dialectique à base
de pamphlets et de libelles qui voulaient influencer le vote des
députés des États généraux, les ministres espagnol et britannique
tentèrent aussi d’obtenir le soutien de la sphère créée grâce à leurs
relations, que l’on pourrait appeler la « société diplomatique de La
Haye ». Même s’il est difficile d’évaluer ce que fut l’effet réel de cette
appellation, on peut signaler que ce public, par sa composition, était
davantage versé non seulement dans l’arrière-fond légal de la
négociation, mais aussi dans les méthodes utilisées communément
dans ce domaine, et ses membres étaient évidemment liés par leurs
propres instructions et par l’inclination du monarque qu’ils
représentaient. Enfin, il y eut une tentative pour pousser la
négociation hors des frontières des Provinces-Unies, ce qui explique
la variété des langues dans lesquelles étaient imprimés les pamphlets
ainsi que leur distribution en direction de l’Angleterre et de l’Italie
26 .

Le début de la diatribe : la neutralité de


l’Italie
Les espoirs que Beretti Landi avait mis dans la négociation avec
Whitworth pour faciliter une médiation des puissances maritimes
entre l’Espagne et l’Empereur s’évanouirent au milieu du mois de
juin 1717, quand parvint à La Haye la nouvelle de la détention de José
Molines, auditeur de la Rota qui venait d’être désigné inquisiteur
général, au cours de son trajet alors qu’il se rendait de Rome à
Madrid pour exercer sa nouvelle fonction. En traversant le Milanais,
en effet, Molines avait été arrêté par ordre du gouverneur de Milan,
le prince Löwenstein, en dépit du fait qu’il était porteur d’un
passeport du pape. Les instructions qui étaient alors envoyées de
Madrid à l’ensemble du réseau diplomatique espagnol indiquaient
que l’arrestation supposait la rupture de la neutralité de l’Italie, et
Beretti Landi le souligna au ministre anglais, en lui demandant de
faire en sorte que le ministère britannique fasse pression sur Vienne
pour obtenir la libération de l’inquisiteur général, qui était d’un âge
très avancé 27 . Le traité pour l’Évacuation de la Catalogne et la

Neutralité de l’Italie avait été signé à Utrecht le 14 mars 1713.


L’Empereur, qui recherchait à obtenir un accord pour l’évacuation
de ses troupes et de l’impératrice qui se trouvaient coincées à
Barcelone et dans les environs, y était favorable. L’Angleterre et la
France firent pression pour que soit établie, en même temps, la
neutralité de l’Italie afin d’éviter, surtout, une quelconque action
contre la Savoie. Dans la partie consacrée à la péninsule italienne, le
traité stipulait qu’il y aurait un armistice et un arrêt total des
hostilités en Italie et dans les îles de la Méditerranée – ce qui
signifiait ici la Sicile et la Sardaigne – jusqu’à ce que la paix générale
soit conclue entre l’Empereur et la France 28 . Cette paix

postérieure fut conclue par le traité de Baden, du 7 septembre 1714,


qui comportait dans son article 30 une référence à l’inclusion
complète du traité de Neutralité, en le validant ainsi une nouvelle
fois 29 . Le traité original de l’Évacuation de la Catalogne et de la

Neutralité de l’Italie portait la garantie de la reine Anne de Grande-


Bretagne qui s’engageait à le faire respecter en apportant le soutien
militaire nécessaire. En raison du manque d’intérêt des diplomates
de l’Empire, cette garantie ne fut pas incluse dans le traité de Baden,
et c’est d’ailleurs la seule différence qui existe entre le texte original
et celui qui fut inclu dans la paix générale entre la France et
l’Empereur 30 .

Comment nous l’avons vu, la plainte officielle des ministres


espagnols contre l’arrestation de José Molines – et à la rumeur selon
laquelle l’Empereur se préparait à s’approprier la Toscane 31 –

reposait sur la dénonciation d’une atteinte à la neutralité de l’Italie,


même sans aucun usage réel des armes. Paradoxalement, et
malheureusement pour l’argumentaire espagnol, la rupture claire et
palpable de la neutralité de l’Italie allait être imputée à Philippe V au
moment de faire débarquer ses troupes dans l’île de Sardaigne.
Rapidement, l’Empereur dénonça la violation du traité et exigea
l’intervention de l’Angleterre, en tant que garante, comme elle l’était
par sa signature du traité d’Utrecht en 1713 32 . La lettre de José

de Grimaldo, secrétaire d’état de Philippe V, datée du 2 août 1717 qui


circula rapidement 33 , n’avait par d’autre objectif que

d’exonérer le souverain espagnol en dressant la liste des multiples


cas antérieurs montrant, selon lui, que le traité de Neutralité n’avait
pas été respecté au pied de la lettre par Charles VI. La structure
diplomatique espagnole devait faire un effort considérable, car
l’action de guerre avait commencé sinon et que, de surcroît, elle
l’avait été en en profitant de la guerre de l’Empereur contre les Turcs
34 . L’argumentaire proposé par Grimaldo aux ministres insistait

sur l’arrestation de José Molines et l’évacuation incomplète de la


Catalogne en 1713, ce qui justifiait, d’après lui, la récupération
d’États qui avaient été « usurpés ». Beretti Landi exposa le contenu
de la lettre de Grimaldo lors d’une audience avec les députés des
États généraux, le 21 septembre 1717, au cours de laquelle, en plus, il
sollicita la médiation des puissances maritimes et de la France dans
ce nouveau conflit 35 .

La très large propagation de la lettre de Grimaldo, justifiant la


conquête de la Sardaigne, et du mémoire de Beretti Landi dans la
séance des États généraux est attestée par la diffusion de la réponse
qu’elle entraina, parue à La Haye en français 36 et dans le Daily

Courant des 17, 18, 20, 21, 22 et 23 janvier 1718 en anglais 37 . Les

arguments ne présentaient pourtant aucun type d’élaboration allant


au-delà de la simple accusation réciproque : on y désignait Philippe
V sous le nom de « Philippe d’Anjou » et on signalait qu’il était
coupable de ne pas avoir respecté l’amnistie générale promise pour
les Catalans dans le traité d’Évacuation de la Catalogne et de
Neutralité de l’Italie. Pourtant, après la présentation du projet
d’arbitrage aux États généraux en mai 1718 38 – deux mois après

la présentation du projet à Vienne et à Madrid –, l’argumentaire


devait être considérablement développé pour essayer de pousser les
assemblées à l’unanimité, en tenant compte du fait que la Sardaigne
était déjà envahie par les troupes espagnoles 39 .
Les développements de la campagne
juridique en direction de l’opinion publique : la
menace commerciale, la liberté des princes
de l’Italie et le refus de l’arbitrage
Charles Whitworth doutait que les Provinces-Unies voulussent
faire partie d’un plan qui pouvait les mener à la guerre. Pour cette
raison, le ministre anglais prit soin de ne pas éclaircir complètement
la nature de l’action militaire que l’on attendait des Hollandais si l’un
des acteurs en conflit – Philippe V, le duc de Savoie ou Charles VI –
n’acceptait pas l’arbitrage. Présenter dès le premier moment une
exigence militaire aurait sans doute fait échouer immédiatement la
négociation avec les États généraux 40 . Mais la cacher n’allait

pas non plus faciliter les choses aux Britanniques. Le retard de la


présentation du projet et le refus de discuter de la contribution
militaire donnèrent des arguments à Beretti Landi 41 . Pour

accroître l’effet et la diffusion de ses discours devant la commission


de députés pour les affaires étrangères, le ministre de Philippe V
continua sa campagne d’impression de libelles et de pamphlets avec
un nouvel argument : puisque les Provinces-Unies n’étaient pas
garantes de la neutralité de l’Italie, elles n’étaient pas obligées de
contribuer à la faire respecter. Ainsi l’exprima-t-il tout d’abord dans
un discours devant les députés des affaires étrangères en mai 1718
42 , puis dans deux publications : la Lettre d’un gentilhomme Suisse

à un ami de Genève sur le parti que leurs Hautes Puissances ont à prendre
par rapport aux différends de l’Empereur avec l’Espagne 43 et les

Considérations d’un sincère patriote sur le danger de la République par


rapport au traité de la Quadruple Alliance 44 . Évidemment, l’usage

de cet argument semblait indiquer que Beretti Landi reconnaissait


que le Roi Catholique avait violé ce traité, ce qui était pour
l’ambassadeur espagnol une manière de se tirer dans le pied, et de se
ridiculiser aux yeux de Charles Whitworth. Mais dans les mêmes
pamphlets Beretti Landi ajouta un argument qui était plus important
: la menace de la perte du commerce méditerranéen.
L’engagement qui était demandé aux Provinces-Unies pouvait les
opposer au roi d’Espagne, et risquer par conséquent de leur faire
perdre le commerce espagnol qui se maintenait surtout avec les
ports d’Amsterdam et de Cadix. Dans un contexte dans lequel le
commerce de la Baltique diminuait à cause de la Grande Guerre du
Nord et où le commerce atlantique favorisait les Britanniques,
l’activité marchande néerlandaise dans la Méditerranée prenait plus
de poids que jamais, et elle devenait un point clé dans les débats en
faveur ou contre l’accession au projet britannique. En utilisant cet
argument, l’assemblée de la province de Hollande deviendrait, par
l’action des députés d’Amsterdam, le mécanisme principal de
blocage de l’accession à la Quadruple Alliance 45 , et ce malgré la

position personnelle d’Anthonie Heinsius, grand pensionnaire de


Hollande, qui y était favorable.
Ainsi, cet ensemble de pamphlets commandés par Beretti Landi
ou le « parti espagnol » insistaient sur le fait que les États généraux
devaient maintenir leur neutralité en se refusant à accéder à la
Quadruple Alliance, ce qui leur apporterait trois avantages
immédiats et tangibles : ils ne devraient apporter aucune
contribution militaire contre l’Espagne, ils pourraient conserver leur
commerce, et ils agiraient pour s’ériger en médiateurs véritables
dans le conflit entre Philippe V et Charles VI. Les Britanniques
répondirent à ces allégations au travers des pamphlets tels que la
Lettre à un ami de la Haye, touchant le danger ou se trouveroit l’Europe, en
cas que la Quadruple Alliance n’eut point de succès – attribué à Daniel
Defoe –, les Réflexions d’un véritable hollandois sur les considérations d’un
sincère patriote, etc. 46 , et la Lettre a un ami a la Haye au sujet de la

Quadruple Alliance 47 . Ils déclarèrent que la tranquillité en

Europe concernait autant voire plus les États généraux que les autres
États, parce que cette « tranquillité » était la base d’un commerce
prospère à long terme, et que le refus d’entrer dans la Quadruple
Alliance les rendrait complices des troubles qui pourraient se
produire en cas d’échec.
En juillet 1718, la guerre s’aggrava avec l’intervention espagnole
en Sicile, apparemment déclenchée par les rumeurs qui étaient
parvenues à Madrid de la négociation entre l’Empereur et le roi de
Sicile pour échanger les deux îles. Cet échange, qui faisait
effectivement partie du projet de la Quadruple Alliance signifiait, du
point de vue de Philippe V, une trahison du duc de Savoie qui
négociait unilatéralement avec leur ennemi commun. Se protégeant
avec la clause des traités d’Utrecht qui leur permettait de révoquer
la cession de la Sicile en cas d’hostilités avec le duc de Savoie 48 ,

les armées espagnoles prirent Messine. L’escadron de George Byng,


qui disposait d’instructions pour agir dans ce cas 49 , ouvrit le

feu et coula les navires espagnols devant le cap Passaro le 11 août


1718, sans déclaration de guerre préalable. Incidemment, l’Empereur
avait conclu sa guerre avec les Turcs grâce à la paix de Passarowitz
du 21 juillet 1718, et fermait par conséquent son front oriental. Il
entra formellement dans la Quadruple Alliance le 2 août 1718 avec la
signature du traité à Londres. Le ministère britannique était sûr de
s’attirer rapidement le roi de Sicile 50 , et il avait suffisamment

confiance en l’imminente accession des Provinces-Unies pour leur


réserver un espace pour la signature 51 , convertissant de cette

manière l’accession en une question d’honneur pour Charles


Whitworth.
À ce moment-là, l’argumentaire de Beretti Landi subit encore une
nouvelle transformation qui l’éloignait d’autant plus de
l’argumentaire de Grimaldo. Dans son discours prononcé pendant sa
conférence avec les députés réunis dans la Chambre de Trêves du
palais le 12 octobre 1718 52 , il exposait que n’importe quel

engagement concernant la neutralité de l’Italie était nul avec le


traité de Baden, par l’effet de l’expression « jusqu’à la Paix à faire
avec la France » – un argument que l’on trouvera aussi dans une
fameuse lettre d’Alberoni 53 – et il accusait l’Angleterre d’avoir

violé la paix d’Utrecht en attaquant la flotte espagnole. Les mêmes


arguments, évidemment, se trouvent dans un pamphlet, imprimé à
Rotterdam le 24 septembre 1718, qui connu une diffusion très
importante sous le titre Réponse d’un anglois désintéressé a un Wigh
outré sur la défaite de la flotte espagnole par l’Amiral Bing, que nous
devons aborder comme un libelle destiné à alimenter l’opposition au
ministère et au gouvernement de George Ier. Ces mêmes arguments
donnent plus de force à la faction du Parlement qui considérait que
le roi menait une politique favorisant davantage son électorat de
Hanovre que la Grande-Bretagne elle-même, risquant d’entrainer, en
cas de guerre avec l’Espagne, la fin de ses avantages dans le
commerce atlantique 54 . La réponse de Whitworth fut très

ferme : il dénonça les références successives et contradictoires de


Beretti Landi à la neutralité de l’Italie, exposa l’inclusion du traité de
Neutralité dans le traité de Baden, et assura – bien que cela fut faux –
que la garantie donnée par la reine Anne obligeait encore le
ministère anglais à agir 55 .

Il y a, en outre, deux arguments supplémentaires, apparaissant


de manière plus allusive, dans les pamphlets destinés à l’auditoire
hollandais qui relèvent du discours commun de la diplomatie
d’Alberoni en 1718 et 1719, et que l’on retrouve ailleurs dans sa
production écrite. Le premier est celui de la défense de la liberté des
princes d’Italie, qui apparaît comme une – peut-être fausse –
évolution logique du principe de neutralité, par laquelle il prétend
légitimer l’intervention espagnole au nom du droit et du devoir de
protection d’un prince envers un peuple voisin menacé de tyrannie.
En même temps, les diplomates espagnols inscrivaient cet argument
dans le discours de l’équilibre des puissances européennes, avec
lequel il était fréquemment associé, comme s’il s’était agi de la même
idée 56 . L’origine pleinement albéronienne de l’expression est

aussi remarquable puisqu’elle ne fait pas partie de l’argumentaire


fourni par Grimaldo, mais vient d’une élaboration postérieure signée
par Alberoni. En effet, la liberté des princes d’Italie est l’argument le
plus utilisé par le cardinal en référence à la guerre en Méditerranée
dans ses lettres privées aux ambassadeurs, rédigées principalement
en italien, et qui ne passaient donc pas par la Secretaría del Despacho.
L’origine italienne d’Alberoni et son lien étroit avec Parme
expliquent cette différence avec les arguments du marquis de
Grimaldo, qui préférait faire référence à l’honneur de Philippe V et
aux offenses que l’Empereur lui avait infligées 57 . Le second

argument albéronien est le refus d’accepter un arbitrage externe et


l’application d’un projet en ce sens alors que l’Espagne n’avait pas
pris part à son élaboration 58 . Effectivement, le plan de

Stanhope était un arbitrage, et non une médiation, encore que


l’Angleterre et la France y soient appelées « puissances médiatrices
». La Réponse d’un anglois désintéressé a un Wigh outré…, déjà
mentionnée, l’expose aussi clairement. Le fait que le système ait été
garanti, c’est-à-dire qu’il ait engagé mutuellement deux États – dotés
de puissances militaires différentes – accentuait le caractère
obligatoire du projet et renforçait la capacité à l’imposer. Dans ce
contexte, la diplomatie espagnole tenta d’opposer une résistance à
une législation internationale qui lui était imposée alors qu’elle
n’avait pas contribué à l’élaborer, en recherchant l’appui d’autres
États qui, également, n’étaient pas avantagés par le système, d’une
part 59 , et en tentant de briser la cohésion franco-britannique

sur laquelle reposaient la convention et le traité de la Quadruple


Alliance, d’autre part 60 .

L’habileté du grand pensionnaire Anthonie


Heinsius
À partir du moment où les troupes espagnoles attaquèrent la
Sardaigne, le danger que les États généraux soient entraînés dans
une intervention militaire, ou amener à la financer, s’ils entraient
dans la Quadruple Alliance était très élevé. Le consensus entre les
deux partis ou factions qui devaient se prononcer lors du vote
semblait impossible, non seulement à cause de l’éloignement de
leurs positions – qui était bien réel – mais aussi parce que les
lenteurs de la discussion bénéficiaient bien davantage à l’ensemble
des Provinces-Unies que le choix de l’une ou de l’autre décision. Par
conséquent, bien que Whitworth ait semblé croire fermement tout
au long de l’année 1718 que le problème venait de l’obsession des
Provinces-Unies à respecter l’ordre des votes et l’unanimité,
Ragnhild Hatton démontra que l’allongement du débat fut une
décision consciente et délibérée de la part du grand pensionnaire
Anthonie Heinsius, qui pouvait pendant ce temps-là obtenir
quelques bénéfices en exploitant l’intérêt de l’Angleterre pour
résoudre l’affaire le plus rapidement possible 61 .

L’assemblée de la province de Hollande présenta à Whitworth un


ensemble de points qui étaient demeurés en attente de résolution
depuis la guerre de Succession d’Espagne dont la résolution était une
condition sine qua non pour se joindre à la Quadruple Alliance. Il
fallait absolument que ces questions soient tranchées en faveur des
États généraux, bien cela apparaisse comme fort difficile, puisque
toute décision nécessitait aussi bien la collaboration de la France que
celle de l’Empereur. Le document émanant de l’assemblée incluait
dans les revendications le paiement de dettes en attente, la
rédaction du traité de la Barrière et sa ratification, ainsi qu’une
clause de la nation plus favorisée dans le commerce de la Baltique
pour laquelle les États généraux demandaient la garantie française.
De même, les États généraux voulaient que l’on insère dans le traité
deux conditions ou articles séparés : un délai de trois mois – à
compter de l’accession – avant de déclarer la guerre à l’Espagne, et la
possibilité d’y envoyer un ministre hollandais pour tenter de faire
entendre raison à Philippe V 62 . Parallèlement, et malgré

l’indignation des ministres britanniques, l’amirauté d’Amsterdam


collaborait avec Beretti Landi et l’amiral Castagnetta pour organiser
la contrebande d’articles de guerre et l’achat de nouveaux navires
63 .

En marge des arguments qu’ils déployaient pour convaincre les


assemblées, Charles Whitworth et Beretti Landi, chacun de son côté,
dilapidaient de grandes quantités d’argent en subsides qui devaient
leur assurer le vote qu’ils désiraient. Les mouvements d’argent
étaient discrets, mais on en a cependant quelques preuves. Charles
Whitworth affirma en novembre 1718 qu’il lui était impossible
d’acheter les votes de deux des bourgmestres d’Amsterdam, malgré
toutes ses tentatives 64 et, le mois suivant, il se lamenta qu’une

fois avoir assuré les votes d’Amsterdam, Beretti Landi était parvenu
à briser l’unanimité à Utrecht 65 .

Au début du mois de janvier 1719, alors que la Grande-Bretagne


et la France avaient déjà déclaré la guerre à l’Espagne, le Grand
Pensionnaire décréta que l’accession des Provinces-Unies au projet
qui leur était présenté se résoudrait à la majorité, et non à
l’unanimité, dans un geste conciliateur envers les Britanniques. Mais
même cela ne fut pas suffisant pour mener les États généraux à
entrer effectivement dans la Quadruple Alliance. Le désintérêt de
l’Empereur donna des ailes au parti qui défendait la neutralité et
explique que, dans la suite de l’année, il fut impossible d’obtenir la
moindre contribution militaire hollandaise 66 . Finalement,

l’accession fut annoncée le 16 décembre 1719. Les Hollandais ne se


voyaient pas impliqués dans la guerre puisque quelques jours
auparavant Alberoni avait été envoyé en exil par Philippe V. En
revanche, la Grande-Bretagne refusait d’accepter cette signature qui
avait été si difficile à obtenir, pour ne pas rendre effectifs certains
des privilèges concédés durant la négociation, et que les Provinces-
Unies ne pouvaient pas prendre part à la médiation pour mettre un
terme à la guerre en Méditerranée qui s’acheva formellement le 20
mars 1720.

L’affrontement entre l’envoyé britannique et l’ambassadeur


espagnol démontre l’importance qu’avait prise le ralliement d’une
certaine opinion publique dans un contexte dans lequel la publicité
avait déjà intégré pleinement les mécanismes du débat politique et
contribuait à construire une certaine culture politique aux
Provinces-Unies. Les opinions véhiculées dans cette propagande
contribuaient à l’émergence de factions qui participaient
effectivement à la prise de décisions de l’assemblée des États
généraux, et qui recherchaient l’approbation de l’auditoire au
moyen d’arguments délibérément radicalisés et éloignés de ceux de
l’adversaire. Aussi bien Beretti Landi que Charles Whitworth
utilisèrent en premier lieu une rhétorique basée sur des arguments
légalistes construite dans le cadre des traités d’Utrecht. La paix de
1713 fournissait un ensemble de normes et reposait sur des principes
– l’équilibre et la tranquillité de l’Europe – qui permettaient de bâtir
un discours allant bien au-delà de l’intérêt particulier de chaque
État. Comme la résolution des États généraux d’accéder, ou non, à la
Quadruple Alliance serait jugée sur la scène internationale, elle
devait pouvoir être justifiée par des raisons compréhensibles et
acceptables pour les puissances voisines. C’est cette capacité
légitimatrice et de grande envergure qui mena les deux ministres à
utiliser en premier lieu des arguments juridiques, encore qu’ils aient
été élaborés de manière incomplète, maladroite ou directement
manipulatrice. Leur public cible n’était pas nécessairement
suffisamment informé pour le distinguer. Par ailleurs, les intérêts de
chacun des ministres, la nécessité d’obtenir des résultats
rapidement, et la fidélité à leur monarque passaient devant la
fidélité au texte.
Comme nous l’avons vu, l’ambassadeur espagnol chercha
graduellement des arguments en dehors de ce cadre légal. Les
pamphlets du « parti espagnol » allaient évoluer depuis l’accusation
dirigée contre Charles VI d’avoir rompu les traités d’Utrecht jusqu’à
l’idée selon laquelle les Provinces-Unies n’avaient aucune
responsabilité sur le traité de Neutralité de l’Italie, dont la garantie
avait été révoquée en signant le traité de Baden. Au cours de cette
évolution, la notion de « liberté » des princes d’Italie est utilisée
comme un quasi-synonyme de neutralité, étant en même temps un
élément indispensable de l’équilibre des puissances européennes. On
doit cependant signaler que le marquis Beretti Landi agit avec une
autonomie considérable par rapport à la structure de la diplomatie
espagnole, à cause des délais importants qu’imposait la poste entre
Madrid et La Haye. Pourtant, le vocabulaire qu’il utilise ou fait
utiliser dans les discours et les pamphlets peut souvent être
rapproché des expressions les plus communes de la correspondance
de « vía reservada » entre lui-même et le cardinal Alberoni.
Face à l’alliance franco-britannique – bien qu’elle pût sembler
incertaine – les États généraux ne pouvaient pas agir résolument en
faveur de Philippe V, ni faire courir des risques à leur commerce à
cause d’une collaboration trop rapide avec les ministres de George
Ier. Le système légal qui était en train de se construire dans le
processus d’application du projet de paix pour le Sud de James
Stanhope ne permettait pas aux Provinces-Unies de déclarer la
neutralité qu’ils souhaitaient. Malgré cela, les mécanismes mêmes de
la négociation au sein des assemblées, ainsi que l’habileté d’Anthonie
Heinsius permirent d’adopter une politique de retardement de
l’action qui leur fut utile, comme s’il s’était agi d’une neutralité
déguisée. Bien que cela ait bénéficié momentanément aux États
Généraux – qui ne se mirent ouvertement à dos ni George Ier ni
Philippe V – à la longue, cette politique les écarta de la Quadruple
Alliance et affaiblit leur lien autant avec l’Angleterre qu’avec la
France. Le résultat de la guerre de la Quadruple Alliance et la
sécurité que Charles Whitworth voulait imposer par ses textes
peuvent laisser croire que le résultat de cet affrontement pour l’«
espace » de l’opinion publique fut un échec de plus dans cette année
1719 déjà néfaste pour la politique étrangère espagnole. Pourtant,
nous pensons qu’il est nécessaire de reconnaître que Beretti Landi
fut capable de faire progresser – pas nécessairement par ses mérites
propres – un argumentaire qui pouvait permettre de convaincre les
indécis, ou ceux qui pouvaient avoir besoin d’une excuse pour
dissimuler des intérêts plus immédiats, que ce soit la protection de
leur commerce ou la promesse de subsides. À la fin de la négociation,
le seul lien qui demeurait intact, pour l’intérêt des deux parties, était
celui des États généraux avec Madrid.

NOTES
1. On a beaucoup écrit sur les relations entre Louis XIV et Philippe V au cours de la
négociation qui allait conduire à la signature des traités d’Utrecht. BAUDRILLART A., Philippe V
et la cour de France, Paris, 1889, demeure l’œuvre fondamentale. Voir aussi ALBAREDA J., «
Felipe y la negociación de los Tratados de Utrecht : bajo los dictados del mejor abuelo del
mundo », Cuadernos de Historia Moderna, XII, 2013, p. 31-60, et BÉLY L., « Les négociations
franco-espagnoles pendant la Guerre de Succession d’Espagne », Cuadernos de Historia
Moderna, XII, 2013, p. 61-76.
2. ALBAREDA J., « Felipe y la negociación de los Tratados de Utrecht : bajo los dictados del
mejor abuelo del mundo », art. cit., p. 52.
3. Dans les instructions secrètes de Cellamare, dans AHN Estado 3949 (Instruccion secreta
de lo que Don Antonio del Giudice, principe de Chelamar, gentilhombre de camara y caballero mayor
de la reyna ha de observar en el empleo de embajador ordinario cerca del Rey Xmo), on présente
comme un fait acquis que la tutelle de Louis XV reviendra à Philippe V. Une version
postérieure qui demeure écrite dans le livre de registre met en doute cette possibilité mais
cela ne l’empêche pas d’indiquer à l’ambassadeur, cependant, que son devoir sera de
réclamer cette position. AHN Estado Libro 696, fo 103 vo.
4. Cela ne signifie pas qu’à partir de ce moment-là Philippe V se soit désisté de son
aspiration : on peut trouver de l’information sur ses plans visant à obtenir la couronne de
France en 1728 dans la liasse AHN Estado 2460, sur laquelle a travaillé Alfred Baudrillart
quand les documents se trouvaient encore dans les archives d’Alcalà : BAUDRILLART A. (1987),
« Les prétentions de Philippe V à la couronne de France, d’après des documents inédits »,
Revue des questions historiques, 41, p. 96-149.
5. AHN Estado 2460-1, n o 19, Madrid, 22 avril 1712, in ALBAREDA , J., « Felipe y la
negociación de los Tratados de Utrecht : bajo los dictados del mejor abuelo del mundo », op.
cit. , p. 52.
6. Voir DÉSOS, C., Les Français de Philippe V : un modèle nouveau pour gouverner l’Espagne,
1700-1724, Presses universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2009.
7. En ce qui concerne l’expansionnisme espagnol dans la Méditerranée, on remarquera
surtout deux contributions classiques : AREZIO L., « Il Cardinale Alberoni e l’impresa di
Sardegna nel 1717 », Archivio storico sardo, vol. II, 1906, p. 257-309, et BOURGEOIS É., Le secret des
Farnèse : Philippe V et la politique d’Alberoni, Paris Armand Colin, 1909. Sur le personnage
d’Alberoni et sa position à la Cour, voir l’article très intéressant de MARTÍNEZ NAVAS I., «
Alberoni y el gobierno de la Monarquía española », REDUR 8, 2010, p. 63-110.
8. National Archives, SP 42/15/79, 13 avril 1716 ; SP 94/87, 26 juillet 1717 et 30 juillet
1717.
9. Le traité est aux National Archives, SP 108/138/Part1. L’étude la plus importante sur
les négociations établies entre George Ier et l’empereur est MCKAY D., Allies of convenience :
diplomatic relations between Great Britain and Austria, 1714-1719, New York, Garland Publishers,
1986.
10.British Library, Add MS 37364, f. 184. Lettre privée de Charles Whitworth à Lord
Sunderland, 7/18 mai 1717.
11. AREZIO L., « Il Cardinale Alberoni e l’impresa di Sardegna nel 1717 », art. cit., p. 287.
12. Sur le personnage de Stanhope, voir WILLIAMS B., Stanhope, a study in eighteenth-
century war and diplomacy , Greenwood Press, Westport, 1979.
13. British Library, Add MS 37368, f. 166.
14. National Archives, SP 78/161, f. 191. Voir aussi HATTON R., Diplomatic Relations
between Great Britain and the Dutch Republic 1714-1721 , Londres, East and West, 1950, p. 159-
165.
15. Le projet de la convention peut être consulté aux National Archives, SP 78/161, f.
365-369, et le brouillon à SP 103/16 (juillet 1718). Cette convention entraînait aussi un
ultimatum destiné à l’Empereur et au Roi Catholique.
16.HATTON R., Diplomatic Relations between Great Britain and the Dutch Republic, op. cit., p.
166. Aussi à la British Library, Add MS 37367, f. 159.
17. Voir DHONDT F., « Équilibre et hiérarchie : l’argument juridique dans la diplomatie
française et anglaise après la paix d’Utrecht », p. 67-83.
18. La structure diplomatique britannique était représentée auprès des Provinces-unies
par William Cadogan qui était ambassadeur, depuis 1716, auprès des États généraux. Charles
Whitworth fut envoyé à La Haye depuis sa résidence à Berlin de manière extraordinaire en
1717 à l’occasion d’une absence de Lord Cadogan, et il y résida jusqu’à la fin de l’année 1718,
quand, croyant terminée la négociation avec les États généraux, le ministère britannique le
renvoya à Berlin pour conduire la négociation qui devait mener au traité entre la Grande-
Bretagne et la Prusse.
19.OZANAM D., Les diplomates espagnols du XVIIIe siècle : introduction et répertoire
biographique, 1700-1808, Madrid, Casa de Velázquez, 1998, p. 465-466.
20. British Library, Add MS 37364, f. 252, 295, 301.
21. HATTON R., Diplomatic Relations between Great Britain and the Dutch Republic, op. cit., p.
176.
22. Pour le cas britannique, voir tout spécialement BLACK, J., Debating foreign policy in
eighteenthcentury Britain, Ashgate, Farnham, 2011. Pour le cas espagnol, voir EGIDO T., Opinión
pública y oposición al poder en la España del siglo XVIII (1713-1759), Valladolid, Secretariado de
Publicaciones e Intercambio Editorial, 2002.
23. British Library, Add MS 37367, f. 220.
24. HATTON R., Diplomatic Relations between Great Britain and the Dutch Republic, op. cit. , p.
166-205.
25. LESGER C ., The rise of the Amsterdam market and information exchange, Aldershot,
Ashgate, 2006, p. 214-257.
26. Cet extrême n’est pas seulement vérifiable à partir des diverses versions que l’on
peut trouver dans les archives sinon qu’il est aussi traçable dans les informations des
diplomates. Whitworth affirma : « Monsieur Beretti Landi a fait imprimer la lettre ci-jointe
du Cardinal Alberoni à Monsieur de Monteleone et en a envoié plusieurs milliers
d’exemplaires en Angleterre », British Library, Add MS 37370, f. 50. Il faisait ici référence
probablement au texte « Traduction d’une lettre écrite par son Éminence Monsieur le
Cardinal Alberoni à Son Excellence Monsieur le Marquis de Monteleon, de Madrid le 26
septembre 1718 », qui ne portait aucune identification de l’éditeur.
27.British Library, Add MS 37364, f. 312. Rapport à Sunderland, 4/15 juin 1717.
28. On peut trouver le texte du traité dans DUMONT J., Corps Universel Diplomatique du
Droit des Gens, t. 8, La Haye, 1731, p. 327-330. L’article 11 dit ce qui suit : « On est convenu
que jusqu’à la Paix à faire avec la France, il doit régner une pleine et entière cessation
d’Armes, dans toute l’Italie et les Isles situées dans la Méditerranée… »
29. Voir l’article 30 du traité de Baden. DUMONT J., Corps Universel Diplomatique du Droit
des Gens, t. 8, op. cit., p. 436-444.
30. Whitworth lui-même l’indique, dans British Library Add MS 37364, f. 188. À
Bothmer, La Haye, 6/17 août 1717 : « Les impériaux n’ont pas trop de raison de solliciter Sa
Majesté pour l’effect de la garantie du Traité de Neutralité d’Italie, puisque ce sont
justement eux mêmes que l’ont éludé. […] Et par là Sa Majesté paroit tout à fait libre de cet
engagement, à moins qu’elle ne le croit pour son Intérêt. »
31. British Library, Add MS 37364, f. 358.
32. British Library, Add MS 37365, f. 188.
33. AGS Estado Lib 556, 2 août 1717. Aussi en français dans la British Library, Add MS
37365, f. 343.
34. Ce n’est pas le lieu ici pour commenter l’énorme impact de cette action contraire au
« bien commun de la Chrétienté ». Les excuses et explications de la part de Grimaldo et
Alberoni, secondés par les ministres espagnols à l’étranger, se succédèrent au fil de deux
ans, et l’argument allait être un élément fondamental dans la publicité faite contre le
cardinal de Parme.
35. AGS Estado 6183, Beretti Landi à Grimaldo, 18 novembre 1717.
36. Sous le titre « Considérations sur le Mémoire présenté aux Seigneurs États
Généraux des Provinces-Unies le 21 septembre 1717 par Monsieur le Marquis de Beretti
Landi ; et sur la lettre circulaire de Monsieur le Marquis de Grimaldo communiquée par ce
ministre à Leurs Hautes Puissances ».
37. British Library, Stowe MS 231, f. 19-25 et 33.
38. British Library, Add MS 37367, f. 404-414.
39. British Library, Add MS 37367, f. 121.
40. Le projet présenté aux États généraux peut être consulté à la British Library, Add
MS 37367, f. 140. À la différence de la version finale du traité, celui-ci se termine par des
mots qui en masquent l’intention militaire : « Et si malheureusement les dites conditions
n’étoient pas acceptées, les dits Hauts contractants réuniront leurs soins et prendront de
concert les mesures convenables pour procurer le rétablissement du Repos de l’Italie, et
l’accomplissement des présentes conventions. » Heinsius lui-même, en le lisant, indiqua que
la manière dont il conviendrait d’agir en cas de négative de l’Espagne n’était pas claire.
British Library, Add MS 37367, p. 220.
41. Voir par exemple le pamphlet Avis républicain sur le danger d’entrer en alliance, autant
dire en guerre, British Library, Add MS 37368, f. 191, qui ne porte pas d’indications d’édition
mais qui est inséré parmi les lettres de mai 1718 de Charles Whitworth à Stanhope. Ensuite
Whitworth joignit sa propre réponse : Add MS 37368, f. 193 : Lettre a un ami sur un écrit
anonyme intitulé « Avis républicain ».
42. British Library, Add MS 37368, f. 157, 160.
43. L’auteur ou, au moins, l’instigateur de ce pamphlet se dénonce lui-même dans les
louanges faites à Beretti Landi, qui avait été ambassadeur auprès des Cantons suisses avant
de se transférer à La Haye.
44. British Library, Stowe MS 231, f. 148.
45. British Library, Add MS 37367, f. 415-418.
46. British Library, Stowe MS 231, f. 153.
47. British Library, Stowe MS 231, f. 193.
48. Quand Beretti Landi utilisa cet argument, il lui fut aussi répondu avec un nouveau
pamphlet : British Library, Stowe MS 231, f. 174 : Lettre ecrite de Paris par mr le Comte N. N, à
mr N. N. à la Haye. 5 octubre 1718.
49. National Archives, SP 78/162, f. 171-173.
50. National Archives, SP 78/161, f. 410-412.
51. HATTON R., Diplomatic Relations between Great Britain and the Dutch Republic, op. cit. , p.
179.
52. Add MS 37370, f. 11.
53.Lettre du Cardinal Alberoni au Marquis de Monteleon, de Madrid le 26 septembre 1718.
Elle est reproduite aussi dans le Nouveau Mercure du mois d’octobre de 1718, p. 175.
54. Dans sa page 2, il affirme : « Car, supposé que nous ayons détruit la Flote Espagnole,
comme toutes les nouvelles ne laissent pas lieu d’en douter, et que nous ayons recouvré,
pour l’Empereur, la Sicile et la Sardaigne : que nous en reviendra-t-il ? La Situation de tous
les Etats Autrichiens par rapport aux nôtres ne laisse à l’Empereur aucun moyen de
favoriser notre Nation, comme il le souhaiteroit peut-être : hé bien ! Toute sa
reconnoissance s’épanchera sur notre Souverain, en lui assurant les Duchez de Bremen et
de Ferden avec leurs dépendances. Fatal avantage pour la Nation Britannique, que cet
accroissement du pouvoir de la Maison de Hanover ! » Une version en italien a aussi circulé ;
on peut la trouver parmi les papiers du consul espagnol à Liorna, AHN Estado 5001.
55. British Library, Stowe MS 231, f. 187 : Remarques sur le dernier discours de Mr Marquis
de Beretti Landi prononcé le 12 d’octobre 1718… Traduit de l’Anglois.
56. British Library, Add MS 37368, f. 129.
57. Sur ce lien avec Parme, qui marqua toute l’activité politique du cardinal pendant
ces années, voir les deux œuvres essentielles de Bourgeois : BOURGEOIS, É., Le secret des Farnèse
: Philippe V et la politique d’Alberoni, op. cit., et du même auteur, Lettres intimes de J. M. Alberoni
adressées au comte I. Rocca, ministre des finances du duc de Parme, Paris, G. Masson, 1892.
58. Le Nouveau Mercure du juillet 1718, p. 155, affirma : « On sçait que dans une
conférence que le Cardinal Albéroni a eue avec quelques Ministres des Puissances
Etrangères qui entrent dans cette Alliance, il a déclaré, que le Roy son Maître ne
permetteroit jamais qu’aucun Etat fît un Traité de Paix pour lui. »
59. Par exemple, dans l’appel aux États généraux, offensés pour avoir été les derniers à
être informés du projet de la Quadruple Alliance ; mais aussi faisant partie d’une stratégie
plus vaste de la politique étrangère espagnole dans ses contacts avec les partisans du
prétendant Stuart ou les fameuses « puissances du Nord », Suède et Russie.
60. Séparer la France de son alliance avec l’Angleterre est un autre des grands objectifs
de la politique étrangère albéronienne, au moment de la construction de la Quadruple
Alliance. Alberoni peut profiter des tensions qui existent dans la cour française même et qui
provoquent de sérieux doutes à Londres et à La Haye. BLACK J., « The Anglo French Alliance,
1716-1731 », Francia, 1986, p. 295-310.
61. HATTON R ., Diplomatic Relations between Great Britain and the Dutch Republic, op. cit. , p.
180-205.
62. Le ministre serait Colster, qui fut dépêché en urgence le 17 février 1719 mais ne
quitta La Haye que vers la mi-mars. British Library, Add MS 37371, f. 166 et f. 309.
63. Il n’existe encore aucune étude spécifique sur cette contrebande. Il y en a des pistes
réparties dans les papiers de Whitworth à la British Library, Add MS 37367, f. 323, Add MS
37370, f. 220, et les papiers de Beretti Landi, AGS Guerra 4573, 4569 et AGS Estado 6188.
64. British Library, Add MS 37370, f. 103.
65. British Library, Add MS 37371, f. 20.
66. D’autre part, dans cette période, les États généraux fournirent effectivement à
l’Angleterre les contributions d’hommes et d’argent stipulées dans le traité de la Triple
Alliance dans le cas d’une tentative d’invasion de la Grande-Bretagne, qui se produisit en
mars 1719 à partir d’une initiative espagnole en faveur du prétendant.

RÉSUMÉS
On 28 December 1718, Great Britain formally declared war against Spain after the
Spanish disembarked in Sicily and thus broke the so-called Neutrality of Italy. A few days
later, on 9 January 1719, the French Regency seconded George I of England and started the
campaign that would bring French troops to Navarre and Catalonia. During the months that
preceded this formalization of the war of the Quadruple Alliance, the United Provinces were
the setting for tense negotiations conducted by the British to convince the State General of
the rightness of joining France, England and the Emperor against Philip V of Spain and his
prime minister, Cardinal Giulio Alberoni. Not willing to risk their commercial interests in
Cadiz, the Dutch–headed by the Grand Pensionary Heinsius–adopted a delaying strategy
that greatly confused the English envoy, Charles Whitworth, and the Spanish Ambassador,
Marquis Beretti Landi, as was explained by Ragnhild Hatton in 1950. In their attempt to win
the State General over to their side, both men started a private campaign to convince public
opinion to support their views, a process which has thus far been unexamined. Pamphlets,
manifestos and speeches made extensive use of juridical arguments, dutifully adapted to
the interests of their potential readers. Using source material conserved among the British
envoy’s papers, this paper analyses the main printed documents used in this conflict,
focusing on their creation and the arguments they employed.

AUTEURS
NÚRIA SALLÉS VILASECA

Université Pompeu Fabra, Barcelone


L’argument juridique dans les
négociations internationales :
l’exemple de la commission
franco-britannique de 1750 à 1755
Legal Argument in International Negotiations: the Anglo-French
Commission, 1750-1755

François Ternat

Pendant l’entre-deux-guerres qui sépara les guerres de


Succession d’Autriche et de Sept Ans, une commission spéciale
prévue par le congrès d’Aix-la-Chapelle siégea à Paris de 1750 à 1755
afin de délimiter les possessions respectives des Couronnes de
France et d’Angleterre en Amérique du Nord et dans les Caraïbes. La
commission débattit également des prises faites en mer pendant la
guerre, des frontières maritimes et de la souveraineté des mers.
Cette volonté de la monarchie française, forte de ses victoires en
Europe, d’inscrire outre-mer une paix consacrant une sorte de
partage du monde, signifie aussi le triomphe d’une conception des
relations internationales respectueuse du droit public, en rupture
avec la culture de guerre incarnée par le règne précédent. À travers
le souci de chaque partie de construire une argumentation «
irrésistible », on peut apprécier l’approche des sources du droit et in
fine, comment s’élaborait un droit de la frontière et de la
souveraineté tant dans le domaine colonial que maritime.

Droit des gens et lois des nations


Une utopie a parcouru le Siècle des Lumières, celle de la « paix
universelle et perpétuelle ». Ces négociations franco-britanniques au
mitan du siècle se situent dans un temps où l’abbé Mably publia ses
premières éditions du Droit public de l’Europe (1748), et précèdent de
peu la publication du Droit des gens du Suisse Emer de Vattel (1758).
Peut-on mesurer dans cet épisode diplomatique la prégnance de ces
conceptions d’un ordre juridique sanctionnant la paix et régissant
les relations entre les États ?
« On ne peut espérer de justice que par le droit des gens ou les
lois des nations, lois qui ont leur source dans l’humanité et dans
l’équité naturelle, qui sont autorisées par les usages reçus chez les
nations policées, et souvent confirmées par des conventions ou
traités 1 . » Ces lignes écrites par les commissaires français

portent bien la marque de Montesquieu et de Mably, selon lesquels le


droit des gens se fonde sur le droit naturel, prémisses des droits
naturels de l’homme, comme elles annoncent aussi Vattel, pour
lequel les traités sont les contrats entre les nations. De fait, la «
justice naturelle », l’« humanité », « le droit des gens ou les lois des
Nations » sont des expressions omniprésentes et récurrentes sous la
plume des négociateurs.
De ce point de vue, l’expérience de la commission exprime le
besoin d’une jurisprudence susceptible d’arbitrer les négociations, et
toute l’argumentation développée par chaque partie s’emploie à
s’appuyer sur une loi internationale issue des traités. Or, cette même
inclination pourrait exprimer deux oscillations finalement
contradictoires. Il s’agissait d’une part de chercher dans ces
références de quoi prouver ses droits, de s’y retrancher pour mieux
réfuter les représentations de l’autre partie en se targuant de
respecter strictement les dispositions des traités. À l’opposé, les
passes d’armes sur le terrain juridique peuvent être vues comme des
tentatives, surtout impulsées par la partie française, pour instaurer
des « règles invariables », des « principes légaux » et autres «
maximes générales », concourant en définitive à innover dans le
domaine du droit international des colonies et de la mer.
Les commissaires ont retranscrit dans leurs compilations,
souvent redondantes, les arguments pour fonder les droits
respectifs. D’abord d’ordre juridique et historique – la référence aux
traités internationaux, l’argument de la « première découverte » –,
ils glissent progressivement vers celui de l’« occupation réelle et
effective ». De telles démonstrations impliquaient en conséquence
les peuples autochtones, et posaient la question de la validité des
traités passés avec eux.

Justifier la souveraineté sur les terres


coloniales
L’acquisition légale, c’est-à-dire sanctionnée par le droit et non
par la force, était une condition toujours recherchée. Nul droit de
conquête ici sollicité pour faire admettre ses droits, dans le droit fil
des doctrines de Grotius et de Pufendorf, ou encore des réflexions de
Montesquieu dans De l’esprit des lois. Ainsi, contre la « voie de fait »
constituée par l’occupation française de Sainte-Lucie par exemple, le
commissaire anglais Mildmay opposait la procédure légale
empruntée par l’Angleterre pour établir ses droits, « tels quels
confirmés par traité, face aux revendications élevées par les Français
conséquemment à la force et à l’usurpation 2 ». Ces débats

tournaient finalement autour de la définition d’un droit


international pour les colonies, pour lequel les plénipotentiaires au
congrès d’Utrecht s’étaient déjà empressés 3 . Colbert, en son

temps, considérait les traités conclus avec les peuples autochtones «


en vue d’acquérir une possession contre les prétentions » des autres
nations européennes 4 . Aussi les prises de possession officielles

et solennelles étaient-elles destinées avant tout aux concurrents


européens, afin d’affirmer face à eux des droits de préemption.
Lorsque même ils étaient concernés, les peuples autochtones
étaient-ils partenaires ou simples instruments des négociations
entre les puissances coloniales ? Le traité d’Utrecht mentionnait
directement les Iroquois, stipulant dans son article 15 :
« Les habitants du Canada et autres sujets du roi de France ne molesteront
point à l’avenir les Cinq-Nations ou cantons des Indiens soumis à la Grande-
Bretagne, ni les autres nations de l’Amérique amies de cette couronne ;
pareillement les sujets de la Grande-Bretagne se comporteront pacifiquement
envers les Américains sujets ou amis de la France, et les uns et les autres jouiront
d’une pleine liberté de se fréquenter […] et pourront visiter les colonies
françaises et britanniques pour l’avantage réciproque du commerce ; au surplus,
les commissaires régleront exactement et distinctement quels seront ceux qui
seront ou devront être censés sujets ou amis de la France ou de la Grande-
Bretagne 5 .»

Les discussions sur l’interprétation de ce fameux article du traité


d’Utrecht à propos de la « sujétion » des Iroquois à la Grande-
Bretagne en démontrent l’ambiguïté, aux conséquences en matière
de tracé de frontière et d’emprise spatiale considérables. En effet les
Français, selon lesquels les nations indiennes étaient « soumises » à
la Couronne britannique et non « sujettes », contestaient le terme de
sujétion, « qui peut être d’autant plus dangereux qu’il peut y avoir
des peuplades sorties des cinq cantons des Iroquois, qui auront été
s’établir sur la Belle Rivière », constatait le commissaire français
Silhouette en octobre 1754. « Ce serait alors une belle prérogative
que celle que les Anglais réclameraient en vertu de cet article du
traité d’Utrecht, d’avoir la propriété de toutes les terres où il plairait
à quelques familles iroquoises de porter leurs pas et leurs
établissements 6 . » Derrière cette différence sémantique, l’enjeu

était de taille, les « courses et les transmigrations » des Iroquois «


sujets » pouvant conférer à la couronne supposée tutélaire une
souveraineté sur tout espace parcouru.
Mais la discussion portait aussi sur la possibilité d’une « forme de
possession territoriale » reconnue aux Indiens, et sur la notion
même de propriété du sol :
« Il n’a pas paru qu’il [Ruvigny de Cosne, commissaire anglais] fît lui-même
grand cas des ventes et cessions que ces Sauvages en peuvent faire, par lesquelles
ils se croient eux-mêmes si peu liés qu’une de ces ventes ne les empêche pas d’en
faire d’autres postérieures à d’autres nations ; mais il a insisté d’avantage sur une
sorte de propriété qu’il croit appartenir aux Sauvages sur les terres qu’ils
occupent, et qu’encore que leurs territoires ne soient ni limités ni circonscrits,
toutes les cartes néanmoins désignent les pays qui sont habités par les
différentes nations sauvages sous le nom de ces nations elles-mêmes. J’ai cru
devoir me renfermer dans des observations fort générales sur le peu de notion
que les Sauvages ont de la propriété des terres ; qu’il ne paraît pas qu’ils en aient
d’autre idée que celle de l’occupation et l’usage, et que leurs courses et leurs
transmigrations ne peuvent se concilier avec les idées des nations policées
concernant la propriété 7 .»

Au-delà du mépris absolu exprimé à l’égard des peuples


autochtones, qualifiés de « peuplades » erratiques dont le
nomadisme et le vagabondage risquaient d’étendre le territoire, il
faut relever une contradiction dans la représentation par les
Européens des droits des Amérindiens sur leur sol. Certes, la
propriété des terres était refusée à des « sauvages » dans une
controverse seulement franco-britannique où l’on discutait de leur
degré de dépendance, entre soumission et sujétion, et dont l’enjeu
était le contrôle du continent nord-américain. Il fallait cependant
reconnaître à ces nations « une sorte de propriété des terres »,
autrement dit un territoire, ne serait-ce que pour se l’approprier. Et
malgré l’assertion de Silhouette, les limites des territoires indiens
existaient bel et bien, attestant la reprise par les Européens de
frontières préexistantes entre les nations autochtones pour
délimiter leurs propres possessions. Mais de même que pour la
souveraineté, des ambiguïtés pouvaient naître des différentes
conceptions de la frontière entre Européens et Amérindiens.
C’était bien là le point que soulevait Silhouette. L’extension du
territoire des Iroquois par la fréquentation et l’usage de leurs
territoires de chasse pouvaient conduire au recul de leurs frontières
et ce faisant, de celles des Britanniques si l’on admettait la
souveraineté de leur couronne sur la Confédération. Déjà ce principe
d’extension avait été admis par les Français eux-mêmes à l’occasion
d’un mémoire rédigé en 1720 sur la baie d’Hudson reconnaissant aux
Indiens, à partir des cours d’eau d’où ils nomadisaient pour aller
chasser, la possession des territoires contigus 8 . La prise en

compte d’une extension toujours possible des territoires des Indiens,


inhérente à leur conception de l’espace, était révélatrice des réalités
géopolitiques de l’univers nord-américain et de l’obligation
qu’avaient les Européens de s’y plier, d’où l’importance accordée par
les commissaires aux articles des traités internationaux auxquels les
nations amérindiennes étaient associées. Mais ces traités n’étaient
jamais envisagés du point de vue des Indiens. Au mieux étaient-ils
considérés comme partie contractante pour fonder les droits de
l’une des puissances coloniales face à sa rivale, et lui apporter des
preuves de propriété indienne pour mieux asseoir sa propre
domination.
La même insistance des Britanniques à décerner aux Iroquois des
droits de propriété se retrouve dans un recueil d’avril 1755,
recension des « droits historiques » de leur Couronne et des traités
passés avec les nations indiennes. Là où le commissaire anglais
Ruvigny de Cosne discernait, au détour d’échanges oraux, « une
sorte de propriété », ce texte l’affirmait en revanche haut et fort,
esquissant une délimitation précise du « pays des Cinq Nations » :
« Ces nations [iroquoises] propriétaires indisputables des pays* qui sont situés à
l’entour des lacs susmentionnés, transférèrent, dès l’année 1701, à la couronne
de la Grande-Bretagne, par un instrument solennel, tout le territoire qui est situé
entre les montagnes Appalaches et le lac d’Érié, se réservant seulement la liberté
de chasse. En l’année 1726, elles cédèrent à la Grande-Bretagne, par un autre
instrument solennel, toutes les terres situées à 60 miles des lacs susdits. Et par le
traité de Lancastre de 1744, les mêmes nations cédèrent à Sa Majesté Britannique
toutes les terres à l’occident des montagnes, qu’Elle jugerait à propos d’octroyer
aux habitants de la Virginie. Ces différentes cessions comprennent toutes les
terres que la France a fait envahir sur les lacs et sur l’Ohio 9 .»

La construction de l’argumentaire reposait sur l’affirmation


préalable de la « propriété » indiscutée des Iroquois sur « leur pays
». Cette reconnaissance de la Confédération des Cinq Nations comme
entité souveraine était nécessaire pour autoriser par la suite des
cessions, des transferts de territoires – proprement annexés et
promis à la colonisation – pour que fussent valides les trois traités
que contractèrent les Britanniques avec elle.
L’insistance du texte à démontrer la valeur de ces actes, «
instruments solennels » au regard du droit public, se comprend
comme une prévention des attaques françaises contre
l’interprétation anglaise de l’article 15 du traité d’Utrecht. Dans son
célèbre mémoire de 1750 sur le Canada, le commissaire français La
Galissonnière déniait à la Grande-Bretagne la propriété effective des
terres des Iroquois, invoquant la « Parole des représentants des Six
Nations des Iroquois » exprimée à Québec le 2 novembre 1748 10

. Les chefs indiens y avaient affirmé, devant l’intendant Bigot et La


Galissonnière, alors gouverneur général de la Nouvelle-France,
n’avoir cédé leur terre à personne et ne la tenir que du Ciel. Ils
précisèrent également qu’ils étaient là avant les Blancs, qu’ils étaient
satisfaits de les voir s’installer pour faire avec eux du commerce,
mais qu’ils n’abandonnaient ni leur territoire ni leur liberté, et qu’ils
désiraient rester en paix et ne pas intervenir dans les guerres entre
Français et Anglais.
C’était donc en se fondant sur un acte diplomatique établi avec
les Indiens, dans le droit fil de la Grande Paix de Montréal de 1701,
que les Français contestaient la souveraineté britannique sur les
Iroquois. Il est à observer pour conclure sur ce thème l’attitude
changeante et contradictoire de chacune des deux puissances
coloniales avec les Indiens. Ainsi les Anglais invoquaient Utrecht et
nombre d’autres accords passés avec les Iroquois, et dans le même
temps récusaient un traité passé entre les Français et les Caraïbes de
Saint-Vincent et la Dominique 11 . De même, les commissaires

français, qui pour ce même traité se posaient en défenseurs des «


Caraïbes naturels du pays, dont la France a depuis toujours protégé
les droits 12 », contestaient ailleurs la notion même de propriété

aux peuples amérindiens. Invoquer ici ce que l’on récusait là dénote


l’absence de principe établi, traduite en opportunisme au gré des
circonstances et des besoins locaux de chaque impérialisme.
En dépit de l’article 15 du traité d’Utrecht, les Français prirent
après la paix d’Aix-la-Chapelle possession de territoires revendiqués
par les Iroquois. Ces prises de possession consistaient en cérémonies
avec croix plantées et armes de la France gravées sur un arbre ou sur
une plaque de plomb, attestées par des procès-verbaux signés par les
participants « pour servir de titres 13 ». Faites pour affirmer

l’appropriation et marquer des preuves de souveraineté, les prises de


possession révèlent une adaptation ambiguë de la logique impériale
aux réalités locales, à la fois dépossession et reconnaissance de
l’existence juridique des nations indiennes par l’association de la «
parole » et des serments d’allégeance. Du côté britannique la
justification de la prise de possession reposait aussi sur des traités,
assortis de contrats d’achats de terres. Ainsi le gouverneur Shirley
rappelait que les districts arrosés par l’Ohio et ses affluents avaient
été achetés aux Indiens pour 400 £ lors du traité de Lancaster en
1744, et que cet instrument de cession reconnaissait « toutes les
terres que Sa Majesté Britannique a attribuées ou attribuera à la
colonie de Virginie 14 ».

Malgré ces traces de cessions de terres, ces cérémonies,


purement verbales, n’étaient du point de vue des Indiens que des
manifestations d’alliance et de bonne entente entre telle nation
indienne et les autorités européennes. La « parole » du chef
tsonnontouan Onontyatek adressée à « Onontio », le gouverneur-
général de la Nouvelle-France, Vaudreuil, et la réponse de celui-ci
pour remerciement du don de territoires indiens faits aux Français,
les 25 et 27 octobre 1703, en est un exemple 15 . Pour les

Français, les Tsonnontouans, fidèles alliés, prêtèrent allégeance, et


donc étaient considérés comme sujets de Sa Majesté Très Chrétienne.
Pour les Indiens, l’offre était plutôt une phrase de bienvenue, qui ne
conférait aucun abandon de souveraineté sur leur territoire. Gilles
Havard a bien mis en lumière le sens des mots, comme la notion
symbolique du père, « Onontio », et le rôle que jouaient ces
cérémonies scellant les alliances et les amitiés dans cette diplomatie
lointaine 16 .

En contraste avec le jeu sur place des acteurs de cette diplomatie,


le déni aux Indiens de tout droit et surtout de la propriété du sol se
retrouve dans d’autres textes contemporains, outre le mémoire de La
Galissonnière, comme dans ce mémoire du maréchal de Noailles de
1755 : « Les Anglais prétendent que les terres de la Belle Rivière leur
appartiennent en vertu d’une vente qu’ils se sont fait passer par les
Iroquois, comme si des peuples de sauvages et errants pouvaient
vendre des terres qui ne leur appartiennent point 17 . » Les
conflits entre Européens et Indiens sur fonds de vente de terrain ont
émaillé toute l’histoire de la conquête du continent par les Blancs.
Alors que pour les Indiens, un territoire qu’ils exploitaient, même
sans l’occuper, pouvait leur appartenir, le concept de « mise en
valeur » était pour les Européens un argument essentiel pour
justifier la possession.
Présupposant que les contrées du Nouveau Monde étaient
considérées terra nullius avant leur découverte, la seule souveraineté
reconnue était celle des puissances coloniales « par droit de
découverte et d’occupation 18 ». Mais ces deux notions étaient

distinctes. Ainsi les titres fondés sur la simple découverte d’une île
vierge, c’est-à-dire « même pour une place qui n’avait été occupée
par aucune autre puissance 19 », étaient insuffisants. Il fallait,

pour marquer la souveraineté, une occupation réelle, « effective ».


La valeur de l’argumentation historique tenait au critère de la
découverte et du premier arrivant, auquel succédait l’attestation
juridique des prises de possession, sanctionnée pour être validée par
l’occupation effective. Cet argument de l’antériorité des
établissements figure par exemple en première place dans un
mémoire français sur l’Acadie. Il tendait à démontrer que c’était bien
en vertu de ce droit, dès lors reconnu, que l’Acadie fut restituée à la
France à deux reprises, par les traités de Saint-Germain en 1632 et de
Breda en 1667 20 . Dans le même registre, la discussion des droits

sur Sainte-Lucie fut l’occasion pour les commissaires français


d’avancer une argumentation bâtie sur la première possession de
l’île, puis de son abandon postérieur par les Anglais. La prise de
possession britannique semblait insuffisante pour établir une
souveraineté incontestable, parce que « les Anglais n’ont pas réussi
dans leurs tentatives pour fonder une colonie ici ». Comme ces lignes
le laissent entendre, c’est l’occupation effective et continue qui
accréditait une prise de possession.
Selon les commissaires français, ce furent leurs compatriotes qui
effectuèrent, en 1643, le premier établissement permanent, qui
continua « sans aucune interruption ou revendication exprimée par
les Anglais 21 » pendant une vingtaine d’années. Il y avait là un

droit de préemption en quelque sorte, reposant à la fois sur la


présence et la mise en valeur d’un espace dès lors approprié, et sur le
silence correspondant de l’autre partie, que le peu d’empressement à
clamer ses droits sur l’île disqualifia : « Le silence des Anglais sur ce
chapitre lors du traité de Westminster, en 1653, constitue une
présomption de preuve qu’ils pensaient que leur titre était d’un
faible argument 22 . » L’interruption, qualifiée d’abandon par le

concurrent, valait renoncement, quand le « silence » dans lequel


pouvait s’être tenue une puissance, c’est-à-dire l’absence de
réclamations, valait consentement, ou du moins une « suspicion » du
bien-fondé de ses droits. Le « défaut de répliques » était dès lors
considéré comme un « désistement », une « défiance de la validité de
leurs propres titres ».
Dans leurs efforts de démonstration, les diplomates prenaient un
soin tout particulier à trouver des règles de droit que l’on pourrait
exciper. C’est ainsi après avoir cité la « maxime générale » selon
laquelle la première découverte et le premier établissement donnent
le droit sur tout nouveau pays découvert, que les commissaires
français purent avancer que « si les premiers découvreurs
abandonnent leur possession, les suivants qui prennent possession
héritent de ce droit ». Forts de cette maxime, ils purent ensuite faire
suivre cette affirmation, que si les Anglais ont pu être les premiers
colons de Sainte-Lucie, ils l’avaient ensuite abandonnée, et qu’en
conséquence « les Français leur ont succédé dans la possession et en
ont recueilli les droits jusqu’ici ». Mildmay s’employa à réfuter ce
raisonnement :
« En fait les Anglais n’ont jamais abandonné l’île ; […] les colons ont été
massacrés dans les années 1630 par les Caraïbes, mais le gouverneur de Barbade
n’a jamais renoncé à proclamer les droits du roi d’Angleterre sur les îles, et notre
colonie a été interrompue pendant une période de vingt ans par l’usurpation des
Français, tirant avantage de la Guerre Civile alors en Angleterre, après quoi nous
recouvrîmes notre établissement 23 . »

Il ne saurait donc y avoir eu abandon. Le départ des Anglais fut


non volontaire mais contraint, dû à des circonstances tragiques,
dont les Français n’ont profité qu’illégitimement. Jamais il n’y eut
d’interruption dans la réclamation des droits, dès lors confirmés. De
fait comme de droit, la reconnaissance d’une possession passait par
son affirmation. Dire ses droits impliquait, pour les y inscrire, la
description et la dénomination des lieux revendiqués.
Si les arguments recherchés s’appuyaient surtout sur l’histoire et
le droit, l’éventail de l’argumentaire dut s’élargir, car avant de
délimiter un territoire, il fallait le définir pour lui conférer son
existence juridique. Dès lors, il importait aux deux parties de décrire
l’espace contesté, et de nommer les entités géographiques qui en
surgissaient. La toponymie devait tenir dans les disputes
territoriales une place de premier plan.
Représentation dorénavant classique pour les Britanniques, la «
Grande Acadie », Greater Nova Scotia, était définie par ses « anciennes
limites ». Selon les Anglais en effet, « les termes utilisés dans le traité
d’Utrecht pour ces cessions ont été les noms de Nouvelle-Écosse et
d’Acadie, inscrits particulièrement pour éviter toute ambiguïté et se
prémunir des controverses ». En conséquence, le nom de Nouvelle-
Écosse fut à partir de l’époque du traité d’Utrecht utilisé comme «
synonyme d’Acadie dans ses anciennes limites ».
C’est cet enjeu territorial majeur – réduire au maximum ce qui
fut cédé à Utrecht à la Grande-Bretagne pour les Français, et à
l’inverse l’étendre au plus loin pour les Anglais – qui sous-tendait la
bataille sémantique à propos de la double dénomination de l’Acadie.
La position anglaise s’appuyait sur les termes du traité, écrits tant
dans la version française « Nouvelle-Écosse autrement dite Acadie en
son entier […] conformément à ses anciennes limites », que latine,
Nova Scotia sive Acadia in antiquis limitibus 24 . La Galissonnière et

Silhouette y opposèrent leur propre analyse grammaticale :


l’interprétation exclusive du latin sive, l’une « ou » l’autre, « ou
l’Acadie », « ou la Nouvelle-Écosse », impliquait donc deux parties
distinctes, comme la « distinction à faire de la particule et d’avec
celle ou pour désigner la Nouvelle-Écosse et/ou l’Acadie 25 ». De

façon plus expéditive, les commissaires français récusèrent le nom


même de la colonie britannique : Nouvelle-Écosse était au surplus,
selon leurs dires, juste « un mot en l’air [en français dans le texte]
26 ».

L’exercice auquel se livraient les commissaires français


consistait, en les dissociant, à faire admettre que seule une partie de
l’Acadie avait été cédée à l’Angleterre en 1713, et de la réduire au
maximum. Le mot de Nouvelle-Écosse devait dans l’esprit des
Français désigner l’espace effectivement investi et contrôlé par les
établissements de la colonie britannique dans la seule péninsule. Il
fallait encore interdire l’extension de cette définition sur des
territoires situés au-delà sur le continent. D’où ce déni ôtant toute
valeur juridique à l’appellation anglaise. En d’autres termes, la
définition et donc la délimitation de la colonie, s’appuyaient sur
l’occupation effective et non virtuelle de l’espace, guère plus, ce qui
fermait toute appropriation ultérieure, du moins verbale. Outre les
espaces frontaliers de l’Amérique du Nord, la polémique fut toute
aussi vive à propos de la dénomination des mers.
Affirmer la souveraineté sur les eaux
territoriales
Nommer les mers s’avéra être un objet de débat, celui de la
souveraineté sur la mer, amorcé en réalité depuis le XVIIe siècle, et
qui opposait la conception de la mer « libre et ouverte », préconisée
par le Hollandais Hugo Grotius, à celle d’une mer « fermée »,
considérée comme un « territoire anglais », défendue par l’Anglais
John Selden 27 . L’adjonction de l’épithète pour signifier

l’appropriation des mers fut essentiellement le fait des Anglais,


British Sea or northern sea pour la mer du Nord, English Channel pour la
Manche, acception qui pouvait étendre les « mers britanniques »
jusqu’au cap Finisterre, voire Saint-Vincent, ce qui incluait tout le
golfe de Gascogne 28 .

Le terme de British Seas au pluriel pour toutes les mers baignant


l’archipel britannique, que les Anglais imposèrent au XVIIe siècle
dans les traités passés avec les Hollandais, leur permirent de
maintenir leurs prétentions à la souveraineté des mers. Le diplomate
anglais Philip Meadows avait écrit un mémoire en 1692 sur cette
question, qui ressurgit à l’occasion des conflits liés au salut au
pavillon en mer 29 . Les Français n’étaient pas en reste, qui

disputaient à leurs rivaux l’extension du domaine maritime par le


biais de la dénomination des mers. Dès décembre 1749, les
instructions envoyées aux commissaires français en vue des futures
négociations leur enjoignent de refuser d’accepter « l’étendue que
l’Angleterre donne à la Manche le long des côtes [de la France]
30 ».

Prenant les devants pour parer toute présomption anglaise


d’étendre les limites de la Manche jusqu’aux caps de la péninsule
ibérique, le secrétaire d’État de la Marine Rouillé recommanda
expressément aux commissaires français de négocier une «
convention pour désigner les limites que l’on comprend sous le nom
de la Manche ou les Mers du Nord en y insérant le terme de Mer
française, terme qui n’a jamais été employé ». L’insistance à vouloir
spécifier le terme de « Mer française » pour rebaptiser le golfe de
Gascogne afin de résister aux « prétentions des mers britanniques »
vaut d’être relevée. Non seulement parce qu’elle illustre la
contestation par la France de la volonté de domination extravagante
d’Albion jusque sur les mers qui baignent ses côtes et sa résolution à
y marquer sa propre souveraineté. Mais aussi pour le réemploi de
l’expression « Mer de France », commandée par Louis XIV à ses
cartographes dans les années 1680-1690, en un temps où le Roi-Soleil
projetait sa gloire sur les mers et y disputait leur empire aux
Puissances maritimes 31 .

La formule peut paraître comme une prévention contre toute


revendication britannique, indiquant la ligne à tenir pour les
négociations futures. Rouillé écrivit au ministre anglais le duc de
Bedford pour l’amener à considérer que le cap Lizard était
certainement la meilleure borne à trouver pour la Manche, sur la foi
de « tous les navigateurs qui se considèrent hors de la Manche dès
lors qu’ils ont doublé le cap 32 ». Mais l’allusion à une telle

extension vers le sud des « mers britanniques » fut reprise, sous la


plume de lord Albemarle, ambassadeur d’Angleterre en France, dans
un mémoire remis au secrétaire d’État français des Affaires
étrangères, Puyzieulx, en juin 1750 :
« Les informations les plus authentiques nous font voir clairement que
généralement la Manche est censée s’étendre jusqu’au cap Finisterre, et fort
souvent aussi loin que le cap Saint-Vincent, et cela selon l’opinion des
navigateurs de la plupart des nations d’Europe. […] Dans le 26e article du traité
entre la France et les villes hanséatiques fait en 1716, les limites dans lesquelles
les prises seraient légitimes […] sont désignées depuis Terneuse jusqu’au bout de
la Manche, et de là jusqu’au cap Saint-Vincent. Et dans le 27e article du traité de
commerce et de navigation de 1713 entre l’Angleterre et la France, les limites […]
sont depuis Terneuse en Norvège jusqu’aux Sorlingues […]. Mais si nous
confrontons les paroles et l’esprit de tous ces traités les uns contre les autres […].
Il en résultera clairement que ce qui est appelé les Sorlingues dans un article
étant appelé dans un autre Bout de la Manche, ces deux expressions doivent être
synonymes, et par conséquent les limites de la Manche doivent s’étendre
jusqu’aux Sorlingues, ce qui en jetant l’œil sur la carte, se trouve au-delà des îles
Scilly 33 . »

Albemarle s’employait à démontrer la difficulté de trouver une


jurisprudence, les articles de différents traités pour délimiter les
mers étant contradictoires. Néanmoins, c’était l’occasion d’avancer
des définitions pour le moins audacieuses. Les propos exprimés pour
pousser les limites de la Manche jusqu’au cap Saint-Vincent le furent
avant l’ouverture des conférences de la commission. Peut-être cette
vision de la plus grande Manche anglaise fut-elle lancée comme un
coup de sonde, une estimation maximale, en un procédé classique de
négociateur. Albemarle lui-même pondérait toutefois la force de
cette argumentation, car le raisonnement faisant directement appel
à l’usage et à l’expérience des « gens de mer », il devait trop heurter
le sens commun pour être sérieusement retenu. D’où le repli sur
l’option la moins contestable pour s’entendre sur le « Bout de la
Manche », les îles Sorlingues.
En revanche, l’enjeu contenu dans la dénomination des mers
était plus vital pour celles entourant l’archipel britannique que pour
le golfe de Gascogne, en sorte que la surenchère introduite pour l’un
pourrait servir pour les autres. L’ambassadeur poursuivit en effet :
« La cour de France trouvera, pour peu qu’elle fasse la réflexion, que la
Manche et les mers britanniques sont des termes synonymes dans le traité de
suspension d’armes fait en 1712, […] et qu’on ne se disputera pas si les mers
susmentionnées [le canal de Saint-Georges, celui de Bristol, et les mers d’Irlande]
sont comprises sous le nom de mers britanniques, qui toutes lavent les côtes des
royaumes de Sa Majesté 34 . »

Le cœur du débat résidait autour de la notion de « mers


britanniques » qui pour les Anglais devaient inclure les autres
dénominations, entendues comme autant de sous-ensembles. Il faut
garder à l’esprit que de ces délimitations dépendait le sort des
navires marchands saisis par les corsaires. Vu la fréquentation des
mers du Nord-Ouest européen baignant les plus grandes nations
maritimes, terrain de chasse privilégié des ports français armant en
course à l’entrée de ces mers, l’enjeu était de taille. Pour les eaux en
revanche plus septentrionales qui s’ouvraient au-delà du 60e
parallèle vers le cercle polaire, leur moindre fréquentation diminuait
l’intérêt qu’il y avait à y affirmer sa souveraineté. L’ambassadeur
émit une brève interrogation sur le sujet pour y répondre aussitôt
dans ce sens :
« De plus, puisque [la mer] depuis le Pas de Calais jusqu’au cap Terneuse est
appelé [e] mer du Nord, pourquoi les mers qui sont encore plus au nord que ce
cap ne seraient-elles pas désignées sous le même nom ? […] Pour ce qui est des
mers en delà des limites susmentionnées, on n’aura pu vraisemblablement fixer
aucune époque, parce que ces mers sont si peu fréquentées, qu’on a pas cru que
ce fût nécessaire 35 . »

Tout autre cas étaient la Manche et la mer du Nord. Les


commissaires anglais firent valoir comme argument que pour
assurer la sécurité de la Grande-Bretagne, il fallait englober dans
l’acception de « mers britanniques », British Seas, toutes les mers
autour de l’archipel. Aussi furent-ils invités par leur gouvernement
en avril 1751 à « délimiter unilatéralement le domaine (dominion) des
mers britanniques », déclarant que « les bornes (boundaries) de la
Manche sont Sud-Foreland et Calais à l’est, le cap Lizard et Ouessant
à l’ouest, et pour marquer [leurs] eaux plus occidentales et
septentrionales, l’ouest de l’Irlande et les îles Shetland 36 ». Si

pour Mildmay la Manche s’étendait « de ce qu’on appelle Pas de


Calais* jusqu’aux îles Sorlingues ou Scilly », usant des expressions
équivalentes dans les deux langues afin de proscrire toute ambiguïté,
il poussa en revanche les limites de la mer du Nord jusqu’aux îles
Shetland et jusqu’aux hautes latitudes de Norvège, « c’est-à-dire de
la partie la plus septentrionale des domaines de Sa Majesté
Britannique de ce côté jusqu’en Norvège, aussi parce que notre côte
opposée s’étend encore beaucoup plus loin vers le nord 37 ».

L’extension, pour le moins généreuse, d’une mer du Nord s’ouvrant,


béante, si haut dans l’Atlantique nord, procédait d’une même
argumentation que celle utilisée pour pousser la Manche jusque dans
le golfe de Gascogne.
Les commissaires français reconnurent volontiers les limites de
la mer du Nord jusqu’au 58e parallèle, fidèles en cela aux traités
précédents, mais refusèrent de reconnaître comme « mers
britanniques » les eaux baignant la façade occidentale de l’Irlande,
l’ouest et le nord de l’Écosse 38 . Quelle que fût la formulation

employée, la contestation française de l’appellation jugée abusive et


arbitraire de « mers britanniques » sous-tend la volonté de recourir
à une décision autre qu’unilatérale, sanctionnée par le droit public.
Ainsi les limites de la Manche devraient être définies, rappelèrent les
commissaires français en août 1751, « selon les fixations
constamment faites dans les traités 39 ».

Selon Renaud Morieux, ces négociations sont le signe d’une


territorialisation accrue des mers par les États, principe qui s’imposa
au milieu du siècle, avec la recherche de conventions de
délimitation. Cette question de la dénomination et de la délimitation
des mers en ouvrait d’autres, juridiquement plus complexes, qui
pour être tranchées réclamaient un arbitrage qui pour l’heure faisait
défaut. Pourtant, les commissaires ne manquèrent pas de rechercher
des règles indiscutables sur lesquelles il serait possible de se fonder
pour dire le droit.
Pour régler la question des prises, les commissaires français
tentèrent véritablement d’obtenir des travaux de la commission
qu’elle édictât des décisions qui puissent faire autorité dans le
domaine du droit public. Considérant qu’il est « en général de
l’intérêt de toute nation commerçante et par conséquent des Anglais
plus que tout autre, qu’il y ait des règles fixes et certaines
concernant la restitution des prises », les commissaires français
définirent, dans un long mémoire au début des négociations, les
principes qui selon eux devraient les guider :
« Contre le ministère anglais qui sacrifie l’intérêt général du commerce à
des considérations particulières, il s’agirait de dresser un mémoire fondé sur les
principes les plus évidents de l’équité naturelle. […] La matière des prises n’a
jamais été discutée ni traitée à fonds ; c’est un point intéressant de droit public. Il
faudrait […] indiquer les points principaux dont ces traités [d’Utrecht et d’Aix-la-
Chapelle] n’ont parlé que de façon générale et qui demandent néanmoins des
décisions précises, comme les limites des mers, les principes par lesquels on peut
se guider pour régler et déterminer les indemnités […]. Toutes ces matières ont
les principes de leur solution dans l’équité naturelle. Une convention qui
réglerait tous ces points serait utile pour le genre humain, […] grand ouvrage
dont la justice serait à la base ; nous désirons que l’Europe en ait l’obligation à la
France, et qu’elle reconnaisse pour le plus juste de ses rois celui qui en est le plus
puissant 40 . »

On sent bien sous la plume des hauts serviteurs de l’État la


prégnance des débats des juristes du milieu du Siècle des Lumières
d’où transparaissent des conceptions des relations entre les nations
fondées sur les principes du droit naturel et l’intérêt général, comme
l’accès du commerce égal à toutes les nations. Le souci très
nettement exprimé par les commissaires français d’innover dans le
domaine du droit public est permanent. La connotation morale est
récurrente, valant condamnation pour ceux qui s’y soustraient,
comme par exemple cette incrimination de l’Angleterre pour les
prises faites durant la guerre « tant contre la foi des passeports que
contre le droit des gens 41 », allant de pair avec ces instances

faites par Puyzieulx qui demandait à sa cour « une réponse telle


qu’elle fût qui serve de règles invariables pour toute la France et
pour toute l’Europe 42 ». La partie française s’accrochait

inlassablement à ce même objectif, qui était de faire fléchir


l’Angleterre en lui imposant un comportement sur les mers
conforme au droit public.
À l’inverse de cet effort entrepris par la France pour enrichir le
droit international, on constate une résistance équivalente de la part
des Britanniques, traduite en pusillanimité à l’encontre de toute
innovation trop contraignante. Dans leur lettre du 14 avril 1751, les
commissaires anglais relayaient l’intervention de l’ambassadeur
Albemarle visant à contrer telle proposition française d’arrangement
: « Les règles établies à cette occasion ne pourraient pas faire valoir
les réclamations d’indemnités des couronnes respectives sur le
domaine de ces mers, ni être suivies de conséquences ultérieures
43 . » On peut lire, dans la réserve formulée par les diplomates

britanniques, le pressentiment d’autres enjeux à venir, d’où le désir


de se garder d’ouvrir inconsidérément la boîte de Pandore et d’être
liés par un quelconque précédent. Les commissaires français
n’eurent en effet de cesse de réclamer l’établissement d’une « règle
préalable » pour déterminer le type de dommages à valider, et
d’insister pour inscrire dans les mémoires les « principes légaux »
qui guideraient les discussions 44 . Plutôt que de renvoyer les

plaignants vers les cours britanniques, les Français insistaient pour


que les indemnités puissent être réglées en « comptes nationaux »
par les couronnes respectives, selon un principe de « réciprocité »
engageant la responsabilité des États et non plus des seuls
particuliers. Mais les Anglais refusèrent avec la plus grande fermeté
la réclamation française pour ne pas céder sur ce principe.

Ainsi ce dernier exemple permet-il de relever une différence


d’appréciation entre le cas des possessions coloniales et celui des
prises. Si les deux parties cherchaient à exhumer des règles
communes pour nourrir le droit public dans le domaine somme
toute encore neuf des colonies, les questions maritimes illustrent
bien deux attitudes divergentes. Peut-être cette différence constatée
renvoie-t-elle à un rapport à l’espace qui n’était pas le même, selon
qu’il fût terrestre ou maritime. Au sein de l’espace colonial, des
règles de droit universelles, nécessaires pour justifier
l’appropriation des territoires, pouvaient servir pareillement les
intérêts des deux puissances, en répartissant précisément leurs
possessions respectives. Les différends portant finalement sur les
marges, sur les frontières, même insulaires, il pouvait en résulter un
équilibre à l’échelle globale, un partage du monde qui reconnaîtrait
les prépondérances locales, qui permettrait à chaque puissance
d’exister dans sa sphère spécifique, à la fois européenne et outre-
océanique. Dans le domaine maritime en revanche, où l’Empire
britannique pouvait faire sentir tout le poids de sa puissance aux
quatre coins des océans, l’introduction de règles de droit serait de la
même façon suivie d’effets partout sur les Sept Mers du globe, quel
qu’en fût le point. Visiblement, les Anglais rechignaient à consentir à
des mesures qui limiteraient leur suprématie navale, refusant tout ce
qui pourrait s’approcher d’un droit maritime international, et
surtout, supranational.
Ces conférences au cours desquelles les commissaires
s’évertuaient à fonder et à prouver les droits de leur couronne dans
de fastidieux mémoires, démontrent cependant l’impérieux besoin
également partagé de se référer aux « droits des gens » et à la « loi
des nations ». Compilations de preuves, les mémoires étaient
essentiels dans le processus de constitution d’un droit de la
frontière, mais leur abondance même est le signe de l’échec des
négociations. L’exposition réciproque des positions sous la forme de
mémoires, chacun des camps s’embastionnant derrière ces raisons
de papier, contribua à plonger la commission dans une sorte
d’aporie, figeant la discussion, malgré leur circulation et quelques
réelles propositions de compromis.
L’objet de la commission étant de régler par le droit et la
négociation les différends coloniaux entre les deux puissances, il y a
incontestablement de l’utopie dans ce dessein car une autre logique,
celle de la force et de la confrontation, était à l’œuvre, tant à Paris où
en définitive les commissaires britanniques ont moins œuvré pour la
paix que préparé la guerre, que sur le terrain, dans ces espaces
vastes et lointains où la conquête restait facile et tentante. Et certes,
la commission fut plus l’arène où s’affrontèrent deux rhétoriques
qu’un lieu de prise de décision. Pour autant, l’importance
primordiale à ne pas paraître responsable de l’échec des
négociations et à mettre le droit de son côté impliquaient des efforts
également partagés par les deux parties dans la construction de
l’argumentation juridique. Aussi la commission franco-anglaise de
Paris, en dépit de son échec final, a-t-elle finalement participé au
processus d’élaboration d’un droit international des colonies et des
mers et, au-delà, contribué à faire progresser un champ de réflexion
commun à l’ensemble de l’Europe.

NOTES
1. AAE, CP, Angleterre 430, fo 237 ro, les commissaires à Puyzieulx, Paris, 4 décembre
1750.
2. British Library [désormais BL], Eg. Mss. 3458, fo 10 vo, Mildmay à Holdrnesse,
Londres, 28 août 1751.
3. Lucien BÉLY, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990, p. 456-
457.
4. AN, Colonies C11A, vol. 2, fos 290-297 vo, Colbert à Talon, 5 avril 1667.
5. AAE, Mémoires et Documents (MD), Amérique 9, fos 208-225.
6. Ibid., C.P., Angleterre, supplément 11, fo 78, Silhouette à Rouillé, Paris, 8 octobre
1754.
7. Ibid.
8. Ibid., Angleterre 334, fo 68-73, mémoire sur les limites de la baie d’Hudson, d’Auteuil,
7 janvier 1720.
9. BL, Eg. Mss. 3458, fo 131, information préalable pour servir d’introduction au Narré,
Whitehall, avril 1755.
10. AAE, MD, Amérique 8, fo 333-335, « Parole des représentants des Six Nations des
Iroquois à l’intendant Bigot », Québec, 2 novembre 1748.
11. BL, Eg. Mss., 3458, fo 34 vo, les commissaires anglais à Bedford, Paris, 23 septembre
1750.
12. AAE, CP, Angleterre 430, fo 138-139, instructions aux commissaires, Versailles, 4
septembre 1750.
13. AN, Colonies C11 A, vol. 94, fo 5-57 vo, journal du chevalier Céloron de Blainville, 29
juillet 1749 ; fo 19-22, Inventaire des papiers collationnés et légalisés concernant les limites
de la Nouvelle-France, La Jonquière et Bigot à Rouillé, 1750.
14. WASHBURN W. E., « The Moral and Legal Justifications for Disposessing the Indians »,
Seventeenth Century America: Essays on Colonial History, M. SMITH (éd.), W.W. Norton & Co, 1959,
p. 24-32 et MORIN M., L’Usurpation de la souveraineté autochtone. Le cas des peuples de la Nouvelle-
France et des colonies anglaises de l’Amérique du Nord, Montréal, Boréal, 2005.
15. AN, Colonies C11A, vol. 21, fo 60-61, « Parole d’Onontyatek, chef tsonnontouan, au
gouverneur-général Vaudreuil et réponse de celui-ci », 25 et 27 octobre 1703.
16. HAVARD G. et VIDAL C., Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2003.
17. AAE, MD, France 525, fo 203 ro, mémoire du maréchal de Noailles sur les hostilités
dans l’Amérique septentrionale, Versailles, octobre 1755.
18. AN, Colonies C11 A, vol. 98, fo 449-453, 1752.
19. BL, Eg. Mss. 3458, fo 33 vo, les commissaires anglais à Bedford, Paris, 21 février
1751.
20. Ibid., fo 30 ro, les commissaires à Holderness, Paris, 4 octobre 1751.
21. Ibid., fo 32, les commissaires anglais à Bedford, Paris, 21 février 1751.
22. Ibid.
23. Ibid., fo 10 ro, Mildmay à Holderness, Paris, 28 août 1751.
24. Ibid.
25. AAE, CP, Angleterre 430, fo 203 ro, les commissaires à Puyzieulx, Paris, 8 octobre
1750.
26. BL, Eg. Mss. 3458, fo 29 ro, les commissaires anglais à Bedford, Paris, 23 septembre
1750.
27. L’ouvrage de Hugo Grotius, Mare liberum. De la liberté des mers, paru en 1609, et celui
de John Selden, Mare Clausum, seu De Dominio Maris, publié en 1635, voir BUTLER W. E., «
Grotius and the Law of the Sea », H. BULL, B. KINGBURY et ROBERTS A. (dir.), Hugo Grotius and
International Relations, Oxford, Oxford UP, 1990, p. 209-220.
28. MORIEUX R., Une mer pour deux royaumes. La Manche, frontière franco-anglaise (XVIIe-
XVIIIe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 150-151.
29. LOADES D., England’s Maritime Empire. Sea Power, Commerce and Policy, London,
Longman, 2000, p. 171.
30. AAE, Limites, carton 1, 2/9, Rouillé à Puyzieulx, 19 décembre 1749.
31. MORIEUX R., Une mer pour deux royaumes, op. cit., p. 79.
32. BL, Add. Mss. 32 819, fo 243, Rouillé à Bedford, Versailles, 24 décembre 1750.
33. AAE, CP, Angleterre 430, fos 96-98, Albemarle à Puyzieulx, Compiègne, 22 juin 1750.
34. Ibid., fo 97.
35. AAE, CP, Angleterre 430, fo 99.
36. BL, Eg. Mss. 3458, fo 38 vo, Bedford aux commissaires anglais, Londres, 23 mai 1751.
37. Ibid., fo 7 vo, Mildmay à Holderness, Londres, 28 août 1751.
38. National Archives, SP 78/239, fo 90 vo, « Observations sur la réponse de Mrs. les
commissaires anglais datée du 13 juin 1751 dernier, et remise aux commissaires du roi »,
Paris, 5 août 1751.
39. AAE, CP, Angleterre 433 supplément, fo 163, mémoire envoyé par les commissaires
du roi au duc de Mirepoix, 3 août 1751.
40. Ibid., Angleterre 430, fos 207-210, les commissaires à Puyzieulx, Paris, 11 octobre
1750.
41. Ibid., Angleterre 433 supplément, fo 283, les commissaires à Saint-Contest, 24
octobre 1752.
42. Ibid., Angleterre 430, fo 235, Puyzieulx aux commissaires, 26 novembre 1750.
43. BL, Eg. Mss. 3458, fo 36 vo, les commissaires anglais à Bedford, Paris, 14 avril 1751.
44. Ibid., fo 7 vo, Mildmay à Holderness, Londres, 28 août 1751.
RÉSUMÉS
The Treaty of Aix-la-Chapelle that ended the War of Austrian Succession in 1748 threw
into relief the link between European and colonial issues. It returned the European claims
in North America and in the West Indies to the statu quo ante bellum settled by the Treaty of
Utrecht of 1713. A boundary commission was established to study the claims, to determine
which areas were considered as belonging to the British or to the French Crowns, and to
define clear boundaries separating the colonial dominions. Not only an episode of Anglo-
French rivalry, these inter-war years took place in the middle of the Age of Enlightenment,
which sanctioned the idea of balance of powers.
Intellectual, legal and doctrinal thinking about the European rights claimed or exercised at
sea and abroad on lands under imperial influence had been developed during the peace
commission in Paris (1750-1755), whose aim was to resolve boundary disputes between the
two Crowns’ pretensions to lands also largely occupied by Aboriginal peoples. Important
historical knowledge and juridical arguments were exchanged and discussed between the
French and the British commissioners, which in turn generated new understandings and
doctrinal approaches expressed in various proposals to assert European sovereignty on land
and at sea. More specifically, this article examines the process involving the First Nations of
America in the diplomatic proposals argued from both sides by the Crowns’ agents. Despite
their failure and the outbreak of war in 1756, these negotiations can be seen as attempts to
regulate colonial and maritime disputes through international agreements and as
experiences by both Courts of diplomacy in faraway lands.

AUTEUR
FRANÇOIS TERNAT

Université de Rouen
Troisième partie. Droit et
sauvegarde des acteurs des
relations internationales
L’inviolabilité de l’ambassadeur
et le ius gentium dans une
diplomatie romaine en mutation
(Ve siècle)
Ambassadors’ Immunity and the Ius Gentium in Roman
Diplomacy (Fifth Century AD)

Audrey Becker

Que ce soit pendant la période républicaine ou pendant les


premiers siècles de l’Empire, au fur et à mesure de leurs conquêtes,
les Romains ont toujours envisagé en Occident la diplomatie d’un
point de vue impérialiste 1 . Ils se sont ainsi posés comme les

maîtres d’un jeu diplomatique unilatéral ayant pour seul but la


deditio, c’est-à-dire la soumission, des rois vaincus 2 . Et c’est

dans ce cadre que les juristesconsultes romains ont défini et théorisé


le ius gentium et ses principes qui visaient à régler les conséquences
de la guerre 3 .

Mais à partir de la fin du IVe siècle, la situation politique en


Occident se modifie considérablement avec l’arrivée de peuples
barbares dans l’Empire romain d’Occident qui doit désormais
composer avec des contraintes militaires à ses frontières et sur son
propre territoire 4 . Le passage d’une situation de domination
unilatérale romaine à un fragile équilibre multipolaire avec la
reconnaissance de facto puis de iure de l’indépendance des différents
royaumes barbares va modifier les conditions d’exercice de la
diplomatie : la disparition de leur hégémonie militaire au fur et à
mesure du Ve siècle oblige les Romains à repenser la diplomatie avec
ces groupes barbares, la conclusion de traités, les foedera, devenant
le résultat de négociations dans des situations militaires parfois
désespérées où les Romains n’ont d’autre choix que de tenir compte
de leurs interlocuteurs 5 .

Et cette évolution des rapports de force militaires pose le


problème de l’adaptation et de l’application même des principes du
ius gentium aux nouvelles réalités diplomatiques avec la question
implicite de l’acceptation ou du rejet par les différents
interlocuteurs barbares de ce ius gentium, particulièrement autour de
la question de l’inviolabilité des ambassadeurs et de son respect ou
non par les différents protagonistes romains et barbares au Ve siècle,
ou, pour le dire autrement, du respect de l’immunité juridique des
ambassadeurs à l’épreuve des faits.

Définir le ius gentium


Définir le ius gentium est une véritable gageure. Il faut d’emblée
préciser qu’au sens strict, le ius gentium ne peut pas être considéré
comme un droit international 6 . Tout d’abord,
fondamentalement, la source de tout droit international réside dans
des accords juridiques entre groupes politiques. Certes, il existe dans
l’antiquité des traités conclus par les Empires romains d’Occident et
d’Orient avec d’autres groupes politiques qui règlent, en particulier,
les conséquences des guerres. Mais ces traités, qu’il s’agisse des
deditiones ou des foedera, ne sont pas la source juridique du ius
gentium 7 . Par ailleurs, comme le souligne M. Talamanca, si les

prudentes, ces jurisconsultes professionnels, font bien référence dans


leurs responsa au ius gentium comme source de droit, il n’apparaît
jamais, en revanche, dans les sources normatives du droit romain en
tant que catégorie juridique 8 .

On peut comprendre et définir le ius gentium comme


l’interprétation romaine d’un ensemble de préceptes moraux, de
règles et de coutumes que les jursiconsultes romains supposent
partagés par tous les peuples organisés politiquement de la terre.
C’est du moins ce qui ressort d’un des titres du premier livre du
Digeste 9 :
Omnes populi, qui legibus et moribus reguntur, partim suo proprio, partim communi
omnium honinum iure utuntur : nam quod quisque populus ipse sibi ius constituit, id
ipsius proprium est uocaturque ius ciuile, quasi ius proprium ciuitatis ; quod uero
naturalis ratio inter omnes homines constituit, id apud omnes populos peraeque
custoditur uocaturque ius gentium, quasi quo iure omnes gentes utuntur. Populus itaque
Romanus partium suo proprio, partim communi omnium hominum iure utitur.
« Tous les peuples, qui sont régis par des lois et des règles, utilisent en partie leur
propre droit, en partie le droit commun de tous les hommes ; car ce que chaque
peuple a institué comme son propre droit, est appelé ius ciuile, comme le droit
propre de la cité ; et le droit que la raison naturelle a institué chez tous les
hommes, est observé également chez tous les peuples et est appelé le ius gentium,
comme toutes les gentes utilisent ce droit. Ainsi le peuple Romain utilise en partie
un droit propre et en partie le droit commun de tous les hommes 10 . »

La séparation juridique posée dans cet extrait par Gaius entre la


sphère du ius ciuile et du ius gentium apparaît ici clairement : le ius
ciuile est un droit positif, fondé sur des lois romaines alors que le ius
gentium est un ensemble de coutumes s’appliquant à toutes les gentes
d’après la raison naturelle propre à l’espèce humaine 11 . Mais,

dans les faits, les Romains n’ont aucun moyen d’imposer


juridiquement quelque réciprocité que ce soit dans l’application du
ius gentium. Or cette réciprocité est l’un des fondements des relations
diplomatiques. Et cela d’autant plus que, comme le précise un autre
texte du Digeste :
non dubito, quin foaedari et liberi nobis externi sint, nec inter nos atque eos
postliminium esse.
« il n’y a pas de doute que les peuples alliés et libres ne nous sont pas extérieurs,
et qu’il n’y a pas de postliminium entre eux et nous 12 ».

Or, H. Huntzinger a établi, de façon très convaincante, que


l’application du principe du postliminium commençait précisément là
où s’arrêtait le ius ciuile 13 . Les peuples ayant donc conclu un

traité avec les Romains, qu’il s’agisse d’un foedus ou d’une deditio se
trouvaient donc exclus à la fois du postliminium mais surtout de la
sphère du ius gentium car ils entraient dans celle du ius ciuile, par le
biais du droit pérégrin jusqu’à la Constitutio Antoniniana de 212 apr. J.-
C. Cela signifiait très concrètement que le ius gentium n’était
appliqué, du point de vue romain, qu’avec des communautés
politiques barbares, pas encore soumises ou alliées de Rome,
potentiellement ennemies, auxquelles les Romains ne pouvaient
donc, dans les faits, imposer un principe de réciprocité juridique.
Mais, dans la perspective d’une diplomatie impérialiste unilatérale
qui est celle de l’État républicain ou de la période du Haut-Empire,
on peut s’interroger sur la perception même que les autorités
romaines avaient du ius gentium car, au final, il n’est utilisé par les
Romains comme droit dans leurs relations avec les groupes barbares
que jusqu’à leur victoire, qui fait entrer ces groupes dans le ius ciuile,
c’est-à-dire dans la romanitas.
D’ailleurs, il est intéressant de noter que le seul texte juridique
en notre possession liant la question de l’immunité des
ambassadeurs au ius gentium est un texte de Sextus Pomponius
14 , un juriste du Haut Empire ayant enseigné le droit à Rome au

milieu du IIe siècle, reprenant un responsum d’un juriste républicain,


Quintus Mucius Scaevola 15 , traitant non pas de la protection à

apporter aux ambassadeurs en général mais aux ambassadeurs


étrangers se trouvant à Rome.
Si quis legatum hostium pulsasset, contra ius gentium id commissum esse
existimatur, quia sancti habentur legati. Et ideo si, cum legati apud nos essent gentis
alicuius, bellum cum eis indictum sit, responsum est liberos eos manere : id enim iuri
gentium esse. Itaque eum qui legatum pulsasset Q. Mucius dedi hostibus quorum erant
legati solitus est respondere.
« Celui qui aura agressé un envoyé des ennemis est considéré comme ayant agi
contrairement au ius gentium, car les envoyés sont tenus pour sacrés. C’est
pourquoi alors que des envoyés d’une gens sont chez nous, si la guerre est
déclarée avec eux, il a été répondu qu’ils restent libres. Car c’est le ius gentium qui
s’applique. C’est pourquoi Quintus Mucius répond d’ordinaire que celui qui aurait
agressé un envoyé doit être livré aux ennemis dont ce dernier était l’envoyé
16 . »

Il faut tout d’abord souligner que ce responsum de Quintus Mucius


Scaevola pose juridiquement l’idée que les legati sont inviolables
parce que sancti, c’est-à-dire portant littéralement en eux une part
du divin qui les protège et les met hors de toute atteinte 17 . Cet

aspect sacré des legati trouve son origine dans le rôle du collège des
fetiales dans les affaires diplomatiques de la Rome polythéiste, qu’il
s’agisse de déclarer la guerre ou de conclure un traité. En effet, ces
prêtres n’hésitaient pas, lors des déclarations rituelles de guerre, à
prendre à témoin les dieux, Jupiter et Janus en particulier, de la piété
des Romains dont les guerres trouvaient toujours leur justification
dans le non-respect des principes du ius gentium par les autres cités
auxquelles les fetiales demandaient alors réparation 18 .

L’existence même de ce collège de prêtes est un exemple parmi


beaucoup d’autres qui illustrent parfaitement le lien fondamental et
indissoluble entre religion et vie politique de la cité antique où
hommes et dieux avaient des droits et des devoirs réciproques. Très
concrètement, dans ce système religieux polythéiste, l’ambassadeur
était à la fois l’envoyé des hommes et des dieux de sa cité 19 . Or,

la souillure religieuse était une des peurs les plus importantes à


Rome car elle était censée provoquer mécaniquement la vengeance
des dieux. Et, en ce sens, le respect de l’inviolabilité des
ambassadeurs étrangers était avant tout une mesure de protection
religieuse pour la cité de Rome elle-même, bien plus qu’une volonté
de faciliter les relations diplomatiques, surtout dans la perspective
impérialiste qui est celle des périodes républicaines et du Haut-
Empire. S’en prendre à un legatus était clairement une rupture du ius
gentium et donc de la pax deorum avec les risques que cela impliquait
pour la cité. Dès lors, rendre l’agresseur romain d’un ambassadeur
étranger à la cité à laquelle il appartenait était une mesure visant à
libérer la cité de Rome de toute souillure religieuse. C’est d’ailleurs
ce que Cicéron exprime très clairement dans son Pro Caecina 20 .

A contrario, la prise de Rome par les Gaulois de Brennus en 390 av. J.-
C. est présentée clairement par les sources comme une sanction
divine après que Fabius Ambustus a pris les armes avec les gens de sa
suite contre les Gaulois alors qu’il était reçu comme ambassadeur
romain. Brennus demanda son extradition, ce qu’accepta et ordonna
le collège des fetiales mais fut refusé par le peuple auquel Fabius en
avait appelé par la procédure de la prouocatio ad populum 21 . Peu

après, Brennus prenait la ville et l’incendiait, ce qui fut compris


comme la conséquence du non-respect par la cité de Rome du ius
gentium 22 . Mais de tels exemples sont rares et la sacrosainteté

des ambassadeurs semble avoir été généralement respectée par les


Romains 23 .

Il faut également préciser que Sextus Pomponius n’envisage pas


l’inviolabilité des legati dans l’absolu mais uniquement pour ce qui
concerne les legati hostium, les envoyés des ennemis. Deux autres
titres du Digeste, l’un de Pomponius l’autre d’Ulpien 24 ,

expliquent très clairement qui est considéré comme hostes par les
Romains :
Hostes hi sunt, quin obis aut quibus nos publice bellum decreuinmus : ceteri latrones
aut praedones sunt.
« Les ennemis sont ceux qui nous ont officiellement déclaré la guerre ou à qui
nous l’avons officiellement déclarée. Les autres sont des bandits ou des pillards
25 . »
Hostes sunt, quibus bellum publice populus Romanus decreuit uel ipsi populo Romano :
ceteri latrunculi uel praedones appellantur.
« Les ennemis sont ceux auxquels le peuple Romain a déclaré la guerre
officiellement ou ceux qui ont déclaré la guerre au peuple Romain de la sorte. Les
autres sont appelés brigands ou pillards 26 . »

Il faut donc que la guerre ait été déclarée. En réalité, cette


question de l’inviolabilité des ambassadeurs telle qu’elle est posée
par Sextus Pomponius n’est pas envisagée en elle-même mais comme
une exception à un droit posé par le ius gentium et évoqué à
différentes reprises dans le Digeste ou le Code Justinien, celui de faire
des captifs de guerre 27 . Et cela pose bien le rapport existant

pour les Romains entre guerre et diplomatie dans le cadre du ius


gentium : la diplomatie est clairement subordonnée à la guerre et n’a
pas d’existence en dehors de la guerre, qu’il s’agisse de la déclarer ou
de la conclure par un traité.
Jusqu’au IVe siècle, la réciprocité supposée par les Romains du ius
gentium s’inscrit dans le cadre d’un empire-monde, où Rome mène
une politique impérialiste. Schématiquement, une fois la guerre
déclarée, les ennemis sont vaincus et se soumettent dans le cadre de
traités que les vaincus sont bien obligés d’accepter en envoyant une
ambassade. Et, dans ce cadre, le ius gentium n’est au final qu’une
étape transitoire avant l’intégration des gentes dans le droit pérégrin
puis, après la Constitutio Antoniniana de Caracalla en 212 ap. J.-C., dans
le ius ciuile qui tend alors à devenir la norme juridique 28 .

Mais, à la fin du IVe siècle et durant tout le Ve siècle, la situation


militaire et politique évolue considérablement avec une remise en
cause de la suprématie romaine aussi bien sur le sol même de
l’empire romain d’occident qu’à ses frontières. Dès lors, la question
de la réciprocité du ius gentium concernant l’inviolabilité des
ambassadeurs va se poser différemment aux Romains, dans un
contexte où l’activité diplomatique s’émancipe peu à peu de l’activité
militaire 29 . En effet, aussi bien l’Empire romain d’Occident que

d’Orient sont eux-mêmes régulièrement obligés d’envoyer durant


tout le Ve siècle des ambassadeurs pour tenter d’éviter des
affrontements militaires qu’ils ne sont plus du tout certains de
gagner, même si prévaut encore dans les textes émis par les services
juridiques des Palais une attitude de déni, au moins jusqu’au milieu
du Ve siècle, face à la disparition de la position hégémonique des
empires romains d’orient et d’Occident. C’est ainsi qu’en 442 apr. J. -
C., les juristes de l’empereur d’Occident Valentinien III, alors que la
défaite des Romains face à Genséric qui a conquis toute l’Afrique
romaine est patente, précisent, après la conclusion du traité avec le
roi vandale, que les mesures décidées ne resteront valables que
jusqu’au jour où la patria retrouvera ses droits 30 .

Ceci étant, aussi important soit le déni idéologique de toute


situation de défaite, dans les faits, le problème de la réciprocité de
l’immunité des ambassadeurs se pose désormais réellement car il ne
s’agit plus tant de s’assurer que les ambassadeurs étrangers soient
bien traités dans l’Empire que d’essayer de préserver l’inviolabilité
des ambassadeurs romains envoyés auprès des rois barbares. Et
comment imposer des notions juridiques romaines héritées du ius
gentium à des peuples barbares dans une période où, de conflits
militaires en conflits, le rapport de forces s’inverse progressivement
?

Le ius gentium et l’inviolabilité de


l’ambassadeur au Ve siècle
Pour se pencher sur la question de l’application de l’immunité
des ambassadeurs, malheureusement, comme souvent pour
l’Antiquité tardive, et particulièrement pour le Ve siècle, les sources
sont peu nombreuses.
En Orient, le premier témoignage du respect par un roi barbare
du ius gentium concerne les suites de la conclusion du traité de paix
de 448 apr. J.-C. entre l’empereur romain d’Orient Théodose II et le
roi hun Attila qui prévoyait le versement d’un tribut par l’Empire
d’Orient à Attila ainsi que le retour de fugitifs huns réfugiés sur le sol
de l’Empire d’Orient 31 . Dans les mois qui suivent la conclusion

de ce traité, Attila envoie à Constantinople une ambassade pour


réclamer l’application des clauses du traité et en particulier le retour
des transfuges huns 32 . En réponse à l’ambassade d’Attila,

l’empereur Théodose II décide d’envoyer, à son tour, une délégation


à laquelle va participer en tant qu’ami de l’ambassadeur et à titre
informel Priscus de Pannonie qui en fait un récit extrêmement
précis 33 . Lorsque l’ambassade romaine est enfin reçue par le roi

hun, Attila s’emporte contre Vigilas, l’interprète de l’ambassadeur


romain, déjà présent lors de la conclusion du traité.
Τοῦ δὲ φήσαντος ὡς ἐκ τοῦ Σκυθικοῦ γένους παρὰ Ῥωμαίοις οὐκ
εἴη φυγάς, τοὺς γὰρ ὄντας ἐκδεδόσθαι, χαλεπήνας μᾶλλον καὶ αὐτῷ
πλεῖστα λοιδορησάμενος μετὰ βοῆς ἔλεγεν ὡς αὐτὸν
ἀνασκολοπίσας πρὸς βορὰν οἰωνοῖς ἐδεδώκει ἄν, εἰ μή γε τῷ τῆς
πρεσβείας θεσμῷ λυμαίνεσθαι ἐδόκει, καὶ ταύτην αὐτῷ ἐπὶ τῇ
ἀναιδείᾳ καὶ τῇ τῶν λόγων ἰταμότητι ἐπιθεῖναι δίκην.
« Quand il [Vigilas] répondit qu’il n’y avait pas un seul fugitif de la race des
Scythes auprès des Romains car tous ceux qui s’y trouvaient lui avaient été livrés,
[Attila] se fâcha encore davantage et l’insulta violemment, criant qu’il l’aurait
empalé et donné comme nourriture aux oiseaux s’il ne lui avait pas semblé violer
les lois sacrées des ambassadeurs, le punissant de cette façon pour l’impudence
et l’effronterie de ses propos 34 . »

L’expression grecque utilisée par Priscus rend exactement le


latin ius gentium. Et même s’il s’agit d’une traduction de ce que dit
Attila, qui ne s’exprime pas en grec, elle ne laisse aucun doute sur le
fait, que, pour Priscus, le roi hun entend respecter un principe
d’inviolabilité des ambassadeurs qui, a minima, se rapproche du ius
gentium ou qui est tout simplement le ius gentium. De la même façon,
un autre historien de la première moitié du VIe siècle, Procope de
Césarée rapporte que le roi ostrogoth Théodat, en réponse aux
reproches que lui font les ambassadeurs envoyés par l’empereur
d’Orient Justinien à Ravenne entre 534 et 535 apr. J.-C., menace
quasi-explicitement les ambassadeurs. Et, pour justifier une
éventuelle sanction contre les ambassadeurs, Théodat n’hésite pas à
se situer sur le plan juridique : tout en respectant le principe de
l’immunité des ambassadeurs 35 , il rappelle aux ambassadeurs

qu’il existe deux situations où il est « légitime » ou « conforme à la


justice » (ἐνδιìκως) de tuer un ambassadeur : s’il injurie le roi ou
s’il commet un adultère. S’il se rend coupable de l’un ou l’autre de
ces délits, l’ambassadeur n’est plus protégé par le θεσμός c’est-à-
dire par une loi d’essence divine pour relever alors de la justice
humaine, la διìκη.
Dans le cas de ces deux rois, il est tout à fait remarquable que
l’un, Attila, justifie son attitude par le respect d’un principe juridique
et que l’autre, Théodat, fasse un rappel de ce principe aux
ambassadeurs romains. Il est malheureusement tout à fait
impossible, faute de source, de déterminer si les Huns ou les
Ostrogoths avant d’être en contact avec l’Empire romain avaient
appliqué et pensé l’inviolabilité des ambassadeurs de la manière
dont les juristes romains la formulent dans le ius gentium, mais il
s’agit là d’indices montrant au moins qu’un droit proche du ius
gentium est invoqué par des rois barbares autour de cette question de
l’inviolabilité au milieu du Ve siècle puis au VIe siècle 36 .

En Occident, la question se pose différemment. En effet, à notre


connaissance, aucune source n’évoque le respect de l’inviolabilité de
l’ambassadeur comme conséquence du ius gentium avant la fin du Ve
siècle. Mais cela ne signifie pas, pour autant, que le ius gentium ne
s’applique pas pendant cette période.
D’abord, même si l’argument a silentio est à manipuler avec
beaucoup de précaution, force est de constater que malgré une
activité diplomatique de plus en plus régulière au Ve siècle, les
sources romaines, pourtant toujours très promptes à dénoncer le
non-respect des règles juridiques par leurs interlocuteurs, ne
rapportent qu’un seul cas de remise en cause grave de l’inviolabilité
d’un ambassadeur 37 . Certes, il ne s’agit pas d’avoir une vision

angélique de la diplomatie de l’époque mais le fait est que si dans les


relations avec l’Empire romain d’Orient, on constate que les
ambassadeurs sont régulièrement retenus plus longtemps que
nécessaire dans une cour ou que d’autres sont parfois victimes de
menaces 38 , à l’exception, certes notable, de Censorius, rien de

tel n’est rapporté par les sources en Occident au Ve siècle.


Pour expliquer cette situation, on ne peut, évidemment, pas
totalement écarter un hasard lié à la transmission des sources et à la
nature de celles qui nous sont parvenues. Mais le choix même des
ambassadeurs est probablement également un facteur déterminant.
En effet, de façon très pragmatique, les autorités provinciales
romaines ont choisi elles-mêmes, dans une période de retrait
progressif du pouvoir impérial, les hommes qui étaient le mieux à
même de mener à bien des négociations avec les nouveaux pouvoirs
barbares. Et, de ce point de vue, les évêques vont, durant cette
période, s’affirmer comme des interlocuteurs diplomatiques
relativement efficaces, qu’il s’agisse d’éviter à leur cité d’être pillée
ou de racheter des captifs de guerre 39 . Pour assurer leur

sauvegarde lorsqu’ils se rendent en ambassade auprès de rois


barbares, ils n’hésitent pas à se présenter comme des hommes
d’église sans aucune légitimité temporelle. Mieux que cela, les
évêques sortent volontairement du cadre juridique du ius gentium
lorsqu’ils sont amenés à négocier avec un roi barbare, en appelant
généralement non pas à l’application du droit des gentes mais à la
mansuétude ou à la miséricorde de leurs interlocuteurs. C’est
exactement sur ce registre que jouent, avec plus ou moins de
bonheur, les évêques lorsqu’ils vont à la rencontre d’Attila pour le
supplier de ne pas ravager leur cité 40 ou encore Germanus

d’Auxerre lorsqu’il supplie le roi alain Goar d’épargner les


provinciaux d’Armorique 41 . Dans certains cas, en particulier

lorsqu’il s’agit de racheter des captifs, les évêques rencontrent


régulièrement les rois barbares 42 . D’ailleurs, plus
généralement, la connaissance personnelle des rois barbares est sans
conteste un critère important lors du choix des ambassadeurs dans
une période où la diplomatie est avant tout affaire de relations entre
deux individus bien plus qu’entre deux États 43 . Deux exemples

illustrent l’importance de ces liens personnels lors du choix d’un


ambassadeur. À la mort d’Honorius, l’usurpateur Jean choisit
d’envoyer à Attila, pour lui demander une aide militaire, son cura
palatii Aetius car ce dernier connaissait Attila après avoir été otage à
la cour des rois huns 44 . En 455 ap. J.-C., lorsque l’éphémère

empereur de Ravenne Pétrone Maxime 45 cherche, lui, à obtenir

l’alliance du roi wisigoth Théodoric II contre Attila, il choisit


d’envoyer à la cour de Toulouse Avitus, un aristocrate gallo-romain,
qui a été le précepteur du jeune roi wisigoth en même temps qu’un
ami personnel de son père Théodoric Ier 46 . Il faut d’ailleurs

souligner l’importance diplomatique des réseaux que construisent


les anciennes aristocraties provinciales entre les différentes cours où
elles passent progressivement au service des rois barbares. En effet,
les aristocrates, pour conserver leur pouvoir politique, adoptent une
attitude très pragmatique en réussissant à faire de la culture latine
un moyen d’affirmation politique au service des nouveaux maîtres
barbares de l’Empire. Cette culture latine que les élites
aristocratiques se chargent de leur transmettre, devient alors, pour
les rois barbares, un moyen supplémentaire d’assoir leur légitimité
47 . Dans le même temps, les réseaux romano-romains à l’œuvre

entre les aristocrates des différentes cours barbares deviennent un


moyen efficace de la diplomatie romano-barbare puis barbaro-
barbare et expliquent probablement en grande partie le respect
global de l’inviolabilité des ambassadeurs pendant le Ve siècle. Cette
question ne réapparaît qu’à la toute fin du Ve siècle et au début du
VIe siècle pour faire l’objet d’un traitement juridique normatif lors
de la mise par écrit des lois propres à chaque royaume barbare où la
symbiose s’est réalisée entre les anciennes aristocraties provinciales
romaines et barbares 48 .

C’est le cas dans la loi 38 de la lex burgundionum qui date de la fin


du Ve siècle ou du début du VIe siècle, ce qui en fait probablement la
plus ancienne loi normative concernant la prise en charge des
ambassadeurs étrangers 49 .
De hospitalitate legatis extranearum gentium et itinerantibus non neganda 1.
Quicumque hospiti uenienti tectum aut focum negauerit, trium solidorum inlatione
multetur. 2. Si conuiua regis est, VI solidos multae nomine soluat. 3. De legatis uero
extranearum gentium, ut dictum est, id uolumus custodiri : ut ubicumque eos mansio
contulerit, unum porcum aut unum ueruecem praesumendi habeant facultatem. Et qui
fieri prohibuerit, VI solidos multae nomine cogatur exsoluere. 4. Quod si datum legatis
fuerit, ei qui dedit ab his, qui intra terminum uillae ipsius commanent, compensetur. 5.
Hiemis autem tempore si quid legatus foeni aut ordei praesumpserit, similiter a
consistentibus intra terminum uillae ipsius, tam Burgundionibus quam Romanis, sine
contradictione aliqua conferatur. Quod tamen a maioribus personis praecipimus
custodiri.
« Du devoir de ne pas refuser d’hospitalité aux envoyés des peuples étrangers et
aux voyageurs. 1. Celui qui refuse un toit et un foyer à un hôte de passage devra
payer une amende de trois sous. 2. S’il s’agit d’un invité du roi, il paiera une
amende de six sous. 3. Pour les envoyés des gentes étrangères, comme on l’a dit,
nous voulons que ceci soit observé : partout où une demeure les reçoit, ils auront
le droit de prélever un porc ou un mouton. Et celui qui le leur aura interdit,
devra payer une amende de six sous. 4. Ce qui aura été donné aux envoyés devra
être compensé à celui qui a donné par tous ceux qui habitent dans les limites du
domaine. 5. De la même façon, si pendant l’hiver un envoyé a prélevé du foin ou
de l’orge, cela lui sera fourni sans aucune objection par tous ceux qui sont établis
dans les limites du domaine, qu’ils soient burgondes ou romains 50 . »

Il faut tout d’abord souligner la reconnaissance du statut


particulier des envoyés des gentes extranearum – l’amende encourue
en cas de refus de leur offrir l’hospitalité est la même que celle
prévue pour les invités du roi – qui accompagne cette première
traduction des coutumes du ius gentium dans le droit positif d’un
État. Ensuite, clairement, la prise en charge de ces hommes incombe,
dans une large mesure, à la population du royaume burgonde. Le fait
qu’il a fallu fixer par écrit le cadre juridique de cette obligation
coutumière et ses limites laisse supposer, d’une part, qu’il s’agissait
d’une charge lourde qu’on rechignait à remplir et, d’autre part, qu’il
y avait probablement des abus de la part des envoyés étrangers qui
se rendaient chez les rois burgondes. Il faut dire que si les
formulaires émanant aussi bien de la chancellerie du roi ostrogoth
Théodoric que, plus tardivement, de la chancellerie mérovingienne
sont prévus généralement pour accréditer deux ambassadeurs
51 , la taille même des délégations pouvaient être tout à fait

conséquente et variait d’une dizaine de personnes à plusieurs


milliers 52 . Légiférer sur la prise en charge de telles délégations

devenait donc une nécessité très concrète accompagnant l’évolution


de l’activité diplomatique qui s’émancipait, en très grande partie, de
l’activité militaire pour devenir un moyen au service des royaumes
barbares de démonstration et de mise en scène de leur puissance
politique. Cela témoignait ainsi d’une normalisation des échanges
diplomatiques avec une pleine reconnaissance du statut
d’ambassadeur 53 . De façon finalement très pragmatique,

inscrire l’obligation coutumière posée par le ius gentium de prise en


charge des ambassadeurs étrangers dans leur propre droit était une
façon de reconnaître juridiquement la particularité du statut
d’ambassadeur et de rassurer ainsi ces éventuels partenaires
diplomatiques quant à la réciprocité du respect de l’inviolabilité
posée par le ius gentium 54 .

En même temps que cette transcription dans les droits propres


aux différents royaumes, le ius gentium réapparaît au début du VIIe
dans l’Espagne wisigothique sous la plume de l’évêque Isidore de
Séville qui, dans le livre V de ses Étymologies, De legibus et temporibus,
reprend la définition posée par les juristeconsultes romains.
Ius gentium est sedium occupatio, aedificatio, munitio, bella, captiuitates,
seruitutes, postliminia, foedera pacis, indutiae, legatorum non uiolandorum religio,
conubia inter alienigenas prohibita. Et inde ius gentium, quia eo iure omnes fere gentes
utuntur.
« Le ius gentium est l’occupation des demeures, la construction, la fortification,
les guerres, les captivités, les servitudes, les postliminia, les traités de paix, les
trêves, le respect de la règle consistant à ne pas violenter les envoyés,
l’interdiction des mariages entre étrangers. De là on dit le ius gentium, car
presque toutes les gentes sont régis par ce droit 55 . »

Isidore de Séville ne postule plus l’universalité du ius gentium


mais écrit bien que presque toutes les gentes, omnes fere gentes, sont
régies par ce droit. Peut-être faut-il comprendre ce « presque »
comme une limitation à celles qui mettent en application le principe
de réciprocité qu’il est maintenant possible d’évaluer dans les faits et
en droit, c’est-à-dire les gentes qui sont, du point de vue de l’évêque
de Séville, civilisées.

Pour conclure, il faut tout d’abord revenir sur la difficulté à saisir


le ius gentium qui ne relève pas d’un droit écrit et qu’il faut plutôt
considérer comme un ensemble d’obligations coutumières non
écrites. Le ius gentium n’est, dès lors, évoqué pour ce qui concerne
l’inviolabilité de l’ambassadeur, que lorsqu’il est remis en cause. D’où
la nécessité de déceler dans les faits, en particulier chez les
historiens antiques, des indices de pratiques qui se conforment ou
non à cet ensemble de règles, explicitement ou implicitement.
Ensuite, il convient de souligner que, même si les sources sont rares,
celles qui nous sont parvenues vont toutes dans le même sens, celui
de l’existence d’un principe, au moins théorique à défaut d’être
toujours appliqué dans les faits, posant le respect de l’inviolabilité
des ambassadeurs chez les peuples barbares auxquels les Empire
romains d’Orient et d’Occident sont confrontés. Est-ce à dire que ces
peuples auraient repris à leur compte un concept romain ? Pas
nécessairement car les Romains n’ont pas inventé les principes du
ius gentium. En revanche, ils ont donné un nom à cet ensemble de
règles coutumières, non écrites, déjà invoquées dans les plus anciens
documents diplomatiques qui nous sont parvenus, qu’il s’agisse du
corpus des lettres diplomatiques du pharaon Akhenaton au XIVe
siècle av. J.-C. ou de la correspondance diplomatique du dernier roi
de Mari Zimri-Lim au XVIIIe siècle av. J.-C. Ces documents
témoignent, par ailleurs, que, dès ces époques lointaines et jusqu’au
Ve siècle apr. J.-C., si l’existence de règles particulières s’appliquant
aux ambassadeurs était admise universellement, les usages eux-
mêmes pouvaient varier d’un royaume à l’autre et pouvaient
provoquer des tensions diplomatiques 56 . À cet égard, il faut

souligner le rôle des aristocraties provinciales qui gravitent dans les


cours royales dès le milieu du Ve siècle et qui ont accompagné la
transformation des groupes barbares en États en leur apportant, en
particulier, leurs compétences juridiques. Elles ont ainsi permis que
le ius gentium, bien après la disparition de l’Empire romain, continue
à être invoqué comme un principe juridique commun et fondant,
entre autres, l’inviolabilité des ambassadeurs dans une Europe où,
dès le VIe siècle, les rivalités entre des États maintenant constitués
remettent le sujet au cœur des problèmes diplomatiques.
NOTES
1. Je remercie les organisateurs de ce colloque, pour leur invitation à participer à cette
belle rencontre nantaise. Les abréviations des sources suivent celles de HORNBLOWER S.,
SPAWFORTH A. (éd.), Oxford Classical Dictionnary, Oxford, Oxford University Press, 2012 ou à
défaut celles de MARTINDALE J. R., The Prosopography in the Later Roman Empire, vol. II : 395-527,
Cambridge, Cambridge University Press, 1980.
2. Sur la deditio, CHAUVOT A., Opinions romaines face aux barbares au IVe siècle apr. J.-C.,
Paris, De Boccard, Coll. de l’université des sciences humaines de Strasbourg, « Études
d’archéologie et d’histoire ancienne », 1988, p. 260-261 ; LEMOSSE M., « Deditio (Droit romain)
», J. LECLANT (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, 2005, p. 636 ; sur la différence entre
deditio et foedus, MODÉRAN Y., « L’établissement de barbares sur le territoire romain à
l’époque impériale », C. MOATTI (dir.), La mobilité des personnes en Méditerranée de l’Antiquité à
l’Époque moderne : procédures de contrôle et documents d’identification, Paris, EFR, 2004, p. 337-
397.
3. Sur le ius gentium, KASER M., Ius gentium, Köln-Weimar-Wien, Verlag Böhlau, 1993 ;
TALAMANCA M., « Ius gentium da Hadriano ai Severi », E. DOVERE (dir.), La codificazione del diritto
dall’antico al moderno, incontri di studio : Napoli, gennaio-novembre 1996, Napoli, Pubblicazioni
del Dipartimento di diritto romano e storia della scienza romanistica dell’Università degli
studi di Napoli Federico II, 1998, p. 191-228.
4. Pour une présentation générale de l’Antiquité tardive, on se reportera aux différents
chapitres de JOHNSON S. F. (ed.), The Oxford Handbook of late Antiquity, Oxford, Oxford
University Press, 2012, ainsi qu’à MITCHELL S., A History of the Later Roman Empire ad 284-641,
Oxford, Blackwell Publishing, Blackwell History of the Ancient World, 2007 et LEE A. D., From
Rome to Byzance AD 363 to 565, The Transformation of Ancient Rome, Edinburgh, Edinburgh
University Press, 2013.
5. Sur la diplomatie de l’Empire romain tardif, BECKER A., Les relations diplomatiques
romano-barbares en Occident. Acteurs, fonctions, modalité, Paris, De Boccard, Collection de
l’université de Strasbourg, « Études d’archéologie et d’histoire ancienne », 2013 ; NECHAEVA
E., Embassies. Negotiations, Gifts. Systems of East Roman Diplomacy in Late Antiquity, Stuttgart,
Franz Steiner Verlag, Alte Geschichte, Geographica Historica, 2014.
6. Certes, depuis au moins le début du XXe siècle, l’expression est régulièrement
utilisée en français comme en anglais. On peut ainsi citer PHILIPSSON C., The international law
and custom of Ancient Greece and Rome, Londres, MacMillan, 1911, LEMOSSE C., Le régime des
relations internationales dans le Haut Empire, Sirey, Paris, 1967 ou plus récemment Bederman
D. J., International Law in Antiquity, Cambridge, Cambridge University Press, 2001. La
traduction allemande Völkerrecht est plus proche du sens originel de cette expression latine
car elle évite l’anachronisme consistant à utiliser par commodité le terme « international »
pour l’Antiquité.
7. Sur ces questions, HUNTZINGER H., La captivité de guerre en Occident dans l’Antiquité
tardive (378-507), thèse de doctorat inédite soutenue à l’université de Strasbourg, 2009, p. 94-
95.
8. TALAMANCA M., op. cit., p. 192.
9. Le Digeste est une compilation juridique décidée par l’empereur Justinien et
promulguée le 16 décembre 533. Il rassemble des textes de juristes romains depuis la
période républicaine. On y trouve, entre autres, des extraits des œuvres de Papinien, Paul,
Ulpien, Modestinus et Gaius. Pour une présentation du Digeste, HONORÉ T., Justinian’s Digest.
Character and Compilation, Oxford, Oxford University Press, 2010.
10. Dig. 1,1,9. (Digeste, éd. Th. MOMMSEN, P. KRÜGER, Berlin, 1870). Cf. également Cicéron,
de Officiis, 3, 17, 69 (Marcus Tullius Cicero, Des devoirs, 2 vol. , éd. et trad. M. TESTARD, Paris,
CUF, 1965) qui développe déjà la même vision du ius gentium. Sur le ius ciuile et le ius gentium
dans l’œuvre de Cicéron, KASER M., op. cit., p. 14-20.
11. Sur Gaius, HUMBERT M., « Gaius », J. Leclant, op. cit., p. 950 ; Honoré A. M., Gaius,
Oxford, Clarendon Press, 1962. Sur le ius ciuile et le ius gentium chez Gaius, cf. KASER M., op.
cit., p. 20-22.
12. Dig. 49, 15, 7, 2.
13. HUNTZINGER H., op. cit., p. 62-64 montre que le postliminium ne s’applique que pour les
individus qui ont été capturés par d’autres individus en dehors de la sphère du ius ciuile. Sur
le postliminium, cf. également MAFFI A., Ricerche sul postliminium, Milan, Giuffrè, 1992.
14. Sur Sextus Pomponius, NÖRR D., « Pomponius oder “Zum Geschichtsverständnis der
römischen Juristen” », ANRW, II, 15, 1976, p. 497-604.
15. Sur Quintus Mucius Scaevola, BADIAN E., HONORÉ T., « Quintus Mucius Scaevola », S.
HORNBLOWER, A. SPAWFORT (éd.), Oxford Classical Dictionnary, Oxford, Oxford University Press,
20053, p. 429.
16. Dig. 50, 7, 18 (Pomponius). Le choix a été fait ici de traduire legatus par « envoyé ».
En effet, legatus désigne dans les sources latines impériales des hommes porteurs d’une
délégation de pouvoir impériale sans que le terme lui-même ne permette de préjuger de
l’importance de cette délégation de pouvoir. Il peut donc aussi bien qualifier de simples
courriers, des messagers, des interprètes, ou de véritables négociateurs. Dans tous les cas,
cette délégation de pouvoir, même a minima, suffisait à placer ces hommes sous la
protection du ius gentium. Sur cette question, BECKER A., « La délégation de pouvoir dans la
diplomatie romano-barbare au Ve siècle », A. BÉRENGER, F. LACHAUD (dir.), Hiérarchie des
pouvoirs, délégation de pouvoir et responsabilité des administrateurs dans l’Antiquité et au Moyen-
Âge, Metz, CRULH, 2012, p. 31-50.
17. On trouve cette idée de la sacrosainteté des legati chez de nombreux historiens
antiques. Par exemple, T. L. 39, 25,10 : iam ne a legatis quidem, qui iure gentium sancti sint,
violandis abstinere… « Désormais, il n’hésitait même plus à porter une main sacrilège sur des
ambassadeurs qui, selon le ius gentium sont sacrés… » (Tite Live, Histoire romaine, t. XXIX,
livre XXXIX, éd. et trad. A.-M. ADAM, Paris, CUF, 1994) ; Tac. Hist. 3, 80, 2 : sacrum etiam inter
exteras gentes legatorum ius « le droit des ambassadeurs, sacré même chez les gentes
étrangères » (Tacite, Histoires, livres II-III, éd. et trad. H. Le BONNIEC, Paris, CUF, 1989) ; Tac.
Ann. 1, 42, 3 : hostium quoque ius et sacra legationis et fas gentium rupistis. « ce qui fait la loi
même pour l’ennemi, le caractère sacré d’une députation, le fas gentium, vous avez tout violé
» (Tacite, Annales, livres I-III, éd. et trad. P. WUILLEUMIER, Paris, CUF, 1974). Sur le sens des
termes sacer et sanctus, ERNOUT A., MEILLET A., Dictionnaire étymologique de la langue latine.
Histoire des mots, Paris, Librairie C. Klincksieck, 19604, p. 585-587.
18. T. L., 1, 32, 6-14. Sur le ius fetiale, SAULNIER C., « Le rôle des prêtres fétiaux et
l’application du ius fetiale à Rome », Revue historique du droit français et étranger, no 58, 1980,
p. 171-199 ; RUPKE J., Domi Militiae : die religiöse Konstruktion des Krieges in Rom, Stuttgart,
Franz Steiner Verlag, 1990, p. 97-117.
19. Cet aspect sacré de la fonction d’ambassadeur se retrouve dans la mythologie
gréco-romaine elle-même : en même temps qu’il est le messager de Zeus, Hermès est
également le dieu du langage et de la diplomatie.
20. Cic. Pro Caecina XXXIV, 98: Vt religione ciuitas soluatur ciuis Romanus deditur …. « C’est
pour libérer l’État d’un engagement solennel qu’on livre un citoyen romain… » (Cicéron,
Discours, t. 7, éd. et trad. H. DE LA VILLE DE MIRMONT, P. WUILLEUMIER, Paris, CUF, 1950).
21. Sur les aspects juridiques de la prouocatio ad populum, Humbert M., Institutions
politiques et sociales de l’antiquité, Paris, Dalloz, 19945, p. 208-210.
22. Plut. Vit. Num. 12, 7 (Plutarque, Vies, t. 1, éd. et trad. R. Flacelière, É CHAMBRY, M.
JUNEAUX, Paris, CUF, 1993) ; T. L., 5, 36.
23. BEDERMAN D. J., op. cit., p. 114-118.
24. Sur Ulpien, HONORÉ T., Ulpian. Pioneer of Human Rights, Oxford, Oxford University
Press, 20022.
25. Dig. 50, 16, 118 (Pomponius).
26. Dig. 49, 15, 24 (Ulpien).
27. Sur la captivité de guerre, en dernier lieu HUNTZINGER H., op. cit.
28. La Constitutio Antoniniana est le nom donné à un édit de l’empereur Caracalla pris en
212 apr. J.-C. accordant la citoyenneté romaine à toutes les personnes libres résidant dans
l’empire. Dig. 1, 5, 17 (Ulpien) ; Cass. Dio 78, 9.
29. Sur l’évolution du rapport entre diplomatie et guerre, cf. BECKER A., Les relations
diplomatiques, op. cit., p. 53-82.
30. Nov. Valent. 12, 2.
31. Sur ce traité, Prisc. fr. 11, 1 (Priscus, Fragmenta, éd. et trad. angl. R. C. BLOCKLEY, The
Fragmentary Classicising Historians of the Later Roman Empire, 2. vol. , Liverpool, ARCA, 1981-
1983). Concernant l’image véhiculée par les sources chrétiennes d’un Attila archétype du
souverain violent, cruel et destructeur et la récupération politique de ce motif tout au long
de l’histoire de l’Europe, ROUCHE M., Attila. La violence nomade, Paris, Fayard, 2009, p. 354-386.
32. Sur l’importance de cette question pour Attila, cf. la communication de Ekaterina
Nechaeva dans ce volume, p. 223-241.
33. Priscus est notre principale source sur les relations diplomatiques romano-
hunniques. BALDWIN B., « Priscus of Panium », Byzantion, no 50, 1980, p. 18-61.
34. Prisc. fr. 11, 2.
35. Procop. Goth. 1, 7, 14-15: ΣεμνοÌν μεÌν τοÌ χρῆμα τῶν πρεìσβεων καιÌ
ἀìλλως ἔντιμον καθεìστηκεν ἐς παÌντας ἀνθρωìπους… « Chez toutes les nations, la
fonction auguste d’une ambassade doit être respectée » (The Gothic War, vol. III, books I-II,
éd. B. G. TEUBNER, trad. angl. H. B. DEWING, Cambridge-Londres, Loeb, 1919).
36. ius gentium

ius gentium

Histoire nouvelle
PASCHOUD
ius gentium
MARTINDALE op. cit.,
37. Il s’agit, en 435, de Censorius, l’ambassadeur envoyé par le général Aetius auprès du
roi suève Herméric. Il est capturé sur le chemin du retour par Réchila, le fils du roi puis,
après une captivité de sept ans, est finalement assassiné. Sur cette captivité, Hyd. Lem. 98 et
100 (Hydace, Chronique, éd. et trad. A. TRANOY, Paris, Sources Chrétiennes, 1974) ; BECKER A.,
Les relations diplomatiques, op. cit., p. 146-147.
38.
fr.
Fragmenta BLOCKLEY The History of
Menander the Guardman

fr.
NECHAEVA Embassies…, op. cit.,
39. Sur le rôle des évêques dans le rachat des captifs, HUNTZINGER, op. cit., p. 397-414.
40. Sur la démarche d’Aignan d’Orléans, Vita Anian. 9 (Vita Aniani episcopi Aurelianensis,
éd. B. KRUSCH, MGH SRM 3, Hannover, 1896, p. 104-117) ; de Lupus de Troyes, Vita Lup. 3 (Vita
Lupi episcopi Trecensis, éd. B. KRUSCH, MGH SRM 3, Hannover, 1896, p. 117-124) ; de Léon de
Rome, Prosper Tiro 1367 (Prosper Tiro, Epitoma Chronicorum, éd. T. MOMMSEN, MGH AA IX, 2,
Berlin, 1892, p. 341-499) ; Jord. Get. 42, 223 (Jordanes, Getica, éd. T. MOMMSEN, MGH AA V, 1,
Berlin, 1882, p. 53-166). Sur le rôle des évêques dans la diplomatie romano-barbares, BECKER
A., « Les évêques et la diplomatie romano-barbare en Gaule au Ve siècle », M. GAILLARD (dir.),
L’empreinte chrétienne en Gaule du IVe au IXe siècle, Turnhout, Brepols, 2014, p. 45-59.
41. Const. Vita Germ. 6, 28 (Constance de Lyon, Vie de saint Germain d’Auxerre, éd. et trad.
R. BORIUS, Paris, Sources Chrétiennes, 1965).
42. C’est par exemple le cas d’Épiphane de Pavie face au roi burgonde Gondebaud. Sur
les différentes démarches diplomatiques d’Épiphane de Pavie, GILLETT A., Envoys and Political
communication in the Late Antique West, 411-533, Cambridge, Cambridge University Press, 2003,
p. 148-171.
43. Contra SCHULZ R., Die Entwicklung des römischen Völkerrechts im vierten und funften
Jahrhundert n. Chr., Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1993, p. 21-27 pour qui les traités entre
pouvoirs romains et barbares aux IVe et Ve siècles sont conclus entre des États et non pas
entre des individus. Il faut souligner la parenté historiographique entre l’approche
juridique de Raimund Schulz et celle de Jochen Bleicken. BLEICKEN J., Verfassungs-und
Sozialgeschichte des Römischen Kaiserreiches, Paderborn, F. Schöningh Verlag, 1981. Pour une
remise en cause de cette approche, WOLFRAM H., Das Reich und die Germanen. Zwischen Antike
und Mittelalter, Berlin, Siedler, 1991 ; BECKER A., Les relations diplomatiques, op. cit., p. 29-31.
44. Greg. Tur. 2, 8 (Sancti Georgii Florentii Gregorii episcopi Turonensis, Historiae
ecclesiasticae Francorum libri decem, éd. B. KRUSCH, MGH SRM 1, Hannover, 1951 ; Histoire des
Francs, trad. R. LATOUCHE, Paris, CUF, 1996). Par la suite, les liens privilégiés entretenus
jusqu’en 451 par Aetius avec le roi hun se trouvent confirmer par l’envoi du propre fils
d’Aetius, Carpilio, en ambassade auprès d’Attila en 435 : Cassiod. Var. 1, 4, 10-13
(Cassiodorus, Variae, éd. T. MOMMSEN, L. TRAUBE, MGH AA XII, Berlin, 1894, p. 3-385).
45. Pétrone Maxime régna pendant deux mois et demi du 17 mars 455 après
l’assassinat de l’empereur Valentinien III jusqu’au jour de la prise de Rome par le roi
vandale Genséric, le 31 mai 455, où il est tué par un soldat alors qu’il tentait de fuir l’Vrbs.
Sur Pétrone Maxime, DEMOUGEOT E. La formation de l’Europe et les invasions barbares, vol. 2, 1 : De
l’avènement de Dioclétien au début du VIe siècle, Paris, Aubier, 1979, p. 573-574 ; MARTINDALE J. R.,
op. cit., p. 749-751.
46. Sid. Apoll. Carm. 7, 295-439 (Sidoine Apollinaire, Poèmes, éd. et trad. A. LOYEN, Paris,
CUF, 1960).
47. L’évêque Ennode de Pavie laisse ainsi entendre que le roi burgonde Gondebaud
maîtrisait parfaitement la rhétorique : Ennod. Vita Epiph. 164 (Magnus Felix Ennodius, Vita
Epifani, éd. T. MOMMSEN, MGH AA VII, Berlin, 1885, p. 84-109). Il n’hésitait pas, par ailleurs, à
participer à des controverses religieuses. Le roi wisigoth Théodoric II a eu, grâce à son
précepteur Avitus, une formation aux principaux auteurs de l’antiquité (Sid. Apoll. Carm. 7,
295-298). Quant à son fils Euric, les lettres de l’évêque de Clermont Sidoine Apollinaire
prouve que se trouvaient à sa cour des poètes gallo-romains jouissant d’une certaine
influence sur le roi : Sid. Apoll. Epist. 8, 9, 2 (Sidoine Apollinaire, Lettres, 2 vol. , éd. et trad. A.
LOYEN, Paris, CUF, 1970). Enfin, si le prétendu illettrisme du roi ostrogoth Théodoric est un
topos qu’on retrouve dans certaines sources, il n’en reste pas moins que sa fille Amalasonthe
est parfaitement trilingue (Cassiod. Var. 9, 1, 6-8).
48. DEMANDT A., « The Osmosis of the Late Roman and Germanic Aristocracies », CHRYSOS
E., SCHWARCZ A. (dir.), Das Reich und die Barbaren, Wien, Böhlau, 1989, p. 75-87.
49. Sur les leges burgundionum, PLESSIER M., La loi des Burgondes, la loi de Goudebaud, Lille,
Presses universitaire du Septentrion, 2003 ; WORMALD P., « The Leges Barbarorum : Law and
Ethnicity in the Post-Roman West », H.-W. Goetz, J. JARNUT, W. POHL (dir.), Regna and gentes,
Leyde-Boston, Brill, 2003, p. 21-53, part. p. 26-27.
50. Lex Burg. 36 (Lex Burgundionum, éd. L. R. DE SALIS, MGH L Leges II, 1, Hanovre, 1893, p.
30-116 ; pour la traduction française : La loi des Burgondes, la loi de Gondebaud, trad. M.
PLESSIER, Lille, ANRT, 2000).
51. On retrouve ainsi la formule legatos nostros illum et illum dans les lettres
diplomatiques écrites par Cassiodore (par ex. Cassiod. Var., II, 41 ; III, 1 ; III, 2 ; III, 3) ;
également Marculf Form. 9, 10 et 11 pour les formulaires émanant de la chancellerie
mérovingienne (Marculfi Formulae, éd. K. ZEUMER, MGH L, V Formulae, Hannover, 1886). Par
ailleurs, les sources montrent clairement que les ambassadeurs sont préférentiellement
envoyés par paire, particulièrement dans le cadre de négociations difficiles. Dans certaines
situations périlleuses, le nombre d’ambassadeurs peut même être de trois. C’est le cas de la
délégation envoyée à Attila en 452 lorsqu’il assiège Rome à laquelle participe Léon l’évêque
de Rome, Trygetius qui avait déjà négocié avec Genséric un traité de paix en 435 et le
consulaire Gennadius Avienus (Jord. Get. 42, 223 ; Prosp. Tiro 1367).
52. Les sources rapportent certains cas extrêmes. L’Anonyme de Valois (Anon. Val. 64-
70) évoque ainsi la taille de la suite d’Amalafrida, la sœur du roi ostrogoth Théodoric, qui
est, en 500, escortée de plus de 6000 personnes lorsqu’elle se rend auprès du roi vandale
Thrasamund pour l’épouser (Anonymus Valesianus, éd. et trad. allde. I. König, Aus der Zeit
Theodorichs des Großen : Einleitung, Text, Übersetzung und Kommentar einer anonymen Quelle,
Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1997). Grégoire de Tours évoque également
une suite de 4000 personnes escortant en 584 la princesse neustrienne Rigonthe auprès du
roi wisigoth Récarède en Espagne (Greg. de Tur. 6, 45). Il faut par ailleurs souligner que
l’utilisation de la poste publique, dans les régions où elle existait toujours semble avoir été
la règle pour le déplacement des ambassades étrangères qui bénéficiaient alors d’une
euectio. Sur la persistance du cursus publicus dans les royaumes barbares du Ve et VIe siècles,
HOLMERG E. J., Zur Geschichte des cursus publicus, Uppsala, Lundequist, 1933, p. 146-148. Sur
l’utilisation du cursus publicus, DUMÉZIL B., « L’ambassadeur barbare au VIe siècle d’après les
échanges épistolaires », A. BECKER, N. DROCOURT (dir.), Ambassades et ambassadeurs au cœur des
relations diplomatiques, Metz, CRULH, 2012, p. 239-256.
53. Si l’on peut définir l’ambassadeur dans l’Antiquité tardive comme le détenteur
d’une délégation de pouvoir émanant d’une unité politique, quel que soit le statut de cette
dernière (Empire, province, cité, groupe politique plus ou moins organisé), envoyé auprès
d’une autre entité politique et en capacité de négocier au nom de l’entité qui l’envoie, la
question de sa reconnaissance par le pouvoir qui reçoit l’ambassadeur est cruciale. En effet,
recevoir comme interlocuteur politique valable un ambassadeur revient à reconnaître le
pouvoir politique qui l’envoie. A contrario, la mésaventure survenue en 585 ap. J.-C. aux
ambassadeurs du roi d’Aquitaine Gundovald envoyés au roi de Burgondie Gontran montre
clairement que l’immunité diplomatique des ambassadeurs est liée à la reconnaissance du
pouvoir politique qui les envoie par celui qui les reçoit. C’est ainsi que Gontran, considérant
Gundovald comme un usurpateur, n’hésite pas à torturer ses ambassadeurs qui ne peuvent
se prévaloir, de son point de vue, d’aucune immunité que ce soit. BACHRACH S. B., The Anatomy
of a Little War: a Diplomatic and Military History of the Gundovald Affair (568-586), Boulder,
Westview Press, 1994.
54. Mais, dans les faits, dès le VIe siècle, le respect de l’inviolabilité des ambassadeurs
était bien souvent aléatoire car soumis aux éventuels renversements d’alliances et autres
vicissitudes diplomatiques.
55. Isid. Etym. 5, 6 (Isidore of Seville, Etymologiae, éd. W. M. LINDSAY, Oxford, Oxford
University Press, 1911).
56. Sur la correspondance diplomatique d’Akhenaton, Westbrook R., « Babylonian
Diplomacy in the Amarna Letters », Journal of the American Oriental Society, no 3, 2000, p. 377-
382 ; sur la correspondance diplomatique du roi Zimri-Lim, Guichard M., « Les relations
diplomatiques entre Ibal-Pi-El II et Zimri-Lim : deux étapes vers la discorde », Revue
d’Assyriologie et d’archéologie orientale, no 2, 2002, p. 109-142.

RÉSUMÉS
The ius gentium is a set of rules setting out ambassadors’ immunity, among other
things. These rules are mentioned by Pomponius, a Roman lawyer in the second century AD,
referring to a responsum dating back to the late Republic. During the early Imperial period,
Romans applied the ius gentium to Germanic tribes living along the frontiers of the Danube
and the Rhine. Military and political events at the end of the fourth century AD, and even
more so during the fifth century AD, led Romans to reconsider their relationship with the
Germanic tribes that had settled within the Western Roman Empire. At that point, the
characteristics of their diplomatic relationship changed because those tribes had shifted the
balance of military power. This paper examines how it was possible for Romans in the fifth
century AD to use the ius gentium in their relationship with the Germanic tribes, who were
gaining strength as the wars dragged on.

AUTEUR
AUDREY BECKER

Université de Lorraine
Prérogatives et traitement des
ambassadeurs dans l’Antiquité
tardive
The Privileges and Treatment of Ambassadors in Late Antiquity
Maria Grazia Bajoni

Le traitement des ambassadeurs 1 était réglementé à Rome

par la tradition séculaire du droit public qui l’avait inséré dans le


cadre du publicum hospitium et du ius gentium 2 . Le statut et les

prérogatives des acteurs diplomatiques ont évolué consécutivement


au développement des relations « internationales 3 », en

particulier après les contacts des Romains avec les monarchies


hellénistiques 4 et ensuite par rapport aux échanges entretenus

par l’Empire avec les peuples qui se trouvaient hors de ses frontières.
Précisons que la présente étude, outre les envoyés officiels de
l’empereur romain 5 , traitera également des legati des rois des

Ostrogoths, étant donné l’assimilation de la tradition diplomatique


romaine opérée par la cour de Ravenne 6 . Toutefois, elle se

concentrera sur les relations diplomatiques entre les Romains et les


Perses, à savoir entre les deux souverainetés qui se reconnaissaient
légitimes et qui négociaient entre elles sur le plan de l’égalité 7 .

La configuration institutionnelle de l’Empire romain ne prévoyait


pas d’isoler au sein de son administration un véritable département
des affaires étrangères et l’activité diplomatique existait en tant que
negotium politique, mais elle n’a jamais été considérée comme un
domaine de spécialisation et a continué à faire partie des
compétences de la chancellerie royale. Toutefois, le fait que les
formes de contact entre États aient été différentes de celles qu’on
connaît dans le monde moderne n’enlève pas leur caractère «
diplomatique » aux relations qu’ont entretenues entre eux les
peuples anciens. L’activité diplomatique n’était assignée à aucune
magistrature régulière (archè) 8 , mais à des fonctions exercées

par délégation : les historiens ne manquent pas d’enregistrer des cas


de fidélité absolue des ambassadeurs au mandat impérial sans
oublier d’informer au sujet des complications diplomatiques
consécutives à leur propre initiative. Par exemple, Ammien
Marcellin (XVII, 14,1) rapporte qu’en 358, à un moment de fortes
tensions entre les Romains et les Perses, Constance II envoya auprès
de Sapor II ses délégués Prosper, Spectatus et Eustathius lesquels
mandatorum memores, nusquam ab utilitate Romanae rei maiestateque
9 discedebant, amicitiae foedus sub hac lege firmari debere

adseuerantes, ne super turbando Armeniae uel Mesopotamiae statu


quicquam moueretur (« fidèles à leurs mandats, [les legati] ne
s’écartèrent sur aucun point de l’intérêt et de la majesté de Rome,
maintenant avec fermeté qu’il fallait fonder le traité d’amitié sur
cette clause que rien ne devait être entrepris tendant à troubler la
situation en Mésopotamie 10 »). Mais encore, il ne manque pas

d’attirer l’attention sur une infraction au mandat impérial commise


par les légats de l’empereur Valens pendant les négociations de 377-
378 avec les Perses : Amm. XXX, 2, 5 Quae legatio recta quidem et libera,
ni deuiasset in eo quod, absque mandatis, oblatas sibi regiones in eadem
Armenia suscepit exiguas. Qua regressa aduenit Surena, potestatis secundae
post regem, has easdem imperatori offerens partes, quas audacter nostri
sumpsere legati. (« Cette ambassade se comporta avec droiture et
franchise sauf l’écart qu’elle commit en acceptant, sans en avoir reçu
mandat, des territoires de dimensions modestes, qui lui furent
offerts en la même Arménie. L’ambassade revenue, arriva le Surena
dont le pouvoir vient en second après celui du roi : il offrait à
l’empereur ces mêmes régions dont nos ambassadeurs s’étaient
hardiment saisis 11 . »)
On évoquera un autre exemple : Ménandre le Protecteur (fr. 9, 1,
l. 108-119 et fr. 9,2) 12 rapporte que ce fut à cause d’une

initiative personnelle très peu avisée de Jean, légat de Justin II, que
les tractations romano-perses sur la Svanie, après le traité de 561,
eurent des résultats contraires au profit (tò synoíson) de l’Empire : en
fait, Jean avait envoyé saluer le roi des Svanes, provoquant un
imbroglio diplomatique que l’empereur fut obligé d’arranger.
Les legati étaient choisis et affectés par le pouvoir selon la nature
de la mission que le destinateur leur confiait car le rang, en tant que
marqueur de loyauté et fiabilité, était déterminant afin d’instaurer
ou maintenir la symétrie ou l’asymétrie des négociations : c’est
pourquoi des émissaires de haut rang étaient envoyés en mission
diplomatique auprès des interlocuteurs auxquels les Romains
reconnaissaient une souveraineté et une assiette territoriale
légitimes. Priscus 13 raconte qu’en 448, les Romains furent

obligés d’envoyer auprès d’Attila des légats ayant rang de consulares


puisque le roi des Huns, qui avait précédemment négocié avec des
interlocuteurs de ce rang tels que Nomus 14 , Anatolius 15 et

Senator 16 , cherchait l’égalité diplomatique avec les Romains


17 . Sous la menace de l’invasion des Huns, Théodose II choisit

comme chef de l’ambassade Maximin, un personnage de rang très


élevé et son confident, lequel était d’ailleurs dans l’ignorance du
véritable but de l’ambassade qui, de fait, n’était qu’un prétexte pour
accomplir le plan de tuer Attila 18 . Un épisode rapporté par

Procope donne la mesure de la considération dans laquelle étaient


tenus les ambassadeurs : au moment des négociations de l’accord
romano-perses en 532, étant donné le retard de l’ambassadeur Rufin
qui devait se rendre sur place, chargé de négocier la paix avec
Chosroès Ier, s’était répandue la fausse nouvelle de son exécution sur
ordre de Justinien : c’est pourquoi le roi perse n’avait pas hésité à
mettre en danger Nisibe avec son armée, mais Rufin l’avait rencontré
sur son chemin de retour et le malentendu avait été aplani 19 .

Les pleins pouvoirs conférés par le souverain à ses délégués les


habilitaient à négocier pour son compte : Ménandre le Protecteur
informe qu’en 561, lors des négociations de paix, Justinien et
Chosroès Ier, roi des Perses, envoyèrent les sacrae litterae par
lesquelles ils ratifiaient le traité en conférant les pleins pouvoirs
(exousía) à leurs représentants, respectivement au magister officiorum
Pierre le Patrice 20 et au Zik Yesdegusnaph 21 . L’historien

omet la lettre de Justinien car elle était connue 22 , tandis qu’il

présente la traduction du document original produit par Chosroès,


dont on restitue ici un extrait :
« Nous rendons grâce à la fraternité de César au sujet du besoin de paix
entre nos deux royaumes. Nous avons donné nos consignes à Yesdegusnaph,
notre chambellan sacré, et lui avons conféré autorité afin de conduire les
pourparlers et de négocier. La fraternité de César a donné les mêmes ordres et
autorité à Pierre, le maître des offices romain, et à Eusèbe. Le Zik et le susdit
maître des offices des Romains et Eusèbe ont discuté et négocié la paix, ils ont
établi une paix de cinquante ans et scellé les documents. Par conséquent, nous
ratifions la paix dans les termes que le Zik et le maître des offices romain ont
établis 23 . »

On peut croire que le différent niveau des pouvoirs conférés aux


légats a déterminé la distinction entre ambassade « majeure » et
ambassade « mineure » (mikra presbeía) 24 , mais il est vrai que

cette distinction est attestée uniquement chez Ménandre le


Protecteur et dans l’horizon limité des missions diplomatiques
romano-perses au VIe siècle. Une ambassade « majeure » était
caractérisée par la présence de négociateurs plénipotentiaires – les «
grands ambassadeurs » (mégistoi presbéis) 25 – délégués par le

souverain pour discuter un accord en vertu du kyros par lequel ils


étaient affectés, comme dans le cas évoqué plus haut des
négociateurs du traité de 561, mais encore de Zacharias et Théodore
pour les Romains et de Mébodès Sannakhoerugan pour les Perses,
qui négocièrent en 577-578 26 . Par conséquent, on peut déduire

que la définition d’ambassade « mineure » indiquait une mission


diplomatique où le légat n’était pas affecté par le pouvoir exécutif, à
savoir il n’était pas le représentant de la personne royale et ses
fonctions se limitaient à celles d’un messager.
La définition de « grand ambassadeur » (mégas presbeutès) est
sans doute un emprunt au lexique technique utilisé par Pierre le
Patrice dans ses écrits, perdus dans leur totalité 27 , mais

partiellement transmis sous forme d’extraits dans le De ceremoniis


aulae byzantinae, une collection de modèles relatifs aux protocoles en
vigueur à la cour de Byzance, composée au milieu du Xe siècle et
faisant partie du projet encyclopédique concernant la politique de
l’Empire, réalisé sous l’impulsion de l’empereur Constantin VII
Porphyrogénète 28 . La fiabilité de ces textes, qui nous ouvrent

les archives byzantines, n’a que les limites revenant à la sélection et


aux interventions sur les textes originaux opérées par les
excerpteurs 29 .

Le traitement des ambassadeurs revenait à une tradition


diplomatique consolidée : on renverra à une lettre rédigée en latin,
appartenant aux archives militaires de Dura-Europos (P. Dura 60 B)
30 qui daterait de 207 apr. J.-C. : par ce document épistolaire, le

légat Marius Maximus Perpetuus Aurelianus 31 , qui était la plus

haute autorité de la province de Coelé-Syria, faisait part au


procurateur Minicius Martialis 32 , son subordonné, de la lettre

circulaire qu’il venait d’adresser aux tribuns et aux préfets des


détachements préposés à la garde du limes de l’Euphrate. Le message
concernait la réception de Gocès, l’ambassadeur parthe (Goces legatus
Parthorum) qui se rendait en mission diplomatique auprès de Septime
Sévère : le tribun Marius Maximus demandait de connaître les
dépenses par lesquelles chacun des détachements que l’ambassadeur
traverserait (Gazica, Appadana, Dura, Eddana, Bi [blada]) était
interessé, car il fallait lui offrir les xenia selon la coutume (secundum
morem xenia ei offere. Quid autem in quoque numero erogaueris scribe
mihi).
Franchissons les siècles : on trouvera deux documents d’archive
qui attestent l’importance des droits des ambassadeurs dans
l’Antiquité tardive. Le premier est le traité romano-perse de 561 : la
quatrième clause disposait que « les ambassadeurs et ceux qui
utilisent le cursus publicus pour délivrer des messages, quand ils
auront atteint le territoire romain ou perse, devront être honorés
selon leur rang 33 ». Le second document est l’un des extraits les

plus célèbres dérivés de la collection des écrits de Pierre le Patrice


où on décrit toutes les phases du protocole à observer lors de la
réception d’un grand ambassadeur de Perse, depuis son arrivée à la
frontière jusqu’à l’audience impériale à Constantinople 34 . Ce

modèle a été fourni par l’ambassade de Iesdekos, délégué de


Chosroès Ier, qui s’était rendu auprès de Justinien en 547/548 35 .

La complexité du protocole donne la mesure de l’importance de la


mission diplomatique et du légat :
« Lorsqu’un grand ambassadeur est annoncé, le magistre doit envoyer sur la
frontière un dignitaire illustre, silentiaire, tribun, ou même l’un des clarissimes
ou des magistriani – qu’il envoie celui dont le rang lui semblera approprié à la
dignité du personnage attendu, afin de l’accueillir et de prendre soin de lui au
long de son séjour 36 . »

Les provisions qui incombaient au destinataire sont indiquées de


façon détaillée :
« Les frais du voyage jusqu’à (Constantinople) sont généralement accordés
par les ducici pour une durée de cent trois journées. Telle est en effet la durée
initialement prévue pour suffire à l’arrivée de l’ambassadeur, et pareillement à
son retour. Au cas où le trajet est ralenti, l’empereur donne ordre d’accorder un
supplément. La note des frais accordés est conservée dans les écrins des
barbares. Conformément au pacte conclu sous la préfecture du prétoire de
Constantinus 37 , cinq voitures et trente bêtes de trait leur sont assignées.
L’empereur cependant, s’il veut honorer (l’ambassadeur), leur fait accorder
beaucoup plus. S’il veut également le distinguer, il doit envoyer un homme de
condition en Galatie et Cappadoce l’accueillir et le nourrir en son nom ; de même
(il doit) envoyer (quelqu’un) à Nicée le nourrir et l’honorer. Quand
(l’ambassadeur) arrive dans le district d’Antioche, le magistre doit également
envoyer un magistrianus, chargé d’aller à sa rencontre, de le saluer et de
s’informer des conditions de son voyage. Si l’empereur le désire, il en fait de
même par une ou deux fois, lui écrit, le fait saluer et interroger sur les conditions
de son voyage. (Le magistre) doit également faire préparer à Hélénopolis des
attelages et des dromons afin qu’à son gré, l’ambassadeur choisisse de poursuivre
sa route par les terres jusqu’à Nicomédie ou bien d’effectuer la traversée sur les
navires de la flotte ; le cas échéant, il faut absolument faire préparer des
montures et des attelages pour le recevoir et le mener à Chalcédoine. À
Chalcédoine, le magistre fait préparer des logements pour l’ambassadeur et sa
suite, envoie l’optione (attaché aux) barbares et fait déposer les fournitures à la
disposition (de l’ambassadeur) pour la ou les journées qu’il a à passer à
Chalcédoine. Il lui en voie également des présents. Il appartient au magistre
d’envoyer saluer (l’ambassadeur) dès son arrivée, de lui faire demander comment
s’est déroulé son voyage, s’il n’a subi aucune avanie, en un mot de l’honorer
autant qu’il est possible. Dans la capitale, un logement doit avoir été préparé,
approprié à la dignité du person nage et à (l’importance de) l’escorte qu’il amène
avec lui : il doit être pourvu en lits, cou vertures, fours, foyers, tables et
ustensiles destinés à l’approvisionnement en eau et à l’exercice des servitudes
viles. Les couvertures sont fournies, sur notification du magistre, par le comte
des affaires privées, ou par le sacellaire de l’empereur – car à présent la charge a
été transférée à son office ; les lits, la vaisselle, les tables, les jarres et les pots
sont fournis par le préfet de la ville, de nouveau sur notification du magistre. Les
foyers sont à la charge des préfets de fabriques. Le préfet lui fait également tenir
des commodités par les aubergistes. Enfin, les bains de la demeure où doit loger
l’ambassadeur, ou ceux qui en sont proches, doivent être tenus prêts, afin que,
lorsqu’ils en ont le loisir, (l’ambassadeur) et sa suite s’y lavent, et les bains leur
sont réservés. Lorsque l’ambassadeur accoste, le magistre doit envoyer des
montures impériales – c’est le spathaire de l’empereur qui les fournit – elles
l’accueillent au sortir des dromons et le portent à demeure. Aussitôt, le magistre
envoie le saluer et l’interroger une fois de plus sur les conditions de son voyage
38 . »

Aussi bien dans le cas de l’accueil du grand ambassadeur perse


chez Pierre le Patrice que dans celui du voyage de Gocès, légat des
Parthes, il s’agit d’exchanges diplomatiques entre des souverainetés
qui se reconnaissaient réciproquement légitimes et négociaient sur
le plan de l’égalité. Il convient de souligner que l’Empire, dans l’une
et l’autre de ses deux partes, n’élaborait pas de schémas de droit
international ; l’intérêt s’adressait, en revanche, à l’application d’un
droit international dans les relations avec Perses et à la définition
juridique des rapports entre l’Empire et les peuples germaniques qui
avaient collaboré avec les Romains et avaient progressivement gagné
leur autonomie. Au moment de la normalisation de la
communication diplomatique opérée par les royaumes romano-
barbares, les droits des legati des peuples étrangers, prioritaires dans
le cadre de l’hospitalité, ont trouvé leur définition dans les Leges
Burgundiorum lesquelles imposaient toute une série d’engagements
(et d’amendes dans le cas d’infraction) qui incombaient pour la
plupart à la population 39 .

Les relations diplomatiques dans l’Antiquité tardive ont été


animées par des dynamiques de confrontation et de conflit qui ont
eu des conséquences importantes sur leur définition juridique
40 . Les Romains n’ont jamais créé un droit international

constitué dans un corps de doctrine, ni formulé des modèles


diplomatiques 41 ; depuis l’époque républicaine, ils ont eu

tendance à projeter sur les interlocuteurs leurs propres institutions


et ont considéré que certaines pratiques leur étaient communes à
d’autres gentes, d’où la définition polysémique du ius gentium en tant
qu’ensemble des conventions universellement acceptées par les
peuples civilisés 42 , qui comprenait le ius legatorum, concernant

la protection des ambassadeurs. Le contexte de l’application du ius


gentium à la fin de l’Empire d’Occident est décrit par Sidoine
Apollinaire dans une lettre à son ami Léon, le conseiller d’Euric (fin
476 ou 477) :
« Admis chaque jour dans les conseils d’un roi très puissant, inquiet de ce
qui se passe dans le monde entier, tu as connaissance à la fois de ses affaires et de
ses lois, de ses traités et de ses guerres, des lieux, des distances, des mérites
respectifs. Qui, dans ces conditions, serait mieux armé pour une telle œuvre que
l’homme qui, de toute évidence, est au courant des migrations des peuples, de la
diversité des ambassades, des exploits des généraux, des traités entre les
souverains, en un mot de tous les secrets de la politique, et qui, placé à un poste
de commandement, ne juge pas nécessaire d’étouffer la vérité ou de déguiser le
mensonge 43 ? »

Même s’il faudra tenir compte de son contexte de production,


littéraire et non juridique, la définition de ius gentium offerte par
Isidore de Séville reflète la teneur des relations « internationales »
dans l’Antiquité tardive :
« Le droit des gens est l’occupation des territoires, la possibilité de bâtir les
fortifications, c’est les guerres, la captivité, l’esclavage, la récupération des
droits, les traités de paix, les armistices, l’inviolabilité des légats, l’interdiction
de se marier avec des étrangers. C’est pourquoi on l’appelle le droit des gens car
presque tous les peuples utilisent cette loi 44 . »

Le ius gentium obligeait à reconnaître et à respecter l’inviolabilité


des ambassadeurs (legatorum non uiolandorum religio) 45 ,

interdisant leur punition physique : oratorem audire oportere ius


gentium est. oratorem non licet iniuriam pati 46 . Ayant ses racines

les plus profondes dans la protection que Zeus Xenios concédait aux
étrangers, l’inviolabilité des légats étrangers était considérée un
droit qui dépassait la volonté humaine et touchait à la dimension du
divin, du sacré et de la vénération comme prescrivait le droit des
fetiales 47 : en fait, les legati sont qualifiés sancti dans le Digeste

(Dig. 50, 7, 18) et dans le Corpus Iuris (CJ. X, 65). Les historiens
rapportent beaucoup d’épisodes qui illustrent la valeur universelle
de la legatorum religio : e. g., Attila s’abstint de punir l’interprète
Vigilas qui accompagnait les émissaires romains en 448 parce qu’il
tenait en considération le droit des ambassadeurs (tès presbéias
thesmós) 48 ; en 568, Banïan, le chef des Avars, au moment du

siège de Sirmium, avait emprisonné l’émissaire de l’empereur Justin


II et l’interprète Vitalianus, méprisant le « droit sacré et universel
des ambassadeurs 49 » ; en 546, face à Pelagius, l’évêque de

Rome, envoyé par les Romains assiégés auprès de Totila afin de


négocier un armistice, le roi goth proclama que c’était une loi
commune à tous les barbares d’honorer la fonction de l’ambassadeur
50 .

Nonobstant les privilèges que leur étaient accordés, les


ambassadeurs pouvaient encourir des risques qui n’excluaient pas la
détention ou la condition d’otages. On ne donnera ici que peu
d’exemples dérivés de différents contextes : Ambroise, évêque de
Milan, en tant que légat impérial, pendant sa première mission
diplomatique à Trèves après la mort de Gratien 51 , fut retenu

par l’usurpateur Maxime 52 , tandis qu’à l’occasion de sa seconde

ambassade, sa dignité fut outragée car Maxime commit


intentionnellement une double infraction au protocole, lui refusant
l’audience privée et manifestant à son égard une familiarité
offensive par l’offre d’un baiser ; le légat romain Censorius, après
avoir négocié avec le roi des Suèves Herméric, devint une victime
des intérêts diplomatiques déterminés par l’abdication d’Herméric
en faveur de son fils Réchila : il fut capturé et, après huit ans de
détention il fut exécuté 53 ; pendant la guerre gothique,

Théodat, qui avait pourtant défendu les droits des ambassadeurs


54 , ordonna la détention de Pierre le Patrice et d’Athanasius qui

a duré de 536 au 539, jusqu’à l’intervention de Bélisaire lequel refusa


de renvoyer les légats de Vitigès avant qu’ils fussent relâchés 55 .

La pression à laquelle pouvaient être soumis les ambassadeurs est


évidente aussi dans l’information que Ménandre le Protecteur (fr.
9,3, l. 18-28) donne sur le décès de Isdigousnas que Justin II avait
refusé de recevoir : l’affliction causée par l’échec de sa mission
accéléra la mort du Zik, déjà souffrant à cause de sa santé.
La fréquence des infractions aux droits des légats obligeait le
destinateur de l’ambassade à insérer dans le dispositif des lettres
diplomatiques la recommandation au destinataire de bien vouloir
considérer l’immunité des émissaires. Cassiodore restitue des clichés
de ce type de recommandations pour lesquels on renverra à trois
lettres de Vitigès, roi des Ostrogoths. La première est adressée au
maître des offices de Justinien et débute par un dispositif, visant à
assurer que les émissaires reçoivent tout ce qu’il leur faut :
« En envoyant comme nos émissaires Untel et Untel au prince sérénissime,
c’est par respect de Votre Grandeur que nous les avons choisis comme porteurs
de ces lettres afin qu’ils soient bien traités sur toute l’étendue de Votre
territoire, tandis qu’ils acheminent notre message affectueux 56 . »

Les autres deux missives se présentent comme des sauf-conduits :


« C’est pourquoi par l’intermédiaire de nos émissaires, les porteurs de ces
lettres que nous avons mandés auprès du prince sérénissime, nous présentons à
Votre Sainteté la déférence due, dans l’espoir que Vous daigniez prier pour nous
et que, quand cela sera nécessaire, ils trouvent votre sustentation, puisque vous
êtes obligés d’être attentionnés à l’égard de personnes dont vous savez qu’elles
vous sont proches par la religion 57 . »
« Nous espérons de Votre excellence que nos légats soient reçus sans aucun délai,
eux que, comme Vous le voyez, nous nous sommes hâtés d’envoyer en appelant à
Votre bonté pour nous faire savoir s’ils arrivent en retard 58 . »

Cependant, si le destinateur de la mission diplomatique se


donnait le souci de recommander la sécurité de ses légats, le
destinataire, de son côté, ne restait pas sans prendre ses précautions
afin de prévenir l’espionnage qu’il craignait de la part des émissaires
étrangers. Le protocole diplomatique de la réception d’un grand
ambassadeur perse, tel que Pierre le Patrice a décrit, vivant de son
itération et prescrivant les règles d’une grammaire gestuelle,
locutoire et comportementale, était, de fait, un moyen d’euphémiser
les rapports de pouvoir, de distancier la violence, de protéger
l’interaction diplomatique mais encore de dissimuler la méfiance :
c’est pourquoi, une fois arrivés sur le territoire romain,
l’ambassadeur et son escorte devenaient des surveillés spéciaux
59 . C’est pourquoi Pierre le Patrice souligne l’importance de la

stratégie défensive dans le protocole de l’accueil de l’ambassade :


« L’envoyé se rend à Nisibe, salue (l’ambassadeur) et s’il est saisi d’une lettre
d’invite de l’empereur – ou sinon du magistre – la lui remet. Au cas où il n’y a pas
non plus de lettre du magistre, l’invitation à entrer (en territoire romain) avec
confiance et certitude d’être bien traité ne se fait que sur mandation ; puis il
quitte (la ville) en sa compagnie. Les dignitaires de Daras doivent venir à sa
rencontre avec l’armée sur la frontière et accueillir l’ambassadeur avec son
escorte 60 . S’il est un point qui réclame discussion sur la frontière, il est
discuté, le dignitaire de Nisibe accompagnant (l’ambassadeur) jusqu’à la frontière
avec des troupes perses. Au reste, même s’il n’est pas question de discussion, il
lui faut absolument l’accompagner avec des troupes et, pendant que les Romains
le reçoivent avec sa compagnie, les autres Perses doivent demeurer en territoire
perse, tandis que seul (l’ambassadeur) et sa suite entrent à Daras et y sont
hébergés. Il appartient aux dignitaires de Daras de mettre toute leur vigilance et
toute leur diligence à veiller à ce que des troupes perses ne profitent pas du
prétexte de l’ambassade pour y pénétrer avec (l’ambassadeur), le suivre par
(petits) groupes et s’emparer de la ville par traîtrise. Cependant, sur ce point,
c’est aux dignitaires de Daras que devraient revenir toute la diligence, la
vigilance discrète et l’observation de ces précautions 61 . »

Les craintes d’invasion n’étaient pas infondées, si on considère


qu’en 545 Chosroès envoya Isdigousnas à Byzance sous couvert d’une
mission diplomatique, le faisant accompagner par cinq cents
hommes parmi les plus valeureux des Perses et leur ordonna
d’entrer à Daras, de loger dans plusieurs maisons différentes et de
les incendier pendant la nuit : tandis que les Romains s’occupaient
d’éteindre le feu, les Perses devaient ouvrir les portes et accueillir
dans la cité le reste de l’armée perse. Cette manœuvre échoua car un
certain Georgios 62 , un informateur romain parmi les Perses,

avait prévenu les Romains 63 . Nonobstant ce double jeu,

Justinien avait reçu Isdigousnas avec tous les honneurs et dans le


respect du protocole et de l’audience 64 .

La vigilance du légat pouvait être relâchée par rapport aux


intérêts diplomatiques : à en croire Procope 65 , après l’accord

de 551 concernant la souveraineté sur la Lazique, les Perses étaient


dans une position de force, ayant l’occasion d’assujettir les Romains
au versement d’un tribut non par la guerre, mais sous couvert d’un
armistice. Cette condition d’infériorité pourrait expliquer pourquoi
Justinien avait laissé à Isdigousnas, délégué de Chosroès à
Constantinople et à ceux qui l’accompagnaient, la plus totale liberté
de mouvement et la possibilité d’entretenir leurs affaires d’achat et
de vente.
Le traitement des ambassadeurs offrait très souvent des
prétextes pour mettre en place des manœuvres de diversion comme
dans le cas de l’ambassade envoyée en 562 par Baïan, roi des Avars à
Justinien. Informé par son général Justin que cette mission
présentait de fausses bonnes intentions (de fait, elle masquait les
préparatifs de l’invasion de l’Empire), Justinien retint pour
longtemps les légats à Constantinople. Au moment du congé, ils
reçurent les cadeaux protocolaires et on leur permit de porter les
vêtements et les armes qu’ils avaient achetés : en leur faisant ces
concessions, l’empereur avait créé le prétexte pour ordonner, en
secret, à Justin de les intercepter et de leur enlever les armes 66 .

Ménandre le Protecteur 67 atteste qu’en 579, dans


l’imminence du conflit, les Perses, visant à prévenir l’espionnage et à
gagner du temps afin de ravitailler Nisibe, Daras et les forteresses
sur le Tigre, n’avaient pas hésité à prendre, à l’égard des émissaires
romains, des mesures contraires aux droits des ambassadeurs : après
l’accueil protocolaire à Nisibe, Zacharias et Theodorus furent
ralentis sur leur chemin vers la capitale perse par des rencontres
avec des dignitaires d’un rang qui n’étaient pas appropriées à leur
dignité et qui s’enquéraient du message qu’ils portaient. L’accès au
Palais ne fut pas permis aux ambassadeurs romains dans un premier
temps : nonobstant le respect du protocole et la concession de deux
audiences, Zacharias et Theodorus ne furent congédiés qu’après
presque trois mois, ayant souffert tout type de privations. En fait, la
garde qui les surveillait ne leur permettait « ni de respirer de l’air
frais, ni de mettre leur tête hors du bâtiment où ils étaient logés.
Leur logement était sombre et mal aéré et très peu approprié pour
l’été de manière que, de fait, il rassemblait à une prison 68 ».
Dépendant du ius gentium pour sa définition coutumière et de
l’hospitalitas pour la sacralité qui l’entourait, le ius legatorum
dépassait les limites du simple intérêt pour la personne du légat :
l’inviolabilité et le respect de son ethos ainsi que les privilèges et les
immunités visaient non seulement à sauvegarder et avantager des
individus mais encore à assurer la bonne réussite des missions
diplomatiques et à garantir les intérêts des souverainetés en cause.
Ce n’est pas un hasard si le principe de l’inviolabilité des agents
diplomatiques s’est maintenu pendant les siècles, évoluant à la suite
de l’instauration et du développement du droit international, tout
particulièrement en conséquence de l’institution moderne des
ambassades permanentes 69 . Dans le cadre des relations

internationales, l’importance du droit des ambassadeurs est restée


telle qu’il a fallu le réaffirmer dans la Convention de Vienne sur les
relations diplomatiques du 18 avril 1961 (entrée en vigueur le 24
avril 1964) : l’introduction de ce document souligne que « le but
desdits privilèges et immunités est non pas d’avantager des
individus, mais d’assurer l’accomplissement efficace des fonctions
des missions diplomatiques en tant que représentant des États ».
NOTES
1. Je remercie M. le professeur Jean-Michel Carrié qui a relu cet article. Toute faute
qu’on pourra trouver m’incombe exclusivement. Les abréviations des sources suivent celles
de HORNBLOWER S., SPAWFORTH A. (éd.), Oxford Classical Dictionnary, Oxford, Oxford University
Press, 2012, ou à défaut celles de MARTINDALE J. R., The Prosopography of the Later Roman Empire,
vol. II : 395-527, Cambridge, Cambridge University Press, 1980 (désormais PLRE). On pourra
utiliser le terme « ambassadeur » à la seule condition de le considérer détaché de son sens
moderne, c’est-à-dire associé tout particulièrement au contexte des institutions et des
diplomates résidents permanents.
2. Il demeure indispensable de renvoyer à MOMMSEN Th., Le droit public romain, trad. P. F.
Girard, (MOMMSEN Th. et MARQUARDT J., Manuel des Antiquités Romaines, VII), Paris, E. Thorin,
1891, p. 366-394. Voir aussi HEURGON J., « Un legatus à Volsinii. À propos des inscriptions de
la tombe Golini I », MEFRA no 86, 1974, 2, p. 708-721 ; CLEMENTE G., « “Esperti”, ambasciatori
del senato e la formazione della politica estera romana tra il III e il II secolo a. C. »,
Athenaeum no 54, 1976, p. 319-352.
3. Les spécialistes de l’histoire ancienne ne cessent pas d’utiliser ce terme avec
embarras car il s’applique plus correctement à des situations politiques et juridiques
modernes et contemporaines : voir principalement les remarques de GILLET A., Envoys and
Political Communication in the Late Antique West, 411-533, Cambridge, Cambridge University
Press, 2003, p. 4-6 et de Becker A., Les relations diplomatiques romano-barbares en Occident au Ve
siècle. Acteurs, fonctions, modalités, Paris, De Boccard, 2013, p. 18-23.
4. Voir AULIARD Cl., « La spécificité des premiers contacts diplomatiques de Rome avec
les monarchies hellénistiques avant la fin du IIIe siècle av. J.-C. », E. FRÉZOULS et A. JACQUEMIN
(dir.), Les relations internationales, Actes du colloque de Strasbourg 15-17 juin 1993, Paris, De
Boccard, 1995, p. 433-452 ; LINDERSKI J., « Ambassadors go to Rome », ibid., p. 453-478 ; sans
oublier ILARI V., Guerra e diritto nel mondo antico. Parte prima : Guerra e diritto nel mondo greco-
Ellenistico fino al III secolo, Milan, Giuffrè, 1980.
5. GÜTERBOCK K., Byzanz und Persien in ihren diplomatisch-völkerrechtlichen Beziehungen im
Zeitalter Justinians, Berlin, Guttentag, 1906, p. 13 distingue les rôles de « Vertreter » et de «
Gesandter » que pouvaient jouer les acteurs diplomatiques : le premier était un
représentant de l’autorité qui l’investissait de la charge, le second était un messager. Sur la
terminologie désignant les diplomates par rapport à leurs fonctions et aux données
prosopographiques, on renverra à BECKER A., op. cit., p. 99-101.
6. Dans les dispositifs des lettres diplomatiques qu’on trouve dans les Variae,
Cassiodore utilise souvent les termes legati et portitores comme synonymes : cette confusion
sémantique indiquait la double fonction par laquelle les émissaires pouvaient être affectés.
Il sera utile de renvoyer à DELMAIRE R., « Les porteurs de lettres impériales au Bas-Empire », J.
DESMULLIER, C. HOËTVAN CAUWENBERGHE, J.-C. JOLIVET (dir.), L’étude des correspondances dans le
monde romain de l’Antiquité classique à l’Antiquité tardive : permanences et mutations, Lille,
université Charles de Gaulle, 2010, p. 137-170.
7. Pendant les quatrième et sixième siècles, les exchanges diplomatiques romano-
perses s’entremêlaient aux opérations de guerre avec une alternance de périodes de conflits
et de non-belligérance : pour une vision d’ensemble, on renverra à DIGNAS B. et WINTER E.,
Rome and Persia in Late Antiquity. Neighbours and Rivals, Cambridge, Cambridge University
Press, 2007.
8. Arist. Pol. IV, 15, 3.
9. Sur la notion de maiestas, voir THOMAS Y., « L’institution de la majesté », Revue de
synthèse, 4e série, nos 3-4, 1991, p. 331-386.
10. Cf. AMMIEN MARCELLIN, Histoire, tome II (livres XVII-XIX). Texte établi, traduit et
annoté par G. SABBAH, Paris, Les Belles Lettres, 1970, p. 84.
11. AMMIEN MARCELLIN, Histoire, tome VI (livres XXIX-XXXI). Introduction, texte et
traduction par G. SABBAH. Notes par L. Laurent Angliviel de la Beaumelle, Paris, Les Belles
Lettres, 1999, p. 62.
12. Édition de référence: BLOCKLEY R. C., The History of Menander the Guardsman.
Introductory Essay, Text, Translation and Historiographical Notes, Liverpool, F. Cairns, (« ARCA »
Classical and Medieval Texts, Papers and Monographs 17), 1985.
13. Édition de référence: BLOCKLEY R.C., The Fragmentary Classicising Historians of the Later
Roman Empire. Eunapius, Olympiodorus, Priscus and Malchus, II, Text, Translation and
Historiographical Notes, Liverpool, F. Cairns, (« ARCA » Classical and Medieval Texts, Papers
and Monographs 10), 1983.
14. PLRE II, p. 785-786.
15. PLRE II, p. 84-86. Voir CROKE B., « Anatolius and Nomus: Envoys to Attila »,
Byzantinoslavica, no 42, 1981, p. 159-170.
16. PLRE II, p. 990-991. Cf. Prisc., fr. 9,2.
17. Prisc., fr. fr. 11, 1, l. 14-18 et fr. 13, 1, l. 12-15.
18. Priscus, fr. 11, 2, l. 1-7.
19. Procop. Bella I, 22.
20. Maître des offices de Justinien de 539 à 565 : cf. PLRE III, p. 994-998.
21. PLRE III, p. 722-723, sub verbo « Isdigousnas » (on le trouve comme Iesdekos chez
Petr. Patr., apud Constantini VII Porphyrogeniti De ceremoniis aulae Byzantinae libri duo, I, 89,
éd. I. I. REISKE, Bonn, Weber [CSHB 7], 1829-1830, vol. I, p. 405).
22. Men. Prot., fr. 6, 1, l. 175-177.
23. Men. Prot., fr. 6, 1, l. 189-193.
24. Men. Prot., fr. 20, 1, l. 2.
25. Men. Prot., fr. 18, 2, l. 6-7; 18, 6, l. 7.
26. Men. Prot., fr. 20, 1, l. 16-33. Voir DIEBLER S., « Les hommes du roi. Sur la
représentation souveraine dans les relations diplomatiques entre Byzance et les Sassanides
d’après les historiens byzantins du sixième siècle », St Ir, no 24, 1995, p. 187-211, en
particulier, p. 187-193.
27. Men. Prot., fr. 6, 2, l. 12-20.
28. Constantini VII Porphyrogeniti De ceremoniis aulae Byzantinae libri duo, éd. I. I. REISKE,
Bonn, Weber, (CSHB 7), 1829-1830. Voir MANINI M., « Pietro Patrizio ed il solenne cerimoniale
d’accoglienza riservato all’ambasciatore illustre dei Persiani (De Caer. I, 89-90) », A. PANAINO,
A. PIRAS (dir.), Proceedings of the 5th Conference of the Societas Iranologica Europaea held in
Ravenna 6-11 octobre 2003, I, Milan, Mimesis, 2006, p. 599-610. L’« encyclopédie »
constantinienne (les Excerpta historica) était subdivisée en cinquante-trois sections, dont
seules cinq sont conservées, certaines en partie seulement et parfois lacunaires ou mutilées.
Les deux sections sur les ambassades portent respectivement le titre De legationibus
Romanorum ad gentes et De legationibus gentium ad Romanos : voir Excerpta Historica iussu
Imperatoris Constantini Porphyrogeniti confecta, 4 vol. en 6 tomes, U.-Ph. BOISSEVAIN, Th.
BÜTTNER-WORST et C. DE BOOR (éd.), Berlin, Weidmann, 1903-1910 ; Constantine
Porphyrogenitus, De administrando imperio. Greek text edited by GY. MORAVCSIK, Washington,
D. C., Dumbarton Oaks Center for Byzantine Studies, Trustees for Harvard University, 1985;
Costantino Porfirogenito, De Thematibus. Introduzione, testo critico, commento a cura di A.
PERTUSI, Città del Vaticano, 1952.
29. Sur les critères de sélection adoptés par les excerpteurs, DE BOOR C., « Zu den
Excerptsammlungen des Constantin Porphyrogennetos », Hermes, no 19, 1884, p. 123-148 ;
LEMERLE P., Le premier humanisme byzantin : notes et remarques sur enseignement et culture à
Byzance des origines au Xe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 1971 ; FLUSIN B., « Les
Excerpta constantiniens : logique d’une anti-histoire », S. PITTIA (dir.), Fragments d’historiens
grecs, Rome, École française de Rome, 2002 (CEFR, 298), p. 537-559.
30. Cf. CHAMONT M. L., « Un document méconnu concernant l’envoi d’un ambassadeur
parthe vers Septime sévère (P. Dura 60 B) », Historia, no 36, 1997, p. 422-447.
31. MILNER F., RE XIV, 2, 1930, c. 1828-1829 sv.
32. STEIN A., RE, Suppl. VII, 1940, c. 456-457.
33. Men. Prot., fr. 6, 1, 326-332.
34. TINNEFELD F., « Ceremonies for Foreign Ambassadors at the Court of Byzantium and
their Political Background », Byz. Forsch., no 19, 1993, p. 194-195.
35. Procop. Bella II, 28, l. 31-49.
36. Petr. Patr. apud Const. Porph. I, 89 : traduction de S. DIEBLER, « Les hommes du roi »,
loc. cit., Annexe I, p. 211-212. Les récits diplomatiques qu’on trouve chez les historiens
byzantins du VIe siècle informent constamment des honneurs rendus aux ambassadeurs au
moment de l’accueil sur le territoire perse : e. g., Men. Prot., fr. 9, 1, l. 26-28 ; fr. 23, 9, l. 13-
15.
37. Il s’agit peut-être du Praefectus pretorio per Orientem de 445 à 447, du 25 mars 456 au
premier février 460 et du premier janvier au premier juillet 472 (cf. Ioh. Lyd., De mag., II, 20)
ou de Aspar Alypius Constantinus qui fut chargé de la même dignité du 15 février au
premier juillet 502 et du premier janvier au 15 avril 505.
38. Traduction de S. DIEBLER, « Les hommes du roi », loc. cit., p. 212-213.
39. Leg. Burg., XXXVIII : De hospitalitate legatis extranearum gentium et itinerantibus non
neganda. Cf. Leges Burgundiorum, éd. L. R. de Salis MGH Legum sectio II, 1, Hannover Hahn,
1893, p. 30-116 : cf. BECKER A., op. cit., p. 154. Sur l’évolution des normes concernant les
étrangers, v. STORTI Cl., « Stranieri ed « estranei » nelle legislazioni germaniche », Le relazioni
internazionali nell’Alto Medioevo. Settimane di Studio della Fondazione Centro Italiano di Studi
sull’Alto Medioevo, Spoleto, 8-12 aprile 2010, Spolète, 2011, (CISAM 58), p. 383-436.
40. ANDO C., « Aliens, Ambassadors, and the Integrity of the Empire », Law and History
Review, no 26, 3, 2008, p. 491-519, et aussi PULIATTI S., « Incontri e scontri. Sulla disciplina
giuridica dei rapporti internazionali in étà tardo-antica », Le relazioni internazionali… op. cit.,
p. 109-155.
41. Voir PHILIPPSON C., The International Law and Custom of Ancient Greece and Rome,
London, MacMillan and Co., 1911; HIGGINS M. J., « International Relations at the Close of the
Sixth Century », The Catholic Historical Review, no 27, 1941, p. 279-315; VEROSTA S., International
Law in Europe and Western Asia between 100 and 650 AD, Leyde, 1964; PARADISI B., « Due aspetti
fondamentali nella formazione del diritto internazionale antico », Annali di storia del diritto.
Rassegna internazionale, no 1, 1957, p. 169-259 ; LEMOSSE M., Le régime des relations
internationales dans le Haut-Empire romain, Paris, Sirey (Publications de l’Institut de droit
romain de l’université de Paris, 23), 1967 ; CAJAS H. H., Las relaciones internacionales del imperio
bizantino durante la epoca de las grandes invasiones, Santiago-Chile, Universidad de Chile,
Centro de Estudios Bizantinos y Neohelénicos, 1972 ; CHRYSOS E., « Some Aspects of Roman-
Persian Legal Relations », Kleronomia, no 8, 1976, p. 1-48 ; BLOCKLEY R. C., East Roman Foreign
Policy. Formation and Conduct from Diocletian to Anastasius, Leeds, F. Cairns, (« ARCA » Classical
and Medieval Texts, Papers and Monographs 30), 1992 ; MOATTI Cl., « La mobilité négociée
dans l’Empire Romain tardif : le cas des marchands étrangers », Le relazioni internazionali…
op. cit., p. 160-163.
42. Cf. Cic., Off. III, 17, 69 Itaque maiores aliud ius gentium, aliud ius ciuile esse uoluerunt ;
quod ciuile, non idem continuo gentium, quod autem gentium, idem ciuile esse debet ; Gai., Inst. I, 1
Omnes populi qui legibus et moribus reguntur, partim suo proprio, partim communi omnium
hominum iure utuntur ; nam quod quisque populus ipse sibi ius constituit, id ipsius proprium est
uocaturque ius ciuile, quasi ius proprium ciuitatis ; quod uero naturalis ratio inter omnes homines
constituit, id apud omnes populos peraeque custoditur uocaturque ius gentium, quasi quo iure omnes
gentes utuntur. Populus itaque Romanus partim suo proprio, partim communi omnium hominum
iure utitur ; Iustin., Inst. I, 2, 1-2 Quod uero naturalis ratio inter omnes homines constituit, id apud
omnes populos peraeque custoditur uocaturque ius gentium, quasi quo iure omnes gentes utuntur
[…]. Ius gentium omni humano generi commune est. Nam usu exigente et humanis necessitatibus
gentes humanae quaedam sibi constituerunt : bella etenim orta sunt et captiuitates secutae et
seruitutes, quae sunt iuri naturali contrariae (iure enim naturali ab initio omnes homines liberi
nascebantur) ; ex hoc iure gentium et omnes paene contractus introducti sunt, ut emptio uenditio,
locatio conductio, societas, depositum mutuum et alii innumerabiles. Pour s’orienter dans
l’immense bibliographie consacrée au ius gentium, on renverra aux études suivantes : FREZZA
P., « Ius gentium », RIDA, no 2, 1949, p. 259-308 ; PREISER W., dans Wörterbuch des Völkerrechts,
vol. III, Berlin, 1962, sv « Völkerrechtsgeschichte » ; SITZIA F., « Romanità dell’impero. Ius
civile e ius gentium », La nozione di « romano » tra cittadinanza e universalità. Atti del II seminario
internazionale di Studi storici. Da Roma alla terza Roma, 21-23 aprile 1982, Naples, Edizioni
scientifiche italiane, 1984, p. 263-275 ; KASER M., Ius gentium (« Forschungen zum römischen
Recht » 40), Cologne, Böhlau, 1993 ; ZIEGLER K.-H., « Völkerrecht der römischen Republik »,
ANRW I, 2, Berlin-Boston, De Gruyter, p. 68-114.
43. Sidon., Ep., IV, 22, 3 : Cotidie namque per potentissimi consilia regis, totius sollicitus orbis,
pariter eius negotia et iura, foedera et bella, loca, spatia, merita cognoscis. Vnde quis iustius sese ad
ista succinxerit, quam ille, quem constat gentium motus, legationum uarietates, facta ducum, pacta
regnantum, tota denique publicarum rerum secreta didicisse, quique praestanti positus in culmine
non necesse habet uel supprimere uerum uel concinnare mendacium ? Traduction de A. LOYEN :
Sidoine Apollinaire, tome II : Lettres (Livres I-V). Texte établi et traduit par A. LOYEN, Paris,
Les Belles Lettres, 1970, p. 161.
44. Etymol. V, 6, W. M. LINDSAY (éd.) : Ius gentium est sedium occupatio, aedificatio, munitio,
bella, captiuitates, seruitutes, postliminia, foedera pacis, indutiae, legatorum non uiolandorum
religio, conubia inter alienigenas prohibita. Et inde ius gentium, quia eo iure omnes fere gentes
utuuntur.
45. Dig. 1, 3, 35. Cf. Dig. 1, 3, 32 legatorum non violandorum iustitia.
46. Ael. Don., Comm. Terenti II, p. 196 Wesnsner. Sur le plan juridique on renverra à
Pomp. apud Dig. 50, 7, 17 ; Ulp. apud Dig. 48, 6, 7.
47. Voir: BROUGHTON T.R.S., « Mistreatment of Foreign Legates and the Fetial Priest:
Three Roman Cases », Phoenix, no 41, 1987, p. 50-62; RÜPKE J., Domi militiae: die religiöse
Konstruktion des Krieges in Rom, Stuttgart, F. Steiner, 1990. On renverra à ANDO C., « Aliens,
Ambassadors, and the Integrity of the Empire », Law and History Review, no 26/3, 2008, p.
491-515; TURELLI G., « Audi Iuppiter ». Il collegio dei Feziali nell’esperienza giuridica romana,
Milano, Giuffrè (Collana del Dipartimento di Scienze Giuridiche dell’Università degli Studi di
Brescia), 2011 (je tiens à remercier M. le professeur Virgilio Ilari qui m’a signalé cette
étude).
48. Priscus, fr. 11, 2, l. 186.
49. Men. Prot., fr. 12, 4.
50. Procop., Bella VII, 16, 9.
51. Sur la chronologie des deux missions diplomatiques d’Ambroise de Milan, cf. DUVAL
Y.-M., « Les ambassades de Saint Ambroise auprès de l’usurpateur Maxime en 383-384 », J.-
M. CARRIÉ et LIZZI TESTA R. (dir.), « Humana sapit. » Études d’Antiquité tardive offertes à Lellia
Cracco Ruggini, Turnhout, Brepols (Bibliothèque de l’Antiquité tardive 3), 2001, en
particulier, p. 240, n. 13.
52. Ambr., Ep. 30 Faller (CSEL 82,1, 207-15).
53. Hyd., 121 et 139.
54. Procop., Bella V, 7, 14.
55. Procop., Bella V, 7, 11-25 ; VI, 22, 23-24. Plusieurs cas de réactions violentes contre
les ambassadeurs sont indiqués par PADOA-SCHIOPPA A., « Profili del diritto internazionale
nell’Alto Medioevo », Le relazioni internazionali nell’Alto Medioevo, op. cit., p. 1-78 : cf. p. 39.
56. Var. X, 33,1 (au maître des office de Justinien) : Illum et illum legatos nostros ad
serenissimum principem dirigentes congruum fuit magnitudini uestrae per eos salutiferos apices
destinare, ut in omni parte uestra beneficia mererentur, cum nostrae deportarent collocutionis
affectum.
57. Var. X, 34 (aux évêques) Et ideo per harum portitores legatos nostros quos ad
serenissimum principem destinauimus sanctitati uestrae praesentamus debitae uenerations
obsequium, sperantes, ut pro nobis orare dignemini et, ubi usus exegerit, solacia uestra reperiant
quia necesse est, ut bene uelitis quos uobis religione iunctos esse cognoscitis.
58. Var. X, 35 (au préfet de Thessalonique) Illum et illum legatos nostros ad serenissimum
principem deo fauente direximus […]. Speramus autem ab excellentia uestra, ut moram non debeant
sustinere, quos nos sub celeritate perspicitis destinasse, quatenus uestris beneficiis applicemus, si eos
remota tarditate peruenire cognoscimus.
59. Les ambassades pouvaient facilement couvrir une intrigue : NECHAEVA E., « Double
Agents in the Intelligence Service under Justinian. Evidences of Procopius of Caesaria », ZA,
no 54, 2004, p. 137-147 ; ead., « Les activités secrètes des ambassadeurs dans l’Antiquité
Tardive », BECKER A. et DROCOURT N. (dir.), Ambassades et ambassadeurs au cœur des relations
diplomatiques, Rome – Occident médiéval – Byzance, Metz, Presses universitaires de Lorraine,
2012, p. 183-202.
60. Sur l’importance des frontières dans la stratégie défensive de l’Empire byzantin on
ne restera pas sans revoyer à OBOLENSKY D., « The Principles and Methods of Byzantine
Diplomacy », XIIe Congrès international des études byzantines, Ochride, Comité yougoslave des
études byzantines, 1961 : rapports II, Belgrade – Ochride 1961, p. 45-61.
61. Traduction de S. DIEBLER, « Les hommes du roi », loc. cit., p. 212.
62. PLRE III, p. 514.
63. Procop., Bella II, 28, 31-33.
64. Procop., Bella II, 28, 38-44.
65. Procop., Bella VIII, 15, 19-20.
66. Men. Prot., fr. 5, 4 éd.
67. Men. Prot., fr. 23, 9, l. 13-117.
68.Ibid., l. 102-109.
69. À ce sujet, VILLAR C., Le discours diplomatique, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 93-95.

RÉSUMÉS
Historians of Late Antiquity have studied a wide range of examples regarding the
status, powers and rights of ambassadors. Their treatment and inviolability were
guaranteed by ius gentium, and diplomatic exchanges took place based on the recognition of
legitimacy and sovereignty of other States, that is, respect of their governing principles and
institutions (for instance: the Roman Empire and Sasanian Persia; the Roman Empire and
certain Germanic populations). Ambassadors’ conduct was determined by loyalty to the
sovereign mandate, yet on occasion, the personal initiative of the delegates was counter-
productive and embassies sometimes had problems. Facilities were provided during the
envoys’ journey and their time in a foreign country, but breaking the rules and the rather
frequent mistreatment of ambassadors occurred because the embassies were considered as
potential vehicles for spies, as a powerful strategic means for information-gathering, or as a
pretext for invasion.
AUTEUR
MARIA GRAZIA BAJONI

Université Catholique de Milan


Défection et trahison. Les
transfuges entre la législation et
la diplomatie de l’Antiquité
tardive
Defection and Treason: Fugitives between Legislation and
Diplomacy in Late Antiquity

Ekaterina Nechaeva

Des fuites de population de l’Empire romain vers le territoire de


l’ennemi ou dans la direction inverse se produisaient assez
fréquemment, tant pendant la guerre que pendant la paix, tant au
niveau individuel, qu’au niveau collectif. L’importance de ces
évasions et le danger qu’elles représentaient, quand il s’agissait des
individus, étaient tout d’abord liés au problème de l’information,
c’est-à-dire des renseignements livrés à l’adversaire. Accueillir des
fugitifs de haut statut, venant de la noblesse ou des élites locales,
donnait des possibilités d’influence ou même d’intervention dans les
affaires de l’adversaire. Les évasions des groupes de personnes assez
nombreuses conduisaient à l’épuisement de main-d’œuvre et à la
transmission vers les adversaires des techniques et des compétences.
Parfois les sources parlent des fuites massives au niveau tribal, ce
que doit être interprété plutôt comme des changements d’alliances
politiques.
La désertion 1 dans le contexte militaire passé 2

survient probablement beaucoup plus souvent que dans le contexte


plus « civil » de fuites. Cependant, il n’est pas toujours facile d’établir
une distinction, en particulier dans les sources juridiques – la
terminologie est souvent assez ambiguë.
Au niveau idéologique, toutes les fuites étaient considérées
comme dommageables pour l’image de l’État et elles étaient presque
toujours envisagées comme des trahisons. Le pays hôte se montrait
souvent favorable à l’accueil des transfuges, mais il demeurait aussi
souvent méfiant car leur loyauté pouvait s’avérer douteuse 3 .

Les traités militaires recommandent que « les déserteurs doivent


être reçus et bien traités mais ils doivent toujours être surveillés,
même s’ils observent nos pratiques religieuses et deviennent
connectés à nous par des mariages légitimes. Les hommes les plus
éminents d’entre eux, par conséquent, devraient être gardés dans les
villes, si nous le voulons, et si nous n’avons des raisons de nous
méfier d’eux, surtout si l’ennemi, qu’ils ont déserté pour se joindre à
nous, doit se déplacer contre la Ville 4 » (Peri Strategias, 41).

Le côté juridique
Au Rome, la défection et surtout la collaboration avec les
ennemis contre la cause romaine étaient considérées comme une
haute trahison. Lex Julia de maiestate définit du crime de haute
trahison (ou de lèse-majesté) « celui qui est commis contre le peuple
Romain ou contre sa sécurité ». Les sources juridiques listent comme
coupables de ce crime :
[celui] qui… aura envoyé un affidé ou des lettres aux ennemis du peuple Romain,
leur aura donné ou fait des signes pour aider dans leurs projets les ennemis de la
république ».
[celui] qui aura sollicité, excité les soldats pour que s’élèvent des troubles, des
séditions contre la république 5 » (Dig. 48, 4, 1).

[celui] qui a abandonné son armée, ou qui est passé comme homme privé chez
l’ennemi 6 » (Dig. 48, 4, 2) 7.

[celui] qui, par intrigue ou conseil aura aidé à ce que des armes soient levées
contre l’empereur ou contre la république, ou que ses armées soient menées dans des
embuscades, ou celui qui aura fait la guerre sans ordre de l’empereur, aura recruté et
consolidé une armée, l’aura incitée à ce qu’elle abandonne l’empereur. Ces crimes
étaient autrefois punis par l’interdit de l’eau et du feu. Actuellement, lorsque les
coupables sont de basse extraction, ils sont jetés aux bêtes ou brûlés vifs ; s’ils sont de
condition honnête, ils sont punis de mort [1] » (Sentences de Paul, 5, 29) 8.

Les déserteurs, les transfuges, les renégats, etc., ont été


considérés comme commettant un crime de perduellio ou προδοσία.
Perduellis désigne un ennemi du pays en général, en particulier
l’ennemi intérieur 9 , par opposition à hostis qualifiant un

ennemi extérieur. Perduellio inclut différents types de crimes 10 :

La désertion 11 . Un citoyen qui passait vers un ennemi de Rome ou même à

un pays qui n’était pas allié avec Rome était considéré comme un transfuge.
La Proditio. Un type distinct de perduellio : rendre à l’ennemi d’une ville, d’un
territoire ou d’une force militaire appartenant à Rome.
L’aide et le confort. Un acte de perduellio : un accord avec un ennemi, pour lui
fournir des renseignements, des conseils ou des matériaux tels que des armes et de la
nourriture.
L’incitation. Incitation d’un ennemi pour commencer une guerre ou incitation
d’un allié à la révolte.
Depuis les temps les plus anciens, la législation romaine tend à
punir le plus sévèrement les transfuges – ceux qui s’enfuient et se
joignent à l’ennemi 12 . La loi 7 des 12 tables stipule que « celui

qui aura suscité un ennemi, ou livré un citoyen à l’ennemi, soit puni


de la peine capitale (12 tables, tableau 9, loi 7) ». Dans le Digeste nous
voyons plusieurs lois instituant les peines plus sévères pour les
déserteurs et les espions. « Les transfuges qui passent à l’ennemi, ou
ceux qui révèlent nos projets, sont ou brûlés vifs ou suspendus à une
fourche 13 » (Dig. 48, 19, 38). « Celui qui s’évade de la sentinelle

en présence de l’ennemi, ou qui s’éloigne du fossé qui borde le camp,


doit être puni de mort 14 » (Dig. 49, 16, 3, 4). « Celui qui s’est

enfui chez les ennemis et en est revenu, sera mis à la torture, et


condamné à être exposé aux bêtes féroces, ou au supplice de la
fourche, quoique les militaires ne soient punis d’aucune de ces
manières. Celui qui, voulant fuir à l’ennemi, est arrêté, est puni de
mort 15 » (Dig. 49, 16, 3, 10-11). « Les espions qui ont découvert

aux ennemis les secrets de l’armée, sont des traîtres et doivent


perdre la tête 16 » (Dig. 49, 16, 6, 4).

Les captifs qui ne sont pas retournés dans leur pays s’ils
pouvaient le faire étaient également été considérés comme traîtres :
« Celui qui, étant pris par les ennemis, n’est pas revenu lorsqu’il a pu
le faire est regardé comme transfuge 17 » (Dig. 49, 16, 5, 5). Si un

soldat après son retour pourrait prouver qu’il a été capturé par les
ennemis et n’a pas déserté chez eux – il avait le droit de postliminium
18 : « c’est-à-dire il est rétabli dans ses anciens droits, de même

que s’il n’eût pas été pris par l’ennemi 19 » (Dig. 49, 15, 5, 1). Un

rescrit d’Hadrien a même accordé ce droit aux soldats, qui ne


pouvaient pas prouver d’une manière incontestable de n’avoir pas
commis un vol, « si le soldat a eu la réputation d’un bon militaire
avant sa disparation ». « Mais s’il était un vagabond, ou mauvais
citoyen, ou fainéant, ou s’il s’éloignait souvent de la tente, on
n’ajoutera pas foi à sa déclaration 20 » (Dig. 49, 16, 5, 6).

La question des déserteurs/transfuges était une des questions les


plus compliquées et les plus débattues par la diplomatie durant
l’Antiquité tardive.
Les contrats diplomatiques avec la Perse et aussi avec les
barbares contiennent souvent des articles concernant la non-
réception de fugitifs (individuels) (e.g. Malch. 2 ; Socr. Schol. HE 7.18
; Men. 27.3 21 ) 22 . Ainsi un accord entre Leo et Theodericus

Strabon en 471 stipulait « que l’empereur ne devrait recevoir


personne souhaitant passer à son territoire 23 » (Malch. 2).

La pratique courante des relations internationales de l’époque


24 était que la conclusion d’un traité entraînerait l’obligation

des parties à cesser de protéger et de donner asile à ceux qui ont été
considérés comme des ennemis et des traîtres par les partenaires
diplomatiques.

Les Huns et les transfuges


Les relations diplomatiques de l’Empire romain d’Orient avec les
Huns constituent l’un des plus brillants exemples de la présence
constante du thème des transfuges dans presque toutes les
négociations et accords. Le problème se présente « unilatéralement »
: les Huns exigent toujours le retour de leurs transfuges présents
chez les Romains. Nous apprenons dans le texte de Priscus de Panion
que déjà le roi Rua, le prédécesseur d’Attila, demande aux Romains
de « ramener tous ceux qui ont fui chez eux 25 » (Prisc. 2.6)
26 . Après la mort de Rua, Attila et son frère Bleda conclurent la

paix de Margus avec l’Empire romain ; l’une des clauses de cette paix
dit que les Romains ne devront plus recevoir chez eux ceux qui ont
fui de la Scythie et « aussi que ceux qui avaient déjà fui devaient être
ramenés avec les prisonniers de guerre romains qui avaient fait leur
retour dans leur propre pays sans rançon, à moins que pour chacun
des échappés huit solidi soient versés à ceux qui les avaient capturés
à la guerre » (Prisc. 2.29-32) 27 . Ce sont les prisonniers qui,

comme on l’a vu auparavant, avaient le droit de postliminium à leur


retour dans le pays romain. Les Romains ont rendu les fugitifs.
Priscus mentionne que parmi eux figuraient un certain Mama et un
certain Atakam « de la maison royale ». Les Huns ont puni les
transfuges reçus très sévèrement : ils ont tous été tués par
empalement ou par crucifixion 28 (Prisc. 2.40-43). On voit que la

punition pour la défection était aussi cruelle et forte chez les Huns
que chez les Romains. Ensuite, il semble qu’à chaque contact
diplomatique, Attila insiste sur la livraison des fugitifs. En 441, le
refus des Romains a même provoqué un conflit militaire. Les Huns
ont dit que, si les Romains « ne livraient pas les fugitifs comme cela
avait été convenu (et il y avait un très grand nombre chez les
Romains), ils poursuivraient la guerre 29 » (Prisc. 8.1.8-10). Il est

à noter que les Romains, selon Priscus, ne voulant pas rendre les
fugitifs, étaient prêts à accepter la guerre (Prisc. 9.1.1-5 30 et 8-

10). La paix, qui a mis fin à ce conflit, inclut entre autres conditions «
que les Romains ne devaient recevoir aucun barbare qui voulait fuir
chez eux » (Prisc. 9.3.8-9) 31 .

Priscus remarque que « la majorité des fugitifs, qui ont refusé


d’être remis, ont été tués par les Romains ; parmi eux se trouvaient
certains hommes relevant de la royauté scythe et qui étaient
réticents à se soumettre à Attila et sont passés aux Romains 32 »

(Prisc. 9.3.35-38). Comme il a été mentionné ci-dessus, les fugitifs,


extradés plusieurs années auparavant, ont été tués par les Huns à
leur arrivée ; ces nouveaux fugitifs qui ne veulent pas être remis ne
souhaitent probablement pas suivre leur destin. En 448, Attila envoie
quatre (!) missions pour exiger les fugitifs, mais les Romains
continuent d’affirmer qu’ils n’ont personne (Prisc. 10.1-5).
La célèbre ambassade de Maximin et Priscus a apporté dix-sept
fugitifs à Attila (Priscus 11.2.12-13 : 57-58). Lorsque cette ambassade
est arrivée, Attila était furieux et complètement insatisfait du
nombre de fugitifs qui lui étaient restitués.
« Les conditions de la paix convenues entre lui-même et Anatole spécifient
qu’aucun ambassadeur ne pouvait venir chez lui avant que tous les fugitifs
eussent été cédés aux barbares. Quand Vigilas répondit qu’il n’y avait pas un
fugitif de la race scythe chez les Romains, parce que tous ceux qui étaient là
avaient été remis, Attila devint encore plus en colère […]. Il poursuivit qu’il y
avait beaucoup de fugitifs de sa propre race chez les Romains et il a ordonné aux
secrétaires de lire leurs noms, qui avaient été écrits sur papyrus. Quand les
secrétaires eurent lu tous les noms, Attila ordonna à Vigilas de partir
immédiatement et il dit qu’il enverrait avec lui Eslas pour dire aux Romains de
lui rendre tous les barbares qui avaient fui chez eux du temps de Carptilio (le fils
d’Aetius […]), qui avait été otage à sa cour. Il ne permettrait pas à ses serviteurs
d’aller à la guerre contre lui-même […] Quand ses vues sur les fugitifs leur eurent
été annoncées, ils devaient revenir et rapporter si les Romains étaient prêts à les
rendre ou à partir en guerre en leur nom 33 » (Prisc. 11.2.180-201).

Toute cette attention accrue de la diplomatie des Huns sur le


problème des fugitifs mérite une explication particulière. Il ne s’agit
probablement pas dans tous les cas de désertions individuelles. Il
existait aussi un phénomène de fuite, dans le sens de passage du côté
de l’adversaire, par des groupes de personnes assez nombreux,
comme une partie d’une tribu ou même une tribu entière. Il semble
que dans le texte de Priscus les termes φυγάδες et
καταφυγόντες sont dans certains cas utilisés pour décrire les
individus, par exemple ceux mentionnés dans la paix de Margus
(Prisc. 2.29-32) 34 . Dans d’autres cas, comme dans la situation

avec les transfuges extradés par les Romains et punis de mort par les
Huns (Prisc. 2.40-43) 35 , il semble possible de supposer que ces

personnes « de provenance royale » (τοῦ βασιλείου γένους)


(Prisc. 2.41), ou « la royauté scythe qui étaient réticentes à se
soumettre à Attila et sont passées aux Romains » et qui ont été tuées
par les Romains (Prisc. 9.3.35-38) 36 , auraient pu être chefs des

groupes tribaux qui ont changé d’alliance et ont rejoint les Romains
contre les Huns 37 . Denis Sinor suppose qu’il pouvait s’agir de

certains partisans de Bleda, beau-frère d’Attila 38 . Dans ce cas,

ils étaient dans l’opposition à Attila et avaient une bonne raison pour
s’échapper de son territoire, et, évidemment, ils n’étaient pas trop
disposés à revenir chez lui par la force. L’apparent et étrange
malentendu entre les diplomates romains qui apportent les dix-sept
individus et la colère d’Attila, parce que l’Empire continuait à
protéger les fugitifs, peut être expliqué par un jeu diplomatique
délibéré.
Attila, en indiquant que les Romains ne devraient pas confier à
ces fugitifs la protection de leurs terres, se réfère probablement à
des groupes plus grands qui quittaient l’Empire des Huns pour mieux
rejoindre celui des Romains. Il est difficile d’imaginer que les
secrétaires d’Attila auraient pu lire les noms de chacun des
déserteurs, l’un après l’autre ; il semble beaucoup plus plausible que
ces noms étaient ceux de certains groupes tribaux ou des leurs chefs.
Déjà le prédécesseur d’Attila, le roi Rua, avait fait la guerre contre les
tribus des « Amilzuri, Itimari, Tounsoures, Boisci et d’autres tribus
qui vivaient près du Danube [et] fuyaient à combattre aux côtés des
Romains » (Prisc. 2.1-3) 39 . Ici, les tribus faisant défection

(καταφυγόντες) sont clairement désignées comme des « fugitifs ».


Ainsi trouve-t-on dans le texte de Priscus d’autres cas d’une même
terminologie, dans un contexte ne concernant pas les Huns (Prisc.
33.1.10-12 ; 41.1.1-2). Il existe d’autres exemples dans
l’historiographie et dans la diplomatie de l’Antiquité tardive où
différents termes dérivant de φεύγω, « courir », ayant parfois le
sens d’« esclaves en cours fuite », ont été utilisés pour qualifier des
peuples et des groupes sociaux, tribaux ou autres qui modifiaient
leurs alliances remettant en cause leur loyauté (e. g. Procop. B.V.
1.25.1-9 ; B.P. 2.3.32-33 ; 2.3.39 ; 2.3.49 ; Men. 12.6.27).
Dans les cas où des transfuges de « haut statut », venant de la
noblesse ou des élites locales, étaient concernés, souvent la
combinaison des deux facteurs devait être la cause de leur défection :
celui relatif à un choix individuel, auquel pouvait s’ajouter celui lié à
leur position comme des chefs des élites locales ou tribales.

Un « triangle diplomatique » : histoires


d’Ildiges et d’Ustrigotthus
Pour le VIe siècle, on possède un témoignage unique et
exceptionnellement détaillé par Procope de Césarée, qui raconte les
histoires des fuites et des demandes d’extraditions de deux princes
héritiers fugitifs – le Lombard Ildiges et le Gépide Ustrigotthus
(Procop. BG 3.35 ; 4.27) 40 . Les cas décrits par Procope sont d’un

intérêt exceptionnel, car il s’agit d’une situation complexe que


relèvent plusieurs contradictions entre l’application des normes
diplomatiques, juridiques et celles de coutumes au niveau
international.
Le premier cas, celui d’Ildiges, est le suivant 41 : Ildiges était

un fils de Risiulf, un noble lombard qui devait hériter de la couronne


lombarde, mais qui a été exilé en raison des intrigues du roi Wacho.
Ces intrigues ont continué par la suite, et Ildiges lui-même a suivi le
destin de son père et s’est enfui chez les Slaves 42 , peu avant

539-540 43 . En 548-549 44 une guerre a éclaté entre les

Gépides et les Lombards. Ildiges, suivi d’un groupe de Lombards et


d’un grand nombre de Slaves, a rejoint les Gépides contre les
Lombards dans l’espoir de récupérer le trône lombard. Mais quand,
en 549, une paix a été conclue entre les Gépides et les Lombards, le
roi lombard Audoin a demandé aux Gépides d’extrader Ildiges vers
son pays natal, où il serait sans doute accusé de trahison 45 . Les

Gépides ont refusé l’extradition mais ils ont proposé à Ildiges de


quitter leur territoire. Le fugitif a choisi les Slaves sans hésitation ;
puis il a combattu, accompagné des 6 000 guerriers, aux côtés des
Goths de Totilla contre les Romains, avant de revenir chez les Slaves
(Procop. BG 3.35.12-22).
Ce genre de scenario n’est pas inhabituel durant l’Antiquité
tardive, tout autant qu’en dehors de cette période : un héritier
persécuté quitte son État dans l’intention de trouver de nouveaux
alliés pour regagner le pouvoir. Dans une telle situation, fuir chez un
ennemi actuel ou potentiel est la meilleure stratégie possible, parce
qu’elle profite aux deux parties : la victime obtient une chance de
revenir en triomphe, tandis que ses nouveaux amis obtiennent un
allié au lieu d’un ennemi 46 .

Il peut paraître étrange qu’Ildiges, dès le début, ait préféré les


Slaves comme patrons – donc des gens qui étaient, sans aucun doute
et contrairement aux Gépides, incapables de lui fournir une aide
sérieuse pour sa conquête du pouvoir. Mais en fait, la décision
d’Ildiges était plutôt intelligente. Des tribus plus impliquées dans les
relations inter-étatiques comme les Varni ou les Gépides étaient
moins indépendantes dans leurs décisions, et, à la suite d’une
modification de la situation politique internationale, elles auraient
pu devenir plus une source de danger que des alliées ; et, en réalité,
ce genre de volte-face s’était produit à plusieurs reprises. Les Slaves
avaient moins d’ambitions internationales, et en ce sens
constituaient un partenaire plus sûr en attendant qu’une chance de
reconquête se présente.
Le groupe suivant de faits que nous connaissons à propos
d’Ildiges est, lui aussi, fourni par Procope, dans un autre passage.
Selon le sens littéral du texte, Ildiges vint à Constantinople après
avoir quitté sa terre natale (ἐξ ἠθῶν ἀποδρὰς) (Procop. BG 4.27.1).
Mais si l’on tient compte d’autres passages de Procope (Procop. BG
3.35.12-22) concernant la période antérieure, on peut supposer,
comme le fait J. Martindale 47 , qu’en réalité il vint dans l’Empire
de chez les Slaves et que dans ce passage-ci Procope, en essayant de
raconter l’histoire précédente d’Ildiges d’une manière plus courte,
produit une sorte de résumé en laissant de côté certains détails.
Ildiges a été accueilli par Justinien en 550/551-552 et a probablement
été nommé commandant de l’une des palatinae scholae 48 . On

pense qu’à cette époque, cette position était d’une importance


purement cérémonielle 49 , mais toujours assez élevée. On sait

bien qu’il existait une tradition qui tendait à accorder à des réfugiés
un statut élevé en leur donnant des rangs ou des titres. Par exemple,
Théodat, le souverain des Goths, avait l’intention de passer le reste
de sa vie dans l’Empire d’Orient, où il avait le rang de sénateur
(Procop. BG 1.3.4) ; son beau-fils Ebrimuth, venu à Constantinople
comme un réfugié, a lui reçu de l’empereur de nombreux honneurs,
y compris le rang de patricien (Procop. BG 1.8.3). Il se peut que la
nomination d’Ildiges ait été du même genre 50 .

Après la venue d’Ildiges à Constantinople, le roi Audoin a insisté


à nouveau sur sa remise, arguant qu’il (Audoin) était un ami et un
allié des Romains (φίλος τε Ῥωμαίοις καὶ ξύμμαχος). Mais
Justinien a refusé de lui remettre Ildiges (Procop. BG 4.27.4-5) 51

. Selon Procope, plus tard Ildiges est devenu mécontent (en jugeant
l’honneur et le salaire qu’on lui avait accordé insuffisants), et,
accompagné d’un captif Goth nommé Goar, il a fui de Constantinople
(Procop. BG 4.27.7-8). Le fait même de cette fuite témoigne que la
position d’Ildiges à Constantinople était en partie celle d’un otage,
quoique, bien sûr, d’un otage honorable. En effet, les chances
d’Ildiges de retrouver son pouvoir dépendaient entièrement de la
volonté momentanée de l’Empire romain d’Orient, or ce dernier
pouvait être plus intéressé à le garder en réserve et à ne l’utiliser
que si c’était absolument nécessaire. Il semble donc qu’Ildiges
préférait agir par lui-même. Le moment de sa fuite n’a probablement
pas été choisi au hasard. Au printemps de l’an 552 une autre guerre –
une troisième – a éclaté entre les Lombards et les Gépides. Cette
guerre donnait à Ildiges une nouvelle chance pour tenter de
conquérir le pouvoir lombard, avec l’aide des Gépides 52 . Deux

fois l’armée romaine a essayé d’arrêter Goar et Ildiges sur leur


chemin à travers la Thrace et l’Illyrie, mais ces tentatives ont échoué
; les deux fuyards ont donc réussi à atteindre les Gépides.
À cette époque, il existait une sorte de « triple entente » entre les
Gépides, l’Empire et les Lombards 53 . En conséquence, les

Byzantins et les dirigeants lombards ont envoyé des émissaires pour


essayer de contraindre le roi Gépide Thorisin à leur rendre le
déserteur. Thorisin, ne sachant pas quelle décision prendre, a
discuté de ce problème avec le conseil de sa tribu, et ce dernier a
fermement refusé de trahir le Lombard.
C’est ici que la situation devient considérablement plus complexe
et qu’une autre pièce entre dans le jeu (Procop. B. G. 4.27.8-18).
L’histoire d’Ildiges se reflète d’une certaine façon dans le sort du
prince héritier gépide Ustrigotthus qui, autour de l’an 548/549
54 , a été chassé du pouvoir et obligé de s’exiler ; il a choisi

d’aller chez ses adversaires, les Lombards (Procop. BG 4.27.19). De


son côté, Thorisin se sentait dans une impasse : il ne voulait pas
entrer en conflit à nouveau avec les Romains et les Lombards, mais il
n’était pas en mesure de livrer Ildiges. Il a alors réussi à trouver une
stratégie sûre : il a envoyé une ambassade à Audoin, le roi des
Lombards, en lui demandant de lui rendre Ustrigotthus qui était
coupable d’exactement le même délit qu’Ildiges. Cette manœuvre
n’était pas du tout sincère : pour Audoin, un tel échange était aussi
impossible que pour Thorisin et c’était parfaitement clair pour
Thorisin. L’« échange sur le pont » ne s’est pas produit. Des
pourparlers secrets ont été engagés, et le problème a été résolu par
des moyens perfides : chacun des rois a secrètement tué son « client
» (Procop. BG 4.27.20-29).
Dans ce genre de situation, il est très intéressant d’observer une
contradiction entre l’obligation de l’hôte, en vertu de divers traités,
d’extrader le fugitif, et son refus ferme de le faire. Dans tous ces cas,
la ligne de conduite des barbares et des Romains est très semblable.
Dans tous les trois épisodes décrits par Procope, il se produit la
même chose : après la conclusion d’un traité, le nouvel allié sent
qu’il a le droit d’exiger le retour de son ancien subordonné, et le
traité devient un argument de poids en faveur de telles exigences.
Audoin utilise le traité comme argument en faveur de sa demande
faite auprès des Gépides pour qu’ils lui rendent Ildiges (Procop. BG
3.35.20) 55 . Qu’Audoin s’attendait à ce que Justinien lui rende le

déserteur, c’était en raison de l’alliance existante 56 (Procop. BG

4.27.4-5). Et de la même façon, la troisième tentative du roi Lombard,


cette fois avec le soutien de l’empereur romain, de rapatrier Ildiges a
été officialisée comme un souhait d’y voir une première preuve de la
nouvelle amitié (Procop. BG 4.27.22) 57 .

Les contradictions diplomatiques


Comme il a déjà été mentionné, les traités diplomatiques entre
divers peuples et l’Empire Romain obligeaient les partenaires à ne
pas accepter des transfuges, déserteurs ou fugitifs. Ce problème était
aussi très important pour les relations diplomatiques de l’Empire
Romain avec la Perse. Souvent, c’était aussi le problème des alliances
des peuples soumis, mais dans beaucoup d’autres cas, la question
portait sur les individus. Une clause de l’accord diplomatique entre
Rome et Perse conclu en 562 traitait le problème des déserteurs.
L’article mérite qu’on le cite en entier :
« 6. Si quelqu’un fait défection pendant la période d’hostilités, soit des
Romains aux Perses, soit des Perses aux Romains, et que cette personne voudrait
se rendre et revenir chez lui, elle ne doit aucunement être empêchée de le faire,
et aucun obstacle ne doit lui être posé. Par contre, ceux qui font défection et
désertion d’un côté vers l’autre pendant le temps de paix, ne seront pas
accueillis, et tout moyen sera utilisé pour les amener, même contre leur volonté,
chez ceux qu’ils voulaient fuir 58 » (Men. 6.1).

Le sens du texte n’est pas tout à fait clair et peut paraître


paradoxal d’une certaine manière. Tout d’abord parce qu’il semble
étrange qu’une possibilité de déserter, même en période de la
guerre, ait été proclamée comme admissible. Pourquoi accorder
cette amnistie anticipée ou même encourager les potentiels
déserteurs ?
À cet égard, un intéressant rapprochement, même s’il est éloigné
dans le temps, peut être fait. Hérodien, décrivant les événements qui
se sont produits à la fin du IIe siècle, relate ainsi l’histoire d’un
usurpateur romain Pescennius Niger, vaincu par Septime Sévère (en
194 AD). Niger a tenté d’échapper vers la Perse (la Parthie) (Dio
75.8.3), mais il a été capturé et tué. Certains de ses soldats ont réussi
à s’échapper à travers le fleuve Tigre. Selon Hérodien, ils ont appris
aux Perses à fabriquer et à utiliser des armes qui ont influencé les
tactiques de combat persans (Hérod. 3.4.7-9) 59 . Un détail très

intéressant mentionné par Hérodien est qu’un plein pardon a été


offert aux déserteurs par l’empereur romain et, ainsi, quelques-uns
d’entre eux ont décidé de rentrer, mais la plupart ont préféré rester
« dans ce pays étranger ». Cette histoire de déserteurs romains, qui
ont fui et rejoint l’ennemi à travers la frontière, mais à qui un
pardon a été offert pour le retour, semble contredire pleinement la
sévérité de la législation romaine. Les soudards de Pescennius Niger
ont commis plusieurs crimes capitaux : non seulement ont-ils
déserté vers l’ennemi, mais ils ont également collaboré avec lui
contre les Romains en livrant des secrets de l’industrie militaire.
Néanmoins, au lieu de potence et des bêtes sauvages comme
châtiment pour leur trahison, ils se sont vus offrir un pardon pour
stimuler leur retour.
Probablement, cette attestation par Hérodien, ainsi que le rescrit
d’Hadrien mentionné ci-dessus (Dig. 49, 16, 5, 6) pardonnant les «
bons soldats » de retour, même soupçonnés d’être des déserteurs
(Dig. 49, 16, 5, 6), démontrent que le côté juridique du problème des
transfuges et la réalité de la vie pouvaient différer grandement déjà
à l’époque impériale. La sévérité excessive des châtiments était
probablement aggravante et rendait le problème de la désertion
encore plus difficile à résoudre. Ainsi, des moyens plus souples ont
été trouvés par la politique et par la diplomatie.
La deuxième partie de la clause, interdisant la réception mutuelle
des fugitifs, est assez typique pour les traités diplomatiques, même
s’il n’est pas clair de distinguer de qui il s’agit lorsqu’il est fait
mention des déserteurs qui doivent être renvoyés en temps de paix.
R. C. Blockley, dans un commentaire de ce passage, suppose que « la
clause reflète principalement la préoccupation bien attestée des
deux États de contrôler les gens ordinaires en temps de pénurie de la
population, en particulier dans la campagne 60 ». Selon K.

Gütebock, la clause concernait premièrement des réfugiés


appartenant aux classes supérieures 61 . Si c’est le cas, nous

avons ici non seulement une analogie avec les cas d’Ildiges et
d’Ustrigotthus, mais aussi des éléments d’explication du
comportement des dirigeants gépide, lombard et romain. Ils
semblent agir conformément à une pratique courante de la
diplomatie de l’époque – la conclusion d’un traité entraîne un devoir
de la part de chaque adversaire-partenaire de « payer la dette » et de
ne plus protéger ni assister des ennemis de l’autre côté.
Mais, comme nous l’avons déjà vu, dans la vie réelle, on avait une
approche de ces réalités tout à fait différente. Ayant accepté un
fugitif, celui qui tenait le pouvoir sentait qu’il devait tout faire pour
protéger son « client » de l’extradition. Quand les Lombards avaient
demandé pour la première fois l’extradition d’Ildiges, les Gépides
avaient refusé de le leur rendre 62 . Justinien a eu la même

réaction vis-à-vis du souhait d’Audoin : il n’était absolument pas prêt


à répondre à une amitié par une trahison, et de condamner à une
mort certaine celui qui cherchait de l’aide 63 . Le roi gépide

Thorisin était au désespoir quand il s’est retrouvé dans la situation


où il devait, s’il respectait le traité, refuser une demande de
protection de la part d’Ildiges ; il n’était pas capable de résoudre le
problème lui-même, et le conseil des nobles Gépides lui a fermement
interdit de rendre Ildiges, disant qu’il serait préférable de périr avec
toute la tribu, les épouses et les enfants, que d’être impliqué dans
une telle injustice. Thorisin a trouvé une solution ingénieuse en
proposant au roi d’organiser l’échange des deux nobles réfugiés. Ce
faisant, il le mettait dans une même impasse, car les deux rois
savaient bien qu’aucun d’eux ne pouvait ouvertement trahir
quelqu’un en recherche d’asile.
On peut retrouver les mêmes normes de comportement dans
d’autres cas 64 . Ménandre décrit les négociations entre les

Romains et les Perses dans la fin des années 70 du VIe siècle, quand
les Romains ont déclaré qu’en tout cas, ils « ne livreraient jamais
ceux » (parmi les Pers-arméniens et les Ibères) « qui avaient soulevé
la révolte, ni leurs parents par le sang ni, en somme, tous ceux qui
souhaitaient venir dans l’Empire romain » (Men. 20.2). De la même
façon, le prince mauritanien Firmus a fui vers les Isaflenses, et ces
derniers ont préféré avoir une guerre avec Théodose plutôt que
d’extrader le prince (Amm. Marc. 29.5.40). Dans un texte de Socrate
le Scolastique, on peut trouver des réflexions sur le principe général
qui dit que ceux qui cherchent de l’aide (ἱκέται) doivent être
accueillis et protégés 65 . Socrate décrit un cas où les Romains

ont refusé de renvoyer les Persans chrétiens au souverain de la


Perse, non seulement parce qu’ils voulaient sauver les ἱκέται, mais
aussi parce qu’ils voulaient sauvegarder le christianisme lui-même
66 (Socr. 7.18).

On voit bien que dans les situations concernant les suppliants-


demandeurs d’asile, les normes diplomatiques (ou légales), selon
lesquelles tout déserteur devait être extradé, sont entrées en
contradiction avec les normes d’honneur, en premier lieu avec
toutes les traditions et les règles de l’hospitalité. En ce qui concerne
ce genre de situations, les coutumes d’hospitalité des ἱκέται étaient
plus déterminées par des avantages politiques généraux et par des
obligations du moment que par l’impossibilité de rompre les
coutumes d’hospitalité 67 , tandis que pour les peuples

germaniques, du fait de leur société plus traditionnelle, l’hospitalité


avait un caractère moins formel mais plus obligatoire 68 .

La solution trouvée dans l’histoire des deux fugitifs qui ne


pouvaient être échangés en raison de cette contradiction entre les
exigences diplomatiques et les obligations d’hospitalité est plutôt
symptomatique. Le meilleur moyen de sortir d’un défi passait
toujours par des méthodes clandestines. Dans notre cas, le Gépide et
les rois lombards ont échangé leurs pièces de valeur égale, et
l’équation s’est trouvée résolue par l’annulation.
Ceci dit, cette situation semble très complexe, et l’on est en droit
de se poser de nombreuses questions. Pourquoi chacun des rois
était-il si sûr que l’autre tuerait aussi son « client » ? Quelle garantie
y avait-il qu’après avoir fait des promesses les uns aux autres de tuer
Ildiges et Ustrigotthus secrètement, l’un des réfugiés ne serait pas
secrètement gardé vivant pour être utilisé à l’avenir ? Comment les
rois des Lombards et des Gépides pouvaient-ils le contrôler ? Y avait-
il d’autres parties, et lesquelles, qui pourraient participer à ces
intrigues elles aussi et en tirer profit ? Est-il raisonnable de croire
que l’Empire romain d’Orient pouvait rester en dehors de cette
situation, lui qui était tellement impliqué dans les problèmes liés à
l’interaction entre les Gépides et les Lombards, et si soucieux de
l’extradition d’Ildiges ? Et comment Procope est-il parvenu à
connaître les détails de cette histoire, y compris ceux sur lesquels il
préfère de se taire ? (Il dit qu’il n’y a pas besoin de raconter les
détails sur la mort des princes, parce que les versions diffèrent.)
Il est très tentant de soupçonner la présence de la main
byzantine dans ces événements. On peut proposer une hypothèse sur
la suite des événements, non vérifiable mais assez plausible :
l’Empire devait être intéressé à garder Ildiges sous son contrôle, en
tant qu’instrument d’influence sur les relations entre les Gépides et
les Lombards. Mais voilà que soudain Ildiges réussit à s’échapper.
C’est un atout important qui a été perdu, et cela aurait pu causer une
instabilité indésirable. Après cela, la meilleure façon de procéder
pour ne pas tout perdre aurait été de se débarrasser à la fois de lui et
d’Ustrigotthus. La façon la plus simple et la plus sûre d’y parvenir
serait de confier cette tâche aux dirigeants barbares ayant accueilli
les réfugiés. On peut donc supposer qu’on voit ici une trace des
intrigues de l’Empire d’Orient, qui a conduit tant le Gépide que le
Lombard à agir dans le style des méthodes cachées très
fréquemment utilisées par la diplomatie impériale. Les rois barbares
auraient été d’accord pour tuer chacun des ἱκέται uniquement s’ils
pouvaient être sûrs que la même chose aurait été faite par l’autre
partie. Or, Constantinople pouvait bien fournir une telle garantie. Ce
rôle de Constantinople a été facilité par l’existence d’accords avec les
deux peuples barbares et aussi par le fait que les Gépides et les
Lombards avaient récemment conclu une alliance, même si elle était
assez précaire, basée sur l’adoptio per arma.
Il se peut que cette élimination d’Ildiges et d’Ustrigotthus était
due à la volonté de Constantinople de maintenir les relations entre
les Gépides et les Lombards en équilibre, et, ce qui est plus
important, par sa volonté de pouvoir contrôler cet équilibre et le
faire fonctionner selon ses souhaits. La présence d’Ustrigotthus et
spécialement d’Ildiges qui était très (et peut-être trop)
politiquement actif, pourrait provoquer une instabilité inattendue et
incontrôlée entre les Gépides et les Lombards. Pour l’empêcher,
l’Empire a peut-être préféré exclure ces atouts du jeu 69 .

L’histoire de ce « triangle diplomatique » montre bien que les


contradictions entre les normes juridiques, les accords
diplomatiques, les pratiques courantes de l’hospitalité et de la
protection des clients pouvaient créer des collisions pas seulement
complexes, mais parfois impossibles à résoudre par des moyens
officiels.

Changements de législation
Dans la législation beaucoup plus tardive – dans les nouvelles lois
de l’empereur Léon VI le Sage, ajoutées au corpus des Basiliques fin
IXe-début Xe siècle (886-912) –, on lit :
« Nous disons cela en portant nos regards vers la sévérité manifestée par la
loi qui a été édictée contre ceux qui passent à l’ennemi. Car cette loi décide que le
transfuge, pris du désir de se repentir, et voulant effacer sa faute passée en
retournant dans son pays, sera livré aux bêtes féroces ou pendu. Cela me paraît
être la cause d’un grand dommage pour l’État, et aller tout à fait à l’encontre des
mesures qui auraient un effet salutaire. Car la loi contraint ceux qui passent à
l’ennemi à ne jamais plus se souvenir de leurs proches, à faire taire leur désir de
retourner dans leur patrie. Il n’est aucun homme en effet qui, sachant quel
châtiment l’attend, choisira, au lieu de vivre chez les ennemis, de mourir dans sa
patrie de façon si cruelle.
C’est pourquoi nous écartons des lois en vigueur cette mesure sévère, pour ne
pas dire injuste – car comment ne serait-il pas injuste de punir si cruellement un
coupable qui cherche de lui-même, par la suite, à réparer son crime ? – mais nous
ordonnons que le transfuge revenant dans sa patrie, s’il y retourne pour la
première fois, reçoive son pardon ; la deuxième fois, qu’il soit vendu pour être
esclave pendant trois ans ; s’il déserte une troisième fois et qu’ensuite il
revienne, qu’il soit vendu pour être esclave définitivement et à perpétuité. En
effet, un homme qui est ainsi inconstant et changeant n’est pas digne de jouir de
la liberté. Toutefois, si le transfuge ne revient pas dans la patrie de sa propre
volonté, mais parce qu’il a été capturé, et surtout s’il a les mains souillées du
sang de ses concitoyens, le punir de mort comme un ennemi ne sera ni injuste, ni
sévère 70 » (Neara, 67) 71 .

Avant ce changement législatif, du point de vue juridique, tous


les actes de passage à l’ennemi devaient être punis avec une sévérité
ne permettant aucune repentance ni retour. Cette nouvelle loi de
Léon était-elle une reconnaissance de l’impossibilité d’empêcher la
fuite massive pendant les actions militaires comme une tentative
d’obtenir le retour de la main-d’œuvre, tandis qu’une évasion
préméditée et préparée était considérée comme une haute trahison ?
La clause du traité Romano-persan cité par Ménandre et l’article
qui permettait la fuite, en autorisant le retour des déserteurs (Men.
6.1), est peut-être une indication que la diplomatie du VIe siècle était
plus progressiste que la législation de la même époque. Il a fallu trois
siècles pour pouvoir légiférer sur ce problème : autrement dit régler
et légaliser ce qui, probablement depuis longtemps, était la réalité. Il
faut noter la différence dans l’attitude et le traitement des deux
grandes catégories de fugitifs. La désertion pendant un conflit
militaire était considérée comme un crime moins horrible, et même
acceptable dans certaines circonstances. Cette notion et cette
pratique semblent avoir été progressivement acceptées d’abord par
la voie diplomatique et plus tard par l’appareil judiciaire. Différente
semble être la perception de la défection dans le sens civil. Ceux «
émigrants » demeurent perçus comme transfuges et, par
conséquent, comme ayant commis une trahison impardonnable
contre leur patrie. Un état d’alliance et paix définies par un accord
diplomatique signifie que les partenaires de cet accord étaient
considérées comme obligés de ne pas accepter des nouveaux fugitifs
(de tout type) et d’extrader les personnes déjà acceptées. Cependant
dans certains cas les moyens de la diplomatie officielle n’étaient pas
suffisants pour résoudre les contradictions complexes entre
l’obligation d’extradition des transfuges et des règles de l’hospitalité
concernant la protection des suppliants-demandeurs d’asile. Ces
collisions inextricables conduisaient à l’utilisation des moyens
extrêmes de la diplomatie clandestine 72 . En général, la

diplomatie pratique, menant des négociations et concluant des


accords, dans le contexte des situations politiques et internationales,
réagit à la réalité du moment beaucoup rapidement et de manière
flexible.

NOTES
1. Dans cet article, la désertion sera entendue comme l’abandon sur le champ de
bataille de sa propre armée, mais aussi le fait de rejoindre son adversaire.
2. Pour la période républicaine, WOLFF C., Déserteurs et transfuges dans l’armée romaine à
l’époque républicaine, Naples, Jovene, 2009.
3. Ibid., p. 52-62.
4. Three Byzantine Military Treatises, éd., trad., notes G. T. Dennis, Washington D. C.,
Dumbarton Oaks, 1985, p. 120 : τοὺς αὐτομόλους ὑποδέχεσθαι μὲν ἀναγκαῖον,
εὐεργετεῖν δὲ ἄξιον. δεῖ δὲ πάντως τούτων φυλάττεσθαι, εἰ καὶ τιμῶσι τὰ
παρ᾽ ἡμῖν θρησκευόμενα καὶ γάμοις ἡμῖν νομίμοις συμπλέκονται. διὸ δὴ τοὺς
μὲν ἐνδοξοτέρους αὐτῶν κατἐχειν ἐν πόλεσιν εἴ γε βουλόμεθα, πλὴν δι᾽
ὑπονοίας ἔχειν αὐτούς, καὶ μάλιστα ὅταν κατὰ τῆς πόλεως συνέρχεται τὸ
πολέμιον ἀφ᾽ ὧν οὗτοι πρὸς ἡμας ηὐτομόλησαν.
5. Maiestatis autem crimen illud est, quod adversus populum Romanum, vela versus
securitatem eius committitur […] quive hostibus populi romani nuntium litterasve miserit signumve
dederit feceritve dolo malo, quo hostes populi romani consilio iuventur adversus rem publicam : quive
milites sollicitaverit concitaveritve, quo seditio tumultusve adversus rem publicam fiat.
6. aut qui exercitum deseruit vel privatus ad hostes perfugit.
7. Dans ce qui suit, la traduction reprend celle de HULOT H., BERTHELOT J-F., TISSOT P-A.,
BÉRANGER A., Corps de droit des lois romaines, Metz, 1803. La traduction a été en partie remaniée
par les soins de l’auteure du présent article.
8. Lege Iulia maiestatis tenetur is, cuius ope, consilio adversus imperatorem vel
rempublicam arma mota sunt, exercitusve eius in insidias deductos est, quive iniussu imperatoris
bellum gesserit, delectumve habuerit exercitum comparaverit, sollicitaverit, deserueritque
imperatorem. His antea in perpetuum aqua et igni interdicebatur, nunc vero humiliores bestis
obiiciunturm vel vivi exuruntur : honestiores capite punintur.
9. BAUMAN R. A., The Crimen Maiestatis in the Roman Republic and Augustan Principate,
Johannesbourg, Witwatersrand University Press, 1967, p. 19, plus généralement p. 16-21 et
la note 9 avec des références historiographiques ; SCHISAS P. M., Offences Against the State in
Roman Law, Londres, 1926, 5-6, 12-15.
10. LEAR F. S., « Treason and Related Offences in Roman and Germanic Law », The Rice
Institute Pamphlet, no 42, 2, 1955, p. 8 et suiv.
11. Voir pour les définitions: GUEYE M., « Délits et peines militaires à Rome sous la
République: desertio et transfugium pendant les guerres civiles », Gerión, no 31, 2013, p. 221-
238, surtout p. 223; VALLEJO GIRVÉS M., « La legislación sobre los desertores en el contexto
político-militar de finales del siglo IV y principios del V d. C. », Latomus, no 55, 1996, 31-47,
p. 32 et suiv.
12. COSME P., « Le châtiment des déserteurs dans l’armée romaine », Revue historique de
droit français et étranger no 81, 3, 2003 p. 287-307 ; VALLEJO GIRVÉS M., « Transfugae en el
ejército de Roma », Hispania Antiqua, no 20, 1996, p. 399-408 ; WOLFF C., Déserteurs et
transfuges…, op. cit., p. 166-174.
13. Transfugae ad hostes vel consiliorum nostrorum renuntiatores aut vivi exuruntur aut
furcae suspenduntur.
14. Is qui in exploration emanet, hostibus insistentibus ; aut qui a a fossato recedit, capite
puniendus est.
15. Is, qui ad hostem confugit et rediit, torquebitur ad bestiasque vel in furcam damnabitur,
quamvis milites nihil eorum patiantur. Et is, qui volens transfugere adprehensus est, capite punitur.
16. Exploratores, qui secreta nuntiaverunt hostibus, proditores sunt et capitis poenas luunt.
17. Qui captus, cum poterat redire, non rediit, pro transfuga habetur.
18. Sur le postliminium : AMIRANTE L., Captivitas e Postliminium, Naples, Jovene, 1950, p. 15-
18.
19. id. est, perinde omnia retituuntur et jurs, ac si captus ab hostibus non esset.
20. et si bonus miles antea aestimatus fuit, prope est ut adfirmationi eius credatur ; si
remansor, aut negligens suorum, aut segnis, aut extra contubernium agens, non credetur ei.
21. Dans ce qui suit, les fragments de Priscus sont cités selon l’édition de BLOCKLEY R.
(éd., trad.), The History of Menander the Guardsman, Liverpool, F. Cairns, 1985. Les abréviations
des sources suivent celles de HORNBLOWER S., SPAWFORTH A. (éd.), Oxford Classical Dictionnary,
Oxford, Oxford University Press, 2012, ou à défaut celles de MARTINDALE J. R., The
Prosopography in the Later Roman Empire, vol. II : 395-527, Cambridge, Cambridge University
Press, 1980.
22.

terminus technicus
NECHAEVA

Vestnik Sank-Peterburgskogo
Gosudarstvennogo Universiteta
23. μηδένας ἐξ αὐτῶν ἀποστῆναι θέλοντας τὸν βασιλέα δέχεσθαι ·
24. Comme aussi de l’époque précédente : WOLFF C., Déserteurs et transfuges…, op. cit., 157-
167.
25. πάντας τοὺς παρὰ σφᾶς καταφυγόντας ἐκδοῖεν.
26. Dans ce qui suit, les fragments de Priscus sont cités selon l’édition de BLOCKLEY R.,
(éd., trad.) The Fragmentary Classicising Historians of the Later Roman Empire. Eunapius,
Olympiodorus, Priscus and Malchus, 1-2, Liverpool, F. Cairns, 1983.
27. τοὺς ἀπὸ τῆς Σκυθικῆς καταφεύγοντας, ἀλλὰ καὶ τοὺς ἤδη
πεφευγότας σὺν καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις Ῥωμαίοις τοῖς ἄνευ λύτρων ἐς τὰ
σφέτερα ἀφιγμένοις ἐκδίδοσθαι, εἰ μή γε ὑπὲρ ἑκάστου πεφευγότος τοῖς κατὰ
πόλεμον κτησαμένοις ὀκτὼ δοθεῖεν χρυσοῖ.
28. οἱ δὲ παρὰ Ῥωμαίους καταφυγόντες ἐξεδόθησαν βαρβάροις, ἐν οἷς καὶ
παῖδες Μάμα καὶ Ἀτακὰμ τοῦ βασιλείου γένους, οὓς ἐν Καρσῷ φρουρίῳ
Θρᾳκίῳ οἱ παρειληφότες ἐσταύρωσαν δίκας αὐτοὺς πραττόμενοι τῆς φυγῆς.
29. καὶ εἰ μὴ τοῦτον ἐκδοῖεν, ἐκδοῖεν δὲ καὶ τοὺς φυγάδας κατὰ τὰ
ὑποκείμενα (εἶναι γὰρ παρὰ Ῥωμαίοις πλείστους) τὸν πόλεμον ἐπάξειν.
30. Ἀττήλας ὁ τῶν Οὔννων βασιλεὺς τὸν οἰκεῖον στρατὸν ἀγείρας
γράμματα στέλλει παρὰ τὸν βασιλέα τῶν τε φυγάδων καὶ τῶν φόρων πέρι,
ὅσοι προφάσει τοῦδε τοῦ πολέμου οὐκ ἐδέδοντο, τὴν ταχίστην οἱ ἐκπέμπεσθαι
παρακελευόμενος · ταῦτα ἀναγνόντες οἱ ἀμφὶ τὰ βασίλεια οὐδαμῶς τοὺς
παρὰ σφᾶς καταφυγόντας ἐκδώσειν ἔφασαν, ἀλλὰ σὺν ἐκείνοις τὸν πόλεμον
ὑποστήσεσθαι.
31. μηδένα δὲ βάρβαρον Ῥωμαίους κατὰ σφᾶς φεύγοντα δέχεσθαι.
32. ὧν πλείστους Ῥωμαῖοι ἀπέκτειναν ἀπειθοῦντας πρὸς τὴν ἔκδοσιν, ἐν
οἷς καὶ τῶν βασιλικῶν ὑπῆρχον Σκυθῶν, οἳ ὑπὸ Ἀττήλᾳ τάττεσθαι
ἀνηνάμενοι παρὰ Ῥωμαίους ἀφίκοντο.
33. καὶ Ἀνατολίῳ ἐπὶ τῇ εἰρήνῃ δόξαντα, ὡς εἴρητο μὴ πρότερον πρέσβεις
παρ’αὐτὸν ἐλθεῖν πρὶν ἢ πάντες οἱ φυγάδες ἐκδοθεῖεν βαρβάροις. τοῦ δὲ
φήσαντος ὡς ἐκ τοῦ Σκυθικοῦ γένους παρὰ Ῥωμαίοις οὐκ εἴη φυγάς, τοὺς γὰρ
ὄντας ἐκδεδόσθαι, χαλεπήνας μᾶλλον καὶ αὐτῷ πλεῖστα λοιδορησάμενος
μετὰ βοῆς ἔλεγεν ὡς αὐτὸν ἀνασκολοπίσας πρὸς βορὰν οἰωνοῖς ἐδεδώκει ἄν,
εἰ μή γε τῷ τῆς πρεσβείας θεσμῷ λυμαίνεσθαι ἐδόκει, καὶ ταύτην αὐτῷ ἐπὶ τῇ
ἀναιδείᾳ καὶ τῇ τῶν λόγων ἰταμότητι ἐπιθεῖναι δίκην · φυγάδας γὰρ τοῦ
σφετέρου ἔθνους παρὰ Ῥωμαίοις εἶναι πολλούς, ὧν ἐκέλευε τὰ ὀνόματα
ἐγγεγραμμένα χάρτῃ τοὺς ὑπογραφέας ἀναγινώσκειν. ὡς δὲ διεξῆλθον
ἅπαντας, προσέταττε μηδὲν μελλήσαντα ἀπιέναι · συμπέμψειν δὲ αὐτῷ καὶ
Ἤσλαν Ῥωμαίοις λέξοντα πάντας τοὺς παρὰ σφίσι καταφυγόντας
βαρβάρους ἀπὸ τῶν Καρπιλεόνος χρόνων, ὃς ὡμήρευσε παρ’αὐτῷ παῖς ὢν
Ἀετίου τοῦ ἐν τῇ ἑσπέρᾳ Ῥωμαίων στρατηγοῦ, ἐκπέμψαι παρ’αὐτόν. μὴ γὰρ
συγχωρήσειν τοὺς σφετέρους θεράποντας ἀντίον αὐτοῦ ἐς μάχην ἰέναι,
καίπερ μὴ δυναμένους ὠφελεῖν τοὺς τὴν φυλακὴν αὐτοῖς τῆς οἰκείας
ἐπιτρέψαντας γῆς. τίνα γὰρ πόλιν ἢ ποῖον φρούριον σεσῶσθαι, ἔλεγεν,
ὑπ’ἐκείνων, οὗπερ αὐτὸς ποιῆσαι τὴν αἵρεσιν ὥρμησεν; ἀπαγγείλαντας δὲ τὰ
αὐτῷ περὶ τῶν φυγάδων δεδογμένα αὖθις ἐπανήκειν μηνύοντας, πότερον
αὐτοὺς ἐκδιδόναι βούλονται ἢ τὸν ὑπὲρ αὐτῶν ἀναδέχονται πόλεμον.
34. τοὺς ἀπὸ τῆς Σκυθικῆς καταφεύγοντας, ἀλλὰ καὶ τοὺς ἤδη
πεφευγότας σὺν καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις Ῥωμαίοις τοῖς ἄνευ λύτρων ἐς τὰ
σφέτερα ἀφιγμένοις ἐκδίδοσθαι.
35. οἱ δὲ παρὰ Ῥωμαίους καταφυγόντες ἐξεδόθησαν βαρβάροις, ἐν οἷς καὶ
παῖδες Μάμα καὶ Ἀτακὰμ τοῦ βασιλείου γένους, οὓς ἐν Καρσῷ φρουρίῳ
Θρᾳκίῳ οἱ παρειληφότες ἐσταύρωσαν δίκας αὐτοὺς πραττόμενοι τῆς φυγῆς.
36. ὧν πλείστους Ῥωμαῖοι ἀπέκτειναν ἀπειθοῦντας πρὸς τὴν ἔκδοσιν, ἐν
οἷς καὶ τῶν βασιλικῶν ὑπῆρχον Σκυθῶν, οἳ ὑπὸ Ἀττήλᾳ τάττεσθαι
ἀνηνάμενοι παρὰ Ῥωμαίους ἀφίκοντο.
37. NECHAEVA
Vestnik Sank-
Peterburgskogo Gosudarstvennogo Universiteta
38. SINOR D., « The Historical Attila », F. H. BÄUML, M. D. BIRNBAUM (dir.), Attila: The Man
and His Image, Budapest, Corvina, 1993, p. 8.
39. καὶ ἐς τὴν Ῥωμαίων ὁμαιχμιίαν καταφθγάνοθσιν.
40. Je tiens à remercier Petr Shuvalov pour des discussions, il y a longtemps, très utiles
et fructueuses sur ce sujet.
41. La version mentionnée par Paul Diacre (HL. 1.21) est différente de celle de Procope.
42. Plus probablement, un groupe de Slaves qui habitaient au nord, dans la zone de la
Tchéquie actuelle. Pour le problème et pour la bibliographie, voir : IVANOV S., « Prokopij
Kesarijskij », GINDIN L., LITAVRIN G. (dir.), Svod drevnejshix pismennyx izvestij o slavjanax ( =
Corpus testimoniorum vetustissimorum adhistoriam slavicam pertinentium), 1, Moscou, Vostočnaâ
Literatura, 1994, p. 235, note 131.
43. C’est le moment où Wach est mort et où son fils Waldar a hérité le pouvoir, avec
Audoin comme gardien. Selon Procope, Ildiges s’était échappé chez les Slaves peu de temps
auparavant (Procop. BG 3.35).
44. Pour une discussion sur cette date, POHL W., « The Empire and the Lombards:
Treaties and Negotiations in the Sixth Century », W. POHL (dir.), Kingdoms of the Empire, The
Integration of Barbarians in Late Antiquity, Leyde-New York-Cologne, Brill, 1997, p. 90-91.
45. Pour l’idée de trahison commis contre le peuple et le roi parmi les peuples
germaniques et la législation des Lombardes : LEAR F., Treason in Roman and Germanic Law,
Austin, University of Texas Press, 1965, p. 234-244, particulièrement p. 240-241.
46. On peut se rappeler d’autres exemples de ce genre : la tentative de Sapor de donner
le pouvoir sur l’Arménie aux deux déserteurs Cylaces et Artabennes, contre un protégé
romain (Amm. Marc. 27.12.5) ; il y a aussi le cas d’Amalasuintha qui, quand un complot à son
encontre a été organisé chez les Goths, a demandé à Justinien de lui donner refuge (Procop.
BG 1.2.23).
47. MARTINDALE J., The Prosopography of the Later Roman Empire, vol. 3, Cambridge,
Cambridge University Press, 1995, s. v. Ildigisal, p. 616-617.
48. Ibid.
49. ibid.; JONES A. H. M., The Later Roman Empire 284-602, vol. 2, Oxford, Johns Hopkins
University Press, 1964, p. 657.
50. Le cas le plus proche, mais aussi plus éloigné dans le temps, est l’histoire
d’Hosrmisdas, prince perse, qui est passé dans le camp de Constantin Ier autour de l’an 324.
Hosrmisdas était très important pour Rome en tant que prétendant possible au trône perse.
Comme le suppose D. Woods, « on devait lui donner une fonction honorable dans son exil,
tout en le maintenant sous étroite surveillance » ; ainsi il a été nommé « commandant
permanent de la schola clibanariorum scutariorum » (WOODS D., « Ammianus and some Tribuni
Scholarum Palatinarum c. A.D. 353-364 », Classical Quarterly, no 47, 1997, p. 290).
51. En 546-547, un traité a été conclu entre les Lombards et l’Empire.
52. De la même façon, en 548 il est parti de chez les Slaves immédiatement après le
début de la guerre entre les Gépides et les Lombards.
53. L’Empire romain avait déjà une alliance avec les Lombards, conclue en 546/547,
quand le Norique et la Pannonie avaient été donnés aux Lombards. Ensuite, en réponse au
désir des Gépides, les Romains ont conclu un traité avec les Gépides aussi, juste au début de
la guerre entre les Lombards et les Gépides (552) (Procop. BG 4.27.21-22) (W. POHL, « The
Empire and the Lombards », art. cit., p. 93-94).
54. J. MARTINDALE, The Prosopography, op. cit., s. v. Ustrigotthus, p. 1396.
55. γενομένων δὲ τῶν ἐν τῷ παρόντι πρὸς Λαγγοβάρδας σπονδῶν ἕνεκα ὁ
μὲν Αὐδουὶν τὸν Ἰλδίγην εὐθὺς ἅτε πρὸς φίλων ἐξῃτεῖτο Γηπαίδων.
56. τόν Ἰλδιγιςὰλ οὖν Αὐδουὶν μὲν πρὸς βασιλέως Ἰουστινιανοῦ ἐξῃτεῖτο
ἅτε φίλος τε Ῥωμαίοις καὶ ξύμμαχος ὤν, μισθὸν τῆς φιλίας τὴν προδοσίαν
αὐτῷ τοῦ ἱκέτου εἰσπραττόμενος.
57. βεβαιότατα ξυνετελέσθη, βασιλεύς τε Ἰουστινιανὸς καὶ Αὐδουὶν ὁ
τῶν Λαγγοβαρδῶν ἡγούμενος παρὰ Θορισὶν τὸν Γηπαίδων ἄρχοντα
πέμψαντες τὸν Ἰλδιγισὰλ ἅτε κοινὸν ἐχθρὸν ἐξῃτοῦντο, τὴν ἐς τὸν ἱκετην τὸν
αὐτοῦ προδοσίαν δεόμενοι δήλωσιν τῆς ἐς αὐτοὺς φιλίας ποιήσασθαι
πρώτην.
58. ὡς εἴ τινες, ἐν ᾧ χρόνῳ ὁ πόλεμος ξυνεστήκει, ηὐτομόγσαν, τοῦτο μὲν
ὡς Πέρσας ἀπὸ Ῥωμαίων, τοῦτο δὲ < ἀπὸ > Περσῶν ὡς Ῥωμαίους, εἴ γε
βούλοιντο οἱ προσκεχωρηκότες ἐς τὰ οἴκοι ἐπαναστρέφειν, μὴ γίνεσθαι
σφίσιν ἐμποδὠν μήτε μὴν κωλύμῃ χρήσασθαι τινι. τοὺς μέντοι ἐν καιρῷ
εἰρήνης αὐτομόλους ἤγουν καταφεύφοντας ἐξ ἑτέρων εἰς ἑτέρους μὴ
ὑποδέχεσθαι, ἀλλ`ἐκ παντὸς τρόπου καὶ ἄκοντας.
59. τοὺς δὲ στρατιώτας, ὅσοι διαδεδράκεσαν, πυνθανόμενος
περαιουμένους τὸν Τίγριδα ποταμὸν διά τε τὸ ἐκ Σεβήρου δέος ἀπιόντας πρὸς
τοὺς βαρβάρους […] τὰ πλεῖστα γοῦν φεύγοντες ἐς τοὐπίσω τε τοξεύοντες
ἐμάχοντο. τῶν δὲ φυγάδων στρατιωτῶν, πολλῶν τε ἐν αὐτοῖς τεχνιτῶν παρ ´
αὐτοῖς γενομένων καὶ τὸν ἐκεῖ βίον ἑλομένων, οὐ μόνον χρῆσθαι ἀλλὰ καὶ
ἐργάζεσθαι ὅπλα ἐδιδάχθησαν. […] ἐπανήγαγε δοὺς ἀμνηστίαν, οὐ πάντας δὲ.
πολὺ γὰρ πλῆθος αὐτῶν ἀνεχώρησεν ἐς τὴν ἀλλοδαπήν.
60. BLOCKLEY R., The History of Menander the Guardsman, op. cit., p. 257, note 55.
61. GÜTEBOCK K., Byzanz und Persien in ihren diplomatischen Beziehungen im Zeitalter
Justinians, Berlin, J. Guttentag, 1906, p. 80-83.
62. οἱ δὲ τὸν μὲν ἄνθρωπον ἐκδοῦναι οὐφαμῆ ἔγνωσαν.
63. μισθὸν τῆς φιλίας τὴν προδοσίαν αὐτῷ τοῦ ἱκέτου εἰσπραττόμενος. ὁ
δὲ τρόπῳ οὐδενὶ ἐδίδου.
64. Comparez aussi le cas d’Usdibadus, qui, avec ses partisans, a trouvé refuge chez les
Romains. En 568 Baianus, le Khan des Avares, a demandé sa restitution, en disant que les
Gépides avaient été conquis par les Avars et étaient donc devenus leurs sujets. Les Romains
ont refusé cette demande (Men. 27, 28, 29) – MARTINDALE J., The Prosopography, op. cit., s. v.
Usdibadus, p. 1396.
65. Sur la Hiketeia dans le monde gréco-romain voir GÖDDE S. G., « Hiketeia », H. CANCIK
et H. SCHNEIDER (dir.), Brill’s New Pauly, Encyclopaedia of the Ancient World, Leyde, Brill, 2005, p.
232-234.
66. οὐ μόνον ὡς ἱκετας σώζειν ἐθέλοντες, ἀλλὰ γὰρ ὑπὲρ τοῦ
Χριστιανισμοῦ πάντα ποιεῖν προθιμούμενοι.
67. MILLER D.A., Studies in Byzantine Diplomacy: Sixth-Tenth Centuries, a Thesis Submitted
to the Graduate School at Rutgers – the State University, New Jersey, 1963, p. 192-193: « It is
clear, then, that although the Byzantine state may have from time to time made agreements in which
extradition rights were emphasized, the maintenance of prominent refugees was a firm policy.
Though the Empire was known to use the argument that it could not give up fellow Christian (as this
argument was used in Persarmenian and Bulgar cases already mentioned – see p. 120 sq.) the political
factor remained strongly in play… »
68. W. Pohl remarque que cet épisode impliquant le conseil des nobles Gépides montre
un conservatisme caractérisé de la noblesse Gépide, en contraste avec le comportement du
roi qui est plus de son temps et qui essaie d’agir plus comme un homme politique (POHL W., «
Gepiden », Reallexicon der Germanischen Altertumskunde, 2e édition, Strasbourg, Karl. V.
Trübner, 1998, vol. 11, p. 136, 139 ; voir aussi : POHL W., « The Empire and the Lombards :
Treaties and Negotiations in the Sixth Century », POHL W. [dir.], Kingdoms of the Empire, The
Integration of Barbarians in Late Antiquity, op. cit., p. 96). Il semblerait qu’ils étaient incapables
de violer les règles d’hospitalité ouvertement et d’extrader les ἱκέται.
69. La tactique des complots était utile quand toutes les voies diplomatiques avaient
été épuisées, et que la situation demandait une action décisive. En règle générale, on trouve
que le complot était pour l’Empire romain une méthode assez utilisée pour lutter contre un
ennemi gênant, et malgré le fait que les informations concernant de tels complots aient eu,
évidemment, un caractère secret, on possède assez de sources pour trouver et partiellement
reconstruire quelques complots, dont certains furent un succès. Pour les détails : NECHAEVA
E., « Les activités secrètes des ambassadeurs dans l’Antiquité Tardive », A. BECKER, N.
DROCOURT (dir.), Ambassadeurs et ambassades au cœur des relations diplomatiques. Rome – Occident
médiéval – Byzance (VIIIe siècle av. J.-C.-XIIe siècle apr. J.-C.), Metz, Presses universitaires de
Lorraine, 2012, p. 183-202.
70.
71. Traduction selon NOAILLES P., DAIN A. (trad.), Les Novelles de Léon VI le Sage, Paris, Les
Belles Lettres, 1944, p. 242-244.
72. Sur la diplomatie clandestine : NECHAEVA E., Embassies, Negotiations, Gifts : Systems of
East Roman Diplomacy in Late Antiquity, Stuttgart, F. Steiner, 2014, p. 56-61, 155-160 ; ibid., «
Les activités secrètes des ambassadeurs dans l’Antiquité tardive », art. cit.

RÉSUMÉS
This article examines the juridical and diplomatic aspects of various forms of
emigration in both military and civil contexts. Fleeing, defecting and especially
collaborating with enemies against the Roman cause were considered high treason and
Roman legislation punished these crimes most severely. This study compares the evidence
on legal responses to various questions of emigration with the available information on how
diplomacy treated the same issues.
The common practice of international relations of the time was that conclusion of a treaty
resulted in obligations on all sides side to stop protecting and giving asylum to those who
were considered enemies and traitors by diplomatic partners. Using the exceptionally
detailed evidence from Procopius about two fugitive princes (of the Lombards and of the
Gepids (Procop. BG. 3.35; 4.27), this article examines the opposition between diplomatic and
legal rules and the norms of honour and hospitality. The solution to this contradiction
between a duty to protect the ἱκέται and an obligation to extradite was found in
clandestine diplomacy.
A clause of a Roman-Persian diplomatic agreement concluded in 562 treated the problem of
deserters (Menander 6.1). This text reveals a notable dissimilarity in the attitude and
treatment of the two major categories of fugitives. The so-called ‘civil emigrants’ continued
to be perceived as defectors and, hence, as those committing an unpardonable treason
against their home country. However, desertion during a military conflict was regarded as a
less terrible crime, pardonable in certain circumstances. The notion and the practice of
such a distinction seem to have gradually been accepted first by diplomatic circles and
much later by the judicial system. In the Byzantine judicial system, one finds a considerable
shift towards indulgence: some categories of deserters/fugitives returning into their home
country were granted a pardon (New Constitution of Leo, 67). This mismatch in time
probably demonstrates the gap between ‘Realpolitik’, using diplomacy to adjust to the
situation and needs of the moment, and the inert judicial machine. It seems possible to
assume that practical diplomacy reacted to the circumstances of the moment much more
promptly and flexibly. The clause of the Roman-Persian treaty quoted by Menander may be
an indication that sixth-century diplomacy was more progressive in this aspect than
legislation. It took another three centuries for law-making to adjust to what had probably
long been a reality.

AUTEUR
EKATERINA NECHAEVA
Collegium Helveticum, Zurich
Réfugiés politiques et transfuges
à Byzance
Political Refugees and Defectors in Byzantium

Élisabeth Malamut

Les termes « étrangers », « asile » et « réfugiés » renvoient à un


ensemble de notions qui chacune peuvent être traitées séparément.
Ces notions ont évolué depuis l’Antiquité, tout en gardant certaines
spécificités. Il convient de définir ce que l’on entendait par étrangers
à l’époque byzantine. Ainsi le xénos, concept hérité de la Grèce
antique, en avait gardé la notion d’hospitalité. Les xénoi à l’époque
byzantine n’étaient pas toujours des étrangers à l’empire : ils étaient
étrangers à l’image du Christ, qui avait quitté volontairement sa
patrie pour s’exiler, faisant acte de « xéniteia ». Ils venaient le plus
souvent des confins de l’empire. L’Église puis l’État les prirent en
charge, leur offrant l’hospitalité dans des « xénônes » ou « xénodocheia
», les hospices pour étrangers et pèlerins. Être xénos c’était donc se
définir comme pèlerin, moine exilé à la recherche de Dieu, étranger
à la population locale, donc répondre à une identité plus culturelle
que politique 1 . Les « étrangers », c’étaient en second lieu les

peuples (ethnè) en dehors de l’oikouménè, les « barbares », Goths,


Slaves, Petchénègues et même Occidentaux. Ils vinrent par vagues
s’établir à l’intérieur de l’empire. Jean Mauropous mentionne en
1047, des ethnè tout entières qui venaient des extrémités de la terre
au centre de l’oikouménè, la capitale 2 . Pour ces étrangers issus

des nations (ethnè) 3 , les ethnikoi, qui se mettaient au service de

l’empire, il convenait de les intégrer dans l’oikouménè et donc avant


tout les évangéliser et leur distribuer des terres. Le réfugié, quant à
lui, renvoie à celui qui bénéficie du droit d’asile, considéré comme
sacré, le droit d’asile dans l’église 4 . L’asile est avant tout à

destination de ceux qui en grande détresse – coupables d’un


homicide, d’un adultère ou d’un rapt – ou condamnés se réfugiaient
dans les églises (selon l’expression consacrée kataphygein en tèn
ekklèsian), coutume tolérée par la puissance publique dès la fin du IVe
siècle, puis institutionnalisée par les lois impériales de 419 et 431
5 , sauf cas particuliers comme les débiteurs du fisc. Le réfugié

politique dont nous traiterons aujourd’hui est à la croisée de ces


notions : il demande asile sans être nécessairement un meurtrier et il
est un étranger à l’empire. C’est un allotrios. Il se distingue parce qu’il
fait jouer les relations entre États et qu’il est un des ressorts de la
diplomatie, car, réfugié à Byzance, il est considéré comme un
transfuge dans son État. L’exemple inverse sera considéré aussi : « le
transfuge byzantin ». Nous nous demanderons en première partie
qui est « réfugié politique » à Byzance et examinerons les conditions
de son accueil et donc ce que l’on appelle le droit d’asile. Nous
étudierons en seconde partie le « serment » comme seule norme
juridique fondant le statut du réfugié politique.

Réfugiés politiques, transfuges, otages


Le phénomène des réfugiés politiques est ancien. Youval Rotman
6 rappelle à cet égard le traité passé entre Byzance et les

Sassanides en 562 où une clause spéciale est consacrée au retour des


réfugiés dans leur pays d’origine 7 . Le texte mentionne deux cas
distincts, celui des réfugiés en temps de guerre et ceux qui désertent
en temps de paix. Il s’agit soit d’individus soit de groupes, souvent
des populations frontalières qui à un moment donné se sont
trouvées contraintes de déserter leur contrée, contraintes ou
invitées par la puissance adverse, créant par là des malentendus
diplomatiques 8 . De même, les Arméniens quittant la Grande

Arménie entre 963 et 1025 à la suite des victoires byzantines sur les
Arabes se réfugient-ils vers la frontière sud-orientale de l’empire ou
bien sont-ils « transférés » par la puissance alors victorieuse, c’est-à-
dire, les Byzantins 9 ?

Ceux qui quittent volontairement le territoire de souveraineté


dont ils sont ressortissants pour se réfugier dans celui de la
puissance voisine, souvent ennemie, peuvent être appelés
transfuges. Ceux-là créaient certainement le plus de problèmes. Une
clause particulière du traité de 562 entre Justinien et Chosroès
concerne les philosophes qui ont fui auprès du souverain perse à
cause de la persécution contre les païens dont les intellectuels
étaient en quelque sorte les vestiges et la fermeture de l’École
d’Athènes le symbole. Agathias raconte que la fine fleur des
philosophes de son temps s’était alors enfuie chez les Perses :
Damaskios le Syrien, Simplikios le Cilicien qui s’adonnait, dit-on, à
de judicieux commentaires d’Aristote, tous deux issus de l’École
d’Athènes, et bien d’autres, y compris Isidore de Gaza. Ils pensaient
trouver là un régime inspiré de Platon, unissant philosophia et basileia
10 . Déçus, ils revinrent, non sans avoir obtenu des garanties,

grâce à l’intervention de Chosroès, notamment de n’être contraints


ni à renoncer à la croyance de leurs pères ni à professer des opinions
contraires à leur conscience. Et il paraît que Chosroès en aurait fait
un point d’honneur refusant la trêve si cette clause ne figurait pas
dans le traité 11 . Le transfuge intellectuel était aussi – si ce n’est
plus – important que le transfuge militaire à l’époque considérée,
comme en témoigne l’exemple célèbre dans l’historiographie
byzantine du savant Léon le Mathématicien qui fut empêché de
partir à Bagdad alors qu’il y était invité par le calife al-Mamun. Pour
le retenir Théophile lui aurait confié successivement plusieurs
postes prestigieux dont l’archevêché de Thessalonique, car, disait
l’empereur, il n’était pas possible d’exporter la « sagesse pour
laquelle on admire tant le peuple de Rome 12 ». La concurrence

que se livrèrent à certaines époques les souverains dans le domaine


des sciences et notamment de l’astronomie donnaient lieu
naturellement à des vocations de transfuges parmi les savants. Il
était tentant d’aller à la cour sassanide comme à la cour abbasside
qui favorisèrent les contacts avec les intellectuels grecs et syriaques
et qui dans un cas comme dans l’autre offraient certainement des
avantages bien plus grands que chez eux 13 .

Sous le règne de Théophile, l’exemple d’une population se


réfugiant pour dissension politique est fourni en 834-835 par la tribu
perse dissidente du califat abbasside-en réalité des Kurdes-les
Khurramites qui, après avoir été vaincus et massacrés en très grand
nombre, désertèrent le sol du califat et passèrent dans l’empire
byzantin. Leur chef Nasr – qui avait déjà une bonne familiarité de
l’empire du fait de ses ambassades antérieures – se convertit au
christianisme et entra au service de l’armée impériale. Théophobe,
vraisemblablement le fils de Nasr, fut élevé à Constantinople, reçut
la dignité de patrice et la main de l’une des sœurs de l’impératrice
14 . Sans doute fut-il élevé au rang de césar en 831 15 .

Théophobe résida alors dans un palais de la Corne d’Or. Après que les
Khurramites eurent été baptisés, ils furent intégrés dans l’armée
byzantine et mariés à des Byzantines et reçurent des terres
militaires. Ils sont désormais « des sujets byzantins » au service de
l’empire et font partie du contingent perse dirigé par Théophobe. Ils
s’illustrèrent par leurs atrocités lors de la prise de Sozopetra en 837
16 . Après la défaite d’Amorion en 838, al-Mu’tasim exigea pour

libérer les prisonniers byzantins de haut rang l’extradition de Nasr


et de son fils 17 . Devant le refus de l’empereur il garda les

prisonniers, qui furent finalement exécutés le 6 mars 845 18 .

Nasr mourut au cours d’une campagne contre les Arabes vers 839 : sa
tête fut envoyée au calife.
Vraisemblablement composée au XIIe siècle, d’un milieu issu de
la partie orientale de l’empire, l’épopée de Digénis Akritas, fils d’un
émir arabe et d’une noble byzantine 19 , exalte l’idéologie des

réfugiés renégats de l’Islam en terre d’empire avec la désertion de


l’émir et sa petite troupe de guerriers arabes, peut-être aussi ses
parents, et leur conversion au christianisme, épisode à inscrire dans
le cadre des guerres byzantino-arabes des VIIIe-Xe siècles, qui
connaissaient des transfuges de part et d’autre 20 . Nous avons

néanmoins affaire ici à des réfugiés politiques dont la demande


d’asile a certainement été assortie de conditions, car l’émir est parti
avec d’immenses richesses : il est précisé que c’était un convoi
d’espèces en or et en argent, de deux cents chameaux et de cent
mules chargées de tissus de soie brodés d’or avec une centaine de
destriers harnachés. Il amène avec lui des prisonniers de guerre et
un millier d’Arabes qui portaient la cuirasse d’or et deux autres
milliers sans doute de plus basse condition 21 . En contrepartie,

il eut droit de porter un vêtement de parade byzantin et coiffa un


turban blanc aux ornements impériaux 22 . Tous ces détails ne

sont pas superflus quand on connaît l’importance à Byzance du


cérémonial qui fige en un temps donné les rapports hiérarchiques et
leurs liens de proximité avec l’empereur. Enfin, à ces réfugiés de
haut rang l’empereur, est-il dit, offrait le titre de patrice et la
fonction de protostrator 23 . Cette partie du Digénis est bien

censée se situer à l’époque de Théophile ou peu s’en faut, en tout cas.


Les exemples de transfuges musulmans qui se réfugient en terre
byzantine et passent au service de l’empire ne manquent pas au Xe
siècle, y compris le cas célèbre de Samonas, issu de Mélitène, devenu
le tout puissant ministre de Léon VI 24 . Son père vint en

ambassade à Constantinople au nom de l’émir de Mélitène et, ébloui


par les faveurs dont jouissait Samonas, il aurait lui aussi voulu y
rester en tant que transfuge, mais son fils ne le permit pas et lui
conseilla de rentrer chez lui et de garder sa religion 25 .

Il faut également évoquer les transfuges arméniens qui, au gré


des bouleversements nombreux du pouvoir dus aux luttes intestines
entre les familles, passaient dans l’empire. Ces flux commencèrent
très tôt et s’accélérèrent pendant l’occupation arabe à partir de 700.
Ils allaient à Constantinople et se mettaient au service de l’empire
26 . Ils se fixaient définitivement ou temporairement dans

l’empire, venaient seuls ou avec leurs vassaux. Une fois intégrés, ils
jouèrent un rôle important au sommet de la société pendant de
nombreux siècles 27 . Au Xe siècle la décapitation du roi

bagratide Smbat fit encore grossir les flux de réfugiés. Comme ceux
que nous avons examinés, ils sont reçus au palais, obtiennent
dignités et fonctions. De plus, ils constituent des réseaux puissants
notamment dans l’armée et se hissent parfois jusqu’au trône. Ces
transfuges chrétiens, mais hétérodoxes adoptent immédiatement
l’orthodoxie chalcédonienne, qui est la condition nécessaire de leur
intégration 28 . On note que pour les attirer Byzance leur

octroyait encore à cette époque la dignité de patrice, puis celle plus


élevée de magistre, et leur offrait des alliances matrimoniales au sein
de la famille impériale 29 .
Les honneurs du palais se doublaient souvent de fonctions
militaires et même politiques comme nous l’avons vu. Souvent
l’empereur en faisait des gouverneurs. Il s’agissait dans la période
d’expansion de Byzance de contrôler les territoires frontaliers grâce
aux nouveaux sujets de Byzance. Parmi les nombreux exemples,
énumérons-en quelques-uns. Quand, en 590, chassé de son trône par
le rebelle Bahram Chobin, Chosroès II Parvez se réfugia à Byzance, il
fut établi par l’empereur Maurice à Dara non loin de la frontière
perse, malgré sa demande pressante de venir à Constantinople.
L’envoi d’une ceinture, ornée de pierres précieuses, et d’une tiare
royale, était le signe de la sujétion temporaire du roi perse 30 . Il

paraît que Théophile voulut donner à Théophobe un État perse,


couvrant l’Azerbaidjan et le Kurdistan, qui aurait été pour Byzance
une façon de contrôler les Abbassides 31 . Quand vers 1030

Mansur b. Lu’lu’, fils du chambellan du dernier Hamdanide, se


réfugia en territoire byzantin, il reçut un fief en Syrie du Nord
32 . Au milieu du Xe siècle, les Byzantins profitent de l’attraction

de l’empire pour mettre des archontes arméniens à la tête de petites


circonscriptions frontalières qui absorbent les principautés
arméniennes 33 . On peut y assimiler le cas de Grégoire

Pakourianos, de famille géorgienne, vraisemblablement né et élevé


en Arménie, qui, se distingua aux côtés de l’Arménien Pankratios en
1064 dans la défense d’Ani et se retrouva duc de Kars, puis de
Théodosioupolis. Il fit ainsi d’abord carrière en Orient, comme
gouverneur, avant de devenir grand domestique d’Occident sous
Alexis Ier Comnène jusqu’à sa mort en 1086 34 . Ainsi, Grégoire

Pakourianos, venu en Romanie, nous dit-on, avec ses parents et sa


suite, fondateur du monastère géorgien de Pétritzos à
Philippoupolis, a bénéficié de la bienveillance impériale qui a comblé
de biens ce grand serviteur de l’empire. Cette intégration se faisait,
certes, souvent avec la conversion à l’orthodoxie – ce qui ne fut pas
le cas de Grégoire Pakourianos, de foi chalcédonienne –, mais, en
retour, elle procurait beaucoup d’avantages pour ceux qui
profitèrent d’une société ouverte, notamment par le biais de la
carrière militaire : titres élevés, proximité de l’empereur,
gratifications, mariages avec des Byzantines et même octroi de
terres. La « romanisation » s’effectuait sans douleur.
Un autre type de réfugiés politiques prend de plus en plus
d’importance à partir du XIIIe siècle, ce sont ce que l’on peut appeler
les « otages ». Il ne s’agit pas ici d’otages donnés en gage lors de
tractations entre puissances pour les échanges de prisonniers,
comme il en fut des otages musulmans aux IXe-Xe siècles, ou d’otages
amenés des pays nouvellement annexés et intégrés au
commandement de différentes provinces de l’empire comme garants
de la paix, tels les Géorgiens ou les Bulgares sous Basile II 35 ,

mais de réfugiés otages que Byzance garde en réserve en attendant


de les mettre sur le trône d’un territoire ennemi dont on pense qu’on
fera une puissance amie au moment opportun. On les garde dans une
prison dorée depuis le palais jusqu’à une résidence surveillée
éloignée de la capitale.
En 1261, le sultan seldjoukide Kay-Kawus II (Izz al-Din) démis par
les Mongols, se réfugia auprès de Michel VIII, avec lequel il s’était lié
par serments dans le passé lors de leur accession commune au
pouvoir. Kay-Kawus II se rendit d’abord à Nymphée « avec femmes et
enfants ». Il avait réuni « une masse d’objets d’or » difficilement
chiffrable. Pachymère nous dit que l’empereur était assez
embarrassé de cette présence, mais « il le laissa vivre ainsi qu’il en
avait l’habitude chez lui comme chef de la Perse. En conséquence le
sultan siégeait aux côtés de l’empereur sur les estrades impériales,
gardait autour de lui de redoutables gardes du corps et usait des
insignes du pouvoir en chaussant des brodequins teints en rouge
36 ». Ce réfugié politique n’était néanmoins pas tout à fait

barbare : il était à moitié grec par sa mère, avait épousé une parente
de Jean III Vatatzès et avait dans sa suite des nobles de Rhodes
appelés Basilikai, qui entrèrent au service de Michel VIII après 1260
37 . C’était un « otage de choix » que l’empereur gardait dans

l’espoir de restaurer le sultanat de Rum, qui serait une zone tampon


entre les frontières de l’empire et les Mongols, tout cela avec comme
toile de fond le traité passé avec l’Ilkhan Hülegü en 1260 et l’alliance
avec la Horde d’Or, Berke étant le beau-frère de Kay-Kawus II. Ce
dernier a, semble-t-il, le temps au moins de son séjour à Byzance
embrassé la foi chrétienne, car nous apprenons qu’il aurait été
baptisé par l’évêque de Pisidie. Une fois de plus le baptême scellait
donc le traité qui lui donnait asile à Byzance et mieux encore
l’introduisit au faîte du cérémonial impérial.
Cette politique d’intégration des réfugiés politiques cessa à
l’époque ottomane. Certains certes embrassèrent la foi orthodoxe et
prirent même un nom byzantin, néanmoins la « conversion » des
infidèles de très haut rang n’était même pas souhaitée 38 . Les

Byzantins, en effet, n’avaient pas tant le souci à cette époque


d’intégrer les réfugiés dans la société que celui de se servir d’eux
pour rétablir leur autorité. On peut se demander néanmoins ce qu’il
en fut du jeune Mustafa, frère de Murad II, qui se réfugia à
Constantinople le 30 septembre 1422 et y épousa Zampia
Palaiologina Doria 39 .

Selon le principe de la succession ottomane à « un seul », les


sultans n’avaient de cesse de se débarrasser de leurs frères qui
avaient une légitimité égale à la leur pour prendre le pouvoir 40 ,

d’où ces nouveaux « otages » ottomans dans l’empire byzantin.


Certains étaient des réfugiés, d’autres des prisonniers, leur statut
pouvant d’ailleurs varier au gré des évènements, comme nous le
verrons. En sens inverse, nous assistons au débauchage des
Constantinopolitains, tous des dignitaires de haut rang, qui se
réfugiaient un temps auprès des Ottomans, où ils étaient bien reçus,
participaient à des banquets et revenaient richement dotés. Ils
devenaient alors la cinquième colonne au sein de l’empire : ils
s’adressaient à leurs concitoyens et tentaient de les persuader de
livrer la capitale aux Ottomans. Démètrios Cydonès n’hésite pas à
dénoncer leur impunité 41 .

Le cas des « réfugiés » venus d’Occident est plus complexe : tout


d’abord si beaucoup quittèrent leur patrie, venant du nord de
l’Europe, de Scandinavie et d’Angleterre – en particulier aux XIe-XIIe
siècles – pour se réfugier à Byzance, ils s’engageaient le plus souvent
comme mercenaires dans les armées byzantines 42 . En effet, se

mettre au service de l’empire était habituel pour ces Occidentaux


dont la valeur militaire était fort prisée des empereurs.
Un cas différent, plus proche de ce que nous considérons comme
« réfugiés politiques » est celui des chefs d’armée, princes et barons
normands, qui accompagnaient Robert Guiscard en 1080-1085, puis
Bohémond en 1107-1108 à la veille du traité de Dévol et qui
désertèrent le camp normand pour se rendre à Alexis Ier : il est dit
que l’empereur les accueillit bien et distribua aux transfuges
honneurs et largesses. Ainsi le comte de la suite de Bohémond,
Guillaume Claret, déserta avec cinquante chevaux. L’empereur
l’honora de la dignité de nobilissime 43 . Ces transfuges

devenaient vite des conseillers de l’empereur. Certains s’installèrent


dans l’empire et fondèrent des familles illustres 44 .

Les réfugiés politiques bénéficiaient-ils du droit d’asile ? Nous


avons vu qu’après la défaite d’Amorion, le calife Mu’tasim fit une
demande de rapatriement de Nasr et de Théophobe, ce qui était une
requête traditionnelle des souverains pour leurs transfuges.
L’argumentaire est détaillé dans le cas d’Ivan Stefan Sišman, fils de
Michel Sišman tué à la bataille de Velbuž. À la mort de son père, il
n’avait exercé le pouvoir que quelques mois et était venu se réfugier
à Byzance. En 1341 il résidait à Constantinople alors qu’Andronic III
venait de mourir et que sa veuve, Anne de Savoie était à la tête de
l’État. C’est en cette fonction qu’elle reçut une ambassade bulgare
envoyé par le tsar Ivan Alexandre lui demandant de livrer le réfugié
qui était son « très grand ennemi ». Il disait que les Byzantins
n’avaient que deux solutions, soit livrer à la mort Ivan Stefan soit se
préparer à la guerre, car il ne serait ni l’ami ni l’allié des Romains
tant qu’ils l’abriteraient. Il envoyait également les serments prêtés
par l’empereur Andronic lors de la conclusion de la paix 45 . Tel

était le dilemme : livrer le transfuge (automolos) ou faire la guerre


aux Bulgares. Les uns disaient qu’il fallait sauver Ivan Stefan qui
était venu implorer la protection de l’empereur des Romains et ne
pas le livrer, même s’il fallait à cause de lui s’exposer aux plus grands
périls, les autres soutenaient au contraire qu’il valait mieux sauver
son pays et ses propres biens et ne pas, à cause d’un fugitif barbare,
s’exposer plus avant à un danger prévisible 46 . Les discussions

allaient bon train et le tumulte se répandait quand le patriarche


Kalékas proposa ce qu’il pensait être une admirable solution.
Sišman devait se réfugier à Sainte-Sophie « qui jouit du droit
d’asile respecté par tous les empereurs romains », ce qui constituait
pour les Byzantins une justification (apologia) très honnête à donner
aux ambassadeurs bulgares et qu’il ne leur était pas possible de
livrer « au meurtre » celui qui implorait la protection de Dieu, ce qui
était considéré depuis toujours par les Romains comme une cruauté
très atroce 47 . La plupart se rangèrent à cet avis et convinrent

que la meilleure solution et la plus prudente était de renvoyer sans


rien leur accorder les ambassadeurs bulgares, qui, eux-mêmes,
comprendraient la nécessité de ce refus. Cette proposition fut
contrecarrée par le grand domestique Jean Cantacuzène qui soutint
que telle n’était pas la question posée, qui était de décider s’il fallait
exécuter les ordres d’Alexandre ou faire la guerre : « vous invoquez,
disait-il, les coutumes des Romains comme si Alexandre était tenu de
les observer » et, peut-être, dira-t-il que les lois établies pour les
Romains n’ont pas été établies pour lui et qu’il ne reconnaît qu’une
seule loi, celle de son intérêt. Et le grand domestique concluait : « si
vous avez le pouvoir de mettre Sišman en un lieu sacré d’asile, vous
n’avez pas le pouvoir d’y mettre vos villes, vos troupeaux ni les
autres biens de la campagne 48 ».

Ce cas est extrêmement intéressant parce qu’il assimile le droit


d’asile du réfugié politique à celui du criminel ou du rebelle. Il s’agit
de législation sur le droit d’asile dans les églises telle qu’elle ressort
de la loi de 431 et reprise dans le Code Théodosien 49 . Le réfugié

est pour le patriarche « le réfugié de Dieu » à Sainte-Sophie et non


celui de l’empereur. Il y avait d’ailleurs des quartiers spécialement
affectés aux réfugiés à l’intérieur du bâtiment. Jean Cantacuzène
rétorque que les lois établies pour les Romains – se référant donc à la
législation concernant l’asile donné au criminel – ne sont pas
admises par les souverains étrangers.

Une seule norme juridique : le serment


L’usage du serment est omniprésent dans la société byzantine et
généralisé dans la diplomatie 50 . Le réfugié politique a un statut

garanti par le serment : serment fait à l’empereur, qu’il soit oral ou


écrit, dans la mesure où l’écrit valide l’oral. Mieux encore des
serments entre souverains valident parfois son immunité.
Le cas qui nous semble fort intéressant à cet égard est celui en
octobre 1416 des deux réfugiés à Thessalonique, Düzme Mustafa, fils
de Bayezid, et son acolyte Djunayd, que le sultan Mehmed, autre fils
de Bayezid, veut récupérer et dans ce but assiège la ville. Il convient
d’examiner les arguments contenus dans les échanges entre le sultan
Mehmed Ier, et Dèmètrios Laskaris Léontaris, le gouverneur de
Thessalonique et l’empereur Manuel II Paléologue 51 .

Mehmed rappelle à Dèmètrios Léontaris l’amitié inséparable qui le lie à


l’empereur des Romains et le conjure de ne pas chercher à l’anéantir. Un tel fait
entraînerait le malheur de la nation romaine du fait d’une haine implacable qui les
séparerait désormais. Il demande donc la livraison des otages, faute de quoi il menace
de prendre la ville et de faire prisonniers ses citoyens.
Dèmètrios Léontaris lui répond qu’il n’est lui-même que le serviteur de l’empereur
et du sultan qui a fait le serment d’être son fils. Dèmètrios a le devoir de lui obéir mais
également d’informer l’empereur à Constantinople. Il ne s’agit pas, en outre, de
n’importe quel réfugié, mais du propre frère du sultan.
Arrive la réponse de l’empereur Manuel II à Mehmed : « j’ai promis d’être un père
pour toi et tu as promis d’être un fils pour moi. Si nous préservons nos serments, nous
aurons respecté les commandements de Dieu. Si nous les brisons, le père aura trahi son
fils et le fils sera appelé le meurtrier de son père ».

Les serments auxquels il est fait allusion datent de 1412, quand


l’empereur avait fait appel à Mehmed alors en Anatolie contre Musa,
autre fils de Bayezid, qui ravageait la partie européenne (la
Roumélie). Il avait déclaré que si la fortune penchait en sa faveur, il
serait bienvenu comme souverain de la Roumélie et il serait comme
son fils. Mehmed avait alors traversé les Détroits et avait échangé
avec l’empereur les serments jurés 52 . Puis il était entré à

Constantinople comme réfugié et hôte de l’empereur. Et depuis ce


jour il s’adressait à Manuel II comme à « son père 53 ». Faut-il

voir là l’intégration dans la famille des souverains, comme il en était


de l’archôn des archôns de Grande Arménie, de l’archonte d’Alanie
ou de l’empereur de Bulgarie au Xe siècle 54 ou l’adoption de

Mehmed par l’empereur qui aurait légitimé sa revendication au


trône ? Ainsi Mehmed règne sur la Roumélie comme Jean VIII règne
sur Thessalonique et l’ambiguïté est totale. Mehmed règne-t-il au
nom de l’empereur qui délègue son autorité à un membre de la
famille impériale sur une province, ce que Raul Estangüi Gomez
appelle le principe de « subsidiarité à l’intérieur de l’empire 55 »

? Manuel II et Mehmed Ier pouvaient avoir une interprétation


différente de cette adoption par serments jurés échangés. Pourtant
l’accord fut favorable à Byzance, puisqu’après l’élimination de Musa,
Byzance retrouva les frontières de 1403 qui lui avaient permis de
récupérer Thessalonique et sa région, une grande partie de la Thrace
et quelques îles 56 .

L’empereur ne peut donner ordre de livrer les fugitifs à Mehmed. Une telle action
convient à « un tyran » pas à « un empereur 57 ».

Manuel jure alors à Mehmed par le Dieu unique sous la forme de la Trinité pour les
Chrétiens que ni Mustafa ni son compagnon Djunayd ne seront délivrés de prison tant
que Mehmed régnera 58 .

Donc aux serments antérieurs réciproques qui faisaient de


Mehmed Ier le fils de Manuel II s’ajoute un nouveau serment de
Manuel qui garantit l’immunité des réfugiés politiques. Mais en
même temps il leur donne un nouveau statut, celui de prisonniers.
Selon Doukas, Mehmed s’en serait contenté et aurait abandonné le
siège de Thessalonique. Düzme Mustafa fut interné dans l’île de
Lemnos et Djunayd dans le monastère de la Pammakaristos à
Constantinople. Pour ces prisonniers une pension fut allouée par
Mehmed qui aurait de plus consenti par un pacte solennel écrit à
libérer l’empereur de ses engagements concernant les otages après
la mort de Mehmed. Comme le souligne justement John Barker,
Manuel II avait désormais entre ses mains un otage prisonnier qui
pouvait être un instrument utile et réciproquement un danger
potentiel, ce qui concordait parfaitement avec la tradition
diplomatique byzantine, comme nous l’avons vu pour Théophobe qui
fut une arme diplomatique de premier ordre face aux Abbassides,
mais qui finalement complota pour usurper le trône 59 .

Un autre exemple intéressant est celui du transfuge byzantin


cette fois, Kotanitzès, dit aussi Tornikios, qui passa au service des
Serbes sous le règne du kralj Dragutin et de l’empereur Michel VIII.
L’empire ne contenait plus sa frontière et, en 1280, Kotanitzès s’était
avancé jusqu’à Serres. Il était pour les Byzantins un élément
extrêmement dangereux. On peut soupçonner d’ailleurs que c’était
un seigneur des frontières.
Au printemps 1280, Constantin, le fils de Michel VIII, est envoyé
combattre les Serbes et Kotanitzès. Ce fut un demi-succès puisque
Constantin, selon Pachymère « s’était soumis Kotanitzès aux termes
d’accords et de serments prévoyant que celui-ci ne souffrirait rien
d’irréparable de la part de l’empereur (Michel VIII) 60 ». Or ce

dernier, ajoute notre historien, voulait l’aveugler, comme tous ceux


qui étaient convaincus de comploter contre l’empereur
conformément d’ailleurs à ce que dit la loi de Justinien : Digestes
49.16. 7
« les traîtres et les transfuges sont presque toujours condamnés à la peine
capitale, et mis à la torture après avoir été dégradés, car ils sont censés ennemis
et non soldats ».
Mais cette loi avait été aménagée par la novelle 67 de Léon VI le
Sage sous le titre « De ceux qui, passés à l’ennemi, reviennent
volontairement » dont le but était justement d’en tempérer la
sévérité : celui qui se repent et revient au pays volontairement, au
lieu d’être livré aux bêtes féroces ou pendu, recevra le pardon. En cas
de récidive, il sera vendu comme esclave pendant trois ans. Et en cas
d’une seconde récidive, il sera vendu comme esclave définitivement
et à perpétuité. Toutefois la novelle émet une réserve d’importance
si le transfuge ne revient pas volontairement, mais « qu’il a été
capturé et surtout s’il a les mains souillées du sang de ses
concitoyens, le punir de mort comme un ennemi ne sera ni injuste,
ni sévère 61 ». Ce qui était le cas effectivement de Kotanitzès.

Le serment d’amnistie de l’empereur est donc seul à pouvoir aller


contre la loi. Michel VIII par conséquent se donna bonne conscience
car, toujours selon Pachymère, « ce ne fut pas lui qui jura et qui en
conséquence pouvait être convaincu de parjure, mais son fils pour
lui ». Ce dernier n’était pas d’accord et fit donc en sorte de protéger
le transfuge en lui faisant prendre l’habit monastique. De fait on
peut qualifier Michel VIII de parjure dans la mesure où son fils avait
prêté serment en son nom. On rappellera qu’à cette époque les
empereurs prêtaient serment de respecter les accords que signaient
les ambassadeurs avec telle ou telle puissance étrangère. Ce qui
signifie que la parole impériale pouvait être portée par un autre que
lui-même. Néanmoins concernant le transfuge que l’on peut
assimiler à un rebelle et que l’on peut donc accuser de complot
contre l’empereur, il est vrai que dans le passé les empereurs au
pouvoir n’avaient guère respecté la parole donnée. Ainsi rien ne
pouvait contraindre l’empereur à respecter ses serments.
Pour le réfugié politique-transfuge, nous avons vu que deux
catégories de serments impériaux sont utilisées : ceux que les
empereurs prêtaient s’ils décidaient d’amnistier leurs adversaires
vaincus (rebelles), ainsi celui que prêta Constantin Paléologue à
Kotanitzès, et ceux qui confortaient les traités diplomatiques avec
des puissances étrangères ainsi celui que Manuel II prêta à Mehmed
Ier pour Düzme Mustafa. Fut également invoqué le statut de « réfugié
de Dieu » supérieur à celui qui jouit de l’hospitalité impériale dans le
cas d’Ivan Stefan Sišman. Le réfugié politique-transfuge est en effet à
la croisée d’un règlement de politique intérieure et d’un enjeu de
politique extérieure, entre les lois et coutumes de l’empire et les
bonnes relations diplomatiques. On a beaucoup étudié le serment
comme fondement des sociétés médiévales, qu’elles fussent
occidentale, byzantine ou musulmane. Le serment était prêté devant
Dieu comme dans beaucoup de sociétés contemporaines. Les
hommes du Moyen Âge n’hésitaient pas à donner au serment la place
et la vigueur des lois. Le serment était le fondement de la sécurité
des réfugiés politiques ou transfuges – selon le point de vue où l’on
se place, mais toujours appelés « suppliants 62 ».

Du réfugié politique au prisonnier de guerre


et à l’otage : un jeu de dupes
Le réfugié politique arrivait souvent avec des cadeaux, que ce fût
un trésor, une troupe, un peuple entier parfois, ou mieux encore un
territoire qu’il cédait à l’empereur, comme nous l’avons vu pour les
archontes arméniens et comme il en fut du Bulgare Mytzès, chassé
du trône par Constantin Tiš en 1262/1263, qui céda Mesembria à
Michel VIII en échange de l’asile 63 . Toutes ces conventions

étaient scellées par traités. En échange, le réfugié politique était


gratifié des plus grands honneurs, recevait une dignité, participait
au cérémonial et avait le droit de porter des vêtements que l’on
pourrait qualifier dignes d’une personne impériale. Parfois le traité
était scellé par un mariage au sein de la famille impériale : nous
avons vu Théophobe, fils de Nasr, épouser la sœur de l’empereur ou
de l’impératrice. Le fils aîné de Mytzès, Jean, le futur tsar de Bulgarie
Jean III Asen, épousa Irène Palaiologina, la fille aînée de Michel VIII,
en 1278, mais l’alliance avait été conclue lors de l’accueil du réfugié
64 . Les souverains byzantins étaient alors prodigues pour

récompenser les réfugiés politiques, comme le dit Attaleiatès pour le


règne de Nicéphore Botaneiatès à la fin du XIe siècle, qui prodiguait
aux rebelles qui se soumettaient à lui les dignités les plus en vue et «
accueillait avec bienveillance les transfuges, leur distribuait des
terres publiques et leur garantissait une existence honorable 65

».
Il faut dire que de certains l’empereur attendait beaucoup.
C’étaient des pions qu’il fallait ménager sur l’échiquier géopolitique
au cas où ils prendraient le pouvoir dans leur pays d’origine et
deviendraient des alliés puissants. Nous l’avons noté tout au long de
cette étude et dans le cas du fils de Mytzès, Pachymère souligne bien
« qu’il était l’allié parfait des Romains en vertu des serments, pour le
cas où il régnerait sur les Bulgares 66 ». Tout était programmé

en quelque sorte et l’intérêt de l’empire passait avant tout. C’est


aussi par calcul que le jeune Mustafa, frère de Murad II, qui se
réfugia à Constantinople le 30 septembre 1422, fut marié très vite à
Zampa Palaiologina : un pion que l’on envoya guerroyer en Anatolie
et qui s’avéra un fusible vite grillé, car il fut assassiné sur ordre de
Murad dès janvier 1423 67 .

Néanmoins ce statut a priori envié du réfugié politique était


instable. Il passait insensiblement à l’état de prisonnier au gré des
circonstances politiques extérieures. Ainsi Michel VIII se rendit
compte assez vite qu’il fallait pactiser avec les Mongols et
abandonner l’idée de rétablir Kay Kawus II sur son trône. Aussi il
commença par éloigner sa famille-son gynécée-dans une autre ville
pour qu’il ne s’enfuit pas, et ensuite quand il eut reconquis
Constantinople, Kay Kawus errait dans la ville, passant ses journées
en beuveries et ripailles, mais n’avait pas le droit d’en sortir 68 .

Il ne fut libéré que trois ans plus tard, pendant l’hiver 1264, sur les
instances de son beau-frère, le khan Berke de la Horde d’Or 69 .

Michel VIII avait joué la carte mongole et n’avait plus besoin du


réfugié politique. De même nous savons que Düzme Mustafa et son
acolyte Djunayd furent emprisonnés, l’un dans le monastère de la
Pammakaristos à Constantinople, l’autre exilé à Lemnos. L’empereur
avait fait une convention avec Mehmed Ier et demandait des frais de
garde pour ceux que l’on pouvait désormais appeler les « prisonniers
70 ». Certes il n’était pas mécontent de garder cet atout dans sa

manche, mais les réfugiés politiques étaient désormais « des


prisonniers » : ils n’avaient plus de liberté de mouvement.
Pourtant ce qui distingue essentiellement le réfugié politique
prisonnier du « prisonnier de guerre », c’est justement que leur
sauvegarde continue d’être assurée par les serments dont nous
avons parlé. Le prisonnier de guerre n’a aucune protection : même si
ses conditions de détention peuvent être proches de celles du réfugié
politique, il est à la merci d’une exécution sans préavis. Tout dépend
de la « philanthropie impériale », dit Nicolas le Mystique en juillet
922 dans une lettre adressée au calife al-Muqtadir 71 .

Un autre sort attend le « réfugié politique », c’est de devenir


l’otage du souverain qui l’a accueilli. C’est le cas de tous ces princes
ottomans qui venaient se réfugier à Byzance et dont le pouvoir jouait
quand il le pouvait dans une géostratégie où de toute façon Byzance
était l’élément faible. C’est le cas aussi du transfuge Kotanitzès qui
finit par être un otage du kralj Milutin devant être livré à Byzance
dans l’une des clauses du traité de paix entre les deux puissances,
scellé en 1299 par le mariage de la fille de l’empereur avec le kralj
72 . Milutin dit que Kotanitzès a été remis à l’empereur parce

que « étranger » (allotrios). Il reste à Thessalonique et deux ans après


revient avec l’empereur à Constantinople « sous la garde appropriée
» (22 nov. 1300). Il est emprisonné 73 . On ne sait pas ce qu’il lui

est advenu ensuite.


En sens inverse, ces réfugiés politiques pouvaient présenter un
danger pour la puissance qui les protégeait ou les détenait en otage,
car, une fois libérés, ils étaient à même de se dégager eux-aussi de
leurs serments et se dresser en rebelles, comme nous l’avons vu pour
Théophobe, qui finit par ourdir un complot contre l’empereur
Théophile. Ils pouvaient repasser dans le camp adverse comme il en
fut pour Kotanitzès. Parjures et traîtres, tels furent Düzme Mustafa
et Djunayd. En effet, quand les relations de l’empire se gâtèrent avec
Murad II, ils furent libérés sous promesse d’aider les Byzantins dans
la reconquête de Gallipoli. Düzme Mustafa promit « d’obéir toujours
à l’empereur comme un fils obéit à son père et de lui livrer son
propre fils comme gage de bonne foi ». Ces accords, nous dit-on,
furent jurés avec des serments sacrés 74 . Quand les Byzantins

eurent avec leur aide repris Gallipoli (1422), Düzme Mustafa et


Djunayd rompirent les accords, chassèrent les Byzantins et restèrent
à Gallipoli. L’argumentation de Mustafa repose sur la validité en
certaines conditions d’un parjure :
« il vaut mieux transgresser un serment que d’affronter Dieu en livrant des
hommes pieux aux mains des impies, en faisant d’un peuple libre des esclaves et
en mettant la nation qui est consacrée à Dieu aux mains des infidèles qui ne
connaissent pas le seul Dieu du Ciel et de la Terre… Comme musulman je ne veux
pas saper ces possessions qui ne sont pas miennes mais plutôt confiées au bien
commun et à mon Prophète ; et je ne dois pas non plus éroder les coutumes
musulmanes ni affaiblir les ordres du Prophète. Je veux concourir à annexer et à
multiplier le nombre des villes prises aux infidèles pour qu’elles deviennent
musulmanes 75 ».

À cet argument traditionnel fondé sur l’opposition du Dâr al-


Islam au Dâr al-kufr l’ambassadeur byzantin oppose l’asile offert au
réfugié politique :
« Si l’empereur des Romains t’avait livré à Mehmed au temps où tu étais
venu te réfugier à Thessalonique tu aurais perdu la vie sur la potence et
beaucoup auraient blâmé et condamné les Romains comme traîtres et horribles
meurtriers des réfugiés et comme ayant perpétré des actions injustes 76 . »

L’asile politique, un fondement de la civilisation issue de


l’Antiquité grecque, dont l’empereur dans un monde désormais
chrétien, était le garant comme philanthropos car il est la lex animata
qui garantit une justice humaine conforme à la justice divine 77 .
NOTES
1. Voir à ce sujet l’exemple de l’Italie du Sud, cf. PETERS-CUSTOT A., « L’identité des Grecs
de l’Italie méridionale byzantine », dans Néa Rhômè, Rivista di Ricerche bizantinische, no 3,
2006, p. 189-206.
2. En 1047, le rhéteur Jean Mauropous mentionne des « myriades d’ethnè » qui arrivent
à Constantinople des extrémités de l’univers, cf. Iohannis Euchaitorum metropolitae quae in
codice vaticano graeco 676 supersunt, P. DE LAGARDE (éd.), Göttingen 1882, Discours 181, chap. 11
(p. 140) ; 182, chap. 16, cf. LEFORT J., « Rhétorique et politique : trois discours de Jean
Mauropous en 1047 », Travaux et Mémoires, no 6, 1976, p. 266-267.
3.KAPLAN M., « Empire et nations à Byzance du Ve au XIe siècle », Nation et nations au
Moyen Âge, XLIVe Congrès de la SHMESP, Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, p. 151-163.
4.DUCLOUX A., Ad ecclesiam confugere, Naissance du Droit d’asile dans les églises (IVe-milieu
du Ve siècle), Paris, De Boccard, 1994.
5.Ibid., p. 207-236.
6.ROTMAN Y., « Byzance face à l’Islam arabe », Annales. Histoire, Sciences sociales, no 60,
2005/4, éd. de l’EHESS, p. 767-788.
7. Traité de 562, Men. Prot. 6.1.6, cf. The History of Menander the Guardsman, BLOCKLEY R.
C. (éd.), Liverpool 1985, p. 73 : « si quelqu’un pendant la période des hostilités fait défection
parmi les Romains et se réfugie chez les Perses et en sens inverse fait défection parmi les
Perses et se réfugie chez les Romains et renonce de lui-même et souhaite rentrer chez lui,
qu’il ne soit pas empêché de le faire et qu’aucun obstacle ne soit mis en travers de sa route.
Mais ceux qui en temps de paix font défection et désertent pour aller de l’autre côté ne
devront pas être accueillis mais tous les moyens seront bons pour les renvoyer chez eux
même contre leur gré ».
8. Voir pour l’Antiquité tardive, NECHAEVA E., Embassies-Negotiations-Gifts, Systems of East
Roman Diplomacy in Late Antiquity, Stuttgart, 2014, p. 111, de même que l’article de la même
historienne dans le présent volume.
9.DÉDÉYAN G., « Reconquête territoriale et immigration arménienne dans l’aire
cilicienne sous les empereurs macédoniens (de 867 à 1028) », M. BALARD, A. DUCELLIER (dir.),
Migrations et Diasporas méditerranéennes (Xe-XVIe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne,
2002, p. 11-32 (21-22).
10. Agathias, Histoires. Guerres et malheurs du temps de Justinien, II, 30, trad. P. MARAVAL,
Paris, Les Belles Lettres, coll. « La Roue à livres », p. 120-121.
11. Voir NECHAEVA E., Embassies, op. cit., p. 112. La même auteure a analysé ce cas lors du
23e Congrès international des études byzantines (août 2016) : « Freedom of conscience by
treaty : the return of the seven philosophers and the protection clause (Agathias 2.31) »
dans la table ronde consacrée aux Relations diplomatiques byzantines, IVe-XVe siècle,
Permanances et/ou changements ? E. MALAMUT et N. DROCOURT (dir.) 12.Chronographiae quae
Theophanis Continuati nomine fertur Libri I-IV, J. FEATHERSTONE et J. SIGNES CODOÑER (éd. et trad.),
Boston-Berlin, 2015 (CFHB 53), L. IV, chap. 27, p. 271 ; Ioannis Scylitzae Synopsis Historiarum, J.
THURN (éd.), CFHB 5, Berlin-New York, W. De Gruyter, 1973, p. 104 ; Jean Skylitzès, Empereurs
de Constantinople, trad. B. FLUSIN annotée par J.-Cl. CHEYNET, Paris, P. Lethielleux, 2003, p. 91 ;
Symeonis Magistros et Logothetae Chronicon, St. WAHLGREN (éd.), CFHB 44/1, Berlin, W. de
Gruyter, 2006, p. 228.
13. SYPIANSKI J., « Arabo-Byzantine Traffic of Manuscripts and the Connection between
the Greco-Arabic Translation Movement and the First Byzantine Renaissance (9th-10th
centuries) », M. JANOCHA , A. SULIKOWSKA et I. TATAROVA (dir.), Byzantine Renaissance, Dialogue of
Culture, Heritage of Antiquity, Tradition and Modernity , Varsovie, Instytut Badàn
Interdyscyplinarnych « Artes liberales » UW, 2012, p. 187-194.
14.Chronographiae, op. cit., L. III, chap. 19-21, p. 159-163; Iosephi Genesii regum libri
quattuor, A. LESMUELLER-WERNER et I. THURN (éd.), CFHB 14, Berlin, W. de Gruyter, 1978, p. 37-40.
Voir aussi GRÉGOIRE H., « Manuel ou Théophobe ou la concurrence de deux monastères »,
Byzantion, no 9, 1934, p. 183-204 ; CHEYNET J.-Cl., « Théophile, Théophobe et les Perses », S.
LAMPAKIS (dir.), Byzantine Asia Minor (VIth-XIIth), Athènes, EIE/IBE, 1998, p. 39-50 et, en
dernier lieu, SIGNES CODOÑER J., The Emperor Theophilos and the East, 829-842. Court and Frontier in
Byzantium during the Last Phase of Iconoclasm, Farnham-Burlington, Ashgate, 2014, p. 147-149,
qui donne une nouvelle interprétation sur l’identité de Théophobe qui ne serait pas Nasr,
mais son fils, voir p. 161-163.
15. La question de savoir s’il s’agissait d’une sœur de Théodora ou de Théophile reste
ouverte, voir SIGNES CODOÑER J., The Emperor Theophilos and the East, op. cit., p. 164-165. Élevé au
rang de césar, ibid., p. 167.
16.Ibid., p. 268, 302.
17.Ibid., p. 147-148, 303.
18. Ce furent les 42 martyrs d’Amorion, cf. TREADGOLD W., The Byzantine Revival (780-842),
Stanford, Stanford University Press, 1988, p. 304, 415. Voir aussi SIGNES CODOÑER J., The
Emperor Theophilos and the East, op. cit., p. 147-148, 332.
19.JOUANNO C., Digénis Akritas, le héros des frontières. Une épopée byzantine, Turnhout,
Brepols, 1998 (manuscrit de Grottaferrata) ; L’Akrite. L’épopée byzantine de Digénis Akritas.
Versions grecque et slave, suivies du Chant d’Amouris, sous la direction de Paolo Odorico,
Toulouse, Anacharsis 2002 (manuscrit de l’Escorial).
20. La grand-mère maternelle du héros, Digénis, était une Doukas. Or on rappellera
qu’en 905-906 Andronic Doukas et son fils se sont rebellés puis ont fui l’empire pour se
réfugier auprès de calife à Bagdad. Andronic s’est converti, mais ensuite est mort dans des
circonstances obscures tandis que son fils est retourné à Constantinople, cf. Jean SKYLITZÈS,
Empereurs de Constantinople, op. cit., p. 158.
21. Voir la version de l’Escorial (E) : L’Akrite. L’épopée byzantine, op. cit., v. 568-581.
22. Voir la version de Grottaferrata (G), JOUANNO C., Digénis Akritas, op. cit., p. 219.
23.Ibid., p. 204.
24. Voir JANIN R., « Un arabe ministre à Byzance : Samonas IXe-Xe siècle », Échos
d’Orient, no 34, 1935, p. 307-318 ; CANARD M., « Les relations politiques et sociales entre
Byzance et les Arabes », Dumbarton Oaks Papers, no 18, 1964, p. 33-56 (p. 42).
25. « Quand le père de Samonas vit la familiarité dans laquelle son fils était avec
l’empereur, les honneurs et la gloire dont ils jouissaient, il voulut rester avec lui et renoncer
à sa patrie, Mélitène », cf. Jean Skylitzès, Empereurs de Constantinople, op. cit., p. 160.
26.CHEYNET J.-Cl., « Les officiers étrangers de l’armée byzantine aux Xe-XIIe siècles », D.
BARTHÉLEMY et J.-Cl. CHEYNET (dir.), Guerre et société au Moyen Âge. Byzance-Occident (VIIIe-XIIIe
siècle), Paris, Association des Amis du Centre d’Histoire et Civilisation de Byzance, 2010, p.
43-62 (p. 45).
27.BROUSSELLE I., « L’intégration des Arméniens dans l’aristocratie byzantine au IXe
siècle », B. MARTIN HISARD et J.-Cl. CHEYNET (dir.), L’Arménie et Byzance. Histoire et Culture, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1996, p. 43 et suiv.
28. Il y avait néanmoins des principautés, comme Tarôn ou le Vaspourakan, où les
Arméniens chalcédoniens étaient nombreux. Pour l’assimilation des Arméniens dans la
capitale et les intermariages, voir AUGÉ I., « Les Arméniens à Constantinople », É. MALAMUT et
M. OUERFELLI (dir.), Villes méditerranéennes au Moyen Âge, Aix-en-Provence, Presses
universitaires de Provence, 2014, p. 243-253 (p. 248-249).
29. Pour l’intégration des Tarônitai à la fin du Xe siècle, voir CHEYNET J.-Cl., « Les
Arméniens dans l’armée byzantine au Xe siècle », Travaux et Mémoires, no 18, Mélanges Jean-
Pierre Mahé, 2014, p. 175-192 (p. 178).
30.NECHAEVA E., Embassies, op. cit., p. 71 n. 13 et p. 176-181.
31. SIGNES CODOÑER J., The Emperor Theophilos and the East , op. cit., p. 168-171.
32.CANARD M., « Les relations politiques… », art. cit., p. 43.
33.MARTIN B., « Constantinople et les archontes caucasiens dans Le Livre des Cérémonies
II, 48 », Travaux et Mémoires, no 13, 2000, p. 359-530.
34. Voir LEMERLE P., Cinq Études sur le XIe siècle Byzantin, III : Le Typikon de Grégoire
Pakourianos (décembre 1083), Paris, Éd. du CNRS, 1977, p. 158-174.
35.Ioannis Scylitzae Synopsis, op. cit., p. 339 ; Jean Skylitzès, Empereurs de Constantinople,
op. cit., p. 283.
36. Georges Pachymérès, Relations historiques, II, 24, éd. A. FAILLER, t. I, Paris, Institut
d’Études Byzantines, 1984, p. 184.
37. KOROBEINIKOV D., Byzantium and the Turks in the Thirteenth Century , Oxford, Oxford
University Press, 2014, p. 204.
38. Ainsi Yusuf, un des fils de Bayezid donné en otage, qui prit le nom de Dèmètrios,
étudia le grec et devint le compagnon de Jean, fils de l’empereur Manuel II, mais ne reçut le
baptême qu’à l’heure de sa mort en 1417. Manuel II avait été jusque là réticent, car cela
aurait pu causer « un scandale », sans doute vis-à-vis des princes ottomans, cf. Doukas, XX,
4, éd. V. GRECU, Ducas, Istoria Turco-Bizantină (1341-1462), Bucarest, 1958, p. 135-137; trad. H. J.
MAGOULIAS, Decline and Fall of Byzantium to the Ottoman Turks, Détroit, Wayne State University
Press, 1975, p. 112.
39.GANCHOUTH., « Zampia Palaiologina Doria épouse du prétendant ottoman Mustafa.
Un fils de Bayezid Ier (1421) ou de Mehmed Ier (1422) ? », É. MALAMUT et A. NICOLAÏDÈS (dir.),
Impératrices, princesses, aristocrates et saintes souveraines de l’Orient chrétien et musulman au
Moyen Âge et au début des Temps modernes, Aix-en-Provence, Presses universitaires de
Provence, 2014, p. 133-170 (p. 150-152).
40. Principe de succession dynastique qui se différencie totalement de celui des autres
peuples turcs qui gouvernaient selon un principe dynastique familial et donc
collectivement, cf. KASTRITSIS D. J., « Conquest and Political Legitimation in the Early
Ottoman Empire », J. HARRIS, C. HOLMES et E. RUSSEL (dir.), Byzantines, Latins and Turks in the
Eastern Mediterranean World after 1150, Oxford, Oxford University Press 2012, p. 221-246 (p.
229-230).
41.LOENERTZ R. J., Démétrius Cydonès, Correspondance, vol. I, ST 190, Cité du Vatican, 1956,
no 117, p. 156 (la lettre date de 1373). Voir NECIPOĞLU N., Byzantium between the Ottomans and
the Latins. Politics and Society in the Late Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 2009,
III, 6, The Byzantine Court and the Ottomans, p. 117-148 (p. 120).
42.CIGGAAR K., « Réfugiés et employés occidentaux au XIe siècle », Médiévales, no 12,
1987, p. 19-24.
43. Anne Comnène, Alexiade XIII, 6, B. LEIB (éd.), Paris, 1967, t. III, p. 116.
44.CHEYNET J.-Cl., Les officiers étrangers, art. cit., p. 51-52.
45.Ioannis Cantacuzeni Eximperatoris Historiarum Libri 4 : graece et latine, III, 2, L. SCHOPEN
(éd.), 3 vol. , Bonn, E. Weber, 1828-1832, II, p. 19-20. Le terme « envoyait » suppose que les
ambassadeurs avaient pris avec eux la copie des serments échangés. La paix avait été
conclue en 1332.
46.Ibid., p. 21-22. Noter le terme « suppliant » (hikétès) pour qualifier Sišman : p. 21, l.
21.
47. Ibid ., p. 22.
48. Ibid ., p. 23.
49. C. Th. IX, 45, 4.
50. Pour l’usage du serment à Byzance, peu d’études lui ont été consacrées de façon
exhaustive. Une approche récente a été faite dans le volume intitulé Oralité et lien social au
Moyen Âge (Occident, Byzance, Islam), M. F. AUZÉPY et G. SAINT-GUILLAIN (dir.), Paris, Association
des amis du centre d’histoire et civilisation de Byzance, 2008. Pour le serment lors des
trêves et dans les traités, on rappellera comment en 816 Léon V l’Arménien « préféra prêter
serment comme une âme barbare éloignée de la foi de Dieu plutôt que de jurer selon la
manière des chrétiens, pour les traités de paix de trente ans conclus avec les Ounnoi, dits
Bulgares », cf. Chronographiae, op. cit., L. I, chap. 20, p. 51.
51. Voir Doukas XXII, 4 et 5, V. GRECU (éd.), Ducas, Istoria, op. cit., p. 157-161 ; trad. H. J.
MAGOULIAS, p. 123-125 ; BARKER J. W., Manuel II Palaeologus (1391-1425). A Study in Late Byzantine
Statesmanship, New Brunswick-New Jersey, Rutgers University Press, 1969, p. 343-343 ;
GANCHOU Th., « Zampia Palaiologina Doria », art. cit., p. 138 ; Prosopographisches Lexikon der
Palaiologenzeit, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, Vienne 2001 [ci-
dessous PLP], no 14676.
52. Doukas XIX, 10, V. GRECU, Ducas, Istoria, op. cit., p. 129 ; trad. H. J. MAGOULIAS, p. 109.
Nous avons traité ailleurs cet événement où d’autres sources attestent la présence de Jean
VIII à Thessalonique et donnent une version un peu modifiée des évènements, cf. MALAMUT
É., « La figure de l’ambassadeur byzantin auprès des Ottomans dans la première moitié du
XVe siècle », N. DROCOURT (dir.), La figure de l’ambassadeur entre mondes éloignés. Ambassadeurs,
envoyés officiels et représentations diplomatiques entre Orient islamique, Occident latin et Orient
chrétien (XIe-XVIe), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 79-95. Nous retenons le
texte de Doukas dans le jeu croisé des serments. Pour la date, voir D. J. KASTRITSIS, The Sons of
Bayezid. Empire Building and Representation in the Ottoman Civil War of 1402-1413, Leyde-Boston,
Brill, 2007, p. 179.
53. Dans le traité de 1403, voir ci-dessous, Süleyman, frère de Mehmed, qui régnait à
Édirne, avait déjà appelé l’empereur « son père ».
54. Ils étaient désignés comme « fils spirituels », ce qui ne peut convenir qu’à des
chrétiens, cf. Constantine PORPHYROGENNETOS, The Book of Ceremonies, A. MOFFAT et M. TALL (éd.),
Canberra, Australian Association for Byzantine Studies, 2012 (2 vol. ), II, chap. 48, R. 687,
688, 690.
55. R. ESTANGÜI GOMEZ, Byzance face aux Ottomans. Exercice du pouvoir et contrôle du territoire
sous les derniers Paléologues (milieu XIVe -milieu XVe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne,
2014, p. 58-62.
56. Traité conservé en vénitien, cf. G. T. DENNIS, « The Byzantine-Turkish Treaty of 1403
», Orientalia Christiana Periodica, no 33, 1967, Appendice II, 82-87 (copie du rapport inclus dans
les lettres de Pierre Zeno à Venise). Voir aussi KASTRITSIS D. J., The Sons of Bayezid, op. cit., p.
50-55.
57. Voir Doukas XXII, 5, V. GRECU (éd.), Ducas, Istoria, op. cit., p. 159 l. 7. On rappellera la
théorie byzantine du pouvoir impérial qui confère la légitimité à celui qui en est investi
selon la volonté divine : « la main de Dieu par lequel les rois règnent et les tyrans
asservissent la terre », cf. G. DAGRON, Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme byzantin »,
Paris, Gallimard, 1996, p. 42. Pour la conception byzantine de la tyrannie comme hybris, voir
A. DUCELLIER, Le Drame de Byzance. Idéal et échec d’une société chrétienne, Paris, Hachette
Littératures, 1997, p. 170-171.
58. Doukas XXII, 5, V. GRECU (éd.), Ducas, Istoria , op. cit., p. 159, l. 12-15.
59. SIGNES CODOÑER J., The Emperor Theophilos and the East , op. cit., p. 178-180.
60. Georges Pachymérès, Relations historiques, VI, 22, 27, op. cit., t. II, p. 598, 626-628.
61.Les novelles de Léon VI le Sage, texte et traduction par P. NOAILLES et A. DAIN, Paris, Les
Belles Lettres, 1944, p. 242-245.
62. Tous les textes emploient le terme « hikétès » pour désigner le réfugié politique ou
transfuge. Pour la signification de ce terme dans le monde grec, voir DUCLOUX A., Ad
ecclesiam confugere, op. cit., p. 109-110 : l’hikéteia, des temples, contrairement à l’asylie,
n’avait de valeur que religieuse.
63. Georges Pachymérès, Relations historiques, V, 5, op. cit., t. II, p. 450 : « Ce dernier
(Mytzès) gagna Mésembreia avec ses enfants et de là il supplie l’empereur de l’accueillir et
de recevoir la ville en rançon. »
64. Georges Pachymérès, Relations historiques, VI, 6, op. cit., t. II, p. 558 ; PLP no 21359.
65. Michael Attaleiatès, The History , A. KALDELLIS et D. KRALLIS (éd.), Cambridge Ma. -
Londres, Harvard University Press, 2012, p. 581.
66. Georges Pachymérès, Relations historiques, VI, 6, op. cit., t. II, p. 560.
67. GANCHOU Th., « Zampia Palaiologina Doria », art. cit., p. 150-151, 164.
68. Georges Pachymérès, Relations historiques , III, 3, op. cit., t. I, p. 234.
69. The Cambridge History of the Byzantine Empire, c. 500-1492 , J. SHEPARD (éd.), Cambridge
University Press, 2008, p. 722.
70. 300 000 aspres par an, cf. Doukas XXII, 5, V. GRECU (éd.), Ducas, Istoria , op. cit., p. 159-
161; trad. H. J. MAGOULIAS , p. 125.
71. Nicholas I Patriarch of Constantinople, Letters , R. J. H. JENKINS et L. G. WESTERINK (éd.),
Washington D. C., Dumbarton Oaks, 1973, n o 102, p. 372-383 (375, 377).
72.PLP no 13317. Après avoir revêtu l’habit monastique et avoir résidé quelque temps
dans un monastère à Prousa, Kotanitzès s’était à nouveau échappé de l’empire et avait
rejoint le kralj serbe (en 1283 ?). Au cours des négociations en juin 1298 Milutin «
promettait fermement de livrer Kotanitzès », cf. Georges Pachymérès, Relations historiques
IX, 30, op. cit., t. III, p. 300. En mars-avril 1299, l’empereur Andronic II à Thessalonique
réitère sa demande et Kotanitzès est livré, ibid., X, 3, 4, t. IV, p. 312, 314.
73. Ibid ., XIII, 24, op. cit. , t. IV, Paris, 1999, p. 680.
74. Doukas XXIV, 1, V. GRECU (éd.), Ducas, Istoria , op. cit., p. 181; trad. H. J. MAGOULIAS , p.
136.
75.Doukas, XXIV, 12, V. GRECU (éd.), Ducas Istoria, op. cit., p. 197-199; trad. H. J. MAGOULIAS,
p. 144.
76. Doukas, XXIV, 12, V. GRECU (éd.), Ducas, Istoria, op. cit., p. 199-201 ; trad. H. J.
MAGOULIAS, p. 145. Rappelons les paroles que Manuel II avait adressées à Mehmed Ier en 1416
: « je suis incapable de me réjouir du meurtre des étrangers (allotrioi), je ne serai ni le
sauveur du loup (désigant par là le sultan) ni un traître », cf. Doukas XXIV, 5, V. GRECU (éd.),
Ducas, Istoria, op. cit., p. 191 ; trad. H. J. MAGOULIAS, p. 140.
77. Dans l’exemple ci-dessus, l’empereur disait aussi qu’il avait œuvré en philanthropos,
comme la loi de 419 l’y invitait : « Il convient que l’humanité pressentie par notre époque,
infléchisse la justice », cf. DUCLOUX A., Ad ecclesiam confugere, op. cit., p. 207-208.

RÉSUMÉS
This chapter focuses on the meaning of Byzantine terms for strangers and foreigners (
xenos , ethne , ethnikoi, allotrios ) and recalls the meaning of asylum in the Theodosian Code.
The example analysed is the refugee coming from foreign country who asks for Byzantium’s
protection. Such a refugee, who is considered as a traitor in his/her own country, involved
diplomatic relations between the States. The first section is devoted to political refugees in
Byzantium, their conditions upon arriving in Byzantium, and consequently the right to
asylum. The second part is devoted to the oath as the only legal standard of the refugee’s
status. The paper concludes with the instability of this status and the blurry limit between
prisoner of war and hostage.

AUTEUR
ÉLISABETH MALAMUT UNIVERSITÉ D’AIX-MARSEILLE, CNRS LA3M
Le droit et le fait : deux juristes
(Gentili et Zouche) consultés au
sujet d’ambassadeurs accusés
d’infraction fin XVIe-XVIIe siècle
Law and Practice: Lawyers Consulted about Ambassadors
Charged with Violation, late Sixteenth-Seventeenth Century

Dominique Gaurier

Ils ne sont pas nombreux ceux qui, à titre officiel, ont été
conduits à intervenir à la demande d’un pouvoir politique au sujet
d’ambassadeurs ou de gens de leur suite ayant commis des
infractions dans le pays hôte. Il y en eut deux, qui plus est, au sein de
la même nation, à savoir le royaume d’Angleterre. Le premier fut
Alberico Gentili (1552-1608) 1 , réfugié italien en Angleterre pour

cause de protestantisme, par ailleurs protégé de l’Earl of Leicester,


lui-même chancelier de l’université d’Oxford. Le second fut Richard
Zouche (1590-1660) 2 , qui fut Lord Warden of the Cinque Ports
3 et qui siégea aussi au sein de la Court of Admiralty.

Ces deux personnages furent conduits à produire des ouvrages


sur la matière du droit international. Le premier, avec ses Trois livres
sur le droit de la guerre, ses Deux livres sur les ambassades et ses Deux
plaidoiries pour l’Espagne avait été aussi admis comme Regius Professor
de droit romain à l’université d’Oxford, où il dispensa ses leçons
jusqu’à sa mort en 1608, à Londres. Dans les deux premiers ouvrages,
où il tenta d’aborder les questions traitées sous le seul angle des
règles du droit, en posant ainsi toujours la question quid juris ? ou
qu’en est-il du droit ? Il devait ainsi se servir abondamment des
sources titrées du droit romain classique tel qu’il existait dans la
source doctrinale majeure que constitue le Digeste, ouvrage compilé
tardivement, au vie siècle de notre ère sous l’empereur byzantin
Justinien.
Ce dernier confiait, en effet, à différentes commissions de
juristes, la lecture des quelque 1 500 ouvrages laissés par les auteurs
classiques du droit romain, c’est-à-dire des IIe et IIIe siècles de notre
ère. Ils furent chargés d’en compiler les extraits qui leur paraissaient
pouvoir être toujours utilisés, quitte parfois, à les moderniser, et de
les mettre en ordre sous la direction d’un commissaire impérial
chargé de surveiller l’ensemble du travail. L’enseignement du droit
romain, tel qu’il se pratiquait au XVIe et au XVIIe siècles, tant à
Oxford que dans les autres universités continentales s’attachait
principalement à cette source, mais aussi au manuel que Justinien fit
rédiger pour servir d’introduction à cette encyclopédie doctrinale,
les Institutes dites de Justinien, qui n’en fut pas lui-même le
rédacteur, mais confia le travail à un professeur de l’université de
Beyrouth, Dorotheos.
Parfois, les enseignants rajoutaient à ces deux sources les
commentaires tirés des commentateurs classiques du XIIIe siècle,
comme Bartole ou Balde, et Gentili lui-même ne s’en priva guère. Il
passa longtemps pour avoir été un adorateur de ces commentateurs,
opinion qu’il a fallu depuis réviser, puisqu’il a été récemment
montré que Gentili avait su aussi faire largement place à l’histoire, à
la critique de textes et à dépasser souvent aussi les thèses portées
par ces commentateurs anciens pour les remettre en perspective
dans l’histoire contemporaine 4 .

Richard Zouche avait été lui-même formé au droit romain, ce que


les Anglais appellent le Civil Law et reçut en 1614 le grade de Bachelor
of Civil Law, puis en 1619, celui de Doctor of Civil Law. Un an
auparavant, il avait été admis comme avocat dans le collège des
Doctors Commons. Cette institution, qui avait son siège dans l’enclos
de la cathédrale Saint-Paul de Londres, exigeait de ses membres
qu’ils fussent tous gradués en droit romain. Les Doctors Commons
conservèrent le privilège de siéger dans les cours ecclésiastiques
ainsi qu’à la Cour de l’Amirauté jusqu’en 1858. La raison se fondait
sur l’idée que, le droit maritime étant une partie du droit des gens, le
Common Law dispensé par les cours royales n’était ici d’aucune
utilité, car le droit romain recoupait mieux la pratique européenne
en la matière au titre d’une forme de jus commune européen. En 1620,
Zouche devenait à son tour Regius Professor of Civil Law à Oxford,
prenant alors la suite de John Budden, qui lui-même avait succédé à
Alberico Gentili. Il n’accéda à la charge de Lord Warden of the Cinque
Ports qu’en 1625 avec l’appui de son cousin, onzième et dernier Lord
Zouche de création ancienne. En 1648, il fut nommé juge à la Cour
d’Amirauté, mais fut destitué en 1649 pour des raisons politiques.
Durant la révolution cromwellienne, ses sympathies pour le camp
royaliste ne le servirent guère, même si son attitude générale ne fut
pas sans ambiguïtés.
Il nous a été demandé de faire le lien entre ce que pouvait être la
théorie et ce qu’était la réalité de la pratique en matière d’immunité
diplomatique. Les deux auteurs retenus pour cette présentation
furent justement quasiment les deux seuls qui eurent à se confronter
à cette réalité. On ne reprendra pas ici les diverses opinions qui
furent défendues par les théoriciens entre les XVIe et XVIIIe siècles
au regard de cette immunité, sachant que tous argumentent en
reprenant un principe tiré du droit romain et que l’on trouve dans D.
50, 7, 18 5 , dans un titre consacré aux légations, terme que l’on

étendra plus tard de façon générale à l’ensemble des ambassades,


passage repris au livre XXXVII A Quintus Mucius fait par l’un des
grands juristes du IIIe siècle de notre ère, Pomponius. Ce dernier
semble ne s’être consacré qu’à l’enseignement et à l’écriture et il
rédigea des commentaires sur l’œuvre de ses prédécesseurs Scævola
et Sabinus, ou encore Quintus Mucius, comme pour l’extrait ici
repris, mais aussi sur l’Édit du préteur 6 , sans jamais tenir

aucune place officielle dans l’administration impériale, à la


différence d’autres de ses contemporains.
Voici ce que dit ce passage :
« Si quelqu’un a frappé un ambassadeur des ennemis, il sera jugé l’avoir fait
contre le droit des gens, parce que les ambassadeurs sont tenus pour sacrés. Et
c’est pourquoi si, alors que les ambassadeurs d’un autre peuple se trouvent chez
nous, une guerre a été déclarée avec eux, il a été répondu qu’ils demeuraient
libres. C’est pourquoi Quintus Mucius avait coutume de répondre que celui qui
avait frappé un ambassadeur serait remis aux ennemis dont il était
l’ambassadeur. Si les ennemis ne l’avaient point reçu, on a demandé s’il restait
citoyen romain : pour certains qui le pensaient, il le restait, pour d’autres non,
parce qu’une fois que le peuple avait ordonné qu’il soit remis, on considérerait
qu’il avait été chassé de la cité, comme on le ferait, tandis que l’on s’est vu
interdire de feu et d’eau. Publius Mucius semble avoir été de cet avis. Cela a
surtout été demandé pour Hostilius Mancinus, que les Numantins ne reçurent
point, alors qu’il leur avait été remis ; cependant, à cet égard, une loi a été par la
suite passée pour qu’il soit citoyen romain et l’on dit qu’il avait même exercé une
préture. »
Contentons-nous d’analyser les situations auxquelles furent
confrontés nos deux auteurs.

L’intervention d’Alberico Gentili


Le gouvernement anglais consulta divers juristes, dont Alberico
Gentili, mais aussi un contemporain français, Jean Hotman, pour
savoir quelle attitude adopter vis-à-vis de l’ambassadeur d’Espagne
qui semblait avoir été directement impliqué dans un complot pour
faire libérer Mary Stuart, retenue prisonnière par Elizabeth Ire. Il
s’agissait de la fameuse conspiration de Throckmorton.
Cette conspiration aurait été animée par un jeune homme,
brillant élève d’Oxford qui, après ses études, aurait entrepris de
voyager sur le continent entre 1580 et 1583, ce qui lui permit de
nouer des liens avec les catholiques français et espagnols. Rentré en
Angleterre, il joua ainsi le rôle d’intermédiaire entre les activistes
catholiques anglais, la reine prisonnière, Mary Stuart et
l’ambassadeur d’Espagne, Bernardo de Mendoza. À la suite de
l’interception d’une correspondance imprudente, le jeune Francis
Throckmorton fut arrêté en 1583 par la très vigilante police de Sir
Francis Walsingham. Torturé à quatre reprises, il finit par avouer
son implication dans un complot qui visait à détrôner Elizabeth et à
rétablir la liberté de conscience pour les catholiques anglais. Il révéla
également un projet de débarquement de troupes en Angleterre qui
aurait alors libéré la reine catholique Mary Stuart, planifié par le duc
de Guise et l’ambassadeur Mendoza. Throckmorton fut exécuté le 10
juillet 1584. Quant à l’ambassadeur Mendoza, qui se trouvait en
Angleterre, il fut lui-même arrêté et la question se posa de savoir
quelle attitude devait être alors adoptée à son égard. C’est pourquoi
la couronne anglaise s’adressa à différents juristes, notamment
Alberico Gentili pour lui donner une réponse.
En tout cas, à la suite de ce complot, la rupture des relations
diplomatiques entre l’Angleterre et l’Espagne fut définitive,
débouchant sur un état de guerre ouverte et sur le désastre espagnol
de l’Invincible Armada, quatre années plus tard.
L’argumentation de Gentili s’appuya sur une constitution
impériale qui se trouve dans le Code de Justinien, dans un titre
consacré à la Loi Julia sur la haute trahison, CJ. 9, 8, 5 7 . Cette

constitution est due aux empereurs Arcadius et Honorius, adressée


au préfet du prétoire Eutychianos et donnée en 397, dont voici la
traduction :
« Toute personne qui a engagé une intrigue criminelle avec des soldats, des
particuliers, des barbares, qui a assumé, ou presté le serment de cette cabale, au
sujet du meurtre des hommes illustres qui sont présents dans nos conseils et
dans notre consistoire, aussi des sénateurs (car ceux-ci mêmes sont une partie de
notre corps) ou, enfin, y a songé pour qui que ce soit qui est à notre service (les
lois ont voulu, en effet, que l’intention du criminel soit munie de la même
sévérité que la commission), celui-là même, parce qu’accusé du crime de haute
trahison, subira la peine du glaive, tous ses biens ayant été adjugés à notre fisc. 1
– Mais ses fils (i. e. les fils de celui qui a été jugé coupable d’un crime de haute
trahison selon la Lex Julia Majestatis), auxquels nous avons laissé la vie par une
particulière bienveillance impériale (auraient, en effet, dû mourir du supplice
réservé au père ceux pour lesquels les exemples du crime paternel, c’est-à-dire
héréditaire, sont redoutés) seront tenus pour étrangers à la succession
maternelle, ou d’une aïeule, même à la succession de tous les parents, ils ne
prendront rien des testaments des étrangers, ils seront perpétuellement dans le
besoin et pauvres ; l’infamie du père les accompagnera toujours, ils ne
parviendront absolument à aucun honneur, à aucun serment militaire ; ils seront
tels que, étant méprisables dans un perpétuel besoin, la mort sera (pour eux) une
consolation et la vie un supplice. 2 – Par suite, nous ordonnons que soient
désignés comme sans pardon ceux qui auraient jamais tenté d’intervenir auprès
de nous en faveur de telles [personnes]. 3 – Assurément, à leurs filles, quelles
qu’elles soient en nombre, nous voulons que parviennent seulement des biens de
leurs mères, qu’elle soit morte en faisant un testament, ou sans testament, la
[quarte] Falcidie, de sorte que les filles aient plus un petit aliment que l’entier
avantage et titre d’un héritier. En effet, la sentence doit être plus douce envers
celles dont nous croyons qu’elles l’auraient moins osé à la faveur de l’infirmité de
leur sexe. 4 – Les émancipations ont été faites par les ci-devant dits, que ce soit
pour leurs fils ou pour leurs filles, ne seront pas valides seulement après la
promulgation de la loi. Les dots, les donations, enfin les aliénations de quelques
biens que ce soit, dont il appert qu’elles ont été faites à partir de ce moment par
une fraude quelle qu’elle soit, ou légalement, par quoi les personnes rappelées
auraient pensé d’abord à entrer dans une faction, ou une association, nous
décidons qu’elles ne seront d’aucun effet. 5 – Assurément, les épouses des ci-
devant dits, après avoir repris la dot, si elles se trouvaient dans cette condition
que ce qu’elles avaient reçu de leurs maris au titre de la dot, elles devaient le
réserver à leurs fils, qu’elles sachent qu’au moment où l’usufruit est dissipé, sera
laissé à notre fisc tout ce qui était dû aux fils ; la [quarte] Falcidie sur ces biens
semblera aussi être accordée seulement aux filles, mais non aux fils. 6 – Ce à quoi
nous avons veillé au sujet des ci-devant dits et de leurs fils nous le jugeons avec
une même sévérité à l’égard de leurs complices conscients, de leurs serviteurs et
de leurs fils. 7 – Si quelqu’un, au tout début de la faction, attiré par la
considération d’une véritable estime, dénonce la faction mise en place, une
récompense et un hommage lui seront accordés par nous. Quant à celui qui a eu
des relations avec une faction, s’il en a découvert trop tard les secrets des
résolutions (jusqu’ici inconnues), il méritera seulement une absolution et un
pardon. »
Il conclut qu’à partir de ce texte, l’ambassadeur espagnol peut
être mis à mort dans le pays de sa résidence, d’autant que,
finalement, c’est le roi du pays de résidence qui est en dernier
ressort le seul juge compétent pour ce qui concerne tous les contrats
qu’il est conduit à conclure dans son pays de résidence (opinion qu’il
reprend dans son ouvrage consacré au droit des ambassades, les De
legationibus Libri tres, II, chap. 16). Mais ici, il est question d’un crime
et il est alors préférable de le renvoyer dans son pays pour y être
jugé. Il faut d’ailleurs observer que le crime n’a jamais été exécuté
sur le territoire et qu’il n’est resté qu’au stade de l’intention.
Ce fut donc l’occasion de réexpédier en Espagne cet
ambassadeur, un envoyé du gouvernement anglais fut dépêché en
Espagne pour y transmettre une plainte contre lui, plainte qui ne fut
jamais poursuivie.
Jean Hotman, qui eut aussi à connaître de cette question était
d’avis que le droit pénal n’avait qu’une portée territoriale et
concluait aussi que la peine devait être appliquée sur place, car cette
territorialité l’emportait sur le privilège d’immunité. Mais telle ne
fut finalement pas la solution retenue face à l’opinion de Gentili.
Que constate-t-on ? C’est qu’en matière d’immunité
diplomatique, la question semble bien ne pas avoir de solution qui
soit bien fixée, les uns font du souverain du pays de résidence le seul
juge compétent, Gentili semble avoir été tenté par cette hypothèse et
semble y être plutôt favorable dans son ouvrage sur les ambassades,
mais il a jugé plus prudent que le gouvernement anglais se contente
de renvoyer l’ambassadeur, d’autant que l’acte reproché n’avait pas
même eu un commencement d’exécution. Il est tout à fait probable
qu’il aurait sans nul doute suivi l’opinion de Hotman si le délit avait
été constitué.

La thèse portée par Richard Zouche


La situation est ici tout à fait différente de celle qu’avait
rencontrée Gentili. Il ne s’agit pas de l’ambassadeur lui-même qui se
trouverait impliqué dans un crime, mais d’une personne de sa suite,
notamment le frère de l’ambassadeur du Portugal en Angleterre, don
Pantaleon Sa. Ce dernier, en effet, se trouva impliqué avec son
serviteur anglais dans une bagarre qui se termina par la mort d’un
Anglais. En novembre 1653, fut alors constituée une Commission of
oyer et terminer à la demande de Cromwell pour connaître de l’affaire.
Une telle commission devait, comme à l’ordinaire comprendre à
égalité trois Common lawyers, mais aussi trois Civil lawyers, dont faisait
partie Zouche et dont on sait qu’il fut l’un des successeurs de Gentili
à la chaire de droit romain d’Oxford.
La question à résoudre était de savoir dans quelle mesure
l’immunité qui