Vous êtes sur la page 1sur 15

Littérature

Figure et style : concepts esthétiques dans la théorie du discours de


Gérard Genette
Peter Poiana

Abstract
Genette's theory of the conditions of production of literariness slips into an aesthetics, concerned by effects on readers.
Nowhere is this clearer than in his use of the concepts of figuration and style — suggesting that no poetics can be independent
of a reader-informed aesthetics.

Citer ce document / Cite this document :

Poiana Peter. Figure et style : concepts esthétiques dans la théorie du discours de Gérard Genette. In: Littérature, n°95, 1994.
Récit et rhétorique / Tynianov. pp. 23-36;

doi : https://doi.org/10.3406/litt.1994.2337

https://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1994_num_95_3_2337

Fichier pdf généré le 16/01/2019


Peter Poiana, université de Sydney

FIGURE ET STYLE :
CONCEPTS ESTHÉTIQUES

DANS LA THÉORIE DU DISCOURS

DE GÉRARD GENETTE

Genette
littérarité
Faisant
l'accession
s'attache
àIl
s'impose
langage
charnière
nécessaire
littéraire.
question
une
propose
Considérée
selon
« transcendance
abstraction
ordinaire
se
courant
aux
dans
Ces
au
pour
consacre
pour
de
ainsi
ses
transformations
niveau
concepts
la
tel
dans
règles
nous
conçu
pouvoir
mesure
un
en
ou
dudepuis
langage
point
des
son
régime
tel
d'examiner
textuelle
comme
formelles
sont

envisager
texte
mécanismes
ensemble,
bientôt
de
ils
littéraire,
qui
ceux
de
système
permettent
départ
1au
s'opèrent
»valeurs
propres.
en
trois
lastatut
de
unvertu
l'entreprise
deux
place
neutre,
discursifs
codifié
la
décennies
type
qui
d'œuvre
au
d'effectuer
figure
Dans
concepts
dedécide
seul
de
qu'occupent
;autonome,
laquelle
ce
cette
discours
et
niveau
qui
consiste
àdernier
littéraire,
effectivement
du
laquelle
jouent
leconversion
lasaut
l'œuvre
style.
du
constituent.
qualifié
àqui
est
ces
lediscours.
définir
qualitatif
Genette
Gérard
soumis
rôle
Ilest
deux
sera
du
de
le
la

concepts dans la théorie de Genette, à la fois pour en démontrer le


fonctionnement discursif, et pour indiquer les lignes de force par
lesquelles ils franchissent les limites de ce cadre discursif restreint.
Que les concepts de la figure et du style mettent à l'épreuve le
projet de Genette, s'explique par le flou terminologique qui subsiste en
raison de leur appartenance à la longue tradition des recherches
rhétoriques, stylistiques et narratologiques instituées depuis l'antiquité.
Selon l'école et l'époque, les termes de figure et de style revêtent une
multiplicité de formes et d'usages. Il n'est donc pas étonnant qu'en les
appropriant à son modèle poétique, axé sur les modes de production
de la littérarité, Genette ne réussisse pas à les soustraire aux modèles
rhétoriques et esthétiques auxquels ils étaient précédemment
étroitement liés. En effet, l'enjeu de cette interrogation de la figure et du style,
est de rendre compte de l'interférence de l'esthétique et de la poétique,
c'est-à-dire de mesurer à quel point la pensée des effets de la
littérature, considérée au point de vue du lecteur qui appréhende et

1. L'expression apparaît dans Palimpsestes, Paris, Seuil, 1982, p. 7.

23
Figure et style

interprète l'œuvre, influe toujours sur l'élaboration d'une poétique


chargée de prévoir les règles de la production du langage littéraire.
L'étude présente va montrer que la question des effets du discours finit
par l'emporter sur l'interrogation des conditions de sa production. À
cette fin, figure et style sont les termes éclaireurs qui permettent
d'établir les limites de l'entreprise poétique, tout en ouvrant celle-ci à
la possibilité d'envisager une recherche complémentaire allant dans le
sens d'une esthétique du discours.
Notre discussion renverra, pour ce qui est de la figure, au chapitre
«Figures» de l'ouvrage également intitulé Figures2, paru en 1966, et
pour la question du style, à l'ouvrage de 1991, Fiction et Diction5,
notamment au dernier chapitre où l'auteur développe ses thèses à ce
sujet. De ces textes publiés à vingt-cinq ans d'intervalle, se dégageront
non seulement la préoccupation foncièrement poétique qui anime la
pensée de Genette dans l'ensemble de ses recherches, mais aussi les
signes de l'infléchissement de celles-ci en direction d'une esthétique.
En un mot, l'esthétique tient à la relation sensible que le lecteur
entretient avec le texte, à l'émergence de l'individualité de l'œuvre, et
à la motivation qui sous-tend la lecture. Au cœur de notre
démonstration se trouve la notion de motivation, qui au-delà des questions
touchant au quoi ? du texte littéraire, annonce un ordre de réflexion
visant son pourquoi ?pour le lecteur qui en jouit. La figure et le style se
présentent alors comme des réalités foncièrement motivées, dotées
d'une orientation particulière, mues par une finalité qu'il appartient au
lecteur de réaliser. Ainsi se dessinera une ébauche de réflexion allant
dans le sens d'une esthétique du discours, que nous entendons au sens
de la perception jouissive du discours qui aboutit à la formulation des
jugements 4, le tout indiquant la nécessaire orientation dont est
pénétrée l'activité critique dans la tâche d'évaluation qui est la sienne.
Pour nous préparer à cette réflexion, nous allons suivre de près
l'exposition de Genette au sujet de la figure.

LA FIGURE COMME Dans son livre Figures, Genette s'attaque au chantier de la


ESPACE rhétorique classique, avec pour but de reformuler les conceptions, par trop
impressionnistes selon lui, qu'elle proposait des instances particulières
du discours appelées figures. Alors que la rhétorique instituée par
Dumarsais et Fontanier entre autres visait généralement à répertorier

2. G. Genette, Figures, Paris, Seuil, 1966, pp. 205-221.


3. G. Genette, Fiction et Diction, Paris, Seuil, 1991. Voir le chapitre -Style et
.signification », pp. 95-151.
4. Nous appuyons notre conception de l'esthétique sur ces deux citations extraites de
l'ouvrage de Hans-Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard,
1978 : • L'attitude de jouissance dont l'art implique la possibilité et qu'il provoque est le
fondement même de l'expérience esthétique ; il est impossible d'en faire abstraction, il
faut au contraire la reprendre comme objet de réflexion théorique, si nous voulons
aujourd'hui défendre... la fonction sociale de l'art et des disciplines scientifiques qui sont
à son service. » (p. 125.) L'expérience esthétique, reprend Jauss plus tard, • débouche sur
C iiHCiMii)|<_<. tivC !ri iC'fic'AiOii tôt! iCÎK jiif
l'œuvre, ou s'identifie à des normes d'action qu'elle ébauche et dont il appartient à ses
destinataires de poursuivre la définition ». (p. 130.)

24
Récit et rhétorique

« Y effet des figures (vivacité, noblesse, agrément) 5 », en rendant compte


de leur force d'évocation, la tâche que se propose Genette est
d'aborder les figures au seul point de vue de leur être. Voilà le moment
décisif du projet de Genette, où l'esthétique est évacuée au profit d'une
conception de la figure élaborée sur des bases plus empiriques, donc
plus objectives. Aussi en avance-t-il une première définition, selon
laquelle « les figures en général se distinguent des expressions non-
figurées par le fait qu'elles ont une modification particulière, qu'on
appelle figure 6 ». Postuler l'être de la figure en termes de la
modification sensible qu'elle recèle, revient à lui attribuer un devenir ayant une
origine (le discours littéral) et un point d'aboutissement (le discours
figuré). Il s'agirait alors de dégager les règles qui président à cette
transformation, en s'appuyant sur toute la gamme des opérations
logiques (similitude, analogie, opposition) déjà répertoriées par les
disciplines classiques.
On remarque par ailleurs que la modification effectuée est dite
« particulière », puisque, comme l'affirme Genette, « chaque figure est
une figure à part 7 », dotée d'un caractère propre selon la façon dont
elle se détache de son contexte discursif. Autant dire la figure se
présente comme phénomène matériellement irréductible, doué de
surcroît de caractéristiques verbales ayant un contour, une texture, que
l'on peut décrire de façon objective. En somme, l'appréhension de la
figure repose sur le mariage de l'observation empirique, portant sur les
fragments du discours en évidence dans le texte, et de la recherche des
règles logiques qui sous-tendent la constitution du discours figuré.
C'est ce mariage qui annonce le passage de la discipline de la
rhétorique à un champ d'investigation autre, celui de la poétique, qui
instaure un modèle plus productif, voire artisanal (matériau plus
technique) de la création littéraire.
Or, l'originalité de Genette consiste en ceci, qu'il substitue à une
perspective axée sur les sciences naturelles (figure = corps), une
approche qui s'inspire des sciences géométriques (figure = espace).
Aussi se propose-t-il de « délimiter un espace de figure », et de tracer sur
la « surface » du texte « les deux lignes du signifiant présent et du
signifiant absent 8 ». Il est clair que ce paradigme spatial sert tout
d'abord à traduire la négativité inhérente à la figure, négativité qui se
transforme en « l'écart » intervenu entre les mots réellement prononcés
ou écrits (signifiant présent), et ceux « qui auraient pu être employés à
leur place, et dont on peut considérer qu'ils tiennent lieu 9 ». Il est clair
aussi que des deux pôles discursifs fixés par Genette, le second n'est
jamais donné, mais doit en quelque sorte être restitué selon les critères
de la vraisemblance ou les normes linguistiques en vigueur. Ce second
pôle de l'espace de la figure renvoie donc à l'existence d'un langage
potentiel, qu'il s'agit d'actualiser afin qu'il soit possible de distinguer la

5. G. Genette, Figures, op. cit., p. 209.


6. Id., ibid., p. 209.
7. Id., ibid., p. 209.
8. Id., ibid., p. 210.
9. Id., ibid., p. 210.

25
Figure et style

nature de l'écart constitutif de la figure. La spatialisation de la figure


permet de concevoir cette dernière en termes d'un réseau de discours
parallèles, entre lesquels se dessinent des différences et des similitudes
qui renvoient aux modifications linguistiques en jeu. Mais le postulat
même des discours hypothétiques délimités dans un espace tout aussi
hypothétique, dépend de l'intervention du lecteur qui délimite, d'après
les valeurs et les normes auxquelles il renvoie au cours de sa lecture,
le cadre dans lequel le discours devient compréhensible. Ainsi, le
modèle spatial de Genette débouche sur un ensemble d'opérations
dynamiques, qui présente la figure selon le trajet qui est la sienne, et
qui correspond à la manière dont le sens se construit dans la
conscience linguistique du lecteur.
La figure existe à différents niveaux du discours, soit au niveau des
mots où se serait réalisée une substitution {voile pour bateau), soit à
celui du sociolecte qui aurait subi une quelconque déformation, soit à
celui des normes idéologiques ou morales auxquelles un discours
aurait porté atteinte. Par exemple, l'interrogation de Didon (« Que
faire ? ») dans Y Enéide, constitue une figure selon Genette en raison de
la duplicité évidente du locuteur. Comme Didon a déjà pris la décision
de mourir, l'hésitation dont elle fait preuve en s'interrogeant sur sa
conduite future, ne peut être que feinte 10. Cette feintise annonce une
« certaine modalité de vision ou d'intention n ■> imputable au locuteur,
qui exprime par là une volonté de se départir des normes linguistiques,
sociales ou morales qui forment l'horizon d'attente des lecteurs. Pour
reprendre la terminologie spatiale de Genette. l'espace donne lieu à
une traversée, effectuée dans un certain sens et selon une motivation
précise, en l'occurrence psychologique, de sorte que le mouvement
tracé devienne une caractéristique déterminée du discours et par
conséquent un critère pour l'identification de la figure. Ce procédé
détermine jusqu'à la dénomination . le mot de Didon est reçu ainsi
comme figure de « délibération 12 ». Ainsi se présente dans un premier
temps la problématique à partir de laquelle nous pouvons approfondir
la question de la motivation.

LA FIGURE EST MOTIVEE L'espace du discours se compose de toutes les variations


morphologiques et lexicales qui peuvent se déployer autour d'un même sens.
En analysant les modifications syntaxiques et les glissements
sémantiques qui s'opèrent au sein de ce système de discours concurrents,
Genette cherche à en dégager la logique propre à la figure. Cependant,
ies prétentions de Genette à parvenir à un lieu de réflexion autonome,
susceptible de recevoir une détermination théorique et d'instaurer une
démarche méthodologique propre, semblent démenties par le recours
à des critères psychologiques fort incertains dans la tâche de
classification des figures. Car il se révèle que les paramètres introduits dans
l'analyse des discours coïncidents, reposent essentiellement sur la
reconstitution imaginaire de la situation de renonciation, entraînant

10 (\ Genetre Figures np. rit . n. 215.


.

11. Id., ibid., p. 219.


12. Id., ibid., p. 215.

26
Récit et rhétorique

des hypothèses sur les intentions réelles ou supposées (sincérité ou


duplicité ?) des locuteurs. Le maintien du fondement psychologique de
la figure est attesté par le choix de noms désignant ces instances du
discours, comme la « délibération » de Didon dont on a vu qu'elle trahit
la disposition mensongère du personnage envers ses interlocuteurs.
C'est la preuve, s'il en faut, que la question de la motivation est
fondamentale pour toute tentative de délimiter le discours figuré. Aussi
exige-t-elle de la part de Genette un travail de clarification pour qu'elle
trouve sa place au sein même de sa théorie du discours.
Dans Figures, Genette reprend la thèse de Fontanier selon laquelle
la figure dépend essentiellement de la question de la motivation.
Celle-ci permet en effet de distinguer la figure des « tropes forcés », tels
pied de table ou feuille de papier, dont l'emploi s'explique par la
nécessité de combler les déficiences lexicales de la langue. Pour qu'il
y ait figure proprement dite, les expressions verbales doivent montrer
« qu'elles sont d'un usage libre et qu'elles ne sont pas en quelque sorte
imposées par la langue 13 ». Les figures du discours seraient donc
motivées en raison de la liberté de choix qui préside à leur énonciation,
choix qui n'est jamais arbitraire mais déterminé par des facteurs se
rapportant à la situation des locuteurs. Pourquoi dire voile à la place de
bateau, alors qu'il existe un grand nombre d'éléments par lesquels on
identifie la présence d'un bateau ? Que l'on retienne voile indique
l'importance que revêt cette partie du bateau pour ceux qui guettent
son apparition à la limite de l'horizon, en attente de la tache blanche,
porteuse de l'espoir, qui apparaîtra sur le fond bleu du ciel. Est donc
fondamentale pour l'appréhension de la synecdoque voile, la
conscience de sa motivation au sens de l'investissement personnel ou
collectif dans la réalité qu'on cherche à décrire 14.
C'est cette conception de la motivation, basée sur la disposition des
locuteurs, qui informe les analyses de Genette sur le discours figuré
des textes littéraires. Suivant Fontanier, il distingue la délibération de
Didon, dont on a vu qu'elle constitue une véritable figure en vertu de
la duplicité qui s'y inscrit, de la dubitation d'Hermione dans l'acte V
d'Andromaque, expression qui n'est nullement figure puisqu'elle
traduit une « irrésolution sincère 15 ». Elle n'est pas figure faute de
motivation particulière, la sincérité supposée d'Hermione excluant son
discours de la catégorie du discours figuré. Il est évident que le critère
de vérité, ou de vraisemblance, sur lequel repose une telle
catégorisation du discours, demeure relatif au schéma que le lecteur applique au
comportement des personnages. Dans cette optique, il ne peut s'agir
que de ce que Genette appelle un « sentiment de figure », lequel
dépend de « la conscience que le lecteur prend, ou ne prend pas, de

13. G. Genette, Figures, op. cit., p. 213.


14. Je renvoie, pour une discussion riche sur cette question, à M. Charles, Rhétorique
de la lecture, Seuil, 1977, p. 17.
15. G. Genette, id., p. 215. Le texte d'Andromaque est le suivant: «Où suis-je ?
Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?/Quel transport me saisit ? Quel chagrin me
dévore ?/Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais. » (Scène première, vers
1393-1395).

27
Figure et style

l'ambiguïté du discours qu'on lui propose ir> ». Genette précise alors


qu'il est du ressort du critique littéraire d'expliciter les tensions
psychologiques, de séparer les intentions sincères des dérobades
malhonnêtes qui informent les discours des personnages.
De la motivation du locuteur, on passe subrepticement à celle du
lecteur et du critique. Par ailleurs, c'est la force rhétorique dont le
critique lui-même cherche à s'emparer qui explique les excès dont sont
souvent coupables les rhétoriciens classiques, lesquels sont mus,
devant les textes, par la « rage de nommer qui est façon de s'étendre et
de se justifier en multipliant les objets de son savoir 17 ». Tricherie
courante, explique Genette, qui consiste à substantialiser n'importe
quelle qualité qui semble se dégager du texte : si le discours décrit, il
s'agit d'une description ; s'il devient abrupt, il s'agit d'une abruption.
Ici encore, la question de la motivation ne se pose pas
indépendamment de celle de l'investissement du sujet dans la parole proférée ou
reçue. On ne peut manquer d'apprécier ici la fonction proprement
esthétique des figures : c'est parce que ces dernières touchent le
lecteur au niveau des sens et du sentiment, qu'elles font ressortir des
qualités générales que le critique s'efforce de nommer.
Soucieux de rester dans le cadre d'une logique du discours,
Genette minimise le rôle des motifs psychologiques des locuteurs, des
lecteurs et des critiques, voire ceux des rhétoriciens exubérants qui
veulent tout nommer et tout classer. Il se borne alors à mettre la
motivation de la figure sur le compte de la nécessaire recherche de
poéticité dans renonciation. La volonté d'inscrire la parole dans la
mouvance de la production littéraire devient pour Genette la seule
motivation qui compte dans la genèse des textes. Ainsi, écrit-il,
« chaque figure n'a plus pour fonction que d'intimer, à sa façon
particulière, la qualité poétique du discours qui la porte 18 ». On peut se
demander, toutefois, si !a recherche d'une totale adéquation de la
figure avec la littérarité, ne contribuerait pas à la perte de la spécificité
de la première, et par conséquent à son assimilation dans l'ordre de la
production littéraire qui, on l'a vu, dépend davantage des décisions
institutionnelles touchant aux œuvres dans leur totalité que des
considérations linguistiques et littéraires axées sur les formes
particulières du discours. Puisque la figure ne saurait plus se différencier de
l'ensemble du texte dans lequel elle se trouve, elle n'aurait qu'une
fonction purement signalétique dans l'expression de la littérarité.
Devenue conventionnelle, la figure ne sera-t-elle pas démotivée'? Cette
difficulté qui touche à la question de la motivation, se trouve laissée en
suspens dans le projet narratologique qui fait suite à Figures, mais
Genette y revient lorsque, dans son Fiction et Diction publié une
génération plus tard, il aborde le problème du style. C'est vers cette
étude-ci qu'il faut maintenant se tourner.

16. G. Genette, Figures, op. cit., p. 216.


17. hi, ibid., p. 214.
18. Id., ibid., p. 220.

28
Récit et rhétorique

LE STYLE Dans son acception la plus large, le style désigne le « caractère


spécifique d'une action 19 » — et l'on pourrait ajouter, d'une œuvre ou
d'un individu. C'est dire que le style relève de ce qui appartient en
propre à cette action, à cette œuvre ou à cet individu, de façon à le
caractériser positivement en fonction des traits qui lui sont immanents.
On en vient ainsi à la définition qu'en propose Genette dans son étude
« Style et signification ». Le style, écrit-il, recoupe « l'ensemble des
propriétés Thématiques exemplifiées par le discours 20 ». Il convient de
s'attarder sur les trois termes qui forment le noyau de cette définition.
Propriétés désigne les qualités qui sont immanentes au discours ;
rhématiques signifie l'élément de nouveauté qui se manifeste dans
certaines de ces qualités ; et exemplifiées renvoie à la tâche de
prédication par laquelle on caractérise ces qualités, en les déclarant
typiques de certaines catégories du réel. En effet, c'est Y exemplification
— néologisme que Genette emprunte au philosophe américain,
Nelson Goodman 21, auteur d'une théorie sémiotique de l'art — qui
apparaît comme la clé de voûte de la définition qu'il nous propose du
style.
Les propriétés exemplifiées correspondent aux particularités du
discours qui évoquent certains traits généraux, lesquels peuvent
s'énoncer sous forme de jugements de valeur (tel passage est génial), ou
de classification générique (tel mot est technique). Il s'agit d'une
potentialité predicative qui fait qu'à propos d'un fragment du discours,
on peut dire qu'il est intéressant ou banal, riche en images ou plat.
L'exemple qu'en donne Genette est celui du vocable bref: suivant les
conventions lexicales de la langue, bref"dénote la brièveté, mais par ses
caractéristiques phoniques (monosyllabe comportant une voyelle
brève) et par son aspect graphique (mot composé de quatre lettres
seulement) il donne par son apparence physique l'impression de la
brièveté. Ainsi, le style est « la fonction exemplificative du discours,
comme opposée à sa fonction denotative 22 ». Il est cet aspect qui nous
permet d'identifier sa qualité particulière, telle qu'elle touche à la
perception, et cela indépendamment de notre connaissance des codes
ou des règles qui président à l'usage du discours.
Il est important de souligner que l'exemplification procède selon
les règles du discours, en ce sens qu'elle pose les conditions de la
formulation des jugements au sujet des échantillons de discours. Car ce
jugement s'énonce selon une logique proprement exemplificative,
laquelle part de l'observation des particuliers pour parvenir à des
catégories générales : tel passage est lyrique, tel personnage est
héroïque. En mettant l'accent sur l'activité de l'exemplification, Genette
déplace le champ de la discursivité tel qu'il l'avait conçu dans ses
travaux antérieurs. Au lieu de porter sur les procédés de constitution
du discours littéraire, le style vise les réactions articulées du lecteur-

19- P. Guiraud, La Stylistique, Paris, Presses Universitaires de France, 1954, p. 6.


20. G. Genette, Fiction et Diction, op. cit., p. 131.
21. N. Goodman, Langages de l'art, éditions Jacqueline Chambon, 1990 et Of Mind
and Other Matters, Cambridge, Harvard University Press, 1984.
22. G. Genette, id., p. 115.

29
Figure et style

interprète devant ce discours, sous forme de jugements qui s'appuient


sur la culture littéraire générale ainsi que sur les normes sociales. Il ne
s'agit donc plus de déterminer les règles de production du discours
littéraire, mais de signaler le processus par lequel on aboutit à un
« assentiment logiquement inévitable 23 » sur le statut à accorder à un
discours particulier. On s'aperçoit ici du virement qui se produit au sein
de la démarche de Genette : en procédant du champ de la figure à celui
du style, Genette dépasse le modèle productif du discours littéraire,
pour en envisager un modèle axé sur le moment de la réception, qu'il
conçoit seulement en termes de l'expression verbale qui en résulte
selon la logique discursive particulière qui est celle de l'exemplifica-
tion.
Il est intéressant de comparer la position de Genette avec celle
qu'avait défendue G. -G. Granger dans son étude philosophique du
style 24. Le style, affirme Granger, est une fonction de la pluralité de
codes qui se manifeste dans toute œuvre humaine et marque, dans
l'appréhension de cette pluralité, une « gradation de Va priori à l'a
posteriori 25 ». Selon cette acception du terme, l'accent est de nouveau
mis sur l'incidence de l'œuvre sur le spectateur ou le lecteur, selon la
façon dont la complexité de son organisation frappe les sens perceptifs
de ce dernier. Voici ce qui relie le style au domaine de l'expérience
proprement esthétique, où le jeu des facultés perceptives prélude à
renonciation d'un jugement, ce dernier procédant par l'attachement
des épithètes aux propriétés du discours. En plus, la valorisation des
éléments a posteriori laisse supposer la liberté d'usage à laquelle se
prête l'œuvre esthétique, selon les différents contextes dans lesquels
elle est reçue. Cette rétrospectivité du style explique la diversité des
jugements proférés au sujet d'une œuvre, laquelle peut accéder,
souvent longtemps après sa parution, au canon littéraire alors qu'elle
en était jusque-là exclue.
Le stvle a aussi oour fonction de véhiculer l'individualité de
l'œuvre. À ce sujet, Granger soutient que l'individuation tient
généralement aux phénomènes contingents ou accessoires qui se manifestent
en marge pour ainsi dire de la composition de l'œuvre. Dire d'un vin
qu'il est un « bon bordeaux », relève d'un jugement qui tient compte des
caractéristiques purement circonstancielles, comme le type de raison,
l'emplacement du vignoble ou l'année de la vendange, et ne fait
aucunement référence à la technique de base que doit nécessairement
respecter tout producteur de vin. De la même manière, l'individualité
des œuvres littéraires se révèle, affirme Granger, en dehors des
« structures » dont les éléments « ont valeur "oppositive, relative et
négative" et s'attache généralement aux traits qui présentent des
»,
« redondances », ou des « surdéterminations » dans le réseau
informationnel 26. Il en va de même pour les productions ordinaires du
langage : l'individualité de tel discours ressortirait aux circonstances

23. G. Genette, Fiction et Diction, op. cit., p. 148.


24. G. -G. Granaer. Essai d'une philosophie du stvle, Paris, Éditions Odile Jacob, 1988.
25. Id., ibid., p. 198.
26. Id., ibid., p. 8.

30
Récit et rhétorique

dans lesquelles la parole est proférée ou reçue, comme aux traces


idiomatiques qui apparaissent en filigrane du discours. En somme, le
style n'est pas déterminant pour l'objet, tout au plus s'attache-t-il à un
ou à plusieurs de ses attributs, pour la plupart accessoires ou fortuits.
Dans l'appréhension du style, nous avons affaire à des suppléments,
où il est question d'intensité, de proportion ou de perspective : bref, les
éléments du style sont ceux qui pourraient être autrement dans la
conception globale de l'œuvre, ce en quoi leur présence s'impose
comme étant essentiellement motivée.
Or, les observations générales que nous avons pu faire suivant
Granger, à savoir que le style s'impose a posteriori, qu'il a rapport à la
sensibilité des lecteurs, et qu'il exprime l'individualité de l'œuvre, sont
toutes implicites dans la théorie de 1 'exemplification élaborée par
Genette. Bien plus, elles constitueraient à notre sens les conditions
esthétiques de 1 'exemplification telle que Genette la conçoit. Car l'on y
découvre la manière dont le lecteur s'approche de l'œuvre dans un
premier temps, et maintient par la suite son orientation dans la
formulation des jugements de type exemplificatif. Reste la question de
la motivation, en laquelle se résument les conditions de l'appréhension
du style. Il se révèle que la question de la motivation est capitale dans
l'exposition de Genette, car elle fait apparaître le lien qui existe entre
le discours exemplificatif et la réalité empirique de l'objet auquel il
s'applique. Aussi poursuivrons-nous le raisonnement de Genette à ce
propos.

LE STYLE EST MOTIVE L'exemplification, écrit Genette, est un « mode (motivé) de


symbolisation 27 ». Placée prudemment entre parenthèses, l'allusion à
la motivation signifie d'abord que la symbolisation est le propre du
spectateur qui, devant la multiplicité de signes qui se présentent à lui,
en privilégie un ou plusieurs selon qu'ils deviennent emblématiques
d'une catégorie plus large. La motivation réside donc dans ce moment
de l'activité perceptive où le regard distingue telle forme plutôt que
telle autre, où l'ouïe remarque tel son plutôt que tel autre. Car la
perception suppose le choix des propriétés considérées comme étant
les plus significatives, choix qui révèle l'orientation du sujet face à
l'objet de la perception. Il s'y opère effectivement un acte de
soulignement, pour reprendre le terme sur lequel M. Riffaterre fonde sa
méthode stylistique 28. La primauté des mécanismes perceptifs ressort
nettement de l'exemple, assez prosaïque il est vrai, du chandail vert
que Genette emprunte à Nelson Goodman. L'exemplification pose
comme première condition que la couleur verte compte parmi les
propriétés visibles du chandail. À partir de là, le vert se voit conférer
une valeur supérieure du fait qu'elle se détache des autres propriétés et
qu'elle s'impose à la vue avec une force accrue. Ainsi, le vert dépasse
en valeur le chandail ainsi que toutes les autres propriétés, ces
dernières étant reléguées par là même au simple support symbolique

27. G. Genette, Fiction et Diction, op. cit., p. 112.


28. M. Riffaterre, Essais de stylistique structurale, Paris, Flammarion, 1971, p. 30.

31
Figure et style

de la couleur verte. Pour le sujet qui regarde, le chandail devient


l'emblème même du vert. De cette manière, la perception suppose
l'intervention active et motivée du sujet, qui dans 1 exemplification fait
parler en quelque sorte l'objet (le chandail) pour en signifier l'idée (le
vert) 29.
^exemplification repose sur l'institution d'un système signifiant
dans lequel certains objets désignent des réalités perceptibles en les
élevant au rang de catégories générales (le vert du chandail renvoie au
vert en général). Or, comme le souci de Genette est de démontrer le
fonctionnement de l'exemplification vis-à-vis des objets faits de
langage, il fait appel de nouveau à la figure du discours, qu'il essaie de
redéfinir en fonction de la nouvelle donne que représente le style
« exemplificatif ». Tout le problème consiste pour Genette à montrer
comment le processus perceptif peut être transposé dans le cadre du
discours. Pour cela, les composantes de discours susceptibles d'être
exemplifiées, ne seraient-elles pas les figures auxquelles les rhétori-
ciens classiques avaient attribué naguère une force d'évocation
particulièrement aiguë ? Il est clair qu'à cette fin la conception rhétorique de
la figure, fondée sur la notion de l'écart, offre un cadre d'analyse trop
restreint. C'est pourquoi Genette essaie d'étendre ses travaux primitifs
sur la figure, en en élargissant la définition pour qu'elle puisse éclairer
de manière globale sa théorie du style. Il est éclairant de suivre les
modifications dont fait l'objet ici le concept de la figure.
Genette fait une première distinction entre les « figures de forme » et
les « figures de sens ». En ce qui concerne les premières, la modification
touche à la forme visible du discours. Genette propose comme
exemples l'abréviation prof., l'expansion sourdingue et l'interversion
meuf, qui représentent des dérivations, au moyen des opérations
morphologiques spécifiques, des mots courants professeur, sourd, et
femme50. Ici, le support matériel du langage est radicalement modifié
sans qu'il y ait altération du sens. Quant aux « figures de sens », Genette
veut montrer que les modifications effectuées au niveau du signifié
engagent de la même manière les facultés perceptives. La modification
du sens par laquelle le mot nuit, par exemple, s'emploie pour signifier
la mort, entraîne un pareil changement de la texture matérielle du
discours, en ce sens que ce dernier affiche ouvertement par ce procédé
sa propre métaphoricité. Il s'agit en l'occurrence d'une instance de
« dénotation indirecte », autrement dit, d'un « trouble de la transparence
denotative, d'un de ces effets d'opacification relative qui contribuent à
la "perceptibilité" du discours 31 ». Autrement dit, le détour figurai qui
confère au mot nuit le sens de mort, ne se fait pas sans que soit
connoté en même temps le registre poétique auquel appartient cette
opération. C'est cette indirection imprimée à la dénotation qui fait
qu'on peut qualifier, ou exemplifier, le mot flam me (lorsqu'il signifie
l'amour) comme langage poétique et le mot patate (selon l'accent avec

?9 (i Genetre Fiction et Diction, op. cit.. voir dp. 111-112.


30. Id., ibid., p. 128.
31. Id., ibid., p. 130.

32
Récit et rhétorique

lequel il est prononcé) comme langage populaire 32.


Qu'elle résulte des modifications de forme ou de sens, la figure,
affirme Genette, relève toujours des propriétés perceptibles du
discours. Aussi permet-elle de procéder à l'exemplification qui
identifierait tel mot comme appartenant au registre poétique, tel autre
comme appartenant au registre populaire. Genette va plus loin encore,
en affirmant que la figure se confond avec le processus exemplificatif
en général, si bien qu'elle en devient une condition essentielle. De ce
fait, la figure ne se limiterait plus aux mots ou aux fragments minimaux
du discours, mais serait le lieu d'une « extension horizontale 33 », où la
perception englobe des ensembles plus vastes, enfermant des
propositions ou des récits dans leur totalité. La figure tendrait ainsi vers
l'échelle d'intelligibilité la plus large. On ne peut, explique Genette,
chercher le terme métaphorique dans un proverbe comme « II ne faut
pas mettre la charrue devant le bœuf », car « c'est la proposition tout
entière qui propose sa dénotation figurale 34 ». De par le phénomène
de l'extension syntagmatique, la figure finit par rejoindre les
mécanismes de la généralisation et de la typification sur lesquelles est bâtie
la structure exemplificative elle-même.
À la lumière de ces considérations supplémentaires sur la question
de la figure, on peut aisément distinguer le rôle que joue la figure dans
le processus de l'exemplification, et par là dans tout jugement visant le
style. Au sujet de ce dernier, il peut être dit que sa motivation se
manifeste en deux temps. D'abord, elle réside dans la perception
sélective qui ne s'attache qu'à certaines propriétés du discours, selon
qu'elles sont emblématiques ou non d'idées générales. Ensuite, elle
apparaît dans le jugement auquel se livre le lecteur-interprète, dans le
processus exemplificatif qui permet de typifier le discours en se
référant aux catégories généralement admises. C'est ce deuxième volet
de l'exemplification, celui qui fait appel aux systèmes normatifs, qui
remet en cause la primauté de la motivation dans la théorie
exemplificative du style. Car le recours à des grilles d'intelligibilité
conventionnelles, revient à une sorte de détermination a priori des possibilités
d'exemplification, si bien que le style se réduirait à l'application des
règles totalement codifiées, celles qui régissent le langage ainsi que
d'autres formes de comportement social. Au dire même de Genette,
une telle conception du style ne peut qu'« abolir » l'expérience de
l'individualité de l'œuvre 35. Celle-ci finirait par se perdre dans les lois
du genre, et le style finirait par fondre dans le système conventionnel
qui régit l'articulation des jugements en général.
Si, comme conclut Genette, « le "fait de style", c'est le discours
lui-même 36 », il est difficile de voir quelle place peut occuper encore
légitimement la motivation dans l'évaluation stylistique. Si le style

32. G. Genette, Fiction et Diction, op. cit., pp. 129-130.


33. Id., ibid., p. 126.
34. Id., ibid., p. 126.
35. ■ Décrire une singularité, c'est d'une certaine façon l'abolir en la multipliant. » Id.
ibid., p. 136.
36. Id., ibid., p. 151.

33
Figure et style

revenait à une simple constatation de la présence de la littérarité, est-ce


qu'il pourrait s'affirmer comme différent de celle-ci ? On avait
rencontré pareille démotivation dans la discussion de la conception genet-
tienne de la figure, où toute figure s'est vu attribuer une finalité unique
et commune, qui est de marquer la présence de la poéticité. Ce
problème que nous avons laissé alors en suspens, trouve au terme de
notre discussion du style quelques éléments de réponse. Il semble en
effet que l'affirmation selon laquelle il existerait dans la figure et le style
une motivation proprement poétique, suppose l'assimilation de celle-
ci à l'ensemble de règles qui préside à la création littéraire. Toutefois,
le concept de la motivation sied mal à la détermination des règles a
priori relativement à cette création. Car la motivation est à rapprocher
de cet aspect foncièrement esthétique de toute expérience de l'œuvre
littéraire, à savoir la capacité de cette dernière à surprendre son lecteur,
en faisant surgir des éléments qui semblent découler d'une rencontre
fortuite, d'un jeu de pur hasard. C'est leur contingence qui les fait
apparaître comme étant foncièrement motivés, d'une part en raison de
l'imprévisibilité de leur apparition, et d'autre part en raison de
l'impulsion organisatrice qui applique, après-coup, des catégories servant à
les ramener à des formes d'intelligibilité plus familières.
À la différence de Genette, nous affirmerons que la figure et le style
conservent la singularité qui leur est propre, tout en se soumettant à la
démarche généralisante qui caractérise tout jugement. Ce n'est qu'à
cette seule condition que les signes sont aptes à être commentés,
expliqués, voire interprétés. À cette conception essentiellement
herméneutique de la figure et du style, il faut ajouter l'existence d'une
nécessité interne, qui fait que l'acte d'interprétation est toujours orienté
vers un but en fonction de l'intérêt ou de la disposition du lecteur, si ce
n'est une valeur supérieure quelconque, telle la religion ou l'idéologie,
qui informe notre regard sur le monde. Dire que la figure et le style
sont motivés, revient à postuler i'existence d'un enjeu qui sous-lend
tout jugement d'ordre esthétique, cet enjeu se révélant d'abord dans
l'ancrage de l'expérience esthétique dans la sensibilité du lecteur, et
ensuite dans la mobilisation des valeurs individuelles et collectives sur
lesquelles s'appuie l'acte de jugement.

CONCLUSION L'étude parallèle des concepts de la figure et du style a démontré


l'affinité qui existe entre eux, affinité qui n'a pas à ce jour, semble-t-il,
fait l'objet d'une investigation systématique dans le domaine de la
narratologie. En puisant dans les travaux de Genette, il a été possible
d'éclairer le fonctionnement commun aux deux concepts, notamment
en analysant le rapport que l'un et l'autre entretiennent avec le régime
du discours. On a vu que la figure et le style suivent chez Genette un
parcours unique : nés d'un processus d'individuation qui détache leur
composantes de leur environnement discursif, ils finissent l'un et
l'autre par réintégrer l'ordre général du discours littéraire. La différence
majeure réside, comme il a été indiqué plus haut, dans la place qu'ils
occupent dans la logique du discouis : la îigure est constitutive o.c ia
littérarité, alors que le style est plutôt régulateur de son statut. Ainsi, à

34
Récit et rhétorique

l'intérieur de la problématique dans laquelle se tient Genette, sont


apparus les indices qui permettent ce rapprochement de la figure et du
style, selon le rôle qu'ils jouent dans la production, l'appréhension et
l'évaluation de l'œuvre littéraire. On a vu aussi qu'en passant de la
figure au style, la pensée de Genette marque une évolution dans
laquelle elle s'affranchit du cadre de la production littéraire, pour
s'attacher au domaine de la réception critique, laquelle procède par la
hiérarchisation des éléments du discours et par leur ordonnance selon
les valeurs que le lecteur importe dans son expérience de lecture.
Quant à la motivation, il semble qu'elle donne le principe par
lequel la figure et le style se rejoignent dans une esthétique du
discours. Par rapport à ce principe dont nous avons fait le thème
principal de notre discussion, la figure et le style apparaissent selon la
finalité esthétique qui les régit. Car la figure et le style se définissent en
fonction d'une fin, qui n'est guère le discours en lui-même mais
l'activité para-linguistique qui est celle du jugement. La figure et le style
sont donc motivés en ce qu'ils traduisent dans des formes actualisées,
et surtout sensibles, le développement du jugement qui, par les
concepts qu'il mobilise dans la classification des particuliers, comporte
nécessairement une <« prétention à l'universalité 37 ». Ainsi, la part faite
aux contingences ou aux redondances des textes, à la perception et à
la sensibilité en général dans l'acte de réception des œuvres, à la
reconnaissance de l'individualité de telle expression, de tel personnage
ou de telle œuvre, témoigne du parcours allant du particulier au
général, parcours où s'accomplit la destinée littéraire sous l'égide du
jugement esthétique. Dans cette perspective, s'ouvre à nous un champ
de réflexion qui est celui de Y esthétique du discours, laquelle délimite
ce terrain d'expérience où la sensibilité réveillée dans la réception de
l'œuvre verbale, rejoint le jugement verbalisé qui porte cette
expérience vers sa validité universelle.
Les expressions généralement admises pour parler des figures, et
qui soulignent, à l'exemple du dictionnaire de rhétorique de
R. Lanham, leur caractère frappant (« striking ») et inhabituel
(« unusual ») 38, supposent leur rattachement au domaine esthétique de
l'expérience. Encore faut-il préciser la nature exacte de ce
rattachement. Déjà Fontanier avait pressenti l'existence d'une certaine
catégorie de figures dont la fonction était de relever le ton d'un discours.
Ces figures sont rangées sous une rubrique à part, séparée des figures
tropes ou non-tropes du discours, et à laquelle il a donné le nom
révélateur de figures de style. Ces dernières apparaissent « quand le
Style fait encore plus que peindre les objets, les choses, et qu'il les met,
pour ainsi dire, sous les yeux 39 ». La fonction de la perception dans le
jeu des apparences (« peindre les objets »), suppose l'existence d'une
motivation, du fait que les apparences se projettent d'une certaine
manière (elles sont mises « sous les yeux •>). Ces fragments de discours

37. Emmanuel Kant, Critique de la faculté déjuger, Paris, Vrin, 1986, p. 58.
38. Voir R.A. Lanham, A Handlist of Rhetorical Terms, Los Angeles, University of
California Press, 1991, p. 78.
39. P. Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1977, p. 360.

35
Figure et style

sont relevés parce qu'ils sont foncièrement orientés. C'est dire qu'ils
marquent la présence d'une finalité qui, elle, réside dans la nécessité
où l'on se trouve d'en formuler un jugement. La figure du style
témoigne surtout de la nécessité de fixer une direction, sans laquelle il
serait impossible de situer les fragments du langage par rapport à leur
contexte, ni de tracer l'horizon de sens qui se déploie en avant pour
ainsi dire de la lecture. Dans cette perspective, la figure du style
représente en quelque sorte le gage de l'investissement du sujet dans
la réception de la parole. Dans la tâche d'évaluation vers laquelle la
figure du style semble vouloir à tout moment nous entraîner, se dessine
un véritable projet axiologique où le but n'est plus de savoir ce qui
rend le discours possible, mais ce qui le rend intéressant aux yeux de
tout lecteur, quel qu'il soit et d'où qu'il vienne.

36

Vous aimerez peut-être aussi