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Dantès Louis BELLEGARDE

enseignant, écrivain, essayiste, historien et diplomate haïtien. [1877-1966]

(1929) [2013]

L’OCCUPATION
AMÉRICAINE
D’HAÏTI.
SES CONSÉQUENCES
MORALES ET ÉCONOMIQUES.

Un document produit en version numérique par Ricarson DORCE, bénévole,


Journaliste et écrivain, directeur de la collection “Études haïtiennes”
Page web. Courriel : Ricarson Dorce : dorce87@yahoo.fr

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L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 2

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Jean-Marie Tremblay, sociologue


Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 3

Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi, à partir de :

Dantès BELLEGARDE

L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et


économiques.

Première édition, 1929. Haïti, Port au Prince : Les Éditions Fardin,


2013, 100 pp.

Courriels :
Ricarson DORCE, Dir. Coll. Études haïtiennes : dorce87@yahoo.fr
Florence Piron, prés. Association science et bien commun :
Florence.Piron@com.ulaval.ca

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte : Times New Roman, 14 points.


Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word


2008 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 28 décembre 2015 à Chicoutimi,


Ville de Saguenay, Québec.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 4

Ce livre est diffusé en partenariat


avec l’Association science et bien
commun, présidée par Madame Flo-
rence Piron, professeure à l’Université
Laval, et l’Université d’État d’Haïti.

Merci à l’Association d’avoir permis la diffusion de ce livre


dans Les Classiques des sciences sociales, grâce à la création
de la collection : “Études haïtiennes”.

Merci à Ricarson DORCE pour l’édition numérique de ce


livre.
Ricarson DORCE, Dir. Coll. Études haïtiennes : dorce87@yahoo.fr.

Jean-Marie Tremblay, C.Q.,


Sociologue, professeur associé, UQAC
fondateur et p.-d.g, Les Classiques des sciences sociales
28 décembre 2015.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 5

Dantès Louis Bellegarde


enseignant, écrivain, essayiste, historien et diplomate haïtien. [1877-1966]

L’occupation américaine d’Haïti.


Ses conséquences morales et économiques.

Première édition, 1929. Haïti, Port au Prince : Les Éditions Fardin,


2013, 100 pp.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 6

Table des matières

Quatrième de couverture

L’occupation américaine d’Haïti. [7]

Haïti n’a pas la paix [28]


Haïti n’a pas la liberté [30]
Haïti n’a pas la propriété [52]
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 7

L’occupation américaine d’Haïti.


Ses conséquences morales et économiques.

QUATRIÈME DE COUVERTURE

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Le peuple haïtien est en péril de mort,


parce qu'un gouvernement étranger –
servi, hélas ! par des mains haïtiennes –
s'efforce de détruire parmi nous ces va-
leurs humaines que M. Hoover reconnaît
comme seules capables de donner à la vie,
noblesse et dignité.
Haïti à la volonté de vivre. Elle ne sa-
crifiera pas, contre une prospérité illusoire, ses biens les plus pré-
cieux : liberté de l'individu, indépendance de la nation, dignité de la
race, - forces morales supérieures à toutes les acquisitions matérielles
de l'industrie et du machinisme. Haïti veut bien labourer son champs,
mais en « attelant sa charrue aux étoiles ».

Dantès Bellegarde
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 8

[5]

À Monsieur Herbert Hoover


Président des États-Unis

[6]
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 9

[7]

L’occupation américaine d’Haïti.


Ses conséquences morales
et économiques.

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Le 28 Juillet 1915, des troupes de l’infanterie de marine des États-


Unis de l'Amérique du Nord débarquèrent à Port-au-Prince du croi-
seur « Washington » et leur chef, le contre-amiral Caperton, prit
possession de la République d'Haïti au nom du Gouvernement améri-
cain. Il y aura bientôt quatorze ans que cette occupation militaire dure.
Chaque jour, elle s'étend et se fortifie davantage par une « occupation
civile » ; dont le but évident est de détruire ou d'absorber toutes les
forces morales et économiques de la nation haïtienne.
Les Américains n'avaient, pour intervenir en Haïti, aucun de ces
motifs ou même de ces prétextes par lesquels les internationalistes [8]
essaient parfois de justifier l'immixtion d'un État dans les affaires d'un
autre. Aucune insulte n'avait été faite au drapeau étoilé. Aucun citoyen
américain n'avait été molesté dans sa personne ou lésé dans ses biens.
Pas de dettes contractuelles envers l'Union Américaine, dont le gou-
vernement haïtien aurait, de mauvaise foi, refusé l'acquittement.
Même dans ce dernier cas, l'action des États-Unis n'aurait pas été jus-
tifiée, car c'est en partie sous leur inspiration que la Conférence de la
Haye de 1907 a décidé qu'en principe « les États ne recouraient pas à
la force pour obliger un Gouvernement à acquitter les lettres contrac-
tuelles réclamées par des particuliers, sauf si ce Gouvernement refu-
sait tout arbitrage ou l'exécution d'une sentence arbitraire ». Haïti
n'avait eu rien à refuser de ce genre.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 10

En 1915, la République haïtienne était uniquement débitrice de la


France. Voici quelle était la situation de sa dette extérieure au 28 Juil-
let de cette année : 1er emprunt 1875, - coupons [9] au ler Juillet 1915
et amortissements avaient été payés ; 2eme emprunt 1896, - les intérêts
au 30 Juin 1915 avaient été versés aux porteurs ; l'amortissement au
30 Décembre 1914 avait été retardé à cause des difficultés créées par
la guerre ; 3eme emprunt 1910, - intérêts et amortissement avaient été
payés jusqu'au 15 Mai 1915.
Haïti avait été l'un des rares pays à ne pas décréter le moratorium,
ayant toujours, malgré les pires embarras financiers, considéré comme
une obligation sacrée de faire honneur à sa signature. Ce furent les
Américains qui, dès leur intervention, suspendirent le service de la
dette extérieure haïtienne. Quand ils le reprirent en 1919, le Conseiller
financier américain avait à sa disposition trois millions de dollars; il
effectua à cette occasion, sur la place de New-York et par l'entremise
de la National City Bank, une opération qui, suivant un mémoire offi-
ciel du 19 Août 1920 adressé par le Gouvernement haïtien au Dépar-
tement d'État, se traduisit pour Haïti par une perte de [10] plusieurs
millions de francs. 1 Quant à la dette intérieure, dont les titres appar-
tenaient en majorité aux Haïtiens, les Américains mirent une farouche
énergie à en retarder le paiement malgré les appels pressants du Gou-
vernement d'Haïti.
Au regard du droit international, il n'y a pas d'États grands ou pe-
tits. Tous, pourvu qu'ils aient la plénitude de souveraineté, jouissent
des mêmes droits et ont, les uns envers les autres, les mêmes obliga-
tions. C'est le principe de l’égalité juridique des États, consacré par
les Conférences de la Haye de 1899 et de 1907 et reconnu comme le
fondement essentiel des relations entre nations indépendantes par
l'Institut Américain de Droit International, à sa session de 1916 à
Washington. Ce principe a été confirmé par de nombreuses décisions
de la Cour Supérieure des États-Unis. « Aucun principe de droit [11]
général - dit le Chief Justice Marshall - n'est plus universellement re-
connu que la parfaite égalité des nations... Il résulte de cette égalité
qu'aucun État ne peut justement imposer sa loi à un autre ».
Ayant cité cette opinion du Chief Justice Marshall et la déclaration
des droits et devoirs des nations adoptée à Washington par l'Institut

1 V. Pour une Haïti Heureuse, Tome II, page 136.


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Américain de Droit International, le Secrétaire d'État Charles Evans


Hughes disait, dans son discours du 30 Novembre 1923 devant l'Aca-
démie Américaine des sciences politiques et sociales : « il n'y a pas de
doute que cette déclaration comporte les principes essentiels de la po-
litique des États-Unis vis-à-vis des républiques de l'Amérique Latine.
Quand nous avons reconnu ces républiques comme membres de la
famille des nations, nous avons en même temps reconnu leurs droits et
leurs obligations comme ils ont été définis par nos hommes d'État, nos
juristes et par notre Cour Suprême. Nous n'avons pas cherché, en nous
opposant à l'intervention des puissances non-américaines, [12] à éta-
blir nous-mêmes un protectorat ou notre dictature sur ces républiques.
Une telle prétention, non seulement ne se trouve pas dans la doctrine
de Monroe, mais serait en opposition avec notre politique fondamen-
tale positive ». 2
J'ai trop le respect de l'homme d'État, à qui le suffrage des Nations
a récemment attribué un siège à la Cour Permanente de Justice Inter-
nationale pour que je me permette de taxer [13] de mensonge ou d'hy-
pocrisie les paroles qu'on vient de lire. Mais qu'est-ce que l'interven-
tion armée des États-Unis en Haïti, en dehors de tout motif de droit
international et sans existence d'un état de guerre entre les deux pays,
sinon une violation criminelle du principe de l'égalité des nations ?
Qu'est-ce que le régime établi en Haïti depuis 1915 par les Améri-
cains, sinon le protectorat ou, plus justement, la dictature des États-
Unis sur la République haïtienne ?

*
* *

2 « Tous les pays américains sont égaux politiquement et juridiquement, c’est-à-


dire que tous ont les mêmes droits et les mêmes obligations, et qu'aucun ne
peut, pour quelque motif que ce soit, prétendre avoir plus de droits que les
autres ou se soustraire à ses obligations. En somme, les pays américains ne re-
connaissent pas l’existence juridique des Grandes Puissances. Les pays latins
sont imbus de ce sentiment de l'égalité, et c'est pour cela qu'ils ont toujours
combattu la politique impérialiste et d'hégémonie que les États-Unis ont par-
fois exercés sur certains pays du Continent ». A, Alvarez. - Académie Diplo-
matique Internationale, bulletin Janvier - Mars 1928.
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Haïti a droit à l'égalité complète avec les autres États du monde et


à la pleine autonomie reconnue aux puissances souveraines. Sans
l'assistance d'aucun peuple et par le sang de ses seuls enfants, elle a
conquis son indépendance et l'a, par surcroît, payée de l'or de son tra-
vail en acceptant de verser une indemnité de 60 millions de francs aux
anciens colons de St-Domingue. Ne devant rien à personne, elle a aidé
les autres à s'affranchir de [14] la tutelle étrangère : ses fils combatti-
rent à Savannah pour l'indépendance américaine ; sa victoire de 1804
consolida la puissance des États-Unis en détruisant l'armée que Napo-
léon destinait au maintien et au développement d'un empire colonial
français dans la Louisiane. Elle a contribué à l'émancipation politique
des colonies espagnoles d'Amérique en secourant Bolivar fugitif. Elle
a assisté les Dominicains dans leurs luttes contre l'Espagne.
Haïti, autonome depuis le 1er Janvier 1804, a été reconnu officiel-
lement comme État indépendant et souverain, d'abord par la France en
1825 et ensuite par toutes les autres puissances du monde. Elle est liée
par des traités et conventions avec les principales nations d'Europe,
d'Amérique et d'Asie. Elle a participé, à égalité parfaite avec les autres
États, à toutes les grandes conférences internationales. Elle a la pléni-
tude du droit de légation. Elle a ses représentants à la Cour Perma-
nente d'Arbitrage de la Haye. Elle est signataire du Traité de Ver-
sailles et membre [15] originaire de la Société des Nations, où elle
siège avec honneur et où sa voix, dans les assemblées plénières,
compte autant que celle de la Grande Bretagne, de la France, de l'Al-
lemagne, de l'Italie ou du Japon.
De quel droit les États-Unis ont-ils donc, suivant le propre aveu de
l'amiral Caperton, 3 « effectué une intervention militaire » dans le af-
faires de la République d'Haïti indépendante et souveraine ?
Ne pouvant donner aucune justification juridique de cette violation
flagrante des règles de la justice internationale, les Américains ont
prétendu que leur intervention en Haïti avait été faite au nom de l'hu-
manité. Nous ne sommes point dupes de ces grands mots sous [16]
lesquels se dissimulent les ambitions et les convoitises les plus sor-
dides. Des actes horribles : grèves sanglantes, massacres politiques,

3 « United States has now accomplished a military intervention in affairs of


another nation ». Télégramme du 19 Août 1915 ; enquête sur l'occupation
d'Haïti et Santo-Domingo, Congressional Records.
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expulsions en masse, lynchages, se sont produits et se produisent en-


core dans les Balkans, en Russie, en Chine, - aux États-Unis même -
sans que le gouvernement américain s'en émeuve le moins du monde.
Les écrivains yanquis racontent avec des cris d'horreur la mort brutale
de Vilbrun Guillaume : cela seul leur paraîtrait justifier l'intervention
des États-Unis dans les affaires intérieures d'Haïti. Ne savent-ils donc
pas ce qui se passe chez eux ? Tout récemment, dans une petite ville
du Sud des États-Unis, un jeune nègre accusé d'on ne sait quel méfait
fut tiré de sa prison, brûlé vif sur la place publique, pendant que la
foule, ivre de joie homicide, tournait autour du bûcher en ponctuant
ses chants de victoire de coups de revolver tirés sur le cadavre en
flammes. Il ne viendra à l'esprit d'aucun Américain qu'un tel acte de
barbarie puisse donner au Japon le droit de débarquer des troupes à
San-Francisco et d'imposer sa loi aux [17] États-Unis... au nom de
l'humanité. C'est ce qu'ont pourtant fait en Haïti les Américains. Et la
leçon d'humanité qu'ils nous ont apportée a été si éclatante que dans
les quatre premières années seulement d'occupation ils ont massacré,
parfois au milieu de supplices atroces, 3.500 paysans haïtiens, -
chiffre qui dépasse probablement le nombre des victimes de toutes les
révolutions haïtiennes mises ensemble. 4
De ces révolutions d'ailleurs on a grandement exagéré le nombre et
l'importance. Le Portugal a eu, en seize ans, dix huit révolutions. On
renonce à compter celles dont la Grèce s'est payé le luxe dans ces der-
niers temps. Aucune puissance n'a encore pensé à aller mettre de
l'ordre dans la maison hellénique ou dans le foyer portugais. Invo-
quant au bénéfice des États-Unis un droit supérieur à celui de [18]
toutes les autres nations, M. Hughes, parlant en novembre 1923 de-
vant l'American Bar Association, a donné comme raison principale de
l'intervention de 1915 les troubles révolutionnaires qui ont trop sou-
vent bouleversé la république haïtienne. C'est là une explication - me-
naçante et dangereuse pour les pays de l’Amérique latine, surtout pour
les plus faibles d'entre eux. Elle s'oppose tout au moins à la ferme ré-
ponse que fit M. Wilson aux « requins » du pétrole qui le pressaient
d'aller au Mexique : « ce n'est point mon affaire de savoir combien de
temps les Mexicains prendront pour fixer leur mode de gouvernement.
Le Mexique est leur bien. Leur gouvernement leur appartient. Est-ce

4 V. H Haïti Heureuse, tome II, page 151.


L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 14

que les nations européennes n'ont pas pris autant de temps qu'il leur a
fallu et répandu autant de sang qu'il leur a plu en réglant leurs propres
affaires ? Et devons-nous contester le [19] même droit au Mexique,
parce qu'il est faible ? » 5
Le Mexique est sans doute un État faible en comparaison des
États-Unis. Mais c'est aussi un vaste guêpier, où l'on ne s'aventure pas
sans danger. Et voilà pourquoi très prudemment on reste on the bor-
der, tandis qu'on peut tout se permettre en Haïti où aucune résistance
sérieuse n'est à craindre.
Nul ne déplore plus que moi les « révolutions » qui ont trop fré-
quemment troublé la vie économique du peuple haïtien et retardé son
évolution sociale. Mais l'histoire d'Haïti montre qu'elles furent souvent
provoquées par le despotisme des gouvernements. [20] Révoltes de
l'instinct de justice, manifestations de l'esprit de liberté, elles ont été
parfois des étapes douloureuses sur la voie du progrès social. Beau-
coup de ces soi-disant « révolutions » ont été d'ailleurs de simples mu-
tineries ou insurrections, qui n'ont même pas eu la gravité d'une grève
à Chicago ou de certains lynchages de l'Alabama. Quelques-unes ne
donnèrent lieu à aucune effusion de sang. Certes, elles sont toutes re-
grettables, mais il faut reconnaitre qu'aucune d'entre elles n'a jamais
risqué de légitimer l'intervention armée en Haïti d'une puissance euro-
péenne ou asiatique - ce qui eût pu donner prétexte à l'application de
la doctrine de Monroe.
La petite Haïti a plusieurs fois, dans le cours de son histoire, subi
les brutalités des grandes puissances européennes. Le 6 Juillet 1861,
l'amiral Rubalcava vint, au nom de l'Espagne, menacer Port-au-Prince
de ses canons et extorqua du gouvernement haïtien une forte indemni-
té pécuniaire pour punir Haïti d'avoir donné son aide fraternelle aux
patriotes [21] dominicains combattant pour leur indépendance. Le 11
Juin 1872, le capitaine allemand Batch infligea le plus sanglant affront
au drapeau haïtien et obligea Haïti à lui payer une forte indemnité
pour la punir d'avoir manifesté ses sympathies à la France pendant la

5 Dans son beau livre, Devant l'Obstacle : les Américains et Nous, M. André
Tardieu a fait un impressionnant tableau des « révolutions » et « changements
de régime » qui se sont produits en France depuis un siècle. En comparant 125
ans d'histoire de France à 125 ans d'histoire d'Haïti, on voit que sur la « piste
révolutionnaire » la France a battu Haïti à plate couture.
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guerre de 1871. Le 6 Décembre 1897, le commandant allemand Thiele


insulta le peuple haïtien et lui ravit, au nom de l'Empereur, 20.000
dollars, parce qu'un sujet allemand, ayant battu un gendarme haïtien,
avait été justement condamné par le tribunal de paix de Port-au-
Prince...
Dans tous ces cas, où le droit et la justice étaient pleinement du cô-
té d'Haïti, les États-Unis ne bronchèrent pas ; ils abandonnèrent le
peuple haïtien aux violences des puissances européennes. Mais, en
1915, en un temps où presque toute l'Europe était engagée dans la
grande guerre, les États-Unis vinrent occuper Haïti. Et M. Lansing,
Secrétaire d'État osa écrire au Comité des relations extérieures du Sé-
nat américain que cette mesure avait été prise pour « prévenir l'occu-
pation d'Haïti par [22] une puissance européenne ». Quelle pouvait
être cette puissance redoutable ? La République d'Andorre sans doute
puisque la France, la Grande Bretagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Au-
triche, la Russie, étaient trop occupées à se battre entre elles pour pen-
ser » sans aucune raison d'ailleurs - à une action armée contre Haïti.
À la vérité - comme l'a montré avec force convaincante l'écrivain
américain James Weldon Johnson dans une série d'articles documen-
tés que The Nation a publiés en 1921 ; comme le prouve avec évi-
dence l'histoire de l'occupation civile d'Haïti de 1915 à aujourd'hui -
l'intervention des États-Unis dans la République haïtienne n'a été ins-
pirée que par des intérêts financiers particuliers ; c'est pour permettre
à quelques Américains de disposer à leur guide du trésor haïtien et de
satisfaire leur instinct de domination que l'occupation militaire d'Haïti
a été faite et qu'elle est maintenue. Tout le reste est mensonge...
[23]
Le Gouvernement de M. Wilson, ayant ainsi pris possession de la
République d'Haïti, voulut légaliser cette situation. Et, à cet effet, il
imposa au peuple haïtien la Convention de Septembre 1915. À la
séance de la Chambre des communes où cette convention fut votée, un
jeune député, le docteur Raymond Cabèche, représentant la ville des
Gonaïves, 6 se leva et prononça ces paroles.

6 C'est à Gonaïves que fut signée, le 1er Janvier 1804, la déclaration d'indépen-
dance d'Haïti.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 16

« Au nom de l'humanité, le Gouvernement des États-Unis - suivant


les déclarations de ses agents - a opéré dans notre pays une interven-
tion armée. Et il nous a présenté, à la pointe des baïonnettes et avec
l'appui des canons de ses croiseurs, une convention que, du haut de
son impérialisme, il nous invite à ratifier. Qu'est-ce que cette conven-
tion ? C'est un protectorat imposé à Haïti par M. Wilson -le même
Wilson qui disait dans un discours à [24] Mobile, en faisant allusion
aux républiques-sœurs de l’Amérique latine : « nous ne pourrons être
leurs intimes amis qu'en les traitant comme des égales ». Et voici
qu'il prétend maintenant mettre Haïti sous le protectorat des États-
Unis ! Pour combien de temps ? Dieu seul le sait, quand on envisage
les conditions auxquelles sont subordonnés le retrait des troupes
d'occupation et le renouvèlement de cet instrument de honte. 7 Je ne
suis pas du tout partisan d'une république fermée. Je ne pense point
que l'isolement soit un facteur de progrès pour une nation. Je ne crois
nullement que le principe du patriotisme réside dans la haine de
l'étranger et dans le refus d'accepter toute aide étrangère même
quand elle est sincère. Mais je ne crois pas non plus que ce soit une
chose honorable de sacrifier, contraint [25] ou non, la dignité de sa
patrie. De la sacrifier pour assurer quoi ? L'ordre dans la honte ; la
prospérité dans les chaînes dorées ? La prospérité, nous l'aurons, peut-
être. Les chaînes, nous les aurons, sûrement.
Par cette convention nous décrétons pour le peuple haïtien la servi-
tude morale au lieu de l'esclavage physique qu'on n'ose plus rétablir.
Elle compromet les droits de la nation. La Chambre, en le votant, a
pris une grave responsabilité. Je ne veux pas partager avec elle une
telle responsabilité ! Quand le peuple gémira dans les chaînes qui
viennent de lui être forgées, quand les générations futures maudiront
la mémoire des auteurs de leur infortune, je ne veux pas que l'on dise
que j'ai été l'un de ceux-là. Je ne permettrai pas que mon nom appa-
raisse au bas du procès-verbal de cette séance où a été opérée la vente
de tout un peuple par quelques-uns de ses membres. Je remets ma dé-
mission de député de la 28eme Législature en criant une dernière fois :
je proteste, au nom du Peuple Haïtien, au nom de [26] ses droits, de sa

7 Le prétendu traité était fait pour dix ans et devait expirer en 1926. Il a été pro-
longé jusqu'en 1936, sans ratification régulière des Chambres haïtiennes et du
Congrès des États-Unis.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 17

souveraineté, de son indépendance, contre le projet de convention


américano-haïtienne. »
Ayant ainsi parlé, le député Cabèche arracha de la boutonnière de
son veston sa cocarde de représentant du peuple, la lança au milieu de
l'assemblée et quitta la Chambre. Cabèche n'était pas un politicien.
C'était un jeune docteur, qui avait fait ses études médicales aux États-
Unis et les avait parachevées en France. Pour avoir longtemps vécu
parmi les Américains, il connaissait la force de leur préjugé et savait
combien allaient atrocement souffrir, sous la botte américaine, les
noirs haïtiens trop confiants. Il mourut peu de temps après le vote de
la convention ; le coup porté à l'honneur de son pays lui avait brisé le
cœur. Il ne vécut pas assez pour voir s'accomplir sa prophétie. Car ses
paroles furent vraiment prophétiques.
[27]
Beaucoup de ceux qui votèrent la convention étaient sincères. Fa-
tigués de la guerre civile et des despotismes gouvernementaux, dési-
reux de voir le pays développer ses ressources matérielles et ses forces
morales, convaincus que la condition indispensable du progrès social
est l'ordre dans la liberté et qu'une telle condition ne peut se réaliser
que par l'établissement d'un gouvernement réellement démocratique,
ils crurent dans les promesses de paix, de liberté, de prospérité, que
Wilson et ses agents leur apportaient. Voici les paroles captieuses que
le Département d'État leur avait fait entendre : « les États-Unis n'ont
d'autre projet en vue que d'assurer, établir et aider à maintenir
l’indépendance haïtienne et le rétablissement d'un stable et solide
gouvernement par le peuple haïtien. Toute assistance sera donnée au
peuple haïtien dans ses efforts pour atteindre ces buts. C'est notre in-
tention de ne garder des forces américaines en Haïti que seulement le
[28] temps nécessaire pour cet objet ». 8 Et le préambule de la Con-
vention promettait la paix et la prospérité pour Haïti.
Hélas ! Cabèche seul avait vu juste.

8 « United States of America has no object in view except to insure establish


and help to maintain Haitian independence and the reestablishing of a stable
and firm Government by the Haitian people. Every assistance will be given to
file Haitian people in their attempt to secure thèse end sis the intention to re-
tain United forces in Haiti only so long as will be necessary for this purpose ».
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 18

Haïti n'a pas la paix.


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La paix, la vraie paix, ce n'est l'ordre matériel imposé par la force


des baïonnettes : c'est l'assentiment des consciences et l'accord des
esprits obtenus par la pratique loyale de la liberté, par le culte de la
justice et le respect des droits de l'individu et de la nation.
[29]
Nous avons « l'ordre dans la honte », suivant l'énergique expres-
sion du député patriote Cabèche : nous n'avons pas la paix, parce que
la haine et la révolte sont dans tous les cœurs. Les Américains savent
très bien qu'ils ont contribué - intentionnellement sans doute - à aug-
menter l'anarchie morale du peuple haïtien : ils disent eux-mêmes que
la guerre civile recommencerait dans le pays dès qu'il l'aurait quitté.
C'est là un aveu concluant que, durant quatorze années, ils n'ont rien
fait pour assurer cette paix en « maintenant l'indépendance haïtienne »
et en « aidant le peuple haïtien à établir un gouvernement stable et
ferme ».
Il n'y aura pas de paix en Haïti tant que l'indépendance haïtienne
n'aura pas été rétablie et tant que le peuple haïtien n'aura pas librement
reconstitué son gouvernement.
*
* *
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 19

[30]

Haïti n’a pas la liberté.


Retour à la table des matières

Dans les États démocratiques, tout pouvoir vient du peuple, c'est-à-


dire des suffrages de la nation. Aucun pays n'a porté plus haut que les
États-Unis le respect de ce principe fondamental de la démocratie.
Pour un idéaliste comme Whittier le vote ne symbolisait-il pas « le
suprême triomphe du peuple sur le privilège » ? Pensant sans doute
aux vers que cet enthousiaste Quaker adressait au 33eme Congrès, M.
Coolidge a écrit lui-même : « la démocratie n'est pas un démenti au
droit divin des rois, mais elle lui ajoute le droit divin de tous les
hommes ». Le mysticisme qu'impliquent ces paroles fera sans doute
sourire ; on ne peut cependant refuser d'en reconnaître la grandeur. Or,
ce « droit divin », les Américains l'ont brisé entre nos mains. La dé-
mocratie haïtienne était encore imparfaite, mais vivante et certaine-
ment viable ; ils l'ont complètement tuée. Ils ont en effet dissous deux
fois les Chambres Législatives. Ils ont supprimé l'exercice du droit de
vote. Le peuple haïtien [31] n'a plus aucune participation au gouver-
nement de son pays ni aucun contrôle de ses propres affaires.
Dans les pays démocratiques, la loi est l'expression de la volonté
nationale. « Toute loi, disait Lamennais, à laquelle le peuple n'a point
concouru, qui n'émane point de lui, est nulle de soi ». La loi aujour-
d'hui en Haïti est la volonté du Haut Commissaire Américain, enregis-
tré par les native pup-pets ». 9

9 L'une des conséquences morales les plus désastreuses de l'Occupation, c'est le


mépris général de la loi qu'elle a fait naître. La loi était devenue un simple
« instrument de règne » qu'un pouvoir absolu fait, défait et modifie à son gré,
n'impose plus aucun respect ; on n 'y obéit que pour échapper à ses sévères
sanctions décrétées et appliquées par la force brutale. Le grand jurisconsulte
Bagehot disait que le respect de la loi est le ciment de la société. Mais pour
que la loi soit « respectée » et « obéie » dans le sens moral du mot, il faut,
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 20

[32]
Dans les pays démocratiques, l'impôt est une contribution aux
charges publiques que les citoyens ne peuvent être obligés de payer
que si ses représentants élus l’ont discutée, reconnue nécessaire et vo-
tée. « No taxation without représentation. » C'est pour le respect de ce
principe que les Colonies se séparèrent de la Grande Bretagne et cons-
tituèrent les États-Unis de l'Amérique du Nord. Les premières protes-
tations contre l'Angleterre vinrent en effet de la loi du timbre de 1765.
À l'assemblée de Virginie, le représentant Patrick Henry prononça la
phrase fameuse : « give me liberty ou give me death ». C'est pour ré-
clamer le respect de ce principe que des citoyens se firent massacrer à
Boston en 1770 et que le « premier sang de la Révolution » coula en
1771 à Alamance, dans la Caroline du Sud. Et c'est pour l'affirmation
suprême de ce principe que se réunit à Philadelphie, le 5 Septembre
1774, le « Premier Congrès Continental », qui approuva la résistance
de Massachussetts aux demandes d'un gouvernement arbitraire, som-
ma l'Angleterre de révoquer les [33] lois despotiques qu'elle avait im-
posées aux Colonies et fit appel à la force pour s'opposer à la force
mise au service de la tyrannie. Or, voici la situation que les descen-
dants de Patrick Henry ont créée en Haïti : les Haïtiens paient des
taxes qu'il ne leur est pas permis de discuter. Le conseiller financier-
receveur général de douanes - un citoyen américain venu de la Loui-
siane ou de l'Alabama - crée des impôts, fait et défait le tarif douanier,
accable les commerçants et les industriels sous le poids des amendes :
sa volonté fait loi. Il perçoit et dépense à sa fantaisie et sans aucun
contrôle du peuple haïtien l'argent du peuple haïtien ; les décisions des
tribunaux haïtiens n'ont pour lui aucune importance et il considère
comme des chiffons de papier les arrêts de la Cour de Cassation de la
République. Le Conseiller financier américain est dictateur et maître
des destinées de la Nation haïtienne. De qui tient-il donc ces pouvoirs
extraordinaires - pouvoirs que personne ne possède dans aucun pays
civilisé ? Du Président des États-Unis, souverain absolu de [34] la Ré-
publique d'Haïti par la grâce du vieux Gott allemand, -le Dieu de la
Guerre.

d'abord, qu'elle émane de l'autorité supérieure qui représente la conscience de


la nation ; il faut ensuite qu'elle soit juste et obtienne l'adhésion des esprits.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 21

Dans les pays démocratiques, la liberté de la presse est considérée


comme la première des libertés cardinales, « parce qu'il n'y a pas de
démocratie sans contrôle de l’opinion publique et qu'il n'y a pas de
contrôle de l'opinion publique sans liberté de la presse ». Les Améri-
cains ont détruit en Haïti ou permis que fut détruite celte liberté re-
connue comme indispensable à toute démocratie. Car ils ont approuvé
une loi de 1922 qui supprime en fait la liberté d'opinion, puisqu'elle
permet la prison préventive pour délits de presse et refuse aux journa-
listes le privilège de l’habeas corpus qui, suivant la Constitution des
États-Unis (Section 9, par 2), ne peut-être suspendu que si lai sécurité
nationale le requiert en cas d'invasion étrangère et de rébellion. 10

10 D'une lettre que j'écrivis le 6 Juillet 1927 à M. Christian Gross, chargé d'af-
faires des États-Unis, [35] remplissant par intérim les fonctions du Haut
Commissaire, j’extrais les passages suivants : « il y a en ce moment dans la
prison de Port-au-Prince sept directeurs de journaux et deux administrateurs
de l'Union Patriotique. Ils y sont depuis bientôt une quinzaine de jours sans
qu'ils aient même été interrogés par le juge d'instruction. De quoi sont-ils ac-
cusés ? D'avoir adressé à un journal cubain une dépêche dans laquelle le Pré-
sident de la République croit avoir trouvé un outrage. Je ne veux pas m'arrêter
aux manœuvres honteuses qui sont employées en vue de prolonger illégale-
ment et inhumainement la détention des prévenus ; vous êtes autant que moi
renseigné sur ces pratiques odieuses et il est impossible que le Département
d'État n’en soit pas aussi informé. Je tiens à montrer que ce nouvel attentat à
la liberté n'aurait pu s'accomplir si une loi contre la presse, faite avec l'appro-
bation de la Légation américaine, n’avait assimilé le délit de presse au « fla-
grant délit » et rétabli en cette matière les mesures préventives que toutes les
législations libérales ont abolies. Sous le régime actuel, le Président de la Ré-
publique peut en incriminant la phrase la plus innocente dans laquelle son
imagination aura trouvé une offense à sa personne, faire immédiatement arrê-
ter n’importe qui et le retenir en prison aussi longtemps que cela lui plaît.
[36]
« Vous me permettrez de citer à ce propos l’opinion d'un éminent juris-
consulte français, M. Joseph Barthélémy, professeur à la Faculté de Droit de
Paris qui écrit dans son ouvrage sur le Gouvernement de la France : « La li-
berté de la presse doit être mise en tête de toutes les libertés... Il n'y a pas de
délits d'opinion. Il est permis d'attaquer la patrie, la République, la Constitu-
tion. L'exposé des idées monarchistes est licite. On peut à son gré affirmer
l'athéisme ou des principes religieux. Seule la pornographique n'est pas com-
plètement libre. Naturellement, cette liberté est limitée par le droit d'autrui ;
on ne peut diffamer, outrager, injurier. Encore, en ces matières, aucune me-
sure préventive n’est permise en sorte qu’on pourrait dire qu'on est libre
d'injurier ou diffamer, sauf à subir postérieurement la peine prononcée par
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 22

[38]
Si la liberté est le fondement de la démocratie, la justice en est la
garantie la plus sérieuse : c'est sur elle que repose l'ordre moral et c'est
elle qui assure le respect des conventions particulières dont l'ensemble
forme la vie sociale. Pour que la justice puisse jouer un tel rôle dans la
société, il faut qu'elle soit indépendante. Dans tous les pays civilisés,
on a toujours recherché le meilleur moyen d'obtenir cette indépen-
dance de la justice. En France, on a établi l'inamovibilité des juges.
Aux États-Unis, les juges sont élus par le peuple, et c'est le peuple qui,
les jugeant à son tour à chaque élection, les révoque ou les maintient
en fonctions. Haïti avait adopté le système français. Les Américains
ont aboli l'inamovibilité des juges qui deviennent des fonctionnaires
temporaires dont la nomination est confiée non au peuple mais au Pré-
sident de la République.

les tribunaux ». Voilà comment on entend la liberté dans un pays démocra-


tique. Les amis et admirateurs de la grande Démocratie américaine sont pei-
nés de constater que Haïti, sous la domination des États-Unis, a reculé plutôt
qu'avancé dans la voie de la démocratie. A la belle devise républicaine du
gouvernement de tous par tous et pour tous les Américains ont substitué en
Haïti le gouvernement de tous par un seul et pour quelques uns. Et l'on voit
avec douleur combien nous sommes loin de la doctrine [37] jeffersonienne
quand on sait que ce seul est lui-même dans la main d'un haut commissaire
étranger...
« Il n'y a pas un juge digne de ce nom qui puisse découvrir un outrage
dans l’opinion émise par les prévenus sur la politique intérieure et extérieure
du Gouvernement. On peut trouver des critiques plus sévères dans la presse
américaine contre l'administration de M. Coolidge, que les uns accusent
d'être l'instrument de Wall Street, les autres un danger et une menace pour
l'Amérique Latine. Jamais le Président des États-Unis n'a pensé à faire pour-
suivre les auteurs de pareilles accusations. Si donc, comme j'en suis convain-
cu, le tribunal décide qu'il n'y a pas d'outrage dans la dépêche incriminée, les
journalistes détenus seront renvoyés de la prévention, après avoir passé des
semaines ou des mois en prison pour rien, pour le plaisir du souverain. On
contient difficilement son indignation quand on voit parmi les prisonniers un
homme âgé comme M. Jean-Charles Pressoir, dont la probité et la parfaite
honnêteté ont imposé le respect à nos gouvernements même les plus despo-
tiques ».
Ces journalistes ne furent jamais jugés. Ils restèrent en prison jusqu'à ce
qu'un arrêté d'amnistie, sollicité par Mme Vasquez, femme du Président de la
République Dominicaine, leur eût rendu la liberté.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 23

Cette dernière réforme a consacré la ruine du régime démocratique


en Haïti. Le Président de la République - c'est-à-dire le [39] Haut
Commissaire américain - concentre dans ses mains les trois pouvoirs
de l'État : le pouvoir exécutif ; le pouvoir législatif, qu'il exerce par un
Conseil d'État dont les membres sont nommés par lui-même et qu'il
révoque à son gré ; le pouvoir judiciaire, qu'il compose et change à sa
fantaisie ou suivant les besoins de sa politique personnelle. 11
Haïti vit aujourd'hui sous une fausse étiquette ; elle a cessé d'être
une « république » pour tomber au-dessous d'une colonie ou « posses-
sion » américaine, puisque Porto-Rico et les Philippines ont des
chambres élues. C'était pour avoir le droit de choisir son propre gou-
vernement et de diriger lui-même ses affaires que le peuple haïtien
avait combattu en 1803. Ce droit, il l'avait conquis par les armes [40]
comme l'écrit un journaliste au sujet des États-Unis - not by the ballot
but by the Bullet, azine, Sept.1928
Qu'est-ce donc que ce gouvernement du peuple par le peuple que
le Département d'État promettait à Haïti en 1915 ? Pouvons-nous le
reconnaître dans celui que nous décrit dans ces notes véridiques le
professeur américain Paul H. Douglas ! 12
[41]
« La Constitution prévoit un corps législatif formé de deux
Chambres, dont les membres sont élus pour deux ans en Janvier d'une
année paire et il est déclaré que « le Président désignera (shall desi-
gnate) cette année ».
Le Président a interprété cette disposition comme signifiant qu'il
peut (May) désigner l'année, et comme résultat, cette année n'a jamais

11 The Haitian Constitution, originally drawn by Americans, has been amended


recently at American instigation in drastic and far-reaching fashion. Under
the amendments the rubber-stamp Président, who occupies an office protected
by our marines, may now remove any Judge of the highest court, although
thèse Judges formerly were appointed for life. He may now suppress any
newspaper, and the right of trial by jury is denied to any editor or political of-
fender. So it goes. What was formerly a republican form of government has
been transformed, and its Président has been converted into a Mussolini. - Si-
las Bent, International Window-Smashing, in Harpers Mag.
12 Chicago Council on Foreign Relations, - Foreign Notes, Vol II. N° 3, June 3,
1926.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 24

été désignée. Le corps législatif nominal qui a été créé est un Conseil
d'État composé de vingt et un (21) membres nommés par le Président
et révocables à sa fantaisie. Ce Conseil d'État nomme à son tour le
Président. Il n'est donc pas étonnant que ce Conseil ait réélu président
M. Louis Borno pour un nouveau terme de quatre ans.
« Tandis qu'il y a nominalement un Gouvernement haïtien, le pou-
voir réel est exercé par les États-Unis. Un régiment de marines est ca-
serne derrière le palais du Président. Il remplit un double rôle : 1er pro-
téger le Président contre l'assassinat ; 2eme donner au [42] Haut Com-
missaire, brigadier-général Russell, l’autorité nécessaire pour imposer
ses avis au Président. Il y a encore un receveur général des douanes et
conseiller financier qui gère les finances du pays. La gendarmerie est
aussi sous le « contrôle » américain, et tandis que les tribunaux restent
encore indépendants, 13 la gendarmerie refuse d'exécuter leurs déci-
sions lorsqu'elles déplaisent à l'Occupation. Tous les actes législatifs
doivent être soumis au Haut Commissaire américain avant d'être votés
par le Conseil d'État, et l'approbation de ce haut commissaire est né-
cessaire pour leur promulgation. Les Américains administrent aussi
les services d'hygiène, d'agriculture et des travaux publics. 14

13 On a vu plus haut qu’ils ont en fait cessé de l'être.


14 « The constitution provides for a congress of two houses, the members of
which are to be elected in January of even years and it is stated that « the
President shall designate the year ». The President has interpreted this to
mean that he may designate the [43] year, and as a result, no year has been
designated. The nominal legislative body that has been set up is a Council of
State composed of twenty-one members appointed by the Président and hol-
ding office at his pleasure. This Council of State in turn elects the Président. It
is not surprising, therefore, that this Council of State has but recently re-
elected Président Bornofor another term of four years.
« While there is nominally a Haitian government, the real control is exer-
cised by the United States. A régiment of marines is quartered behind the Pré-
sident’s palace. The marines perform a double function ; first, they protect the
President from assassination, and second, they enable the American High
Commissioner, Brigadier General Russell, to give the President authoritative
advice. There is also an American collector of customs and financial adviser
who controls the finances of this country. The gendarmerie is also under Ame-
rican control and white the courts are not, the gendarmerie will refuse to car-
ry out any orders which are fundamentally displeasing to the American occu-
pation. All législative acts just are submitted to the American High Commis-
sioner before they can be passed upon by the Council of State and the consent
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 25

[44]
M. Marcel Moye, professeur à la Faculté de droit de l'Université de
Montpellier, écrit dans Le Droit des Gens modernes : « le premier as-
pect du droit d'indépendance des États se présente à nous sous la
forme de leur liberté de législation et d'administration intérieures.
Chaque gouvernement est maître chez lui et ne relève que de sa cons-
titution. Les puissances étrangères n'y ont rien à voir, ni pour approu-
ver ni pour blâmer ». Les Américains n'ont laissé à Haïti aucun des
droits dont l'ensemble constitue l'indépendance nationale. La Consti-
tution de 1918 a été rédigée par M. Franklin Roosevelt, ancien sous-
secrétaire d'État de la Navy, et « enfoncée - suivant le mot de M. Wa-
reren Harding - dans la gorge des Haïtiens à la pointe d'une baïon-
nette ». Les amendements de 1928, qui ont consacré la ruine de la jus-
tice en Haïti, ont reçu l'estampille de M. Kellogg avant d'être votés par
les « cantonniers » des services américains représentant le peuple
haïtien. Le droit de législation et celui d'administration sont exclusi-
vement exercés par les Yanquis. Tous [45] les fonctionnaires haïtiens
- du plus haut jusqu'au - plus humble - sont réduits au rôle d'assistants
ou d'adjoints de blancs américains. Aucun ingénieur haïtien, quelle
que soit sa valeur, quelle que soit sa supériorité évidente sur ses col-
lègues américains, ne dirige un service, n'est admis à prendre une dé-
cision. Tout le monde reçoit des ordres. Le but de cette politique est
de domestiquer la nation et de tuer en elle l'esprit d'initiative et aussi
ce sentiment de dignité raciale que faisait sa force. C'est ce que cons-
tate dans son Magic Island l'écrivain américain Seabrook : « l'occupa-
tion américaine a mis fin à la liberté de ce peuple nègre de se gouver-
ner, bien ou mal, de rester debout comme des êtres humains pareils
aux autres, sans se courber ou sans avoir à demander la permission à
un blanc, - to stand forth as human beings like any others without
cringing or asking leave of any white man ». C'est ce qu'avait égale-
ment constaté le Comité chargé en 1926 par la « Women's Internatio-
nal League for Peace and Freedom » d'enquêter sur la situation en
Haïti : nous préparons les [46] Haïtiens à être des subordonnés, à tra-
vailler sous les autres, lesquels prennent les responsabilités. Nous leur
enseignons à accepter le contrôle militaire comme la loi suprême et à
acquiescer à l'usage arbitraire de l'autorité. Nous ne leur permettons

of the American High Commissioner is necessary for their enactment. Ameri-


can also controls the sanitary, agricultural and public works services ».
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 26

pas d'élire leurs représentants ni de réunir leur assemblée nationale ».


Telle est la leçon de démocratie et de « self-control » que les Améri-
cains sont venus nous donner. 15
La nation haïtienne s'est rendu compte que cette œuvre de domesti-
cation menace plus gravement son existence que les massacres et tue-
ries des premières années de l'Occupation [47] militaire. Aussi s'est-
elle spontanément groupée autour du Gouvernement toutes les fois
que celui-ci, comprenant le danger de l'occupation civile, s'est opposé
à la mainmise américaine sur nos services publics et à la destruction
systématique de nos institutions, - de celles qui sont comme les forte-
resses de la nationalité haïtienne. C'est pour quoi elle hait de toute la
force de son instinct de conservation, de toute la force de sa fierté -
ceux qui, ayant accepté de servir, dans le sens abject du mot, - vou-
draient que « tout le peuple servit avec eux ».
M. Louis Borno écrivait en 1916, au sujet des tentatives faites par
les Américains pour s'emparer de l'administration des Télégraphes,
que le gouvernement qui accepterait de remettre à l'Occupation nos
services publics encourrait la déconsidération générale de la nation.
Tant de « services publics » ont été livrés, tant d'abdications se sont
produites, on a accepté avec une telle résignation la politique de
« coopération franche et loyale » [48] qui, pour les Américains, signi-
fie soumission absolue à leur volonté, 16 que la déconsidération dont
parlait M. Borno est devenue de la haine, - une haine implacable et
justifiée contre les Américains qui veulent la mort morale de la nation
haïtienne, contre les Haïtiens qui se font leurs complices dans cette
œuvre meurtrière.
On a créé la haine. Mais la sachant mauvaise conseillère, on a vou-
lu l'étouffer par des mesures draconiennes. C'est pourquoi ont été
prises, depuis 1922, tant de lois contre la liberté, contre la presse,
contre le droit de réunion et d'association, contre la propriété. C'est
pourquoi sur Haïti angoissée s'est établie une dictature blanche, servie

15 ... We are training them to subordinate themselves, and work under others,
who take the responsibility. We are teaching them to accept military control
as the suprem law, and to acquiesce in the arbitrary use of superior power.
They are not permitted to elects représentatives, not to convene a national As-
sembly », Occupied Haiti, p. 153.
16 V. Haïti Heureuse, tome II, page 133.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 27

par des instruments indigènes plus dure aux Haïtiens que l'ancienne
satrapie noire. Oui, plus dure, car ils pouvaient renverser leur « satra-
pie noire », tandis qu'ils ne sont pas assez forts pour renverser la « dic-
tature blanche » si puissamment [49] appuyée par les baïonnettes du
Marine Corps, les bombes meurtrières des aviateurs américains et les
canons de la flotte des États-Unis de l'Amérique du Nord.
De cette dictature, il fallut donner une justification. On a dit
d'abord que le peuple haïtien était trop illettré pour avoir le droit de se
gouverner lui-même en choisissant ses représentants. Ainsi Toussaint
Louverture, Dessalines, Christophe, Capois-la-Mort et les milliers de
héros qui ont fondé l'indépendance d'Haïti et donné à la nation son
statut politique n'auraient pas le droit, s'ils revenaient à la vie sous la
présidence de M. Louis Borno, de participer au gouvernement de leur
pays, parce qu’ils jurent des illettrés !
On a dit ensuite que le peuple était trop misérable. Misérable, un
petit pays qui a vécu pendant cent onze ans du seul travail de son
peuple, qui a payé la lourde indemnité de l'indépendance, qui a créé
des villes, fondé des écoles, assuré l'aisance et le bien-être à des [50]
milliers de familles, permis à un Louis Borno et à tant d'autres : écri-
vains, juristes, médecins, ingénieurs, industriels, commerçants, ar-
tistes, d'acquérir une instruction brillante dans les centres intellectuels
les plus réputés du monde ! Misérables, nos paysans sans doute le sont
encore. Ils ne le sont pas plus que ne le furent les paysans français qui
ont fait la Révolution de 1789. Ils ne le sont pas plus que ne le sont
actuellement les paysans de certains pays d'Europe - de la Bulgarie
par exemple où le parti paysan a occupé le pouvoir avec Stambolijs-
ki. 17

17 Ce qui donnera une idée de l'hypocrisie de cette excuse, c'est que le peuple
haïtien, jugé incapable d'élire ses représentants au Corps Législatif, a été es-
timé capable, en 1918, de voter une constitution et, en 1928, de ratifier des
amendements à cette constitution portant sur des points extrêmement délicats
de droit public. Ce peuple, que son prétendu analphabétisme rend incapable
de choisir dans son sein des législateurs, est considéré comme apte à être lé-
gislateur lui-même. C'est la logique d'un enfant de sept ans...
[50]
Sait-on que ce Patrick Henry, dont j'ai rapporté le mot fameux au Congrès
de Richmond, fut lui-même considéré comme un illettré, bien qu'il devienne, à
l'indépendance des États-Unis, gouverneur de l'État de Virginie ? Voilà un
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 28

[52]

Haïti n’a pas


la prospérité.
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L’argent ne peut évidemment remplacer l’honneur et la liberté ;


mais il y a, en Haïti comme partout ailleurs, des créatures assez basses
pour se résigner à porter des chaînes pourvu que ces chaînes soient
d'or. Les chaînes que l'on a mises aux pieds et aux mains du peuple
haïtien ne sont pas d'or : on les a simplement dorées pour que leur
éclat trompeur fasse illusion à l'étranger.
Le Président Dartiguenave disait au Président Harding dans son
message du 24 Janvier 1921 18 : « le peuple haïtien avait conçu le
grand espoir que le concours des États-Unis allait lui permettre... de
développer ses richesses matérielles et morales par une rationnelle
impulsion donnée à l'agriculture, à l'industrie, à l'instruction publique.
J'ai le regret de dire que rien de sérieux n'a été fait pour réaliser [53]
cet espoir ». Cet amer jugement reste vrai jusqu'à présent. Il convient
même aujourd'hui de le rendre plus sévère, car ce qui a été fait depuis

homme à qui le général Russell aurait certainement refusé le droit de vote et


de citoyenneté. (Voir Patrick Henry, par Tyler, dans la collection American
Statesmen, p. 10.)
Ceux qui veulent savoir ce qu’est la misère dans les pays européens, fe-
ront bien de lire, entre beaucoup d'autres, le livre de Jack London, Au Fond
de l’Abîme, les récentes chroniques de M. Georges Le Fèvre, dans Le Jour-
nal, sur la vie dans l’East End londonien, les articles de M. Henry D. Davray
(Le Temps, de Paris, 10 Avril 1929) sur le chômage dans le Pays de Galles.
La misère horrible décrite par ces écrivains est inconnue en Haïti. Personne
n'a encore parlé, ni dans le parti conservateur ni dans le parti libéral, de reti-
rer à ces Anglais misérables leur droit de vote. Et cependant ceux-ci vont
grossir les rangs du parti travailliste et viennent d'assurer le retour au pou-
voir de Ramsay Mac Donald.
18 V. Haïti Heureuse, tome II, page 165.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 29

1922 par la « Coopération franche et loyale » a lourdement aggravé la


situation économique et commerciale du pays
Je pourrais apporter ici des statistiques impressionnantes pour dé-
montrer que notre production n'a pas augmenté d'un grain de café de-
puis l'Occupation Américaine et que nos exportations de 1915 à ce
jour sont souvent inférieures en quantité à celles de « l'époque
haïtienne ». On a vu avec quelle rage les Américains s'opposèrent à
toutes les mesures que tenta de prendre pour le développement de
l'agriculture le gouvernement auquel j'ai appartenu. En 1923, ils orga-
nisèrent un service technique de l'agriculture et de l'enseignement pro-
fessionnel, dans lequel les millions tombent et disparaissent comme de
la fumée, sans aucun résultat appréciable pour le commerce haïtien.
Comme secrétaire général de la Chambre de Commerce d'Haïti, j'ai
écrit - [54] dans le bulletin officiel de cette association (15 Janvier
1926) - les lignes suivantes : « la Chambre de Commerce Américain
vantait l'autre jour les bienfaits de l’Occupation Américaine pour le
commerce haïtien. Nous sommes contraints de répondre, chiffres en
mains, que celle-ci n'a eu aucune influence sur l'exportation du pays.
De 1860 à 1914, période d'administration haïtienne, la moyenne d'ex-
portation annuelle du café s'est maintenue dans les environs de 30 à 33
millions de kilos. L'exportation totale du café, pendant les cinq années
(1910 à 1914) qui précédèrent l'Occupation, s'éleva à 173.786.595
kilos, soit une moyenne annuelle de 34.757.319 kilos. Pour les cinq
années d'après-guerre (1918-1922) - période d'administration améri-
caine - Haïti exporta en tout 148.777.232 kilos, soit une moyenne an-
nuelle de 29.755.448 kilos. D'où, différence en faveur de
l’Administration haïtienne : 5.002.077 kilos... Tout le temps que le
développement des ressources agricoles et industrielles du pays ne lui
aura pas assuré une production abondante et variée permettant [55]
d'alimenter avec continuité le commerce d'exportation, la situation
économique et commerciale restera instable et justifiera tous les pes-
simismes. Le programme du Service Technique d'Agriculture, peu
étudié, mal adapté aux besoins du pays, extrêmement onéreux, ne
nous paraît nullement répondre au vœu de ceux qui, pour assurer la
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 30

stabilité commerciale et financière d'Haïti, demandent que la produc-


tion nationale soit multipliée et diversifiée ». 19
Depuis que ces lignes ont été écrites rien d'effectif n'a été fait pour
intensifier et diversifier la production haïtienne. Mais les millions ont
continué de tomber dans le « tonneau des danaïdes » du Service de
l'Agriculture. L'exportation n'a pas augmenté ; mais les experts améri-
cains sont importés en nombre de plus en plus considérable : Haïti est
devenue [56] un large débouché pour ces produits made in U.S. 20

19 La question économique sera amplement discutée dans le 3eme volume d'Haïti


Heureuse.
20 Je ne peux consciencieusement porter aucun jugement sur ces « experts ». Il
est possible que parmi eux se trouvent des hommes de valeur. Mais qui nous
le garantit ? J'ai d'autant plus de raison de me méfier que je sais l'importance
du « patronage » aux États-Unis. Voici une note du New-York Times du 28
Avril (section 1, page 19) qui vient singulièrement justifier ma méfiance. Le
grand journal new-yorkais annonce en effet que la « National Civil Service
Reform League » a envoyé une protestation aux comités d'agriculture du Sé-
nat et de la Chambre contre la nomination de soi-disant experts (so-called ex-
perts) à employer par le Fédéral Farm Board sans les conditions d'examens
requises sous la juridiction de la Commission du Service Civil ».
Je continue la citation en anglais pour que l'on ne m'accuse d'exagéra-
tion : « The protest asserts that not infrequently the government departments
employ clerks and « glorifîed » office boys and messengers under the title of
« experts », and cites the investigation of the Veteran's Bureau in 1924 in
which it was found that large numbers of persons with no conceivable [57]
right to the designation of expert had been appointed to positions for which
they were entirely unfitted ».
Si de simples employés d'administration, des garçons ou facteurs de bu-
reau sont ainsi élevés à la dignité d'experts pour servir aux États-Unis même,
qu'est ce que cela doit être, mon Dieu, pour Haïti ! M. René Richard parle,
dans le numéro de Mai 1929 de la Revue de l'Amérique latine, du conflit vio-
lent « survenu entre les experts nord-américains, MM. Tompkins et Edwards,
et le ministre des finances de l'Equateur. Celui-ci s'est plaint de l'incapacité
des techniciens que lui avait envoyés Washington. La nullité du surintendant
offert à l'Equateur était inimaginable.
Il a fallu demander à la Cour Suprême la résiliation de son engagement,
ainsi que de celui du contrôleur général Edwards. Cela met fin à la mission
financière nord-américaine en Équateur ».
L'Équateur, État encore indépendant, a pu renvoyer ces experts incompé-
tents. En 1918, l'incapable Ruan se trouva en conflit avec M. Borno, ministre
des finances : c’est M. Borno qui fut brisé.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 31

[58]
Dans son rapport pour 1928, le Conseiller financier américain a
annoncé, sur un ton lyrique, que l'exportation du café a atteint cette
année 41.146.804 kilos. Mais il s'est bien gardé de présenter le tableau
des quantités de café exportées pendant la période haïtienne, car on y
aurait vu que l'exportation du café fut, en 1905, de 44.500.000 kilos ;
en 1912, de 41.419.322 kilos ; en 1913-14 - un an avant l’Occupation
américaine - de 42.178.424 kilos ! Il a baissé d'ailleurs singulièrement
le ton dans son bulletin d'Avril 1929, forcé de constater que, la récolte
étant épuisée, l'exportation du café, pour les sept (7) premiers mois de
l'exercice, a été seulement de 24.411.000 kilos
Pour donner une preuve de la pauvreté du peuple haïtien, M. Cum-
berland, conseiller financier, a montré, dans son rapport de 1925, que
la fortune per capita d'Haïti peut être estimée à 60 dollars et le revenu
per capita à 20 dollars par an, « tandis que la fortune et le revenu an-
nuel per capita des États-Unis sont respectivement de 3.000 et de 550
dollars ». [59] Quel remède pensa-t-il à apporter à une situation si dé-
plorable ? Une aggravation d'impôts, par suite d'un tarif douanier plus
protectionniste que celui des États-Unis! Ce tarif a supprimé les fran-
chises dont bénéficiaient les machines destinées à l'agriculture et à
l'industrie, les livres et instruments destinés à l'éducation du peuple. Il
a majoré dans des proportions considérables les droits sur les matières
premières et matériaux destinés à la petite industrie locale. Il com-
porte des taxes excessives sur les objets de première nécessité, fixées
sans considération de la capacité de production et d'achat de la popu-
lation.
Résultat : la pauvreté de la population est devenue de la misère
Voici ce que l'on peut lire dans un mémoire adressé le 27 Sep-
tembre 1928 au Président de la République au sujet de la loi du 14
Août 1928 établissant une taxe sur l'alcool et le tabac : « il y a deux
facteurs essentiels à considérer dans l'établissement et la détermina-
tion d'un impôt : les besoins de l'État et la [60] capacité fiscale de la
nation. De ces deux facteurs, le second domine le premier. En sorte
que, quels que soient les besoins de l'État, jamais il ne doit et ne peut
imposer au pays des sacrifices qui sont au-dessus des moyens de ce-
lui-ci. Or nous avons - et vous aussi, M. le Président, vous savez
puisque vous êtes le chef de l'État - combien est grande la détresse de
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 32

la nation. Industrie, commerce, tout est aux abois. Le peuple a faim.


Ses privations, son dénuement sont extrêmes. Et c'est à ce peuple dé-
guenillé, à ce peuple qui se taille des habits dans des sacs de farine,
qu'on demande encore des millions, toujours des millions ! Et l'État
qui écrase ce pauvre peuple sous le faix d'un impôt exorbitant a les
moyens de payer, bien avant leurs échéances, les annuités de sa dette
extérieure et garde, dans sa caisse, des valeurs considérables n'ayant
aucune affectation spéciale ». 21
[61]
Les 319 agriculteurs, industriels, commerçants de l'arrondissement
des Cayes qui ont signé ce mémoire croyant que les valeurs dispo-
nibles au crédit de l'État haïtien sont gardées sans emploi dans la
caisse publique. Non, elles ne restent pas « sans affectation spé-
ciale » : elles sont mises à la disposition de Wall Street. Je n'invente
rien : c'est le conseiller financier américain, M. Cumberland lui-
même, qui, pour rendre évidente aux yeux du Département d'État de
Washington la prospérité dont les Haïtiens jouissent grâce à l'Occupa-
tion, proclame victorieusement, dans son rapport de 1927, que Haïti
prête de l'argent à Wall Street.
Or, pendant qu'elle contribue ainsi, pour sa modeste part, au déve-
loppement des affaires de la National City Bank ou d'autres établisse-
ments financiers des États-Unis, Haïti n'a pas la plus petite institution
de crédit agricole, industriel ou artisanal. Les distillateurs ferment
leurs « guildives », faute de trouver les avances nécessaires pour payer
les [62] nouvelles taxes que l'État leur réclame ou pour effectuer les
transformations de matériel exigées par le service américain des Con-
tributions !... 22
Voici sur ce point l'opinion autorisée d'un Américain, le Capitaine
N. B. Marshall, qui fut pendant six ans employé à la Légation des
États-Unis, telle que la rapporte The World de New-York, dans son
numéro du 10 Février 1929 :

21 Mémoire au Président d'Haïti p. 6. - Imp. Marc Jabouin, aux Cayes.


22 Pendant le mois de Mars 1929, le Service des Contributions a fermé trente
sept (37) guildives sur les quarante (40) de la commune de Quartier-Morin en
enlevant les chapiteaux des alambics chez les distillateurs qui n'ont pas exé-
cuté les transformations exigées. (La Petite Revue, Ier Mai 1929).
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 33

« Comme conséquence des rapports annuels du général John H.


Russell, Haut Commissaire américain en Haïti, et d'un bureau de
presse, 23 le peuple des États-Unis [63] a l'idée que Haïti est en voie
de prospérer sous l'occupation américaine. Rien ne peut être plus loin
de la vérité. J'ai passé six ans à la Légation des États-Unis à Port-
au-Prince et ai été en position d'étudier minutieusement le train des
affaires dans cette malheureuse république. Quand je quittai Port-au-
Prince il y a peu de jours, la misère sévissait partout. Si le but de l'oc-
cupation d'Haïti par les forces armées des États-Unis était de briser
l'âme d'un peuple libre et souverain et de le réduire à un état de dé-
pendance, ce dessein a été brillamment réalisé. Lorsque j'arrivai en
Haïti il y a six ans, j'y trouvai un peuple gai, heureux, confiant dans
l'avenir. Il avait confiance dans la parole que les Américains lui
avaient donnée de lui remettre son territoire à l'expiration du traité (en
1926). Il croyait que les Américains étaient venus chez lui avec le
dessein élevé et désintéressé de l'aider, politiquement et que beaucoup
des Américains que le Gouvernement a envoyés en Haïti considèrent
avec défaveur et mépris la culture des Haïtiens. Peut-être cette attitude
vient-elle [64] du fait qu'en matière d'éducation et de raffinement des
manières, aussi bien que par la façon de se présenter, la société
haïtienne est infiniment supérieure à tout ce que les Américains de sa
calibre peuvent exhiber ». 24

23 The correspondents of the Associated Press and the United Press in Haiti are
officers of the marines, answerable to their superior officers (and therefore to
Uncle Sam) for any news they transmit. - Silas Bent, Harpers Magazine, Sept,
1928.
24 « In conséquence of the annual reports of Gen. John H. Russell, the American
High Commissioner to Haïti, and a press bureau, the American people have
the notion that Haiti is prospering under the Americoccupation. Nothing
could be further from the truth. I have spent six years in the United States Lé-
gation at Port-au-Prince and have been in a position to study minutely the
trend of affairs in that unhappy republic. When I left there a few days ago
misery prevailed every where. If the purpose of the occupation of Haiti by the
armed forces of the United States was to crush the spirits of a free and sove-
reign people and reduce them to a dependent state that purpose has been bril-
liantly achieved. When I went to Haiti six years ago I found a cheerful, light
hearted people, hopeful of the future. They had confidence in the pledged
word of the Americans to remit to them their native soil at the expiration of
the treaty. They believed that to Americans had come into their midst with the
high and disinterested purpose of helping them to rise to higher levels, politi-
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 34

[65]
Il a fallu demander à la Cour Suprême la résiliation de son enga-
gement ainsi que de celui du contrôleur général Edwards. Cela met fin
à la mission financière nord-américaine en Équateur ».
L'Équateur, État encore indépendant, a pu renvoyer ces experts in-
compétents. En 1918, l'incapable Ruan se trouva en conflit avec M.
Borno, ministre des finances : c'est M. Borno qui fut brisé.
Cette opinion d'un officiel véridique sera probablement considérée
commis méprisable, parce que le capitaine Marshall est un nègre. [66]
Nous sommes ici au cœur même de la question haïtienne. Si les Amé-
ricains ont imposé au peuple d'Haïti une domination à ce point abso-
lue, une tutelle tellement exclusive, c'est qu'ils sont convaincus de sa
parfaite infériorité. Voilà l'explication de leur politique, qui consiste à
retirer à la nation haïtienne toute initiative, tout contrôle de ses af-
faires, de façon que l'on ne puisse lui attribuer aucun progrès réalisé
en Haïti Les « blancs » de l'Alabama, de la Louisiane ou de la Géorgie
qui gouvernent la patrie de Dessalines ont pour les noirs haïtiens les
même mépris qu'ils montrent à l'égard des nègres américains. Bien
que M. Marshall soit un gradué de Harvard et un homme de loi distin-
gué, qu'il ait servi comme capitaine dans l’armée américaine et que,
blessé sur les champs de bataille de France, il ait été décoré de la croix
de guerre française, il n'a jamais, durant les six ans qu'il a vécu en
Haïti, franchi le seuil du Club Américain de Port-au-Prince, tout
comme le président de la République, M. Louis Borno, qui n'a jamais
[67] non plus été admis dans ce cercle exclusivement réservé aux
hommes de peau blanche. 25

cally and economically. To day that confidence has gone and in its place hâve
come bitter disappoinimenî and despair. If seems that many Americans the
Government has sent down to Haiti look with disfavor and contempt upon the
cultural side of the Haitians. Perhaps this attitude springs from the fact that in
education and refinement of manners, as well as in personal appearance, the
Haitian society is immeasurably superior to anything this brand of Americans
has exhibited here ».
25 « ... If you suffer embarrassment later, it will not be with us but with you Hai-
tian friends, for although you may be invited to their clubs and entertained de-
lightfully if they like you personnaly, you cannot reciprocate by inviting them
to our club - not even the president of the Republic. Amusing isn't it ? » Pa-
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 35

*
* *
En mars 1927, M. Rayford Logan publia dans The Nation, à la
suite d'une enquête personnelle faite en Haïti, un article documenté où
il démolissait les prétendus « achievements » accomplis par l'Occupa-
tion américaine et montrait, avec esprit, la fragilité et le coût onéreux
des « grands » travaux : routes et ponts, dont elle se vantait. Le direc-
teur de la revue communiqua les notes de M. Logan au général [68]
Russel, et celui-ci répondit dédaigneusement qu'elles étaient... d'un
enfant. On fut étonné d'un tel jugement appliqué à un professeur
d'université. Mais ce professeur est un homme de couleur ; donc, aux
yeux du Haut Commissaire, il ne peut avoir qu'une intelligence pué-
rile. Dans l'un de ses rapports au Département d'État, M. Russell a dit
que le peuple haïtien a la mentalité d'un enfant de sept ans. Ne croyez
pas que ce soit une simple boutade : c'est là, chez ce blanc américain,
une conviction qui repose, non seulement sur le préjugé séculaire de la
supériorité de la race caucasique, mais sur des études soi-disant scien-
tifiques, autour desquelles on a fait grand bruit ces dernières années.
On sait en effet qu'à la veille d'envoyer une armée combattre en Eu-
rope, les Américains pensèrent à utiliser, pour la sélection des offi-
ciers et sous-officiers, la méthode des tests employée depuis quelque
temps dans certains établissements comme moyen de diagnostiquer
les aptitudes chez les écoliers. La maturité mentale étant fixée par les
psychologues entre 14 et 15 ans, l'examen [69] auquel furent soumises
1.725.000 recrues permit de fixer : à 13 ans 77 l'âge mental moyen des
recrues natives américaines ; à 12 ans 05 celui des recrues de races
blanches venues de l'étranger ; à 10 ans 4 celui des recrues nègres
américaines. 26 Par conséquent, le général Russell nous met encore au-
dessous des nègres américains en fixant militairement à 7 ans l'âge
mental moyen des Haïtiens. Le Haut Commissaire américain, qui croit
certainement à cette standardisation des esprits comme à celle des
pièces d'une machine, nous traite logiquement comme un peuple infé-
rieur non seulement en intelligence mais aussi en moralité. Aussi ne
conçoit-il pas qu'un Haïtien puisse aimer sa patrie comme un Améri-
cain aime sans doute les États-Unis ; puisse souffrir de l'occupation de

roles de M. Christian Gross, chargé d'affaires américain, à M. Seabrook The


Magic Island, p. 129.
26 Ioakum and Yerkes : Army mental Tests, N. Y, 1920.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 36

son pays comme un Américain souffrirait de la conquête du sien [70]


par une armée étrangère ; puisse légitimement protester contre la dic-
tature exercée sur Haïti par un général yanqui comme le ferait tout
Américain si un maréchal japonais, par la force des armes, régnait à
Washington. Les Haïtiens sont des nègres : ils ne peuvent éprouver
des sentiments si nobles, réservés aux hommes de la race blanche.
Ceux qui disent aimer leur patrie, prétendent souffrir de ses malheurs
et élèvent leurs protestations contre la tyrannie de l'étranger mentent;
ce sont des out qui veulent devenir des in, des êtres méprisables en
quête de places, dont la voix doit être étouffée entre les quatre murs
d'une prison.
*
* *
Ce mépris me parait trouver sa plus complète expression dans le
refus d'accorder aux Haïtiens le droit de contrôler l'emploi qui est fait
de leur argent - c'est-à-dire du fruit de leur travail. Les fonctionnaires
américains taxent le peuple, perçoivent le produit des impôts qu'ils ont
ainsi établis et le dépensent sans en rendre compte à personne. Ils
exercent [71] une surveillance sévère et chicanière sur l'administration
haïtienne, lui mesurant comme au compte-gouttes les crédits. Mais ils
se dérobent eux-mêmes - comme le constatait en 1918 le ministre des
finances M. Louis Borno 27 - à tout contrôle du gouvernement d'Haïti.
Ils nous demandent de croire, les yeux fermés, en leur moralité
d'hommes de race supérieure. Ce que nous connaissons de l'histoire
politique et administrative des États-Unis nous empêche de faire cet
acte de foi. Nous ne doutons pas de la probité de tel ou tel fonction-
naire américain, mais nous savons que l'homme est faillible et qu'il est
d'autant plus enclin à mal faire qu'il se sent sûr de l'impunité
Le haut commissaire américain, le receveur américain des douanes,
le directeur américain des contributions, le chef américain de la Gen-
darmerie, le chef américain du Service d'Hygiène, le chef américain
des Travaux Publics, le directeur américain du service [72] Technique
d'Agriculture, qui, à eux seuls, manipulent 83,43% de notre budget,
font-ils le meilleur usage possible des millions de dollars dont ils ont
la libre et entière disposition ? Je n'en sais rien. Personne n'en sait

27 V. H. H. tome II page 82.


L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 37

rien. 28 Sont-ils des hommes d'une conscience et d'une honnêteté à


toute épreuve ? Je le suppose. Mais je n'affirme rien. Personne en
Haïti ne peut rien affirmer, car personne en Haïti ne les connaît. On
nous demande d'avoir confiance dans le Gouvernement américain [73]
qui les a choisis. Mais qu'est-ce que le gouvernement américain ?
N'était-ce pas hier M. Fall, secrétaire de l'intérieur, M. Denby, secré-
taire de la marine - en cette qualité le véritable souverain d'Haïti - tous
les deux compromis dans le scandale du Tea Pot Dôme ? Ce Joseph
Cassidy qui a été enfermé l'année dernière à Sing-Sing pour avoir tra-
fiqué de sa fonction de président de Queens Borough ou ce juge Wol-
lard accusé de corruption par le représentant De la Guardia aurait pu,
sans miracle, être nommé à un poste en Haïti. Si, au lieu de se faire
élire gouverneur de la Louisiane, M. Huey Long avait manifesté le
désir d'être envoyé dans la république noire, ce puissant personnage
aurait sûrement reçu satisfaction. Peut-être a-t-il estimé que la place
de haut commissaire était au-dessous de son mérite ; en quoi il a eu
tort. En Haïti, il aurait été le « kaiser of State » qu'il rêvait d'être ; il
n'aurait eu à rendre compte à personne de ses actes ; il aurait écrit dans
ses rapports à Washington ce qu'il aurait voulu ; le sort de trois mil-
lions d'hommes eut entièrement [74] dépendu de sa souveraine autori-
té. Mais voilà : il n'a pas pensé à venir en Haïti, où il aurait été maître
des destinées de tout un peuple. Il a préféré être gouverneur de la
Louisiane, où il y a... des chambres législatives, et mal lui en ont pris.
Les journaux de fin Mars 1929 nous ont en effet annoncé que la
Chambre des représentants de l'État louisianais a décidé que M. Long
serait jugé par le Sénat. Et savez-vous de quoi est inculpé cet Améri-
cain de race supérieure ? D'incompétence, corruption, népotisme, op-
pression, mauvaise administration, ivrognerie. Il est également accusé
d'avoir essayé de soudoyer des bandits pour assassiner un membre de
la Chambre des représentants. Si cet Américain réputé incompétent,
corrompu, mauvais administrateur, ivrogne et assassin avait été nom-

28 Pour avoir voulu contrôler les comptes des Services américains d'Haïti, le
docteur Millspaugh, conseiller financier américain, fut mis dans la nécessité
de donner sa démission par le Département d'État lui-même, sur la plainte du
haut commissaire américain... Les journaux des États-Unis rapportent que le
Secrétaire d'État Kellogg refusa de recevoir M. Millspaugh, en disant qu'il
était suffisamment renseigné sur la situation en Haïti et qu'il n 'avait rien à
apprendre de ce fonctionnaire démissionné... Le Département d'État ferme ses
portes à la vérité.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 38

mé à une importante fonction en Haïti, il aurait pu, sans aucun con-


trôle, manipuler des millions de dollars du peuple haïtien et il aurait
sûrement trouvé quelque « native official » pour vanter son moral éle-
vé.
[75]
Je pourrais citer beaucoup d'autres cas. Il n'y a pas de semaine qui
ne nous apporte quelque scandale dans lequel figurent des gouver-
neurs d'État, des attorneys, des aldermen, des « représentatives »., des
sénateurs, des juges. Ce n'est un secret pour personne que les États-
Unis sont l'un des plus vastes champs de corruption politique et admi-
nistrative qu'il y ait dans le monde. Ce n'est pas moi qui le dis : c'est
M. Herbert Hoover.
Dans son discours d'acceptation de candidature, prononcé le 11
Août 1928 à Palo Alto, M. Hoover disait en effet : « dans ces der-
nières années il y eu des faits de corruption, auxquels ont participé
individuellement des fonctionnaires et des membres des deux partis,
dans les affaires nationales, d'État et municipales. Trop souvent cette
corruption a été vue avec indifférence par la majorité de notre peuple.
Il ne semblerait pas nécessaire de déclarer que la condition essentielle
requise d'un gouvernement est qu'il inspire confiance non seulement
dans son habileté mais dans son [76] intégrité. La malhonnêteté dans
le gouvernement - national, d'État ou municipal - est un double mal.
C'est une trahison à l'État. C'est la destruction du « self-government ».
Le Gouvernement aux États-Unis ne repose pas seulement sur le con-
sentement des gouvernés mais aussi sur la conscience de la nation. Le
gouvernement devient faible dès le moment où son intégrité est mise
en doute ». 29

29 « In the past years there has been corruption participated in by individual


officials and members of parties in national, State and municipal affairs. Too
often this corruption has been viewed with indifférence by a great number of
our people. It would seem unnecessary to state the elemental requirement that
government must inspire confidence not only in its ability but in is integrity.
Dishonesty in government, whether national, State or municipal is a double
wrong. It is treason to the State. It is destructive of self-government. Govern-
ment in the United States rests not only upon the governed but upon the cons-
cience of the nation. Government weakens the moment that integrity is even
doubted ».
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 39

Quand le Président des États-Unis saura quel gouvernement les


Américains ont apporté [77] à Haïti, - gouvernement qui ne repose ni
sur le consentement des gouvernés ni sur la conscience de la nation, -
pourra-t-il supporter, pour l'honneur des États-Unis, qu'un pareil scan-
dale continue ? M. Hoover s'enorgueillit d'être un descendant des
Quakers. Se rappellera-t-il le noble exemple donné par l'un de ses an-
cêtres, William Penn ? Aux délégués des tribus indiennes venant le
remercier pour ses bienfaits, le fondateur de Philadelphie, la « ville
d'amour » répondit : « vous pouvez être assurés de notre bonne volon-
té ; vous pourrez lire en nos cœurs, en tout temps, comme un livre ou-
vert, car il nous répugnerait de faire usage, vis-à-vis de vous, d'un
avantage injustifiable ». Et les Indiens, émus, s'écrièrent : « nous ché-
rirons et protégerons William Penn et les siens aussi longtemps que le
soleil et la lune nous éclaireront ».Ce ne sont pas des hommes pareils
à ces Quakers de la Pennsylvanie que les États-Unis ont envoyés à
Haïti : rudes, sans cœur, sans intelligence, inspirés - comme l'écrivait
en 1918 M. Louis Borno - par des sentiments personnels où les [78]
intérêts des deux pays n'étaient pas considérés, ces hommes ont fait,
vis-à-vis d'Haïti, un usage injustifiable de l'avantage que leur donne la
force des armes ; ils ont gagné, non l'affection du peuple haïtien, mais
sa haine profonde. Et c'est d'un seul élan que les Haïtiens crient :
« nous haïrons les Américains aussi longtemps que la tyrannie injuste
et vexatoire de l'Occupation militaire des États-Unis continuera de
peser sur nos âmes » 30
« Il ne fait jamais si sombre qu'avant la montée de l'aurore ». L'his-
torien canadien Clapin rappelle ce vieux proverbe après avoir raconté
les douloureuses péripéties de la lutte entreprise par les Américains

30 Comment la nation haïtienne pourrait-elle avoir confiance dans l'intégrité de


l'administration américaine ou du gouvernement haïtien quand elle n'a aucun
moyen de contrôler leurs actes ? Ce doute légitime fait leur faiblesse. Les
Haïtiens pensent, non sans quelque apparence de raison, que si les Améri-
cains ne veulent ni rétablir l'institution de contrôle prévue par la Constitution
de 1918 ni restaurer les Chambres législatives, c’est qu’ils ont beaucoup de
choses à cacher.
I remember even now with a shoulder the wild statement of a young well-
to-do sugar-cane power who declared that his method of setting the Occupa-
tion was inoculation with yellow-fever germs. Was he drunk or crazy ? I do
not know, but I do know that he typifies the latent, dormant, seething,
thoughpo- [Le texte de la note de bas de page se termine ici, incomplet. JMT.]
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 40

pour leur indépendance. Les années 1779 et 1780 leur [79] avaient été
particulièrement funestes. Tout paraissait perdu après la prise de Sa-
vannah, de Charleston, et surtout après la sanglante bataille de Cam-
den où les troupes de Lord Cornwallis et du général Gates écrasèrent
la petite armée américaine qui leur avait été opposée. Plus encore que
ces défaites, l'épreuve qui parut la plus dure aux Indépendants fut la
trahison de l'un des leurs, Benedict Arnolu. Cet homme, qui s'était
couvert de gloire à la bataille de Saratoga et dans d'autres rencontres
avec les Anglais, avait été réprimandé par le Congrès pour avoir fait
un emploi injustifié des fonds publics. Il voulut bassement se venger
de cette offense en offrant au généralissime, sir Henry Clinton, de [80]
lui rendre la forteresse de West-Point et de lui ouvrir l'Hudson, c'est-à-
dire le cœur de la défense américaine. Le complot fut heureusement
découvert, grâce à la capture du major anglais Andrews, qui servait
d'intermédiaire, et que les Américains pendirent haut et court.
Comme si l'acte de trahison de Benedict Arnold eût sonné le glas
de la puissance anglaise et dissipé les ombres de la nuit, une aurore
éclatante monta dans le ciel, où s'inscrivirent bientôt les noms glo-
rieux de King's Mountains, de Cowpens, de Eutaw-Springs et de
Yorktown ...
La cause d'Haïti a connu bien des revers. Jamais elle n'a paru plus
sombre qu'en ces jours-ci, où, après avoir livré à l'étranger toutes les
forteresses de la nationalité haïtienne : finances, police, hygiène, tra-
vaux publics, agriculture, on est en train de lui abandonner le suprême
boulevard de la défense, - l’école, - où se forme l'âme nationale, et que
les peuples soucieux de dignité et [81] d'indépendance préservent ja-
lousement de tout contact nuisible. 31

31 Dans Occupied Haïti on lit, page 136. « The Treaty with Haiti puts most of the
functions of the government of the Republic under the control of the Occupa-
tion, but the United States, as Americans in Haiti said to us with no sense of
any irony in their words, « forgot justice and education ». It is a common opi-
nion among members of the Occupation that this was a mistake, and that con-
trol of the armed forces, of all receipts and ail expenditures, of legislation, of
the public services of agriculture, health, labor and public works ought to be
rounded out with control of the judiciary and the schools ».
Le contrôle de la justice haïtienne par l’Occupation militaire américaine a
été obtenu par les amendements constitutionnels de 1928. Peu à peu, l'instruc-
tion publique passe aux mains des Américains ; peu à peu, le directeur du
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 41

[83]
Cet « abandon » - la plus dure des épreuves pour le patriotisme
haïtien - marque-t-il, comme la tentative criminelle de Benedict Ar-
nold, la « montée de l'aurore » ? Et faut-il voir pour Haïti, dans la
présence à la Maison Blanche d'un descendant des Quakers de Wil-
liam Penn, le signe annonciateur de l'aube nouvelle de l'indépendance
haïtienne ?
*
* *
Pendant la dernière campagne présidentielle aux États-Unis, les
Haïtiens avaient, en très grande majorité, manifesté leurs vives sym-
pathies pour M. Alfred Smith. Sans doute, on admirait l'homme, sa
générosité, sa bonhommie, son libéralisme ; mais on désirait surtout
son succès parce qu'il avait déclaré sa ferme intention de renoncer à la
politique impérialiste dont Haïti est, dans toute l'Amérique, la plus
douloureuse victime. J'avoue que je ne partageais pas cet enthou-
siasme. Tout en appréciant les belles qualités du candidat démocrate,

Service Technique d’Agriculture devient ce technical adviser en éducation


que le gouvernement avait patriotiquement repoussée en 1921. Il a en mains
déjà l’enseignement professionnel et l’enseignement primaire rural ; il s'em-
pare en ce moment même de renseignement primaire urbain. J'ai signalé, à la
page 304, la menace que comportait un discours du ministre de l'instruction
publique annonçant que des écoles [82] primaires-types allaient être créées
avec le concours du Service Technique. De son côté, le Service Technique a
publié, dans le bulletin de Février 1929 du Conseiller financier, une note di-
sant que dix écoles industrielles, pour lesquelles a été voté un crédit extraor-
dinaire de 3 millions de gourdes, seront créées à Port-au-Prince en vue de
remplacer 39 écoles primaires de la capitale. Et cela continuera dans toute la
République. Tout le monde sait qu'aucun fonctionnaire haïtien n’exerce la
moindre autorité ni la moindre surveillance sur les écoles dirigées par le Ser-
vice Technique américain ! L'éducation des petits Haïtiens remise aux mains
des conquérants étrangers : y a-t-il un danger national plus grand que celui-
là ?... M Lucien Romier, étudiant dans l'Homme Nouveau (Hachette) les sen-
timents de nation et de race, signale « la tendance générale à l'initiative, au
contrôle et à l'intervention étatistes en matière scolaire, - tendance qui ne
peut aboutir qu'à former dans chaque peuple un pli d'esprit distinct de celui
de l'étranger ». Il constate particulièrement que les États-Unis « impriment
leur marque sur l'enseignement ; aussi voit-on croître une sorte de nationa-
lisme américain même parmi les immigrés de fraîche date ». On veut donc
créer un « nationalisme yankee » parmi les jeunes Haïtiens!...
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 42

je n'oubliais pas que l'occupation d'Haïti est l'œuvre de son [84] parti ;
que la constitution de 1918, « enfoncée dans la gorge du peuple
haïtien à la pointe d'une baïonnette » par son ami Franklin Roosevelt
et que le Sud anti-nègre constituait son armée de choc contre M. Hoo-
ver. À celui-ci allait ma confiance. Pourquoi ? Je vais le dire.
J'avais eu l'honneur, en Mai 1927, de parler devant M. Hoover à la
eme
3 Conférence Commerciale Pan-Américaine, à Washington. J'avais
osé, dans mon discours, esquisser un programme de coopération éco-
nomique et commerciale entre les États-Unis et l'Amérique Latine, à
réaliser dans la pleine autonomie et la complète souveraineté de nos
21 républiques, - condition indispensable pour créer l'amitié et la
bonne entente entre nos peuples. J'avais montré que les États-Unis ont
besoin de l'Amérique Latine comme débouchés de leur surproduction
industrielle, autant que l'Amérique Latine a besoin des États-Unis
pour le développement de ses ressources naturelles et l'accroissement
de son pouvoir d'achat. Et j'avais eu le courage de [85] dire que la
confiance manque des deux côtés : lere les prêteurs nord-américains
craignent de placer leurs capitaux dans des entreprises malsaines ou
ne visant pas à une augmentation réelle de richesses ; 2eme les em-
prunteurs de nos pays latino-américains voient, derrière chaque capi-
taliste yanqui, défiler les régiments de l'infanterie de marine ou se pro-
filer les silhouettes des super-dreadnoughts de la flotte des États-
Unis. 32

32 We cannot do without the United State. But, on the other and, the United
States also has need of us. Its industrial productions are increasing prodi-
giously from day to day and demand each day a more extensive market. But
extension of market does not signify territorial extension. The richer our po-
pulations are, the greater will be their capacity to buy, and the grater will be
their consumption of North [86] American goods. Consequently, the United
States is interested in the highest degree in the increase of the production of
our countries and in the possibility of our goods being placed in the most fa-
vorable conditions abroad ; it is in this fashion that we shall constitute for our
powerful neighbor a strong body of customers with a considerable capacity of
absorption. What is necessary, then, for our countries to do in order to bring
to the highest point their power of buying and absorption ? Let them fïnd the
necessary capital to improve their marvelous agricultural, industrial, and mi-
neral resources. What country can best put this capital at their disposai ? The
United States... Crédit -in the etymological sense of the word -is synonymous
with confidence : confidence on the part of the lender that his money will be
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 43

Quand, immédiatement après moi, le Secrétaire du commerce prit


la parole, je fus ravi de trouver dans ses déclarations une réponse sa-
tisfaisante aux appréhensions que je venais d'exprimer et qui sont
celles de toute [87] l’Amérique Latine. M. Hoover répudia la « poli-
tique d'aventure » et fort sagement nous mit en garde contre nous-
mêmes. Il alla jusqu'à dire : « aucun État ne devrait prêter ou per-
mettre à ses ressortissants de prêter de l’argent à des pays étrangers à
moins que ce ne soit pour des fins nettement économiques et commer-
ciales, c'est-à-dire productives... Si on refusait de prêter de l’argent
pour équilibrer des budgets, pour des armements ou des buts de
guerre, ou même pour cette sorte de travaux publics qui ne sont ni di-
rectement ni indirectement productifs, il en résulterait un grand bien
pour toutes les nations du monde... Les dangers qui menacent
l’indépendance d'une nation ou d'un individu dans les tentatives du
prêteur pour obtenir paiement de sa créance non remboursée seraient
écartés ; il y aurait un accroissement du « standard of living » et plus
de confort et de prospérité pour l'emprunteur ».
*
* *
[88]
Cette déclaration fut considérée comme une critique directe des
« emprunts politiques » encouragés par le gouvernement américain
lui-même et qui servent ordinairement de prétexte aux interventions
armées. Aussi, une note officielle du Département d'État fît-elle con-
naître que l'opinion de M. Hoover -en ce qui concernait particulière-
ment l'Amérique Latine- n'était pas conforme au point de vue de M.
Kellogg.
Cet incident, en apparence négligeable, était significatif. Il mar-
quait les deux attitudes du gouvernement des États-Unis dans ses rela-

advantageously employed, and that he will be reimbursed ; confidence on the


part of the borrower that the lender harbors no mental reservation to fores-
tall, no idea of conquest, no thought contrary to his most essential interests. It
is this confidence that we must establish on the solid basis of international
justice and equality of the States to the end that the political and economic re-
lations between the twenty-one sovereign republics of America may be cordial
and advantageous for them all. – Third Pan American Commercial Confé-
rence, 1927, Proceedings, p. 11, 63, 173. - Washington.
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 44

tions avec l'Amérique Latine : celle des politiciens, chercheurs d'aven-


tures et d'or ; celle des hommes d'affaires, commerçants et industriels.
Ces derniers s'appuyaient sur M. Hoover, qu'ils considéraient
comme leur leader dans le gouvernement. L'un d'eux me parla ainsi :
« croyez-moi. Les vrais hommes d'affaires ne sont point et ne peuvent
être [89] partisans de l'impérialisme militaire. Nous sommes à la re-
cherche de bons clients, et nous les voulons prospères et riches. Car
plus ils seront riches, et plus ils pourront acheter nos produits, meil-
leures et plus nombreuses seront les affaires que nous contracterons
avec eux. Les « marines » que nous envoyons en Haïti sont incapables
de faire la prospérité des Haïtiens ; ils ne peuvent que vous ruiner ;
quel intérêt avons-nous à les garder chez vous ? Nous sommes parti-
sans, pour vos petits pays, d'un nationalisme très agissant, visant au
développement de toutes vos forces vives - économiques et morales.
Cela vous étonne ? C'est l'opinion exactement formulée dans cette dé-
claration de notre célèbre professeur Kemmerer au gouvernement de
l'Équateur : « un pays ne doit attendre son salut économique que de
ses propres efforts : la première condition pour cela est un fort patri-
moine national, résolu et capable de travailler et de faire de grands
sacrifices pour le bien-être général ». C'est aussi l'opinion de M. Hoo-
ver ».
[90]
Est-ce vrai ? Je le crois. Tous les délégués latino-américains que je
rencontrai à Washington en 1927 le croyaient également, car parmi
eux le Secrétaire du commerce Hoover jouissait d'une grande popula-
rité. Tous le considéraient comme l'homme d'État le plus remarquable
des États-Unis par son intelligence, par sa merveilleuse activité et aus-
si par sa sensibilité - fleur délicate qu'on trouve si rarement dans le sol
rocailleux du Pays du Dollar. Et quand je revins en Haïti, je racontai
au public, dans le Temps de Port-au-Prince, puis dans la Revue de
l’Amérique Latine de Paris, ce que j'avais vu et entendu à Washington,
- exprimant ma confiance en M. Hoover à un moment où je ne pou-
vais soupçonner qu'il deviendrait président des États-Unis.
Dès son élection et avant qu'il eut pris possession de son poste, M.
Herber Hoover a tenu à faire un voyage en Amérique Latine. Pour-
quoi ? Un journaliste américain, M. Richard Collingham, l'explique
dans le Temps [91] de Paris du 12 Avril 1929 : « par son voyage à tra-
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 45

vers l'Amérique Latine, M. Hoover a prouvé quel prix il attache au


resserrement des relations entre notre République et ses sœurs du
centre et du Sud du continent et le désir d'y voir se stabiliser l'ordre, la
paix et la prospérité, que seul le respect des constitutions établies,
modifiables par les voies du pouvoir électif des populations et non par
des luttes à main armée, peut maintenir pour le bien de tous ».
Je doute qu'au cours d'un voyage - si rapide et d'ailleurs écourté -
M. Hoover ait vu tout ce qu'il devait voir et entendu toutes les voix
qui eussent pu lui exprimer les désirs sincères des peuples latino-
américains. Si l'une de ces voix indépendantes est arrivée jusqu'à ses
oreilles, elle a dû lui répéter ce que M. Edward E. Curtis disait dans
The Nation du 25 Août 1926 au sujet de la commémoration du cente-
naire de Bolivar à Panama, en Juin 1926 : « il y avait au fond un évi-
dent courant de méfiance, pour ne pas dire d'inimitié, à l'égard [92]
des États-Unis à cause de leur intervention en Haïti... Le Congrès
montra que le principal empêchement à l'établissement de relations
sincèrement amicales entre les États-Unis et leurs voisins du Sud, c'est
la politique nord-américaine dans la mer des Caraïbes. Le Congrès
adopta une résolution, déclarant que toute violation de la loi interna-
tionale commise au préjudice d'une république américaine constitue-
rait une offense contre toutes les autres et provoquerait une commune
et uniforme réaction ». 33 [93] Tant que durera l'occupation militaire et
civile d'Haïti, il n'y aura pas de rapprochement sincère et loyal entre la

33 M. Hoover a entendu quelques unes de ces voix indépendantes. Le Président


de l’Équateur lui a dit : « ...pour que la solidarité internationale soit efficace
et vraie, pour que son ancien ait la vitalité créatrice, il faut qu'elle soit fondée
sur le respect scrupuleux des droits de tous les États, sur la reconnaissance
expresse de l'absolue égalité juridique dans tous les États, sur la proclama-
tion effective de l'empire sans restriction de la justice et du Droit ». Et le Pré-
sident élu des États-Unis avait répondu : « la démocratie est plus qu'une
forme d'organisation politique, mais bien une foi humaine. La vraie démocra-
tie n’est pas et ne peut être impérialiste… ». À une demande très nette de M.
Irigoyen concernant la politique d’intervention des États-Unis, M. Hoover au-
rait répondu au président de l’Argentine… « Nous sommes intervenus dans
certains pays non pour protéger des intérêts économiques, mais pour défendre
la vie de nos concitoyens…La politique interventionniste est importante aux
États-Unis…Cette politique a cessé et jamais plus, dans l’avenir, le gouver-
nement américain n’interviendra dans l’existence intérieure des autres pays
par respect pour leur souveraineté et en reconnaissance de leur droit entier à
conduire leurs propres destins ».
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 46

grande République du Nord et ses sœurs du Centre, des Antilles et du


Sud : comme l'insecte qui attaque le cotonnier, l'empêchant de se dé-
velopper et de fleurir, la méfiance qu'a provoquée dans toute l'Amé-
rique Latine « Le coup de force d'Haïti » empoisonnera toutes les rela-
tions interaméricaines.
[94]
Il dépend de M. Hoover de détruire cette méfiance en supprimant
la cause.
Chaque année, l'honorable sénateur de l'Utah, M. King, élève au
Congrès sa voix généreuse pour dénoncer au peuple des États-Unis le
scandale sans nom qui se développe en Haïti sous la protection des
baïonnettes américains et à l'abri du drapeau étoilé. Aucun échec ne le
décourage. Avec une constance et un courage qui lui ont valu la re-
connaissante admiration du peuple haïtien, il montre comment ni
l'ordre véritable ni de réelle prospérité ne peuvent « se stabiliser » en
Haïti gouvernée par les Américains, puisque la liberté en est chassée,
que la constitution n'y est point respectée et qu'elle est modifiée à
chaque instant, non par la voie normale du pouvoir électif des popula-
tions, mais par la force armée des États-Unis mise au service de la dic-
tature d'une minorité égoïste.
M. Hoover, qui a fait du respect de la constitution et du libre exer-
cice du pouvoir [95] électif des populations la condition essentielle de
la paix et de la prospérité dans les démocraties américaines, va-t-il
rester sourd aux protestations généreuses du Sénateur King et à toutes
les voix qui lui montrent Haïti exploitée comme une « ferme » au bé-
néfice de quelques personnes, - ainsi que le disait de Cuba en 1912 le
secrétaire d'État Knox ? M. Hoover fera cesser ce scandale, parce
qu'il est un honnête homme ; c'est là toute la raison de ma confiance
en lui.
*
* *
M. Paul Valéry a écrit : « par malheur pour le gendre humain, il est
dans la nature des choses que les rapports entre les peuples commen-
cent toujours par le contact des individus les moins faits pour recher-
cher les racines communes et découvrir avant toute chose la corres-
pondance des sensibilités. Les peuples se touchent d'abord par leurs
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 47

hommes les plus durs, les plus avides ; ou bien par les plus déterminés
à imposer leurs doctrines et à donner sans recevoir - ce qui les dis-
tingue des [96] premiers. Les uns et les autres n'ont point l'égalité des
échanges pour objet, et leur rôle ne consiste pas le moins du monde à
respecter le repos, la liberté, les croyances ou les biens d'autrui ».
Par malheur pour Haïti, ce sont ces hommes durs et avides que les
États-Unis nous ont envoyé. Dénués de cœur et d'intelligence, ils n'ont
pas senti ni compris quelles profondes blessures faisaient à nos sensi-
bilités de nation et de race leur rudesse et leur avidité. Charles Lamb
disait : « connaître, c'est aimer ». Ils n'ont pas cherché à nous con-
naître, puisque nous sommes des nègres et qu'ils nous méprisent.
M. Hoover n'est pas de ces hommes durs et avides. Il a parcouru le
monde. Il a vécu parmi des populations diverses. Il les a connues et
par conséquent aimées. Partout où il a travaillé, il a su tirer de ses
auxiliaires le maximum de rendement. Et il les a rendus prospères. Il a
compris l'admirable appel de Rabindranath Tagore : « je vous en sup-
plie, ne [97] nous envoyez pas seulement des formules administratives
et des machines : envoyez-nous des âmes ».
Haïti aussi veut être prospère ; mais elle n'accepterait pas la ri-
chesse dans le déshonneur. Elle connaît la valeur de cette civilisation
matérielle que la science moderne a édifiée pour le confort et le bien-
être des peuples ; mais elle sait aussi que toutes ces inventions mer-
veilleuses de l'intelligence humaine, tous ces perfectionnements de
l'outillage social, qui font la vie plus agréable aux hommes et accrois-
sent la puissance des nations, conduiraient aux « plus redoutables an-
tagonismes et aux pires catastrophes s'il ne s'accomplissait pas égale-
ment dans l'humanité un progrès spirituel correspondant, un effort
plus grand vers la fraternité et le rapprochement des âmes ».
Le Président des États-Unis pense sur ce point comme le grand
philosophe Bergson. Dans son discours d'Alto-Palo, M. Hoover [98]
disait ces belles paroles : « notre nation n'est pas une agglomération
de chemins de fer, de bateaux, de manufactures, de dynamos ou de
statistiques. C'est une nation de foyers, une nation d'hommes, de
femmes, d'enfants... Le progrès économique n’est pas une fin en lui-
même. Le succès de la démocratie repose entièrement sur la qualité
morale et spirituelle du peuple...Notre gouvernement, pour répondre
aux aspirations de notre nation, doit constamment avoir égard à ces
L’occupation américaine d’Haïti. Ses conséquences morales et économiques. (1929) [2013] 48

valeurs humaines qui donne à la vie la dignité et la noblesse... Un


peuple ou un gouvernement pour qui ces valeurs ne sont pas réelles
parce qu'elles ne sont pas tangible, est en péril ».
Le peuple haïtien est en péril de mort, parce qu'un gouvernement
étranger - servi, hélas ! par des mains haïtiennes - s'efforce de détruire
parmi nous ces valeurs humaines que M. Hoover reconnaît comme
seules capables de donner à la vie, noblesse et dignité.
[99]
Haïti a la volonté de vivre. Elle ne sacrifiera pas, contre une pros-
périté illusoire, ses biens les plus précieux : liberté de l’individu, in-
dépendance de la nation, dignité de la race, - forces morales supé-
rieures à toutes les acquisitions matérielles de l'industrie et du machi-
nisme. Haïti veut bien labourer son champs, mais en « attelant sa char-
rue aux étoiles ».

Dantès BELLEGARDE

Fin du texte