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PROLOGUE-S

Bulletin du livre sur le Maghreb

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Entretien Avec

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@]l\D OOJ@~ @ll\D ~Uù~

A propos
du dernier livre de
Yadh Ben Achour :

N~(lJJ@o avril/juin •
[k?êllB@m @Û' 1993
~@l@Uùf3
25 dh
[j@. ffiTù@lJù@l@ @lU@]~
Driss Mansouri

Manifestations festives
et expressions du
sacré au Maghreb
Abdelllh Hlmmoudl. la Victime el su masques.
Paris. So'uiJ. 1988; HIUID Rachlk. Sa.eri et sacrifiœ
dans II! Haul·Alias marocain, Cas.'thlan(ll. AfrlqU('
OrkIll,I990.

Nous assistons à ulle floraison de travaux allthropologiques sur


le tWaghreb. Mais Dilue peut qu'être surpris par le peu d'écho
que ces travaux reçurent, le JIlutisme dOllt ils furent recouverts,
au /Waghreb même. Ce mutisme déllote de l'embarras que Ile
malique pas de susciter, chez ceux qui Ollt érigé le progrès ell
idôle, toute approche allthropologique. Illlous faut dOlic sou li·
gller que ces trm'aux prellnent le contrepied des orientatiolls qui
avaient antérieurement COUTS dans l'anthropologie maghrébine.
Ils ne relèvent ni d'une volonté d'archaisme ni d'ulle nostalgie
folklorique.

uus assislons aujourd'hui ,HI Manw il 11I1C tI"OUvtll11eS projd~s uans son riluel.

N noraisoll tk IJ'aV;U1.\ il e:lnK'lèn: OIl1thropolo-


gique. Qu'il s'agisse de l'ouvrage de
A. Ha111moudi, 1/1 Vic/iI'l(' 1'/ ,\'1'.1' IllfI.\"(fllf'.\· " de ù:lui
lA. Haml11oudi, op. dl.. p. 9) De 11l~l11e, H. Rachik
':erit que les représentations ri lue Iles ronl panic im':~
gr:lll1c des rappons soCÎau.\. C'esl il lrnvers Cl'S
lI..' H. Ral:hik intitulé Sucré l'I SI/ITi.fïn' dl/ll.\" le rcpréSCl11alionsl.jue les rappol"1s SOd"UX sonl pens':s.
Hml/-!\/la.\· 1/I/1/"{I("(/ill J, IlU t.l'allires, cn l:Ollrs de org:lnis~.~ ou légitimés. '"' Voilil l.'0l11111enl, écrit
publil:alion .l. lOUS cc.~ Iravaux \lllt pl.lllr poinl l:0111- H. Rachik, une pensée qui a pllUr uhjct dcs ph':no-
mun, le rait que leurs auteurs sont directement ou l1Ii.'ncs '"' métasocÎaux » entrctÎcnt dc.~ rappllfls
indirel'temenl redevables dl' !l'ur ronnatinn à étroils avec la structure so{:Ï;llc, .. (1-1. Rachik. 01'.
P. Pascon. et {lue leur:. itin~r:.1ÎR'~ unt (.'roÎs~ ,\ un cit.. p. 1.t5) Il n'y a p:lS. ajllllle-t-il, le rituel d'un
moment ou un autre, celui <k <:e dernier. Nous nit~ ct la ~ociét~ de ranlre.
n'irnns pas cepcndant jllS{IIl'11 parler d· ... ~(."{)k
anthropologique mal'O\.·'lilll.' .. sous Il' 1l:l1rollage pust-
hume de l'. Pascoll. Nous nous int~'rrog~'l"{lIlS plutôt
ici sur 1;1 sigllifil."ation de (.·~'tk' nur..lÏson de tr.I\·'III,\.
Lx puinl de dép:," d'ulle gr.lIlde pani(.' de' ccs tl":l-
\'aux rut une etude mené~' dalls k cadre: de l'INRA. 'ouvragl' de A. Hamrnoudi s'intéresse à
sur l'acti\'ite p,lslllralc Ct k .. 1Il0)'l'll~ d·amélior(.'r Ic
cheplcl en haule 1ll00Ilagn(.'. Sïll1éres!'<i:'r au s,I\'rificl,'
équivalail il ne POlS sc rOI.'alÎscr uiliquemcnt sur la
L l'arn.ithèsc que rorme au Maghreh la fl,te du
sacrifice (l'l/ïll-{'/·J.:éhir) ,Il'CC les nl:lsca-
mdes l.jui lui rom très souvent SUill', On s:lil que
production de vianuc, m,lis;1 sc pencher ;wssi sur les lïmmul,nion d'une vi{'limc cnumnnc le Inng rite du
occasions P<1f excellence Je S:! cOll."Ol11rnation. Cel pêlcrinnge. Cl bicn qu'aucunc oblig,l1ion rcligkuse
inlérêt pour le sacrirke rdevait 'lUs.~i d'une nJlonté stricte' nl' les y astfl'igoc, p:trtout. les cruyarns rcsl~s
de retrouver 11 I"n'lI\'re les m~cllnismes conUllUnau- chez l·U.'I:. imitenl l:cpcndam le geste de ecu)!; qui
laires de group...·. plus nu moins \lol1ubil~s dans le sacrifient dans les lieux s:IÎnls de I"hlam. El dans
quolidien p..1f l'appareillage ét'11i1lue, Ifi.' ~one que une atmosphêre: Je délente Cl d'abond.mcc consécu-
A. Hammoudi peUl ël:l"in..· au début de son étude: tive au s.1crificc. les jeunes gens (raîchement m:lriés
" Pani ;\ la recherche du rapport entre une société ct célibataires, s'adonnent le lendemain à leur Rte à
locale ct ses techniques de production, nous nous eux qu'ils entendent exclusive des classes d';ige
ÉTUDES

supérieur ct inférieur: Ct ils exigent ct obtiennent la norm:11 qui le cache. sc demande Hammoudi '! Son
pilrticip'l1ion des jeunes filles et des femmes lien avec la fécondité ct la guérison, répond-il. le f:lit
mariées. Une mascarade avec théâtre, procession ct que la même troupe l'introduise (ct simultanément
quête occupe le village pendant trois jours d'olt, en a\'ecelle fa barllka) dans le foyerl'indique:lvec suf-
principe, sont exclus les « vieux n. Les scènes de cc fisamment d'insistance. » (A. Hammoudi, op. cil.,
« théâtre dans la cité» comme l'appelle p. 224) Et il ajoute: « L:l violation sacrilège des
A. Hammoudi ressonissent à deux types princi- sanctuaires ct la conquête des femmes sont il l'origi-
paux : une satire des mœurs d'une part et des scènes ne des normes sociales qui sc bâtissent ainsi autour
d'inversion des normes de la vic ordinaire d'autre de leur transgression. »(Id., op. cil.. p. 225).
p:m. Pour Hammoudî. la mascarade pone il son paroxys-
me les conséquences d'une hiérarchie des généra-
tions qui règle l'accès il l'érotisme. il la procrémion
prestigieuse ct au pouvoir (Id.. op. cil., p. 243). Il
souligne que les jeunes partent à la conquête des
femmes ct des maisons. au détriment des « vieux»
Abdellah Hammoudi dans un mouvement tenant il la fois du rile d'initia-
tion ct de la contestation 4.
La Victime Quant à la place f:lite il la femme dans la mascarade,
et ses masques écrit Hammoudi. tout sc passe comme si on voulait
jouer le dépassement d'une contradiction structumle
cIme système patriarcal ct reproduction physique
des lignages. « Infernale la femme, écrit-il. lOut
comme les puissances qu'elle adore. Mais combien
nécessaire. Car sans elle, comment la reproduction
pourrait-elle s'accomplir'! »(ld .. op. cit.. p. 231)
L'homme doit sc résigner à p:lsser par la femllle
pour obtenir ses successeurs. En d'autres termes,
c'est clIc qui fournit les m:1les : ceux-là mêmes qui
doivent reproduire le groupe dans l'intégrité de s~s
valeurs ct de son identité. D'où cette extraordinaire
aporie: le détour par la femme, scandaleux selon les
normes patriarcales Ct cependant impossible à éviter.
D'où aussi une avalanche d'ambiv:llences dans
Seuil l'image qu'on en donne. Hammoudi écrit à cc pro-
pos : « La dualité constmnment menaçante, et peut-
être exempl:lire entre toutes. que représente le rap-
port homme/femme dans celle société patriarcale
domine toutes les autrcs ct. pour ainsi dire. colore
Pour Hammoudi, la mascarade, identique en cela au l'enscmble. n (Id" op. cit.. p. 248)
sacrifice. projette un discours fondateur. Mais alors On aUnl reconnu au passage dans BilmU/III, une figu-
que le sacrifice donne à l'impureté ct au sacrilège re ambiguë - très fréquente dans nombre de cul-
uneexprcssion honteuse ct cric très haut la pureté, iiI tures - du héros fondateur, vénérable ct pourtant
mascarade insiste sur la dualité du concrel au moyen burles<lue, contrildictoire ct éloigné des hOlllmes par
de termes ct de relations (WlmwlIl. juifs, esclaves. scs actions, si souvent féroces, sanglantes ct inclas·
femmes, ouvriers. k/wlI/l1ws) qui dans le quotidien sablcs. Dans la mascarade, l'autre sc présente sous
même témoignent de l'altérité ct de la contrlldiction la figurc monstrucuse de Bi/II/(//III ct prend succe.~si- ,
sociale. Ils démentissent ainsi cene rigueur du pur vement vis:lge d'csclave, Je juif ct de femme. A
que le sacrifice tente d'imposer Cl dévoilent au l'ordre humain, Bifmmlll est ce qu'csclave Cl juif
grand jour la rigueur du réel. C'est à la recherche sont 11 la communauté : l'autre. Il cstaltérÎlé. Mais il
d'un second fondement de la civilisation ct de ses est altérité radicale, :Ilors '1u'eux représentent des
rôles (par rappon à ceux fournis pour le sacrifice) cases spécifiques dans la classification universelle
que procède le théâtre des masques. Le principe de des hommes. Cet être hybride posé en tant que limi,
ceHe fondation - surgi à la vic sous les traits de te extérieure, se déroule alors à panir de lui le conti-
l1ilmmf/l - est ambigu mais indispensable. ag~nt de nuum aboutiSS:lnt aux hommes par excellence: la
désordre. mais nécessaire à la reproduction de communauté villageoise. Les classes qui viennent
l'ordre humain. Ainsi par exemple, le viol de la d'apparaître forment donc un continuum reliant et
porte du foyer par la troupe de l'homme aux peaux séparant juif. esclave il Bi/lI/tIIf/l commc limite d'une
équivaut :IU « viol" de la femme, maîtresse de part. ct li Dieu comme autre limite d'autre part.
l'espace intérieur, pilr cc monstre. La complaisance Mais cette série établit te même typc de rapport
de la femme vis-il-vis de ces hôtes singuliers, et la entre jeunes ct aduhes, car la mascarade est le fait en
nécessité même de cette renContre avec ces repré- principe exclusif des jeunes hommes mariés ct céli-
scntants du monde chtonien la place comme dans le biltaires. Les jeunes, principaux acteurs du drame,
sacrifice, du côté du danger ct des puissances mena- seraient par r:lppon aux chefs de foyer les juifs par
çantes. mais aussi du côté de la transgression mani- rapport uux musulmans, ou comme les esclaves par
festée par une « copulation» hors des règles rapport aux hommes libres, ou les monstres par rap-
admises du commerce sexuel. « Prostitution» incon- port 11 toutes ces catégories, compte tcnu de leur
tournable, nécessaire, consubstantielle de l"ordre indéfinition p:lr rappon au statut de chef de foyer.
ÉTUDES

Comme la veille au sacrifice. louS se plient il une auteurs choisissent un évolutionnisme posant le
règle trouvant sajuslificution dans le fait qu'clle se sacrifice chrétien au poill1 d'arrivée d'une trajectoire
trouve instituée par un être située à la limite et au- que jalonneraient toutes les autres formes de pra-
delà de ['ordre humain. Mais au niveau de la masca- tiques et croyances. La religion des berbères eût pu
rade. il y a une double inversion de la règle. puisque naturellement évoluer vers celle ultime conception
dehors les hommes agissent comme des femmes, du sacrifice, n'eût été J'obsladeque lui posa l'Islam.
alors que dcd:ms - dans la maison - les femmes Ce point de vue qui se trouve en panie explicitement
agissent comme des hommes. recevant Billllfll/ll formulé par Doutlé, on le devine qui travaille en
accompagné d'hommes aux organes sexuels hyper- profondeur l'œuvre de Laoust. L'enjeu étant pour
trophiés. Douué et d'autres à sa suite. la découverte d'une
L'exégèse locale. c'est-à-dire cc que les acteurs pen- religion proche des anciennes religions méditerra-
sent qu'ils sont en train de faire. Clic sens qu'aurait néennes d'où serait issu le sacrifice chrétien, toute
pour eux leur propre action. est assez sobre signification musulmane historique ou encore vivan-
puisqu'elle se résume souvent à une dénonciation. te. tOUle fonction liée à la vie actuelle des sociétés
Par ailleurs. les œuvres historiques arabes. sauf nord-africaines se trouvent fatalement occultées.« Il
erreur, ne soufncnl mol des fêtes célébrées en marge en résulte, écrit Hammoudi. que ces auteurs ne peu-
du calendrier musulman. « C'est dire Que nous vent littéralement voir dans chaque fait observé
devons au seul regard extérieur écrit Hammoudi, la qu'une manifestation paniculière d'un système ori-
révélation des mascarades nord-africaines, » (Id" op, ginel. produit de leur imagination théorique. " (Id ..
dl., p. 33) Cela ne veut pas dire pour autant que op. cil" p. 85) On ne peut être plus clair. On ne peut
Hammoudi s'appuie simplement sur les acquis des être plus net. Est-ce à dire que nous assistons à la
travaux antérieurs. Au contraire il s'en démarque naissance d'une anthropologie en rupture avec les
fortement. schémas directeurs antérieurs? Il nous semble que
Pour lui. il y a en quelque sone deux fëtes dans ce pareille proclamation charrie une apologétique
qui sera décrit ici comme une seule ct unique fêle. implicite. sur laquelle nous pouvons émettre les
« La description et l'interprétation de cet ensemble, mêmes réserves émises à propos de l'appellation
sacrifice et mascarade, forment. écrit-il, la matière « école anthropologique marocaine, »
centrale de ce livre" (Id" Of', cÎr" p, 20). Et il En analysant la mascarade, Harmnoudi explore pour
ajoute: « Notre description commcncera par le ainsi dire les zones extrêmes de J'altérité. En effet,
sacrifice musulman pour se poursuivre par la masca- cc qui est chez J'esclave, le juif. un état permanent.
rade, les deux manifestations étant considérées 1:1 forme normale de son existence, le jeune y p:lni.
comme deux panies solidaires d'un même processus cipe durant la mascarade comme une période proba-
festif.» (Id.. op, cil., p. 85) Les deux manifestations toire, une phase préliminaire qu'il faut avoir traver-
sont appréhendées par lui comme deux composantes sée pour s'en détacher complètement. Il expérimente
d'un même ensemble. Et là réside une des grandes ainsi tout ensemble l'autre et le même, la différence
prises de position de cet ouvr:lge. Seul et la similitude dans leurs formes externes, leur
E, Westermarck intègre quelque peu le sacrifice incompatibilité. de f:lçon qu'en se côtoyant. l'écan
musulman dans l'interprétation de la mascarade qui et la norme, le repoussoir ct le modèle. rupprochés et
le suit. confrontés. se trouvent plus clairement distincts.
La négligence du sacrifice musulman dans les tra- Dans la mascarade, dans leurs danses ct leurs ch:lnts,
vaux :Intérieurs procède d'une vision qui le place du en revêtant les masques. les jeunes endossent pour
côté des villes, des élites ct de l'Etat arabo-musul- les exorciser en les singeant. le temps du rituel. les
man. Alors s'opère une disjonction qui implique que formes de l'altérité qui. dans leur conlruslc, jalon-
là, sunout dans la montagne berbère, subsistent des nent le champ où se situe l'adolescence ct dont il
fCtes locales païennes. faut avoir exploré les extrêmes frontières pour inté-
Westermarck les oppose explicitement au rite grer 1:1 nonne. Endosser la personnalité cn quelque
musulman el en f:lit une sortie rituelle du sacré. sorte infra-hum:line, du juif et de l'esclave est la
Quant aux auteurs français. ils opèrent une sépara- condition indispensable pour accéder plus tard au
tion totale, et sc concentrent sur les jeux ct mascara- statut de chef de foyer qui est cclui de l'homme véri-
de qui pour eux sont païens ct anté-islamiques, t:lble.
« Toute l'hypothèse, écrit Hammoudi, si liée à la C'est dire que l'interprétation que propose
conjoncture coloniale, d'une quasi-religion concur- Hammoudi de ces manifestations divergentes ct
rente de l'islam, et vivant d'une vigoureuse vie sous complémentaires que sont le sacrifice et 1:1 mascara-
le mante:lu d'une isl:llllisation superficielle, est là de, se fonde sur une élaboration théorique de très
qui sous-tend l'ensemble de ces développements. La grande ponée, Elle n'est pas pour autant exempte de
méthode ainsi assujettic à l'idéologie rend invisible toutediscord:lnce.
une panic de la fête, qu'au contraire nous voudrions Ainsi nous pouvons constater qu'à un premier
restituerd:lns sa totalité» (Id.. of). cil.. p. 17-18), Et niveau, l'approche de Hammoudi se veut description
il Poursuit un peu plus loin:« A l'évidence. l'état de systématique ct en profondeur d'une mise en scène
la discipline ne pouvait ébranler le préjugé du par laquelle une société dit quelque chose sur el1e-
moment, comme J'illustre :lvec éclat la disjonction même, tout autant qu'clic sc dit et qu'clic sc mani·
enlresolennité musulmane (sacrifice) et jeux païens feste à travers ce processus. (Id .. op, cil" p. 21)
(mascarade) "(Id., op. <:il.. p. 19). « L'objectif écrit-il, est d'abord et avant tout,
El en effet, pour Doutté ct Laoust. sacrifice ct mas- d'entendre ce que dit la fête que nous restituons et
carade ne sont que la reproduction. en partie dégui- ce que, dans ct par elle, les gens se disent d'eux-
sée sous couleurs islamiques, du geste religieux mêmes, et ensuite de meUre en parallèle cc type de
archaïque et méditerranéen des Berbères. Ces deux société avec le type de discours qu'elle tient dans sa
ÉTUDES

vic festive Cl riluelle. ,. (Id.. op. cil.. p. 27). El il l'aulre vérilé des rapports sociaux el s'éclairerail la
ajoute un peu plus loin: ...Présenter les acleurs dans face cachée du pouvoir.
le milieu qui esl le leur, ct la fêle en tant que nam- A ce propos, il nous semble, comme le souligne
tion, pour en rctrOll\'er non seulemenl la struclUre ct Marc Augé, que l'étude des rites en anthropologie a
le travail symbolique, mais aussi et surtout le dis- certainement été affectée par le souci de montrer soit
cours que la société y liCOl sur elle-même, eonsli- qu'ils servaient au fonctionnement de la sociélé, soit
luenl les objectifs que nous poursuivons, ,. (Id., 01', qu'ils exprimaiem ct confortaicm un état de société.
eil., p. 56) Dès lors, comment concilier ces objeclifs Le mêmc auteur remarque qu'il eSltoujours possible
qui visent à analyser l'action humaine à partir de ce de souligner l'évidence ct dans une pcr,~peclive
(lU'en pensent ct disent les actcurs eux-mêmcs avec fonctionnaliste de molllrer que les rites d'inversion
une recherche des fonctions latentes que recèlent ne foru ct ne visent qu'à renforcer l'ordre étahli,
d'aUlres passage,~ du livre? Ainsi l'auteur écrit: Mais il est plus intéressant, ajoute-toi!. de souligner
.. L'un et l'autre (le sacrifice et la mascarade) que dans la logique même du rituel. le caractère
esquis."ent ct coordonnem non pas un, mais des dis- «établi" précisément des discriminations qui fom le
cours dom certains se présentent quotidiennement à social esl explicitemenl souligné et consciemment
la conscience des acteurs alors que d'autres sem- joué. In\'erscr ou pcr\'ertir les discriminations ins-
blent peupler des aires de latence qui leur reslent laumtriccs du social (jouer avec les fronlières de la
inaccessibles. ,. (Id.. 01" cil.. p. 24-25) De même_ il norme et de la déviance en permulant les positions),
ëcrit qu'il ne poslule pas" le mYlhe comme jusli fi- finil-il par déclarer, c'est à la fois postuler leur
cation et explication du rile, Nous nous efforcerons nécessité Ct reconnaître leur arbitraire relatif s. Dans
au comraire de les analyser séparément d'abord, le même sens, P. Bourdieu écrit: .. Toul rile lend à
pour rapprocher ensuite la série de proposilions que con~acrer ou à légitimer, c'esl-à-dire à f:lire mécon-
l'on trouvera à l'œuvre dans l'un ct l'autre. Alors naître en tant qu'arbitraire et reconmlîtreen lilrll(lue
app;lraÎtront certains rapports entre eux qui. toutes légitime, naturelle. IIlIe limite arbimlirl' : ou ce (lui
proponions gardées, ressemblent à ceux qu'entre- revienl au même, il ol>érer solennellement. c'est-à-
tient le discours de la veille avec le discours oni- dire de manière licite ct cxtr;l-ordinilire, une trans-
rique. Le second transfigurant le premier sans altérer t;ression des limites constilUtives de l'ordre social et
tous ses Irdits, ct recourant au contraSte el à l'oppo- de l'ordre mental qu'il s'agit de sauvegarder il tout
sition pour les mêmes références ou des références prix Il.>>
similaires," (Id.. op. CÎI.. p, 161) Sur la même lan- Certes il est toujours possible de sc demander pour·
cée, Hammoudi écril : .. Le mYlhe du poim de vue quoi en certaines circonstances, Irès officicllemcm,
de la victime inverse le rite, Son lravail, semblable les normes habilucllement respeclées ne le sont plus,
en cela à celui de certains rêves, consiste à présenter et par certains aspects peuvem même semblcr
de la viclime une image inversée, ,. (Id,. op, ci!" s'in\·erser. DC\'anl le caraclère provoquant de ces
p. 196) Il écrit aussi: .. Dans le sacrificc, mYlhe et riles, on ne peut manquer de sc poser la question de
rile nous sont apparus comme dc\'cloppam deux dis- savoir pourquoi une sociélé lolère-I-elle ou plus
cours identiques à Ir<l\'ers une opposition apparen- exactement impose-l-elle en certaines circonstances
te..... Technique fréquenle du rêve... (Id .. op. cil" et à certains, un renversement des normes h<lbi-
p. 222) Enfin il écrit: .. On peUl reconnaître dans tuelles ? Mais il nous semble qu'il scmit plus judi-
tous les opérateurs l'équivalent de ce travail de dis- cieux à ]'inst:lr de Marc Augé, de se dcmander:
torsion que Freud a mis en évidence dans le fonc- « Le terme inversion est-il pertinent. s'appliqu:Jllt à
tionnement du rêve, qui non seulement couvre un cc Iype de pratiques '!.... Faut-il faire un sort à part à
sens latent, mais pcrnlet au discours d'échapper à la ces rilUels dilS d'inversion ou les inclure dans une
censure. " (Id.. 01'. cil., p. 246) Notons au passage logique rituelle plus vaste 7?"
que l'analyse d'un rive ne consiste pas à désigner
son comenu latem comme étam la vérité du manifes-
le. mais à repérer, à travers les effets de dêplacemem
et de condensation, l'activité de tr.llIsformalion du ***
r&il donl le rè\<e eSI porteur. Plus fondamentale-
ment. nous nous posons la question de savoir com- e livre de Hassan Rachik esl une étude du
mcnt sc fait l'articulation entre herméneulique et
psychanalyse ?
En second lieu. nous estÎmons que Hammoudi aurait
L ma'rouf. réalisée;1 p:lrtir d'une enquête chel_
les Aïl Mizane ct les Aït Souka - lribus
situées dans le Haut Atlas marocain, :IU Sud de
dCs faire preuve de plus de circonspection dans son Môlrrakech, Le IIw'I'myest défini comllle la consom-
utilisation - il panir des travaux de Glucknllln - mation d'un repas sacritïciel en dehors de l'unité
de la notion de « rile d'inversion» qu'il utilise sans domestique. Cest un repas constilué d'alimerlls
circonscrire sa valeur heuristique. Ainsi il écrit: sacrifiés consommés en dehors du foyer domeslique.
.. Tout sc passe comme si celle double capacilé Le repas consommé en commun crée des liens dési-
cOnlradictoire et simultanée de vivre par l'anlagonis- gnés en arabe par l'cxpression '" chrekl1l1 1'(1111 ,. Cl
me Ct l'hannonie, par laquelle Gluckman allribue la cn berbère par l'expression .. c/lerketl tissetll ,. (ils
persistance des organisations so:;:iales et politiques, som associés par le scl). La consommation d'un
était livrée d'un seul coup et dans un unique mouve- même repas durant le 1IIl/'roufengendre l'obligation
mem. Le premier jour dans l'immolation d'une vic- de s'abstenir de se faire du mal. Les informateurs
time selon une règle unifonnémcnt admise, les sui- soulignent d'ailleurs que la nourrilure du IIIl/'rollf
vanls par la licence Ct la violation des resle une année dans le vemre. C'esl dire que le
comportements fondés sur celle règle. ,. (Id.. 01'. cil.. repas pris en commun durant le 1II1I'mllfcrée une
p. 157) Dans le rite dit d'inversion, se manifcstail communion durable. Plus précisément, H. Rachik
I~~I
ÉTUDES

distingue huit phases dans le ma'rullf: la phase pré- II/{/'rollf. comme cela se produit dans le sacrifice
paratoire, le sacrifice sanglant, le sacrifice dému- annuel de J'a'id-e1·kébir ditlaf{/sk{/ (Id .. op. cil..
niaque(isgar). la cuisine des repas. la première cuis- p. 70). Les jI/OUI/S, comme on le sait sont amateurs
son du couscous (dite !asseksou/ /ameZOliarollt). le de sang. Ainsi le sang des victimes du II/a'rollf est
repas cornlllun (plus particulièrement appelé dédié aux jnouns et la chair aux humains (Id., 01'.
ima'rouj).lu vente auxcnchèresdesrcste.~de labêtc eit.,p.70).
sacrifiée. cl enfin la récitation de la fatiha. Il n'cst Rachik fait remarquer, en outre, que le produit sacri-
pas question de résumer ici J'l description que fié auxj/lOllIls (farine + cau) est du pain auquel
Hassan Rachik donne de ces différcllIcs phases: manque la cuisson et le sel. Plus généralement. en
contentons-nous de nous urrèter sur certaines d'enlrc camparan! les différents sacrifices démoniaques, il
é1les. constate que les aliments cuits n'y figuren! pas (il
L';sgar ou sacrifice démoniaque est un repas dédié s'agit par exemple de farine, de lait. d'œufs. de
au;(jllfJ/iIIS Cl qui précède le repas consommé par lcs sang, d'huile ou de henné). Donc, la composition
humains. L'isgarconsislc dans de la f<lrine rnillaxéc dessaerificcs dédiés respectivement auxjl/o/ll1set
avec de ['eau prise dans la l11ilnnilc où on a mis à aux humains, opposerait le cru au cuit, la consom-
bouillir la viande sacrifiée. Une femme se charge mation de la nourriture crue pour lesjl1{)III1S à la
généralemcnt de cellc opération. Elle doit observer consommation de la nourriture cuite pour les
plusieurs tabous: il lui est illterdit de saler la nourri- humains (Id.. op. cit.,. p. 72).
ture offerte auxjllOlllls, elle doit éviter de parler, il H. Rachik ne s'arrête pas seulement sur la notion de
lui est interdit d'mitiser la main droite pendant ILl fadeur liée à l'isgar; il s'interroge aussi surla signi-
prépartltion ct raccomplissernenl du sacrifice. Le fil:ation de l'utilisation exclusive de la main gauche
sacrifice consiste iL jeter ce produit, avec la main durantl:C sacrifice. Les informateurs, quand ils cher-
gauche, dans tous les endroits où lesj/loll/U sont chent à expliquer la signification de cc geste, le met-
susceptibles de résider tenten rapport avec le récit relatif à lacrémion de la
femme et selon lequel celle-ci est sortie de la côte
gauche d·Adam. Par ailleurs, le gaucher est assimilé
à une personne de mauvaise augure (dite (Jllfdir ou
o/lshih) qui provoque des malheurs involontaire-
ment, par le seul fait de la rencontrer à un moment
déterminé de lajoumée. Plusieurs actes quotidiens
supposés exclusivement techniques font appel à cet
imperatif. Ainsi il n'est pas question de faire tourner
le moulin pour moudre le grain ou les animaux lors
SACRE ET SACRIFICE du dépiquage, dans le sens des aiguilles d'une
OANS LE HAUI montre. C'est que la notion de gauche es\. selon les
AltASMAROCAIN situations, assimilée au démoniaque, au mal. au
mauvais, aux malheurs, à la sorcellerie ou à la
femme. Elle a une fonction discriminatoire. « Elle
sert. dit Rachik, à classer l'autre, le différenl.en dis-
tinguant le démoniaque des humains, et panni ceux-
ci, les femmes des hommes» (Id., op, cil.. p. 70).
L'opposition droite/gauche dans le ilia 'rouf, symbo-
lise la supériorité de l'homme sur la femme. De
même, dans l'utilisation exclusive de la gauche pen-
dant l'i.l·gar, il s'agit de souligner l'infériorité des
jUOIlIJs par rapport à Dieu, aux anges et aux saints
dont les sacrificesdoivcll1 sc faire avec la main droi·
te. Celle répartition des rôles, exprimcrait la division
sociale du travail. entre activité pastorale assurée par
les hommes cl. activité culinaire qui incombe aux
femmes.
Dans le IIw'I'mifdonc, la division sociale du lravail
rituel confirme le statut sexuel des actants, en cc
~il nous arrêtant, avec Ruchik. sur certains de ces sens que les rôles attribués aux deux sexes ne
tabous, nous constatons quc lc mode de consomma- contredisent pas leurs rôles sociaux séculiers. Si
tion démoniaque consiste dans de lu nourriture fade, c'est la fcmme qui sacrifie l'isgar, c'est qu'elle est
dédiée avec la gauche en observant un mutisme représentée comme le sexe le plus proche des êtres
rituel, alors que le mode de consommation humain démoniaques. Pour schématiser, l'activité la moins
consiste dans de la nourriture salée et épicée. dédiée valorisée revient au sexe le moins valorisé.
el consommée avec la main droite en proférant des L'auteur constate cependant qu'à l'instar des rites
rites oraux. Nous pouvons en conclure. toujours religieux, le sacrifice démoniaquc est exécuté en
avec Rachik. que« l'absence de sel, qui définit dcux public et au nom de la collectivité. Plus mêmc, la
types de nourriture, serait le symbole, le critère sal:rificatricc d ïsgar doit procéder avant le sacrifice

r;1
d'une séparation ontologique entre deux classes démoniaque aux mêmes ablutions exigécs pour
d'êtres, les humains (lill.l') ct lesjlU!IIII.I'.» ([d., op. accomplir les prières. Tout cela amène Raehik à dire
cil.. p. 63) H. Rachik constate par ailleurs que le sel que, c'est une opposition entre deux catégories de
n'est pas jeté sur le sang des victimes sacrifiées au sacré plutôt qu'une opposition entre le sacré et le
ÉTUDES

profane qui est sous-jacente aux oppositions tion de la première /lIHe/,;.\'OIlI de démoniaque ne
« homme/femme» et « droite/gauche» (Id., op. cil., laisse aucun doUle, puisque les participants mangent
p. 105). Ainsi le sacré n'est pas le domaine exclusif la première tasseksout sans sel. De même lors du
des hommes. Les rites et les représentations établis- rituel qui inaugure les labours appelé lig!lrl"Si /1-
sent une classification hiérarchique entre deux caté- la'da. les participants consomment individuelle-
gories de sacré qui recoupent la division sexuelle du mcnt, dans leurs mains jointes des grillades de maïs
travail rituel. « Il existe, dit Rachik. pour ainsi dire. cuites sans sel c'est-Il-dire une nourriture démo-
un sacré viril et un sacré féminin: mais le premier niaque. Mais malgré les affinités que la première
est sur le plan rituel ct ex~gétique. supérieur au la,~SrksOlI/ a avec les repas démoniaques (consom-
second" (Id., op. cil.. p. 108). mation individuelle. négation d'ustensiles), elle
Donc, à la fois le ma'rouf et l'isgor sont des repas demeure ambiguë. Par œrtains aspects (double
sacrificiels qui assurent la communication avec le négation de la gauche ct de [;1 droite d'une part, ct
sacré. Mais si dans lïsgur, les jllOlIl1S ont une exis- du cru ct du cuit d'autre pan), elle ne peut être clas-
tence séparée et indépendante des sacrifiants, dans le sée ni comme repas humain ni comme repas démo-
lIIo'rollf. le sacré est inséparable des familles sacri- niaque. Celte ambiguïté correspond, souligne
liantes qui consomment en commun. Il cherche à Rachik, à la position intermédiaire que la /(/ssrh"(J{1/
réaliser la symbiose de la collectivité, entité sacrée Iame;'O/Iarolil occupe entre la phase dïsgar (repas
composée des sacrifiants eux-mêmes groupés en vu démoniaque) ct la phase du ma'rOlifpropremetll dit
de la consommation d'un repas sacré (Id .. op. cil.. (repas humain). (Id .. op. dl., p. 74).
p.131-132). Donc le m{/'rmifcollccptualise les rapports entre le
Rachik rappelle à ce propos que le terme arabe démoniaque Ct l"humain d'une pnn, le collectif ct le
Iramm s'applique aux choses interdites, aux choses privé d'autre part. C·est que le rite nc désigne pas
sacrées, pures ou impures. « Le sang, le vin, le porc. seulement un système de communication avec le
objets impurs par excellence d'une p'lrt, écrit-il. monde imaginaire ou mythique, mais il travers lui.
d·autre pan la ka'ba, la mosquée, lieux saints. sont c'cst la soci~té clic-même qui cherche à s'exprimer
tous qualifiés par le terme humm » (Id .. op. cil.. et à justificr les rapports qui la régissent. En établis-
p. 133). Par contrecoup, il souligne que le halai, sant des rappons vertic.lUx avcc le sacré, la société
n·est pas le profane, mais le domaine du licite, du chcrche Il consolider les rapports horizontaux qui
non prohibé (Id .. op. cil.. p. 134). existent entre ses Illcmbres.
Entre le repas humain et le sacrifice démoniaque, De cc point de vue, souligne Rachik, le lI1a'/"{J/if
s'intercale un 'lUIre repas appelé« /assekJ(ml /(Ime- aurait pour fonction de réaffirmer la cohésion du
[.OIIarOIl/ » (ce qui signifie première cuisson du groupe qui le célèbre, Il symbolise la dépend.mcc
couscous). Ce couscous doit son nom au fait qu'il mutuelle entre familles. C'est que le village consti-
n'est cuit qu'une seule fois. contrairement au repas tue un cadre social nécessaire pour l'aclivité écono-
principal ou aux repas domestiques qui exigent, eux, mique domestique, comme cela se manifeste par
une double ou une triple cuisson. Il est donc diffïeile exemple lors de l'entretien des canaux d'irrigation
de qualifier la iaSIe/,;solll /(/IIICWIWrOIlt de crue ou Par ailleurs, c'est grâce au sacrifice des quote-pans
de cuite. Elle ne peut être qualifïée de cuite parce que chaquc famille marque son identité ct son appar-
qu'un minimum d'une double cuisson lui manque, tenance au groupe sacrifiant. Raehik Ilote, à ce pro-
comme elle ne peut être qualifiée de crue parce pos. que chaque groupe social qui COlllmence il
qu'elle est à moitié cuite. La consommation du prendre de l'imponance - surtout au niveau démo-
couscous à moitié cuit sc situe entre l"isgar et le graphique - commence Il sc définir sur le plan
repas collectif comme un passage équivoque d'un rituel. en célébrant des IIIlI'rollfl' occasionnels. La
repas totalement démoniaque il un repas totalement célébration commune du mo'rollf, ne signifie
humain (Id., op. dl., p, 79). d·aillcurs nullement la cessation de la compétition
Le« couscous mi-cuit» n'est consommé ni avec la entre familles, comme cela se voit clairement lors de
main droite ni avec la main gauche, mais au moyen la phase de la vente aux enchères des restes de la
des deux mains jointes. Les deux oppositions victime. « La cohésion sociale, écrit Rachik, n'est
«cru/cuit », «droite/gauche» ne jouent donc pas au donc pas incompatible avec les tensions sociales ct
niveau de cette phase du rituel. En outre, le« cous- les relations sociales inégalitaires et connictuel1cs »
cous mi-cuit» n·est pas consommé, comme lc (Id .. op. dl., p, 99).
ma'/"Ollf. par petits groupes de persoones, mais indi- Plus généralement Rachik conclut que, les représen-
viduellement. Chaque assistant reçoit dans ses mains tations rituelles font partie intégrante des rapports
jointes du couscous à moitié cuit qu'il consommc sociaux. C'est à travers ces représentations que, les
directement avec sa bouche. La consommation de la rapports sociaux sont pensés. orgunisés ou légitimés.
/(Issekso/ll IallleZOl/arml/ ignore donc les ustensiles, «Ainsi,écrit Rachik, les différents rites relatifs aux
ct les participants qui mangent le couscous mi-cuit il jllOlIl/S, qui paraissent relever uniquement de la
même leurs mains jointes, semblent adopter implici- métaphysique, fournissent une série d'idées qui
tement le mode de consommation démoniaque. s'articulent aux rapports entre l'homme et la
Ainsi le caractère non-cuit du couscous, la double femme" (Id., op. cil., p. 145), C'est grâce aux
négation de la main droite ct les ustensiles, le mode notions de droite ct de gauche, de la parole Ct du
de consommation individuel, constituent dcs indices silence que, les relations entrc les deux sexes sont
qui permettent de qualifïer la IasseksO/lllamezmw- «conçues» ct « vécues". Plus précisément. c'est à
/"0111 commc repas démoniaque. En la consommant. travcrs la supériorité de la droite sur la gauche, du
les humains communiquent avec les jilOIIIU en imi- sacré orthodoxe sur le sacré anonyme, dc la culture
tant leurs manières de manger. D'ailleurs, souligne sur la nature, {lue sont représentées.la supériorité ct
l'auteur, dans le village de Tadmamt, la qualifica- la domination de l'homme sur la femme.
ÉTUDES
1 PROb.:OWE.5]
Il ne s'agit bien évidemment pas ici de résumer le C. Geertz demandait:
Sal'OÎr 1tJCtJ!. S(ll'oir g{o/XI/.
livre de H. Rachik. Lc~ descriptions ct analyses qu'il .. Comment aller fureter dans le (Our d'csprit d'un
recèle. défient lQUle tcnlalÎ\'c de cc genre. Il s·a~ir..il autre peuple? " (Id.. Of'. cil.• p. 75). Bien b'idem-
plutôt ici d'une k'('!urc sélecti"e c'est-â-dire oricn- menl ee n'est pas dans le tour d'esprit d'un aUlre
lée. visant 11 donner assise il une série J"objections .. peuple .. que H. R3Chik CSt 3l1é fureter. ~'lais alors
aniculécs en quatre poims ct à une interrogation que signifie celte préocculXltion d'ordre anthropolo-
d'ordrcgénér:J1c. gique dont le travail de Rachik CI celui de
En premier lieu Rachik fait rcssonir le sel comme A. Hammoudi témoignent '! Est-ce l'indice de
facteur di~rimÎnaloirc qui distingue le cru du cuit. l'accentualion de.~ disparités dans une société à deux
la nature de la cuhun:. Dès lors les j/lOlIllS sc trou- ,·itesses'" Est-cc la conséquence de clivages d:ans le
vent placés du cOlé de la n:llurc. Dans quelle IIlcsurc mode de "ie qui font qu'une enquête d3ns le Sud
peUl-on effectivement [,lire des jlltnms des êtres marocain fait figure de voyage à reculons dans le
n:llurels ? Celle ohjL'{:lion nous paraît d'aulant plus lemps ? Poser ces quc:>tions c'esl chercher la signifi-
fondée qu'elle scmblc IransparJïlrC dans ccTwincs cation des préoccupalions anthropologiques qui
hésitations au nive'llI de la formulation chez cOlllllleneclll il sc manifester mais c'esl aussi imelTo,
rauteur. Ainsi il écrit:« Il CSI inulilc d'insisler sur ger le chercheur sur son implicalion personn;:lle
le langage eumme :ll1riblll e.,clusifdes humains ct dans son Ira\'ail, puis<llle cette implicalion chez
l'absenl'e de langage comme caraeléristique des Rachik ne lT:lnsparait pas clairement. cOnlr:tirelllcnt
êtres naturels (ou .'urna1urels) ». (Id.. op. 0'/.. p. 85) 11 Hammoudi.
LcSjllOlIllJ sunt-ils des êtres na1urels ou surn:tlurels.
nalurels ou culturels ?
En second lieu. l'analyse de l'ügaf aboutil:l distin·
gucrdeux sones de sacré: un sacré viril ct un sacré
féminin. un S:ICré onhodoxc ct un sacré que Rachik
se garde bien de qualifier d'hêtérodoxe (il préfère le OIns le sacrifice. il s'agit de faire plaee:l une
terme anonyme), D'un point de vue théorique, il
nous semblc que le sacré. en tant qu'absolu ne peut
êUl:: dichotomique, autrement dit. le S3Cré étant prin-
D mise â mon non criminelle. a\'ec ingestion,
incorporaI ion ou introjection du C3d3vre.
TOUl cela rclb'c du besoin. du désir de la justific3-
cipe de dichotomie ne peUl êlre lui-mêlllC dichoto- tion de la mise â mon. La mise à mon y eSI pr~sen­
mique, étant principe d'ordre il ne peut receler le téc cornille dénégation du mcunre. La mise à mon
désordre en son sein. En outre. nous ne voyons 1X1S de l'animal. dil cetle dénégalion. ne serait pas un
quel St3tUt H. Raehik pourr.til donner â cc sacre que meunre -. Evidences. dirait-on. M3is tOUles les évi-
nous quOI li fions d'hétérodoxe, sans retourner aux dences ne sont pas des truismes ni des lieux com-
\'ieilles rengaines de l'ethnographie eoloniale qui muns. A toUl le moins, elles montrent que la ren3is-
('herchait dans toot rite populaire les vesliges "run sance des lmvaux anlhropologiques. il laquelle nous
culte pré-isl:unique Cl dont les analyses de Rachik assislons 3ujourd·hui. ne révèle ni d'une vololllé
prennenlexplicilernemlecolllrepied. d'archaïsme ni d'une nostalgie folklorique. Ces tra·
En lroisième lieu si l'analyse de la phase de lïsgur vauxsollliesigned'undëp:lssemenl d'une mentalilé
aboutil 11 dislinguer les humains desjllOlll1s. les des- d·assiégé. En (OUI élal de cause. le nationalisme
cri plions de hl Ulsseksoll! /(/II/e:(///(/roll/ aboulissel1l aUIO-proclamé est un peu court comme approche
à mellTe l'm:lioll sur l'adoption par 1cs humains du anlhropologique.Cl
mode de cunsomllWlion démoniaque. D~.s lurs
s'agil-il d'imiler lesjl1m/lls (de faire un avec eux) ou
Driss Mansourl
de s'en dislinguer '! S'agil-il de s'en wppmcher ou
de s'en éloigner '! Il nous semble que la réponse à
celle question dcmandemit une cenainc élabor..lion
de la nOl:ion d'ambi\'alenec. fk ec poilll de \'ue ks
j//OI/Ils rclb·er..ient de l'Aulre (le gT:lnd Autre).
En quatrième lieu. nous con\'enons a,·cc Rachik quc
I.AbO&IIol'iHa.....-.ôi./aViclJme"'Sf/Sma_.
l'opposition sacré/profane n'est pa~ peninente, Pans.5MliI.19ll8.
mêlllC si 11OU~ émellons des réscf\'es quant â la hié· 2.Has.HnRadlil<. ........ IIf~dans,.IVIA·A1/a$
........,."e-.~I990.
r3rehie du sacré qu'il dégage. Cependant. il nous
semble que si l'opposition saeré/prorane lomhe, ~~=:e~a.;~~A
• kl..""~.. p.2.8_Hammaudi6cril..--"au.w
l'opposition prÎ\'élco!leclif sur laquelle se fondc 13 a""Jf/'IIft....... d'.lonnant.eequ'• •pp.Ilt_wnl
_,"b'_dflSmonsIf8SQU'JscélibtrolaYeClMll
définition du sacrifice chez Rachik, s'écroule du
d'1Iidlll.ta_ou~"lp_230l
même coup. Aulrement dil flOUS menons en p.1rallèk S.Ct.MAus'._taN...... dfIS-.s •. itlNotrnHIIf
~Aç\ftclls31"fflfICOfllIflSinletNllionalescle
la dichotomie s::Jcré/profane Cl la dichotomie colkc-
GtIMwI.lidcleta~.N~tel.I988.p.358
lif/privé pour dire qu'en l'absence du profane, le ~ta­ 6. P. llourdON. " 1ft RiIfIS comme aclf1S d"ins!JlUlion".
tut du privé demande il être mis ;lU diapason d'une itI ... Riulsdfl/HIS3llgealJi'O<ll<f·".... Ac1esdueol\oqufl
lIeNe\ll;tlêl~ 1981. llJUS.1lMfl. l"All"dtlommfl. 1986.
sociélé 011 le sacré esl omniprésenl. p.206·207.
Ces ohjeclions ne cherchenl nullcmem i\ minimiser 7.M A"ll6." Ou;Indklssigness·invetsflnl. 'propos
<le quelqun tiles al,ocains ". In Commllllicalioll. 2B.
l':uuplcur el la rigueur du lravail de R:lchik. Elles 19a7.p,$6.
cherchent plUlôl 11 le circonserire cumme c1wÎnon B. el. J. Derrida.• Il laulb'onmanll"l. ou 10 ealeul du
sujel_.enU"'iIttlBvecJ.l.N.ncy.in Con/tom'IIoII.""
dans la rcmliss;lIlcc des lr..vaux anlhropologiques il 2O.tIIverI9Bll.
laquelle nuus assis1onsaujourd'huL Mais alors.c·esl
celle renaisSimce même qu'il conviendrJit d'interro-
ger pour conclure. Dans un article de son recueil
A propos du dernier livre
de Yadh Ben Achour :
« Politique, Religion et
Droit dans le Monde arabe»

Ben Achour, Yadh. Politique. religion et droit dans


le Monde arabe. Cérès-Eddir. Tunis-Casablanca. 1992.

Lire et écrire elltre les lignes: tel est ['exer-


cice qui se propose à IlOtiS dans les
colonnes qui suivent. Lire et écrire au sujet
de l'ouvrage de Yadh Ben Ac/wur :
Politique, religion et droit dans le monde
arabe.
La lecture d'abord, celle d'Abdou Filali-
Allsary, expose les grands axes de réflexion
tracés par le juriste tunisien sur la question
du conflit opposant tradition et modernité
ail Maghreb.
L'écriture ensuite, d'Ali Mezghani, qui
opère, à partir du même ouvrage, une libre
dérive mettant en évidence le parti pris de
l'auteur pour la modernité.
Cette double approche de l'ouvrage de Bell
AchouT montre bien ['intimité y liant la
rigueur à l'originalité.

Abdou Filali-Ansary

Tradition et modernité au Maghreb


la réponse d'un juriste

ans son dernier ouvrage, Yadh Ben Achour

D
fait « de son point de vue », parce que la préoccupa-
donne l'impression de vouloir travailler, à tion du juriste est évidente dès le titre, qui affiche
son tour ct de son point de vue, sur les dif- trois notions au lieu des dualités habituelles 1. Ce qui
féremes péripéties que prend au Maghreb le conflit fait done l'intérêt particulier de celle approche. c'est
entre traditiun et modernité. Il le fait « à son tour ", qu'elle se propose de rechercher. à l'intérÎeur d'un
parce que celte entreprise est menée pratiquement champ visible ct déterminant comme le droit. les
par tous les penseurs arabes contemporains, au point effets des confrontations ct des ch<lngemcms en pro-
de donner à croire qu'ils se sentent tous obligés, fondeur que vit le monde arabe depuis plusieurs
depuis près de deux siècles, de se soumettre à cel décennies.
exercice. de« remettre leur copie »surcesujel.llle
ÉTUDES

Désmchalltemellt et multiplicité des discours dictée par le souci de sa bonne réputation ou de son
intérêt. S'il cherche il penser en dehors des « admis-
Apparemment, ce qui sc passe, la transition d'une sibles ", c'est-il-dire de prendre il plein corps sa
société dominée par la tradition vers une société condition d'intellectuel. il peul sc voir damné,
moderne, est un phénomène déjà connu: « Tel est le eondilnmé, ilssassiné. Lil sociélé en fait un politicien
paysage central de la lransition au niveau de du savoir scientifique. 4» Invoquer l'idée de corrup-
manières de comprendre. Conséquence: le verbe tion à propos de ces discours paraît cenes très fort.
reflue du champ de la connaissance générale pour sc Mais il est vrai que le manque de lransparencequi
cantonner dans le dontaine des croyances. Pour nous Cilractérise l'ambiilnce culturelle ar.lbe fait régner la
aussi, c'est le désenchantement du monde qui com- suspicion, suscite souvent des accusiltions infâ-
mence. 2» Mais en fait les choses sont bien plus mantes ct réduit le débat il une recherche de motifs
complexes. Déjà, ropposition entre adeptes de la inavouables chaque fois où on a affaire il des prises
tradition et défenseurs de la modernité doit être de position non conformes il cc qui est <lttendu.
nuancée, Yadh Ben Achour distingue quatre dis-
cours dominanls là où les aUitudes sont habituelle-
Redistributio1ls sémantiques
ment réduÎles 11 deux. A côlé du réformisme et du
modernisme idcntifiés ct authentifiés par la majorité Malgré lOutes les pcnurbations et les distorsions que
des commentateurs, il ajoute le discours inlégriste et cela entraîne <lU niveau du dialogue SOCiill. on voit
le discours phénoménologico-positiviste. Ainsi. ct bien, à suivre Yadh Ben Achour, qu'il y a deux
dans la mouvance dc ceux qui restent attachés 11 la visions du monde qui s'affrontent ct qui som. quels
" vision» islami<lue, une nuance importante est que soient les effons de conciliation mis en œuvre,
introduite: les uns assimilent la modernité au moyen irréductibles l'une il l'autre. Yadh Ben Achour n'est
de notions cmprunlées au patrimoine connu, les pas insensible il la complexité des nOlions et des atti-
autres la rejenent purement Cl simplemcnt ct vou- tudes, aux transfens, aux déplacements de sens et il
draient remettre en fonction le modèle dans sa per- l'effet de large spectre que ccla donne aux positions
fection initiale. Mêrnesi tousse réclament du parol- exprimées. Il voÎl bien, par exemple. que la vision
digme fondateur, les uns dissimulent leur traditionaliste a emprulllé et emprunte millc straté-
modernisme sous un langage islamique, alors que gies pour s'approprier le réel dans le cadre du
les autre rejettenl les choix fondamentaux de la « paradigme fondateur », « ,.. Tradition et moderni-
modernilé. De mêmc, dans l'autre camp, une divi- sation se heurtent mais également sc soutiennenl
sion aussi importante s'impose. A côté du discours mutuellement. Non seulemelll parce qu'on peut y
moderniste « militant» se dresse le discours de déccler des cycles de rupture et des cycles de conti-
l'observateur des sciences sociilles, qu'on ne peut nuité. mais également parce que le changement se
plus considércr commc un spectateur. extérieur à la légitime en se ressourçant dans la tr<tdition ct que la
partie. Cet observateur s'ajoutc lui-même aux tradition agît sur la société en récupérant le modèle
acteurs majeurs qui animent les échanges et façon- contre-traditionnel. La modernisation remonte le
nent les représentations. Il sc signale notamment par courant de la culture classique et lil tradition en
les sympathies qu'il manifeste il l'égard des visions quelquc sone se modernise,., 5 JO. Ainsi 1:1 confronta-
imégristes. tion ne prend-elle pas la forme d'un « face ~I face "
Yadh Ben Achour accorde une grande importancc de modèles indéfiniment stables et idenliques il eux-
ilUX conditions dans lesquelles sc déroulelll les mêmes, D'ailleurs, le propre de celle tradition c'est
échanges entre ces différents discours. Il souligne justement d'unifier a fJo.fleriori des élémellls épars
avec force que: « la situation culturelle. politique, dans un cadre gouverné par une homogénéité carilC-
économique actuelle du monde arabe fait qu'il est léristique. Ici, Yadh Ben Achour rejoint les conelu-
impossible, SurtOlll quand on est un Arabe du monde sions d'un travail récent 6, qui voudmit démontrer
arabe, de parler de la religion comme phénomène que l'existcnced'une législation islamique unifiée et
social tOlalement explicable, de même qu'il est homogène procède bien plus d'une illusion
devenu impossible d'en pilrler philosophiquement d'optique que d'une observation allentive de faits:
comme le ferait un intellectuel dépassant l'csprit de " La pensée juridique a forgé quantité de techniques
son temps [... ] il est donc tolll il fait naturel. l'intel- (Qiya.\· - Hia/ - !slir/wb - 'Ama! - Darllra - Maqaçid
lectuel n'étant pas forcémenlun héros, que dans ces - Shari'{/ - Bid'a mllswh,wmah, etc.) pour canoniser,
condilions tout ne SOil pas dil. el que le discours de contourner, travestir, refouler, ignorer des failsjuri-
l'inlellectuel sur la religion, le droit. la politique soit diques. moraux, Coulllllliers, culturels, 7" Le résultat
un discours stratégique tissé de silences, de pru- obtenu est cette matrice unique Cl homogène <lue la
dences, d'csquives, donc un discours corrompu,)>> conception cour.uile rattache au paradigme fonda-
Les conditions du dialogue sont en effet détermi- leur. " Si les Us/islcs ne sont pas d'accord sur les
nantes sur les attitudes en présence ct sur l'évolution sources dc la normalivité [... ) ni surIes sources de la
des échanges, Il ne s'agil pas d'une confrontation au mélhode [... ], l'homogénéilé de la nonne ne fait pas
grand jour dc philosophies concurrentes, ni d'un de doute. Elle est comprise il la fois comme norme
débat ouvert où les uns elles autres pcuventloyale- de croyance (cc qu'il faut croire). de soumission
ment présenter leun; 'Irguments. « Tolll discours de symbolique par son corps (ce qu'il faut faire, dire,
l'intellectuel sur 1.1 religion est un discours stratégis- comme acte de foi), de moralité (le bien p..:nser el le
te produit en fonction de l'effet anendu sur l'opi- bel agir), de comportement extérieur « civil» (l'agir
nion. La société lui refusant le Sl<ltut de nelllralité civil ou politique conforme 11 la loi). 8 " « Ce SOI1\
scienlifique, l'intellecluel. dans ce déb11!. se vOil bien les Vslistes qui ont eonstruit « le systi::me » de
condamné à penser. en général, comme s'il avait à la normalÎvité islamique, c'est-il-dire un ordre pyra-
vendre une image de marque. Celle image lui est midal [.. ,J, descendant, déductif 9 », Ils ont réussi à
ÉTUDES

fusionncr le lOut dans le cadre d'une ulOpie vivante l'allitude qu'on ail vis-à-vis de la lradition, le lieu
Cl agissante... ,..une utopie qui n'est pas le pur pro- privilégié du droit Ct de l'aclivité législati\'e.
duil de la seule raison théologique, :lUcune mison ne Les ambiguïtés fondamentales subsistent cependam
prut pr~va'oir ~i elle n'cst pas consacrée p.1r le col- Ct ne pemleUent pas d'opérer le saut indispensable
lectif. Cesl donc une utopie collective qui p.1rfois pour une adhésion aux valeurs dc la modernité.
s"endon écmséc par le poids des fatalités historiques Ainsi les Droits de l'Homme, qui fonl l'objet
ct parfois se réveille et de\'ient éminemment agis- d'entreprises insislantes de récupéraI ion et de
sanIe, comme elle l"esl aujourd'hui 10 ". Tout se eonlournement. n'ont pas permis de réaliser le
déroule toujours sous le contrôle plus ou moins démêlage, l'éclaircissement, si nécessaire
proche, plus ou moins s6'ère. plus ou moins mobili- aujourd'hui... Il est é\'ident que chacun de nous peut
sateur du paradigme fondalcur : égalitaire, probe, relrouver dans son patrimoine cuhurel Cl son hérila·
abstmit. Il .. ge religieux à la fois le concept d' .. Homme .. ct le
Celle homogénéité est mi~ à l'épreuve, régulière- concept de .. Droil ". Mais il ne suffit pas de les col-
mcm, depuis que le sentiment du retllrd a envahi Ie.<; ler l'un à l'aulr'C pour avoir par là la preuve qu'ils
Arabes au XIX. siècle l~... Pllr le même langage el conslitueraienl l'origine ou le fermcnl de nOtre
les mêmes techniques s'opère donc un changemelll conception moderne des droits dc l'homme: cela
de finalités, une nouvelle distribution sémiologique qui insistc sur ln liberté de l'Homme individu par
autour des concepl de Insâl/ (Homme). 'A(11 (ju.<;ti- rapport à son groupe Cl ;\ son ÊI;'1 Cl qui eonçoil la
cc). HUl'ya (Liberté). H(/(/ (Vérité. Droil), 'VII/nI/! cité. comme 'IY:llll son principe Cl son fondemenl en
(Civilisation) d'un côlé. 0(111'1(111. \Vm:i' Amn. "'J"Ik elle-même 1o ".
de l'aUlre 13 ". Elle li toulefois constamment cherché
à relrouver l'équilibre, à reprendre le comrôle du
Crise de croissance 011 impasse totale?
changement social el à assimiler les nouveaulés qui
s'imposent. Il y a certes une modernisalion ct une Le mot de la fin, pour Yadh Ben Achour. est un cri
lransfonnalion .. de l'intérieur ", même si le problè- de révolte contrc, d'une pan, ce poids inconlour-
me du conflit latent. de l'ambiguilé persislanle reste nable el sans cesse renouvelé de la matrice fonda-
posé. Il reste. malgré tout. une opposition fondamen- mentale et, d'autre part, 10us les discours qui délOur-
tale. irréductible, entre le paradigme fondaleur Ct la nent les énergies Cl l'interrogalion sur l'inSlrument,
philosophie qui gouverne toute soci~té véritable- l'Étal. aux dépens de l'objet fondamental. la société.
ment moderne, .. On ne peut esqui\'er le dilemme ..... Le plus responsable n'est pas celui qui pense.
par un essai de concilialion ou de synthèse. Car Cessons de trop inlerroger l'État. 11 y est, pourrait-
Ioules deux, la philosophie et les Écritures, procla- on presque dire, pour si peu de choses !
ment qu'une seule chose eSI nécessaire: une vie Queslionnons la société arabe. le Dictateur. c'esl
libre de recherche pour rune, une vic d'obéissance elle n ! ..
ct d'amour pour l'autre: or l'une esl à l'opposé de Cri de désespoir, aveu d'impuissance? L'ouvrage
raUlrel~ ". de Yadh Ben Achour, le ton qu'il adopte ct le fait
qu'il conlourne ouvenement les obstacles que se
donnent les penseurs arabes aclUellcmenl est·il
COllfrolltatioll des traditiollsjllridiqlles
l'indice d'un déblocage du débat qui s'annoncerail à
Cclll se voit neUernent à travers les problémaliques l'horizon? Ou bien signale-l-il le dédoublemenl de
du droit. les manœuvres, les confrontalions Cl les 1;1 sociélé en deux groupes étanches, d'une élite
stratégies de soumission auxquelles il donne lieu. consciente une mnsse qui refuse de se laisserelllr:lη
Déjà dans le passé, au Maghreb. le malékisme s'esl ner? Que faire. face à l'absence de consensus de
imposé. au lerme d'un processus dont Yadh Ben base?
Achour propose une analyse détaillée, comme la La dmmalisation de la conlmdiclion, son intensifica-
quintessence d'une culture, comme .. un drapeau .. lion à un degré extrême, est·il signe d'un boulever-
pour le Maghreb. Une école juridique, devenue sement profond en train de se dérouler sous nos
l'âme d'un peuple, pourrail-on dire, ee qui paraît yeux 10
réellemcnl remarquable. Mais cc syslème qui repo·
sait sur un équilibre entre deux composantes : unc Abdou Filoli-Ansory
norme jamais pleinement appliquée et une réalité
subsumée mais non IOtalement légitimée, se Irouve
maintenanl remis en queslion : le droit ne découle
plus d'une source lranscendante, même si incons· l. Yadh BEN ACHOUR. PoIiIiquo. teIigion., fkOtII dans.,
mondII.atw.c...llEdclll.T~.llW.!.
ciemmenl on continue à lier loi el transcendance: il
2. Q:l.ol'.. p. 160.
est proclamé par décrel humain el se veut 3. ep. ol'"fIII. 21·29.
aujourd'hui inslrument de changemenl social, 4. ep. l;lII"pp. 45"'11.
s. Op.ol'"p. 1511.
expression d'un volontarisme polilique... Le livre el 6. AziZ AL·AZMEH. '" LafciNl d'"" poinI de .... <Mf6f/111' (N·
la mémoire élaient les instrumenls privilégiés du ·'wan;yllnWImandltutmuldl'alill.6<ly'DUIh,I992
7. Yadh BEN ACHOUF/. QP. cil.. p.11
contrôle social. Pour rasseoir une solution juridique 8,Op.ciI"p.1I2
il fallait obligaloiremenl remonler le temps./,.. ]lc 9. Op. dr" p, 64
10. Op. cil" fIII. 76,11.
code moderne. la réforme législalive sont devenus 1l.Op.ciI"p.76.
les créaleurs ct les témoins du changement social. Si 12. Op. cil" p. 110.
13. Op. ât" p. 122
le droit pOIsse par r Élat, la révolulion passe p<lr le 1~. LlO STRAUS. DrtJiItlllkml/lIlhisro<ro. flalTVnlllÎOft. 0;01.
droil cl le droit revendique la découverte du ~ns du Champs. ParIS. p. n. cil'
pa, Yadh BEN ACHQUA.
15. Yadh BEN ACHOUR, op. ciI"p. 170
devenir l5 ". L'Élal est désormais. quelle que soit 16. Op. ciI.. p. 233..
17. Op. ciI.. p. 271.
Ali Mezghani

La grâce et la loi

e quoi parle cc livre? De droil de polilique

D
quc si elle peut sc n!aliser au grnnd jour. Comlllelll
et de religion dans le Monde arnbe, Le tilre faire admellrc ccla 11 une sociélé où l'un de ses prin-
indique l'objet, Mais si te lecteur n'lt qu'un cipes d'organisalion llutOriSC toul un chacuo ft corri-
rôle pa~sif, si il: livre n',tppartiellt plus 11 son .tuleur, ga, ordonner, prohiher, à inlervenir en bonne
,dors, le lecteur. que je suis. esl en droil de dire, de conscicnee,à régenler iégilimemcnt les autres com-
son point de vue. de sa posilion de lecteur. quel esl portements individuels?
ou quels SOnt ..:cs ohjels, C'esl cene liberté que je L'époque est. cerles,'1lI désenchanlemenl, il la perle
prcl111,~, Dans CClle lent,\live j'avoue avoir beaucoup des illusions. Et l'on peut vivre sans illusions, lll11is
hésilé, d,lnS l'espoir de l'espérance. Le Droil devrait. alors.
pemlellre aux ciloycnsdc vivrc en société aussi hllr·
1,-L'illusÊOIl monieuselllcnt que possible. C'est sa mission cn
même temps que sa \'cnu.
Si les homll1e,~, au début. sc nourriJ>~em d'rllusions Je comprends. cependant. la consciencc lucide de
l'objet de l:C livre scmil lïllusion. nos illusions. Ces l'auteur: notre avenir immédiat serail la moins
mira:,ws qui nous hantenl. que nous prétendon» pour- insupponahte des dictatures. il )' a donc. en un lieu
sUÎ\'re mais qui sans l'c~se nous échappent Image quelconque de nOIre être une impossibililé. Voilà
immatérielle. toujours insaisissable. lOUjOUrs fu)'an· pourquoi ce li\'re conduit il l'agnosticisme. Par ses
le, En quoi sc résume noIre \'ic. ct en quoi peut sc silences n'cst-il pas aussi agnosique'!
résumer un Ih're qui veUI en parler sinon en ces mul-
liples. éternelles ct continuelles courses poursuites,
2. - AgllosÊ~ et Agllosticisme
A la recherche du lcmps. présem mais SUnOUI passé.
A la recherche du progrès. du dé\·e1oppc:menl. du Cc li\'re esl agnostique par sa libené de IOn. mais il
savoir. tous venus d·ailleurs. A la rel'herche d'une conduit aussi à un scepticisme par impossibilité. ct il
puissance perdue. A la recherche de cc que nOUl> éclaire. mais rcc~k aussi l'incapaeilé de nommer ce
avons perdu. mais aussi de cc (lue nous Il',I\'ons qui est pourtllnt identifié. Il est alors agno,~ique,
jamais pu avoir: la démocralÎC? - Agllosit', Un énorme lravail sur le glis.~emelll des
Mais là encore, quel malentendu, qucllcuITC ! Yadh sens émaille l'ouvrage: ùlslÎlr. dm"'a. 11t/(/. sll/Îm.
Ben Adl{Jur a hien cu raison de r,lppeicr ces évi- .\'iyâsa, cIe. Termes qui ne désignenl plus L'e qu'ils
dentes. m,ris méconnues, défini lions. Non, I<r démo- signifiaient. Sans être propre ~ raUleur. il y a difli-
cratie n'CSI pas dans son essence la soul11i,~sion de la cullê il nommer. L'Élat est simplement pedagogique.
minorité 11 la volontéell'aUloritéde la majorilé. Elle il n'est pas tOUI il f,lil pédagogique. Il est réformisle.
cst définilion' des droits de celle-là Cl des ()bliga1ion.~ jam<.lis modernisaleur, La société est en voie de
corrélativcs de celle-ci. 11 aeu r<lisun de roll>pclcr(IUe développement Cl nulle pan sous-développée. Le
le rire eSI rune de ses conditions. c<lr l'an du rire droit csl réceplable des mœurs. de religion Cl de
amène 11 la rhêlorique de la dérision. il affranchit de politique. Forme creuse qui précède son contenu.
la peur. Mais peut-on \'ivre en démocratie sans s)'stèrne sans autonomie! Il est négocié. délibéré ou
s'affmnchir de la craime. el peul-on s'affranchir de n'cst pas. Où est alors le rôle de l'État. tiers garant
la crainte sans la pas.~ion des lois? Cest part'e qu'Ils de l'int;,'r"l g;,'nér<ll. arbitre entre les intéret.s conlra-
panagent une égale soumissioll au règne de la loi. diClOirc.'l ? Le croyant du for intérieur c.~t-il la seule
que les ciloyens, en démocr.uic. Ile devienncnt pas façon de dire la Ill.~cssaire évacuaI ion du religieux
des despotes les uns pour les autres. de l'espace public? Que le système juridique luni·
rose récuser cc concepl. j'entends celui de dêmo- sien soil. à la suite d'une longue mais ccnainc 6'0-
er.tlie. Galvaudé. il a perdu de son sells. Trop char- \U1ion. dc\'cnu laïc. n'cmpëchc pas le Code des obli-
gé. récupéré il n'intéresse plus que les opéralcurs dc gations et contrats d'être le lieu d'une prélendue
l'activité politique_ gouvernants et opposants. c'est- coexistence du Droit musulman et du Droit moder-
à-dire peu de gens. Je lui prélère le concept de liber- ne. Ne p..1rlons pas du Code du statut persollncl, der·
le:. Les libenés sonl le fondement. la fond:J1ion de 1<1 nier carré de résistance du Droil allcÎen. Qu'Importe
démocratie. L'cxercice effeClif. au quotidien. non révolution de,~ fails, marquée de progressives, mais
pas uniquemenl des libertés puhliques, mais de continuelles disparilions des instiUllions tradition-
IOUles lc,~ libertés, est la condition de 1.\ vic démo· nelles. qu'imporle les lieux de rupture dans le dr'oil
cratique, Il en e.~isle une. surlOut. qui ni,' l'cUI êlre et les structures de la famille, puisque l'Idéeesllllaη
méconnue, rwr ce rait qu'clle s\:xcn:e par IOUS Cl ~ tresse du Réel! La représcm:ttion devient croyance
l'égard de tous. Celte Iiberlé C,~l celle d('la préserva· ct seeonvenit par auto-pcrsuasion cn vérité.
tion de la vic privée. Ess<.li clus, Ill:!is aussi droit de Celle difficulté. cc non-dit. onl une cause. NoIre
s'affieher! Car, cndémo<:ratie.la liberté n'ade sens société est une, elie ignore la diversité: tous arabes.
ÉTUDES

musulmans. malékites. ash·arites. EI1c ne sc regarde conscience douloureuse de l'auteur s'exprimc il la


pas, son état de sous-dé\'e1oppement est tu. ses fin de livre: l'incontournable. lïnévitable laïcité.
retards sont la preuve de son .authenticité, ses blo- Mais alors ce li\'fC est un li\'fC de rupture en même
cages sont le signc de s,a supériorité. Notre société temps quïl est sur la rupture.
refuse de st' nommer. Elle se nie: 1" Assemblée
nationale dc\'ient la Chambre des Députés. les 3, -lA rupture
Ministères de l'éducation. de l'économie. les
équipes sponives, les organisations. les fêtes SOnt Ici. comme pour le neveu de Rameau. la modernité
amputés du qualificatif national: \l'malli au lieu de réside dans l'affaiblissement du modèle ancestral.
Quolfllli. Le glissement sémantique parle de lui- elle consiste dans la fin de l'obligaiion. de la delle
même. par rapport au modèle parental. Mais la culture
L'histoire glorifie le passê. quïmpone la misère des s'esl-clle vraiment ré\'ollée contre le passé. les
temps présents. quïmpone lïmpasse de la pensée ! ancêtres sont-ils vmiment de\'enus maudits?
Oui ... chez toutes les nmions l'histoire est défigurée Une rupture qui n'est pas auto-produite se heul1e,
par les fables ». mais la philosophie arrive au milieu pour être intériorisée. à son extériorité originelle,
des ténèbres pour éclairer les hommes (Voltaire. D'où les soupçons qui l'entourent. Venue d'ailleurs,
EHai slIr le~·lIIœul"s,t. 2. p. 801). Mais nOIre histoire elle ne peut qu'être suspccte ou inconscicntc.
est une fable, ct le temps de la philosophie est-il déjil L'Autre, dominant. est un enfer permanent, sans
lit? purgatoire. Alors, il faut. pour sc définir, pOlir
Face à sa propre défaillance, la société a besoin de s'identifier, s'opposer ct s'isoler: déclarations
l'ÉtaL Voilà qui explique la place centrale qu'il arabe. islamiquc, africaine des droits de l'homme au
occupe dans nos esprits et dans le Livre. lieu de déclaration universelle. il yale Monde CI le
Modernisateur. entrepreneur. financier. éducateur. Monde arabe. un globe dans le globe? Le rappon 11
médecin. commerçant, il esl tout. tout en étant seul. l'Autrc est une impureté el. comme dans ICI Nom'elle
Rousseau. déjà écrivait: ... La volonté générale est Hëloïse. la nostalgie d'une communauté fermée
toujours droite, mais le jugement qui la guide n'est nous frappe. car le plus important est de penser
pas toujours éelairé. Il faut (...) lui montrer le bon autrement que les autres. Mais contre Rousseau.
chemin .. (11 Rousseau. Du colllrat social, p. 76), j'invoque Diderol,
C est la fonction nécessaire de l'État. son seeret. qui Et pourtant. on sait par Ibn Khaldûn qu'il n'y a
est de donner un idéal il la communauté. Et les d'autre alternative que celle de Iïmitation. de la
grands législateurs som ceux qui se distinguent par mimésis. Nulle société ne peut vivre s,ans échange.
la hardiesse de leurs institutions. Peut-on ignorer, comme le rappelle le li\'re à
- Ce livre parle de l'inaccessible. de nos impossibi- maintes reprises, la globalité de la modernité ainsi
lités. Impossibilité de passer outre la pensée tradi- que son unité? Peut-on en appeler au règne de la loi.
tionnelle, impossibilité de quiller l'archaïsme de au respect des droits de l'homme. user des tech-
l'antiquité pour les lumières de la modernité. Le niques. fasciner III technologie sans référent moder-
réfonnisme est enfermé dans la logique du corpus, ne? Peut-on ignorer que le temps ct l"espace sc
du texte. L'ossification, la sclérose de la pensée confondent. et que ta mondialisation de l'économie,
comme celle du Droil. fonemem décrites ct décriées des valeurs, des systèllle.~ politiques et juridiques est
n'empêchent pas le retour au paradigme fondateur, un fail. non pas une idée '1 Peut-on ne pas décons·
conçu coillme modèle il revivifier: modernisation de truire les gr'lnde.~ fondations sociales
l'Islam. islamisation de la modernité. nouvelle lectu· traditionnelles '! Peul-on éviter le despotisme sans
rc du corpus, renonccr il la loi du talion? Peut-on faire autrement
Sous cet angle, ce livre a pour objet l'interprétation. que de dire. suns reniement. comme le suggérait
et plus précisément. les limites de l'interprétation. Taha Hussein à Tunis en 1957 lors d'un débat rildio-
Un texte dit aussi en référence il sa propre cohéren- phonique qu'il eut avec Messaadi, Klibi et
ce. Et si les interprétations subjectives SOnt théori- Bellhouane. que l'Occident est une part de nous·
quement possibles. cela suppose un type de lecture memes. que la modernité est aussi notre.
qu'Umbeno Eco qualifie d'hermétique (Hermès). Si ce li\'re dcvraÎl être un roman. il aurait pour prin-
Parce qu'clle ne juge pas à l'aune d'une vérité pré- cipaux personnages: d'abord le neveu de Rameau:
établie, et parce qu'elle considère que le langage est mais aussi Usbek, despole, homme du sêrail. cher-
ambigu et polyvalent, ceue méthode ouvre la voie à cham dans un retour au religieux, le moyen de se
des interprétations infinies. "' Un texte sacré n'auto- faire craindre: Rica, dénonçant l'Europe, mais
rise. cependant. pas une trop grande licence, car il se renonçant à sa terre natale pour la réalité
trouve toujours une autorité et une tradition religieu- européenne: Zadig. excellent pédagogue: l'émile
se pour re\'endiquer les clés de son interprétation. de Rousseau. nationaliste mais communicant.
Ainsi. la culture médiévale n'a rien fait d'autre L'auteur serait, lui, Candide cuhivanl son jardin.
qu'encourager l'effort d'une interprétation infinie On baigne en fait en plein XVIIIe siècle, on baigne
dans le temps mais limitée dans ses options» dans les Lumières. Voilà pourquoi ce livre est un
(U. Eco, p, 110). Celle altitude est lransrnise aux livre sur la Modernité, je l'ai lu comme un plaidoyer
textes juridiques modernes. Mais elle vaut d'abord pour elle. 0
pour les tèxtcs religieux. On comprend alors pour-
quoi la foi de Ghazali l'a cm porté sur la Raison
Ali Mezghoni
d'Ibn Rochd. on comprend pourquoi. Ibn Rochd. Ibn
Khaldlln. Ma'ari. Jahidh sont toujours glorifiés.
mais sans progéniture. Face à ces limites, la
PROLO GUE.S
Entretien avec
Abdelkebir Khatibi
De la double critique au bilinguisme,
Abdelkebir Khatibi tente depuis des
années à travers son œuvre l'aventu-
re If mystique" d'une pensée-limite
travaillée par {'idée de la dualité.
Déjouant les oppositions rassu-
rantes, accomplissant au détour de
chaque phrase un Il pas au-delà »,
Khatibi se définit lui·même comme
un styliste du langage, œuvrant au
carrefour de la sociologie, de la psy·
chanalyse, et de la sémiologie.
Comment se situe-t·il dans les débats
actuels. comment conçoit-il son
œuvre et sa recherche, telles sont
quelques-unes des questions aux-
quelles il a bien voulu répondre dans
l'entretien qu'il a accordé à
Prologues.

Prologues - Les sociétés arabes semblent


aujourd'hui diuisées en deux blocs inconci-
liables : l'un adhère aux valeurs de la moderni-
té, tandis que fautre refuse l'hégémonie de la Biographie
culture occidentale et prône le retour à la matri-
ce islamique fondatrice, Pourquoi, à votre auis,
Abdelkebir Khatibi est né en
ce débat qui anime le champ intellectuel et 1938 à El Jadida, n y a fait ses
social arabe est sifort et si passionnel? Et com- études prb:naires puis accompli
ment votre. double critique. pourrait-elle aller ses études secondaires à
au-delà de cette confrontation entre défenseurs Marrakech avant de se spécia-
et détracteurs de la modernité? liser en sociologie à la
Sorbonne.
A. KHATIBI - Les défenseurs el les détrac- Il vit et travaille au Maroc
teurs de la modernité? Leur opposition \riolen- depuis 1964 où il poursuit des
te? Avant de vous répondre, ne convient-il pas travaUJlt de recherche à l'uni·
de montrer du doigt ce qui inhibe aujourd'hui versité MohaIllDled V de Rabat.
les sociétés arabes, pour voir tant soit peu sur Directeur de l'ex-Bulletin éco-
quoi se fonde celte opposition. où elle s'lnscrtt, nomique et social du Maroc,
devenu Signes du présent. il
Sur quel fond de crise? J'al eu l'occasion. fut aussi directeur de program-
ailleurs, de dire que ces soclêtés sont handica- rne au coU~ge international de
pêes par cinq facteurs (au moins) : la faiblesse philosophie il Paris,
de la société civile, la nature à tendance despo· Ses ouvrages sont traduits
tique du pouvoir poliuque, le manque flagrant dans plusieurs langues. Une
de savoir-faire technique, le poids théocra- cornmission inter-universitaire
tique, qui empêche de distinguer l'État de la s'est créée au Maroc pour tra-
religion, et la faiblesse de l'image que le monde duire l'intégralité de son
arabe a de lui-même et des populations qui le œuvre en arabe.
DIALOGUE

composent. L"opposition dont vous parlez est tin effet de ces handicaps. Chez les isla-
1 mistes. c'est une fuite dans le passé. D'ailleurs. fuliUse l'c1I:presslon 1 nouvelle tradi-
tian. pour sortir de l'opposition. tradition. et modernité.• La nouvelle tradition. est
en fait tout ce que la civilisation technique - decouvertes. fails et valeurs - introduit
dans notre monde. Celte civilisation restructure notre rapport â notre passé. â nos tra-
ditions. elle les crible. les remodele tout en rejetant quelques ëlémenls. C'est pourquoi Je
suis déllbêrément pour l'apprentissage de tout ce qui est acquis par la nouvelle lradl-
lion. Cest le sens même de ma double critique. Les modernistes et les Islamistes sont
dêchirés par celle opposition assez manichéenne entre. modernité. el
• tradition ". el qui n'est pas appropriee il la complexite de notre monde
actuel. A quoi sommes-nous aCLUels ? Telle est en effet la question. Il
faut de ce qui est et non des fantasmes d'origine ou de rupture radicale
avec notre passe. Or. nous vivons celle actuallte d'une manière disconU·
« Ce qui me préoccupe, nue. Nous souffrons de notre retard, nous nous plaignons continuelle·
c'est le style qui s'accor- ment alors qu'Il s'agit de travailler a partir de cette souffrance méme.
L'homme ne travaille qu'à partir de l'obstacle, à partir de ce qui provoque
de à telle ou telle pensée, sa volollle. Ce déchirement peut être aussi bien source d'une plainte èler·
à telle ou telle sensation neUe et du cri de celui qui est perdu dans le monde, comme il pourrait
ou perception; c'est le être un symptôme. un Indice qui nous montre du doigt là oû la pensée a
sa tât:he. S'approprier la connaissance de l'actuel. c'est du coup, sortir de
rythme qui lie les choses l'inhibition et agir avec notre force reelle.
à lu langue qui les expri. Dans un sens, le modernisme et llslamlsme se soutiennent mutuellement.
me, qll 'importe le ils se nourrissent réciproquement: l'un est le mal de l'autre. et son frère
ennemi.
thème! » Ce que je pense, c'est que la sortie vers la nouvelle tradition dépendra,
dans une large mesure. du déVeloppement, du niveau de déVeloppement
de nos societes. de notre capacite d'intérioriser le savoir-faire technique. et
de libérer en nous resprit de discernement. L'opposltion est en chacun de
nous, dans notre déchirure interne. dans notre apathie. notre complaisan·
ce vis-a-vis de notre passé. L'Islamisme en est un symptôme criant. Son réVe est d'arrê-
ter le temps. de l'immobiliser. C'est un rêve d'éternite .il bon marché. Il rêvèle auSSi
quelque chose d'Important dans la force regressive de nos sociêtés. Il faut continuer il le
prendre au serieux. dans la mesure oû U perpê[Ue une tendance profonde des sociétés
arabes et leur fascination par le passé. F'aut·i1 repêter que ces socletés sont des sociétés
de commandement et de servitude dirigée. volont.a.ire ou pas!
Prologues - 11 est d!ffi.cile pour le critique de classer vos écriLS dans l'une des rubriques
habituelles de la recherche sociale ou de la création littéraire. Est-ce que votre manière de
déborder les frontières conventionnelles des d!lférenls genres d'écriture, de marier le
concept el laflgure el d'expérimenter de nOlluellesfomles d·€.).1}ression, correspond à une
approche particulière de la pensée el de récriture?
A. KHATIBI- Peut-être ai·je brillé quelques cartes de ma vie et de ma maniere de pen-
ser? Il arrive. vous savez, qu'on improvise sa vie selon la force du deslr. Peut-etre n'aj-je
jamais choisi entre deux \'oles : celle de communiquer un savoir. el celle de le garder
secrel. Je le sais, On m'interroge de temps en Lemps sur celte indecislon. Elle est rêcHe,
Et on a raison de me faire preciser les choses.
La réponse la plus valable que je puisse avancer. c'est que je suis un slyllste avant tout.
un styliste des ldêes et de leur mise en fonne. Dire en peu de moLS le plus de sens me
parait la règle première de ce style. Il y a ensuite l'ordonnance. le rythme. la coordina·
tion elllre les Idêes et les sensaUons, etc.
Entre le concept et la figure (vous failes sans doute allusion au dernier livre de Deleu7.e-
Guallarl), li y a place pour des sensibilités pensantes qui conslruisenL peu a peu une
œuvre sans la syslematiser ni en forcer l'ensemble. Mals la vie est. n'est-ce pas. une
écheance. Il faut donc repondre. Avec le recul, je pense qu'II y a des textes que J'aurais
ecrits autrement aujourd'huI. Je ne suis pas un homme du • concept ". Or, le concept
est une des plus grandes inventions de l'esprit philosophique et scientifique. Les
concepts dont je me sers, je les utilise selon mon style, et pas du tout selon leur logique
interne; de même la figure. Ce qui me preoccupe. c'est le style qui s'accorde à telle ou
telle pensêe. à telle ou lelle sensation ou perception; c'est le rythme qui lie les choses .il
la langue qui les exprime. qu'importe le thème (II m'an;ve d'en changer rapidement).
Mals transplanter de la vie dans l'écriture, voilà ma passion, ma tâche,
J'aimerai Inventer un ou pluSieurs genres d'ëcriture et de pensée. J'expêrimente, je Ils,
je suis â l'écoute de Iïnédit et de ce que Je n'al jamaJs capté, RJen ne me ravit plus que
de découvrir le Lon d'un nouvel auleur, le mouvement emotif de sa pensée. C'est sûr, je
désire personnaliser tout ce que j'ecris. C'est toujours un risque de s'affirmer ainsI.
DIALOGUE
1 PROLOGUE.5
Mals peut-être aussi que le style suffit pour justifler la vic, une vie. et la mort. une
mort: pourquoi pas Je me dis parfois: non seulement je dols parler en mon nom, mals
au nom de ceux qui sont silencieux, obligés de l'être.
Lorsque j'êcris un récit. Je me promène beaucoup. puis je m'assois de temps en temps.
Je Ils sur les visages. dans les allures el les démarches. dans le croisement des rues et
leur topographie. tout ce qui ffi'anive comme signes. comme émotions. La réalité est
comme une tapisserie. Il suffit de tenir un fil. de se laisser guider par la force du
moment. Celui qui écrit désire vivre â la fois le passé. le présent et l'avenir. Cesl pour-
quoi cette simultanéité temporelle est proche. POUT moL de la musique. Il s'agit de trou-
ver le ton Juste.
Prologues - A l'occasion de la réédition d'Amour bilingue, il serait intéressanl de se pen-
cher à nouveau sur cel aspect fondamental de uocre réflexion, ridée de bilinguisme, et
ceUe qui lui esl afférente, l'idée de traduction.
Croyez-uous qu'il soit possible de penser le mouvement de la traduction, non seulemenl
conune la condition du bilinguisme, mais aussi conune origine des langues?
A. KHATIBI - Toute la tâche du bilinguisme consiste il séparer les deux langues, il les
parler et â les écrtre séparèment. sans briser leurs fronUères, ni les dissoudre. Un bon
bilingue parle parallèlement deux langues sans confusion. Il traduit ses
èmoUons, ses percepUons ses Idees, tantôt dans une langue. tantôt dans
l'autre, Dès qu'on parle bien une langue, on doit obêlr à sa 101 de structu-
re et de foncUonnement. Il y a donc plusieurs types de bilinguisme.
Or, qu'avez-vous constaté au Maghreb dans le domaine de la littérature
maghrébine? La plupart de ces écrivains parlent l'arabe, et parfois l'ama- «Un bOIl bilingue parle
zigh (le berbère, dit-on), et écrivent en français. Ils parlent dans une parallèlemellt deux
langue et êcrlvent dans une autre. C'est cette discontinultè qu'Ils avaient
à rèsoudre dans une fonne littéraire Inèdlte. L'ont-Ils fait? Je pense que
langues sans confusion,
Kateb Yacine et M, Dib ont pu approcher cette forme. à la fois poétique et Il traduit ses émotions,
très proche du mythe, ses perceptions ses idées,
Prologueli - Reda Bensmai"a disait. à propos d'Amour bilingue, que ce talltôt dans une langue,
récit aurait marqué un auant et un après dans la réflexion sur le bilinguis- talltôt dans l'autre, »
me au Maghreb. Quel était. selon vous. l'état de la question auam la paru.
tion de ce récit et dans quel sens fa+i/ transformé ?
A. KHATIBI - Il parle d'un coup de force que j'aurais opéré. Peut-être a-
t-Il raJson ? En tous cas, j'ai donné ma rêponse (textuelle) dans Amour
bilingue. Le bilinguisme n'est pas un cas langagier parmi d'autres. Il est un fail de
structure Inhêrent à taules les langues, Telle est mon hypothèse, Ce bilinguisme slruc-
turel, la IIngulsuque l'appelle diglossie, entre parole et écriture. Je n'écris pas comme je
parle, Il y a dlssymétrte, différence de ton, de style, de rythme.
Prologues _ Par rapport à certains textes maghrébins (les IJÔtres, ceux de Meddeb, de
Khai"r-Eddlne, etc,. mais aussi d'un auteur comme Goytisolo), qui posent des problèmes
particuliers du point de uue du récit et de la narration, la réflexion des demlères années
sur la littérature et l'écriture a-t-elle permis une wlalyse plurielle, moins ratrachée au for-
malisme ? En d'autres ternIes, la critique Iitréraire au Maghreb permet-elle une lecture
plus éclatée des textes, s'éloignant d'un certain didactatisme ?
A. KHATIBI - Le rêve de l'écrivain est d'Inventer le lecteur, c'est-à-dire de libérer la
force inhibée de son imagination, de sa senslbl1llè, de sa pensée, Ce désir, je le sens
avec passion, Comme les écrivains, les lecteurs sont rares, On n'accède pas spontané-
ment à la • bonne lecture ", Elle exige à la fols une connaissance précise de la langue,
une sensibilité agueme à l'art de la surprise et de l'étonnement. le gOÛl du dèlaii el de
la ronne, l'amour du risque de la pensée... autant de traits qui définissent le lecteur
dont je vous parle,
La criUque est d'abord l'expression d'une bonne lecture, Je regrette, mais, elle esl si
rare que je me sens parfois trtste devant les articles et les études qu'on êcrit sur mol.
J'aJ l'impression qu'lI ne s'agit pas de moi, mais d'une pure projecUon, Je cherche des
lecteurs et des criUques compliees, des partenaires qui puissent m'offrir de leur intelli-
gence. de leur pensée sensible. OuI, la lecture est le partage d'un don.
Prologues _ Dans rune de ses récentes études, Abdel/ah SaaJ a essayé d'expliquer le
rapport des Intellectuels marocains contemp:>rains au pouuoir politique, Il a ainsi décelé
dans le champ intellecluel marocain trois attitudes disCinctes donl l'une serail. selon lui.
incamée par uotre propre démarche intellectuelle, Vous n'êtes, d'ap~s ceCte cypo/ogle, ni
le. fqih • qui essaie de reSfer en retmil par rapport au politique, ni le légiste qui s'alUe au
DIALOGUE

pouvoir. mais l'héritier de l'attitude du souft attentif aw:. jlw: qui agirent les profondeurs
occultées de la société,. Es/-ce que vous vous reconnaissez dans cette définition?
A. KHATIBI - Je ne suis pas un intellectuel typique, bien quïl soit difficile de classer
mes études. comme vous le disiez. Nonnal que des chercheurs analysent mes écrits
selon leurs évaluations et leurs classifications.
Dans un sens. je me sens solidaire de ce que dit Saaf. Voici un politologue de fornlatlon
qui est sensible aux forces. à certaines forces directIices de récriture. Son travail est
remarquable. il met le doigt sur mes points d'ancrage dans ma propre société. Nous
sommes tous héritiers de la bonne et de la mauvaise tradition. La mystique. pour mol.
représente une bonne tradition. PourquoI? Elle oriente la vie Interieure vers une
expression à la fols pensante et sensible au dehors absolu. Nous nous acclimatons plus
ou moins à la vie, à sa durée, Mals nous sommes souvent trop pressés de vivre et de
mourir. La mystique est une technique de méditation. Elie rencontre l'art, la pensée,
dans cet espace d'intimité productrice quïl faut absolument proteger. C'est de cette
mystique-là dont je parle et non d'une autre.
Je me sens donc solidaire de la lecture de Saaf. Et en même temps, je continue mon
chemin. Oui. j'al lu effectivement une partie de ia littérature mystique
(islamique. chrétienne, judaïque. sans oublier le taoisme). dontl'expérien-
ce intime est une question de fol. La foi faite texte, Elie me permet de
mieux comprendre un des paradigmes de civilisation, que je traduis, à ma
maniére, dans mes écrits. La mystique est une tendance profonde de
«La critique est d'abord l'humain. PourquoI me priverai-je de cet héritage si précieux t La question
l'expression d'une n'est pas que je sois soufi ou non, mais comment je traduis la mystique
dans mes écrits qui sont loin d'étre une négation du corps. Par exemple,
bonne lecture. Je regret- l'ange pour moi n'est pas celui de Shohrawardl. mais un être réel que je
te, mais, elle est si rare ne fais que toucher du regard. Cet être n'est pas inaccessible, mais je ne
que je me sens parfois l'admire qu'à distance. Telle la femme qui réveille en vous un désir natu-
rel. mais qui doit se contraindre. L'ange est la limite de cette contrainte. Si
triste devant les articles vous traduisez ainsi tout le langage mystique, vous verrez qu'il est proche
et les études qu'on écrit de tout désir lnaJtéré...
surmoi.» Maintenant relisez le Uvre du sang dans cette perspective.
Prologues - Vous êtes à l'origine de la mutation profonde qu'a connu le
Bulletin économique et social du Maroc, principal espace scientYl!Jue et édi-
torial pour la recherche sociale au Maroc. Quel sens entendez-vous donner à
ce changement? Et quels seraient. selon vous, les nouveaux Signes du présent que cette
recherche clevrait déch!ffrer et analyser? Et comment un tel travail devrait être mené?
A. KHATIBI - C'est une bonne occasion de préciser les choses. Le SuUelin économique
et social du Maroc a été créé en 1933 par une société d'études, qui était anJmé plus par
des praticiens de l'économie que par des chercheurs. C'était une revue proche du milieu
patronaJ de l'époque.
Lorsque nous avions repris sa publication. Nacer el Fassi et mol. nous l'avions fait dans
le cadre du tout jeune Institut universitaire de la recherche scientifique, C'etalt en
1965. Notre but était de participer. tant soit peu, au développement intellectuel du
pays. Et vu mes préoccupations de l'époque, J'ai ouvert la revue aux nouveaux courants
des sciences sociales: la sémiologie, la linguistique. la philosophie, tout en sauvegar-
dant les acquis du passé, Ce passé était économiste. I1l'est resté jusqu'à le refonte du
B.E.S.M. en 1987. Ce qui m'a mis en conflit avec des économistes comme Habib El
MaJk1.
Le B.E.s.M. a donc continué son travail académique jusqu'en 1987. Il faut signaler
d'autres faits: l'arrét de la subvention accordée au B.E.S.M. par l'Institut universitaire
de la recherche scientifique (ce qui a été désastreux pour le budget de la revue), lïnsta~
bilité du comité de rédaction, la création de revues semblables dans d'autres facultés
des sciences économiques, autant de handicaps qui nous ont poussés à Imaginer une
solution. Mol-même, je ne voyais plus I1ntérét de continuer dans la méme voie, surtout
que l'économie politique dans notre université ne progressait pas: pas de concepts vrai-
ment nouveaux, pas de méthodes adéquates. Souvent nous avons affaire à des études
descriptives, rarement anaJytiques, J'étais découragé par celte apathie de pensée.
Effectivement. je voulais provoquer un tournant au cœur même de l'orientation de la
revue.
En 1987, après une journée d'études consacrée à la revue, li a été décidé de rénover le
traditionnel B.E.s.M. et de lui donner un souffle nouveau. L'édltoriaJ du n° 1 de Signes
du présent précise l'orientation globaJe de la nouvelle équipe de rédaction. Je pense qu'il
n'est pas inutile de rappeler au lecteur une parUe de cet éditorial :
DIALOGUE

• Le premier numéro de cette nouvelle version de notre revue est entre vos mains et
sous votre regard. Comment avons-nous changé de version pour que le regard du lec-
teur puisse nous accompagner?
SI. en quelques moLS, Je voulais caractériser cette nouveauté, Je dirais. qu'en se tour-
nant vers les chemins technologiques, notre revue est appelée à s1ntemaUonallser,
c'est-à-dire à pluraliser sa démarche, ses méthodes, son style.
Pour consolider ce qui a été acquis par la revue, nous continuerons à publier des
études économiques el sociales: ces études constituent en quelque sorte notre publica-
tion tradilionnelle depuis la fondation de la revue en 1933.
D'autre part, nous explorerons désormais un autre type d'analyse. celui de l'expansion
technique par rapport aux structures économiques et sociales du Maroc,
culturelles aussI. Notre obJeclif est donc à la fols national et International,
ce qui expUque la prêsence • croisée. des signatures dans ce numéro.
Élargir la pluridisciplinarité et l'assouplir selon un certain rythme (qui est
vertigineux) de la vitesse et de l'accumulation du savoir: telle est notre
autre ambition, mals qui reste modeste dans ses visées les plus Immé- «LA mystique, pour moi,
diates. représente u"e bOlUle
li faut préciser aussi que chaque numéro est consacré à un dossier. à une
thématique qui couvriraIt un champ de savoir suffisamment cohérent pour traditio", Pourquoi?
que chaque numéro tienne sa promesse, obéissant â une cerlaJne rigueur Elle oriente la vie inté-
tout fi fall ouverte, comme une petite fenétre sur le monde: coder, décoder rieure vers une expres-
les Signes du présent qui sont autant d'Indicateurs fi une mémoire en deve-
nir.• sioll à la fois pensante et
Nous avons publié 6 numéros, mais, faute de moyens. nous avons dû céder sensible au dehors abso-
(provisoirement) le droit de publication à l'édition SM ER. Nous avons ainsi lu,»
fait paraître l'ouvrage la Société civile au Maroc.
Je sais bien que ce changement du B.E.S.M. a été critiqué. au sein méme
de notre comité de redaction. Je ne changerai pas de point de vue. Tout ce
qui est de l'ordre de l'innovation, au service de la pensée et de l'art. me
parait être la tâche première de l'Intellectuel. Je pense qu'II faut Introduire de nouveaux
paradigmes de pensée dans la production de notre savoir. Il convient de multiplier les
slrUclures d'accueil pour le travail reellement intellectuel. •

Entretien réalisé par Isabelle Lorrivée


et Jonjor Mohomed Sghir

Abdclkcbir Khatib;

.
Amour Bilingue
Mohammed Belmejdoub

Sens
et puissance au
Maroc

Abdellah SAAF. Politique et savoir au Maroc.


S.M.E.R.. Rabat 1991.

ar sa quantité el sa dlversllé (tous les


Dans l'introduction de Politique
et savoir au Maroc, A. Saa! se
P genres d'écrits dans la quaSi-totalité des
disciplines des sciences sociales) comme
par sa portée scientifique el son. envergure
propose de répondre à « trois humaine " l'œuvre de P. Pascon est si impres-
sionnante qu'elle éclipse toutes les productions
séries d'interrogations» .- antérieures dans son domaine.
- les rapports entre savoir poli- C'est aussi une œuvre qui a fini par • sécreter ,
tique et pOllJ'oir politique dans le une impressionnante infrastructure (groupes de
recherche. bureaux d'études, impression, édi-
Maroc indépendant; tion. elC.) qui a représenté un véntable pouvoir
- ceux de la science sociale et • lui permetlant de créer de l'information à
de la domination cololliale ; l'ombre du pouvoir pour servir loyalement celul-
ci • (p. 21).
- et, ellfin, le développemellt des L'itinéraire de P. Pascon est ainsi rêsumé par ce
recherches ell sciellces sociales raccourci. technique. dés le départ. Mals A.
ell rapport avec la restrllctura~ Saaf prend toute la peine qu'il faut pour nous
retracer les étapes qui onl mené cet homme au
tioll de l'univers politique dans le stade de • technocrate " • expert " • conseil ".
Maroc d'aujourd'hui. • développeur. préoccupé par la gestion loyale
des projets de I"Êlat. .{p. 29),
P. Pascon a eu ' toute une histoire avec la poli-
tique, Ip, 24), celle de la gauche marocaine. en
particulier et. plus partJcullérement encore. avec
le marxisme. Il a eu. d·abord.• longtemps des
adhérences avec les communistes. (ibid.). pour
a premlére série dïnterrogallons sera considerer. ensuite. le marxisme, tout simple-

L entreprise â travers les itinéraires intellec-


tuels et politiques des chercheurs en
sciences sociales (les • social-scientifiques .) les
ment. comme· une approche qui pennet de voir
ce qu'il y a en-dessous du voile. dont la société
se couvre (p. 28). avanl d'aboutlr â la conclusion
plus representatifs (les. Intellectuels centraux ,1. que. la methode marxiste... ne resout pas tout
Trois noms. trois Itinéraires ont eté retenus Ici : et n'est pas la seule. (ibid.). etc.
ceux de Paul Pascon. Abdellah Laroul el Cette· histoire· est sous· tendue par une
Abdelkcbir Khatlbl. rénexlon constante et lancinante - d'autant
• Figures centrales des années soixante-dix '. plus qu'elle n'est pas purement méthodologique.
dont ils symbolisenl les grands courants intel- épistémologique, théorique... spéculative - sur
lectuels. ces trois personnalités appartiennent â les contradictions entre sociologie scientifique el
la même génération. ont vécu le méme type • sociologie manipulatoire • (p. 22). domination
d'expénence histonque. reçu le méme genre de et • critique de la domination qui renforce la
fonnauon et ont eu des caniéres universllalres domination' (p. 231, l'engagement de 1ïntellec-
semblables. tuel en tant que militant politique et son engage.
Ils ont eu affaire aux mémes protagonistes Intel- ment â titre de chercheur.
lectuels. développe des relations particulières Au tenne de son parcours. P. Pascon en arrive à
avec la gauche issue du Mouvement national el renvoyer. pouvoir ct contre-pouvolr...dos à dos •
le marxisme. dont Ils se som démarqués. a {p. 301 et â adopter une attitude dévalorisante
consUlué pour eux un univers de référence. envers la politique sous I1nnuence. la pression
c----- LECTURES

du contexte. Un contexte caractérisé par. les tique de la pensée salafiste et ses absolus, la
impasses de la politique. les échecs des uns et question des minorités, de la démocratie... et
des autres L.. ) en particulier la moins efficace dans le cadre de sa démarche dans les domaines
des politiques de l'heure. celle des partis.... politique. économique social et culturel. • (p. 41).
(ibid.). Critique culturelle et édification Idéologique
étalent donc. inscrites dans un projet politique
ancré dans son contexte historique déjà évoqué
'est dans le même contexte. c~IUi de la Ici. Projet politique que A. Laroui tenta de

C crise des partis politiques ISSUS du


Mouvement national et du désarroi de
\'intelligentsia arabe consécutif à la défaite de
concrétiser dans certaines occasions en asso-
clantle geste politique au discours idéologique.
Or. dit A. Saaf. â partir des Origines sociales el
juin 1967. que le nom d'A. Laroui s'est imposé. culturelles du nationalisme marocain el. peut-
Ses interventions étaient devenues des événe- étre. en filigrane dans ses écrits antérieurs. la
ments. des repéres intel- pensée politique (et les
lectuels incontournables positions) de Laroui
parce que son message amorce un tournant
tombait dans une situa- décisif. en rapport avec
tion de disponibilité. l'affaire du Sahara, li
d'attente et ne pouvait met désormais l'accl'=nt
manquer de susciter des sur la consolidation de
réactions intellectuelles l'État. la réconciliation
diverses. de la société et de l'État.
Ce message. par sa POLITIQUE la légitimation de l'État...
forme autant que par Lors d'une cérémonie où
son contenu. semblait ET SAVOIR Il présenta au nom de
répondre à cette attente. AU MAROC ses co-auteurs un ouvra-
Rejetant la • théorie ge hagiographique au
contemplative' et la phi- RoI. il laissa l'impression
losophie spéculative. il que. le critique délemli-
relève de lïdéologie et né. le pourfendeur de
s'assume comme tel. l'idéologie arabe conlem-
Affirmatif et tranchant. poralne " le chantre de
doctoral et didactique. le la • modernité, rationali-
message de Laroui syn- té, démocratie. légalité.. ,
thétise et conclut bien un des théoriciens les
plus qu'li n'interroge ou plus écoutés de la
problématise, Critique et gauche locale, régionale
polémique il prend pour et méme dans le t1ers-
cible. les figures les monde. cédait la place .. ,
plus avancées dans les élaborations politiques et à un histOriographe officiel, comme le pays en a
sociales des nahda arabes (libéraux, salafistes, tant connus par le passé.• (p. 56).
marxistes. nationalistes.. ,) • (p, 35),
C'est à partir de l'action politique que Laroui a
mené sa réOexlon. Dans son Idéologie arabe 'œuvre de A. Khatibi, abondante et diverse.
contemporaine, il entreprend l'étude de l', appa-
reil conceptuel, qui sous-tend. l'activité poli-
tique et culturelle des Marocains d'aujourd'hui'
L elle aussi, est surtout éclatée, difficile à
classer, déconcertante. Ce n'est pas pour
autant que l'on peut considérer le directeur de
en partant du constat d·. impuissance politique l'ex-Institut de Sociologie et du B.E.s,M. (Bul&?lin
et de... stérilité intellecluelle [deI l'dite " Il abou- économique et social du Maroc, devenu Signes du
tit à cet autre constat de décalage entre idéolo- présent) comme un social-scientifique marginal.
gies arabes et expression de la réalité et préconi- Il est, tout simplement. un intellectuel trés peu
se l'historicisme comme unique voie qui puisse académique, anti-conformiste et délibérément
pennettre • aux arabes de participer au présent déroutant.
universel et de penser l'avenir possible en des Explorer les. zones marginales occultées ou
tennes communs à ceux du reste de l'humanité. désertées. (p, 62] de notre culture, démystifier
Ip.391. les évidences faciles. conventionnelles et habi-
El, pour que cet historicisme n'aboutisse pas à tuelles, entreprendre une critique radicale des
une sorte d'aliénation à l'Occident il fallait qu'il discours théologique. salaflste ou technlciste,
fût marxiste. Le marJdsme, disait A. Laroui dans telle serait, en résumé. l'entreprise de cette pen-
la Crise des intellectuels arabes. • fournit une sée difficile à cerner ou à réduire.
idéologie capable de refuser la tradition sans Cette critique des discours dominants ne néglige
paraître se rendre à l'Europe, de refuser une pas les· contre-discours " dont le discours
fonne particulière de la société européenne sans marxiste dans sa version historiciste. Au carac-
étre obligé de revenir à la tradition. , (CiL p, 40). tére universel (absolu) de l'histoire. elle oppose
Instrument de modernisation, de progrés, l'his- une pensée de la différence. en marge de la
toricisme est un instrument que l'élite intellec- métaphysique et de la théologie, qui refuse la
tuelle devait assimiler el pratiquer dans. la cri- clôture et la suffisance.
LECTURES

Ce faisant. Khatibl ne se borne pas â opposer • politique. " il est bien plus. technicien. que
une philosophie négative à la philosophie positi- • conseiller.: • technicien délimitant le terrain
ve. mals à une pensée décentrée aux horizons politique... d'une dominance qui ne pourra étre
multiples.• Le problème de l'identité et de la dif- que plus abruptement politique encore.• (p,
férence se donne ainsi comme un problème poli- lOI).
tique .... (p. 6B). L'itinéraire de Jacques Berque est constitué de
Une (re) lecture des. dits. et écrits (individuels deux étapes principales: l'administrateur qui
ou collectifs) de Khatlbi permet ainsi de faire res' • circulait dans un cadre colonial et s'efforçait
sortir les points de jonction entre ces textes et par son savoir de le consolider. Exclu des cercles
leur contexte histOrique et politique.• Les rap- intimes au pouvoir colonial ... il entama, a travers
ports de Khatlbl avec la politique ne sont pas la science, une expérience décoloniale, • (p. 114).
des rapports simplement Intellectuels [... 1. La La conclusion de ce second chapitre s'interroge
symbolique et la thématique adoptées le situent sur les possibilités et les. obstacles iL la science
clairement à gauche [... 1 Droit d'expression pure. en matiére de sciences sociales et de
démocratique [...1 luUe et luUeurs de classe. le savoir politique, sur l'inévitable. compromission
peuple el le populaire. l'oppression et l'émanci- de la science dans Je contexte de la domination
pation ...• (pp. 71-72) sont des constantes de sa coloniale et note que· l'observation est sans
rénexion politique aux • tendances anarchiques doute également valable pour la recherche
et Iversl un nihilisme émancipateur. • (p. 74). social·scientifique", d'Inspiration nationaliste.
L'écrivain se transforme ainsi en mystique aussi (p.114J.
populaire que savant, en mejdoub. Et comme
c'est une mysUque • ou Il ne s'agit pas de faire
don de sol· (p. 75), on a pu penser qu'a partir nlisant dans le titre du troisième cha-
d'une certaine période, dominée par les Figures
de l'etranger el la réOexion sur l'étrangeté,
KhaUbl a pris ses distances avec la société maro-
E pitre: • Redéploiement du savoir poli-
tique " on est tenté de croire iL une inten-
tion de l'auteur d'opposer ce • redéploiement. iL
caine, la rétrospective du chapitre précédent et a
Mals, conclut A. Saaf. c'est peut-étre là • un \'Impression de repli et de retraite que laisse le
mode différent de rapport à la politique " un premier chapitre. Il n'en est rien, La • science
• départ radical... Impliquant plus fortement politique d'accompagnement " qui a succédé à
encore ce qui est en jeu dans la société.• (p, 78), celle de l'époque coloniale est plutôt éparpillée,
A la maniére de Laroui - qui apparaît ici comme électrique et faisant de la • théorisation iL petite
la figure centrale de la trilogie et dont l'itinéraire distance. (p. 122).
est le plus franchement contrasté - A, Saaf Les recherches entreprises depuis le début des
replace les trois itinéraires qu'Il a reconstitués années soixante dans un cadre universitaire
dans les. anciennes traditions de lettrés. et les s'Inscrivent le plus souvent dans le cadre des
Inscrit dans. des démarches permanentes de disciplines autres que la science politique et font
l'univers Intellectuel marocain: celle du Jaquih. preuve d'un conservatisme juridiste et d'un
en retraIt par rapport à la politique, celle du manque d'audace remarquables.
légiste rôdant dans les pourtours du pouvoir, ou Le redéploiement de la science politique au
celle du soufi se dissolvant dans les nux qui agi- Maroc est encore une éventualité hypothéquée
tent les profondeurs occultées de la société. (p, par la remise en question des • hypothéses et
78J. théses fortes d'un Waterbury, d'un Rémy
Leveau, d'un Palazoli, d'abord: ensuite. en
démélant la politique des. autres dimensions
a ré.trospecUve entreprise au second cha- qui lui sont étroitement liées, • (p, 136),

L pitre de Polftique et savoir au Maroc propo-


se au lecteur trois autres Itinéraires de
trois chercheurs en sciences sociales dans leurs
En dépit du • statut d'observateurs objectifs que
s'Imposent [que nous imposent? (MB)] les
social-scientifiques. (p. 10) - et A. Saaf en est
rapports avec leur. prince " en l'occurrence: le un - l'intérét de ce livre vient du fail qu'il ne
pouvoir colonial. (Notons que le livre q'A. SMF tient pas cette gageure. Passionnant, parce que
est trl10glque d'un bout à l'autre: trois cha- passionné, surtout dans son premier chapitre;
pitres comportant chacun trois parties). il nous pose un probléme de lecture que l'on est
Michaux-Bellaire, l'accumulateur de monogra- bien obligé de mentionner. Les questions soule-
phles, est un empiriste pointilleux dans sa des- vées dans les deux derniers chapitres, malgré
cription de la rêallté de la société marocaine, et tout l'intérét qu'elles puissent avoir. paraissent
qUI a mis à la disposition de l'Administration bien refroidies ou encore tlédes aprés les Interro-
coloniale. un diagnostic minutieux, ouvrant de gations plutôt brûlantes du chapitre premier.....
larges perspectives sur le choix des alliés les
plus fidéles et les plus efficaces afin d'éviter une
OCcupation difficile, voire douteuse.• (p, 90).
Robert Montagne est, lui aussi, un • empiriste
radical. qui, dans une étape ultérieure de la
domination coloniale, inaugure les. grandes éla-
borations lhéorlques.• (p. 92) et dont l'œuvre fut
considérée comme une' Bible. du Protectorat. Mohammed Belmejdoub
• Savant mobllisé au service du prince, savant
Abdou Filali-Ansary

La dualité comme
impasse
AlI OUMUL, Islam et État National, Trad. M.
Khayau, Ed. Le Fennec, Casablanca, 1992 : - Fi
Char'iyat aI.IkhtitaflDe la légitimité de la diuer-
gence), Coll, Notre culture nationale, N° 5, Ed,
Conseil NaUOnai de la Culture Arabe, Rabat. 1991.

e premier de ces deux ouvrages est une que les réformistes ont· importés. â partir du

L traduction en français, réalisee gTâce: au


soutien d'une fondation allemande l, du
livre que l'auteur avait publié en 1985 sous le
langage et de la pensée de l'Occident.
Derrlére une argumentation qui se presente
comme une succession de verdicts, se profile
titre: Al lslahiya al"Qrabiya wa al-dawla al- une vision mecanique des concepts. vus comme
UJalaniya (le RêJonnisme arabe el l'Êlal nalionaO, des eléments figés. invariables, etc, L'auteur
Déjà au niveau du titre, il paraît remarquable semble défendre des thêses pour lesquelles des
que, entre l'êdition originale et la traduction, on univers culturels irréductibles coexistent sans
puisse remplacer le • rdormisme arabe. par vraiment pouvoir communiquer entre eux. La vie
l'. Islam •. des concepts â travers l'éVolution de la société,
L'auteur passe en revue un certain nombre de les transformations profondes que peuvent
notions essentielles pour la compréhension de connaître sociétés et représentations par suite
rlslam contemporain, telles que Iïçlah (rêformls- de l'irruption de visions étrangéres, les aspira-
mel. la JUra (nature, penchant naturel), l'État tions éthiques qui peuvent s'exprimer à travers
nallonal. la tolérance, etc .. ainsi que des des stratégies discursIves différentes, ne font pas
moments importants de l'histoire arabe au )(Xe partie des. objets. pris en considération, Le tra-
slécle, tels le • projet de Taha Hussein " le mou- vail de l'histoire, les desseins des hommes n'ont
vementlslamlste et le réformisme arabe, apparemment. aux yeux de l'auteur, aucun effet.
L'Idée fondamentale qui prédomine à travers les
développements proposés est celle d'une Incom-
patlbllllé Insurmontable entre la vision Isla- algré ce constat d'une irréductible dua-
mique de l'Êtat et de la société, telle qu'elle se
manifeste chez les réformistes, et les conceptions
qui sont à l'origine de l'Êtat moderne.
M lIti:, l'auteur semble vouloir rechercher,
dans son deuxléme livre, une légitima-
tion du droit â la divergence, aulrement dU â la
La premiére a donné lieu â ce qu'on a appelé liberté de penser précisémenl dans les représcn-
lïçlah [réformisme), mouvement qui est apparu tations orthodoxes traditionnelles, En fait, 11\
parmi les Juqaha (théologiens-juristes musul- légitimité de la divergence d'opillion (ou plutÔl
mans) et non parmi les penseurs modernes, et du droit de soutenir des opinions différentes) est
qui renoue avec l'effort millénaire visant â placer recherchée dans le cadre de l'expérience passée,
la réalité sociale au niveau de lïdéal islamique, celle de cet âge d'or qui travaille la pensée des
La seule originalité de ce réformisme moderne, musulmans, où l'Islam se sentait suffisammenl
par rapport aux multiples entreprises qui jalon· fort pour affronter 1'. Autre. ou les autres.
nent l'histoire islamique, réside dans la recon- Il s'agit moins d'une recherche de • légitimation *
naissance du retard par rapport à l'Occident et au sens traditionnel. de la justification d'Ur:!
dans le désir - un désir. selon l'auteur, fou, drou par une argumentation théologique ou his-
Irréalisable - d'assimiler les idéaux de l'Europe torique. que d'un passage en revue de certains
triomphante dans le cadre de la vision isla- moments de l'histoire islamique où l'. Autre ~
mique, était part.iculiérement présent et où un dialogue
D'un autre côté, la conception de l'État modeme s'est produit entre l'islam et son antlthése, où
s'est développée dans un tout autre contexte, des divergences sortant du cadre des différencef5
celui de la philosophie occidentale libérée des légitimes tolérées par l'islam se sont produites 6J.
représentations religieuses. Elle constitue égale- ont été enregistrées, Ce passage en revue n'il
ment l'aboulissement d'un vaste mouvement toutefois rien d'un travail systématique sur la
social. perception de l'Autre chez les musulman$,
Il résulte de cette incompatibilité qu'aucun rap- comme ceux d'un Bernard Lewis 2 ou d'un Aziz
prochement ni aucune forme de conciliation ne al-Azmeh 3, Les cas choisis pour illustrer la pra-
peuvent étre rêalises entre la vision islamique, tique de la • divergence d'opinion' dans l'histoire
statique, recherchant avant tout le retour à un arabo-Islamlque sont ceux des controverses
état de perfection an-historique, et les conce:pts entre mulazllites et manichéens, des observa-
LECTURES

tians d'Al-BIruni à propos de lïnde et des ner il partir de la coupure entre société et repré-
Indiens. les confrontations entre Morisques el sentations médiévales d'une part et sociétés et
chretiens dans l'Espagne du XVIe siècle et enfin représentations modernes de l'autre à tenter de
les joutes recentes entre Islamistes et moder- comprendre les transfonnations qui se sont pro-
nistes. La question principale. formulée â la fin duites, l'évolution qui a généré les attitudes et
de l'ouvrage. est la suivante: • Aujourd'huI, les attentes contemporaines ?
lorsque nous revendiquons le droit à la divergen- En tennes plus clairs, peut-on se contenter du
ce des opinions, comme l'un des Droits de constat que l'islamisme d'aujourd'hui se réduit il
I"Homme et comme fondement du système une tentative de retour il une vision médiévale
dèmocratique. jusqu'à quel point poU\'Ons-nous de la vérité? Pour quelles raisons pareille reven-
trouver dans notre hêrilage culturel un fonde- dication peut-elle se manUester, avec la véhé-
ment pour nolre dëmarche 4 ? '. La réponse est mence que l'on connait. dans le monde
que les moments de l'histoire islamique oû la d'aujourd'huI. ou la modernité a accompli des
divergence a ëtë tolêrêe sont rares et discontinus changements profonds et irréversibles ?
et que. au contraire. ce qui a predomine c'est Peut-étre n'cst·cc là, en rUl de compte, de la part
plutôt l'idée de runlclti: de la vêritê. l'idee qu'il de l'auteur, que des études préliminaires et qu'il
ne saurait y avoir. comme nous le concevons apportera dans un avenir proche de plus amples
aujourd'huI des approches multiples, une vérité développements sur ces questions."
relative ct changeante, mais seulement une véri-
té unique ct absolue, face il l'égarement et il Abdou Filali-Ansary
l'erreur qui eux, peuvent étre multiples et dIvers.
L'auteur s'arréte â ce constat et laisse bien des
quesllons en suspens. L'impression d'Impasse 1. FonôIlliol'lKONadAde'*'8'
est encore plus présente que dans l'ouvrage pré- 2. Com....m 11.I.m. dkouVfIfII'Europfl. coll. Tel, 6d.

,....
G*nlIrd. Pari&

1
cedenl. Suffit-II de se demander si des soclêlés
et des reprêsentatiOns médiévales sont compa· 3. AI· 'Am w• . .8M1Ibira : AI-Musl.'mun w. "HM»t.r el·
~.(Le,"""'.elleS Slttwre. :Je.muI~ el le.
tlbles avec des tralls constitutifs des sociétés ._~,RiadEl-~BookI..Londrft,I9'9I.
modernes? La vision historicisle, il laquelle •. c:p.dt.P,91.
radhëslon est déclarée, ne devrait-elle pas ame-

Rédha Malek Ali


OUMUL
Tradition et révolution ISLAM
Le peri/able enjeu a
Etat NationaL

tO'TIONS BOUCII"!"_~
El Hassane Hzaine

L'UMA
à l'heure des changements
Mobamed BEDHRI. Privatisation et réforme des
entreprises publiques dans les pays de l 'VMA,
Afrique Orient. Casablanca. 1991.

L'auteur etaye sa problématique en examinant


cas par cas. sur la base de • données secon·
daires 1 • établies par les gouvernements natio-
La problématique centrale de
naux ou par des organisations internationales
l'auteur a pour point focal la lBIRD ... ). les peripétles de la réforme des entre-
mise en exergue des décalages et prises publiques en reservant la part du lion au
cas marocain.
des différences de conception de
la réforme des entreprises
publiques à l'intérieur des pays
de l'UMA. Ainsi le Maroc et la L'expérience marocaine
Tunisie ont programmé des
réformes radicales basées sur la Elle est tres êdiflante et représente bien les tergt-
versations des politiques de développement
tecllllique de la privatisation,
expérimentées par les pays en dé\'eloppement
alors qu'en Algérie, et surtout en (PED) : le Maroc a applique bon gre mal gre une
Mauritanie et ell Libye, cette politique intervenlionniste et étatiste au début
de la decennle 60. dictee principalement par.
réforme est, soit timorée (simple
l'influence de l'élite politique gagnée par. l'idéolo-
autonomie accordée à ces eutre- gie socialiste et par l'absence d'un secteur privé
prises), soit inexistante. performant. qui. ajoutée au legs colonial. a
donné lieu a la formallon d'un secteur public
puissant et omnlpot.enL. ~
Toutefois. les dirigeants marocains étaient tou-
Jours conscients de la nécessité de rHonner le
secteur public. qui constit.ue un fardeau finan-
cier de plus en plus lourd pour I"Êtal. mals
presque tous les projets qui se sont succédés
n inscrivant le problême de la privatisa- (rapport Bahninl, rapport Mackelnzy. reformes

E tion et de la reforme des entreprises


publiques dans la dimension maghrebine.
Mohamed Bedhri comble un vide dans la biblio-
du contrôle financier. rapport Jouahril ont
achoppé. en raJson de la resistance bureaucra-
tique opposée â tout changement de statu quo et
theque francophone consacrée au Maghreb et se â cause d'une volonté politique timorëe. souligne
lance un defl dans la mesure ou le champ l'auteur.
dïnvestigaUon est vaste et complexe : vasle par A la dHTérence des rapports prëcêdents - et en
le nombre de donnêes a lIaiter et complexe par particulier le rapport Jouahri '2 - qui n'ont pas
la pluralite des variables a analyser. mis l'accent sur la technique de la privatisation.
L'analyse comparative des reformes des secteurs l'étude de la Banque Mondiale retient la privall-
publics maghrebins. dont les entreprises sation comme seule issue a la crise du secteur
publiques consliluent l'epine dorsale. tombe a public marocain.
point nommé puisque les pays de l'UMA ont Conformément aux recommandations de la
épuisé la vole du développement solitaire naUo- BIRD. le Maroc a nnalemenl opté pour la privati-
nal lsoclaliste ou libéral) el se tournent mainte- sation. aprés des débats houleux entre le gou-
nant. d'une façon timide certes. vers leur inte- vernement et I"oppositlon. Le modus uiu€lldl,
gration régionale; ce relour au réalisme adopté par le parlement marocain, stipule que la
s'accompagne également d'une restructuration privatisation touchera tant le secteur publlc. que
intérieure profonde de leurs systémes écono- parapublic. il l'exceptlon de six entreprises hau-
miques. le pOids et l'ampleur de la crise de la tement strategiques (QNCF. ONE. RAM. OCP.
detle et du retournement de l'environnemenl ONPT et ONEPI. souligne l'auteur.
international aldants.
LECTURES

D'aprèS celle loi. la privatisation se fera suivant me n'entraîneralt pas de perturbations ou de


trois modalités: les règles et techniques du mar- régression du secteur en question.
ché financier. rappel d'offre et l'atlJibulion direc-
te à un ou plusieurs acquéreurs. Après examen
critique de ces différentes modalités. l'auteur
conclut que les techniques du marchè financier L'expérience libyenne et mauritaniellne
ne sont applicables que dans des cas Iimilês.

Les deux extrémités du Maghreb. la Ubye et la


Maurttanle. n'ont pas procédé â une rifonne glo-
bale de leurs entreprises publiques, La Ubye a
limité la rdemle à des secteurs ne concernant
que moins de 10 % des receltes de l'État. et l'a
circonscrite dans les limites pennises par Ildêo·
logie du régime.• le socialisme populaire ". dans
le cadre de coopératives autogérées par les asso-
PRIVA TISA TION ciés. lacllarukial • 3. tandis que le gouvernement
ET REFORME mauritanien n'a pas inscrit cette queslion dans
des Entreprises Publit/ucs son agenda: la rHonne démocratique et l'inté-
les l'ays
d,lllS gration politique du pays prennent le pas sur la
cie l'U.M.A réforme economtque.
M. Bedhrt a donc le mértle de combler un \1de
dans le domaine des études comparatives por·
lant sur le Maghreb. La problémalique de
l'au leur est également originale. Mais la façon
dont Il ra étayée prête le nanc â la critique.
puisque l'auteur s'est basé uniquement sur des
• données secondaires· et qu'il n'a pas toujours
bien explicité et analysé les soubassements (les
\·ariables. endogènes et exogénesl économiques.
sociologiques et politiques de la genése, de la
crise et de la réforme des entreprises
publiques....

El Hossone Hzoine

L'expérie"ce algérienne

A llnstar des autres experienccs maghrébines.


rexpèrlcncc algérienne n'a pas reçu la place
qu'clle mertte. et n'a fait robjet que d'un examen
succinct.
D'après l'auteur la mauvaise performance des
entreprises publiques algêrîennes el. l'abandon 1. On _ pa' donnée:I secDnclll"res _ les " " ' - d'inlor·
..... 1iDn'~pclU'desf ...... _QIHlçeUftpclU'_
du socialisme. ont été il l'origine du processus de qu_sl... clDnnHsa..aientM,",ecueilliasi"'t,alametlt.•
réforme de ces entreprises. qui se sont vues genool~et.uu.s.~~.La~·

accorder plus d'autonomie dans la gestion. Cette lIIq<M ..... 0lII«IlI6l!sdonnèes,p.U.a.Canad.t..1992.p.•53.


2.O'8P'*Sr...... ~ ~ e s l l a ~ _ ,
rHonne est allée de pair. souligne l'auteur. avec 1ÎYiId'....aluatiotld'.~dulorw;liornemanlduS«:Wu'
~Sonotljac:lilMM ... S·....."ll"" ..... s)'ll6me ... 1J8S'
la rihabl\italien du secteur privé algérien, et de liDnel decotar6la de l'Elai $1,11' Ies-.prisespubliques QUI
nnvestisseur étranger. qui n'est plus assujetti â souIlrM .. deull .... ux'18SSldllmal ...... b;eo'I .. bonna ....
la règle du conlrôle du capital de la société par lisa60n deS ...sou.ees que la "oula'~' cl.. D""aliDns
(reIards.~imigulanlésJ.LetappOt1a_·
l'État algérien. d4i ...... plus o,ande aulonomie cl... ""o."'s publiu.
Oulondau.appon.x.atri.l.mîsfaa:e"ll lan6cessllé
lfunegesloDnpririedesorga.nismesopéranl deSMe>
"""OOl'lCUf.....laIs.•• _égaIemen1IaCOtldu·
sion dec:on".ISdedlllveloppemenl_.rtlill el l8santre·
prisesputlliques.etlan'ÔS8enplaœlf..,CJlIfIlitédevogilanœ
L'expérience tunisiellne pclU'supaM_leStlCleurpul)lic
3. Sous le 000ble eMet de la dvJte des reœn... pellDlHl.... , qui
sonlpa.Ss'esd021 miIlia,dsde$en 1980.Srnilli.rdsdeS
en19!l8,elool'emba'go.le~oneIKa(lhallap'KonIMI.

A l'image de l'expérience marocaine. et à la dilTé· prIY.lisalion 00 certainl HCIOU'S non st,atégijqoos comrne les
h6pÎlaux.lolsorvices.OIC.Voi,·LaLibyep,walisosu,la
rence de l'expérience algérienne oÛ. la privatlsa.- =:~sociali$lllOpopulaÎ'a.(AFPl.inEconomap.n·6S<i.
tion n'est pas â l'ordre du jour. l'expérience tuni-
sienne met l'accent sur la restructuraUon des
entreprtses publiques non stratégiques. qui rclé·
vent d'un secteur concurrentiel. et dont la réfor·
Abdou Filali-Ansary

La critique historique
au service de la foi
Hussein AMIN. le Livre du musulman désemparé.
pour rentrer dans le troisième millénaire. trad
I~jchard Jacqucmond. coll. EssaIs. Ed. La Décou-
verte.Pafis, 1992.

ichard Jacquemond est un chercheur dent en dêduire, D'une part. les ulamas. déposi-

R bien inspirt:. En effet, après a\"olr traduit


les ouvrages de Mohamed Saïd al-
Ashmawy (rtslamisme conLre l'islam 1) et de
taires offiCiels de la tradition mulli-séculaire,
\'oienl leurs échafaudages replacés. par une
relecture patiente des sources les plus ilables et
Fouad zakariya (Laïcile ou islamisme: les Arabes les plus respectées. dans les contextes ft panir
à l'heure du choU- 2). \1 a elu dernièrement desquels ils les onl eux-memes constnl\ls ct les
l'ouvrage de Hussein Amin: le Uure du IIlUSU/- montre comme des élaborations humaines pro-
man désemparé, pOLIr entrer dans le troisième duites en réponse à des circonstances histo-
mil!énaire (Prix du Salon du Livre du Caire en riques bien détemlinees, D'autre part. les cham-
1984). Son choix s'est ainsi porté, au fil des der- pions auto-proclamés d'un retour au modèle pur
nières années. sur une serie d'ouvrages remar- et parfait de la première heure volent leurs
quables. Dans les trois cas il s'agit de réactions
d'intellectuels face à un fonnidable défi: celui
que représente la remise en cause de la rationa-
lité et. dans certains cas, de l'ordre social. par
l'im'ocation abusi\'e de la parole de Dieu. Hussein Amin
Peut-on lui reprocher un choix trop partisan?
D'avoir privilégié des auteurs que les milieux Le livre
intégristes consldérent comme des ennemis irre- du musulman
cuperables de la vrai foi. des écrivains plus ou
moins. mis à lïndex • par les reprêsenlants de désemparé
la tradition orthodoxe? Cela paraît difficile tant Pax"""'"
dansletrolslèmerr1lénare
les écrits et les altitudes de ces demicrs, ortho-
doxes et fondamentalistes réunis, ont fait l'objet
d'intérét et parfois de médiatisation Intenses,
malgré leur absence Œoriginalité et leur attache-
ment il des formes et des représentations
moyennageuses. Les textes choisis par
Jacquemond font passer au lecteur occidental
un soume de l' • autre· opinion, et lui pennet-
tent ainsi d'avolr une idée du débat qui fait rage
dans le monde arabe. A ce titre. Ils contribuent.
autant que des publications savantes peuvent le
la Découverte fessais
faire, à équilibrer lïmpression creee par les
media occidentaux,
Bien inspiré, Jacquemond l'est également par sa
maniére de traduire des textes au rythme bien
particulier. Sans coller à la lettre. ce qui aurait excmples sublimes ramenés aux conditions his-
rendu la lecture rébarbative. il réussit ft rendre toriques particullères qui ont vu des Idéaux
avec intelligence et fidélité les sinuosités des superieurs s'incarner dans des fomles profanes.
argumentations, et parvient ft placer le lecteur ultérieurement sacralisees aux dépens des prin-
en plein dans des débats intensement vécus. cipes qu'elles étaient censées illustrer. Dans un
cas comme dans l'autre. l'arme de la critique
historique est maniée avec rigueur et détermina-
ans le cas de Hussein Amin, Il parvient à tion. Hussein Amin montre ci ce propos qu'il est

D faire passer l'étonnante particularité de


cet auteur quI. {out en proclamant une
Intangible fidelite au credo fondamental de
le disciple le plus accompli de son père. Ahmad
Amin, celui qui a mis en branle le plus vaste
mouvement de réécriture de l'histoire intellec-
l'islam, s'emploie avec un rare talent ft mettre en tuelle islamique. Comme le note Jacquemond,
piéces tout ce quc les uns et les autres préten- • C'est bien en cela que se situe nnlérél. ct aussi
LECTURES

le défi. de la démarche dl' Ilussein Amin: dans la pratique politique ni. a fortiori. la nier. L.a reli-
cetle combinaison entre LIll postulat de départ gion peut fournir les principes éthiques qui fon-
d'ordre reli~if'tlx. cl son appHealion. au moyen dent l'ordre social mais non définir les mêca-
d"outils inldle('(llCls strictefl1ent profanes. â nisrnes par lesquels il devrait étre rêg' - ceux de
l'ensemb1c des S(lUH'CS de la pensee musulma- la dêmocralie par exemple -, ni. il plus forle rai-
ne : biographie du Prophëlc. exê~Csc coranique. son, les rejeter commc COntraires à la fol.
hadith. histoire des S(~'lcs musulmanes :1•• La Il s'aJ!;ît là d'une approche, nous dit
devise dl" 1·lllssC'in Amin semble étrf' la suivante: Jacquemond, qui •... s'apparente ... à celle de
•... NoIre premier devoir t:sl un devuir de vérdcî- M. Saïd Al-Ashmawy. avocat d'un· fondamenta·
lé histmilluc. Cc C'OI.lI<ll!C I:xcmp\aire. dont fonl lisme rationaliste et spiritualiste. donl les
prcm'c les cmY:..IIlls prêls fi sarril1l'r h-ur vic pour eonlours semblent finalement aSSC'"J: proches de
leur foi. doit aussi se lmduirt' paT une confron- celiX de lïslam selon Hussein Amin: run et
tation franche ;wce l'histoire. si amère sou-clle. l'autre sont les hêntlers d'une tradition musul-
hors du romantisme qui l'ar;wlériSl' cl ddorme mane authentiquement libérale et tolérante, qui
trop SOllvcnt les visiollS Illusulmanes de rhistoi- a connu son âge d'or dans l'Egypte de l'entre·
Tt'. La foi pf'1I1 dêplaccr I('s lIlonla~nes, maÎs deux-guerres. et que rêmcrgen~ rêœnte de cou-
seult" la mnnaîss.1nn' pcrnwt cil' ks dêplaœr au ranis plus radicaux a conduit nombre d'obserY3-
bon endroit ~ ~ - leurs. et le grand public il leur suile. â enterrer
L'atliluc!(" de Hussein Amin parait Cil fin de un IX'u \;te. 6 •
rompit' la plus c'{JIIfortlw aux cxij..Jcrw1,.'S t"xtrêmes Il étai! grand temps de le rclppder....
que pt"tll forlllukr Ull ('foyallt rnocknlt:, fcnnc-
nwnl aH'.l'hi' ;. ln fol islall1iqut' cl bien insêrê Abdou Filoli-Ansory
dans son sU-rit" ," dans ks rcprtscnlalinns pro-
P0sffS l:k'l.r la sl'iClI('(' ct la philosnphic contem-
1 LeGaIffl.1981.lIadtllp'ela,1'dl' R."""'dJacQullmOOO.
poraines.• La \'ol'<ItiO/l IlnÎ\'crsalistc de l'islam Ed.A1-Fik•. leCalfeelLaOl!<:ouweneP_.l989
n'est pas abandonnée, mais wmencc ;. une 2AfDdes,pù:IIIo6auGaIfe_'lle6ell9ll9.lIad.el~aœ

(,thi(IUC, llll ensemble cie n{lnnes cl de valeurs 00D...,.......,Re.Pans.1GGl


.","" ,,,,",m,M." ".""." C...... Co
donl on allend qu'clics - illlprêJ!,ncnt • la vie des
individus et des sodèlés IllUSUhllilllCS, cn dehors
de lOute crispmion fonnaliste !i, • Il en résulte
(Ille rapproc'h(" religieuse.' ne peul SC" substituer il
1 JÛII"'-.. P.6
"Op. ,~ .. p. l~l
SOp.".. p.1
60p '~ .. p.8
Isabelle Larrivée

Le XX e siècle des
femmes maghrébines

Sophie BESSIS et Soubayr BELHASSEN, Femmes


du Maghreb l'enjeu. Êd. Jean-Claude
lattês/Ed<lif. Paris/TUnis, 1992.278 pages,

Le livre de Sophie Bessis et


SOllhayr Belhassen, Femmes du
Maghreb: l'enjeu, plonge à la
fois dans l'histoire de la région et
dans la vie quotidienne, pour
d'abord montrer toutes celles
qui, IIi loques, IIi héroiiles, lut-
tellt au jour le JOUT pOUT des
conditiolls d'existence plus
acceptables et pour ulle plus
grallde reconnaissance de leur
statut social, politique, juridique.
Il est aussi un ouvrage d'histoire
critique, mel/ont en évidence
l'occultatioll dont a lait l'objet le
problème de la condition fémini-
ne. Il est enfin l'analyse de
l'oppressiollfémillille ail
Maghreb, de ses souches et de
ses variantes à travers les der·
nières décellnies.

ans la panoplie d'ouvrages parus recem- es auteurs itwitenl. e~tre autre. à Uil

D menL sur la question des femmes au


Maghreb, quelles rcprésenlaUons en sont
offcrtes? Dc l'image de la femme-serpilliere, fon-
L retour sur ceBe condition de la femme
médlterranécnne, un peu comme l'avait
propoSé il y a quelques années Gennainc Tillion
dée sur les poncifs identitaires les plus éculés. il dans le Harem et les cousins l, mais plus spCcl-
celle dc la femme-héroïne, nous faisant vivre nquement sur la jonction du couple islam/arabi'
tous les fantasmes de l'émanCipation par procu- té avec la Méditerranée, Celle jonclîon aurait.
ration, ccs modèles pemlcltcm-ils il une gcnéra· selon elles. produit. quelques-unes des sociétés
tion de femmes à venir de se reconnaître ou dc les plus oppressives de la planète en matière de
sïnvcnter une nouvelle représentation d'clics· condilion féminine· (p, 16j et ce, malgré l'amé-
mêmes, moins morUnante. et une nouvelle stra- lioration que l'on connait du sort qui avait été
tégie d'action? Est-il encore possible de contri- jusqu'alors réservé aux femmes.
buer de façon novatrice il cetle réflexion, d'une S. Bessis et S. Belhassen font rcssortir les posi-
façon qui ne soit pas le brossage passif d'un tions de quelqucs penseurs maghrébins qllant il
tableau mais le bilan lucide d'une queslion ? l'émaneipmlon des femmes, que cc soit dc fa(;on
LECTURES

réfractaire comme chez Ben Badis. ou sous au nombre de hijab-s rencontrés ou bien dans
forme de velleités réformistes chez Allal AI- Fassi. les facultes. ou bien simplement dans les rues
Enjeu des idéologues. qu'ils soient traditiona- d'Alger ou de Tunis (la djellaba semble encore de
listes ou progressistes. enjeu aussi bien des mise au Maroc. remarquent les auteurs). les
occupants que des colonisés. la femme peul tour femmes demeurent celles par qui l'honneur arri-
à tout" servir et dessen'ir les ambilions politiques ve (ou sc préserve ... ). Méme s'il existe un isla-
selon qu'on failla promotion d"une certaine libé- misme au reminin, c'est-â-dire une lecture cri-
ralisation des mœurs ou qu'on persevere au tique du code de la ramille discriminant cc qui y
contraire dans les ornières du conformisme reli- reléve de la chari'a coranique et ce qui cst de
p:iCllX. Cria esl flap:ranl en Tunisie. sous l'ordre de lïnterpretalion. on ne saurait espérer
Bourp:uiba qui. • considéré plus tard comme le que par là vienne le salut des femmes, Au
libérateur de ses concitoyennes. a Cil fail tou- contraire, plus insidieux sur la qucsllon. l'isla-
jours utilisé l'islam et la tradilion comme des misme semble renouveler les figures du discours
pimls de sa slralép:ie de ralliement des masses ,i sexiste en une rhétorique de l'evitement plutôt
la cause nnlionaliste • (p. 32) que de l'exclusion pure et simple des femmes
La décl'plion esi d'autant plus ~rande lorsqu'au dans la société: • Une des forces du discours
sortir des luttes pour lïndépendanee, les islamiste en direction des femmes, afrirment
rClllmeS lit' se voient reconnaitrc aucune place S, Bessis et S, Belhassen. est de ne pas présen-
dans kB slntcturcs du pOllvoir, parce que leur leI' l'apartheid sexuel qu'il érige en rëgle intrans-
préS<'l1cc, allx ,1'('[1.'" des hicll-pensauts, aurait de gressible de la sociélé islamique de demain
('(msirléréc ('ollll1le raclcur dc c1esordrc, cj{- /lIlICl. comme signe dc leur infériorité. mais comme le
dans le sens Ol! Christine' Uw'i-Cluksm;\I1 la rondement d'un ordre à venir dont elles seront
dél1nisBait ~, à mi-chemin entre la seduction el aillant que les hommes henëlkiaires. (p, 199).
la trans,l,!ression, L'espoir de l,l ('lasse. hll1ante· Quant à savoir reellemem ce que souhaitent les
des relllmeS d'alors, suscité par la victoire de Maghrebines du point de vue de leur stalut,
l'indi'jlt'Jl(hlllcc, n'aura d(',!!al que la dèsillusion à Sophie Bessis et Souhayr Belhassen montrent
laquelle il cédera, que les avis sont aussi divcrsifies que les
Car mêm(' lorsqu'on al'<111 l'ni prendrc uu(' l'cr· remmes. que les volontes sont plurielles, du
laine avancc, mëmc lorsqu'on aV,lît considéré mOl1lelllS où il n'existe nulle cohésion ct nul pro-
qlle ccrtaines chos('s daient ;lCqllise's sous pre· gramme capable d'assurer un projet réministe
tcxte qu'on amit ;lrrès il des Iinl.'" lradilionnelle· \'iabl(' el tenant compte des réalités sociales,
ment réservés aux hommes, on ,wail né,!!1i,IV' économiques. culturelles. religieuses. etc .. en
dïnslTire de raçon durable. c'est-;i-dire dans les présence au Maghreb: • Il raut une dernière fois
lois, révolution dont on avait l'té 1('5 artisanes ct les éCOUler ces remmes ordinaires. jeunes et
les lémoins pendant les années C'inquanll' ct vieilles. sal<1riëes ou mêres au royer. grandes et
soixante, Certes la Tunisie, souli,l..(nent les pelites-bourgeoises ou prolétaires, pour décou-
auteurs, avait iml0\'é dans le domaine, mais <'J \Tir qu'eUes tentent il leur façon d'opérer la syn-
quelles lins el jusqu'<'J quel point avait-on laisse t!lese enlre un conseT\'alisme omniprésent et
les rem mes être maîtresses de leur existellC'e ? une modernité qui a cessé de leur être tout ft fait
La persistann' du sysleme de hl dot obligatoire élram(i're. (p, 270),
et les injustices ('Ti~llleS en malière dl' ~u('('es­ Si 1e~ remmes sont l'enjeu d'autant de resis-
sion et d'héritage. entre autre, el11péch,lit'llt de tances el de changements. c'est aussi par elles
croire en une reelle libéralisa lion et l'galitl' entre que se traduisent certains des malaises maghré-
les sexes, cependant que le Maroc s'enronçait bins actuels. Et llne volonte reeHe d'émancipa-
toujours plus profondl'ment dans des traditions tion des remmcs. concluent les auteurs, sera
que SOutenaienl not<lbles et oulémas et que IIne porte OU\'erte sur des. rOrnleS nouvelles de
l'Algérie. malgré des allures progressistes atlri- l'expérience humaine· {l', 2791, ....
huant aux rem mes ct aux hommes l'égalité en
matière de droits et de r1e\'oirs. Claborait parallC-
lement un code de la famille rétrograde, mainle-
nant la polygamie. la rèpudiation~ la • déféren- Isabelle Larrivée
ce • de la femme envers son époux. etC'. On allait
prendre le tournant des années soix<lnte-(lix
avec fort peu d'acquis,

ans la roul.ée des pr~rondes mUI~lions

D démographIque. phYSIOnomique. econo-


mique, que vivelll les pays du Maghreb
depuis une vingtaine d'années, dans ce brassage
des populaLions citadine ct paysanne rcsul1ant ',Pans,Ed,d~Scuil.l96&,

de l'exode rural et l'abolition qui s'en est suivie


des distinctions rondamentales qui étaient
consLituLives de la sensibilité maghrébine, dans
quel sens a evoluè la condition réminine et vers
1 2.• Filna O~ la d,tlohcncc intoailable de l'amo~r ". ,n
:;~:~m~',~:~, :~;aUI'e, KhatiOi el la mémoire ~Ilé'a"", Pans

quoi s'engage-t-elle? Dans la tounnente islamis·


te, alors que l'avancée des. Fréres • se mesure
Thérèse Benjelloun

Un autre regard
sur la complexité du Protectorat
français au Maroc

Yvonne KNIBIEHLER. Geneviève EMMERY et


Françoise LENGUAY. Des Français au Maroc: la
présence et la mémoire, 1912'1956. (Préface de
Tahar BE:NJELLOUNI. Dcnoël. 1992.

cependant pour but de montrer. par-delà ses


limites, une réalilé : la complexité du Protectoral
Si l'histoire se lit au pré- français au Maroc,

sent plutôt qu'au passé, si


sa relecture constitue une Entre administration directe et contrôle
constante nécessité, c'est
Complexité qui se marque déjà dans l'idéologie
bien avec un « autre» sous-jacente il. l'instauration du Protectorat.
regard qu'il s'agit d'abor- inhérente aux déclarations de Jean Jaurès. anti-
colonialiste, convaincu du • devoir de
der ce /ivre. civilisation. (p. 23-24) de la France au Maroc
dés 1903. 1....:'1 venue des Français au Maroc n'est
pas. dans cette perspecUve, une simple étape de
l"expansion coloniale mais ('. apogée de l'histoire
coloniale· (p. 24), conduile il la fois par des
attentes militaires et nationalistes, des considê-
raUons morales cl humanitaires, êconomiques el
affairistes. Fondée sur la connaissance partielle
d'un pays multiplié (arabe a 55 %" berbêre il
45 %, avec 4 % de juifs. citadins et ruraux. sou-

c c véritable document. élément de • l"aven-


ture coloniale de la France " a été compo-
sé il partir de témoignages nombreux.
recueillis par les auteurs, elles-mémes concer-
nées. Françoise Leguay, docteur en médecine, a
mis au Makhzen ou refusant de payer l'impôt),
clic balance entre une politique pratiquée
ailleurs de l'assimilation ct les thêorÎes de
Lyautey concernant le respect de l'Etal maro-
cain. des différences culturelles. établissant le
excrcé au Maroc de 1944 il. 1957 : Genevieve contrôle du pays par ses propres institutions.
Emmery, professeur cn rctraite. y a vêtu de Ainsi le Protectorat français scra un • chef-
1949 il. 1958: et Yvonne Knibieh1er. professeur d'œuvre cl'ambiguïtê • (p. 30) selon les auteurs
émérite il l'universilé de Provence, de 1949 il eux-mêmes, le système mis en place par Lyautey
1954, ayant dérivê, dès 1920.

Les auteurs ne font pas le procés de la colonisa-


tion. ni ne la justificnt. Elles cherchcnt il don-
ner, entre le pour et le contre. une certaine per- Militaires et civils
ception des années du Protectorat par des
témoins qui les ont vécues: l'intérét de leur tra- La complexitè de la présence française au Maroc
vail est justemcnt de partir de l'analyse de ces s'exprime encore par les hommcs et les femmes
témoignages. parfois contradictoires, il interpré- (plus tard) venus sïnstal1er dans le pays. au
taUons lTlulliples. émanant la pluparl du temps cours de trois élapes correspondant à trois
des classes moyennes. et dont elles reconnais- idêaux diffêrenls : avanl 1912. on arrive en
sent que la sincérité peut étre mise en question gênêral dans l'enthousiasme, pour. aider le
par un désir d'autojustification. L'enquête a pays à lirer parU de ses richesses pour le bien de
l-- L:::.:E:::.:C::..T.:..:U:::.:R~E:::.:S~ ___II PRé?l.!ÔGliJÈ.S
1 1

tous' (p. 34-35). Médeeins. infirmières. reli- AI'ellturiers et sauveurs


gieuses. enseignants accompagnent le mouve-
ment. Apres 1930. une certaine déception s'cst Avec des réalisations positives, telles que la créa-
installée. des français d'Algérie apportent un tion de la CTM en 1919 par Epinal. du BRPM.
esprit colonial. la résistance Ill<lrocaine au de la premiére usine Aiguebelle en 1941-1942,
Protectorat commence il se faire sentir. A parUr l'enquéte livre aussi l'ambivalence des travaux
de [945. on y passe pour quelques années. atti- elTectués, en particulier dans les mines si des
rés par le charme du pays. son inlérd écono- entrepreneurs sont vraiment modernes, ils igno-
mique. en tant qu'hérilicr des piollniers de rent l'environnement le plus souvent. et certains
naguere. se caracterisent par leur cupidite, l'iniquité de
Les Fran~-ais qui arrivcll1 sonl militaires el civils leurs méthodes. Cette enquête rappelle à juste
ct leurs interêts different souvent. D\l1l côlé. la titre que des enfants 1ravaillaient et mouraient
le~ion drangere va • pacifier. le pays pOUf pou- dans les mines, que dcs Touaregs, pieds nus,
voir V étendre la structure du Protectorat et se avaient été envoyés en hiver à Nancy pour briser
lTan~former peu fi peu en service de travaux la greve des travCli1leurs, ' Ce trallc a dure un
publics. en particulier. disent les téllloi~lm~es. an, autant que la grève de Nancy. (p, 167),
pour reboiser et irriguer les terres: les Affaires D'autre patrons se vantent de réalisations
indigenes, tres ' protectrices " forment une sorte sociales: création de la C1MR. de la médecine du
d'aristocratie militaire qui s'écroule tout d'un travail. de la Jeune chambre économique de
coup, dans les mois précédant l'indépendance Casablanca en 1953,
du Maroc, Mais la segrégation sociale française se repro-
A coté d'elles, pal'fois contre elles, ks contro- duit. la langue es1 un handicap que peu de
leurs civils portent, sur kurs épaules toute Français franchissent laissant aux « indigenes '
l'espérance et toules les ambiguïtés du le soin d'apprendre le français. Des violences
Protectorat· (p, 91J, A\'ec sens du réel et de éclatent. Quand la passation des pouvoirs se
l'humain, ils prennent conscience du hiatus fera aprés l'indépendance. il se trouvera des
existmlt entre les hauts responsables eonsen'am hommes pour s'donner des capacités montrées
un esprit d'. occupants " les colons qui. scion par les anciens colonisés,
les souvenirs de Jacques I3crque, ont des, pré- l'ace il des images d'un Protectorat rigide et
tentions debordallles . [p. 96L la réalité marocai- injuste. les témoignages abondent pour insister
ne dans laquelle ils privilegient les Berberes sur snr un aspect gratifiant: celui de la santé, Les
les Arabes. ICI cClmpCl~ne (le ' bled .) ù la ville, Ils médecins français, les infirmieres, religieuses
en vivent différemment la construction où la epouses de colons. auraient ainsi partieuliére-
séparation s'accentuera tres \'ite entre ment et « largement contribué à l'œuvre civilisa-
Européens ct Marocains, voient la nccessite trice des Français au Maroc '(p, 21B), Les méde-
d'une vraie démocratisation. rléplorarll l'incolll- cins sont pour la plupart des jeunes gens,
préhension générale dont ils seront victimes, venant d'achevcr leurs études, fom1anl un per-
meme apres l'indépendance du Maroc, quand la sonnel souple ct enthousiaste, Si l'on sépare la
France les intcgrera dilTIcilement médecine mili1aire ct la médecine civile, celle
pour les Europeens et celle pour les « indi-
génes '. la lutte se situe contre les parasites qui
IranSmellent des maladies, colllre les rats, la
Piollniers et expl()ifel/r,~ tuberculose, les trachomes et le typhus, les
llmlac1ies venériennes, et pour la vaccination
Les colons )';llllertUl11e de se voir anlivariolique, Aprés une étape de soins collee-
1ransfonllés pionniers en exploiteurs, Leurs lifs. la médecine s'oriente vers une individualisa-
témoignages revendiquent l'achat de terres [non tion, nuancee de paternalisme. et ouvrira des
leur spoliation), leur inexpérience du leur voies aux femmes médecins, plus aptes à tou-
éloignement de l'administration cher la population féminine au Maroc,
, loin de faciliter les choses pour les colons,
tres souvent du côté des Marocains. (p, 1251 en
cas de litige, Ils défrichent dilTIcilcment ù cause
du doum, des pierres, du manque d'eau. et VI coexù/ellce lllms la séparation
vivent d'abord d'élevage, comme les Marocains
selon leur mode, pour tenter ensuite de mener
scientifiquement des cultures, d'<lmeliorer les Par ailleurs. les appOlieront au Maroc
rendements, de sun'ivre aux annees de séchc- une certaine idee de coexistence religieuse
resse, Les témoins reconmlissent que les rap- entre les trois religions monothéistes, à partir
ports entre ouvriers et colons nc furen1 pas tou- des principes de Lyautey, pronant qu'il n'y a pas
jours, idylliques " ct il semble significatif que le de races inférieures ni d'homme universel. que
contremaître reçut le nom de ' caporal" les hommes sont égaux mais différents, la dilTé-
Pourtant ils affirment qu'ils n'y eut pas parmi rence se concluant le plus souvent par la sepa-
ellX que des, colonialistes " que oans la majori- ration cl non l'échange. Ainsi le Protectorat ne
té des cas une conllance régna de pari et d'autre connait ni les controverses religieuses ni les
et qu'en [ln de compte, le systeme paternaliste cchanges mystiques. mais plutot un respect
des échanges fonctionna assez bien, fi leurs mu1ucl fondé sur ngnorance - avec cependant
yeux. des missions religieuses vivant d'évangélisme et
LECTURES

non de nationalisme (<'1 litre d'exemple le Pere fcmmes qui choque ct bloque les Occidentaux -
Peyrigucre qui gène la hiérarchie catholique. les , une ségregation socialc (involontaire ?), ks
chretiens et le Protectorat). portées \'crs les Européens ayant pris l'habitude de sc faire ser-
Berbères considérés cOlllme peu islamises. cn vir par les Marocains avcc, Ù titre d'exemp1c. 1;1
dehors de tout prosClytisllIc olTiciel interdit par dégradation du prénom de Fatma. un patcmalis-
Lyautey. me fi base de méfiance récipro<llle ct (l'curopéo·
Lyautey permettra d'ailleurs lïntroduction iIlêg:a- centrisme.
le de renseignement religieux dans récole. pour Cc livre peut choquer des sellsibilit{·s par son
les Marocains. C'est ainsi que des écoles seront discours qui reprend, sans fausse pudeur. des
créées pour les Européens (dans un esprit nou' termes aujourd'hui rejetés: ' indigéne • Oll
veau par rapport il ce qui se passe en Franre). , paciflcation • par exemplc. 11 dit sans complai·
où un petit nombre d'Clèves marocains seront sance combien un grand nombre de Franl,',lis
admis. Dis<Tcts. ils sont loues pour leur ferme vivant au Maroc ont l1li:nlllnu les autochtoncs
désir d'apprendre mais critiqués pour l'appren- (ct le proul'e par certaines erreurs de langage) 1.
tissage. par cœur ". Ccst là que le mépris des entre une curiusité plus OIl llloins \·oyeuriste.
Arabes et de leur langue laisse des traces parfois Ulle bonne \'o1011lé de prosdvtes ' maIgre tout ..
doulourellses. un rejet nu<uH"é de n:u." ([\l'ils considéraient
Un enseignement pour les Marocains voit le jour, mêllle parfois COlllllle ' repoussants " dans Ull('
a côté de l'Ecole coranique où l'on' n'apprcnd perception géncralisantc. Il penllC't aussi dc
que pour recevoir le savoir· (p. 233) : écoles comprendre pourquoi, durant celle p{'riode de
pour ms de notables, où l'on pratique la conviC'- 1912 a 1956 qui a \'U St' construire une moder·
tian selon laquelle un homme ne peut appartcnir nité et se g:àcher des \·a1curs. des Français é!t'\'es
à deux cultures, considérant que l'intelligence au Maroc ont pu se sentir drangers en Europe.
des Marocains serail incapable de s'adapter ,Hl." regretter l'immobilisme politiqlle qui a engendn~
programmcs de renseignemcnt français, Cette la vio1cnce. partir par peur Illais parfois revenir
dichotomie sc double par l'opposition d"unc Clite aprés 1956. ct considérer que l'independance dll
aux masses non scolarisées, des garçons aux Maroc Ifa pas constitue une rupture a\·ec lil
filles pour qui l'on ouvre peu a peu un ensei~ne' France
ment professionnel (broderie. tapisserie), Y a-t-il Comllle le soulil!ne Tabar Ben Jelloun dans 1;1
là volonté de protéger les Berbéres de nnnuence preface, si le so~;venir est ('ontrarié. il n·est pas
arabe? Héalisme face aux réticences des parents meurtri pour les Français, l:amitié est rédlt'
marocains devant la culture française? Peur bien qu·ambiv<llente des deux côtés. ct le livre de
d'instruire les classes populaires? Yvonne Knibiehler, Genevieve Emmerv et
• L'evolution prévue à long terme s'accélere. Françoise Legua)' rappelle aujourd'hui à j~lst{'
constate Le Tourneau. car lïntelligence des titre que, si l'histoire ne sc repéte pas. elle pCllt
Arabes n'est pas différente de celle des parfois, avoir la mémoire courle • (pref. p. 15)....
Français '. Le Sultan lui-même soutient une
politique d'éducation des filles. Dans ce eontex·
te, le rôle des enseignants ne peut qu'être ambi·
\'a1cnt ct laisser des empreintes.
Thérèse Benjelloun

L'ambil'afetlce de la fJrésencefrallçaise ail


Maroc

Si l'on sc demande cc qui a reteml des Fran~'ais


au Maroc. c'est sans doute, comme en témoigne
l'enquête. le bonheur d'une enfance heureuse et
libre dans les campagnes. où les contacts enlre
enfants des deux communautés avaient lieu
naturellement (contrairement il leurs parents).
l'ouverture (l'esprit qui en découlait. méme si en
ville les jeunes sentaient davantage l'ambiguïté
de certaines situations. C'est aussi l', enchante-
1
ment. de la découverte du pays. des médinas,
des maisons arabes. D'où l'instauration de
l'lnspeelioll des monumcnts historiques pour
sauvegarder en particulier la médina de Fès ris·
quant déjà de succomber il la surpopulation. la
noslalgie de la nature qui travaille les
Européens. la creation de musèes (fés, Habal.
Te!ouan. Tanger), la découverte d'une autre phi-
losophie de la vic. Tout ccci recouvert, déforme
par la difficulté des echal1,~es culturels profunds,
de part et d"autre, la différence des habitudes de
vic, de mœurs - en particulier le SOrl des
Hicham Rajraji

« L'envers du décor»
Le Maroc Méditerranéen la troisième
dimension, Actes de la scientifique du
GERM organisee a Tétouan 12, 13 et 14 octobre
1990. éd, Le Fennec, 1992,

nalisation des provinces du Nord, C'est qu'a


force d'etre pose sans susciter beaucoup d'inté-
l'et parmi les chercheurs, le probléme de la
Il est normal qu'au moment où le détresse du Maroc méditerranéen risquait de
MaroL' s'apprête à jeter les ponts quillcr'cldinitivemenl l'aire de nos préoccupa"
qui risquent un jour d'unir son tions, un comme ces images de la misere du
quI, â force d'etre diffusées â la têlé-
destin et celui du Maghreb à vision, rinissenl par lasser méme les âmes les
l'Europe, les consciences .'le plus charitables,
mobilisent pour redonner sa ~'éri­ Mohamed Naciri commence son rapport intro-
duciif par une qui. seI1lble-t-il. a beau-
table dimension à la façade circule lors débats: " La Méditerranee
méditerranéenne du pays. présente, voire entierement
Les débats de la rencontre de de la plupart des
de se demander si le
Tétouan .'le sont fixés deux tâches un pays médilerraneen. "
principales: Il serail faux de déduire de cette phrase que le
- Réfléchir aux causes de la M,lroC méditcrraneen soit totalement a
notre imaginaire, En realité, il est tres
marginalisation du Maroc médi- mais bien autrement qu'il ne Réver
terranéen. de ses vacances au Nord ou faire ses
- Réfléchir ensuite aux moyens a Fnideq ne suffit pas. La phrase de
Naciri veut surtout nous révéler que les
de redonner vie à cette région, de Marocains n'ont pas encore intériorise la dimen-
mieux l'articuler au reste du sion méditerranêenne de leur pays,
pays. Les études présentées ont analysé
déterminismes qui ont eu des ;o,""'u,,""
sur révolution de la
(relief ct médiocritê
(la nature du protectorat
e Marot' mecliten-anéen exerce une altrac- des enclaves)_

L lion çertaine sur la population du reste du


pays, MalS le sentiment à de celte
région est ambigu: le Nord est il m"""''''"ymu dans les
causes la marginalisalion du Nord
sont â trouver dans la politique touristique et
suceessives d'intégration éco-
avec ses belles plages,
noménes de contrebande marchandises et de
adop,i,,, ""pu,;·nnctep,dn'd',U;p"ro.Vinces du Nord
drogue, mais désolant avec sa mise-
ais de quoi parle-t-on dit

M
l'able et son économie
parmi nous n'achéte pas de ces marchan-
de contrebande qui sc vendent jusque
~~earoc med~~~~~l~é~nc;r;o~l:crire,c~:~
dans les magasins patentes des grandes villes de intervenanls a dellnir une zone precise
l'intérieur comme Casablanca ou Rabat? Qui el définitive, Sans doute parce que ce qu'on
n'a pas un jour entrepris le aux appelle aujourd'hui le Maroc méditerraneen est
grandes citadelles de la du if' en fait 1rois zones qui connurent des
temps de s'acheter quelques produits? Qui i~no­ destins différents: à roues!.
re l'importance du commerce de la droguc ? j,u'gcc ""Ul un "altu international: il l'est. une
Mais qui ne s'est pas pose la question de savoir du littoral etait sous protectorat français:
ce que deviendrai! la popula1ion du Nord le Jour centre était sous protectoral espagnol. Rien
où les enclaves espagnoles seront recupérécs par d'è\onnant donc â ce que Fouad Zaïm, qui ana-
le Maroc? les enclaves espagnoles et leur impact sur
Le mérite des débats de la Conference de ne prenne en considération que
Tétouan fut d'ouvrir le lourd dossier de la mar,!!)" l'ancienne zone sous protectorat espagnol:
,,("('sl-ù-c1ire slJiclo sens\! les provinces actuelles la reeonquéte des ré.I!;ions du Sud, Je Maroc ('(Jill-
de Tétouan. Chefchaouen. Al J-1oeeima el Nador" menee il tourner scs regards vers les villes l'IWO
(p. 5]). Par conlre. Naciri et Bennouna, 'lUi rI" occupées au Nord.
adoptent une approche historique et globalisan-
te. incluent volontiers dans le Maroc mediterra- 'est peut-être J'intervention dl' Fouad
nèen la zone de Tanger el le nord de la province
d'Oujda.
L'isolement géographique. la pauHeté du sol et
C ?aïm qui met l~> plus l'accent sur l'urg:en·
ce de la récuperation des enclavcs l'spa·
gnoJes. Elit' orfre, en effet. une analyse tres
la surpopulation relative de la région furent des fouillée de J'influence dévastatrice de Ceuta ('t
f<l,leUrS déterminants dans le processus de mar- Melilla sur l'Cl'OTlllll1lC du Nord du Maroc
ginalisation du Maroc méditerranéen: ils en ont C'est au XIX" siCde que ces deux \illes ont mm
faiL le parent pauvre du dé\"eloppemenl écono- mençe à aCf[uerir une ronction {'Oll1lTlelTiale
mique du pays. Pour sun'ivre. la population importante, Ports lrés actifs, parce qu'offrant de
abandonnée fi elle-même n'avait d'autre choix nombreux nscaux, ils sont devenues
que d'émigrer ou cie se lîVfl'f au commerce illicite les lieux de transit de mardmndiscs
(la contrebande l'lIa drogue). de loules sortes. Ceuta - beaucoup plus dyna
L'analyse de Naeiri es1 peul-èlre celle qui accor- mique que Melilla - est parmi les porls ks plus
de le plus d'importance au ch!lenninisme ~éo~ra­ imporlanls d'Espa,14ne pour le Irafic de march;m
phique dans J'e\'Olulion de la région. Je ne snis dises el de passagers. 1,.{' secteur tertiaire Ol"CUP('
jusqu'à quel poinl l'auteur a voulu pousser la dans les deux villes la quasi-totalité' de la pOJlu-
métaphore assimilanl le Maroc méditerranéen à lat!on actil'e, Les activités ag:ricoles, industrielles
• l'envers du deeor ", mais il ct financières (malgré l'existell'
semble que la configuration du ce d'un importanl trafic de
relief du Nord [le Hir cl 1", devises) y sonl en renlllf'lH'
Moyen-Atlas se rejoignanl pour dèlisoires:
rormer une sorle de demi- LE C'cst surtoul Ù parlir des

,Il
, ",',
cercle) cOf'Cinne c",!te image: MAROC armées 70, que la l"Olllrebande
, Cette disposition crée un Mëditerranëen est de\'emle la première aclivill'
lar~e amphitheàlre dominant cconomique de la rê,gion du
des plaines et des platc(lux,
ouverls sur l'Atlanlique et :~~~('D;~;l~n~<~~~~,C~~'~;:f;';~:;;;
tournant le dos à la d'unt' surpopulalion rela!iw -
Méditerranée au Nord. aux mal.gré l'importance dt' J't'mi·

.O~'
steppes arides à l'Est, ct aux /.(ralion - et en l'abscnce de
immensités sahariennes au reels crrorls de développement
Sud, " (p, 14-15J Le Nord rerait . . agricole ou induslriel. la
partie de ce " Maroc inutile· conlrebande on-re un dl'
(déjà délimité par Je Proteclorat sun'jc ù une population
français), diHiçile d'acces et désarroi. Chaque aIllH'e, des
dHa\'orisé par la nature, milliers de Lonnes dt' marchaIl-
L'histoire rut un autre racleur dises Ira\'ersenl clandestine
déterminanl dans le faconne- ml'Tl1 la frOnliérc, en provellan'
menl de la situation actuelle du Maroc méditer-
ranéen. Les eludes cl<" Nadri el IJennouna ulili- ~:~:(î~;~~s :~:~el:-~;~.~~~~;~i{~~ll~I~.~~~~~les, pour l'Ire
sent un(' approche hislorique pour faire Dans son effort potlr nous rendre familier il'
coïncider le début du déclin de la zone avec phenomene ct nous permettre d'en meSl1rer
l'occupation des villes stratégiques du Nord J'importance, Fouad Zaïm répertorie quatre
(Ceuta et Melilla) par ["Espagne au XVIe siec1e de contrebande: elle peul élre
rour le les ports de l'ancienne zone qlland elle est le [~lit d'émigrés ou de tout aulrl'
qui onl eu leur heure de en personne qui cherche un supplement de l'n'l'-
que carrefours commerciaux. vite ml : elle est de subsistance quand elle est prati-
décliné ou disparu, La vit' urbaine rut dés lors quée par des pet ils contrebandiers donl e1lL'
reroulee vers les rrontieres de la région Oujda, constilue l'ulliqUl source de revenu, On park dl'
Tétouan cl Tanger. La zone a par ailleurs souf- grosse r:ontrehande lorsque le volullle du tranr
rCr! de la paunete de la puissance coloniale, et le ('Otlt des marchandises (souvent de luxt')
L'[~spagne, qui etait animl:c par des raisons plu- nécessitent de- g:ros moyens. L'auteur park
t61 militaires el géopolitiques qu-économiqucs, mélTle d'une c1crniiTr rom;e de contrebande qu'il
n'a pas ['prouvé lc besoin d'cntrcprendre une qualifie de "scientifique parce que ses adeptes
mise en valeur de la région, comme l'a l'ail le excellenl dans l'art des fausses d<"eJarntions el
colonisateur français dans le reste du pavs. l'exploilation des carences des règlemenls de
Bel1ll0Una part de ce qu'il appelle J'. ~qllilibrt' douane.
naturel· du \1aroc. llie dCfinll comme la COlljU- Tout cela donne un rhilTre d'arraires global de la
,gaison dt' trois dimensions géopolitiques: atlan- cOl1lfl'bande évalué à 9 milliards de dirhams CIl
tique, sahmiennc ct m['diterranéenne. Le parta- 1990, L'auteur avance de nombreux autres
g:e colonial a eu pour erre! de les liens chiffres pour etayer son analyse qUi sont les pro-
qui uniss<liellt les lrois dimensions duils d'enquctes personnelles ou de recensc-
et après avoir lon,glemps orienlé ses ments adminislmtifs,
La contrebande exerce une veritable domination de l'État s'est limitée à une substitution mal
sur l'économie de la region. Mais son inlluence comprise de la législation française à celle héri-
ne se limite pas seulement au Maroc médilelTa- tée de l'Espagne, à quelques projets de dêvelop-
néen.• En fait. le rayonnement commercîal des pement agricole sans grande portée (p. 26-27) et
villes franches pOlllTail se a une série a un développement touristique basée sur de
(fondes emises ù partir de e[ dont \cs mauvais choix.
effets décroissent a mesure que l'on s'èlo(t;neraH L'histoire de la politique touristique dans le
vers l'intérieur du pays. " (p. 591 Maroe méditerranéen, longuement analysée par
Fouad Zaïlll dénnît ainsi truis l'dais dans le Mohamed Berriane, î1lustre bien celte contradic-
ressus de " des macchand,',,, tion entre les choix de l'Etat el les intérêts réels
de la région. Dcs louristiques trés pro-
les villes frontaliêres: metteurs ont cause de leur mauvaise
ont connu une véritable conception. de leur manque d'esthétique et de
phique du fait du seul d",~loPP"n"nl leur atteinte à l'environnement c'est le cas de la
contrebande. Le seruncl relais l'l'presente par plage de Tanger où on n'a tenu eompte ni de
dcs \'ilIes de la region. Illnis plus f!oignt;es de la l'érosion de la plage ni de la polJution engendrée
frontière: Té[ouan. Ksar-e!·Kl'llir. l::krkane et par la zone industrielle: celui du développement
Le troisiéme l'sI si[l1(' dans les grandes linêaire de la cote tétouanaise où aucune sym-
de l'intérieur: Casabli\l1t'<l, Rabat. Fl'S, biose avec les régions environnan tes n'a -été
Kenitra. elt' rechcrehée. Ces projets, qui visaient au déparl
Le dCl1rê dïnlluel1t'e sur le tissl1 unc c1îenté\e internationale, se sont vile trans-
recoupe ce schema. Dans ks vîlles du k formés en véritables opérations de promotion
secteur industriel est mnrginal. Seules peuvent immobtliére, s,ms véritable impact sur l'emploi
survine les entreprises non susceptibles d'étre el l'économie de- la région et ciblant la clientèle
concurrencêes par la contrebande. Une- j.;rande aisée des grandes villes.
part des produits dc e-t dr la pi'che les années 70. les aulorités semblent
(secteurs déjà le premier s'étre- désintéressées du Nord. Les
à cause de la pauvretê du sol et l't'rosion. le avantages accordés par le code des investisse-
second a cause- du sOlls-~;quipemen[ cles ports ments n'apporle-nt pas les ré!>ultats espérês,
de la façade mécli!erranù'nnC') srrl journelle- sans doute a cause de la grande faibksse des
ment. dans un mouvcment de ('ontreballde infrastructures. Faute de pouvoir (ou de vouloir)
inverse. ù ravitailler Ceut,l ri Melilla. donner à la les moyens de se c1évelopprr.
Dans le reste du pnys, le!; l'Etat parait se contenter de menager
contrebandr sonl, {'crieS. moins une dont les frustrations mntinueI1es
mais on aurait [art cl'cn minimiser les sur de raviver les \'ieux dêmons de la
les circuits normaux de distrihution. el mème
sur l'industrie. Ce-rtains sel'tt'urs. eornme edui C'est ce qui explique. sans doute, l'attitude sou-
du montaj.;e des appareils audio-\'isuels. sont vent ambi,~uë des autorités qui tolèrent la circu-
[l'ès affectés. lalîon des contrebandiers aux abords des rron-
De plus. tous les chiffrcs avancés pOCu· "",luec " tières, mais sont plus vigilanles à lïnlérieur du
poids de ce phénomène sonl Ù caution el. territoire. De la même manit:re, la culture du kil
de toutes façons, ils ne pas compte du est autorisée. mais sa commercialisation est
trafic de la drogue dont le chiffre d'affaires (un réprimêe,
ml11iard de dollars, estimatiun avan{'('e par Le découpage régional. qui pré\'oyait de sen'ir le
Jamal Amiar dans son l'OTlllllcntaire, p. 97) esl développe me III des provinces du Nord en les
presque aussi importanl que ce-1lli de la eontre- intégrant verticalement a celIcs plus riches du
bande de marchandises. Le secteur paralléle Sud. a en fait dessen'i Il' Nord. Car la région
atteint des propor1ions Len-ifiantes qui rivalisent demeure unr entité sans véritable pouvoir inté·
avec les grandeurs t:conoll1iques globales du grateur : " cHe ne peul corriger les déséquilibres
pays. créês par l'histoire, la démographie et l'inégale
On regrette d'ailleurs qu'il n'v ait pas cu ,l'ana- repartition des ressources. Tout au plus, elle
pour cerner les ph(~not;lène-s de la drogue pennet de saisir l'étendue de ces déséquilibres,
de l'émij.;ration avcc autant de profondeur qUf' en prendre conscience ct tenter dans le lonp;
ne l'a fait Fouad Zaïm pour la l'Olltrebandc. terme d'rn corriger les consèquencrs les plus
facheuses. " [p. 29). Conscient de cette inefficaci-
l reste a d'unc té, llabib El Mal1d appelle. dans lcs recomnmn'

I vent par les


portement de l'E[at dans la
main de l'indépendance, "" .,,,,I<Hl1'·' ",yi """j".
dations de la déclaration de Tétouan, ù unc
" dêcentralisation effective" (p. 175) el propose
une réJlexion approfondie sur l'opportunité de
apparemment aver beaucoup dl' bonne créer lme région proprement mêditerranéenne
d'intégrer le Nord HU reste du pays. En réalité, que scmblejustilier l'histoire, la géographie phy-
c'était là le début d'un long malentendu dont les sique et unc problématique dc développement
eonséquences pésenl encore sur les provinces commune aux provinces du Nord. "(p. 174)'"
du Nord. Tou[ le monde s'accorde pour dire
malgré le poids des racleurs naturels e[
riques, la région renfermait de l'l'elles Hicham Rajraji
de développement. Mais dans les l'action
Noureddine Saoudi

L'économie informelle

Ahmed HENNI, Essai sur l'économie paralléle,


cas de l'Algérie, ENAG-ÉdIUons, Alger. 1991, 160 p,

Dans ces derniers pays (cas de l'Algérie), le


monopole de l'Administration sur les facteurs de
Dalls cet .essai, le professeur production engendre une rigidité de l'offre des
biens et services, et pousse les entreprises à uti-
Hellni Ahmed, Directeur de liser leurs surplus a acquérir des stocks (pour
recherches au CREAD (Centre ne pas tomber en rupture), Les ménages pour.
de recherche en économie appli. leur part. se trouvant devant l'impossibilité de
transformer, dans le cadre règlementalre, leur
quée pour le développemellt), épargne en investissement ou en produits finan-
écollomètre et Il athématiciell de ciers (taux bas). l'affectent souvent à l'acquisi-
formation, nouS livre une allaly- tion de biens de consommation (durable ou non)
et contribuent alors a déséquilibrer le marché
se pertinellte de l'économie des biens et services réglementé administrative-
parallèle, à la lueur du cas algé- ment. en provoquant des pressions sur l'offre,
rien. Devant la rigidité des prix réglementés, ces ten-
sions, ne pouvant se résorber dans un équilibre
par les quantités (offre Inélastique), se résolvent
par l'absorption de cette épargne dans un mar-
ché parallèle ou les prix évoluent librement et
assurent ainsi l'équilibre. Les gains réalisés
contribuent au gonflement de cette épargne et
aggravent la pression sur l'offre réglementée
administrativement. Cet état des choses entraîne
les conséquences suivantes: stérilisation de
l'épargne nationale en produits de consomma-
e démarquant d'entrée de jeu, de la

S
tion. transfert de celle épargne a l'étranger par
démarche' folkloriste. ou • pseudo-eth- les bénéficiaires de gains spéculatifs (Importa-
nographlste " l'auleur refuse de concevoir tions), tensions sur le marché des devises et
la science économique comme • ombilicalement baisse de la valeur de la monnaie locale.
liée à l'Êtat , (p, 10) et affirme que l'informel
interroge en réalité, la nature de l'Êtat. (p, 12},
Son approche s'articule autour de deux grands
axes. Dans un premier temps (du chapitre [ au
chapitre VI), rauteur procéde a une détermina-
tion théorique de l'économie paralléle. JI la défi- bordant le cas de l'Algérie (chapitre VII-
nil par l'existence d'un. double. marché: un
marché réglementé administrativement et un
marché. noir. ou , parallèle '. Ce qui suppose
A chapitre Xl, l'auteur analyse tout d'abord
le processus de formation de l'économie
parallèle de dlslrtbuUon. JI esUme qu'a son oligi-
un double systéme de création et de répartition ne, se trouve la conjugaison de trols phéno-
des revenus, un double systéme des prix et un mènes au début des années 1970 la
double circuit des produits. , Revolution, agraire (nationalisation de cer-
L'économie informelle, ajoute A. Henni. se com- taines terres en 1971 mais le se<:teur socialiste
pose de deux catégories: l'économie' souterrai- qui mobilise 75 % des moyens de production et a
ne " qui opére dans la sphère de la production le monopole des mellieures terres, n'arrive pas à
(travail noir, ateliers clandestins...) et crée de la produire le quart de la production agricole !l: la
valeur: et l'économie. paralléle ' qui se situe redistribuUon des revenus pétroliers qui ont été
dans la distribution (revente au noir), n'ajoute multipliés lors du premier choc pétrolier de 1973
pas de valeur à l'économie et peut méme (la révolution agraire n'a, réussi. que grâce aUX
l'appauvrir. La première catégorie existe fonda- redevances pétrolières abondantes) : et l'explo-
mentalement dans les pays capitalistes, la sion démographique de la demande. Ainsi, parue
seconde dans les pays, socialistes '. des campagnes. l'économie parallèle de dlstribu-
LECTURES

lion est remplacée par une lllulliplication des ductif. d'autre pan. som particuliêrement signl-
revenus pétroliers ne s'accompagnant ni d\mc ficalives en ce sens.
multiplication parallèle de l'offre (locale ou Par ailleurs, A, Henni nous montre que les plix
lmportëel ni d'une multiplication des prix règle- parallèles ne se forment pas de manière arbitrai-
mentés (restés rigides). re. mais suivam des • lois. économiques: ainsi
Ensuite. A. Henni nous prêsente une approche pour un produit impone : plix à l'exterieur, mul-
de la fonnaUon du taux parallele de la monnaie tiplie par x en fonction du cours parallèle de la
(qui dépend du \'olurne des surplus monétaires monnaie, augmente des frais et des droits et
offerts sur le marché parallèle: surplus enoolles taxes. Une autre' loi. qui regit les plix paral-
car Ics entrepreneurs indi\;duels ne rêiovcstis- lèles. est celle relath'e à la dépense de temps
sent même pas 10 % de leurs rêsultals el ne '"er· social pour accéder aux produilS (file d'auente).
sent même pas 10 % alL" impôts). ainsi que de
l'épargne infonnelle. (pratique individuelle visant
la thésaurisation ou l'exploitation de capUal. afin
d'échapper au circuit officiel d'épargne. peu
rêmllnérateur. et surtout transparent). Deux
phénomenes l1lanjuan{s de l'économie parallèle n conclusion. la prise en compte du sec-
de distribution. qui ne peuvent étre résorbés, à
son avis. que par une. réfomle du systeme de
redistribullon des biens el services. (p. 1271.
E teur • infomlel • dans les economies sous-
developpees permet. nous dU A. Henni.
d'expliquer le dynamisme de certaines parmi
Enfin, rauleur se penche sur les pratiques elles, ce que n'expliquent pas la comptabllilê
sociales engendrées par le cas algérien d'écono- nationale el les indicatcurs imemationaux du
mie parallClc de distribution, li constale alors développement. Ces économies onl. selon lui
que les stralégles des agents sociaux vont • besoin de • laisser-faire» et non pas d'aide
consister il: convoiter Inlernationale. Le
les positions admi- dynamisme par
nistratives de COol· l'. informel. apparait
mande d'accès aux alors comme la
biens et servi~s sur contre-preuve de
le marche réglemen- l'inefficacité d'un ~r-
té. au marche extê- tain dirigisme. (p.
rieur pour I1mpona- ESSAI 145).
Le dualisme de la
lion. et au facteur de
prtXlucUon. Ainsi les SUR science économlquc
postes de responsa- L'ÉCONOMIE (secteur. moderne o-
bilités du parU ou s e c t e u l'
du syndicat \'Onl étre
PARALLELE • tradillonnel • el
visés, car Il permet- cas de l'Algérie secteur c formel ,-


tent som'enl de par- secteur, informel'l
ticiper il: la dêcislon rêvêle son incapaClte
qui commande la â Intégrer les phéno-
distribution des mènes qui lui échap-
biens el services aux pent dans sa mise en
prix réglementés. équation de la réali·
La stratégie des té. La différence ne
agents sociaux n'est C O L " 0: C , , 0 .. réside pas entre un
donc pas de cher- formel et un infor·
cher il: gagner un ENAG / EDrhoNS mel. mais entre deux
revenu maximum modes de représen-
par l'exercice d'un tation de la réalité.
eITan de production, L'Informel n'est alors
mais seulement que l'échec d'une rai-
d'obtenir la place son Oa Raison écono-
adéquate dans le mécanisme de distribution. El mique européenne) se voulant totalisant.e sans
si on ne l'a pas, on entre en relation de • bon disposer du pouvoir de l'étre. Cette raison euro-
procedé • avec son titulaire. Ainsi. • ce n'est p<'s pecnne peut nous amener à considèrer une acti·
le temps productif de bien qui enrichit le plus. vité comme infomlelle. alors qu'elle ne l'est pas.
mals le temps consacré aux relations sociales • C'cst pourquoi A. Henni plaide pour l'élaboration
(p. 1351. En conséquence, les agents sociaux d'une représentation d'ensemble propre aux
cherchent à fuir les positions de production pays du llers monde, Et en ce sens, il pourrait
matérielle, pour rechercher des postes <I(l1nlnls- être considéré comme l'un des iniUateurs d'une
tratifs, La rcprcsenlation valorisante de l'enri· nouvelle anthropologie economique.T
chlssement par le • bizness » (revente au lIlarchë
paraJ\Cle de produits achetês au prix réglementé
ou de produits hnponesl d'une part. et la dévalo·
Noureddine Saoudl
risatlon dans la cOllscience sociale. du • collecti-
visme • et dc l'acUvile demandanl un efforl pro-
Abdelouhab Maalmi

Les « maux» algériens

Rachid TRIDI. l'Algérie en quelques maux, autop.


sie d'une anomie. rHannattan. 1992.

Le livre couvre une periode allant de


l'Independance de l'Aigerie a l'annulation du pre-
L'allteur tell te d'expliquer les mier tour des êlections legislath'es en juin 1991,
la dèmission de Chadli Benjedid et l'installation
raisons du « chaos» oii se du Haut Comitè d'Êtal. pèriode marquêe par une
débat l'Algérie d'hier à date-charnière selon l'auteur, celle du 5 octobre
aujourd'hui, C'est tout un 1988 qui a vu le soulèvement de la jeunesse
algerienne et annonce la fin du pou\'oir dictato-
« système» qu'il dénonce, à
rial du FLN,
travers J'analyse d'une série de L'auteur tente d'expliquer les raisons du
« maux» qu'il considère • chaos ' où se debat l'Algerie d'hicr à
aujourd·hui. C'cst toul un • systeme, qu'il
comme traduisant le caractère dènonce, à travers l'analyse d'une serie dc
« allomique » de la société • maux, qu'il considère comme traduisant le
algérienne contemporaine, caractère • anomique ' de la société algerienne
contemporaine, Pour ce faire, l'auteur croit utile,
non pas dc recourir fi une analyse savante tfuf-
fée de stalistlques, non disponibles ou non
fiables, ou bardée de lheorics dogmatiques el
loin de la rèallté, mais de privilegier la • sagcsse
populaire _, le bon sens de l'homme équilibré,
c'est-fi-dire de • tout Algerien adulte, sense et
objectif. non encore clochardisê ni anomisé par
le système -(p. II).
e livre, ècrit par un Algèrien de la gênera- Les quarante six maux que l'auteur passe en

C lion de raprês:indêpendance, ingênieur


diplômê de l'Ecole Mohammedia des
Ingênieurs de Rabat et de l'Ecole Polytechnl(IUe
revue sont classés tout bonnement par ordre
alphabétique du fait qu'ils s'Imbriquent ious, et
c1etlent toute tentative de synthése. D'ailleurs, ce
de Montrêai. tranche, par son franc-parler et sa qui distingue la situation de l'Algérie d'aulres
mêthode, avec tOlU ce que l'on a l'habitude de situations proches ou similaires. c'est que ces
lire sur rAlgêrie comemporaine. maux, d'après l'auieur. forment un tout ano'
Son auteur se veut. en effel. le reprêsentant de mique par leur. simultanéité, et leur. caractére
ceue intelligemsia nouvelle. montante, qui. face démesure "
à la • dèmission ' des intellectuels classiques et Autre trait caracteristique de cette approche:
la p<,ssi\1tê des • dêmocrates " dêcide d'êlever la l'auteur ne cite presque aucun nom. Il ne fail
voix et de briser le silence pour meure a nu un pas de rêvêlations fracassantes. Pas plus qu'il ne
pays dont les· maux' ont aueint le dcgre d'une procède il un demantélement du systême poli-
• anomie gênêralisêe " Intelligentsia qui. en tique et économique du pays. Tous les mauX
même temps. trahit son rê\'e d'une Algêrie autre sont analysés en eux-mêmes, saisis en tanl
que celle qu'offre le spectacle dêsolant actuel. qu'effets et causes il. tous les niveaux de la socié'
rêsultat de trois decennies de règne sans partage té depuis la haute Administration jusqu'a l'indi-
du FLN. Une Algerie que l'auteur dit prospere et vldu-cltoyen, en passant par la societe et la
,ch'i1isêe '. c'est-a-dire libérale, dêmocratique ei famille.
plurielle culturellement. cherchant ses • racines Mais tous ces maux se ramênent il. une seule
profondes dans la civilisation mêditerranêenne, explication : trente années de pouvoir absolu et
plusieurs fois millènaire -(pp. 276-2771, de socialisme a l'algérienne sous la ferule du
LECTURES

FLN. L'ouverture polltique imposée par la révolte médecine gratuite, pénuries, mauvais usage du
populaire d'octobre 1988, laisse espérer une pétrole, rumeur, ruralisation des villes, trans-
possibilité de sortie. si la période transitoire port public), ceux qui alleignent la culture (poli-
actuelle. marquée par la violence et la répres- tique d'arabisation, censure, fatalisme, pratique
sion, ne débouche pas sur le triomphe de l'isla- du ramadan, tartufferie, verbalisme), et enfin
misme pollUque (la République islamique) ou la ceux qui se rapportent a la morale et a la psy-
dictature militaire. Car, aux yeux de l'auteur. chologie de l'individu (auto-depréciation, com-
l'éradication il tenne des maux inventoriés réside plexe d'avidité, incivisme).
dans l'adoption de rêformes radicales visant à , Tous ces maux concourent â. un ' déréglement
ancrer l'Algérie. de maniere définitive. dans l'éco· général. (anomie) de la société algérienne, selon
nomie de marché, la l'auteur. Tout le
démocratie parle- monde est touché,
mentaire et la cultu- Mais certaines caté-
re méditerranéenne. gories le sont bien
libérée de l'emprise plus que d'autres, Ce
arabo-isla III igu e. sont, bien entendu,
exclusive de l'Orient les couches sociales
arabe. les plus défavorisées,
Pour donner une L'ouverture amorcée
idée approximative en 1988 a pu atté-
des maux sériés et nuer certains maux,
examinés par mais elle en a aggra-
l'auteur. il est exclu vés d'autres.
de suivre son plan L'auteur est franche-
qui a l'avantage ment pessimiste
d'être clair et didac- quant a l'avenir de
tique mais \'inconvê- son pays. Les
nient d'être long et remédes qu'il propo-
lassant car répétitif. se sont douloureux
L'auteur en est parfois choquants
conscient et s'en par leur franchise (a
explique. Il suggére propos de l'Islam, de
pourtant une autre l'arabe), et ambigus
classification qu'il (craindre une dicta-
n'adopte pas, ou sur ture militaire tout en
laquelle il n'insiste, approuvant la
pas car elle n'est pas répression des isla-
essentielle pour son mistes, dénoncer la
raisonnement. Il dit paupérisation tout
que les maux dont soulTre l'Algérie sont de deux en appelant il une privatisation tous azimuts).
sortes: ceux qui sont cachés, qui ne peuvent L'intérét du livre, en conclusion, est double,
être détectés qu'en plongeant il l'intérieur du D'un coté il renseigne sur l'état des lieux de
système polilico-socio-économique, c'cst-a-dire l'Algérie actuelle sans concession. dans un style
l'appareil d'Êtat : et ceux qui sont perceptibles, concret et concis. De l'autre, il peut nous ins-
visibles dans la vie de tous les jours, dans lcs truire nous-mémes. par ricochet, sur certains
rues, entre autres. des maux similaires qui caractérisent nos
On peut les répertorier selon une classification propres sociétés du tiers-monde. Par son carac-
propre aux besoins de celle note. Ainsi. il y a les tère concret et clair, le livre en soi est un bon
maux qui touchent l'appareil administrativo-éco- guide pOlir ceux qui sont en mal de programmes
nomique de l'Etat (absentéisme, abus de pou- politiques......
voir, affairisme, autogestion, bakchich, bureau-
cratie, • chêria " ' chita " délais de réalisation.
fuite des cerveaux, malplanification, médiocratie,
organigrammlte, réunionite), ceux qui affectent
la sociêté (chômage déguisé, clochardisation,
commerçants voraces, coupures d'eau, crise de
logement. débrouillardise il l'algérienne, déci-
sions , coup de poing " fortunes insolites, hôpi-
taux délabrés, inOation, laxisme, maladies
hydriques, malenseignement, malnutrition, Abdelouhab Maalmi
Noureddine Saou di

Pour un libre-échange
Maroc-CEE?

Groupement d'études et de recherches sur la


Méditerranée, Libre-échange': quel avenir pour
les relations Maroc·CEE ? GERM. Casablanca.
1992.120 p.

mule appropriée et spécifique? 3° Le Maroc est·


il prépare pour entreprendre cette expérience?
Cet ouvrage est une présenta- En réponse il la premiére question, un certain
tion des actes de lajournée nombre d'intervenants, notamment MM. Larabi
Jaidi et Taieb Fassi-Fihri, onl souligné que l'état
d'étude organisée le 17 avril des relations entre le Maroc el la communaute
1992 par le GERM européenne demeure en-deçà de ses allentes en
maUére de coopération.
(Groupement d'études et de
En effet. sur le plan commercial. l'accord de
recherches sur la Méditerranée) coopération qui lie le Maroc il la CEE depuis
sur le thème des relations 1976 (aménagé en 1988]. comporte des avan-
Maroc-CEE. tages tarifaires souvent généralisés il l'ensemble
des pays méditerranéens, et surtout limités par
Regroupant des chercheurs et d'autres contraintes d'accés au marché euro-
des décideurs des deux rives de péen. De ce fait. si le volume global des échanges
maraco-communautaires s'est relativement amé-
la Méditerranée, ce groupe, qui
lioré, el si la CEE demeure le premier partenaire
œuvre à « repenser le Maroc commercial du Maroc. il n'en demeure pas
dans la Méditerranée et la moins qu'un déficit pemlanenl et croissant est
Méditerranée dans le monde en enregistré, et la structure des échanges exté·
rieures du Maroc n'a pas fondamentalemeni
gestation» (p. JJ5), a ainsi change.
réuni des intervenants de quali. Au niveau de la coopération économique et
té (universitaires, responsables financiére, si le volume des fonds mobilisés dans
le cadre des protocoles financiers, s'est amélioré,
administratifs, responsables du il demeure cependant faible et concentré sur un
monde des affaires) pour exami- nombre limilé de projets, axé principalement sur
ner les différentes facettes de la llnfraslructure hydro-agricole et portuaire et sur
le crédit agricole. Sur le plan social. on constate
nouvelle proposition du Conseil une remise en cause de la polilique de non-dis'
des Douze, d'organiser une criminallon concernanl les conditions de travail
zone de libre-échange entre le et de rémunéralion des travailleurs marocains
en Europe. Enfin, raccord de péche important ei
Maroc et la Communauté équilibré, reste dominé par la prépondérance du
Économique Européenne. pavillon espagnol et le développement limité du
partenariat en amont et en aval de l'aclivité de
peche.
Par ailleurs, le Maroc, de par sa situation géo·
graphique el ses intérêts économiques avec la
CEE, ne pouvait rester passif face il la dyna
mique de recomposiUon de l'espace européen
(marché unique, accords avec les pays de
l'Association européenne de libre échange el

L
'ap~ort .des différentes contributions s'est accords avec trois pays de l'Europe de l'Est}.
arllcule sur trois grandes questions: C'est pourquoi, il a réclamé depuis longlemps
0
1 Pourquoi les deux partenaires on His une nouvelle fonnule de coopéralion fondée sur
été amenés il rechercher une nouvelle formule des bases plus équilibrées et sur une vision stra-
de coopération? 2 Le libre -échange est-il la for-
0
tégique,
LECTURES

Pour sa part la CEE, nous indique M. Marc Cependant. pour entrer dans celte nouvelle
Plerini. est devenue plus réceptive ft la revendi- forme de coopération. et pour qu'une zone de
calion marocaine en 1992. suite ft la conjonction libre-échange soit pleinement profitable il son
des facteurs suivants: guerre du Golfe et ses économie. le Maroc doit aménager son environ-
répercussions: lenle constru,clion de ru MA nement. En ce sens, T, Fassi-Fihri insiste
(Union du Maghreb Arabe) et crise entre la CEE notamment sur la poursuite de la politique
et Libye: instabilité politique de l'Algériç : stabi- d·ajustement. de restmcturatlon el de libéralisa-
liLé pollllque et économique du Maroc. avec tion des finances publiques. libéralisation du
l'affinnalioll de ses ajustements structurels. marché de capitaux. des changes et de la poli-
tique des prix. Pour sa part. A. Amor met
l'accent d'une part. sur les mesures à prendre
pour préparer les actlvités industrielles et agri·
coles il être plus compétitives. et pour compen-
ser le manque fi. gagner fiscal qui résulterait de
bordant la deuxième question. A, Amor a la suppression des droits de douanes. et d'autre

A tenu â souligner le caraclére commercial


d'une zone de libre-échange. c'est-a-dire
llbre circulation des marchandises: Illals Il a
parI. sur la nécessité d'obtenir de la CEE. le
démantélemenl des mesures reslrictives de la
polilique agricole commune à l'égard des pro-
omis cependant de foullllr des précisions sur les duits agricoles marocains, Quant il Pierin!. il
services. les capitaux et les personnes. eslime que le Maroc doit notamment procéder fi.
Le professeur A. El Khayari met ensuite en relief l'assainissement de son économie (en éliminant
certaines caracteristiques du libre-échange: la contrefaçon et la contrebande) et favoriser le
celui-ci n'est jamais total (Il prévoit des. filets de flux de l'investissement européen (qui est une
sécurité .) : il nécessite une période transitoire nécessité financiére et technologique pour le
(une décennie) et le principe de réciprocité y est pays),
atténué par une démarche asymétrique (qui Par ailleurs. certains intervenants ont atliré
tient compte des niveaux de développement l'atlent!on sur quelques secteurs qui méritent un
inégaux). traitement spécifique. D'abord l'agriculture (qui
SI tous les Intervenants ont montré l'opportunité représente 40 % de l'emploi. 20 % du PlB et
de la création d'une zonc de libre-échange pour 40 % des recettes d'exportation) qui risque d'être
le Maroc (avantage d'étre • amarré· il la dyna- alTeclée par l'applicalion du libre-échange: remi-
mique européenne), Habib El Malki et Larabi se en cause probable de l'objectif d'autosuffisan-
Jaïdi estiment que la zone de libre-échange doit ce alimentaire (céréale. sucre...) : ensuite. le tex-
étre une étape vers une zone de développement tile (dont les exporiations ont crû à un rythme
solidaire basé sur un véritable partenariat éco- rapide de 1977 fi. 1990) qui sera soumis il une
nomique et politique entre la CEE el le Maroc, et concurrence accentuée du fait de la prochaine
ultérieurement le Maghreb, Ce qui nécessite, disparition de l'Arrangement muill-fibre et de la
précise L. Jaïdi. une promotion de l'entreprise concurrence conjuguée des pays de l'Est et de
COnjointe (favorisant nu.'\: d'investissements et certains pays asiatiques: et enfin la peche. dont
transfert de technologie). une stmcture commu- il ne faut pas libérer totalement l'activité. afin de
ne pour la promotion de la co-traitancc, unc préscrver les ressources halieutiques nationales.
augmentation substantielle du budget de la Enfin. s'il est important pour le Maroc d'intégrer
coopération cl un souel plus grand pour la pro- une zone de libre-échange, cela ne doit pas.
tection de l'environncmcnt. comme le fait remarquer 1-1. El Maik!. geler. la
Pour la CEE, il s·agit. nous indique M. P1erini. de construction difficile mais nécessaire de
• passer d'une logique d'asslstance à une logique l'UMA ......
fondée sur dcs droits ct des obligations réci-
proques • (p. 59), Ce nouveau partenariat repo-
serait sur. quatre piliers. : un dialogue poli-
Iique : une coopérallon économique, technique
et culturelle: une progression contrôlée vers une
zone de libre-échange et une coopéralion finan-
cière.
Enfin. L. Jaïdi note que la zone de libre-échange
proposée au Maroc. n'est nullement spécifique il
celui-ci mais s'inscrit plutôt dans la nouvelle
dynamique européenne d'ouverture (vers l'Est et
la Méditerranée. notamment).
Quant il l'etat de l'économie marocaine dans la
perspective d'une zone de libre-échange, M. R.
SOuhlal affirme. dans son intervention. que
l'application de programmes d'ajuslement stuc- Noureddine Saoudi

r:;
turel ont penllis d'assainir l'économie marocaine
et de la mettre au diapason des économies euro-
pèennes. De même. sa stabilité politique cl sa
proximité géographique de rEurope sont autant
d'atouts appréciables.
1
Jacques Levrat

Entre l'ornière et la marge

Rédha MALEK, Tradition et révolution, le véri·


table enjeu, Bouchènc, Alger, 1991.

La leclure de Tradition et
révolution nous permet de
découvrir que Rédha Malek
Rédha Malek
est 11011 seulemellt utl
homme politique, mais Tradition et révolution
aussi utl intellectuel de qua- Le vérilable el1iell
lité, sobre el exigeal/I. A
partir de son expérience
politique algérienne, UIIOUS
propose une réflexion sur la
tradition, puis sur la révolu-
tion. Cette réflexion, il va
l'exercer aUllom de la rai-
SOli, propos dont Une
s'écartera pas tout au long
tOITIONS
de SOli livre, et qu'Unaus - -flOU
-- L'liENt.
--
préselltera, le plus souvent,
en lien avec la modernité.

edha Malek, ne en 1930, a dejà une

R
a pren.1iere partie du ,livre commence par
longue carriére politique: des 19,55, il est
des fondateurs de l'Union Generale des
Étudiants Musulmans Algériens (UGEMA), De
L un chapitre lntitule : • L'appel de la
pensee " L'auteur revendique d'emblef
une' pensee s'enracinant dans le reel • (p, 231
1957 ft 1962, il dirige EL Moudjahid, organe een· qui doit se libérer. d'idées toutes faites. de cli,
tral du FLN, Il est membre ,de la delegation algé- chés devales • lid,) .• Rien, dans l'ordrc de
rienne aux négociations d'Evian, Puis il occupe- l'aclion. n'est il l'abri de la pensée et de son tra
ra plusieurs postes d'ambassadeur en vail subversif. Tout doit étre repris il la base,
• Yougoslavie, France. URSS, Grande-Bretagne, Il élucidé. si l'on veut construire sur du clair ct du
a également élé ministre de l'Information et de la sûr· (p. 24), Suit un développemcnl sur la liber'
Culture en 1977, EL depuis l'ete 1992, il est des te. car: • FondamentalemenL au nivcau mém l
cinq membres du Haut Conseil d'Étal (HCEI. de leur surgissement. raison et liberle se confon'
LECTURES

dent: elles n'expriment qU\lIl seul et lllcme limites d'une manière assez générale: , la
mouvement de la pensee sc saisissant dans son conscience traditionnelle. en dépit des appa-
essentialilc • (p. 25). C'est pnf la rationalité que rences. n'a pas assimilé ln notion de progrès. Il
l'on peul accéder ,j la liberté et • Inversement. ne pou\'ait en être autrement. car cela aurait
une pensée qui n"csi pas fondée sur la liberté. ne signiflé sa fin. Elle n'a donc fait qu'esquisser des
s'en nourri! pas est une pensée qui a perdu son concessions sur le plnn tactique. ne s'inclinant
ressort inleme. une pensée morte.... (p. 25]. devant l"irrémédiable que pour mieux préserver
Rédha Malek se senl trés proche de la pensée son essence' (p, 59), Puis, a propos des réfor-
d'Ibn Hochd. qui seule lui semble réellement mistes musulmans, il constate qu'ils ont tous
rationnel. cl il approuve· le rejet. par Ibn Hoche!. affirmé avec conviction, un accord intrinsèque
du scepticisme ghazalicn comme de l'occasion- entre la Révolution et le savoir scientifique.
nalisme atomistique des aclfarites. tous deux (p. 62). mais il ne s'agit la que d'une· simple
incompatibles avec une vraie connaissance profession de foi " ee qu'il qualifie de • tentative
scientirlque. (p. 29). d'autojuslification de l'Islam par ses moyens
L'auteur pense que celle altitude rationnelle et propres· (p, 64). sans qu'il y ait assimilation
libre convient fort bien ft l'Islam .• un Islam bien elTective de l'esprit scientiflque,
compris qui. pour sun'h're. ne doit plus craindre Au fond Rédha Malek pense que le réformisme a
la concurrencc idéologique ni prendre ombrage posé de vraies questions, mais que, par manque
de recherches et du libre examen. (p. 30).• La de rigueur intellectuelle. il n'a pas réussi à
consciencc islamiquc cut une attitudc ouverte, dépasser l'apologétique: , il défaut de systémati-
accueillantc au débat et à la confrontation· sation, ces percées sont comme étoulTées SOLIS le
(p, 31), Et déja pointe la première critique du poids d'lm discours ou l'apolo~étique reprend
réformisme: • La grande faiblesse des réfor- vile ses droitS. (p. 68).
mistcs musulmans de notre époque est de s'étre Dans le quatriéme chapitre, il analyse d'abord.
cramponnés exclusivement ;l l'lslam primitif- longuement. la • tentation mystique. en Islam.
as-sukif cls-sulill (les pieux pn':décesseurs) - Certes. précise Rédha Malek, • la démarche mys-
négligennt ou rejetant les acquis intellectuels qui tique n'est pas condamnable dans son principe
en furent le prolongement dUr<lnttrois ou quatre même. (p. 69). mais elle a. parallèlement aux
siècles· (p. 31). courants dogmatique et juridique, contribué à
Le deuxicme chapitre traite de l'auùlenticité. ct développer une atlitude amirationnelle en Islam.
cOlllmence par une partie courageuse intitulée' et l'on voit celui-ci, se déconnecter. sc mettre il
, De l'humilité comme condition du progrès " où l'abri du siec1e dès qu'il sentit le sol se dérober
il est dit que, L'adulation prétentieuse du passé sous ses pas et que le courant historique lui
est une invention des obscurantistes: c1le est avait cessé d'être favorable, (p, 72), Ainsi on
leur unique réponse aux défls de la modernité, tombe dans une. religiosité, qui n'est pas simple
Or, c'est pnr la négation hautaine du nouveau renoncement au temporel. mais sa sublimation
que périssent les civilisations. LïlUlllilité... est ail niveau de l"imaginaire • (p, 76], • Ce qu'elle
marque de supériOrité c'cst par elle que l'esprit perd en densité objective. elle le récupére en
progresse dans l'histoire· (p. 35) réve, cn libre subjectivité. (id.).
L'auteur développe, ensuite, quelques considéra- Dans llne telle perspective, la pensée de
tions sur l'authenticité, présentée COTllllle une Mohammed lqbâl ne pouvait résister. .. Certes
qualité dynamique ct non connue un retour au Rédha Malek souligne à juste raison quelques
passé qu'Il qualifie d', authenticité superflciclle " contmdictions d'Iqbal. mais son approche, trop
d', idôle • ou encore: • Ombre d'une ombre, elle exr1usivement rationnelle, le rend peu à même
n'est qu'une projection d'un présent rcvé sllr de percevoir la dimension spécifiquement l'l'li-
une histoire mythifiée. (p. 39). C'est par le dia- gicuse ct orientale de ce penseur: la richesse de
logue avec le différent. nous dit-il. que se forge l"intuition et de l'esthétique, l'importance de
l'authenticité, ct • la renonciation il l'universel l'intériorité.. ,
s'est toujours soldée par un durcissement du Le chapitre suivant, • :Mohammed Abdù : un
spéciflque, une prolifération de l'identique et de Islam des lumiêres ? :', est la reprise d'un tra-
l'unifomle • (p. 39), Il est des pseudo-authentici- vail, publié par ailleurs, qui a servi de présenta-
tés qui sont des retours en arriere, des. aliéna- tion il une réédition bilingue du Traité de théolo-
tions " des. semi-libératiuns '. A propos des gie de M. Abdû (ENAG, Alger, 1989J. l(décrit la
rCformistes il pose celte question: ' l'authentici- rénexion et l'action du grand réformiste égyptien,
té des Ou/amas est-elle autre chose qu'ulle reli- mais il n'apporte pas ici d'éléments nouvealLX.
giosité orthodoxe parsemée de clichés moder- Dans le chapitre intitulé: ' Théologie et pensée
nistes?, (p. 41]. autonome '. l'auteur reprend sous forme de sen-
La libération vraie ne pcut vcnir, pour Rédha tences, numerotées de 1 à 38, un certain
Malek, que d'un. ijtillCld véritablemcnt coura- nombre de propositions cleja exprimées, Parmi
geux et inventif. (p. 48). C'est en ne pratiquant les éléments nouveaux, il souligne l'ambiguïté de
pas ceL elTort que l"lslam s'est. laissé aller au m la pensée llIusulmane qui confond souvcnt le
de l'eau. et. ne réussit cn rait qu'ù se couper du plan historique et le plan dogmatique: • Passage
monde .(id.). Seul l'ijlilwd peut permettre de subreptice d'une historicité triomphante - éri-
rejoindre la lIlodernitc pelr le développement de geant le succès en critére dogmatique - au
la conscience et de la responsabilité. dogme lui même posé comme principe fondateur
L'auteur aborde, dans le troisiéme chapitre. la de toute historicité, (p. 104). Il Y a là un appel à
question du réformisme musulman et de ses la vigilance, â la rigueur intellectucllc, pour ne
LECTURES

pas elfe· captifs d"tme démarche islamo-centris- Dans le chapitre suh'ant. • Politique de dévelop.
te • {p. 112l. [;effort de rationalitê doit allssi pement et développement politique " Rédha
conduire â la prise au sérieux de l"homme el de Malek souligne l'irrationalité de multiples corn·
son histoire. afin· de démystifier une u-adition portements politiques. sociaux, industriels,
multiseculaire qui avail fini par perdre de vue administratifs...• ne pas prévoir l'événement
l'homme il force de ne considérer en lui que le mais étre constamment â sa t.ra.îne ; répugner au
mllsulman • (p. Ill). travail bien fait : préférer l'inache\'é. le décousll.
A\"ec ces sentences bien frappêes. quïl n"est pas lïndeterlllinê : privilégier le \·ague. l'ambigu.
possible de cher tolites. se temline la premiêre l'anecdotique.. , • (p, 1681, Et aussi :' Le SOus'
partie de rOU\Tage qui privilégie rapproche 1hOO- dé\'eloppement prend la consistance d'une
rique. Celle approche de Rédha Malek. qui est seconde nature à laquelle on se fait et dans
incontestablement très positi\"c et três fructueu· laquelle on s'Installe. (p. 167). Malek n'hésite
se. pourrait sembler. cependam. il la fois trop el pas il affimler : ' Les deux tiers des problémes
pas assez rallonnelle. Trop rationnelle ou du sous-développement se raménent à des fac-
mieux : trop exclusivement rationnelle- dans le teurs humains dont les plus cruciaux sont
sens que jamais la raison ne pourra rendre d'ordre politique. (p. 1701.
compte de la totalité de rexpérience humaine: la Le chapitre neuf. • Occidentalisation el rëvolu-
foi. la priére. mais aussi la poésie. le mythe. lion '. aprr:s quelques rappels historiques,
l'amillé. J'amour... lui echapperom toujours. c'est évoque. rapidement. les expériences de la
d'un autre ordre. On ne peut donc prendre la Turquie d'Ataturk. et de la rholutÎon Meiji au
raison comme norme ultime qui jugerait de Japon, mais sans apporter d'déments \'(aiment
tout! Et pas assez d'appliquer le travail de la neufs.
raison au champ proprement religieux: l'analyse Enfin, • Sïnsêrer dans la mondialité ou périr '.
scientiflque des sources, qui permet de mieux constitue un vibrant plaidoyer pour la dêmocra-
préciser le cadre, les limites de la réflexion de lie. parfois teinté d'une poime d'humour : ' Il
l'auteur, je tiens à le preciser. ne remet pas en vaut mieux étre simple citoyen d'un pays démo-
question la richesse de son analyse et de ses cratique que ministre d'un gouvernement despo-
réflexions. tique. Le premier jouit certainement de plus de
considération et de droits que le second, tou,
jours a la merci d'une intrigue ou d'un fronce·
ment de sourcil. (p. 1931. Seule l'expérience de
Gandhi qui su admirablement lier politique et
éthique semble, il Rédha Malek. \'raiment positi-
a seconde partie du livre.• Pensée et révo- ve, Aîlleurs, le monde nous présente beaucoup

L lution '. est présentée plus brievement. et


priv1légie l'approche pratique. Le regard,
toujours lucide el courageux, se porte maime-
d'échecs, avec cependant quelques zones d'espé·
rance: la lulle de rO.L.p. et lïnrifadlla, la solida·
rite du groupe des· 77 •...• au milieu de celte
nant sur le comportement social des Musulmans jungle, li est des pistes. des lIots de rationalilc,
en gënéral. et des Algériens en particulier. des codes de conduite au champ d'application
Le chapitre sept. • Guerre d'indépendance et exigu mais réel· (p, 202), Ces points solides sont
rêvolutlon " souligne le contraste entre la lcs appuis sur lesquels il est possible de
rigueur du F.L.N. durant la période de l'insur- construire. Hegard lucide, constat douloureux,
rection armee, et le laisser-aller qui suivra. Il mals non dénue d'espérance.
note· la rigueur liée au caractére radical de la Le livre - plus riche que ne peut le laisser pres·
lutte armée. (p, 130) : à ce moment·lit sentir celle simple présentation - s'achéve sur
• L'ethique descend jusqu'aux aspects les plus un appel: ' retour critique sur soi ou rechute
humbles de la quotidienneté. (p. 1331.• Ce que dans les ornieres précoloniales : telle est raller-
des décennies de réformisme musulman n'om native ... En ces derniéres années du siéde.
pu accomplir. quelques mois de guerre révolu- l'action anli-impérlaliste ressemblerait il Ul!
lionnaire le mellent en branle· (p, 134), C'est combat d'arriére-garde si, concomilammenl. ne
que l'immersion dans l"historicité reste la seule se mnnifestail une \'olonté de se ressaisir inte·
façon de faire l'histoire. Elle ouvre de plein-pied rieurement. de remplir convenablement les
sur le reel et sur le siecle • (p. 135). taches ardues. Innombrables et nécesst\ires aux·
Et notre auteur souligne l'indispensable confron- quelles nous sommes confrontés, ct donl
tation a la réalité: • Plutôt que de cominuer â l'accomplissement constitue. quoi qu'on dise, la
subir le réel comme une fatalité inhumaine, il [le meilleure des dissuasions· (p, 214).
colonisêl apprend à raITronter lucidement. à le
plier à ses desseins· {p. 135]. La solidarité qui
se noue avec le Vietnam. Cuba... ouvre il une
solidarité tiers-mondiste et permet ainsi de s'lns·
crire dans i"histoire et sa dimension uni\·erselle.
• Dominer le reel, ou être dominé par lui. Faire
l'histoire ou de\'enir sa \'ictime. Une liberté
eOllscieme de soi ne preserve son essence qu'en Jacques Levrat
choisissant de plier le réel à ses desseins.
(p,142].

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