Vous êtes sur la page 1sur 2

1

Le cri, le gouffre et le berceau


Le nouveau-né et la culture Pierre Péju Dans Spirale 2010

Je prendrai pour point de départ la première manifestation de presque tous les nouveau-nés : le cri. Entre vie aquatique et
vie nécessitant de respirer le même air que les autres êtres humains, donc de partager la même atmosphère qui s’avérera
bien vite sociale et donc culturelle. Entre animalité et humanité puisque le terme de « vagissement », commun à l’enfant, au
lièvre et au crocodile, a, de tout temps, évoqué au gré des fantasmes une plainte bestiale aussi bien qu’une première forme
de protestation, de refus douloureux ou de salutation claironnante, d’ouverture bruyante de guillemets que le « dernier
soupir » refermerait à l’autre bout du temps d’une existence. Entre ces guillemets, l’incessante parole et la multiplicité des
signes émis par un individu vivant.
2Ce cri de naissance a toujours fasciné, dans la mesure où chaque époque n’a pu s’empêcher d’y voir beaucoup plus qu’un
acte naturel et nécessaire s’expliquant par le déploiement des alvéoles pulmonaires et le passage d’une respiration à une
autre après la rupture du cordon ombilical, car, face à la présence aussi soudaine que troublante d’un nouvel être humain, il
n’était pas possible d’y lire ou plutôt d’y entendre quelque chose qui ne relèverait pas d’un langage. On a donc culturalisé le
cri. Au point de lui trouver immédiatement des accents, voire « un accent » appartenant à telle ou telle nation, puisque si l’on
en croit les études conjointes de l’institut Max Planck et de l’École normale supérieure de sciences de Paris, les nouveau-
nés français crieraient en « montant dans les aigus », tandis que les bébés allemands vagiraient en allant de l’aigu au grave,
ce qui s’expliquerait par une accentuation finale dans les mots français et une prononciation appuyant sur la dernière syllabe
des mots allemands, mais surtout par une hypothétique perception, durant les trois derniers mois de la grossesse, de la
musicalité singulière de la voix de la mère. Que valent ces supputations ? On se prend à rêver des effets des chansons, des
rires et des colères de la femme enceinte sur la future modulation du cri.
3Mais le fait même qu’on mène de telles recherches témoigne de cette volonté permanente de culturaliser le cri. De même
qu’on pourrait faire une archéologie des discours tenus à travers les âges sur les pleurs et gémissements du tout petit
enfant, et des conduites à tenir face à ces pleurs prônées par médecins et pédagogues. On y découvrirait à quel point le
vagissement originel fait, comme on dit, symptôme.
4C’est pourquoi, dans un second temps, je me pencherai sur les fameuses considérations sur le cri du bébé auxquelles se
livra, en son temps, le philosophe Emmanuel Kant, lui qui n’eut pas d’enfant et n’eut jamais, pour ce qu’on peut savoir,
l’occasion d’assister à un accouchement. Il est intéressant de découvrir à quel point, au service de sa propre philosophie,
Kant a à cœur d’affirmer que le petit humain a un cri spécifique : « Quelle est donc l’intention de la nature, quand elle
accompagne d’un cri la naissance de l’enfant, ce qui pour lui et pour sa mère est le plus extrême danger dans le pur état de
nature ? Cela pourrait attirer le loup ou un porc et les exciter à dévorer l’enfant quand la mère est absente ou affaiblie par
les couches. Aucune bête, en dehors de l’homme tel qu’il est maintenant, n’annonce ainsi son existence au moment où il
naît ; et la sagesse de la nature semble l’avoir voulu ainsi pour le maintien de l’espèce [1][1]E. Kant, Anthropologie du point
de vue pragmatique, Paris,…. »
5Kant, penseur éminemment rationnel, est en proie à une sorte d’hallucination très personnelle : il imagine donc une bête
sauvage qui rôde et s’approche d’un petit humain vagissant. Mais très vite, il se rassure, aucun enfant humain ne surgit
dans un « pur état de nature » et s’il peut se permettre de « gueuler » aussi fort, dès qu’il voit le jour et dans les mois qui
suivent, c’est qu’il n’est pas « comme » les bêtes, qu’il n’est pas une bête et qu’il « s’annonce » immédiatement en tant
qu’être humain. Une annonce est l’indication précoce d’un événement. Eh bien, le cri du bébé, radicalement différent de
tous les cris animaux, indique par avance qu’il est voué à devenir.
6Et tout se passe comme si Kant prêtait l’oreille à ce cri assourdissant afin d’y entendre, malgré tout, quelque chose
d’humain, de préhumain toujours déjà forcément humain, qu’il reste à cultiver, à éduquer…
7Ce cri, dit-il, « n’a pas le ton de la plainte, mais de l’indignation et de la colère qui explose ; ce n’est pas que l’enfant ait mal
mais il est contrarié ; probablement parce qu’il faut se mouvoir et qu’il éprouve son impuissance comme une entrave qui lui
retire sa liberté [2][2]Ibid. ».
8Kant ne ressemble pas du tout à Rousseau, même s’il l’admire, mais ces propos sur le bébé cerné par des loups en sont
d’autant plus touchants, comme sont touchants ses efforts d’entendre dans le cri une « indignation » prémonitoire. Car
s’indigner, c’est déjà s’offusquer de ce qu’un principe ne soit pas respecté. En somme le futur effort que l’individu devra faire
pour avoir « le courage de se servir de son propre entendement », le nourrisson l’esquisserait déjà en se débattant et en
hurlant dans ses langes. Dans son Traité de pédagogie, Kant expliquera que l’éducation doit « polir la rudesse » de ce tout
premier « penchant pour la liberté » qui se tient déjà dans le cri. En somme, c’est à partir de ce cri qui n’est « encore animal
» ni « déjà raisonnable » que discipline, d’abord, puis éducation doivent intervenir. La discipline doit canaliser la violence et
la brutalité initiales. « La discipline empêche l’homme de se laisser détourner de sa destination, de l’humanité, par ses
penchants brutaux. Il faut qu’elle le modère afin qu’il ne se jette pas dans le danger comme un être indompté et étourdi [3]
[3]E. Kant, Traité de pédagogie, Paris, Hachette, 1981.. » Mais la « destination de l’homme » est déjà tout entière dans le
premier cri. Reste alors, sur la base de cette énergie vocale, à lui apprendre le « courage », ce fameux courage tellement
énigmatique, et pour cela, après l’avoir discipliné, il faudra encore l’instruire.
9Dans un troisième temps j’examinerai le devenir du cri dans la culture. Car si Kant n’envisage que deux « traitements » de
ce cri : sa canalisation en langage articulé ; sa modification progressive (éduquée) en connaissance et en raison, il est un
destin du cri que Kant a négligé : ce qu’on pourrait appeler son devenir artistique. En effet, une des caractéristiques de l’art
moderne est d’avoir pris en charge quelque chose comme la primitivité ou la sauvagerie d’une bruyante et infantile émission
sonore individuelle pour lui donner une orientation soit lyrique (poétique) soit folle (le risque du délire, comme en témoigne le
texte oral ou écrit d’un Antonin Artaud, toujours sur la ligne de partage entre cri, balbutiement et tentative d’articuler un texte
enfin lisible – compréhensible). C’est pourquoi j’évoquerai quelques textes de Henri Michaux, écrivain dont l’écriture (lisible)
fut toujours parcourue par la tentation de se défaire, de revenir au pur signe insignifiant, tout comme ses textes entretinrent
avec l’acte de crier, avec la venue brutale au monde, ou la tentative de « se faire naître soi-même » à chaque prise de
parole. Le cri n’est jamais loin chez Michaux, comme le trou et comme le gouffre, « je suis né troué » écrit-il. Ou « je suis né
orphelin de trop de mère ». Identification d’artiste au petit être qui surgit d’un ventre (de plusieurs centres). Comme dans La
vie dans les plis : « Quant aux bébés […] s’ils crient, c’est assez naturel. Cris comme les vagues de la mer avec hauts et
bas : c’est qu’ils doivent reprendre souffle, tout enragés qu’ils sont et vous faire connaître qu’ils ont mal. Cris comme un
appel à la lumière : c’est qu’ils espèrent arriver une bonne fois à l’exprimer et à vider leur souffrance [4][4]H. Michaux, La vie
dans les plis, Paris, Gallimard, 1990, nouv.…. »
10Une bonne part des poèmes de Michaux, qui fut de très près concerné par la folie et ce qu’il appelle les « situations-
gouffres » de la drogue, cherchent comment le texte du poème se substitue à l’aliénation mentale et au dérèglement
perceptif : « coup de théâtre de l’esprit après quoi tout est changé ». Débandade, dislocations, dissolution, écrit-il, à propos
2

de celui qui a pris de la mescaline : « Il est comme s’il était né une deuxième fois. » Toujours dans la douleur. Mais « il est
possible de sortir de soi ». Quitte à retourner dans un trou : « L’homme est un point que la mort avale. » Écriture entre cri et
soupir (le dernier).
11Mais écriture qui retrouve aussi des rythmes d’avant naître, d’avant sortir, d’avant crier : « Ralentie, on tâte le pouls des
choses ; on y ronfle ; on a tout le temps ; tranquillement, toute la vie. On gobe les sons, on les gobe tranquillement ; toute la
vie. » Écriture poético-utérine avant le retour du cri : « On crie pour taire ce qui crie. »
12« Fouille, fouille, fouille,
13Dans la marmite de son ventre est un grand secret. »
14Donc, si le cri du bébé est « annonce », comme le disait Kant, c’est aussi une création qu’il peut annoncer, entre poème
et délire, et la modernité a su accueillir ces formes d’écriture qui « reviennent » en lui donnant une forme culturelle, à son
premier éclat.

Notes
[1]E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, Paris, Garnier-Flammarion, 1999.
[2]Ibid.
[3]E. Kant, Traité de pédagogie, Paris, Hachette, 1981.
[4]H. Michaux, La vie dans les plis, Paris, Gallimard, 1990, nouv. éd. rev. et corr.

Ce tableau représente bien, à mes yeux, ce que le bébé peut vivre à certains moments, lorsque le cri semble être le seul
moyen pour continuer à exister.
10Comment pouvons-nous comprendre ces états de détresse primitive ? Quels noms pouvons-nous donner à ce cri
humain, qui s’exprime à un moment de la vie où les choses n’ont pas encore de nom et alors qu’elles ne sont pas encore
nommables ?
11Dans la littérature psychanalytique, quelques définitions de ces états de souffrance primitive peuvent nous aider à nous
représenter ces vécus du bébé. Je pense plus particulièrement aux agonies primitives dont parle Winnicott (1974). Ces
agonies, que Winnicott définit comme impensables, semblent caractériser un état psychique dans lequel l’être et le non-être
sont très proches ou, pourrait-on dire aussi, dans lequel on peut glisser vers un état de non-être. Je préfère parler de non-
être plutôt que de mort, puisque la notion de mort n’existe pas pour notre inconscient. Les agonies impensables
correspondraient donc à des états primitifs vécus à un moment de la vie psychique caractérisé par la non-intégration. Ces
agonies primitives peuvent, dans certaines situations, remonter à la surface chez l’adulte, qui ressent ainsi, pour la première
fois, toute leur intensité. Le patient adulte, dit Winnicott, ne peut pas se rappeler quelque chose qui n’est pas encore
arrivé : cette chose du passé ne s’est pas encore produite parce qu’il n’était pas là ! La seule façon de se rappeler dans ce
cas, c’est que le patient ait pour la première fois l’expérience de cette chose passée dans le présent, c’est-à-dire dans le
transfert.
12Cette hypothèse de Winnicott me paraît très suggestive et très utile pour expliquer l’émergence de certains états
psychiques difficilement compréhensibles par ailleurs. Je pense par exemple à certains épisodes d’effondrement
psychotique qui peuvent intervenir à l’adolescence.
13Une jeune patiente de 16 ans, Silvia, que je suis en psychothérapie depuis un peu plus d’un an, a eu une crise
psychotique importante, qui a nécessité une hospitalisation pendant quelques jours. À son retour, lorsque je reçois la jeune
fille pour sa séance, elle me regarde avec ses grands yeux noirs remplis de peur. Je vois que sa salive coule d’une façon
continue de sa bouche et cela me donne l’image de quelqu’un en train de se liquéfier. Silvia demande à dessiner et sur une
feuille elle écrit le nom de chaque couleur qu’elle utilise, comme si elle devait remettre un nom sur les choses. Elle écrit
ensuite le nom des personnes qui sont les plus proches d’elle, en commençant par ses parents, puis par ses frères et
sœurs ; son nom sera le dernier, suivi de celui d’un garçon par lequel elle se sent attirée.
14Elle s’assied alors dans le fauteuil, elle me regarde, puis s’approche de moi, les yeux dans les yeux ; elle s’accroupit
comme si elle était une toute petite enfant, elle continue à me fixer avec un regard implorant, me tenant les mains. Je la
sens terrorisée et j’ai l’impression qu’elle est en train de « rapetisser » sous mes yeux. Comme si elle devenait un bébé. Je
perçois que, comme un tout petit enfant, elle pourrait déféquer dans cette position et je lui propose de l’accompagner aux
toilettes. Mais une fois sorties du bureau, elle a très peur, je dois la soutenir pour descendre les escaliers et lorsque nous
sommes dans la salle d’attente, elle s’allonge par terre comme si elle se sentait complètement vidée et comme si elle n’était
plus qu’un être en deux dimensions, sans épaisseur psychique.
15La fin de la séance est très pénible : je dois la soutenir presque physiquement comme si, au moment de nous séparer,
elle n’avait plus, à l’intérieur, une structure qui la maintient, comme si elle était devenue une sorte de sac vide et en même
temps très lourd. Son père arrive et il doit la porter « à bras », me donnant l’image d’un tout petit enfant qui doit passer « de
bras en bras » pour pouvoir supporter la séparation. Naturellement, cette situation pourrait être acceptée facilement avec un
tout petit enfant, mais son corps d’adolescente la rend très pénible à vivre et laisse en moi un vécu d’angoisse au moment
où je la vois partir.
16Comme on peut le voir dans ce petit extrait de matériel clinique, on peut parfois assister à des moments d’effondrement
psychique au cours desquels le vécu primitif du bébé remonte à la surface avec toute son intensité. Silvia avait été un bébé
au début de vie assez difficile, marqué par une séparation vers l’âge de 1 an suite à une hospitalisation et par beaucoup de
difficultés au sein du couple parental. Lorsque sa mère eut un autre bébé, Sylvia avait environ 14 ans ; elle sembla
étroitement s’identifier à lui, se montrait très proche de son petit frère et paraissait retrouver des vécus de sa petite enfance,
renforcés sans doute par le contact avec le bébé. Sa première crise psychotique se produisit peu après la naissance du petit
frère d’une part comme si elle était confrontée à un vécu de rivalité infantile et de perte de son identité, et d’autre part
comme si elle devenait elle-même ce bébé, retrouvant ses angoisses primaires de bébé.