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RÉSULTAT DE RECHERCHE LEXTENSO.

FR - 17/01/2017 21:42 | UNIVERSITE DE POITIERS

La faute lucrative et sa sanction, ou l’ombre pénaliste sur


les effets de la responsabilité civile

I ssu de Petites affiches - 16/01/2017 - n° 011 - page 5


I D : LPA123b5

A u teu r ( s ):
Astrid Garraud, docteur en droit, élève-avocat

Avec l ’ ém er g enc e de l ’ avant-pr ojet de l oi de r éfor m e du dr oit de l a


r es pons abil ité c ivil e, l ’ année 201 7 s ’ annonc er ait-el l e c om m e c el l e du
r enou veau en m atièr e de dr oit des c ontr ats et de dr oit de l a r es pons abil ité
c ivil e dél ic tu el l e ? L’ avant-pr ojet pu bl ié par l e m inis tèr e de l a Ju s tic e dans l a
fou l ée de l a r éfor m e entr epr is e en dr oit des c ontr ats , du r ég im e g énér al et de
l a pr eu ve des obl ig ations s u s c ite ég al em ent u n intér êt c er tain. La fu tu r e
intég r ation, dans notr e dr oit, des notions de fau te l u c r ative et d’ am ende c ivil e –
l es qu el l es r épondr ont, avec u ne es s enc e pénal is te, au x fonc tions « r épar er » et
« pu nir » – en es t u ne il l u s tr ation.

L’avant-projet de loi de réforme de la responsabilité civile publié par le ministère de la Justice est
disponible à l’adresse suivante : http://www.textes.justice.gouv.fr/art_pix/avpjl-responsabilite-
civile.pdf. Au sujet de l’évolution des textes du Code civil suite à la réforme du droit des contrats, du
régime général et de la preuve des obligations : v. Viney G., « Après la réforme du contrat, la
nécessaire réforme des textes du Code civil relatifs à la responsabilité », JCP G 2016, doctr. 99.

1 . Ver s u ne s u bjec tivis ation de l a r épar ation ? L’objectivisation de la responsabilité civile a


toujours imposé un principe de réparation intégrale en droit français aux articles 1231-2 et 1240 du
Code civil. Ce principe implique une absence totale de perte pour la victime lorsqu’elle subit un
dommage. Concrètement, elle est bénéficiaire du versement d’une allocation indemnitaire intégrale
correspondant à l’évaluation de son préjudice.

Or, ce principe de réparation intégrale fait fi de la question du profit que l’auteur a pu tirer de la
commission fautive d’un acte dommageable dans l’intention de réaliser des bénéfices. En effet, si
cette réparation intégrale n’implique pas pour autant l’inclusion de tout profit pour la victime 1,
l’auteur, quant à lui, lors de la commission de l’acte dommageable, a parfois obtenu un avantage
pécuniaire non négligeable et nettement supérieur à la somme qu’il va être condamné à verser à la
victime en l’état du droit positif. Le cas échéant, l’auteur de l’acte commet ce que l’on appelle une
faute « lucrative ». Actuellement, le droit positif permet simplement de replacer la victime dans la
situation dans laquelle elle se trouvait avant que l’acte dommageable ne l’atteigne. Le droit positif ne
sanctionne donc pas l’auteur de la faute lucrative, qui en retire, en plus, silencieusement, un profit.

Dans ces conditions, si la victime ne doit connaître ni la perte ni le gain dans l’octroi des dommages-
intérêts, l’existence du principe de la réparation intégrale compensatrice de la situation dans
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laquelle se trouve la victime après le dommage, n’est plus satisfaisante. Si l’on peut affirmer que la
déresponsabilisation de l’auteur d’une faute lucrative non sanctionnée n’est pas plus certaine et
évidente lorsqu’une sanction concrète et séparée de la notion de réparation intégrale est prévue, ne
pas sanctionner la faute lucrative n’encourage pas pour autant la limitation des comportements
malhonnêtes. L’auteur a sciemment commis un acte dans le but d’obtenir un profit et n’est pas
sanctionné pour le gain qu’il obtient, mais seulement pour le préjudice infligé à la victime. En effet, il
s’enrichit en agissant en contradiction avec les règles de droit et la seule réparation, même intégrale,
du dommage subi, n’est pas en mesure de supprimer cette situation d’enrichissement 2. D’ailleurs, à
n’en pas douter, certaines entreprises peuvent profiter de l’absence de sanction de la faute lucrative
en droit français pour s’enrichir. La question qui se pose alors est de savoir comment sanctionner
cette faute lucrative pour l’essentiel rencontrée en matière de droit à l’image par voie de presse, de
concurrence déloyale et de contrefaçon.

2. I ns pir ation ang l o-am ér ic aine. La question se pose d’autant plus lorsqu’il est fait état de ce qui
est déjà prévu, notamment dans les pays anglo-américains, quant à la sanction de l’auteur de la
faute lucrative. Concrètement, l’inspiration de cette réflexion sur les dommages-intérêts punitifs
vient d’abord de l’étude du droit anglo-américain qui a été le premier à introduire la notion de
punitive damages 3 ou d’ exemplary damages pour punir la faute lucrative. Il s’agit d’une somme
supplémentaire qui est versée à la victime par l’auteur d’une faute « délibérée » 4 en raison du profit
qu’il en aura retiré.

Même si les dommages-intérêts punitifs correspondent à une sanction bien connue notamment aux
États-Unis et au Royaume-Uni, il n’en demeure pas moins qu’ils sont légalement applicables dans
des matières bien définies et dans des proportions différentes. En effet, aux États-Unis 5, leurs
montants peuvent s’avérer très élevés, pouvant parfois être triplés (les treble damages ), nous laissant
perplexes quant à une certaine exagération pratiquée notamment en matière de propriété
intellectuelle sur les brevets et les marques 6. Au Royaume-Uni, où les dommages-intérêts punitifs
sont pourtant appliqués, leur champ d’application est limité. Pour exemple, les contentieux en
matière de brevets et de marque ne sont pas concernés par une sanction à des dommages-intérêts.
Le Royaume-Uni est d’ailleurs plus réticent à allouer des dommages-intérêts pour cause de sanction.
Son droit consacre les dommages-intérêts supplémentaires (additional damages ) qui ne sont pas à
proprement parler punitifs, mais s’ajoutent à la réparation intégrale du dommage, sans pour autant
fixer des sommes disproportionnées comme cela peut être le cas, parfois, aux États-Unis 7.

3. Dr oit fr anç ais tim or é. Indiquons d’ores et déjà que la jurisprudence française admet l’existence
de la solution des dommages-intérêts punitifs 8, sans pour autant que cela soit consacré dans notre
législation. Ainsi, dans un arrêt en date du 1 er décembre 2010, la Cour de cassation s’est octroyée le
contrôle sur la proportionnalité de dommages-intérêts punitifs prononcés par une juridiction
étrangère. Toutefois, le droit français est plutôt craintif à l’idée de condamner un auteur aux
dommages-intérêts punitifs 9. Cette jurisprudence a consisté à vérifier la conformité d’une décision
étrangère à notre droit français. En l’espèce, le fabricant vendeur d’un navire a payé aux propriétaires
des dommages-intérêts punitifs en sus des dommages-intérêts compensatoires, en raison de
l’absence de déclaration faisant état de réparations suite aux dommages causés par une tempête
sur le navire. La Cour de cassation a établi la conformité de la condamnation à l’ordre public
international, tout en précisant néanmoins que le montant alloué ne devait pas être disproportionné.
Dans cette situation, la sanction prévue était manifestement disproportionnée avec une indemnité
qui dépassait très largement le montant du prix du bateau et de ses réparations. Pour autant, il doit
être rappelé que la jurisprudence française n’est pas, elle-même, exemplaire en matière d’allocation
indemnitaire raisonnée.

Cela est d’autant plus vrai qu’il est avéré que le préjudice subi par la victime est parfois difficile à
apprécier de manière objective par les juridictions du fond, lesquelles peuvent l’évaluer tant à la
hausse qu’à la baisse, et ce, de manière totalement irrégulière. On rencontre d’ailleurs cette
situation, plus que de coutume, lorsqu’un préjudice moral, par essence difficilement palpable, doit
être évalué. En effet, au regard de tous les postes de préjudice développés, notamment avec l’aide
des associations de victimes et du travail des avocats, les tribunaux indemnisent de plus en plus de

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préjudices patrimoniaux, mais aussi extrapatrimoniaux. Ce n’est pas sans réduire la présence de
l’arbitraire dans le caractère de leur décision 10. Par exemple, « les tribunaux allouent parfois à la
victime de la contrefaçon des dommages importants au titre de préjudices non spécifiquement
commerciaux comme le préjudice moral (…). En outre, le contournement déguisé des règles de
réparation est source d’insécurité juridique et, osons le mot, arbitraire » 11.

À ce titre, n’applique-t-on pas déjà les dommages-intérêts punitifs en surévaluant souvent le


préjudice moral ? Autrement dit, l’indemnisation n’est-elle pas déjà punitive lorsque l’on rencontre
ce type de situation ? D’autant qu’il peut être rappelé que dans le cas du préjudice moral, ce dernier
n’a pas à être motivé 12 !

4 . Nou vel ar tic l e 1 266 du Code c ivil . En réalité, loin d’être insensible à cette situation de
déséquilibre certain entre l’auteur qui retire clairement un profit de son acte dommageable et la
victime qui subit un préjudice, l’avant-projet de réforme du droit de la responsabilité civile délictuelle
envisage l’intégration d’un article 1266 dans le Code civil 13. Ce texte prévoit la possibilité pour le juge
de condamner l’auteur du fait dommageable à une amende civile s’il a délibérément commis une
faute lourde, en l’occurrence la faute lucrative précitée. Concrètement, l’hypothèse de raisonnement
est la suivante : l’auteur de la faute a effectué un calcul coût-avantage et a pressenti le profit qu’il
pourrait en retirer. Il commet ce que certains nomment une « faute intelligente » 14. Avec la nouvelle
disposition projetée, il pourrait être condamné au paiement, non pas de dommages-intérêts punitifs
mais d’une amende civile affectée au financement d’un fonds d’indemnisation en lien avec la nature
du dommage subi ou à défaut, au Trésor public.

L’avant-projet de réforme a donc décidé de se pencher sur un encadrement de l’institution des


dommages-intérêts en réparation du préjudice subi par la victime. Dans cette nouveauté
apparente 15, l’objectif de l’avant-projet de réforme est de maintenir le rayonnement du droit français
de la responsabilité civile en continuant de protéger la partie faible et en rendant accessible le droit
par la codification du droit jurisprudentiel. Cela a déjà été tenté à plusieurs reprises, attestant d’une
réflexion déjà chronophage mais volontaire en la matière. Effectivement, plusieurs avant-projets
avaient essayé de concrétiser un mouvement de réforme du droit de la responsabilité civile et
avaient, chacun à leur façon, appréhendé la sanction de la faute lucrative. Le projet Catala 16 dont la
partie sur la responsabilité civile était rédigée par des universitaires encadrés par le professeur
Geneviève Viney proposait que des dommages-intérêts compensatoires puissent être alloués en
supplément de la réparation du préjudice subi et profitent au Trésor public. Ce projet évoquait les
notions de faute lucrative et de faute manifestement délibérée. Le projet Terré 17, quant à lui,
prévoyait que le juge accorde à la victime le montant du profit retiré par l’auteur de la faute
intentionnelle ou lucrative plutôt que la réparation du préjudice. Enfin, parmi les différentes
propositions, à la lecture du rapport Béteille-Yung 18, on apprend aussi que certains avaient pensé
résoudre éventuellement cette situation en sanctionnant l’auteur de la même manière que le projet
Catala, à savoir par des dommages-intérêts punitifs tout en projetant que cette condamnation profite
à un fonds d’indemnisation ou au Trésor public. Au regard de tous ces projets jusqu’à présent avortés,
le droit français démontre sa difficulté à faire de la condamnation de l’auteur d’une faute lucrative
une véritable sanction à l’image du droit américain.

5 . Am ende c ivil e, s œu r de l ’ am ende pénal e ? L’aspect dissuasif de la sanction de la faute


lucrative consistant à condamner à une amende civile en supplément des dommages-intérêts
classiques déjà connus par notre droit positif, est prégnant. L’ombre pénaliste de l’amende pénale
semble d’ailleurs planer en la matière 19. Avec l’intégration de la notion de faute lucrative, on entre
en contradiction avec les principes classiques de la responsabilité civile, tout en évitant bien
heureusement le cloisonnement parfois inadéquat entre les matières civile et pénale.

6 . Pr obl ém atiqu e. Au terme de ce premier champ de vision sur la notion de faute lucrative,
plusieurs interrogations se présentent. L’intégration de la notion de faute lucrative en elle-même, le
devenir dans le droit français de la notion de réparation intégrale dont on pouvait déjà penser qu’elle
satisfaisait la victime, les rapports entre la nouvelle sanction que représente l’amende civile et la
classique sanction pénale, sont autant de questions qui doivent être abordées dans cette étude.

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L’intégration de cette notion de faute lucrative est plutôt séduisante à l’égard de la situation « post-
dommage » des victimes des agissements d’un individu malhonnête. Néanmoins, elle pose des
interrogations quant à la frontière que l’on pouvait penser infranchissable entre la responsabilité
civile et la responsabilité pénale. Cette coloration pénale démontre d’ailleurs que la sanction de la
faute lucrative n’a pas seulement une essence indemnitaire et réparatrice, mais aussi répressive et
punitive. Cette mutation de la responsabilité civile doit être étudiée. À cet égard, Boris Starck
soulignait déjà la double fonction de la responsabilité civile et évoquait, dans sa thèse, publiée en
1947, que cette responsabilité est à la fois garantie et peine privée 20. C’est une garantie pour la
victime qui se voit dédommagée. C’est une peine privée pour l’auteur qui se voit sanctionné pour
l’acte qu’il a commis. Toutefois, cette affirmation ne doit pas pour autant être complètement
assumée au vu de l’avant-projet, car il est certain que la sanction prévue, à savoir l’amende civile, est
reversée soit à un fonds d’indemnisation soit au Trésor public, ce qui limite clairement le caractère
éventuellement privé 21 de l’amende civile.

7. Pl an . L’intérêt porté à l’intégration future dans notre droit de la notion de faute lucrative démontre
clairement la nécessité d’offrir un cadre législatif à la sanction des comportements inadaptés en
matière de contentieux délictuel (I ). C’est l’amende civile qui devrait satisfaire cette nécessité.
Cependant, même si ce choix s’éloigne des solutions telles que les dommages-intérêts punitifs
auxquels il serait intéressant de la comparer, cette amende impose également une réflexion sur la
coloration pénale que son aspect punitif fait percevoir (I I ).

I – Faute lucrative : profit et nécessité de sanctionner


8. La future intégration de la faute lucrative démontre la prise de conscience par le droit français de
l’importance des actes dommageables commis par certains auteurs. Cette notion de faute lucrative,
qui révèle d’ailleurs la complexité d’un acte dommageable commis dans l’intention d’en retirer un
bénéfice (A ), impose un intérêt tout particulier quant à la nécessité de sanctionner l’auteur de cet
acte (B ).

A – Des fautes lucratives diverses


9. D’une manière générale, la faute est l’illustration du non-respect et de la défaillance de l’homme
face aux règles de la société. Elle est l’élément déclencheur du dommage causé à la victime,
laquelle demandera réparation. La faute lucrative est une notion difficile à définir car, d’une part, le
droit de la responsabilité civile fait dépendre la réparation non pas de la faute commise mais du
dommage qui en résulte, ce qui ne facilite pas sa connaissance par le droit positif, et d’autre part, elle
revêt plusieurs caractères.

10. Non-r es pec t des r èg l es de dr oit. En matière de réparation, la faute est oubliée, le droit se
concentre uniquement sur le résultat de l’acte. Pourtant, plusieurs types de fautes existent et
devraient être considérées et traitées en fonction du degré de gravité : des fautes légères et non
intentionnelles côtoient des fautes lourdes et délibérées. La faute lucrative fait partie de la catégorie
des fautes intentionnelles commises dans le non-respect des règles de droit. Commettre sciemment
un acte dommageable en ayant connaissance de son résultat prévisible à la fois pour son propre
intérêt et à l’encontre de la victime, fait de l’auteur non plus un individu qui commet un acte avec
négligence, mais un auteur qui commet un acte avec l’intention de nuire et en connaissance de
cause. La faute lucrative est donc une faute particulière, à tel point que la définition de la faute en
droit pénal n’est pas très éloignée de cette tentative de catégorisation de la faute lucrative 22.

11. Diver s ité et c om pl ex ité de l a fau te l u c r ative. Par ailleurs, les fautes lucratives ne peuvent
pas toutes être répertoriées dans notre législation. Le droit doit composer avec « l’imagination
toujours plus féconde des fautifs » et « la situation conjoncturelle dans laquelle la faute lucrative
s’inscrit » 23.

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La faute lucrative est souvent issue d’une violence, d’une mauvaise foi, d’une fraude, etc. La faute
lucrative peut être flagrante par la préméditation visible dans l’acte commis par l’auteur, mais elle
peut être sourde et le profit peut avoir plusieurs facettes. En effet, il peut s’agir du gain, pour l’auteur,
né de la réticence de la victime à intenter une action en justice par crainte de frais de procédure trop
coûteux, ou bien d’une difficulté à évaluer un préjudice par exemple 24. En matière de droit à l’image,
ce sera aussi le gain tiré de la vente d’une revue sur laquelle se trouve une photographie portant
atteinte à la vie privée d’un individu. La vente fructueuse de cette revue peut être plus avantageuse
que le coût de la condamnation de l’auteur. Ces exemples démontrent que l’auteur d’une faute
lucrative sait pertinemment qu’il va obtenir un profit et ce, avant même d’agir. Sans l’avoir intégrée
en droit français, la faute lucrative existe déjà clairement dans les faits. Elle doit cependant pouvoir
faire l’objet d’un encadrement plus complet dans notre droit.

B – La nécessité de l’intégration de la notion de faute lucrative


en droit français
12. I ntér êts pou r l ’ intég r ation de l a fau te l u c r ative en dr oit pos itif. À l’heure actuelle, seul
le préjudice subi et connu par la victime est réparé. Il existe une stricte équivalence entre l’indemnité
des dommages-intérêts et la réparation du préjudice subi. Toutefois, l’inspiration anglo-saxonne puis
américaine a imposé une réflexion sur la condamnation de l’auteur pour tout profit obtenu grâce à la
faute qu’il a commise. De cette manière, encore aujourd’hui, la carence juridique de notre droit
français en cette matière incite très largement l’auteur de l’acte dommageable à persévérer dans la
voie qu’il avait choisie : celle de violer les règles de droit.

Ainsi, l’auteur de la faute lucrative n’est pas dissuadé de recommencer. Bien au contraire, il est plutôt
incité à agir dans ce sens, dans la mesure où les dommages-intérêts qu’il verse à la victime ne
correspondent qu’à la réparation intégrale du préjudice subi. De plus, puisque la faute lucrative est
intentionnelle, elle est « inassurable » 25, ce qui favorise une situation précaire pour la victime.

De surcroît, ce qui peut paraître étonnant, c’est que l’on choisit d’aller dans le sens d’une meilleure
réparation du préjudice de la victime tout en condamnant le fautif à une amende civile, laquelle
demeure proche 26 des dommages-intérêts punitifs. Seule la destination de la somme à verser par
celui qui est condamné est différente. Pour l’un, l’amende civile, c’est le Trésor public ou le fonds
d’indemnisation qui en sera bénéficiaire. Pour l’autre, les dommages-intérêts punitifs, c’est la victime
qui recevra directement l’allocation.

13. Au terme de ces premières lignes, la faute lucrative doit être intégrée au droit positif car le droit
français démontre à nouveau des faiblesses dès lors qu’une telle faute est commise. Ce dernier
demeure cependant frileux et craint la confusion entre matières civile et pénale. Pourtant, l’amende
civile proposée emprunte bien à la philosophie pénale. Le droit français n’est plus seulement dans
l’appréciation du profit par la seule intégration de la notion de faute lucrative et se tourne vers une
solution « parapénale » pour y répondre.

II – Amende civile : sanction civile ou « parapénale » ?


14. Ne s’éloigne-t-on pas tout simplement de la notion de dommages-intérêts au sens du droit civil,
dans la mesure où l’on va sanctionner l’auteur à une amende civile pour la commission d’une faute
lucrative, lequel doit déjà réparer intégralement le préjudice réel de la victime ? Cette question n’est
pas anodine dans la mesure où l’amende civile, sanction a priori civile, peut revêtir les aspects d’une
peine (au sens pénal du terme) à l’égard de l’auteur de la faute lucrative. Dans cette optique, on
s’éloigne clairement de la notion de réparation au sens du droit civil. L’amende civile proposée dans
cet avant-projet de réforme du droit de la responsabilité délictuelle pourrait donc être analysée
comme confirmant le phénomène de dénaturation des différents aspects de la réparation civile à
l’égard de la victime au sens strict du terme. Pourtant, il faut nuancer ce dernier propos. Le droit
français n’en est pas non plus au point de réfléchir sur le fait d’intégrer la notion de dommages-

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intérêts punitifs. Si celle-ci est intéressante puisque dans les faits, l’auteur n’a cherché que le lucre,
elle est tout aussi inquiétante pour un droit français qui veut préserver l’équilibre et la mesure dans
la réparation dont peut bénéficier la victime (A ). À cet égard, c’est pour cette raison que la faveur de
l’avant-projet s’est tournée vers la solution de l’amende civile (B ).

A – Inquiétudes sur la solution éventuelle des dommages-


intérêts punitifs
15. Notion . La notion d’amende est tout d’abord généralement attachée à la matière pénale qui lui
donne tout son aspect répressif. Évoquer l’amende « civile » est singulier. Pourtant, celle-ci est loin
d’être une nouveauté. Elle existe déjà notamment dans le cadre de l’action en justice abusive pour
lequel la condamnation se fait à l’encontre du demandeur 27.

Dans l’éventail des sanctions déjà existantes en droit français de la responsabilité civile, d’autres
solutions sont déjà retenues dans notre droit. La clause pénale utilisée en matière contractuelle s’en
rapproche beaucoup. Elle est mise en œuvre lorsqu’il existe une inexécution ou le retard de l’un des
cocontractants pour exécuter ses obligations. Cette situation constitue un dommage qui sera réparé
par des dommages-intérêts. L’astreinte est, quant à elle, la sanction du débiteur récalcitrant. Elle est
entièrement laissée à l’appréciation du juge. La notion de clause pénale demeure, quant à elle, une
clause du contrat dans lequel le juge ne doit pas intervenir.

Par ailleurs, en parallèle avec le droit pénal, l’amende civile fait également penser à la sanction-
réparation. À ce propos, Jean-Christophe Saint-Pau soulève très justement que « s’il n’était pas
révolutionnaire que le juge pénal puisse ordonner la réparation du dommage causé à la victime en
présence ou en l’absence de condamnation à une peine, il est en revanche nouveau de qualifier
l’obligation de réparer de sanction à caractère pénal » 28. Ici, il est tout aussi étonnant de qualifier la
condamnation civile d’amende. Amende qui ressemble d’autant plus à l’amende pénale qu’elle
pourra éventuellement être versée au Trésor public. Effectivement, il n’est pas certain que l’État,
lequel sanctionnerait la faute lucrative, soit un légitime bénéficiaire d’un enrichissement injustifié
issu d’agissements délictuels. C’est notamment pour cela que certains auteurs estiment qu’il sera
difficile de distinguer l’amende civile d’une sanction pécuniaire prononcée par une juridiction pénale
ou administrative 29.

En tout état de cause, cette « sanction civile punitive » 30 est certainement inscrite dans le
mouvement juridique qui s’est installé depuis quelques décennies. La perception que le droit pénal
dispose d’une capacité de compassion à l’égard des victimes et que le droit civil donne l’image d’un
justicier vindicatif qui « réactive la fonction de peine privée » en fait, pour certains, « une régression
juridique : la confusion des fonctions des responsabilités » 31. Toutefois, cette situation ne devrait pas
être si effrayante pour ceux qui seraient fortement attachés à la séparation des différents types de
responsabilité. La nouvelle responsabilité civile envisagée dans l’avant-projet paraît démontrer une
volonté de rétablir l’équilibre originel lorsque la victime n’en était pas une. Or, cette situation ne doit
pas, non plus, tomber dans l’excès. De toute évidence, « la responsabilité civile ne peut produire un
effet punitif équivalent à la responsabilité pénale dès lors qu’elle n’est pas guidée par les principes
inhérents à la peine – nécessité, légalité, proportionnalité – qui sont nécessaires dans une société
démocratique » 32.

1 6. Pou r qu oi pas des dom m ag es -intér êts pu nitifs ? En proposant l’amende civile, l’avant-
projet met au ban les dommages-intérêts punitifs des projets d’amélioration de notre droit
contemporain. Notre réflexion souhaite tout de même s’arrêter un temps sur la notion de
dommages-intérêts punitifs dont les inconvénients, et notamment la « surlitigation » 33 à l’égard de
l’auteur de l’acte, ont, semble-t-il, donné la préférence à l’option de l’amende civile.

Alors que, dans le cadre d’une procédure d’ exequatur, la Cour de cassation a déjà reconnu que le
principe de la condamnation à des dommages-intérêts punitifs n’était pas contraire à l’ordre
public 34, ce n’est pas cette solution qui a retenu l’attention finale de l’avant-projet de réforme du
droit de la responsabilité civile.

Concrètement, il s’agirait de « replacer le fautif dans la situation dans laquelle il se serait trouvé si la
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faute n’avait pas été commise, ceci de la même manière que le principe de la réparation intégrale
replace la victime dans la situation dans laquelle elle se serait trouvée si le fait dommageable n’avait
pas eu lieu » 35. Les dommages-intérêts punitifs seraient directement versés à la victime par l’auteur,
une manière certaine de responsabiliser 36 davantage l’auteur à l’égard de la victime. En
conséquence, il s’agirait de concocter un savoureux « mélange de genres entre le civil et le pénal » 37.

En réalité, les inconvénients des dommages-intérêts punitifs effraient le législateur français. Pour
autant, cette sanction serait utile en matière de concurrence, dans les pratiques commerciales
déloyales à l’égard des consommateurs ou encore en matière d’atteinte à la vie privée ou à l’honneur.
Effectivement, ce sont des domaines dans lesquels la faute lucrative peut s’avérer sans aucune limite
et sa sanction sans rapport mesuré avec l’action. D’ailleurs, en ce qui concerne le droit de la
concurrence, les dommages-intérêts punitifs existent « officieusement ». En effet, des fautes sont
sanctionnées en dehors même de tout dommage établi en raison du profit qu’un auteur de faute
lucrative aura pu obtenir. À ce propos, ici, la question du cumul de sanctions s’impose, dès lors que
l’auteur est sanctionné à la fois par une amende prononcée par l’Autorité de la concurrence et par
une sanction prononcée à l’issue d’un procès civil ou pénal 38.

17. Confu s ion dr oit c ivil / dr oit pénal : pr em ièr e diffi c u l té im pos ée par l es dom m ag es -
intér êts pu nitifs . Condamner un individu à des dommages-intérêts punitifs alors que le droit pénal
interdit de condamner une personne deux fois pour les mêmes faits, apparaît pour certains comme
un moyen d’« accroître et augmenter les perspectives d’application déjà fort riches du principe non
bis in idem » 39.

Dans le même ordre d’idées, la chambre du commerce et de l’industrie de Paris n’est pas du tout
favorable à la proposition des dommages-intérêts punitifs. Pour cette dernière, cela relèverait du rôle
du droit pénal. Ce serait donc la réparation du préjudice et uniquement du préjudice 40 qui doit
revenir à la partie faible en droit civil. À ce propos, il faut d’ailleurs rappeler que les dommages-
intérêts classiques sont déjà une estimation sur un manque à gagner et ce, bien souvent en
l’absence d’éléments concrets. Le contrôle effectué par la Cour de cassation en la matière est plus
que léger. Même si le magistrat est motivé par le rétablissement d’une certaine « équité » entre les
parties, le droit positif pourrait sembler indifférent dans certains cas face au non-respect de la règle
juridique. En effet, il n’existe pas, aujourd’hui, de sanction concrète de l’auteur de la faute lucrative.
Toutefois, il faut nuancer ces derniers propos dans la mesure où les juges du fond ont tendance à
gonfler la somme de dommages-intérêts à allouer de telle manière que sont bien souvent prises en
compte les conséquences du préjudice subi (perte de chance, perte de chiffre d’affaires, etc.) 41.

Un encadrement est évidemment nécessaire car sinon, les diverses appréciations in concreto
effectuées par les juges du fond imposeraient des inégalités flagrantes entre les justiciables. Or, la
marge de manœuvre des juges est bien trop importante en raison d’un principe général de
réparation intégrale. La notion de flexibilité est devenue la notion maîtresse dans l’appréciation du
montant de la réparation. D’ailleurs, un auteur évoque les « astuces » que les juges du fond ont,
jusqu’à présent, utilisées pour punir l’auteur d’une faute lucrative 42. Il rappelle ainsi que « la
jurisprudence admet depuis un certain temps déjà qu’une victime puisse demander l’indemnisation
d’un préjudice affecté d’un certain aléa ». Il précise qu’« il n’y a rien de révolutionnaire, la perte de
chance étant déjà considérée par les tribunaux comme un préjudice réparable ». Enfin, il évoque la
seconde astuce des juges qui est celle de « présumer le lien de causalité entre les faits reprochés à
l’auteur et le préjudice de la victime ». La réparation du préjudice en elle-même n’est donc pas
pleinement maîtrisée par les juges du fond. Comment pourrait l’être une sanction non plafonnée
comme le sont les dommages-intérêts punitifs, contrairement à l’amende civile projetée ?

18. Ex c ès : s ec onde diffic u l té im pos ée par l es dom m ag es -intér êts pu nitifs . Aux États-Unis,
l’institution des dommages-intérêts punitifs peut devenir une démonstration concrète de l’arbitraire
en raison de condamnations civiles qui peuvent être disproportionnées au préjudice réellement subi
et au profit réalisé. Cette situation est accentuée dès lors que les règles juridiques ne sont pas les
mêmes dans tous les États 43 : les solutions prises en cas de faute lucrative s’avèrent d’une différence
parfois complètement illogique et inappropriée. Effectivement, les dommages-intérêts punitifs
peuvent être gonflés ou complètement faibles, selon le cas présenté.
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Cette situation que d’aucuns ont pu clairement qualifier d’arbitraire 44, eu égard aux inégalités
qu’elle impose entre les justiciables, a, en plus, l’inconvénient de permettre à la victime de s’enrichir.
Le principe de proportionnalité n’existe pas et le mode d’évaluation des dommages-intérêts punitifs
doit être revu 45. En effet, puisqu’elle peut être complètement disproportionnée, cette solution a
mauvaise réputation et ne se fait connaître que par les sommes excessivement importantes qui sont
parfois versées aux victimes 46.

À titre de comparaison, en France, « les tribunaux se réfèrent, sans le dire, à des barèmes, ou
référentiels et, pour éviter d’être démentis en appel, ils adoptent ceux qui ont été établis et sont
appliqués par la cour d’appel dont ils relèvent. Ainsi se sont constituées, au moins pour
l’indemnisation des préjudices non économiques, des jurisprudences régionales que la Cour de
cassation n’a pas cherché à unifier. Cela a créé une réelle inégalité entre justiciables et une insécurité
supplémentaire liée au caractère elliptique des motifs invoqués à l’appui des évaluations » 47. Opter
pour des dommages-intérêts punitifs risquerait fort d’accentuer ce désordre jurisprudentiel.

Au Canada anglophone, c’est la rationalité et la raison qui comptent. Ainsi, dans une célèbre
décision, on apprend que « lorsqu’un tribunal se penche sur la question des dommages-intérêts
punitifs, il doit mettre en corrélation les faits de l’affaire et les buts visés par de tels dommages-
intérêts et se demander en quoi, dans ce cas particulier, leur attribution favoriserait la réalisation de
l’un ou l’autre des objectifs du droit, et quelle est la somme la moins élevée qui permettrait
d’atteindre ce but, car l’attribution de toute somme plus élevée serait irrationnelle » 48. L’analyse
canadienne de la question paraît plus convaincante que celle du droit Américain et si la France
devait s’inspirer d’un modèle, ce pourrait être celui-ci.

19. Une qu es tion de pr eu ve ? Aux États-Unis, « le fardeau de preuve requis, sans atteindre celui du
droit pénal, s’en rapproche (…), dans un but avoué de limiter les demandes frivoles ou encore celles
qui ne sont appuyées par aucune allégation suffisamment probante » 49. Or, la charge de la preuve
peut être plus ou moins lourde selon les États, ce qui mène quand même à des différences de
traitement entre les justiciables américains lorsqu’il est question de dommages-intérêts punitifs 50.

Au Québec, où les dommages-intérêts punitifs sont également perçus comme une solution à la
faute lucrative, surtout quand la conduite est préméditée et délibérée, c’est en fonction du droit
protégé que la qualité de la preuve est appréciée. « Ainsi, la preuve d’une faute intentionnelle est
nécessaire en matière de protection des droits fondamentaux de la personne, alors qu’une telle
exigence n’est pas requise en vertu du texte applicable à la protection du consommateur » 51.
Pourtant, tout un chacun, titulaire de droits fondamentaux de la personne, est un consommateur.
Notons que ce droit québécois ne fixe pas de plafond (contrairement à ce que souhaite faire l’avant-
projet au sujet de l’amende civile), mais prévoit tout de même dans son Code civil (art. 1621, al. 1 er du
Code civil québécois) qu’il s’agit d’octroyer des dommages-intérêts punitifs à la victime
correspondant à « ce qui est suffisant pour assurer leur fonction préventive ». Ainsi, ce texte est
difficilement accessible et facile à interpréter de manière commune par les magistrats québécois,
même si une étude de la jurisprudence en la matière est plutôt rassurante d’homogénéité. En tout
état de cause, ici, l’intérêt de l’avant-projet se porte vers l’amende civile.

B – Faveur de l’avant-projet pour une sanction par l’amende


civile
20. Choix de l ’ am ende c ivil e. Opter pour une amende civile versée au Trésor public ou attribuée à
un fonds d’indemnisation dans le cas où la faute lourde est délibérée, c’est éviter que la notion de
dommages-intérêts perde tout son sens, c’est-à-dire éviter que tout enrichissement sans cause au
profit de la victime 52 tente les « plaideurs en quête de profits » 53 à s’enrichir 54. Ce serait provoquer
un effet pervers que d’allouer une somme élevée à la victime (ou tout au moins qui dépasse
substantiellement son préjudice réel) 55. Il s’agit là d’une différence fondamentale avec les
dommages-intérêts punitifs. En effet, comme il a pu être remarqué, « en introduisant, dans le
domaine de la concurrence déloyale, des dommages et intérêts punitifs qui tomberont dans le
patrimoine de la victime, on avantage sur le marché la victime de ladite concurrence si bien que ce

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seront alors les autres concurrents qui subiront un désavantage dans la concurrence, qui pourrait
leur nuire » 56. La victime en retirerait un enrichissement injustifié et un avantage, en matière de
concurrence, sur ses concurrents 57. Elle se verrait, en plus, mieux lotie que ces derniers, grâce… au
préjudice subi ! Ainsi, à la fois pour le fautif et pour la victime, il s’agit de pallier le gain illicite issu de
l’action dommageable et de proposer une réparation équitable à la victime, situation qui ne paraît
que partiellement possible avec une solution comme celle des dommages-intérêts punitifs. Il
semble globalement préférable que l’absence de prévisibilité du dommage de la victime demeure la
règle. La victime ne doit pas s’attendre à subir un dommage pour s’enrichir 58.

2 1 . Pr obl ém atiqu e qu ant au c hoix de l ’ am ende c ivil e. Le futur article 1266 du Code civil
évoque la faute « délibérément » commise, mais ne donne pas de définition claire, ce qui laisse une
marge d’appréciation importante aux juges du fond quant au montant de l’amende civile. Toutefois,
le pouvoir du juge est tout de même encadré : la décision de prononcer une amende civile devra être
spécialement motivée même si l’avant-projet aurait pu aller plus loin et obliger la victime à limiter
son préjudice. De plus, l’amende civile prévue est plafonnée.

À ce titre, un auteur considère que l’article 1266 du Code civil « opère (…) une confusion permanente
entre l’amende civile en principe plafonnée, les véritables dommages et intérêts punitifs,
sanctionnant une faute grave, et la faute lucrative, qui devrait entraîner la restitution du profit réalisé
» 59. Un autre auteur évoquait en outre la nécessité de consacrer un « principe de restitution intégrale
complémentaire du principe de réparation intégrale » 60. Cela pourrait ressembler à ce qui est déjà
prévu en matière de droit de la propriété intellectuelle par exemple où la notion de restitution des
fruits est développée. On restitue donc au légitime propriétaire les avantages qu’un utilisateur de
mauvaise foi en aurait tirés.

En conséquence, deux points paraissent devoir être retenus en matière de restitution. D’une part, le
principe de restitution intégrale n’est pas un mécanisme punitif. Il applique la formule « au mieux
j’en retire un profit, au pire je rends le profit » 61. D’autre part, ce principe permettrait de laisser la
responsabilité civile dans son élément naturel de réparation. Autrement exprimé, entre l’amende
civile et les dommages-intérêts punitifs, existent les dommages-intérêts restitutoires, lesquels
consistent à confisquer le profit réalisé par l’auteur d’un acte illicite dommageable. Dans ce cas, on
ne punit pas, on rétablit la situation. Cette conception est séduisante puisqu’il s’agit de la matière
civile. Or, il faut bien avoir aussi à l’esprit que si l’indemnité est à la fois réparatrice puis restitutive, le
montant cumulé pourrait excéder le profit réalisé et on serait encore dans une logique de
dommages-intérêts punitifs et donc dans le non-respect des principes de proportionnalité et non bis
in idem 62.

22. En c onc l u s ion, l’intégration de cette nouveauté est « la marque d’une inefficacité de la sanction
de certains comportements illicites au moyen des articles [feu] 1147 ou 1382 et 1383 du Code civil » 63.
En tout état de cause, cette réflexion rassure et démontre que le droit prospectif s’intéresse à de tels
comportements qui ne peuvent être admis et dont les conséquences, en termes de sanction, doivent
être mieux encadrées. Toutefois, il serait intéressant que le texte soit plus précis concernant la
mission du fonds d’indemnisation éventuel. À ce propos, puisque la faute lucrative peut concerner
différentes matières, un fonds unique pourrait mutualiser toutes les actions des différents fonds déjà
existants en matière d’indemnisation ou de garantie 64. D’ailleurs, si la préférence se portait sur la
solution d’une destination des fonds au Trésor public pour renforcer le caractère punitif du dispositif,
il ne semble pas totalement convaincant qu’elle soit, pour l’auteur, un gage de compréhension des
conséquences de la faute commise.

Enfin, en matière de concurrence déloyale, ou en matière d’atteinte à la vie privée par exemple, il
pourrait être intéressant que le législateur permette aux magistrats de mieux se pencher sur la
possibilité de présenter une action de groupe, en raison des agissements répétés de certains fautifs 65
dans ces domaines. D’ailleurs, l’action de groupe n’engendrerait-elle pas plus d’efficacité que la
généralisation de l’amende civile ? 66

9/14
1 –
La jurisprudence précise que le préjudice doit être réparé de manière à ce qu’il ne résulte ni de perte
ni de profit : Cass. 2e civ., 23 janv. 2003, n° 01-00200 : Bull. civ. II, n° 20.

2 –
Toutefois, il est important de nuancer ces derniers propos car les juges du fond ont déjà tendance à
exagérer dans le montant des dommages-intérêts alloués. V. infra, n° 3.

3–
Dobbs D.-B., Handbook on the Law of Remedies, 1973.

4 –
Le professeur Geneviève Viney inscrit la faute lucrative dans la catégorie des fautes délibérées qui
exigent une motivation spéciale : v. Meadel J., « Faut-il introduire la faute lucrative en droit français ? »,
LPA 17 avr. 2007, p. 6.

5 –
Kamina P., « Quelques réflexions sur les dommages et intérêts punitifs en matière de contrefaçon »,
CDE 2007, dossier 23.

6–
Kamina P., préc.

7 –
Si l’on peut, à cette occasion, penser au modèle compensatoire français appliqué notamment en
matière de contrefaçon, le Royaume-Uni en est cependant éloigné. Il ne s’agit pas de compenser
mais d’ajouter à la réparation intégrale du préjudice.

8 –
Cass. 1 re civ., 1 er déc. 2010, n° 09-13303 : Wester-Ouisse V., « La Cour de cassation ouvre la porte aux
dommages-intérêts punitifs ! », RCA 2011, étude 5 ; Juvénal J., « Dommages-intérêts punitifs :
comment apprécier la conformité à l’ordre public international ? », JCP G 2011, 6.

9–
V. infra, nos 16 et s.

10 –
Viney G., « Quelques propositions de réforme du droit de la responsabilité civile », D. 2009, p. 2944 et s.

11 –
Kamina P., « Quelques réflexions sur les dommages et intérêts punitifs en matière de contrefaçon »,
préc.

12 –
Dreyer E., « La faute lucrative des médias, prétexte à une réflexion sur la peine privée », JCP G 2008,
doctr. 201.

10/14
13 –
Avant-projet de loi de réforme de la responsabilité civile, art. 1266 : « Lorsque l’auteur du dommage a
délibérément commis une faute lourde, notamment lorsque celle-ci a généré un gain ou une
économie pour son auteur, le juge peut le condamner, par une décision spécialement motivée, au
paiement d’une amende civile. Cette amende est proportionnée à la gravité de la faute commise, aux
facultés contributives de l’auteur ou aux profits qu’il en aura retirés. L’amende ne peut être
supérieure à 2 millions d’euros. Toutefois, elle peut atteindre le décuple du montant du profit ou de
l’économie réalisés. Si le responsable est une personne morale, l’amende peut être portée à 10 % du
montant du chiffre d’affaires mondial hors taxes le plus élevé réalisé au cours d’un des exercices clos
depuis l’exercice précédant celui au cours duquel la faute a été commise. Cette amende est affectée
au financement d’un fonds d’indemnisation en lien avec la nature du dommage subi ou, à défaut, au
Trésor public ». La publication de cet avant-projet a ouvert une période de consultation publique de
trois mois. V. Borghetti J.-S., « L’avant-projet de réforme de la responsabilité civile. Vue d’ensemble de
l’avant-projet », D. 2016, p. 1386 et s.

14 –
De Luca S., Quelle place en droit français pour les dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des
perspectives et problèmes à travers une étude des droits anglais et américain, mémoire, 2012, p. 64.

15 –
V. infra, n° 16.

16 –
Catala P., « Avant-projet de réforme du droit des obligations et du droit de la prescription », 2005.

17 –
Terré F., Pour une réforme du droit de la responsabilité civile, 2011, Dalloz.

18 –
Béteille-Yung, Rapp. Sénat n° 296 sur l’évaluation de la loi n° 2007-1544 du 29 octobre 2007 de lutte
contre la contrefaçon, 2011.

19 –
L’amende est plafonnée à 2 millions d’euros, mais pourra atteindre le décuple du montant du profit
ou de l’économie réalisée.

20 –
Starck B., Essai d’une théorie générale de la responsabilité civile, considérée en sa double fonction de
garantie et de peine privée, thèse, Paris, 1947 ; Court de Fontmichel A., « La sanction des fautes
lucratives par des dommages-intérêts punitifs et le droit français », Rev. dr. unif. 2005-4, p. 737 et s. ;
Méadel J., « Faut-il introduire la faute lucrative en droit français ? », préc. : « En l’occurrence, (…) les
dommages-intérêts punitifs seront attribués à l’État, il ne peut donc s’agir d’une peine privée ».

21 –
Viney G., « Quelques propositions de réforme du droit de la responsabilité civile », préc.

22 –
V. infra, n° 17.

23 –
Court de Fontmichel A., « La sanction des fautes lucratives par des dommages-intérêts punitifs et le
droit français », préc., spéc. p. 750.

24 –
Grynbaum L., « Une illustration de la faute lucrative : le piratage de logiciels », D. 2006, p. 655 et s.

25 –
Mésa R., « La consécration d’une responsabilité civile punitive ; une solution aux problèmes des fautes
lucratives ? », Gaz. Pal. 21 nov. 2009, n° H5195, p. 15 s.

11/14
26 –
V. infra, nos 20 et s.

27 –
CPC, art. 32-1, 559 et 628.

28 –
Saint-Pau J.-C., « La responsabilité pénale réparatrice et la responsabilité civile punitive ? », RCA 2013,
dossier 23.

29 –
De Luca S., « Quelle place en droit français pour les dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des
perspectives et problèmes à travers une étude des droits anglais et américain », préc., p. 71.

30 –
Rostan d’Ancezune V., « Indemnisation. Dommages-intérêts punitifs : le chant des sirènes », La
tribune de l’assurance, n° 158, mai 2011.

31 –
Saint-Pau J.-C., « La responsabilité pénale réparatrice et la responsabilité civile punitive ? », préc.

32 –
Saint-Pau J.-C., préc.

33 –
Helland E., Tabarrok A., Contingency Fees, Settlement Delay and Low-Quality Litigation, 2002
(« contingency fees promote excessive, speculative or frivolous litigation »).

34 –
V. supra, n° 3. V. Rostan d’Ancezune V., « Indemnisation. Dommages-intérêts punitifs : le chant des
sirènes », préc., et Juvénal J., « Dommages-intérêts punitifs : comment apprécier la conformité à
l’ordre public international ? », préc. ; Ancel M.-E., « Droit international privé – Contrefaçon
internationale : le juge français face aux dommages-intérêts punitifs étrangers », Cahiers de droit de
l’entreprise, n° 4, juill. 2007, dossier 26 ; De Luca S., « Quelle place en droit français pour les
dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des perspectives et problèmes à travers une étude des
droits anglais et américain », préc., p. 57 et s.

35 –
Mésa R., « L’opportune consécration d’un principe de restitution intégrale des profits illicites comme
sanction des fautes lucratives », D. 2012, p. 2754 et s.

36 –
V. Jourdain P., « Faut-il moraliser le droit français de la réparation du dommage ? Rapport
introductif », LPA 20 nov. 2002, p. 3 et s. ; De Luca S., « Quelle place en droit français pour les
dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des perspectives et problèmes à travers une étude des
droits anglais et américain », préc., p. 15.

37 –
Mésa R., « La consécration d’une responsabilité civile punitive ; une solution aux problèmes des fautes
lucratives ? », préc.

38 –
Anziani A. et Béteille L., Rapp. Sénat n° 558 sur la responsabilité civile, 2009, p. 93 et s.

39 –
Schiller S., « Les perspectives d’application aux sanctions civiles », JCP E 2015, 1399.

40 –
Teller M., « Faut-il créer des dommages et intérêts punitifs ? », Environnement, n° 7, juill. 2012,
dossier 10.

12/14
41 –
Teller M., préc.

42 –
Court de Fontmichel A., « La sanction des fautes lucratives par des dommages-intérêts punitifs et le
droit français », préc., spéc. p. 740.

43 –
De Luca S., « Quelle place en droit français pour les dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des
perspectives et problèmes à travers une étude des droits anglais et américain », préc., p. 20 et s.

44 –
Ballot-Léna A., « Les pratiques des affaires saisies par le droit commun de la responsabilité civile
français », www.revuegeneraledudroit.eu.

45 –
Kamina P., « Quelques réflexions sur les dommages et intérêts punitifs en matière de contrefaçon »,
préc.

46 –
Boskovic O., « Conflits de lois – Les dommages et intérêts en droit international privé. Ne pas manquer
une occasion de progrès », JCP G 2006, doctr. 163 ; Florentino A., « Discrimination – Les dommages-
intérêts punitifs en droit américain : fausse polémique ou vraie monstruosité prétorienne ? L’exemple
des discriminations », JCP S 2015, 1426. (L’auteur évoque ici cependant le faux-semblant sur
l’impression que les dommages-intérêts sont importants. Il explique que c’est la presse qui fait des
dommages-intérêts punitifs démesurés une règle alors qu’il ne s’agit que de l’exception).

47 –
Viney G., « Quelques propositions de réforme du droit de la responsabilité civile », préc.

48 –
Jugement de la Cour suprême du Canada, Whiten v Pilot Insurance Co. , 2002 CSC 18, § 71. Décision
rappelée par Gardner D. in « L’immixtion du pénal dans le civil : l’expérience des dommages punitifs
en Amérique du Nord », Resp. civ. et assur. 2013, dossier 25.

49 –
Gardner D., préc.

50 –
Rostan d’Ancezune V., « Indemnisation. Dommages-intérêts punitifs : le chant des sirènes », préc.
Pour autant, il est important de préciser que ce type de dommages-intérêts punitifs est prévu
uniquement pour certains délits civils.

51 –
Gardner D., « L’immixtion du pénal dans le civil : l’expérience des dommages punitifs en Amérique du
Nord », préc.

52 –
De Luca S., « Quelle place en droit français pour les dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des
perspectives et problèmes à travers une étude des droits anglais et américain », préc., p. 34 et s.

53 –
Chagny M., « La notion de dommages et intérêts punitifs et ses répercussions sur le droit de la
concurrence. Lectures plurielles de l’article 1371 de l’avant-projet de réforme de droit des
obligations », JCP G 2006, doctr. 149.

54 –
Mésa R., « La faute lucrative dans le dernier projet de réforme du droit de la responsabilité civile », LPA
27 févr. 2012, p. 5.

13/14
55 –
Court de Fontmichel A., « La sanction des fautes lucratives par des dommages-intérêts punitifs et le
droit français », préc., spéc. p. 747.

56 –
De Luca S., « Quelle place en droit français pour les dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des
perspectives et problèmes à travers une étude des droits anglais et américain », préc., p. 49.

57 –
Viney G., « Quelques propositions de réforme du droit de la responsabilité civile », préc. D’autant plus
que l’action en cessation introduite en droit français, en 1970, en matière de concurrence déloyale, ne
vise, quant à elle, que l’avenir. Elle n’a aucun effet rétroactif et n’a pas pour conséquence d’être une
véritable sanction pour la faute lucrative.

58 –
De Luca S., « Quelle place en droit français pour les dommages et intérêts à titre punitif ? Analyse des
perspectives et problèmes à travers une étude des droits anglais et américain », préc., p. 67 et s.

59 –
Mekki M., « Le projet de réforme du droit de la responsabilité civile : maintenir, renforcer et enrichir les
fonctions de la responsabilité civile », http://www.mekki.fr/files/sites/37/2016/06/redaction-
definitive.pdf.

60 –
Mésa R., « Précisions sur la notion de faute lucrative et son régime », JCP G 2012, doctr. 625.

61 –
Vignolle P.-D., « La consécration d’une responsabilité civile punitive ; une solution aux problèmes des
fautes lucratives ? (Acte II) », Gaz. Pal. 14 janv. 2010, n° I0135, p. 7 et s.

62 –
Mésa R., « La consécration d’une responsabilité civile punitive ; une solution aux problèmes des fautes
lucratives ? », préc.

63 –
Mésa R., « L’opportune consécration d’un principe de restitution intégrale des profits illicites comme
sanction des fautes lucratives », préc.

64 –
Mésa R., « La consécration d’une responsabilité civile punitive ; une solution aux problèmes des fautes
lucratives ? », préc.

65 –
Anziani A. et Béteille L., « Faut-il réformer aussi la responsabilité civile ? », RLDC 2009, n° 64.

66 –
Nussenbaum M., « Comment mieux punir les fautes lucratives ? », Les Échos , 21 avr. 2011.

I ssu de Petites affiches - 16/01/2017 - n° 011 - page 5


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A u teu r ( s ) :
Astrid Garraud, docteur en droit, élève-avocat

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