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05/07/2021 La France d’Antonio Gramsci - « 

Surhomme », « bas romantisme », fascisme : Antonio Gramsci et le roman populaire français - E…

ENS
Éditions
La France d’Antonio Gramsci  | Romain Descendre,  Jean-
Claude Zancarini

« Surhomme »,
« bas
romantisme »,
fascisme : Antonio
Gramsci et le
roman populaire
français
Romain Descendre
p. 113-152

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Texte intégral
Merci à Francesca Antonini, Fabio Frosini et Jean-
Claude Zancarini pour leurs relectures précieuses de ce
texte.

Surhumain, trop surhumain


1 Dans les Cahiers de prison, Antonio Gramsci affirme à
plusieurs reprises que l’idée du surhomme ne trouve pas tant
son origine dans les textes philosophiques de Nietzsche,
auxquels les tenants du «  surhumain  » aiment à se référer,
que dans le roman-feuilleton français du milieu du
xixe siècle. La première formulation de ce jugement est une
annotation rapidement portée sur la page de garde
postérieure du cahier  8, datant probablement du début de
l’année  1932. Elle ne sera développée que plus tard, entre
1932 et 1933, dans plusieurs notes du cahier  14 (l’un des
derniers cahiers de notes miscellanées) et du cahier  16 (le
cahier thématique dans lequel Gramsci rassemble ses notes
consacrées aux «  Questions de culture  »). Voici cette
première formulation :
Origines peuple [popolaresche] du «  surhomme  ». On le
trouve dans le bas romantisme du roman-feuilleton  : chez
Dumas père –  Comte de Monte-Cristo, Athos, Joseph
Balsamo  – par exemple. Eh bien  : de nombreux soi-disant
nietzschéens ne sont que des… dumasiens qui, plus tard, ont
«  justifié  » par quelques rudiments nietzschéens l’état
d’esprit qu’avait créé en eux la lecture du Comte de Monte-
Cristo.1

2 Même s’il est probable que Gramsci fasse notamment


allusion à Gabriele D’Annunzio, derrière l’expression «  de
nombreux soi-disant nietzschéens » il est aisé de reconnaître
bien des intellectuels fascistes, au premier rang desquels
Mussolini lui-même. Les rédactions successives de cette note
évoquent d’ailleurs certains d’entre eux, que Gramsci avait
personnellement connus  : notamment Mario Gioda, alias
«  L’ami de Vautrin  », qui fut l’un des fondateurs des
Faisceaux italiens de combat en 1919, puis secrétaire
politique du fascio de Turin et enfin député fasciste (avant

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de mourir juste après les élections d’avril 1924), ou Vincenzo


Morello, alias « Rastignac », sénateur fasciste dès 19232.
3 Bien qu’elle soit développée en tant que telle uniquement
dans cette phase tardive de la rédaction des Cahiers, cette
question du surhomme, ainsi que son lien avec le
«  romantisme  », n’est pourtant pas nouvelle dans les écrits
de Gramsci. Le « romantisme de roman-feuilleton » en tant
que tel joue lui aussi un rôle important dans son analyse de
l’idéologie fasciste. La tendance à faire de cette partie de la
littérature française un instrument de l’analyse politique est
un phénomène de longue durée  : non seulement avant les
Cahiers de prison, mais avant même l’arrivée de Mussolini
au pouvoir, au moment où Gramsci voit l’émergence de ce
que l’historiographie appellera plus tard le «  fascisme des
origines  », il la relie à une idéologie et culture politique du
xixe et du début du xxe siècle. Il s’agit de sources politiques
et culturelles propres à la version «  petite-bourgeoise  » du
socialisme, qui durant la guerre sont, aux yeux de Gramsci,
particulièrement bien représentées dans les milieux des
interventionnistes de gauche  : l’ensemble de ces
syndicalistes révolutionnaires, réformistes et anarchistes qui
allaient ensuite se retrouver dans le fascisme. Cette ligne
interprétative, qui met en évidence des «  origines  » du
fascisme dans un sens qui annonce déjà celui d’une
historiographie bien plus tardive (on se contentera de
nommer ici George L.  Mosse et Emilio Gentile), fait en
particulier de la littérature populaire la source d’une
mythologie du surhomme qui, après avoir été largement
diffusée dans la culture d’avant-guerre, allait jouer un rôle
important dans la naissance du «  césarisme  » fasciste3.
J’entends reconstruire ici la genèse et l’évolution de ces
jugements associés à l’usage de catégories indissociablement
littéraires et politiques.
4 Loin de se contenter d’une simple analyse politique de la
littérature et de son histoire, Gramsci fait de la littérature un
révélateur du rapport entre les intellectuels (c’est-à-dire les
dirigeants) et les masses. Il en retire des critères qui servent
en particulier à définir une volonté collective, à la formation
de laquelle contribuent des intellectuels qui expriment les
masses (qui ont donc un caractère « national-populaire ») et
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n’ont rien de commun avec des figures héroïques isolées qui,


tout en étant «  charismatiques  », ne savent ou ne peuvent
pas exprimer les besoins authentiques des masses, et
développent justement pour cette raison un
« surhumanisme » exagéré. Ce processus analytique ne naît
pas dans les Cahiers de prison mais apparaît dès les
premiers textes de Gramsci.
5 La critique d’une vision de l’histoire focalisée sur les
« héros » ou les « surhommes » est en effet l’un des thèmes
que l’on trouve le plus précocement dans ses écrits. En 1911,
dans une rédaction de sa dernière année de lycée, il choisit
de commenter un sujet constitué de quelques vers de
Carducci louant l’«  âme humaine  » des Anciens, en
critiquant la tendance à héroïser des figures singulières
choisies comme représentatives de peuples dont les vies, les
misères et les injustices sont en définitive ignorées4.
Parce que sont malheureusement très nombreux ceux qui
admirent en bloc, sans effectuer les distinctions nécessaires.
Tant que l’on trouve parmi eux un Friedrich Nietzsche,
admettons  ; il était réellement convaincu que telle était la
vraie vie, celle que menaient César ou Néron, bien entendu,
non celle de l’homme du peuple, mais je ne peux concevoir
comment tant d’autres, qui dans les faits ne sont absolument
pas des héros ou des surhommes, se laissent porter à
l’exaltation d’une civilisation au sein de laquelle ils
n’auraient été que des déchets.5

6 L’ensemble de ce jugement et cette référence à Nietzsche


témoignent d’une conscience très claire de l’actualité du
thème du surhomme nietzschéen dans le monde culturel et
politique italien de ces années-là, un thème qui est même un
véritable cliché politico-littéraire. Il suffit de penser à
D’Annunzio –  qui était alors dans sa période la plus
« surhumaniste », marquée notamment par Le Vergini delle
rocce ou Più che l’amore, une tragédie construite autour de
la figure de Corrado Brando, ce modèle de surhomme
d’annunzien que Gramsci évoquera encore vingt ans plus
tard dans les Cahiers –, mais aussi au mythe de l’« homme-
Dieu » porté par la revue Il Leonardo de Papini et Prezzolini,
ou encore à plusieurs textes du socialiste Mussolini, tel
l’article de 1908 «  La philosophie de la force  »6 ou les
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nouvelles qu’il écrit l’année suivante à Trente7. Il s’agit en


somme d’un motif présent dans l’ensemble de la culture
politico-littéraire contemporaine que Gramsci suit de très
près – celle dont témoignent à la fois le fichier qu’il constitue
durant ses années d’études et les volumes et exemplaires de
revue formant sa première bibliothèque récemment
retrouvée8  –, mais dont il critique très tôt l’individualisme
exaspéré.
7 Dès la guerre de Libye, et plus encore durant la Grande
Guerre, la propagande nationaliste et interventionniste
renforce cette idéologie du surhomme alors transposée sur la
figure du héros militaire  : cette rhétorique est
continuellement prise pour cible dans les articles que
Gramsci publie à partir de la fin de l’année 1915 sur la page
turinoise du quotidien socialiste Avanti! et dans
l’hebdomadaire Il Grido del popolo. Inversement, il souligne
volontiers les mérites de ceux qui ne répondent pas à ces
sirènes et qui se refusent à héroïser la guerre et ses acteurs,
même quand ils sont d’un bord politique ou philosophique
opposé9. Plus généralement, Gramsci considère que le thème
du surhomme est un vice rhétorique symptomatique des
imaginations les plus médiocres : en février 1917 il dénonce
cette «  caricature du surhomme dont on abuse et que le
commun des écrivains, n’étant pas des génies eux-mêmes, ne
réussissent à recréer que sous forme de caricature  »10.
Prolongeant un motif que l’on a vu apparaître dès 1911, il
met ainsi en évidence l’incommensurabilité entre les auteurs
et les figures de surhommes qu’ils exaltent. Enfin, il est très
significatif qu’à l’époque où Gramsci se met à étudier Marx
de près et à pleinement s’approprier sa pensée (entre la fin
de 1917 et le printemps  1918), il définisse sa conception de
l’histoire en opposition directe au « culte des héros » (appelé
aussi « théorie du grand homme ») de Thomas Carlyle : là où
ce dernier témoigne d’un mysticisme individualiste qui
prend la partie pour le tout de l’histoire, Marx est un
historien intégral car «  interprète des documents du passé,
de tous les documents et non seulement d’une partie d’entre
eux  »11. Nous verrons que l’opposition irréductible d’une
pensée de l’histoire authentiquement marxiste à toute espèce

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de théorie du surhomme restera jusqu’au bout une constante


des écrits de Gramsci.

Critique du « bas romantisme » et valeur


sociale du roman-feuilleton
8 La critique gramscienne du romantisme est elle aussi très
précoce. Ce mouvement littéraire est vu comme un produit
essentiellement français et il est principalement identifié au
roman-feuilleton «  quarante-huitard  ». «  Nous n’avons pas
beaucoup de sympathie pour le romantisme français. Les
emphases, les homélies sociales de Victor Hugo nous laissent
modérément indifférents  »  : ainsi commence l’article
« Repris de justice » (Pregiudicati) publié dans l’Avanti! du
2  août  1916. À travers l’auteur des Misérables, c’est en fait
toute une tradition littéraire d’inspiration socialiste qui est
accusée d’être trop rhétorique. Plus précisément, Gramsci
critique un rapport au peuple considéré comme inadéquat :
trop sentimental, il rate son effet. «  Stériles diatribes, qui
plutôt que de construire l’art le détruisent. Produit d’un
fétichisme sentimental pour le Peuple, elles ne laissent
aucun sillon dans les consciences, aucune stimulation pour
l’imagination recréatrice [fantasia ricreatrice]  »12. Il s’agit
d’une question indissociablement politique et esthétique  :
elle fait déjà apparaître le thème de l’imagination créative
(fantasia), qui trouve son origine dans la pensée esthétique
de De  Sanctis (et plus avant dans celle de Hegel) et qui
deviendra plus tard centrale pour la réflexion sur le « Prince
moderne » ayant pour mission de développer une idéologie
politique qui soit «  “création de l’imagination” concrète  »
(«  fantasia  » concreta)13. Mais face au romantisme,
l’attitude de Gramsci est fondamentalement ambivalente.
Dans ce texte qui est un acte d’accusation contre la conduite
du ministère public et des juges d’une salle de tribunal dans
laquelle Gramsci dit s’être retrouvé par hasard, cette absence
de sympathie affirmée d’entrée pour Victor Hugo sert en
réalité à souligner le besoin d’autant plus pressant de
retrouver les «  fureurs titanesques du romantique français
contre la justice de son temps », afin de « clouer au pilori »
le «  type  » représentant «  ces altesses du droit  », et de
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dénoncer la parodie de justice exercée par « ces bouffons en


toge  ». Ce qui est ici en jeu est l’efficacité politique que
l’écriture exerce sur le peuple, puisque le « sentimentalisme
romantique », précise Gramsci quelques mois plus tard, « a
toujours prise sur l’esprit des publics les moins bien
préparés  »14. En somme, si Gramsci se défie de la
superficialité politique et du manque de rigueur analytique
de la vision romantique, essentiellement bourgeoise, d’un
peuple qu’il faut défendre de façon rhétorique contre les
abus des puissants, il accorde pourtant à ce sentimentalisme
une certaine efficacité et nécessité.
9 Un cas intéressant est celui de Dario Niccodemi, que
Gramsci suit attentivement dans ses chroniques théâtrales.
Dès novembre  1916, les noms d’Eugène Sue et d’Alexandre
Dumas (père et fils !) sont régulièrement associés au sien. La
dimension commerciale de son théâtre se révèle dans le fait
qu’il entend «  avoir immédiatement prise sur le public
sentimental  » en dramatisant les relations entre les classes
d’une façon qui fait écho à « toute la mauvaise littérature des
écrivains sociaux du bas romantisme français, tels Eugène
Sue ou Dumas fils  »15. Ce n’est pas uniquement le contenu
du «  bas romantisme  » qui est d’importation française  ;
l’expression elle-même, qui apparaît ici pour la première fois
sous la plume de Gramsci, l’est aussi  : elle vient en droite
ligne de Gustave Lanson, qui l’avait inventée dans son
Histoire de la littérature française au sujet de Balzac, du
moins à propos de «  la moitié de son œuvre  » qui, écrivait
Lanson, relève du « mélodrame » et du « roman-feuilleton »
et « fait concurrence » à Eugène Sue et à Dumas père16. Mais
si la notion de « bas romantisme » est française et provient
de Lanson, le contenu très socio-politique que lui attribue
Gramsci trahit une autre origine. Lorsque, en avril  1919, il
recense sur l’Avanti! la comédie La Volata de Niccodemi, les
mêmes motifs reviennent  ; il écrit que chez «  les
romantiques français de Quarante-huit  » et chez leurs
épigones italiens se poursuit «  la bataille idéale pour les
droits de l’homme, pour l’égalité face au cœur et au
sentiment, vaincue par leurs aînés de Quatre-vingt-neuf
pour les droits de l’homme, pour l’égalité face à la loi » ; ici
« la lutte des classes est vue sous l’angle de la tendresse et du
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bon cœur  »17. L’inspiration marxienne de cette critique est


transparente, tant au regard de la critique des droits de
l’homme qu’en ce qui concerne la lecture des Mystères de
Paris (la Sainte famille est un texte que Gramsci lit de près
dès les années de guerre18) et de l’aspiration humanitaire
d’Eugène Sue à une réconciliation entre les classes grâce au
bon cœur des riches et des puissants qui auraient pris
conscience de la misère du petit peuple. Il est fort probable
que Marx, du fait notamment de sa lecture de Sue, ait joué
un rôle important dans le choix gramscien de faire des
romans-feuilletons une clé de lecture19  ; un choix qui d’un
côté revient à attaquer de front le socialisme «  petit-
bourgeois  » et le sentimentalisme des droits de l’homme,
mais qui de l’autre conduit à reconnaître l’efficacité sociale
du roman-feuilleton.
10 Le succès populaire de Niccodemi et de son sentimentalisme
social et romantique reste précisément un point de référence
important dans les années suivantes. Selon Angelo Tasca,
lors d’une rencontre avec une délégation du Proletkult à
Moscou en octobre  1922, «  Gramsci attirait l’attention de
tous ces camarades férus de cubisme, de “constructivisme”
etc., sur les raisons de ce succès, qui pouvaient indiquer la
juste voie à suivre  »20. Dix ans plus tard, dans le cahier  21
consacré à la «  Littérature populaire  », «  la considérable
fortune de D.  Niccodemi  » est attribuée au fait «  qu’il a su
donner une forme dramatique à des thèmes et motifs
éminemment liés à l’idéologie populaire »21. Ce n’est là qu’un
indice parmi bien d’autres qui montrent que la réflexion des
Cahiers sur la littérature populaire – en particulier celle sur
les «  romantiques français de Quarante-huit  » et leurs
«  épigones  » italiens  – a un premier ancrage dans
l’expérience du jeune journaliste socialiste de Turin, dont les
réflexions avaient trouvé suite dans l’expérience du dirigeant
communiste à Moscou à l’époque où fusaient les débats les
plus vifs sur la culture prolétarienne.
11 Du reste, dès 1918 Gramsci attribue aux romans-feuilletons
une véritable fonction sociale, les définissant, dans un article
du Grido del popolo consacré expressément à ce sujet,
comme «  un facteur puissant dans la formation de la
mentalité et de la morale populaire »22. Il fait une distinction
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entre le modèle originaire positif, le modèle romantique


précisément, représenté par Dumas, Sue et Sand, considérés
comme de véritables « écrivains » – c’est-à-dire comme des
«  inventeurs originaux  »  –, et le «  roman-feuilleton
moderne, presque toujours extrêmement banal dans sa
forme et stupide dans son contenu  », une «  marchandise
plutôt nauséabonde  », un produit commercial dont les
auteurs vont jusqu’à employer de «  pauvres diables  » pour
écrire à leur place. L’aspect le plus intéressant de cet article
réside cependant dans l’espoir sur lequel il débouche : qu’il
soit «  possible de réagir  » par des «  romans populaires
intéressants ». Il s’agit d’arracher le genre aux « spéculateurs
qui exercent une action corruptrice » sur le peuple et rendre
ainsi «  un service inestimable à la mentalité populaire  »23  :
c’est la fonction pratique de la littérature populaire qui est ici
reconnue. Le thème sera plus tard développé dans les
Cahiers après que Gramsci aura eu à nouveau l’occasion
d’étudier cette littérature de près dans la prison milanaise de
San Vittore : là, entre 1927 et 1928, il aura eu tout loisir de
lire la littérature de « ce bas romantisme de Quarante-huit »,
afin de «  tirer du sang même d’un navet  » comme doit le
faire selon lui tout prisonnier politique, explique-t-il dans
une lettre qui analyse le roman populaire français dans des
termes identiques à ceux qu’il avait employés durant les
années de guerre24.
12 Le roman-feuilleton a une utilité sociale, précisément en sa
qualité de roman « populaire », mais ses contenus sont ceux
d’un «  bas romantisme  ». La nature de ces contenus est
mieux précisée dans les textes de 1918. Ce que Gramsci vise,
ce sont les façons dont l’histoire et les actions humaines y
sont représentées. Dans la «  vieille ferraille  » des romans-
feuilletons figure l’histoire « conçue comme pure théâtralité,
comme un épisode extérieur  », ainsi que l’homme
«  entièrement réduit à son apparence physique, qui hurle,
court, blesse, est blessé, meurt ou fait mourir, est un
bourreau ou un ange, un délinquant ou un héros » : voici les
vices que doivent fuir ceux qui écrivent pour les prolétaires,
tout particulièrement ceux qui écrivent l’histoire25. Car en
matière d’histoire, le genre du feuilleton a clairement une
fonction narcotique, typiquement bourgeoise. Dans les
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journaux bourgeois «  le feuilleton romanesque fait oublier


l’histoire que l’on vit  » et le sang de millions de morts qui
« fume encore depuis les tranchées », écrit Gramsci à peine
la guerre est-elle finie : en narrant les faits divers de la sorte,
ces journaux déploient des ruses de «  charmeurs de
serpents  »26. À cela il faut opposer une compréhension
profonde des processus historiques – leur dimension morale
et spirituelle autant qu’économique et sociale – et une juste
évaluation de l’action collective  : «  la philosophie du
socialisme a enseigné à rechercher dans l’histoire la
substance des événements, leur nécessité spirituelle et
économique, à la mettre bien en valeur et à n’attribuer à
l’écume superficielle rien de plus que sa valeur d’écume  ».
L’histoire doit en effet être conçue «  comme une nécessité
immanente, qui trouve sa justification dans la culture, dans
les formes économiques, dans les façons dont les hommes
vivent en commun, déterminées par le développement
passé »27.

Une arme de combat politique


13 Durant la guerre, la cible politique que Gramsci vise, au
moyen de ses références au romantisme du roman-
feuilleton, est principalement l’interventionnisme
nationaliste des anciens socialistes et anciens anarchistes
réunis autour du Popolo d’Italia, le journal dirigé par Benito
Mussolini. Une figure concentre en particulier les attaques
de Gramsci  : Mario Gioda, correspondant de ce journal à
Turin et ennemi acharné de la rédaction turinoise de
l’Avanti! et du Grido del popolo. Avant-guerre, à l’époque où
il était encore un journaliste anarchiste, il avait publié un
volume qui dépeignait diverses figures des bas-fonds
turinois sur le ton de la dénonciation sociale28. Gramsci le
relia immédiatement à la tradition française puis italienne
des romans-feuilletons, en le présentant comme un « lecteur
passionné » d’Eugène Sue et de Xavier de Montépin, autant
que d’Ulisse Barbieri et Carolina Invernizio  ; il entendait
ainsi dénoncer à la fois la «  prose truculente  » de Gioda et
son idéologie militariste et interventionniste qui s’était
développée sur le terrain libertaire révolutionnaire de la

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Folla, l’hebdomadaire de Paolo Valera auquel Gioda, tout


comme Mussolini, avait collaboré avant la guerre29.
14 Dans les milieux culturels, les futuristes figuraient aussi
parmi les interventionnistes les plus actifs. En
novembre 1919, Gramsci écrit que le futurisme était, dans sa
«  forme littéraire essentielle  », un «  travestissement, à
l’époque des machines et de la grande industrie moderne, du
romantisme truculent et grandiosement crétin de 1848  »30.
Cela n’avait pas empêché le futurisme d’être « très populaire
parmi les ouvriers », du moins « avant la guerre », comme il
le relève par la suite dans deux textes particulièrement
intéressants de 1921-1922, qui témoignent à la fois de
l’intérêt que les chefs soviétiques avaient pour le futurisme
et de la réflexion gramscienne sur la nécessité d’avoir, dans
la «  lutte pour la création d’une nouvelle civilisation  », des
avant-gardes artistiques qui détruisent «  la vieille culture
académique italienne momifiée, étrangère aux masses
populaires »31. Le futurisme est donc lui aussi passé au filtre
de ce romantisme qui, bien que « bas » voire « crétin », reste
une catégorie nécessaire pour penser une culture de masse.
C’est aussi de là que repartira la réflexion sur le futurisme
dans les Cahiers32.
15 Une fois la guerre terminée, ce ne sont plus seulement les
interventionnistes qui sont concernés, mais aussi les
anarchistes, par les questions touchant au romantisme des
romans-feuilletons. Dès juin 1918, un article que nous avons
déjà cité opposait à la «  libre pensée  » bourgeoise, qui
dépend « de l’individualisme jacobin » et rassemble tout à la
fois « maçons », « radicaux » et « libertaires », la « pensée
libre  » des socialistes. Seule la première «  imagine partout
des trames dignes de romans-feuilletons » et pense donc que
« les autres sont tous des canailles, des âmes perverses, des
tueurs à gages prêts à frapper pour accomplir les vengeances
les plus basses  »33. C’est surtout à partir de la période de
L’Ordine Nuovo que la polémique contre certains
anarchistes donne une vigueur nouvelle à l’accusation de
romantisme. En juin  1919, à ceux qui accusent les
ordinovistes de statolâtrie, Gramsci répond par un article sur
« L’État et le socialisme » : il les accuse en retour de fonder
«  leur action sur une phraséologie ampoulée, une
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phraséologie verbeuse, sur un enthousiasme romantique  ».


À l’opposé de cette «  démagogie  », «  il faut, pour la
révolution, des hommes sobres d’esprit  »34. L’anarchiste-
romantique est un personnage singulier qui se détache des
masses, cultive une personnalité exacerbée, s’identifie à des
figures marginales et minoritaires au ban de la société. Or,
ceux qui impriment à l’histoire le rythme du progrès, ceux
qui déterminent l’avancée sûre et incoercible de la
civilisation communiste, ce ne sont pas les « jeunes gars », le
Lumpenproletariat, les «  bohémiens  », les dilettantes, les
romantiques chevelus et frénétiques  : ce sont les masses
profondes de la classe ouvrière, les bataillons d’acier du
prolétariat conscient et discipliné.35

16 La révolution est en somme l’exact contraire d’une


«  aventure romantique  ». La masse du prolétariat organisé
est constamment opposée à l’individu plus ou moins héroïsé
du roman-feuilleton. La figure du révolutionnaire
romantique apparaît comme l’antithèse du révolutionnaire
communiste qui doit être une expression directe du
prolétariat, l’artisan et la voix des masses organisées.
17 Plus que les anarchistes en tant que tels, c’est donc un
certain état d’esprit et une façon erronée de concevoir
l’activité révolutionnaire que vise Gramsci36. En plusieurs
occasions, et en différents contextes, Gramsci a noué avec
des anarchistes des liens étroits, y compris en prison, quand
ses relations avec la majeure partie des prisonniers
communistes s’étaient fortement détériorées. Mais dans les
années qui suivent la révolution d’Octobre, ce rejet d’un
anarchisme qualifié de romantique reflète en réalité un
engagement léniniste très marqué. La dénonciation du
romantisme petit-bourgeois et quarante-huitard qui serait
propre aux tendances concurrentes du mouvement ouvrier
trouve en effet sa source la plus immédiate chez Lénine et les
principaux chefs bolcheviks. Ce n’est pas un hasard si en
1920 L’Ordine Nuovo publie le long discours que Zinoviev
avait prononcé à Petrograd le 6  septembre  1918, quelques
jours après que la socialiste-révolutionnaire Fanny Kaplan
avait tenté d’assassiner Lénine. Dans cette biographie
hagiographique centrée sur les vingt années pendant
lesquelles Lénine lutta victorieusement contre toutes les
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tendances révolutionnaires concurrentes en Russie et en exil


(populistes, marxistes «  légaux  », socialistes-
révolutionnaires, menchéviks…), Zinoviev mettait en scène
un Lénine qui, « encore tout jeune », accusait les fondateurs
du Parti socialiste révolutionnaire d’être des «  aventuriers
révolutionnaires  », des «  représentants de la petite
bourgeoisie et rien de plus », des « représentants des classes
moyennes ou, dans le meilleur des cas, des révolutionnaires
romantiques isolés, des visionnaires » : « sous son étiquette
socialiste, ce n’était en réalité qu’un parti petit-bourgeois »37.
Du reste, attribuer à la petite bourgeoisie révolutionnaire
une phraséologie d’extrême gauche plus ou moins
anarchiste, creuse et inconséquente, est un lieu commun des
écrits de Lénine dans les années  1917-192038. Durant la
période la plus critique de la Révolution, Lénine promeut
une méthode fondée sur l’analyse permanente des rapports
de forces sociaux effectifs dans la conjoncture en cours  :
Gramsci estime que cette méthode, indispensable à toute
action politique, est précisément «  étrangère à tout
romantisme et à tout “fanatisme”  »39. L’association des
«  petits-bourgeois  » à l’aventurisme, au verbiage et à
l’«  héroïsme superficiel  » est constante dans les écrits
gramsciens de l’après-guerre, aussi bien dans ceux qui sont
les plus critiques envers la France (toujours associée au
romantisme «  quarante-huitard  »)40 que dans ceux qui
évoquent l’anarchisme. Le petit bourgeois anarchiste est
l’opposé du prolétaire révolutionnaire  : si «  Turin est le
creuset de la révolution communiste  », c’est «  parce que la
classe laborieuse de Turin est en majorité constituée de
prolétaires, d’ouvriers d’usines, de révolutionnaires du type
prévu par Karl Marx, et non de révolutionnaires petit-
bourgeois, quarante-huitards, du type chéri par les
démocrates et les cafouilleurs de l’anarchisme »41.
18 Longtemps implicite, l’assimilation moqueuse entre
anarchistes et héros surhumains de romans-feuilletons est
proposée en toutes lettres en novembre 1921 dans un article
de la seconde série de L’Ordine Nuovo, désormais quotidien,
dont le titre est une double référence ironique à Malatesta et
à Pirandello, «  Liberté pour tous, du moins si bon vous

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semble ! »42, et qui est entièrement consacré à l’anarchisme


italien :
Les chefs anarchistes nous ont toujours rappelé à la
mémoire ces hommes de lettres provinciaux, auteurs de
romans ou de théâtre, qui ne peuvent compiler un roman ou
un drame sans mettre en scène un immense « génie » ou un
immense «  héros  »  ; mais comme pour représenter
adéquatement un génie ou un héros il faut savoir parler et
agir comme un génie ou comme un héros, et que, parmi les
hommes de lettres provinciaux, et même parmi ceux des
villes, les génies et les héros sont plutôt rares, il advient que
dans ces romans et dans ces drames, il n’y ait, pour ainsi
dire, rien de génial ni d’héroïque, mais uniquement une
assurance grossière et une infantilité ridicule. Les chefs
anarchistes parlent à tort et à travers de la liberté des uns et
de celle des autres. Leur cerveau est farci de phrases toutes
faites ; leur imagination [fantasia] politique est en tout point
semblable à celle des romanciers feuilletonistes : truculente,
lugubre, puant l’œuf pourri.43

19 Une fois de plus, l’insistance est forte sur la longue durée de


cette association avec les surhommes de romans-feuilletons,
et le contraste continue d’être ridicule entre les personnages
surhumains et la médiocrité de leurs créateurs. Un autre
motif récurrent est de nouveau la question de
l’«  imagination  » (fantasia) politique que l’on retrouvera
dans la réflexion plus tardive de Gramsci. Le bas
romantisme s’accompagne d’une grande pauvreté
imaginative, c’est-à-dire d’une vacuité politique qui a pour
cette raison même besoin de la figure du surhomme.
20 Il est intéressant de constater que très tôt les premiers
fascistes aient été les cibles des mêmes attaques. Dès
juin 1919, dans la livraison de L’Ordine Nuovo publiant aussi
le texte sur «  L’État et le socialisme  » cité plus haut, un
article de la rubrique « La semaine politique », qui n’est pas
attribué à Gramsci mais doit peut-être l’être à Angelo Tasca,
affirme :
la guerre est finie, que Mussolini et D’Annunzio le veuillent
ou non, elle est bel et bien définitivement finie. Les journaux
du Fascio ne s’attaquent pas à Nitti mais au… destin  ;

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comme des romantiques défraîchis en proie au sort cruel, ils


s’en vont chercher un ennemi, « qu’il avance, s’il l’ose ! ».44

21 Ces «  romantiques défraîchis  » sont associés à l’agressivité


vaine, sans contenu ni programme, des deux principaux
adeptes de l’idéologie du surhomme, trois mois après la
création des «  Faisceaux italiens de combat  » et trois mois
avant l’expédition de Fiume. L’absence de contenu ou de
programme est centrale dans la définition du fascisme que
Gramsci donne deux ans plus tard, en plein milieu de la
période du squadrisme, comme d’un «  blanquisme  » vide,
dans un texte éreintant impitoyablement Mussolini,
significativement intitulé « Subversivisme réactionnaire »45.
Ce texte paraît juste après le premier discours de Mussolini à
la Chambre des députés, au cours duquel « celui qui aime à
se présenter et à être présenté comme le chef de la réaction
italienne  » rappelle «  ses origines subversives  » et se vante
d’être le père spirituel des communistes, qu’il serait «  le
premier à avoir infectés » en mettant « en circulation dans le
socialisme italien un peu de Bergson mêlé à beaucoup de
Blanqui  »46. Gramsci considère que cette référence au
blanquisme est le « seul mot exact » de ce discours, et il en
tire l’occasion de tracer une ligne de continuité entre le
socialisme « blanquiste » de Mussolini, qui s’était déjà révélé
durant la « Semaine rouge » de juin 1914, et le fascisme de
192147. L’enjeu de ce texte consiste justement à faire
soigneusement le partage entre le «  subversivisme  » de
Mussolini et la « révolte prolétarienne » des bolcheviks.
Le blanquisme est la théorie sociale du coup de main, mais à
bien y penser, le subversivisme mussolinien n’en avait pris
que la partie matérielle. On a dit aussi de la tactique de la
IIIe  Internationale qu’elle a des points de contact avec le
blanquisme, mais la théorie de la révolution prolétarienne,
telle qu’elle est diffusée par Moscou, et telle qu’elle a été
réalisée par les bolchéviques, ne fait qu’un avec la théorie
marxiste de la dictature du prolétariat. Du blanquisme,
Mussolini n’avait retenu que l’aspect extérieur, ou mieux,
c’est lui qui en avait fait quelque chose d’extérieur, qui l’avait
réduit à la matérialité d’une minorité dominatrice et de
l’usage des armes dans l’agression violente. L’encadrement
de l’action de la minorité dans le mouvement de masse, et le

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processus qui fait de la révolte le moyen de transformer les


rapports sociaux, tout cela avait disparu. La Semaine rouge
de Romagne, ce mouvement typiquement mussolinien, était
par conséquent définie de façon très exacte par ceux qui l’ont
appelée une révolution sans programme.48

22 Cette dernière phrase fait allusion au titre d’un célèbre


article de Gaetano Salvemini publié juste après la Semaine
rouge49. Mais alors que Salvemini adressait son texte « à ces
socialistes révolutionnaires qui, tel Benito Mussolini, sont
des révolutionnaires sérieux  » afin que ce dernier présente
«  aux foules un programme de conquêtes immédiates
d’intérêt général  »50, et alors que Gramsci avait
précédemment vu dans ces soulèvements de juin  1914 un
témoignage de l’unité «  merveilleusement  » réalisée des
« forces subversives » représentant l’ensemble du prolétariat
(socialistes, anarchistes et syndicalistes)51, ici il rappelle ce
moment historique pour accuser Mussolini de n’avoir pas su
donner de contenu politique et social concret à ce
mouvement. Comme déjà dans un article de juillet  1919, la
critique vise ici aussi ceux qui ont placé «  les masses
populaires dans les conditions de ne pouvoir espérer le salut
que du saccage et de la destruction  »52  : c’est cela que
Gramsci appelle maintenant le «  subversivisme
réactionnaire  », l’action fasciste de Mussolini ne relevant
que du «  coup de main  », c’est-à-dire de la mise en scène
d’un tumulte dont la direction minoritaire et élitiste ne
reflète en rien les revendications profondes des masses53.
Gramsci donne ainsi en 1921 une interprétation
«  continuiste  » de l’action de Mussolini entre sa période
socialiste et sa période fasciste :
on peut soutenir que pour le chef des fascistes, les choses,
depuis cette époque, n’ont pas changé. Au fond, sa position
reste la même qu’autrefois. Aujourd’hui encore il n’est rien
de plus qu’un théoricien, si l’on peut dire, et qu’un metteur
en scène de coups de main. Dans sa matérialité, le
blanquisme peut être subversif un jour et réactionnaire le
lendemain. Cependant, ce n’est jamais qu’en apparence qu’il
est révolutionnaire et reconstructeur.54

23 Ni le romantisme ni les romans-feuilletons ne sont évoqués


ici. Mais l’idée d’une identité entre le «  subversivisme  » du
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socialiste et celui du fasciste prend appui sur une conception


et un usage de la violence typiques, selon Gramsci, du faux
révolutionnaire, de l’aventurier romantique, du socialiste
«  quarante-huitard  » dont Blanqui est précisément une
figure importante. L’idée d’absence de projet politique et de
véritable ancrage de la subversion dans un mouvement
social de masse est elle aussi fondamentale  ; elle définit en
grande partie ce qui différencie l’attitude communiste de
toutes les positions qui se veulent «  révolutionnaires  », en
un sens progressiste ou réactionnaire. L’extériorité et la
matérialité violente du subversivisme conçu comme théorie
et pratique du «  coup de main  » le rendent politiquement
neutre, indifféremment progressif ou régressif, mais
inefficace. Gramsci renverse ainsi très tôt la signification du
parallèle entre fascistes et bolcheviks, entre Mussolini et
Lénine, sur lequel ne cesse de jouer le chef des fascistes en
ces années-là, et donne en revanche une clé d’interprétation
de son passage du socialisme au fascisme.

L’Italie fasciste, un roman-feuilleton (1924)


24 Les différents fils de ce discours se nouent quelques années
plus tard, une fois acquise l’affirmation du pouvoir fasciste,
dans deux articles de février-mars  1924. C’est un moment
d’intense activité  : depuis Vienne, Gramsci construit la
nouvelle direction du parti communiste, fonde le quotidien
L’Unità pour en faire l’organe du parti, lance la troisième
série de L’Ordine Nuovo et coordonne l’attaque politique
contre les fascistes dans le nouveau contexte électoral.
Entretemps, son analyse politique s’est affinée55. L’arrivée
des fascistes au pouvoir s’est faite avec le soutien des masses
petites-bourgeoises, que les socialistes ont perdu durant et
après la guerre. Mais le rôle historique que joue le fascisme,
celui consistant à comprimer violemment le mouvement
prolétarien, est surtout appuyé par le grand capitalisme.
C’est ce qui détermine les deux âmes du fascisme –
  potentiellement contradictoires  – et entraîne une fragilité
idéologique fondamentale, liée au fait qu’il n’est pas capable
d’établir une alliance véritable et étroite entre les classes. En
se fondant sur « cette couche petite-bourgeoise qui, n’ayant

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aucune fonction dans la production, n’a pas conscience des


antagonismes sociaux  », les fascistes développent une
idéologie soi-disant « au-dessus des classes » : une idéologie
qui n’a donc aucune force expansive (espansività), ce dont
«  les plus intelligents des fascistes, tel Mussolini, sont
persuadés »56. Quels sont les contenus de cette idéologie non
expansive, c’est-à-dire incapable de susciter une adhésion
massive fondée sur une alliance de classes ou, pour le dire
avec les mots que Gramsci privilégiera d’ici peu, de
participer à la construction d’une hégémonie ? Il en est deux
principaux, strictement liés l’un à l’autre : le romantisme des
romans-feuilletons et la « divinisation » du chef.
25 Significativement intitulé «  Gioda ou du Romantisme  », un
premier texte important est publié dans la rubrique
« Caractères italiens » du tout nouveau quotidien L’Unità le
28  février  192457. Désormais devenu le «  seul animateur et
guide [duce] du fascisme turinois  », Mario Gioda est
candidat aux élections nationales. À l’occasion d’une
nouvelle polémique entre Gioda et l’Avanti!, Gramsci
rappelle les joutes verbales des années de guerre, en
ressortant tout l’arsenal de ses remarques sarcastiques qui
assimilaient l’ex-rédacteur du Popolo d’Italia aux héros de
romans-feuilletons  : «  le quatrième Mousquetaire  », le
«  vagabond qui toujours s’extrait des égouts des bas-fonds
sociaux et écartèle, perce des bedaines », etc. Puis le discours
se fait vite plus sérieux :
On dit –  tous ceux qui comprennent en profondeur et
scrutent attentivement le fascisme répètent – que le fascisme
est un mouvement romantique, qu’il est même… le
romantisme italien. Bien que je sois convaincu que le
fascisme est un mouvement social, c’est-à-dire politico-
économique, qui a pu s’avérer et triompher en Italie du fait
d’une conjoncture historique exceptionnelle, je ne me sens
pas de rejeter cette profonde vision synthétique du
fascisme.58

26 Gramsci associe son jugement à un diagnostic qui semble


avoir été émis à l’époque par plusieurs observateurs –  en
cette même année  1924 le philosophe et critique littéraire
antifasciste (puis anti-gentilien) Adriano Tilgher définissait
ainsi le fascisme comme un «  romantisme garibaldien,
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chauffé au feu du surhumanisme activiste et dynamique


dont toute la civilisation contemporaine est pleine  »59. La
concessive que Gramsci introduit immédiatement est
significative  : elle signale comme naturelle l’association
entre une lecture simplement culturelle et idéologico-
politique du fascisme en termes de romantisme, et son
interprétation possible (mais désormais dépassée) comme
un mouvement dépourvu de tout contenu social. Apparaît ici
une tension nouvelle, dont Gramsci se montre parfaitement
conscient, qui sera de nouveau proposée et approfondie dans
les analyses qu’il développera jusqu’à ses dernières années
de travail en prison : la dimension idéologico-culturelle (les
questions de la littérature populaire et de la critique
littéraire) ne devra pas être confondue avec la dimension
politico-économique (les questions de la révolution passive,
du corporatisme et du pouvoir totalitaire), mais l’une et
l’autre devront être analysées en même temps. Pour
l’instant, la caractérisation du fascisme comme un
romantisme se fonde sur les parcours individuels d’un bon
nombre de ses hiérarques ou de ses représentants culturels.
Les fascistes ici visés proviennent tous d’un syndicalisme
révolutionnaire plus ou moins anarchisant  ; c’est-à-dire
qu’ils sont tous des représentants de ce qui commence dès
lors à être appelé le «  fascisme de gauche  »60. En tant que
tels, ce sont de purs produits des romans-feuilletons :
On peut appeler romantisme le milieu dans lequel les
fascistes se sont formés, l’idéologie dont ils se sont
abondamment nourri  ; mais je parle […] des fascistes du
vieux mussolinisme, des fascistes qui étaient des
anarchistes, des syndicalistes, des socialistes
révolutionnaires jusqu’en août  1914, qui sont devenus des
interventionnistes pour la guerre révolutionnaire, qui sont
devenus des fascistes de la première heure etc. […] Mario
Gioda, Massimo Rocca sont devenus anarchistes en lisant les
luttes de Jean Valjean contre Javert, […] ont renforcé leur
conception dans les romans d’Eugène Sue […]. Tel est le côté
romantique du mouvement fasciste, des fascistes comme
Mario Gioda, Massimo Rocca, Curzio Suckert61, Roberto
Farinacci, etc. etc. ; une imagination débridée, un frisson de
fureurs héroïques, une agitation psychologique, qui n’ont
d’autre contenu idéal que les sentiments diffusés par les
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romans-feuilletons du romantisme français de Quarante-


huit  : les anarchistes pensaient la révolution comme un
chapitre des Misérables […], les fascistes veulent faire les
« princes Rodolphe » du bon peuple italien. La conjoncture
historique a permis que ce romantisme devienne «  classe
dirigeante  », que toute l’Italie devienne un roman-
feuilleton.62

27 On retrouve non seulement ici le souvenir des romans de


Sue, Dumas et Hugo mais aussi celui de la Sainte famille  :
faisant des Mystères de Paris un révélateur de toute la
société française des années 1840, Marx présentait le prince
Rodolphe, le personnage central du roman, comme une
figure de justicier vengeant le petit peuple parisien, un
justicier certes héroïque mais pervers, à la toute-puissance
sadique. Comme cela a été remarqué récemment, en
adoptant la clé de lecture du roman-feuilleton français pour
définir le mouvement fasciste des origines, Gramsci
développe « une véritable recherche “étiologique”, formulant
un jugement historique sur le développement du
fascisme  »63. C’est non seulement l’origine culturelle du
fascisme qui est ici en jeu, mais aussi son actualité
idéologique et intellectuelle. Le jugement ne se limite pas
uniquement aux fascistes de gauche, dans la mesure où leur
idéologie est l’expression typique de la classe moyenne qui
constitue une partie importante de la masse des Italiens –
  ces couches intermédiaires de petits bourgeois, qui sont
justement passés du socialisme au fascisme, dont sont
originaires les intellectuels qui représentent les «  officiers
subalternes » du nouvel État que les communistes devraient
reconquérir64. Le roman-feuilleton devient ainsi une clé de
lecture sociale et politique beaucoup plus large, appliquée à
toute la « classe dirigeante », et même à « toute l’Italie » des
premières années du fascisme.
28 Quelques jours plus tard à peine, Gramsci publie son article
«  “Chef”  », sur la première page du premier numéro de la
nouvelle série de L’Ordine Nuovo65. Après avoir retracé
l’histoire et la nature de la domination politique de Lénine,
mort un peu plus d’un mois plus tôt, le texte évoque celui qui
en constitue le négatif, Mussolini. Il ne s’agit pas tant d’une
comparaison entre les deux hommes que d’une théorisation
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des conditions d’acceptabilité et de légitimité de la fonction


de commandement (c’est-à-dire du rapport entre dirigeant
et dirigés).
Dans la question de la dictature du prolétariat le problème
essentiel n’est pas celui de la personnification physique de la
fonction de commandement. Le problème essentiel consiste
dans la nature des rapports que les chefs ou le chef ont avec
le parti de la classe ouvrière, des rapports qui existent entre
ce parti et la classe ouvrière : ces rapports sont-ils purement
hiérarchiques, de type militaire, ou bien ont-ils un caractère
historique et organique  ? Le chef, le parti, sont-ils des
éléments de la classe ouvrière, sont-ils une partie de la classe
ouvrière, en représentent-ils les intérêts et les aspirations les
plus profondes et les plus vitales, ou en sont-ils une
excroissance, ou une simple superposition violente ?66

29 Le chef peut être considéré tel dès lors qu’il exprime


«  organiquement  » la classe luttant pour l’émancipation, et
la dictature du prolétariat est conçue par Gramsci comme
« expansive, et non pas répressive », au sens où elle favorise
une expansion de l’ensemble formé par les dirigeants et les
dirigés, et un « mouvement continuel » de ces derniers « de
bas en haut  »67  : loin de toute verticalité autoritaire, cette
« dictature » est pensée comme accession des gouvernés au
gouvernement, «  échange continuel  » et «  circulation
continuelle des hommes »68.
30 L’opposition est donc complète  : contrairement au pouvoir
léniniste, le pouvoir mussolinien est purement « répressif »,
« hiérarchique » et « de type militaire », « excroissance » de
la classe petite-bourgeoise et «  simple surimposition
violente  ». Contrairement à Lénine, Mussolini n’est pas le
produit du développement historique de la classe
prolétarienne de toute une nation. Avec lui, on n’a qu’« une
idéologie officielle qui divinise le “chef”, le déclare infaillible,
annonce en lui l’inspirateur et l’organisateur d’un Saint
Empire romain ressuscité  »69. Mais Mussolini n’est qu’un
« masque », sa « doctrine est tout entière dans son masque
physique  » sous lequel se cache «  le concentré du petit-
bourgeois italien typique, rageur, féroce, fusion de tous les
rebuts laissés sur le sol national par plusieurs siècles de
domination étrangère et cléricale : il ne pouvait être le chef
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du prolétariat, il devint le dictateur de la bourgeoisie » ; il est


celui qui, «  par la plus violente et la plus arbitraire des
répressions […] n’a pas eu à organiser une classe, mais
seulement le personnel d’une administration  »70. Le petit-
bourgeois italien apparaît à Gramsci comme l’héritier direct
du bas romantisme de roman-feuilleton, mais aussi – il faut
le souligner au passage car c’est là un élément nouveau, qui
jouera un rôle de premier plan dans les Cahiers  – d’une
histoire italienne plus anciennement marquée par la
thématique machiavélienne de la domination étrangère et
ecclésiale, une domination double et pluriséculaire qui
marque en profondeur le peuple italien. Tel est en tout cas le
foyer où prend naissance le pouvoir de Mussolini, alors que
celui qui produit Lénine n’est autre que l’ensemble de
l’histoire du prolétariat mondial.
31 Guidée par la ferveur d’une lutte politique et idéologique très
âpre, l’analyse du fascisme que Gramsci mène entre 1919 et
1924 a donc une grande cohérence, qui réside dans sa
capacité à le relier à des sources idéologiques, culturelles et
politiques plus anciennes ; une cohérence en partie créée par
cette référence constante à la tradition du roman-feuilleton
d’origine française, qui semble constituer à ses yeux une
forme de sous-culture typique de la petite bourgeoisie
italienne.
32 Une telle interprétation comporte évidemment le risque de
sous-estimer le poids réel du pouvoir, fondé sur la terreur
militaire mais considéré comme idéologiquement faible.
Durant ces mois de préparation d’une nouvelle politique
communiste de masse, orchestrée par un Gramsci qui est
désormais revenu en Italie dans la peau du « Chef » du parti,
la crise très aiguë provoquée à partir de juin  1924 par
l’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti confirme
à ses propres yeux la justesse de cette analyse (dans un
premier temps au moins). Cette crise est précisément celle
«  de la petite bourgeoisie  », comme Gramsci en fait le
diagnostic dans L’Unità le 2 juillet71 : ce crime fasciste a pour
effet de jeter les classes moyennes dans le camp des
oppositions, et le gouvernement fasciste ne peut plus
conserver que l’une de ses deux natures  ; celle de «  la
dictature armée  », pour lui «  fondamentale  »72. Quelques
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jours plus tard, toujours dans L’Unità, l’article


significativement intitulé «  Phase descendante  » (Parabola
discendente) annonce rien de moins que la fin prochaine du
fascisme (19  juillet  1924)73. Certes, la crise est désormais
telle que nombreux sont ceux qui y croient, mais il est pour
nous significatif que ce diagnostic erroné s’appuie sur la
reprise du lexique et des thèmes précédemment associés à la
qualification du fascisme comme romantisme, politique
«  sans programme  » et idéologiquement vide. Du fascisme,
Gramsci écrit alors ceci :
ce n’est pas un parti homogène, ce n’est pas un agglomérat
ordonné et organique d’énergies morales et intellectuelles,
mais un monceau étrange d’ambitions, d’intérêts, de haines,
d’exaltations. Le fascisme n’a pas et n’a jamais eu de pensée,
de programme. Le fascisme est juste un groupe d’aventuriers
qui ont su se substituer à la faible classe dirigeante
précédente, en exploitant ses terreurs et en se mettant au
service de ses égoïsmes mesquins. La bourgeoisie l’a un peu
aidé et l’a un peu laissé faire […], à présent […] elle voudrait
retourner vers ses hommes à elle. Comme tous les
aventuriers, les fascistes ont trop couru et ils se sont
épuisés.74

33 C’est à nouveau l’image romanesque et romantique de


l’aventurier qui marque ce jugement fragile. Moins d’un
mois plus tard, c’est la nature « pittoresque » du pouvoir de
Mussolini qui est soulignée par le rapport que Gramsci
prononce au Comité central du parti le 13  août, sur la base
d’un rapprochement avec un autre type de littérature
populaire, le genre « folklorique » de la commedia dell’arte
et les « poses extérieures » de ses « masques provinciaux »75.
34 De façon significative, tous ces thèmes sont développés au
moment où la lutte directe contre le fascisme est la plus vive,
quand Gramsci commence à guider directement le combat à
la tête du parti contre un pouvoir en crise qui, selon lui, est
en train de perdre sa base fondamentale, la petite
bourgeoisie précisément. L’interprétation en termes de « bas
romantisme  » semble bien être un facteur aggravant de la
sous-estimation des forces réelles du gouvernement. Le fait
est que dans les années  1925-1926, une fois que le pouvoir
s’est consolidé en un sens clairement dictatorial, le thème
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disparaît. Ce n’est qu’avec les analyses für ewig des Cahiers


de prison qu’il reviendra au premier plan.

Le chef charismatique et la littérature


opium du peuple (1929-1931)
35 Robert Michels et son concept de «  chef charismatique  »
figurent parmi les tout premiers sujets dont Gramsci
s’occupe dans les Cahiers, probablement dès les premiers
jours de leur rédaction en février 192976. Le contexte dans
lequel cet intérêt voit le jour est remarquable  : Michels est
depuis peu membre du Parti national fasciste (PNF) et mène
alors « une intense activité d’“ambassadeur” et “promoteur”
du fascisme à l’étranger  »77. Dans son article sur les partis
politiques, que Gramsci cite abondamment au cahier  2,
Michels fait de Mussolini un exemple typique de chef
charismatique, «  d’un grand chef de parti qui […] tient du
croyant et du voyant  »78. Gramsci lui répond en liant
étroitement le « charisme » au vide idéologique et politique
d’un parti qui ne correspond pas à l’expression profonde
d’une classe et de ses besoins. Il reprend donc les lignes
fondamentales de ses analyses pré-carcérales sur le pouvoir
et l’idéologie fasciste, en introduisant cependant quelques
éléments nouveaux :
le soi-disant «  charisme  », au sens de Michels, coïncide
toujours dans le monde moderne avec une phase primitive
des partis de masse, avec la phase dans laquelle la doctrine
se présente aux masses comme quelque chose de nébuleux et
d’incohérent, qui a besoin d’un pape infaillible pour être
interprétée et adaptée aux circonstances  ; ce phénomène
advient d’autant plus que le parti naît et se forme non pas
sur la base d’une conception du monde unitaire et riche de
développements parce qu’expression d’une classe
historiquement essentielle et progressive, mais sur la base
d’idéologies incohérentes et brouillonnes […].79

36 La caractérisation du parti fasciste comme parti «  de


masse  », certes encore en «  phase primitive  », est
relativement nouvelle. Jusqu’alors, outre le parti
communiste qui devait devenir le grand parti de masse (tel
était l’objectif principal de toute la stratégie politique

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adoptée par Gramsci chef du parti entre 1924 et 1926, le


travail de « l’organisation de masse » étant justement ce qui
selon lui en faisait un parti « léniniste »), il ne qualifiait ainsi
que les partis dits «  démocratiques  » (ou encore «  partis
d’opposition  »)80. Ce n’est qu’à partir de l’été  1926, dans le
texte écrit pour le Comité directeur du parti communiste du
2 et du 3 août, qu’il a commencé à associer fascisme et parti
de masse. Il ne s’agit toutefois pas du PNF en tant que tel,
mais de sa pénétration par l’Action catholique, cette
puissante organisation de masse qui tendait «  à travers
l’idéologie religieuse, à apporter au fascisme l’assentiment
de larges masses populaires  »81. En 1929, la «  phase
primitive » de ce parti de masse est caractérisée socialement
par l’absence d’ancrage dans une classe fondamentale et
progressive, idéologiquement par la confusion et
l’incohérence, politiquement par l’autorité d’un seul chef, qui
doit nécessairement être «  charismatique  » pour pouvoir
assurer son unité et sa cohérence à une telle formation. On
peut remarquer que deux ans plus tard, lorsque Gramsci
donne une suite à cette note («  en 1931 sans doute  » selon
l’Édition nationale), la notion de chef charismatique n’est
plus uniquement pensée en contexte autoritaire, mais aussi
antiautoritaire  : «  les “mouvements” antiautoritaires,
anarchistes, anarcho-syndicalistes, deviennent “parti” parce
que le regroupement se fait autour de personnalités
“irresponsables” sur le plan organisationnel,
“charismatiques” en un certain sens »82. Comme on le voit, à
travers la notion michelsienne (mais originairement
wébérienne) du chef charismatique, Gramsci retrouve les
éléments qui étaient au cœur de son discours sur le
romantisme et le modèle du surhomme dans la définition du
rapport entre le chef et les masses, qu’il avait appliqué d’une
part au socialisme anarchiste et au syndicalisme
révolutionnaire, et d’autre part au fascisme.
37 Il a entretemps recommencé à s’intéresser au romantisme
français et au roman-feuilleton. Lorsqu’il inaugure dans le
cahier  3 la rubrique intitulée «  Influence populaire du
romantisme français de roman-feuilleton  », il rappelle
immédiatement que ce discours n’est pas nouveau pour lui :
« Bien des fois j’ai fait référence à cette “source de culture”
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pour expliquer certaines manifestations culturelles


subalternes »83. Un rappel qui ne concerne aucunement ses
écrits en prison – c’est ici la première fois qu’il y évoque en
ces termes la question de la littérature populaire déjà
introduite dans quelques notes précédentes du cahier  384  –
mais les articles que nous avons rappelés, en particulier celui
de 1924, «  Gioda o del Romanticismo  »  : ce n’est pas un
hasard s’il rappelle immédiatement la figure de Mario
Gioda85. Signalant que « cette thèse pourrait être développée
de façon plus complète et avec des références plus larges » –
 formulant ainsi l’un des nombreux projets de recherche qui
constellent les Cahiers  –, Gramsci apporte cette précision
fondamentale :
Cela sert aussi à montrer que la situation politique et
intellectuelle du pays était si arriérée que se posaient les
mêmes problèmes que dans la France de Quarante-huit, et
que les représentants de ces problèmes étaient des éléments
sociaux ressemblant beaucoup à ceux qu’il y avait dans la
France d’alors  : bohèmes –  petits intellectuels venus de
province etc.86

38 Le parallèle est clair entre la France de la Révolution de 1848


débouchant sur le Second Empire –  et implicitement les
œuvres historico-politiques que Marx consacra
immédiatement à ces événements  – et l’Italie de la guerre
débouchant sur le fascisme. Toutefois, ce n’est pas le Dix-
huit Brumaire de Louis Bonaparte qui est ici mentionné,
mais les chapitres de la Sainte famille consacrés aux
Mystères de Paris et à son personnage Rodolphe  : «  Le
prince Rodolphe est de nouveau engagé comme régulateur
de la société, mais c’est un prince Rodolphe venu du peuple,
et donc plus romantique encore »87. C’est un message crypté
facile à décoder dès lors que le lecteur sait à quoi et à qui
Gramsci a l’habitude d’associer les surhommes de romans-
feuilletons  : «  plus romantique encore  » est ce fils de
forgeron, le «  régulateur  » fasciste de la société italienne.
Tout en adoptant ces précautions d’écriture88 qui suffisent à
masquer à ses geôliers jusqu’au référent de son discours,
Gramsci se moque sans équivoque de ce justicier de roman-
feuilleton qu’est Mussolini. Ce qui a changé entre l’article de
1924 et le cahier 3 est que Mussolini n’était alors que sous-
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entendu, caché derrière les figures de Farinacci, Malaparte,


Rocca, etc. ; à présent, celui qui se fait appeler « il Duce » est
devenu la cible unique de la raillerie. Les Cahiers
consolident ultérieurement l’interprétation du mussolinisme
en termes de bas romantisme. L’ensemble des notes que
Gramsci consacre par la suite aux romans-feuilletons doit
donc être lu en gardant cette dimension à l’esprit. C’est
notamment le cas lorsque la question du surhomme
ressurgit dans les Cahiers.
39 C’est le rapport dialectique entre le peuple qui doit être
sauvé et vengé et le héros charismatique qui le guide qui
fonde le parallèle réitéré entre le fascisme et le roman-
feuilleton. Une nouveauté importante des Cahiers par
rapport aux textes pré-carcéraux consiste à qualifier ce
rapport de narcotique. La fonction d’opium du peuple que
Marx attribuait à la religion est transférée aux romans
populaires. Les premières observations de Gramsci sur le
sujet concernent Edmond Dantès, le «  comte de Monte-
Cristo », qui provoque l’ivresse « exaltée » du peuple qui voit
vengée, par la main du héros, l’injustice que les puissants lui
font subir. Telle serait « la “philosophie de l’époque”, c’est-à-
dire [la] masse de sentiments et de conceptions du monde »
qui dominerait « parmi la multitude “silencieuse” »89. Dans
une note écrite peu après, Gramsci observe par ailleurs que
la nécessité d’un opium du peuple (la religion autrefois, la
littérature populaire aujourd’hui) est rendue encore plus
forte par le besoin d’échapper au taylorisme envahissant la
vie quotidienne, aggravé «  par le fait que la rationalisation
de la vie menace de frapper les classes moyennes et
intellectuelles dans une mesure inouïe  »90. Quelques mois
plus tard, le même thème lui permet d’attribuer aux romans-
feuilletons les effets anesthésiants de l’hypnose que Freud
avait pratiquée, ou des narcotiques pharmaceutiques.
Le roman-feuilleton remplace (et favorise en même temps)
la rêverie de l’homme du peuple, c’est un véritable rêve les
yeux ouverts. On peut voir ce que soutiennent Freud et les
psychanalystes sur le rêve les yeux ouverts. Dans ce cas, on
peut dire que pour le peuple, la rêverie dépend du
« complexe d’infériorité » (sociale) qui détermine de longues
rêveries sur l’idée de vengeance, de punition des coupables
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pour les malheurs subis, etc. Le Comte de Monte-Cristo


contient tous les éléments pour se bercer de telles rêveries et
donc pour administrer un narcotique qui atténue la
sensation du mal, etc.91

40 Ces mots sont probablement écrits à l’été 1931. Jusqu’alors,


c’est cette articulation entre le héros romantique et la
fonction «  narcotique  » du roman-feuilleton qui intéresse
Gramsci. En 1932, la question est développée différemment,
et se partage en deux thèmes distincts mais appartenant l’un
et l’autre à cette «  histoire de la culture  » qui occupe
désormais une part importante de ses réflexions. D’un côté,
Gramsci se consacre à la généalogie de l’expression
marxienne portant sur «  l’opium du peuple  », et en repère
plusieurs sources dans l’histoire littéraire française, chez
Balzac d’une part (le loto comme « opium de la misère »)92 et
chez Pascal d’autre part (l’argument du pari)93  ;
parallèlement, il mène sur le surhomme une réflexion
spécifique, directement opposée à celle qu’il conduit sur le
prince moderne.

Le surhomme comme antithèse du prince


moderne (1932-1933)
41 Gramsci mentionne pour la première fois le thème des
« Origines peuple du “surhomme” » dans la brève note que
nous avons citée en ouvrant cet article, ce paragraphe écrit à
la toute fin du cahier  8 et numéroté 242 par Gerratana,
datant probablement des premiers mois de 1932  : c’est là
qu’il qualifie de «  dumasiens  » les «  soi-disant
nietzschéens »94. Mais le sujet n’est véritablement développé
qu’entre décembre 1932 et janvier 1933, à partir de la toute
première note du cahier  14 (le §  4 de l’édition Gerratana,
désormais numéroté §  195), un cahier de notes miscellanées
particulièrement riche, qui fait suite au cahier 9 et développe
de nouvelles réflexions postérieures à la rédaction des
cahiers philosophiques et politiques centraux (les cahiers
«  spéciaux  » 10 à 13). Les références aux personnages de
Dumas sont à présent enrichies des figures balzaciennes
(Vautrin, Rastignac et Rubempré)  ; une référence précise
aux «  origines culturelles et idéologiques  de Giuseppe
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Monanni  » –  l’éditeur italien de l’œuvre complète de


Nietzsche – « et de sa clientèle », ainsi que divers renvois à
Paolo Valera et à son journal La Folla96, constituent autant
de nouvelles allusions à un certain anarchisme d’avant-
guerre, en particulier à son courant individualiste. L’allusion
à Mussolini est de nouveau évidente dans l’affirmation  :
«  Monte-Cristo transporté en politique, voilà qui est certes
pittoresque  »97, où l’on retrouve l’adjectif dont Gramsci se
servait pour qualifier les « poses extérieures » de Mussolini
dès 192498. Cette même dimension, qu’il qualifie aussi de
« folklorique », est aussi soulignée à propos de Garibaldi, de
différents autres acteurs du Risorgimento, de D’Annunzio ou
encore d’un « grand nombre d’individualistes – anarchistes
du peuple »99.
42 Mais c’est le § 30 du cahier 14 qui achève de convaincre que
la question du surhomme est désormais devenue quasiment
un code pour parler de certains aspects du fascisme et en
particulier du mussolinisme. Gramsci y renvoie à un article
de Louis Gillet, un critique de la Revue des deux mondes,
paru en décembre  1932 et qui serait important pour
comprendre «  les rapports entre le bas romantisme et
certains aspects de la vie moderne (atmosphère à la Comte
de Monte-Cristo)  »100. Il se trouve que cet article intitulé
«  Rome nouvelle  », écrit à la suite d’un voyage à Rome à
l’automne  1932 à l’occasion de la grande exposition du
«  Decennale  » (l’anniversaire des dix ans de pouvoir
fasciste), est en fait un panégyrique des «  grandes choses  »
que Mussolini y a faites, contenant un long portrait de cet
«  homme qui domine tout  » farci de tous les clichés du
surhomme de roman-feuilleton  : un quasi-pastiche du
Comte de Monte-Cristo101.
43 On peut se demander pour quelle raison le thème du
surhomme, présent de façon implicite dès les premières
années de rédaction des Cahiers, explicitement annoncé au
début de 1932, n’est véritablement développé qu’à partir de
la fin de cette même année. Une hypothèse d’explication
externe peut être éventuellement donnée par le
«  Decennale  »  : marqué par l’inauguration de la grande
« Exposition de la Révolution fasciste » dont rendait compte
l’article de Gillet, l’automne  1932 représente un saut
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qualitatif important dans l’édification du culte de Mussolini,


à laquelle cette exposition contribue grandement, ainsi que
dans la plus large auto-célébration des hommes qui ont
construit le fascisme dès ses débuts102. Mais d’un point de
vue interne, un rôle important semble devoir être attribué
aux développements de la réflexion théorico-politique de
Gramsci tout au long de l’année 1932, en particulier ceux de
la nouvelle rubrique « Le Prince moderne » inaugurée par le
cahier  8 et développée ensuite dans le cahier  13 «  sur la
politique de Machiavel ». La note « inaugurale », le § 242 du
cahier 8, ne peut pas être datée très précisément ; il n’est pas
indifférent qu’elle figure dans le cahier où est pour la
première fois théorisé le projet du Prince moderne créateur
d’une volonté collective nationale-populaire (le §  21 du
cahier  8, de décembre  1931), et qu’elle succède de près au
premier développement de ces concepts. Le «  surhomme  »
peut apparaître ainsi comme une antithèse du «  Prince
moderne  »  : en effet celui-ci «  ne peut être une personne
réelle, un individu concret ; il ne peut être qu’un organisme,
qu’un élément social dans lequel commence à se concrétiser
une volonté collective reconnue, qui s’est déjà affirmée
partiellement dans l’action »103, il est « l’expression active et
opérante  » d’une «  volonté collective nationale-populaire  »
qui reste encore à former104. Certes, cette opposition entre
prince moderne et surhomme n’est pas explicitement
proposée par Gramsci105, mais notre interprétation semble
justifiée par le fait qu’à ses yeux le fascisme est justement
caractérisé par son incapacité à rendre les grandes masses
actives106. Mussolini avait lui-même donné des indications
qui contribuent à corroborer une telle interprétation. Le
culte du surhomme allait de pair avec l’idée selon laquelle les
masses ne sont qu’un agrégat passif  : «  les masses ne
peuvent être des acteurs de l’histoire, mais uniquement un
instrument de l’histoire  »107. Affirmer, d’en haut, que le
héros ou le surhomme est indispensable, ou croire, d’en bas,
qu’il le soit, c’est adopter un point de vue contraire à tout
projet de constitution d’une «  volonté collective nationale-
populaire  ». Parallèlement, cette notion décisive, que
Gramsci élabore au moment où il donne à l’ensemble de sa
pensée politique la consistance d’un projet politique
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cohérent (à partir de décembre  1931), s’oppose presque


terme à terme à ce qui avait été l’une des premières
définitions mussoliniennes du fascisme  : «  création d’une
“volonté de puissance” individuelle et nationale  » –  une
définition qui resémantisait l’autre concept qui, avec celui du
surhomme, constituait le cœur du Zarathoustra de
Nietzsche108. L’opposition entre la volonté collective
nationale-populaire et la conception du fascisme comme
volonté de puissance à la fois individuelle et nationale
orchestrée par un surhomme aux traits folkloriques nous
semble donc approfondir l’opposition entre « mouvement de
masse  » et aventurisme «  romantique  » que Gramsci avait
théorisée dès les premières années du fascisme au pouvoir.
44 En 1932 toujours, le même ordre de questions est développé
à travers le thème du «  volontariat  ». Dans une note du
cahier 9, Gramsci affirme trouver justifiée l’idée du député et
ministre fasciste Italo Balbo selon laquelle le volontariat a
joué un rôle central dans l’histoire récente de l’Italie ; mais il
précise tout de suite qu’il s’agit d’«  un succédané de
l’intervention populaire  », d’«  une solution de compromis
avec la passivité des grandes masses  »109. En fait, «  la
solution par le volontariat est une solution d’autorité,
légitimée “formellement” par un assentiment des
“meilleurs”, comme on dit. Mais pour construire une histoire
durable, les “meilleurs” ne suffisent pas, il y faut les plus
vastes et plus nombreuses énergies nationales-
populaires  »110. On touche ici de près la question de la
«  révolution passive  » dans sa version fasciste, qui devient
centrale dans les dernières années de la réflexion de
Gramsci  : la révolution passive prend la forme d’une
politique de masse, fondée toutefois sur la passivité des
masses, sous la direction autoritaire d’un chef suprême et
des élites qui l’entourent, dont la légitimité repose largement
sur cette idéologie du surhomme. C’est aussi ce que confirme
une note ultérieure du cahier  14, intitulée «  Machiavélisme
et garibaldisme », écrite dans la même période que celle sur
les « origines peuple du surhomme », entre décembre 1932
et janvier  1933. Ici, l’opposition entre deux types de
« volontarisme » est une opposition entre deux méthodes de

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mobilisation politique, pensées, comme le fait souvent


Gramsci, sur un modèle militaire :
une chose est le volontarisme ou garibaldisme qui se
théorise lui-même comme forme organique d’activité
historico-politique, et qui s’exalte avec des phrases qui ne
sont rien d’autre qu’une transposition du langage du
surhomme individuel à un ensemble de «  surhommes  »
(exaltation des minorités actives en tant que telles etc.)  ;
autre chose est le volontarisme ou le garibaldisme conçu
comme moment initial d’une période organique à préparer
et à développer, où la participation de la collectivité
organique, comme un bloc social, adviendrait de façon
complète. Les «  avant-gardes  » sans armée de renfort, les
corps francs [arditi] sans infanterie ni artillerie, sont elles
aussi des transpositions du langage de l’héroïsme
rhétorique ; ce n’est pas le cas des avant-gardes et des corps
francs [arditi] comme fonctions spécialisées d’organismes
complexes et réguliers. Il en est de même de la conception
des élites d’intellectuels sans masse, mais non de celle des
intellectuels qui se sentent organiquement liés à une masse
nationale-populaire. En réalité, on lutte contre ces
dégénérations de faux héroïsmes et de pseudo-aristocraties
en stimulant la formation de blocs sociaux homogènes et
compacts qui expriment un groupe d’intellectuels, d’arditi,
une avant-garde qui leur est propre, lesquels réagissent sur
leur bloc pour le développer et non seulement pour
perpétuer leur domination nomade. La bohème parisienne
du romantisme a été elle aussi aux origines intellectuelles de
nombreuses façons de penser d’aujourd’hui dont ces
bohémiens semblent pourtant se moquer.111

45 Répétons-le  : l’écriture de ce passage aussi suit de peu la


grande Mostra della rivoluzione fascista qui attribue une
place centrale à l’arditisme militaire et politique dans
l’histoire du fascisme. Gramsci perçoit que cet arditisme
fasciste est étroitement lié au « langage du surhomme » ou
«  langage de l’héroïsme rhétorique  » qui accompagne une
politique de masses sans participation véritable. Le modèle
opposé est celui qui consiste à susciter des intellectuels
organiques du prolétariat, qui sont donc l’expression directe
d’un « bloc social homogène », lequel est à son tour dirigé et
développé par ces intellectuels. Cette note fondamentale

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démontre en somme que la question du surhomme n’est pas


séparée des grandes questions centrales des Cahiers que
sont la révolution passive et le rapport entre intellectuels et
masses –  c’est-à-dire de la question plus générale de la
construction de l’hégémonie.
46 A contrario, il est d’autant plus intéressant que quelques
mois auparavant Mussolini ait lui-même explicité la fonction
antimarxiste de l’idéologie fasciste du surhomme. Dans la
partie de l’article «  Fascisme  » de l’Enciclopedia italiana
qu’il avait lui-même rédigée (le chapitre intitulé «  Doctrine
politique et sociale »112), Mussolini faisait de la « conception
de la vie  » fasciste «  la négation nette de cette doctrine qui
constitua la base du socialisme dit scientifique ou marxien »,
et il en précisait la raison  : «  le fascisme croit encore et
toujours à la sainteté et à l’héroïsme, c’est-à-dire à des
actions qui ne répondent à aucun motif économique, proche
ou lointain ». Il est significatif que dans le cahier 9 Gramsci
cite justement ce passage dès septembre  1932. En faisant
remarquer qu’ici «  l’influence des théories de Loria est
évidente  », Gramsci souligne que le marxisme visé est une
version vulgaire et réductrice du matérialisme historique,
qui limite l’ensemble du processus historique à une simple
détermination matérielle, identifiée de fait à «  des
découvertes de matières premières, de nouvelles méthodes
de travail, des inventions scientifiques »113.
47 Toujours durant la même période, au cours de la réécriture
dans le cahier  16 de la première note du cahier  14 (QC  14,
§  4), Gramsci ajoute un passage important qui relie
étroitement au fascisme les deux questions du surhomme et
de l’opium du peuple. Après avoir rappelé qu’il faudrait
mener une «  recherche  » sur «  le “surhomme” dans la
littérature populaire  » et sur «  ses influences dans la vie
réelle et dans les mœurs », il ajoute :
la petite bourgeoisie et les petits intellectuels sont
particulièrement influencés par de telles images
romanesques, qui sont comme leur « opium », leur « paradis
artificiel » contrastant avec le caractère mesquin et étroit de
leur vie réelle immédiate : de là vient le succès de certaines
devises comme « il vaut mieux vivre un jour comme un lion
que cent ans comme un mouton  », un succès
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particulièrement grand chez ceux qui sont justement et


irrémédiablement des moutons. Combien de ces
«  moutons  » disent  : Oh  ! si j’avais le pouvoir, ne serait-ce
qu’un seul jour, etc. ; être des « justiciers » implacables, c’est
à ça qu’aspirent ceux qui ressentent l’influence de Monte-
Cristo.114

48 Il se trouve que la devise « mieux vaut vivre un jour comme


un lion que cent ans comme un mouton » était l’une des plus
populaires qui fût durant les années du régime, dont la base
sociale était précisément la masse constituée par « la petite
bourgeoisie et les petits intellectuels  », comme Gramsci
l’avait toujours répété. C’est une société entière qui est ici
épinglée – celle qu’il avait autrefois appelée « le peuple des
singes  » (1921)115, puis le «  pays de roman-feuilleton  »
(1924), et qu’il désigne ici comme un troupeau de moutons –
et ce sont les motifs idéologiques dont le pouvoir se sert pour
s’assurer de son consentement qui sont ici indiqués. Un
consentement certes passif et fragile si l’on considère qu’il
n’est fondé que sur l’artifice rhétorique et la thématique
purement littéraire du surhomme du bas romantisme, mais
qui répond à une idéologie qui doit bien être efficace si elle
reste comparable à cet «  opium du peuple  » qu’étaient les
religions des sociétés passées.
49 Durant l’été 1933, la réflexion gramscienne sur le lien entre
«  surhomme  » et fascisme trouve un ultérieur
développement à propos des « Conclusions de l’enquête sur
la nouvelle génération » publiées quelques mois plus tôt par
la revue Il Saggiatore. L’enquête de cette revue « de critique
et philosophie », dirigée par de jeunes intellectuels fascistes,
avait obtenu les réponses de différentes figures du monde de
la culture et de la politique sous le fascisme, et Gramsci
s’était intéressé à ce sujet à plusieurs reprises au cours de
l’année  1932116. Il lit dans Civiltà cattolica du 20  mai  1933
un résumé des « Conclusions » de cette enquête et il en rend
compte au cahier  15. Il comprend que cette description des
caractères de la jeune génération est en réalité une
projection de la façon de penser de ceux qui ont promu cette
enquête. Ces caractères –  l’athéisme et le rejet des grands
principes, l’absence de scrupules et «  l’élasticité morale  »,
l’accent porté sur la «  vie  » plutôt que sur les idéaux,
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l’affirmation d’une sexualité désinhibée et le refus de


l’ancien monde – sont ainsi interprétés par Gramsci comme
« le programme même du Saggiatore », c’est-à-dire comme
« une réinterprétation peuple [popolaresca] du “surhomme”
née des plus récentes expériences de la vie nationale, un
“surhomme” bien de chez nous [strapaesano]  »117. Le
fascisme a généralisé une idéologie chauvine, provinciale et
«  peuple  » –  et on remarquera que Gramsci emploie
précisément l’adjectif qui lui avait servi à qualifier la
véritable origine de cette idéologie  : non pas tant les écrits
«  nietzschéens  » que la littérature «  popolaresca  ». Les
conséquences qu’il tire de cette enquête sont intéressantes :
Si l’on y réfléchit, cela signifie que, sous l’aspect d’un
volontarisme exacerbé, la nouvelle génération souffre de la
plus grande aboulie. Il n’est pas vrai qu’elle n’ait pas
d’idéaux : ces derniers sont simplement tous contenus dans
le code pénal que l’on suppose avoir été fait une fois pour
toutes dans son ensemble. Cela signifie aussi que dans ce
pays manque toute direction culturelle qui ne soit pas celle
des catholiques.118

50 Encore une fois, la réflexion sur le thème littéraire et


philosophique du surhomme tel qu’il est employé par les
fascistes débouche sur la constatation d’un vide idéologique
et culturel. Derrière l’exaltation d’une volonté puissante se
cache l’absence de tout projet et de toute idée qui ne se
réduirait pas à une exaltation du pouvoir coercitif garanti
« une fois pour toutes » par le régime (il fait sans doute ici
allusion au tout nouveau Code pénal entré en vigueur en
juillet 1931). La dimension du consentement, essentielle à la
réalisation de l’hégémonie, nécessite comme on le sait une
«  direction culturelle  ». Loin d’être un aspect de cette
direction, l’idéologie simpliste du surhomme (qui aboutit en
fin de compte à une exaltation des pouvoirs répressifs de
l’État) est au contraire l’indice d’une absence totale de
direction culturelle véritable, et du fait que cette tâche
décisive pour la société civile est ainsi laissée à la
responsabilité des seuls catholiques.

Conclusion
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51 L’analyse que Gramsci fait du fascisme dans les Cahiers de


prison ne se réduit certes pas au seul «  langage du
surhomme  ». Elle contient de nombreux éléments qui
innovent fortement par rapport aux textes pré-carcéraux, et
en particulier par rapport à ceux de ses années d’opposition
active au pouvoir fasciste, entre son retour en Italie et son
arrestation, entre la crise Matteotti et les «  lois
fascistissimes  ». Durant cette dernière période de politique
active, le jugement de Gramsci a naturellement évolué au fur
et à mesure des événements et de sa propre lutte  : il passe
successivement d’un diagnostic de grande faiblesse du
pouvoir, en raison du délitement apparent du bloc social sur
lequel il s’appuie (en 1924, avant et pendant la crise
Matteotti), au constat de la reprise en main fasciste de l’État
et du nouvel affaiblissement des tendances démocratiques
de la bourgeoisie (1925), et enfin à la prise en compte des
contradictions entre les diverses composantes du fascisme et
des couches sociales sur lesquelles il s’appuie (1926)119. Dans
les Cahiers, alors que le régime s’est considérablement
affermi, l’analyse de Gramsci apparaît bien plus complexe et
plus structurée  : il attribue au fascisme des forces plus
profondes que ses seules dimensions dictatoriale et militaire.
C’est ce qui transparait notamment de son analyse du
corporatisme, pièce maîtresse d’une «  révolution passive  »
typiquement fasciste, consistant à modifier de façon
programmatique « la structure économique du pays », dans
le sens d’une accentuation de «  la socialisation et
coopération de la production, sans toucher pour autant à
l’appropriation du profit, individuelle et de groupe (ou en se
limitant seulement à la réguler et à la contrôler)  »120. À un
niveau plus politique, le pouvoir fasciste présente non
seulement une dimension « césariste » (solution autoritaire
d’un équilibre «  catastrophique  » entre forces socio-
politiques dominantes et forces antagonistes
révolutionnaires), mais surtout «  totalitaire  », visant à une
hégémonie absolue au moyen d’une pénétration complète de
la société civile par l’État et le parti121. Ce qui définit cette
dimension « totalitaire » du fascisme est non seulement – et
peut-être même moins  – la coercition et la violence qu’il
exerce sur l’ensemble du corps social et politique, que sa
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prétention à être « démocratique » et « populaire » : la façon


dont il développe une politique de masse prétend répondre à
une certaine «  préoccupation “démocratique”  »122.
Cependant, écrit aussi Gramsci, le pouvoir fasciste a
démontré, par le Concordat et l’ensemble des concessions
qu’il a faites aux catholiques, qu’il n’avait pas (ou ne se
donnait pas) les moyens de sa politique  : en matière
d’«  hégémonie intellectuelle et morale  », et donc
d’éducation, d’idéologie et de culture, l’État fait la
démonstration de sa fragilité en laissant à l’Église une
grande marge d’action123. En dépit des forces du régime, le
fascisme conserve donc cette faiblesse idéologique et
culturelle que Gramsci a toujours dénoncée  : au sein du
pays, seuls les catholiques exercent une véritable « direction
culturelle  », la politique totalitaire fasciste n’étant pas en
réalité porteuse d’une « nouvelle culture »124.
52 C’est dans ce contexte que Gramsci nourrit un intérêt
renouvelé pour la littérature française du roman-feuilleton,
dont il constate qu’elle reste très populaire en Italie, et pour
le thème du surhomme qu’il relie étroitement au fascisme.
Avant la prison, il désignait déjà le «  bas romantisme  »
comme une «  source de culture  » du fascisme, et voyait en
lui l’un des symptômes de sa faiblesse idéologique. Il
reprend et approfondit ces éléments d’analyse en 1932-1933
et voit dans le «  langage du surhomme  » un élément
fondamental de la version fasciste du césarisme. Le fait que
ce langage soit « pittoresque » ne le rend pas négligeable : il
s’agit d’un élément de «  folklore  », c’est-à-dire d’une
conception du monde certes désagrégée et fragmentaire,
mais imprégnée dans le sens commun des masses. En
réalité, la question de savoir s’il s’agit d’un élément de force
ou de faiblesse idéologique du fascisme n’est pas
directement affrontée. Mais le fait que Gramsci associe le
surhomme à la thématique marxienne de «  l’opium du
peuple  » doit nous conduire à ne pas sous-évaluer son
importance  : si une telle association est possible –  si le
surhomme du roman-feuilleton peut avoir une fonction
narcotique dans le gouvernement du peuple  –, c’est qu’elle
est efficace dans le cadre de cette « révolution passive » qui
conduit précisément à se préoccuper des masses pour les
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rendre d’autant plus passives. Mais en associant le


surhomme à un stupéfiant sur le modèle de «  l’opium du
peuple  », Gramsci suggère aussi son association à une
« religion », à un culte enivrant. Le surhomme hypnotise le
peuple et semble ainsi participer à ce qui permet au fascisme
de « durer ». On retrouve ici un autre de ses jugements sur le
fascisme, qui dit à la fois sa force et sa faiblesse : celui-ci ne
réussit pas à «  faire époque  », ce qui pour autant ne
l’empêche pas de «  durer  »125. S’il ne réussit pas à «  faire
époque », c’est précisément parce qu’« il ne peut représenter
une solution au problème historique de la refondation de
l’État unitaire sur la base de la nouvelle subjectivité des
masses  »126. Cette nouvelle subjectivité est d’une certaine
façon neutralisée et remplacée par l’idéologie du surhomme
qui, par définition, maintient les masses dans une condition
subalterne. En ce sens, les analyses gramsciennes sur les
«  origines peuple [popolaresche] du surhomme  »
contribuent à déconstruire une idéologie qui ne saurait
fonder une politique véritable : « aucune politique ne peut se
fonder sur l’héroïsme »127.
53 On se souvient que dans les Cahiers ce sont aussi des articles
de critique littéraire, publiés dans les revues fascistes,
insistant sur le caractère non populaire de la littérature
italienne, qui conduisent Gramsci à ces réflexions. Mais on
constate que le fascisme n’est pas seulement à l’origine de
ces questions  : il en constitue aussi le cœur. C’est aussi et
surtout contre cette culture «  popolaresca  » qui exalte le
surhomme que Gramsci appelle de ses vœux une culture
véritablement «  nationale-populaire  », qui correspondrait
aux besoins historiques des masses et serait l’expression
d’une nouvelle « volonté collective ».

Notes
1. QC  8, §  242, p.  1092. Difficile à dater, cette note remonterait à une
période comprise entre novembre  1931 et mai  1932. En décembre  1932
Gramsci reprend l’écriture de paragraphes intitulés «  Littérature
populaire. Origines peuple du “surhomme”  », titre de la première note
du cahier  14 (bien que portant le numéro  4 dans l’édition Gerratana  :
QC  14, §  4, p.  1657-1659). Au §  13 du cahier  16, la dernière rédaction
(1933) est elle aussi intitulée « Origine popolaresca del “superuomo” » :

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« Chaque fois que l’on tombe sur quelque admirateur de Nietzsche, il est
opportun de se demander et de rechercher si ses conceptions
“surhumaines”, contre la morale conventionnelle, etc. etc., sont
purement d’origine nietzschéenne, c’est-à-dire sont le produit de
l’élaboration d’une pensée qu’il faut situer dans la sphère de la «  haute
culture », ou bien si elles ont des origines beaucoup plus modestes, et si
elles ne sont pas, par exemple, reliées à la littérature des romans-
feuilletons. […]  Il semble en tout cas que l’on puisse affirmer qu’une
large part de la soi-disant “surhumanité” nietzschéenne a simplement
pour origine et pour modèle doctrinal non pas Zarathoustra, mais Le
Comte de Monte-Cristo d’A.  Dumas  », QC  16, §  13, p.  1879. Je suis les
datations établies par Gianni Francioni et Giuseppe Cospito pour la
nouvelle édition critique dans le cadre de l’Edizione nazionale  : voir
G. Cospito, « L’Edizione nazionale dei Quaderni del carcere », Gramsci
da un secolo all’altro, no  18 de Laboratoire italien, 2016. En ligne  :
[https://journals.openedition.org/laboratoireitalien/1049].

2. S’inspirant directement de ces notes de Gramsci, Umberto Eco a


remarqué que ces affirmations mettaient en jeu la question du fascisme
et de son arrière-plan idéologique et culturel  : U.  Eco, Il superuomo di
massa. Retorica e ideologia nel romanzo popolare, Milan, Cooperativa
scrittori, 1976  ; mais Eco avait rappelé ces notes de Gramsci dès la
préface de Apocalittici e integrati. Comunicazione di massa e teorie
della cultura di massa, Milan, Bompiani, 1964 (sur cette utilisation de
Gramsci par Eco, voir G.  Azzolini, «  Umberto Eco e il problema del
populismo  », Filosofia italiana, vol.  XIV, 2019, p.  125-137). Plus
récemment, une synthèse efficace de l’interprétation gramscienne du
fascisme a relié cette note à «  l’analyse du leadership charismatique de
Mussolini  »  : A.  Gagliardi, «  Tra rivoluzione e controrivoluzione.
L’interpretazione gramsciana del fascismo  », Laboratoire italien, no  18,
2016. En ligne  :
[http://journals.openedition.org/laboratoireitalien/1062].

3. Sur le césarisme chez Gramsci, voir désormais F. Antonini, Caesarism


and Bonapartism in Gramsci. Hegemony and the Crisis of Modernity,
Leyde / Boston, Brill, 2021.

4. A. Gramsci, « Salve, o serena de l’Ilisso in riva », S 1, p. 820-822.

5. Ibid., p. 821.

6. B. Mussolini, « La filosofia della forza (postille alla conferenza dell’on.


Treves) », Il Pensiero romagnolo, 29 décembre 1908. Voir maintenant la
traduction, l’introduction et le commentaire du texte dans Mussolini
socialiste  : littérature et religion. I.  Anthologie de textes, 1900-1918,
S. Lanfranchi et É. Varcin éd., Lyon, ENS Éditions, 2019, p. 103-116.

7. S.  Lanfranchi et É.  Varcin éd., Mussolini socialiste  : littérature et


religion. I. Anthologie de textes, 1900-1918, ouvr. cité, p. 177-206.
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8. G.  Francioni, F.  Giasi et L.  Paulesu éd., Gramsci. I quaderni del
carcere e le riviste ritrovate, Cesena, Biblioteca
Malatestiana / MetaMorfosi, 2019.

9. Ainsi, le 29  avril  1916, il fait crédit à Agostino Gemelli, lors d’une
conférence prononcée le jour précédent, de s’être « opposé, avec vivacité,
aux amplifications rhétoriques des hommes de lettres, des poètes et des
conférenciers qui, en chaque… Finimondo voient un héros, en chaque
fantassin un légionnaire romain. Il a fait du héros un homme qui pleure,
qui a peur, tout en accomplissant des actes qui, vus de loin et abstraits de
l’ordinaire de chaque heure vécue, se hissent jusqu’à atteindre une
grandeur épique, surhumaine  » («  La predica di frate Agostino
Gemelli  », S  1, p.  326  ; l’allusion au soldat Finimondo –  «  Fin-du-
monde » – vient de « La chanson de Finimondo », un chant patriotique
de 1912 exaltant la geste des soldats italiens en Lybie).

10. « “L’uomo del sogno” di G. Adami all’“Alfieri” », 7 février 1917, S  2,


p. 75.

11. A. Gramsci, « Il nostro Marx », Il Grido del Popolo, 4 mai 1918, NM,
p. 3-4. L’ouvrage de Thomas Carlyle auquel Gramsci fait allusion est On
Heroes, Hero-Worship, and the Heroic in History, publié à Londres en
1841. Gramsci mentionne aussi Herbert Spencer, qui avait opposé sa
conception évolutionniste de l’histoire à Carlyle  : Marx se tient à égale
distance de ces deux visions trop partielles de l’histoire.

12. « Pregiudicati », 2 août 1916, S 1, p. 554.

13. QC 8, § 21, p. 951. Voir dans ce volume la contribution de F. Frosini,


« Gramsci, Sorel, Croce : de la “passion” au “mythe” ».

14. «  La Compagnia Piemontese di Dante Testa  », 28  mars  1917, S  2,


p. 205.

15. « “La Nemica” di Dario Niccodemi al Carignano », 9 novembre 1916,


S 1, p. 737.

16. G. Lanson, Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1895,


p.  980  : «  Balzac est déplorablement romanesque  : la moitié de son
œuvre appartient au bas romantisme, par les invraisemblables ou
insipides fictions qu’il développe sérieusement ou tragiquement.
Mélodrame, roman-feuilleton, tous les pires mots sont trop doux pour
caractériser l’écœurante extravagance des intrigues que combine
lourdement la fantaisie de Balzac. Il fait concurrence à Eugène Sue, et à
Dumas père », etc. Lanson revendique le fait d’avoir lui-même créé cette
expression (p.  1035). Gramsci connaissait la somme de Lanson, dont il
citera la 19e édition à plusieurs reprises dans les Cahiers.

17. « “La volata” di D. Niccodemi », Avanti!, 24 avril 1919, NM, p. 690-


691.
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18. Au plus tard à la fin de 1917. Voir par exemple « La critica critica »,
12 janvier 1918, CF, p. 554-558. Voir également F. Antonini, Caesarism
and Bonapartism in Gramsci. Hegemony and the Crisis of Modernity,
ouvr. cité, p. 28-29.

19. Sur Marx et son rapport à la littérature, en particulier concernant


Eugène Sue, voir S. S. Prawer, Karl Marx and World Literature, Oxford,
Clarendon Press, 1976.

20. Problemi del movimento operaio. Scritti critici e storici inediti di


Angelo Tasca, G. Berti éd., Milan, Feltrinelli, 1969, p. 152, cité dans S 1,
p. 383-84.

21. QC 21, § 6, p. 2122.

22. « I romanzi d’appendice », 25 mai 1918, NM, p. 60-61.

23. Ibid.

24. Il s’agit de la lettre à Tatiana Schucht du 22 avril 1929 : « à Milan j’ai


lu une certaine quantité de livres en tous genres, en particulier des
romans populaires, jusqu’à ce que le directeur me permette d’aller moi-
même à la bibliothèque pour faire mes choix parmi les livres qui
n’avaient pas encore été donnés en lecture, ou parmi ceux qui, en raison
de leur saveur politique ou morale particulière, n’étaient pas proposés à
tout le monde. Eh bien, j’ai trouvé que même Sue, Montépin, Ponson
du  Terrail, etc., pouvaient suffire si on les lisait de ce point de vue  :
“pourquoi cette littérature est-elle toujours la plus lue et la plus
imprimée  ? Quels besoins satisfait-elle  ? À quelles aspirations répond-
elle ? Quels sentiments et quels points de vue sont représentés dans ces
mauvais livres, pour qu’ils plaisent autant  ?” En quoi Eugène Sue est-il
différent de Montépin  ? Et Victor Hugo, n’appartient-il pas lui aussi à
cette série d’écrivains pour les sujets qu’il traite  ? Et Scampolo ou
l’Aigrette ou la Volata de Dario Niccodemi ne sont-ils pas, peut-être, les
héritiers directs de ce bas romantisme de Quarante-huit ? etc. etc. etc. »,
LC, p. 254.

25. A. Gramsci, « Libero pensiero e pensiero libero », 15 juin 1918, NM,


p. 115-116.

26. « L’attività economica dei cattolici », 2 décembre 1918, NM, p. 420.

27. A. Gramsci, « Libero pensiero e pensiero libero », art. cité, p. 115.

28. M.  Gioda, Torino sotterranea illustrata, Turin, Tip.  De


Bianchi / Righini e C., 1914.

29. «  Le prove dell’ignobile combutta  », 11  juin  1917, S  2, p.  324. Voir
aussi «  Il porcellino di terra  », 1er  février  1916, S  1, p.  139-140, et «  Il
sonagliolo  », 15  septembre  1917, S  2, p.  469. Un spectacle

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«  interventionniste  » dont Gramsci rend compte après la guerre est lui


aussi qualifié de «  romantisme de romans-feuilletons  », en raison du
«  sentimentalisme onctueux de la petite morale démocratique qui
s’exprime de façon positive ou par contraste à travers des personnages
taillés dans les vieux clichés du roman populaire  »  :
« “Appassionatamente” di A. Varaldo », 22 novembre 1918, NM, p. 647.

30. « [“Quella che t’assomiglia” di E. Cavacchioli] », 27 novembre 1919,


ON, p. 827.

31. Voir «  Marinetti rivoluzionario?  », L’Ordine Nuovo, 2e  série,


5  janvier  1921, SF, p.  20-22 (qui part d’une déclaration d’Anatoli
Lounatcharski favorable à l’« intellectuel révolutionnaire » Marinetti) et
la lettre-article « sur le mouvement futuriste italien » adressée à Trotski
depuis Moscou le 8 septembre 1922 (dans SF, p. 527-528, et désormais
dans E 1, p. 248-250).

32. Voir la liste des «  principaux essais  » dont Gramsci fixe le


programme sur la première page du cahier  8 en novembre-
décembre  1930  : est annoncé un essai sur les futuristes, présentés
comme une « réaction à l’absence de caractère populaire-national de la
culture en Italie  » (QC  8, p.  935). Ce travail, qui semble être imaginé
dans la lignée des analyses présentées dans les années  1921-1922, n’est
finalement pas mené à bien, à l’exception de quelques rares observations
désobligeantes sur les «  petits-bourgeois sceptiques et arides  » entre
décembre  1932 et janvier  1933 (QC  14, §  14, p.  1670). À l’été  1934, il
finira par écrire que paradoxalement la popularité du futurisme résidait
(comme celle d’Ungaretti) dans son caractère «  incompréhensible  »,
parlant du «  plaisir d’un caractère particulier lié au sentiment que la
poésie “difficile” (incompréhensible) doit être belle et que son auteur
doit être un grand homme, justement parce que détaché du peuple  »
(QC  17, §  44, p.  1944-1945). L’évolution est notable, et ce jugement
semble témoigner de la grande différence que Gramsci fait désormais
entre ce qui est simplement populaire parce que cela « plaît » au peuple
(et dans ce processus les figures du «  grand homme  » ou du
«  surhomme  » jouent un rôle central) et ce qui est véritablement
national-populaire (et «  prend  » véritablement sur les masses, chose
incompatible avec toute figure d’homme « détaché du peuple »).

33. A. Gramsci, « Libero pensiero e pensiero libero », art. cité.

34. « Lo Stato e il socialismo », 28 juin-5 juillet 1919, ON, p. 114.

35. Ibid., p. 116-117.

36. Sur Gramsci et les anarchistes, voir C.  Levy, Gramsci and the
Anarchists, Oxford / New York, Berg, 1999.

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37. A. Zinoviev, « La vita e l’attività di Nicola Lenin », L’Ordine Nuovo,


12 juin 1920, p. 35.

38. Voir par exemple « Sur l’infantilisme “de gauche” et les idées petites-
bourgeoises (mai  1918)  » et surtout «  La maladie infantile du
communisme (le “gauchisme”)  » (avril-mai  1920), dans V.  I.  Lénine,
Œuvres complètes, vol.  27, février-juillet  1918, et vol.  31, avril-
décembre 1920, Paris / Moscou, Éditions sociales / Éditions du Progrès,
1961.

39. «  Il Barnum e noi  », Lo Stato operaio, 25  septembre  1924, PLV,


p. 281 : « Revoir la série d’articles écrits par le camarade Lénine en 1917,
durant la période de mars à novembre. La préoccupation du chef du parti
communiste est de poser le problème de la révolution constamment dans
ses termes réels, hors de tout romantisme et de tout “fanatisme”, comme
un problème de forces qui murissent, s’agencent, nous dominent,
peuvent être dominées par nous, en lien avec les développements de la
situation ».

40. «  La France n’est qu’un pays où les classes dominantes sont les
petits-bourgeois  : des jacasseurs qui bavardent à tort et à travers mais
qui ne construisent rien. La France n’est pas décadente, elle est
historiquement arriérée, elle n’est pas encore mûre pour la liberté
effective  : c’est pourquoi elle se contente des apparences des discours
fleuris, c’est pourquoi elle exalte l’héroïsme superficiel  » («  Il sale sulla
coda », 17 juillet 1918, NM, p. 182-183). Voir aussi la fin de « “La volata”
di D. Niccodemi », art. cité.

41. « La settimana politica. L’operaio di fabbrica », 21 février 1920, ON,


p. 434.

42. « Libertà per tutti, se così almeno vi pare! », 24 novembre 1921, SF,


p. 407-412.

43. Ibid., p. 407-408.

44. « La settimana politica. Tra le quinte della crisi », L’Ordine Nuovo.
Rassegna settimanale di cultura socialista, I, no 8, 28 juin-5 juillet 1919,
p. 56.

45. « Sovversivismo reazionario », 22 juin 1921, SF, p. 204-206.

46. Ces derniers mots, qui sont de Mussolini et non de Gramsci, sont
cités en note, ibid., p. 205.

47. Pour une analyse complète de ce texte, et plus généralement sur la


question du lien entre subversivisme et fascisme chez Gramsci, voir
F.  Frosini, «  L’eccidio di Roccagorga e la “settimana rossa”. Gramsci, il
“sovversivismo” e il fascismo  », Studi Storici, no  1, 2016, p.  137-166. La
«  Semaine rouge  » est le nom que prennent les événements qui
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commencent avec les manifestations anti-militaristes promues par


diverses forces de gauche le 7 juin 1914. À Ancône, les carabiniers tirent
sur des manifestants, entraînant la mort de trois anarchistes. S’ensuit
une grève générale et des soulèvements violents dans de nombreuses
villes et campagnes jusqu’au 14 juin, jour des élections municipales.

48. « Sovversivismo reazionario », art. cité, p. 205.

49. G.  Salvemini, «  Una rivoluzione senza programma  », L’Unità.


Problemi della vita italiana, III, no 25, 19 juin 1914, p. 531.

50. Ibid.

51. «  I blocchi  », Avanti!, 10  juin  1916, S1, p  437. Mais voir déjà «  Il
mercato delle parole  », Avanti!, 17  janvier  1916, S  1, p.  100-101. Plus
récemment, Gramsci avait affirmé que la Semaine rouge était «  la
première intervention grandiose des masses populaires sur la scène
politique, pour s’opposer directement à l’arbitraire du pouvoir, pour
exercer réellement la souveraineté populaire qui ne trouve plus la
moindre expression à la Chambre des représentants » (« Il popolo delle
scimmie  », L’Ordine Nuovo, 2  janvier  1921, SF, p.  9-10). Il rappellera
encore plusieurs fois ces événements dans les Cahiers (ainsi que l’article
de Salvemini alias «  Rerum Scriptor  »), soulignant notamment qu’ils
« avaient une grande valeur parce qu’ils renouvelaient les rapports entre
Nord et Sud, entre classes urbaines septentrionales et classes rurales
méridionales » (QC 8, § 119, p. 1010).

52. « I tumulti per la fame », L’Ordine Nuovo, 12 juillet 1919, ON, p. 134.

53. On remarquera que quelques mois plus tard, dans son article
«  Relativismo e fascismo  » (Il Popolo d’Italia, VIII, no  279,
22 novembre 1921), Mussolini affirmait lui-même que « Le fascisme a été
un mouvement super-relativiste parce qu’il n’a jamais essayé de donner
une enveloppe “programmatique” définitive à ses états d’âme complexes
et puissants, mais il a procédé par intuitions et fragments  », et il
concluait son texte en reliant à Nietzsche ce choix relativiste : « et si […]
le relativisme se rattache à Nietzsche et à son Willen [sic, pour Wille] zur
Macht, le fascisme italien a été et est la plus formidable création d’une
“volonté de puissance” individuelle et nationale  » (dans B.  Mussolini,
Opera omnia, vol.  XVII  : Dal primo discorso alla Camera alla
Conferenza di Cannes (22 giugno 1921-13 gennaio 1922), E.  Susmel et
D.  Susmel éd., Florence, La  Fenice, 1955, p.  269). Il s’agissait d’une
réponse enthousiaste à la définition du fascisme comme «  activisme
absolu transplanté sur le terrain de la politique  » qu’Adriano Tilgher
venait de donner dans son livre Relativisti contemporanei. Vaihinger,
Einstein, Rougier, Spengler, l’idealismo attuale (Rome, Libreria di
scienze e lettere, 1921).

54. « Sovversivismo reazionario », art. cité, p. 205.


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55. L.  Paggi, Le strategie del potere in Gramsci. Tra fascismo e


socialismo in un solo paese. 1923-1926, Rome, Editori Riuniti, 1984.

56. « Il nostro indirizzo sindacale », Lo Stato operaio, 18 octobre 1923,


CPC, p. 6.

57. « Gioda o del Romanticismo », L’Unità, 28 février 1924, CPC, p. 367-


369. Sur ce texte, voir L. Paggi, Le strategie del potere in Gramsci. Tra
fascismo e socialismo in un solo paese. 1923-1926, ouvr. cité, p. 278, et
surtout F.  Antonini, Caesarism and Bonapartism in Gramsci.
Hegemony and the Crisis of Modernity, ouvr. cité, p. 29-33.

58. « Gioda o del Romanticismo », art. cité, p. 368.

59. A.  Tilgher, Ricognizioni, Rome, Libreria di Scienze e Lettere, 1924,


p. 41. Tilgher répétera ce jugement à plusieurs reprises, notamment dans
Storia e antistoria, Rieti, Bibliotheca editrice, 1928 (un volume qui joue
un rôle significatif dans les Cahiers, à partir du §  28 du cahier  1 –  qui
succède immédiatement à une note consacrée aux «  Postumi del basso
romanticismo  »  –  ; Gramsci en fait même un titre de rubrique à partir
du § 136 du cahier 3 : QM 1, p. 557, que l’on retrouvera encore dans les
cahiers  4 et 8). Eugenio Garin, dans ses Cronache di filosofia ([1966],
Bari, Laterza, 1997, p.  289-290), cite aussi un article de Tilgher sur la
Stampa du 1er  avril 1928  : «  En 1922 Mussolini révolutionnait la
diplomatie, l’État, conduisait la Révolution à posséder l’État. Avec lui le
Romantisme arrive au Gouvernement ».

60. Sur lequel voir E.  Gentile, Le origini dell’ideologia fascista (1918-
1925), Bologne, Il Mulino, 1996, et E. Parlato, La sinistra fascista. Storia
di un progetto mancato, Bologne, Il Mulino, 2008.

61. Plus connu sous le pseudonyme de Malaparte.

62. « Gioda o del Romanticismo », art. cité, p. 368-369.

63. F.  Antonini, Caesarism and Bonapartism in Gramsci. Hegemony


and the Crisis of Modernity, ouvr. cité, p. 30, note 54.

64. Dès la période de l’occupation des usines, Gramsci théorisait une


structure sociale capitaliste modelée sur la hiérarchie militaire : sur cette
«  armée capitaliste  », voir en particulier «  Domenica rossa  », Avanti!,
5  septembre  1920, ON, p.  668-672. Pour le passage au fascisme de la
couche intellectuelle petite-bourgeoise, voir la description qui en sera
donnée dans les Cahiers : « Il était évident que la guerre, avec l’énorme
bouleversement économique et psychologique qu’elle avait entrainé en
particulier parmi les petits intellectuels et les petits bourgeois,
radicaliserait ces couches. Le parti fit d’eux des ennemis gratis, au lieu de
s’en faire des alliés, c’est-à-dire qu’il les rejeta vers la classe dominante »,
QM 1, cahier 3, § 45, p. 481 (QC 3, § 44, p. 322).

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65. «  “Capo”  », L’Ordine Nuovo. Rassegna di politica e di cultura


operaia, 3e  série, mars  1924, CPC, p.  12-17. Sur ce texte, voir en
particulier F.  Frosini, «  L’eccidio di Roccagorga e la “settimana rossa”.
Gramsci, il “sovversivismo” e il fascismo », art. cité.

66. « “Capo” », art. cité, CPC, p. 13.

67. Ibid., p. 15.

68. Ibid.

69. Ibid., p. 14-15.

70. Ibid., p. 15.

71. « La crisi della piccola borghesia », L’Unità, 2 juillet 1924, CPC, p. 25-
28.

72. Ibid., p.  27  ; ainsi, «  le fascisme dans son essence véritable  » est
désormais uniquement «  constitué par les forces armées opérant
directement pour le compte de la ploutocratie capitaliste et des grands
propriétaires terriens ».

73. «  Parabola discendente  », L’Unità, I, 135, 19  juillet  1924, p.  1.


Attribué à Gramsci par L. Paggi (Le strategie del potere in Gramsci. Tra
fascismo e socialismo in un solo paese. 1923-1926, ouvr.  cité, p.  278,
mais avec la date erronée du 19  août), cet article est commenté par
F.  Antonini, Caesarism and Bonapartism in Gramsci. Hegemony and
the Crisis of Modernity, ouvr. cité, p. 34-35.

74. « Parabola discendente », L’Unità, I, 135, 19 juillet 1924, p. 1.

75. « Le crime Matteotti donna la preuve évidente que le Parti fasciste ne
réussira jamais à devenir un parti de gouvernement normal, que
Mussolini ne possède, de l’homme d’État et du dictateur, que quelques
poses extérieures pittoresques  : ce n’est pas un élément de la vie
nationale, c’est un phénomène de folklore local, destiné à passer à
l’histoire dans l’ordre des divers masques provinciaux italiens plutôt que
dans l’ordre des Cromwell, des Bolivar, des Garibaldi », A. Gramsci, « La
crisi delle classi medie », L’Unità, I, 167, 26 août 1924, repris sous le titre
« La crisi italiana » dans L’Ordine Nuovo, 1er septembre 1924, CPC, p. 31-
32.

76. G. Cospito, « L’edizione nazionale dei Quaderni », art. cité.

77. F. Antonini, « Dal bonapartismo alla teoria del capo carismatico. La


questione della leadership politica nel pensiero dell’ultimo Michels  »,
communication à la Fondazione Luigi Einaudi, Turin,
mercredi 21 novembre 2018.

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78. R. Michels, « Les partis politiques et la contrainte sociale », Mercure


de France, 1er mai 1928, p. 513-535 (p. 516 ; Gramsci traduit le passage
dans QM 1, cahier 2, § 76, p. 347 [QC 2, § 75]).

79. QM  1, p.  347-348. Sur ce texte et plus largement sur l’usage et la
critique que Gramsci fait de Michels, voir L.  Basile, «  Direzione
“charismatica” e “primitivismo politico” –  il confronto con Michels nei
Quaderni del carcere –  Ipotesi e riscontri  », Giornale critico di storia
delle idee. Rivista internazionale di filosofia, vol. 10, 2013, p. 141-169, et
F.  Antonini, Caesarism and Bonapartism in Gramsci. Hegemony and
the Crisis of Modernity, ouvr.  cité, p.  105-110, qui montre que la
question michelsienne du chef charismatique détermine en grande partie
son analyse du césarisme dans les Cahiers.

80. En particulier dans les thèses de Lyon (janvier  1926), où il les


désigne comme des « partis de masse contrerévolutionnaires », auxquels
le parti communiste doit arracher ces masses (« La situazione italiana e i
compiti del PCI », CPC, p. 512).

81. « Un esame della situazione italiana », CPC, p. 116. Tout le passage
est d’un très grand intérêt afin de comprendre les premières motivations
des nombreuses observations et analyses qui seront plus tard consacrées
à l’Action catholique dans les Cahiers. En  1925-1926, avec l’affirmation
du régime et le rapprochement toujours plus étroit avec le Vatican, les
rapports entre le fascisme et l’AC est de plus en plus clair, en accord avec
la politique de «  collaboration dans la distinction  » voulue par Pie  XI.
Voir R. Moro, « Azione Cattolica, clero e laicato di fronte al fascismo »,
Storia del movimento cattolico in Italia, vol.  4, F.  Malgeri éd., Rome,
Il Poligono Editore, 1981, p. 89-377.

82. Cahier 2, § 76, QM 1, p. 348 (QC 2, § 75).

83. Cahier 3, § 54, QM 1, p. 492 (QC 3, § 53), juin-juillet 1930.

84. Une seule exception : cahier 1, § 27, où Gramsci se demande si « la


tendance de la sociologie de gauche en Italie à s’occuper de la
criminalité  » doit être comptée au nombre des «  Répercussions du bas
romantisme ? » : QM 1, p. 23-24.

85. Il est appelé ici « l’homme des cabinets anglais » : parmi les activités
de Gioda, figurait le commerce de WC, ce qui avait donné lieu à des
moqueries et quolibets récurrents de la part de Gramsci et de ses
camarades pendant la guerre.

86. Cahier 3, § 54, QM 1, p. 492 (QC, § 53).

87. Ibid.

88. G.  Cospito, «  Le “cautele” nella scrittura carceraria di Gramsci  »,


International Gramsci Journal, vol. 1, no 4, 2015, p. 28-42.
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89. QC 5, § 54, p. 587, octobre-novembre 1930.

90. QC 6, § 28, p. 706, décembre 1930.

91. QC 6, § 134, p. 799, entre mars et août 1931.

92. QC 8, § 209, p. 1067, février-mars 1932.

93. QC  8, §  230, p.  1085-1086, avril  1932  ; QC  16, §  1, p.  1838, juin-
juillet 1932.

94. QC 8, § 242, p. 1092

95. Comme G.  Francioni l’a récemment rappelé, Gramsci «  a


certainement commencé  » le cahier  14 à partir du f.  2ro  par la note
intitulée «  Letteratura popolare –  Origini popolaresche del
“superuomo” », laissant dans un premier temps en blanc les deux faces
de la première feuille  : G.  Francioni, «  “La liquidazione di Leone
Davidovi”. Per una nuova datazione del Quaderno  14  », Un nuovo
Gramsci. Biografia, temi, interpretazioni, G.  Francioni et F.  Giasi éd.,
Rome, Viella, 2020, p. 341, note 1.

96. QC 14, § 4, p. 1657-1659.

97. Ibid., p. 1658.

98. Voir A.  Gramsci, «  La crisi delle classi medie  », art.  cité, en
particulier le passage cité supra.

99. QC 14, § 7, p. 1660-1661.

100. QC  14, §  30, p.  1688. Comme il est écrit en note dans l’appareil
critique de l’édition Gerratana  : «  dans cette référence générique à
“certains aspects de la vie moderne”, l’allusion au fascisme est certaine »
(QC, p. 2928).

101. L.  Gillet, «  Rome nouvelle  », Revue des deux mondes,


15 décembre 1932, p. 792-826. Mussolini est « la plus grande » de toutes
les « grandes choses » que Gillet a vues, « le moteur de l’ensemble, celui
dont la pensée rayonne sur le pays, l’homme qui domine tout, qui fait
tout, dont tout ce qui s’accomplit ici n’est que le geste et n’exprime que la
volonté, et dont la personne fixe sur elle les regards de l’univers  »,
p.  817  ; voir aussi p.  811-812, et, pour les entretiens privés que Gillet a
eus avec Mussolini, p.  817-825. L’article est aussi publié en traduction
italienne dans la Rassegna settimanale della stampa estera du
27 décembre 1932.

102. G.  Fioravanti éd., Mostra della Rivoluzione fascista. Inventario,


Rome, Pubblicazione degli Archivi di Stato, 1990.

103. QC 8, § 21, p. 951.


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104. Ibid., p. 953.

105. Mon analyse converge entièrement avec celle que Francesca


Antonini vient de développer sur le lien et l’opposition étroite des
réflexions sur le Prince moderne avec le modèle du césarisme-
bonapartisme dans les Cahiers  : Caesarism and Bonapartism in
Gramsci. Hegemony and the Crisis of Modernity, ouvr. cité, p. 193-200.

106. F.  Frosini, «  Rivoluzione passiva e laboratorio politico  : appunti


sull’analisi del fascismo nei Quaderni del carcere », Studi Storici, vol. 2,
2017, p. 297-328.

107. B.  Mussolini, «  Da che parte va il mondo  », Gerarchia,


25 février 1922, dans B. Mussolini, Opera omnia, ouvr. cité, vol. XVIII :
Dalla Conferenza di Cannes alla marcia su Roma (14  gennaio  1922-
30 ottobre 1922), p. 71.

108. Ce sont les derniers mots de l’article « Relativismo e fascismo » (Il


Popolo d’Italia, 22 novembre 1921), art. cité, voir supra pour la citation.

109. QC 9, § 96, p. 1160, mai 1932.

110. Ibid.

111. QC 14, § 18, p. 1675-1676, janvier 1933.

112. Comme on le sait, l’article est signé par Mussolini mais il est rédigé
dans sa plus grande partie par Gentile  ; seul le chapitre «  Dottrina
politica e sociale  » a effectivement été rédigé par le «  Duce  », au cours
des premiers mois de 1932  : G.  Turi, «  Ideologia e cultura del fascismo
nello specchio dell’Enciclopedia Italiana », Studi Storici, 1, 1979, p. 163-
166.

113. Ibid. Ce sont toujours les mots de l’article «  Fascismo  » cité par
Gramsci.

114. QC 16, § 13, p. 1880.

115. « Il popolo delle scimmie », 2 janvier 1921, SF, p. 9-12. Sur ce texte,
voir notamment P.  G.  Zunino, «  “Il popolo delle scimmie” e la lettura
gramsciana del fascismo negli anni venti  », Italia contemporanea, 171,
1988, p.  67-85, puis, du même auteur, Interpretazione e memoria del
fascismo. Gli anni del regime, Rome / Bari, Laterza, 1991.

116. Voir en particulier QC  10, II, §  11 et 41-1 (et la note, p.  2871). Une
première enquête de ce type, publiée dans la Fiera letteraria entre 1928
et 1929, avait éveillé l’intérêt de Gramsci dès le cahier  5  : QC  5, §  148,
p. 675-677.

117. QC 15, § 51, p. 1812. Gramsci fait référence au mouvement littéraire


fasciste Strapaese, qui entre 1926 et 1932 entendait exalter les traditions
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culturelles proprement italiennes contre les « modes cosmopolites ».

118. Ibid., p. 1812-1813.

119. Sur cette période et ces différentes étapes, voir les travaux de
B. Garzarelli, « Il fascismo e la crisi italiana negli scritti del 1924-1926 »,
Gramsci nel suo tempo, F. Giasi éd., Rome, Carocci, vol. 1, 2008, p. 529-
550, puis de L.  Rapone, «  Di fronte alla crisi e al consolidamento del
fascismo (giugno 1924-novembre 1925) », Un nuovo Gramsci. Biografia,
temi, interpretazioni, ouvr. cité, p. 73-94. Ces études se démarquent de
celles de P.  G.  Zunino («  “Il popolo delle scimmie” e la lettura
gramsciana del fascismo negli anni venti », art. cité, et Interpretazione e
memoria del fascismo. Gli anni del regime, ouvr. cité), pour qui Gramsci
aurait eu tendance, encore à cette époque, à amoindrir la portée et la
force du fascisme et à l’assimiler à la démocratie parlementaire dans une
même fonction de perpétuation de la domination bourgeoise.

120. QC  10, I, §  9, p.  1228. Voir en particulier A.  Gagliardi, «  Tra
rivoluzione e controrivoluzione. L’interpretazione gramsciana del
fascismo  », art.  cité, et F.  Frosini, «  Rivoluzione passiva e laboratorio
politico  : appunti sull’analisi del fascismo nei Quaderni del carcere  »,
art. cité.

121. Sur ces questions, voir F. De Felice, « Rivoluzione passiva, fascismo,


americanismo in Gramsci  », Politica e storia in Gramsci, F.  Ferri éd.,
Rome, Editori Riuniti, vol.  1, 1977-1979, p.  161-220  ; S.  Colarizi,
«  Gramsci e il fascismo  », Gramsci nel suo tempo, F.  Giasi éd., Rome,
Carocci, vol.  1, 2008, p.  339-359  ; F.  Frosini, «  L’egemonia e i
“subalterni”. Utopia, religione, democrazia  », International Gramsci
Journal, vol.  2, no  1, 2016, p.  126-166  ; A.  Gagliardi, «  Fascismo e
“politica totalitaria” », Egemonia e modernità. Gramsci in Italia e nella
cultura internazionale, F.  Frosini et F.  Giasi éd., Rome, Viella, 2019,
p. 245-261.

122. F. Frosini, « Fascismo, parlamentarismo e lotta per il comunismo in


Gramsci », Critica marxista, vol. 5, 2011, p. 35.

123. Voir l’essai fondamental de L. Mangoni, « Il problema del fascismo


nei Quaderni del carcere  », Politica e storia in Gramsci, F.  Ferri éd.,
Rome, Editori Riuniti, vol. 1, 1977-1979, p. 391-438.

124. QC 6, § 136, p. 800.

125. QC 14, § 76, p. 1744 (ce §, de même que toute la fin du cahier 14, a
été très récemment re-daté février 1933 par Gianni Francioni, et non plus
1935 comme cela avait toujours été fait jusqu’à présent  : G.  Francioni,
«  “La liquidazione di Leone Davidovi”. Per una nuova datazione del
Quaderno 14 », art. cité). Sur l’expression et le sens de « non far epoca »,
voir au moins F.  De  Felice, «  Rivoluzione passiva, fascismo,

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americanismo in Gramsci », art. cité ; A. Rossi et G. Vacca, Gramsci tra


Mussolini e Stalin, Rome, Fazi, 2007, p. 162-163 ; F. Frosini, « L’eccidio
di Roccagorga e la “settimana rossa”. Gramsci, il “sovversivismo” e il
fascismo », art. cité, p. 160.

126. A.  Rossi et G.  Vacca, Gramsci tra Mussolini e Stalin, ouvr.  cité,
p. 163.

127. QC 14, § 69, p. 1730 (février 1933).

Auteur

Romain Descendre

ENS de Lyon, UMR 5206 Triangle,


LabEx COMOD
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Langages, politique, histoire.


Avec Jean-Claude Zancarini,
ENS Éditions, 2015
La France d’Antonio Gramsci,
ENS Éditions, 2021
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Référence électronique du chapitre


DESCENDRE, Romain. « Surhomme », « bas romantisme », fascisme :
Antonio Gramsci et le roman populaire français In  : La France
d’Antonio Gramsci [en ligne]. Lyon  : ENS Éditions, 2021 (généré le 05
juillet 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/enseditions/17094>. ISBN  :
9791036202759. DOI  :
https://doi.org/10.4000/books.enseditions.17094.

Référence électronique du livre


DESCENDRE, Romain (dir.) ; ZANCARINI, Jean-Claude (dir.). La
France d’Antonio Gramsci. Nouvelle édition [en ligne]. Lyon  : ENS
Éditions, 2021 (généré le 05 juillet 2021). Disponible sur Internet  :
<http://books.openedition.org/enseditions/17004>. ISBN  :
9791036202759. DOI  :
https://doi.org/10.4000/books.enseditions.17004.
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