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THEORIES DE LA SECURITE

POLI401 – (4 ECTS) Obligatoire en 2ème cycle en sciences politiques, orientation


relations internationales

Notes provisoires rédigées


par Barbara Delcourt

Commentaires et critiques :
bdelcou1@ ulb.ac.be

Année académique 2006-2007

1
Objectif du cours

Il est généralement admis que le champ de la sécurité est une construction intellectuelle qui
doit être appréhendée à travers l’histoire des idées et qui requiert une démarche
multidisciplinaire. En effet, la question de la sécurité trouve son fondement dans une
réflexion sur la violence organisée. Elle interroge, d’une part, la nature humaine – la violence
est-elle un phénomène inhérent à la nature humaine ou le produit de la « civilisation » ?– et
soulève, d’autre part, le problème des formes de (dé-)légitimation de la guerre par les
doctrines politiques, les religions (notions de guerre juste, djihad, pacifisme…), le droit
international et les institutions internationales. Une véritable généalogie des théories de la
sécurité imposerait également d’investir le champ des études stratégiques classiques, d’étudier
les enjeux liés à la course aux armements, à la dissuasion, au désarmement et à la lutte contre
la prolifération des armes de destruction massive, ainsi que d’analyser les doctrines émanant
tant des administrations internationales que des organisations de sécurité, comme l’OTAN.
Ne pouvant aborder de manière exhaustive l’ensemble de ces questions, le cours se focalisera
pour l’essentiel sur les discours sécuritaires produits à partir des années 1980 ayant trait aux
relations internationales. Il aura pour objectif principal de fournir des grilles d’analyse, des
outils et des concepts permettant de décrypter les discours sécuritaires en prenant en
considération à la fois leurs conditions de production, leurs vecteurs et les effets qu’ils
produisent.

En bref, je voudrais essentiellement familiariser les étudiants avec le jargon dans un premier
temps et leur donner les outils permettant de problématiser les affirmations de sens commun
pour pouvoir, ensuite, les appréhender de manière critique.

2
PLAN DU COURS

PARTIE I : EXISTENT-ILS DES « THEORIES DE LA SECURITE » ?

I. LES THEORIES DE LA SECURITE DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

A. L’âge d’or des études de sécurité

B. La fin de l’âge d’or

C. La renaissance

II. LA SECURITE ET LES THEORIES DES RELATIONS INTERNATIONALES

A. Une discipline « réaliste » ?

B. Une discipline « raciste » et « hégémoniste » ?

C. Une discipline « idéaliste » ?

PARTIE II : THEORIES DE LA SECURITE : NOUVELLES APPROCHES ?

I. POUR UNE APPROCHE PLUS « SOCIOLOGIQUE » DE LA SECURITE

A. La critique des approches réalistes de la sécurité

B. Quelques propositions novatrices sur le plan méthodologique


1. l’apport du constructivisme
2. l’approche culturelle de la sécurité
3. Pour une sociologie politique de l’international

II. LES INITIATIVES VISANT À REFORMULER LES PROBLEMATIQUES DE LA SECURITE ET À


PROPOSER UN NOUVEAU CADRE THEORIQUE PERMETTANT DE MIEUX LES APPREHENDER

A. Barry BUZAN : un précurseur

B. L’école de Copenhague

PARTIE III : LE CONCEPT DE SECURITE

I. DEFINITIONS ET APPROCHES CONCEPTUELLES

A. Un exercice de définition en prise sur la réalité américaine des années 50

3
B. Un exercice de conceptualisation lié à la prolifération des usages du concept depuis
la fin de la guerre froide

C. Approches critiques ou post-modernes de la sécurité

II. LA SECURITE : DECLINAISONS

A. Securitization/Desecuritization : des notions permettant de surmonter les


difficultés liées à un exercice de définition substantielle ?

B. Les déclinaisons de la sécurité : de la sécurité collective à la sécurité humaine :


vers une conception non stato-centrée de la sécurité ?
1. La sécurité collective
2. La sécurité sociétale
3. La sécurité humaine

PARTIE IV : LA MISE EN ŒUVRE DES POLITIQUES DE SECURITE

I. L’ONU, la paix et la sécurité internationale

A. L’analyse de la pratique du Conseil de sécurité


1. les qualifications
2. la pratique interprétative

B. Evaluation critique de la pratique du Conseil de sécurité

II. L’UE comme nouvel acteur de la sécurité internationale ?

A. Les deux types de justifications du recours à la force : valeurs et intérêts


1. L’usage de la force pour garantir le respect de normes et de valeurs
universelles
2. L’usage de la force pour sauvegarder des intérêts de l’UE

B. Le respect de la Charte et de la responsabilité principale du Conseil de


sécurité comme condition de légitimation du recours à la force

III. L’évolution de l’OTAN

A. L’évolution au regard des différents concepts stratégiques


1. Le concept stratégique de 1991 (Rome)
2. La possibilité de missions « hors zone » (Oslo 1992)
3. Le concept stratégique de 1999 (Washington)

B. Les interprétations de la mutation de l’OTAN

IV. La stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis

A. Les traits caractéristiques de la stratégie de sécurité nationale de décembre 2002

4
B. Continuité ou rupture ?

En guise de conclusion : vers une remise en cause du principe du monopole de la


violence légitime ?

5
PREMIERE PARTIE :
EXISTE-T-IL DES « THEORIES DE LA SECURITE » ?

- Oui, dans la mesure où il serait possible de mettre en cohérence les instruments disponibles
pour penser la sécurité et qu’il s’agirait, d’une certaine façon, de recenser des efforts de
conceptualisation des différentes pratiques et discours y afférent. V. Point I
- Non, car il s’agirait tout au plus d’une problématique spécifique – le recours à la force ou la
menace de recourir à la force pour assurer la sécurité - qui se décline en fonction de théories
des relations internationales préexistantes. V. Point II

A partir de ces deux perspectives, il est possible de mettre en évidence les enjeux et les débats
académiques autour de la notion de sécurité et d’expliquer le succès relatif des études de
sécurité. L’appropriation du concept de sécurité par les spécialistes des relations
internationales est un phénomène relativement récent. Pourtant, la discipline des relations
internationales qui se constitue aux lendemains de la Première Guerre mondiale a donné une
place importante à la question du contrôle de la violence à laquelle le concept de sécurité
renvoie. Pratiquement, ces questions ont surtout été traitées sous l’angle de la stratégie
militaire ou de l’ « art de la guerre » ; elles sont demeurées l’apanage de quelques spécialistes
le plus souvent plus proches des institutions militaires qu’académiques. De ce point de vue, la
« réappropriation » des questions de la violence, de la paix et de la guerre par les
internationalistes peut être analysée comme une tentative de « domestication » des questions
de la sécurité à des fins de relégitimation d’une discipline ayant perdu beaucoup de crédit au
moment de l’effondrement du Mur de Berlin.

Comment expliquer le relatif désintérêt (par le passé) du monde académique par rapport à
ces questions ?
- connotations bellicistes
- contours incertains de la notion de sécurité
- monopolisation par des groupes de réflexions extra universitaires (fondations et think tanks
aux Etats-Unis).

Comment expliquer, à l’heure actuelle le succès des « théories de la sécurité » ?


- le renouveau des idées de « guerre juste » après la fin de la guerre froide (tendance à
l’euphémisation de certaines formes de violence : « projection de stabilité », « opération de
police ou d’imposition de la paix », …)
- la montée en puissance des organisations internationales de sécurité (ONU, OSCE, OTAN,
UE)
- les qualités intrinsèques du concept et des usages politiques qui y sont associés qui procurent
aux paradigmes critiques des relations internationales une occasion de réinvestir ce concept au
profit d’une projet politique particulier (cfr. La « sécurité humaine » infra).

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I. LES THEORIES DE LA SECURITE DANS UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE

A. L’âge d’or des études de sécurité1

Avant GMII, les études de sécurité étaient l’apanage de quelques spécialistes militaires et de
stratèges, le travail de recherche concernait avant tout l’histoire diplomatique et militaire.
Ceci étant, les horreurs de la GMI ont montré que la guerre était trop importante pour être
laissée aux généraux (Clémenceau). L’intervention des civils pendant la GMII a contribué au
développement des études de sécurité. On aurait pu s’attendre à ce que, à l’âge du nucléaire,
corresponde un regard négatif sur ce type d’études. Pourtant, les enjeux liés à l’usage de
l’arme nucléaire ont plutôt encouragé les recherches dans ce domaine. Les débats se sont
focalisés sur les risques encourus par la menace et l’usage de telles armes et ont produit
quantité d’études sur la dissuasion, les risques d’escalade, le contrôle des armements, le rôle
(résiduel ?) des forces conventionnelles et les stratégies alternatives. Bien que liées à la
science politique au sens large, ces études étaient le plus souvent de nature interdisciplinaire.

Les limites et les lacunes

L’accès difficile à l’information (« secret défense ») et les liens, souvent ambigus, avec les
ministères de la Défense ont souvent eu pour résultat de donner naissance à des études qui se
sont focalisées sur une perspective uniquement militaire (voir ex. de la RAND corporation).
Comme l’ont relevé beaucoup de critiques, les analyses de sécurité offraient peu de garanties
du point de vue de la scientificité2 et manquaient souvent d’assise empirique (fort
heureusement nous n’avons pas beaucoup d’expériences en matière de guerre nucléaire). En
conséquence, les chercheurs ont développé des études qui reposaient sur des techniques très

1
V. Stephen WALT, « The Renaissance of Security Studies”, International Studies
Quarterly, vol. 35, n°2, June 1991, pp. 211-239.
2
EX. Bernard BRODIE, « Strategy as a Science », World Politics, vol. 1, n°4, Jul. 1949,
pp. 467-488. Il pointe du doigt le côté très amateur et pragmatique des spécialistes de
l’ « art de la guerre » et fait un parallèle entre les travers des théories économiques et des
études stratégiques (p. 475 : « Professor Frank Knight, has characterized his discipline as
follows : ‘Economic thought runs almost entirely in terms of the obvious and the common
place… The most interesting feature of economic theory is that its larger and more
important questions are generally self-answering when explicitly and correctly stated – in
so far as they can be answered at all. Indeed, the problem of social action, from the
economic standpoint, is chiefly that of getting people… to act in accord with principles
which when stated in simple and set terms are trite even to the man on the street”.). Il
rappelle également que tant la stratégie que l’économie sont centrées sur la recherche de
l’efficacité et des moyens efficients permettant de répartir correctement les ressources en
fonction de certains objectifs politiques. Dans son sens le plus étroit, la stratégie concerne
uniquement la mobilisation des ressources nécessaires et se focalise sur le moyen de
garantir une victoire militaire dans une guerre contre un ennemi dans des circonstances et
un contexte géographique donnés. Dans un sens plus large, la stratégie doit aussi se
préoccuper de conforter, voire d’augmenter, les avantages d’une nation en prenant garde de
ne pas compromettre la paix ou la poursuite d’autres valeurs. C’est ce que l’on peut
qualifier de « politique de sécurité », une politique qui ne devrait pas être l’apanage des
militaires.

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déductives, comme la théorie des jeux, des analogies ou des anecdotes historiques. Elles se
focalisaient presque uniquement sur la question de l’équilibre des forces. Par exemple, la
théorie de la dissuasion présupposait l’existence d’un ennemi (l’URSS), agresseur potentiel,
dont on se demandait quel était le meilleur moyen de le dissuader. Alors que certains
chercheurs admettaient cependant le rôle important que pouvaient jouer les perceptions et les
croyances sur l’éventualité d’un conflit armé, la plupart des recherches se focalisaient sur la
question de savoir ce qui pourrait influer sur la décision de « frapper en premier » négligeant
de ce fait la question de la diplomatie et des origines politiques des conflits. Cette limite est
pour partie le résultat de l’adoption d’une méthodologie particulière liée à la notion
d’ « acteur rationnel » qui sous-tend les théories de la dissuasion aux dépens de facteurs plus
psychologiques, bureaucratiques ou politiques qui déterminent aussi l’action politique. Cette
tendance a eu pour effet d’isoler ce domaine de recherche du champ des relations
internationales qui s’est toujours préoccupé des questions de guerre et de paix.

B. La fin de l’âge d’or

Au milieu des années 60, les études de sécurité sont entrées dans une phase de déclin. Les
questionnements centraux ont été épuisés et le paradigme de la dissuasion rationnelle s’est tari
faute d’expériences. Bien entendu les programmes militaires et les débats sur les doctrines
ont perduré, mais il est vite apparu que, faute d’un renouvellement conceptuel et d’outils
nouveaux, le débat théorique était arrivé à une impasse. Aux Etats-Unis, la plupart des
« élèves » de stratégistes comme Wohlstetter et Kaufmann ont délaissé la carrière académique
pour devenir des conseillers du gouvernement ou travailler dans des « think tanks ». Une
troisième raison peut être évoquée : la guerre du Vietnam. Non seulement la débâcle
américaine a jeté un doute sur la fiabilité des recherches menées aux Etats-Unis, mais elle a
rendu cette discipline peu sympathique aux yeux des universitaires. Enfin, la période de la
détente intervenue entre les deux superpuissances a aussi joué un rôle dans la délégitimation
des études de sécurité. Le déclin de la position économique des USA a accru l’intérêt pour les
questions de politique économique internationale. Les paradigmes de l’interdépendance et du
« transnationalisme » ont achevé de détourner l’attention des chercheurs vers d’autres
domaines d’étude. Les chercheurs qui ont continué à investir le domaine de la sécurité se sont
davantage intéressés à l’application de la théorie des organisations aux problèmes de sécurité
nationale, essentiellement en matière de processus décisionnel et d’acquisition d’armements.
Les questions de pure stratégie ont ainsi été négligées.

C. La renaissance

Elle date du milieu des années 70 et correspond à la fin de la guerre du Vietnam et à un


engagement scientifique et militant plus important, comme par exemple celui de la Fondation
Ford de soutenir la recherche dans ce domaine (création de la revue International Security).

Les nouveaux développements

° Grâce à un accès plus aisé aux archives, des historiens ont pu mener des travaux importants
sur les questions de sécurité nationale et affiner un certain nombre de théories ou, à tout le
moins, montrer les carences des études antérieures.
° En se basant sur des considérations plus psychologiques et bureaucratiques, les études ont
mis en question les affirmations antérieures concernant l’accès, considéré comme non
problématique, à l’information et au calcul rationnel des acteurs au cœur du paradigme de la

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dissuasion. Cela a donné lieu à d’intenses débats sur les conditions de la dissuasion et de la
pertinence des éléments d’appréciation des stratégies imaginées pour contrer les menaces.
° Les analyses élaborées par le secteur civil se sont avérées plus pointues en témoignant
d’une meilleure connaissance technique dans le domaine des armements nucléaires. Cela a
permis de rouvrir le débat sur la menace soviétique, sur la supériorité de son arsenal et sur
l’importance des négociations relatives au contrôle des armements, etc. Ces analyses ont
également mis en lumière un certain nombre de faiblesses et de problèmes, comme celui lié
au contrôle du pouvoir civil sur les conditions de production et d’utilisation de ce type
d’armements. Par ailleurs, il a été démontré que la question de l’équilibre stratégique en
matière nucléaire avait un impact réduit sur la scène internationale et pour la gestion des
crises en particulier. En un mot, il aurait été illusoire de penser que le recours à des armes
nucléaires pourrait être et efficace et circonscrit.
° La parité stratégique (USA/URSS) et la guerre du Vietnam ont contribué à relancer les
réflexions sur la guerre conventionnelle et les effets dissuasifs des armements conventionnels,
les attaques surprises, le déploiement rapide de force d’intervention…

Comment expliquer cette renaissance ?

° La fin de la guerre du Vietnam : il est devenu moins risqué pour un étudiant de se pencher
sur ces problèmes et volonté de comprendre ce qui s’était passé, ce qui avait fait défaut…
° Fin de la détente : détérioration des relations entre les deux superpuissances à la fin des
années 70 et au début des années 80 (conflits avec l’Iran et le Nicaragua, traité SALTII,
interventionnisme soviétique en Afrique et en Afghanistan, arrivée de Reagan à la
présidence….)3.
° Accès facilité à l’information comme résultat des campagnes en faveur d’une plus grande
transparence après l’affaire du Watergate et du Vietnam et implication plus importante du
Congrès sur les questions de défense et de sécurité.
° Possibilité de publication plus importantes pour les chercheurs (création du Journal of
Strategic Studies, Survical, Adelphi Papers,… International Organisation commence à
publier des articles dans le domaine de la sécurité).
° Support financier. La Fondation Ford avait depuis longtemps contribué au développement
de centres de recherche universitaires à Harvard, MIT, Standford, Cornell, UCLA…) d’autres
fondations l’ont imité.
°Adoption des critères de scientificité des sciences sociales avec développement des volets
théoriques, de validation et d’application… La recherche académique se réapproprie le
domaine de la sécurité comme en témoigne la création au sein de l’association américaine de
science politique d’une section dédiée au contrôle des armements et à al sécurité
internationale.

Problèmes et perspectives pour les études de sécurité

La fin de la guerre froide a fait craindre un moment un ralentissement des activités de


recherche mais cela n’a pas eu lieu. Comme l’a notamment rappelé l’épisode de la guerre du
Golfe, la conflictualité n’a pas disparu dans les relations internationales. Les études de
sécurité ont connu un processus d’institutionnalisation dans le monde universitaire et, surtout,
de nouvelles problématiques ont émergé :

3
V. le cours sur la stratégie nationale USA

9
- Le rôle de la politique interne dans la définition de la politique de sécurité nationale
(voir notamment les études sur l’impact des régimes sur la conduite des relations
extérieures : « les démocraties ne se font pas la guerre », l’impact de la présence des
néo-conservateurs sur la politique étrangère des Etats-Unis, …).
- Les éléments d’explication des phénomènes de coopération internationale.
- Le rôle des idées (du pouvoir autonome des idées).
- L’impact de la fin de la guerre froide, le rôle des puissances régionales, l’émergence
de la puissance européenne…
- L’économie et la sécurité, l’accès aux ressources énergétiques.

° Problèmes récurrents :

- L’accès aux sources et à l’information


- La politisation de la recherche, une bonne partie de la recherche stratégique étant
destinée à élaborer des recommandations pour le monde politique (« policy-
oriented »). L’« expertise » dans le domaine de la sécurité se vend très bien et
contribue à la prolifération de think tanks qui, trouvant un écho favorable dans les
médias en quête d’experts en terrorisme, ont multiplié leurs activités en particulier
depuis les attentats du 11 septembre 2001.

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4
II. LA SECURITE ET LES THEORIES DES RELATIONS INTERNATIONALES

Certains politologues, spécialistes des relations internationales, se sont intéressés aux


doctrines et à la pensée stratégique surtout depuis les années 80 et ce, dans une double
perspective :
- comme facteurs d’influence de la politique internationale
- comme produits de la politique internationale

Les stratèges ont également, de leur côté, puisé dans la « boîte à outils » des RI des concepts
permettant de donner du crédit à leurs analyses. On pourrait donc estimer qu’il existe une
tendance à l’indifférenciation, ou un certain chevauchement, entre le champ des études de
sécurité et celui des relations internationales.

A. Une discipline « réaliste » ?

Une approche objectiviste et positiviste

Les recherches en matière de sécurité ont eu tendance à se focaliser sur la résolution de


problèmes à court ou moyen terme et ne sont pas toutes considérées comme
« fondamentales » dans le sens où elles ne reposent pas toujours sur des assises théoriques
permettant de les valider. Elles se concentrent sur les aspects les plus techniques et les plus
opérationnels de l’usage de la force. Dans ce type d’étude, il existe une conviction commune
selon laquelle le comportement des acteurs de la sécurité répond à des lois générales qu’il
s’agit de découvrir (comme si il s’agissait de « lois naturelles »). Les politiques de sécurité
nationale sont censées reposer sur des facteurs matériels (équipements, nombre de divisions,
budget de la défense) qu’il est possible de quantifier, la distribution du pouvoir et des
ressources au niveau mondial et l’existence de menaces qui seraient établies dans les faits.
Cette approche positiviste se donne donc pour objective et, surtout neutre d’un point de vue
axiologique ; elle évacue le plus souvent la question des normes et valeurs considérées
comme secondaires par rapport aux faits.

Une approche stato-centrée

Dans la plupart des études de sécurité qui se rattachent au paradigme réaliste, l’Etat est l’objet
de référence de la sécurité : il s’agit avant tout d’assurer sa survie comme entité souveraine et
de garantir son indépendance politique, ainsi que l’intégrité de son territoire. Dans ce
contexte, l’anarchie - entendue comme absence de gouvernement central dans les relations
internationales – contraint à penser la sécurité en se référant à l’unité de base du système
international qu’est l’Etat souverain, à ses relations avec les autres Etats. Elle suppose par
ailleurs une analyse conflictualiste des relations internationales (la recherche de la puissance,
le maintien de son « rang », …).

4
Pour une présentation plus exhaustive des différents paradigmes et écoles de pensée en
relations internationales, voy. le cours de Mario Telo, Relations internationales.

11
Une focalisation sur les moyens militaires

A partir du moment où la sécurité de l’Etat se conçoit une réponse aux menaces


« existentielles » auxquelles il serait confronté, les moyens pour y faire face sont considérés
comme « exceptionnels » et reposent essentiellement sur l’usage de la coercition et d’outils
militaires correspondant à la nature et à la gravité des menaces.

 Les études « réalistes » de sécurité se confondent largement avec les études sur la
défense et la stratégie

12
Ex. Barry POSEN: “ESDP and the Structure of World Power”, International Spectator, 1/2004.

L’auteur tente de répondre à la question suivante :


Qu’est-ce que le réalisme peut nous apprendre quant à l’évolution des liens transatlantiques ?

- le réalisme structurel et l’unipolarité

Le réalisme structurel est de nature analytique et pas prescriptive. C’est une école de pensée qui peut nous
permettre de comprendre comment fonctionne la politique internationale et surtout d’expliquer le
comportement des grandes puissances. Elle décrit un monde anarchique dans lequel les Etats se battent pour
leur survie. Les Etats cherchent à assurer leur survie à travers l’utilisation de moyens militaires qu’ils
peuvent obtenir non seulement grâce à leurs ressources propres, mais aussi à travers la création d’alliances.
Dans cette perspective, les Etats de « premier rang » chercheront toujours à contrebalancer les autres
puissances susceptibles de rivaliser avec eux, sous peine de disparaître ou de faire l’objet de prédation (réf. à
K. Waltz). Dans certaines circonstances, des Etats peuvent faire le choix de se décharger de leur
responsabilité (« buckpassing », réf. à Mearsheimer) sur leurs alliés par exemple. Les Etats (le plus souvent
les plus faibles) peuvent aussi choisir de se situer dans le sillage (« bandwagon ») d’une puissance en
expansion dans l’espoir d’obtenir certains avantages. Le réalisme estime que, dans le système international,
le pouvoir recouvre tant les moyens que les fins. Aussi n’est-il pas étonnant que la répartition des
ressources et des « capacités » (distribution of capabilities) soit considérée comme une variable causale
importante. Historiquement, deux modèles ont existé : le modèle multipolaire dans lequel quelques Etats
peuvent revendiquer le statut de puissance (plus belligène et complexe) et le modèle bipolaire,
caractéristique de la guerre froide et qui s’est avéré plus stable – chaque bloc connaissant les motivations et
les capacités de son adversaire - quand bien même il peut générer de multiples tensions. Aujourd’hui, les
réalistes doivent penser un nouveau modèle que l’on peut qualifier d’ « unipolaire » car les Etats-Unis sont
incontestablement supérieurs d’un point de vue militaire mais pas seulement car ils jouissent également une
avance importante dans d’autres domaines (économique et technologique).

Comment le système peut-il fonctionner sur un mode unipolaire ?

Les Etats-Unis vont sans aucun doute tenter de conforter cette position et faire peu de cas de leurs alliés ou
amis. Que feront les autres Etats ? « Will they bandwagon, buckpass or balance? This is the question of
transatlantic relations». Il y a fort à parier que les Etats les plus faibles choisiront de s’aligner sur la
puissance américaine. Cette option n’est pas exclue pour les autres, mais certains peuvent la trouver
« inconfortable » car rien ne permet de garantir que les Etats-Unis se comportent comme une sorte de
« benign hegemon » (réf. Waltz). En effet, les efforts consentis par la puissance américaine pour assurer sa
position dominante entraîneront nécessairement moins de sécurité pour les autres ainsi qu’une érosion de
leur pouvoir (V. notion de jeu à somme nulle / « zero sum game »). A ce stade, il convient de rappeler que
le réalisme structurel est une théorie qui met en évidence l’existence de contraintes (ou leur absence), les
incitants qui sont inhérents à l’environnement géopolitique et qui façonnent les décisions des responsables
politiques et le comportement des Etats. Mais « façonner » ne veut pas dire « déterminer » et, en ce sens, la
théorie laisse une marge de manœuvre et une certaine liberté d’action aux hommes politiques. Les preuves
de la pertinence de cette démarche peuvent être trouvées dans l’étude des transformations de l’OTAN après
la fin de la guerre froide. La volonté de doter l’UE d’une politique de défense commune a pu être interprétée
comme un refus de l’option suiviste et sans surprise à nourri la suspicion de la part de l’administration
américaine (Clinton et Bush) qui s’est opposée avec vigueur aux initiatives visant à assurer une autonomie
de l’Europe dans ce domaine. Il est évident que ce qui a été entrepris jusqu’ici dans le cadre de la PESD
doit être considéré comme une réponse aux pratiques et aux discours hégémoniques des USA. Ceci étant, la
modestie des moyens mis en œuvre suggère que l’on est encore loin de la mise en œuvre d’une politique
d’équilibre. Il s’agit plutôt de développer une forme de « prestation de sécurité alternative ». A long terme,
cette politique de défense européenne pourrait s’avérer plus en phase avec une stratégie d’équilibre mais
celle-ci demeurera faible

13
Autre exemple: justification d’un choix politique lié à la stratégie suiviste dans les propos
tenus par T. Blair lors d’une interview au Financial Times le 28 avril 2003: « Some want a so-
called multipolar world where you have different centres of power, and I believe will quickly
develop into rival centres of power; and others believe, and this is my notion, that we need
one polar power which encompasses a strategic partnership between Europe and America”.

B. Une discipline « raciste » et « hégémoniste » ? Les liens avec la géopolitique et la


géostratégie en tant que disciplines connexes5

La géostratégie est une discipline qui étudie les liens entre l’espace et les rapports de force
militaires. Elle développe très tôt des considérations sur le contrôle et la maîtrise de l’espace
par l’Etat tant dans la sphère interne que dans les relations internationales. Historiquement,
elle est liée à l’émergence de la pensée stratégique navale et contribuera à faire émerger
certaines « visions du monde » en relation avec des considérations liées, à l’origine, à
l’utilisation de la puissance navale comme moyen d’ « organisation de la planète ».

Aux Etats-Unis, c’est l’Amiral Alfred Mahan qui est considéré comme le père fondateur de la
géostratégie et qui aujourd’hui encore est perçu comme une référence incontournable. Pour
l’Amiral Mahan, la maîtrise des océans est la clef de la puissance nationale. Pour s’assurer
une domination durable, les Etats les plus puissants doivent non seulement disposer d’une
façade maritime importante, mais également conquérir certains « choke points » considérés
comme autant de lieux permettant de contrôler les flux de navires (détroits, canaux). La
possession d’une flotte militaire puissante est donc une garantie contre toute puissance rivale.
Bien plus, la puissance d’un Etat se trouvera amplifiée par l’existence d’une marine
marchande imposante qui, en raison de ses potentialités économiques, est censée décupler la
puissance de l’Etat. Ses écrits témoignent d’un sentiment de supériorité de l’homme blanc et
de la conviction que celui-ci doit assumer une mission civilisatrice. Ils sont l’expression
presque caricaturale de la pensée impériale aux Etats-Unis.

Les travaux de Mahan ont inspiré d’autres géographes stratèges comme Friedrich Raztel.
Militant de la ligue pangermaniste à la fin du XIXème siècle, il fut l’un des fondateurs du
comité colonial. Ses conceptions géopolitiques reposent sur les concepts d’espace (raum) et
de position (lage) qui déterminent en grande partie le développement des communautés
politiques. Pour lui, l’Etat a un besoin continuel et vital d’expansion territoriale car sa
croissance économique en dépend (ainsi que son développement culturel). D’autres auteurs
encore ont participé aux développements de cette discipline construite essentiellement à partir
d’un socle épistémologique commun basé essentiellement sur des représentations visuelles
(les cartes géographiques) et reposant sur une conception organiciste de l’Etat. John
Mackinder (1861-1947) est encore un exemple d’avatar de la pensée de Mahan qui traduit les
angoisses britanniques du début du XXème siècle. Il estime qu’il existe un combat constant
entre l’Occident (la « civilisation européenne ») et l’Asie et que seul le contrôle des régions
pivots (la Russie, une grande partie de l’Asie centrale et l’Allemagne, l’identification des
pivots dépendant essentiellement du contexte politique dans lequel il écrit) d’où proviennent

5
Réalisé à partir des travaux de Christophe Wasinski, La représentation de Soi et de l’Autre
dans la pensée stratégique. Une analyse de la culture stratégique occidentale ;
dissertation en vue d’obtenir le titre de Docteur en sciences politiques (2004-2005).

14
les envahisseurs est susceptible de garantir la protection de l’Occident contre le « péril
jaune ». Après la première guerre mondiale, il adapte son analyse en proposant de substituer
la notion de heartland à celle de pivot. Ce nouvel espace comprend la plus grande partie de
l’Europe centrale et des Etats balkaniques dont Mackinder espère qu’ils pourront s’unir pour
faire face aux menaces en provenance de l’URSS et de l’Allemagne. Il estime que la menace
principale pour l’Empire britannique serait constituée par une alliance entre l’URSS et
l’Allemagne car elle remettrait en cause la politique d’équilibre favorisée par la Grande-
Bretagne. Sa pensée peut se résumer comme suit :

« Who rules East Europe commands the Heartland: Who rules the Heartland commands the
World Island: Who rules the World Island commands the World”

C’est une fois encore l’expression d’une conception très déterministe (et de surcroît très
alarmiste et simpliste) qui sous-tend une volonté certaine de préserver la position dominante
de l’Empire britannique.

Un autre grand nom de la géopolitique est celui de Hausofer qui vit à la même époque que
Mackinder. Il entend faire de géostratégie une « science de l’action », une praxis qui oriente
l’activité politique sur un espace naturel. Il a contribué, selon ses détracteurs, à
l’établissement des plans de conquête du régime nazi et au succès de la notion de
« lebensraum » défini comme espace vital nécessaire au développement d’une communauté
donnée.

Après la seconde guerre mondiale, la géopolitique tombe en désuétude car elle est marquée du
sceau infamant du pangermanisme. Mais l’éclipse n’est pas totale, la géopolitique réapparaît
sous une forme populaire dans des revues comme le Reader’s Digest - qui contribuera à la
diffusion de représentations cartographiques typiques de l’esprit de guerre froide – et à travers
les enseignements dispensés dans les académies militaires. Dans le monde académique enfin,
les travaux de Spykman repartent, pour le critiquer, de ceux de Mackinder. Il estime que la
position à tenir n’est pas la position centrale du heartland mais bien la position insulaire du
rimland qui borde la zone pivot, ce qui le rapproche de Mahan dans la mesure où cette
analyse suppose que les Etats-Unis se doivent d’encercler le heartland pour assurer leur
domination. Il voit dans le développement des capacités militaires aériennes une opportunité
pour les Etats insulaires d’assurer le succès de cette entreprise (on peut atteindre plus
facilement une zone centrale avec des capacités aériennes alors que les forces des zones
centrales rencontrent naturellement plus de difficultés à atteindre les zones plus éloignées des
Etats insulaires). Le succès de ce type de considérations est palpable à la lecture d’autres
auteurs outre-atlantique et de la revue spécialisée Military Review.

La notion de « containment » élaborée par G. Kennan est pour une large part inspirée de ces
considérations géostratégiques et désigne une stratégie d’endiguement du communisme6.
Pendant la guerre froide, les recherches menées dans le domaine de la géostratégie ont
essentiellement porté sur l’évaluation des rapports de force Est-Ouest. Avec le
développement des technologies et des missiles à longue portée, certains stratèges ont
toutefois estimé que la question de l’espace et de la distance se faisait moins importante dans
l’hypothèse d’une guerre nucléaire. Le Général Gallois, par exemple, a toutefois mis en
évidence le fait que, dans les conflits traditionnels, l’espace gardait une valeur bien réelle.

6
V. NSC 68 : United States Objectives and Programs for National Security (14 avril 1950),
http://www.mtholyoke.edu/acad/intrel/nsc-68/nsc68-1.htm

15
L’idée même de l’endiguement a fait preuve d’une certaine longévité et n’a pas disparu après
l’effondrement des régimes communistes. Elle a été déterminante lors de la guerre du Golfe
en 1991 : les responsables américains ont ainsi décidé de ne pas lancer les troupes jusqu’à
Bagdad par crainte que la chute du régime de Saddam Hussein ne profite à l’Iran qu’il
s’agissait de « contenir ». Cette option n’a pas fait l’unanimité. Ceux qui l’ont critiquée ont
mis en avant une autre option celle du roll back (également emprunté au langage stratégique
de la guerre froide) qui implique une politique plus agressive de remise en cause du statu quo
(Cfr. B. Scowcroft et Z. Brzezinski)7. Au cours de la décennie 90, on assiste à un retour en
force des analyses (néo-)réalistes fortement inspirées des schémas et des raisonnements
caractéristiques de l’époque glorieuse de la géostratégie. Ainsi, on peut considérer qu’un des
best-sellers de Zbiegnew Brzezinski (Le grand échiquier) est directement inspiré des travaux
de Mackinder et de Spykman.

7
V. aujourd’hui l’expression « diplomatie transformationnelle » utilisée par Condoleeza Rice
et promue par Bill Kristol, chef de file des néo-conservateurs à Washington et rédacteur en
chef du Weekly Standard.

16
« ANTHOLOGIE « (morceaux choisis par Jean-Marie CHAUVIER)

Extraits de Zbiegniew Brzezinski, The Grand Chessboard 1997, en français, Le grand


Echiquier, Bayard, 1997 et, du même auteur, Le Vrai Choix, Odile Jacob, 2004.

Ma thèse centrale

Ma thèse centrale quant au rôle de l'Amérique dans le monde est simple: la puissance de l'Amérique, qui lui sert
à affirmer d'une façon dominante la souveraineté de la nation, est aujourd'hui l'ultime garant de la stabilité
internationale; dans le même temps, la société américaine est à l'origine de grandes tendances mondiales qui
diluent la notion même de souveraineté nationale. La conjugaison de la puissance américaine et de sa
dynamique sociale pourrait favoriser l'émergence graduelle d'une communauté d'intérêts partagés à l'échelle
planétaire. La collision de ces deux facteurs ou leur usage inapproprié est susceptible de jeter le monde dans
le chaos, laissant l'Amérique en état de siège".
(Le Vrai Choix, p.7)

Sur l'hégémonie de fait et légitime des Etats-Unis.

"La position unique qu'occupe l'Amérique dans la hiérarchie mondiale est aujourd'hui largement admise. La
surprise initiale, voire la colère, suscitée à l'étranger par l'affirmation explicite du rôle hégémonique de
l'Amérique a laissé place à des efforts plus résignés (…). Les Russes eux-mêmes, qui, nostalgie aidant, ont
été les plus réticents à reconnaître l'ampleur de la puissance et de l'influence américaines, ont accepté le fait
que, dans la période actuelle, les Etats-Unis ont vocation à jouer -seuls- un rôle décisif dans les affaires
mondiales" (…). La proclamation relayée par toute la planète - "Nous sommes tous des Américains" (au
lendemain du 11 septembre 2001) - traduisait une authentique empathie. Au-delà, elle servait aussi à
réaffirmer une loyauté politique sans réserve. Le monde actuel n'apprécie pas nécessairement la prééminence
américaine. Qu'il s'en défie, s'en irrite, voire conspire à y échapper, il ne peut, en pratique, la contrer
ouvertement".
(Le Vrai Choix, pp.15-16)

La prépondérance américaine: pas seulement militaire.

La guerre du Golfe, en 1991, puis l'intervention au Kosovo, en 1999, établirent l'avance toujours plus grande des
Etats-Unis dans l'exploitation militaire des nouvelles technologies et démontrèrent sa capacité de frapper ses
adversaires avec une relative impunité. La prépondérance américaine était reconnue au-delà du seul domaine
militaire. Elle s'affirmait avec autant d'évidence dans les dimensions "douces" de la puissance, l'innovation
scientifique, l'adaptation technologique, le dynamisme économique et, de façon plus indiscutable encore,
dans l'expérimentation socioculturelle". (Ainsi) l'Etat (américain) s'appuyant sur sa position dominante,
remplit sa mission de vigie de la stabilité internationale, tandis que la société diffuse ses modèles avec une
rapidité et un impact facilités par la mondialisation. Transcendant ainsi frontières et contrôles territoriaux,
elle dissout l'ordre social traditionnel"
(Le Vrai Choix, p.26)

Vulnérabilité des Etats-Unis.

"Les nouvelles technologies réduisent les obstacles géographiques. Elles facilitent les projets des acteurs hostiles
aux Etats-Unis, multiplient leurs moyens et étendent leur rayon d'action. Cela, alors même que les réactions à
la mondialisation désignent ce pays comme la cible évidente des ressentiments (…). Les organisations
terroristes internationales, par exemple, jouissent d'un accès toujours plus facile à des armements toujours
plus destructeurs"
(Le Vrai Choix, p.27)

Les risques d'Apocalypse.

17
"Pour la première fois dans l'histoire, il est possible d'envisager un scénario de "fin du monde" sans connotation
biblique ni intervention divine, sous la forme d'une réaction en chaîne cataclysmique et mondiale, déclenchée
par l'homme.
L'épisode décrit dans le dernier Livre du Nouveau Testament, Révélation 16, fournit la description fidèle d'un
suicide nucléaire et bactériologique planétaire"
Suit l'énumération, par "Zbig", des scenarii catastrophes plausibles. En résumé :
Guerre stratégique centrale de destruction massive "peu probable dans la période", Etats-Unis- Russie, Etats-
Unis-Chine, Chine-Russie.
Guerres régionales majeures. Inde-Pakistan, Israël-Iran.
Guerres de dislocation ethnique: Inde, Indonésie.
Mouvements de libération: Tchétchènes, Palestiniens.
Attaques surprises, y compris de frappes anonymes, contre les Etats-Unis.
Attentats terroristes sur le modèle du 11 septembre.
Cyber-attaques terroristes ou anarchistes plongeant le monde civilisé dans le chaos.
(Le Vrai Choix, pp 27-30)

L'Europe unie, c'est notre tête de pont stratégique.

"L'Europe est la tête de pont stratégique fondamentale de l'Amérique (…) Une Europe vraiment "européenne"
n'existe pas. C'est une vision d'avenir, une idée et un but; ce n'est pas une réalité (…). Pour le dire sans
détour, l'Europe de l'Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Etats rappellent ce
qu'étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires. (…). Même la sensibilité anti-américaine,
quoique très minoritaire, alimente un certain cynisme: les Européens déplorent "l'hégémonie" des Etats-Unis,
mais ils se satisfont de la protection qu'on leur offre" (…). Laissés à eux-mêmes, les Européens courent le
risque d'être absorbés par leurs problèmes sociaux internes (…). La crise (européenne) trouve ses racines
dans l'expansion de l'Etat-Providence, qui encourage le paternalisme, le protectionnisme et les
corporatismes".

(The Grand Chessboard , en français : Le grand échiquier, Bayard, ed.1997, ch.3 )

L'Europe et l'OTAN élargies: agir ensemble.

"Ensemble, les Etats-Unis et l'Union européenne constituent le noyau de la stabilité politique mondiale et de la
richesse économique. En agissant de concert, les deux entités jouiraient d'une omnipotence planétaire (Mais
le risque existe d'une autonomie européenne et d'une rivalité "destructive" tant pour l'Europe que pour les
Etats-Unis. Dès lors, les Européens seraient bien inspirés de se montrer plus pondérés dans l'expression de
leurs récriminations (…). Mais, vu l'absence d'unité politique et la faiblesse militaire de l'Europe "ces
rodomontades n'ont guère de conséquences. Mieux que les Américains, les Européens savent qu'une véritable
remise en cause de la relation atlantique serait fatale au destin de l'Europe (…). L'Union Européenne et
l'OTAN n'ont pas le choix: elles doivent travailler à leur élargissement ou perdre le bénéfice de la victoire qui
a conclu la guerre froide"
(Le Vrai Choix, pp 122-133)

L'Eurasie, enjeu principal.

Pour l'Amérique, l'enjeu géopolitique principal est l'Eurasie (…). On dénombre environ 75% de la population
mondiale en Eurasie, ainsi que la plus grande partie des richesses physiques, sous forme d'entreprises ou de
gisements de matières premières. L'addition des produits nationaux bruts du continent compte pour quelque
60% du total mondial. Les trois quarts des ressources énergétiques connues y sont concentrés (…). L'Eurasie
demeure le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l'Amérique pourrait éventuellement apparaître.
(L'auteur songe principalement à la Russie et à la Chine). L'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et
l'Iran constituent des pivots géopolitiques cruciaux" (Plus tard, on ajoutera la Géorgie !) (ch 2 L'échiquier
eurasien). La longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la
façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur
l'échiquier eurasien (…)

18
(Le Vrai Choix, conclusions)

L'ex-URSS et la Russie: "le trou noir"

"Jamais il n'était entré dans les intentions des Etats-Unis de partager leur prééminence mondiale (avec la Russie)
La Russie n'a accompli qu'une rupture partielle avec son passé (…) A Moscou, sur la Place Rouge, le
mausolée de Lénine, toujours en place, symbolise cette résistance de l'ordre soviétique. Imaginons un instant
une Allemagne gouvernée par d'anciens gauleiters nazis, se gargarisant de slogans démocratiques et
entretenant le mausolée d'Hitler au centre de Berlin (…)
(Le Grand Echiquier, ch.4 "Le trou noir").
"Décentraliser" ou démembrer la Russie ?

"Une Russie plus décentralisée aurait moins de visées impérialistes. Une confédération russe plus ouverte, qui
comprendrait une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême-orientale, aurait
plus de facilités " (avec l'Europe, les nouveaux états, l'Orient, les Etats-Unis)
(Zbiegniew Brzezinski "The Grand Chessboard" 1997, en français "Le grand échiquier", Bayard ed.1997)

Cette option pour "décentraliser" la Russie, qu'on retrouve à l'époque (1997-1998) dans des appels américains à
développer les "relations directes" avec les régions plutôt qu'avec Moscou correspond à une situation
donnée: plusieurs régions russes étendent leur autonomie, voire établissent des frontières commerciales
entre régions russes et traitent directement avec l'étranger. La Russie vient alors d'essuyer une défaite en
Tchétchénie (1996) où les oléoducs transportant les pétroles de la Caspienne vers la Russie sont sabotés et
où prennent place les groupes islamistes armés. La voie semble ouverte d'un démantèlement de la Fédération
de Russie. Poutine n'est pas encore arrivé…Il fera carrière sur le "retour à l'ordre" en Tchétchénie. Une
guerre sans pitié pour briser les tendances séparatistes dans ce pays, dans le Caucase et partout ailleurs -
dans le cadre d'une recentralisation connue sous le vocable de "verticale du pouvoir".

Objectif transnational: coloniser la Sibérie.

"Un effort transnational pour développer et coloniser la Sibérie serait susceptible de stimuler la relation euro
russe (…). Avec une présence européenne plus marquée, la Sibérie deviendrait en quelque sorte un bien
eurasien commun, exploité par accord multilatéral (qui) offrirait à la société européenne rassasiée le défi
d'une "nouvelle frontière". (Mais) la coopération avec la Russie doit s'accompagner d'initiatives
complémentaires destinées à mieux asseoir le pluralisme géopolitique".

L'Ukraine, prochaine étape de l'UE et de l'OTAN.

"Pour l'Amérique, l'enjeu géopolitique principal est l'Eurasie. (...)

Et d'expliquer que l'Ukraine y occupe une position cruciale, du fait même qu'elle peut permettre ou empêcher la
reconstitution au coeur de l' Eurasie et autour de la Russie d'une puissance contestant la suprématie des
Etats -Unis.

"L'indépendance de l'Ukraine modifie la nature même de l'Etat russe. De ce seul fait, cette nouvelle case
importante sur l'échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un
empire en Eurasie".

L'Asie centrale, le Caucase, les "Balkans eurasiens" et leurs ressources énergétiques sont au coeur de la
stratégie états-unienne, mais

"L'Ukraine constitue cependant l'enjeu essentiel. Le processus d'expansion de l'Union Européenne et de l'OTAN
est en cours. A terme, l'Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l'une et l'autre de ces
organisations".

"L'Union européenne et l'OTAN n'ont donc pas le choix : elles doivent travailler à leur élargissement ou perdre

19
le bénéfice de la victoire qui a conclu la guerre froide (…). L'extension de l'orbite euro atlantique rend
impérative l'inclusion des nouveaux Etats indépendants ex-soviétiques et en particulier l'Ukraine"

Après l'élargissement de l'UE à 25 puis à 27, de l'OTAN à 26 membres, "la définition d'un processus adapté, qui
encouragerait l'Ukraine à préparer son adhésion (peut-être envisageable avant la fin de la décennie) apparaît,
en toute logique, comme l'étape suivante. Dans une certaine mesure, les mêmes considérations valent aussi
pour le très volatil Caucase".

Outre le détachement de l'Ukraine et du Sud Caucase de l'influence russe


"la responsabilité de la stabilisation du Caucase pourrait bien échoir - comme elle le devrait - pour une part
déterminante, à l'OTAN"(…). Une fois que la Russie se résignera à l'inévitable - à défaut du désirable - c'est-
à-dire à la poursuite de l'élargissement de l’OTAN (…) les obstacles à un prolongement du rayon d'action de
l'OTAN jusque dans l'espace ex-soviétique s'effondreront".

L'auteur loue le "réalisme" de Vladimir Poutine depuis le 11 septembre, mais indique clairement les enjeux de la
bataille pour l'Eurasie: les ressources énergétiques de la Caspienne et de la Sibérie actuellement sous
contrôle ou sous influence russe.

Principal objectif: l'or noir. Gros danger: la Russie.

"Au cours des prochaines décennies, la région la plus instable et la plus dangereuse - au point de pouvoir plonger
la planète dans le chaos - sera celle des Balkans mondiaux" (l'auteur inclut dans cette notion assez floue le
Moyen-Orient, l'Iran et les territoires d'ex-URSS compris comme "Balkans eurasiens". Il souligne que cette
région contient les plus grandes réserves de pétrole et de gaz, qu'elle est très instable et que les Etats-Unis
"n'ont pas le choix, ils doivent maintenir une stabilité minimale dans une région structurée par des Etats
chancelants (…). Du point de vue des intérêts américains, la configuration géopolitique actuelle dans la
principale zone productrice d'énergie laisse à désirer (…). Au nord, soit dans le sud du Caucase et en Asie
centrale, les nouveaux Etats indépendants exportateurs de pétrole vivent encore les premières phases de leur
consolidation politique (Mais) la Russie poursuit une politique agressive afin de s'assurer un monopole
d'accès aux ressources d'énergie (En attendant que le nouvel oléoduc BTC exportant les pétroles de la
Caspienne hors des contrôles russe et iranien soit construit) la région est exposée aux manœuvres de la
Russie et de l'Iran (…). Jusqu'à présent, la Russie ne s'est pas mise en travers des projets militaires
américains, visant à modifier les réalités stratégiques de la région. (Mais le "tremblement de terre" du Golfe
persique pourrait tout remettre en question et si les Etats-Unis n'y prennent garde) "la Russie accentuerait ses
efforts visant à saper une présence militaire et politique durable des Etats-Unis en Asie centrale".

(Le Vrai Choix, ch.2 : "Le nouveau désordre mondial et ses dilemmes")

Caucase: vers la désagrégation de la Fédération russe par le soutien aux séparatismes nord caucasien,
principalement en Tchétchénie ?

"Placée naguère sous le contrôle impérial exclusif de la Russie, la région comprend aujourd'hui trois Etats
indépendants, dont la sécurité est mal assurée (la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan), ainsi qu'une
constellation de petites enclaves ethniques dans la partie septentrionale toujours sous domination russe."
(Souligné par nous. L'auteur parle des républiques nord caucasiennes membres de la Fédération de Russie
!)
(Le Vrai Choix, p.135)

Les termes employés, "enclaves" et "toujours", indiquent la volonté de détacher ces pays de la Russie, autrement
dit d' amorcer par le Caucase la désagrégation de la Russie telle que l'envisageait déjà "Zbig" dans "Le
Grand Echiquier". Or, "Zbig" anime le Comité pour la Paix en Tchétchénie (Etats-Unis) et est connu comme
le co-auteur, avec le ministre des affaires étrangères séparatiste tchétchène Akhmadov, du "Plan Akhmadov"
en vue d'établir sur la Tchétchénie un mandat de l'ONU prélude à l'indépendance.

L'Azerbaidjan ex-soviétique: une pièce maîtresse…

20
"L' Azerbaïdjan (…) recouvre une zone névralgique, car elle contrôle l'accès aux richesses du bassin de la
Caspienne et de l'Asie centrale (…). Un Azerbaïdjan indépendant, relié aux marchés occidentaux par des
pipe-lines qui évitent les territoires sous influence russe permet la jonction entre les économies développées,
fortes consommatrices d'énergie, et les gisements convoités des républiques d'Asie centrale".
(Le Grand Echiquier, p.75)

…également pour désagréger l'Iran ?

« La région demeure, en outre, le point de rencontre et de confrontation entre la Russie, l'Iran et la Turquie. A
ces frictions traditionnelles (ethniques, religieuses) est venue s'ajouter, depuis le début de l'ère post-
soviétique, la compétition vigoureuse pour la répartition des ressources en énergie de la mer Caspienne. A
terme, il est par ailleurs probable que la très importante population azérie du nord-ouest iranien voudra
obtenir la réunification de son territoire avec l'Azerbaïdjan indépendant et relativement prospère, allumant un
nouveau foyer d'incendie dans la région ».

L’auteur constate donc la "possibilité" d'un éclatement de l'Iran. Remarquons que, très vigilant envers les
déficits démocratiques de nombreux pays, le démocrate américain ne semble pas excessivement préoccupé
par ceux du régime allié d'Azerbaïdjan, pourtant l'un des plus répressifs de la région.
Notons aussi qu'un pays azéri (turc) réunifié pourrait devenir un espace considérable d'influence pour la
Turquie.

Dans une certaine mesure, le « clash de civilisations » annoncé par Samuel Huntington peut
être rapproché d’un type de démarche qui se rapproche plus de la géopolitique que de la
théorie des RI8.

C. Une discipline « idéaliste » ? Les « peace studies »

Les peace studies qui se sont surtout développées à la suite de la seconde guerre mondiale
peuvent dans une certaine mesure être raccrochées au paradigme idéaliste en relations
internationales, également qualifié de « libéral »9, dans la mesure où les auteurs qui s’en
revendiquent ont tendance à accorder la primauté à l’individu, à ses droits et à ses libertés en
critiquant le pessimisme hobbesien sur la nature humaine et la conflictualité « naturelle » qui
en découle, éléments récurrents dans les doctrines réalistes traditionnelles. Et surtout, ils sont
convaincus de la possibilité de progrès, notamment grâce à l’éducation (« civique et
internationaliste »), à la diffusion des normes et valeurs de la philosophie libérale et aux
possibilités de coopération internationale entre les Etats, notamment par le biais des
institutions internationales, et ce tant dans le domaine politique que pour ce qui concerne la
régulation économique au niveau international.

V. par ex. l’initiative lancée par Benjamin Barber et Sandra Myers de l’Université du
Maryland « les journées de l’interdépendance » qui sont célébrées le 12 septembre – date
choisie en raison du symbole négatif du 11 septembre – et qui sont destinées à créer, ou à
entretenir, le sentiment d’être un citoyen du monde en veillant en particulier à favoriser une

8
Aris ROUBOS (chercheur associé au GRIP), « Guerre préventive et choc des
civilisations ? », Note d’analyse, 28 mai 2003, http://www.grip.org/bdg/g2056.html
9
V. le cours de Mario TELO, Relations Internationales et Dario BATTISTELLA, Théories
des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, pp. 143 et ss.

21
éducation basée sur une plus grande tolérance et permettant une réelle ouverture sur le
monde10.

La plupart des auteurs en appellent à une substitution de la politique de la puissance par une
politique de la responsabilité (Zimmern, 1936 imagine que la SDN fournirait le cadre
permettant aux grandes puissances pacifiques de gérer le milieu international au nom de
l’ensemble des Etats souverains en vue de la défense du droit international menacé par les
« Etats brigands »).

Si les horreurs de la seconde guerre mondiale ont joué un rôle considérable dans les
démarches académiques des promoteurs de ces recherches sur la paix, la perspective d’un
conflit nucléaire a motivé nombre d’entre eux. En 1957, est crée le Journal of Conflict
Resolution qui sera en l’organe principal de diffusion. Les publications qui s’y retrouvent
traitent essentiellement des causes des conflits et des méthodes susceptibles de prévenir leur
apparition. L’ambition est aussi théorique : celle de fournir un cadre d’analyse scientifique
permettant d’appréhender de manière la plus complète possible les facteurs de conflictualité.
Pour ce faire, certains auteurs ont également usé (et abusé ?) de méthodes quantitatives mais
sans pour autant obtenir une reconnaissance dans les milieux traditionnels de la recherche en
relations internationales. Néanmoins, les initiatives, recherches et vecteurs de diffusion de ce
courant se sont multipliés (entre 1970 et 1980) pour finir par se subdiviser en
« spécialités » (conflits internes, conflits sociaux, méthodes de négociation, médiation…). Et,
à partir des années 80, une partie importante de ces chercheurs s’est « professionnalisée » en
vue d’opérationnaliser les recherches sur le terrain et de faire reconnaître son savoir-faire.
Les critiques les plus récentes estiment que certains chercheurs ont trop eu tendance à se
focaliser sur la question de la neutralisation des conflits en négligeant le plus souvent la
nécessité d’un changement des conditions sociales, politiques et économiques comme
condition d’une réelle « pacification »11.

On retrouvera certaines de leurs préoccupations « libérales » parmi les « nouvelles approches


de la sécurité », en particulier chez les auteurs se revendiquant d’une politique de sécurité
basée sur l’ « émancipation » à l’instar de Ken Booth.

10
Nations Unies Chronique, « Point de vue : un appel à l’action : la campagne CivWorld par Sondra Myers et Benjamin
Barber », www.un.org/french/pubs/chronique/2004/numéro1/01104p76.asp
11
Sur la question de la confusion entre “paix” et “ordre”, voy. les considérations critiques de
Roger MAC GINTY, « How did peace become Order ?», Les cahiers de la paix et de la
citoyenneté, 1/2006, pp. 25-31.

22
PARTIE II

THEORIES DE LA SECURITE : NOUVELLES APPROCHES ?

Selon Mc Sweeney12, l’histoire des théories de la sécurité est marquée par deux idées
principales :

- La sécurité est une condition de l’existence de la communauté internationale des Etats.


Elle est basée sur la coopération interétatique et l’interdépendance dans les relations
internationales. C’est cette idée qui a donné naissance à la notion de sécurité
collective.
- La sécurité a trait à l’existence de l’Etat et à sa capacité à exercer le pouvoir. Cet
aspect est celui qui a conditionné l’émergence du concept de sécurité nationale.

Il distingue en outre quatre périodes qui caractérisent cette histoire qu’il considère par ailleurs
comme non linéaire.

- La première période est celle qui débute aux lendemains de GMI et se termine au
milieu des années 50. Elle peut être globalement raccrochée au courant de la théorie
politique qui a développé la notion de la sécurité collective. Dans cette perspective,
les études de sécurité ont été pensées dans une optique multidisciplinaire, ses objets
d’étude étant eux aussi très diversifiés. Ainsi, on étudie la sécurité en se référant au
droit international, aux institutions internationales et à la théorie politique tout en
réfléchissant aux manières de promouvoir la démocratie, le multilatéralisme et le
désarmement. Wright, Herz, Wolfers et d’autres ont de fait exploré ces questions en
attachant une certaine importance aux aspects politiques, psychologiques et
économiques de la guerre ainsi qu’à ses répercussions sur les plans moral et
philosophique. Dans ce cadre, les études de sécurité étaient le plus souvent intégrées
aux études en relations internationales.

- A partir du milieu de années 50, une nouvelle ère débute que l’on peut globalement
associer au développement d’une sous discipline de la science politique qui parvient à
s’autonomiser (financièrement, du point des vues des publications, des postes
académiques, des enjeux et des problématiques), et cela dans le contexte de la guerre
froide. On assiste alors à un resserrement des questionnements sur les usages des
outils militaires. Les recherches sont animées d’une volonté de développer des
approches scientifiques de la menace et de l’usage de la force pour la défense des
intérêts de l’Etat et la consolidation de sa sécurité. Bien entendu, des recherches plus
larges, sur les causes de la guerre par exemple, continuent d’être menées mais elles
semblent appartenir à une autre catégorie que celle des « études de sécurité » à
proprement parler. On constate également l’apparition de notions comme « régime de
sécurité » ou « sécurité internationale » qui témoignent d’une certaine prise de
conscience de l’interdépendance des Etats en matière de sécurité. Ceci étant, les

12
Bill McSWEENEY, Security, Identity and Interests. A Sociology of International
Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.

23
recherches entreprises sous ce label restent très centrées sur l’Etat, sa défense et la
sécurité nationale.

- Au début des années 80, on assiste à une remise en cause des fondements et des
approches dominantes tant dans les théories des relations internationales (ci-après RI)
que dans les théories de la sécurité (ci-après TS). Cette période est marquée par le
succès des théories de l’interdépendance et des approches de « politique économique
internationale » (Gilpin, Keohane, …)13.

- La dernière période vient à peine de débuter et a été inaugurée par des écrits post-
positivistes remettant en question la pertinence des approches traditionnelles en
sciences politiques.

Parmi ces nouvelles approches, on peut également déceler les tendances mises en évidence ci-
dessus, à savoir : une tentative d’appliquer des cadres d’analyse importés de la discipline des
relations internationales et/ou de la sociologie (I) ou une volonté d’élaborer un cadre
spécifique permettant d’appréhender les problèmes de sécurité dans leur singularité (II).

I. POUR UNE APPROCHE PLUS « SOCIOLOGIQUE » DE LA SECURITE

A. La critique des approches traditionnelles de la sécurité14

Dans Troubler et Inquiéter. Les discours du désordre mondial, Didier Bigo lançait une
réflexion sur les débats en relations internationales et leur lien avec le monde de la sécurité. Il
y déplorait le fait que l’approche épistémologique dominante se résumait trop souvent à
confronter les mérites des approches globalistes, institutionnalistes, réalistes et néo-réalistes,
dépendantistes, culturalistes… qui toutes appréhendent les discours comme des « objets

13
L’idée d’interdépendance qui est à l’origine de l’élargissement du concept de sécurité
(surtout à partir des années 70) repose sur le constat selon lequel l’action de l’Etat peut
avoir un impact sur la condition d’anarchie qui caractérise le système international et, dans
le domaine de la sécurité, partager des intérêts communs avec d’autres Etats. Elle doit être
distinguée des constats d’ordre sociologique qui démontrent que les unités politiques, à
l’instar des individus, ne peuvent pas se comporter de manière tout à fait autonome au sein
d’un système donné (V. les théories classiques de l’équilibre des puissances). Le concept
d’interdépendance complexe développé par Nye et Keohane pour exprimer une certaine
« mutualisation » des intérêts se distingue de l’interdépendance telle qu’elle était conçue
dans la tradition réaliste et pour laquelle la sécurité militaire figurait en tête des priorités
politiques des Etats. Dans le cadre des nouvelles approches de l’interdépendance, cette
hiérarchisation est remise en cause, ainsi que la différence entre sphères interne et
internationale et conduit à réduire considérablement l’importance du facteur militaire dans
l’élaboration de la politique étrangère. L’interdépendance se présente finalement comme
un constat mais aussi comme une stratégie politique, une condition du monde et une
opportunité pour le transformer. Dans ces conditions, le concept de sécurité a été utilisé
sous une acception très large (voy. les développements infra).
14
V. Keith KRAUSE et Michael WILLIAMS, “Broadening the Agenda of Security Studies:
Politics and Methods“, Mershon International Studies Review, vol. 40, 1996, pp. 229-254.

24
propres », indépendants des conditions institutionnelles de leur énonciation »15. Or, il entend
démontrer que certaines thèses, telles celles de Fukuyama et de Huntington par exemple,
arrivent à s’imposer grâce au fait qu’elles émanent d’acteurs multipositionnés « dont la
position dans le champ académique n’est que marginal dans leur propre trajectoire. Ils sont
souvent en même temps et surtout des acteurs politiques et du monde de la sécurité. Et ce
n’est qu’en renvoyant aux enjeux propres de ces deux autres mondes ou ces deux champs que
l’on peut comprendre pourquoi, en dépit des faibles qualités intrinsèques de certaines thèses,
celles-ci arrivent à s’imposer à tous comme la nouvelle vision du monde communément
partagée pour lire la période post-bipolaire »16. Il estimait dès lors que ces thèses devaient
être analysées non pas en fonction d’enjeux de connaissance mais, plutôt, en fonction des
enjeux de pouvoir et de légitimation au sein du monde de la sécurité. Il en appelait dès lors à
un effort de conceptualisation ayant pour objectif de comprendre les nouveaux discours sur la
sécurité en les analysant à la lumière des groupes qui les produisent et les diffusent et surtout
de porter plus d’attention aux processus de recomposition et de transformation qui ont marqué
le champ de la sécurité depuis la fin du système bipolaire. Il considère en effet que la
disparition de l’ennemi, au demeurant totalement imprévue par les spécialistes des relations
internationales, avait rendu nécessaire la production rapide « d’un nouveau discours
‘explicatif’ permettant de mettre en récit le monde et de gérer le ‘sens’ de ce dernier »17.

A cette critique portant sur la condition de production des discours dominants sur la sécurité,
s’ajoutent des considérations liées plus directement aux faiblesses intrinsèques des analyses
réalisées selon les canons traditionnels du réalisme.

Dans les études réalistes ou néo-réalistes, la sécurité ne peut être envisagée en l’absence
d’autorité politique de surplomb – celle-ci demeurant l’apanage de l’Etat – et le contrat conclu
avec les citoyens dans la sphère interne est le seul cadre dans lequel une coordination efficace
de l’action collective peut s’opérer. La sécurité des citoyens est garantie par l’Etat et ceux qui
ne relèvent pas de cette protection seront considérés éventuellement comme sources de
menaces. Dans cette perspective, les relations entre Etats sont vues sous un angle purement
stratégique (au sens instrumental du mot). La plupart des postulats de l’école réaliste sont
présentés comme des faits objectifs ou découlant de structures identifiées, ce qui permet de
justifier le caractère scientifique de la démarche.

Mais pour ses critiques, le discours réaliste s’avère ancré dans une vision politique
particulière teintée de pessimisme hobbesien et dès lors, leurs présupposés doivent pouvoir
être appréhendés de manière critique.

Certains réalistes en ont pris conscience, comme Raymond Aron18 ou Robert Jervis qui a
montré les limites d’une démarche qui considère que la réalité peut être appréhendée de
manière objective à la fois par les scientifiques et par des acteurs politiques considérés comme

15
Didier BIGO, « Grands débats dans un petit monde », in Didier Bigo et Jean-Yves Haine
(sous la dir. de), Troubler et inquiéter. Les discours du désordre international, paris,
L’Harmattan, Cultures et Conflits, 1996, p. 7.
16
Ibid., p. 8.
17
Ibid., p. 17.
18
V. L’article de Dario BATTISTELLA, “L’intérêt national: une notion, trois discours”, in
Frédéric Charillon (sous la dir. de), Politique étrangère. Nouveaux regards, Paris, Presses
de Sciences Po, 2002, pp. 139-166.

25
« rationnels »19. D’autres auteurs considérés comme réalistes ont tenté d’introduire des
réflexions sur les faits sociaux ou l’origine des conflits et des changements structurels en
introduisant des éléments de la théorie économique (Gilpin, Nye, Keohane). Toutefois, et
selon leurs détracteurs, on en revient toujours en dernière instance à des considérations
matérialistes fondées sur l’importance des ressources militaires ou économiques et aucun des
postulats du réalisme ne serait réellement remis en cause : on se trouve face à des acteurs
rationnels qui défendent des intérêts particuliers et égoïstes. La coopération est néanmoins
possible, mais elle se justifie toujours par rapport aux gains escomptés. Il s’agit donc toujours
d’une conception essentiellement instrumentale de la coopération internationale. Or le
concept de sécurité nationale ne devrait pas être considéré comme une simple réponse, une
réaction à des conditions « objectives », il se construit à travers une série de choix qui vont
conditionner ce qui va être défini comme une question de sécurité. A y regarder de plus près,
la prétention à la scientificité des réalistes ne peut être soutenue si facilement.

Le problème de l’interprétation

Les travaux récents en matière de formation d’alliance de sécurité sont intéressants pour
évaluer l’objectivité scientifique des études de sécurité car la plupart des chercheurs dans ce
domaine se sont engagés précisément à élaborer des cadres d’analyse susceptibles de valider
les connaissances (Walt) et de faire un certain nombre de prédictions concernant la politique
étrangère (Snyder). Les débats ont essentiellement porté sur la question de la distribution du
pouvoir comme condition déterminant l’attitude des responsables politiques (Cfr les
possibilités exposées par Posen par exemple concernant la PESD). On constate que loin de
parvenir à des conclusions similaires qui seraient la conséquence d’une objectivation et d’une
précision toujours plus importante, les chercheurs « réalistes » ne parviennent pas aux mêmes
résultats, leurs interprétations étant toujours dépendantes des catégories qu’ils se sont
employés à définir préalablement.

En conclusion, seule une analyse prenant en compte la compréhension que les acteurs ont du
monde qui les entoure, de la manière dont les politiques sont construites et justifiées peut
contribuer à une meilleure interprétation des questions de sécurité, ce qui dès lors permet de
douter de la validité des études basées sur des conceptions transhistoriques, non reliées au
contexte et visant plutôt à tenter de dégager des lois générales de comportement.

Le problème des croyances, des intentions et des perceptions

Comme évoqué ci-dessus certains réalistes estiment que les perceptions, les croyances, les
intentions jouent un rôle important. Ce qui leur est reproché alors c’est de négliger le fait que
celles-ci, si elles sont d’une certaine manière propres aux individus/acteurs sont aussi le
produit de la société dans laquelle ils évoluent. Or le biais réaliste ou néo-réaliste ne permet
pas d’appréhender correctement cet aspect. Les outils et les méthodes mobilisés par les
réalistes ne permettent pas d’étudier sérieusement les perceptions, les croyances et les
intentions car, ce qui importe, ce ne sont pas tant les perceptions et croyances individuelles
que la structure de sens collective, c’est-à-dire les conceptions partagées de ce que sont les
objectifs de la politique étrangère, les apports de la coopération, les contraintes
technologiques… d’une certaine manière donc de l’idéologie qui sous-tend les politiques de
sécurité.

19
Robert JERVIS, Perception and Misperception in International Politics, Princeton/New
Jersey, Princeton University Press, 1976.

26
Il n’est pas possible de détailler par le menu l’ensemble des critiques qui ont été élaborées
dans ce domaine. On retiendra essentiellement que celles-ci partagent le plus souvent la
conviction qu’un des enjeux majeurs de connaissance dans ce champ disciplinaire consiste à
proposer une méthodologie différente et à renouveler la « boîte à outils » des études de
sécurité. C’est donc en réponse à ce défi, qu’ont été élaborées certaines propositions qui
puisent très souvent leur inspiration dans des approches plus sociologiques.

B. Quelques propositions novatrices sur le plan méthodologique

Une démarche plus sociologique repose sur la conviction que la sécurité n’est pas une
condition objectivable et que les menaces ne découlent pas d’un simple constat objectif des
capacités de nuisance et des ressources matérielles possédées par les autres Etats ou acteurs.

Pour asseoir le bien fondé de cette démarche, il est souvent fait référence aux recherches
menées aux Etats-Unis concernant la menace soviétique à l’époque de la guerre froide. La
recherche menée par Bradley Klein a montré les conditions dans lesquelles l’OTAN avait été
mise en place. Il estime que la question des ressources militaires soviétiques n’a joué qu’un
rôle mineur dans l’évaluation de la menace communiste. C’est avant tout les discours sur les
intentions impérialistes et sur la nature du totalitarisme soviétique qui semblent avoir
déterminé la politique de sécurité nationale américaine. Jennifer Milliken a également
démontré au sujet de la guerre de Corée que les Occidentaux s’étaient efforcés de présenter ce
conflit comme le résultat d’une initiative soviétique, symptomatique de l’expansionnisme de
Moscou et pas comme une guerre entre Coréens20. Selon David Campbell, les menaces
servent avant tout à fournir des éléments permettant de sécuriser l’identité d’une société
particulière en perte de repères. Un Etat a besoin de développer un discours sur l’insécurité
afin de fournir une nouvelle « religion », une « vérité » sur ce que nous sommes et ce que
nous devons craindre. (Voir aussi les débats sur l’Europe et l’entrée de la Turquie)21. Tous ces
auteurs se sont focalisés sur le pourquoi : comment le discours construit l’ « Autre » et le
présente comme une menace ? Selon eux, la sécurité est une sorte convention sur ce qu’il est
convenu de considérer à un moment donné comme relevant de la sécurité… « Danger is not
an objective condition. It [sic] is not a thing that exists independently of those to whom it may
become a threat »22.

Cette affirmation suit son constat selon lequel l’invasion par l’Irak du Koweït a été considérée
comme menaçante pour la sécurité nationale américaine alors même que l’invasion de l’Iran
(tout aussi riche en ressources pétrolières) par ce même Etat quelques années auparavant
n’avait pas donné lieu à la même qualification.

Ce qui importe finalement, c’est donc de comprendre les mécanismes par lesquels un objet est
« sécurisé » (la nation, l’Etat, les individus…) et comment certains problèmes (le bien-être, la
dégradation de l’environnement, la violence urbaine, l’immigration…) deviennent des enjeux

20
V. les travaux des historiens américains dits « révisionnistes » sur les origines de la guerre
froide qui tendent à démontrer que la « réponse occidentale à la menace communiste » doit
avant tout s’expliquer par les convictions et les représentations que les Américains avaient
développées concernant leur rôle dans le monde.
21
David CAMPBELL, Writing Security. United States Foreign Policy and the Politics of
Identity, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1998.
22
Ibid., p. 1.

27
de sécurité. Dans un sens, la sécurité est vue comme un ensemble particulier de discours
historiques et de pratiques qui reposent sur des significations et des institutions partagées.

La démarche de Ole Waever en est l’illustration, elle repose sur des questionnements tels que:
qui peut parler de sécurité ? A propos de quoi ? Avec quelle chance de succès ? Trois
propositions apparaissent comme originales par rapport au (néo-)réalisme :

1. Notre connaissance sur les sujets, les structures et les pratiques en matière de
politique internationale n’est pas objective (au sens matérialiste du terme) ; elle
dépend des représentations que nous en avons.
2. Dès lors, il est indispensable d’utiliser une méthode d’interprétation qui
permette de comprendre les significations que les acteurs donnent au monde
qui les entoure et aux menaces auxquelles ils estiment devoir faire face
3. L’objectif d’une telle recherche n’est pas de prédire les comportements ou de
dégager des lois générales, mais de comprendre les mécanismes par lesquels
les acteurs appréhendent ce qu’ils considèrent être la « réalité ».

Elle peut être mieux comprise en prenant en considération l’apport théorique du


constructivisme aux études de sécurité

1. L’apport du constructivisme

Le constructivisme est avant tout une approche plus épistémologique et méthodologique que
substantielle23. Il doit son succès au fait que la plupart des théoriciens en RI se sont montrés
incapables non seulement de prévoir la chute du Mur de Berlin mais, bien plus, de
comprendre les changements qui ont affecté le système international. Pour les auteurs que
l’on qualifie de « constructivistes », le problème des réalistes est de vouloir étudier le monde
« tel qu’il est » alors que le monde est un construit social en perpétuelle évolution et que la
politique internationale est un processus permanent d’ajustement des attentes des uns et des
autres, des idées, des croyances, des normes et institutions et pas un « état ».

Le constructivisme propose avant tout une perspective sociologique de la politique mondiale


qui met l’accent sur le contexte social, l’intersubjectivité24 et la nature constitutive des règles
et des normes dans la formation de l’identité des acteurs. Il souligne l’importance des
structures normatives tout autant que matérielles, le rôle de l’identité dans la constitution des
intérêts et des actions des acteurs ainsi que la constitution mutuelle des agents et des
structures (les structures ne sont pas des objets réifiés existant indépendamment des acteurs
mais peuvent être changées par ces derniers).

Selon Alexander Wendt, le débat ontologique en sciences sociales a toujours trait à ces deux
questions :

- la réalité sociale est-elle déterminée par la matière ou par l’idée ?

23
Dario BATTISTELLA, « L’intérêt national : une notion, trois discours », op. cit., pp. 151 et
ss.
24
Cette notion envoie « aux structures de sens que les agents mettent eux-mêmes en place en
constituant et reconstituant le monde social » (Thibault 1998) - selon Charles Taylor, les
sens intersubjectifs donnent aux agents un langage commun pour parler de la réalité sociale
et permettent une compréhension commune de certaines normes.

28
- qui de la structure sociale/du système social ou de l’agent/acteur détermine l’autre ?

Le premier débat oppose matérialistes et idéalistes.

Exemple (tiré de D. Battistella p. 276) :

« Pour les matérialistes, ce qui compte dans le rapport qu’entretiennent les Etats, c’est le
rapport de puissance, la force brute dont chacun dispose et les relations entre les Etats-
Unis et le Canada sont abordés de la même façon que celles entre les Etats-Unis et Cuba,
puisqu’il s’agit à chaque fois d’un rapport mettant aux prises une grande puissance et une
puissance moyenne ; pour les idéalistes, l’idée que deux Etats se font de leurs rapports de
force lui-même, et donc le rapport entre les Etats-Unis et le Canada n’est pas le même que
celui entre les Etats-Unis et Cuba, car le Canada et les Etats-Unis ne se font pas la même
idée que ce rapport inégalitaire que celle que s’en font du leur Cuba et les Etats-Unis ».

Le deuxième débat oppose holistes et individualistes. Selon ces derniers, l’agent existe
indépendamment de la structure dont il fait partie. La structure peut orienter son
comportement, le contraindre éventuellement, mais les intérêts et l’identité de l’acteur sont
des données qui lui sont inhérentes et qui ne dépendent pas de la structure. A l’inverse, les
holistes tendent à considérer que la structure non seulement détermine le comportement de
l’agent mais aussi son identité et ses intérêts.

Exemple (tiré de D. Battistella p. 277) :

« Concrètement, en relations internationales, pour les individualistes, chaque Etat a ses


intérêts nationaux à défendre, et seuls changent les moyens auxquels chaque Etat recourt
en vue de satisfaire ses intérêts : ainsi, ce n’est pas parce que l’Union soviétique est
devenue la Russie que l’intérêt national américain face à la Russie a changé ; seul a
changé le comportement américain en vue de satisfaire cet intérêt national, qui est
dorénavant défendu plus efficacement par la coopération que par l’affrontement. Pour les
holistes au contraire, la définition des intérêts nationaux d’un Etat est affectée par les
mutations du système international : la fin de la guerre froide a eu un impact sur le
contenu même de l’intérêt national américain (et russe), car cet intérêt national ne peut
plus être défini sur la base des relations de méfiance et d’inimitié réciproques qui
caractérisaient leurs interactions mutuelles pendant la guerre froide ».

Pour Alexander Wendt, les différents paradigmes en RI peuvent être classés en fonction de
ces deux clivages. Il considère que le constructivisme repose sur une ontologie à la fois plutôt
idéaliste que matérialiste et plutôt holiste qu’individualiste. On pourrait donc estimer qu’il
développe une « ontologie duale » (inspirée de la théorie de la structuration de Anthony
Giddens) qui présente le rapport agent/structure comme un rapport de constitution mutuelle et
qui réfute dès lors la préséance de l’un sur l’autre. Dans ce cadre, les structures sociales, les
normes et les institutions constituent les acteurs, formatent leurs intérêts et leur donne une
identité déterminée. Ce sont ces éléments qui vont donner tout leur sens aux capacités
matérielles tandis que les agents produisent et reproduisent ces structures à travers leurs
pratiques sociales.

En outre, la vision qu’il développe de la politique internationale est plutôt centrée sur l’Etat
car pour lui « la régulation de la violence est l’un des problèmes les plus fondamentaux de
l’ordre dans la vie sociale, car toutes les autres relations sociales sont profondément affectées

29
par la nature de la technologie de la violence, le contrôle de celle-ci et son utilisation […].
Etant donné que l’Etat est la structure d’autorité politique dotée du monopole de l’utilisation
légitime de la violence organisée, les Etats sont l’unité fondamentale d’analyse lorsque l’on
réfléchit sur le problème de la régulation globale de la violence ».

Ce qui intéresse prioritairement A. Wendt c’est l’analyse des interactions entre Etats au
niveau du système international, l’étude de leur socialisation à travers les réseaux de relations
interétatiques dans lesquels ils sont insérés et qui façonnent leurs perceptions du monde et le
rôle qu’ils y jouent. Mais, contrairement aux réalistes, il estime que les intérêts des Etats
dépendent essentiellement de leur identité (la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes et
d’autrui) et pas de la configuration objective des rapports de force matériels. L’intérêt
national de l’Etat, s’il se réfère aux exigences de sécurité et de survie d’un Etat, s’inscrit dans
un contexte normatif et culturel qui détermine son identité.

« Alors que chez les réalistes l’intérêt national d’un Etat s’impose à lui – ou à ses
décideurs - de par la configuration des rapports de puissance, alors que chez les libéraux,
il est la résultante des préférence sociétales, chez les constructivistes les intérêts nationaux
sont constitués par les idées et les croyances internationalement partagées qui ‘structurent
la vie politique internationale et lui donnent signification »25.

Il distingue trois sortes de « cultures anarchiques » dépendant des conceptions que les Etats se
font de leurs relations mutuelles :

- l’anarchie hobbesienne : les Etats se conçoivent les uns les autres comme des ennemis
(caractéristique de la période de violence endémique qui s’étend de l’Antiquité au
Moyen-Âge et qui réapparaît de façon intermittente ou localisée lors de GMII ou en
Palestine par exemple)
- l’anarchie lockéenne : les Etats se conçoivent les unes les autres comme rivaux ; mais
ne nient pas leur droit à l’existence (caractéristique du système westphalien qui a
émergé au XVIIème siècle et de la reconnaissance progressive du principe de
souveraineté comme principe structurant des RI et de l’émergence d’un droit
international)
- l’anarchie kantienne : les Etats se conçoivent les unes les autres comme des amis,
l’amitié se comprenant dans ce contexte comme une « structure de rôle » qui incite les
Etats à se conformer à des règles établies, au principe du règlement pacifique de leurs
différends et à la solidarité lorsque la sécurité de l’un est mise en danger. Selon
Wendt, cette culture kantienne n’est à l’œuvre que dans la seule aire de l’atlantique
nord.

Pour un constructiviste, un Etat partage une culture parce qu’il la perçoit comme légitime (et
pas parce qu’il y est contraint – hypothèse réaliste- ou que cela va dans le sens de son intérêt
éclairé – hypothèse libérale). Ainsi, la culture devient un véritable facteur structurel et
structurant des identités et des intérêts qui peut conduire à l’avènement d’une communauté de
« non guerre » au niveau global. Dès lors, l’anarchie est bien ce que les Etats en font.

En résumé, et comme le souligne Isabelle Masson, « la démarche constructiviste s’intéresse


essentiellement aux compréhensions et aux représentations que les agents sociaux se font du

25
Cette partie est reprise de l’ouvrage de Dario BATTISTELLA, Théories des relations
internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2003.

30
monde, des compréhensions et représentations qui sont partagées. En effet, les schèmes
cognitifs qui orientent les pratiques d’un agent ne sont pas le fruit de sa compréhension
particulière et isolée. Ceux-ci sont plutôt les fibres d’un tissu collectif beaucoup plus vaste
leur donnant forme et corps, c’est-à-dire la culture, le langage, les idées qui sont autant
d’éléments intersubjectifs producteurs de normes, de règles et d’institutions. Pour les
constructivistes, ces normes et règles sont, contrairement à ce que les institutionnalistes
néolibéraux avancent, des forces constitutives plutôt que simplement régulatrices, c’est-à-dire
qu’elles rendent possibles des comportements en intervenant dans la constitution des identités
et des intérêts des agents »26.

L’approche constructiviste se pose plus volontiers la question du « comment ? » que celle du


« pourquoi ? ». Sur le plan épistémologique, les perspectives constructivistes se reconnaissent
le plus souvent par leur approche interprétative : elles cherchent à comprendre le sens et la
signification que les agents sociaux confèrent aux phénomènes et à leur environnement parce
que la « compréhension partagée » est précisément la source de leurs pratiques.

26
Dictionnaire UQAM, http://www.er.uqam.ca/nobel/cepes/dictionnaire/constructivisme.html

31
Tableau récapitualtif27

Objectif/ - ouvrir une voie médiane entre le rationalisme (néo-réalisme et néo-


Contribution libéralisme) et le post-modernisme
- explorer les conséquences de la reconnaissance du fait que la
politique internationale est socialement construite et que les idées
peuvent avoir un rôle indépendant dans l’analyse des relations
internationales
- développer une conception plus sociologique de l’action sociale par
comparaison avec la conception instrumentale de la rationalité qui
sous-tend les paradigmes dominants en relations internationales
- s’attacher à problématiser ce que recouvrent les intérêts et les
préférences qui ne sont pas des éléments objectifs mais le résultat de
constructions sociales.

- nos croyances jouent un rôle fondamental dans la construction de la


Hypothèses réalité
de départ - le monde social et politique n’est pas donné, il est aussi le produit
d’une construction sociale
- il n’existe pas de réalité sociale et politique objective
indépendamment de la compréhension que l’on peut en avoir
- les facteurs idéels ont un rôle au moins aussi important que les
facteurs matériels
-  la réalité n’est ni objective (déjà là) ni subjective (issue d’un point
de vue particulier) mais intersubjective : elle est ce que les croyances
partagées des acteurs en font

- « l’anarchie c’est ce que les Etats en font » (Wendt) la structure du


système international ne commande pas aux Etats de se comporter de
Thèmes telle ou telle manière. L’interaction entre les Etats et la
favoris compréhension intersubjective des réalités créent les conditions
d’anarchie
- mise en évidence de l’influence des normes internationales sur la
politique intérieure et vice versa
- mise en évidence de l’importance du langage, en particulier dans le
domaine de la sécurité ou l’identification et la réponse aux
« menaces » reposent davantage sur des perceptions que des réalités

2. L’approche culturelle de la sécurité28

27
V. Colin HAY, Political Analysis. A Critical Introduction, New York, Palgrave, 2002
28
V. Peter KATZENSTEIN, The culture of national security. Norms and identity in world
politics, New York, Columbia University Press, 1996.

32
Peter Katzenstein entend développer une approche sociologique de la sécurité sans prétendre
pour autant – et contrairement à Buzan et Waever (v. infra) – inventer une nouvelle théorie.
Pour lui, les études de sécurité sont influencées par les débats théoriques en relations
internationales et marquées par la prédominance du néo-réalisme structurel et de
l’institutionnalisme libéral, deux paradigmes qui partagent une vision très hobbesienne du
monde et de l’anarchie. Quoique différentes, ces deux approches ont en commun de se
focaliser l’influence des structures sur la rationalité instrumentale des acteurs (essentiellement
étatiques)29. Il estime que ce type d’approche est problématique dans la mesure où elle est
incapable de nous donner des explications un tant soit peu convaincantes sur la manière dont
se forment les intérêts (à défendre ou à protéger) dans la mesure où ils sont précisément
conçus comme des données exogènes, c’est-à-dire indépendantes de l’identité des acteurs, de
leurs perceptions, des valeurs et normes qui guident leur comportement.

En revanche, l’étude du contexte culturel et institutionnel dans lequel sont prises les décisions
en matière de sécurité ainsi que la question de l’identité est mieux à même de nous éclairer.
Si les réalistes se sont parfois penchés sur ces éléments, ils ont tendance à considérer que la
culture et l’identité ne sont que des produits dérivés des ressources et du pouvoir et donc en
tant que tel ne sont pas des variables explicatives autonomes. Ce que veut démontrer
Kazenstein (et les auteurs qui ont contribué à son ouvrage), c’est qu’il est impossible de
comprendre les choix stratégiques qui ont suivi la chute du Mur en se basant sur des postulats
réalistes. Pour lui, la définition de « ego » (nous) et « alter » (eux) et la définition de la
menace et des intérêts sont intimement liées. Contrairement à l’hypothèse réaliste, les
caractéristiques de l’Etat ne sont pas considérées comme inhérentes : elles sont contingentes
et dépendent de conditions sociales particulières (= position critique du déterminisme). Dès
lors, et pour comprendre les mécanismes d’élaboration des politiques de sécurité, il convient
de s’attacher aux facteurs idéels (aux normes, règles et principes) véhiculés par tous les
acteurs de la sécurité (pas seulement l’Etat).

29
Dans la conception néo-réaliste, le système international détermine l’action des Etat et
définit les possibilités de conflit ou de coopération. Ce système possède trois
caractéristiques : il est décentralisé, ses unités de base sont les Etats, ces derniers
remplissant des fonctions similaires (défense des intérêts nationaux, survie, recherche de la
puissance…) et ce sont les différences de pouvoir et de ressources qui déterminent les
configurations du système (bi-, uni ou multi- polaire).

33
4
identité
Structure
environnementale* 2
3 3

intérêts

1
5
3

politique

* comprend des éléments culturels et institutionnels

Commentaire du schéma30 :
1. Les éléments culturels ou institutionnels qui caractérisent l’environnement – le plus
souvent les normes - déterminent les intérêts qui seront défendus comme ressortissant à
une politique de sécurité ou, plus directement, la politique de sécurité de l’Etat.

La norme, dans son sens sociologique traditionnel, est définie comme une attente collective
relative au comportement attendu d’une personne (ou d’une institution) et résulte d’une
identité donnée. Dans l’ouvrage précité, une contribution démontre comment les modèles
d’Etat « responsables » ou « civilisés » participent à la diffusion de certaines normes
concernant l’usage d’armes et de technologies dans les conflits tout en légitimant leurs
actions. Berger a ainsi constaté que l’Allemagne et le Japon, après avoir adopté des normes
dérivant d’une culture anti-militariste après GMII, ont eu quelque difficulté à adapter leurs
politiques de sécurité nationale après la fin de la guerre froide. Martha Finnemore estime
quant à elle que l’intervention humanitaire n’est pas conçue de la même manière au XIX et au
XXè siècles et qu’elle repose sur un substrat normatif qui permet d’expliquer nombre
d’interventions qui sont difficilement explicables en recourant aux grilles d’analyse
traditionnelle (intérêts géostratégiques, commerciaux…).

Une analyse pointue de la politique de sécurité de l’URSS met en évidence le fait que
certaines normes qui ont émergé durant la période de la détente – le recours limité à l’usage
de la force, le maintien d’un équilibre stratégique, l’importance des droits de l’homme…– ont
eu un impact sur la vision du monde développée par les stratèges soviétiques. Certes, les
auteurs reconnaissant également que la capacité des normes à influencer la politique est
variable, de même que la correspondance entre la norme et le comportement finalement
adopté.

30
Peter Katzenstein, The culture of national security. Norms and identity in world politics,
op. cit., p. 53.

34
Il faut encore avoir égard aux « effets culturels » (la culture étant entendue comme un
ensemble de critères d’évaluation – normes et valeurs – et d’éléments cognitifs – règles et
modèles définissant les entités et les acteurs du système et les manières dont ils interagissent).
Le contexte culturel dans lequel évoluent les acteurs de la sécurité (civils ou militaires) influe
sur les doctrines militaires et leur nature (défensive ou offensive). L’élaboration d’armes de
destruction massive peut être comprise comme étant le résultat d’un processus de construction
sociale qui a impliqué des débats entre acteurs nationaux, internationaux, transnationaux qui
se sont reposés sur certaines normes qui sont soit prohibitive (explique la réticence à
employer par exemple des armes chimiques) soit permissive (le bombardement aérien massif
contre des cibles civiles durant GMII).

2. Les éléments culturels et institutionnels de l’environnement dans lequel évolue l’Etat


(dans les sphères interne ou externe) déterminent l’identité de l’Etat.

Certaines études ont montré qu’il pouvait exister une inadéquation entre les systèmes d’armes
développés par un Etat, les doctrines militaires et les menaces réelles auxquelles il était
exposé, une situation expliquée par une volonté de correspondre à un modèle particulier
stratèges (Etat soucieux d’inscrire leur action dans un cadre multilatéral par ex.) ou de
s’assurer un certain prestige. Le concept d’identité fonctionne comme un lien crucial entre les
structures et les intérêts. Il renvoie à la construction de soi et de l’autre par un processus
d’interactions réciproques. Accolé à l’idée de nation ou d’Etat (et pas d’individu), il exprime
une manière de se définir et un projet collectif dont le contenu varie en fonction des
idéologies dominantes et de son « lieu de projection » (la sphère interne ou la scène
internationale). Les Etats faibles ayant une identité moins affirmée auront tendance à
concevoir leurs rôles en fonction de ce que les Etats plus forts attendent d’eux et à se
percevoir comme « clients », un élément qui affectera leur identité. Les Etats occidentaux
aujourd’hui ont une identité moins liée à leurs fonctions militaires qu’auparavant, etc.

3. Les modifications affectant l’identité l’Etat entraînent des changements dans la


définition des intérêts et des politiques.

Outre la question de la survie physique, les intérêts de sécurité nationale se forment à partir
d’une construction sociale qui découle de la manière dont le « nous » se définit et dont les
« nous » perçoit « eux ». C’était évident durant la guerre froide et explique le malaise
ressenti aux Etats-Unis au moment de la dislocation de l’URSS. Une modification d’identité
entraîne souvent une modification des intérêts poursuivis. Ainsi la volonté de l’Allemagne de
se présenter comme démocratique et pacifique l’a conduit à participer activement à
l’intégration européenne et à adhérer aux institutions internationales. La poursuite de ce type
de politique est éminemment lié aux processus de construction de l’identité et explique le peu
d’impact que le changement structurel au niveau international a eu sur les politiques de
sécurité de l’Allemagne. L’importance de l’identité dans les questions de sécurité peut encore
être illustrée par l’analyse réalisée par Barnett des relations entre les EU et Israël. Pour lui,
l’Etat hébreu a traversé une crise identitaire au début des années 80 en raison de l’occupation
des territoires. Durant cette période deux options ont été discutées : occuper pour assurer la
sécurité ou renoncer à l’occupation pour renforcer l’identité d’Israël comme « démocratie
occidentale ».

35
4. Les configurations de l’identité de l’Etat affectent les structures normatives
interétatiques comme les communautés et les régimes de sécurité

La création de l’OTAN peut être vue comme l’expression d’une identité politique commune
et d’une communauté de sécurité ayant permis le développement de nouvelles pratiques en
matières de défense collective. Une norme importante : la consultation, s’est progressivement
imposée allant à l’encontre des tendances unilatéralistes des EU. En dépit de la disparition de
l’ennemi commun, l’OTAN s’est maintenue en partie grâce à des habitudes prises
antérieurement et à la consolidation d’une identité collective commune.

5. Les politiques étatiques reproduisent et participent en même temps à la construction


de la structure institutionnelle et culturelle.

Ce mouvement d’influences réciproques entre l’environnement structurel et les politiques


exprime le souci de ne pas réifier les éléments culturels et institutionnels. Cette approche
sociologique postule que l’ordre social n’est pas consubstantiel à l’ordre matériel. Les
normes et les institutions contribuent à déterminer la réalité sociale et les pratiques
individuelles, ces dernières ayant aussi un effet sur l’émergence des normes et ses institutions.

3. Une approche de « sociologie politique de l’international » 31

Les travaux de Didier Bigo et d’auteurs proches de ce courant sont particulièrement bien
diffusés dans la revue Cultures et Conflits. Ils proposent en règle générale des analyses qui
sont caractérisées par les éléments suivants :

- Sur le plan de la méthodologie, la démarche relève avant tout d’une sociologie des
acteurs et repose sur une attitude généralement critique envers les spécialistes et les
théories en relations internationales32. Le cadre analytique est essentiellement élaboré
à partir de concepts et d’outils de la sociologie politique (V. par ex. la notion de
« champ » empruntée à Pierre Bourdieu33) et de la criminologie. Ils s’intéressent donc
en priorité aux comportements des professionnels de la sécurité en s’attachant à mettre
à jour les logiques qui sous-tendent les politiques de sécurité mises en œuvre par les
bureaucraties nationales et internationales et surtout les effets politiques structurels
générés par la combinaison des « savoirs » et des « technologies » dans le domaine de
la sécurité.

31
V. C.A.S.E. COLLECTIVE, « Critical Approaches to Security in Europe. A Network
Manifesto », Security Dialogue, vol. 37, n°4, 2006, pp. 443-487.
32
V. la démarche de « sociologie politique de l’international » explicitée par Didier BIGO sur le site de la revue
Cultures et Conflits <http://www.conflits.org/document1175.html>
33
Un champ est un espace social qui se distingue par des positions interdépendantes mais
différenciées (tous les acteurs ne partageant pas la même identité car ils ont des intérêts
particuliers ; il s’agit d’une configuration de relations objectives entre des positions qui ne
sont pas nécessairement convergentes (la conflictualité y est présente). Se référer à cette
notion dans le domaine de la sécurité implique l’analyse des relations entre les agences de
sécurité, leur statut, leur rôle, leurs activités …

36
- Leurs domaines de recherche privilégiés concernent plutôt les questions de sécurité
intérieure, le développement des politiques de sécurité en Europe (la coopération en
matière policière au sein de l’UE), les questions de migration et d’asile…

- Leur principale thèse est que la gestion politique de l’insécurité est devenue un mode
de gouvernementalité des groupes et des individus. Il s’agit là d’une intuition forte en
phase avec une conception très foucaldienne de l’ordre politique.

- Ce courant se distingue de l’école de Copenhague par l’accent mis sur les acteurs de la
« securitization » (voir infra), les conditions d’émergence et de consolidation des
réseaux d’acteurs de la sécurité qui tentent d’établir une forme de monopole sur la
vérité (ou du discours légitime) à propos des dangers qui nous menacent. Le concept
même de « securitization » prend une signification différente car elle s’entend surtout
comme la capacité à contrôler les frontières, gérer les menaces, définir les identités qui
seraient menacées… Plutôt que de se concentrer sur les intentions des détenteurs du
pouvoir, les auteurs appartenant à cette mouvance privilégient l’analyse des effets de
pouvoir produits par les politiques de sécurité. Enfin, l’accent n’est pas mis sur les
« speech acts » mais sur les pratiques, les destinataires des politiques de sécurité et les
contextes qui permettent ou contraignent la production de formes spécifiques de
gouvernementalité.

En résumé, le champ de la sécurité est façonné non seulement par le monopole de la violence
légitime exercée par l’Etat souverain mais aussi par la capacité discursive à produire une
image de l’ennemi qui puisse être « reconnue » par le groupe cible auquel ce discours
s’adresse.
* *

Cet aperçu non exhaustif de nouvelles méthodes et cadres d’analyse censés améliorer notre
compréhension des enjeux de sécurité ont en commun une remise en cause des méthodes
traditionnelles d’analyse en relations internationales sans pour autant se présenter comme des
théories de la sécurité en tant que telles, ce qui permet de les distinguer des démarches
exposées dans le point suivant.

II. LES INITIATIVES VISANT À REFORMULER LES PROBLEMATIQUES DE LA SECURITE ET


À PROPOSER UN NOUVEAU CADRE THEORIQUE PERMETTANT DE MIEUX LES APPREHENDER

A. Barry Buzan : un précurseur …

Barry BUZAN est certainement un chercheur qui a le plus contribué à une réflexion en
profondeur sur le concept de sécurité et qui a ouvert de nouvelles pistes de recherche dans ce
domaine. On peut considérer qu’il se trouve à la charnière entre le réalisme,
l’institutionnalisme et le constructivisme car ses réflexions et ses travaux empruntent des
éléments à ces différentes écoles. Ce qui apparaît comme le plus important ici c’est la volonté
de fonder une démarche spécifiquement « études de sécurité » qui permette de surmonter les
limites des études stratégiques traditionnelles et des approches classiques en relations
internationales et de proposer un cadre théorique permettant de travailler à partir d’un concept
élargi de sécurité.

37
Son point de départ est constitué par les travaux de John HERZ (dans les années 50) portant
le dilemme de sécurité. En deux mots, cette notion prend acte du fait que les tentatives visant
à assurer la sécurité de l’Etat A peuvent avoir pour conséquence (sans qu’il y ait intention)
d’augmenter le sentiment d’insécurité de l’Etat B. Il convient dès lors d’étudier les
interactions entre Etats et les liens d’interdépendance qui peuvent affecter les questions de
sécurité et donc, d’une certaine manière, de rompre avec les études centrées sur les politiques
de sécurité nationale qui sont menées sans égard pour les effets qu’elles engendrent au niveau
international.

Il reste néanmoins très proche des postulats du réalisme dans la mesure où il considère que :

- l’Etat souverain demeure le principal objet de référence de la sécurité ;


- ce sont effectivement les collectivités humaines qui sont concernées (ou l’humanité
dans son ensemble) et pas les individus en tant que tels. S’il est évident que la sécurité
individuelle est la raison pour laquelle l’Etat a été institué, il est aussi une source
d’insécurité et surtout, la sécurité des individus est étroitement dépendante de
structures qui les dépassent (l’Etat, système international), le niveau individuel ne peut
donc être un niveau d’analyse pertinent en soi dans les études de sécurité ;
- la question de la sécurité doit prendre en considération l’anarchie du système
international (c’est-à-dire l’absence de gouvernement central au niveau international),
l’interaction entre les unités constituantes que sont les Etats et la conflictualité qui peut
découler de la distribution du pouvoir entre les différentes unités politiques du
système.

Il se singularise par rapport aux démarches réalistes

- par le fait qu’il opère une distinction entre les Etats selon leurs régimes et l’effectivité
de leur pouvoir et prend en considération des éléments relevant de la politique
intérieure. La sécurité est alors envisagée différemment selon les types d’Etat, la
nature des relations entre l’Etat et la nation, les institutions et les idéologies (Cfr. Sa
distinction entre Etat fort et Etat faible). A l’instar de Wendt, il opère une distinction
entre les types d’anarchie (mature ou immature) en fonction de la disponibilité des
Etats à coopérer ou pas, à accepter ou pas des règles et des institutions permettant de
réguler leurs relations ;
- parce qu’il considère qu’il faut renoncer à la distinction traditionnelle entre sécurité
intérieure et sécurité extérieure et étudier la dynamique entre les objectifs sécuritaires
(sécurité des citoyens et sécurité nationale) ;
- il reconnaît qu’existe une tension permanente entre sécurité individuelle et sécurité
collective et que cette situation renvoyant au dilemme central de la sécurité ;
- il rappelle le caractère éminemment subjectif de la menace qui, selon lui, dépend avant
tout d’un choix politique (réf. à Carl Schmitt). Il estime qu’on ne peut réellement
identifier une menace qu’à travers l’utilisation de moyens exceptionnels et que le seuil
à partir duquel un problème particulier va relever de la sécurité est éminemment
volatil et circonstanciel.

Il aura définitivement contribué à élargir le programme de recherche en proposant de


s’attacher à l’étude des différents types de menaces. Il en identifie cinq :

- la menace militaire qui découle des actions militaires dirigées contre le territoire de
l’Etat ;

38
- la menace politique qui est engendrée par des atteintes à la stabilité et à l’organisation
de l’Etat (l’ingérence, la propagande…) ;
- la menace sociétale qui porte atteinte à l’identité nationale ou religieuse ;
- la menace économique (embargo, restrictions au commerce, augmentation brutale des
prix des matières premières…) qui peut avoir des répercussions que la stabilité du
pays, le bien-être de ses habitants, les moyens alloués à la défense de l’Etat ;
- la menace écologique (l’accès à l’au potable, la pollution, …).

Il a également développé la notion de sécurité régionale et de complexe de sécurité.

Entre les unités politiques et le système international, existent des sous-systèmes régionaux
dont l’existence est justifiée par des considérations de sécurité. Dans la mesure où la sécurité
est un phénomène relationnel, on ne peut pas comprendre la politique de sécurité d’un Etat
sans avoir égard au cadre dans lequel il se trouve. La « région » renvoie à l’existence d’un
sous-système distinct et significatif qui regroupe des Etats géographiquement proches –
l’espace étant un élément qui joue un rôle important dans la perception de la menace. Penser
la sécurité d’une région implique d’aller au-delà de la question du pouvoir et des rapports de
force. En effet, la sécurité se réfère fondamentalement à la distinction ami/ennemi et
fonctionne selon une logique qui doit être distinguée de celle qui découle de la simple
distribution du pouvoir entre unités d’un système.

Le complexe de sécurité renvoie à la formation d’un sous-système de sécurité basé sur la


distinction ami/ennemi. Il repose sur les craintes partagées par un groupe d’Etats et explique
que la sécurité d’un Etat ne peut être conçue indépendamment de celle de ses voisins. Le
facteur principal qui détermine l’existence d’un complexe de sécurité est l’existence d’un
sentiment collectif par rapport à une menace relativement bien identifiée. Ce concept a été
appliqué notamment aux régions d’Amérique du Sud, d’Afrique australe, du Moyen-Orient,
du sous continent indien, de l’Afrique des Grands Lacs…

La notion de sécurité économique qu’il a développée est également intéressante.

La fragmentation caractérise le système politique international, un système basé sur les


prétentions à l’indépendance de ses unités constituantes. En revanche, le système
économique international se distingue par sa dynamique d’intégration et une logique
d’interdépendance. Ceci étant l’autonomie du système économique par rapport au système
politique est délicate à établir, voire fortement remise en cause par certains auteurs
(Gilpin,Wallerstein, …) qui ont notamment démontré qu’un lien pouvait être établi entre
l’émergence du capitalisme et l’émergence d’un système politique international caractérisé
par l’anarchie, une anarchie qui aura facilité le développement d’une économie « libre »
pouvant justement tirer profit de la fragmentation politique du système international.

L’idée de sécurité économique qui a émergé après 1945 est pourtant assez chimérique car la
sécurité économique peut à certains égards apparaître comme une contradiction dans les
termes. En effet, dans une logique capitaliste, la compétition est un mode opératoire normal
et les dynamiques à l’œuvre dans le champ économique reposent précisément sur les
opportunités ou vulnérabilités du marché qui créent une insécurité permanente (une entreprise
défaillante ne peut revendiquer un droit à continuer ses activités et les moins performantes
doivent être sanctionnées par le marché). Toutefois, il estime que la redistribution (relative)
des richesses peut contribuer à la stabilité du système.

39
En quoi est-ce un domaine pertinent pour les études de sécurité ? La survie de l’Etat dépend
aussi des ressources dont il peut disposer et qui contribuent à asseoir sa puissance et sa
capacité d’influence dans les relations internationales. La manière dont l’Etat conçoit les
activités économiques et ses rapports avec les acteurs économiques (libéralisme,
protectionnisme, mercantilisme) peut avoir un impact que les politiques de défense et vice
versa. Dans une optique mercantiliste, les préoccupations sécuritaires de l’Etat justifient une
politique interventionniste permettant de fournir aux institutions militaires les moyens dont ils
auraient besoin pour se moderniser ou pour tout autre objectif de politique internationale…y
compris sécuriser les sources d’approvisionnement en énergie.

Les résultats de ses travaux ont été publiés en 1991, ils sont à l’origine d’une démarche
collective identifiée sous le label « école de Copenhague ».

40
Jef HUYSMANS, « Revisiting Copenhagen: Or, On Creative Development of a Security Studies Agenda in
Europe », European Journal of International Relations, vol. 4, n°4, 1998, pp. 479-505.

Première caractéristique de l’école : la volonté d’étendre le champ d’investigation des études de sécurité au-delà
des aspects purement militaires et des relations interétatiques.
Deuxièmement : utilisation et réflexion autour de concepts « importés » comme les secteurs de sécurité, la
sécurisation et les complexes de sécurité qui ont fait l’objet d’investigation et d’expérimentation en commun.
Troisièmement : volonté de donner une tonalité authentiquement européenne à leurs recherches (tant dans le
contenu, les thèmes de recherche que dans la forme des discours)
Quatrièmement : la volonté de faire un lien avec les peace studies.

Multiple sectors security

Pour la majorité des chercheurs du domaine de la sécurité, cette notion renvoie au monopole de la violence
légitime par l’Etat qui peut recourir à ses forces armées et à sa police pour maintenir l’ordre (et faire respecter le
droit) dans le but de neutraliser les menaces qui pèsent sur l’Etat et ses citoyens. La démarche qui a été
développée par la CoS reposait sur la possibilité de multiplier les objets référents de la sécurité, de traiter des
menaces non militaires et de considérer que l’ordre social était bel et bien un objet de « sécurité nationale » tout
en évitant de diluer le concept de sécurité. Pour ce faire, les chercheurs de la CoS ont tenté de délimiter le
champ de leurs travaux en se focalisant sur les menaces susceptibles d’affecter la sécurité de l’Europe et qui
faisaient l’objet d’un débat (politique et académique) dans l’espace public européen.

Meaning of security

Il est généralement considéré qu’un problème de sécurité se distingue par le fait qu’il pose un défi très spécifique
aux acteurs politiques, un défi qui excède la capacité normale de gestion par une institution politique. En
conséquence, un problème de sécurité est considéré comme prioritaire par rapport aux autres et sera traité dans la
sphère politique comme une question particulièrement urgente. Dans ce contexte, nombre d’auteurs ont introduit
une distinction entre les menaces objectives et les menaces subjectives en estimant que les secondes avaient plus
d’importance dans la sphère politique. Mais dans l’ouvrage de Buzan, Waever et de Wilde, il est davantage
question de l’importance de la structure rhétorique. En travaillant à partir de la notion d’acte de langage, les
auteurs ont progressivement abandonné la distinction traditionnelle entre les menaces et la question de la
perception - qui impliquait de se référer à quelque chose existant ou pas dans la réalité- au profit d’une
conception de la sécurité comme pratique autoréférentielle. Dès lors, la sécurité se pense comme une
grammaire, une logique qui sous-tend et organise les textes, les discours, les relations sociales. En conséquence,
la construction d’un problème de sécurité par le langage –la sécurisation- ne peut plus être repérée chez un acteur
particulier car elle n’est pas dépendante de la perception subjective d’un acteur. C’est ici qu’intervient la notion
d’intersubjectivité:

 « Security (as all politics) ultimately rests neither with the objects nor with subjects, but among subjects”

Rares sont les cas dans lesquels la menace peut être objectivée (dans le sens d’ « avérée »). On peut certes
considérer que le franchissement d’une frontière par une colonne de blindés en est un exemple ; mais ici encore
on ne saurait faire l’impasse sur le critère de l’intention et des perceptions. Un tel acte peut aussi résulter d’une
opération humanitaire. On ne pourrait pas non plus considérer qu’une menace est subjective parce que ce qui est
en cause ce n’est pas la perception unilatérale d’un acteur isolé. Le succès du processus de sécurisation dépend
aussi de la manière dont il est perçu par l’auditoire.

Regional security dynamics

Buzan a développé la notion de complexe de sécurité pour mettre en évidence l’importance du fait régional dans
la dynamique de la sécurité. La question était évidemment d’identifier ce que recouvre une région et de la
définir ; dans cette perspective il s’est référé au degré d’interdépendance nécessaire à la consolidation d’un
complexe de sécurité. Il a estimé que la fin de la guerre froide a permis le développement d’un complexe de
sécurité en Europe basé sur une dynamique interne reposant sur une dialectique marquée par la fragmentation et
l’intégration et touchant des domaines non exclusivement militaires.
V. nouvelle définition: « a security complex is defined as a set of units whose major processes of securitization,
desecuritization, or both are so interlinked that their security problems cannot be reasonably analyzed or
resolved apart from one another. »

41
B. L’”école de Copenhague” (ci-après CoS)

V. Barry BUZAN, Ole WAEVER et Jaap DE WILDE, Security – A New Framework for
Analysis, Boulder/London, Lynne Rienner, 1998.

Il s’agit d’un des ouvrages de référence de cette école. Les auteurs s’attachent à démontrer
qu’ils sont conscients des risques liés à l’usage d’une conception élargie de la sécurité. Il
existe effectivement, et comme on le démontrera par la suite, un risque de dilution du concept
qui peut miner la cohérence intellectuelle de la discipline. Et surtout, l’élargissement du
concept a, dans les faits, contribué à donner une image très positive de la sécurité alors même
que la sécurité ne devrait pas être spécialement idéalisée. Ils proposent dès lors de considérer
que le champ des études de sécurité doit se restreindre à l’étude de menaces qui remplissent
certaines conditions :

- les modalités de gestion des menaces sont des moyens exceptionnels (usage de la
force, pouvoirs spéciaux, restriction dans la jouissance des droits et libertés
individuelles, conscription…)
- les menaces sont « existentielles » : elles visent la survie des objets de référence
(l’Etat, la société, la nation, …)

Ils estiment en outre que les niveaux d’analyse sont :

- le système international
- les sous-systèmes (OTAN)
- les unités comme les Etats, les nations, les firmes internationales
- les sous unités : les bureaucraties, les lobbies, …
- les individus

Les secteurs concernés par les études de sécurité sont identifiés à partir du type d’activités
humaines qu’ils génèrent

- le secteur militaire emploie essentiellement la coercition


- le secteur politique concerne les relations d’autorité, la reconnaissance des Etats et des
gouvernements
- le secteur économique a trait au commerce, à la production et à la finance
- le secteur environnemental se réfère aux activités humaines et à leur impact sur la
biosphère

Les objets de référence de la sécurité dépendent du secteur

- l’Etat (ses forces armées en particulier) ou d’autres entités politiques sont les objets de
référence du secteur militaire
- dans le secteur politique, la souveraineté ou l’idéologie défendue par l’Etat peut être
un objet de référence. On peut aussi concevoir que les normes (et le projet politique)
sur lesquelles reposent l’UE sont des objets de référence
- dans le secteur économique, l’approvisionnement en matières premières peut devenir
un objet de référence de la sécurité
- l’identité collective d’une nation ou d’une minorité peut être un objet de référence de
la sécurité.

42
- Le maintien de la biodiversité dans le secteur environnemental peut devenir, sous
certaines conditions, un objet de référence d’une politique de sécurité.

Dans l’analyse de chaque secteur de la sécurité, on retrouvera une discussion sur

- les objets de référence


- les principaux acteurs de la sécurité
- les fonctions principales qui sont remplies par les acteurs
- les spécificités des menaces et des vulnérabilités
- les éventuelles dynamiques de « régionalisation »

Ex. de questionnement dans le secteur militaire

- L’objet de référence est essentiellement l’Etat souverain (son territoire, ses forces
armées…). Il se peut cependant qu’il faille aller au-delà de l’Etat souverain car, dans
certaines situations, les objets de référence de la sécurité sont en réalité des sous-unités
(familles, clans, tribus, groupes religieux, …). Il se peut également que certains principes ou
normes fassent l’objet d’une politique de sécurité impliquant l’usage de moyens coercitifs (la
lutte contre le terrorisme, la non-prolifération, le respect du droit international, …). Ils
deviennent dans ce cas des « référents » de la sécurité.
- Dans le secteur militaire, ce sont essentiellement les représentants de l’Etat qui sont les
principaux acteurs s’exprimant sur les questions militaires et d’organisation de la sécurité
ainsi que sur les réponses à apporter aux menaces. Dans certaines circonstances, l’Etat ne
parle pas toujours d’une seule voix (v. les différences sensibles entre les ministres belges de la
défense et des affaires étrangères dans la période qui a précédé l’intervention de l’OTAN
contre la Yougoslavie). Le gouvernement peut aussi perdre le contrôle sur l’appareil militaire
(cfr. les forces armées russes en Tchétchénie) et les services de sécurité développer leur
propre « agenda »). Certains acteurs fonctionnels dans le domaine militaire peuvent
influencer la dynamique du secteur en n’étant ni reconnus comme objet de référence ni
comme acteurs politiques de la sécurité (la force aérienne, l’industrie d’armement, les firmes
de sécurité privée…).

Ex. de questionnement relatif à la notion de sécurité environnementale34

Les militants écologistes ont depuis longtemps présenté la dégradation de l’environnement


comme un problème de sécurité. Une démarche qui a peu de sens, selon Waever, mais dont le
succès (relatif) s’explique par un certain émoi au sens du petit monde de la sécurité. A la
lecture de la revue Survival (qu’il considère comme un bon indicateur de l’état d’esprit
dominant dans le domaine de la sécurité), on peut se rendre compte de l’attrait que représente
l’élargissement du concept de sécurité aux domaines non militaires. Il faut en effet trouver de
« nouvelles menaces ». James Baker a ainsi estimé que les problèmes environnementaux
portaient atteinte à la sécurité des citoyens américains. Le rapport Brundtland35 a
explicitement utilisé le concept de « sécurité environnementale ». L’intérêt d’utiliser un tel
concept reposer sur ses capacités de mobilisation tant sur le plan politique que social : les
problèmes doivent être résolus de manière urgente et prioritaire.

34
V. Ole Waever, « Securitization and Desecuritization », in Ronnie D. Lipschutz (Ed.), On
Security, New York, Columbia University Press, 1998, pp. 46 et ss.
35
V. infra

43
Cette stratégie peut être critiquée. En premier lieu, et comme Buzan l’a souligné, les menaces
ne découlent pas d’actes intentionnels. Or le concept de sécurité est traditionnellement
compris comme découlant d’actes intentionnels, de volontés particulières et de stratégies
spécifiques…Dans sa critique du concept, Richard Moss estimait qu’une telle qualification
impliquait une réaction de défense essentiellement de la part de l’Etat et d’agences
centralisées, ce qui n’est assurément pas une solution optimale s’agissant des questions
d’environnement de portée globale. Le troisième problème résulte de la tendance récurrente
de penser les questions de sécurité en termes d’opposition « nous contre eux », ce qui est
susceptible de nourrir un certain nationalisme en se focalisant sur des menaces externes et sur
des responsables qui ne mettent pas en cause les acteurs internes). Enfin, le concept de
sécurité est défensif par nature et favorable au statu quo, donc à une certaine forme de
conservatisme qui est, selon les écologistes, précisément à l’origine des problèmes
environnementaux. Certains évoquent également un risque totalitaire et collectiviste qui
serait dérivé d’un projet environnementaliste holistique, mystique…En conclusion sécuriser
un problème le fait entrer dans un carcan « menace, défense, réaction étatique » qui, en
matière d’environnement, n’est sans doute pas la solution la plus efficace pour faire face aux
défis contemporains. Il plaide pour une intégration de ce problème dans le champ
économique.

44
PARTIE III : LE CONCEPT DE SECURITE

Jusqu’ici, le concept de sécurité a été évoqué dans le cadre d’une discussion générale relative
à l’existence ou pas d’un champ de connaissance relativement autonome que l’on pourrait
qualifier de sous discipline des relations internationales. Cela a permis de montrer la
multiplicité des perspectives à partir desquelles les problématiques liées à la sécurité peuvent
être élaborées et discutées. Ceci étant, le concept lui-même n’a pas encore été interrogé de
manière systématique alors même qu’il soulève de nombreuses questions liées notamment à
sa définition, son champ d’application, etc. Il est évident que les réponses que l’on apportera
à celles-ci dépendent étroitement du type de paradigme favorisé et du cadre théorique auquel
on se raccroche. Il existe ainsi des définitions de la sécurité qui varient considérablement en
fonction de l’adhésion à l’une ou l’autre des traditions ou écoles qui se sont imposées dans les
études de sécurité, mais aussi des effets de mode et des revendications politiques du moment
(sécurité alimentaire, sécurité sociétale, sécurité environnementale, …).

Exemples :

- définitions substantielles
o négative : qui s’oppose à l’insécurité naturelle qui prévaut dans les relations
internationales (Aron)
o positive : qui contribue à la préservation de l’intégrité du territoire national et
de ses institutions (Morgenthau)

- définition circonstancielle et liée à la notion de « menace » :


« obligatoirement réactive, la sécurité doit donc être redéfinie chaque fois qu’elle
est menacée »36.

- définition renvoyant à des éléments objectifs et subjectifs : comme absence de


menaces sur les valeurs fondamentales et absence de crainte que ces valeurs puissent
être attaquées (Wolfers, v. infra).

Il existe aussi des controverses portant sur la nécessité et l’opportunité même d’une définition,
la valeur ajoutée d’une approche plus conceptuelle et critique qui permettrait de surmonter les
difficultés liées à l’exercice même de définition (V. Jef Huysmans, ci-après).

36
Charles Philippe DAVID et Jean-Jacques ROCHE, Théories de la sécurité, op. cit., p. 9.

45
I. LE CONCEPT DE SECURITE ET SES DECLINAISONS : DE LA SECURITE NATIONALE A LA
SECURITE HUMAINE EN PASSANT PAR LA « SECURITIZATION »

A. Un exercice de définition en prise sur la réalité américaine des années 50

V. Arnold WOLFERS, « ‘National Security’ as an Ambiguous Symbol, Political Science


Quarterly, vol. 67, n°4, Décembre 1952, pp. 481-502.

Il s’agit essentiellement d’une tentative de problématisation du concept de sécurité nationale.


Dans cette perspective, la sécurité est conçue comme une absence de crainte par rapport aux
valeurs d’une société donnée. Son approche prend en considération les débats entre réalistes
et idéalistes et intègre des considérations qui sont caractéristiques des courants plus
sociologiques et constructivistes qui se développeront ultérieurement.

Constat de l’auteur : les gens qui se considèrent comme réalistes se réfèrent tous à la sécurité
nationale en affirmant qu’elle dicte la politique étrangère des Etats. Il est vrai qu’aujourd’hui
(1952 !), tout discours ayant trait à la sécurité est reçu avec sympathie. Ce genre de formule
devrait pourtant faire l’objet de plus d’attention tant elle est susceptible de faire l’objet
d’appréciations et d’interprétations différentes. La référence à l’intérêt national suggère qu’il
existe d’autres types d’intérêt et que celui qui est qualifié de « national » répond à certaines
particularités, il renvoie par exemple à la défense de la nation en tant que telle, et pas
d’individus ou de sous-groupes ou de l’humanité dans son ensemble. Mis à part cette
prétention, il n’est pas toujours aisé de savoir ce à quoi l’intérêt national renvoie. A l’époque
de la grande dépression, la référence à l’intérêt national pouvait se comprendre comme une
critique de la politique étrangère américaine qui était vue par certains comme étant trop
centrée sur l’économie et la promotion des intérêts économiques de groupes particuliers.
Aujourd’hui (toujours 1952 !), la référence à l’intérêt national recouvre un autre type de
critique :

« They [the people] fear policy makers may unduly concern with the ‘interests of all
mankind’. They see them sacrificing the less inclusive national community to the wider
but in their opinion chimeric world community” (p. 482).

Le glissement d’une rhétorique économique vers une rhétorique sécuritaire peut, toujours
selon l’auteur, se comprendre à la lumière du contexte : dans les années 30 c’est une crise
sociale et économique qui menace l’Amérique alors que les années 50 sont marquées par la
guerre froide et la menace d’une agression soviétique. Aussi n’est-il pas étonnant que Hans
Morgenthau définisse l’intérêt national comme étant un intérêt de sécurité nationale qui serait
garanti par la puissance...

« The United States, he says, is interested in three things: a unique position as a


predominant Power without rival in the Western Hemisphere and the maintenance of the
balance of power in Europe as well as in Asia, demands which only make sense only in
the context of a quest for security through power” (p. 483).

46
Propositions :

La sécurité concerne avant tout la défense de valeurs acquises (réf. à Walter Lippmann qui
considère que la sécurité concerne la disponibilité d’une nation à empêcher une attaque ou à la
neutraliser. La sécurité est une valeur relative à laquelle une nation aspire plus ou moins). En
cela, elle partage certaines caractéristiques avec le pouvoir et la prospérité, qui sont deux
valeurs importantes dans le domaine des relations internationales. Mais alors qu’il est possible
d’évaluer en termes plus ou moins objectifs la prospérité et le pouvoir (entendu comme
capacité de contrôle des actions des tiers), la mesure de l’absence de crainte par rapport à des
valeurs est difficilement évaluable en ces termes. Tout est soumis à la subjectivité et à la
spéculation. (ex. des craintes de la France à l’endroit de l’Etat allemand après GMI). Une
nation qui a eu à subir une agression est souvent plus anxieuse par rapport à sa sécurité. On
ne peut donc s’attendre à ce que tout les Etats réagissent de manière uniforme aux mêmes
types de menaces. Dans les années 50, il est clair que la Canada n’a pas développé les mêmes
craintes que l’Iran ou la Yougoslavie et que les Britanniques n’ont pas la même vision des
forces aériennes françaises que celle qu’ils avaient développée relativement à la lutfwaffe
dans les années 30. De plus, toutes les nations ne sacrifient pas tout sur l’autel de la sécurité.
Il suffit de voir les débats au sein des assemblées parlementaires sur la question des budgets
militaires.

« […] where security serves only as a cloak for other more enticing demands, nations or
ambitious leaders may consider no price for it too high. This one of the reasons why very
high security aspirations tend to make a nation suspect of hiding more aggressive aims” (p.
488).

 La sécurité est donc une valeur relative qui dépend de la culture nationale, des traditions,
des choix politiques…et, dans une certaine mesure, négative : c’est l’absence d’insécurité, le
fait de « se libérer de la peur ».

Ce qui est en jeu dans ce domaine, ce sont les ambitions et la volonté politique de
conserver ou d’augmenter un capital matériel ou symbolique (« le rang et la puissance »,
par ex. pour la politique extérieure de la France). De ce point de vue, on pourrait s’attendre à
ce que tous les Etats poursuivent les mêmes objectifs de sécurité (protection de
l’indépendance nationale et de l’intégrité territoriale). Ce que l’on peut constater
historiquement c’est que certaines valeurs plus marginales peuvent s’avérer également
importantes. Il était un temps où la politique extérieure des Etats-Unis était essentiellement
focalisée sur la protection des investissements et des ressortissants américains à l’étranger, ses
valeurs fondamentales étant par ailleurs considérées comme hors d’atteinte (= approche
restrictive). A l’opposé, les Britanniques ont eu tendance à considérer que certaines régions
devaient faire l’objet d’une attention soutenue comme si il s’agissait de leur territoire national
(= approche extensive). Ainsi l’expansion spatiale (l’installation de bases militaires par ex.)
justifiée par la préservation des valeurs peut conduire à une volonté de domination mondiale.
Une politique ne se caractérise pas seulement par ses objectifs (ici la sécurité), les moyens
doivent également être pris en compte (ex. la course aux armements, une politique d’alliance
ou au contraire de neutralité) en fonction même des dispositions psychologiques, idéologiques
et morales de ses concepteurs… et de leurs adversaires (du moins à partir des représentations
qu’ils ont de leurs adversaires et de leurs projets). Les uns privilégieront les moyens non
militaires et les autres se reposeront essentiellement sur le pouvoir de coercition ; entre ces
deux pôles existent quantité de solutions …

47
La question de l’efficacité de la sécurité dépend des moyens que l’on est disposé à y
consacrer. Les dépenses en matière de sécurité impliquent une diminution des moyens
alloués à d’autres politiques. Dans certains cas, un gain obtenu dans le domaine de la sécurité
ne peut compenser les coûts entraînés par un objectif de sécurité37. Une évaluation du rapport
coût/bénéfice fait toujours l’objet de controverses d’autant que la sécurité absolue est une
chimère, à moins peut-être d’imposer une domination de son pouvoir sur l’ensemble de la
planète. Même dans cet hypothétique cas de figure, les craintes et l’insécurité seraient
« internalisées » et par là même peut être plus problématiques encore. On ne peut
raisonnablement que poursuivre un objectif de sécurité relative.

Une autre difficulté provient également du fait qu’un « pouvoir de résistance » n’est pas
toujours très différent d’un « pouvoir d’agression ». Ce qu’une nation entreprend au nom de
sa défense peut être interprété par les autres comme une initiative de nature belliqueuse. C’est
ce que John Herz évoquait lorsqu’il parlait du dilemme de sécurité38. Penser que sa propre
sécurité ne dépend que de soi-même et de ses propres moyens défensifs est illusoire (et
dangereux) : satisfaire les demandes légitimes des autres peut s’avérer tout aussi efficace.

B. Un exercice de conceptualisation lié à la prolifération des usages du concept de


sécurité depuis la fin de la guerre froide

V. David A. BALDWIN, « The Concept of security », Review of International Studies, 1997,


23, pp. 5-26.

L’objectif de cet article est de s’attacher au concept lui-même en le débarrassant des oripeaux
normativistes et des considérations empiriques qui lui sont généralement associé pour en
saisir les éléments conceptuels de base.

Préalables :

- Ne pas se satisfaire de l’affirmation selon laquelle la sécurité est avant tout un concept
contesté (Buzan), ce qui aboutirait à une sorte de relativisme : une acception ne
pouvant être plus pertinente qu’une autre.

- Se départir des analyses néoréalistes considérant que la sécurité est l’objectif principal
et déterminant que se donne un Etat, tout comme un champion est celui qui veut
gagner une course et s’avérera le meilleur (réf. à Waltz)39. Le concept de sécurité est

37
V. débats aux Etats-Unis sur le coût de la guerre en Irak.
38
V. ex de propos que l’on pourrait qualifier de « constructiviste » :« If security, in the
objective sense of the term at least, rises and falls with the presence or absence of
aggressive intentions on the part of others, the attitude and behaviour of those from whom
the threat emanates are of prime importance. Such attitude and behaviour need not be
beyond the realm of influence by the country seeking to bolster its security” (p. 496).
39
Plus qu’aucune autre théorie, le néo-réalisme a fait de la sécurité le déterminant de l’action
des Etats sur la scène internationale. Selon K. Waltz, en situation d’anarchie, la sécurité
est le bien le plus recherché. Ce n’est qu’une fois leur survie assurée que les Etats peuvent
poursuivre d’autres objectifs comme la tranquillité, la prospérité et le pouvoir. Est-ce que
cette affirmation simpliste peut mener quelque part ? L’équivalence entre survie et
sécurité n’est pas très utile car il faut encore pouvoir identifier ce qui est menacé. C’est
d’autant plus vrai que Waltz définit les Etats à travers les fonctions qu’ils remplissent :

48
alors essentiellement considéré comme un critère d’évaluation. Mais la politique
internationale n’est pas un jeu dans lequel certains gagnent et d’autres pas (cfr la
notion de zero sum game). Tous les Etats ne jouent pas tous dans le même
championnat et selon les mêmes règles. Dans la plupart des cas, les discussions
portant sur cette problématique sont vaines car elles se déroulent sur des plans
différents (les objets référents de la sécurité ou ce qu’il convient de faire pour assurer
la sécurité…). De même affirmer que la sécurité des uns entraîne l’insécurité pour les
autres est un constat de nature empirique mais qui n’apporte pas grand-chose sur le
fond.

Quelle sécurité ?

Il convient dès lors de proposer un certain nombre de spécifications dans le but de faciliter
l’analyse rationnelle des politiques publiques dont la sécurité est l’objectif central. Le point
de départ est la définition (négative) de Wolfers comme étant une « absence de menace sur
des valeurs acquises » qui, selon Baldwin, reflète intuitivement l’essence de la sécurité en
tant que politique de préservation de certaines valeurs et donc moins en fonction de la
présence ou de l’absence de menaces. Il convient dès lors de se focaliser sur quelques
questions :

Pour qui ?
Concernant la première question c’est ce que Buzan appelle les objets de référence (referent
object) de la sécurité : les individus, l’Etat ou un groupe d’Etats, le système international ?

Pour quelles valeurs ?


Quant à la seconde elle concerne la sécurité physique, le bien-être économique,
psychologique, le respect de l’intégrité territoriale, de la souveraineté...

Combien ?
La sécurité peut-elle faire l’objet d’une évaluation en termes de degré ? Peut-on être plus ou
moins en sécurité ?

Par rapport à quelles menaces ?

faire les lois et assurer leur application, défendre le territoire contre des attaques
extérieures et fournir certains biens et prestations au profit de sa population. Si toutes ces
fonctions se retrouvent dans les valeurs à défendre, le contenu du concept de sécurité est
tellement large qu’il en devient inopérant et ne permet pas de faire des évaluations fines du
degré de sécurité requis et de l’adéquation des moyens aux fins. La question du prix de la
sécurité est également négligée par les néo-réalistes et les outils de la micro-économie
auxquels ils ont recours (ainsi que le parallèle entre Etat et firme) ne sont pas adaptés. Les
NR semblent considérer que la sécurité est un concept « zero-sum » dans la mesure où plus
de sécurité pour l’un implique forcément moins de sécurité pour l’autre. Ce qui est loin
d’être évident car des voisins « insécurisés » ne sont pas forcément de « bons » voisins.
Bien entendu, l’accroissement de sécurité d’un Etat peut aller de pair avec la diminution de
la sécurité pour les autres. C’est ce qu’exprime le « dilemme de sécurité ». Mais une fois
encore, il n’est pas nécessaire de recourir à ce genre de notion (« zero-sum ») pour
comprendre le concept de sécurité.

49
D’autres Etats dont le comportement est jugé agressif ? Une idéologie ? Des rivaux
commerciaux ? Mais comment se définissent les menaces ? Certains estiment que la menace
renvoie à une action qui requiert un engagement conditionnel sous peine de sanction. Cela
cependant est contesté car une telle définition en reposant sur une sanction sociale ne permet
pas d’inclure dans le concept de sécurité les menaces environnementales, les épidémies,
famines…

Par quels moyens ?


Controverses sur le fait de savoir si la force militaire est le moyen par excellence de parvenir à
la sécurité.

A quel prix ?
Comment opérer des arbitrages entre les dépenses publiques ?

Sur quelle période ?


Les objectifs à long terme peuvent en effet différer de ceux qui sont tenus à court terme.

En résumé, est-ce que nous devons avoir une indication précise quant à toutes ses dimensions
lorsque l’on évoque la sécurité ? Pas spécialement, la plupart du temps, on pourra se
contenter d’avoir des indications plus ou moins précises sur les premières questions pour
avoir une idée de ce qui est en jeu. Mais dans la perspective d’une évaluation comparative
des alternatives politiques, il conviendra d’avoir au moins trois indications : les moyens, les
coûts et la période. Dans certaines circonstances cependant, l’utilité du concept de sécurité
peut être mise en doute, lorsque, par exemple, ce sont l’ensemble des valeurs qui sont mises
en danger. Dans ce cas de figure, la sécurité nationale devient synonyme d’intérêt national ou
de protection du bien-être national et il devient malaisé de la distinguer d’autres objectifs
politiques.

La valeur de la sécurité ?

La sécurité se présente comme un bien (une valeur) qui est recherché tant par les individus,
les familles, les Etats et d’autres acteurs. Mais la sécurité n’est pas le seul bien recherché, il
se peut donc qu’il y ait des conflits de valeurs et que certaines soient sacrifiées au profit
d’autres. Il faut donc se poser la question de savoir quelles sont les valeurs qui peuvent être
sacrifiées au nom de la sécurité. On peut envisager le problème de la valeur de la sécurité de
trois manières :

50
- la sécurité comme valeur primordiale ?

On peut se demander à quoi ressemblerait nos vies sans sécurité. La réponse inspirée par
Hobbes est que la vie serait brutale, pauvre, solitaire et surtout courte. Une telle perspective a
déterminé nombre de personnes à considérer que la sécurité était une valeur qui primait sur le
reste puisque qu’elle détermine la jouissance des autres droits (prospérité, liberté …).
D’autres ont considéré l’argument comme fallacieux parce qu’on pourrait alors considérer que
l’eau, l’air, le sel, la nourriture sont également des biens (et valeurs) primordiaux qui
conditionnent la jouissance d’autres droits puisqu’ils permettent la (sur-)vie. Par ailleurs, la
valeur de quelque chose n’est pas la même pour tous. Si l’on possède beaucoup d’or (de
sécurité…), le fait d’en avoir une once de plus n’est pas très important. Dès lors la valeur
d’une chose est dépendante des conditions sociales externes – l’offre et la demande – qui lui
donnent sa réelle valeur.

- la sécurité comme une des valeurs fondamentales ?

Cette approche ne résout pas les problèmes qui viennent d’être évoqués car il faut toujours
justifier la distinction entre valeurs fondamentales et non fondamentales.

- la sécurité comme valeur relative

Selon Baldwin, la sécurité n’est qu’un des objectifs politiques qui sont mis en concurrence
dans un système d’allocation de ressources limitées. Ainsi la valeur ajoutée d’une mesure
prise en rapport avec la sécurité nationale dépendra du niveau de sécurité dont le pays dispose
et de la nature des besoins identifiés. Les responsables politiques, présumés rationnels,
n’engageront des dépenses en matière de sécurité que s’ils estiment que l’argent investi dans
ce domaine rapportera plus que s’il est investi dans d’autres. C’est une question qui est trop
peu investiguée (mais qui intéresse certains économistes) alors qu’elle est au cœur du
politique. L’auteur estime en définitive que relier la question de la définition de la sécurité à
celle de l’urgence (Buzan) ou de la gravité de la menace n’est pas satisfaisant car elle préjuge
de la valeur de la sécurité par rapport à d’autres valeurs en en faisant un bien « supérieur », ce
qui n’est pas toujours le cas.

En conclusion, l’auteur estime que la littérature récente sur la sécurité n’a pas réellement
apporté de valeur ajoutée à la recherche dans ce domaine et que les principaux éléments de
réflexion qui ont été apporté peuvent être trouvés dans l’article de Wolfers qui date de 1952.
Dire que la sécurité est un concept multidimensionnel n’est pas une découverte
révolutionnaire. Ces différentes dimensions n’ont pas été bouleversées depuis la fin de la
guerre froide, simplement, certaines des spécifications attachées à ces différentes dimensions
ont connu des modifications substantielles. La sécurité économique, sociétale,
environnementale… sont des « applications » du concept de sécurité pas des concepts
différents. D’ailleurs chaque expression peut être comprise par référence aux critères et
questions mentionnés ci-dessus. Même l’appel récent du Secrétaire général de l’ONU en
faveur d’une conception plus humaine que territoriale de la sécurité entre dans ce schéma
classique. Les appels en faveur de plus de moralité, d’interdépendance ou autre révolution
dans les affaires internationales ne requièrent pas un nouveau concept de sécurité,
radicalement différent de celui mis en évidence par Wolfers.

Il serait plus juste de considérer que le concept de sécurité est insuffisamment expliqué plutôt
que d’affirmer qu’il est essentiellement contestable et contesté. L’auteur estime que sa

51
tentative concourt à définir la sécurité comme un objectif politique spécifique. Dans la
mesure où il se trouve en compétition avec d’autres objectifs, notamment dans la course aux
ressources, il doit être distingué et comparé avec ces autres objectifs.

C. Approches critiques ou post-modernes de la notion de sécurité

Les approches critiques ou post-modernes40 développent une approche très particulière des
questions de sécurité qui sont généralement plus proches de la philosophie politique ou
sociale que des théories des relations internationales. Certaines de ces études peuvent être
considérées comme des prolongements de l’approche constructiviste : si une politique de
sécurité résulte d’un choix politique et d’arrangements sociaux de nature contingente, c’est
donc que l’on peut la changer. La réintroduction de considérations normatives est
particulièrement visible dans les travaux de Ken Booth qui en appelle à une reformulation des
politiques de sécurité en fonction d’un impératif d’émancipation41. L’« école d’Aberystwyth »
(Keith Krause, Michael Williams, …) dont il fait partie puise sa source d’inspiration à la fois
dans les travaux de Robert Cox et de l’école de Francfort. Ces auteurs sont animés par la
volonté de travailler à l’émancipation des individus par le biais de l’élaboration d’une
nouvelle théorie de la sécurité, convaincus que la sécurité est un concept politique puissant et
qui peut être mobilisé à des fins d’émancipation dans la mesure où il permet d’identifier (et
donc de lutter) contre ce qui menace la sécurité des femmes, des minorités, des plus
pauvres…

- Ex. d’approche de philosophie politique de la sécurité : Michaël Dillon42.

Pour lui, la sécurité a trait à l’ontologie dans la mesure où elle concerne l’Etre, l’existence, la
médiation entre la vie et la mort, entre l’ordre et le chaos. Il propose d’examiner l’étymologie
(recherche du sens véritable) et la généalogie (conditions d’entrée du mot dans le discours)
du terme sécurité. Il constate que la sécurité est un terme dual qui signifie non seulement un
moyen de libération à l’égard du danger, mais aussi un moyen de le contraindre et de le
limiter. La sécurité nous apprend de quoi il faut avoir peur mais aussi comment sanctionner,
punir et écarter ce qui nous menace. Son ambiguïté fondamentale tient au fait qu’elle se
réfère à la sécurité et à l’insécurité (voir la figure de Poséidon, dieu de la mer qui la dompte

40
Post-modernisme = remise en cause du positivisme qui repose sur quatre attentes :
- la connaissance scientifique tend à découvrir une réalité objective (indépendante des
subjectivités) qui répond à une logique (absence de contradictions) et repose sur
l’établissement de liens de causalité
- la science a pour vocation de produire des connaissances utiles qui serviront à prédire
l’avenir et à orienter l’action vers plus d’efficacité ou en fonction de normes reconnues par
la communauté
- la connaissance en elle-même est neutre d’un point de vue axiologique
- les concepts et arguments doivent être évalués à l’aune d’autres expériences.
41
42
Ayse CEYHAN, « Analyser la sécurité : Dillon, Waever, Williams et les autres », Cultures
et Conflits, n°31-32 Sécurité et immigration, http://www.conflits.org/article.php3 ?id-
_article=328

52
mais qui est aussi celui par qui arrive un tremblement de terre). Les termes grec
(asphleia/sphallo) et latin (securitas/sine cura) qui y correspondent renferment ses deux
dimensions. Dillon entend démontrer que la sécurité ne relève pas d’un fondement stable
puisqu’elle se réfère à la fois aux conditions d’être en sécurité et aux moyens de le devenir ;
elle trahit sa propre essence en recherchant la stabilité, la vérité et la certitude.

- Ex. : les réflexions de Bill Mc Sweeney se situent dans une perspective relevant
essentiellement de la sociologie et de la philosophie sociale (Berger et Luckman). Il a, à
l’instar de Dillon, également relevé le caractère fondamentalement ambivalent du terme
« sécurité » en rappelant le caractère péjoratif du terme (établir ou conforter une situation
privilégiée) dans certains de ses usages passés. Il a également établi un lien entre l’usage du
terme et le développement du capitalisme (Montesquieu utilisait le terme en l’associant à
l’idée de liberté politique alors qu’Adam Smith l’employait pour évoquer la protection des
biens et des personnes contre les attaques violentes). A l’époque on ne parle pas de la sécurité
de l’Etat mais bien de sa défense. Progressivement, la sécurité va s’imposer comme une
valeur qui conditionne la jouissance des droits et libertés et assure un certain ordre. Il faudra
cependant encore attendre la fin du XVIIIème siècle, pour voir utilisé le terme de sécurité
comme un attribut de l’Etat requérant l’utilisation de moyens diplomatiques et militaires. Si
la philosophie des Lumières a mis en évidence le fait que l’Etat était un produit de la volonté
humaine et du besoin de protection des individus, la Révolution française a contribué à
conforter l’idée selon laquelle la sécurité nationale subsume la sécurité des individus/citoyens.
Ceci étant la plupart des Etats européens disposaient d’un ministère de la guerre et pas d’un
ministère de la sécurité quand bien même leurs objectifs étaient définis en termes de sécurité.

C’est aux Etats-Unis que le glissement du concept de défense à celui de sécurité nationale sera
le plus évident. Il répond, après GMII, à une préoccupation grandissante liée à la
réorganisation des services compétents en matière de sécurité et de défense ainsi que des
fonctions liées au Département d’Etat et au secteur de la défense. Avant l’entrée en guerre
des Etats-Unis, le concept de sécurité nationale est employé pour établir les liens entre les
affaires militaires et la politique étrangère. Il faudra attendre la fin des années 40 pour que
l’expression soit couramment employée dans le discours politique. La sécurité nationale est à
la fois une idée, une doctrine et une institution. Elle exprime une volonté d’avoir une vue
intégrée des intérêts de l’Etat américain dans les sphères interne et externe. En 1947, la CIA
et le conseil national de sécurité sont créés. En vertu du « National Security Act » voté la
même année, les intérêts économiques, politiques et militaires doivent être pensés de manière
intégrée. Le Conseil de sécurité a la tâche de conseiller le Président sur toutes ces questions
(domestiques et internationales). Pour certains observateurs, la substitution du terme
« sécurité » au terme « défense » permet de surmonter les limites territoriales et matérielles
qui peuvent contraindre une politique de défense classique. Elle permet surtout d’élargir le
champ des interventions possibles et d’augmenter les ressources dont l’Etat peut disposer
pour défendre ses intérêts nationaux. Dans cette optique, il est possible de faire le lien entre
globalisation, interdépendance et usage du concept de sécurité :

« Did not our collective identity…become transfigured into a new god that was born and
fearful of nuclear, internationalist, interventionist power? The evidence is in the
reconceptualization; as distance, oceans and borders become less of a protective barrier to
alien identities, and a new international economy required penetration into other worlds,

53
national interest became too weak a semantic guide. We found a stronger one in national
security, as embodied and institutionalized by the National Security Act of 1947”43.

43
James DER DERIAN, op. cit., p. 21.

54
Jef HUYSMANS, “Security! What do you mean? From Concept to Thick Signifier”, European Journal of
International Relations, vol. 4, n°2, 1998, pp. 226-255.

Rappel de l’évolution des études de sécurité : élargissement des objets de référence et des secteurs concernés et
des principaux efforts de conceptualisation (Wolfers, Baldwin, Buzan).

Objectif : fournir une signification de la sécurité et de ce qu’elle implique en replaçant le concept dans le
contexte culturel de son énonciation

Comment ? En se reposant sur la distinction saussurienne entre le signifiant (le mot et le son) et le signifié
(l’image à laquelle il renvoie) et en traitant la sécurité comme un signifié qui prend son sens par rapport à
d’autres signifiés (la sécurité n’est pas la guerre) et dans une chaîne de signifiés (dans la guerre du Golfe, c’est
notre sécurité qui est en jeu). Pourquoi qualifier le signifié de « dense » ? Parce qu’il a une histoire qui permet
de le rendre intelligible.

Définition, concept et signifié

*L’auteur d’une définition tentera d’identifier l’essence de la sécurité qu’il subsumera dans une affirmation

*L’analyse conceptuelle tente aussi de trouver une signification précise mais opère sur un mode plus complexe
dans la mesure où elle s’efforcera aussi de questionner la signification en explorant les usages politiques ou
académiques de la sécurité. Dans cette perspective, le chercheur s’efforcera de trouver le dénominateur commun
permettant d’élaborer un cadre analytique cohérent permettant de rendre compte de la diversité des usages de la
notion (Baldwin) et éventuellement de certaines ambiguïtés ou incohérences.

*Recourir à la notion « signifié dense » impose de pousser l’analyse conceptuelle encore un peu plus loin. Cela
implique une autre manière de formuler des hypothèses de travail qui prennent en considération le cadre global
dans lequel le concept de sécurité est formulé. En clair : on ne peut comprendre la sécurité en faisant l’impasse
sur ses fondements normatifs ou métaphysiques. Il ne suffit pas de faire un catalogue des menaces, des objets de
références et des secteurs concernés, il faut encore avoir égard aux conceptions qui sous-tendent son usage et qui
définissent notre rapport au monde, aux autres individus et à nous-mêmes.

Ex. l’article de Der Derian qui montre comment la sécurité se conçoit en fonction des cadres de référence que
sont les philosophies de Hobbes, de Nietzsche, de Marx et de Baudrillard44 et travaux de Michael Dillon ou de
Ann Tickner (pour les approches féministes).

44
James DER DERIAN, « The Value of Security: Hobbes, Marx, Nietzsche, and
Baudrillard”, in Ronnie D. Lipzschutz, On Security, op. cit., pp. 24 et ss.
Le concept de sécurité est lourd de sens (métaphysique) : en son nom des millions de
personnes ont renoncé à leurs droits, à leur liberté au profit d’une maison régnante, d’un
Etat, d’un Empire…Nous avons hérité d’une ontothéologie de la sécurité, c’est-à-dire d’un
argument a priori qui fonde l’existence et la nécessité d’une seule forme de sécurité. A
travers ce concept, on retrouve l’histoire de la métaphysique occidentale, toujours à la
recherche d’une signifié transcendantal (Dieu, l’homme rationnel, l’Empire, le Roi, le
Peuple…). La sécurité a toujours été un lieu à partir duquel les autorités, l’ordre, l’identité
philosophique a été défini, à l’écart du chaos, de l’anarchie et de la différence.
Aujourd’hui, le centre est en voie d’éclatement (fin de l’ordre bipolaire, éclatement des
lieux de pouvoir dans de nouvelles constellations politiques, économiques… flux des
informations et des capitaux….), ce qui a créé une nouvelle forme d’anxiété. (V. Bush en
1992, l’ennemi est imprévisible, instable). La réponse/réaction à ce processus
d’éclatement consiste le plus souvent à identifier des menaces à la périphérie en vue de re-
sécuriser le centre. De multiples scénarios ont ainsi été imaginés par le Pentagone allant de
la lutte contre les trafiquants de drogue en Amérique latine au combat contre un super

55
Dans ce type d’approche, la sécurité est avant tout conçue comme autoréférentielle : elle ne se réfère pas à une
réalité extérieure et/ou objective. Aussi le signifié a une fonction plus performative que descriptive en ce qu’il
génère des relations sociales particulières. Ainsi, si la question de l’immigration sort du secteur économique
pour être traitée comme un enjeu de sécurité, il y a fort à parier que cela affecte les relations entre populations
autochtones et allochtones, les immigrés peuvent être considérés comme force de travail ou menaces pour la
société. D’où un impact sur la formulation des hypothèses de travail :

Ex. Comment un discours sur la sécurité influe sur les relations sociales ? Quelles sont les implications d’une
sécurisation de l’immigration ?...Et pas : est-ce qu’un discours sécuritaire est fondé ou pas, réaliste ou pas, juste
ou pas….

La sécurité ne remplit pas qu’une fonction performative, elle repose sur une logique, un ensemble de règles qui
conditionnent les pratiques de la sécurité (V. la notion d’ordre du discours chez Foucault).

Une telle démarche vise à problématiser ce qui est généralement présenté comme axiomatique ou évident. Elle
démontre que la sécurité renvoie aux différentes façons d’envisager l’organisation sociale – l’Ordre- et donc aux
traditions culturelles de la modernité. Et surtout, elle tient à se distancier des initiatives de type managerielle
visant à éclairer la classe politique sur les menaces et les moyens d’y faire face. Ce faisant, il est évident qu’elle
réintroduit une dimension normative.

Sécurité et « double peur »

Il est évident que la construction de la menace – et l’externalisation de la peur – permet dans une certaine mesure
de réduire le niveau d’incertitude en identifiant les sources de menace et pas conséquent aussi ce qui n’est pas
susceptible de créer un danger. La peur renvoie à la fois aux capacités des autres à tuer mais aussi à la peur de
l’inconnu et l’incertitude et ce que l’on ignore45. Aussi la crainte de la mort est aussi une crainte
épistémologique : celle de ne pas savoir.

La sécurité : entre peur de ne pas savoir et désir de connaître

Toute politique de sécurité a fondamentalement trait au désir d’éviter la mort. Pour mettre au point une parade,
il faut développer les connaissances, identifier les dangers concrets, les forces inamicales. Cette recherche
d’ « objets » correspond à une étape de médiation entre la vie et la mort (on passe de l’inconnu au « connu », au
visible, on désigne un objet concret, un ennemi…). La deuxième étape de la médiation repose dans nos sociétés
sur une rationalité de type instrumental et concerne le rapport entre nous et le danger (ex. activités de
renseignement sur des puissances hostiles, préparation d’armes nouvelles pour contrer une agression
potentielle…). On peut donc affirmer que la construction de la menace et la gestion de la menace n’ont pas
seulement un impact sur la vie sociale et le système international, elles donnent aussi un sens au système.

Sécurité et identification politique

Si nous acceptons le fait que les politiques de sécurité sont avant tout l’expression d’une peur de la mort, il est
évident qu’elles participent d’une certaine façon à un processus d’identification politique et ouvrent un espace
dans lequel une communauté politique peut se reconnaître et s’affirmer. Les travaux de David Campbell en sont
une parfaite illustration ; ils ont montré comment les discours sur les menaces ont déterminé la politique
étrangère des Etats-Unis mais surtout participé au maintien de l’unité de la nation américaine et de son identité
comme « représentants du monde libre ».

ennemi global (REGT – Reemergent Global Threat), en passant par l’identification d’Etats-
voyous. (Corée du Nord, Irak, Libye…) autant de cibles d’un jeu vidéo planétaire.
45
V. le poème de Rumsfeld: 'There are things we know that we know. There are known
unknowns. That is to say, there are things we know that we don't know. But there are also
unknown unknowns? There are things we don't know we don't know…each year, we
discover a few more of the unknown unknowns'", Mary Kaldor, "American power: from
'compellance' to cosmopolitanism?", International Affairs, 79, I (2003), p. 12.

56
Toutes ces études postmodernes démontrent le caractère paradoxal des politiques de sécurité : elles se justifient
par la volonté de se prémunir du danger mais dans le même temps se fondent sur l’existence de celui-ci. Le
glissement du statut d’ « alter » au statut d’ « ennemi » est donc à la base d’une politique de sécurité et joue un
rôle primordial dans la définition de l’identité politique de l’Etat. Mais en même temps, ce qui est en jeu
concerne plus que la simple « gestion » d’une menace particulière. L’établissement d’un système symbolique et
institutionnel garantissant un certain ordre social. (que l’auteur appelle sécurité ontologique) et réduisant
l’incertitude est considérée comme un élément fondamental de la compréhension de ce que recouvre la sécurité.

On peut d’une certaine manière considérer que l’élargissement du concept de sécurité a contribué à alimenter les
peurs et à nourrir l’impression d’une situation ingérable et chaotique46. La légitimité des agents de sécurité
(Etats et OI de sécurité comme instances de médiation entre la vie et la mort) pourrait s’en trouver durablement
affectée car on peine à voir comment ils pourraient s’attaquer à l’ensemble des menaces et des risques qu’ils ont
identifiés.

La politique du signifié

Une politique de sécurité n’est jamais neutre ou inévitable, elle résulte d’un choix politique qui impose un
certain ordre dans les relations sociales (un contenu politique) et une manière particulière d’ordonnancer les
relations sociales et de produire un discours de « vérité » sur l’état du monde.

A noter qu’il qualifie sa démarche de post-structuraliste dans la mesure où elle repose sur une étude de la
sécurité comme une notion dont la signification doit être recherché dans les règles qui la fondent, définissent sa
spécificité et explicitent ses relations avec la nature, les individus et le moi collectif.

En conclusion, on relèvera que les études de sécurité menées en accord avec les canons du
post-modernisme se focalisent sur cette question de la signification de la sécurité, sur l’impact
qu’une politique de sécurité peut avoir sur les relations sociales et s’intéressent à sa dimension
éthico-politique.

46
V. les travaux de Shapiro et Der Derian : « la menace comme spectacle permanent ».

57
II. LA SECURITE : DECLINAISONS

A. Securitization/Desecuritization : des notions permettant de surmonter les


difficultés liées à un exercice de définition substantielle?

Ce qui apparaît comme le plus original dans la démarche de l’école de Copenhague est
assurément la notion de securitization développée par Ole Waever47. En quoi sa démarche
est-elle différente des démarches plus traditionnelles ?

- l’approche traditionnelle repose sur deux prémisses : la sécurité est une réalité
antérieure au langage, elle se définit par rapport à des menaces ou à des craintes
(objectives ou subjectives) qui sont extérieures à elle.

- L’approche plus progressiste consiste à affirmer que la sécurité doit englober d’autres
champs d’action ou sphères (environnement, accès à l’eau potable, …)

En un sens, l’élargissement du concept de sécurité doit être soutenu, tant d’un point vue
scientifique que militant48.

Selon Waever, plus le champ d’application de la sécurité s’étend, plus son contenu devient
problématique (il n’existe pas vraiment de tradition, de littérature, ni de pratiques claires qui
sont reliées à la sécurité autre que celle de l’Etat et pensée en terme de « défense contre »). Et
surtout, oubliant justement l‘épaisseur idéologique du concept, ces auteurs ont contribué à
leur manière à la reproduction de la logique de sécurisation qui ne va pas nécessairement dans
le sens souhaité. Il reproche ainsi à la littérature d’employer indistinctement un concept en
ignorant ses aspects « génétiques ». Selon lui le label « sécurité » se réfère à un champ
pratique très spécifique qui a connu certaines modifications et transformations au cours de
l’histoire, mais qui persiste à se définir par rapport aux défis (à la souveraineté) et à la
défense. Ceux qui pensent redéfinir le concept contribuent pour la plupart à gommer la
spécificité de son champ d’action. La portée du concept a alors tendance à épouser les usages
communs de la sécurité (son identité sémantique) et à perdre son utilité en tant que concept.

Il convient plutôt de réfléchir aux nouvelles formes que peut prendre la sécurité et aux
nouvelles conditions qui entourent son usage ; c’est-à-dire examiner les actions, les codes
utilisés par les agents dans la sphère de la sécurité. Ceci étant, et quand bien même on
élargirait le champ de la sécurité en y incluant d’autres sphères, on constaterait que les
éléments caractéristiques de la sécurité demeurent : l’urgence, la revendication par l’Etat de
son droit légitime à faire usage de mesures exceptionnelles, la menace contre la souveraineté

47
Ole Waever, « Securitization and Desecuritization », loc.cit.,
48
Durant les années 80, on a assisté à une volonté générale d’élargir l’agenda de la sécurité ;
d’abord en élargissant le spectre de l’ « Etat » au « peuple » et aux individus, voire à
l’humanité dans son ensemble. De fait, la sécurité des individus peut être altérée de
multiples manières et on ne voit pas toujours où cela peut s’arrêter, à moins de considérer
que la sécurité est synonyme de tout ce qui est bon et souhaitable (cfr. John Galtung et Jan
Oberg qui ont formulé une alternative au concept de sécurité qui se base sur quatre
objectifs positifs reliés aux besoins individuels : la survie, le développement, la liberté et
l’identité. Il en résulte un programme mondial devant assurer le bien-être de tous).

58
qui par ricochet mine la possibilité d’un traitement politique des autres questions49. Evoquer
la sécurité, équivaut dès lors à enfermer le discours dans une logique de « menace/défense »
requérant une intervention accrue de l’Etat.

« Security is the move that takes politics beyond the established rules of the game and frames
the issue either as a special kind of politics or as above politics”50.

Qu’est-ce qui fait qu’un problème est qualifié de « problème de sécurité » ? Dans la pratique,
les problèmes de sécurité sont ceux qui menacent la souveraineté et l’indépendance d’un Etat
de manière particulièrement rapide et dramatique et par rapport auxquels les moyens normaux
ne peuvent suffire. D’où la nécessité pour l’Etat de revendiquer un droit spécial, qui sera en
dernière instance défini par l’Etat lui-même et ses élites51.

La « securitization »52 – le fait de faire de quelque chose un enjeu de sécurité – est un


processus de politisation (impliquant un débat public et une décision des pouvoirs publics)
porté à son paroxysme. Pour Waever, il est impossible d’évaluer objectivement une politique
de sécurité car celle-ci se projette le plus souvent dans le futur et revient à soulever deux
questions : que se passerait-il si nous ne faisions rien ? Que se passerait-il si nous adoptions
telle ou telle politique ? En revanche, il est tout à fait possible d’analyser les conditions dans
lesquelles un discours sécuritaire peut fonctionner53.

La sécurité doit être comprise comme un « acte de langage » (speech act)

Sur la base de théories linguistiques, Waever va considérer que la sécurité est un « acte de
langage ». Dans cette perspective, la sécurité n’est pas considérée comme un intérêt
particulier ou comme un « signe » ayant un référent dans la réalité : dire la sécurité est un acte
en lui-même. Ainsi, par le simple de fait de qualifier un problème de « problème de
sécurité », un responsable politique le fait entrer dans une catégorie lui permettant d’utiliser
tous les moyens pour y remédier.

« The language game of security is […] a jus necessitates for threatened elites, and this it
must remain”54.

49
Ole Waever, « Securitization and Desecuritization », loc. cit., p. 51.
50
Ibid., p. 24. Voy. encore les considérations développées par Andreas BEHNCKE,
« Terrorising the Political : 9/11 Within the Context of the Globalisation of Violence »,
Millennium, vol. 33, n°2, pp. 279-312.
51
Par définition, un problème entre dans le champ de la sécurité lorsque les élites l’ont
qualifié comme « problème de sécurité » ; voy. la définition de Hobbes du souverain
comme « juge des moyens et des fins ».
52
Attention aux termes : l’équivalent en langue française « sécurisation » (le fait de rendre
sûr) ne correspond pas à la signification du terme « securitization ».
53
Contrairement à un auteur comme Didier Bigo, il n’entend pas se focaliser sur les acteurs
de la sécurité, mais plutôt sur les pratiques constitutives de la sécurité. Il considère que le
problème n’est pas tant de savoir « qui » parle mais d’où on parle et au nom de qui. En
bref, il préfère se concentrer sur l’étude des logiques internes des discours (leur
« grammaire ») plutôt que sur le locuteur/acteur.
54
Ole WAEVER, « Securitization and Desecuritization », loc. cit., p. 56.

59
Les dynamiques de « securitization » et de « desecuritization » ne peuvent être comprises tant
que l’on se contente d’appréhender la sécurité comme un bien (ou une valeur) qui doit être
maximisé. La sécurité n’est pas nécessairement un phénomène positif. Quand et pourquoi les
élites qualifient les problèmes auxquels ils sont confrontés de « problèmes de sécurité », ce
sont les principales questions auxquelles doivent répondre les études de sécurité. Il faut
encore se demander comment les stratégies discursives se mettent en place et pourquoi
éventuellement elles échouent, quels sont les groupes sociaux ou les acteurs qui tentent
d’inscrire ces problèmes à l’agenda sécuritaire, etc.

Ex. la sécurité européenne entre 1960 et 1990 : un exemple de « desecuritization »

L’un des traits caractéristiques de cette période a été la volonté de maintenir un certain statu
quo. Dans ce contexte particulier, la sécurité s’est confondue avec les moyens (internes pour
assurer la cohésion sociale et neutraliser des mouvements d’opposition violente et externes
pour parer une éventuelle agression) servant à assurer une certaine stabilité. Aussi le
changement paraissait-il impossible à obtenir sans le consentement des gouvernants, en
particulier à l’Est du rideau de fer. Le problème central qui est au cœur des débats sur la
détente en Europe se décline en fonction d’une logique de « changement à travers la
stabilisation » (ex. l’ostpolitik lancée par Willy Brandt). Les droits de l’homme seront utilisés
par les dirigeants occidentaux afin de modifier en douceur les règles du jeu (hors domaine
militaire). Leur évocation sert essentiellement au développement d’un processus politique de
négociation relatif aux questions qui se trouvent à la limite entre la sécurité et la politique,
entre l’intervention et l’interaction. Les relations Est-Ouest sont marquées par l’asymétrie
entre les Etats forts (les démocraties occidentales) et les Etats faibles (les démocraties
populaires) au sens donné à ces concepts par Barry Buzan. Cette situation a généré des
pratiques et des concepts de sécurité différents. A l’Ouest, la diminution de la menace interne
représentée par les partis communistes, a permis une focalisation sur les questions de « high
politics » et la dimension militaire de la sécurité. En revanche, à l’Est, l’attention s’est
focalisée sur les menaces internes et a amené les dirigeants de ces pays à considérer toute
forme d’interaction entre les populations de l’Est et de l’Ouest comme une menace
potentielle. En conséquence, le concept de sécurité a eu tendance à incorporer d’autres
sphères comme l’économie, la culture...

La signature de l’Acte final d’Helsinki est le résultat d’un dialogue portant spécifiquement
que les aspects non militaires de la sécurité susceptibles d’avoir des répercussions sur le degré
d’échange envisageable entre les citoyens des deux parties de l’Europe. En transformant les
menaces en défis et en politisant les questions de sécurité, les responsables politiques de
l’Ouest qui ont œuvré pour la détente ont clairement évité de « sécuriser » certaines questions
pour pouvoir avoir une chance de développer un dialogue politique allant dans le sens de leurs
intérêts. On peut ainsi affirmer que la détente a reposé sur un processus de « désécurisation
négociée ». Ceci étant, on ne peut pas dire que c’est ce processus à lui seul qui peut expliquer
la chute du mur de Berlin en 1989. Ole Waever estime que pour pouvoir expliquer un tel
événement, il faut avoir égard aux transformations qui ont pris cours au sein même de la
classe dirigeante et parmi les élites. Le changement de régime a fait suite à une incapacité
manifeste à en appeler aux mythes traditionnels et à la sécurité. C’est donc dans une certaine
mesure l’insuffisance performativité du discours sécuritaire développé à l’Est qui permettrait
de comprendre cette situation ; un acte de langage ne produit donc pas toujours les effets
voulus par le locuteur. Pendant les quelques années qui ont suivi les changements de régime à
l’Est, le concept de sécurité n’a plus vraiment été utilisé de manière intensive ni à l’Ouest, ni à
l’Est ; ce qui a rendu problématique la définition d’une sécurité européenne. En fait, les

60
préoccupations en matière de sécurité se sont focalisées sur les effets de la réunification
allemande. Mais une fois les craintes apaisées, la question de la sécurité européenne a été
posée en termes de « volatilité » et « imprévisibilité » d’une situation internationale qualifiée
d’ « ouverte ». La référence à la nécessité de penser l’ « architecture » de la sécurité
européenne et d’institutionnaliser certaines pratiques révèle à cet égard un besoin de
stabilisation et de prévisibilité55.

Ex. la sécurité après la guerre froide

Pendant plus de 40 ans, la sécurité du continent européen a été pensée comme un moyen
d’assurer la cohésion de chacune de ses parties. Depuis 1989, une grande partie des efforts
consentis dans ce domaine a consisté à instaurer des mécanismes disciplinaires afin de réduire
les options possibles. L’expression « sécurité européenne » est loin d’être nouvelle et 1989
n’est pas de ce point de vue une rupture. En 1987, Jahn estimait qu’elle pouvait recouvrir
deux significations renvoyant, d’une part, à l’idée d’une sécurité internationale régionalisée
(via l’OTAN) et, d’autre part, à une sécurité « euro nationale ». A partir des années 80, c’est
l’Europe en tant que telle qui est devenue le référent de la sécurité dans un sens plus proche
du second terme. Il n’est pourtant pas évident de concevoir la sécurité d’une institution
faiblement politisée et de concevoir une menace contre l’Europe dans ces circonstances. Der
Derian estime toutefois que le concept de balkanisation a pu jouer le rôle de menace. Se
référer à la balkanisation a pu apparaître comme extrêmement utile pour légitimer un certain
ordre international sans ennemi. (cfr. Les affirmations de l’administration états-unienne sur
l’OTAN, une organisation de défense qui n’est pas une alliance dirigée contre un Etat
particulier mais un instrument de lutte contre l’instabilité). Ce type de métaphore du chaos est
assurément un moyen d’assurer un ordre qui vise principalement à éviter le chaos. Dans
l’esprit de certains dirigeants états-uniens, la crainte d’une « balkanisation » a été utilisée
comme argument pour contrer toute volonté de changement (« stick with NATO and don’t
rock the boat ») et surtout toute velléité d’organiser une défense strictement européenne. Pour
les Européens, l’intégration est devenue une valeur en soi, ou à tout le moins un critère à
l’aune duquel on doit pouvoir évaluer toute initiative politique, et ce par opposition à la
fragmentation. (voir la citation de Delors faisant du concept de sécurité élargie et des
capacités de l’Europe à répondre aux nouvelles menaces un véritable défi pour l’Europe, p.
74). La sécurité élargie sert ici d’argument pour élargir le champ d’action de l’Union
européenne56.

 D’un point de vue méthodologique, recourir à la notion de sécurisation implique de se


poser les questions suivantes :

- Qui parle de sécurité ?


- A propos de quoi ?
- Dans quelles conditions ?
- Quels en sont les effets ?

55
V. les développements de Paul A. CHILTON, Security Metaphors. Cold War Discourse
from Containment to Common House, New York, Washington, …, Peter Lang, 1996.
56
Il est intéressant de noter que l’Europe commence à utiliser la logique sécuritaire dans un
sens étatique traditionnel alors qu’elle n’est pas encore un Etat.

61
Le processus de sécurisation peut être ad hoc ou institutionnalisé. Si la menace est présentée
comme récurrente, on aura tendance à institutionnaliser les « réponses »57.

* *

Critique du concept de « securitization » tel qu’élaboré par Waever58

Waever en estimant que la sécurité se réalise à travers l’acte de langage et n’existe pas en
dehors du discours pense éviter le piège de l’essentialisation. Pour ce faire, il s’inspire des
travaux d’Austin et de Derrida, des notions de « speech act » (la plus petite unité réalisant une
action =ordre, requête, assertion, promesse) et de « performatif » qui indique que « dire, c’est
faire ». Pour lui, le mot sécurité ne se réfère pas à un objet concret qui existe déjà mais c’est
son énonciation qui constitue l’acte… « le discours sécuritaire est donc un acte de langage,
une labellisation dotée d’une force illocutoire ». Cependant, ni les producteurs d’énoncés, ni
les contextes ne semblent très importants pour son analyse. En revanche, les qualités
intrinsèques de l’acte de parole lui paraissent déterminantes plutôt que la position de ceux qui
parlent. Son analyse relève surtout d’une linguistique de l’énonciation là où on aurait besoin
d’une analyse sociologique de la position sociale des locuteurs, de leurs interactions, de leurs
stratégies de mobilisation, de leurs luttes, de leur coopération.

D’autre part, son analyse s’appuie sur une lecture derridienne d’Austin qui a été critiqué par
Searle pour avoir commis des erreurs grossières d’interprétation de ses concepts de base et
dénier l’importance de l’analyse contextuelle en se focalisant uniquement sur les notions de
performativité et d’illocutoire. Ainsi, et pour pouvoir dépasser l’opposition vraie/fausse
menace,Waever n’évoque pas une autre catégorie d’acte de langage que sont les constatifs qui
se réfèrent aux faits et appartiennent à l’ordre de la représentation du monde de manière telle
qu’ils permettent un jugement sur la véracité. De plus, persuader, convaincre, communiquer
ne découle pas uniquement de l’énonciation. Les discours ne sont pas que des énoncés et ne
se réduisent pas à la seule production d’effets. La démarche de Waever ne nous indique pas
comment les discours sécuritaires se constituent du point de vue de leur argumentaire et
comment ils structurent des opinions publiques. Lorsqu’on analyse des discours sécuritaires,
on constate qu’ils recouvrent, certes des énoncés, mais aussi d’autres arguments rhétoriques
qui sont développés en fonction des contextes et des auteurs qui les utilisent. Ces arguments
visent à modifier ou à renforcer des représentations, des croyances, valeurs d’un groupe ou
d’une communauté. (V. la notion d’argument-type chez Hirschman ex. : perte de
souveraineté, corrélation entre violence urbaine et immigration clandestine, …). Dans ce cas,
il faudrait se demander pourquoi on utilise tel ou tel type d’argument…comment s’opèrent les
connections entre registres d’argumentation, la créativité lexicale, les jeux de langage, qui
sont les groupes cibles, etc.

57
Mathias ALBERT, « Security as boundary function: changing identities and
« securitization », in World Politics
<http://www.gmu.edu/academic/ijps/vol3_1/Albert.htm>

58
V. Cultures et Conflits, op. cit.

62
Claudia ARADAU , « Par delà le bien et le mal : l’éthique et les techniques de sécurisation/désécurisation »,
Rubikon, E-Journal ISSN 1505-1161. December 2001.

Sécurisation et histoire souveraine de la sécurité

La logique de guerre

La sécurisation a été définie en termes performatifs, soit en tant qu’acte de langage, soit en tant que principe de
formation qui produit quelque chose. Dans ses formes discursives et non discursives, la sécurisation emporte des
conséquences sur les plans sociaux et politiques. Elle fonctionne comme « une technique de gouvernement qui
sauvegarde l’ordre en se référant à la crainte d’une mort violente telle qu’elle a été mystifiée par les variations
hobbesiennes sur l’état de nature. Elle contribue à une rupture soudaine de la routine en fabriquant une crainte
existentielle qui à son tour contribue à l’avènement d’expériences qui peuvent effectivement aboutir à une mort
violente. Initialement, c’est l’Etat qui est conçu comme l’objet d’une menace existentielle puis,
progressivement, certaines communautés et enfin les individus.

Jef Huysmans a identifié quatre ingrédients de la dynamique de sécurisation et de la transformation en « menace


pour la sécurité ».
- l’objet référent est soumis à un processus d’anthropomorphisation, il acquiert des qualités « humaines » et dès
lors peut devenir un objet dont la survie est une préoccupation légitime
- les menaces sont considérées comme imminentes
- elles requièrent une attention spécifique et une vigilance particulière des agents de sécurité
- elles se définissent et opèrent par rapport à un registre guerrier qui fait de la survie l’objectif ultime

La survie se réfère non seulement à la peur de la mort mais aussi à la nécessité de prendre des contre-mesures
(des mesures exceptionnelles) dirigées contre la source des menaces ou l’ennemi à abattre. La métaphore de la
guerre est constitutive du paradigme de la souveraineté et implique l’existence d’un centre de décision
susceptible de déterminer ce qui relève de l’interne ou de l’externe, qui est ami ou ennemi, ce qui est ordre et ce
qui est chaos. Cette représentation pose problème au regard de la guerre contre la drogue.

La guerre contre la drogue

De 1989 à 1990, une grande majorité d’Américains a considéré que le principale défi auquel devait faire face la
nation était le trafic de drogue, bien avant le crime, les problèmes d’environnement, les sans-abri, l’éducation…
En déclarant une « guerre à la drogue », le gouvernement américain a inscrit son action dans un registre politique
typique de la souveraineté : la drogue représente une menace pour la cohésion sociale et entame la force de la
nation en minant la santé des citoyens (et leur droit à l’autodétermination). Dans les faits, la guerre contre la
drogue qui a débuté avec l’administration Reagan, s’est poursuivie avec plus de vigueur encore sous le mandat
de Bush (père). Elle a été essentiellement conçue comme une réaffirmation (très symbolique) des prérogatives
souveraines de l’Etat, et cela sans beaucoup d’égard pour les besoins et les problèmes réels que pose l’usage des
drogues aux Etats-Unis. En effet, on a constaté que, d’une part, au moment où est lancée cette croisade, l’usage
de drogue avait diminué et que, d’autre part, les lourdes peines prévues pour sanctionner les trafiquants et les
usagers n’avaient aucune incidence sur la consommation, qu’elle touchait essentiellement des minorités. En
bref, cela a été un échec sur toute la ligne. On peut dès lors s’interroger sur les raisons véritables susceptibles
d’expliquer cette initiative. Pour certains, ce n’est pas la drogue en tant que telle qui est visée par cette politique
de sécurité, elle s’expliquerait avant tout par l’opportunité de définir des constellations « ami/ennemi » (W.
Connolly), l’objectif n’étant pas tant d’éradiquer l’usage des drogues que de « resserrer les rangs » autour de
l’idée de « nation », contrer les idéologies qui en sapent les fondements et l’unité et, surtout, réaffirmer le
pouvoir souverain de l’Etat alors même qu’il est entamé par les processus d’internationalisation économique et
politique. Ce faisant, ce type de réaffirmation du pouvoir souverain et de l’unité du peuple contribue en fait à la
criminalisation et à la marginalisation d’une frange importante de la population, sans parler de l’exacerbation des
conflits et de la possibilité de justifier des mesures exceptionnelles qui ne sont pas sans conséquence sur le plan
de la vitalité d’une démocratie.

63
Désécurisation et histoire « managérielle » de la sécurité

La société du risque

La désécurisation s’entend comme un processus d’euphémisation de la menace ou des risques, une


« normalisation » de ce qui était auparavant perçu comme extraordinaire. Elle peut être appréhendée dans le
cadre d’une gestion ordinaire des risques qui s’écarte des modes de gestion des menaces. Elle implique une
remise à plat ou un reformatage des pratiques sociales qui ont peu d’impact sur l’ordre social et politique
existant. Naturellement, il convient pour ce faire de renoncer à la logique binaire ami/ennemi et à une vision
conflictuelle découlant de la logique de guerre, voire de s’accommoder de certains risques. Cette technique
managerielle a été éprouvée dans certains domaines comme la criminologie, au sein de laquelle l’approche
souverainiste/disciplinaire a été supplantée par une approche de gouvernance pour laquelle la question est moins
de punir ou de réhabiliter l’individu que de contenir la criminalité dans des proportions plus tolérables. Les
nouvelles techniques managerielles du risque sont donc plus préventives que transformatives ou punitives.
L’objet du contrôle social mis en place est la population et pas des individus ou groupes particuliers qualifiés
d’ennemis et devant être supprimés par le pouvoir souverain. Le vocabulaire attaché à cette nouvelle dimension
altère les quatre éléments identifiés par Huysmans :
- disparition de la vision anthropomorphiste de l’objet référent
- le risque est diffus
- la vigilance des acteurs étatiques est remplacée par un calcul probabiliste et son poids est supporté par
l’individu
- à la logique de guerre se substitue une logique de management des risques/minimisation des effets négatifs

Le monopole étatique en matière de sécurité est en partie abandonné, la responsabilité et la redistribution des
risques pesant surtout sur les individus qui sont invités à prendre en charge ou à participer à la sécurité. On
s’achemine alors vers une forme de contrôle social pluraliste qui exige de l’Etat un soutien aux acteurs multiples
et aux différents processus qui se développent dans le secteur de la « gestion des risques ».

Les risques de la drogue

Un tel type d’approche peut apparaître souhaitable au regard des effets négatifs d’une gestion militarisée telle
que décrite ci-dessus. Dans de nombreux pays, c’est d’ailleurs une telle approche managerielle qui a été
favorisée. Elle se concentre sur la gestion de groupes à risques et sur les effets et les conséquences de leur
consommation et de leur trafic de drogues, et relativement peu sur l’élimination du problème et des menaces
qu’il génère. Elle soutient le plus souvent les initiatives visant à décriminaliser l’usage de drogue, préférant
s’attacher à prévoir des endroits spécifiques et des conditions d’hygiène acceptables pour la consommation des
drogues. Une telle approche est pourtant également problématique et inquiétante sur un plan éthique. Elle
contribue d’une certaine manière à confier ces questions de société à des experts et des technocrates
indépendants qui échappent au contrôle du public. Elle est surtout terriblement défaitiste et envoie des signaux
contradictoires à la population. Enfin, les critères de sélection des populations à risques définis par ces
« experts » sont tout sauf scientifiques, ils dépendant pour la plupart des stéréotypes sur les jeunes, les
minorités…

Histoire éthique de la sécurité

On ne peut pas s’inquiéter des processus de sécurisation et accepter comme positif le processus inverse car les
techniques utilisées dans les deux cas sont critiquables et, de surcroît, peuvent être combinées et interagir  Et
l’auteur de se référer à Foucault : si tout est dangereux, il y aura toujours quelque chose à faire et il faut en tout
état de cause déterminer ce qui est le plus dangereux.

64
B. De la sécurité collective à la sécurité humaine : vers une approche non stato-centrée
de la sécurité ?

La notion de sécurité collective inscrite dans la Charte de l’ONU renvoie déjà à une acception
particulière de la sécurité basée sur l’interdépendance. Ceci étant, et quand bien même la
Charte en appelle à la solidarité de toutes les nations et les peuples pour « lutter contre le fléau
de la guerre », la sécurité collective se conçoit avant tout comme une assurance permettant la
sauvegarde de l’intégrité et de la souveraineté de ses Etats membres et renvoie essentiellement
à la gestion des conflits interétatiques (1). Les conflits intra étatiques et les guerres civiles qui
feront suite à la chute du Mur de Berlin en 1989 vont conduire certains chercheurs à
s’intéresser de plus près à la question des identités nationales et à proposer la notion de
sécurité sociétale afin de mieux appréhender la conflictualité de l’après-guerre froide (2).
Cette évolution connaîtra un point culminant avec le succès des discours portant sur la
sécurité humaine, dernier avatar de la notion de sécurité (3).

1. La sécurité collective

La sécurité collective se conçoit dans le cadre d’un système interétatique et repose sur le
principe selon lequel, en cas d’emploi de la force ou de menace d’emploi de la force par
n’importe quel Etat, tous les Etats participants entreprendront une action commune afin de
prévenir l’agression ou de lui faire échec59.

La sécurité collective ne doit pas être confondue avec une alliance défensive : cette dernière
ne peut être invoquée contre les membres de l’Alliance et est généralement dirigée contre un
Etat particulier ou un groupe d’Etats alors même que la sécurité collective peut jouer contre
n’importe quel agresseur.

Origine : recherche d’un remède aux défauts engendrés par la structure de la communauté
internationale. Contrairement à l’ordre juridique interne, il n’existe pas, dans l’ordre juridique
international, d’organe chargé de maintenir la paix. Or il ne peut y avoir de sécurité véritable
si ce sont des Etats individuels qui doivent y pourvoir ; c’est l’ensemble des Etats qui doit
remplir cette fonction en agissant contre les perturbateurs

Quelles sont les conditions à remplir pour que le système fonctionne ?

- les assises géographiques doivent être suffisamment larges pour qu’à l’intérieur du
système il existe un contrepoids à l’Etat le plus puissant
- le recours à la force doit être prohibé et les infractions à cette interdiction constatées,
non pas par des Etats individuels, mais par un organe collectif
- les sanctions prises contre un éventuel agresseur doivent être considérées comme
obligatoires et être effectives
- il faut organiser des procédures permettant de régler pacifiquement les différends
pouvant surgir entre Etats

59
Rédigé sur la base du verbo « sécurité collective », Alexandre Kiss pour l’encyclopédie
Universalis

65
- les Etats doivent avoir confiance dans le système
- la dissuasion est un élément fondamental (crédibilité de la réaction collective)

Première tentative : la Société des Nations (v. art. 11 du Pacte)

Cette initiative visant à assurer un système de sécurité collective reposait sur l’idée que la
guerre contre un des Etats membres affecte tous les Etats. En conséquence ces derniers
doivent prendre des mesures (comme des sanctions commerciales) pour venir en aide à l’Etat
qui est victime d’une agression et sanctionner l’Etat agresseur. L’art. 16 prévoyait que le
Conseil pouvait recommander des mesures militaires contre l’agresseur. Il faut cependant
noter que le Pacte n’interdisait pas toute forme de recours à la force et ne prévoyait pas
d’organe compétent pour constater l’agression ; les sanctions étaient de surcroît
recommandées et pas imposées.
La faiblesse intrinsèque de la SDN provenait aussi du fait que les Etats-Unis n’en faisaient pas
partie et que des Etats comme l’Allemagne et l’URSS n’en n’ont fait partie que de manière
temporaire.

Les auteurs de la Charte de l’ONU ont voulu remédier à cette situation en rédigeant l’article 2
(bannissant le recours à la force et à la menace) et l’article 26 qui confie au Conseil de
sécurité la responsabilité principale en matière de maintien de la paix et de la sécurité
internationales. Le Conseil peut constater une menace et une rupture de la paix et décider de
toutes mesures, y compris des actions militaires. Les Etats membres sont tenus de s’y
conformer et de faire en sorte que les Etats non membres agissent conformément aux
principes de la Charte.

Nous verrons dans le cours consacré à l’ONU, quelles sont les tensions auxquelles est soumis
aujourd’hui le principe de la sécurité collective60.

2. La notion de sécurité sociétale (Ole Wæver)61

Dans le contexte de l’après-guerre froide et des conflits nationalistes qui ont marqué cette
période, les chercheurs ont estimé que les notions de nation et d’identité, pourtant centrales
pour comprendre la conflictualité dans le monde contemporain, n’avaient pas fait l’objet
d’une véritable problématisation dans les études réalistes. Certains auteurs réalistes avaient
étudié les conflits ethniques, mais toujours dans une optique très classique et objectiviste (en
recourrant une fois encore à l’anarchie pour expliquer les confrontations) et en opérant
simplement quelques substitutions, le groupe ou l’individu devenant l’objet référent de la
sécurité en lieu et place de l’Etat. En règle générale, les réalistes qui se sont penchés sur cette
question en reviennent toujours explications classiques : le nationalisme est une conséquence
de l’insécurité et l’insécurité est liée aux menaces extérieures développées par les autres Etats.
Et si le nationalisme en Europe occidentale a faibli, ainsi que le nombre de conflits, c’est
grâce à la protection militaire offerte par les Etats-Unis (Cfr. B. Posen). Or, pour les
chercheurs de l’école de Copenhague notamment, la question de l’identité requiert de penser

60
V. aussi Barbara DELCOURT, «Les dommages collatéraux de la nouvelle stratégie états-
unienne : de la sécurité collective à la sécurité sélective», in (Barbara Delcourt, Denis
Duez, Eric Remacle (Eds.), La guerre d'Irak, prélude d'un nouvel ordre international ?,
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt/M, New York, Oxford, Wien, P.I.E.-Peter Lang, 2004,
pp. 21-39.
61
V. infra les développements relatifs à l’école de Copenhague.

66
les interactions entre individus et groupes sociaux avec des outils et des concepts différents
permettant de comprendre des processus et non des faits empiriques « déjà là ».

Pour saisir le sens de l’expression « sécurité sociétale » qui est au cœur de leurs travaux, on
peut la comparer avec celle de « sécurité politique » ; cette dernière concerne la stabilité de
l’Etat, du système de gouvernement et des idéologies qui légitiment le pouvoir. Pour penser
la sécurité sociétale, il est évident que l’on doit se référer à une distinction binaire
(Etat/société étant deux choses distinctes)62. Par conséquent, la question de sécurité doit aussi
être appréhendée en fonction de cette différenciation : pour l’Etat, il s’agirait de « sécuriser »
sa souveraineté et pour la société, son identité. Dans ce deuxième cas de figure, le sentiment
d’insécurité peut amener les populations à se sentir menacées par l’immigration ou une forme
d’impérialisme culturel. Si certaines réponses peuvent être apportées par l’Etat (décision de
fermer les frontières ou de transférer certaines compétences au niveau supranational), il est
plus difficile d’imaginer les moyens (étatiques) permettant de défendre une culture. C’est au
sein même de la société que des réponses doivent être trouvées. Un problème supplémentaire
doit être mentionné : qui parle pour la société ? Quelles institutions ? Quels acteurs ?
Il conviendrait dès lors de développer une approche duale de la sécurité et la repenser en
fonction du fait qu’elle concerne à la fois l’Etat (la souveraineté) et la société (son identité).

Dans les conflits ethniques, les revendications souverainistes sont à l’origine des conflits. Ce
que les groupes recherchent c’est avant tout à sécuriser une « idée » et quand bien même les
considérations matérielles peuvent être importantes, on ne peut réduire ces conflits à une lutte
entre intérêts contradictoires découlant de situations objectives dans la mesure où ces conflits
concernent avant tout la création d’une nouvelle « situation ».

Ex. fourni par Hakan Wiberg à propos de la Macédoine et des liens pouvant exister entre la
formation d’une identité nationale et l’identification des menaces :

« To the extent identity is anchored in language, Bulgaria is the main threat: it regards
Macedonian as a Bulgarian dialect… To the extent it is anchored in religion, the Serbs are
the main threat: The Macedonian church is still under the Serb Patriarchate… To the extent it
is anchored in statehood, the Albanian minority will not accept Macedonian defining
themselves as the state carrying people. When it is defined by territory and history, the
Greeks objects strongly”63.

On peut encore avec l’exemple des relations entre l’Ukraine et la Russie prendre la mesure de
l’importance et de la complexité des questions d’identité en relation avec la sécurité et les
menaces. Pour les nationalistes ukrainiens, les Russes sont des imposteurs et la formation de
l’Ukraine ne doit rien à la Russie. De leur côté, les nationalistes russes auront tendance à nier

62
Il est vrai cependant que la frontière entre sphères politique et sociale n’est pas évidente.
On peut toutefois estimer que ce sont les pratiques et les idées qui permettent d’identifier
des individus comme étant membres d’un groupe social déterminé. La société est donc
liée à la question de l’identité, à la conception que les communautés ont d’elles mêmes (on
notera ici l’influence de Durkheim pour qui la société est un phénomène sui generis).
63
Hakan WIBERG, "The Dissolution of Yugoslavia: A Study of Interaction", in Franck R.
Pfletsch (Ed.), International Relations and Pan-Europe. Theoretical Approaches and
Empirical Findings Publications of the Proceedings of the Inaugural Pan-European,
Conference in International Relations, Heidelberg, Germany, September 16-22 1992, Lit.
1993.

67
que les Ukrainiens forment une nation et à les considérer comme des « polonais » ou des
« russes corrompus ». Les relations entre les deux Etats portent sur des questions de sécurité,
à la fois économiques, militaires (présence de la flotte russe dans la Mer noire..) mais aussi
identitaires. En problématisant la relation identitaire russo-ukrainienne, il est possible
d’améliorer notre compréhension des sources éventuelles de conflits tout en évitant les biais et
erreurs des réalistes : considérer que l’identité russe et ukrainienne est donnée une fois pour
toute par exemple alors même que cette identité est relationnelle et en perpétuelle évolution.

68
Ex. La sécurité sociétale
Ole Waever, « Insécurité, identité. Une dialectique sans fin », in Anne-Marie Le Gloannec (sous la dir. de),
Entre Union et Nations. L’Etat en Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, pp. 91-138.

Première hypothèse : la sécurité ne s’applique pas seulement à l’Etat mais aussi à la nation ; elle ne concerne pas
uniquement la souveraineté, elle porte aussi sur l’identité…Et premier paradoxe : toute politique sécuritaire
ayant pour objet l’identité tend à augmenter le sentiment d’insécurité et perpétue par là même la démarche
sécuritaire.

L’intégration problématique

Le projet d’intégration de l’UE et son élargissement ont été présentés comme une réponse aux principales
sources d’insécurité rencontrées dans les ex-pays socialistes. Un premier problème s’est posé, dû
essentiellement à la diffusion concomitante des notions d’autodétermination, d’identité et de « nation » sans que
celles-ci soient « stabilisées ». Afin de légitimer ce projet, les élites européennes ont eu tendance à faire appel au
principe de la « sécurité européenne » à l’heure même où les populations européennes n’accordaient pas la
priorité aux problèmes de politique internationale, mais plutôt à ceux découlant de la préservation de leur identité
nationale (l’auteur évoque principales les mouvements d’opposition à la ratification du Traité de Maastricht).
Ainsi, l’identité est devenue un objet de sécurité, une préoccupation surpassant les autres et fonctionnant sur un
mode sécuritaire. Dans ce contexte, on peut affirmer que la coopération internationale est de plus en plus
dépendante d’acteurs non étatiques (comme les nations).

Le concept de sécurité : secteur, objets de référence, acteurs

Traditionnellement, les études de sécurité ont négligé les phénomènes identitaires ou nationalistes. Certains
chercheurs réalistes ont néanmoins tenté d’introduire des considérations sociologiques et politologiques,
lorsqu’ils ont été confrontés aux guerres yougoslaves par exemple, mais sans parvenir à nous fournir des
explications très convaincantes. Le problème principal est que pour penser les liens entre identité et sécurité, on
ne peut faire l’économie d’une réflexion en profondeur sur le concept de sécurité.
Dans les années 80, une réflexion avait déjà abouti à élargir de manière substantielle le concept, notamment en
faisant des individus et de l’humanité, des objets de référence à côté ou en remplacement de l’Etat. Mais, rien
n’avait véritablement été pensé s’agissant des nations et des minorités. C’est précisément ce à quoi le « groupe
de Copenhague » s’est attelé en proposant le concept de sécurité sociétale, un concept tiré de la typologie établie
par Barry Buzan. Si la sécurité sociétale est étroitement liée à la sécurité politique, elle s’en distingue toutefois
par le fait que cette dernière concerne avant tout la stabilité organisationnelle des Etats, leur mode de
gouvernement, les idéologies légitimantes du pouvoir de l’Etat et pas précisément l’identité et l’idée que ces
groupes se font d’eux-mêmes…

Pourquoi parler de sécurité ? Qu’est-ce qui fait la spécificité de la sécurité ?

Si l’on adopte une conception très large de la sécurité (Galtung = tout ce qui contribue au bien être des
individus), le concept n’apparaît pas très opérationnel. Ce qui est caractéristique de la sécurité, c’est l’idée que
l’on touche à la survie, que les enjeux sont considérés comme vitaux et que, dès lors, les moyens employés pour
assurer la sécurité peuvent être exceptionnels. Car « évoquer la sécurité, c’est outrepasser les règles habituelles
du jeu et placer les enjeux dans un cadre politique particulier ». La survie d’une nation (du « nous ») renvoie de
fait à la préservation de l’identité. La difficulté dans ce contexte consiste à mesurer objectivement la sécurité ou
l’insécurité. Très rapidement, on s’apercevra que la sensibilité aux menaces « sociétales » est très variable. (Ex.
l’immigration préoccupe les Finnois avec 0.3% d’étrangers alors que les Suisses accepteraient un niveau de
14.7%).
En fait, la démarche de CoS ne prétend pas contribuer à une évaluation plus objective de la menace : il ne s’agit
donc pas de savoir si un objet de référence est effectivement menacé, mais de comprendre comment s’articule le
discours sécuritaire lorsque l’objet de référence est la nation par exemple. Ce que l’on peut d’emblée constater
c’est que la logique de la menace et de la survie ne se décline pas sur la base du principe de souveraineté mais
bien sur celui d’identité. Certes, les deux types de menaces peuvent être énoncées par les mêmes locuteurs mais
la grammaire du discours varie en fonction de l’objet de référence.
La question clé en matière de sécurité consiste à se demander qui peut faire de la sécurité et au nom de quoi ?
Pendant longtemps, les études de sécurité se sont partagées entre des visions très étatistes (l’ultra réaliste et le

69
stratège se préoccupant de la sécurité de leur Etat) et des visions très cosmopolites qui raisonnaient en termes de
communautés globale et de sécurité universelle. Les approches plus prometteuses sont en fait le produit de
conceptions intermédiaires faisant prévaloir une approche relationnelle qui se réfère aux travaux classiques de
Herz, Wolfers et Buzan qui mettent l’accent sur les relations entre sécurité des uns et sécurité des autres (Ex. du
dilemme de sécurité : les mesures prises par l’Etat A pour assurer sa sécurité peuvent aboutir à créer un
sentiment d’insécurité dans l’Etat B et contribuer de ce fait à augmenter l’insécurité ressentie dans l’Etat A).

Etat, souveraineté et survie

La souveraineté n’a jamais voulu été, contrairement à ce que certains libéraux ont voulu nous faire croire,
synonyme de contrôle total et réel exercé par un Etat sur sa population et son territoire. Ce n’est en aucun cas
une description de ce qui est mais une revendication politique d’un acteur qui prétend détenir en dernier ressort
l’autorité sur son territoire (le pouvoir de dernière instance). La souveraineté est un principe constitutif, un
mécanisme générateur en relations internationales. Nous n’assistons pas à la disparition de la souveraineté, mais
à un changement de sa signification (réf. à Keohane : « la souveraineté est moins une barrière définie en termes
de territoires qu’un pouvoir de négociation au service d’une politique caractérisée par des réseaux transnationaux
complexes ».

La survie de l’Etat concerne en réalité l’existence de l’unité politique de base, la menace étant dès lors tout fait
qui est incompatible avec la souveraineté de l’Etat et qui entraîne un test de volonté et de puissance. Par
conséquent, faire d’un enjeu spécifique un test de souveraineté entraîne une logique de guerre que Clausewitz a
parfaitement explicité. Quand bien même, il considère que la politique doit prendre le pas sur le militaire, l’Etat
doit faire preuve de sa volonté puisque le test auquel il est soumis implique son existence en tant qu’unité
souveraine.

« En réalité, ce ne sont pas les moyens militaires spécifiques qui définissent une situation de guerre, mais la
structure du ‘jeu’. L’argument de Clausewitz repose sur la notion de test ultime. ‘La guerre est un acte de
violence et il n’y a pas de limite à sa manifestation ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi ; il en résulte
une action réciproque qui doit théoriquement mener aux extrêmes’. Le perdant se soumettra et le résultat est
défini de manière binaire : victoire-défaite. C’est dans cette lutte pour la reconnaissance (Hegel) que les Etats
établissent leur identité en tant qu’Etats ».

En quoi cette vision clausewitzienne est-elle pertinente pour un constructiviste ?

Elle montre que des questions peuvent être « sorties » du jeu politique pour être élevées au rang d’enjeux
prioritaires de sécurité. Dès lors, désigner une question comme un enjeu de souveraineté comporte certains
risques d’escalade qui peuvent expliquer la réticence de certains Etats en certaines occasions de ne pas faire
référence à la souveraineté :

« Tel est le paradoxe des enjeux de souveraineté : il n’y a de problème que si vous dites qu’il y a défi. Il peut y
avoir des troupes étrangères sur votre territoire, une perte d’indépendance économique, mais pourquoi en faire
un test de souveraineté si vous êtes sûr de perdre ? » (Ex. : le Danemark s’est abstenu de déclarer sa souveraineté
violée par l’invasion allemande de 1940).

En revanche, certains Etats auront tendance à recourir plus facilement au concept de souveraineté pour dénoncer
les ingérences. (Ex. les démocraties populaires ont développé une acception très large de la sécurité pour pouvoir
s’opposer aux ingérences de l’Ouest. En Chine, la simple évocation des droits de l’homme ou du retour de
Taiwan à l’ONU est considérée comme une atteinte à la souveraineté de l’Etat chinois).

A l’heure actuelle, la question de la survie de l’Etat et de sa souveraineté ne se pose pas vraiment parmi les pays
membres de l’UE. La rhétorique sécuritaire s’est plutôt focalisée sur la « stabilité du continent européen » et sur
les objets de référence que sont la nation et l’Europe.

Nation, identité, survie

Dans le processus d’intégration européenne, on assiste à l’émergence d’une sécurité sociétale différente de la
sécurité étatique en raison notamment du fait que certaines compétences étatiques ont été transférées à l’Union.
En cas de menace ressentie par la société, (homogénéisation culturelle portant atteinte à l’identité, par ex.), l’Etat
est relativement démuni pour y apporter des réponses. Mais, dans le même temps, c’est en évoquant une menace
(la mondialisation, l’américanisation) qu’une identité sera produite et reproduite (David Campbell). Le discours

70
identitaire parle toujours de ce qui fait défaut : là où il y a réflexion sur l’identité, il y a par définition insécurité.
On met en évidence ce dont on aurait besoin pour « être pleinement ce que l’on est ». En bref, la sécurité de
l’identité est vaine ; elle exprime toujours un hiatus entre ce que l’on est et ce que l’on s’efforce d’être sans
pouvoir apporter de solution.

Ex. : « La ‘défense d’une identité menacée’ renforcera souvent cette identité, mais celle-ci sera sans doute aussi
moins ‘en sécurité’. Ainsi, en se décrivant comme menacée par la Russie (par les Russes), l’Estonie a sans doute
renforcé l’idée que se font les Estoniens d’eux-mêmes, mais elle a aussi accru leur sentiment d’insécurité ».

La logique de l’identité implique qu’un Autre entre en jeu dans le processus d’auto identification, un Autre qui
apparaît le plus souvent comme un « empêcheur d’être moi-même » et qui rend l’identité problématique. Une
politique de défense de l’identité ne peut résoudre le problème de l’identité : plus on évoque l’identité plus on
entretient le sentiment d’insécurité. Ce à quoi un constructiviste va s’intéresser c’est précisément aux
mécanismes qui vont faire de l’identité un enjeu politique. Ce faisant, il pourra se reposer sur les théories du
nationalisme qui ont mis en évidence les élément suivants pour expliquer ses manifestations :
- l’importance des phases de modernisation, d’industrialisation et d’occidentalisation qui fragilisent les
principaux repères du groupe social
- la fierté blessée et le sentiment d’humiliation, ce qui renvoie aux questions « existentielles »
- l’instrumentalisation par les élites
- les réactions des autres Etats

Europe, citoyenneté et culture

Si l’on considère que l’identité européenne est problématique, comment peut-on concevoir une sécurité
européenne ? L’équilibre des puissances a perdu sa légitimité en tant que concept de sécurité régissant
l’organisation interne de l’Europe après GMII. Mais l’idée même de renoncer à cette vieille méthode éprouvée
en Europe, fait partie intégrante du discours sécuritaire contemporain : « il y a mise en récit spécifique : un passé
de guerres et d’équilibre des puissances doit faire place à une plus grande unité » (pp. 126-127).

3. La sécurité humaine : une nouvelle conception des relations internationales ?

Le livre qui porte ce titre64 est consacré à l’étude d’une vision de la sécurité qui a été promue
par le ministre canadien des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy entre 1996 et 2000 et ses
partenaires norvégiens. Pour ses promoteurs, la sécurité humaine part d’une définition de
l’insécurité comme l’ensemble des menaces politiques, économiques, sociales,
environnementales et culturelles auxquelles sont confrontés les individus dans leur vie
quotidienne. Dans ce sens, la sécurité humaine concerne avant tout la satisfaction des besoins
primaires des individus et remet en question la primauté accordée à l’Etat et à sa défense65.
Elle induit par conséquent des changements radicaux dans la conduite de la politique
internationale car elle présuppose que les besoins de sécurité des individus passent avant la
défense des intérêts de l’Etat… « La doctrine de sécurité humaine est aussi remarquable en ce
qu’elle implique l’exercice (dans certaines circonstances qui restent à définir clairement) d’un
droit d’ingérence humanitaire dans les affaires intérieures des Etats, qui peut prendre la forme
d’assauts militaires »66.

64
Sous la direction de Jean-François Rioux, La sécurité humaine, une nouvelle conception des
relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2001.
65
V. document de Kofi Annan (mars 2005) : « Dans une liberté plus grande : développement,
sécurité et respect des droits de l’homme pour tous », (I. « Vivre à l’abri du besoin » ; II.
« Vivre à l’abri de la peur » ; « Vivre dans la dignité », IV. « Renforcer l’ONU »)
66
????

71
Pour Charles-Philippe David et Jean-François Rioux67, le concept de sécurité humaine a été
d’une certaine manière sanctionnée par Kofi Annan lorsqu’il a déclaré au journal Le Monde
en 1999 (suite à l’intervention de l’OTAN contre la Yougoslavie) : « l’être humain est au
centre de tout. Le concept même de souveraineté nationale a été conçu pour protéger
l’individu, qui est la raison d’être de l’Etat et non l’inverse. Il n’est plus acceptable de voir
des gouvernements flouer les droits de leurs citoyens sous prétexte de souveraineté ». C’est
pour eux le cœur même de la doctrine de la sécurité humaine.

Sources intellectuelles

Les sources d’inspiration de cette doctrine sont essentiellement les travaux ayant contribué à
élaborer des critiques de l’approche stato-centrique et du modèle westphalien.

- les recherches sur la paix effectuées par John Galtung dans les années 60 et 70.
L’auteur estime qu’il convient de développer une approche positive de la paix (et non
restrictive comme « absence de violence organisée ») qui repose sur la justice sociale,
la coopération pour neutraliser la violence structurelle qui émane des structures
étatiques
- John Burton dans les années 70 a également favorisé un modèle prenant en
considération la satisfaction des besoins individuels et promouvant le bien-être et la
justice au niveau mondial
- Dans l’approche libérale développée par Lester Brown et Richard Ullman à la fin des
années 70, on retrouve une conception de la sécurité qui s’écarte des conceptions
réalistes centrées sur la sécurité militaire et que se focalise sur les menaces pesant sur
les populations.
- Certaines approches critiques, comme celle développée par Ken Booth, ont pour
objectif de transcender la souveraineté de l’Etat dans le but de renforcer un
mouvement d’émancipation au profit des individus
- Certains constructivistes (Nicholas Onuf, Martha Finnemore) ont aussi, par leurs
réflexions sur les normes, contribué à légitimer le principe de l’intervention
humanitaire faisant de cette norme émergente un principe surpassant celui de la
souveraineté de l’Etat

Elaboration publique du concept

Première utilisation officielle dans le Rapport sur le développement humain (1994) du


Programme de l’ONU pour le développement. Le document préconisait une « transition
conceptuelle » de la sécurité nucléaire à la sécurité humaine car les craintes exprimées par les
individus sont engendrées par leur vie quotidienne et non par la peur d’une apocalypse
nucléaire. Cette vision repose sur l’idée d’un développement durable et d’une protection au
profit des populations et écarte les considérations basées sur la défense militaire d’un
territoire.

Auparavant, les rapports Brandt (1983) avaient évoqué le fait que la « sécurité économique »
était une condition de la sécurité politique. Le rapport Brundtland (1987) illustre quant à lui
l’irruption des préoccupations d’ordre environnemental dans le domaine de la sécurité. Dans

67
Les lignes qui suivent sont reprises du chapitre qu’ils ont rédigé ensemble : « Le concept de sécurité
humaine », pp. 19-30.

72
le cadre de la CSCE, on a aussi promu une vision plus centrée sur la défense des individus en
parlant de « dimension humaine de la sécurité »68.

Dans les milieux pacifistes et internationalistes, de nombreux concepts de sécurité ont été
élaboré (sécurité commune, globale, coopérative, …) qui ont inspiré l’approche dite de
« sécurité humaine » (voir encore le rapport remis par Olof Palme sur le désarmement en
1982).

Dans son Agenda pour la Paix, le Secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros Ghali,
suggérait lui aussi une approche nouvelle de ces questions en insistant notamment sur la
prévention et la résolution pacifique des conflits.

Le dilemme de la sécurité humaine

« La sécurité humaine concrétise une volonté internationale d’ingérence » et donc une


possibilité de passer outre le respect de la souveraineté étatique. Cette ingérence a été
codifiée par le Conseil de sécurité et s’appuie sur la déclaration universelle des droits de
l’Homme de 1948. Si un Etat ne peut ou ne veut assurer la protection de ses concitoyens, il
est possible de se substituer à lui pour assurer cette protection.

Implications possibles de la sécurité humaine

Les régimes de sécurité collective ont donc pour mission de protéger les individus, ils
impliquent certaines modifications dans la gouvernance internationale
- le devoir d’intervention humanitaire doit éviter le deux poids, deux mesures et pour ce
faire, il conviendrait de revoir les procédures de décision au sein des organisations
internationales
- le concept de sécurité humaine entraînera sans doute une multiplication des opérations
militaires et sans doute aussi des contradictions et des compromis ; il faut dès lors que la
société civile se réconcilie avec l’emploi de moyens militaires.
- Il faut que les ONGs et la société civile apprennent à composer avec les Etats pour
améliorer l’efficacité de leurs interventions et assurer leur financement
- Il pourrait également s’avérer indispensable de réfléchir à des mécanismes permettant la
mise sous tutelle de certains territoires incapables de se gouverner eux-mêmes.

L’avenir de la sécurité humaine

Il se pourrait que la sécurité humaine s’impose comme un nouveau pilier de la gouvernance


internationale et, à terme, pèse sur la reconfiguration du système international en faisant de la
satisfaction des besoins des êtres humains une priorité. Paradoxalement, elle pourrait aussi
éviter le naufrage de certains Etats ou en renforcer d’autres.

* *

Voilà en substance, ce que pensent ces promoteurs de la sécurité humaine. Mais, dans le
même ouvrage, on trouve la contribution de Keith KRAUSE, « Une approche critique de la

68
V. les documents de Copenhague et de Moscou (90-91).

73
sécurité humaine »69 qui estime que le discours actuel sur la sécurité humaine doit être
compris comme une critique du réalisme stato-centré. Il constate que la sécurité humaine
imprègne aujourd’hui nombre de discours de responsables politiques nationaux ou
internationaux. Si on peut dans une certaine mesure se féliciter de ce succès, il faut
néanmoins être vigilant sur les implications politiques qu’elle peut avoir et analyser les
conditions d’émergence de ce discours et sa mise en pratique.

Le discours sur la sécurité humaine

- Articulation

Dans le rapport du PNUD précité, la sécurité humaine comporte sept dimensions


(économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, communautaire et
politique). Le principal souci est de passer du concept de sécurité dont l’objet de référence est
le territoire à un concept de sécurité dont l’individu est l’objet de référence et de l’intégrer
dans un projet de « développement durable ». Le problème c’est qu’à force d’élargir le
champ d’application du concept, il devient d’une utilité marginale sur le plan heuristique.
Sur le fond, on peut relever trois choses. La première est que la réflexion menée dans le cadre
du PNUD a été opérée en marge des réflexions sur les nouvelles conceptions de la sécurité.
Secundo, ce concept a émergé dans une organisation internationale et pas au sein d’un Etat
particulier ou d’un think tank et enfin, le rapport rouvre le débat entre sécurité et
développement qui avait été lancé par l’appel lancé dans les années 70 et 80 au sein de l’ONU
en faveur d’un développement du Sud avec les moyens dégagés par un processus de
désarmement du Nord. Dans ce rapport PNUD, la sécurité est au contraire considérée comme
une condition préalable du développement70.

 Leçon 1: pour comprendre l’émergence d’un concept il est important de connaître les
conditions objectives de son élaboration et le resituer dans un contexte politique (et
institutionnel) car cela a un impact sur sa signification et sa portée.

- Diffusion

Quelle a été le mode de diffusion du concept, comment les acteurs politiques l’ont-ils
appréhendé ?
Il faut se rappeler que ce rapport avait été conçu dans la perspective d’un sommet mondial sur
le développement social (Copenhague 1995) et que la déclaration finale ne fait aucune
allusion à la sécurité humaine, en raison des controverses et malentendus que son usage avait
suscités. Il faut à cet égard se rappeler que durant la guerre froide, il était particulièrement
malaisé de faire le lien entre développement et sécurité (la sécurité était considérée comme
relevant exclusivement de la souveraineté nationale, la question était taboue en raison des
alliances avec l’un ou l’autre blocs). Après la fin de la guerre froide, on a constaté que bien
des projets de développement n’avaient pu sortir leurs effets en raison de situations
conflictuelles. Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses ONG se soient emparés de la
notion.

69
La sécurité humaine, une nouvelle conception des relations internationales ?, op. cit.,
pp. 73-98.
70
Or deux éléments sont présents dans le rapport : « se libérer de la peur » et « se prémunir
contre le besoin ».

74
 Leçon 2 : il convient de bien identifier les vecteurs de transmission et les opportunités
ayant permis le développement d’un concept « nouveau »

La pratique de la sécurité humaine

- Elaboration

Comment établir un lien entre un discours et une pratique ? La difficulté réside en


l’occurrence dans le fait que certaines pratiques liées au concept lui sont bien antérieures (ex.
l’action internationale contre les mines anti-personnel). Est-ce que l’ « idée » de sécurité
humaine engendre des comportements radicalement différents des pratiques antérieurs ? On
peut remarquer que certaines activités comme la lutte contre le phénomène des enfants soldats
et la prolifération d’armes légères, la mise sur pied d’un tribunal pénal international et le
problème de la gestion « post-conflit » sont perçues comme autant d’applications du concept
de sécurité humaine. Pour autant, beaucoup de problèmes identifiés dans le rapport PNUD
(concernant la santé et l’alimentation) semblent avoir fait l’objet de moins d’attention. Dans
un sens, l’utilisation du concept montre un appauvrissement de sa signification et une
focalisation sur la menace et les répercussions des conflits, sur la violence organisée et son
impact sur la vie économique, sociale et politique. Cette restriction n’est pas le fruit du
hasard et s’explique par des intérêts politiques et institutionnels au sein des Etats et de l’ONU
et les nécessités pour des entités bureaucratiques de redéfinir leurs priorités. Ceci n’est pas
étonnant, l’histoire du concept de sécurité a toujours été liée aux enjeux de contrôle ou de
maîtrise de la violence par les institutions politiques. Ainsi « les objectifs des politiques de
sécurité humaine s’intéressent d’abord aux échecs et aux déviances induites par l’extension du
système westphalien et par l’émergence d’Etats légalement reconnus sans la moindre
légitimité aux yeux des populations dont ils revendiquent l’autorité ».

 Leçon 3 : pour comprendre le sens d’un concept, il faut saisir les enjeux idéologiques qui
le travaillent et évaluer les pratiques auxquelles qu’il est censé contribuer

Institutionnalisation

Pour l’auteur, la pérennité d’une idée se confirme lorsqu’elle génère de « nouveaux » intérêts
et lorsqu’elle est transcendée par l’identité même des acteurs. On peut donc se demander si la
sécurité humaine va survivre au départ du ministre canadien des Affaires étrangères qui a
voulu l’incarner. D’ores et déjà, un réseau d’Etats (les Etats Lysoen) comprenant la Norvège,
la Suisse, et 13 autres Etats (la Jordanie, la Slovénie, l’Autriche, le Chili…) se réunit chaque
année pour échanger des idées et faire avancer dans d’autres enceintes les préoccupations
liées à la sécurité humaine. Certaines initiatives ont incontestablement été suivies d’effets
(voir le procès d’Ottawa sur les mines terrestres et anti-personnel) et se sont avérées très
« payantes » en termes de légitimité politique tant elles sont apparues « novatrices ». Il s’agit
là d’une question importante pour le Canada qui revendique le statut de puissance moyenne
mais dont le rôle a été remis en question avec la fin de la guerre froide et la Norvège et la
Suisse qui, n’étant pas membres de l’UE, éprouvaient quelque difficulté à se faire reconnaître
comme « acteurs » internationaux. On pourrait dès lors considérer que leur participation au
« réseau de la sécurité humaine » est fondée sur un intérêt national des plus classiques. Mais
ce type de considération n’est pas pour autant satisfaisant pour expliquer le contenu de leurs
activités, les sommes considérables qu’ils ont investies et surtout leur volonté de promouvoir
cet agenda politique dans d’autres enceintes internationales. C’est que, d’une manière ou
d’une autre, ces convictions sont progressivement intégrées et peuvent à la longue participer à

75
une transformation de leur identité. Elles contribuent en tous les cas à l’élaboration d’un
programme d’action veillant à associer plus étroitement la société civile, les ONG et la société
civile71.

 Leçon 4 : procéder à une évaluation correcte des « effets » performatifs du discours en


tenant compte des rapports de force, des normes et des dynamiques institutionnelles

Conclusion de l’auteur

Quel avenir pour le concept de « sécurité humaine » ?

Il faut d’abord se rappeler que le concept de sécurité humaine et les initiatives qui en
découlent ont pour l’essentiel été le fait des Etats ou d’organisations intergouvernementales.
Au sein de ceux-ci, il existe très souvent des tensions au sein des bureaucraties entre les
« traditionalistes » et les « entrepreneurs » qui entendent dépoussiérer les vieilles pratiques et
moderniser la politique et que le rapport de force entre eux déterminent pour une large part
l’agenda de la politique étrangère et de sécurité.

Le second problème provient du fait que pour être en mesure de « vivre à l’abri de la peur », il
faut donner aux individus le pouvoir de contrôler leur environnement et de devenir des parties
prenantes dans les processus politiques, économiques et sociaux qui les concernent. Même en
associant un certain nombre d’éminents chercheurs de l’Ouest ou d’ONGs à l’idée de sécurité
humaine, en sollicitant leur contribution sur les questions de politique, cela ne dynamisera pas
en soi le processus de changement social « impulsé par la base ». Un dialogue entre ONGs,
société civile et Etats peut certes d’avérer souhaitable mais ce « nouveau multilatéralisme
reste très superficiel tant les personnes véritablement concernées par la SH restent très en
retrait du discours sur la SH.

Il faut ensuite questionner l’affirmation selon laquelle la souveraineté étatique est à l’origine
de la plupart des maux et des catastrophes et que son abolition conduira à améliorer le sort des
populations en détresse. Mais, d’autre part, les choix opérés parmi les problèmes à régler –
les enfants soldats mais pas les dépenses militaires, les trafics d’armes légères mais pas le
commerce légal voire la gestion des stocks officiels – démontrent d’un certain point de vue
que l’Etat a encore le dernier mot dans le choix des priorités. Bien plus, les solutions
suggérées par les tenants de la SH (la promotion de la bonne gouvernance, la reconstruction
post-conflit, …) exigent souvent le renforcement du rôle et des ressources de l’Etat. Or,
« désarmer les faibles sans contrôler les forts » n’est pas susceptible à long terme de renforcer
la sécurité humaine. Par ailleurs, encourager la bonne gouvernance, la libéralisation
économique et l’ajustement structurel peut être vu comme contribuant à un certain degré
d’anarchie. Pour Krause, « le discours et la pratique de la sécurité humaine seront jugés selon
leur capacité à initier une pratique politique réellement critique, conférant un pouvoir aux
individus qui sont les ‘sujets de la sécurité’, leur permettant de limiter et de canaliser l’action
de l’Etat dans ces politiques de sécurité… »72.

71
V. la militarisation de l’humanitaire et les travaux de Sami MAKKI ; Michel Fortman laisse
entendre que le recours aux ONG (et aux entreprises privées) au Canada est en partie
explicable par une diminution des ressources budgétaires de l’Etat consacrées aux Affaires
étrangères. Il estime que cela implique une forme de « privatisation » de la politique
étrangère.
72
. ????

76
* *

Dans son étude sur les origines et les usages politiques du concept, Eric REMACLE73, relève
que c’est aussi dans le cadre de l’OCDE, et en particulier dans le CAD (comité d’aide au
développement), que s’est développé la notion de sécurité humaine. Il pense même que c’est
à cette organisation que l’on doit la première formulation institutionnelle du concept de
sécurité humaine puisque le rapport qui y fait référence est antérieur à celui du PNUD. Le
contexte de l’époque est marqué par la volonté de promouvoir la libéralisation des marchés, le
développement d’économies basées sur les exportations et, de manière générale, une plus
grande ouverture des systèmes politique et économique basée sur les principes de
responsabilité et d’ouverture à la société civile. Dans une telle perspective, la sécurité
apparaissait tout à la fois comme un incitant et un objectif à atteindre pour assurer un
développement durable. Et surtout, le fait de se référer à la sécurité envoyait un signal fort
aux gouvernements occidentaux pour maintenir les budgets de l’aide au développement à un
moment où ils avaient tendance à être revus à la baisse. Une des explications à cet état de fait
repose sur la conviction que la lutte contre le communisme pendant la période de la guerre
froide peut sans doute expliquer en partie les politiques de développement en faveur du tiers-
monde74. Une fois la menace communiste passée, la volonté de venir en aide aux populations
en détresse semble s’être émoussée. Il faudra de fait les attentats du 11 septembre 2001 et la
diffusion des discours sur les nouvelles menaces, en particulier le terrorisme, pour retrouver
un nouvel incitant pour l’aide au développement (voir infra).

L’étude d’Eric Remacle montre également que les significations de l’expression telle
qu’utilisées par les gouvernements, les institutions internationales et les ONG peuvent être
très variables. De fait, le Japon et le Canada, qui en ont été très longtemps les principaux
promoteurs, ont chacun développé une conception particulière du concept. On constate ainsi
que le Japon a essentiellement insisté sur la dimension « freedom from want », alors que le
Canada a lui plutôt exploité la dimension « freedom from fear ».

Dans le premier cas, le souci d’assurer à chaque individu la satisfaction de ses besoins vitaux
en luttant contre la pauvreté, les maladies, l’ignorance…peut en partie se comprendre à la
lumière de la crise financière qui a durement frappé le continent asiatique en 1997. A
l’époque, la référence par le Japon à la sécurité humaine lui a permis de redéfinir sa politique
de développement et de se profiler comme un acteur régional capable de relever les défis
économiques du moment tout en ne remettant pas en cause son alliance privilégiée avec les
Etats-Unis. De fait, le Japon s’est montré un allié particulièrement fidèle de l’administration
américaine, notamment à la suite des attentats de 11 septembre, en participant à l’occupation
de l’Irak et en défendant des positions très similaires à celles défendues par l’administration
Bush Cheney que ce soient dans les dossiers du nucléaire nord-coréen, de l’ascension de la
Chine…, une stratégie que l’on peut également comprendre au regard de son ambition de
décrocher un siège de membre permanent au Conseil de sécurité. Ce positionnement peut
paraître paradoxal si l’on prend en considération l’engagement du Japon en faveur de l’ONU
et du principe du règlement pacifique des différends internationaux. Il peut néanmoins se

73
« Human Security: A Common Platform for Canada, Japan and the European Union ? »
in Julian DIERKES & Yves TIBERGHIEN (eds), Minerva’s Moment. Canadian, European
and Japanese Leadership in Global Institution-Building, 2008 forthcoming.
74
Jean-Christophe GRAZ, La gouvernance de la mondialisation, Paris, La Découverte, 2004,
p. 24.

77
comprendre si l’on considère que les agendas de ces deux pays sont en fait complémentaires.
Il permet de laisser aux Etats-Unis un rôle prépondérant sur des questions de « hard security »
et au Japon de maintenir son identité (et la légitimité qui en découle) de puissance civile.

Dans le cas du Canada, la conception étroite de la sécurité humaine véhiculée notamment par
Axworthy – et qui est essentiellement basée sur les menaces et moins sur l’aspect social de la
sécurité – peut s’expliquer par le fait qu’elle correspond mieux aux traditions et conceptions
politiques du pays. Le gouvernement canadien s’est ainsi engagé dans la lutte contre les
mines antipersonnel, la lutte contre la prolifération des armes légères, les droits des enfants, la
promotion de la justice internationale. Sur le plan politique, on constate le même souci visant
à conforter une identité internationale forte et qui permette au Canada de se profiler comme
un acteur à part entière sur la scène internationale alors même que des critiques se font
entendre pour dénoncer la diminution de la contribution du Canada aux missions de maintien
de la paix de l’ONU. Ce souci se double de la préoccupation des Canadiens de se voir
marginalisés au sein de l’OTAN à un moment où l’Union européenne prend une place plus
importante au sein de l’Alliance en développant des capacités propres en matière de sécurité
et de défense. Eric Remacle estime également que la diffusion d’un discours sur la sécurité
humaine dans ce contexte permet au Canada de conforter son image et sa légitimité
internationale tout en ne fâchant pas l’allié américain. De fait, on constater que c’est au nom
de la sécurité humaine, que sera justifiée l’opération de l’OTAN contre la Yougoslavie en
1999.

* *

En un mot, l’émergence et le succès de la notion de sécurité humaine sont emblématiques des


évolutions de la scène internationale depuis 1989 et surtout de la manière dont sont définies
les nouvelles « menaces ». Selon Ben Saul, “The concentration on terrorism at the expense of
more pressing human needs concerns illustrates the extent to which the Council reflects the
interest of a few powerful states – an ‘intrumentalisation’ of the Council – rather than the
values of the international community as a whole. Death by terrorism or paramilitaries is
vastly more significant in the security than death by tuberculosis or famine”75. Pour reprendre
l’expression de Mark Duffield, un spécialiste des politiques de développement, les différentes
acceptions de la sécurité humaine ont en commun de reposer sur un « liberal peace agenda »
et d’imposer une vision des questions de sécurité et de développement servant avant tout à
garantir la sécurité et les intérêts des pays les plus nantis.

Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle implique une légitimation plus évidente des pratiques
interventionnistes et de l’usage de la force dans les relations internationales.

En « sécurisant » les politiques de développement, c’est-à-dire en les concevant en lien avec


les nouvelles menaces pouvant résulter de la faillite des Etats et de l’attrait que peut
représenter l’action terroriste pour les déshérités, on justifier une réallocation des ressources
du développement en faveur de pays ou de régimes que les pays occidentaux considèrent

75
Ben SAUL, “The Dangers of the United Nations’ ‘New Security Agenda’: ‘Human
Security’ in the Asia-Pacific Region”, Asian Journal of Comparative Law, vol. 1, Issue 1,
2006, p. 13.

78
comme plus menaçants du point de vue de leur sécurité propre et pas en fonction des besoins
objectifs des populations76.

Parallèlement, l’exigence de cohérence et d’efficacité des politiques d’aide pousse à une plus
grande centralisation du pouvoir au profit par exemple du CAD (de l’OCDE) et de sa vision
très libérale de la lutte contre la pauvreté77. Au niveau national, le processus de
« securitization » tend à réorganiser les services extérieurs (aide humanitaire, développement,
défense, diplomatie) et les programmes en fonction de ces nouvelles exigences de la « sécurité
globale ».

Au final, il n’est pas certain que le succès de la notion de sécurité humaine corresponde à une
remise en cause fondamentale des conceptions classiques de la sécurité. En tout état de cause,
il n’est pas évident de considérer que la remise en cause du caractère stato-centré s’opère de
manière linéaire et universelle. Certes, le principe de souveraineté étatique apparaît échaudé
par la notion mais, dans le même temps, il est évident qu’il s’agit le plus souvent de
considérer que la souveraineté des Etats cibles est moins importante et ne doit pas être un
obstacle à l’intervention de la « communauté internationale ». En aucun cas, il ne s’agit en
pratique de remettre en cause la souveraineté et la défense des intérêts et de la sécurité des
Etats intervenants.

76
Mark DUFFIELD and Nicholas WADDELL, « Securing Humans in a Dangerous World »,
International Politics, n°43, 2004, pp. 1-23.
77
V. Joe BEALL, Thomas GOODFELLOW and James PUTZEL, “Introductory Article: On
the Discourse of terrorism, Security and Development”, Journal of International
Development, n°18, 2006, pp. 51-67.

79
PARTIE IV : LA MISE EN ŒUVRE DES POLITIQUES DE SECURITE

I. L’ONU, LA PAIX ET LA SECURITE INTERNATIONALE

Le Journal of International Security a défini son profil d’études comme : « embracing all of
those factors which have a direct bearing on the structure of the nation-state system and the
sovereignty of its members, with particular emphasis on the use, threat and control of force”78.

Mais si l’on doit se référer aux différents usages de la notion de « sécurité internationale », on
ne pourra que constater l’absence d’une conception commune ce qu’elle recouvre très
exactement. On peut toutefois partir des spécifications suggérées par certains auteurs comme
Baldwin : sécurité contre qui, contre quoi et comment ? Pour ce qui concerne à proprement
parler la sécurité internationale, il semble que l’objet de référence est l’ordre international et
que les menaces auxquelles on se réfère dans ce cas de figure sont censées avoir des effets sur
l’ensemble du système international. Mais il faut bien admettre que cet objet est moins précis
que l’Etat et n’a pas de base matérielle ; il représente tout au plus un ensemble de principes
« structurants » (comme le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des Etats).

Une autre difficulté provient du fait qu’il n’est pas aisé de savoir qui sont les acteurs de la
sécurité internationale. Pendant la guerre froide, ce sont surtout des représentants de l’Etat
qui vont évoquer une menace pour la paix et la sécurité internationales ; le Conseil de
sécurité a bien entendu endossé certaines de ces qualifications, mais, dans les périodes de
crise, il a souvent été paralysé par le veto opposé par l’un de ses membres permanents. Si le
système de sécurité collective qui émane de la Charte de l’ONU prévoit, sur le plan du droit,
une forme de monopolisation du pouvoir en matière de recours à la force dans les relations
internationales, les Etats souverains gardent la maîtrise pleine et entière de leurs forces armées
et sont toujours détenteurs du monopole de la violence légitime sur le territoire et, dans les
faits, sont intervenus militairement pour divers motifs (légitime défense, appel de
gouvernements étrangers, protection des ressortissants, défense d’une idéologie
particulière…). L’ONU n’est donc pas le seul acteur de la sécurité internationale, c’est une
institution qui est le reflet d’un projet ambitieux de type kantien mais dont le fonctionnement
et l’efficacité dépendent avant tout des rapports de force au sein du Conseil de sécurité.

La fin de la guerre froide a laissé entrevoir la possibilité d’un interventionnisme accru de


l’ONU dans les conflits. Le début des années 90 a d’ailleurs été marqué par un certain
optimisme que l’on retrouve dans les discours sur le « nouvel ordre mondial », en particulier à
l’occasion de la première guerre du Golfe79. De fait, on doit constater une multiplication des
opérations de maintien de la paix et de rétablissement de la paix80 et de surveillance électorale
dans les pays en transition, une tendance que certains observateurs ont interprétée comme un

78
Diego ROJAS CORONEL, « International Order as a referent object: a conception-based
framework for international security analysis”, SGIR, La Haye, Septembre 2004.
79
Association Droit des gens, À la recherche Nouvel Ordre Mondial, Bruxelles, Complexe,
1993.
80
V. l’Agenda pour la Paix de Boutros Boutros Ghali.

80
signe encourageant la diffusion d’un modèle de démocratie libérale dans un monde plus
globalisé et dans lequel les institutions internationales allaient jouer un rôle plus important.

Une telle perspective laissait entrevoir une diminution de la conflictualité, car pour reprendre
une antienne de l’époque : « les démocraties ne se font pas la guerre »81. Mais l’optimisme un
peu béat de la période qui suivi la chute du Mur a rapidement laissé la place à un certain
pessimisme, notamment à cause des conflits dans les Balkans et dans l’espace ex-soviétique,
sans parler des crises humanitaires comme celle intervenue en Somalie au début des années
90, sans même évoquer les drames du Rwanda et de la RDC. C’est alors qu’on a pu observer
une recrudescence des réflexions sur l’usage de la force et sa nécessaire adaptation aux
réalités de l’après guerre froide, tant au niveau national que dans les institutions
internationales (V. cours sur la sécurité humaine).

Il n’est pas possible d’aborder l’ensemble de ces développements, c’est pourquoi nous nous
focaliserons sur la question très spécifique de la manière dont la Conseil de sécurité a
interprété les pouvoirs que la Charte lui a conférés dans le domaine du maintien de la paix et
de la sécurité internationales et dont il est reconnu qu’il en est le principal responsable. Cette
analyse semble d’autant plus intéressante qu’elle met en cause ou relativise certains discours
dominants (comme celui examiné ci-dessus relatif au « droit d’ingérence tel que codifié par le
Conseil de sécurité) et surtout permet d’avoir une idée plus précise des évolutions en cours en
se basant sur une méthodologie plus rigoureuse.

Premier constat :

L’extension du champ de la sécurité internationale peut être repéré à travers l’interprétation


de plus en plus extensive que le Conseil de sécurité a donnée de la « menace contre la paix et
la sécurité internationales » et impliquant entre autre :

- La possibilité d’intervention dans un conflit interne


- La référence aux violations des droits de l’homme
- La prise en compte des acteurs non étatiques qui deviennent la cible de résolutions du
Conseil de sécurité imposant des sanctions au titre du chapitre VII (groupes terroristes,
rebelles, …)
- La référence aux effets des migrations « non désirées »

Sous cet angle, on pourrait affirmer que les hérauts de la sécurité humaine ont en partie
raison. En revanche, et comme on le verra par la suite, cette interprétation – et les
interventions militaires qui en ont parfois découlé – ne peut être considérée comme contraires
à la Charte et au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures qui reste pour presque
tous les Etats un principe fondamental de l’ordre international, du moins dans les positions
qu’ils défendent dans l’enceinte onusienne.

81
Cette thèse est cependant sujette à controverses ; certains auteurs estimant par ailleurs
qu’une telle formule a tendance à occulter le fait que les démocraties libérales recourent au
moins autant à la violence dans les relations internationales que les régimes dictatoriaux,
voir not. Anna Geis, Lothar Brock and Harald Müller, Democratic Wars. Looking at the
Dark Side of Democratic Peace, Palgrave Macmillan, 2006.

81
A. Analyse de la pratique du Conseil de sécurité82

Avant de pouvoir exercer son pouvoir aux termes des articles 40, 41 et 42 qui lui permettent
d’utiliser des moyens coercitifs, le Conseil de sécurité doit en vertu de l’article 39 de la Charte
déterminer l’existence d’une menace ou d’une rupture de la paix et de la sécurité
internationales. La question de l’étendue de son pouvoir discrétionnaire en cette matière est
très controversée. Certains juristes estiment que les membres du Conseil de sécurité jouissent
d’un pouvoir tout à fait discrétionnaire et d’autres pensent que si son pouvoir de qualification
est bien discrétionnaire, les membres du Conseil ne doivent pas moins tenir compte d’un
certain nombre de règles issues du droit international général, comme celles relevant du jus
cogens, et des principes inscrits dans la Charte.

Il convient de se demander dans un premier temps quels sont les critères qui permettent de
qualifier une situation de « menace », de « rupture » de la paix et de la sécurité internationales
ou encore d’ « acte d’agression » (a) et ensuite quelle est la pratique suivie par le Conseil de
sécurité (b).

1. Les qualifications

- « Une menace contre la paix »

En règle générale, on considère que la paix c’est l’absence de guerre et, conformément à
l’esprit et à la lettre des articles 1(1) [le maintien de la paix et de la sécurité internationales est
l’un des objectifs les plus importants poursuivis par l’ONU] et 2(4) [prohibe l’emploi de la
force dans les relations internationales] qui rappellent que la raison d’être première de l’ONU
est d’empêcher les conflits entre Etats. Par conséquent, une menace contre la paix est une
situation dans laquelle on redoute, à court ou à moyen terme, un conflit armé entre deux ou
plusieurs Etats qui, par définition, n’a pas encore eu lieu.

Certains considèrent que cette vision est trop étroite car l’absence de guerre interétatique
n’implique pas en soi la paix ou la sécurité pour les populations. Ce genre de critiques
rappelle à bon escient que l’ONU est aussi appelée à s’occuper d’autres problèmes
(économiques, sanitaires, …) qui contribuent également à l’insécurité. Mais, pour ce qui
concerne les pouvoirs du Conseil de sécurité, il est évident qu’ils sont limités à l’aspect plus
militaire des menaces et qu’en raison de sa composition, de ses compétences et des moyens
dont il dispose, il s’agit d’un organe plus réactif que proactif. C’est plutôt au conseil
économique et social qu’il échoit de résoudre les problèmes socio-économiques. Ceci
n’exclut cependant pas que certaines questions, comme le respect des droits de l’homme,
puissent faire l’objet d’attention de la part de ses membres. On peut en effet estimer, qu’il
serait habilité à se saisir de questions qui, structurellement, menacent la paix et la sécurité
internationales (comme les programmes d’armement de certains Etats). Et, par principe, rien
n’exclut qu’un conflit interne puisse faire l’objet d’attention de la part du Conseil à partir du
moment où il a des répercussions en dehors du territoire de l’Etat concerné.

82
Cette partie s’inspire très largement de l’ouvrage de Erica de WET, The Chapter VII
Powers of the United Nations Security Council, Oxford and Portland Oregon, 2004.

82
Cette discussion met en évidence les considérations normatives qui sous-tendent les propos
des uns et des autres. D’un côté, on peut estimer que le Conseil de Sécurité, parce qu’il n’a
pas vocation à être une sorte de « gouvernement mondial », ne peut pas de saisir de tous les
problèmes, mais seulement de ceux qui présentent une certaine gravité pour l’ordre
international. Mais de l’autre, il est tout aussi légitime de considérer que l’ONU ne doit pas
uniquement s’intéresser aux problèmes les plus graves et devrait dès lors prendre à bras le
corps tous les problèmes structurels qui sont susceptibles de causer des dommages aux
peuples au nom desquels l’organisation mondiale prétend agir. Dans ce contexte, c’est la
souffrance humaine qui devrait servir de guide à l’action du Conseil et pas uniquement les
risques de conflits interétatiques.

- « Une rupture de la paix »

Cette situation résulte d’une (ou de plusieurs) opération(s) armée(s) sans pouvoir, à
proprement parler, être qualifiée d’acte d’agression. Plusieurs situations ont conduit le
Conseil de sécurité à évoquer une rupture de la paix (la résolution 82 du 25 juin 1950 qui
constatait l’invasion de la Corée du Sud par la Corée du Nord ; l’opération militaire lancée par
la junte argentine contre les îles Malouines en 1982, la guerre du Golfe ayant opposé l’Iran et
l’Irak dans les années 80 et l’invasion et l’occupation du Koweït par l’Irak en 1990). Dans
tous ces cas, il s’agissait effectivement de constater l’usage de la force par des Etats contre
d’autres Etats. Il n’existe pas de situation dans laquelle le Conseil a utilisé cette qualification
pour traiter une situation de guerre civile.

- « Un acte d’agression »

Le terme « agression » avait été inclus dans le texte de l’article 39 à la demande de l’URSS.
Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient accepté de voir figurer le terme mais s’étaient
opposés à l’époque à toute tentative visant à le définir plus précisément, préférant laisser le
Conseil de sécurité juge de ce qu’il entendait par « agression ». Dans les années qui ont suivi
l’entrée en vigueur de la Charte, de nombreuses discussions ont eu lieu qui ont abouti en 1974
à l’adoption par l’Assemblée générale de la résolution 3314 (14 décembre 1974) définissant
l’agression. Ceci étant, le Conseil n’est pas tenu de se conformer à la résolution qui précise
elle-même que le Conseil garde une certaine latitude en matière de qualification (art. 4). Il
faut relever que plusieurs formes d’agression (directe et indirecte lorsque, par exemple, un
Etat met son territoire à disposition de groupes armés/terroristes ou mercenaires ou d’apporter
de l’aide à des insurgés) sont visées et que la définition concerne tant l’acte lui même que la
menace de recourir à la force armée. On peut encore relever que la coercition économique a
été écartée de la définition de l’agression marquant une défaite des pays en voie de
développement face aux Etats industrialisés.

On doit cependant constater que le Conseil de sécurité n’emploie guère cette qualification.
Une explication à cette retenue consiste à penser que le Conseil éviterait de désigner un
agresseur pour n’avoir pas à prendre les mesures qui s’imposent en cas d’agression et obliger
des Etats à intervenir alors même qu’ils ne seraient pas disposés à le faire. Evoquer une
rupture de la paix serait plus neutre et pourrait alors justifier une certaine inaction ou
contribuer à la possibilité pour l’ONU de se proposer comme médiateur dans un conflit où il
serait difficile ou délicat de prendre clairement parti (V. le cas de la guerre entre l’Iran et
l’Irak pour lequel il était difficilement concevable pour la majorité des membres du Conseil
de venir au secours de l’Iran dirigé par l’Imam Khomeiny).

83
2. La pratique du Conseil de sécurité relative à l’existence d’une menace contre la paix

Est-ce que la pratique récente de l’ONU et son interprétation de l’article 39 accrédite la thèse
d’un élargissement de la notion de paix et de sécurité internationales ?83. De fait, un certain
nombre d’évolutions semblent témoigner d’un élargissement de la notion de sécurité
internationale et ont conduit le Conseil à évoquer des problèmes qui, de prime abord, ne
concernent plus uniquement des conflits interétatiques.

La double stratégie

La déclaration unilatérale d’indépendance par le régime raciste du Rhodésie du Sud avait été
qualifiée de « menace pour la paix » en 1965. Depuis, le Conseil de sécurité a fréquemment
utilisé une double stratégie consistant à se référer à l’impact international d’une crise pour
gérer un problème essentiellement interne et pouvoir ainsi utiliser les pouvoirs que lui octroie
le Chapitre VII. Dans le cas d’espèce, le Conseil avait estimé que l’existence d’un régime
raciste minoritaire était susceptible de menacer la paix. Selon certains auteurs, la justification
d’une telle qualification repose sur le fait que le régime blanc rhodésien niait le droit à
l’autodétermination du peuple et ses droits et libertés fondamentales, et ce en l’absence même
d’un conflit armé. D’autres ont préféré justifier cette décision en invoquant les risques de
déstabilisation dans les pays voisins ou encore l’implication probable de ces pays dans le
conflit rhodésien; mais c’est surtout le premier type de préoccupations qui a été mis en avant,
notamment par le gouvernement britannique qui, en tant qu’ancienne puissance administrante,
avait soutenu les résolutions condamnant le régime rhodésien.

Dans le cas du régime d’apartheid en Afrique du Sud, le Conseil a également suivi cette
double stratégie en faisant le lien entre les pratiques discriminatoires (internes) et le risque de
tensions dans la région pour qualifier la situation de « menace contre la paix ». De fait, le
régime sud-africain est abondamment intervenu dans les Etats voisins (Angola, Mozambique)
et a refusé le bénéfice du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes aux Namibiens jusqu’en
1990.

Mais c’est surtout après 1989 que cette double stratégie a été le plus souvent utilisée. Ainsi,
la résolution 688 adoptée en mai 1991 précisait que l’oppression subie par la minorité kurde et
les shiites en Irak était susceptible de menacer la paix et la sécurité dans la région. Il est clair
que l’afflux massif de réfugiés dans les pays voisins (en particulier en Turquie) avait des
effets déstabilisateurs. Ce sont donc plus les conséquences entraînées par les flux de réfugiés
que leur situation intrinsèque qui sont susceptibles d’aboutir à une telle qualification.

Dans les conflits yougoslaves, on retrouve le même type d’ingrédients : condamnation des
violations massives des droits de l’homme et de l’épuration ethnique et obstacles récurrents
pour les secours humanitaires, mais aussi risque de déstabilisation des pays voisins sans parler
des ingérences de la Croatie et de la RFY dans le conflit bosniaque. Il y avait donc là une
dimension interétatique claire, de même que dans le conflit survenu au Kosovo et lors des
troubles en Albanie en 1997.

83
Voir le débat entre les partisans d’une définition stricte et négative de la paix et ceux qui
encouragent une vision plus ambitieuse et positive de la paix.

84
Depuis 1990, le Conseil de sécurité a également utilisé cette stratégie s’agissant du continent
africain. La situation au Rwanda en 1994 a été qualifiée de « menace contre la paix et la
sécurité régionale ». Le préambule de la résolution 981 du 17 mai se basait à la fois sur la
situation interne du pays tout en prenant en considération les conséquences pour les pays
voisins des flux de réfugiés générés par la crise. La résolution subséquente (922 / 22 juin
1997) ne fait pas mention de ces problèmes et se concentre sur les massacres systématiques de
civils. Par la suite, le Conseil a clairement fait référence aux répercussions négatives pour la
région de ce qui se passait dans les frontières du Rwanda. On retrouve le même type de
considérations dans les résolutions concernant le Libéria, le Congo, la Sierra Leone …

Les enseignements tirés de cette pratique et ses risques

Dans certaines situations cependant, le Conseil de sécurité a considéré qu’il y avait une
menace sans établir clairement un lien entre la situation interne et ses répercussions au niveau
international (ou régional). Dans ce cas d’espèce, cela accrédite la thèse d’un élargissement
substantiel des pouvoirs du Conseil qui pourrait dès lors considérer qu’une situation de conflit
interne est de son ressort sans pour autant établir un risque pour la paix et la sécurité de la
région concernée, voire du monde.

Ex. la Somalie : un précédent intéressant de « disparition d’Etat » ?

En 1991, le régime de Siad Barre au pouvoir depuis 1969 s’écroule ce qui entraîne une
situation d’anarchie et de chaos indescriptible. Une guerre civile voit s’affronter divers clans
et contribue à la survenance de la famine et de pratiques particulièrement cruelles pour les
civils. En janvier 1992, le Conseil de sécurité estime que la poursuite de cette situation risque
d’entraîner des conséquences graves pour la région. Par la suite, il adoptera un embargo sur
les armes et le matériel militaire avant de décider de l’envoi d’une mission de maintien de la
paix (résolution 751 du 24 avril 1992) dont la tâche principale est de faire en sorte que la
population reçoive l’aide humanitaire qui est acheminée dans le pays. Face aux attaques
armées qui visent les convois, il est ensuite décidé d’autoriser les Etats à employer « tous les
moyens nécessaires » pour assurer le succès de cette mission. (Résolution 794 du 3 décembre
1992).

Il est frappant de constater que cette décision a été prise sans égard pour les répercussions du
conflit en dehors de la Somalie. C’est en effet essentiellement la situation interne qui motive
le feu vert donné par le Conseil à l’emploi de la force. Bien entendu on pourrait arguer que
cette résolution fait référence aux précédentes qui, elles, mentionnent bien les risques
d’ « internationalisation » du conflit. Mais les circonstances de l’adoption de la résolution
donnent à penser que les Etats membres ont très clairement voulu mettre en évidence le fait
qu’une situation de conflit interne pouvait en lui-même ouvrir la voie à des mesures
coercitives, surtout lorsqu’il se greffe sur une situation de déliquescence de l’appareil
étatique. Dans ce cas, le Conseil semble avoir agi comme « puissance tutélaire » de la
Somalie et a pris les dispositions nécessaires au rétablissement de l’ordre. Par conséquent, on
pourrait estimer qu’une crise humanitaire grave est en elle-même suffisante pour qualifier une
situation de « menace contre la paix ». Il faut pourtant garder à l’esprit que les résolutions
subséquentes vont rétablir le lien entre situation interne et répercussions internationales.

Ceci étant, la fragilité, voire la faillite des Etats, va de plus en plus être considéré comme une
menace pour l’ordre international, surtout après les attentats du 11 septembre 2001. l’Etat
faible est dorénavant considéré comme dangereux dans la mesure où son territoire peut servir

85
de sanctuaire aux groupes terroristes (voir infra cours sur la stratégie de sécurité des Etats-
Unis).

Ex. Haïti : un cas d’ « ingérence démocratique » ?

En octobre 1991, Jean Bertrand Aristide est élu président d’Haïti. Peu de temps après, un
coup d’état militaire le renverse ; les désordres qui s’ensuivent provoquent un flux de réfugiés
qui tentent de rejoindre les Etats-Unis, ou à défaut la base militaire américaine de
Guantanamo située sur le territoire cubain. Le 16 juin 1993, le Conseil de sécurité vote une
résolution qui qualifie la situation dans l’île de « menace pour la paix et la sécurité dans la
région » et impose un embargo afin d’amener la junte militaire à négocier le retour du
président élu. Le 3 juillet 1993 la junte militaire et Aristide parviennent à un accord sur ce
point, ce qui a pour conséquence de suspendre les sanctions. Cependant, les militaires vont
s’opposer à la mise en œuvre des accords de « Governors Island » et empêcher l’arrivée de la
mission de l’ONU en Haïti. Cette attitude va conduire le Conseil de sécurité à voter une
résolution qui prévoit que les Etats peuvent « utiliser tous les moyens nécessaires » pour faire
tomber le régime militaire et réinstaller Aristide au pouvoir. La détermination de l’ONU va
contribuer à la décision du Général Cedras de laisser le pouvoir au président élu qui peut alors
rentrer au pays.

Dans ce cas d’espèce, la volonté d’utiliser des moyens coercitifs est essentiellement motivée
par des considérations liées à la nature non démocratique du régime. En même temps, l’afflux
des boat people a permis d’établir un lien entre la situation interne et la sécurité régionale. On
peut cependant se demander en quoi l’afflux de réfugiés aux Etats-Unis constitue une
« menace pour la paix et la sécurité de la région » ? D’autre part, il était évident que la
situation instable dans l’île était considérée par Washington comme contraire à son intérêt
national et qu’une opération militaire unilatérale n’était pas exclue. Dans ces conditions, on
peut donc estimer que la qualification opérée par le Conseil de sécurité pourrait être justifiée.

Peut-on pour autant considérer que le renversement d’un régime démocratique est susceptible
d’être considéré comme une « menace « ? Certains auteurs qui ne manquent pas de souligner
l’importance prise par la promotion de la démocratie et de l’Etat de droit depuis 1989 par
l’ONU et par l’OSCE et, de manière corollaire, la lutte contre les régimes autoritaires84.
Mais, d’autre part, ces développement se font de manière erratique de sorte qu’il n’est pas
encore évident que la démocratie libérale soit considérée comme le seul régime
universellement valable ou, encore moins, un principe juridique dont le non respect ouvrirait
la voie à la possibilité d’une « ingérence démocratique ».

Ex. Angola : vers une prise en compte des acteurs non étatiques pour des sanctions ciblées?

Vote d’une résolution (864/15 septembre 1993) condamnant le refus de l’UNITA de se


conformer à l’accord de paix conclu précédemment avec le gouvernement et aux résultats
d’élections supervisées internationalement et qui donnaient l’avantage au parti
gouvernemental (MPLA). La situation a été qualifiée de « menace contre la paix et la sécurité
internationale » devant entraîner des sanctions contre l’organisation rebelle (non fourniture

84
Autres exemples : les lignes directrices pour la reconnaissance d’Etat adoptées par la CE et
ses Etats membres en 1991 ; la suspension en 1995 du Nigeria du Commonwealth après
l’annulation des élections de 1993…

86
d’armes et de pétrole). C’est la première fois que le Conseil de sécurité a pris position dans
une guerre civile en prenant clairement parti en faveur du gouvernement en place et en
sanctionnant un mouvement rebelle. Ceci étant, la dimension internationale du conflit ne fait
pas de doute : les Etats voisins étaient impliqués dans la guerre civile qui ravageait le pays
depuis son indépendance (1975) et le Conseil de sécurité avait à plusieurs reprises demandés
aux Etats d’empêcher toute aide militaire (directe ou indirecte) et d’empêcher que leur
territoire servent de base aux mouvements paramilitaires opérant en Angola.

Ex. la lutte contre le terrorisme : une nouvelle mission pour l’ONU ?

Le terrorisme n’a pas toujours été considéré comme une menace pour la paix et la sécurité
internationales. C’est un ensemble de circonstances qui a abouti à ce que l’ONU se charge de
cette menace.

Dans les résolutions 748 et 883 (1992/1993) – concernant le refus des autorités libyennes
d’extrader deux suspects dans l’affaire Lockerbie – il est fait référence à l’existence d’une
« menace contre la paix et la sécurité internationales ». Une telle qualification a pu être
justifiée par le fait que le gouvernement du Colonel Khadafi était soupçonné d’être impliqué
dans plusieurs attentats terroristes à travers le monde, un tel comportement est manifestement
contraire à l’art. 2(4) de la Charte. D’autre part, il n’était pas exclu que les gouvernements
américain et britannique fassent usage de la force contre la Libye (V. les bombardements de
Tripoli en 1986). Par la suite, le Conseil de sécurité a encore réclamé à l’Afghanistan et au
Soudan l’extradition de personnes suspectées de terrorisme en se référant au Chapitre VII (à
la suite des attentats contre les ambassades US au Kenya et en Tanzanie en 1998). En 1999,
le Conseil a intimé l’ordre au régime taliban afin que celui-ci mette un terme aux activités
terroristes menées sur son territoire et, faute de réactions de la part de celui-ci, a pris des
sanctions (gel des avoirs notamment) estimant que cette situation était à même de porter
atteinte à la sécurité internationale. Après les attentats du 11 septembre 2001, le Conseil de
sécurité a réaffirmé que le terrorisme international était une menace contre la paix et la
sécurité internationales (résolution 1373 du 28 septembre 2001) pour justifier notamment
l’adoption d’une résolution contraignante permettant de s’attaquer aux sources de
financement du terrorisme en général (et pas à une organisation terroriste en particulier).
Mais une fois encore, certains spécialistes considèrent que cette interprétation, que d’aucuns
jugent extensive du concept de sécurité internationale, repose néanmoins toujours sur une
conception négative de la paix entendue comme absence de conflit armé international, quand
bien même les auteurs de ces actes sont des organisations non étatiques.

Ex. le SIDA

Dans une allocution faite en 2000 devant les membres du Conseil de sécurité, Al-Gore, le
vice-président américain, suggérait que le Conseil se saisisse également de questions relatives
à la santé, à l’environnement, à la drogue, à la corruption et ne se focalise plus uniquement sur
les risques d’agression et de conflits armés. Il regroupait les risques évoqués dans la catégorie
des « menaces pour la sécurité » (et pas pour la paix). Quant au Secrétaire général, il
rappelait qu’en 1999, le SIDA en Afrique avait fait dix fois plus de victimes que les conflits
armés, une situation qui avait de graves répercussions pour la situation économique et sociale
des pays africains, sans parler du fait que les armés africaines sont elles-mêmes décimées par
le virus (on estime que le nombre de soldats infectés varie entre 20 et 40 % et donc incapables
d’assurer la sécurité). Il n’est pourtant pas certain que les Etats membres soient disposés à

87
considérer que la pandémie du virus est en soi une atteinte à la paix et à la sécurité qui ouvre
la voie à l’adoption de résolutions basées sur le Chapitre VII.

B. Evaluation critique de la pratique du Conseil de sécurité

La pratique interprétative concernant l’article 39 de la Charte montre une tendance à


considérer qu’un conflit interne impliquant des violations massives des droits de l’homme et
d’atteintes graves au droit humanitaire peut être considéré comme un conflit menaçant la paix
et la sécurité internationales dans la mesure où il induit un risque de débordement hors du
territoire concerné, en particulier, lorsque les Etats voisins s’ingèrent dans le conflit. Cette
« double stratégie » illustre aussi la réticence des Etats membres à considérer qu’un conflit
interne peut en lui-même constituer une menace (à l’exception de la Somalie en 1992,
considérée comme « Etat en déliquescence avancée »). Cette interprétation se voit confirmée
par le fait qu’une résolution adoptée en 2000 affirmait que des violations massives du droit
humanitaire pouvait constituer une menace contre la paix et la sécurité internationales. On
peut estimer, au vu de la pratique de l’ONU, que ce sont essentiellement les conséquences de
ces violations et pas les violations en elles-mêmes qui semblent pouvoir être considérées
comme des menaces. De surcroît, l’interprétation de l’article 39, est toujours sous-tendue par
une conception négative de la paix car si les nouvelles menaces ont souvent pour origine des
conflits intra étatiques, c’est le plus souvent leur impact sur les relations internationales qui
est décisive pour décider de l’existence ou non d’une menace internationale. Cela implique
également que le pouvoir discrétionnaire du Conseil de sécurité n’est pas illimité et que les
Etats ne sont pas encore disposés à octroyer à l’ONU une compétence générale l’habilitant à
régler tous les problèmes du moment. De toute façon, le Conseil ne semble pas être
l’institution la mieux outillée pour s’attacher à résoudre des problèmes économiques, sociaux
ou sanitaires85. Ben Saul relève également que certains pays ont émis des réserves par rapport
à cette confiscation, considérant par exemple, que les agences spécialisées de l’ONU sont
souvent mieux à même de régler des problèmes de « sécurité humaine » que le Conseil de
sécurité. La Chine a ainsi estimé qu’il revenait à l’OMS en priorité de régler les problèmes de
santé et ce sans interférence du conseil86. De plus, ces institutions reposent sur une
participation plus importante des Etats et sont dès lors plus représentatives que le Conseil et
sans doute plus ouvertes à la « société civile ».

En tout état de cause, il apparaît que l’intervention dans les affaires intérieures lorsqu’elle est
sanctionnée par le Conseil de sécurité n’est pas considérée comme une ingérence contraire à
la Charte de l’ONU. Il serait dès lors abusif de considérer que certaines opérations militaires
entreprises au nom de considérations humanitaires et sur la base d’un mandat onusien puissent
servir de précédent permettant de valider une nouvelle norme juridique qui équivaudrait à
reconnaître un « droit d’ingérence » entendu comme le droit pour un Etat de recourir
unilatéralement à la force pour des motifs humanitaires ou démocratiques.

85
On peut aussi légitimement se demander si le fait de considérer que le changement
climatique ou encore l’assassinat de Rafic Hariri au Liban peuvent être réellement qualifiés
de menaces contre la paix et la sécurité internationales et ouvrir la voie à la prise de
décision contraignantes par le Conseil de sécurité. Le Conseil est-il vraiment l’instance la
mieux outillée et la plus légitime pour agir dans ces domaines ?
86
Ben SAUL, “The Dangers of the United Nations’ ‘New Security Agenda’: ‘Human
Security’ in the Asia-Pacific Region”, Asian Journal of Comparative Law, vol. 1, Issue 1,
2006, p. 30.

88
Ceci étant, cette évolution pose de sérieux problèmes de légitimité. Comme le relève Olivier
Corten, « traditionnellement, et comme son nom l'indique, le Conseil de sécurité a
essentiellement été conçu comme un organe de police, compétent pour prendre des mesures
particulières visant au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité
internationales. Depuis quelques années, le Conseil semble cependant avoir élargi son rôle en
se posant en véritable législateur international, en particulier dans le contexte de la lutte contre
le terrorisme. Cet élargissement pose cependant de graves problèmes juridiques et politiques,
dus notamment aux modalités de la prise de décision au sein du Conseil. Ces modalités
semblent en effet difficilement compatibles avec un processus d'élaboration législative »87. Il
apparaît effectivement plus légitime que ce soit à l’Assemblée générale, plus représentative,
que revienne éventuellement le rôle de législateur international88.

Ce processus d’élargissement du champ d’application de la sécurité internationale a


néanmoins été clairement assumé lors du 60ème anniversaire de l’ONU en 2005. Le rapport
des personnalités de haut niveau commandé par le Secrétaire général est particulièrement
symptomatique de l’évolution des conceptions de la sécurité et de l’identification corrélative
de « nouvelles menaces »89. Il constitue l’aboutissement d’un processus de maturation d’une
idée dont on retrouve la trace dans différents documents :

- L’Agenda pour la paix (1992):

Les conflits sont vus comme changeant de nature et affectant davantage la vie de la communauté et des civils que
les guerres classiques. Cette transformation de la conflictualité nécessiterait un changement de paradigme qui se
marque par l’apparition d’une conception élargie de la sécurité et l’implication de différents acteurs (Etats
développés, OI, ONGs et multinationales dans le cadre du programme global compact…) dans le cadre de la
gestion de crises.

- Le rapport PNUD (1994) (voir cours sur la sécurité humaine)

- Le rapport de la Commission sur l’intervention et la souveraineté de l’Etat (2001)

87
Olivier CORTEN, « Le Conseil de Sécurité, nouveau législateur international ? », les
Cahiers Paix &Citoyenneté, 1/2006, pp. 18-20.
88
Il rappelle ainsi que « l’élaboration de la loi est théoriquement garantie par le respect de
certaines règles de procédure encadrant le mode de décision. Le législateur ne produit une
norme qu’après avoir soigneusement étudié la situation, en s’entourant le cas échéant de
rapports d’expertise, y compris sur le plan juridique, le tout dans le cadre d’un processus
contradictoire et relativement transparent. Une démarche qui est très loin d’être suivie par
le Conseil de sécurité. Celui-ci se prononce souvent dans l’urgence, ce qui le mène parfois
à opérer des qualification hâtives, comme l’illustre l’adoption de la résolution 1530 (2004)
du 11 mars 2004 condamnant … l’ETA pour les attentats de Madrid. Il ne laisse par
ailleurs que peu de place à l’expertise juridique; les décisions, obéissant essentiellement à
une logique politique, sont souvent prises dans une certaine opacité. Ce mode de décision
peut sans doute se justifier pour un organe de police agissant dans l’urgence, mais il cadre
très mal avec l’image d’un législateur qui, ici encore, renvoie plutôt à l’Assemblée
générale, laquelle n’adopte de grandes résolutions à vocation normative qu’après des
années de débats et de réflexion, qui impliquent notamment une codification du droit
international applicable dans le domaine considéré. On constate donc que le Conseil de
sécurité n’est, au contraire de l’Assemblée générale, pas outillé pour agir comme un
véritable législateur ».
89
V. texte dans le portefeuille de lecture.

89
La sécurité dépend de l’existence d’un ordre international composé d’Etats souverains stables alors que les Etats
peu ou mal gouvernés constituent des risques pour sa stabilité. On y retrouve les trois dimensions de la gestion de
crises: prévention, gestion des crises, et consolidation (V. notion de state/institution-building).

- Le Rapport du Panel de personnalités de haut niveau (2004)90

Identification des sources majeures de l’insécurité :

- les menaces économiques et sociales (la pauvreté, les maladies infectieuses et la dégradation de
l’environnement)
- les conflits interétatiques
- les conflits internes (la guerre civile, le génocide …)
- les armes de destruction massive
- le terrorisme
- la criminalité organisée transnationale91

L’accent est mis sur la prévention et la développement (Cfr. Déclaration du Millénaire et consensus de Monterrey)
et il est suggéré de se concentrer sur les activités suivantes :

- Améliorer la diplomatie préventive et la médiation


- Tirer parti des expériences et acquis des organisations régionales pour empêcher les changements de
régime anticonstitutionnels et défendre les droits des minorités
- Gérer ensemble les ressources naturelles
- Empêcher la prolifération des WMD
- Combattre le terrorisme (en respectant les droits de l’homme)
- Combattre la criminalité transfrontière (surtout lorsqu’elle est liée au terrorisme)

Concernant les réactions par rapport aux nouvelles menaces, plusieurs principes sont rappelés :

- L’usage de la force se conçoit en dernier recours ou en cas de menace imminente (rappel : le Conseil de
sécurité peut agir de manière préventive)
- Obligation de protection des populations civiles
- Réhabilitation des pays en crise et actions de consolidation de la paix

- Le Rapport du SG (2005)/Sommet du 60ème anniversaire de l’ONU92

Les liens entre sécurité, développement et droits de l’homme sont au cœur de la sécurité humaine qui doit être
promue par l’ONU

I. « Vivre à l’abri du besoin » (v. objectifs du Millénaire/Monterrey=financement du


développement/Johannesburg= développement durable). Le développement est basé sur le principe
du partenariat qui suppose une responsabilité mutuelle et la transparence.
a. Obligations des pays en voie de développement : bonne gouvernance, lutte contre la corruption,
croissance basée sur le secteur privé et mobilisation de ressources nationales pour financement le

90
Rapport du Groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les défis et le
changement, « Un monde plus sûr : notre affaire à tous », 2004.
91
L’inde a regretté que l’on ait pas mentionné le chômage et le Japon a ajouté à sa liste les
désastres naturels.

92
« Dans une liberté plus grande : développement, sécurité et respect des droits de l’Homme
pour tous ». Le rapport du SG (A/59/2005) est plus nuancé que le rapport du panel dans la
mesure où il ne considère pas que les problèmes de développement constituent, en tant que
tels, des menaces, il estime qu’ils sont plutôt des causes potentielles d’insécurité.
93
Sur ce sujet, voy. Barbara Delcourt et Nina Wilen, « The Creation of a Democratic Caucus
within the UN and the Reform of the Human Rights Commission: Towards the recognition
of an Exclusionary principle in Global Governance ?”, Studia Europea, à paraître.

90
développement
b. Obligations des pays développés : augmenter l’aide au développement, alléger la dette et
réformer e système commercial international (v. Doha Round)

II. « Vivre à l’abri de la peur »


a. La sécurité collective demeure la réponse la plus souhaitable et la prévention du conflit le
meilleur moyen d’y parvenir.
b. On a besoin d’une définition commune du terrorisme et de nouveaux outils juridiques
c. Réduction des arsenaux d’armes nucléaires non stratégiques, amélioration du pouvoir de
contrôle de l’AIEA
d. Expliciter les conditions de légitimité du recours à la force
e. Coopérer pour combattre le commerce illicite d’armes légères et la criminalité organisée (+
mines anti-personnelles)

III. « Vivre dans la dignité ». Les domaines d’action prioritaires


a. Primauté du droit (prévoir une action collective contre le génocide, la purification ethnique et les
crimes contre l’humanité)
b. Droits de l’homme à évoquer à tous les stades de la gestion de crises
c. Création d’un fonds d’aide à la transition démocratique

IV. « Renforcer l’ONU »


a. Assemblée générale : améliorer son fonctionnement et son écoute de la société civile
b. Réformer le Conseil de Sécurité pour le rendre plus représentatif
c. Conseil économique et sociale : recentrer sur les objectifs de développement
d. Commission des droits de l’homme à transformer en Conseil afin de le rendre plus crédible et
plus efficace93

+ Soutien aux organisations régionales (not. Union Africaine) et suppression de la référence aux « ennemis », au
conseil de tutelle et au comité d’Etat-major qui, de fait, n’ont plus de raison d’être.

On remarquera effectivement, que c’est bien à une conception élargie de la sécurité qu’il est
fait référence dans la plupart de ces documents. La sécurité se conçoit également en référence
à la promotion de la démocratie et des valeurs libérales et, en particulier, à la nécessité
d’intégrer le développement aux considérations relatives au maintien de la paix et de la
sécurité internationale. Dans une optique libérale, la primauté du droit est réaffirmée ; un
souci qui se marque dans le rappel du fait que la guerre contre le terrorisme ne devrait pas
contribuer à affaiblir le régime de protection des droits de l’homme. On remarquera
également que la « responsabilité de protéger » telle qu’avalisée par les Etats membres prévoit
toujours que seul le Conseil de sécurité pourrait être habilité à autoriser une action militaire
dans le cas où un Etat ne peut ou ne veut protéger sa propre population94. C’est d’ailleurs à
cette condition que la plupart des Etats ont conditionné leur acceptation de ce nouveau
principe. Une fois encore, le droit d’ingérence tel que souhaité par certains n’a pas passé la
rampe, la plupart des Etats membres de l’ONU estimant qu’il serait dangereux, voire
inopportun, d’en revenir à un système dans lequel certains Etats pourraient recourir
unilatéralement à la force pour des motifs prétendument humanitaires.

Il reste cependant que, d’un point de vue plus politique que strictement juridique, le discours
sur les nouvelles menaces et la sécurité humaine suscitent des tensions. Outre,
l’approfondissement du déséquilibre entre institutions onusiennes évoqué ci-dessus, Ben Saul
relève :

94
Barbara DELCOURT, “The Doctrine of ‘Responsibility to Protect’ and the EU Stance:
Critical Appraisal”, Studia Diplomatica vol. LXI, 2006, n°1, pp. 69-93.

91
- le maintien de relations inégalitaires entre les nations, les plus puissantes étant plus à
même d’utiliser le système onusien à leur profit et de développer un discours
sécuritaire d’application universelle mais qui, dans les faits, correspond
essentiellement à la défense de leurs intérêts bien compris ;
- l’instrumentalisation du développement au service des Etats les plus puissants95 ;
- la « securitization » des questions environnementales et sociales. Peut-on honnêtement
considérer que des problèmes de santé de pauvreté et de dégradation de
l’environnement sont des menaces susceptibles de légitimer le recours à des mesures
exceptionnelles et coercitives ? Peut-on réellement démontrer un lien de cause à effet
entre la pauvreté, le sous-développement et le terrorisme ?
- l’affaiblissement du régime de protection des droits de la personne. Il estime que la
rhétorique actuelle contribue plutôt à rendre plus aléatoires ou plus ambiguës les
responsabilités des Etats dans ce domaine, voire leurs obligations juridiques. De fait
on pourrait considérer, par exemple, que la responsabilité de protéger en tant que
« principe moral » se trouve en deçà de l’obligation de réaction inscrite dans la
Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide.

Concernant plus spécifiquement le recours à la force, l’insistance sur la prévention légitime


d’une certaine manière la possibilité de frappe préemptive telle que conçue dans la stratégie
de sécurité nationale des Etats-Unis (voir infra) et qui est cependant considérée comme
contraire aux règles juridiques en vigueur. Quant à la volonté de conférer une responsabilité
accrue aux organisations régionales, elle pourrait aussi contribuer à une forme d’émancipation
de celles-ci par rapport à l’ONU. L’exemple des frappes aériennes de l’OTAN contre la RFY
en est d’ailleurs un exemple (voir infra).

95
2 février 2005 : l’Assemblée générale critique le rapport sur les nouveaux défis mondiaux.
La plupart des critiques ont souligné le traitement inadéquat du rôle du développement
économique pour la sauvegarde de la sécurité collective. Parmi les 97 orateurs
(essentiellement des ambassadeurs) qui ont pris la parole au cours des 6 dernières sessions
informelles qui y ont été consacrées, beaucoup ont estimé que l’accent avait été mis sur la
limitation de la prolifération des armes de destruction massive aux dépens de la promotion
du désarmement et de la question des armes de petit calibre qui pourtant ont des effets bien
plus dramatiques pour les populations se trouvant dans des pays en conflit. Selon le
représentant du Gabon (PING), il ne faut pas seulement réformer le Conseil de sécurité en
modifiant sa composition, il faut surtout s’attacher à améliorer ses méthodes de travail et
ses mécanismes de prise de décision, et surtout ne pas oublier le rôle et l’autorité de
l’Assemblée générale comme organe délibératif principal de l’ONU.

92
II. L’UNION EUROPEENNE COMME NOUVEL ACTEUR DE LA SECURITE

Remarque liminaire : au vu de l’enseignement dispensé par Eric Remacle dans le cadre du


cours intitulé « l’Union européenne dans le monde », nous ne détaillerons pas ici les étapes de
l’émergence de l’UE comme acteur de sécurité. La question de la stratégie de sécurité ayant
fait l’objet d’un développement important dans le cours précité, nous considérons dès lors
qu’il s’agit d’une matière connue. Seules seront livrées ici quelques réflexions critiques sur
« les paradoxes de l’Europe puissance normative, civile …et tranquille ? »96.

Introduction

Le point d’interrogation qui suit l’expression « Europe puissance tranquille » qui a servi de
titre à cette conférence peut être justifié par le fait que le discours européen sur l’usage de la
force est marqué d’une certaine ambiguïté et surtout a connu une évolution importante entre la
Déclaration de Copenhague sur l’identité politique de l’Europe (1973) et la Déclaration de
Laeken (2001). Dans le premier document, il est affirmé que :

«L'Europe des Neuf est consciente des devoirs internationaux que lui impose son unification. Celle-ci n'est
dirigée contre personne ni inspirée par une quelconque volonté de puissance. Au contraire, les Neuf sont
convaincus que leur union sera bénéfique pour la communauté internationale tout entière, en constituant un
élément d'équilibre et un pôle de coopération avec toutes les nations, quels que soient leur dimension, leur
culture et leur système social. Ils entendent jouer un rôle actif dans les affaires mondiales et contribuer ainsi,
dans le respect des buts et des principes de la Charte des Nations Unies, à ce que les relations internationales
soient fondées sur plus de justice, à ce que l'indépendance et l'égalité des États soient mieux préservées, la
prospérité mieux partagée et la sécurité de chacun mieux assurée […]”97.

Le second document insiste plus nettement sur les ambitions de l’UE sur la scène
internationale en soutenant que :

"Maintenant qu'elle est enfin unie, l'Europe ne doit-elle pas jouer un rôle de premier plan dans un nouvel
ordre planétaire, celui d'une puissance qui est a même de jouer un rôle stabilisateur au plan mondial et d'être
un repère pour un grand nombre de pays et de peuples ? L'Europe, continent des valeurs humanistes, de la
Magna Carta, du Bill of Rights, de la révolution française, de la chute du Mur de Berlin. Le continent de la
liberté de la solidarité, de la diversité surtout, ce qui implique le respect de la langue, des traditions de la
culture d'autrui […]. Maintenant que la guerre froide est terminée et que nous vivons dans un monde à la fois
mondialisé et éclaté, le moment est venu pour l'Europe de prendre ses responsabilités dans la gouvernance de
la globalisation. Le rôle qu'elle doit jouer est celui d'une puissance qui part résolument en guerre contre
toute violence, toute terreur, tout fanatisme mais qui ne ferme pas les yeux sur les injustices criantes qui
existent dans le monde"98.

La première déclaration repose sur une sorte de « déni de puissance » et est empreinte d’une
forme de « pluralisme politique et culturel » qui a pendant longtemps accrédité les thèses

96
Cette partie est issue d’une communication faite dans le cadre d’un colloque : »Europe :
Puissance tranquille ? » qui s’est tenu au Palais d’Egmont, les 4 et 5 mai 2006. Elle a été
publiée sous le titre « Les paradoxes de l’Europe puissance, normative, civile… et
tranquille ? » in Bernard Adam (sous la dir. de), Europe puissance tranquille ? Rôle et
identité sur la scène mondiale, GRIP, Bruxelles, Editions Complexe, 2006, pp. 90-101.
97
Copenhague, 14 décembre 1973, pt. 9 (Nous soulignons) ;
98
Déclaration de Laeken, « L'avenir de l'Union européenne », 15 décembre 2001, SN 273/01
(Nous soulignons).

93
libérales que l’on peut retrouver dans certains écrits relatifs à l’ « Europe/puissance civile »
ou « puissance normative »99 et qui renvoient à l’idée d’une Europe respectueuse des
différences politiques, économiques, culturelles n’entendant pas imposer au reste du monde sa
propre conception des valeurs universelles ou un régime politique et économique particulier.
D’une certaine manière, on en retrouve la trace de ce pluralisme libéral dans la déclaration de
Laeken, mais cette dernière exprime aussi une forme de séduction pour un projet visant à
garantir la prééminence d'un modèle libéral spécifique. Elle est plus messianique dans sa
tonalité, mais aussi beaucoup plus « musclée ». A cet égard, il est intéressant de noter
l’absence de l'adjectif "civil", traditionnellement accolé au terme "puissance".

La coexistence de différentes figures rhétoriques n'est certes pas nouvelle dans les discours
européens100. Dans le contexte de l’élaboration d’une politique de défense et de sécurité, elle
témoigne sans doute de la difficulté de définir un projet politique commun qui ait sa propre
cohérence et fasse référence à un fondement normatif lui aussi commun101. De manière plus
générale, John Vogler et Charlotte Bretherton ont également constaté que, dans les relations
extérieures, l’identité hybride de l’UE se manifeste par ses décisions et pratiques qui
manquent parfois de cohérence102. Comme l’ont relevé Björn Hetnne et Fredrik Söderbaum,
les relations extérieures de l’UE se présentent sous un jour différent en fonction des domaines
et aires géographiques concernés103. Ils considèrent en effet que : “Unsurprisingly, civilian
power is more prominent in issue areas such as development and environment that in trade
and security, where there is a stronger elements of soft imperialism and even coercion by
force”104.

Le discours européen sur le recours à la force dans les relations internationales se présente
sous une forme ambiguë parce que, précisément, il oscille entre deux ordres de légitimité105.
Le premier repose sur la conviction (libérale) que pour assurer une coexistence pacifique dans
un monde sécularisé dans lequel existent plusieurs conceptions du « juste » et de l’« injuste »
et de plusieurs critères de légitimité, il convient d’écarter les considérations absolutistes liées
à la « Justice ». Toute tentative d’imposition unilatérale d’une conception particulière de « la

99
Jan ORBIE, “Civilian Power Europe. Review of the Original and Current Debates”,
Cooperation and Conflict, vol. 41, n°1, p. 124.
100
Barbara DELCOURT, Droit et souverainetés. Analyse critique du discours européen
sur la Yougoslavie, Bruxelles/Bern, …, PIE/Peter Lang, 2003.
101
Sur le problème des dissensions internes à l'Union, voy. Simon DUKE, "CESDP and
the EU Response to the 11 September : Identifying the Weakest Link", European Foreign
Affairs Review, vol. 7, n°2, Summer 2002, pp. 16e et ss. ; Jolyon HOWORTH, "The
CESDP and the Forging of a European Security Culture", in B. IRONDELLE et P.
VENESSON, L'Europe de la défense : institutionnalisation, européanisation, Revue
Politique européenne, n°8, Automne 2002, pp. 88 et ss.
102
Charlotte BRETHERTON and John VOGLER, The European Union as a Global Actor,
Routledge, London, 2005, 2nd ed., pp. 37 et ss.
103
Björn HETTNE et Fredrik SÖDERBAUM, « Civilian Power of Soft Imperialism ? The
EU as a Global Actor and the Role of Interregionalism”, European Foreign Affairs Review,
vol. 10, 2005, pp. 535-552.
104
Ibid., p. 549.
105
Barbara DELCOURT, «Le recours à la force et la promotion des valeurs et normes
internationales : quel(s) fondement(s) pour la politique européenne de sécurité et de
défense ?», Etudes internationales, vol. XXXIV, n°1, Mars 2003, pp. 5-24.

94
vie bonne » reviendrait dans les faits à trahir l’essence de l’universalisme. Afin d’assurer le
minimum d’ordre que requiert l’existence d’une véritable société internationale, des
procédures et des institutions permettant un échange de vues doivent être mises en place.
Dans cette perspective, c’est bien le respect des règles du jeu du multilatéralisme qui permet
de légitimer une décision de recourir à la force pour faire respecter certaines normes.

Le second ordre de légitimité exprime la nécessité d'imposer une conception particulière du


"juste" pour assurer un minimum d'"ordre", voire garantir le principe de liberté. On ne peut,
dans ces conditions, se reposer uniquement sur une conception formaliste et procédurale des
relations internationales (ou agnostique et relativiste dirait G. Bush) qui évacuerait la question
de la légitimité politique comme critère déterminant de la prise de décision en matière de
recours à la force106.

Existe-t-il un consensus politique au sein de l’UE sur les fondements normatifs qui
conditionnent le recours à la force ? Dans ce domaine, il existe de fait un consensus européen
sans quoi il n’y aurait pas de politique de sécurité et de stratégie européenne. Néanmoins, ce
consensus repose sur des fondements doctrinaux aux contours mal définis. L’évaluation que
l’on peut faire de la capacité de l’Europe à être ou pas une puissance tranquille doit dès lors
prendre en considération le caractère hybride de l’identité politique de l’UE. Pour appuyer
cette affirmation, deux questions seront traitées. La première a trait à la place respective des
valeurs et des intérêts en tant que justifications du recours à la force dans le discours européen
(A). La seconde aborde la question de la position européenne concernant la responsabilité
particulière du Conseil de sécurité en matière de recours à la force dans la mesure où elle
témoigne de la prédominance – ou pas – d’une conception libérale ou plus légitimiste dans le
chef de l’UE. Pour reprendre le jargon utilisé par certains internationalistes
(Wolfers/Smith)107, on se demandera si l’UE favorise effectivement la poursuite de « milieu
goals » plutôt que de « possession goals » ; cela revient en fait à se demander si son action est
davantage centrée sur l’amélioration de l’environnement international (visant dans un sens à
garantir ou à promouvoir une forme de maturation du système anarchique par le
développement d’institutions internationales) que sur la poursuite d’intérêts particuliers qui
requiert d’abandonner une conception somme toute assez formaliste des relations
internationales pour proposer, voire imposer, un ordre international conforme à ses intérêts
et/ou à des valeurs considérées, de manière unilatérale, comme universellement applicables
(B).

A. Les deux types de justifications du recours à la force : valeurs et intérêts

L’article 11 du traité de l’UE qui définit les objectifs de la PESC précise que cette politique
est destinée à sauvegarder les valeurs communes et les intérêts fondamentaux de l’Union
conformément aux principes de la Charte des Nations Unies. Ce qu’il faut véritablement

106
Barbara DELCOURT, «Les dommages collatéraux de la nouvelle stratégie états-unienne :
de la sécurité collective à la sécurité sélective», in (Barbara Delcourt, Denis Duez, Eric
Remacle (Eds.), La guerre d'Irak, prélude d'un nouvel ordre international ?, Bruxelles,
Bern, Berlin, Frankfurt/M, New York, Oxford, Wien, P.I.E.-Peter Lang, 2004, pp. 21-39.
107
Karen E. SMITH, « Still ‘civilian power EU? », European Foreign Policy Unit Working
Paper 2005/1, p. 3 < http://www.arena.uio.no/cidel/WorkshopOsloSecurity/Smith.pdf>

95
interroger ce sont donc précisément les fondements normatifs (valeurs et intérêts) qui
conditionneraient l’usage de la force par les Européens108.

1. L’usage de la force pour garantir le respect de normes et de valeurs universelles

Lorsqu'on analyse les raisons officielles invoquées à l'appui du développement d'une politique
européenne de sécurité et de défense, la nécessité de se doter d'institutions pouvant assurer la
mise en œuvre et le respect de certaines normes apparaît en filigrane. C'est notamment au
regard de l'insuffisante "performativité" d'une diplomatie européenne essentiellement
déclaratoire ou encore, mais de manière moins explicite, en raison des échecs des politiques
de sanction et d'une diplomatie "civile" que se justifient les différentes initiatives prises dans
ce domaine.

De ce point de vue, il est possible d'établir un lien avec les réflexions théoriques plus
anciennes concernant l'effectivité du "Droit" et, dans une perspective cosmopolitique, la
garantie de la jouissance des droits inhérents à tout individu. Selon cette tradition, il est
généralement reconnu que le droit nécessite des institutions aptes à le faire respecter. La
possibilité de recourir à la contrainte constituerait à cet égard une condition de l'effectivité du
droit, que celui-ci soit de nature purement interne ou internationale. Les réflexions de Jürgen
Habermas se situent dans le droit fil de cette tradition idéaliste qui a été développée par Kant
et Kelsen. Considérant que l'absence d'une force exécutive est le talon d'Achille du système
de protection des droits de l'homme, Habermas estime par exemple nécessaire de réviser la
règle qui prohibe l'intervention109. C'est surtout à l'occasion de la crise du Kosovo qu'il
développera la question de l'usage de l'outil militaire considéré, sous certaines conditions,
comme un instrument au service d'une politique des droits de l'homme…"qui pourrait bien
constituer une avancée majeure dans la transition d'un droit des gens classique, compris
comme un droit des États, vers un droit cosmopolite d'une société des citoyens du monde"110.

A cet égard, on peut se demander si la PESD est appelée à combler cette lacune et si l'usage
de l'outil militaire est vraiment conçu pour assurer le respect des valeurs que les Européens
considèrent comme fondamentales ? On peut effectivement trouver ce type de préoccupations
dans certaines déclarations111. Dans ce cas de figure, loin d'être motivées par des
considérations idéologiques ou impérialistes, les interventions militaires entreprises dans le
cadre de la PESD se justifieraient alors par l'existence de valeurs universelles qu'il s'agit de
garantir par l’emploi de la force.
108
Cette contribution reprend en partie les conclusions de mes études parues dans la revue
Etudes internationales citée ci-dessus et traduite en anglais sous le titre : « The Normative
Underpinnings of the Use of Force. Doctrinal Foundations and Ambiguities in the
CFSP/ESDP discourse”, Baltic Yearbook of International Law, vol. 6, 2006, pp. 155-181.

109
Jürgen HABERMAS, La paix perpétuelle. Le bicentenaire d'une idée kantienne, Paris,
Ed. du Cerf, 1996, pp. 61-62.
110
Jürgen HABERMAS, "Bestialité et humanité : une guerre à la frontière du droit et de la
morale", Revue PESC, Forum franco-allemand, http://www.le forum.de/fr/fr-revue-
pesc08.htm
111
V. par ex. Le discours de J. SOLANA devant le Forschunginstitut der Deutschen
Gesellschaft fûr Auswärtige Politik, Berlin, 14 novembre 2000, Cahier de Chaillot 47, p.
113.

96
2. L’usage de la force pour la sauvegarde des intérêts de l’UE

Des arguments relevant d'un autre registre servent également à donner un fondement au
processus d'intégration et de coopération en matière de sécurité et de défense. Ceux-ci n'ont
toutefois qu'un lien indirect avec la question plus générale du respect des normes et des
valeurs puisqu’il s’agit avant tout de promouvoir les intérêts européens112. Ainsi, les
préoccupations exprimées dans les textes produits par les autorités étatiques renvoient surtout
à la défense d'intérêts qui ne sont pas forcément liés à la diffusion de l'"hexagone de
civilisation" (l'État de droit, la participation démocratique, la culture de règlement pacifique
des conflits, la justice sociale, l'interdépendance et le monopole de la violence)113. Là encore,
il est possible de retrouver une filiation doctrinale plus ancienne mais celle-ci semble,
contrairement à la précédente, ancrée dans une tradition plus réaliste qu’idéaliste.

Comme l'ont noté certains observateurs, l'objectif principal de cette nouvelle ingénierie est
avant tout destiné à assurer la sécurité de l'Europe. A juste titre, ils soulignent que la notion
de sécurité élargie – intégrant des aspects sociaux, environnementaux, énergétiques
(l'approvisionnement en matières premières) et migratoires – fait référence à des événements
susceptibles de porter atteinte au bien-être des populations européennes. Le recours à la force
semble en effet surtout envisagé dans les situations où la violation des normes peut avoir des
conséquences néfastes pour les États européens (et leur population). Les principales
hypothèses de planification envisagent d'ailleurs des missions devant se dérouler en Europe
ou à proximité, quand bien même une intervention plus lointaine n'est pas exclue114. Peu de
responsables militaires ou politiques semblent prêts à engager leurs forces dans le seul but de
faire respecter les droits de l'homme et la démocratie partout dans le monde. L’analyse des
motivations à l’origine des l’opération ARTEMIS en Ituri donne la mesure du mélange de
considérations humanitaires et d’intérêts bien compris qui ont présidé au choix et à la
définition des modalités d’action de la première intervention militaire européenne hors du
continent115.

Enfin, la PESD a avant tout été conçue comme un moyen devant permettre à l'UE "de jouer
tout son rôle sur la scène internationale […]. L'Europe a besoin de forces armées renforcées,

112
V. par ex. Michèle ALLIOT-MARIE et Franz Joseph JUNG, « Les forces armées
européennes ont une mission globale de paix », Le Figaro, 14 juin 2006.
113
Laurent GOETSCHEL, "L'Union européenne et la sécurité collective", Relations
internationales, 86, Eté 1996, pp. 143-161.
114
Sur cet aspect, il existe aussi des divergences entre Etats Européens. Certains se montrent
plus enclins à développer une politique de sécurité visant essentiellement à sécuriser les
pourtours de l’Europe tandis que les anciennes puissances coloniales favorisent un
élargissement du rayon d’action de la PESD, voy. Asle TOJE, “The 2003 European Union
Security Strategy: A critical Appraisal”, European Foreign Affairs Review, vol. 10, 2005,
pp. 122-123.
115
Catherine GEGOUT, « Causes and Consequences of the EU’s Military Intervention in the
Democratic Republic of Congo : A realist explanation », European Foreign Affairs
Review, vol. 10, 2005, pp. 427-443.

97
capables de faire face rapidement aux nouveaux risques"116. Il est généralement convenu
qu’une politique européenne commune en matière de sécurité et de défense doit s'appuyer sur
des capacités opérationnelles crédibles "si l'on veut que l'Union européenne soit en mesure
d'occuper pleinement la place qui lui revient sur la scène internationale"117. Les mesures
prises dans le cadre du renforcement de la politique européenne commune en matière de
défense et de sécurité sont censées renforcer et étendre le rôle global de l'Union sur la scène
internationale118. Cette priorité est reprise comme telle dans les conclusions des Conseils
Européens de Feira et de Nice. A Göteborg, il était de nouveau question d'assurer que
l'Europe puisse tenir son rang sur la scène internationale. Cet objectif semble parfois
constituer un but en soi, il n'est pas relié de manière évidente ou exclusive à la question du
respect de normes et de valeurs universelles.

De même, la politique de prévention des conflits reflèterait par ailleurs les intérêts bien
compris de l'Union :

"Les conflits entraînent des souffrances humaines et nuisent au développement économique. De même, ils
sont contraires aux intérêts de l'UE en ce qu'ils engendrent l'instabilité, réduisent les échanges commerciaux,
menacent les investissements, font peser une lourde charge financière due aux coûts de la reconstruction et,
enfin, mettent en danger la sécurité des citoyens"119.

Dans une certaine mesure, ce type de déclaration pourrait donner du crédit à ceux qui
considèrent que, dans les pays qualifiés de libéraux et démocratiques, il y aurait une
convergence presque naturelle entre la défense des valeurs universelles et des intérêts
nationaux120. Une telle affirmation se nourrit par exemple des analyses de Krasner sur le
recours à la force des grandes puissances et la promotion des droits de l’homme121. Elle
démontre cependant la pertinence des analyses réalistes puisque la présence d’un intérêt reste
déterminante pour comprendre les initiatives qui sont prises dans ce domaine.

* *

L’Europe semble hésiter entre deux traditions. L'une, plus messianique, est liée à la diffusion
de valeurs universelles, au besoin en recourant à l'usage de la force quand bien même
l'héritage découlant de la nature "civile" de l'Europe semble devoir être préservé. Ainsi le
Parlement et la Commission ne manquent pas de rappeler l'importance des outils non
116
Déclaration sur la défense européenne, Sommet franco-britannique, Saint-Malo, 3 et 4
décembre 1998, pt. 1 et pt. 4, Cahier de Chaillot 47.
117
Conseil Européen, Vienne, 11 et 12 décembre 1998, pt. 76, Cahier de Chaillot 47, p. 14 et
Conseil Européen, Cologne, 3 et 4 juin 1999, pt. 1, ibid., p. 34.
118
Rapport présenté au Conseil Européen de Nice par le Secrétaire général/Haut représentant
et la Commission, 8 décembre 2000, p. 155.
119
Rapport présenté au Conseil Européen de Nice par le Secrétaire général/Haut
représentant et la Commission, 8 décembre 2000, p. 155.
120
V. par ex., Nicole GNESOTTO, "Guerre et paix : la prévention des conflits en Europe",
Cahier de Chaillot 11, 1993, p. 2.
121
Stephen KRASNER, "Sovereignty, Regimes, and Human Rights", in Volker Rittberger
(ed.), Regime Theory and International Relations, Oxford, Clarendon Paperbacks, Oxford
University Press, 1995, pp. 141 et 143.

98
militaires dans la gestion et la prévention des crises afin d'assurer le "passage d'une culture de
la réaction à une culture de la prévention"122. L'autre tradition est nettement plus ancrée dans
la défense d'intérêts plus strictement européens et repose sur la conviction que l'usage de la
force est avant tout une condition de la crédibilité de l'Union sur la scène internationale et une
garantie de la défense des droits de ses propres citoyens123.

Ces tensions se retrouvent bien évidemment dans la stratégie européenne de sécurité. Les
changements intervenus entre les deux versions (celle de juin et celle de décembre) sont
d’ailleurs symptomatiques des crispations, voire des contradictions, existant au sein de l’UE,
notamment quant au rôle et à la place du Conseil de sécurité, ce qui renvoie à la question de
plus fondamentale de la manière dont est conçue la coexistence de sociétés différentes dans la
sphère internationale.

B. Le respect de la Charte et de la responsabilité principale du Conseil de


sécurité comme condition de légitimation du recours à la force

A première vue, la position de l’Union européenne semble moins ambiguë puisque,


collectivement et officiellement du moins, les responsables européens font du respect des
procédures et des principes juridiques inscrits dans la Charte le préalable ou la condition d’un
engagement militaire des européens124. Ce type de positionnement est interprété comme le
signe d’une adhésion non équivoque en faveur du respect du droit dans les relations
internationales et du principe du multilatéralisme et, sur le plan politique, par la conviction
que la force n’est pas un moyen de régler les problèmes internationaux. Sans être pour autant
pacifiste, l’UE serait une puissance tranquille, surtout en comparaison des positions défendues
de l’autre côté de l’Atlantique.

Il faut pourtant se souvenir que les Européens ont, en mars 1999, déclaré la guerre la
Yougoslavie sans passer par le Conseil de sécurité et que, individuellement, certains Etats
européens défendent des positions moins « légalistes » et nettement plus « légitimistes »125. A
l’occasion de la guerre déclenchée par l’OTAN, certains responsables ont en effet estimé que
le caractère démocratique de l’organisation et de ses Etats membres permettait de conférer le
sceau de la légalité à cette opération126. Il faut aussi rappeler qu’il existe bel et bien en

122
Rapport présenté par Secrétaire général/Haut représentant et la Commission, Nice, 8
décembre 2000, Cahier de Chaillot 47, p. 156 ; voy. encore les conclusions de Jolyon
HOWORTH, "l'intégration européenne et la défense : l'ultime défi ?", Cahiers de Chaillot
43, novembre 2002, p. 92.
123
Conclusions de la présidence (5/57), Bull. UE, 6-2000, pt. 1.6.8. ; ibid., 12-2001, pt.
I.28.
124
Barbara DELCOURT et François DUBUISSON, «Les missions 'non-article 5' de l'OTAN.
Contribution au débat juridique», Revue belge de droit international, 2002/1-2, pp.439-
467.
125
V. notre étude : «La décision de recourir à la force contre la Yougoslavie : quels niveaux
de pouvoir? Quel rôle pour l'Europe ?», in Olivier Corten et Barbara Delcourt (Eds.),
Droit, légitimation et politique extérieure, l'Europe et la guerre du Kosovo, Bruxelles,
Bruylant, 2001, pp. 19-84
126
Laurence WEERTS, « Droit, politique et morale dans le discours justificatif de l’Union
européenne et de l’OTAN : vers une confusion des registres de légitimité » in Barbara

99
Europe, une tendance à considérer qu’une organisation régionale pourrait s’arroger les
pouvoirs du Conseil de sécurité, notamment en cas de blocage de celui-ci127.

Comme l’a relevé Ole Waever, la conjugaison d’une conception élargie de la sécurité et d’une
tendance à la « securitization » – c’est-à-dire à faire de certains problèmes (comme
l’immigration et l’approvisionnement en pétrole) des enjeux de sécurité – a pour conséquence
de justifier le recours à des moyens exceptionnels (y compris la violence) pour neutraliser de
« nouvelles » menaces128. Ce processus s’accompagne d’une réactivation des réflexes de
« self-help » qui, dans certaines circonstances, discrédite le concept de sécurité collective et
l’arsenal juridique existant – très prohibitif pour ce qui concerne le recours à la force – et
partant le rôle particulier du Conseil de sécurité.

Il apparaît dès lors que certaines conditions devraient être respectées pour que l’Europe ne
reproduise pas simplement une expérience messianique traditionnelle. Ainsi, l’élaboration et
la mise en œuvre de principes universels doivent se baser sur les principes de l’inclusion des
tiers dans la définition et l’interprétation des normes129. Il ne s’agit pas dès lors d’imposer
notre propre conception de la norme mais bien une interprétation partagée de la norme qui soit
le résultat d’un échange entre parties concernées130. Et c’est sans doute ce qui permet de faire
la distinction entre une doctrine authentiquement libérale et une doctrine plus légitimiste.
Comme le relève Mary Kaldor “[t]he cosmopolitans share the Bushites’ assumption that
sovereignty is conditional; but in their view conditionality applies to all states and, moreover,
the conditions cannot be determined unilaterally but only through a set of multilateral agreed
procedures”131.

Mais il faut bien admettre que ce type de position ne constitue pas le socle commun des
réflexions sur l’usage de la force par l’UE. Si les documents officiels les plus récents

Delcourt et Olivier Corten (eds.) Droit, légitimation et politique extérieure : l'Europe et la


guerre du Kosovo, op. cit., pp. 85 et ss.
127
Robert COOPER, “Imperial Liberalism”, The National Interest, n°79, Spring 2005, p. 13.
V. aussi les commentaires de Daniel VERNET, « Impérialisme postmoderne », Le Monde,
25 avril 2003.
128
Ole Waever, « Securitization and Desecuritization », in Ronnie D. Lipschutz (Ed.), On
Security, New York, Columbia University Press, 1998, pp. 46 et ss.
129
Federica BICCHI ajoute également la condition de “réflexivité”, c’est-à-dire de la prise en
compte des connaissances nouvelles dans la réorganisation et la transformation des
sociétés et leur justification. Dans le cadre de la politique étrangère, il s’agirait
essentiellement de la capacité des institutions européennes à prendre en considération les
effets concrets de leurs politiques et de les réactualiser en fonction des conséquences
qu’elles ont sur les populations des pays tiers, voy. « ‘our size fits all’: normative power
Europe and the Mediterranean », Journal of European Public Policy, 2006, vol. 13, n°2,
pp. 286 et ss. Elle estime cependant que ces principes ne se reflètent pas dans la politique
méditerranéenne de l’UE.
130
V. Amy BARTHOLOMEW and Jennifer BREAKSPEAR, « Human Rights as Swords of
Empire », Socialist Register 2004.
131
Mary KALDOR, “American power: from 'compellance' to cosmopolitanism?”,
International Affairs, vol. 79, n° I , 2003, p. 19; Jean-Marc FERRY, La question de l'État
européen, Paris, Gallimard, 2000, p. 117

100
réaffirment la responsabilité principale du Conseil de sécurité dans ce domaine132, les analyses
de la stratégie européenne de sécurité et les commentaires plus généraux relatifs à l’usage de
la force laissent parfois transparaître un certain attrait pour l’idée de « guerre juste »133 (à
défaut d’être légale), et pour des solutions plus coercitives dans la mesure où …« War is a
Force that Gives Us Meanings »134. Sans surprise, le précédent du Kosovo est souvent
présenté dans ce genre de littérature comme une guerre humanitaire exemplaire qui devrait
inspirer l’élaboration d’une véritable culture stratégique européenne135. Dans cette
perspective, l’emploi de moyens coercitifs est essentiellement conditionné par l’existence
d’un objectif clair d’ordre éthique et humanitaire136 ; c’est sans doute ce qui permet de
comprendre la référence à l’action concertée des Etats-Unis et de l’Europe qui pourrait ainsi
s’avérer être, pour reprendre les termes de la stratégie de sécurité, « a formidable force for
the good ». Quant à la question de savoir qui décide de la justesse de la cause, il est implicite
que ce sont les gouvernements européens eux-mêmes qui sont censés conférer le sceau de la
légitimité à l’action entreprise. Cette confusion entre légitimité et légalité est caractéristique
de la pensée légitimiste qui inspire les hérauts du droit d’ingérence137.

Cette propension doit aussi être appréciée au regard de l’insistance des Européens à vouloir
contribuer au développement d’un multilatéralisme qualifié d’ « effectif ». D’un certain point
de vue, on pourrait relever que cette expression est au fond assez similaire au concept d’
« assertive multilateralism » développé par l’Administration Clinton. Dans les faits, il a
essentiellement servi, non pas à renforcer les institutions onusiennes, mais plutôt à justifier le
fait de court-circuiter le Conseil de sécurité lorsque celui-ci s’est avéré incapable de prendre
une décision conforme aux intérêts américains138. L’auteur de cette interprétation estime dès
lors que : « In a transatlantic context, this could be interpreted as a clintonesque reprimand
to the Bush Administration »139.

* *

Si l’on peut considérer que « le sens de l’Europe » réside précisément dans sa capacité à
générer des compromis entre visions et aspirations différentes140, il n’est pas évident de

132
V. Conclusions de la Présidence, Bruxelles, 24-25 octobre 2002, pt. III (Relations
UE/OTAN) ; « Third EU crisis management exercise (CME 04), Brussels, 14 May 2004,
Chaillot Paper n°75, p. 62 ; « The Battle Group Concept. UK/FRANCE/Germany food
thought paper, ibid., p. 11.
133
V. Michael EMERSON, « What Values for Europe ? The Ten Commandments”, CEPS
Policy brief, n°65, February 2005: “9. Thou shalt abstain from threatening or using force
against others without just cause” (Nous soulignons).
134
Expression reprise par Adrian HYDE-PRICE, « European Security, Strategic Culture, and
the Use of Force », European Security, vol. 13, n°4, 2004, p. 323
135
Ibid., p. 340.
136
Ibidem.
137
Olivier CORTEN, “Controversies over the Customary Prohibition of the Use of Force: a
Methodological debate”, European Journal of international Law, Vol. 5, n°16, 2006, pp.
803-822.
138
Asle TOJE, “The 2003 European Union Security Strategy: A critical Appraisal”, op. cit.,
pp. 130.
139
Ibid., p. 132.
140
Paul MAGNETTE, « Le sens de l’Europe », Le Débat n°140, Mai-Août 2006, pp.34-35.

101
déterminer avec précision le contenu du compromis relatif aux conditions de l’usage de la
force. C’est d’ailleurs le reproche que l’on formule généralement à l’encontre de la stratégie
européenne de sécurité141. L’analyse approfondie de ce document par Richard Whiteman
permet par ailleurs de montrer la coexistence de différents paradigmes basés sur des
considérations réalistes, mais aussi pragmatiques et humanistes, un patchwork qui s’explique
en partie par l’influence des différentes institutions et think tanks qui ont participé aux débats
ayant entouré la rédaction du document. Il démontre ainsi que l’aspect réaliste se marque
particulièrement dans le fait de vouloir remédier à la faiblesse de l’Europe sur la scène
internationale pour pouvoir y jouer un rôle clé, une préoccupation que l’on retrouve surtout
dans les productions de l’Institut de sécurité. Dans ce cas, le référent est constitué par la
structure internationale. Les considérations pragmatiques se font plutôt l’écho des études
effectuées dans le cadre du Foreign Policy Centre et s’expriment avant tout à travers le souci
de vouloir mettre en œuvre les aspirations des Européens en renforçant notamment les
capacités des organisations régionales et leur efficacité. Le référent est ici l’UE. Enfin, les
considérations humanistes ont pour référent l’individu et se retrouvent tout particulièrement
dans le rapport de Barcelone sur la sécurité humaine142.

De plus, et comme le souligne Trevor Salmon, les différences de cultures stratégiques au sein
de l’UE, le fait que neuf Etats aient condamné la guerre en Irak, onze l’aient soutenue et cinq
n’ont pas pris parti démontrent l’ampleur des différences existant au sein même de l’UE. Et
de se demander s’il existe vraiment un modèle européen ou un ensemble de valeurs
européennes143. Partant, il paraît imprudent de considérer que la mise sur pied d’une politique
européenne de sécurité et de défense n’affectera pas l’identité de l’Europe en tant que
puissance civile (et donc tranquille ?)144, pour autant que cette expression ait un sens145. Ian
Manners considère au contraire que le processus de militarisation en cours remet en question
l’identité de l’UE en tant que “normative power”146. L’effet conjugué des préoccupations
sécuritaires et de la force du « simplex » militaro-industriel basé à Bruxelles147 renforce aussi
le processus de « securitization » de certains domaines (la recherche spatiale, les politiques du
troisième pilier) et a d’ores et déjà abouti, par exemple, à concevoir la gestion civile des crises
comme un outil au service de la PESD. Cet état de fait, en plus d’être indicatif de l’état des
rapports de forces interinstitutionnels au sein de l’UE (entre la Commission et le Conseil), est
aussi, et plus généralement, symptomatique des conséquences de l’introduction du concept de
sécurité humaine dans le domaine de la « gouvernance globale » et de la lutte contre les

141
Asle TOJE, “The 2003 European Union Security Strategy: A critical Appraisal”, op. cit.,
pp. 121-122.
142
Richard WHITEMAN, « Road Map for a Route March ? (De-)civilianizing through the
EU’s Security Strategy”, European Foreign Affairs Review, vol. 11, 2006, pp. 11 et ss.
143
Trevor SALMON, “The European Security and Defence Policy: Built on Rocks or Sand?”,
European Foreign Affairs Review, vol. 10, 2005, pp. 359-379.
144
V. les analyses de H. MAULL et de S. STRAVIDIS commentées par Richard
WHITEMAN, « Road Map for a Route March ? (De-)civilianizing through the EU’s
Security Strategy”, op. cit., p. 4.
145
Jan ORBIE, “Civilian Power Europe. Review of the Original and Current Debates”, op.
cit., pp. 123-124.
146
Ian MANNERS, « Normative power Europe reconsidered: beyond the crossroads »,
Journal of European Public Policy, vol. 13, n°2, March 2006, p. 193.
147
Luc MAMPAY, “Champ libre à la militarisation de l’Europe; Regard critique sur la
‘Constitution’ et l’Agence européenne de défense”, GRIP/Note d’analyse, 13 juin 2005.

102
nouveaux risques et menaces qui affectent la sécurité internationale. En effet, certaines
approches critiques, tout en mettant en évidence les contours idéologiques du concept, ont
souligné qu’au niveau de l’ONU, sa mise en oeuvre s’accompagne d’un renforcement des
pouvoirs du Conseil de sécurité – représentant essentiellement les intérêts de ses membres
permanents – au détriment de l’Assemblée générale et du Conseil économique et social qui
expriment pourtant les préoccupations d’un plus grand nombre d’Etats. Ce processus peut
même avoir un impact négatif sur le système juridique de protection des droits de l’homme et
surtout concourt à légitimer l’emploi de la violence par les Etats les plus développés148. Ce
type de réflexion critique a aussi débouché sur une remise en cause des liens établis entre
sécurité et développement en montrant comment les préoccupations sécuritaires des Etats les
plus puissants peuvent contribuer à redéfinir des priorités qui ne correspondent pas aux
besoins objectifs des populations concernées149. Il permet également de mettre en lumière les
risques que la prise en charge de missions « humanitaires » par les organisations de sécurité
comme l’OTAN font peser sur le droit humanitaire150.

Plus généralement, on peut considérer qu’il existe bel et bien une sorte de paradoxe dans le
discours européen. Il exprime à la fois la conviction selon laquelle la force doit être utilisée
en dernier recours et de manière exceptionnelle et, dans le même temps, il véhicule des
concepts et une idéologie qui permettent essentiellement d’en justifier un usage plus étendu.
Mais ce qui apparaît peut-être le plus inquiétant ce sont les explications simplistes qui
entourent parfois les justifications du développement de la PESD. Ainsi, considérer que
l’absence de réaction armée ou le caractère obsolète de certaines normes juridiques (comme la
prohibition de l’intervention) seraient à l’origine des échecs diplomatiques et pourraient
expliquer certaines crises humanitaires est assurément réducteur. La question du statut du
Kosovo en est un exemple a contrario : ni l’opération de l’OTAN, ni l’exercice d’un prétendu
droit d’intervention humanitaire n’ont finalement contribué au règlement politique du
problème à l’origine du conflit.

148
V. par ex. Ben SAUL, “The Dangers of the United Nations ‘New Security Agenda’:
‘Human Security’ in the Asia-Pacific Region”, Asian Journal of Comparative Law, vol. 1;
Issue 1, 2006.
149
Mark DUFFIELD, “Human Security: Linking Development and Security in an Age of
Terror”, 11the general Conference of the EADI, Bonn, 21-24 September 2005, disponible
sur: < http://eadi.org/gc2005/confweb/papersps/Mark_Duffield.pdf>
150
Michael BARNETT, “Is Multilateralism Bad for Humanitarianism?”,
<http://www.ekem.gr/pdf/Barnett.pdf>

103
III. L’OTAN : DE LA DEFENSE COLLECTIVE A LA PROJECTION DE LA STABILITE

L’OTAN est l’exemple type d’alliance défensive et illustre l’interdépendance des questions de
sécurité : envisager celle-ci seulement sous l’aspect « sécurité nationale » serait insuffisant, il
conviendrait dès lors de développer une vision plus globale de la sécurité. Dès sa création, en
1949, le principe selon lequel l’agression d’un Etat membre devrait entraîner une réaction
collective des autres s’impose comme la raison d’être de l’Alliance151. Il illustre la thèse de
Karl DEUTSCH relative à l’existence d’une « communauté de sécurité », qui définit un
espace dans lequel opère une socialisation des élites et qui contribue à ce que la sécurité de
l’un soit considérée comme dépendante de la sécurité de l’autre. Cette communauté de
sécurité reposent sur deux conditions essentielles : que les élites partagent les mêmes
représentations du monde et qu’elles élaborent des institutions et des normes communes.
Cette convergence d’intérêts et de représentations rendra la guerre entre eux imaginable. Dans
ce cas de figure, la logique des relations entre Etats n’aurait plus rien à voir avec celle
découlant de l’anarchie traditionnelle qui prévaut de manière générale (Cfr. les différents
types d’anarchie relevées par A. Wendt).

En 1949, l’objectif principal était en réalité double : d’une part, stabiliser et assurer le bien-
être de la région atlantique nord et, d’autre part, organiser une défense collective des membres
en cas d’agression armée. Dès le départ, il s’est agit de définir une stratégie de défense pour
contrer la menace soviétique. L’Alliance était seulement défensive, n’autorisant le recours à la
force qu’en réaction à une agression. Ce principe d’alliance purement défensive fut réaffirmé
en 1991 et en 1999 même si d’autres objectifs furent ajoutés (voir infra). L’adaptation de la
stratégie aux circonstances était prévue dès le début. Ainsi, la stratégie de « représailles
massives » élaborée en premier lieu a conduit à une course aux armements et a par la suite été
remplacée par celle de « riposte graduée ».

Avant même la chute du Mur, le Rapport Harmel (1967) répond précisément aux nécessités
perçues par certains membres de repenser les fonctions de l’Alliance. La situation n’était déjà
plus la même : l’expansion communiste marquait un arrêt, l’Europe s’intégrait graduellement,
la décolonisation prenait fin, etc. Rien cependant ne permettait de considérer que la fonction
principale était devenue caduque ; mais le rapport défendait toutefois développement d’un
processus de politisation de l’Alliance et dénotait une volonté de résoudre des questions
d’ordre plus politique que militaire afin d’assurer un ordre juste et stable en Europe. L’OTAN
se devait donc de développer des activités dans le domaine diplomatique, d’apporter sa
contribution au règlement des problèmes politiques, d’améliorer la coexistence pacifique Est-
Ouest. Le rapport prônait également le développement de consultations entre alliés,
principalement sur les crises externes pouvant avoir des répercussions sur la sécurité des
Alliés. On perçoit alors deux tendances: la première tentant à élargir le concept de sécurité en
ajoutant les menaces politiques à celles plus strictement militaires et la seconde visant à
élargir la zone géographique sur laquelle les Alliés devaient concentrer leur attention, les
crises « hors zone » pouvant compromettre la sécurité de l’Europe en affectant l’équilibre
global. Ce rapport est donc d’une certaine manière à l’origine des évolutions plus récentes.

151
Il est cependant relevé que le libellé de l’article 5 du Traité est moins contraignant que
celui qui lie les Etats membres de l’UEO et n’imposerait pas une automaticité aussi forte.

104
De fait, dès 1991, l’OTAN va élargir son spectre d’intervention et s’occuper de plus en plus
de problèmes politiques et plus seulement militaires152. En outre, ses membres vont assez
rapidement se mettre d’accord pour mener des interventions « hors zone », qualifiées aussi de
« missions non--article 5 ».

Comment comprendre cette évolution ?

En 1989, les évènements en Europe de l’Est et en U.R.S.S. contribuent à lancer un débat sur
la pertinence de la persistance de l’OTAN : a-t-elle encore une raison d’être dans le monde de
l’après-guerre froide ? Le 6 juillet 1990, dans la Déclaration de Londres, les membres de
l’Alliance prennent acte du changement et se félicitent du choix pris par l’Est, tout en
soulignant : « c’est quand même un peu grâce à l’Alliance ». Ils affirment alors leur volonté
d’adapter l’OTAN au nouvel environnement de sécurité. Les ministres se rendent compte que
la mission de l’OTAN est en quelque sorte accomplie, mais que certains risques persistent :
l’U.R.S.S. est toujours une puissance nucléaire et les problèmes socio-économiques liés à la
transition sont eux-mêmes générateurs de risques et de crises ; il reste également la question
non résolue de la maîtrise des armements.

En juin 1991, à Copenhague, les ministres de la Défense repèrent les problèmes potentiels et
admettent qu’il faut transformer la stratégie de l’OTAN pour y faire face. Ils examinent aussi
le problème des (potentielles) puissances régionales voulant imposer leur hégémonie. La
question du Kosovo est également débattue, ainsi que les risques que la crise qui se profile
dans les Balkans ne déstabilise l’Europe entière. Les membres de l’OTAN vont alors plaider
pour une conception élargie de la sécurité (incluant les risques et défis) et la coopération avec
les anciens pays de l’Est. La volonté de faire une place à l’OTAN dans l’architecture de la
sécurité collective est par ailleurs illustrative de l’importance grandissante des organisations
internationales dans le contexte de l’après-guerre froide, du moins dans les esprits de
certains153.

A. L’évolution au regard des différents concepts stratégiques

1. Le concept stratégique de 1991 (Rome) : une lecture réaliste des rapports de force dans le
monde de l’après-guerre froide et un nouvel ennemi : l’instabilité

On passe progressivement d’un modèle de défense immédiate, lié à l’identification préalable


d’un ennemi, à la promotion de la stabilité ou « projection de la stabilité ». Les objectifs sont
exprimés par des slogans simples : « protéger la paix », « déjouer les crises », « se défendre en
cas de conflit », etc. D’une certaine manière, le contexte prête à l’optimisme (voir la thèse sur
la fin de l’histoire de Fukuyama) et cette rhétorique autour de la notion de stabilité peut se
comprendre par la nécessité de consolider la victoire de la démocratie libérale. Cependant, le
texte de 1991 insiste sur la persistance de « risques et défis ». La validité de l’Alliance et la
pertinence de ses fondements sont réaffirmés : ceux qui mettaient en doute l’utilité de
l’Alliance auraient tort de le faire ; l’OTAN a redéfini ses objectifs prouvant ainsi à tous sa
capacité d’adaptation et, par conséquent, son utilité.

152
Voir cependant les réserves et critiques exprimées notamment par F. Mitterrand au début
de la crise Yougoslave en 1990-1.
153
Cette importance est toutefois remise en cause par des néoréalistes comme M.
MEARSHEIMER qui ont tendance à considérer que les organisations internationales ne
sont toujours que des instruments au service de la défense d’intérêts nationaux particuliers.

105
2. La possibilité de missions « hors zone » (Oslo 1992) : l’OTAN au service de l’ONU ?

Sans avoir modifié les termes du traité qui les lient, les membres de l’Alliance se sont
accordés sur la possibilité que l’OTAN puisse agir hors zone et ainsi, c’est en tout cas une
motivation explicite, éventuellement servir de bras armé de l’ONU dans des opérations de
maintien de la paix. Ceci étant, l’OTAN s’est refusée à d’endosser la responsabilité de
« gendarme du monde », et à faire cavalier seul : c’est toujours en étroite coopération avec
l’ONU qu’elle affirme pouvoir intervenir en dehors du territoire des Etats membres.

Cependant, et à partir de 1993-1994, le discours sur les relations entre OTAN et l’ONU se
modifie quelque peu. En Bosnie-Herzégovine, les casques bleus, en mission de maintien de la
paix, ne remportent pas un franc succès, au contraire. La stratégie de l’ONU est alors remise
en cause par l’administration américaine, et critiquée à cause de son positionnement classique
visant à maintenir une certaine forme de neutralité vis-à-vis de tous belligérants154. La
stratégie américaine évolue dans une direction opposée : son intervention se détermine de plus
en plus dans une perspective de soutien aux forces bosniaque musulmane et croate censées
collaborer pour faire échec aux Serbes soutenus par Belgrade.

Face à l’échec de la stratégie de l’ONU, le discours tant en Europe qu’aux Etats-Unis se fait
donc critique vis-à-vis de l’ONU : l’idée émerge d’une nécessité d’une stratégie plus
offensive. L’OTAN entre en jeu avec l’aval du Conseil de Sécurité et entreprend des actions
coercitives hors zone pour la première fois de son histoire.

Le discours critique envers l’ONU conduira progressivement à une volonté (notamment de la


part de l’administration Clinton) d’autonomiser l’OTAN par rapport à cette dernière, ce qui
permettrait à l’organisation trans-atlantique de recourir unilatéralement à la force lorsque ses
membres le jugent nécessaire.

3. Le concept stratégique de 1999 (Washington)

V. texte officiel dans le portefeuille de lecture/Travail personnel

Quelle place pour l’OTAN dans un système de sécurité collective ? Acteur autonome ou
organisation régionale dépendant du Conseil de Sécurité ? Il s’agit à mon sens de la question
qui était au cœur du processus de révision.

Au sommet de Washington (qui coïncidait avec les 50 ans de l’organisation), l’enjeu principal
était la révision du concept stratégique de l’OTAN, mais aussi, et de manière moins explicite,
la remise en cause la structure pyramidale de l’architecture de sécurité collective qui octroie
au Conseil de Sécurité la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité
internationales, une situation que les Etats-Unis souhaitaient modifier en vue de donner plus
d’autonomie à l’OTAN. Ils ont cependant du affronter l’opposition de la France et de
l’Allemagne, conscientes que l’objectif des Etats-Unis était d’obtenir le droit de lancer des
opérations militaires par l’OTAN sans aval de l’ONU.

154
L’administration Clinton critique notamment l’embargo sur les armes imposé par l’ONU,
estimant qu’il n’est pas conforme au droit de légitime défense de la Bosnie-Herzégovine.

106
L’opération des Forces Alliées au Kosovo en 1999 était, dans ce contexte, un test pour les E.-
U. Ils entendaient démontrer que l’on pouvait lancer une opération militaire en se passant du
feu vert de l’ONU, tout en assurant la légitimité de cette action, à défaut de sa légalité en droit
international positif. Si les membres de l’OTAN ont effectivement décidé de suivre
Washington sur ce point en participant à l’opération contre la RFY, certains d’entre eux ont
néanmoins considéré qu’il ne pouvait s’agit d’un précédent et que l’opération armée au profit
du Kosovo devait être considérée comme un événement exceptionnel (argument que l’on
reprend aujourd’hui pour soutenir le plan Ahtisaari qui consacre une souveraineté
conditionnelle pour l’ancienne province serbe). Sur ce point précis, les Etats-Unis ne sont pas
parvenus à imposer leur propre interprétation. Mais des ambiguïtés dans l’interprétation du
texte final adopté lors du sommet du 50ème anniversaire persistent : le Royaume Uni et les
Etats-Unis considèrent qu’il faut tenter d’obtenir le feu vert, mais qu’on peut passer outre,
tandis que pour la France et l’Allemagne, il est absolument nécessaire155.

Traits caractéristiques du concept stratégique de 1999

Par rapport au concept stratégique de 1991, on trouve des références plus nombreuses à l’UE
et aux crises régionales, ces dernières étant plus susceptibles de nécessiter une intervention
militaire, et également une réaffirmation de la multiplicité des risques et défis156.
L’importance de l’élargissement et de la coopération pour l’avenir de l’OTAN est à nouveau
soulignée, quand bien même il suscite des craintes d’irriter la Russie (craintes notamment
exprimées par la France et l’Allemagne). Tenant compte de cela, la poursuite de
l’élargissement est présentée avec une contrepartie : la coopération et la poursuite du dialogue
avec la Russie. Enfin, la volonté de renforcer les capacités de réaction de l’OTAN pour
répondre à des crises qui seraient devenues plus « volatiles » se marque nettement.

Ce texte peut cependant être considéré comme se situant dans la continuité des évolutions
consacrées en 1991 : la diversification des objectifs et le souci de contribuer au maintien de la
paix et de la sécurité internationale tout en raffermissant les liens entre les membres de la
communauté atlantique.

B. Les interprétations de la « mutation » de l’OTAN

L’interprétation officielle de la mutation de l’OTAN repose sur une conception très


fonctionnaliste : l’institution se serait simplement adaptée au nouvel environnement
stratégique qui a fait suite à la disparition du monde bipolaire. Sa stratégie répond aux
conditions nouvelles et se définit en fonction de l’existence de nouvelles « menaces »,
« risques » et « défis ». La lecture du site officiel de l’OTAN et des déclarations de ses

155
V. Barbara DELCOURT et François DUBUISSON, «Les missions 'non-article 5' de
l'OTAN. Contribution au débat juridique», Revue belge de droit international, 2002/1-2,
pp.439-467.
156
Pour rappel, la référence aux « Risques et défis » dans la déclaration de Londres de 1990
renvoie à la situation de pays à la périphérie de l’Europe soumis à des turbulences d’ordre
économique, sociale et politique pouvant provoquer des crises (attention portée aux
processus de réunification de l’Allemagne, de dissolution du pacte de Varsovie, guerre du
Golfe, échec du coup d’état en URSS et guerre civile en Yougoslavie)  il faut une
conception large de la sécurité et de nouvelles orientations pour la défense

107
ambassadeurs des pays membres fournit de nombreux exemples de ce type de vision ou
d’explication.

Dans le champ académique, d’autres types d’explication ont été avancés. Pour certains, on
assisterait plutôt à la poursuite d’une politique d’endiguement dans un but hégémonique et à
la reproduction d’une division ami-ennemi (l’opposition Nord/Sud en lieu et place de
l’opposition Est/Ouest). Dans cette perspective, les adaptations intervenues au sein de
l’OTAN démontreraient une volonté de perpétuer l’hégémonie occidentale et de garder un
« ennemi » commun pour mieux se définir.

Selon Paul Chilton, on relève une certaine continuité entre la période de la guerre froide et la
« nouvelle ère » : il y a bien un changement par rapport à la perception des menaces, mais la
nouvelle stratégie repose toujours avec une vision dichotomique du monde. L’opposition Est-
ouest se mue en opposition Orient-Occident, ou en une division entre nations civilisées et les
autres157.

Le fait que l’OTAN ait prévu un rôle hors zone et ait élargi sa conception de la menace
justifie un élargissement des situations dans lesquelles le recours à la force serait permis. Cela
semble donner raison à l’école de Copenhague, selon laquelle le processus de
« securitization » d’enjeux politiques et économiques (comme la sécurisation des voies
d’approvisionnement en ressources énergétiques) tend à légitimer le recours à la coercition

Selon B. Colson, l’OTAN demeure un instrument au service de l’intérêt national états-unien


et de sa stratégie de contrôle des alliés européens. Il considère que l’OTAN est finalement un
moyen pour les Etats-Unis d’assurer leur primauté dans le système international. L’objectif
est donc d’assurer la prééminence des E.-U. en décourageant autant que faire se peut les
ambitions de contestation du leadership américain (notamment celles des puissances
régionales). On peut donc constater une grande continuité depuis la guerre de Corée : le NSC
68 de 1950 proclamait déjà la volonté d’assurer la prospérité de la nation américaine et
reposait sur l’élaboration d’une « stratégie intégrale » se basant sur des moyens militaires,
mais aussi politiques, diplomatiques et économiques ; les aspects de politique économique et
de politique étrangère étant de plus en plus intégrés.

Il considère par ailleurs que la volonté des Etats-Unis de brider toute velléité d’autonomie et
toute volonté d’indépendance de l’UE peut fonctionner car beaucoup d’européens se sentent
satisfaits de la situation ; cela leur permettrait, entre autres, de limiter leurs dépenses
militaires.

Il observe enfin une mise à l’écart du politique, dans le sens où l’économie, et de plus en plus
les développements technologiques, semblent dicter les politiques extérieures des E.-U. Cette

157
Paul CHILTON a aussi étudié les différentes métaphores utilisées à l’époque. On peut
principalement en considérer deux : « l’Europe, maison commune » de Gorbatchev, et
« l’architecture de sécurité européenne » de l’UE et de l’OTAN. La métaphore de l’OTAN
implique que celle-ci est le fondement, la base, des différentes organisations de sécurité
régionales (OTAN, OSCE, UEO…), et consacre donc le primat de l’OTAN. La métaphore
de Gorbatchev est plutôt centrée sur le débat et le consentement mutuel ; la base est donc
plutôt l’OSCE. Ce sont donc deux projets concurrents, deux visions alternatives, pour
organiser la sécurité en Europe, l’un ayant un soutien plus important.

108
mise à l’écart du « politique » leur permettrait d’obtenir plus facilement un consensus avec
leurs alliés européens.

De fait, on peut relever l’importance grandissante de la notion de « risques » qui, dans la


terminologie de l’OTAN, complète celles, plus traditionnelles de « menace »158 et
d’ « ennemi »159. Selon Denis Duez, le risque se conçoit, contrairement à la notion d’
« ennemi », comme un danger plus diffus et renvoie à un « Autre » plus évanescent.

Le concept apparaît au XIXème siècle dans le contexte de l’industrialisation des sociétés


occidentales. Il se substitue au concept libéral d’accident et rend possible une évaluation
statistique des périls permettant d’envisager et surtout de revendiquer la mise en place de
mécanismes de solidarité au cœur du processus qui permettra le développement de l’Etat-
social. Au XIXème siècle, il s’envisage avant tout en conjonction avec la question de la
répartition des richesses socialement produites. A l’heure actuelle, il s’agirait moins de
redistribuer les richesses que de « distribuer des risques et des menaces » émergeant dans le
sillage de la modernisation (production de produits dangereux et d’armes de destruction
massive) et affectant l’humanité dans son ensemble. En quelque sorte, nous serions
davantage préoccupés par la gestion des effets négatifs du « progrès » que du fonctionnement
des mécanismes de redistribution. Pour Ulrich Beck, « la répartition des maux succèderait à
la répartition des biens ».

Quelles sont les différences avec la notion de menace ?

158
Toujours selon Denis Duez (§Les figures politiques du danger : l’ennemi, le risque et la
menace, pp. 145 et ss.), la menace, tout comme la notion d’ennemi, revêt une dimension
politique forte. « A priori, elle renvoie à tout ce qui peut porter atteinte à la survie de l’Etat
et, par conséquent, elle est surtout au cœur des préoccupations des spécialistes de la
sécurité nationale et de la stratégie. Elle s’incarne le plus souvent dans la figure d’un
« Autre » menaçant et, dans cette mesure peut être rapprochée de la notion d’ennemi. Ce
n’est donc pas un hasard, si la « menace » se retrouve en bonne place parmi les travaux
d’auteurs tels John Herz et Arnolf Wolfers. La menace, ou plutôt l’ « équilibre des
menaces » se trouve être une condition de la sécurité. Dans une telle perspective, la
menace a souvent été appréhendée à l’aide de la théorie des jeux (Thomas Shelling). La
notion de « balance of power » développée notamment par les auteurs réalistes comme
Hans Morgenthau est à cet égard fondamentale. Selon la vision réaliste, la notion de
menace recouvre deux acceptions différentes : c’est un état de fait : une situation dans
laquelle un acteur se sent objectivement menacé par le comportement d’un autre acteur,
mais aussi une stratégie politique et militaire consistant à faire peser sur un adversaire
potentiel une menace réelle (et objective) si ce dernier venait à menacer la sécurité du
premier. Ceci étant, nombre d’auteurs réalistes ont également pris en considération la
subjectivité et les perceptions qui jouent un rôle très important dans l’appréhension des
menaces (Robert Jervis). Ainsi, les dispositifs cognitifs poussent les hommes politiques à
opérer des sélections et des mises en forme de la réalité sur la base d’une représentation
particulière du monde et de son fonctionnement. A partir des années 80, le concept de
menace a connu une évolution importante. Il s’est en premier lieu élargi pour englober des
périls autres que strictement militaires (Voir rapport discriminate deterrence et cours USA
et cours sur l’école de Copenhague).
159
V. le texte de Frédéric RAMEL dans le portefeuille de lecture.

109
- le péril est global et ne prend plus la figure d’un « Autre » menaçant. Il est le produit
d’une irresponsabilité généralisée : « chacun est simultanément cause et effet, et par
conséquent, personne en peut être considéré comme étant la cause de quoi que ce
soit », c’est aussi bien entendu une conséquence de l’individualisme porté à son
paroxysme, chaque individu étant censé se prémunir contre les dangers pesant sur sa
propre existence et donc d’une certaine manière responsable de lui-même. Dans une
telle configuration, l’idée de confrontation entre groupes sociaux n’est plus évidente.
C’est en effet le sort de l’humanité dans son ensemble qui se joue, elle est unie dans
une communauté de destin.

- Contrairement à la menace, le risque est marqué par une certaine dépolitisation : la


conception des risques est tellement large qu’elle évacue l’idée d’une confrontation
entre groupes sociaux. Cette conception illustre c’une certaine manière ce que
redoutait Carl Schmitt : l’avènement d’une société libérale entièrement organisée
autour des principes économiques et moraux et dans laquelle se dissout le clivage ami
ennemi et fort logiquement l’autorité de l’Etat. La gestion managerielle du risque
serait alors prise en charge par des acteurs non étatiques (entreprises, mouvements
sociaux, groupes d’experts, …).

A noter enfin que la stratégie de l’administration Bush-Cheney et, en particulier le fait d’avoir
favorisé des « coalitions of the willing », des rassemblements ad hoc d’États pour mener des
opérations militaires lourdes en Afghanistan et en Irak, semble avoir porté préjudice à
l’OTAN. Après les attentats du 11 septembre 2001, l’OTAN a reconnu l’applicabilité de
l’article 5, constatant qu’une « agression » avait été commise contre un de ses Etats membres
mais a reçu une fin de non-recevoir. Ce n’est que dans un second temps que l’OTAN a été
impliquée en Afghanistan pour une mission au départ très circonscrite prévoyant la
sécurisation de Kaboul ; les opérations lourdes et les missions de lutte anti-terroristes étant
toujours menées par les Etats-Unis et quelques alliés privilégiés. Ce n’est que récemment que
les deux opérations ont été intégrées, non sans résistance de la part de certains dirigeants
européens qui craignent d’être entraînés dans une opération coûteuse et, jusqu’à présent, qui
n’a pas réellement contribué à la stabilisation de l’Etat afghan et à sa reconstruction.
L’attitude très unilatérale de l’administration états-unienne a également amené certains
Européens à estimer que l’OTAN n’était peut-être plus le forum idéal pour évoquer les
questions de sécurité impliquant les Européens (V. position de Shroeder).

110
IV. LA STRATEGIE DE SECURITE NATIONALE DES ETATS-UNIS

V. document original dans le portefeuille de lecture /travail personnel de lecture critique

A. Les traits caractéristiques de la stratégie de sécurité nationale de décembre 2002

Une stratégie globale au service de la sécurité, de la liberté et de la prospérité = pôle


positif

La liberté politique (p. 3)

V. comment la liberté est interprétée dans la pensée des néo-conservateurs.

L’économie de marché (pp. 17 et ss.) et le souci d’assurer une certaine cohérence entre la
libéralisation, une concurrence non biaisée, le développement, la lutte contre l’épidémie de
SIDA et la protection des travailleurs et l’environnement et l’énergie.

L’institution building et le développement : les institutions politiques et judiciaires comme


garanties du fonctionnement de l’Etat de droit et de l’économie de marché.

 Confirmation de l’exceptionnalisme américain et de la mission particulière des USA.


Refus du relativisme « libéral et agnostique».

Une stratégie d’éradication des ennemis de la civilisation = pôle négatif

Les Etats-voyous : (pp. 13 et 14)

V. les critères permettant de les repérer

Le terrorisme comme nouvel ennemi (p. 5) + lien avec les Etats qui les soutiennent et les
abritent et p. 6 : nécessité s’assimiler le terrorisme à la piraterie, au génocide et à l’esclavage.
A relever le fait de considérer que des organisations rebelles (dans les pays andins ou
asiatiques) peuvent être qualifiées de terroristes.

Une stratégie de neutralisation des nouvelles menaces = les moyens de parvenir aux
objectifs

La prévention et l’action préemptive

Justification d’une forme de guerre préventive + p. 15 caractère désuet des règles de droit
international en matière de légitime défense160.

La contre prolifération

160
V. Barbara DELCOURT, «Les dommages collatéraux de la nouvelle stratégie états-
unienne : de la sécurité collective à la sécurité sélective», in (Barbara Delcourt, Denis
Duez, Eric Remacle (Eds.), La guerre d'Irak, prélude d'un nouvel ordre international ?,
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt/M, New York, Oxford, Wien, P.I.E.-Peter Lang, 2004,
pp. 21-39.

111
La lutte contre la dissémination des armes de destruction massive acquises ou détenues par
des Etats voyous se justifie par le fait ces derniers peuvent à leur tour les livrer à des
organisations terroristes. Des opérations préventives et ponctuelles sont justifiées pour
contrecarrer les politiques d’acquisition des WMD.

Les coalitions ad hoc et les institutions internationales

- Vision plus instrumentale que l’UE du multilatéralisme (v. intro : « alliances and
multilateral institutions can multiply the strength of freedom-loving nations »).
- Appui sur les institutions permettant d’améliorer la coopération et la surveillance de
certains traités portant notamment sur la non-prolifération.
- Rappel du rôle central de l’OTAN et de la nécessité de rendre l’Alliance plus
performante.
- Sur la Russie (pp. 26 et ss.): rappel de la volonté de construire une relation durable
entre deux Etats qui ne sont plus des ennemis (plus haut aussi confirmation de la
volonté de poursuivre l’élargissement de l’OTAN qui inquiète particulièrement
Moscou), en particulier dans le domaine de la lutte contre le terrorisme international.
- Appel à la Chine pour qu’elle se convertisse au libéralisme politique et cesse de se
doter d’armes susceptibles de menacer ses voisins.

L’aide aux Etats et l’« institution building »

- Se base sur l’idée selon laquelle l’Etat souverain est le premier responsable de son
territoire et des personnes qui s’y trouvent.
- Travailler avec des alliés dans les différentes régions du monde (pp. 9-11)

Les moyens traditionnels

L’endiguement et la dissuasion demeurent des moyens importants de la stratégie de sécurité


mais pour faire face aux nouvelles menaces, il faut non seulement s’appuyer sur une palette
plus importante de moyens, mais aussi améliorer le fonctionnement des institutions états-
uniennes (pp. 29 et ss.).

C. Continuité ou rupture ?

Il a souvent été affirmé que les attentats du 11 septembre 2001 et l’arrivée au pouvoir d’une
équipe influencée par l’idéologie néo-conservatrice161 avaient contribué à un réajustement
majeur des doctrines stratégiques américaines, voire à une rupture par rapport aux politiques
étrangère et de sécurité menées par les administrations précédentes. Cette interprétation
repose, entre autres, sur la conviction que les affiliations partisanes (les différences entre
Démocrates et Républicains) aboutissent, dans ce domaine, à des politiques très différentes.
Une telle conviction n’est cependant pas partagée par tous, elle est le plus souvent en tout cas
beaucoup plus nuancée lorsqu’il s’agit des questions de sécurité.

161
V. Jean VOGEL, « Comment définir la nouvelle politique mondiale des Etats-Unis ?
Quelques éléments préliminaires », in Barbara Delcourt, Denis Duez, Eric Remacle (Eds.),
La guerre d'Irak, prélude d'un nouvel ordre international ?, Bruxelles, Bern, Berlin,
Frankfurt/M, New York, Oxford, Wien, P.I.E.-Peter Lang, 2004, pp. 189-205.

112
Il n’est pas possible d’évoquer les tenants et aboutissants de ce débat très complexe et de
départager les thèses en présence de manière catégorique et définitive. Mais avant de
présenter les éléments de continuité et de rupture qui nous semblent émerger de la
comparaison entre le document de 2002 et les documents stratégiques qui l’ont précédé, il est
opportun de renvoyer à certains travaux de spécialistes de la pensée stratégique américaine.

Analyse de COLSON (http://www.stratisc.org) « De Reagan à Clinton » : une certaine


continuité

Grande stratégie contre l’U.R.S.S. essentiellement (v. guerre des étoiles et bouclier anti-
missiles). On constate une évolution depuis les années 80 dans les documents stratégiques
américains, où perce une volonté de prendre en compte la diversité des menaces,
principalement celles venant du « Sud ». Malgré le contexte de guerre froide et la position
bien connue de Reagan, des études émergent sur la dynamique propre des conflits et crises
non directement liés à la guerre froide. L’ennemi principal est toujours l’U.R.S.S., et le conflit
Est-ouest surdétermine toujours la politique étrangère des Etats-Unis, mais cette attention se
double de considérations liées aux menaces en provenance du Sud : dans la sphère
traditionnelle d’influence américaine (l’Amérique Latine) et, de plus en plus, dans le Tiers
Monde.

Doctrine WEINBERGER pour le Tiers Monde et « autres menaces » (MIC/LIC). En


1984, WEINBERGER (secrétaire à la Défense) précise les conditions que devrait remplir
toute intervention militaire américaine :

1) L’intérêt vital des Etats-Unis doit être en jeu


2) Si engagement il y a, il faut engager suffisamment de troupes pour être sûr
de gagner
3) Il faut bien identifier les objectifs politiques et militaires
4) Il faut réévaluer constamment l’adéquation des fins et des moyens
5) Il faut obtenir le soutien du peuple américain et de ses représentants
6) La force doit être utilisée en dernier recours

L’idée de Reagan était de démontrer qu’en respectant ces principes, on peut remporter des
succès et venir à bout de régimes anti-américains. Cette volonté conduit à un soutien
logistique et politique plus affirmé aux « combattants de la liberté » en Afghanistan, en
Angola, en Ethiopie et au Cambodge. La doctrine contre insurrectionnelle, utilisée pour
contrer des mouvements procommunistes (gouvernements, groupes armés, etc.), est
remplacée par le concept des Low Intensity Conflict (LIC) était en effet, après l’échec de la
guerre du Vietnam, chargée d’une connotation très négative. Les LIC sont donc considérés
comme des conflits locaux mettant (indirectement) en danger les intérêts des Etats-Unis.

L’utilisation du concept de LIC justifie l’idée d’une croisade globale ; elle constitue aussi une
réorientation stratégique (accordant plus d’attention à la menace du Sud), due à une
réorientation des groupes d’études stratégiques. Ces cercles militaires et stratégiques affirment
que l’on a accordé trop d’attention à la puissance nucléaire et à l’affrontement avec les
communistes en Europe, ce qui avait débouché sur des scénarios qui ne se sont pas réalisés. Il
faut donc forger de nouvelles représentations, de nouveaux scénarios pour donner en quelque
sorte aux militaires des raisons de se battre. C’est ainsi que l’on est arrivés au concept de
conflits de basse intensité dans lesquels peuvent être utilisées des forces conventionnelles.

113
Le concept de Middle Intensity Conflicts (MIC) émerge également à cette époque. Il s’agit de
conflits qui engagent un ou plusieurs régimes anti-américains disposant de ressources
militaires importantes pouvant également constituer une menace pour les Etats-Unis et leurs
alliés. L’utilisation du concept montre une crainte liée à l’émergence de puissances régionales
pouvant se doter de l’arme nucléaire ; elle débouche sur ce qui existe encore aujourd’hui, à
savoir l’établissement de listes de pays potentiellement dangereux.

Une autre conséquence de l’utilisation de ces concepts (MIC/LIC) est la mise en place de
bases militaires dans des zones à risque pour pouvoir y déployer rapidement et efficacement
des forces conventionnelles. Tout ceci conduit à réorganiser les forces armées pour les rendre
plus mobiles et plus rapides. La guerre du Golfe de 1991 n’était donc pas une surprise pour B.
Colson : elle répond aux conditions WEINBERGER et se base sur le concept de MIC : un
conflit impliquant un régime fort (pas assez cependant pour concurrencer directement la
puissance américaine) qui risquait de se doter d’armes de destruction massive et pour lequel
existait un risque de contagion régionale. Il rappelle la mise en place au préalable d’un
dispositif de commandement autonome (CENTCOM) en 1983 couvrant la zone du « Grand
Moyen Orient » (du Kenya au Pakistan) qui servira lors de la guerre du Golfe de 1991162.

Le rapport « Discriminate Deterrence » (1988) sert également de cadre de référence pour


l’engagement dans le tiers-monde afin de contrer les nouvelles menaces (notamment
l’instabilité et l’acquisition de technologies dangereuses) et l’émergence de puissances
régionales. En février 1990, le nouveau secrétaire à la Défense Dick Cheney de
l’administration Bush évoque devant une commission du Sénat l’évolution des menaces:

- La prolifération des armements vers des Etats potentiellement hostiles : "Un nombre
inquiétant (disturbing) de pays du Tiers Monde sont en train d’acquérir des arsenaux
militaires sophistiqués, incluant des missiles à longue portée, des armes biologiques et
chimiques. De plus, certaines de ces nations sont hostiles aux intérêts américains et ont
indiqué qu’elles essayeraient d’asseoir leur domination sur les régions avoisinantes".

- Les régimes anti-Américains : "Comme le prouve le cas de Manuel Noriega, divers Etats du
Tiers Monde peuvent — pour différentes raisons — décider de se comporter d’une manière
qui conduit inéluctablement à une confrontation militaire avec les Etats-Unis, en dépit des
forces supérieures qu’ils auraient à affronter".

- Les menaces non étatiques : trafiquants de drogue, guérillas anti-démocratiques, groupes


terroristes.

162
Cette zone recouvre justement le « Grand Moyen-Orient » de Bush [au moment de
l’opération Iraki Freedom, l’administration Bush développe l’idée selon laquelle
l’instabilité de la zone serait largement réduite, sinon réglée, avec la démocratisation des
régimes ; l’opération en Irak se fait dans l’idée d’une diffusion de normes de gouvernance
libérales (démocratie, économie de marché, État de droit) pour ainsi régler les problèmes
de sécurité régionale]. Les membres de l’UE sont d’accord avec le but de diffusion de ces
normes, mais sont sceptiques par rapport aux moyens employés par les Etats-Unis
(l’imposition de la démocratie et des valeurs libérales par une intervention militaire ayant
comme objectif le changement de régime). Ils préconisent plutôt (et oeuvrent pour) le
soutien aux forces endogènes (mouvements de la société civile notamment) pouvant
amener les changements positifs en faveur de la démocratie et les droits de l’homme.

114
Le rapport de la Maison Blanche d’août 1991 propose une approche plus globale dans le cadre
du nouvel ordre mondial dans lequel les Nations unies peuvent enfin jouer le rôle imaginé par
leurs fondateurs. Les Etats-Unis n’entendent pas jouer les gendarmes du monde, mais plutôt
faire en sorte qu’il n’existe pas de substitut au leadership américain. Il faut d’abord endiguer
la prolifération des armes de destruction massive et, pour cela, renforcer les accords existants,
étendre les adhésions aux traités multilatéraux, …. Il est entendu que la disparition de la
menace soviétique a fait place à la menace découlant d’une instabilité généralisée.

Ceci étant, et assez curieusement, en octobre 1991, Bruno Colson fait état d’un rapport de
l’Office of Technology Assessment du Congrès qui se refuse à envisager une menace
"générique" en provenance du Sud et préfère traiter cas par cas les problèmes de la Corée, du
Moyen-Orient. Si une intervention américaine est nécessaire dans le Tiers Monde, les forces
militaires pourraient bien n’être qu’une partie d’un vaste programme coordonné de
développement économique, de formation de la police, d’éducation, etc. De toute façon,
conclut ce rapport, les problèmes avec le Tiers Monde se résoudront plus facilement sans
l’URSS.

En 1992, deux rapports, qui n’étaient pas censés devenir publics, sont révélés par la presse :

- Le rapport Wolfowitz : très contesté, il relance l’idée, déjà présente dans le rapport
Discriminate Deterrence de 1988, du statut particulier des Etats-Unis dans le monde. Après la
chute de l’U.R.S.S., les Etats-Unis sont devenus une puissance inégalée, et cette situation
économiquement, politiquement, culturellement, et militairement privilégiée doit absolument
être conservée. Il faut donc neutraliser l’émergence de puissances capables de porter ombrage
aux E.-U. sur n’importe quel plan (les Etats voyous, mais aussi l’UE). Il faut donc pouvoir
envisager de recourir unilatéralement à la force, car l’ordre international est garanti par la
puissance américaine. Cette idée s’oppose clairement au refus d’endosser le rôle de
« gendarme du monde ».

- Le rapport Jeremiah : rédigé par un militaire, il envisage tous les types de scénarios
possibles, portant une attention particulière à l’Irak, la Corée du Nord, les narcotrafics, le
terrorisme, les armes de destruction massive, la montée en puissance de la Chine, la
régression impérialiste et nationaliste en Russie, etc. Ces thèmes sont récurrents, les menaces
traditionnelles – la peur de la restructuration des forces ennemies, etc. Le rapport se focalise
aussi sur les puissances émergentes, dont la Libye, la Syrie, et l’Algérie.

Sous Clinton, on a pu constater un regain d’intérêt pour le multilatéralisme et une


euphémisation de certaines menaces (étant donné la suprématie américaine), avant de revenir
à des considérations plus strictement nationales et plus sécuritaires (après la Somalie). Au
début de son mandat, le discours se voulait rassurant ; sans minimisation des risques, mais
sans scénario catastrophe non plus, faisant preuve d’un certain optimisme quant à l’ordre et la
sécurité internationale. En plus, la coopération avec l’ONU était mise au premier plan, tout
comme la limitation du recours à la force, l’aide au développement, et les préoccupations
humanitaires. Mais très rapidement il y eut un changement dans le discours, dû à la mort de
18 soldats américains en Somalie, lors d’une opération sous l’autorité de l’ONU. A partir de
là, les multilatéralistes furent écartés de l’entourage du président, au profit de personnes plus
centrées sur la défense des intérêts des E.-U.

Doctrine de l’Engagement de A. Lake en 1993 : promotion des économies de marché et


des intérêts plus strictement américains. L’essentiel de la réflexion porte sur le

115
remplacement du concept d’endiguement (containment) par l’élargissement (enlargement) qui
repose sur le principe de la diffusion du modèle politique et économique libéral. La diffusion
de la démocratie, de l’économie de marché, le fait d’assurer la sécurité des voies
d’approvisionnement en énergie, l’arrêt des génocides, etc. deviennent des causes
« universelles » pour lesquelles les Etats-Unis sont disposés à intervenir, y compris en
recourrant à la force militaire. Ceci étant, il est généralement admis que la stratégie favorisée
par l’administration Clinton repose plutôt sur le commerce : il s’agit d’imposer à tout le moins
de participer au développement global de l’économie de marché afin d’assurer la prospérité de
la nation américaine. Loin d’être une croisade démocratique tous azimuts, la stratégie
d’enlargement renvoie surtout à un engagement pragmatique à voir « la liberté prendre racine
là où elle nous serait plus utile » (A. Lake, 1993). Ainsi, et selon M. Toinet, la solution de
l’administration Clinton au dilemme de l’interventionnisme n’est ni militaire ni isolationniste,
elle est commerciale. L’Amérique renouerait de la sorte avec le pilier le plus ancien de sa
politique étrangère.

Durant ses deux mandats, plusieurs opérations militaires (dont l’opération Restore Hope en
Somalie en 1990, l’intervention en Haïti – voir supra- et la guerre contre la Yougoslavie en
1999) ont été lancées correspondant dans les grandes lignes aux objectifs politiques
prioritaires. Le gouvernement Clinton n’a pas voulu établir une liste précise des situations où
la force militaire pourrait être utilisée, mais "que personne ne doute de la volonté du Président
d’utiliser unilatéralement la force quand cela pourra s’avérer nécessaire". Ce fut le cas en juin
1993 avec le bombardement du quartier général des services de renseignements de Saddam
Hussein, qui marque le début d’une campagne aérienne de bombardements réguliers du
territoire irakien (avec l’aide de la Grande-Bretagne). Ces interventions armées ont été le plus
souvent justifiées par des considérations humanitaires ou par les nécessités de la lutte anti-
terroriste (frappes contre le Soudan en 1998 et contre le territoire Afghan)163.

Pour le général Shalikashvili, la stratégie globale de la guerre froide doit céder la place à une
collection intégrée de stratégies régionales. La dissuasion reste essentielle, mais elle s’appuie
davantage sur la capacité américaine à combattre et à gagner de façon décisive des guerres
conventionnelles. L’endiguement reste valable, mais doit être adapté pour contrer des régimes
agressifs comme ceux de la Corée du Nord, de l’Iran, de l’Irak, de Cuba.

1. Éléments de continuité

De manière très schématique, il apparaît que certains traits caractéristiques du document de


2002 ne sont pas entièrement inédits :

- La réaffirmation de la nécessité de maintenir le statut de superpuissance

Il y a en effet une volonté clairement assumée depuis 1988 d’empêcher l’émergence de


puissances concurrentes (no peer competitor ), de travailler à la diffusion des idéaux du
libéralisme politique et économique et de favoriser une « balance of power that favours
freedom ».

163
Selon certains spécialistes, la possibilité de recourir à des frappes préemptives avait été
évoquée sous Clinton, il ne s’agirait donc pas d’une option propre à l’actuelle
administration Bush.

116
- Le caractère intégral de la stratégie qui combine des considérations militaires, politiques,
économiques, culturelles, etc. (voir le document NSC-68 infra/cours sur l’OTAN et le concept
d’enlargement sous Clinton).

- La préoccupation centrée sur contre prolifération (voir rapport sur la « discriminate


deterrence ») et la lutte contre les régimes qui se doteraient d’armes de destruction massive.

- La recherche de la maîtrise de l’espace (notamment le bouclier anti-missile)

- La volonté d’améliorer les capacités d’action rapide des forces expéditionnaires et de faire
en sorte de pouvoir intervenir de façon coordonnée avec d’autres alliés.

2. Eléments nouveaux ou ayant pris de l’importance

- La justification explicite des frappes préemptives et de la nécessité de recourir à des moyens


spécifiques pour contrer le terrorisme justifiant du même coup la mise à l’écart de règles
fondamentales du droit international et du droit humanitaire.

- La mise en avant des coalitions ad hoc (coalition of the willing) considérées comme plus
souples et efficaces que les institutions internationales.

- Une plus d’attention portée aux acteurs non étatiques (terroristes) et aux menaces sociétales
(pauvreté et SIDA).

- L’attention particulière portée aux Etats faibles et aux dangers qu’ils représentent pour la
sécurité mondiale164.

Les évolutions doctrinales aux Etats-Unis semblent, quand bien même elles peuvent faire
l’objet de remises en cause ou de critiques ponctuelles (y compris au sein de la communauté
atlantique), dessiner les contours des évolutions en cours dans les autres Etats ou institutions
internationales dans le domaine de la sécurité. A cet égard, les travaux de Sami Makki
l’impact de la « militarisation de l’humanitaire et de la privatisation du militaire » font
prendre conscience qu’il s’agit d’une tendance structurelle qui n’est pas liée spécifiquement à
l’idéologie néo-conservatrice, quand bien même les conceptions néo-libérales qu’elle charrie
peuvent renforcer les effets de ces transformations165. Le scandale des mauvais traitements et
des humiliations à l’encontre de détenus en Irak est, pour lui, le résultat de pratiques
systématiques assimilables à des tortures et dans lequel des opérateurs privés ont joué un rôle
non négligeable166. Il relève également que les ONG jouent un rôle important dans la
surveillance et la dénonciation des abus commis par les soldats (en plus du rôle traditionnel

164
V. Barbara DELCOURT, « Le retour des ‘protectorats’. L’irrésistible attrait de
l’administration internationale de territoires étrangers », in Barbara Delcourt, Denis Duez,
Eric Remacle (Eds.), La guerre d'Irak, prélude d'un nouvel ordre international ?,
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt/M, New York, Oxford, Wien, P.I.E.-Peter Lang, 2004,
pp. 219-247 (en collaboration avec Ralph Wilde).
165
V. Alain JOXE, « Lectures stratégiques : Néolibéralisme de guerre : la nouvelle QDR 06
(Quadriennal Defense Review), Le débat stratégique, n°84, Mars 2006.
166
Sami MAKKI, « Guerre au terrorisme, paramilitarisme et droits de l’homme », Le débat
stratégique, n°80, Eté 2005.

117
dans le domaine des soins et de l’acheminement de l’aide d’urgence). Or, celles-ci, en
particulier aux Etats-Unis, sont de plus en plus considérées comme des pièces maîtresses de la
conduite des opérations, surtout au stade de la « reconstruction » et, comme telles, intégrées à
la stratégie militaire. Ainsi, Sami Makki souligne que la « guerre au terrorisme » a contribué à
transformer les conditions de ces interventions civilo-militaires. Dès octobre 2001, le
secrétaire d’Etat Colin Powell avait déclaré que les ONG américaines constituaient « des
multiplicateurs de forces » et étaient « des instruments du combat » américain contre le
terrorisme. Et le chercheur parisien de conclure que les orientations de l’équipe Bush
aggravent les tendances structurelles libérales de militarisation et de commercialisation de
l’humanitaire et de l’aide au développement au service des intérêts stratégiques américains.
De la sorte, on pourrait considérer que le militaire s'approprie progressivement l’espace
humanitaire.

David MUTIMER, “Reimagining Security: The metaphors of Proliferation”, in Keith Krause and Michael
C. Williams, Critical Security Studies. Concepts and Cases, London, UCL Press, 1997, pp. 187-

L’article de Charles Krauthammer paru dans Foreign Affairs en 1991 illustre bien une tentative de repenser
la sécurité internationale après 1989 en fonction de la position des USA. C’est lui qui utilise l’expression
« unipolar moment » qui se présente à la fois un constat et un programme politique : celui d’assurer la
primauté de la puissance américaine. Il est aussi à l’origine d’un discours convenu sur le problème de la
prolifération des armes de destruction massive comme principale menace pour la sécurité mondiale et en
appelle à la mise en place d’un nouveau régime permettant de contrôler ces armes et de sanctionner ceux
qui menacent de les utiliser. Il suggère de baser cette politique sur trois éléments : « denying, disarming and
defending ».

Progressivement, la prolifération va s’imposer comme la nouvelle menace contre la paix et la sécurité


internationale.

L’auteur explique que l’image de la prolifération (reprise abondamment dans les discours de Clinton),
l’usage des métaphores qui y sont liées, est important pour comprendre la genèse des politiques de sécurité
y afférent. Il relève ainsi le fait que le terme a une connotation médicale et se réfère à la division et à la
dispersion de cellules cancéreuses. Cela laisse entendre que le phénomène est mu par une dynamique quasi
autonome, ce qui occulte en partie la question des acteurs du processus. Comme le rappelle Mutimer, les
armes de destruction massive ne se diffusent pas toutes seules et ceux qui les fabriquent se trouvent en
général dans les pays occidentaux. D’autre part, cette métaphore ignore tous les facteurs sociaux,
politiques, économiques qui conduisent les Etats à se doter de telles armes… « The image of proliferation
thus privileges a technical, apolitical policy by casting the problem as a technical, apolitical
one [203]…What I have hoped to show is that bias is an entailment of the metaphorical images we use to
construct the problems in the first place. As such, it serves to naturalize a particular set of relations of
power and interest, privileging those who are able to set the metaphorical agenda, and render invisible the
political basis of their claim” (p. 212).

Pour une critique de l’usage de l’expression, voy. aussi Jean-Paul Hébert, « Les armes de destruction
massive et les discours proliférants », in Barbara Delcourt, Denis Duez, Eric Remacle (Eds.), La guerre
d'Irak, prélude d'un nouvel ordre international ?, Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt/M, New York, Oxford,
Wien, P.I.E.-Peter Lang, 2004, pp. 153-162.

118
LE DÉVELOPPEMENT DES COMPAGNIES PRIVÉES MILITAIRES ET DE SÉCURITÉ : VERS UNE
167
PRIVATISATION DE LA VIOLENCE ?

I. Les déterminants du processus de privatisation de la violence


L’examen de la littérature sur le sujet fait apparaître des explications qu’il est possible de
regrouper en trois catégories.

A. Idéologie néo-libérale et mutations de la violence dans un monde globalisé

L’étude de Michel Wiervoka sur les mutations de la violence porte sur quatre niveaux : le
système international, l’Etat, les sociétés, les individus et met en évidence, pour chacun d’eux,
les transformations et les évolutions qui ont une incidence sur la manière dont la violence
s’exprime dans le monde contemporain. Les nombreux éléments qu’il mentionne dans sa
démonstration renvoient à des causes déjà amplement évoquées dans la littérature scientifique
et les médias. Notons à ce stade, qu’il insiste tout particulièrement sur deux faits : la
dissuasion nucléaire et l’accélération du processus de globalisation de l’économie. D’une
part, la fin du monde bipolaire aurait rendu obsolète la dissuasion nucléaire qui, dans une
certaine mesure, avait pu contribuer à éloigner le spectre de la guerre. D’autre part,
l’homogénéisation des cultures qui résulte de la globalisation génère des replis identitaires qui
nourrissent à leur tour des conflits de basse intensité dans lesquels certains groupes
revendiquent de pouvoir recourir à la force. L’usage de la violence apparaît de plus en plus
atomisé, particulièrement dans les situations où l’Etat est fragilisé et la nation « fragmentée ».

Il n’est pas possible d’évoquer ici tous les arguments utilisés à l’appui de sa démonstration, on
retiendra pour notre propos l’hypothèse selon laquelle l’éclatement des espaces politiques
s’accompagne de manifestations de violence qu’il qualifie selon les cas d’ « identitaire », de
« métapolitique » lorsque celle-ci revêt une portée religieuse ou éthique, ou encore d’ « infra-
politique » lorsque son caractère politique est dilué ou fortement atténué. Il vise ainsi le cas
où les protagonistes de la violence ne visent pas à la prise de pouvoir mais se soucient plutôt
« de tenir l’Etat à distance pour se livrer à des activités économiques, au trafic de drogue,
d’objets volés, mais aussi d’enfants ou d’organes humains ».

Il ressort de cette analyse la conviction que les nouvelles configurations sociopolitiques et


économiques sont productrices d’une violence d’autant plus difficilement gérable qu’elle est
le produit d’un affaiblissement de l’Etat et des institutions politiques.

Le constat du caractère de plus en plus dépolitisé des manifestations de la violence est


généralement mis en évidence par ceux qui estiment que l’idéologie néo-libérale charrie une
logique managerielle de gestion du risque qui s’est progressivement imposée dans les
institutions politiques qu’elles soient nationales ou internationales. Dépolitisation et logique
managerielle sont donc considérés comme les facteurs idéels rendant possible et surtout
légitime le recours au privé dans le domaine de la sécurité interne et internationale.

Dans un tel contexte, l’argumentaire des compagnies privées de sécurité, lui aussi empreint de
cette culture managerielle, a d’autant plus de chance de trouver écho. Ce sont effectivement
les arguments « pragmatiques » de réduction des coûts, d’efficacité et de flexibilité qui ont

167
V. Barbara DELCOURT,

119
justifié les décisions prises ces dernières années, en particulier dans les pays anglo-saxons,
dans le domaine de la sécurité au sens large (sécurité publique et armée).

La multiplication des acteurs privés de la sécurité est également expliquée par un changement
paradigmatique – du gouvernement à la gouvernance – dans le domaine de la sécurité
internationale. La distinction entre gouvernement et gouvernance présente un intérêt
heuristique évident permettant de mieux comprendre les phénomènes observables dans le
champ de la sécurité. La gouvernance se caractérise par un phénomène de fragmentation de la
décision politique, de son champ d’application, de ses fonctions, de la distribution des
ressources, de la définition des intérêts et des normes visant à l’encadrer. L’émergence
d’acteurs privés dans le domaine de la sécurité, leurs activités, les moyens dont ils disposent
et la logique de leurs interventions répondraient précisément à cet idéal-type de la
gouvernance.

B. Fin de la guerre froide et restructuration des armées nationales, activisme des


organisations internationales de sécurité

Un certain nombre d’éléments plus conjoncturels ou matériels sont également invoqués dans
la littérature pour expliquer la prolifération des compagnies privées de sécurité et des PMCs.
Ils renvoient pour l’essentiel aux conséquences engendrées par la fin du système bipolaire et à
la demande accrue de sécurisation.

Pour beaucoup d’observateurs de la vie internationale la fin de la guerre froide et la


dissolution de l’URSS ont contribué à la multiplication des entreprises privées de sécurité et
des PMCs. Outre le contexte idéologique et les mutations de la violence évoqués ci-dessus, la
diminution tendancielle des budgets de la défense et du nombre d’enrôlés aurait contribué à
mettre sur le marché du matériel et du personnel qualifié cherchant à se recycler. Ces
personnes se sont souvent mises à la disposition de sociétés privées opérant dans des Etats
non occidentaux, voire pour l’ONU.

En Afrique, certains gouvernements ont vu dans la possibilité d’externaliser certaines


missions de défense, une solution aux problèmes posés par l’absence de personnel qualifié et
surtout par les coupes dans les budgets militaires imposées par les organisations financières
internationales ou résultant de la diminution des aides extérieures fournies par les grandes
puissances. Dans certains cas, le paiement des prestations de sécurité a été honoré par l’octroi
de licences d’exploitation de ressources naturelles à des compagnies privées qui entretiennent
d’ailleurs souvent des liens avec des sociétés commerciales spécialisées dans l’exploitation de
ces ressources. Cet échange est aussi considéré par certains gouvernements africains comme
une solution permettant d’économiser les rares ressources en devises et d’assurer la continuité
d’activités économiques qui leur assurent un certain revenu.

La fin du système bipolaire et la multiplication des conflits ont amené les Nations Unies à
multiplier le nombre d’opérations de maintien de la paix. L’Organisation mondiale a
cependant souvent dû déplorer le manque de ressources affectées par ses Etats membres à ces
opérations. Le dramatique précédent du Rwanda est ainsi été régulièrement invoqué par ceux
qui estiment que le recours à des compagnies militaires privées pourrait combler certaines
carences.

Du côté des firmes privées, l’ONU et ses agences semblent être devenues des cibles de choix
de leurs campagnes de promotion. La référence à l’Agenda pour la Paix est utilisée pour

120
renverser l’image traditionnelle de « fauteurs de guerre » qui leur est généralement attribuée
au profit de celle de « peace enforcers ». Philippe Leymarie rappelle ainsi la séduction que
certaines PMCs ont exercée sur le personnel onusien et surtout la capacité de celles-ci à
intégrer le vocabulaire des institutions internationales (bonne gouvernance, gestion de crise,
lutte contre le terrorisme…) à des fins de légitimation.

La « sécurité humaine » et son corollaire la « responsabilité de protéger » sont devenus en


quelques années des expressions assez largement consacrées par l’ensemble des acteurs de la
sécurité, gouvernements, ONG et institutions internationales confondus. Sans pouvoir entrer
dans le détail du concept ni des débats qu’il a suscités, on notera qu’une politique de sécurité
qui se prétend « humaine » ne vise plus uniquement la défense d’un Etat et l’intégrité de son
territoire ; elle implique en principe la sécurisation des populations, des infrastructures, des
ressources et des entreprises qui les exploitent. Un tel éventail de fonctions justifie souvent le
fait d’associer d’autres acteurs que les Etats et leurs armées et favorise une division des tâches
entre Etats, institutions internationales et ONGs qui permet d’atténuer la lourde charge que
représentent les missions de reconstruction ou de réhabilitation faisant suite à des conflits.
Dans ce contexte délicat, l’expertise et le savoir-faire de compagnies privées sont parfois
considérés comme un moyen de pallier les carences des uns et des autres.

Dans le domaine économique, il est aussi relevé que l’expansion importante du secteur minier
dans une Afrique en proie aux conflits – un phénomène attribué essentiellement au flux
croissant des investissements de compagnies occidentales accéléré par la privatisation du
secteur et des retours sur investissements plus que confortables – a accru la demande de
sécurisation des sites exploités.

C. Interventionnisme, néocolonialisme et lutte contre le terrorisme

La vitalité du secteur privé de la sécurité est pour certains le signe le plus tangible de la
reviviscence de pratiques de type impérial. Replaçant généralement leurs propos dans la
longue durée, les observateurs les plus critiques du phénomène ne manquent jamais de
rappeler que la colonisation s’est toujours appuyée sur des compagnies privées qui, dans la
plupart des cas, se voyaient octroyer par les Etats européens des pouvoirs leur permettant
d’user de la violence, notamment pour assurer la rentabilité financière de leurs activités de
prédation. Tout en prenant garde de ne pas assimiler deux époques différentes à bien des
égards, ils ont donc tendance à souligner les similitudes pouvant exister entre le colonialisme
d’antan et les pratiques impériales contemporaines.

Des compagnies privées au service des Etats les plus puissants ?

Dans un article critique s’interrogeant sur la possible transformation de mercenaires en soldats


du maintien de la paix, Richard Banégas commence par rappeler le scandale qui a éclaboussé
le gouvernement de Tony Blair en mars 1998. A l’époque, la presse avait révélé le soutien
apporté par Foreign Office à une compagnie privée de sécurité ayant agi en appui des forces
nigérianes de l’ECOMOG qui tentaient de restaurer le pouvoir de Kabbah, président de Sierra
Leone renversé par un coup d’Etat en 1997. Des livraisons d’armes, en partie financées par
des compagnies minières, auraient été effectuées au mépris d’une résolution de l’ONU
interdisant des ventes de matériels militaires aux acteurs du conflit.

L’exemple de l’intervention de MPRI (Military Professional Ressources Incorporated) en


Croatie illustre encore la collusion pouvant exister entre un gouvernement, en l’occurrence

121
celui des Etats-Unis, et une compagnie militaire privée pour contourner des décisions prises
au niveau du Conseil de sécurité et intervenir dans un conflit pour soutenir un des belligérants
en fournissant armes et soutien logistique, et ce en contradiction avec la stratégie
officiellement soutenue par l’ONU pour régler les conflits dans l’espace ex-yougoslave.
L’année suivante, cette même compagnie, très proche du complexe militaro-industriel états-
unien, a obtenu un contrat similaire au profit les forces armées de la Fédération croato-
musulmane de Bosnie-Herzégovine. Le soutien à l’UCK, un moment qualifié de « terroriste »
par Washington, s’est également effectué par le biais de compagnies privées. D’autres
exemples repris dans la littérature montrent également que l’Etat français a aussi eu recours à
des mercenaires ou des compagnies privées afin, par exemple, de justifier la présence de
troupes officielles dans des conflits internes (cas des Comores), déstabiliser certains
gouvernements peu coopératifs, aider des gouvernements amis soumis à des rébellions, ou
encore contrer l’influence américaine dans certaines régions du monde (Caucase, Région des
grands lacs).

La volonté de certains gouvernements de disposer d’instruments parallèles de politique


extérieure, et par conséquent le recours à des compagnies privées permettant de mener des
opérations ne pouvant être assumées publiquement, sont des éléments régulièrement
mentionnés dans une partie de la littérature afin de démontrer le caractère peu transparent des
activités déployées par ce type d’entreprises. Celles-ci leur assurent de pouvoir intervenir
dans des conflits sans assumer la responsabilité des pertes éventuelles pouvant résulter d’une
intervention plus directe (syndrome du body bag). Dans ces conditions, il paraît
effectivement plus facile d’échapper au débat démocratique concernant le bien-fondé et les
motivations des interventions extérieures, notamment lorsque des considérations
essentiellement économiques, et non pas éthiques, sont déterminantes.

Didier Bigo favorise d’ailleurs l’usage de l’expression « entreprises de coercition para-


privées » pour souligner le fait que, si elles ont effectivement un statut juridique relevant du
droit privé, elles obéissent à des logiques d’action publique selon les moyens privés
d’accumulation du capital. Il considère néanmoins, avec Christian Olsson, qu’il serait
réducteur ou simpliste de considérer que celles-ci sont de simples instruments au service de la
politique étrangère de certains gouvernements. Le fait même qu’elles soient des sociétés
commerciales dont le profit est la première motivation ne les prédisposeraient pas à être les
relais naturels d’un Etat ou d’une organisation internationale.

La privation de la violence au service du marché ?

Le fait que les lieux d’intervention privilégiés par les PMCs disposent le plus souvent de
ressources minières importantes et/ou de réserves de pétrole ou de gaz importantes serait
symptomatique du fait que la privatisation de la violence est un phénomène lié aux conditions
d’exploitation de ces ressources. De nombreux auteurs ont démontré l’existence de liens
entre le secteur de la sécurité et celui de l’exploitation minière ou pétrolière. Les plus grandes
compagnies comptent de fait souvent dans leurs filiales ou parmi leurs actionnaires des
sociétés pétrolières ou des entreprises spécialisées dans l’extraction de minerais précieux.
L’exemple le plus fréquemment cité pour illustrer la convergence des intérêts des uns et des
autres est celui de la Sierra Leone. La compagnie Sandline appelée à la rescousse par le
président déchu Kabbah a vu son contrat honoré par un investisseur canadien qui obtint en
retour de très larges concessions minières. Celui de l’Angola est également évoqué pour
démontrer l’importance de l’enjeu économique pour expliquer l’intervention d’une compagnie
privée aux côtés du gouvernement de Dos Santos, alors même qu’elle avait eu pour client

122
l’UNITA qui le combattait farouchement depuis l’indépendance. La compagnie a été
récompensée par l’octroi de concessions pour l’exploitation du pétrole dans la zone libérée.
Bien d’autres exemples peuvent être mentionnés qui font penser, selon Richard Banégas, à un
retour de l’économie concessionnaire de la période coloniale. Il mentionne toutefois le fait
que certaines sociétés sont créées et gérées en partenariat avec certaines élites africaines.

Les nécessités de la lutte contre le terrorisme international ?

La « lutte contre le terrorisme international » est aussi considérée comme un facteur ayant
contribué à l’accélération du processus de privatisation de la violence. La surcharge de travail
entraînée par les mesures de sécurité exceptionnelles prises à la suite du 11 septembre 2001
aurait ainsi nécessité le recours à la sous-traitance afin, par exemple, de surveiller les sites
Internet. Si Xavier Renou pointe du doigt le fait que les défaillances constatées dans la
surveillance ont conduit les autorités américaines à re-nationaliser » la surveillance des
aéroports pour relativiser l’argument de l’efficacité du marché, on constate néanmoins un
développement spectaculaire des activités des entreprises privées de sécurité et des PMCs
après cette date.

De surcroît, l’efficacité de la lutte contre le terrorisme repose généralement sur la conviction


qu’il faut s’attaquer aux causes sociales, économiques et politiques et surtout empêcher que
des territoires mal ou peu gouvernés ne deviennent des sanctuaires pour les terroristes. Le
discours sur les dangers que représentent les Etats faibles prédispose à envisager une
intervention extérieure visant à neutraliser les menaces potentielles générées par la faillite de
l’Etat. Cette préoccupation est au centre de l’agenda de la « sécurité humaine » tel que conçu
par les principales organisations internationales de sécurité et nécessite une stratégie globale
reposant sur la collaboration avec des acteurs publics mais aussi privés (V. supra).

Comme le démontre la situation en Afghanistan et surtout l’occupation de l’Irak, justifiée


officiellement par la lutte contre le terrorisme, reconstruire et stabiliser un Etat peut
difficilement être pris en charge par un seul Etat, si puissant soit-il. Le chiffre le plus
couramment cité de 20.000 contractants privés ayant travaillé au service de la Coalition
provisoire de l’autorité s’explique par la tradition de sous-traitance déjà forte aux Etats-Unis,
mais aussi par l’ampleur et la diversité des tâches que les forces d’occupation ont pris en
charge et continuent à assumer depuis le transfert (très formel) de souveraineté qui s’est opéré
en juin 2004.
* *
Les explications avancées ci-dessus sont reprises de différents auteurs qui ne partagent pas
tous les mêmes convictions et pourraient être opposés à bien d’autres égards tant leur
méthodologie et les concepts théoriques et cadres d’analyse qu’ils mobilisent ne reposent pas
sur les mêmes fondements. Il ressort néanmoins de ce bref aperçu de la littérature le
sentiment que tout concourt au développement du phénomène de privatisation de la violence
et par conséquent à la multiplication des entreprises de coercition. Dans la partie suivante, il
sera cependant montré que des positionnements différents sur un plan épistémologique et
méthodologique peuvent conduire à apprécier différemment le problème qui est au cœur de
cette démonstration, à savoir la remise en cause ou pas du monopole de la violence légitime.
Ces différences d’ordre théorique peuvent aussi influencer la manière de traiter de la question
de la régulation ou de l’interdiction d’activités que certains persistent à qualifier de
« mercenaires », alors que d’autres estiment possible de pouvoir séparer le bon grain de
l’ivraie dans l’intérêt de la sécurité internationale (troisième partie).

123
II. Vers une remise en cause du principe du monopole de la violence légitime ?

Selon Christian Olsson, il n’est pas opportun de questionner l’existence et les activités des
compagnies privées de sécurité en se référant au principe du monopole de la violence
légitime. Il considère effectivement que ce type de questionnement leur facilite la tâche car il
s’avère relativement aisé de démontrer qu’il n’en est rien et que les activités qu’elles
déploient ne sont pas en contradiction avec ce principe, ni avec celui du respect de la
souveraineté des Etats. Bien plus, et sur un plan plus théorique, il estime que les distinctions
binaires sur lesquelles reposent la plupart des démonstrations, telle que celle séparant le privé
et le public, ne peuvent rendre compte du phénomène. La plupart des analyses qui sont
élaborées dans cette perspective sont biaisées car elles renvoient à un paradigme « stato-
centré » peu à même d’appréhender la complexité des relations internationales. Il serait dès
lors simpliste de considérer que ces sociétés, soit sont instrumentalisées par les Etats ou, au
contraire, ne fonctionnent que sur la base d’une logique privée déterminée par les lois du
marché.

Si la démonstration est assez convaincante sur le fond, elle conduit cependant à négliger un
aspect essentiel du débat qui a un impact évident sur la question du caractère souhaitable ou
non de la régularisation des entreprises privées de sécurité et des PMCs et de leur utilisation
éventuelle par des institutions internationales comme l’ONU.

A. Des activités compatibles avec le principe de souveraineté et celui du monopole de la


violence légitime ?

En se basant sur la conception wébérienne du monopole de la violence légitime, on pourrait


effectivement considérer que, sous certaines conditions, le recours à des entreprises privées
n’est pas en soi attentatoire à ce principe.

1. Le contrôle étatique de la coercition privée

Il est généralement admis qu’à la différence des mercenaires qui ont surtout offert leurs
services à des groupes d’opposants pour lutter contre des gouvernements issus des luttes de
libération nationale, les compagnies privées de sécurité et les PMCs se sont plutôt engagées
aux côtés de gouvernements d’Etats internationalement reconnus. En apportant leurs
concours à des gouvernements en difficulté, peu importe les raisons à l’origine de cette
situation, elles contribueraient finalement à consolider, voire à restaurer, un principe qui
conditionne l’existence de tout Etat moderne. Sous cet angle, l’intervention des compagnies
privées n’est pas considérée comme problématique. Le simple fait que l’usage de la force soit
délégué par l’appareil étatique ne remet pas en cause le principe car c’est toujours l’Etat qui
détient in fine le pouvoir de dernière instance dans ce domaine, ce qui lui permet de pouvoir
contrôler les circonstances et les conditions dans lesquelles la violence est employée par des
agents privés.

Plusieurs exemples à l’appui de cette thèse pourraient être mentionnés qui montrent de fait
une collaboration entre compagnies privées et gouvernements pour restaurer ou consolider le
pouvoir de l’Etat sur son territoire et assurer qu’il dispose effectivement des forces armées et
d’une police efficaces capables de s’imposer dans la sphère domestique par rapport à des
groupes privés, mais aussi de faire face à des menaces extérieures. Dans la plupart des cas,
les interventions nécessitant le recours à la coercition privée, recouvrent des opérations visant

124
à mater des émeutes (Gabon), une guérilla (les FARC en Colombie), un mouvement
séparatiste (Papouasie Nouvelle-Guinée), ou encore des activités de protection personnelle
des dignitaires du régime (Afghanistan). De plus, les services proposés par les firmes privées
n’impliquent pas nécessairement un usage direct de la force puisqu’elles consistent
essentiellement en des tâches de surveillance, d’espionnage, de fournitures de matériel, de
conseils pour la restructuration des formes armées ou de la police nationales etc.

2. Le contrôle onusien de la coercition privée

L’engagement de certaines firmes aux côtés d’agences de l’ONU ou d’ONGs pour des
missions d’intérêt général menées au profit des populations montre que la privatisation de la
sécurité n’est pas en soi attentatoire à ce principe. L’hypothèse du recours à des PMCs pour
des missions plus coercitives qui seraient décidées par le Conseil de sécurité à l’encontre d’un
Etat n’est pas non plus susceptible de remettre en cause le principe du monopole de la
violence légitime tel que défini par Weber. En effet, sa définition envisage l’usage de la
contrainte par l’Etat dans un territoire donné ; elle n’est pas en contradiction avec la
reconnaissance progressive d’une forme de monopolisation de la violence légitime au niveau
international qui découle de la lettre et de l’esprit de la Charte de l’ONU et qui permet
d’envisager une action coercitive en cas de rupture ou de menace contre la paix et la sécurité
internationale, qu’il s’agisse du cas classique de l’agression ou de l’usage de la force entre
Etats ou, sous une acception plus récente, d’un conflit interne ayant des répercussions hors
des frontières de l’Etat. Ce cas de figure justifie une qualification « de menace contre la paix
et la sécurité internationale » et ouvre la voie à des mesures coercitives décidées en vertu du
Chapitre VII de la Charte. Dans ce contexte, et sous certaines conditions, l’activité
d’entreprises privées de coercition ne semble donc pas en contradiction avec le principe du
monopole de la violence légitime et, plus généralement, avec le principe de souveraineté de
l’Etat.

B. Le monopole de la violence légitime et l’Etat : un lien consubstantiel remis en cause


par la globalisation ?

La plupart des auteurs ayant traité de cette question estiment nécessaire de faire une
distinction entre les Etats en fonction de leur degré de développement. Ainsi, les Etats les
plus développés auraient peu de crainte à avoir même si, comme le relève Xavier Renou, la
sous-traitance à grande échelle peut créer une forme de dépendance des gouvernements à
l’égard des entreprises privées qui n’est pas très saine. En revanche, dans les Etats moins
développés et fragilisés, il est possible de démontrer que la privatisation de la violence remet
en cause le monopole de l’Etat et/ou, dans certains cas, le caractère légitime de l’usage de la
force par un Etat.

1. Une remise en cause du principe du monopole la violence légitime due à la globalisation

Dans ses travaux, Anna Leander entend démontrer que le lien établi par Charles Tilly entre la
guerre et la formation de l’Etat repose sur des éléments d’explication qui permettent
d’affirmer aujourd’hui qu’à l’inverse de sa thèse « la guerre ne fait plus l’Etat », elle est plutôt
à l’origine de sa déliquescence. La raison essentielle qu’elle invoque à l’appui de sa
démonstration est que la globalisation affecte le processus de centralisation du pouvoir sur
lequel repose la formation de l’Etat. La globalisation (et la gouvernance, v. supra) a un effet
de déplacement et de diffusion de l’autorité qui a pour conséquence de porter atteinte à la
légitimité de l’Etat et à sa capacité à monopoliser l’usage de la violence. Dans la mesure où la

125
globalisation peut être comprise comme la création d’un espace social transnational, il
apparaît évident qu’elle est susceptible de peser sur la question de l’Etat et de son monopole
de la contrainte physique légitime…

Elle rappelle que les enjeux et les stratégies impliquées par le contrôle des moyens coercitifs
et financiers sont davantage dépendants des négociations menées au niveau local, et plus
national, avec des élites détentrices d’un certain pouvoir. En effet, les politiques de
privatisation et de dérégulation, ainsi que la réduction des dépenses budgétaires, ont eu pour
effet de renforcer la capacité des autorités locales à contrôler les biens privatisés et,
concomitamment, d’affaiblir la bureaucratie étatique. Ces élites locales profitent de
l’affaiblissement du pouvoir central pour négocier directement avec les détenteurs des moyens
financiers dans la sphère transnationale, qu’il s’agisse de firmes multinationales ou d’ONGs.
Pour consolider leur pouvoir, ces élites locales ont souvent mis sur pied des milices afin
d’assurer la sécurité du territoire et des ressources qu’elles contrôlent. On constate alors une
tendance à la confusion entre sphères publique et privée résultant du contrôle toujours plus
important de la part de groupes privés sur des activités relevant traditionnellement de la
sphère publique, groupes privés qui sont parfois liés à des organisations criminelles ou
mafieuses. Ainsi, les guerres contemporaines ont surtout pour conséquence d’affaiblir les
structures étatiques et de provoquer des situations dans lesquelles le chaos et l’anarchie
s’installent durablement.
Ce type d’analyse met en évidence les liens de causalité existant entre globalisation,
affaiblissement de l’Etat et de son monopole, en particulier dans le continent africain.

2. Un usage de la force « monopolisé » mais douteux sur le plan de la légitimité ?

La définition célèbre de Max Weber fait référence à l’usage légitime de la coercition. Il ne


détaille pas cependant pas les conditions dans lesquelles le recours à la violence pourrait être
qualifié de légitime. L’interprétation la plus courante considère que, pour Weber, il revenait
au gouvernement d’un Etat de définir les conditions qui légitime l’usage de la violence et
d’assurer que tout usage ne correspondant pas à ce qui est prescrit soit interdit et sanctionné.
Dans ce cas de figure, légalité et légitimité se confondent puisque les conditions d’un usage
pouvant être qualifié de « légitime » sont le plus souvent coulées sous forme de prescriptions
légales, du moins dans les formes bureaucratiques caractérisant l’Etat « moderne ».

L’appréciation du caractère légitime de l’usage de la contrainte physique par un Etat qui aurait
recours à des entreprises privées de coercition dépendrait en premier lieu, non seulement des
normes juridiques qui réglementent leurs activités, mais aussi de la manière dont la contrainte
physique est effectivement exercée par leurs agents. Il conviendrait dès lors pour juger de la
légitimité de l’usage de la violence d’avoir égard à la fois aux normes internes et aux
obligations internationales auxquelles l’Etat a souscrit. Le recours au privé peut en effet ne
pas contrevenir aux dispositions légales de l’Etat mais être illégale et donc illégitime si, par
exemple, les services rendus comprennent une livraison d’armes alors qu’un embargo a été
décrété par le Conseil de sécurité (cas de la de la Bosnie-Herzégovine et de la Sierra Leone).
Tout aussi problématique de ce point de vue serait une opération armée lancée avec le
concours d’agents privés qui aurait manifestement entraîné des comportements contraires aux
obligations internationales de l’Etat (cfr les violations des conventions de Genève lors de
l’opération en Croatie en 1995 à l’encontre des populations serbes). L’exemple de la
participation de l’entreprise DSL aux côtés des paramilitaires colombiens est régulièrement
évoqué dans la littérature pour illustrer la complicité de ceux-ci et dénoncer leurs pratiques
comme étant manifestement contraires au droit international.

126
La question de la légitimité découlant du « juste titre », et pas de considérations directement
liées à la légalité, est nettement plus difficile à apprécier. Elle d’ailleurs fort peu évoquée
dans la littérature. Elle soulève de fait une question qui relève avant tout de la philosophie
politique et suppose une réflexion approfondie qui porterait notamment sur la nature du
contrat social liant et l’Etat et ses citoyens et les questions très controversées du devoir
d’obéissance et du droit à la rébellion. Imaginons, par exemple, le cas de figure dans lequel,
sans enfreindre manifestement le droit, un gouvernement s’attache les services de compagnies
privées pour conforter son monopole de la contrainte physique légitime alors que son autorité
n’est plus considérée, pour diverses raisons, comme légitime par une majorité de la
population. Dans ces conditions, ne pourrait-on pas considérer qu’il ne dispose plus d’un
« juste titre » et que la consolidation de son autorité par des entreprises privées contrevient au
principe d’autodétermination des peuples entendu comme la possibilité de pouvoir
éventuellement renverser un régime dont les choix politiques, économiques ou autres ne
correspondent plus à la volonté du plus grand nombre ? Dans le même temps, pourrait-on
considérer que l’appui apporté par d’autres entreprises privées à un mouvement de type
révolutionnaire serait alors légitime, à défaut même d’être légale ?

Afin de redorer le blason de la compagnie privée de sécurité qu’il dirige, Tim Spicer s’est
engagé à n’intervenir désormais qu’aux côtés de gouvernements légitimes. Il n’exclut pas
pour autant la possibilité d’apporter son soutien à des groupes rebelles motivés par des
aspirations qu’il considère comme légitimes…« I don’t think anybody would have a problem
with us working for the Iraqi resistance ». Cette déclaration date de 2001 et n’est sans doute
plus d’actualité. Elle sert simplement à illustrer la volatilité de ce qui peut être considéré
comme légitime. Nul doute que les mercenaires qui rejoignent aujourd’hui les rangs de la
guérilla irakienne considèrent que leur combat est tout aussi légitime que celui des
mercenaires engagés par les forces de la coalition.

A coup sûr, ces questions ne pourraient que difficilement faire l’objet de réponses
consensuelles. Cela présupposerait effectivement qu’il existe en théorie un modèle de
légitimité politique universellement reconnu. Certes, on pourrait estimer que la démocratie
libérale est sans doute celui qui s’en rapproche le plus mais, dans les faits, il est pour le moins
aléatoire de considérer qu’il existe en réalité une et une seule conception de ce qui est
« juste » ou « injuste ».

Dans ce contexte, la régulation/la réglementation des activités des entreprises privées de


coercition peut-elle offrir certaines garanties (pour le maintien du monopole et relativement à
la question de la légalité/légitimité) ?

III. Les controverses portant sur l’opportunité d’une réglementation

Les auteurs sont évidemment divisés sur la question de l’attitude à adopter vis-à-vis en
général du phénomène de la privatisation de la violence et partant sur l’opportunité d’une
réglementation de leurs activités. Leurs appréciations dépendent bien souvent de la manière
dont ils expliquent le phénomène de la privatisation de la violence (voir première partie) et de
la façon dont ils évaluent ses effets induits sur l’Etat (voir seconde partie). Il est possible de
les regrouper en trois tendances.

127
A. « Les pragmatiques positifs »

Les auteurs ressortissant à cette catégorie estiment que les services pouvant être rendus par les
compagnies privées (de sécurité ou militaire) sont bienvenus dans le contexte actuel. Ils
invoquent en général des arguments liés à l’augmentation de la demande de sécurité dans un
monde qu’il considère objectivement comme plus dangereux. Tout en considérant que les
gouvernements ont leur part de responsabilité dans la gestion des risques et menaces, ils sont
persuadés qu’il ne leur pas possible d’intervenir partout, que ce soit faute de moyens ou
d’intention. Ils sont généralement séduits par les arguments développés par les compagnies
elles-mêmes, à savoir : un moindre coût, une efficacité et une flexibilité plus importantes, une
disponibilité plus grande par rapport aux armées nationales et quelques réussites sur le terrain
(les interventions en Sierra Leone et en Angola étant les deux exemples fréquemment cités
pour démontrer la valeur ajoutée du recours au privé en comparaison avec des opérations
classiques de maintien de la paix). Ils relativisent les critiques traditionnelles de l’activité
mercenaire en démontrant que celle-ci ne remet pas en cause les principes fondamentaux sur
lesquels repose le système international (souveraineté de l’Etat et respect du principe du
monopole de la violence légitime). De plus, et à l’instar de David Shearer, ils relèvent que,
dans la mesure où c’est souvent l’usage décisif de la force qui amène les belligérants à la table
des négociations, l’intervention de PMCs peut même hâter l’issue du conflit. Ils ajoutent que,
dans certaines circonstances, l’aide des PMCs peut également contribuer à la
professionnalisation des armées et à leur formation au respect des droits de la personne. La
réglementation de ce secteur permettrait aux compagnies les plus performantes et les plus
sérieuses d’être récompensées alors que les autres se verraient sanctionnées par le fait même
de n’avoir pu, par exemple, obtenir une reconnaissance officielle.

Une réglementation permettrait également de rendre le secteur plus transparent et de clarifier


les questions de responsabilité en cas de manquements, non seulement aux termes du contrat,
mais surtout relativement au respect de règles fondamentales de protection des droits de la
personne dans des conflits armés. Enfin, ils soulignent que les contraintes qu’elle suppose
sont bienvenues par les leaders sur le marché dans la mesure où elles « normaliseraient »
leurs activités et leur permettrait de présenter un profil plus acceptable tandis que les clients
obtiendraient plus de garanties quant aux services rendus.

B. Les « pragmatiques fatalistes»

La seconde catégorie comprend des personnalités qui, tout en étant relativement critiques par
rapport à l’usage privé de la violence, considèrent néanmoins que la situation qui prévaut
aujourd’hui dans la plupart des pays (l’absence de dispositifs législatifs en phase avec la
réalité du terrain) est problématique. Si elles ne sont pas prêtes à prendre pour argent
comptant les arguments développés ci-dessus et relativisent les effets positifs des
interventions régulièrement évoquées pour démontrer l’efficacité des PMCs, le pragmatisme
semble devoir l’emporter. A défaut de pouvoir apporter une solution rapide et efficace aux
problèmes qui se posent dans le domaine de la sécurité certains considèrent qu’il est
nécessaire d’encadrer ce type d’activités afin d’éviter, autant que faire se peut, les abus
fréquemment constatés dans ce domaine. Ainsi, le Professeur Ghebali, après avoir détaillé les
effets pervers de la privatisation de la violence n’en estime pas moins que : « [l]a privatisation
du militaire a atteint un tel degré de développement que la prohibition des compagnies de
sécurité militaire privées n’est guère concevable. Le pragmatisme milite en faveur d’une
réglementation des activités de celles-ci sur la base d’un code de conduite universel assorti de
sanction dont la gestion devrait normalement revenir à l’institution investie (au sens wébérien

128
du concept) du monopole de la violence armée légitime au niveau international. Une telle
formule présente certes l’inconvénient d’attribuer une légitimité aux compagnies en question.
Toutefois, en subordonnant ces dernières à l’autorité de l’ONU, c’est-à-dire en les reléguant à
un rang de simple auxiliaire, elle aurait le mérite de leur interdire d’usurper des fonctions de
sécurité internationale qui relèvent du registre légal de l’organisation internationale ».

Comme le relève également Elke Krahmann, la solution qui consiste pour des gouvernements
à imposer de manière contractuelle de conditions précises relatives à la transparence et à la
responsabilité par des gouvernements ne peut fonctionner que dans des cas de figure très
particuliers. En revanche, dans les Etats dits « faibles », il semble qu’il faille sans doute en
revenir aux considérations développées par Victor-Yves Ghebali concernant les prérogatives
du Conseil de sécurité de l’ONU en matière de maintien de la paix et de la sécurité.

Ce type de réflexion permet néanmoins de pouvoir envisager un système d’agrément des


entreprises privées et une réglementation visant à assurer un contrôle des activités considérées
dès lors comme licites. Elle ouvre également la possibilité d’encadrer le statut des employés
et leurs droits, une question souvent négligée par la littérature. S’il est fait référence aux
frustrations engendrées par les différences de traitement entre soldats réguliers et employés de
PMCs, le fait qu’existent aussi des discriminations entre employés d’une même compagnie en
fonction de leurs origines est un problème rarement mentionné, même par les auteurs
critiques.

C. Les « pessimistes radicaux »

Si personne ne semble suggérer l’interdiction pure et simple des compagnies privées de


sécurité ou des PMCs, il est évident que le principe même d’une privatisation de la violence,
quelles qu’en soient les modalités, est considéré par nombre d’auteurs comme excessivement
risqué en raison de la nature même des activités concernées. La perspective que le recours à
la violence (re-)devienne « a private commodity rather than a public good » est redoutée par
la plupart d’entre eux. Le secteur de la sécurité relève logiquement de la souveraineté
nationale et, par conséquent l’usage de la violence ne peut être légitimé que par référence à
l’intérêt général et par rapport au bien-être d’une collectivité définie et pas en fonction
d’intérêts sectoriels défendus par des groupes particuliers. Richard Banégas estime par
exemple que la « fourniture » de sécurité par des privés comporte des biais évidents dus à la
logique marchande qui sous-tend leurs activités. Il considère que la sécurisation par le privé
ne peut être que partielle et partiale … « La sécurité devient ainsi un discriminant entre ceux
qui ont les moyens de la payer et les autres. Lorsque de plus en plus d’individus et
d’organisations se fient à l’industrie de la sécurité privée pour les rassurer et les protéger, il
faut alors en mesurer les effets en termes d’enclavement et d’exclusion au sein de la société ».
Les autres critiques se déclinent aussi en fonction des effets pervers induits par la logique de
la privatisation.

1. La privatisation contribue à aggraver la situation des Etats « faibles »

Selon Anna Leander, elle participe d’une tendance à déconnecter l’exercice du pouvoir de
l’institution étatique, un symptôme de la globalisation qu’elle qualifie de « ungovernance »...
Elle critique les écrits favorables au nouveau mercenariat et entend démontrer que les propos
visant à « donner une chance à la guerre privée » doivent être examinés avec circonspection.
Après avoir analysé les effets de la présence de compagnies privées dans des Etats fragilisés
par des conflits, elle affirme qu’il est illusoire de penser que leur présence pourrait, d’une

129
certaine manière, contribuer au succès des initiatives de « state-building » pilotées par les
organisations internationales. Elle relève, de manière générale, une tendance à ne sécuriser
que les parties « utiles » du territoire, c’est-à-dire le plus souvent des zones recelant des
ressources naturelles intéressant le marché mondial. Elle constate également que les
dirigeants qui ont recours au privé pour assurer leur sécurité propre ou celle des zones utiles
ont tendance à négliger le domaine de la sécurité publique et sont d’autant moins intéressés
par la constitution d’une armée et d’une police susceptibles assurer la sécurité du territoire et
de sa population dans son ensemble qu’ils craignent souvent les tentatives de coup d’état de la
part des responsables militaires.

Se référant toujours aux travaux de Charles Tilly, elle rappelle que la nécessité de se doter de
ressources suffisantes pour asseoir leur pouvoir a forcé les élites à négocier avec les
populations pour faire accepter, par exemple, les prélèvements (taxes et impôts) destinés
notamment à mettre sur pied des forces armées au service des Etats en voie de constitution.
La présence de compagnies privées a changé la donne : le contrôle de la violence ne doit plus
être négocié, et donc d’une certain façon légitimé, puisqu’il peut être acheté. En conclusion,
cette situation nourrit les conflits et ne résout en rien la faiblesse de l’Etat (en Afrique tout
particulièrement), au contraire, elle l’aggrave.

2. Les entreprises privées créent l’offre et la demande de sécurité : « Dr Strange-Love


problem »

Dans certaines situations, c’est aussi au privé, par le biais des contrats de consultance, que
revient la responsabilité d’identifier les menaces et de définir les moyens permettant d’y faire
face. Le marché de la sécurité serait alors un marché dans lequel c’est finalement l’offre qui
définit la demande. L’offre de protection se présente comme un service qui, au travers du
processus de sécurisation qui le sous-tend, peut créer sa propre demande.

Le cadre d’analyse théorique qui sous-tend cette critique permet de l’expliciter. Souvent
séduits par des analyses de type constructiviste ou post-moderne, les auteurs critiques auront
tendance à considérer que la menace n’est pas un élément objectif, mais résulte plutôt d’une
construction sociale et/ou d’un processus discursif qui transforme un enjeu politique
particulier en menace pour la sécurité, justifiant par là même le recours à des moyens
exceptionnels, le plus souvent de nature coercitive. Aussi un domaine comme l’immigration
peut-il être, selon les circonstances, considéré comme un problème économique ou une
menace pour les populations autochtones.

Il est aussi noté que les entreprises privées, dont l’objectif est de faire du profit, seront
naturellement tentées d’étendre le champ des menaces pour justifier des contrats de plus
longue durée impliquant un personnel plus nombreux. A cela s’ajoute le fait que, lorsqu’une
société offre ses services à une partie, elle entretient le sentiment d’insécurité de l’autre partie.
Ce phénomène qualifié dans les études de sécurité de « dilemme de sécurité » est à la base de
la course aux armements et, plus généralement, de la diffusion des peurs justifiant une
militarisation croissante. Dans un conflit, tous les belligérants auront alors tendance à avoir
recours à leurs services, ce qui aurait finalement pour conséquence d’augmenter le nombre
d’acteurs impliqués dans le conflit, et sans doute sa durée, voire son intensité.

130
3. La diffusion de visions technocratiques et apolitiques des conflits affecte la capacité à
élaborer des stratégies efficaces de règlement des conflits.

La vision défendue, notamment par David Shearer concernant les capacités de PMCs à fournir
des prestations utiles dans le cadre d’opérations entreprises sous le couvert de l’ONU est aussi
fortement remise en cause par ceux qui estiment que la résolution du conflit n’est pas un
simple problème technique pour lequel on ajuste des capacités militaires de façon à produire
une situation de paix. Cette idée a pu avoir un tel succès parce que les visions apolitiques des
conflits dans le sud sont très répandues (voir supra). Avant même d’envisager le recours au
privé, il conviendrait d’analyser de manière scientifique les effets politiques et structurels des
interventions des compagnies privées dans les pays cibles, y compris ceux qui pèsent sur
l’aide internationale qui leur est destinée. La situation en Irak devrait à cet égard nous
interpeller, sachant que :“Some 40 to 50 per cent of all foreign aid ends up outside Iraq, says
Mr Baban. He accused the donor countries of spending the money on foreign advisers and
security personnel usually from the same country that makes the donation. Iraqi people
receive very little”.
Dans les écrits les plus critiques, les éléments positifs qui sont généralement portés au crédit
de certaines compagnies privées sont systématiquement dépréciés. Il s’agit le plus souvent de
démontrer qu’outre le fait qu’il est un facteur intrinsèquement belligène, le recours au privé ne
serait ni spécialement efficace, ni même moins coûteux. Le manque de coordination entre
acteurs sur le terrain peut aussi entraîner des dysfonctionnements et une duplication des tâches
dont les coûts sont toujours finalement supportés par la collectivité.

4. Un phénomène difficilement contrôlable

S’agissant du contrôle des sociétés privées, Elke Krahmann doute que le système de licence
visant à assurer une forme de contrôle politique sur leurs activités constitue une réelle une
garantie, à la fois de la qualité des prestations et de la licéité des comportements de leurs
agents. Dans la mesure où la plupart des sociétés peuvent assez facilement échapper au
contrôle d’un gouvernement en particulier en jouant sur leur ancrage multinational, elle
estime que le contrôle est plus qu’aléatoire. De plus, les poursuites judiciaires en cas
d’infractions seraient, dans le contexte dans lequel elles opèrent, peu probables. Enfin,
Richard Banégas se demande si l’on peut réellement attendre des comportements exemplaires
et transparents de firmes dont beaucoup sont domiciliées dans des paradis fiscaux et font de
leur expérience dans les placements offshore (et sans doute le blanchiment d’argent sale) un
argument de vente auprès de leurs clients potentiels ; sans compter que se retrouvent à leur
tête des membres de services spéciaux rompus à tous les coups tordus. Contrôler pour mieux
contenir ? C’est, pour Richard Banégas, ignorer les passerelles entre privé et public mises en
évidence ci-dessus. Christian Olsson rappelle aussi que le principe de transparence peut
facilement être contourné « sous prétexte de confidentialité d’informations ‘sensibles’
relatives aux clients et à l’efficacité militaire de la mission ».

5. Une attitude pessimiste mais pas fataliste

Certains auteurs se sont efforcés de relativiser les causes « objectives » expliquant


l’accroissement de la demande de sécurisation et ont démontré qu’une attitude fataliste n’est
pas de mise dans ce domaine, refusant en cela l’argument de l’évolution « logique » ou
« naturelle ». Xavier Renou rappelle ainsi que les moyens dont disposait la compagnie privée
qui est intervenue avec un certain succès en Sierra Leone étaient somme toute relativement
modestes et estime, par conséquent, qu’il aurait été possible de les fournir à l’ECOMOG.

131
Dans le même ordre d’idées, Michel Wiervorka conclut son analyse des mutations de la
violence en affirmant: « La violence même infra ou métapolitique, renvoie au lien central que
constitue le politique, cela veut dire qu’elle surgit et se déploie dans les carences et les limites
du jeu politique, et qu’elle peut aussi, si les conditions politiques sont réunies, régresser ou
disparaître à l’occasion d’un traitement institutionnel des demandes qu’elle vient traduire ».

Conclusion

Dans un article portant sur les dangers de la privatisation de la politique étrangère paru en
2004, Janine Wedeld évoquait à l’appui de sa démonstration la condamnation par un tribunal
fédéral américain d’un professeur d’économie et d’un conseiller juridique de la prestigieuse
université de Harvard pour fraude au détriment du gouvernement dans la mise en œuvre d’un
plan stratégique de réforme de l’économie russe. Elle regrettait que le jugement ait fait
l’impasse sur les risques en matière de politique étrangère de la sous-traitance de fonctions
gouvernementales au profit de groupes privés disposant de relais au sein l’administration
publique en prenant appui sur l’exemple des compagnies privées de sécurité et militaires
opérant au service des Etats-Unis.

On le voit, le développement de ce type de pratiques soulève des problèmes qui vont bien au-
delà de la question du monopole de la violence légitime.

132
Annexe I

I. Ouvrages

Dario BATTISTELLA, Théories des relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po,
2003

Paul A. CHILTON, Security Metaphors. Cold War Discourse from Containment to Common
House, New York, Bern…Peter Lang, 1996

Charles-Philippe DAVID, Les études stratégiques – approches et concepts, Montréal,


Méridien- FEDN, Centre québécois de relations internationales, 1989

Charles-Philippe DAVID, La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et


de la stratégie, Paris, Presses de sciences Po, 2000

R.-D. LIPSCHUTZ (dir.), On Security, New York, Columbia University Press, 1998

Charles Philippe DAVID et Jean-Jacques ROCHE, Théories de la sécurité, Paris,


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