Vous êtes sur la page 1sur 36

See

discussions, stats, and author profiles for this publication at: https://www.researchgate.net/publication/288000491

La démarche d'une recherche en sciences


humaines

Book · January 2010

CITATIONS READS

15 358

1 author:

Francois Depelteau
Laurentian University
27 PUBLICATIONS 127 CITATIONS

SEE PROFILE

Some of the authors of this publication are also working on these related projects:

Norbert Elias and violence View project

All content following this page was uploaded by Francois Depelteau on 04 January 2016.

The user has requested enhancement of the downloaded file.


Méthodes en sciences humaines

La démarche d’une
recherche en
sciences humaines
De la question de départ
à la communication des résultats

François DÉPELTEAU
COLLECTION

Méthodes
des Sciences
Humaines

Collection fondée et dirigée par Louis M. Imbeau

Au cœur des sciences humaines, la question de la méthode


alimente les débats, non seulement ente les « écoles » (moder-
nisme/postmodernisme, qualitativisme/quantitativisme, mo-
nisme/pluralisme, individualisme/holisme, etc.), mais aussi
entre les chercheurs à l’intérieur de chaque école.
La méthode est aussi au cœur de la formation des cher-
cheurs. En plus de la maîtrise de plusieurs méthodes de
recherche, devenir chercheur implique l’habileté à jeter un
regard critique sur son propre travail et sur celui des autres.
Cette collection veut contribuer aux débats sur la méthode
et à la formation méthodologique des chercheurs des sciences
humaines. Dans cet esprit, on y accueillera aussi bien des
essais critiques s’adressant aux spécialistes que des manuels à
l’intention des chercheurs, qu’ils soient expérimentés ou en
formation.
La démarche d’une recherche
en sciences humaines
FRANÇOIS DÉPELTEAU

La démarche d’une recherche


en sciences humaines
De la question de départ à la communication des résultats

Les Presses de l’Université Laval


De Boeck Université
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année de la Société de développement des
entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l’ensemble de leur programme de
publication.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du


Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition pour nos activités d’édition.

Logotype de la collection : Méthodes des sciences humaines :


@Conception Céjibé inc. (Christian Boulad)
Maquette de couverture : Chantal Santerre
Mise en pages : Diane Trottier
Révision : Solange Deschênes

7 e tirage 2011

© Les Presses de l’Université Laval, 2000


Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal 3e trimestre 2000
ISBN 2-7637-7741-4

LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL


Pavillon Pollack, bureau 3103
2305, rue de l'Université
Université Laval, Québec
Canada, G1V 0A6
www.pulaval.com
TABLE DES MATIÈRES

Contenu de l’ouvrage selon l’approche par compétence VII


Introduction générale 1
Objectif principal de ce livre 2
Le sujet de ce livre 3
Le scientisme et la méthode miraculeuse 8
Le paradoxe des sciences humaines 13
Entre le relativisme absolu et le scientisme 17
Retour sur la raison d’être de ce livre 25

Chapitre 1 • Les fondements des sciences humaines 27


1.1 Le grand objectif de la science moderne : la recherche de la vérité 32
1.1.1 L’autorité générale de la science moderne
contre les autorités spécifiques 34
1.1.2 L’objectivité des chercheurs 36
1.1.3 Les vérités scientifiques sont empiriques 40
1.1.4 Les vérités empiriques d’un univers déterministe 46
1.1.5 Les lois naturelles, les mathématiques et la volonté de pouvoir 50
1.2 Les grandes démarches scientifiques 55
1.2.1 L’induction (ou la démarche inductive) 56
1.2.2 La déduction (ou la démarche déductive) 59
1.2.3 La démarche hypothético-déductive 62
1.3 Les apports et les limites du falsificationnisme 67
1.3.1 Le problème de l’induction (ou les limites de l’expérience) 69
1.3.2 Doutons de la vérification et visons la falsification 72
1.3.3 Certaines limites du falsificationnisme 76
1.4 Quelques particularités des sciences humaines 78
1.4.1 La grande complexité des phénomènes humains 79
1.4.2 Le sujet est l’objet 82
1.4.3 La liberté des humains, les lois scientifiques
et le déterminisme en sciences humaines 86
1.4.4 L’explication et la compréhension 90
Questions de synthèse 93
VIII LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Chapitre 2 • Le sujet de la recherche 97


2.1 L’exploration et le choix d’un sujet de recherche 100
2.2 La formulation de la question de départ 110
2.2.1 Définition générale d’une question de départ 110
2.2.2 Qu’est-ce qu’une bonne question de départ ? 112
2.2.3 Quelques conseils pratiques pour formuler
une bonne question de départ 122
Questions de synthèse 125

Chapitre 3 • Le temps des conjectures (Ou la problématique) 127


3.1 Adoption, modification ou construction d’un cadre théorique 129
3.1.1 Qu’est-ce qu’une théorie ? 129
3.1.1.1 La diversité des théories en sciences humaines 136
3.1.1.2 Exemples de détermination théorique de
l’observation de la réalité 141
3.1.2 Comment choisir, modifier ou construire une théorie 144
3.1.2.1 Le principe de pertinence et les motifs stratégiques 144
3.1.2.2 Les trois opérations à accomplir pour l’élaboration
du cadre théorique 145
3.2 Retour sur la question de départ 160
3.3 La formulation d’une hypothèse 161
3.3.1 Qu’est-ce qu’une hypothèse ? 162
3.3.2 Les sortes d’hypothèses 163
3.3.3 Les conditions de validité d’une hypothèse 166
3.3.4 Comment formuler une hypothèse ? 168
3.4 L’opérationnalisation du cadre théorique 169
3.4.1 L’hypothèse doit être falsifiable 171
3.4.2 La construction des concepts 175
3.4.2.1 Définition et utilité des concepts 175
3.4.2.2 Comment construit-on des concepts ? 178
3.4.3 Les dimensions 181
3.4.4 Les composantes 187
3.4.5 Les indicateurs 188
Questions de synthèse 199
LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES IX

Chapitre 4 • La préparation du test empirique


(Vers la corroboration ou la réfutation des hypothèses) 203
Prologue 205
4.1 La fonction des tests empiriques 207
4.2 Les grandes étapes d’un test empirique 209
4.3 Répondre à la question : « Observer quoi ? » 210
4.4 Répondre à la question : « Observer qui ? » 212
4.4.1 La population mère, la base de population, l’échantillon
et la technique d’échantillonnage 213
4.4.2 La représentativité des échantillons 214
4.4.3 Les techniques d’échantillonnage 215
4.4.3.1 Les techniques probabilistes 215
4.4.3.2 Les techniques non probabilistes 222
4.4.4 La taille de l’échantillon 231
4.4.4.1 La taille des échantillons probabilistes 231
4.4.4.2 La taille des échantillons exemplaires 234
4.5 Répondre à la question : « Observer comment ? » 239
Questions de synthèse 241

Chapitre 5 • La réalisation du test empirique


(La collecte et l’analyse des données) 243
5.1 Les démarches, les méthodes et les techniques 247
5.1.1 Les démarches et les méthodes de recherche 247
5.1.2 Les méthodes et les techniques de recherche 249
5.2 La méthode expérimentale 251
5.2.1 Objectifs et définition 251
5.2.2 Les variables 255
5.2.3 La neutralisation des facteurs extérieurs 256
5.2.4 Le choix d’un instrument de mesure 259
5.2.5 L’organisation d’une expérimentation 261
5.2.6 Les types de méthodes expérimentales 264
5.2.7 Avantages et limites de la méthode expérimentale 267
5.2.8 L’expérimentation en milieu naturel 269
5.3 La méthode historique 271
5.3.1 L’objectif de la méthode historique 271
5.3.2 Les grandes étapes de la méthode historique selon l’école historique 275
5.3.2.1 Le choix du sujet 277
5.3.2.2 Le travail préparatoire 278
5.3.2.3 La critique des documents (ou opérations analytiques) 281
La critique externe (ou d’authenticité, d’érudition) 281
La critique interne 283
5.3.2.4 Les opérations synthétiques 286
X LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

5.4 L’analyse de contenu 293


5.4.1 Son origine historique 293
5.4.2 Qu’est-ce que l’analyse de contenu ? 294
5.4.3 Principales caractéristiques d’une analyse de contenu 296
5.4.4 Comment fait-on une analyse de contenu ? 300
5.4.5 Avantages et désavantages de l’analyse de contenu 311
5.5 L’entrevue 314
5.5.1 Définition 314
5.5.2 Les objectifs 316
5.5.3 Les types d’entrevues 319
5.5.4 Quelques conseils pratiques pour réaliser de bonnes entrevues 328
5.5.5 Les qualités d’un bon enquêteur 333
5.5.6 Avantages et désavantages de l’entrevue 334
5.6 L’observation 336
5.6.1 Définition générale 336
5.6.2 Bref historique de l’observation scientifique 337
5.6.3 Les types d’observations 341
5.6.4 Comment faire une observation scientifique ? 351
5.7 L’analyse de statistiques 365
5.7.1 Définition générale 365
5.7.2 Comment fait-on une analyse statistique ? 365
5.8 Précisions concernant l’analyse des données 371
5.8.1 L’analyse quantitative des données et les méthodes d’échelle 372
5.8.2 L’analyse de données qualitatives 375
5.8.2.1 La saturation 375
5.8.2.2 La validation 376
Questions de synthèse 381

Chapitre 6 • La communication des résultats 385


6.1 Les motifs de la communication 386
6.1.1 Le chercheur et les quasi-paradigmes 386
6.1.2 La validation de la recherche par les pairs 388
6.1.3 L’œuvre de Dieu, la part du diable 389
6.2 Les modes de communication 390
6.2.1 Les communications écrites 391
6.2.2 Les communications orales 393
LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES XI

6.3 Le contenu d’une communication idéaltypique 394


6.3.1 La communication écrite idéaltypique 395
6.3.1.1 Trois règles non écrites pour convaincre 395
6.3.1.2 Les principaux éléments d’une communication
écrite idéaltypique 401
6.3.2 Quelques conseils pratiques pour écrire un texte 404
6.3.3 La communication orale 405
6.3.3.1 Ses éléments 405
6.3.3.2 La période de questions 407
6.4 Le retour de l’information aux informateurs 408
Questions de synthèse 411

Bibliographie 413
CONTENU DE L’OUVRAGE
SELON L’APPROCHE PAR COMPÉTENCE

Énoncé de compétence

Réaliser une démarche empirique en sciences humaines en étant conscient


de ses fondements épistémologiques

Éléments de compétence

A) Acquérir des connaissances épistémologiques de base concernant l’esprit


scientifique en sciences humaines (chapitre 1).

B) Réaliser une démarche scientifique empirique en sciences humaines


(chapitres 2, 3, 4, 5 et 6).

Critères de performance

• Comprendre les fondements de la science moderne (chapitre 1)


• Reconnaître les principales démarches scientifiques et leurs fondements
épistémologiques (chapitre 1)
• Reconnaître et comprendre les principales particularités des sciences
humaines (chapitre 1)
• Choisir et préciser le sujet de la recherche (chapitre 2)
• Élaborer un cadre théorique opérationnel (chapitre 3)
• Réaliser des tests empiriques en observant et en analysant des faits
pertinents (chapitres 4 et 5)
• Communiquer les résultats de la recherche (chapitre 6)
Introduction générale

Synthèse
1. Ce livre est écrit dans le but de diffuser un savoir et
d’accroître ainsi le pouvoir et l’autonomie de ses lec-
teurs.
2. C’est un manuel d’introduction aux règles et aux pro-
cédures utilisées pour produire des connaissances
scientifiques portant sur les êtres humains.
3. Il faut reconnaître que la méthodologie des sciences
humaines est diversifiée et relativement incertaine.
4. Nous espérons que ce livre donnera le goût à ses
lecteurs aux réflexions rigoureuses et structurées sur
ce que nous sommes et sur ce que nous voulons être.
2 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Objectif principal de ce livre


Nous sommes en l’an 2028 et c’est la catastrophe. Un
Petite fable introduc- météorite frappe la Terre. L’humanité est presque détruite. Il
tive. ne reste que trois survivants échoués sur une île déserte. Un
homme et deux femmes doivent tout recommencer à zéro.
Avant la collision, l’homme était professeur d’histoire
dans une université prestigieuse. L’une des femmes était
religieuse dans un couvent, l’autre est une jeune fille
charmante dont la principale activité était le magasinage.
Le professeur est macho et profiteur. Il s’imagine déjà
en train de se la couler douce jusqu’à la fin de sa vie. Il
annonce donc aux deux femmes qu’il va assurer la gouverne
des lieux. C’est lui qui prendra le pouvoir. Les deux femmes,
annonce-t-il d’un ton solennel, devront lui obéir sans discuter.
Afin de justifier cette décision, il déclare avec assurance :
« Dans l’histoire de l’humanité, les hommes ont toujours pris
le pouvoir car Dieu les a conçus pour cela. Ils sont rationnels
et raisonnables, tandis que les femmes sont trop émotives
pour assumer de lourdes responsabilités. Votre fonction,
femmes, consistera donc à élever mes enfants et à servir mes
repas ! »
La religieuse ajoute aussitôt que le discours de l’homme
correspond aux enseignements bibliques et que, à ce titre,
elle l’accepte. Toutefois, ajoute-t-elle, en tant que religieuse,
il est hors de question qu’elle ait des enfants. Elle termine
son discours en disant : « Je m’occuperai du salut de vos
âmes et j’éduquerai comme il se doit les enfants que nous
donnera l’autre femme. »
L’homme manifeste son accord d’un signe de tête.
La jeune fille n’a jamais imaginé son avenir de cette
manière. Elle déclare qu’il est injuste qu’elle devienne une
sorte de génitrice et elle ne comprend pas pourquoi l’homme
devrait nécessairement prendre toutes les décisions.
Une longue discussion s’enclenche. L’historien et la
religieuse bombardent littéralement la jeune fille d’arguments
très bien présentés. La jeune fille a du mal à trouver des
contre-arguments pour démontrer l’injustice de la situation
qui se dessine. Elle bégaie quelques mots et soulève quelques
affirmations mal fondées et structurées. Le professeur contre-
INTRODUCTION GÉNÉRALE 3

attaque en citant des sources prestigieuses et en évoquant


des exemples historiques qu’il dit irréfutables. Au bout d’une
heure ou deux, la jeune fille se dit que l’homme est trop
savant pour avoir tort. Avec tout ce qu’il sait, il prendra
sûrement les bonnes décisions.
L’homme a gagné. Il sera maître des lieux. La victoire
fut facile car, comme le dit le vieil adage, « savoir, c’est
pouvoir ». Il avait les connaissances, il obtint aisément la
puissance.
❖❖❖

Revenons à la réalité. Ce livre est un manuel scolaire et


L’objectif de ce livre : son objectif principal, c’est que les gens en sachent le plus
savoir pour pouvoir. possible afin que leur vie ressemble à ce qu’ils veulent en
faire. Autrement dit, en diffusant un certain savoir, nous
espérons aider les lecteurs à acquérir un pouvoir que n’avait
pas la jeune fille de la fable.
De quel pouvoir parlons-nous au juste ? Le pouvoir
Ce pouvoir est lié à dont il est question découle d’une autonomie intellectuelle
l’autonomie intellec- permettant à son titulaire d’avoir des opinions fondées et un
tuelle.
mot à dire quant à l’avenir qui se dessine. L’exercice de ce
pouvoir permet, en définitive, d’être un acteur dans le monde
plutôt qu’une simple marionnette soumise à la volonté des
autres.

Le sujet de ce livre
Évidemment, ce livre ne révèle pas le Savoir universel.
Ce livre est un outil Les meilleurs livres sont toujours incomplets et les vérités du
parmi d’autres pour jour qu’ils enseignent s’avèrent souvent les erreurs de demain.
accroître un savoir
De toute manière, dans le monde de la science moderne, il
non dogmatique, exi-
geant mais toujours n’y a pas de place pour une bible ou un coran qui révèle
gratifiant. « le » savoir universel. Le genre de savoir transmis par ce
livre n’a donc rien de définitif et d’indiscutable. Il est une
quête perpétuelle ; il se transforme sans cesse, se fait et se
défait au gré des lectures et des discussions avec d’autres
assoiffés de connaissance. Son acquisition exige curiosité,
effort et patience. Alors, qu’on se le dise : le développement
et l’acquisition de ce savoir sont des tâches exigeantes et
parfois frustrantes, mais le jeu en vaut la chandelle car, ne
l’oublions jamais, ce savoir permet d’acquérir autonomie et
pouvoir.
4 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Évidemment, ce livre, comme tous les livres, aborde un


Le sujet sujet précis et délimité. Il s’agit de la méthodologie des
de ce livre. sciences humaines. Pour bien comprendre de quoi il est
question, commençons par le début.
Qu’est-ce que la méthodologie des sciences humaines ?
Pour comprendre la Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir ce que
notion de méthodolo- signifie le mot « science ». En effet, en définissant ce qu’est
gie, il faut compren- une science, nous serons à même de cerner ce qu’est la
dre celle de science.
« méthodologie » des sciences et en quoi elle est importante.
Apparu pour la première fois en 1080 dans la Chanson
Origine du mot de Roland, le mot science dérive du mot latin scienta qui
« science ». signifie « connaissance1 ». Scienta vient lui-même de sciens et
scientis qui veulent dire : « qui sait », « instruit », « habile » et
« connaisseur ». La science est donc une connaissance et le
scientifique, celui qui sait. La science instruit ; le scientifique
est un connaisseur ou, à tout le moins, quelqu’un qui veut
savoir.
Étant donné que la connaissance porte nécessairement
Une science est un sur des objets particuliers – nous avons toujours des
mode de connais- connaissances de quelque chose en particulier –, il existe
sance de phénomènes
autant de sciences que d’objets d’étude. Il existe ainsi des
naturels ou humains.
sciences naturelles qui portent sur des objets naturels. On
retrouve notamment une science des objets physiques (la
physique), une science des objets chimiques (la chimie), une
science des objets célestes (l’astronomie) et une science des
êtres vivants (la biologie). Il existe aussi des sciences humaines
qui étudient l’être humain sous différentes facettes. Il y a
notamment une science du comportement individuel (la
psychologie), une science des rapports sociaux entre les
humains (la sociologie), une science des rapports de pouvoir
entre les humains (la science politique), une science du passé
humain (l’histoire et l’étude des civilisations anciennes), une
science des religions qui porte sur les différentes religions,
une science des cultures des collectivités humaines qui tient
compte notamment de leurs structures familiales, institutions,
technologies et croyances (l’anthropologie), une science de la
sexualité humaine (la sexologie), une science de la production

1. Rey, A. (sous la direction de), Dictionnaire historique de la langue française,


Paris, Dictionnaires Le Robert, 1994, p. 1895.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 5

humaine de biens matériels et de services (l’économie), une


science qui se penche sur l’étude des phénomènes physiques,
biologiques et humains situés à la surface de la Terre (la
géographie), etc. Bref, les sciences servent à comprendre
notre univers naturel et humain2. La science est en fait un
mode de compréhension et d’explication de notre univers, et
les sciences se spécialisent dans l’étude de l’une ou l’autre
des dimensions de cet univers complexe.
Mais la science n’est pas le seul mode de connaissance
La science n’est pas le des phénomènes naturels et humains. Les mythes et la
seul mode de connais- religion sont également des modes de connaissance de ce qui
sance de l’univers.
nous entoure. Dans la Bible, par exemple, on apprend que
l’univers fut conçu par un Dieu tout-puissant ; que le premier
homme (Adam) a été créé à l’image de ce Dieu ; que la
première femme (Ève) a été façonnée à partir d’une côte
d’Adam ; et que les hommes travaillent à la sueur de leur
front et que les femmes accouchent dans la douleur, car Ève
a désobéi à Dieu en croquant le fruit défendu – une pomme
– qui symboliserait l’acte défendu.
Si la science n’est pas le seul mode de connaissance, en
C’est un mode de con- quoi se distingue-t-elle des autres modes de connaissance ? Il
naissance qui se dis- est admis couramment qu’elle s’en distingue par les méthodes
tingue par ses qu’elle utilise pour produire des connaissances. Ainsi, depuis
méthodes.
le XIIIe siècle (vers 1265), le mot « science » a pris une
signification qui le rapproche de son sens moderne : il désigne
« un ensemble de connaissances ayant un objet déterminé et
une méthode propre3 ». À cet effet, une connaissance est
scientifique si elle découle de l’application d’une méthode
scientifique, c’est-à-dire si son processus de production s’est
fait dans le respect de certaines règles et procédures propres
à la science. En inversant ce dernier raisonnement, nous
pouvons donc dire que la méthode scientifique mène à la
connaissance scientifique.

2. Pour être exhaustif, il faut mentionner une troisième sorte de connaissances


qui aspirent au statut scientifique : la parapsychologie dont l’étude porte
sur des phénomènes surnaturels (esprits, télékynésie, télépathie, etc.). À
l’heure actuelle, ce domaine de recherche est cependant qualifié de
pseudo-scientifique par la plupart des savants des autres domaines
d’étude.
3. Rey, A. (sous la direction de), Dictionnaire historique de la langue française,
op. cit., p. 1895.
6 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Définition de la méthodologie

Le mot « méthode » est un emprunt du mot latin methodus qui


est à son tour emprunté au mot grec methodos qui signifie « route,
voie », « direction qui mène au but ». D’abord introduit en médecine
(vers 1537), le mot « méthode » signifiait « manière particulière
d’appliquer une médication », puis « procédés raisonnés sur lesquels
reposent l’enseignement, la pratique d’un art ». En 1637, le philosophe
René Descartes lui donne le sens de « manière de faire » de la science
ou de « procédé » d’un raisonnement scientifique4. D’une manière
générale, la notion de méthodologie de la recherche désigne donc
l’ensemble des règles, étapes et procédures auxquelles on a recours
dans une science pour saisir les objets étudiés. Selon d’autres auteurs5,
elle signifie :

Maurice Angers :
Ensemble des méthodes et des techniques qui orientent l’élabo-
ration d’une recherche et qui guident la démarche scientifique6.

Benoît Gauthier :
Mode de confrontation des idées, issues à la fois de l’expérience
et de l’imagination, aux données concrètes, dérivées de
l’observation, en vue de confirmer, de nuancer ou de rejeter ces
idées de départ7.

4. Rey, A. (sous la direction de), Dictionnaire historique de la langue française,


op. cit., p. 1235.
5. Afin de ne pas limiter les connaissances des lecteurs à nos seules
définitions, nous prendrons l’habitude, à partir de cet instant, d’ajouter
les définitions d’autres auteurs. En procédant de la sorte, nous espérons
inciter les chercheurs en herbe à compléter et à nuancer leurs connaissances
en lisant d’autres manuels traitant des mêmes sujets.
6. Angers, M., Initiation pratique à la méthodologie des sciences humaines,
Anjou, Centre éducatif et culturel inc., 1992, p. 353.
7. Gauthier, B. (sous la direction de), Recherche sociale. De la problématique à
la collecte des données, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1990,
p. 520.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 7

Raymond Quivy et Luc Van Campenhoudt :


Il importe avant tout que le chercheur soit capable de concevoir
et de mettre en œuvre un dispositif d’élucidation du réel, c’est-
à-dire, dans son sens le plus large, une méthode de travail. Celle-
ci ne se présentera jamais comme une simple addition de
techniques qu’il s’agirait d’appliquer telles quelles mais bien
comme une démarche globale de l’esprit qui demande à être
réinventée pour chaque travail8.

Marc-Adélard Tremblay :
La méthodologie scientifique définit les exigences théoriques et
opératoires de l’observation. Elle énonce à la fois les principes
à respecter dans la préparation du travail et la collecte des faits.
Elle est une véritable logique opératoire en ce sens qu’elle
précise les différentes étapes du processus de recherche, c’est-
à-dire l’ensemble des étapes à franchir et des procédés à utiliser
pour obtenir une connaissance scientifique. La méthodologie
confère donc aux résultats un fondement légitime parce qu’ils
découlent de principes et de procédés rationnels. Chaque science
de l’homme possède sa propre méthodologie qui s’inspire, bien
entendu, de la méthodologie scientifique générale9.

On comprendra ainsi aisément que la méthodologie de


La méthodologie des la recherche s’avère incontournable pour celui qui entend
sciences est un sujet s’initier à une science, car elle renvoie à la connaissance des
très important dans règles, étapes et procédures auxquelles les scientifiques
la mesure où il est
très difficile de maî-
recourent pour faire de la science et expliquer notre univers
triser notre monde d’une manière scientifique. À cet égard, le sujet de ce livre,
sans d’abord savoir la méthodologie des sciences humaines, porte sur les manières
comment la science dont les savants étudient les phénomènes humains et pro-
nous aide à prendre duisent des connaissances.
connaissance de lui.

8. Quivy, R. et L. Van Campenhoudt, Manuel de recherche en sciences sociales,


Paris, Dunod, 1988, p. 3-4.
9. Tremblay, M.-A., Initiation à la recherche dans les sciences humaines, Montréal,
1968, p. 91-92.
8 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

La méthodologie des sciences humaines est un sujet


d’autant plus important que ces sciences jouent un rôle
névralgique dans la gestion des sociétés contemporaines.
Aussi, si nous voulons maîtriser notre monde et nos vies,
nous devons nous intéresser à la manière dont les sciences
humaines produisent du savoir.

Le scientisme et la méthode miraculeuse


Nous venons de voir que le mode de connaissance
Quelles sont les scientifique se distingue des autres modes de connaissance
méthodes scienti- grâce aux méthodes qu’il utilise. En d’autres termes, il existe
fiques ?
une activité qu’on nomme la science parce qu’il existe des
méthodes scientifiques de production de la connaissance. La
question qui suit cet énoncé est : Quelles sont ces méthodes
scientifiques qui font la science ?
Pour répondre correctement à cette question,
Selon les scientistes, commençons par rejeter la croyance scientiste en une méthode
il existe une méthode miraculeuse et universelle ; croyance que partagent nombre
miraculeuse et uni- de profanes et même quelques spécialistes. Selon eux, la
verselle. C’est faux.
science est Science. Elle est une sorte de déesse de la Vérité
qu’on doit vénérer et qui met fin aux éternelles chicanes des
philosophes et aux divagations des métaphysiciens. Dans
cette optique de la Science, les scientifiques sont les messagers
de la grande déesse : lorsqu’ils expliquent un objet d’une
manière scientifique, ils en disent la Vérité. Étant donné
l’influence du scientisme, plusieurs d’entre nous ont ainsi
tendance à douter de tout, sauf de ce qui est scientifique-
ment prouvé, et à croire à tout ce qui est scientifiquement
démontré. Ainsi, qu’un astrologue affirme que la vie extra-
terrestre existe, et nous éclatons de rire. Mais, qu’un
scientifique affirme : « De récentes études scientifiques
démontrent qu’il y a déjà eu de la vie sur Mars », et nous
nous émerveillons de cette découverte fantastique. En somme,
un scientiste est celui qui croit que la connaissance scientifique
permet de résoudre tous les problèmes philosophiques ou
autres ; et que, grâce à sa méthode miraculeuse, la science est
en quelque sorte magique : elle nous mène tout droit à la
Vérité.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 9

Le positivisme et le néo-positivisme

Auguste Comte
Les croyances optimistes et triomphantes du scientisme dérivent
d’un courant épistémologique10 fort important dans le développement
de la science moderne qu’on nomme le positivisme. Le grand fondateur
de ce courant est Auguste Comte (1798-1857). Selon lui, le
développement de l’esprit humain (ou de la pensée humaine) s’est fait
en trois étapes qui correspondent à trois modes de connaissance de
l’univers. Ces trois étapes sont l’état théologique où les phénomènes
sont perçus en tant que résultats de l’action d’agents surnaturels (il
pleut parce que Dieu le veut ainsi), l’état métaphysique où les agents
surnaturels sont remplacés par des forces abstraites (par exemple : la
Raison transforme l’Histoire) et l’état positif où la pensée humaine
s’appuie sur la science positive. Dans le cadre conceptuel de Comte,
la science positive correspond à l’avènement de la science moderne où
l’Homme cherche « à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonne-
ment et de l’observation11 », les lois effectives qui gouvernent les
phénomènes étudiés (qu’on nomme les lois scientifiques). Pour Comte
et les positivistes, l’avènement de la science « positive » est un grand
progrès pour l’humanité. En fait, selon lui, ce n’est rien de moins qu’une
révolution intellectuelle qui devait mettre fin au désordre et à l’anar-
chie du monde humain. Et l’achèvement de cette révolution bénéfique

10. Nous définirons ce mot plus loin. Voir le prochain encadré à la page 12.
11. Comte, A., Philosophie des sciences, Paris, Gallimard, 1996, p. 53.
10 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

devait correspondre au développement de la « physique sociale » (de


la sociologie), qui se développe après les autres sciences car elle est
plus complexe. Ainsi, pour les positivistes, les sciences humaines doivent
se fonder sur les principes épistémologiques de la science « positive »
qui s’est d’abord développée dans les sciences plus simples comme la
physique et les mathématiques. Comme elles, elles doivent être
objectives, empiriques, rechercher des lois, etc. (nous verrons au
chapitre 1 ce que signifient ces notions).

Le positivisme véhicule donc un modèle de la science – celui de


la science positive. Ce modèle dérive des sciences naturelles, notam-
ment de la physique. En sciences humaines, un positiviste sera donc
celui qui valorise ou adopte le modèle de la science positive. Bien
qu’on le retrouve dans toutes les sciences humaines, le positivisme est
particulièrement fort en psychologie, et plus particulièrement en
psychologie expérimentale où l’on recourt à la méthode expérimentale
(voir 5.2). Dans un livre récent portant sur l’application de la méthode
expérimentale en psychologie, par exemple, Jean-Pierre Rossi (profes-
seur et chercheur en psychologie) a défini la science de la manière
suivante : « La science est une langue qui est utilisée pour décrire, la
description porte sur des phénomènes, ces phénomènes sont mesu-
rables12. » Cette définition correspond au modèle de la science positive
(inspirée par la physique) qui vise effectivement la description de
phénomènes empiriques et mesurables (ou quantifiables). (Nous
verrons cela plus en détail au chapitre 1 lorsque nous expliquerons ce
qu’est et ce que vise la science moderne.)

Le positivisme est une pensée du XIXe siècle, forte des succès


des sciences de la nature et du triomphe de la science moderne. Mais
ses thèses sont demeurées vigoureuses au XXe siècle grâce au néo-
positivisme, particulièrement fort dans le monde anglo-saxon. Le cœur
du néo-positivisme fut sans aucun doute le Cercle de Vienne. Ce
« cercle » se composait en fait de savants de différentes disciplines. Il
fut particulièrement actif dans les années 1920 et 1930. L’objectif
principal de ce groupe était d’homogénéiser la méthodologie des
différentes sciences en s’inspirant des principes épistémologiques des
sciences « pures ». Pour eux, les sciences de la nature devaient servir

12. Rossi, J.-P., L’approche expérimentale en psychologie, Paris, Dunod, 1997, p. 4.


INTRODUCTION GÉNÉRALE 11

de modèle aux sciences humaines. À défaut de se conformer à ce


modèle, les sciences humaines ne seront jamais plus que des pseudo-
sciences entachées de métaphysique. Ces épistémologues se donnèrent
donc la tâche de définir la méthode scientifique. Bien que leurs
travaux ne soient pas dépourvus d’intérêt, ils échouèrent.

Bref, pour les scientistes et les (néo)positivistes, la


Science possède, à la limite, une méthode. Si elle est bien
utilisée, cette méthode s’avère infaillible. Tôt ou tard, dit-on,
la méthode scientifique mène à la Vérité et révèle la fausseté
des connaissances non scientifiques. Ainsi, on rit de
l’astrologue et on s’émerveille de l’affirmation du scientifique
car la Science travaille avec sérieux et rigueur. Elle utilise,
croit-on, une méthode qui produit de la vérité comme un
boucher de la saucisse. À cet effet, plusieurs sont persuadés
qu’il suffit de se spécialiser dans un domaine et d’y appliquer
la méthode scientifique pour faire jaillir la lumière de la
pénombre.
Dans ce livre, nous voulons démontrer la fausseté de
La méthodologie des cette pensée impérialiste et magique qui n’a rien à voir avec
sciences contemporai- les sciences contemporaines. Aucun physicien, chimiste,
nes est plus complexe
biologiste ou psychologue ne possède la méthode (et la
que le croient les
scientistes. démarche) scientifique miraculeuse. La pratique des sciences
s’avère beaucoup plus complexe et humaine que ce que nous
pensons trop souvent. En lisant le chapitre 1, le lecteur
constatera qu’il existe en fait plusieurs démarches et
méthodes scientifiques dont la scientificité n’est pas néces-
sairement évidente ou reconnue par tous et que, à ce titre,
certains savants préfèrent certaines méthodes et en dénigrent
d’autres. Bref, la pratique de la science est plus confuse et
contestée qu’il n’y paraît aux yeux des profanes et des
scientistes.
Pour l’instant, il suffit de comprendre que, si ce dernier
La méthodologie de la paragraphe est juste, nous ferions preuve de malhonnêteté
recherche renvoie à ou d’incompétence si nous commencions ce livre d’intro-
des débats et des con- duction à la démarche scientifique des sciences humaines en
troverses.
disant : « Voici la méthode qu’on utilise en sciences humaines.
Elle se divise en X étapes. Pour commencer, il faut... » Il
12 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

s’avère plus juste de faire comprendre au débutant que la


science et ses méthodes sont des sujets de débats, ouverts à
la controverse et aux changements. Comme le notent Ilya
Prigogine (prix Nobel de chimie en 1977) et Isabelle Stengers :
[...] l’histoire de la science n’est pas une calme accumulation de
données qui s’incorporent dans une avancée simple et unanime.
L’histoire des sciences est une histoire conflictuelle, de choix, de
paris, de redéfinitions inattendues13.
À ce titre, n’importe quel chercheur de quelque domaine
Un chercheur doit que ce soit, qu’il soit débutant ou chevronné, doit faire des
faire des choix épis- choix philosophiques et épistémologiques qui déterminent
témologiques et mé- sa démarche scientifique. Autrement dit, il existe différentes
thodologiques.
manières de faire des recherches scientifiques et chaque
savant doit en choisir une en s’appuyant sur certains principes
épistémologiques. Le premier chapitre de ce livre présente
donc des notions épistémologiques de base car, avant de
faire une recherche et d’utiliser une démarche scientifique, il
faut d’abord être conscient de certains principes épisté-
mologiques. À défaut de quoi le chercheur se condamne à
faire de la science sans conscience.

Qu’est-ce que l’épistémologie ?

L’épistémologie est un peu la science des sciences. C’est l’étude


de l’étude de la réalité ou la connaissance de la connaissance. On la
nomme aussi parfois la philosophie des sciences. C’est un discours
critique qui analyse les sciences comme la chimie le fait des gaz ou
la biologie des grenouilles. L’épistémologue, ou le philosophe des
sciences, cherche à comprendre les sciences au même titre qu’un
économiste ou un psychologue tente de comprendre l’économie ou le
comportement de l’individu. Selon M. Grawitz, c’est « une étude
critique faite a posteriori [après], axée sur la validité des sciences
considérées comme des réalités que l’on observe, décrit, analyse14 ».

13. I. Prigogine et I. Stengers, La nouvelle alliance. Métamorphose de la science,


Paris, Gallimard, 1986, p. 9.
14. Grawitz, M., Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1990, p. 9. Les
crochets sont ajoutés par l’auteur.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 13

Le paradoxe des sciences humaines


En sciences humaines, il importe sans doute plus
Une différence fonda- qu’ailleurs que le chercheur soit conscient de la diversité des
mentale entre la phy- fondements épistémologiques des démarches et des méthodes
sique et la philo- scientifiques. Pourquoi spécifier que cette diversité est si
sophie : les conven-
importante en sciences humaines ? Parce que, dans ces
tions théoriques et
méthodologiques. sciences, la diversité méthodologique est plus grande que
dans les sciences de la nature où les conventions théoriques
et méthodologiques limitent les choix des chercheurs. Ainsi
à Vienne, à l’automne de 1934, Karl Popper (un des
philosophes des sciences les plus connus) a écrit :

L’homme de science engagé dans une recherche, dans le domaine


de la physique par exemple, peut attaquer son problème im-
médiatement. Il peut aller tout de suite au cœur du sujet, c’est-
à-dire au centre d’une structure organisée. C’est qu’il existe déjà
un corps structuré de doctrines scientifiques et avec lui un état
du problème généralement accepté. Il peut donc laisser à d’autres
le soin d’ajuster sa contribution à l’édifice en construction de la
connaissance scientifique.
Le philosophe se trouve dans une situation différente ; il n’est
pas confronté à une structure organisée mais plutôt à une sorte
d’amoncellement de ruines (qui recouvrent peut-être un trésor
enseveli). Il ne peut invoquer un état du problème généralement
accepté car le seul fait généralement accepté est qu’il n’y a rien
de tel15.

Dans cette citation, Popper explique que la physique est


une discipline de recherche scientifique bien organisée,
s’appuyant sur des conventions théoriques et métho-
dologiques établies, c’est-à-dire acceptées par une majorité
de chercheurs ; tandis qu’en philosophie les philosophes
n’ont pas de conventions établies, si ce n’est qu’ils s’enten-
dent sur le fait qu’ils ne s’entendent à peu près sur rien.
En sciences humaines, les chercheurs se situent à mi-
chemin entre les physiciens et les philosophes. Comme un
papillon de nuit l’est par la lumière, ils sont souvent attirés

15. Popper, K., La logique de la découverte scientifique, Paris, Éditions Payot,


1973, p. 11.
14 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Les sciences humaines par le modèle des sciences naturelles et leurs « corps
se situent entre la structurés de doctrines scientifiques ». Quitte parfois à se
physique et la philo-
brûler les ailes contre la lumière, plusieurs savants en sciences
sophie : elles envient
les conventions de la humaines aspirent à la rigueur et aux certitudes méthodolo-
physique, mais elles giques des sciences de la nature. Mais, dans les faits, ils ne
ressemblent davan- disposent pas d’une « structure organisée », c’est-à-dire d’un
tage à la philosophie ensemble de principes épistémologiques, méthodologiques
car elles n’ont pas et théoriques homogènes qui fassent clairement consensus.
vraiment de conven-
Malgré leur souhait, ils ne réussissent guère à s’entendre
tions épistémologi-
ques, méthodologiques entre eux sur ce qu’il convient d’accepter en tant que fonde-
et théoriques. ments épistémologiques, méthodologiques et théoriques. Tous
les savants tentent donc de faire acte de science sans pouvoir
définir d’une manière consensuelle les fondements de la
scientificité des sciences humaines. Autrement dit, chaque
savant tente de faire des sciences humaines alors que la
communauté des savants ne s’entend pas sur la manière de
faire des sciences humaines.
Certains auteurs de livres d’introduction à la
Certains spécialistes méthodologie des sciences humaines choisissent d’ignorer ce
préfèrent ignorer cette paradoxe. Ils fondent leurs explications sur de fausses
absence de conven - certitudes inspirées par le modèle triomphant des sciences
tions en sciences
humaines.
de la nature. Ces manuels d’introduction ressemblent trop
souvent à des livres de recettes se livrant à une simple
description des différentes règles régissant une démarche
scientifique désincarnée. En agissant de la sorte, en expliquant
de fausses certitudes, ces bouquins trompent leurs lecteurs
qui se font une idée tronquée de la recherche en sciences
humaines. Les lecteurs sont ainsi amenés à croire que les
recherches sont déterminées du début à la fin par des règles
précises et immuables, même si la plupart des chercheurs en
sciences humaines reconnaîtraient que les vraies recherches
conservent toujours une part d’indétermination,
d’imprécision et d’improvisation. Or cette indétermination
de la recherche en sciences humaines s’avère présentement
incontournable, car elle dérive des débats épistémologiques,
méthodologiques et théoriques qui marquent profondément
les sciences humaines, que plusieurs, d’ailleurs, désignent en
tant que « pré-sciences » ou même « pseudo-sciences »,
notamment à cause de cette absence de consensus.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 15

En effet, plusieurs épistémologues et savants des sciences


D’autres renient la naturelles doutent ou renient carrément la scientificité des
scientificité des scien- sciences humaines. À leur avis, les sciences humaines ne
ces humaines. seraient pas aussi rigoureuses et efficaces que les sciences de
la nature. Comparées aux sciences de la nature, les sciences
humaines ne seraient pas vraiment scientifiques. C’est pour
cela qu’on entend souvent dire que les sciences comme la
physique, la chimie ou la biologie sont des sciences pures ou
nobles, ce qui sous-entend que des sciences comme la
sociologie, l’histoire, la science politique, la psychologie,
l’économie, la géographie et l’anthropologie seraient des
« pseudo-sciences », des sciences impures, molles ou basses.

Edgard Morin

Ce jugement négatif à l’égard des sciences humaines ne


On fait souvent une démontre pas seulement un certain snobisme des savants des
distinction entre les sciences de la nature à l’égard de leurs collègues des sciences
sciences « nobles » et humaines. Il ne signifie pas davantage que les savants des
les sciences « basses ».
Les sciences « basses »
sciences naturelles sont plus intelligents que ceux des sciences
seraient plus incer- humaines. En fait, comme le note Edgar Morin, cette dis-
taines. tinction entre des sciences « nobles » et des sciences « basses »
renvoie tout simplement à la plus grande incertitude qui
caractérise la méthodologie et la corroboration des théories
en sciences humaines :
16 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

[…] un chercheur des sciences les plus nobles (soit les sciences
exactes) n’est pas plus intelligent qu’un chercheur des sciences
basses (soit la sociologie, par exemple), voire même qu’un simple
citoyen ; le premier a seulement des possibilités meilleures de
vérification, et les contraintes des règles du jeu permettent de
sélectionner les théories les plus rigoureuses16.

En d’autres termes, ce jugement négatif renvoie à


l’absence de paradigmes en sciences humaines.

Les paradigmes

En épistémologie, la notion de paradigme est fille de Thomas Kuhn,


un physicien converti à l’épistémologie des sciences. Selon lui, « la science
ne se développe pas par accumulation de découvertes et d’inventions
individuelles17 ». Car toute science évolue par une succession de para-
digmes incommensurables. Ces paradigmes sont des « découvertes scien-
tifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une
communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions18 ».
Benoît Gauthier donne une définition un peu plus précise en écrivant qu’il
s’agit d’un « ensemble de règles implicites ou explicites orientant la
recherche scientifique, pour un certain temps, en fournissant, sur la base
de connaissances universellement reconnues, des façons de poser les
problèmes, d’effectuer les recherches et de trouver des solutions19 ».
Selon Kuhn, chaque science évolue selon une alternance entre une
période de science normale (où un paradigme perdure et sert de
références théoriques et méthodologiques aux chercheurs) et une période
de crise et de révolution scientifique où le paradigme est remis en
question d’une manière importante par des chercheurs. La crise se
résorbe au moment où un nouveau paradigme remplace l’ancien.
Selon ce philosophe des sciences, les sciences humaines sont des
« pré-sciences » étant donné qu’aucun paradigme n’arrive à s’y développer.

16. Morin, E., Science avec conscience, Paris, Fayard, 1990, p. 138.
17. Kuhn, T., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983,
p. 19.
18. Ibid., p. 11.
19. Gauthier, B. (sous la direction de), Recherche sociale. De la problématique à
la collecte des données, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1990,
p. 521.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 17

Cela signifie que, contrairement à ce qui prévaut en


En sciences naturelles physique, par exemple, en sciences humaines il n’existe pas
(ou « nobles »), il de consensus théoriques et méthodologiques entre les
existe des paradigmes.
membres de la communauté scientifique. Autrement dit,
En sciences humaines
(ou « basses »), il contrairement aux physiciens qui s’entendent généralement
n’existe pas de sur une théorie pour expliquer les lois de l’univers physique
paradigmes. Une et sur des règles méthodologiques pour les découvrir, les
science serait meil- psychologues, les sociologues, les politologues, les historiens,
leure lorsqu’il existe etc., se disputent entre eux quant au choix de la meilleure
des paradigmes.
théorie pour expliquer les lois du comportement, les lois
sociales, les lois de l’Histoire, etc., et des règles méthodolo-
giques pour les découvrir. Les sciences de la nature seraient
donc plus scientifiques que les sciences humaines parce qu’il
y prévaut des paradigmes, c’est-à-dire des consensus théori-
ques et méthodologiques. Les sciences humaines seraient
moins scientifiques parce qu’elles n’ont pas de véritables
paradigmes.
Que vaut cette thèse ? Les sciences humaines sont-elles
Une chose est cer- effectivement moins scientifiques que les sciences « pures » ?
taine : les sciences Nous ne répondrons pas à cette question primordiale dans
humaines sont métho-
ce livre d’introduction à la méthodologie des sciences
dologiquement et
théoriquement très di- humaines. Mais nous ne nous cacherons pas pour autant
versifiées. derrière des pseudo-consensus qu’on affirme avec autant
d’autorité qu’ils sont artificiels. Car, que cela plaise ou non,
les chercheurs en sciences humaines doivent composer avec
les incertitudes, les zones grises et les débats qu’engendre la
grande diversité théorique et méthodologique des sciences
humaines. En effet, tout scientifique digne de ce nom sait
qu’on ne fait pas disparaître un fait en reniant son existence.

Entre le relativisme absolu et le scientisme


Faut-il sombrer dans le relativisme absolu et tenir pour
acquis qu’en sciences humaines tout se fait et se vaut puisqu’il
n’existe pas de paradigme digne de ce nom ? Certains
relativistes radicaux le prétendent (et pas seulement en
sciences humaines20 !), tandis que d’autres, inspirés par le

20. À cet égard, voir les thèses anarchistes de l’épistémologue Paul Feyerabend
dans Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance,
Paris, Éditions du Seuil, 1979.
18 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

Nous rejetons le rela- positivisme, s’accrochent aux fausses certitudes du scientisme


tivisme absolu et le en parlant avec une surprenante assurance de la méthode
scientisme. Nous de-
scientifique. Dans ce livre, nous ne voulons ni de l’aveugle-
vons tenir compte des
quasi-paradigmes ment scientiste ni de l’anarchie des relativistes. Nous
qu’on retrouve en souhaitons éviter ces deux pièges. Pour ce faire, nous puise-
sciences humaines et rons dans l’eau trouble des « quasi-paradigmes » qu’on re-
nous appuyer sur trouve en sciences humaines. En effet, il faut savoir qu’il
ceux-ci. existe des courants de pensée ou des écoles de pensée en
sciences humaines.
Au niveau théorique, il existe des chercheurs struc-
Les quasi-paradigmes turalistes, des marxistes, des fonctionnalistes, des freudiens,
théoriques. des adlériens, des behavioristes, etc. ; il existe aussi un courant
systémique, une école (ou un groupe) de penseurs néo-
libéraux, des sociaux-démocrates, une école du public choice,
et ainsi de suite21. Parmi ces courants ou ces écoles, il y en a
qui sont plus dominants que d’autres. Ces grands courants
ou ces grandes écoles de pensée défendent des positions
théoriques et méthodologiques qu’on peut définir en tant
que « quasi-paradigmes ». Un quasi-paradigme découle d’un
consensus théorique et méthodologique au sein d’un groupe
de chercheurs qui travaillent dans l’ensemble de la
communauté des chercheurs22. Très souvent, un groupe de ce
genre – qu’on désigne par un nom propre : l’école des « An-
nales », l’école méthodique, l’école de Chicago, l’école de la
régulation, les austro-marxistes, les structuro-fonctionnalistes,
etc. – se concentre dans un pays ou des institutions uni-
versitaires. Lorsqu’ils sont assez puissants ou influents, ces
groupes de chercheurs contrôlent ou influencent des revues
spécialisées ou des maisons d’édition. Leurs leaders, qui sont
souvent les fondateurs, sont prestigieux et connus des autres
savants et même du grand public. Qu’on pense à Karl Marx,

21. Au chapitre 3, aux pages 136 à 139, nous présentons un survol des
principaux courants théoriques de la psychologie.
22. Les quasi-paradigmes des sciences humaines se distinguent des
paradigmes des sciences de la nature par l’influence plus restreinte qu’ils
ont sur la communauté scientifique. Contrairement aux paradigmes des
sciences naturelles, les quasi-paradigmes des sciences humaines ne sont
jamais assez dominants ou influents pour instaurer une phase de « science
normale » pendant laquelle la grande majorité des chercheurs fondent
leurs recherches sur les mêmes principes théoriques et méthodologiques.
INTRODUCTION GÉNÉRALE 19

Sigmund Freud, Jean Piaget, Talcott Parsons, Claude Lévi-


Strauss, John Maynard Keynes et à plusieurs autres.
Au niveau de la démarche scientifique et de la méthodo-
Les quasi-paradigmes logie, quelques principes et méthodes ont atteint, pourrait-on
méthodologiques. dire, le statut de quasi-paradigmes. C’est notamment le cas
des méthodes quantitatives et qualitatives et des démarches
hypothético-déductive et inductive. D’autres méthodes de
recherche sont aussi couramment utilisées dans certaines
disciplines des sciences humaines : en histoire, par exemple,
il existe notamment la méthode historique ; en sociologie, en
anthropologie et en science politique des méthodes d’enquête
(l’observation, l’entrevue, etc.) ; et en psychologie la méthode
expérimentale. Ces principes et méthodes ne sont pas partagés
par tous les chercheurs en sciences humaines. Au sein d’une
même discipline, plusieurs adeptes des méthodes qualitatives
s’opposent à ceux des méthodes quantitaves, et vice-versa.
De même, plusieurs adeptes des méthodes qualitatives sont
sceptiques quant à l’utilité ou à la pertinence de la méthode
expérimentale. Et ainsi de suite... Néanmoins, à défaut d’être
partagés par l’ensemble des spécialistes, ces principes et
méthodes jouent un rôle très important dans les sciences
humaines contemporaines car un nombre relativement
important de chercheurs s’en servent et défendent leur utilité
grâce à des publications ou en incitant des étudiants à s’en
servir. Ce sont ces principes et méthodes qui « structurent » la
recherche. À cet effet, nul étudiant en sciences humaines ne
peut vraiment connaître et pratiquer les sciences humaines
actuelles s’il ne connaît pas ces quasi-paradigmes théoriques
et méthodologiques.
Dans ce livre, nous présenterons donc les grandes lignes
Nous présentons l’un des quasi-paradigmes méthodologiques des sciences, en
des quasi-paradigmes insistant surtout sur une démarche scientifique : la démarche
méthodologiques : la hypothético-déductive inspirée du falsificationnisme de Karl
démarche hypothético-
déductive inspirée par
Popper. À l’heure actuelle, cette démarche est sans aucun
le falsificationnisme. doute l’un des principaux quasi-paradigmes méthodologiques
des sciences humaines.
À cet effet, nous avons divisé ce livre en six chapitres.
Dans le premier chapitre, nous aborderons rapidement
Présentation du pre- les principaux fondements épistémologiques de cette
mier chapitre. démarche scientifique. À cet effet, nous présenterons les
20 LA DÉMARCHE D’UNE RECHERCHE EN SCIENCES HUMAINES

grands objectifs de la science moderne ; nous étudierons les


différences entre la déduction, l’induction et la démarche
hypothético-déductive ; nous verrons que, depuis les travaux
de Karl Popper, les scientifiques devraient se contenter de
corroborer ou de falsifier leurs énoncés généraux (théories,
lois…) plutôt que de les vérifier ; puis nous nous attarderons
sur quelques particularités des sciences humaines.
Dans les chapitres 2, 3, 4, 5 et 6, nous verrons comment
Présentation des cha- un chercheur peut accomplir une démarche hypothético-
pitres 2, 3, 4, 5 et 6. déductive inspirée par le falsificationnisme en réalisant quatre
étapes essentielles : 1) le choix d’un sujet de recherche
(chapitre 2), 2) l’élaboration de conjectures théoriques
(chapitre 3), 3) la préparation et la réalisation des tests
empiriques (chapitres 4 et 5), et 4) la communication des
résultats de la recherche (chapitre 6). Chacune de ces quatre
étapes se décompose évidemment en sous-étapes que nous
expliquerons au fur et à mesure.
Nous avons choisi cette démarche scientifique car elle
Il est impossible de nous semble épistémologiquement acceptable et qu’il est
présenter l’ensemble impensable, à moins d’écrire un traité de méthodologie en
des quasi-paradigmes plusieurs tomes, de penser présenter avec justesse et une
méthodologiques avec
rigueur sans écrire un
certaine profondeur l’ensemble des quasi-paradigmes
énorme traité. méthodologiques en sciences humaines. Toutefois, nous
n’hésiterons pas à mentionner l’existence d’autres quasi-
paradigmes méthodologiques afin que le lecteur sache qu’ils
existent et connaisse leurs principales caractéristiques.
En somme, en maîtrisant cette démarche hypothético-
Nous proposons une déductive falsificationniste, le lecteur apprend une démarche
démarche quasi-para- scientifique empirique, acceptable et élémentaire qui s’avère
digmatique qui est
compatible avec la méthode expérimentale, la méthode
empirique, acceptable
et élémentaire. historique et les méthodes d’enquête utilisées dans les
différentes disciplines des sciences humaines.
En la qualifiant d’empirique, nous signalons que cette
démarche mène le chercheur à la réalisation de tests em-
piriques ayant pour but de corroborer ou de réfuter ses
conjectures théoriques.

View publication stats