Vous êtes sur la page 1sur 6

“Quelle Réponse Ethique au Terrorisme ? La Guerre ?

“ SP 2016 / Ethique
Prof. C. Bauer E. Jaillet - MaTh - Unil

Le “Concept“ du 11 Septembre
“La Déconstruction du Concept de Terrorisme selon Derrida“

1. Introduction et Contexte

Avant de m'attaquer au texte, il me faut dire quelques mots sur l'ouvrage dans lequel se trouve le
chapitre “La Déconstruction du Concept de Terrorisme par Derrida“ et sur ses auteurs. Ce livre –
Le “concept“ du 11 septembre1 – est la traduction française de Philosophy in a Time of Terror,
publié en 2003 aux University Press of Chicago, avec un texte révisé et annoté par J. Derrida et G.
Borradori. Quelques semaines après les attentats sur le World Trade Center (N.-Y.) et le Pentagone,
la philosophe d'origine italienne Giovanna Borradori 2 (1963), se trouvant à New-York lors des
attentats, propose un dialogue, un entretien d'ordre philosophique – une de ses spécialités – comme
réaction à ces événements, à deux figures de la philosophie continentale du dernier tiers du XXe
siècle : le philosophe allemand Jürgen Habermas (1929), héritier des travaux de l'école de Frankfort
– que l'on connaît principalement pour son développement d'une éthique du discours et l'affirmation
d'une rationalité qui se construit en fonction des critères de l'agir communicationnel – et Jacques
Derrida (1930-2004) philosophe français, juif, d'origine algérienne, trouvant sa place au sein de la
French Theory – mouvement de réception d'un certain nombre de philosophes francophones aux
Etats-Unis – se plaçant dans les traces de la pensée de Heidegger, développant ce que l'on nomme
communément la Déconstruction.3

Le livre se construit autours des deux dialogues, avec une introduction de la part de G. Borradori, et
un commentaire à chaque dialogue, signé également de sa main. Le chapitre “ La Déconstruction du
Concept de Terrorisme par Derrida“ (pp. 197-244) suit le dialogue avec J. Derrida, intitulé “Auto-
Immunités, suicides réels et symboliques“ (pp.133-196). Il ne s'agira donc pas d'une lecture directe
de l'échange avec J. Derrida, mais de la lecture d'un commentaire du dialogue avec celui-ci. Ceci
permet notamment d'éclairer le dialogue à partir d'autres bouts du travail de J. Derrida, dans les
années 90. Toutefois, la lecture de ce chapitre doit être faîte à partir de celle du dialogue.

1 DERRIDA Jacques, HABERMAS Jürgen et BORRADORI Giovanna, Le “Concept“ du 11 Septembre - Dialogues à New
York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Paris, Galilée, 2004.
2 Ces points forts, d'après sa page dans la section de de philosophie du Vassar College
(http://philosophy.vassar.edu/bios/giborradori.html 31.03.2016) sont la philosophie continentale (European
Philosophy), dans ses affiliations et tensions internes, l'esthétique et le terrorisme.
3 Pour une introduction générale, voir : GOLDSCHMIT Marc, Jacques Derrida, une introduction, 2e édition, Paris,
Pocket, 2014 (Agora).

1 6
“Quelle Réponse Ethique au Terrorisme ? La Guerre ?“ SP 2016 / Ethique
Prof. C. Bauer E. Jaillet - MaTh - Unil

2. La Déconstruction du concept de Terrorisme

Différents thèmes apparaissent à cette lecture décalante, déconstructrice, de ce que l'on nomme le
“11.09.“ et la lecture nous indique qu'une bonne compréhension du terrorisme et de la réponse qu'il
faut y apporter à partir notamment du travail philosophique décale passablement la compréhension
que l'on pourrait avoir, avant tout, de l'événement 11.09. et de tout ce qu'il provoque et de ce qui se
construit sur son dos. J'indiquerai d'avance différents ouvrages de Derrida que l'auteure connecte
aux propos tenus lors du dialogue : L'Autre Cap (1991)4, Force de Loi (1994)5 Foi et Savoir (1994-
96) et Le Siècle et le Pardon (1999)6.

L'auteure introduit – et c'est bon de le mentionner ici dans la mesure où son exposé est très clair –
la déconstruction derridéenne, dans ces traits fondamentaux. La déconstruction, inspirée de la
Destruktion heideggerienne, est à comprendre comme une Intervention d'ordre philosophique qui
vise avant-tout à déstabiliser les constructions philosophiques, en interrogeant les couples
conceptuels binaires sur lesquels celles-ci sont fondées, dégageant la vue pour une troisième voie
(im)possible à la binarité structurelle déconstruite. L'intervention n'est pas une destruction du
système, mais vise, par la déstabilisation, sa possible transformation. « Les interventions de
déconstruction désassemblent des tout fermés sur eux-mêmes en les confrontant à leur
différenciation interne. »7 Ce geste – en tant qu'il conjoint un dire et un faire qui ne se laisse pas
isoler de ce sur quoi il agit – se situe pour Derrida à la fois dans une critique de l'héritage des
Lumières – tendant chez Kant à une sécularisation de motifs théologiques [selon l'onto-théologie] –
mais aussi dans une poursuite du geste d'émancipation initié par les Lumières.

Plusieurs difficultés sont relevées par Derrida. J'en mettrait trois principales en avant pour notre
sujet : 1) Le Terrorisme 2) L'Evénement “11.09.“ 3) Le Cosmopolitisme.

Premièrement, le terrorisme est un cas limite pour la rhétorique guerrière du politique. Il ne dispose
que d'une définition floue – d'autant plus lorsque l'on parle de terrorisme international, qui dépasse
donc une situation uniquement “locale“ comme on a pu les désigner en Irlande et en Algérie –
dépendante des rapports de forces au sein de la sémantique législative des Etats. Quand est-on en
guerre, quand est on en terrorisme ? Quand est-on dans un conflit local, quand est-on dans un

4 DERRIDA Jacques, L’Autre cap, suivi de La Démocratie ajournée, Lonrai, Minuit, 1991.
5 DERRIDA Jacques, Force de Loi, 2e édition, Paris, Galilée, 2005.
6 DERRIDA Jacques, Foi et Savoir suivi de Le siècle et le Pardon, Paris, Seuil, 2000.
7 DERRIDA, HABERMAS et BORRADORI, Le “Concept“ du 11 Septembre - Dialogues à New York (octobre-décembre
2001) avec Giovanna Borradori, op. cit., 2004, p. 210.

2 6
“Quelle Réponse Ethique au Terrorisme ? La Guerre ?“ SP 2016 / Ethique
Prof. C. Bauer E. Jaillet - MaTh - Unil

conflit supra-local ? Historiquement, Derrida fait remonter l'emploi du mot terrorisme a la violence
d'état, légitimée par le régime de la Terreur, comme système d'immunité de l'état post-
révolutionnaire. « L'action “terroriste“ cherche à produire des effets (conscients ou inconscients!) et
des réactions symboliques ou symptomatiques qui peuvent passer par des détours nombreux,
incalculables, en vérité. »8 On a pour habitude de désigner par “terrorisme“ tout mouvement qui
s'oppose avec une violence non-autorisée à l’État Institué. En même temps, on constate que des
mouvements de terrorisme naissent là où tout autre possibilité face à une violence d’État qui se
laisserait également qualifier de terroriste 9 s'est effacée, ce qui en contre-coup, selon la perspective,
légitime la violence de l'action terroriste. Le terrorisme peut être – si on suit les analyses de Force
de Loi – compris comme la poursuite de la violence révolutionnaire pré-légale, fondatrice de l’État.
Cette violence a quelque chose de profondément indéchiffrable et se joue indépendamment d'un
horizon de Justice – entant qu'elle est pré-légale, le droit n'étant pas encore institué – celui-ci
nécessitant la Loi sans se confondre avec elle. 10 Le terrorisme est donc à comprendre selon la
logique de l'auto-immunité 11 de l'identité, ici une identité mondialatinisée – collusion de
“mondialisation“ et de “latin“.

Cela me permet de passer au deuxième point : le caractère événementiel du “11.09“. Derrida se


montre très critique de l'attribution de la qualité de Major Event au “11.09“, tout en indiquant quelle
est sa qualité propre qui en fait malgré tout un Major Event. Quantitativement, le 11.09. n'est pas un
Ereignis12 (dans le sens heidegerrien du terme, où l'Ereignis possède une part profonde d'in-
intégrable et d'imprévisible), car d'une part il y a eu dans l'histoire des drames comparables qui n'ont
pas reçu le label de Major Event et d'autre part parce que durant les années 90 on a déjà assisté à
une tentative d'attaque terroriste sur le WTC et que la destruction ou “l'éventrement“ des deux tours
était présent dans l'(in)conscience collective américaine, sous forme de fantasme, matérialisé dans
les productions culturelles (films, livres, jeux-vidéos). Autrement dit, il était largement anticipé.
Qualitativement, le “11.09.“ est décisif car il atteste de la fragilité de l'ordre mondial patronné par

8 Ibid., p. 162.
9 L'absence d'intervention médicale contre le Sida africain pourrait être considéré comme un acte terroriste de
violence d’État pour Derrida. L'Algérie, au moment où l'on était dans une logique de tensions locales et pas encore
dans une affirmation de guerre, a clairement été le théâtre d'une violence d’État de type terroriste. La bombe lancé
sur Hiroshima est tout autant un acte de terrorisme.
10 Il faut noter ici que pour Derrida, le couple Droit-Justice est à lire, de façon analogue, comme les couples Pardon-
Rétribution / Pardon Conditionnel ; Hospitalité-Tolérance / Hospitalité Conditionnelle.
11 Ce qui dans l'immun se retourne contre le système de défense de l'immun, en y indiquant la profonde instabilité /
insécurité
12 Trad. Fr. : Evénement

3 6
“Quelle Réponse Ethique au Terrorisme ? La Guerre ?“ SP 2016 / Ethique
Prof. C. Bauer E. Jaillet - MaTh - Unil

les USA – cet ordre s'installe à la “fin“ de la guerre froide, sur le crédit américain acquis par la
deuxième guerre mondiale. Il est également à identifier, qualitativement, comme traumatisme de
l'auto-immunité et ceci selon trois étapes : 1) L'attaque est produite par des acteurs du système
immunitaire américain de la Guerre Froide – les combattants afghans – se retournant contre l'allié
américain de l'Arabie Saoudite, le garant de l'ordre mondial. Le caractère auto-immun est d'autant
plus marquant dans la mesure où la violence a lieu sur sol américain, avec des “armes“ américaines
et des acteurs formés par les U.S.A., avec une économie minimale pour une efficacité maximale. 2)
La terreur vient de la possible gradation de la violence, d'une violence pire que celle qui était crainte
lors de la Guerre Froide, notamment parce qu'il n'y a plus d'assignations étatiques possible, que
l'ennemi agit hors-état. Le traumatisme alimente sa crainte de l'avenir, en fonction de la logique de
la compulsion de répétition (Freud). 3) La logique de la répression américaine, le war on terrorism,
ne va faire que reproduire la boucle de production du terrorisme, dans la mesure où une violence
d’État sera exercée et amènera la production d'un terrorisme de résistance comme seul recourt
possible à cette violence.

Derrida émet des craintes quant à la monumentalisation du moment “11.09.“, notamment parce qu'il
donne l'illusion de la fin de l'événement – empêchant d'en saisir l'ampleur – et parce que cela
permet de l'inscrire comme instrument sémantique clef au sein de la stratégie de propagande
guerrière de l'administration Bush. Cette monumentalisation ne permet pas de voir le risque qui se
profile à l'horizon d'une guerre et d'une violence encore plus virtualisée, déterritorialisée, dont le
paradigme est internet, le numérique, les nano-sciences, où une pression de bouton à un endroit peut
paralyser une ville entière, un pays entier.

Troisièmement, ce qui est en jeu ici, pour Derrida, c'est la possibilité du cosmopolitique – on
renvoie ici à Kant13 – au-delà de la construction moderne de l'état-nation, comme possibilité
démocratique à-venir, fondé sur l'hospitalité (le droit de visitation au privilège du droit d'invitation),
infléchissant le primat du principe – profondément chrétien – de tolérance. Mais il faut pour cela
passer par une révision des fondements philosophiques des instances supra-étatiques inspirées des
Lumières, pour y déstabiliser le caractère de souveraineté hérité de l'onto-théologie, de la
sécularisation de motif religieux au sein du projet d'émancipation des Lumières. Dans ce sens,
Derrida prendra toujours partis pour ce qui en droit permet la perfectibilité et la visée de l'idéal
démocratique. L'Europe apparaît comme une figure centrale de la possibilité de cette

13 Principalement “Vers la paix perpétuelle / Zum ewigen Frieden“ (1795)

4 6
“Quelle Réponse Ethique au Terrorisme ? La Guerre ?“ SP 2016 / Ethique
Prof. C. Bauer E. Jaillet - MaTh - Unil

reconfiguration.

Cette réflexion se joue en parallèle de ce que Derrida développe et déconstruit dans Foi et Savoir
sur ce qu'il appelle la mondialatinisation – alliance de la mondialisation et de l'identité latine.
L'alliance de la techno-science et de la religion – idiome latin / romain repris par le christianisme –
accompagne et habite profondément cette mondialatinisation. La religion (romaine) s'origine dans
une double source, une double origine, dans la Dette et le Sacré qui se transforme avec le
christianisme en un couple Dette e t Obligation qui se répète dans la distinction kantienne 14 entre
“Religion du Culte Seul“ et “Religion Morale“ – le christianisme étant l'expression parfaite de la
Religion Morale. Chez Kant, cette répétition dégage la Tolérance, concept fondamental de la
mondialatinisation, comme élément dynamique essentiel de l'avenir cosmopolitique. Cette
Tolérance – que l'on pourrait définir, à partir de Derrida, comme une hospitalité conditionnelle,
donc lié à une souveraineté de celui qui accueil, sans prise de risques – est à la source des violences
religieuses contemporaines, entant que celles-ci sont une réponses violentes – une auto-mutilation –
à l'expropriation religieuse imposée par la mondialatinisation dans laquelle œuvre la tolérance15.
« L'ouverture à l'autre à laquelle invite Derrida signale une communauté religieuse où
l'appartenance n'est pas liée à la réalisation d'une obligation mais s'instaure dans le simple rapport
des différences. »16

3. Conclusion

Les analyses de Derrida nous sont utiles en plusieurs points, notamment dans le fait qu'il montre
bien que le problème du terrorisme n'est pas un problème du dehors mais bien du dedans, dans une
logique de l'auto-immunité – l'attestent bien, par ailleurs, les évolutions récentes du recrutement
terroriste au sein de la population de l'occident mondialisé. Une réflexion éthique sur le terrorisme
contemporain ne devrait pas se faire indépendamment d'une réflexion sur les fondements
philosophiques de notre réalité politique – nationale et supra-nationale – et de sa tension avec le
couple cosmopolitique-mondialisation. On rejoindrait ainsi d'autres débats sur la possession des
ressources, la gestion de l'immigration et des réfugiés, ainsi que ceux portant sur l'écologie, tant de
domaines où la question de la souveraineté est mise en jeu.
14 Voir La religion dans les limites de la simple raison / Die Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft
(1739)
15 C'est sur le point de la Tolérance que ce situe sans doute le désaccord le plus lourd entre Derrida et Habermas, celle-
ci étant fondamentale pour Habermas.
16 DERRIDA, HABERMAS et BORRADORI, Le “Concept“ du 11 Septembre - Dialogues à New York (octobre-décembre
2001) avec Giovanna Borradori, op. cit., 2004, p. 223.

5 6
“Quelle Réponse Ethique au Terrorisme ? La Guerre ?“ SP 2016 / Ethique
Prof. C. Bauer E. Jaillet - MaTh - Unil

En éthique chrétienne, cela demande de repenser – ce qui est déjà en court – le paradigme éthique
de la Tolérance, ainsi que de la Souveraineté – notamment la souveraineté de Dieu, comme il me
semble que J. Caputo le fait dans The Weakness of God17 (où l'hospitalité derridéenne prend une
grande place).

Il faudrait également examiner à quel point les évolutions récentes du terrorisme de frappe
islamique, avec l'établissement territoriale du califat en Irak et en Syrie (ISIS / Daech), impactent la
réflexion de Derrida sur le terrorisme, lorsque celui-ci l'identifie comme non-territorial, in-
assignable et nihiliste. Si déclarer la guerre au terrorisme reste en soit difficile, déclarer la guerre à
Daech est-ce encore déclarer la guerre au terrorisme ? On reste dans une zone de flou, dans la
mesure où ISIS n'est pas reconnu comme Etat légitime, mais tout cela dépend de quel côté l'on se
situe.

Pour finir, il me semble également que les réflexions sur la virtualisation progressive, la
numérisation, la nanotechnologisation de notre quotidien et de ce qui constitue notre réalité
commune est un enjeu de taille à prendre en compte, notamment si on pense à la place des réseaux
sociaux et du dark web pour l'entretiens et le recrutement du terrorisme contemporain. Cependant,
les interventions de violence terroriste restent encore dans l'ordre du monumental, du visible. Ce qui
différencie peut-être les attaques récentes du 11.09. ce sont leur aspect arbitraire. Si cela fait sens, à
différent niveau, de faire sauter le symbole de l'économie mondiale à l'américaine, quel sens
stratégique cela a-t-il de tuer à l'aveugle au sein de la population civile mondiale? 18 Repenser la
logique de l'auto-immunité me semble tout à fait aviser, surtout lorsque l'on entend dire que ceux
que les meurtriers tenaient, il n'y a pas si longtemps, la même place que les victimes.

17 CAPUTO John D., The Weakness of God, a theology of the Event, Bloomington & Indianapolis, Indiana University
Pres, 2006.
18 Tout en sachant que les attaques de drones et les bombardement au Moyen-Orient frappent tout autant à l'aveugle
lorsqu'ils emportent une majorité de civils contre une minorité de djihadiste dans la tombe. À ce niveau, il n'est pas
certain que la différence entre les fronts soit si grande.

6 6