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Thèse

en vue de l’obtention du grade de

Docteur de l’Université de Lyon,


délivré par l’École Normale Supérieure de Lyon
Discipline : Philosophie
Laboratoires : UMR 5037 & UMR 5304
École doctorale : École doctorale de Philosophie (ED 487)

présentée et soutenue publiquement le 22 juin 2015


par M. Pierre SAINT-GERMIER

Les arguments de concevabilité

Directeur de thèse: M. Jean-Michel ROY


Co-directrice de thèse : Mme Anne REBOUL

Devant la commission d’examen formée de :


M. Fabrice CORREIA,
Professeur extraordinaire, Université de Neuchatel, rapporteur.
M. Filipe DRAPEAU CONTIM,
Maître de conférences, Université de Rennes 1, examinateur.
M. Bob HALE,
Professeur émérite, University of Sheffield, examinateur.
M. Jean-Baptiste RAUZY,
Professeur des universités, Université Paris-Sorbonne, rapporteur.
Mme Anne REBOUL,
Directrice de recherche, L2C2-Institut des Sciences Cognitives-Marc Jeannerod,
CNRS, Lyon, co-directrice.
M. Jean-Michel ROY,
Professeur des universités, École Normale Supérieure de Lyon, directeur.
Remerciements

Je tiens à remercier tout d’abord mes deux directeurs de thèse, Jean-Michel


Roy et Anne Reboul, pour leur confiance, leur soutien continuel et leur disponibilité
durant les cinq années qu’a durées ce travail doctoral, réalisé dans l’équipe du Centre
d’Épistémologie des Sciences Cognitives (UMR 5037) à l’École Normale Supérieure
de Lyon et dans le Laboratoire sur Langage, le Cerveau et la Cognition (UMR 5304)
à l’Institut des Sciences Cognitives Marc Jeannerod.
Je serai éternellement reconnaissant envers Jean-Michel Roy pour m’avoir en-
couragé et donné la possibilité de mener diverses activités de recherche au sein du
CESC et en particulier d’avoir rendue possible l’organisation à Lyon du Workshop
Concepts and Modal Epistemology les 13 et 14 mai 2013. J’en profite pour remercier
chaleureusement les chercheurs qui avaient alors fait le déplacement à Lyon pour
deux journées de travail qui furent aussi productives qu’agréables : un grand merci
donc à Jean-Pascal Anfray, David Chalmers, Bob Hale (qui a accepté de revenir à
Lyon pour faire partie du jury de cette thèse, qu’il en soit doublement remercié),
Christian Nimtz, Sonia Roca-Royes, Scott Shalkowski et Margot Strohminger.
La co-direction d’Anne Reboul a joué un rôle qu’il serait difficile de surestimer.
Je crois que cette thèse aurait été très différente sans ses nombreux retours et ses
utiles suggestions. Un grand merci à elle.
J’ai conscience d’avoir pu bénéficier d’un environnement de recherche privilégié,
entre le CESC du côté de l’ENS de Lyon et le Laboratoire L2C2 du côté de l’Institut
des Sciences Cognitives Marc Jeannerod. Ces institutions ont été très généreuses en
finançant de nombreuses participations à des colloques en France et à l’étranger et
je tiens à exprimer toute ma reconnaissance à leur égard.
Je dois également remercier ici tous les chercheurs, débutants ou confirmés, qui
ont nourri plus ou moins directement ce travail en m’accordant un peu de leur
attention et de leur temps. Il serait difficile de les nommer tous. Un rapport de
lecture anonyme aussi critique que constructif (dont j’ai su ensuite qu’il venait de
Filipe Drapeau Contim) a été particulièrement utile au début de mes recherches. Les
discussions interminables avec Raphaële Andrault et Sandrine Roux ont également
nourri ce travail, en me faisant régulièrement faire des aller-retours entre les XVIIe
et XXIe siècles. Merci aussi à Maxence Gaillard et Mélanie Trouessin avec qui j’ai
eu le plaisir d’animer le séminaire doctoral d’études cognitives à l’ENS de Lyon.
3

Mes derniers remerciements vont à mes proches, Anne, Claude et Michelle, et


mes amis Clément et Sarah qui m’ont accompagné, soutenu et diverti durant ces
cinq années et qui ont partagé avec moi, d’une manière ou d’une autre, et sans
forcément toujours le savoir, leurs idées sur ce qui est concevable et sur ce qui est
possible.
Sommaire

1 Introduction 1
1.1 La notion d’argument de concevabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
1.2 Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème . . . . . . . 12
1.3 Plan de bataille . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27

2 Qu’est-ce qu’un argument de concevabilité ? 30


2.1 Qu’est-ce qu’un argument ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
2.2 La spécificité des arguments de concevabilité . . . . . . . . . . . . . . 41
2.3 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 56

3 La finalité des arguments de concevabilité 57


3.1 Défendre des thèses de contingence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58
3.2 Défendre des thèses de séparabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
3.3 Attaquer des thèses de survenance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
3.4 Attaquer des thèses de démontrabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
3.5 Attaquer des analyses conceptuelles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78
3.6 Attaquer des vérités non-contingentes . . . . . . . . . . . . . . . . . . 82
3.7 Attaquer des thèses d’identité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
3.8 Vue d’ensemble . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90

4 Qu’est-ce qu’une possibilité ? 93


4.1 La possibilité comme modalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
4.2 Les couleurs modales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
4.3 La modalité de re . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
4.4 L’ontologie du possible . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
4.5 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153

5 Les possibilités visées par les arguments de concevabilité 155


5.1 Les variétés de la possibilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155
5.2 Les implications modales de certaines thèses philosophiques . . . . . . 200
5.3 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 216

i
SOMMAIRE

6 Qu’est-ce qu’être concevable ? 217


6.1 Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité . . . . . . . . . 217
6.2 Matériaux pour une analyse de la concevabilité . . . . . . . . . . . . 224
6.3 Clarifications formelles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 231
6.4 Clarifications substantielles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 240
6.5 Clarifications épistémologiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 253
6.6 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 259

7 La concevabilité négative et ses variétés 260


7.1 La concevabilité négative analytique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 261
7.2 La concevabilité négative a priori . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 273
7.3 La stratégie bidimensionnelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 278
7.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331

8 La concevabilité positive et ses variétés 334


8.1 La concevabilité positive restreinte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 334
8.2 L’imaginabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 390
8.3 La concevabilité positive élargie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 420
8.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 449

9 Étude de cas : l’argument des zombis en philosophie de l’esprit 453


9.1 L’argument des Zombis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 454
9.2 Les zombis sont-ils concevables ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 505
9.3 Les zombis sont-ils possibles ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 547
9.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 567

10 Conclusion générale 570

Appendices 576

A Échantillon d’arguments de concevabilité 577

B Revue des principales définitions 593


B.1 Les schémas d’arguments de concevabilité . . . . . . . . . . . . . . . 593
B.2 Les variétés de la concevabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 595

C Notations et symboles utilisés 596

Bibliographie 601

ii
Chapitre 1

Introduction

Les arguments de concevabilité sont des arguments philosophiques qui visent à


établir la possibilité d’une chose en partant de sa concevabilité. Cette forme d’ar-
gumentation, dont le pedigree historique est impeccable - Descartes et Hume, entre
autres, en ont fait un usage important - a récemment été remis sur le devant de la
scène philosophique. L’attrait exercé par les créatures insolites que sont les zombis
philosophiques 1 n’y est pas étranger. L’argument par la concevabilité des zombis for-
mulé à l’encontre du physicalisme est sans doute l’argument de concevabilité le plus
discuté à l’heure actuelle 2 en philosophie de l’esprit, et peut-être en philosophie tout
court. Le débat récent autour de la possibilité des zombis fournit ainsi une bonne
entrée pour se familiariser avec les arguments de concevabilité et les problèmes qu’ils
soulèvent.
Commençons par préciser brièvement en quoi consiste cet argument antiphysi-
caliste. Les zombis sont par définition des êtres dépourvus de conscience mais physi-
quement identiques à des êtres humains conscients. Précisons bien que définir ainsi
le terme « zombi » ne préjuge en rien de l’existence ni même de la possibilité de
l’objet défini. On peut considérer cette définition comme une stipulation permet-
tant d’abréger notre discours, rien de plus. La question de l’existence et celle de la
possibilité des zombis ainsi définis sont des questions tout à fait ouvertes.
Le principal attrait philosophique des zombis est que leur simple possibilité est
généralement tenue pour incompatible avec le physicalisme à propos de la conscience.
Entendue en un sens très général, cette doctrine affirme que la conscience est fonda-
mentalement quelque chose de physique et seulement quelque chose de physique 3 .
1. A ne pas confondre, bien entendu, avec les zombis que l’on peut voir dans les films de George
Romero. Dans la mesure où il sera assez peu question de cinéma dans cette thèse, il est entendu,
sauf mention contraire, que tous les zombis mentionnés dans la suite du texte sont des zombis
philosophiques.
2. Voir en particulier (Chalmers 2010d) et (Kirk 2012) pour une présentation synthétique
des débats récents suscités par cet argument.
3. Cette caractérisation du physicalisme est bien entendu très sommaire, en particulier tant que
l’on n’a pas précisé en quoi consiste pour la conscience (ou plus généralement pour toute propriété
mentale) d’être « fondamentalement quelque chose de physique et seulement quelque chose de
physique ». Nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur la définition du physicalisme, en
particulier dans le chapitre 9, spécifiquement consacré à l’argument des zombis.

1
Appelons « clone » tout être physiquement identique à un être réel 4 . Les zombis
sont ainsi des clones non conscients d’êtres conscients. Admettons que je sois un être
conscient et que le physicalisme à propos de la conscience soit vrai. Il s’ensuit que si
j’ai un clone, qu’il s’agisse d’un clone réel ou même d’un clone simplement possible,
ce clone sera forcément conscient. Par conséquent aucun de mes clones possibles
ou réels ne peut être un zombi. Dans la mesure où ce raisonnement, parfaitement
général, ne repose en rien sur ma constitution physique particulière et s’applique
indifféremment à tout être conscient (pourvu toutefois qu’il ait une constitution
physique), nous pouvons en tirer la conclusion plus générale que

(1) si le physicalisme est vrai, alors aucun zombi n’est possible.

Admettons, pour les besoins de l’argument, que (1) soit vrai. Ce conditionnel est
équivalent, par contraposition, à :

(2) Si un zombi est possible, alors le physicalisme est faux.

En d’autres termes, si l’on parvenait à fournir un argument convaincant en faveur


de la possibilité d’au moins un zombi, on aurait par la même occasion un argument
contre le physicalisme.
Mais comment s’assurer qu’une définition stipulative est la définition d’une chose
possible ? Plus spécifiquement, comment s’assurer qu’une description donnée renvoie
à quelque chose qui pourrait exister, même si l’on a par ailleurs de bonnes raisons
de penser que rien dans le monde réel n’y répond ?
Hume, dans le Traité de la nature humaine évoque une maxime qui fournit une
réponse en apparence très simple à cette question :

C’est une maxime établie en métaphysique que tout ce que l’esprit conçoit
clairement et distinctement inclut l’idée d’une existence possible ou, en
d’autres termes, que rien de ce que nous imaginons n’est absolument
impossible. (Traité de la Nature Humaine, Hume 1995, p. 83)

Hume poursuit en montrant comment cette maxime peut être appliquée à des
exemples élémentaires :

Nous pouvons former l’idée d’une montagne d’or et en conclure qu’une


telle montagne peut exister réellement. Nous ne pouvons pas former l’idée
d’une montagne sans une vallée et, pour cette raison, nous considérons
cela comme impossible. (Traité, Hume 1995, p. 83)

Ce principe, connu sous le nom de « maxime de Hume », peut être considéré


comme une règle d’inférence tout à fait générale justifiant dans un raisonnement le
4. Cette définition a le même statut que la définition des zombis donnée plus haut. Ni l’existence
ni la possibilité des clones ne sont préjugées dans cette définition stipulative et abréviative.

2
passage de la concevabilité d’une chose à sa possibilité. On peut donner de cette
inférence la représentation schématique suivante :
1. X est concevable
2. Si X est concevable, alors X est possible.

3. Donc X est possible


En vertu de la généralité de la maxime de Hume, représentée ici par la prémisse
2, cette forme d’inférence semble pouvoir être légitimement utilisée pour défendre
toute assertion de possibilité, pourvu que la chose dont la possibilité est affirmée
soit également concevable.
L’opposant au physicalisme à propos de la conscience peut ainsi songer à ajouter
à son arsenal l’argument suivant :
1. Les zombis sont concevables.
2. Si les zombis concevables, alors ils sont possibles.
3. Si les zombis sont possibles, alors le physicalisme est faux.

4. Donc le physicalisme est faux.


C’est très précisément ce que fait, par exemple, David Chalmers dans son livre
The Conscious Mind (1996).
Chalmers tient pour évidente l’assertion selon laquelle les zombis sont conce-
vables :
Un zombi est simplement un être qui m’est physiquement identique, mais
à qui toute expérience consciente fait défaut : à l’intérieur, c’est le noir
total. Même si elle constitue probablement une impossibilité empirique,
la situation ainsi décrite paraît certainement cohérente. Je ne parviens
pas, pour ma part, à discerner la moindre contradiction dans cette des-
cription. [. . .] Tout le monde ou presque, me semble-t-il, est capable de
concevoir une telle possibilité. (Chalmers 1996, p. 96, notre traduction)
A l’aide de la « maxime de Hume », Chalmers peut inférer la possibilité logique
des zombis, qui suffit d’après lui à réfuter ce qu’il appelle « matérialisme » et qui
correspond essentiellement à ce que nous avons appelé « physicalisme » 5 . Voici com-
5. Le choix du terme « physicalisme » par rapport à celui, plus ancien, de « matérialisme », est
pour une part purement verbal (dans la mesure où dans les discussions contemporaines les mêmes
positions sont parfois désignées par les deux termes), pour une part substantielle. Les auteurs qui
préfèrent le premier au second insistent généralement sur le fait que le physicalisme emprunte son
ontologie à la physique fondamentale (à un certain état de son développement, ou éventuellement
à un stade idéal d’achèvement) et sur le fait que la physique contemporaine n’attribue pas à la réa-
lité physique les propriétés traditionnellement attribuées à la matière (extension, impénétrabilité,
mobilité, etc.). Voir à ce sujet (Stoljar 2010, p. 10).

3
1.1. La notion d’argument de concevabilité

ment Chalmers résume son raisonnement :

1. Dans notre monde, il y a des expériences conscientes.


2. Il existe un monde logiquement possible qui est physiquement iden-
tique au nôtre et dans lequel les faits positifs à propos de la conscience
ayant cours dans notre monde sont absents.
3. Il s’ensuit que les faits relatifs à la conscience sont dans notre monde
des faits supplémentaires, qui viennent se surajouter aux faits phy-
siques.
4. Le matérialisme est par conséquent faux.
(Chalmers 1996, p. 123, notre traduction)

Même si le raisonnement retracé par Chalmers, n’épouse pas dans le détail le


schéma que nous avons identifié, il n’y a pas de difficulté particulière à voir comment
les différents éléments qu’il avance peuvent être réorganisés pour correspondre à
l’argument antiphysicaliste que nous avons exposé ci-dessus. Nous pouvons ainsi
attribuer à Chalmers un argument de concevabilité contre le physicalisme à propos
de la conscience.
Voyons à présent comment nous pouvons généraliser cette notion d’argument de
concevabilité, à partir de l’exemple des zombis.

1.1 La notion d’argument de concevabilité


Nous avons introduit la notion d’argument de concevabilité à l’aide d’un exemple
tiré de débats récents en philosophie de l’esprit. Mais ce qui nous intéresse est une
forme d’argumentation qui n’est pas spécifique à la philosophie de l’esprit, mais
peut être caractérisée en termes généraux. Par « argument de concevabilité » nous
désignerons ainsi tout argument
(i) ayant pour prémisse l’affirmation qu’un certain X est concevable
(ii) utilisant (une version de) la maxime de Hume pour justifier la possibilité de X
(iii) utilisant la possibilité de X pour défendre une thèse philosophique φ.
Quelques précisions sont ici utiles. Tout d’abord, la notion de concevabilité qui
intervient dans le critère (i) doit être entendue en un sens suffisamment large. Comme
nous aurons l’occasion de le voir plus en détail ci-après 6 , les contours de la notion de
concevabilité mobilisée dans les arguments que nous envisageons sont assez flous. Il
existe plusieurs manières de définir cette notion, et ces définitions peuvent varier d’un
argument de concevabilité à l’autre. Certains auteurs insistent sur la différence entre
6. Voir en particulier le chapitre 6 qui est consacré à l’analyse de la notion de concevabilité.

4
1.1. La notion d’argument de concevabilité

concevoir et imaginer, dans une tradition que l’on peut faire remonter à Descartes,
et au célèbre passage de la Sixième Méditation, dans lequel il oppose la concevabilité
du chiliogone à son inimaginabilité :

Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c’est


une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu’un
triangle est une figure composée de trois côtés seulement ; mais je ne puis
pas imaginer les mille côtés d’un chiliogone comme je fais les trois d’un
triangle, ni pour ainsi dire les regarder comme présents « avec les yeux
de mon esprit » (Méditation Sixième, Descartes 1904a (ci-après AT
IX), p. 57).

Une autre tradition, que l’on peut rattacher plutôt à Hume, consiste au contraire
à les rapprocher. On peut remarquer en effet que dans le paragraphe cité plus haut
où il introduit la maxime reliant la concevabilité à la possibilité, il en donne une
variante faisant intervenir la notion d’imagination (« rien d’imaginable n’est abso-
lument impossible »), comme si les termes « imaginable » et « concevable » étaient
interchangeables. Il nous paraît judicieux de rester dans notre caractérisation gé-
nérale, aussi neutre que possible relativement à la question de savoir quelle est la
meilleure de manière de comprendre les liens entre concevabilité et imaginabilité.
Pour cette raison, nous incluons dans la classe des arguments de concevabilité, les
arguments qui emploient une prémisse d’imaginabilité, pourvu qu’il soit clair, par
ailleurs que l’auteur de cet argument n’oppose pas radicalement l’imaginabilité à
la concevabilité et qu’il considère que l’imaginabilité, ainsi comprise, est un guide
fiable pour former des jugements de possibilité.
Ensuite, la notion de possibilité présente dans le critère (ii) est elle aussi laissée
relativement vague dans cette caractérisation. Le mot « possible » peut prendre des
sens relativement divers, surtout en philosophie, où il peut s’appliquer à des possi-
bilités physiques, logiques, métaphysiques, etc. Là encore, dans la mesure où nous
souhaitons simplement caractériser en termes généraux une classe d’arguments, il
suffit qu’un auteur utilise des considérations de concevabilité pour défendre l’exis-
tence d’une possibilité, quelle qu’en soit exactement la nature, pour que le second
critère soit rempli.
Enfin, le critère (iii) exprime le fait qu’il doit exister une relation logique entre
la thèse de possibilité établie par les considérations de concevabilité et la position
philosophiquement ultimement visée. Il peut arriver que cette partie de la trame
argumentative reste implicite et il faudra alors l’expliciter pour faire apparaître
l’argument en question comme un argument de concevabilité conforme à nos trois
critères.

5
1.1. La notion d’argument de concevabilité

On peut ainsi dégager une forme schématique des arguments de concevabilité, à


laquelle tout argument de concevabilité doit pouvoir être ramené et qui se composent
des trois prémisses et de la conclusion suivantes :
1. X est concevable.
2. Si X est concevable, alors X est possible.
3. Si X est possible, alors φ.

4. Donc φ.
Les arguments de concevabilité peuvent être considérés à un niveau plus géné-
ral comme une forme particulière que peut prend un certain style d’argumenta-
tion philosophique consistant à partir de prémisses épistémiques pour aboutir à des
conclusions métaphysiques au sujet du monde réel :
Il existe en philosophie des méthodes a priori traditionnellement em-
ployées pour tirer des conclusions au sujet de ce qui possible et de ce qui
est nécessaire, souvent pour en tirer ensuite des conclusions concernant
des questions substantielles de métaphysique. De tels arguments se dé-
composent généralement en trois étapes : on commence par avancer une
thèse épistémique (relative à ce que nous pouvons connaître ou conce-
voir), on passe ensuite à une thèse modale (concernant ce qui est possible
ou nécessaire) pour arriver enfin à une thèse métaphysique (à propos de
la nature des choses dans le monde).
On trouve cette forme d’argumentation dans la discussion de questions
variées appartenant à des domaines différents, par exemple la réductibi-
lité du mental au physique (et vice versa), la réductibilité de la causalité
et des lois de la nature à de simples régularités naturelles, la définition
de la connaissance par la notion de croyance vraie justifiée, etc. De nom-
breux arguments, dans ces différents domaines, commencent par établir
une différence épistémique entre les deux phénomènes (par exemple en
montrant que nous pouvons connaître ou concevoir l’un sans l’autre),
pour en tirer une différence modale (le fait que l’un peut exister sans
l’autre), et en dériver enfin une différence métaphysique (l’irréductibilité
du premier au second). (Chalmers 2002a, p. 145, notre traduction)
La différence spécifique des arguments de concevabilité au sein de cette famille
réside dans la forme particulière que prend le point de départ épistémique, à savoir
une affirmation de concevabilité. C’est ce qui les distingue d’autres arguments de
la même famille qui s’appuient plutôt sur des considérations de connaissabilité, le
plus connu étant l’argument de la connaissance de Frank Jackson (1982), lui aussi
destiné à réfuter le physicalisme 7 .
7. Pour un état de l’art récent du débat sur ces deux arguments, voir (Alter et Walter 2007)
et en particulier le chapitre introductif pour une présentation de la parenté entre l’argument des

6
1.1. La notion d’argument de concevabilité

Si les zombis philosophiques ont été la source d’un intérêt contemporain pour ce
type d’argument et pour la nature des liens entre la concevabilité et la possibilité,
cette forme d’argumentation possède une généralité qui dépasse l’usage qu’en font les
critiques du physicalisme à propos de la conscience. Cette stratégie argumentative
a pu être employée pour trancher des questions philosophiques très diverses, comme
le suggère Chalmers dans la citation ci-dessus. De nombreux auteurs contempo-
rains utilisent des considérations de concevabilité pour défendre leurs positions ou
attaquer celles de leur collègues dans des domaines comme la méréologie (Sider
2003) ou la métaphysique de la nature (Sidelle 2002) ou encore la philosophie des
mathématiques (Rosen 1990).
Cette forme d’argumentation n’est pas non plus une nouveauté, comme en té-
moigne la référence faite à la « maxime de Hume » ci-dessus. Hume a non seulement
donné une formulation percutante de la maxime à laquelle son nom a été depuis
associé, mais il l’a aussi utilisée à maintes reprises pour défendre des thèses aussi
diverses que l’existence de parties indivisibles de l’espace, la possibilité du vide ou
encore l’impossibilité de donner un fondement démonstratif à nos inférences induc-
tives 8 .
Considérons un argument, tiré du Traité, avancé à l’appui de cette dernière thèse :

Notre précédente méthode de raisonnement nous convaincra facilement


du fait qu’il ne peut y avoir d’arguments démonstratifs prouvant que les
cas dont nous n’avons pas eu d’expérience ressemblent à ceux ont nous
avons eu l’expérience. Du moins, nous pouvons concevoir un changement
dans le cours de la nature, ce qui suffit à prouver qu’un tel changement
n’est pas absolument impossible. Former une idée claire d’une chose,
c’est un argument indéniable en faveur de sa possibilité, et cela suffit
comme réfutation de toute prétendue démonstration contraire. (Hume
1995, 1.3.6, p. 152)

Rien ne nous empêche de concevoir que les régularités dont nous avons fait l’ex-
périence ne valent pas pour tout ce dont nous n’avons pas encore fait l’expérience.
Plus spécifiquement, je peux très bien concevoir qu’une boule de billard, parfaite-
ment semblable à toutes celles que j’ai pu observer par le passé, vienne à se comporter
en contradiction avec les lois qui régissaient jusque là toutes les collisions élastiques.
C’est un scénario dont la description n’implique aucune incohérence logique et que je
peux même parfaitement imaginer. Maintenant, si tout ce que nous pouvons conce-
voir est possible, alors un tel scénario représente une authentique possibilité. Pour
Hume, cela suffit à établir que toute tentative de fournir une preuve démonstrative
zombis et l’argument de la connaissance contre le physicalisme.
8. Voir les textes réunis dans l’annexe A de cette thèse, en particulier les textes D à G qui
rassemblent des arguments de concevabilité tirés des écrits de Hume.

7
1.1. La notion d’argument de concevabilité

de la conformité des événements futurs aux régularités passées sera inéluctablement


vouée à l’échec : si l’immutabilité de l’ordre de la nature pouvait faire l’objet d’une
démonstration, il s’ensuivrait qu’une altération des lois de la nature renferme la
même impossibilité que l’existence d’un cercle carré. Si la concevabilité d’un scé-
nario dans lequel les lois de la nature changent suffit à en prouver la possibilité,
il s’ensuit alors, par contraposition, que l’immutabilité de l’ordre de la nature ne
saurait faire l’objet d’une démonstration.
Nous avons ici un argument de concevabilité que nous pouvons reconstruire
conformément au schéma identifié plus haut :
1. Une violation des lois de la nature est concevable.
2. Si une violation des lois de la nature est concevable, alors une violation des
lois de la nature est possible.
3. Si une violation des lois de la nature est possible, alors n’existe aucune dé-
monstration de l’immutabilité de l’ordre de la nature.

4. Donc il n’existe aucune démonstration de l’immutabilité de l’ordre de la nature.


Hume n’est pas le premier à avoir utilisé ce genre d’argument. Un auteur comme
Descartes, dont les vues philosophiques, sur de nombreux sujets, sont diamétrale-
ment opposées, fait en plusieurs endroits appel à cette forme d’argumentation. Par
exemple, le principal argument que Descartes utilise dans la Sixième Méditation pour
justifier sa doctrine de la distinction réelle entre l’âme et le corps est un argument de
concevabilité au sens défini plus haut. Dans ce passage célèbre, Descartes commence
en effet par proposer sa propre version du lien entre concevabilité et possibilité et
de son fondement :
Et premièrement, parce que je sais que toutes les choses que je conçois
clairement et distinctement, peuvent être produites par Dieu telles que
je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et distinctement
une chose sans une autre, pour être certain que l’une est distincte ou
différente de l’autre, parce qu’elles peuvent être posées séparément, au
moins par la toute puissance de Dieu. (Méditation Sixième, AT IX, p. 62)
Descartes, en s’appuyant sur la véracité et la toute puissance de Dieu, se donne
ainsi le droit d’inférer la séparabilité de deux entités à partir de sa capacité à les
concevoir séparément l’une de l’autre. Descartes poursuit alors son argument en
faisant valoir certaines considérations de concevabilité relatives à son âme et à la
substance étendue, considérations étayées antérieurement dans les Méditations :
Et quoi que peut-être (ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt)
j’aie un corps auquel je suis très étroitement conjoint ; néanmoins, parce

8
1.1. La notion d’argument de concevabilité

que d’un côté j’ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je
suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai
une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue
et qui ne pense point, il est certain que ce moi, c’est à dire mon âme, par
laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de
mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui. (Méditation Sixième,
AT IX, p. 62)

Le passage du concevable au possible permet à Descartes d’établir une relation


modale de séparabilité entre son âme et son corps, et ainsi de dériver la distinction
réelle entre l’âme et le corps 9 . Nous pouvons ainsi attribuer à Descartes un argument
de concevabilité conformément au schéma dégagé plus haut 10 :

1. Je peux concevoir mon âme sans mon corps


2. Si je peux concevoir x sans y, alors il est possible que x existe sans y.
3. S’il est possible que x existe sans y, alors x et y sont réellement distincts.

4. Donc mon âme est réellement distincte de mon corps.

Cette brève présentation de quelques arguments de concevabilité empruntés à


l’histoire de la philosophie montre ainsi que cette forme d’argumentation n’est pas
une particularité propre à la philosophie contemporaine, mais une façon d’argumen-
ter qui possède une histoire et une généralité qui dépassent l’usage particulier qui
en est fait dans le débat autour du physicalisme.
Ceci étant dit, il nous faut immédiatement ajouter qu’il existe également une
tradition, tout aussi ancrée historiquement, de scepticisme envers cette manière d’ar-
gumenter.
L’argument de concevabilité cartésien en faveur de la distinction réelle entre
l’âme et le corps s’est heurté à la résistance d’Arnauld dans les Quatrièmes objec-
tions, notamment au sujet de l’inférence qui permet à Descartes de passer de la
9. L’étape du raisonnement qui relie la séparabilité à la distinction réelle reste implicite dans
le texte de la Sixième Méditation. Elle sera explicitée dans la présentation more geometrico de
ce même argument dans les Secondes Réponses, où Descartes pose un lien définitionnel entre les
relations de séparabilité et de distinction réelle : « Définition X. Deux substances sont dites être
distinguées réellement, quand chacune d’elles peut exister sans l’autre ». (Secondes Réponses, AT
IX, p. 125)
10. Précisons bien que cette reconstruction de l’argument vise à mettre en évidence la relation
de parenté de cet argument cartésien avec les autres membres de la famille que constituent les
arguments de concevabilité. Nous reconnaissons qu’elle ne rend pas justice à certaines particularités
de l’argument cartésien qui sont essentielles du point de vue de la philosophie cartésienne, et de
la trame argumentative de la Sixième Méditation. C’est le cas par exemple du caractère « clair et
distinct » des conceptions, ainsi que de la symétrie entre la concevabilité de l’âme sans le corps
et du corps sans l’âme. Nous aurons cependant l’occasion de rendre justice à ces éléments dans la
section du chapitre 8 consacrée à la concevabilité cartésienne.

9
1.1. La notion d’argument de concevabilité

concevabilité d’une existence séparée de son âme, à la possibilité de cette existence


séparée. Arnauld oppose en effet un contre-exemple à ce principe d’inférence : un
apprenti géomètre qui aurait une conception claire et distincte du triangle rectangle
comme figure de trois côté possédant un angle droit, pouvant être inscrite dans un
demi-cercle, mais qui ignorerait le théorème de Pythagore, serait fondé, selon ce prin-
cipe, à conclure qu’un triangle rectangle pourrait exister sans vérifier le théorème de
Pythagore, ce qui bien évidemment absurde. L’absurdité de cette conséquence jette
un doute sérieux sur la validité, en général, du passage du concevable au possible,
et, en particulier, sur la validité de l’argument cartésien en faveur de la distinction
réelle :
Je conçois clairement et distinctement que ce triangle est rectangle, sans
que je sache que le carré de sa base soit égal aux carré des côtés : donc,
au moins par la toute puissance de Dieu, il se peut faire qu’un triangle
rectangle dont le carré de la base ne sera pas égal aux carrés des côtés.
Je ne vois pas ce que l’on peut ici répondre, si ce n’est que cet homme
ne connaît pas clairement et distinctement la nature du triangle rec-
tangle. Mais d’où puis-je savoir que je connais mieux la nature de mon
esprit, qu’il ne connaît celle de ce triangle ? Car il est aussi assuré que
le triangle au demi-cercle a un angle droit, ce qui est la notion du tri-
angle rectangle, que je suis assuré que j’existe, de ce que que je pense.
(Quatrièmes Objections, AT IX, p. 157-158)
Ce contre-exemple imaginé par Arnauld introduit deux doutes sur la procédure
argumentative consistant à passer du concevable au possible. D’une part, il y a des
choses qui semblent être concevables, au sens où la séparation de l’âme et du corps
est concevable, tout en étant impossibles, ce qui suggère que le principe inféren-
tiel central de l’argument n’est pas universellement valide. D’autre part, Arnauld
reconnaît que l’on pourrait résister au contre-exemple en répliquant que l’apprenti
géométre ne possède pas le genre de conception du triangle rectangle qui autorise
l’application du principe d’inférence. Mais alors, nous dit Arnauld, il faut être plus
précis au sujet de ce que l’on exige de la concevabilité, et en particulier, il faut
mettre en évidence une asymétrie entre la conception que l’apprenti géomètre se
fait du triangle rectangle et la conception que Descartes se fait de son âme. Mais
il n’est pas du tout clair, aux yeux d’Arnauld du moins, que Descartes soit en me-
sure de justifier cette asymétrie. Et s’il n’y parvient pas, son argument repose des
fondements douteux. Le point important, de notre point de vue, est que les doutes
d’Arnauld portent sur des difficultés que l’on peut rencontrer dans tout argument
de concevabilité : l’inférence du concevable vers le possible est-elle universellement
valide ? Qu’est-ce au juste que la concevabilité ?

10
1.1. La notion d’argument de concevabilité

Outre Arnauld, on peut citer une multitude d’auteurs qui dans une veine compa-
rable ont manifesté des doutes sérieux quant à la fiabilité des considérations de conce-
vabilité pour former des jugements de possibilité. La maxime de Hume a par exemple
été rangée par Thomas Reid dans la catégorie des « erreurs » philosophiques :

Il reste une dernière erreur au sujet de la conception qui mérite d’être


relevée. Il s’agit de l’idée que notre conception des choses peut servir de
critère pour juger de leur possibilité, de sorte que nous pouvons juger
possible ce que nous pouvons concevoir distinctement, et impossible ce
dont nous n’avons aucune conception. (Reid 1786b, p. 51, notre traduc-
tion)

Et pour livrer une expression contemporaine de ce scepticisme à l’égard des


arguments de concevabilité, nous mentionnerons la déclaration suivante de Putnam :

En fait, à partir du moment où la nature de l’eau nous est connue,


il n’y a pas de monde qui puisse être tenu pour possible dans lequel
l’eau ne possède pas cette nature. Une fois que nous savons que l’eau
(dans le monde réel) n’est pas autre chose que la molécule H2 O, aucun
monde dans lequel l’eau n’est pas la molécule H2 O ne peut être considéré
comme possible. En particulier, si un énoncé « logiquement possible » est
un énoncé qui est vrai dans un monde « logiquement possible », alors il
n’est même pas logiquement possible que l’eau soit autre chose que H2 O.
D’un autre côté, nous pouvons parfaitement bien imaginer avoir des ex-
périences susceptibles de nous convaincre que l’eau n’est pas faite de
molécules H2 O (et qui rendraient un tel jugement tout à fait rationnel).
En ce sens, il est concevable que l’eau ne soit pas faite de molécules H2 O.
Une telle chose est concevable alors qu’elle est logiquement impossible !
La concevabilité n’est pas une preuve de possibilité logique. (Putnam
1975, p. 233, notre traduction)

Nous pouvons ainsi opposer à la tradition philosophique consistant à utiliser des


prémisses de concevabilité pour atteindre des conclusions modales, une tradition
opposée de scepticisme quant à ce genre de procédure argumentative. Il est ainsi
frappant de constater que ce qui fait toute la force et l’intérêt des arguments de
concevabilité pour les uns, à savoir partir d’une prémisse épistémique pour atteindre
a priori une conséquence métaphysique, constitue pour les autres une grave faiblesse.
Il nous paraît ainsi nécessaire de procéder à une évaluation systématique et aussi
générale que possible de cette forme d’argumentation : les arguments qui cherchent
à établir des thèses modales en se fondant sur des considérations de concevabilité
sont-ils de bons arguments ? Telle est la question que nous nous proposons de traiter
ici.
Le désaccord persistant qui règne parmi les philosophes du présent comme du
passé au sujet du bien fondé de cette forme d’argumentation suggère néanmoins

11
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

qu’aucune solution facile n’est à portée de la main. Afin de fournir une évaluation
raisonnée des arguments de concevabilité, il nécessaire dans un premier temps de
bien identifier les difficultés que pose cette forme spécifique d’argumentation philo-
sophique.

1.2 Pourquoi les arguments de concevabilité posent


problème
La spécificité des arguments de concevabilité tient à l’usage qui y est fait de
considérations de concevabilité dans le but de soutenir des affirmations de possibi-
lité, elles-mêmes pertinentes pour défendre ou attaquer des doctrines philosophiques
substantielles, conformément au schéma :

1. X est concevable.
2. Si X est concevable, alors X est possible.
3. Si X est possible, alors φ.

4. Donc φ.

Une évaluation systématique de ce type d’argument soulève alors trois grandes


questions :

1. En quoi consiste précisément la « concevabilité » qui intervient dans la prémisse


1?
2. Quelle est la modalité qui intervient dans la prémisse 3 pour justifier la thèse
philosophique φ ?
3. La concevabilité peut-elle fournir un guide fiable pour soutenir une thèse de
possibilité, comme l’exige la prémisse 2 ?

Considérons chacune de ces difficultés séparément.

1.2.1 Qu’est-ce qu’être concevable ?


Le terme « concevable » fait partie du langage courant et revient assez souvent
sous la plume de nombreux philosophes (que ces derniers aient ou non recours aux
arguments de concevabilité). Nous avons cependant de bonnes raisons de penser que
la signification de ce terme est loin d’être claire et que le terme donne lieu à certaines
ambiguïtés.

12
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

Selon certains usages communs, « concevable » est simplement synonyme de


« plausible » ou de « crédible ». Ainsi un scénario parfaitement cohérent d’un point
de vue logique (c’est-à-dire non-contradictoire) peut être caractérisé comme « in-
concevable » par un locuteur s’il le juge très peu probable ou très peu crédible. La
journaliste Elizabeth Drew écrivait ainsi en mars 1990 que la réunification allemande
« n’était devenue concevable que ces derniers mois 11 », suggérant par là que très peu
de personnes en Allemagne, à la fin de l’année 1989, tenaient l’intégration de la RDA
à la RFA pour un scénario crédible ou même probable.
Cet usage diffère nettement d’un usage plus philosophique du terme, clairement
défini par exemple par Thomas Reid dans le chapitre I du premier de ses Essays on
the Intellectual Powers of Man (1786) :

Observons, par conséquent, que les mots « concevoir », « imaginer » et


« appréhender », lorsqu’ils sont pris en leur sens propre, désignent un
acte de l’esprit qui n’implique rigoureusement aucune croyance ou juge-
ment. C’est un acte de l’esprit par lequel rien n’est affirmé ou nié, et
qui par conséquent ne peut être vrai ou faux. (Reid 1786a, p. 12, notre
traduction)

Alors que dans son usage journalistique, « concevable » exprime une certaine
attitude doxastique de la part du locuteur, ce n’est pas le cas de l’usage philosophique
décrit par Reid. « Concevoir », en ce sens là, est indépendant de toute attitude
doxastique. Concevoir un zombi ou la violation des lois de la nature est tout à fait
compatible avec le fait de ne pas croire en l’existence des zombi, ni même en la
probabilité que des lois de la nature viennent à changer subitement.
Ce contraste entre l’emploi commun et l’emploi philosophique du mot « conce-
vable » suggère que ce terme peut prendre des significations très différentes suivant
les contextes dans lesquels il est utilisé. Il est ainsi relativement facile, si l’on ne les
distingue pas bien, de glisser d’un sens à l’autre au sein d’un même argument et de
s’exposer ainsi au risque du paralogisme.
Les philosophes qui aiment recourir aux arguments de concevabilité répondront
sans doute que si le mot « concevabilité » peut être ambigu, en particulier si l’on
mélange les usages philosophiques avec ceux tirés du langage ordinaire, il n’en de-
meura pas moins que la chose (pour ainsi dire) qu’ils désignent dans le contexte
de l’enquête philosophique est relativement claire. Nous avons donné un peu plus
haut la définition de Reid. D’autres définitions ont été proposées plus récemment,
comme celle de Gendler et Hawthorne qui se focalisent sur la notion de concevabilité
à l’œuvre dans les arguments de concevabilité :
11. Cette phrase est extraite d’un article du New Yorker, publié le 19 mars 1990 et cité dans
(Yablo 1993).

13
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

Nous possédons, semble-t-il, une capacité à nous représenter des scéna-


rios à l’aide de mots, de concepts ou d’images sensorielles, des scénarios
qui visent à placer certaines choses, réelles ou irréelles, dans certaines
configurations elles-mêmes réelles ou irréelles. Il existe un emploi rela-
tivement naturel du verbe « concevoir » [conceive] pour désigner cette
activité comprise en son sens le plus large.
Lorsque nous formons ce genre de conceptions, les choses que nous nous
représentons nous apparaissent souvent comme possibles et ces concep-
tions s’accompagnent souvent d’une tendance à juger que les choses en
question sont possibles. En effet, il arrive souvent, lorsqu’une question
concernant la possibilité d’une chose nous est posée, que nous cherchions
une réponse en nous efforçant de concevoir la chose en question. Si nous y
parvenons, nous en tirons la conclusion que la chose est possible. Il nous
arrive même parfois de tenir une chose pour impossible sur la base de
notre incapacité à la concevoir. (Gendler et Hawthorne 2002, p. 1,
notre traduction)

Le genre de procédure décrit dans ce second paragraphe a reçu dans la littérature


philosophique récente le titre de « méthode de la concevabilité 12 » : étant donné la
description d’un scénario, elle délivre (ou non) des jugements de concevabilité qui à
leur tour peuvent servir de prémisse dans des arguments de concevabilité 13 .
Il est difficile, cependant de se satisfaire de ce genre de description informelle.
On aurait sans doute tort de prendre la notion de concevabilité pour acquise. Un
symptôme qui pourrait laisser entendre le contraire est l’existence de divergences
terminologiques assez importantes chez des auteurs qui semblent par ailleurs accep-
ter, au moins dans ses grandes lignes cette « méthode de la concevabilité ». Hume,
par exemple, semble dans la formulation même de la célèbre maxime tenir « conce-
vable » et « imaginable » pour équivalents, ce qui n’est pas le cas par exemple
de Descartes qui distingue rigoureusement les deux notions 14 . Dans les discussions
contemporaines, on retrouve cette différence d’approche entre des auteurs pour qui
la concevabilité et l’imagination sont plus ou moins la même chose 15 et d’autres qui
tiennent à les maintenir séparées 16 . Ces divergences terminologiques, qui cachent
sans doute des divergences substantielles chez ces différents auteurs au sujet de la
12. Voir par exemple (Shieh 2006, section 8, p. 27-30).
13. Notons que la méthode de la concevabilité, telle qu’elle est décrite par Gendler et Hawthorne
peut déboucher tant sur la construction d’arguments de concevabilité que d’arguments d’incon-
cevabilité. Notre étude se limite strictement aux premiers. Nous aurons l’occasion plus loin de
préciser la relation entre les arguments de concevabilité et les arguments d’inconcevabilité.
14. Voir par exemple le célèbre passage au début de la Sixième Méditation, où Descartes contraste
la concevabilité du chiliogone avec l’impossibilité de l’imaginer (AT IX, p. 57-58).
15. Voir par exemple Yablo (1993) qui définit la « concevabilité philosophique » en termes d’ima-
gination.
16. C’est le cas par exemple des auteurs qui, à l’instar de Balog (Balog 1999), expliquent la
notion de concevabilité par celle de vérité conceptuelle.

14
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

nature de la concevabilité, nécessitent une étude approfondie au sujet de la nature


de la concevabilité et de la méthodologie philosophique qui repose sur elle.
Nous avons ainsi besoin d’une analyse de la notion de concevabilité qui permette
de tracer avec précision les limites du concevable et de rendre compte des jugements
de concevabilité effectivement formulés par les différents auteurs qui en font usage.
Afin de mieux discerner les différents points qu’une analyse de la concevabilité se
doit d’éclaircir, prenons pour point de départ les jugements de concevabilité. Prenons
par exemple le jugement selon lequel
(3) Je peux concevoir un être physiquement identique à moi-même mais
dépourvu de conscience phénoménale.
On peut y distinguer deux ingrédients, d’une part le contenu conçu, exprimé
ici par « un être physiquement identique à moi-même mais dépourvu de conscience
phénomène », et d’autre part le mode de conception, exprimé par « on peut conce-
voir ». Cette distinction se montre utile pour isoler les différentes difficultés, en les
rapportant soit au mode, soit au contenu, soit au jugement de concevabilité dans sa
globalité.
Commençons par les questions qui se posent au sujet du mode. La principale
consiste à savoir si la concevabilité doit ou non être comprise comme une capacité
psychologique, au sens étroit d’une capacité qu’aurait notre esprit à former un cer-
tain type de représentation mentale. Telle est sans doute la lecture la plus naturelle
que l’on peut faire de cette idée de concevabilité.
Si l’on suit cette voie, il reste encore à préciser la nature exacte de la capacité
mentale en question. Comme nous l’avons noté plus haut, il existe des auteurs qui
insistent sur le caractère conceptuel de cette capacité, d’autres sur son caractère
imaginatif. Dans chaque cas, il reste à préciser ce qui confère à une représentation
mentale un caractère conceptuel ou imaginatif, suivant l’option suivie.
Mais tous les auteurs ne sont pas d’accord pour considérer que les limites de la
concevabilité proviennent des limites que connaissent les capacités de nos esprits :
L’affirmation selon laquelle les zombis sont concevables n’a rien à voir
avec nos capacités imaginatives, ou plus généralement avec notre consti-
tution psychologique. Elle renvoie plutôt à la nature des concepts (phy-
siques et phénoménaux en l’occurrence). La notion pertinente de conce-
vabilité peut être définie comme suit :
(Con) Un énoncé E est concevable s’il est cohérent avec la totalité des
vérités conceptuelles, c’est-à-dire, si ¬E n’est pas une vérité
conceptuelle. (Balog 1999, p. 498, notre traduction)
De ce point de vue, le fait pour un contenu, d’être ou non concevable, est rela-
tivement indépendant des capacités, éventuellement limitées, d’un esprit humain à

15
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

se représenter ce contenu. Les limites de la concevabilité ne sont pas les limites de


ces capacités. La concevabilité doit plutôt être comprise comme une propriété du
contenu lui-même.
Il y a plusieurs manières de donner un contenu non psychologique à la notion de
concevabilité, en faisant appel par exemple à la notion logique de non-contradiction,
ou à la notion sémantique de cohérence conceptuelle, ou à la notion épistémologique
de cohérence a priori. On pourra dire, suivant les cas, qu’il est concevable que φ, si
et seulement si :
a. aucune contradiction n’est dérivable de φ par des lois logiques
b. aucune contradiction n’est dérivable de φ par des lois logiques et des vérités
conceptuelles
c. aucune contradiction n’est dérivable de φ par des lois logiques et des vérités a
priori.
A moins d’adopter une conception psychologiste de la logique, de la sémantique
ou de la théorie de la connaissance, ces différentes notions ne font pas directement
référence aux capacités de l’esprit humain. Certes, une théorie non psychologique
achevée de la concevabilité devra nous expliquer comment nos esprit parviennent
à former des jugements de concevabilité, mais ce sur quoi les jugements de conce-
vabilité portent n’est pas en dernier ressort nos capacité mentales, mais plutôt des
propriétés fondamentalement non psychologiques.
Un deuxième ensemble de difficultés se rapporte moins au mode qu’au contenu
des jugements de concevabilité. On observe tout d’abord que les jugements de conce-
vabilité peuvent tantôt s’appliquer à des objets, tantôt à des propositions. On peut
ainsi se demander quelle est la source et la signification de cette différence. L’une
peut-elle être ramenée à l’autre, ou bien s’agit-il de deux types de jugements irré-
ductibles ?
Ensuite, on peut se demander si tous les contenus peuvent indifféremment être
conçus. A moins de penser que la maxime de Hume soit évidemment fausse, on doit
s’attendre à ce que certains contenus, à savoir ceux qui expriment des impossibilités
absolues, ne soient pas concevables. Mais il faut alors s’interroger sur la raison pour
laquelle certains contenus sont concevables plutôt que d’autres. Il est raisonnable de
penser que ce statut de concevabilité doit être sensible à la structure logique de ce
qui est conçu. On peut par exemple se demander si le statut de concevabilité est
clos sous certaines opérations logiques, comme la négation ou la conjonction :
(C¬) S’il est concevable que φ, alors il est concevable que ¬φ.
(C∧) S’il est concevable que φ et s’il est concevable que ψ, alors il est concevable
que φ ∧ ψ.

16
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

Ces principes sont-ils plausibles ? Et sont-ils plausibles pour toutes les notions
de concevabilité ? La conception et l’imagination, au moins en première analyse,
semblent donner des résultats ici. Si je peux aisément former la conception que Félix
le chat est couché sur le paillasson, je peux non moins aisément former la conception
que Félix le chat n’est pas couché sur le paillasson. Mais s’il nous est facile d’imaginer
que Félix le chat est couché sur le paillasson, il beaucoup moins aisé de dire en quoi
consiste exactement le fait d’imaginer spécifiquement que Félix le chat n’est pas
couché sur le paillasson. Est-ce imaginer Félix le chat dans une autre position, ou
le paillasson sans Félix le chat ? Il semble que les contenus de ces actes doivent être
distingués et si c’est le cas, alors imaginer la négation d’une proposition est quelque
chose que nous ne pouvons pas prendre comme allant de soi.
Notons également que des principes de clôture de ce genre peuvent paraître inof-
fensifs pris individuellement, mais se montrer relativement dangereux pris collecti-
vement. En effet, si les deux principes de clôture mentionnés ci-dessus sont acceptés
sans restriction pour n’importe quel contenu propositionnel φ, alors ils entraînent
inévitablement que la contradiction φ ∧ ¬φ sera concevable.
Ce genre de difficulté est d’autant plus important que de nombreux arguments
de concevabilité contiennent des contenus complexes formés à l’aide de négations
et de conjonctions : c’est le cas, par exemple, de l’argument cartésien mobilisant la
concevabilité de son âme sans son corps.
Une troisième catégorie de difficultés, enfin, porte sur les jugements de conce-
vabilité dans leur globalité, et en particulier sur la manière dont nous pouvons les
justifier. Une première question porte sur le caractère a priori de cette justification.
Selon certains auteurs, le principal intérêt des arguments de concevabilité est de pou-
voir dégager des conclusions métaphysiques substantielles à l’aide d’une procédure
a priori qui ne fait pas appel à l’expérience. Faut-il considérer que les jugements de
concevabilité sont eux-mêmes a priori ? Les connaissances délivrées par l’expérience
ne peuvent-elles pas infléchir notre disposition à concevoir ou ne pas réussir à conce-
voir certaines choses ? Une deuxième question que l’on peut se poser, au sujet de
la justification des jugements de concevabilité porte sur leur transparence : y a-t-il
une place pour l’erreur en matière de jugements de concevabilité ? Pouvons-nous
nous tromper au sujet de ce que ce nous concevons ? S’il s’avère que les jugements
de concevabilité sont ni a priori ni transparents, alors les arguments de conceva-
bilité perdent probablement une grande partie de leur intérêt et de leur puissance
philosophiques.
Une évaluation systématique des jugements de concevabilité avancés par les phi-
losophes et de leur capacité à justifier des thèses de possibilité nécessite selon nous

17
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

une élaboration détaillée de la notion de concevabilité, ou éventuellement de plu-


sieurs notions de concevabilité, si des distinctions sont nécessaires, qui donne des
réponses claires à ces différentes questions.

1.2.2 Quelles sont les possibilités visées ?


Parmi les traits qui permettent d’unifier la catégorie des arguments de conceva-
bilité figure la présence d’une prémisse de concevabilité, mais aussi le fait que cette
prémisse est utilisée pour atteindre une thèse de possibilité qui elle-même conduit
à justifier ou mettre en difficulté une certaine position philosophique. Un deuxième
ordre de difficulté consiste à éclaircir la nature de ces possibilités et le lien qu’elles
entretiennent avec les thèses philosophiques ultimement visées par les arguments de
concevabilité.
Un premier aspect de cette difficulté consiste à préciser le contenu modal des
doctrines philosophiques visées par les arguments de concevabilité. Nous pouvons
observer que l’argument cartésien en faveur de la distinction réelle et l’argument
des zombis de Chalmers ont tous les deux une conclusion opposée au physicalisme,
même si la possibilité qu’ils établissent est différente, dans son contenu et dans sa
forme logique. L’argument de Descartes vise une thèse de séparabilité (le fait pour
l’âme de pouvoir exister sans le corps), alors que l’argument de Chalmers cherche à
nier une thèse de survenance (le fait qu’il existe une différence mentale en l’absence
de différence physique). Mais malgré ces différences, ces deux possibilités sont dans
une relation logique d’incompatibilité avec le physicalisme. A partir de ces obser-
vations, on peut s’interroger sur ce qui fait qu’une thèse philosophique, comme ici
le physicalisme, est particulièrement vulnérable face à des arguments de conceva-
bilité, et plus généralement s’il y a des types particuliers de thèses philosophiques
qui se prêtent, plus que d’autres, à être soutenues ou attaquées par un argument de
concevabilité.
Un second aspect de cette difficulté consiste, pour chaque type de thèse philoso-
phique visée par un argument de concevabilité à identifier correctement la nature de
la possibilité à laquelle elle est associée. Il est bien connu que le terme « possible »
peut exprimer dans le langage commun, comme dans le langage philosophique, des
significations très différentes. On distingue communément des significations « épis-
témique », « ontique », « déontique » (pour nous limiter aux principales dénomina-
tions) des verbes modaux 17 . Il est donc minimalement nécessaire, tout d’abord, de
17. On peut par exemple donner trois significations au verbe pouvoir dans « James Bond aurait
pu tuer Dr. No avec son pistolet », suivant que l’on comprend (i) que nous ne savons pas exactement
comment il l’a tué, mais l’hypothèse que ce soit avec un pistolet reste plausible (interprétation

18
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

tirer au clair la nature et la source de ces différences de signification. Une fois ces
différences clarifiées, il nous faut isoler la ou les significations effectivement conte-
nues dans les énoncés philosophiques et en donner une caractérisation aussi précise
que possible.
Il est relativement aisé d’éliminer certaines variétés de possibilités qui n’ont ma-
nifestement rien à voir avec le genre de thèses philosophiques en question. Il est
clair par exemple que la modalité qui apparaît dans les thèses de séparabilité et de
survenance mentionnées plus haut n’est pas déontique. Et si les thèses en question
veulent avoir une portée métaphysique, ce qui paraît bien être le cas, alors il est
également plausible que la modalité en question n’est pas non plus épistémique. Il
n’y est pas question de ce qui est compatible avec ce qui est autorisé, ou avec ce
qu’un agent sait et ignore, mais plutôt de la manière dont le monde et les entités
qui le composent pourraient être ou auraient pu être 18 .
Mais même si nous restreignons notre attention aux thèses métaphysiques (de
séparabilité et de survenance), la nature de la modalité en question n’est pas non
plus absolument claire. Plusieurs dénominations existent : les auteurs parlent tantôt
de modalité « ontique », « aléthique », « absolue », « métaphysique ». Ces dénomi-
nations servent souvent à établir des différences entre cette modalité et d’autres.
Les modalités ontique et aléthique sont opposées aux modalités déontiques, parce
que la nécessité ontique implique le fait et la nécessité aléthique la vérité, alors
que la nécessité déontique n’implique aucune de ces deux choses, mais seulement
l’existence d’une norme ou d’une obligation. La modalité absolue est opposée aux
modalités relatives, qui peuvent être définies par relativisation à partir de cette mo-
dalité absolue (une possibilité physique est ce qui est absolument possible compte
tenu des lois de la physique). La modalité métaphysique, du moins telle qu’elle a été
introduite par Saul Kripke dans Naming and Necessity ([1972] 1980), s’oppose à la
notion épistémologique d’apriocité et à des modalités relatives, comme la nécessité
ou la possibilité physique :

On utilise parfois [le concept de nécessité] dans un sens épistémique,


et alors il équivaut à a priori. Parfois aussi, bien entendu, on l’utilise
dans un sens physique - quand les gens distinguent la nécessité physique
et la nécessité logique. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est une notion qui
ressortit non à la théorie de la connaissance mais à la métaphysique,
épistémique), (ii) qu’il avait la capacité réelle de le tuer avec son pistolet (interprétation ontique)
ou (iii) qu’il avait le droit de le faire (interprétation déontique)
18. Nous n’excluons pas cependant que des arguments de concevabilité puissent être mobilisés
pour attaquer des doctrines autres que métaphysique, et par conséquent en mettant en évidence
des possibilités autres que métaphysiques. Nous voulons simplement insister sur le fait qu’il est
nécessaire d’associer le bon type de possibilité à la position philosophique visée, afin que l’entreprise
argumentative atteigne son but.

19
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

en un sens (j’espère) non péjoratif. Nous demandons si quelque chose


pourrait avoir été vrai, ou pourrait avoir été faux. Si quelque chose est
faux, il est évident que ce n’est pas nécessairement vrai. Si quelque chose
est vrai, aurait-il pu en être autrement ? Le monde aurait-il pu, sous cet
aspect, être différent de ce qu’il est ? Si la réponse est « non », alors ce
fait concernant le monde est nécessaire. Si la réponse est « oui », il est
contingent. Ceci n’a en soi rien à voir avec la connaissance qu’a quelqu’un
de quelque chose. (Kripke [1972] 1982, p. 24)
Il ne fait pas de doute que ces distinctions sont d’une grande utilité. Ce qui
est moins clair, cependant, c’est la nature intrinsèque de cette modalité « métaphy-
sique ». Une attitude répandue consiste à considérer cette modalité comme primi-
tive :
La notion de possibilité métaphysique est généralement tenue pour pri-
mitive cependant. Elle est considérée comme la conception la plus fon-
damentale de la manière dont « les choses auraient pu être », conception
à laquelle on fait parfois allusion en évoquant les possibilités offertes à
Dieu lors de la Création, ou encore les possibilités offertes aux choses,
compte tenu de ce qu’elles sont. (Gendler et Hawthorne 2002, p. 5,
notre traduction)
Tout en reconnaissant qu’il est nécessaire, à un moment ou à un autre de partir
de notions primitives, il y a quelque chose de relativement inconfortable dans le fait
de prendre une telle notion de possibilité métaphysique comme primitive, dans la
mesure où sa caractérisation initiale reste vague ou métaphorique. Dire que ce qui est
métaphysiquement possible est « ce qui aurait pu être le cas », reste insuffisamment
précis tant que l’on n’a pas caractérisé le sens du verbe modal « pouvoir » dans la
définition, et la nuance apportée par l’utilisation du mode conditionnel. S’en remettre
à l’image de Dieu créant le monde peut avoir une certaine utilité heuristique, mais ne
saurait tenir lieu de définition. Ainsi, si c’est bien une telle possibilité métaphysique
qui est à l’œuvre dans les arguments de concevabilité, une clarification apparaît
comme absolument nécessaire.
Une dernière difficulté à mentionner dans ce contexte concerne la relation entre
la possibilité « métaphysique » (nous utiliserons ce terme générique pour désigner la
notion ou la famille de notions présentées au paragraphe précédent) et la possibilité
logique. La possibilité logique est souvent entendue comme synonyme de « non-
contradiction ». Un énoncé est logiquement possible s’il n’est pas contradictoire, ou
du moins si aucune contradiction ne peut en être dérivée à l’aide de règles d’inférence
purement logiques. Certains auteurs ont soutenu qu’il existe des choses qui sont
métaphysiquement impossibles bien que logiquement possibles :
Il nous faut observer une première distinction entre d’un côté la nécessité

20
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

métaphysique ou l’inévitabilité (« ce qui n’aurait pu être autrement »)


et de l’autre la nécessité logique ou le caractère tautologique (« ce qu’il
serait contradictoire de nier »). L’exemple classiquement utilisé pour les
distinguer est : « L’eau est un composé chimique et non un élément ».
L’eau n’aurait pas pu être autre chose que ce qu’elle est, c’est-à-dire un
composé d’hydrogène et d’oxygène ; mais il n’y a rien de contradictoire
à dire, comme cela a pu souvent être le cas, que l’eau constitue, avec
la terre, l’air et le feu, l’un des quatre éléments. (Burgess [1999] 2008,
p. 169, notre traduction)

Une même phrase peut ainsi exprimer une possibilité logique, si elle n’est pas
contradictoire, tout en exprimant une impossibilité métaphysique : compte tenu de
l’essence de l’eau, qui est d’être un composé chimique, elle n’aurait pas pu pas pu être
un élément, même si l’hypothèse selon laquelle l’eau est un élément est logiquement
cohérente.
Si l’on accepte ce diagnostic, alors il faut expliquer en quoi consiste cette diffé-
rence entre la possibilité logique et la possibilité métaphysique, et expliquer ce qu’il
y a dans ces possibilités logiques qui les rend métaphysiquement impossibles.
La reconnaissance de ces différences entre les possibilité qui peuvent intervenir
dans les arguments de concevabilité est importante pour plusieurs raisons. D’une
part, il est important de bien les distinguer afin d’éviter de bien identifier le genre
de possibilité qui est requis pour que l’argument de concevabilité soutienne la thèse
philosophique qu’il prétend ultimement défendre.
D’autre part, s’il y a une diversité de notions de possibilité qui peuvent intervenir
dans les arguments de concevabilité, alors on peut s’attendre à ce que la concevabilité
ne soit pas un guide également fiable pour toutes ces notions 19 . Par exemple, s’il
s’avère que des hypothèses logiquement cohérentes sont concevables, alors qu’elles
sont physiquement, ou même métaphysiquement impossibles (si nous suivons la
distinction présentée ci-dessus), alors la concevabilité pourra être un bon guide pour
juger de la possibilité logique tout en étant un guide peu fiable pour juger des autres
possibilités. Et si ce sont les autres formes de possibilité qui doivent être invoquées
pour atteindre la conclusion philosophique visée, alors l’argument de concevabilité
ne sera pas concluant.

1.2.3 La concevabilité implique-t-elle la possibilité ?


Une fois que nous avons réussi à préciser ce qu’il faut entendre par « conce-
vabilité », et par « possibilité », dans le contexte d’un argument de concevabilité,
19. Ce point anticipe partiellement la troisième grande difficulté posée par les arguments de
concevabilité qui tient aux relations entre concevabilité et possibilité.

21
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

il nous reste encore à évaluer la légitimité qu’il peut y avoir à s’appuyer sur des
considérations de concevabilité pour justifier des thèses de possibilité.
Par définition, les arguments de concevabilité font appel à une prémisse de la
forme :

(4) S’il est concevable que φ, alors il est possible que ψ.

Mais quelles raisons avons-nous d’accepter cette prémisse ? Comme nous l’avons
évoqué plus haut, il existe dans la tradition philosophique un scepticisme diffus à
l’égard de la méthode de la concevabilité. Mill a donné sans doute l’expression la
plus vive de ces doutes dans les lignes suivantes :

Maintenant, je ne peux qu’être surpris de l’importance qu’on attache à


ce caractère d’inconcevabilité, lorsque l’on sait, par tant d’exemples, que
notre capacité ou incapacité de concevoir une chose a si peu affaire avec
la possibilité de la chose en elle-même, et n’est qu’une circonstance tout
accidentelle, dépendante de nos habitudes d’esprit. (Système de logique,
livre 2, chapitre 5, §6, Mill 1988, p. 271)

Pourquoi ce que dans mon esprit je peux ou ne peux pas concevoir aurait-il un
lien avec ce qui est dans les choses possible ou impossible ?
On peut penser à trois raisons de tenir le lien entre la concevabilité et la possibilité
pour problématique. La première, qui est celle que Mill semble avoir principalement
à l’esprit, tient à ce que l’on pourrait appeler la contingence de notre constitution
psychologique : si ce que nous pouvons ou ne pouvons pas concevoir est un accident
de notre constitution mentale et en particulier de la manière dont cette constitution
a été façonnée par l’expérience (et par l’évolution biologique, pourrait ajouter un
innéiste), alors comment les exercices de concevabilité peuvent-ils nous aider à savoir
de ce qui est en soi possible ou impossible ?
La deuxième raison de douter de (CP) à un niveau général tient plus spécifique-
ment à la nature du conséquent que ce genre d’inférence cherche à atteindre. On peut
donner une image relativement claire de cette difficulté à l’aide d’une comparaison
avec la perception sensorielle, que nous empruntons à Gendler et Hawthorne :

Notre faculté de perception nous révèle ce qui existe. Et il y a une ex-


plication très largement acceptée à cela : nos mécanismes perceptifs sont
sensibles à certains traits du monde réel avec lesquelles ils entretiennent
des relations causales qui sont à la source de corrélations systématiques
entre des stimuli et des réactions. De la même manière, semble-t-il, notre
faculté de conception nous révèle ce qui pourrait exister. Mais ici aucune
explication couramment acceptée ne permet de dire pourquoi il en va
ainsi et s’il en va toujours ainsi. (Gendler et Hawthorne 2002, p. 3,
notre traduction)

22
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

Une des raisons pour lesquelles nos facultés de perception sont des guides re-
lativement fiables (au moins dans certaines conditions) de ce qui est le cas, c’est
qu’il existe un ensemble de relations causales entre le contenu de nos perceptions et
le monde extérieur. Mais nous n’avons aucun commerce causal avec les situations
possibles que nous concevons lorsque nous utilisons la méthode de la concevabilité.
Il nous faut ici trouver quelque chose qui joue un rôle analogue à celui de la causalité
dans le cas de la perception, mais on ne voit pas très bien à quoi pourrait ressembler
un tel substitut. Cette difficulté rappelle le dilemme que Paul Benacerraf (1973) a
soulevé au sujet de la connaissance mathématique : si d’un côté les conditions de
vérité des énoncés mathématiques les rapportent à des entités abstraites, alors com-
ment pouvons-nous les connaître en l’absence de contact causal avec elles. Si d’un
autre côté, les théorèmes mathématiques nous sont connaissables, alors comment
peuvent-ils être vrais d’un domaine d’objet abstraits 20 ?
La troisième difficulté provient de l’existence apparente de contre-exemples à
(CP), c’est-à-dire de choses qui semblent être à la fois concevables et impossibles.
Les différents contre-exemples auxquels on peut penser dépendent étroitement
de la notion de concevabilité qui est considérée comme pertinente. Si l’on interprète
la concevabilité à la manière de Hume, comme synonyme d’imaginabilité, alors peut
penser à d’éventuels contre-exemples fondés sur la possibilité de représenter visuel-
lement des objets impossibles, tels les triangles de Penrose.

Figure 1.1 – Triangle de Penrose 21

Si tout ce qui est visuellement perceptible est imaginable, et si nous sommes ca-
pables de percevoir visuellement des objets impossibles, alors nous avons un contre-
exemple à la maxime de Hume, lorsque « concevable » est pris comme synonyme de
« imaginable ».
20. Pour une généralisation du dilemme de Benacerraf à d’autres questions philosophiques voir
(Peacocke 1999) et en particulier le chapitre 4 consacré au cas particulier de la modalité.
21. Image libre de droits. Source : https : //en.wikipedia.org/wiki/F ile : P enroset riangle.svg

23
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

Une seconde classe de contre-exemples potentiels provient de l’existence, défen-


due par Saul Kripke ([1972] 1980), de vérités à la fois nécessaires et a posteriori.
Il facile de voir que l’existence de ce genre de vérités constitue une difficulté pour
toutes les interprétations de (CP) qui satisfont la condition suivante :

(CA) Il est concevable que φ s’il n’est pas a priori que ¬φ.

Kripke soutient par exemple que la composition chimique H2 O de l’eau en est une
propriété essentielle, même si la connaissance que nous avons de cette composition
chimique est a posteriori. Il s’ensuit qu’un scénario dans lequel l’eau a une autre
composition chimique que celle qu’elle possède effectivement ne représente aucune
possibilité authentique. Pourtant rien ne permet d’exclure ce scénario a priori, ce
qui semble suffire pour que nous le considérions comme concevable, d’après (CA).
Si ce raisonnement est correct, nous devons en conclure qu’il est en notre pouvoir
de concevoir l’impossible 22 .
Une justification solide de (CP) doit donc trouver des réponses à ces trois diffi-
cultés.
On peut penser que la première difficulté (la contingence de la concevabilité)
puisse au moins éclaircie, si ce n’est totalement réglée, par une réponse précise au
problème de la nature de la concevabilité décrit plus haut. Si nous parvenons à
spécifier les raisons qui font qu’un contenu est concevable, ou à dissocier ce qu’il y
a de psychologique et ce qu’il y a de logique dans la notion de concevabilité, nous
pouvons peut-être répondre à l’accusation de « contingence psychologique » formulée
par Mill.
Pour ce qui concerne les deux autres difficultés, il y a plusieurs manières d’envisa-
ger une justification positive d’une connexion entre la concevabilité et la possibilité
qui y réponde.
Certains auteurs ont en effet tenu (CP) pour une conséquence de principes plus
fondamentaux. Thomas Reid par exemple tient (CP) pour la conséquence d’une
certaine théorie de la représentation mentale :

Quand l’autorité de Descartes a commencé à décliner, les gens ont com-


mencé à voir que nous pouvons concevoir clairement et distinctement
ce qui n’est pas vrai, mais ils ont néanmoins continué de penser que
nos conceptions, bien que n’étant pas un critère de vérité, pourraient
néanmoins fournir un critère de possibilité.
Cela semble en effet être une conséquence nécessaire de la traditionnelle
doctrine des idées, dans la mesure où il est évident qu’il ne peut y avoir
22. Hilary Putnam tirait une conclusion similaire du même exemple dans la citation reproduite
plus haut. Voir (Putnam 1975).

24
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

aucune image distincte, que ce soit dans l’esprit ou ailleurs, de ce qui est
impossible. (Reid 1786b, p. 52-53)
Il se trouve que Reid rejette à la fois (CP) et la doctrine des idées, mais on
peut tirer une leçon plus positive de ce diagnostic : si l’on parvient à développer
une théorie de la représentation mentale sur des fondements sains dont il découle
qu’il est impossible de se représenter mentalement une impossibilité, au moins sur le
mode particulier de la conception, alors la prémisse (CP) sera pleinement justifiée.
L’idée est qu’il existe un lien constitutif entre la capacité à se représenter le monde
et la capacité à distinguer le possible de l’impossible. Toute la difficulté est alors
d’expliquer ce lien et de répondre aux objections fondées sur les contre-exemples.
Une manière un peu différente de justifier (CP) - différente en ce qu’elle ne repose
pas sur la médiation d’une théorie de la représentation mentale - consiste à soutenir
qu’il existe un lien constitutif entre le domaine épistémique et le domaine modal
garanti par le biconditionnel suivant :
(NA) Il est nécessaire que φ si et seulement s’il est a priori que φ
Si l’on admet par ailleurs que
(CA) Il est concevable que φ si et seulement s’il n’est pas a priori faux que φ.
alors la conjonction de ces deux biconditionnels garantit la vérité de (CP).
Ce genre de stratégie positive s’expose cependant à deux difficultés majeures.
Premièrement, il lui faut donner un sens respectable à la notion de connaissance a
priori, notamment au vu des critiques que Quine et ses successeurs ont pu formuler à
son encontre, et l’idée d’un lien constitutif entre l’a priori et le nécessaire 23 . Deuxiè-
mement, elle est particulièrement vulnérable face aux contre-exemples dérivés des
nécessités a posteriori mises en évidence par Putnam et Kripke.
Certains auteurs, comme David Chalmers, ont cependant relevé le défi en défen-
dant une forme de rationalisme modal appuyé sur une certaine compréhension de la
notion d’a priori et qui s’accommode de l’existence de nécessités a posteriori et de
contingences a priori. Il s’agira pour nous d’évaluer le succès de ces tentatives.
Il existe enfin une troisième manière d’envisager une justification de (CP), qui est
certes moins directe, mais plus flexible. Il s’agit de dire que les inférences autorisées
par (CP) ne doivent pas être considérées comme infaillibles, mais au contraire comme
des inférences provisoires, qui peuvent être défaites par l’arrivée de plus amples
informations.
23. Les positivistes logiques avaient proposé une explication de cette connexion avec leur concep-
tion linguistique de la nécessité. Mais l’opinion dominante à l’heure actuelle consiste à considérer
cette explication débouche sur une mauvaise conception de l’apriori et sur une mauvaise concep-
tion de la nécessité. Cette doctrine trouve une exposition classique dans (Ayer [1936] 1971) et une
critique classique dans (Quine [1935] 1976).

25
1.2. Pourquoi les arguments de concevabilité posent problème

Gideon Rosen présente explicitement ce caractère défaisable de l’inférence auto-


risée par (CP) en s’appuyant également sur une analogie avec la perception senso-
rielle :
J’aurais pu avoir onze doigts dans chaque main. Comment puis-je en être
si sûr ? Je ne dérive pas cette affirmation d’un principe modal plus gé-
néral. Je m’emploie plutôt à former la conception vive d’un monde dans
lequel je possède onze doigts dans chaque main. Je peux me représenter
ce monde - dans le cas présent, je l’imagine, mais je pourrais aussi bien
vous le dessiner - et lorsque je fais cela, le monde que je me représente
me frappe comme constituant une authentique possibilité : un tel monde
me paraît tout à fait possible. Cette apparence modale est analogue,
sous certains rapports, aux apparences visuelles. Comment puis-je être
si sûr que ma tunique est bleue ? Et bien, elle m’apparaît comme bleue
lorsque je la regarde et je n’ai pas de raison particulière de douter de
mes sens. Une telle apparence visuelle - la couleur bleue de cette tu-
nique - n’est pas elle-même un jugement. Lorsqu’un aviron plongé dans
l’eau me paraît rompu, il semble rompu (au sens de « sembler » qui nous
intéresse ici) même si je sais (et par conséquent juge) qu’il est intact.
Les apparences visuelles sont des états intentionnels pré-doxastiques qui
causent souvent des croyances correspondantes. Elles sont phénoménolo-
giquement vivaces : ce sont des états qui sont généralement conscients et
introspectibles. Elles constituent des ressources pour la justification des
croyances associées. C’est un principe épistémologique général que s’il
vous semble visuellement que x est F , alors vous êtes justifiés à croire
que x est F , à moins que vous ayez une raison particulière de ne pas vous
fier à ces apparences. De la même manière, dans le cas modal, si vous
pouvez vous faire une conception vive d’un monde dans lequel vous avez
onze doigts dans chaque main - c’est-à-dire qu’un tel monde vous paraît
clairement possible - alors vous êtes justifiés à croire que vous auriez pu
avoir onze doigts, à moins que vous ayez, dans le cas présent, des raisons
particulières de résister à l’inférence allant de la concevabilité vice à la
possibilité. (Rosen 2002, p. 287, notre traduction)
De ce point de vue, l’existence de contre-exemples à (CP), c’est-à-dire l’existence
de choses à la fois concevables et impossibles, n’est pas rédhibitoire. Au contraire,
c’est en identifiant tous les contre-exemples possibles que l’on peut espérer délimiter
les cas où (CP) est fiable des cas où (CP) ne l’est pas.
Selon cette approche, il n’y a rien non plus de rédhibitoire dans notre incapacité
à identifier un mécanisme susceptible d’expliquer la relation entre nos capacités de
conception et la possibilité des choses :
L’analogie n’est toutefois pas parfaite. Dans le cas de la perception vi-
suelle, nous avons une explication raisonnablement développée du méca-
nisme sous-jacent, et nous savons quelques idées au sujet des conditions
dans lesquelles les témoignages de la vue sont fiables. Nous n’avons rien

26
1.3. Plan de bataille

de comparable dans le cas de la modalité. Mais même dans le cas de la


perception visuelle, nous n’avons pas besoin d’une théorie de ce genre
pour passer de “semble” à “est”. (Les Néandertaliens étaient justifiés à
considérer les apparences visuelles comme un guide pour juger de ce qui
est le cas). Par conséquent, si nous pouvons former une conception vive
d’un monde dans lequel il n’existe aucun nombre, alors nous avons une
raison de croire que les nombres auraient pu ne pas exister, à moins que
nous ayons un motif spécial de douter de nos facultés. (Rosen 2002,
p. 288, notre traduction)
Ce genre de stratégie s’expose toutefois à un risque de circularité épistémique.
Pour que mon argument de concevabilité soit convainquant, il faut que je puisse
savoir que mon jugement de concevabilité remplit les conditions de fiabilité avant
de savoir s’il est possible ou impossible que φ. Si en effet, j’ai besoin de connaître
le statut modal de φ, afin de pouvoir déterminer si les conditions de fiabilité pour
la concevabilité de φ sont remplies, alors je n’ai tout simplement pas besoin de
la concevabilité pour décider du statut modal de φ. Un argument de concevabilité
justifié de cette manière courrait le risque d’être circulaire.

1.3 Plan de bataille


Pour résoudre cet ensemble de difficultés, nous commencerons par revenir plus
en détail sur la notion d’argument de concevabilité (chapitre 2), en prenant soin
de clarifier tant le genre (la notion d’argument) que la différence spécifique (les
arguments de concevabilité).
Munis de ces points de repère, nous pourrons proposer une évaluation aussi
systématique que possible des arguments de concevabilité, qui fournisse des éléments
de réponse aux trois grandes difficultés que nous venons de mentionner.
Notre raisonnement se fonde sur l’idée, développée et justifiée dans le chapitre
2, que l’argument est une activité finalisée. Évaluer un type d’argument suppose
ainsi de tirer au clair les objectifs qu’il se fixe, puis d’examiner si les moyens qu’il se
donne lui permettent d’atteindre ces objectifs.
L’enquête se poursuit ainsi par une étude du genre de thèses philosophiques
que les arguments de concevabilité cherchent généralement à établir ou à réfuter
(chapitre 3). Comme ces thèses philosophiques sont justifiées (ou attaquées, le cas
échéant) par l’intermédiaire de thèses de possibilité, il nous faut ensuite clarifier la
nature des différentes possibilités ainsi mobilisées. Pour ce faire une analyse générale
de la notion de possibilité est proposée (chapitre 4), à partir de laquelle les différents
types de possibilités apparaissant dans les arguments de concevabilité peuvent être
étudiés (chapitre 5). Ce faisant nous avons une image claire du genre d’objectif que

27
1.3. Plan de bataille

se proposent d’atteindre les arguments de concevabilité. Il ne nous reste plus alors


qu’à déterminer si la concevabilité est effectivement capable d’effectuer le travail
qu’elle est censée faire.
Nous procédons alors à une clarification de la notion de concevabilité qui nous
conduit à distinguer plusieurs formes de concevabilité (chapitre 6), réparties dans
deux catégories, celle de la concevabilité négative et celle de la concevabilité positive.
Nous pouvons alors nous demander, pour chacune de ces catégories, si elle permet
d’atteindre les thèses de possibilité dont ont besoin les arguments de concevabilité
pour remplir leurs objectifs philosophiques (chapitres 7 et 8).
Pour finir, nous illustrons et appliquons ces résultats généraux en nous intéres-
sant à une famille d’arguments de concevabilité mobilisés dans le domaine de la
philosophie de l’esprit et faisant intervenir les créatures populaires que sont depuis
quelques années les zombis philosophiques (chapitre 9).
A l’issu de ce parcours nous aurons en main tous les éléments permettant d’éva-
luer cette forme d’argumentation qu’exemplifient les arguments de concevabilité.
Cette exploration, autant l’annoncer sans attendre, nous a amené à nous situer
plutôt du côté de la tradition sceptique que de la tradition favorable aux arguments
de concevabilité.
L’argument qui va se dessiner tout au long de ce parcours peut être synthétisé
comme suit :
1. Les arguments de concevabilité se donnent des objectifs qui nécessitent d’éta-
blir des thèses de possibilité.
2. Pour que cet objectif soit rempli par un argument de concevabilité donné, il
faut que la relation entre la concevabilité et la possibilité, telles qu’elles sont
mobilisées dans cet argument satisfasse certaines conditions.
3. Il existe des paires de notions de concevabilité et de possibilité pour lesquelles
ces conditions ne peuvent être simultanément remplies.

4. Par conséquent, les arguments de concevabilité ne parviennent pas à atteindre


tous leurs objectifs.
Au vu de la présentation que nous venons de faire de notre raisonnement, on
pourra trouver dans les chapitres 1 à 5 des éléments pour élaborer la prémisse 1 de
cet argument. Les conditions mentionnées dans la prémisse 2 seront plus amplement
développées dans le chapitre 6 consacré à la notion de concevabilité. Et enfin, une
justification de la prémisse 3 sera apportée dans les chapitres 7, 8 et 9.
Cette position sceptique reste modérée pour plusieurs raisons. Nous ne nions pas
que les arguments de concevabilité, même s’ils n’atteignent pas tous leurs objectifs,

28
1.3. Plan de bataille

soient dépourvus d’intérêts, ni même d’utilité philosophique. Le chapitre conclusif


de ce travail nous permettra de préciser cette position et de donner un aperçu
synthétique des forces et des faiblesses des arguments de concevabilité.

29
Chapitre 2

Qu’est-ce qu’un argument de


concevabilité ?

L’objectif de ce chapitre est de progresser dans la caractérisation des arguments


de concevabilité. Il nous a paru nécessaire de commencer par un examen de la notion
d’argument elle-même. Si le problème est de déterminer si, et à quelles conditions,
un argument de concevabilité peut-être un bon argument, il nous paraît nécessaire
de commencer par envisager en termes généraux la nature et la finalité de l’argu-
mentation. Sur la base de cette caractérisation générale (section 2.1), nous pourrons
ensuite nous intéresser à ce qui fait la spécificité des arguments de concevabilité
(2.2). La catégorie d’arguments qui est au centre de notre travail aura ainsi fait
l’objet d’une définition précise.

2.1 Qu’est-ce qu’un argument ?


Si notre but est d’évaluer les arguments de concevabilité en tant qu’ils constituent
une classe homogène d’arguments philosophiques, il n’est pas inutile de s’interroger
dans un premier temps sur la nature de l’argumentation. Le but de cette section est
de détailler une conception générale des arguments au sein de laquelle nous pourrons
étudier les arguments de concevabilité.
Selon une définition communément acceptée, un argument peut être caractérisé
comme un discours composé d’un ensemble de prémisses et d’une conclusion, les
prémisses étant censées justifier ou soutenir la conclusion. Cette relation de soutien
peut prendre plusieurs formes. Dans le cas des arguments déductifs, la conclusion est
soutenue par l’ensemble des prémisses si et seulement si elle en est une conséquence
logique. Mais on reconnaît l’existence d’arguments non déductifs, dans lesquels la
relation de soutien est plus faible que celle de conséquence logique. C’est le cas
des arguments inductifs et abductifs, qui reposent respectivement sur les notions de
généralisation et d’explication : dans le premier cas, la conclusion est justifiée par
les prémisses parce qu’elle les généralise, dans le second, sa justification provient du

30
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

fait qu’elle en donne une explication 1 .


On observe de façon récurrente que lorsque les philosophes construisent des ar-
guments pour soutenir leurs positions, ou lorsqu’ils cherchent à identifier les argu-
ments qui soutiennent les positions de leurs confrères, à des fins d’examen critique
par exemple, ils tendent à privilégier les arguments déductifs et à présenter ces ar-
guments de telle sorte que la conclusion suive logiquement des prémisses, si possible
à l’aide de règles d’inférences élémentaires, telle que le modus ponens. C’est ce que
l’on peut observer par exemple dans les diverses présentations que Chalmers donne
de l’argument des zombis et de différentes réponses qu’il peut susciter 2 . Une ten-
dance comparable se dégage chez certains historiens de la philosophie soucieux de
reconstruire l’argument avancé par Descartes dans la Sixième Méditation 3 .
Dans le cas où l’argument est reconstruit à partir d’un texte où l’argument
n’a pas été explicitement présenté sous cette forme, un travail d’interprétation est
nécessaire pour identifier des prémisses implictement, sans lesquelles l’argument ne
serait formellement valide. Ce processus peut aboutir à une critique de l’argument si
les prémisses auxiliaires qu’il faut ajouter pour rendre l’argument valide sont fausses
ou extrêmement douteuses.
Cette pratique peut se comprendre à la lumière d’une conception « aléthique »,
selon une terminologie empruntée à Hamblin (1970). D’après cette conception, lar-
gement véhiculée par les manuels de logique formelle 4 , un bon argument est un
argument formellement valide, c’est-à-dire tel que la conclusion suit des prémisses
en vertu de règles d’inférence purement logiques, et dont les prémisses sont vraies.
De ce point de vue, les arguments peuvent être réduits à une paire hΓ, φi où Γ est
l’ensemble des prémisses, et φ la conclusion.
Si l’on adhère à cette vision des choses, alors lorsque nous cherchons à attribuer
un argument à un auteur à partir du texte qu’il nous a laissé, nous devons, dans
la mesure du possible, identifier un ensemble de prémisses tenues pour vraies et tel
que la conclusion avancée par l’auteur s’en déduise logiquement.
Une conséquence de cette conception est que les arguments déductifs sont su-
périeurs aux deux autres types, dans la mesure où ils garantissent logiquement la
1. La relation de soutien entre les prémisses et la conclusion d’un argument abductif est éga-
lement connue sous le terme d’« inférence à la meilleure explication ». Sur l’abduction, voir en
particulier (Lipton 2004) pour une élaboration de la notion d’explication qui intervient dans ce
genre d’explication.
2. Voir en particulier (Chalmers 2010a, section 3) pour une présentation succinte des prin-
cipaux arguments anti-physicalistes en philosophie de l’esprit et (Chalmers 2010d) pour une
discussion de l’argument des zombis et de ses variantes.
3. Voir en particulier (M. Wilson 1976), (Hooker 1978), (van Cleve 1983) et (Rodriguez-
Pereyra 2008).
4. Voir par exemple (Barwise et Etchemendy 1999, p. 41-44).

31
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

vérité de la conclusion, pourvu que l’on accepte les prémisses, de la même manière
qu’une démonstration garantit la vérité d’un théorème mathématique pourvu que
l’on accepte un certain nombre d’axiomes.
Cette conception a reçu la dénomination de « conception aléthique » parce qu’elle
accorde un poids fondamental à la notion de vérité. Cette conception des arguments
semble ici calquée sur une image naïve des démonstrations mathématiques : une
démonstration part de vérités acquises, et par une chaîne de déductions, conduit à
des vérités nouvelles. Mais à trop se focaliser sur la notion de vérité, on perd de
vue la dimension dialectique de l’argumentation, liée au fait que les arguments sont
généralement avancés dans des contextes où leur énonciateur cherche à convaincre
un destinataire, réel ou fictif, de l’acceptabilité d’une proposition. Comme certaines
propriétés des arguments philosophiques (en général) et des arguments de conceva-
bilité (en particulier) nous semblent étroitement liées à cette dimension dialectique,
nous adopterons (et raffinerons) la conception dialectique des arguments proposée
par Hamblin 5 .
Selon la conception dialectique, un argument est énoncé par un agent a à desti-
nation d’un autre agent b dans un certain contexte C. Un argument hΓ, φi énoncé
par a à destination de b est un bon argument dans un contexte C si et seulement
si :

1. b accepte (dans C) toutes les prémisses contenues dans l’ensemble Γ,


2. b accepte (dans C) que la conclusion φ suit de l’ensemble Γ des prémisses,
3. les prémisses laissées implicites par a sont acceptées (dans C) par b,
4. la conclusion φ est telle que si a n’avait pas adressé l’argument hΓ, φi à b (dans
le contexte C), alors b n’accepterait pas φ.

Chacune de ces conditions mérite quelques commentaires. La première condition


fait apparaître la notion d’acceptation qui est ici fondamentale. L’acceptation n’im-
plique pas forcément la croyance et doit être ici comprise en un sens à la fois plus
faible et plus général que la croyance. Accepter que φ (dans un contexte c) implique
simplement de se comporter linguistiquement et inférentiellement comme si φ était
vrai et tenu pour tel. Un agent qui accepte φ acceptera de faire des inférences pre-
nant φ pour prémisse et ne contredira pas un interlocuteur s’il asserte que φ. Mais
il peut faire tout cela sans croire que φ 6 .
5. Hamblin (1970) a vigoureusement critiqué la conception aléthique au profit de la conception
dialectique dans le chapitre 7 de (Hamblin 1970). Il ne nous paraît pas nécessaire de reprendre
son argumentaire. Notre usage de la conception dialectique se justifie suffisamment par l’éclairage
qu’il donne sur les arguments philosophiques et les arguments de concevabilité en particulier.
6. La notion d’acceptation que nous avons décrite et la relation qu’elle entretient avec la notion

32
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

Il faut cependant ajouter que cette acceptation des prémisses doit être soumise à
des contraintes de rationalité. L’agent a ne peut pas attendre de b qu’il accepte n’im-
porte quelle prémisse. Une condition minimale est que b n’accepte pas de prémisses
logiquement absurdes et que l’ensemble des prémisses qu’il accepte soit logiquement
cohérent : s’il accepte que φ, il ne peut pas rationnellement accepter en même temps
que ¬φ. Suivant les contextes, les critères d’acceptabilité des prémisses peuvent être
renforcés de différentes manières. Nous y reviendrons.
La condition 2 montre que la notion d’acceptation ne s’applique pas seulement
aux prémisses de l’argument, mais aussi à la relation de conséquence qui lie les
prémisses à la conclusion. La rationalité de cette forme d’acceptation se manifeste
par le fait que les prémisses doivent soutenir la conclusion, au sens où l’acceptation
des prémisses rend rationnelle l’acceptation de la conclusion. Cette relation de sou-
tien peut être déductive ou non. Il n’y a pas de privilège accordé aux arguments
déductifs, de ce point de vue.
La troisième condition a pour fonction de réguler l’explicitation des prémisses.
Certaines prémisses peuvent être laissées implicites s’il est clair pour a et pour b
qu’elles sont acceptées par b. Cela revient à dire que si un bon argument n’est
pas formellement valide, il doit pouvoir être présenté sous la forme d’un argument
formellement valide en ajoutant des prémisses auxiliaires dont l’acceptation par b
est acquise.
La quatrième condition, enfin, envisage l’argumentation dans une perspective
contrefactuelle : un argument est un instrument permettant, au moins en principe,
d’amener un interlocuteur à accepter quelque chose qu’il n’aurait probablement pas
accepté s’il n’avait pas pris connaissance de l’argument. Si nous nous situons dans
un contexte où le destinataire de l’argument accepte déjà la conclusion φ, alors un
argument hΓ, ∆i, même déductivement valide, ne sera pas un bon argument.
Si nous prenons maintenant un peu de recul, nous observons que la qualité d’un
argument est très étroitement dépendante du contexte dans lequel il est énoncé.
Pour présenter les choses de manière systématique, un contexte argumentatif est
constitué a minima par l’énonciateur de l’argument a, son destinataire b, ainsi que
par les attitudes d’acceptation ou de rejet que a et b ont relativement à un ensemble
de croyance correspond étroitement à la caractérisation suivante, donnée par Stalnaker : « Ac-
ceptance, as I shall use this term, is a broader concept than belief ; it is a generic propositional
attitude concept with such notions as presupposing, presuming, postulating, positing, assuming
and supposing as well as believing falling under it. [. . .]. Belief is obviously the most fundamental
acceptance concept, but various methodological postures that one may take toward a proposition
in the course of an inquiry or conversation are sufficiently like belief in some respects to justify
treating them together with it. To accept a proposition is to treat it as a true proposition in one
way or another—to ignore, for the moment at least, the possibility that it is false » (Stalnaker
1984, p. 79).

33
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

de propositions pertinent, compte tenu de la question que l’argument vise à trancher.


Dans le but d’analyser plus finement certaines formes typiques d’argumentation
que l’on trouve en philosophie, on peut distinguer deux grands types de contextes
d’argumentation, que l’on peut nommer respectivement le contexte de l’enquête et
le contexte de la controverse. Dans les deux cas, il s’agit pour a de faire accepter
une certaine conclusion φ à b. Dans le contexte de l’enquête, a et b recherchent tous
les deux à accroître leurs connaissances et a argumente dans le but de s’accorder
rationnellement avec b sur ce qu’il faut considérer comme une connaissance établie.
La notion d’acceptation est alors renforcée et prend une coloration épistémique :
une phrase φ sera acceptée, c’est-à-dire tenue pour vraie, en vertu des éléments de
justification qui plaident en sa faveur.
On peut alors intégrer à un contexte d’enquête un ensemble D de données, qui
sont fournies par une source d’information que a et b considèrent comme fiable. Si
φ ∈ D, alors l’acceptation par a de φ est garantie - en d’autres termes, D constitue
un stock de prémisses possibles dans lequel b pourra puiser pour convaincre a.
Il est à noter qu’une contrainte particulière pèse sur les arguments dans ce
contexte d’enquête. En effet, si la connaissance d’un des membres de Γ présup-
posait la connaissance de φ, la condition 4 ne serait alors pas remplie : tous les
contextes contrefactuels où b accepte les mêmes propositions qu’il ou elle accepte
dans le contexte en question sont des contextes où il ou elle sait que φ. Dans ce
genre de situation, on dira que l’argument est épistémiquement circulaire.
Un argument déductif parfaitement valide d’un point de vue formel peut ainsi
être épistémiquement circulaire et ne posséder aucune utilité dans un contexte d’en-
quête. Supposons par exemple (et pour les besoins de la discussion) que l’on adopte
une théorie empiriste de la connaissance selon laquelle un énoncé général attribuant
une propriété P à tous les éléments d’un ensemble E ne peut être connu que si
l’on sait de chaque élément de E qu’il possède P . De ce point de vue, un argument
syllogistique déductivement valide, tel que

1. Tous les hommes sont mortels.


2. Socrate est un homme.

3. Donc Socrate est mortel.

est épistémiquement circulaire dans la mesure où la connaissance de la prémisse 1


présuppose la connaissance de la conclusion 7 .
7. Le fait que les syllogismes qui aboutissent à une conclusion particulière en prenant pour
prémisse une proposition générale sont épistémiquement circulaires, du point de vue d’une théorie
de la connaissance empiriste, a été mis en exergue en particulier par John Stuart Mill, même s’il

34
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

Un autre exemple de circularité épistémique se présente dans les arguments qui


visent à prouver qu’une certaine source de connaissance est fiable en prenant appui
sur des connaissances fournies par cette même source de connaissance 8 . Considérons
l’argument suivant en faveur de la fiabilité de la perception sensorielle :
1. A l’instant t1 le sujet S1 a formé la croyance perceptuelle que φ1 et il est vrai
que φ1
2. A l’instant t2 le sujet S2 a formé la croyance perceptuelle que φ2 et il est vrai
que φ2
3. ...
4. A l’instant tn le sujet Sn a formé la croyance perceptuelle que φn et il est vrai
que φn

5. Donc la perception sensorielle est fiable.


Un tel argument semble condamné à être épistémiquement circulaire si chaque
prémisse (et en particulier le second membre de la conjonction) ne peut être connue
que par la perception sensorielle 9 .
Le second type de contexte que nous souhaitons mettre en lumière est celui de
la controverse. On part alors d’une situation polarisée où a et b sont en désaccord
au sujet d’une certaine proposition : a accepte que φ et b accepte que ¬φ. L’enjeu
de la controverse est de déterminer laquelle de ces deux phrases est soutenue par
les meilleures raisons. Alors que le contexte de l’enquête est coopératif celui de la
controverse est conflictuel : chacun défend sa position et se considère comme perdant
s’il est contraint de l’abandonner.
On peut alors distinguer les points d’accord et les points de désaccord entre
a et b : l’ensemble de points d’accord correspond à l’ensemble des propositions
qu’ils acceptent tous les deux et l’ensemble des points de désaccord à l’ensemble
des propositions acceptées par l’un, mais pas par l’autre.
Les points d’accord jouent le même rôle que les données dans les contextes d’en-
quête : ils constituent un stock de prémisses dont l’acceptation est garantie.
Les arguments formulés dans un contexte de controverse peuvent également être
sujets à une forme de circularité spécifique que nous nommerons « dialectique » si a
utilise une prémisse φ qui figure parmi les points de désaccord entre a et b. Même si
ne présente pas les choses exactement en ces termes. Voir (Mill 1974, Livre II, Chapitre III).
8. Cet exemple est inspiré de la discussion de cette question par William Alston (1986, 1993).
9. On peut cependant contester le caractère épistémiquement circulaire de cet argument si l’on
adopte une conception fiabiliste de la connaissance. De ce point de vue, la connaissance de p
demande seulement que la croyance que p ait été générée par un mécanisme fiable de formation de
croyances, mais il n’est pas requis que la fiabilité de ce mécanisme soit elle-même connue.

35
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

cette prémisse est vraie, l’argument dans lequel il s’insère ne parviendra pas à clore
la controverse si b n’accepte pas φ. Considérons par exemple l’argument dit « de la
conséquence » avancé par un défenseur de l’incompatibilité entre le déterminisme et
le libre arbitre, à destination d’un compatibiliste :

1. Nous n’avons aucun pouvoir sur les faits passés et sur les lois de la nature.
2. Nous n’avons aucun pouvoir sur les conséquences de ce sur quoi nous n’avons
aucun pouvoir.
3. Si le déterminisme est vrai, tous les faits futurs sont des conséquences des faits
passés et des lois de la nature.
4. Si nous n’avons aucun pouvoir sur les faits futurs, alors nous n’avons aucun
libre arbitre.

5. Donc, si le déterminisme est vrai, nous n’avons aucun libre arbitre.

Pour que le compatibiliste soit convaincu par cet argument, il faut qu’il accepte
chacune des prémisses. La prémisse 4 en particulier dépend d’une certaine concep-
tion de ce qu’est le libre arbitre et que tout compatibiliste n’acceptera pas : certains
compatibilistes 10 nient précisément le principe selon lequel un agent agit selon son
libre arbitre seulement s’il aurait pu agir autrement. Dans ce cas l’argument, bien
que déductivement valide, sera dialectiquement circulaire : l’argument prend pour
prémisse un point qui fait partie de la doctrine que l’argument a pour finalité d’at-
taquer.
Il est à remarquer que dans un contexte de controverse, les arguments peuvent
être considérés sous deux angles différents : comme des procédures permettant de
générer de l’accord, mais aussi comme des procédures permettant de structurer un
débat. Le premier point est une conséquence de la caractérisation que nous avons
donnée de la notion de bon argument. En effet, si b accepte les prémisses avancées
par a, et qu’il accepte d’en inférer la conclusion φ qu’il n’accepterait pas autrement,
alors l’argument a permis de restreindre les points de désaccord entre a et b et
d’augmenter leurs points d’accord.
Le second point découle de la contrainte minimale de rationalité qui pèse sur
l’acceptation et qui impose à l’ensemble des propositions acceptées par b d’être
logiquement cohérent. Supposons qu’un bon argument hΓ, φi est adressé à b dans un
contexte de controverse où b accepte que ¬φ. Comme il s’agit d’un bon argument, b
est rationnellement amené à accepter φ, s’il accepte toutes les prémisses contenues
dans Γ. Mais parce que l’acceptation est une attitude rationnelle, notre agent b ne
10. L’exemple le plus célèbre est sans doute Harry Frankfurt (1969, 1971).

36
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

peut accepter à la fois φ et ¬φ. Le destinataire de l’argument est alors confronté à


un trilemme : accepter φ et rejeter ¬φ, ce qui revient à perdre, ou refuser d’accepter
au moins une des prémisses contenues dans Γ ou revenir sur son acceptation du
lien de conséquence entre les prémisses et la conclusion. S’il ne veut pas perdre la
controverse, il doit alors proposer à son tour un argument à destination de a qui
conclut au rejet d’au moins un des éléments de Γ, ou au rejet de l’existence d’un
lien de conséquence entre Γ et φ.
On peut ici introduire la notion de coût dialectique. Lorsque a soumet un argu-
ment à b en faveur de φ, son argument définit indirectement le coût que représente
le rejet de φ : si b souhaite persister dans le refus d’accepter φ tout en restant ration-
nellement cohérent, alors il doit ou bien montrer que l’une des prémisses avancées
par a à l’appui de φ est inacceptable, ou bien montrer que φ est insuffisamment
soutenu par l’ensemble des prémisses. Ainsi, même si b n’accepte pas la conclusion
de l’argument avancé par a, cet argument a néanmoins eu un effet significatif sur la
conduite du débat en définissant le coût dialectique que représente pour a le rejet
de φ.
Dans le cas des arguments déductifs, cet effet de structuration du débat est
d’autant plus net que la validité déductive de l’argument est évidente. Si b refuse
la conclusion d’un tel argument, alors il n’a pas d’autre choix que de désigner la
ou les prémisses qu’il rejette et de motiver son refus. Cet effet permet sans doute
d’expliquer, pour une bonne part, la pratique mentionnée plus haut consistant à
reconstruire les arguments philosophiques sous la forme d’arguments formellement
valides : en présentant un argument de cette manière, on présente toutes les réactions
défensives possibles comme l’identification d’une prémisse à rejeter, ce qui permet de
classer les différentes réponses possibles en fonction des prémisses qu’elles rejettent.
On peut illustrer ce phénomène une nouvelle fois à l’aide de l’argument de la
conséquence. Les philosophes compatibilistes qui ont pris cet argument au sérieux
ont dû identifier la (ou les) prémisse(s) qu’ils rejettent et motiver ce rejet. Mais
tous n’ont pas choisi la même prémisse. Nous avons déjà vu que certains rejettent
la prémisse 5 qui établit un lien entre le fait d’exercer son libre arbitre et le fait
de pouvoir agir autrement. Mais d’autres compatibilistes acceptent la prémisse 5 et
préfère attaquer la première prémisse, de façon à bloquer la conséquence que si le
déterminisme est vrai, nous n’avons plus de pouvoir sur les faits futurs. Certains
compatibilistes ont ainsi fait valoir qu’il y a certes un sens à dire que nous n’avons
aucun pouvoir sur le passé et les lois de la nature, mais qu’il y a aussi un sens à
dire que nous avons un tel pouvoir. Les compatibilistes soutiennent alors que seul
le second sens est pertinent. C’est la stratégie suivie, par exemple par Saunders au

37
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

sujet de notre pouvoir sur le passé 11 :

« Si vous aviez le pouvoir de vous abstenir de A [en supposant que le


déterminisme soit vrai], cela équivaudrait au pouvoir d’agir de telle sorte
qu’une situation S, qui a eu lieu, n’ait pas eu lieu. C’est manifestement
contradictoire. Vous ne possédez par conséquent aucun pouvoir de vous
abstenir de A ». Ce raisonnement repose sur un sophisme. L’expression
« pouvoir d’agir de telle sorte qu’une situation S, qui a eu lieu, n’ait pas
eu lieu » est ambiguë. Elle peut signifier (i) un pouvoir d’agir de telle
sorte que S ait eu lieu et n’ait pas eu lieu ou (ii) un pouvoir d’agir de telle
manière que si un tel acte était accompli, alors la situation S qui a eu
lieu n’aurait pas eu lieu. (i) est contradictoire et par conséquent nous ne
pouvons jouir d’un tel pouvoir, mais (ii) n’implique aucune contradiction
et il n’y a aucune raison qui nous empêche de posséder un tel pouvoir.
Et je soutiens que c’est au sens (ii) que j’ai le pouvoir de m’abstenir de
A. (Saunders 1968, p. 101, notre traduction).

Une autre réponse possible consiste encore à rejeter la prémisse 2, en mettant en


évidence une confusion entre, d’un côté, l’inévitabilité propre au passé et aux lois
de la nature, et de l’autre l’inévitabilité de nos actions qu’impliquerait l’absence de
libre arbitre. Il s’agit là de deux notions modales distinctes et c’est une erreur de
raisonnement que de passer de l’une à l’autre 12 .
Le point important pour nous est que suivant les prémisses qu’il accepte et
rejette, le compatibiliste propose une version différente de sa doctrine. Il y a en par-
ticulier une différence importante entre un compatibilisme qui accepte la connexion
entre le libre arbitre et la possibilité d’agir autrement, et un compatibilisme qui
ne l’accepte pas. Ainsi, même si l’argument de la conséquence ne parvient pas à
convertir tous ses destinataires à l’incompatibilisme, il permet au moins aux com-
patibilistes qui y résistent de préciser leur position, et également de faire apparaître
des différences significatives entre différentes formes que peuvent prendre leur doc-
trine. L’argument aura ainsi eu pour effet de structurer la controverse au sujet de
la compatibilité entre le libre arbitre et le déterminisme, à défaut de le clore.
Cet effet de structuration du désaccord peut également s’observer dans le cas
des arguments non déductifs, où la relation de soutien a la propriété d’être dé-
faisable 13 . Une inférence défaisable est une inférence qu’il est rationnel d’endosser
jusqu’à preuve du contraire. La vérité des prémisses reste toujours logiquement com-
patible avec la fausseté de la conclusion inférée. Si des données supplémentaires sont
ajoutées qui vont dans un sens contraire à la conclusion inférée, alors il devient
11. Davis Lewis (1981) a proposé une réponse similaire au sujet de notre pouvoir sur les lois de
la nature.
12. Cette ligne argumentative a été suivie par exemple par Michael Slote (1982).
13. Les relations de soutien dans les arguments inductifs et abductifs sont défaisables en ce sens.

38
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

rationnel de se rétracter et de ne plus endosser la conclusion. On dit alors que la


première inférence est défaite par l’arrivée de ces données supplémentaires 14 . Dans
ce cas, le coût dialectique que représente, pour b, le rejet de la conclusion, consiste à
fournir des éléments permettant de défaire l’inférence. Considérons par l’exemple :
1. Généralement, lorsque nous croyons que φ sur la base d’une expérience senso-
rielle, notre croyance est vraie.
2. Hier, j’ai cru apercevoir Paul dans un club de jazz à Copenhague.

3. Donc hier Paul était dans un club de jazz à Copenhague.


Dans cet argument (volontairement simpliste), la relation de soutien est défai-
sable dans la mesure où ce qui est généralement le cas n’est pas toujours le cas.
L’ajout d’informations supplémentaires peut renverser la conclusion. Par exemple,
si j’apprends que Paul était en réalité à Paris et si, en revenant à nouveau dans ledit
club de jazz je m’aperçois que la personne que je prenais pour Paul est seulement
un sosie, je peux « défaire » l’inférence initiale.
Ainsi, en termes généraux, si b souhaite rejeter la conclusion d’un argument
non démonstratif dont il accepte les prémisses, il lui faut fournir des informations
nouvelles susceptibles de défaire l’inférence, ou à défaut donner des raisons générales
de ne pas faire l’inférence initiale. Nous avons ainsi affaire à une nouvelle forme de
coût dialectique, spécifique aux arguments non démonstratifs, qui permet également
de structurer un désaccord.
Faisons brièvement le point. Nous sommes partis d’une pratique répandue consis-
tant à présenter et restituer les arguments philosophiques sous la forme d’arguments
déductivement valides. Nous avons dégagé une conception dialectique des arguments
qui explique la portée et les limites de cette pratique. A la lumière de cette concep-
tion dialectique, qui fait de l’argumentation un phénomène fortement dépendant du
contexte, il apparaît qu’un même argument peut avoir des fonctions et obéir à des
contraintes différentes suivant les contextes.
Cette conception s’applique naturellement aux arguments de concevabilité. Dans
un contexte d’enquête, un argument de concevabilité a pour finalité de trancher une
question philosophique en apportant une information modale à l’aide de considé-
rations de concevabilité. Dans ce type de contexte, l’argument doit respecter une
contrainte de non-circularité épistémique. Il y a deux manières pour un argument
de concevabilité d’être épistémiquement circulaire : si la connaissance de la conceva-
bilité de X présuppose la connaissance de la possibilité de X ou si la connaissance
14. A la différence des inférences déductives, les inférences défaisables sont non monotones :
l’ajout de prémisses supplémentaires peut entraîner le retrait de conclusions.

39
2.1. Qu’est-ce qu’un argument ?

de la possibilité de X présuppose la connaissance de la doctrine philosophique visée.


Lorsque nous évaluons des arguments de concevabilité du point de vue du contexte
de l’enquête, il est nécessaire d’être particulièrement attentifs à ces deux possibilités
de circularité.
Dans un contexte de controverse, les arguments de concevabilité ont pour fonc-
tion de convaincre un destinataire (fictif ou réel) et pour ce faire doivent éviter
cette autre forme de circularité que nous avons appelée dialectique. Un argument de
concevabilité peut se montrer dialectiquement circulaire s’il s’avère que le destina-
taire, qui nie la thèse philosophique ultimement visée, n’accepte pas, ou n’a aucune
raison particulière d’accepter l’une ou l’autre des prémisses. Un philosophe maté-
rialiste pour qui le concept de conscience est susceptible de recevoir une analyse en
termes de rôles causaux physiques ne pourra sans doute pas concevoir un zombi,
si la duplication physique entraîne la duplication des rôles causaux. L’argument,
adressé à un tel destinataire sera dialectiquement circulaire.
Dans un contexte de controverse, les arguments de concevabilité peuvent égale-
ment aider à structurer un débat, en mettant en évidence les implications modales
et épistémiques de certaines positions philosophiques. Supposons que a soumette au
matérialiste notoire qu’est b l’argument suivant :

1. Les zombis sont concevables.


2. Si les zombis sont concevables, alors ils sont possibles.
3. Si les zombis sont possibles, alors le matérialisme est faux.

4. Donc le matérialisme est faux.

La validité déductive de cet l’argument, qui se ramène à une succession de modus


ponens ne faut aucun doute. Pour y répondre, b doit rejeter au moins l’une des trois
prémisses. C’est précisément ce qu’ont fait les matérialistes qui ont débattu avec
Chalmers : les matérialistes de « type A » rejettent la prémisse 1, les matérialistes
« de type B » la prémisse 2, les monistes « de type F », la prémisse 3. Si l’argument
des zombis n’a pas convaincu b, il lui a au moins permis de préciser sa position en
l’obligeant à situer la nature de son désaccord avec a.
Il est à noter également qu’il n’est pas absolument clair que les arguments de
concevabilité doivent obligatoirement être considérés comme des arguments déduc-
tifs, même si, tels que nous les avons présentés schématiquement, ils reposent sur
une succession de modus ponens. Tout dépend de la manière dont on comprend la
prémisse 2, qui permet de passer de la concevabilité des zombis à leur possibilité.
Comme nous l’avons suggéré en introduction, certains auteurs la présentent comme

40
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

une inférence défaisable. Si l’on accepte cette interprétation, alors le coût dialectique
du rejet de la prémisse 2 n’est pas de trouver un contre-exemple (quelque chose qui
soit à la fois concevable et impossible), mais de donner des informations nouvelles
susceptibles de défaire l’inférence.

2.2 La spécificité des arguments de concevabilité


Nous avons, dans la section précédente, précisé la conception générale de l’argu-
mentation à la lumière de laquelle nous allons étudier les arguments de concevabilité.
Venons-en à ce qui fait la spécificité des arguments de concevabilité.
Jusqu’ici, nous avons opéré avec une caractérisation de ces arguments à l’aide
de trois critères : (i) les prémisses contiennent l’affirmation qu’une certaine chose
est concevable ; (ii) une version du principe selon lequel la concevabilité implique
la possibilité est utilisée et (iii) l’argument s’appuie sur la possibilité de la chose
conçue pour défendre une certaine position philosophique. Cette caractérisation,
comme nous l’avons vu en introduction, donne naturellement le schéma suivant :

1. X est concevable.
2. Si X est concevable, alors X est possible.
3. Si X est possible, alors P .

4. Donc P .

Ce schéma a le mérite de déterminer dans les grandes lignes la classe d’arguments


à laquelle nous avons affaire. Mais il existe diverses autres catégories d’arguments
identifiées plus ou moins explicitement dans la littérature philosophique qui semblent
avoir au moins un air de famille avec ce que nous proposons de désigner sous le terme
d’« arguments de concevabilité ». Nous pensons ici d’une part aux « expériences de
pensée » et d’autre part aux « arguments modaux ». On peut légitimement se deman-
der quelles relations ces différentes catégories entretiennent les unes avec les autres.
Afin d’avoir une notion plus précise de la classe d’arguments que nous souhaitons
étudier, nous nous proposons dans les pages qui suivent de clarifier ces relations.

2.2.1 Les arguments de concevabilité et les expériences de


pensée
Certains domaines de la philosophie contemporaine ont connu une inflation d’ar-
guments assimilés à des expériences de pensée. Citons quelques exemples classiques :

41
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

1. la chambre chinoise de John Searle, contre la théorie computationnelle de


l’esprit (Searle 1980)
2. la machine à expérience de Robert Nozick, contre l’utilitarisme hédoniste (No-
zick 1974, p. 42-45)
3. le violoniste malade de Judith Jarvis Thompson, en faveur de la légitimité
morale de l’avortement (Thomson 1971)
4. les scénarios d’Edmund Gettier contre l’analyse classique de la connaissance
comme croyance vraie justifiée (Gettier 1963)
5. les terres jumelles de Hilary Putnam en faveur de l’externalisme sémantique
(Putnam 1975)
6. le cas d’arthrite de Tyler Burge, également en faveur de l’externalisme séman-
tique (Burge 1979)
7. la division du moi par bissection et transplantation du cerveau, de Derek Par-
fit, contre l’importance de l’identité personnelle (par opposition à la simple
continuité psychologique) (Parfit 1984).

Le terme d’expérience de pensée a été diffusé principalement à la suite d’Ernst


Mach 15 , qui utilise le mot allemand « Gedankenexperiment » pour caractériser cer-
tains recours à l’imagination dans l’élaboration et la justification des théories phy-
siques.

C’est en réfléchissant toujours sur les faits réels que l’activité du physi-
cien se distingue de celle du pur poète. Mais la pensée du physicien est
généralement moins complète que l’expérience qu’elle schématise. Quel-
quefois, un regard jeté rétrospectivement sur des expériences antérieures,
et la fiction de nouvelles combinaisons de circonstances pourront nous
renseigner sur l’exactitude, avec laquelle nos pensées représentent les
expériences, et sur le degré de concordance des pensées entre elles. Il
s’agit ici d’un procédé d’épuration logique et économique pour étudier
le contenu des expériences mis sous forme de pensées. Voici ce que nous
nous demandons : quelles circonstances déterminent un certain résul-
tat ? Quelles circonstances sont dépendantes ou indépendantes les unes
des autres ? Un coup d’œil d’ensemble nous donne plus de lumière sur ces
questions, que ne pourrait le faire l’expérience de détail. Il nous montre
avec netteté comment nous pouvons, tout en tenant compte des expé-
riences, épargner notre peine, il nous fait voir quelles sont les pensées
les plus simples pouvant être amenées à la fois en concordance entre
elles et en concordance avec l’expérience. Nous y arrivons en imaginant
mentalement la variation des faits. (Mach 1908 [1905], p. 200)
15. La première occurrence du terme « Gedankenexperiment » semble remonter à l’article « Über
Gedankenexperimente » (1897). Le chapitre XI de (1908 [1905]) est un prolongement de cet essai.

42
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

Mach présente les raisonnements de Stevin et de Galilée respectivement sur le


levier et le plan incliné comme deux exemples d’utilisation magistrale de ce pro-
cédé 16 .
Il ne va pas immédiatement de soi de rassembler sous un terme commun les
expériences de pensée des physiciens et celles des philosophes. Certains auteurs, à
l’instar de George Bealer (2002), ont pu se montrer hostiles à l’assimilation des
arguments philosophiques précédemment cités à des « expériences de pensée » au
sens que la tradition issue de Mach donne à ce terme

On assiste, dans la philosophie récente, à un brouillage malheureux de


la terminologie traditionnelle. Les intuitions rationnelles au sujet de cas
hypothétiques sont souvent qualifiées « d’expériences de pensée ». Cet
emploi du terme diverge de l’emploi traditionnel, et brouille une impor-
tante distinction que nous devrions garder nette dans nos esprits. Sans
une expérience de pensée traditionnelle nous faisons appel à une intuition
physique (et non à une intuition rationnelle) à propos de ce qui se passe-
rait dans une situation hypothétique où les lois physiques, ou naturelles
(quelles qu’elles soient précisément) sont maintenues constantes alors
que sont introduites des conditions physiques fictives et même haute-
ment idéalisées (de telle sorte qu’il serait physiquement impossible pour
quiconque de conduire l’expérience). Un exemple classique est donné
par l’expérience de pensée de Newton mettant en scène la rotation d’un
seau dans un espace vide 17 . Le niveau de l’eau s’élèverait-il au bord
du seau (en supposant que les lois physiques restent inchangées) ? Nos
intuitions rationnelles restent silencieuses à ce sujet. Les intuitions ra-
tionnelles portent sur la question de savoir si un cas est (logiquement ou
métaphysiquement) possible et si une description peut y être appliquée.
Par exemple, dans l’exemple de Gettier, nous avons un exemple d’in-
tuition rationnelle selon laquelle le concept de connaissance ne doit pas
s’appliquer à la situation décrite. Dans l’exemple de l’arthrite dû à Ty-
ler Burge, nous avons une intuition rationnelle selon laquelle l’exemple
est possible et une intuition rationnelle que le patient croit qu’il souffre
d’arthrite à la cuisse. On observe la même chose dans la Terre jumelle
de Putnam. Aucun de ces arguments n’est une expérience de pensée au
sens traditionnel du terme. Les appeler des « expériences de pensée »
n’introduit pas seulement de la confusion dans la méthodologie philoso-
phique, cela revient en outre à priver de toute utilité un terme autrefois
fort utile. (Bealer 1998, p. 207-208, notre traduction)

Il y a sans doute une différence importante entre ce que la tradition issue de


Mach nomme « expériences de pensée » et ce qu’une tradition philosophique plus
16. Mach détaille ces exemples, parmi d’autres, dans sa Mécanique (Mach [1883] 1904). Voir en
particulier le chapitre 1, consacré à la statique, pour un exposé des expériences de pensée de Stevin
et Galilée.
17. Voir (Newton 1759, p. 13).

43
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

récente désigne par le même terme. Mais on pourrait se demander si les doléances
exprimées par Bealer à l’encontre de cette seconde tradition ne seraient pas essentiel-
lement terminologiques. Pourquoi n’aurait-on pas le droit d’élargir, par une simple
stipulation, le sens accordé au terme d’« expérience de pensée », aux arguments
philosophiques mentionnés ci-dessus ? D’un point de vue strictement logique, rien
ne nous en empêche. Nous sommes absolument libres d’accorder la signification que
nous souhaitons aux termes que nous souhaitons, pourvu que nous fournissions des
définitions explicites.
La seule raison que l’on peut avoir de contester une stipulation serait relative
à son utilité : il peut être inutile, voire nuisible, de regrouper stipulativement un
ensemble d’objets sous un même terme commun si ces objets ne sont qu’un rassem-
blement hétéroclite de choses qui n’ont que peu à voir les unes avec les autres. Le
propos de Bealer rapporté plus haut paraît aller dans ce sens. L’élargissement de l’ex-
tension du terme d’« expérience de pensée » pourrait être nuisible en ce qu’il invite
à confondre deux types d’intuition qu’il est préférable de maintenir bien distinctes.
Néanmoins, la position opposée à celle de Bealer peut également être défendue en
invoquant des propriétés communes aux expériences de pensée scientifiques et phi-
losophiques. Même si les intuitions qui gouvernent l’issue de l’expérience de pensée
peuvent différer, on peut souligner que ces deux classes d’expériences obéissent à un
même schéma :
1. Une situation imaginaire est décrite.
2. Un argument est donné pour justifier une certaine affirmation au sujet de cette
situation.
3. On montre que la vérité de cette affirmation révèle quelque chose à propos de
cas qui dépassent les limites de la situation de départ, en particulier à propos
de cas bien réels 18 .
A l’intérieur de ce schéma général, on peut distinguer différentes classes d’expé-
riences de pensée en fonction du type d’affirmation avancée au sujet du scénario.
Dans les expériences de pensée au sens de Mach, l’affirmation porte sur ce qui a
nécessairement lieu dans le scénario en question, compte tenu des informations don-
nées dans la description de départ. C’est le genre de question que pose par exemple
Newton dans l’expérience de pensée du seau, ou encore Stevin au sujet du plan in-
cliné. Nous parlerons dans ce cas d’affirmation factuelle. Comme le suggère Bealer,
ce genre d’affirmation est justifiée sur la base d’intuitions physiques, le but ultime
étant de dévoiler quelque chose au sujet de la nature elle-même (l’existence du mou-
vement absolu, par exemple, dans le cas de Newton).
18. Cette présentation tripartite est inspirée de (Gendler 1996, p. 37).

44
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

Dans les expériences de pensée philosophiques citées plus haut, l’affirmation est
d’un autre ordre. Il s’agit de savoir, étant donné un scénario, comment décrire ce qui
a lieu dans ce scénario. En particulier, il s’agit de savoir si certains concepts peuvent
être correctement appliqués à ce qui se passe dans le scénario. L’homme enfermé
dans la chambre chinoise comprend-il le chinois ? Ou, en d’autres termes, le concept
de compréhension peut-il être correctement appliqué à la disposition qu’a l’homme,
dans la chambre chinoise, à causer l’émission de réponses sensées en Chinois à des
questions sensées posées en Chinois, simplement en manipulant aveuglément des
symboles ? Ce genre d’affirmation, que nous nommerons « conceptuelle » doit dé-
voiler quelque chose au sujet de nos concepts plus qu’au sujet de la réalité. Ainsi la
Terre Jumelle de Putnam est censée nous apprendre quelque chose sur le concept
de signification, les scénarios de Gettier sont censés réfuter une certaine analyse
conceptuelle de la notion de connaissance. Si, comme le fait Bealer, nous souhaitons
analyser la justification de ces affirmations à l’aide du concept d’intuition, il faut ici
faire appel, non pas à des intuitions physiques, mais à des intuitions rationnelles.
Toutes les expériences de pensée philosophiques, cependant, ne se limitent pas à
des affirmations de type conceptuel. La plupart des expériences de pensée utilisées
en philosophie morale incorporent une dimension évaluative. Ce que les intuitions
sont censées établir c’est moins l’applicabilité d’un concept que la présence ou l’ab-
sence d’une certaine valeur. L’affirmation selon laquelle nous n’avons aucune raison
de vouloir brancher la machine à expérience, ou selon laquelle le violoniste n’a pas
à proprement parler de droit sur la personne à laquelle il est branché, ne reposent
pas simplement sur des intuitions relatives à l’applicabilité d’un concept. Nous par-
lerons dans ce genre de cas d’affirmations évaluatives, justifiées par des intuitions
évaluatives.
Munis de ces quelques repères, nous pouvons en venir à la relation entre les
expériences de pensée et les arguments de concevabilité. On pourrait être tenté de
considérer que les deux notions ont la même extension. Pour défendre cette position,
il est nécessaire et suffisant de montrer que (a) toutes les expériences de pensée sont
des arguments de concevabilité et réciproquement que (b) tous les arguments de
concevabilité sont des expériences de pensée.
Commençons par la première affirmation. Les expériences de pensée nous en-
gagent à raisonner sur des scénarios décrivant des situations fictives. Mais pour que
le raisonnement qui accompagne l’expérience de pensée soit concluant, il est néces-
saire que le scénario décrit représente une authentique possibilité. Prenons l’exemple
d’un scénario de Gettier, représentant une situation dans laquelle un sujet possède
une croyance à la fois vraie et justifiée, mais que nous sommes réticents à caractériser

45
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

comme une véritable connaissance :

Supposons que Smith et Jones soient tous les deux candidats à un cer-
tain emploi. Et supposons que Smith a de bonnes raisons de croire la
proposition conjonctive suivante :
d. Jones est celui qui sera embauché, et Jones a dix pièces dans sa
poche.
Les raisons que Smith a de croire en (d) peuvent être que le directeur
de l’entreprise lui a assuré que Jones serait finalement choisi, et qu’il y
a dix minutes, il (Smith) a compté les pièces que Jones a dans sa poche.
La proposition (d) implique que :
e. Cela qui sera embauché a dix pièces dans sa poche.
Supposez que Smith perçoive clairement cette implication entre (d) et
(e), et accepte (e) sur la base de (d), qu’il a par ailleurs de bonnes raisons
de croire. Dans ce cas, il est clair que Smith est justifié à croire que (e)
est vraie.
Mais imaginons qu’en outre, à l’insu de Smith, c’est lui, et non Jones,
qui obtiendra l’emploi. Imaginons également que Smith ignore qu’il a
lui-même dix pièces dans sa poche. La proposition (e) est donc vraie,
bien que la proposition (d), de laquelle Smith a inféré (e), soit fausse.
Dans notre exemple, tout ceci est vrai : (i) que (e) est vraie, (ii) que
Smith croit que (e) est vraie et (iii) que Smith est justifié à croire que (e)
est vraie. Mais il n’est pas moins clair que Smith ne sait pas que (e) est
vrai, dans la mesure où (e) est vrai en vertu du nombre de pièces qu’il y
a dans la poche de Smith, alors que Smith ignore combien de pièces il y
a dans sa poche, et fonde sa croyance en (e) sur le décompte des pièces
dans la poche de Jones, qu’il croit à tort être celui qui sera embauché.
(Gettier 1963, p. 122, notre traduction)

La logique de l’expérience de pensée peut être reconstruite comme suit 19 : A re-


présente l’analyse conceptuelle de la connaissance comme croyance vraie justifiée. Le
prédicat CV F (x, p) exprimer le fait qu’un agent x est justifié à croire la proposition
p qui est vraie. Le prédicat S(j, q) peut être considéré comme une abréviation du
scénario cité plus haut, où j est Jones et q la proposition que l’homme qui obtiendra
l’emploi a dix pièces de monnaie dans sa poche. Ka p) symbolise le fait que a sait
que p.

1. A → ∀x∀y(CV J(x, p) → Kx p)
19. Nous suivons ici le schéma général des expériences de pensée dégagé par Häggqvist (2009). Ce
n’est bien entendu pas la seule manière de représenter la logique des expériences de pensée, et en
particulier, celle de l’expérience de pensée de Gettier. Roy Sorensen (1992) a lui aussi proposé un
schéma logique général et Timothy Williamson (2007) a, en particulier proposé une reconstruction
de l’argument de Gettier. Toutes ces reconstructions diffèrent sur les détails, mais ces différences
restent marginales pour ce que nous souhaitons ici montrer.

46
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

2. S(j, q) € (CV J(j, q) ∧ ¬Kj q)


3. ♦S(j, q)

4. ¬A
La prémisse 1 explicite un aspect de l’analyse classique, à savoir que le fait de
posséder une croyance vraie et justifiée est une condition suffisante pour la connais-
sance de la proposition crue.
La prémisse 2 constitue l’affirmation conceptuelle défendue par Gettier, sur des
bases intuitives, à propos de la situation décrite : si quelqu’un se trouvait dans
la situation décrite, cette personne n’aurait pas une véritable connaissance de la
proposition qu’elle est pourtant justifiée à croire et qui se trouve être vraie. En
d’autres termes, il serait inapproprié d’appliquer le concept de connaissance à cette
situation, contrairement à ce qu’implique l’analyse classique.
Le point important pour nous ici est que la prémisse 3 est indispensable pour
aboutir à la réfutation de A à partir des prémisses 1 et 2, du moins si nous suivons une
sémantique comme celle de Lewis (1973) pour les contrefactuels 20 . En effet, si S(a, p)
décrit une impossibilité, alors la prémisse 2 ne peut être vraie que de façon vide. Il
n’y a alors aucune contradiction entre la prémisse 2 et le conséquent de la prémisse
1. Si en revanche la prémisse 3 est vraie alors la prémisse 2 est maintenant vraie de
façon non vide. Il s’ensuit qu’il existe un monde possible dans lequel une personne
ignore une proposition vraie qu’elle est pourtant justifiée à croire. Le conséquent
de la prémisse 1 est ainsi falsifié, ce qui nous permet de dériver par contraposition
la fausseté de son antécédent, à savoir l’analyse classique de la connaissance. Ce
que montre cette reconstruction, c’est que la possibilité authentique du scénario sur
lequel se fonde l’expérience de pensée est cruciale pour que l’expérience de pensée
débouche sur la réfutation recherchée.
Une manière de défendre l’idée que les expériences de pensée sont des arguments
de concevabilité déguisés consisterait alors à dire que cette thèse de possibilité, in-
dispensable pour la réussite de l’argument, est toujours au moins implicitement ap-
puyée par des considérations de concevabilité. Le schéma logique général, totalement
explicité, des expériences de pensée, ressemblerait alors à ceci :
1. Si φ, alors il est nécessaire que ψ.
2. S’il était le cas que χ, il serait le cas que ¬ψ.
20. La sémantique de Lewis donne les conditions de vérité suivantes (exprimées en termes d’une
relation de proximité entre mondes possibles) : φ € φ est vrai dans un monde i de façon vide si
φ n’est vrai dans aucun monde possible accessible et de façon non vide s’il existe un monde j dans
lequel φ est vrai, et tel que pour tout monde k au moins aussi proche de i que l’est j, ψ est vrai
dans k.

47
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

3. Il est concevable que χ.


4. S’il est concevable que χ, alors il est possible que χ

5. ¬φ.
Certains auteurs semblent voir les choses ainsi. Roy Sorensen évoque par exemple
une forme de scepticisme à propos des expériences de pensée qui se fonde sur des
doutes relatifs à l’inférence allant du concevable vers le possible :
Ce scepticisme traditionnel vise principalement les expériences de pensée
les plus ambitieuses, celles qui veulent être plus que de simples instru-
ments permettant de révéler des croyances ou des préférences cachées.
Les expériences de pensée ainsi visées sont conçues pour démontrer la
possibilité ou la nécessité de certaines choses. Et pour leur donner ce
pouvoir d’établir des conclusions modales, nous devons ajouter des pré-
misses reliant la concevabilité à la possibilité. (Sorensen 1992, p. 33,
notre traduction)
Cette vision des choses soulève cependant une petite difficulté en ce qu’elle semble
présupposer une thèse d’indispensabilité de la concevabilité pour la connaissance mo-
dale (soit la thèse selon laquelle toute affirmation de possibilité ne peut être justifiée
sans qu’interviennent à un point ou à un autre des considérations de concevabilité).
Si l’on estime au contraire que les prémisses de possibilité qui sont indispensables
aux expériences de pensée peuvent être établies par d’autres moyens, alors nous
n’avons aucune raison de penser que toutes les expériences de pensée sont des argu-
ments de concevabilité déguisés. Il s’agit là de questions substantielles de théorie de
la connaissance modale, que nous ne pouvons espérer trancher avant d’avoir étudier
dans le détail la concevabilité et ses liens avec la possibilité. Pour le moment, nous
pouvons seulement donner une réponse conditionnelle à notre question de départ :
si l’on accepte la thèse de l’indispensabilité de la concevabilité, alors toutes les expé-
riences de pensée peuvent être considérées comme des arguments de concevabilité.
Il existe une seconde raison de ne pas faire de toutes les expériences de pensée
des arguments de concevabilité. Cette raison tient au fait que dans de nombreuses
expériences de pensée, la prémisse qui affirme la possibilité du scénario décrit est
peu contestable en elle-même de sorte qu’il n’est pas nécessaire de la dériver d’une
prémisse de concevabilité supplémentaire. Reprenons l’exemple des cas de Gettier.
Gettier ne nous demande pas, dans un premier temps, de concevoir le scénario qu’il
construit, pour ensuite inférer sa possibilité de leur concevabilité. Il nous demande
simplement d’envisager un scénario imaginaire. La question de la possibilité du scé-
nario en question n’est jamais évoquée tout simplement parce qu’elle va de soi. Rien
dans ce qui arrive à Jones ne paraît impossible.

48
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

L’inférence du concevable vers le possible est en revanche une caractéristique


essentielle des arguments de concevabilité, au sens suivant : l’argument en question
cesse d’être un bon argument (au sens de la conception dialectique présentée plus
haut) si l’on retire l’étape consistant à inférer l’affirmation de possibilité à partir de
l’affirmation de concevabilité correspondante, en partant directement d’une prémisse
de possibilité. Les contextes où il est pertinent d’avancer un argument de conceva-
bilité sont des contextes où l’énonciateur de l’argument a besoin de faire accepter
une thèse de possibilité qui n’est pas suffisamment évidente pour figurer parmi les
données (si nous sommes dans un contexte de controverse) ou parmi les points d’ac-
cords initiaux (si nous sommes dans un contexte de controverse). C’est la raison
pour laquelle l’énonciateur de l’argument a besoin de s’appuyer sur une prémisse
de concevabilité qui, dans ce genre de contexte au moins, peut plus facilement être
acceptée le destinataire.
Cette essentialité de la concevabilité permet de distinguer les arguments de conce-
vabilité de certaines expériences de pensée comme celles de Gettier. Dans un argu-
ment de concevabilité comme l’argument des zombis, l’anti-physicaliste peut très
difficilement espérer convaincre un physicaliste de revoir sa position s’il commence
par demander à son adversaire d’admettre la possibilité des zombis. L’intérêt de l’ar-
gumentation par la concevabilité, dans le cas des zombis, réside précisément dans
le fait qu’il semble plus facile à un physicaliste 21 d’accepter la simple concevabilité
des zombis que d’admettre leur possibilité proprement dite.
Ainsi, dans la mesure où, dans de nombreuses expériences de pensée, aucun effort
argumentatif particulier n’est nécessaire pour soutenir l’affirmation de possibilité,
nous pouvons en conclure que les expériences de pensée ne sont pas toutes des
arguments de concevabilité déguisés.
Qu’en est-il de la réciproque ? Les arguments de concevabilité peuvent-ils être
considérés comme des expériences de pensée ? Plusieurs raisons permettent de les
rapprocher. Tous deux font appel à des descriptions de situations fictives et tous deux
peuvent servir à réfuter des thèses modales qui ne concernent pas simplement la si-
tuation fictive décrite, mais également le monde réel. Il n’est pas clair cependant
que tous les arguments de concevabilité reposent sur la défense d’une affirmation
factuelle, conceptuelle ou évaluative dans le scénario initialement décrit. Le but des
arguments de concevabilité, comme nous l’avons vu, est principalement de soutenir
21. Ou au moins à certains physicalistes. Tous les physicalistes en effet ne sont pas concernés
par cette remarque. Les physicalistes de type A, dans la classification de Chalmers (2010), nient
en bloc aussi bien la concevabilité que la possibilité des zombis. Seuls sont concernés ceux que
Chalmers nomme « physicalistes de type B », qui acceptent la concevabilité des zombis, mais pas
leur possibilité.

49
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

une thèse de possibilité, dans le but d’attaquer ou de défendre une thèse philoso-
phique modale ou ayant des implications modales. Il n’est pas clair que le passage
de la thèse de possibilité à l’attaque (ou la défense) de la thèse philosophique visée
repose sur le genre d’affirmation qui est au centre des expériences de pensée telles
que nous les avons définies.
Pour cette raison, il nous paraît préférable de distinguer conceptuellement les
arguments de concevabilité des expériences de pensée, même si nous reconnaissons
que les deux classes ne sont pas totalement disjointes. En caractérisant un argument
comme un argument de concevabilité, on insiste particulièrement sur le rôle joué par
l’inférence d’une possibilité à partir d’une affirmation de concevabilité.

2.2.2 Les arguments de concevabilité et les arguments mo-


daux
Les arguments de concevabilité peuvent également être rapprochés d’une autre
catégorie d’arguments que l’on nomme « arguments modaux ». De nombreux argu-
ments sont présentés par des commentateurs, ou parfois par leurs auteurs eux-mêmes
comme des arguments « modaux ». On a ainsi pu qualifier la preuve de l’existence
de Dieu donnée par Saint Anselme dans le chapitre 3 du Proslogion (de Cantor-
bery 1986) de « preuve ontologique modale », pour la différencier de celle donnée
dans le chapitre 2 22 . Parmi les arguments avancés par Saul Kripke ([1972] 1980) à
l’encontre de la théorie descriptiviste de la référence des noms propres, on distingue
généralement un argument « modal », de deux autres arguments caractérisés comme
« épistémologique » et « sémantique » 23 . L’argument que Kripke oppose à la théorie
de l’identité psycho-neurale dans la troisième conférence de (Kripke [1972] 1980)
est également présenté par certains auteurs comme « l’argument modal contre la
théorie de l’identité » 24 . Jerry Fodor (1991) a de son côté proposé un argument en
faveur de la notion de contenu étroit qu’il caractérise explicitement comme « mo-
dal », de même que Selmer Bringsjord et Konstantine Arkoudas (2003) ont défendu
à l’aide d’un « argument modal » la thèse selon laquelle les esprits sont capables
22. Pour présenter la différence rapidement, l’argument ontologique « standard », celui du cha-
pitre 2, prend pour prémisse la proposition que l’existence est une perfection, alors que l’argument
ontological « modal », celui du chapitre 3, s’appuie sur la prémisse selon laquelle l’existence né-
cessaire est une perfection. Norman Malcolm (1960) a particulièrement insisté sur l’importance de
cette différence. Voir également (Kane 1984) pour une attention particulière aux principes modaux
qu’il est nécessaire d’admettre pour que l’argument soit concluant.
23. Pour une présentation de cette distinction, nous renvoyons à (Salmon 2005, chapitre 1) et à
(Drapeau Contim et Ludwig 2005, chapitre 3). Voir également (Soames 1998) pour une analyse
et une défense de l’argument modal de Kripke.
24. Voir par exemple (Ball 2011).

50
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

d’hypercalcul.
Même si cette notion d’argument modal n’est jamais très précisément définie,
nous croyons pouvoir dire, sans trop prendre de risque, qu’un argument mérite d’être
caractérisé comme « modal » lorsqu’un rôle crucial y est joué par une ou plusieurs
prémisses modales. Ainsi la différence entre la version non modale et la version
modale de la preuve ontologique de Saint Anselme tient à ce que dans la première
Anselme utilise la prémisse selon laquelle l’existence est une perfection 25 alors que
dans la seconde il invoque la prémisse modale, beaucoup plus forte, selon laquelle
l’existence nécessaire est une perfection 26 .
D’une manière analogue, le ressort de l’argument « modal » attribué à Kripke
dans sa critique de la doctrine descriptiviste de la référence des noms propres repose
sur le fait que la référence des noms propres diverge de celle des descriptions défi-
nies dans les contextes modaux. Supposons que le nom propre « Shakespeare » soit
synonyme de la description « le dramaturge anglais qui a écrit Hamlet, Macbeth et
Roméo et Juliette ». Si la doctrine descriptiviste est correcte, alors les deux phrases
suivantes doivent être analytiques, et par conséquent nécessaires.

(1) Shakespeare, s’il existe, a écrit Hamlet, Macbeth et Roméo et Juliette.


(2) Si un dramaturge anglais est l’unique auteur des pièces que sont Hamlet,
Macbeth et Roméo et Juliette, alors il est Shakespeare.

Or il ne fait aucun doute pour nous que ces deux phrases expriment des vérités
tout à fait contingentes. Shakespeare aurait très bien pu ne jamais devenir drama-
turge, s’il avait préféré embrasser la profession d’homme de loi et un autre drama-
turge, disons Christopher Marlowe, s’il avait été mieux inspiré, aurait pu écrire écrire
des pièces typographiquement identiques à Hamlet, Macbeth et Romeo et Juliette.
Si nous prenons pour prémisses ces deux affirmations de possibilité, nous pouvons
ainsi construire un argument contre la doctrine descriptiviste. Ici le caractère modal
de ces prémisses joue un rôle de premier plan dans la construction de l’argument.
Dans la mesure où une prémisse modale joue un rôle crucial dans les arguments
de concevabilité, il nous paraît difficile de nier que les arguments de concevabilité
doivent rentrer dans la catégorie générale des arguments modaux. Mais dans les argu-
ments de concevabilité cette prémisse modale n’est pas une prémisse indépendante,
25. Il s’agit d’une simplification destinée à mettre en valeur la différence entre les deux prémisses.
Dans un langage plus proche de celui de Saint Anselme, cette prémisse est plus adéquatement
exprimée comme suit : pour tout x, où x existe dans l’entendement, x est plus grand s’il existe
aussi en dehors de l’entendement que s’il n’existe pas aussi en dehors de l’entendement.
26. Dans un langage plus proche de Saint Anselme : pour tout x, où x existe dans l’entendement,
x est plus grand s’il est logiquement impossible que x n’existe pas que s’il est logiquement possible
que x n’existe pas.

51
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

qui serait en elle-même acceptable. C’est au contraire une affirmation qui doit faire
l’objet d’une justification supplémentaire, à l’aide d’une prémisse de concevabilité.
Les arguments de concevabilité constituent ainsi une espèce du genre que forment
les arguments modaux.
Cette distinction entre des prémisses modales plus ou moins acceptables a no-
tamment retenu l’attention de Peter van Inwagen (1998). Ce dernier s’intéresse en
effet à une classe d’arguments modaux qu’il propose de nommer « arguments de
possibilité » et qui conjuguent les propriétés suivantes : (i) l’argument est formelle-
ment valide ; (ii) une de ses prémisses est de loin beaucoup plus controversée que les
autres ; (iii) cette prémisse est une assertion de possibilité.
Tous les arguments de possibilité sont ainsi des arguments modaux, mais seuls les
arguments modaux dont la prémisse modale est de loin beaucoup plus controversée
que les autres sont des arguments de possibilité. Parmi les arguments modaux qui
ne sont pas des arguments de possibilité, Van Inwagen distingue entre des exemples
triviaux et des exemples non triviaux. Il considère l’argument de Gettier contre
l’analyse classique de la connaissance comme un cas trivial et les arguments de
Kripke en faveur de l’essentialité de l’origine 27 et de l’impossibilité des licornes
comme des cas non trivaux 28 .
Van Inwagen donne trois exemples d’argument de possibilité :
(A) 1. Il est possible qu’il existe un être possédant essentiellement toutes les
perfections.
2. L’existence nécessaire est une perfection.

3. Donc il existe un être parfait.


(B) 1. Il est possible que j’existe et que rien de matériel n’existe.
2. Tout ce qui est matériel est essentiellement matériel.

3. Donc je ne suis pas une chose matérielle.


(C) 1. Il est possible qu’il y ait une grande quantité de souffrance pour laquelle
il n’y a pas la moindre explication.
2. S’il existe un être omniscient, omnipotent et moralement parfait, alors il
ne peut pas y avoir une grande quantité de souffrance pour laquelle il
n’y a aucune explication.

27. Voir (Kripke [1972] 1980, p. 110 et suivantes) et en particulier la note 56 p. 114.
28. Voir (Kripke [1972] 1980, p. 156).

52
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

3. Donc il est impossible qu’il y ait un être omniscient, omnipotent et


moralement parfait dont l’existence soit nécessaire.
Ces trois arguments possèdent au moins un air de famille avec des arguments
qui ont pu être effectivement défendus ou au moins discutés par certains philo-
sophes 29 . Néanmoins Inwagen souligne que ces arguments sont considérablement
affaiblis par l’apparente difficulté à justifier de façon robuste la prémisse modale.
Sur quoi pouvons-nous nous fonder pour affirmer qu’un être parfait (possédant es-
sentiellement toutes les perfections) est possible ? Que je pourrais exister sans rien
de matériel ? Qu’il pourrait y avoir de la souffrance sans la moindre explication ?
Il se trouve que van Inwagen souscrit à une forme de scepticisme modal selon
laquelle nous avons certes des connaissances modales élémentaires 30 , mais qui refuse
de nous attribuer la capacité de connaître les propositions modales philosophique-
ment intéressantes qui figurent dans ces arguments.
Indépendamment de la position sceptique effectivement adoptée par van Inwagen,
sa caractérisation des arguments de possibilité a le mérite de mettre en évidence
un aspect que l’on retrouve dans les arguments de concevabilité, et qui permet de
les distinguer de la plupart des autres arguments modaux, à savoir le caractère
controversé de la prémisse modale.
On peut alors voir un argument de concevabilité comme une manière de renforcer
un argument de possibilité au sens de van Inwagen. Bien entendu van Inwagen, en
vertu de son scepticisme modal, niera qu’il soit possible de les renforcer de cette
manière. Mais il s’agit là d’une thèse substantielle de théorie de la connaissance
modale qu’il ne nous appartient pas de traiter ici, dans cette section consacrée
seulement à la caractérisation des arguments de concevabilité. Le point important
pour nous est de mettre en lumière le point commun entre les deux types d’arguments
29. Même si Van Inwagen ne mentionne pas explicitement ses sources, on peut rapprocher l’ar-
gument (A) de l’argument ontologique modal proposé par Saint Anselme dans le chapitre 3 du
Proslogion (de Cantorbery 1986). L’argument (B) correspond à l’argument, déjà évoqué, avancé
par Descartes à l’appui de sa doctrine de la distinction réelle de l’âme et du corps dans la sixième de
ses Méditations Métaphysiques (AT IX, p. 62). Enfin, l’argument (C) est une version de l’argument
du mal qui a suscité un débat considérable auquel des philosophes comme Bayle, Leibniz ou Hume
ont pu offrir des contributions importantes. L’argument du mal contre l’existence de Dieu est par
ailleurs un argument que Van Inwagen a également discuté pour lui-même. La formulation donnée
ici en (C) est particulière premièrement en ce qu’elle prend pour prémisse la possibilité du mal,
plutôt que sa réalité, deuxièmement en ce qu’elle fait jouer un rôle crucial à la notion d’explication,
troisièmement en ce qu’elle conclut à l’impossibilité de l’existence d’un être omniscient, omnipotent
et moralement parfait, et pas seulement à sa non existence.
30. Van Inwagen en donne quelques exemples : « we know that there could be a full-scale papier
mâché mock-up of a barn that looked like a real barn from a distance, or that the legs and top of
this table might never have been joined together » (van Inwagen 1998, p. 81). Ces connaissances
modales élémentaires sont utiles dans la vie quotidienne, mais aussi en philosophie. Ainsi le premier
exemple a pu être utilisé pour réfuter, à la suite de Gettier, l’analyse classique de la connaissance.
Voir à ce sujet l’usage qui en est fait dans (A. Goldman 1976).

53
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

(à savoir le caractère controversé de la prémisse modale prise isolément) et le possible


renforcement de l’un par l’autre.
Pour conclure sur ce point, nous pouvons considérer que les arguments de conce-
vabilité constituent un cas particulier d’arguments modaux où la thèse de possibilité
est une étape intermédiaire, elle-même soutenue par une prémisse de concevabilité
et par la maxime de Hume.

2.2.3 Les arguments de concevabilité et les arguments d’in-


concevabilité
Il existe, à côté des arguments de concevabilité, ce que l’on pourrait appeler des
arguments d’inconcevabilité. La différence est que dans les seconds l’inférence du
concevable vers le possible est remplacée par une inférence de l’inconcevable vers
l’impossible :

1. Il est inconcevable que φ.


2. S’il est inconcevable que φ, alors il est impossible que φ.
3. S’il est impossible que φ, alors ψ.

4. Donc ψ.

où ψ exprime une position philosophique.


Les exemples historiques d’arguments d’inconcevabilité ne manquent pas. En
voici un que nous devons à Berkeley, dans sa discussion de l’existence d’objets ma-
tériels non perçus :

Mais, direz-vous, assurément il n’y a rien de plus facile que d’imaginer


des arbres dans un parc, par exemple, ou des livres dans un cabinet, et
personne à côté pour les percevoir. Je réponds : vous le pouvez, il n’y
a là aucune difficulté. Mais, qu’est cela, je vous le demande, si ce n’est
forger dans votre esprit certaines idées que vous appelez livres ou arbres
et, en même temps, omettre de forger l’idée de quelqu’un qui puisse les
percevoir ? Mais, vous-même, ne les percevez-vous pas, ou ne les pensez-
vous pas pendant tout ce temps ? Cela ne sert donc à rien : cela montre
seulement que vous avez le pouvoir d’imaginer ou de former des idées
dans votre esprit, mais cela ne montre pas que vous pouvez concevoir
la possibilité pour les objets de votre pensée d’exister hors de l’esprit.
Pour y arriver, il faudrait que vous les conceviez comme existant non
conçus, ou non pensés, ce qui est une incompatibilité manifeste. Quand
nous nous évertuons à concevoir l’existence des corps extérieurs, nous ne
faisons, pendant tout ce temps, que contempler nos idées. Mais l’esprit ne
prenant pas garde à lui-même, se trompe en pensant qu’il peut concevoir,

54
2.2. La spécificité des arguments de concevabilité

et qu’il conçoit en effet, des corps existant non pensés ou hors de l’esprit,
alors que dans le même temps, ils sont saisis par lui et existent en lui. Un
peu d’attention fera découvrir à chacun la vérité et l’évidence de ce qui
est dit ici, et rendra inutile que l’on insiste sur d’autres preuves contre
l’existence de la substance matérielle. (Berkeley [1710] 1991, p. 77-78)
Berkeley s’efforce dans ce texte d’établir l’inconcevabilité d’une existence maté-
rielle non perçue. Mais pour passer de cette affirmation d’inconcevabilité à la réfu-
tation de la doctrine selon laquelle il existe des substances matérielles qui subsistent
lorsqu’elles ne sont pas perçues, Berkeley fait implicitement appel au principe selon
lequel ce qui est inconcevable est impossible.
Les arguments d’inconcevabilité rencontrent des difficultés analogues à celles
que soulèvent les arguments de concevabilité. Mais ces difficultés ne se recoupent
que partiellement. En effet les deux principes d’inférence grâce auxquels ces deux
types d’arguments prétendent atteindre des conclusions modales (une conclusion de
possibilité dans un cas, d’impossibilité dans l’autre) sont logiquement indépendants.
On peut voir cela assez facilement en formulant chacun de ces principes comme des
conditionnels matériels :
(C-P) S’il est concevable que φ, alors il est possible que φ.
(C-P ) S’il est inconcevable que φ, alors il est impossible que φ.
La seule chose que l’on peut conclure de (C-P), par contraposition, est que
(P -C) S’il est impossible que φ, alors il est inconcevable que φ.
Mais ce principe d’inférence ne saurait nous autoriser à inférer une impossibilité
d’une inconcevabilité. Une manière de rendre plus intuitive cette indépendance des
deux principes d’inférence consiste à faire remarquer que nous pouvons très bien ne
pas parvenir à concevoir quelque chose simplement en raison des limites de nos ca-
pacités de conception, ce qui ne préjuge en rien de la possibilité ou de l’impossibilité
de la chose que nous tentons à concevoir, quand bien même notre esprit serait si
bien fait que nous ne concevons jamais rien d’impossible.
Pour présenter les choses de manière plus générale et abstraite, la validité du
principe (C-P) requiert simplement que l’ensemble des choses concevables (nommons
le C) soit une partie de l’ensemble des choses possibles (nommons le P ). L’inférence
de l’inconcevable vers l’impossible requiert que P soit une partie de C. Bien entendu,
dans le cas où C = P les deux principes sont également valides. Mais dans le cas
général, la validité de l’un n’entraîne pas la validité de l’autre. Pour défendre (ou
remettre en cause) l’argumentation par la concevabilité, il suffit de montrer que
C ⊆ P (que C * P ). Le problème de la validité des arguments de concevabilité
et celui de la validité des arguments d’inconcevabilité sont donc deux problèmes

55
2.3. Conclusion

logiquement distincts. Même si nous pouvons présumer qu’il revient à une même
théorie générale de nous expliquer ce qu’est la concevabilité et l’inconcevabilité, et
que la théorie de la connaissance modale que l’on peut associer à la concevabilité
peut avoir des répercussions sur l’épistémologie modale que l’on peut associer à
l’inconcevabilité 31 , nous choisirons de maintenir les deux problèmes bien distincts
et restreindrons par conséquent notre étude aux seuls arguments de concevabilité.

2.3 Conclusion
Nous connaissons à présent un peu mieux les arguments de concevabilité.
La conception générale de l’argumentation que nous avons présentée a permis
de jeter des bases pour présenter et évaluer de façon systématique les arguments de
concevabilité, en mettant en évidence notamment le rôle du contexte. Le travail de
comparaison avec d’autres catégories d’arguments philosophiques apparentés nous
a permis de mettre en relief le rôle spécifique joué par la prémisse de concevabilité :
elle soutient une thèse de possibilité non triviale dont l’acceptation ne serait pas
acquise autrement.
Pour progresser dans le programme que nous nous sommes fixés, à savoir proposer
une évaluation systématique de cette forme d’argumentation, il nous faut à présent
focaliser notre attention sur la finalité visée par les arguments de concevabilité : c’est
seulement en ayant une conception claire de ce que visent ces arguments que nous
pourrons savoir s’ils ont en eux tous les moyens d’y parvenir. C’est pourquoi nous
nous intéressons dans le prochain chapitre aux thèses philosophiques visées par les
arguments de concevabilité et aux thèses de possibilités qui leur sont étroitement
liées.

31. Voir par exemple Murphy (2006) qui défend l’idée que sous certaines conditions la fiabilité
de (C-P) entraîne celle de (C-P ).

56
Chapitre 3

La finalité des arguments de


concevabilité

Le chapitre précédent nous a permis d’affiner notre caractérisation des arguments


de concevabilité, en les distinguant d’autres formes d’argumentation apparentées,
mais non équivalentes.
Nous proposons dans celui-ci de nous intéresser plus spécifiquement au genre de
thèses philosophiques qu’ils peuvent servir à défendre ou au contraire attaquer en
s’appuyant sur leurs implications modales.
L’efficacité philosophique de ces arguments repose en effet sur l’existence d’une
relation étroite entre la position philosophique visée et l’acceptation (ou le rejet)
d’une certaine thèse de possibilité, exprimée par la troisième prémisse dans le schéma
que nous avons introduit en introduction :

1. X est concevable.
2. Si X est concevable, alors X est possible.
3. Si X est possible, alors P .

4. Donc P .

L’existence de genre de connexion contraint le genre de positions philosophiques


qui peut être visé par des arguments de concevabilité. Elle implique que ces thèses
possèdent un contenu modal explicite ou au moins qu’elles entretiennent des rela-
tions logiques avec des thèses explicitement modales. Il existe en effet des thèses
philosophiques qui, présentées en termes généraux, ne paraissent pas être des thèses
modales, mais qui, lorsqu’on s’efforce d’en préciser le contenu laissent apparaître des
conséquences modales.
Le but de ce chapitre est de préciser ces implications modales. Il s’agira pour
nous de capturer aussi finement que possible la forme logique de ces arguments,
ce qui suppose de clarifier la forme logique des thèses philosophiques visées et des
thèses de possibilité qui leur sont logiquement reliées.

57
3.1. Défendre des thèses de contingence

Pour mener cette tâche à bien, nous nous appuierons sur un certain nombre
d’exemples d’arguments de concevabilité que nous avons réunis dans l’annexe A.
Ces exemples ont été recueillis dans la littérature philosophique récente et moins
récente (nous sommes remontés jusqu’au XVIIe siècle). En nous appuyant sur cet
échantillonnage varié, nous nous proposons d’extraire différentes formes typiques
que peuvent prendre les arguments de concevabilité.
Nous partirons des cas où la relation avec la thèse de possibilité est la plus directe
pour nous orienter progressivement vers les cas où ce lien est moins immédiat.

3.1 Défendre des thèses de contingence


Le cas le plus simple est celui où la thèse philosophique répond à une question
de statut modal. Une question philosophique traditionnelle 1 , toujours discutée à
l’heure actuelle, concerne par exemple le statut modal des lois de la nature. Les lois
de la nature sont-elles absolument nécessaires ou auraient-elles pu être différentes ?
Sans grande surprise, les doctrines philosophiques qui consistent à prendre ex-
plicitement position sur le statut modal d’une proposition ou d’une classe de pro-
positions font partie des cibles privilégiées des arguments de concevabilité.
Des arguments de concevabilité ont pu être proposés pour défendre la posi-
tion contingentiste ou, ce qui revient au même, attaquer la position nécessitariste.
William Kneale donne une présentation 2 particulièrement claire de ce genre d’argu-
ment, dont il attribue la paternité à Hume :

On dit souvent que les lois de la nature portent sur des relations de
connexion nécessaire, et il est par conséquent plausible qu’elles soient des
principes de nécessitation 3 que, pour certaines raisons, ne nous pouvons
espérer établir par une induction intuitive 4 . [. . .]
1. Voir en particulier (Charrak 2006) et (Ott 2009) pour l’histoire du problème à l’âge
classique.
2. Il est à noter que Kneale, faisant partie des auteurs qui estiment que la concevabilité n’est
pas une preuve suffisante de la possibilité, n’accepte pas cet argument. Il ne fait ici que le rapporter
pour ensuite le critiquer.
3. Ce que Kneale appelle ici « principes de nécessitation » sont des principes qui affirment qu’une
propriété accompagne nécessairement une autre propriété, comme par exemple le fait d’être coloré
et le fait d’être étendu.
4. Ce que Kneale désigne ici par « induction intuitive » est une méthode permettant d’établir des
propositions universelles non restreintes (comme par exemple : « tout ce qui est coloré est étendu »)
qui ne repose ni sur une énumération complète, ni sur la subsomption d’une classe sous une autre ».
La nature exacte de ce genre de méthode est sujette à controverse, mais Kneale est clair sur le fait
que cette notion d’induction intuitive, distincte à la fois de l’induction sommative (ou par induction
complète), de l’induction mathématique (ou récursive) et de l’induction ampliative (la méthode
utilisée pour établir des propositions universelle non restreintes dans les sciences de la nature),
reçoit une définition essentiellement négative : « si nous voulons conserver l’expression ‘induction

58
3.1. Défendre des thèses de contingence

La principale objection que l’on peut adresser à cette conception a été


formulée par Hume. Bien qu’il ait seulement mentionné des lois cau-
sales, son argument peut être étendu à des lois d’autres types. Si vous
prenez une loi, n’importe laquelle, nous dit Hume, vous trouverez que
vous êtes capables de concevoir la proposition contradictoire. Si, par
exemple, c’était véritablement un principe de nécessitation que le sel se
dissout dans l’eau, il serait impossible que le sel ne se dissolve pas dans
l’eau. En effet, si la α-ité nécessite la β-ité, alors il est impossible que
quelque chose soit α, mais pas β. Et ce qui est impossible est inconce-
vable. En effet, quiconque essaie de concevoir l’impossible ne parvient
pas, en fin de compte, à concevoir quoi que ce soit. Néanmoins, nous
pouvons sans grande difficulté concevoir que le sel reste dans l’eau sans
jamais se dissoudre, bien que ce ne soit pas ce que nous observons. Il
s’ensuit, semble-t-il, qu’il n’est pas nécessaire que le sel se dissolve dans
l’eau. (Kneale 1949, p. 71-72, notre traduction)

Plus récemment Alan Sidelle (2002) a réactualisé cette stratégie argumentative


en répondant aux principales objections qui ont pu y être faites depuis Kneale.
Dans le cas de Hume (lu par Kneale), comme dans celui de Sidelle, les arguments
de concevabilité ont pour fonction principale de prendre position en faveur d’une
thèse philosophique dont le contenu modal est explicite, dans la mesure où la thèse
répond à une question concernant le statut modal d’une certaine classe d’énoncés.
Nous pouvons représenter la forme de l’argument humien exposé par Kneale, et
défendu par Sidelle, à l’aide du schéma suivant :
`
(C- ) 1. Il est concevable que ¬φ.
2. S’il est concevable que ¬φ, alors il est possible que ¬φ.
3. S’il est possible que ¬φ, alors il est contingent que φ.

4. Donc il est contingent que φ.

Si nous remplaçons φ, par n’importe quelle loi de la nature, par exemple « le sel
se dissout dans l’eau », nous obtenons un argument qui conclut à la contingence de
cette loi.
Une autre exemple d’argument de concevabilité ayant cette forme a été discuté
par Gideon Rosen (2002) dans le contexte d’une discussion au sujet du nomina-
lisme en philosophie des mathématiques, et plus spécifiquement de l’existence des
nombres. Certaines formes particulières de nominalisme, comme celle que défend
intuitive’, nous devons ainsi être clair avec nous-mêmes sur le fait que nous ne désignons ici rien
de plus par cette notion qu’une méthode permettant d’établir des vérités universelles autrement
que par la subsomption sous d’autres vérités universelles d’une plus haute généralité » (Kneale
1949, p. 37, notre traduction).

59
3.1. Défendre des thèses de contingence

Hartry Field (1989), impliquent qu’il n’existe rien de tel que des nombres, si l’on
entend par là des entités abstraites que les énoncés de l’arithmétique auraient pour
tâche de décrire, mais n’excluent pas que de telles choses pourraient exister. Rosen
expose une défense possible d’une doctrine légèrement différente, consistant à dire
(contrairement à Field) que les nombres existent, mais que leur existence est seule-
ment contingente, au sens où ils auraient pu ne pas exister (ce en quoi elle s’accorde
avec Field). Cette doctrine est défendue à l’aide d’un argument de concevabilité s’ap-
puyant sur la conception d’un monde qui serait identique au monde réel du point de
vue de toutes les entités concrètes qui le peuplent, mais dans lequel toutes les entités
abstraites auraient été effacées. Un tel monde serait un monde sans nombre, dans
lequel l’arithmétique serait fausse. Si l’on accepte l’inférence qui va du concevable
vers le possible, il s’ensuit qu’un tel monde pourrait exister et par conséquent que
l’existence des nombres est seulement contingente.
Une question qui se pose assez naturellement est celle de savoir quel est exac-
tement le statut modal attribué à ces propositions qui décrivent des violations des
lois de la nature. On parle souvent de modalité physique ou causale pour désigner
le genre de nécessité qui découle des lois de la nature. On estime généralement qu’il
est physiquement nécessaire que φ si et seulement si φ est une conséquence logique
des lois de la nature ; il est physiquement possible que φ si et seulement si φ est
logiquement compatible avec les lois de la nature. En ce sens là, il est impossible
qu’un corps se déplace à une vitesse supérieure à celle de la lumière. Mais il est clair
que les philosophes qui, à l’instar de Kneale, discutent de la contingence ou de la
nécessité de lois de la nature envisagent d’autres notions modales, puisqu’il serait
tautologique d’affirmer que les lois de la nature sont nécessaires, au sens de la né-
cessité physique. La modalité dont il est question est qualifiée de diverses manières,
parfois comme « absolue » 5 , parfois comme « métaphysique » 6 . La définition exacte
de cette notion de modalité métaphysique est une question délicate qu’il nous faudra
aborder, mais que nous laissons provisoirement de côté.
On peut se poser une question similaire au sujet de la doctrine discutée par Rosen.
A quelle modalité la contingence des nombres doit-elle être rapportée ? Là encore, la
réponse semble être : quelque chose comme une modalité absolue ou métaphysique 7 ,
5. C’est ce qu’on trouve par exemple dans la discussion humienne : « Du moins nous pouvons
concevoir un changement dans le cours de la nature, ce qui suffit à prouver qu’un tel changement
n’est pas absolument impossible (Traité, 1.3.6. Hume 1995, p. 152).
6. C’est la dénomination que Sidelle (2002) accorde à la contingence qu’il attribue aux lois de
la nature.
7. Rosen est clair sur le fait qu’il s’agit d’une contingence métaphysique, même si Field préfère
caractériser sa propre version de l’existence contingente des nombres comme une thèse de contin-
gence « conceptuelle ». Voir (Rosen 2002, p. 284, note 1) et (Field 1993). Rosen discute par
ailleurs la notion de modalité métaphysique dans (Rosen 2006).

60
3.2. Défendre des thèses de séparabilité

sous réserve que cette notion puisse être précisée.


Nous venons de voir comment des positions relatives au statut de modal de
certaines propositions peuvent être défendues (ou critiquées, suivant le point de
vue que l’on adopte) à l’aide de considérations de concevabilité. Mais la portée des
arguments de concevabilité va au-delà. Il existe des doctrines philosophiques qui,
bien que ne prenant pas position sur une question de statut modal, ont néanmoins
un contenu modal implicite.

3.2 Défendre des thèses de séparabilité


Parmi les doctrines philosophiques qui possèdent un contenu modal implicite,
nous pouvons mentionner celles qui font intervenir la notion de séparabilité dans
leur définition.
Nous avons déjà rencontré, dans notre chapitre introductif, un argument de
concevabilité utilisé par Descartes pour défendre la doctrine de la distinction réelle
entre l’âme et le corps, qui s’appuie sur la thèse de la séparabilité de l’âme et du
corps, qui lui est définitionnellement liée. Galilée a utilisé un argument de la même
forme pour critiquer la conception des qualités sensibles comme accidents réels des
corps :

Je dis que je me sens nécessairement amené, sitôt que je conçois une ma-
tière ou substance corporelle, à la concevoir tout à la fois comme limitée
et douée de telle ou telle figure, grande ou petite par rapport à d’autres,
occupant tel ou tel lieu à tel ou tel moment, en mouvement ou immobile,
en contact ou non avec un autre corps, simple ou composé et, par aucun
effort d’imagination, je ne puis la séparer de ces conditions ; mais qu’elle
doive être blanche ou rouge, amère ou douce, sonore ou sourde, d’odeur
agréable ou désagréable, je ne vois rien qui contraigne mon esprit à l’ap-
préhender nécessairement accompagnée de ces conditions ; et, peut-être,
n’était le secours des sens, le raisonnement ni l’imagination ne les décou-
vriraient jamais. Je pense donc que ces saveurs, odeurs, couleurs, etc., eu
égard au sujet dans lequel elles nous paraissent résider, ne sont que de
purs noms et n’ont leur siège que dans le corps sensitif, de sorte qu’une
fois le vivant supprimé, toutes ces qualités sont détruites et annihilées ;
mais comme nous leur avons donné des noms particuliers et différents de
ceux des qualités [accidenti] réelles et premières, nous voudrions croire
qu’elles en sont véritablement et réellement distinctes (Galilée [1623]
1980, p. 239).

Galilée s’appuie sur des considérations de concevabilité pour introduire une asy-
métrie modale entre les qualités premières et les qualités secondes : les qualités
premières d’un corps sont des propriétés qu’un corps ne peut pas ne pas posséder.

61
3.2. Défendre des thèses de séparabilité

Un corps ne peut pas ne pas avoir une limite, une forme, une taille relative, une
localisation spatio-temporelle, ne pas être dans un état de mouvement ou de repos,
etc. Les qualités secondes en revanche sont des qualités qu’un corps, conçu en termes
strictement géométriques, pourrait ne pas avoir. Galilée dérive cette asymétrie mo-
dale de l’asymétrie entre l’inconcevabilité d’un corps dépourvu de qualités premières
et la concevabilité d’un corps dépourvu de qualités secondes. La trajectoire argu-
mentative qui conduit Galilée au rejet de la conception des qualités secondes comme
accidents réels 8 est moins claire. Ces considérations de concevabilité suffisent-elles
à rejeter la conception des qualités sensibles comme accidents réels ? On ne peut
donner une réponse positive à cette question que si l’on interprète cette concep-
tion de telle manière que les qualités secondes sont des accidents réels nécessaires,
comme les qualités premières sont des qualités premières nécessaires, c’est-à-dire que
nécessairement tout corps doit posséder une qualité déterminée pour toute qualité
sensible déterminable. Mais il s’agit d’une interprétation extrêmement forte de la
position réaliste au sujet des qualités sensibles.
Nous pouvons alors ramener l’argument galiléen au schéma suivant, qu’il partage
avec l’argument cartésien de la Sixième Méditation :
(C-Sep) 1. A peut être conçu séparément de B et B séparément de A.
2. Si A peut être conçu séparément de B et B séparément de A, alors A et
B peuvent exister séparément l’un de l’autre.
3. Si A et B peuvent exister séparément l’un de l’autre, alors φ.

4. Donc φ
Comme pour les arguments de concevabilité visant des thèses de contingence,
on peut se demander de quel genre de possibilité il est question aux lignes 2 et 3
de l’argument. Là encore, il semble assez clair que la possibilité en question désigne
une modalité, que provisoirement nous définirons comme « métaphysique », dans la
mesure où elle caractérise des liens de dépendance existentielles entre des entités du
monde. Mais comme nous nous préoccupons ici plus de la forme des arguments que
du contenu des notions qu’ils mobilisent, nous n’irons pas plus loin (pour le moment)
dans l’analyse de la notion de modalité métaphysique.
Un aspect important de ces arguments de concevabilité destinés à défendre des
thèses de séparabilité, qui les distingue notamment de ceux qui visent à trancher
8. Le réalisme au sujet des qualités dont il est question ici consiste à considérer qu’il existe dans
les choses des propriétés irréductiblement qualitatives. Dans les termes de Galilée : « une affection
ou une qualité résidant réellement dans la matière ». Sur les formulations médiévales de cette
doctrine et son rejet au début de la période moderne, nous renvoyons à (Pasnau 2011, Cinquième
Partie).

62
3.3. Attaquer des thèses de survenance

des questions de statut modal, réside dans la forme logique de la prémisse de conce-
vabilité et de la thèse de possibilité correspondante. Les statuts modaux sont effet
des statuts qui s’appliquent à des propositions (celles qui décrivent des lois de la
nature ou de l’arithmétique). En termes techniques, les questions de statut modal
sont formulées en termes de modalités de dicto. Ce n’est pas le cas des thèses de
séparabilité qui sont des thèses modales de re. La question n’est pas tant de savoir si
une proposition décrivant A en l’absence de B, ou B en l’absence de A pourrait être
vraie. Nous avons ici deux questions au sujet, respectivement, de A et de B. Nous
voulons savoir si l’objet A pourrait exister en l’absence B et si B pourrait exister
en l’absence de A. Ce ne sont pas des questions au sujet du statut modal d’une
proposition, mais des questions au sujet du profil modal de deux entités. Tout cela
est cohérent avec l’idée que l’on peut se faire d’une modalité métaphysique, dont la
spécificité est de caractériser ce qui peut ou dire en être des choses, en vertu de leur
nature propre.
On peut également s’attendre à ce que le fait que les thèses de séparabilité
engagent une modalité comprise de re ait des conséquences sur sur la nature des
jugements de concevabilité qui sont censés la soutenir. Si le lien entre concevabilité
et possibilité exige que les jugements de concevabilité et de possibilité ainsi mis en
relation aient une même forme logique (à ceci près que l’on remplacerait l’opérateur
de concevabilité par un opérateur de possibilité), alors il faut que les jugements
de concevabilité puissent être lus de re. Sans entrer ici dans les détails au sujet de
la distinction entre modalités de dicto et modalités de de re, qu’elle soit appliquée
à la possibilité ou à la concevabilité, retenons simplement que les arguments de
concevabilité qui visent à asseoir des thèses de séparabilité induisent des contraintes
non triviales sur la forme logique des affirmations de concevabilité et de possibilité
qu’ils contiennent.

3.3 Attaquer des thèses de survenance


Une autre catégorie de thèses philosophiques dont le contenu est implicitement
modal est fournie par toutes les thèses de survenance. La notion de survenance
désigne en effet une relation de dépendance et de détermination entre deux familles
de propriétés. On présente souvent la relation de survenance de A sur B à l’aide du
slogan : « pas de A-différence sans une B-différence ». On peut expliciter un peu
plus ce slogan en posant l’équivalence suivante :

(S) Des propriétés de type A surviennent sur des propriétés de type B si et

63
3.3. Attaquer des thèses de survenance

seulement s’il est impossible que deux entités soient B-identiques 9 , mais
A-différentes 10 .
La notion de survenance qualifie un certain type de relation entre deux familles
de propriétés A et B, où A est la familles des propriétés survenantes et B celle
des propriétés subvenantes, constituant ce que l’on appelle la base de la relation
de survenance. On peut discerner derrière le slogan « pas de A-différence sans B-
différence » au moins trois idées générales. La première est celle de co-variation :
on observe que chaque variation des propriétés de la famille A s’accompagne d’une
variation correspondante du côté de l’instanciation des propriétés de la famille B.
Le cas de la survenance des propriétés morales sur les propriétés naturelles fournit
ici un bon exemple. Voici comment Sidgwick formule cette idée :
Nous ne pouvons juger qu’une même action est moralement bonne venant
de A et moralement mauvaise venant de B si nous ne pouvons trouver
dans la nature de l’acte ou dans les circonstances qui l’entourent des
différences qui suffisent à justifier une différence au niveau des devoirs
moraux respectifs de A et de B. Par conséquent, si je juge qu’une action,
venant de moi, est moralement bonne, je juge implicitement qu’elle serait
aussi moralement bonne, venant de toute autre personne, pourvu que
sa nature et les circonstances qui entourent son action ne diffèrent pas
de façon significative de la nature et des circonstances de la mienne.
(Sidgwick 1884, p. 20, notre traduction)
Ce que nous dit ici Sidgwick, en d’autres termes, c’est que les propriétés morales
être une bonne action et être une mauvaise action co-varient avec les propriétés à
l’aide desquelles nous sommes susceptibles de décrire le comportement des agents
moraux et les circonstances dans lesquelles ces comportements sont insérés. Cette
co-variation implique que si deux agents accomplissent la même action dans les
mêmes circonstances, il est impossible que l’une soit moralement bonne et l’autre
moralement condamnable. À l’inverse, si deux agents a et b commettent un acte
comparable dans des situations comparables, nous ne pouvons juger l’une bonne et
l’autre mauvaise sans identifier des différences pertinentes dans les actes accomplis
ou les circonstances qui les entourent.
9. Nous disons que deux entités x et y sont A-identiques, où A désigne un type de propriété, si et
seulement s’il est impossible de différencier x et y par la moindre propriété du type A. Inversement,
deux entités x et y sont dits A-différentes s’il existe au moins une propriété du type A permettant
de différencier x et y.
10. Il y a plusieurs manières de préciser cette notion de survenance, suivant le type d’entité que
l’on prend en compte. Il peut s’agir d’individus ou de mondes possibles. On voit ainsi proliférer
une grande multiplicité de relations de survenance. Pour diverses tentatives d’organiser cette mul-
tiplicité de notions, voir (Teller 1983), (Kim [1984] 1993), (B. McLaughlin 1995), (Stalnaker
[1996] 2003) et (B. McLaughlin et Bennett 2014). Nous aurons l’occasion de préciser les choses,
et surtout d’approfondir le contenu modal de la relation de survenance dans le chapitre 5, en tirant
profit de l’analyse des modalités délivrée au chapitre 4.

64
3.3. Attaquer des thèses de survenance

Le deuxième ingrédient que l’on peut mettre dans l’idée de survenance est celui de
dépendance. Cette deuxième composante indique que l’instanciation des propriétés
A dépend des propriétés B, en un sens qui va au-delà de la simple co-variation : les
propriétés B sont en un sens responsables de l’instanciation des propriétés A. Cette
idée de dépendance introduit une asymétrie entre les deux familles de propriétés qui
n’apparaît pas lorsque l’on parle simplement de co-variation. Cette idée de dépen-
dance est implicitement présente dans la citation de Sidgwick lorsqu’il affirme que
les différences dans les actes et les circonstances justifient ou fondent (« ground »)
les différences morales. Cette relation est foncièrement asymétrique : on ne dira pas
que la nature de telle action et des circonstances dépendent de sa qualité morale,
alors que si l’on suit Sidgwick, on dira que la qualité morale dépend de la nature de
l’acte et des circonstances.
Le troisième et dernier ingrédient, souvent associé à la notion de survenance
(mais pas toujours) est celui d’irréductibilité. Pour être plus précis il faudrait dire :
compatibilité avec le fait que les propriétés survenantes ne soient pas réductibles aux
propriétés subvenantes. La formulation qu’a donnée Donald Davidson de l’idée de
survenance pour qualifier la relation psycho-physique insiste bien sur cette troisième
composante :

Bien que la position que je décris nie qu’il y ait des lois psycho-physiques,
elle est compatible avec la thèse selon laquelle les caractéristiques men-
tales sont en un certain sens dépendantes des caractéristiques physiques,
ou survenantes par rapport à elles. On peut interpréter cette survenance
comme signifiant qu’il ne peut pas y avoir avoir deux événements qui
soient semblables sous tous leurs aspects physiques mais qui diffèrent
sous un aspect mental quelconque. Ce genre de dépendance ou de sur-
venance n’implique pas la réductibilité par l’intermédiaire de lois ou de
définitions : si elle l’impliquait, nous pourrions réduire les propriétés mo-
rales à des propriétés descriptives, et il y a de bonnes raisons de croire
qu’on ne peut pas le faire ; nous pourrions aussi réduire la vérité dans
un système formel à des propriétés syntaxiques, et nous savons que c’est
impossible. (Davidson 1993, p. 287-288)

On retrouve ici la notion de dépendance identifiée plus haut, mais Davidson


insiste spécifiquement sur l’idée que la survenance est une forme de dépendance
qui n’implique pas la réduction. La conception de la relation psycho-physique que
Davidson décrit ici, et qu’il défend par ailleurs, connue sous le nom de « monisme
anomal » est une position qui n’est pas sans affinité avec le physicalisme dans la
mesure où elle implique que tous les événements sont physiques, même si Davidson
ne se considère pas un matérialiste à proprement parler la mesure où il rejette
un aspect essentiel selon lui de la doctrine matérialiste, à savoir le fait que les

65
3.3. Attaquer des thèses de survenance

événements mentaux peuvent être expliqués intégralement en termes d’événements


physiques :

Le monisme anomal ressemble au matérialisme dans la mesure où il sou-


tient que tous les événements sont physiques, mais il rejette la thèse,
qu’on tient habituellement pour essentielle au matérialisme, selon la-
quelle tous les phénomènes mentaux peuvent recevoir une explication
purement physique. Le monisme anomal ne prend un tour ontologique
que dans la mesure où il admet la possibilité que tous les événements sont
physiques. Ce monisme affaibli, qui ne s’appuie pas sur des lois de cor-
rélation ou sur un souci d’économie conceptuelle, ne paraît pas mériter
qu’on l’appelle un « réductionnisme » ; en tout cas il n’est pas susceptible
d’inspirer le réflexe du « rien d’autre que » (nothing but) (« Composer
l’Art de la Fugue n’était rien d’autre qu’un événement neuronal com-
plexe », et ainsi de suite). (Davidson 1993, p. 286)

Notons cependant que tous les philosophes qui se sont intéressés à la notion de
survenance n’ont pas exactement le même diagnostic, au moins sur le papier, au sujet
de la relation entre les notions de survenance et de réduction. Robert Stalnaker, par
exemple soutient au contraire que la notion de survenance permet de donner corps
à des intuitions réductionnistes :

Les programmes réductionnistes traditionnels étaient motivés, au moins


en partie, par l’intuition métaphysique selon laquelle un certain type de
fait est, en un certain sens, le seul type de fait qui existe véritablement.
[. . .] Le concept de survenance est censé être un concept qui nous aide à
isoler la composante métaphysique d’une position réductionniste, c’est-
à-dire à la séparer de positions concernant les ressources conceptuelles et
le pouvoir expressif explicite des théories que nous utilisons pour décrire
le monde. (Stalnaker [1996] 2003, p. 89, notre traduction)

La divergence entre les appréciations respectives de Davidson et Stalnaker au


sujet des relations entre survenance et réduction proviennent sans doute, au moins
partiellement, de conceptions différentes du « réductionnisme ». Davidson introduit
dans le réductionnisme une composante métaphysique, mais aussi une composante
épistémologique et une composante sémantique. Le réductionnisme psycho-physique,
au sens où l’entend Davidson, implique :

1. que tous les événements mentaux soient des événements physiques,


2. que tous les événements mentaux soient intégralement explicables par des évé-
nements physiques,
3. que pour tout prédicat M décrivant une propriété mentale, il existe un pré-
dicat P définissable dans le langage des sciences naturelles tel que pour tout
événement x, M x si et seulement si P x.

66
3.3. Attaquer des thèses de survenance

Le monisme anomal de Davidson ne remplit que la première de ces trois condi-


tions, ce qui fonde Davidson à ne pas se ranger dans le camp réductionniste.
Stalnaker se fait au contraire une conception plus étroite du réductionnisme,
comme une position essentiellement métaphysique selon laquelle un certain type
de faits, les faits physiques, dans le cas qui nous occupe ici, épuisent la réalité,
de sorte que tout autre type de faits qui, comme les faits mentaux, peuvent se
présenter à nous comme des faits originaux, par rapport aux faits physiques, ne sont
en réalité rien d’autre que des faits physiques d’un genre particulier. Les conditions
épistémologiques sur l’explication des faits survenants par les faits subvenants, et
les conditions sémantiques sur la définissabilités des prédicats survenants en termes
des prédicats subvenants, sont du point de vue de Stalnaker des ajouts contingents
dont un réductionniste fidèle à l’esprit de la doctrine peut se dispenser :

Une thèse réductionniste peut être mise en échec pour des raisons qui
n’ont rien à voir avec cette motivation métaphysique, même dans les
cas où l’intuition sous-jacente est communément acceptée. Par exemple,
une science spéciale comme la météorologie peut être irréductible à la
physique en partie parce que la théorie physique ne vise pas à fournir,
ni même à impliquer, une description complète de la réalité. Ce n’est
pas la tâche de la théorie physique que de décrire l’arrangement par-
ticulier de de certaines forces et de certaines particules ; l’objet d’une
science spéciale dépendra en revanche de ce genre de faits particuliers,
c’est-à-dire de la manière dont la matière se trouve être distribuée et
organisée dans un certain recoin du système solaire. Et si les condi-
tions aux limites, les clauses ceteris paribus, et les hypothèses au sujet
du domaine d’application d’une science spéciale sont des présupposi-
tions tacites de la pratique consistant à appliquer une théorie plutôt que
des conséquences qui découlent de cette théorie, alors il se peut qu’une
théorie ne puisse être réduite à la théorie physique, même augmentée
de conditions particulières adéquatement formulées. Le réductionnisme
traditionnel avance ainsi une position métaphysique, mais charrie avec
lui des bagages sémantiques qui sont indépendants de cette motivation
métaphysique. (Stalnaker [1996] 2003, p. 89, notre traduction)

C’est précisément la raison pour laquelle Stalnaker soutient que le concept de


survenance permet d’isoler l’intuition métaphysique du réductionnisme, sans colpor-
ter avec elle des éléments historiquement associés avec certaines formes de réduc-
tionnisme. Si l’on tient à voir dans le réductionnisme une doctrine essentiellement
composite mêlant des éléments métaphysiques, épistémologiques et sémantiques, on
pourra utiliser la notion d’ « innocence ontologique 11 » pour caractériser l’intuition
métaphysique qui est à la base du réductionnisme au sens de Stalnaker. Cette idée
11. Cette expression est empruntée à (B. McLaughlin et Bennett 2014).

67
3.3. Attaquer des thèses de survenance

peut être glosée à l’aide de l’image de la création du monde par Dieu, telle qu’elle a
pu être utilisée, notamment par Saul Kripke :

Imaginons que Dieu soit en train de créer le monde ; de quoi a-t-Il be-
soin pour rendre identiques la chaleur et le mouvement moléculaire ?
Apparemment, Il n’a qu’à créer la chaleur, c’est-à-dire le mouvement
moléculaire lui-même. Si les molécules d’air sur la Terre sont suffisam-
ment agitées, s’il y a du feu qui brûle, alors la Terre sera chaude même
s’il n’y a personne pour l’observer. Dieu a créé la lumière (autrement dit,
selon le point de vue scientifique actuel, des flux de photons) avant de
créer des observateurs animaux et humains ; on peut vraisemblablement
en dire autant de la chaleur. (Kripke [1972] 1982, p. 142)

Kripke utilise cette imagerie divine pour raisonner sur la notion d’identité, mais
l’idée peut facilement être généralisée pour donner une image vive de l’innocence
ontologique des faits mentaux par rapport aux faits physiques. Si les faits mentaux
sont ontologiquement innocents, alors Dieu, pour créer le monde n’a pas eu besoin
de créer d’abord le monde physique muni de tous ses faits physiques, puis de faire en
sorte, dans un second temps, que les faits mentaux soient présents : les faits mentaux
apparaissent automatiquement avec les faits physiques, de sorte qu’une fois les faits
physiques installés, Dieu n’a plus aucun travail supplémentaire à faire pour octroyer
au monde des faits mentaux.
Si nous suivons Stalnaker, la notion de survenance, plutôt que de véhiculer une
idée d’irréductibilité permet au contraire de préciser une intuition d’innocence on-
tologique, qui est une composante métaphysique importante de toute forme de ré-
ductionnisme.
Davidson estime cependant que l’asymétrie ontologique qui caractérise son mo-
nisme anomal (à savoir le fait que tous les événements mentaux sont aussi des évé-
nements physiques, alors que certains événements physiques ne sont pas en même
temps mentaux) est plus faible que l’intuition réductionniste selon laquelle les évé-
nements mentaux ne sont « rien de plus » que des événements physiques. Cette
déclaration semble indiquer que malgré l’existence d’une relation de survenance, les
événements mentaux ne sont pas ontologiquement innocents aux yeux de David-
son. Il est important pour Davidson de reconnaître une originalité aux phénomènes
mentaux et c’est précisément le rôle de la notion de survenance que de laisser un
espace à cette originalité, en dépit de l’asymétrie ontologique décrite plus haut. Pour
Davidson, il est relativement clair que le rapport entre les événements mentaux et
les événements physiques est comparable au rapport qui existe entre les propriétés
morales de nos actes et leurs propriétés physiques : elles varient conjointement, et
les premières dépendent des secondes, mais ne s’y réduisent pas.

68
3.3. Attaquer des thèses de survenance

Stalnaker, de son côté, reconnaît qu’il existe une tension au sein des usages de
la notion de survenance, et que cette notion peut dans certains cas (celui de la
survenance des propriétés morales sur les propriétés naturelles étant un cas paradig-
matique) être associée à une intuition métaphysique anti-réductionniste. Stalnaker
résout cette tension en questionnant l’intelligibilité de l’usage anti-réductionniste de
la notion de survenance. La conception émergentiste de la relation psycho-physique
a pu être considérée, notamment par Jaegwon Kim (1992), comme une forme de
matérialisme satisfaisant la survenance des propriétés mentales sur les propriétés
physiques, tant en reconnaissant une originalité irréductible aux propriétés mentales
et surtout un pouvoir causal sur les propriétés physiques de base 12 . Le problème que
voit Stalnaker est de déterminer en quel sens les propriétés mentales peuvent à la
fois être survenantes et « originales », si par « originales » on entend le fait qu’elles
ne sont ni définissables en termes de propriétés plus fondamentales ou dérivées par
abstraction de propriétés plus fondamentales :

Je ne suis pas sûr de bien saisir en quoi consiste, pour une propriété, le
fait d’être fondamentale (basic). Je suis enclin à penser qu’une propriété
est simplement une manière de regrouper des individus et qu’une manière
de regrouper des individus est fondamentale seulement si elle permet de
faire des distinctions (ou au moins des distinctions possibles) entre des
individus qui ne peuvent être expliquées d’une autre manière. Si cette
interprétation est juste, alors il y a quelque chose qui ne va pas dans
l’idée de propriété à la fois survenante et fondamentale. (Stalnaker
[1996] 2003, p. 103, notre traduction)

Mais quelle que soit l’interprétation exacte que l’on donne de la relation entre
survenance et réduction, le point important est que la notion de survenance est une
notion modale. Si un physicaliste au sujet de la conscience (par exemple) décide
de préciser sa position à l’aide de la notion de survenance, il s’engage, en vertu de
(S), sur un terrain modal. En effet, si l’on suit cette explication, le physicalisme
à propos de la conscience peut être interprété comme la doctrine selon laquelle il
n’existe aucun couple d’organismes possibles qui soient physiquement indiscernables
mais qui se distingueraient par une ou plusieurs propriétés phénoménales. C’est bien
une manière de dire, conformément à l’esprit du matérialisme, que les faits relatifs
à la conscience ne sont pas des faits distincts qui viennent se surajouter aux faits
physiques, puisque, une fois les faits physiques fixés, les faits relatifs à la conscience
sont eux aussi déterminés. Une fois les faits physiques donnés, il n’y a pas de place
12. Kim a notamment insisté l’existence de relations étroites entre les notions d’émergence et
de survenance. Kim (1992, p. 124) attribue aux auteurs de l’école de l’émergentisme britannique
(Lewes, Alexander, Morgan, Broad) une conception de la relation psychophysique selon laquelle
les propriétés mentales surviennent sur les propriétés physiques sans s’y réduire.

69
3.3. Attaquer des thèses de survenance

pour que les faits relatifs à la conscience varient : une fois que Dieu a créé le monde
physique, aucun acte de création supplémentaire ne lui est nécessaire pour conférer
la conscience à certains organismes. La conscience est automatiquement donnée avec
la création du monde physique. Cette interprétation du matérialisme est plus faible
que celle qui requiert une relation d’identité entre les propriétés mentales et certaines
propriétés physiques. Elle a toutefois le mérite de laisser une place à l’idée que les
propriétés phénoménales ne viennent pas s’ajouter aux propriétés physiques. Mais
aussi faible soit-elle, cette doctrine implique néanmoins que certaines choses sont
rigoureusement et absolument impossibles. Nous avons vu qu’il est impossible, si le
matérialisme ainsi compris est vrai, que deux organismes physiquement identiques
soient néanmoins mentalement différents. Nous avons ainsi dégagé une implication
modale du matérialisme, lorsqu’il est défini en termes de survenance.
C’est cette affirmation d’impossibilité qu’un argument de concevabilité peut
s’évertuer à attaquer. Il suffit pour cela de parvenir à concevoir ce que Chalmers
appelle un « monde zombi », c’est-à-dire un monde possible physiquement identique
au monde réel dans lequel aucun organisme ne vit la moindre expérience 13 .
Nous obtenons alors l’argument de concevabilité suivant :

1. Il est concevable qu’un être physiquement identique à moi-même, qui suis


conscient, soit dépourvu de conscience.
2. S’il est concevable qu’un être physiquement identique à moi-même soit dé-
pourvu de conscience, alors il est possible qu’un être physiquement identique
à moi-même soit dépourvu de conscience.
3. Si le physicalisme est vrai, alors il est impossible à deux organismes d’être
physiquement identiques sans être mentalement identique.

4. Donc le physicalisme est faux.

Là encore, l’argument a une forme générale qui transcende les limites de la dis-
cussion du physicalisme en philosophie de l’esprit. Brian McLaughlin (1984) a donné
un nom à la classe des arguments consistant à réfuter une doctrine philosophique
en s’attaquant une thèse de survenance impliquée par elle :

Cette stratégie mérite un nom. Appelons-là « réfutation à l’aide d’une


fausse thèse de survenance impliquée » ou pour faire court, réfutation
à l’aide d’une FTSI. Le succès de toute tentative de réfutation à l’aide
13. « Au niveau global, nous pouvons considérer la possibilité logique d’un monde zombi : un
monde physiquement identique au nôtre, mais dans lequel on ne trouve absolument aucune expé-
rience consciente. Dans un tel monde, tout le monde est un zombi (Chalmers 1996, p. 94, notre
traduction).

70
3.3. Attaquer des thèses de survenance

d’une FTSI exige : (i) que la thèse de survenance soit bien une consé-
quence de l’analyse philosophique visée, (ii) que la thèse de survenance
soit fausse. (B. McLaughlin 1984, p. 573, notre traduction)

L’argument anti-matérialiste par la concevabilité des zombis fait clairement par-


tie de cette classe d’argument. Le physicalisme, au moins sous l’une de ses formes,
implique une thèse de survenance, conformément au point (i), et l’argument par la
concevabilité des zombis consiste précisément à réfuter cette thèse de survenance,
comme l’exige le point (ii).
McLaughlin ne précise pas de méthode générale permettant de falsifier une thèse
de survenance. Mais dans certains cas au moins, si ce n’est dans la plupart, des
considérations de concevabilité permettent de mettre en doute la thèse de surve-
nance.
Nous pouvons alors caractériser à l’aide du schéma suivant un sous-ensemble des
arguments qui font appel à une « fausse thèse de survenance impliquée » où la thèse
de survenance est attaquée à l’aide d’une affirmation de concevabilité :

(C-Sur) 1. Il est concevable que deux entités soient B-identiques, mais


A-différentes.
2. S’il est concevable que deux entités soient B-identiques, mais
A-différentes, alors il est possible qu’elles soient B-identiques et
A-différentes.
3. Si φ, alors les propriétés A surviennent sur les propriétés B.

4. Donc ¬φ.

Le genre de possibilité qu’un tel argument doit établir pour parvenir à ses fins
dépend étroitement de la modalité associé à la thèse de survenance qu’il vise à
réfuter. Si l’on considère le matérialisme, défini en termes de survenance, comme
une thèse métaphysique, sur la nature du mental, on attendra des considérations de
concevabilité qu’elles établissent une possibilité métaphysique.
Mais dans certains contextes philosophiques, on peut donner un sens à une notion
de survenance caractérisée par une modalité logique plutôt que métaphysique. David
Chalmers (1996) a soutenu que l’existence d’une relation de survenance logique entre
des familles de propriétés A et B est nécessaire pour que des phénomènes caractérisés
en termes des propriétés de la famille A puissent être expliqués à l’aide de propriétés
de la famille B 14 .
14. Voir (Chalmers 1996, Section 2.3). Il est à noter que Chalmers utilise son argument de
concevabilité des zombis pour défendre deux thèses distinctes. La première thèse, défendue au
chapitre 3, est de nature épistémologique : elle affirme que la conscience phénoménale ne peut faire

71
3.3. Attaquer des thèses de survenance

Un physicaliste pourrait nous objecter que notre présentation de sa position


contient une simplification qui rend sans doute excessives les implications modales
de sa doctrine.
Telle qu’elle a été présentée, en effet, la doctrine physicaliste est une doctrine
nécessaire. Cette doctrine, en effet, dans la mesure où elle légifère sur tout couple
possible d’organismes physiquement identiques, s’applique indistinctement à tout
point de l’espace des mondes possibles. Si elle est vraie ne serait-ce que dans un
monde possible, cette doctrine sera vraie dans tous les mondes possibles. Mais serait-
il vraiment raisonnable pour un physicaliste de soutenir que le physicalisme concerne
tout monde possible, et pas seulement le nôtre ? Même s’il n’existe aucune substance
pensante immatérielle dans le monde réel, le physicalisme doit-il nécessairement
exclure la possibilité de telles entités ?
Certains physicalistes, qui par ailleurs estiment que la survenance est une notion-
clé pour donner une formulation adéquate de leur doctrine, tiennent à la présenter
comme une thèse contingente, dont la vérité est affirmée au sujet du monde réel,
mais qui peut bien être fausse dans d’autres mondes possibles différents du nôtre. Le
physicalisme est alors présenté comme une thèse de survenance contingente. Consi-
dérons par exemple la formulation de Jackson :
(PhysC ) Tout monde qui est un duplicata physique minimal de notre monde en est
un duplicata tout court. (Jackson 1998a, p. 12, notre traduction)
Cette formulation contient deux aspects qui appellent chacun une remarque.
Le premier est que cette formulation fait explicitement référence au monde réel :
le physicalisme, ainsi compris, pose une condition au sujet du monde réel. Il ne se
contente pas de définir un certain type de relation de dépendance entre des propriétés
qui vaut sur l’ensemble de l’espace des mondes possibles : il dit quelque chose de
spécifique au sujet du monde réel. Le second point qui mérite notre attention est
la notion de duplicata physique minimal : un monde possible w0 est un duplicata
physique minimal d’un monde possible w si et seulement si les individus de w0
instancient toutes les propriétés physiques qu’instancient les individus de w dont
ils sont les contreparties dans w’ et rien d’autre. Ainsi, si un monde possède des
propriétés physiques distribuées exactement comme dans le monde réel avec en plus
un ensemble d’anges ayant une nature immatérielle, alors un duplicata physique
minimal de ce monde contiendra la même distribution de propriétés physiques, mais
on n’y trouvera aucun ange. Ce duplicata physique minimal n’en est donc pas un
l’objet d’une explication réductive. La seconde, défendue au chapitre 4, est de nature métaphysique
et affirme que les propriétés phénoménales ne sont pas des propriétés physiques. Telles que les choses
sont présentées par l’auteur, la seconde thèse est une « conséquence ontologique » (p. 123) de la
première.

72
3.3. Attaquer des thèses de survenance

duplicata parfait. C’est la raison pour laquelle, selon Jackson, un tel monde possible
est un monde possible dans lequel le physicalisme est faux. Mais cela n’enlève rien à
la possibilité d’un tel monde et reconnaître la possibilité d’un tel monde est tout à
fait compatible avec le fait que le monde réel vérifie le physicalisme ainsi compris : il
suffit pour cela qu’il n’y ait rien de tel que des entités immatérielles dans le monde
réel, de sorte que tout duplicata physique minimal soit bien un duplicata parfait.
Même si ces implications modales de cette forme de physicalisme sont plus limi-
tées, elles conservent la même vulnérabilité face à des arguments de concevabilité.
Pour cela, il faut montrer qu’il est possible de trouver une différence mentale dans
un monde qui est un duplicata physique minimal du monde réel. C’est précisément
ce que cherche à établir l’argument des zombis, si l’on comprend le scénario mettant
en scène le jumeau zombi de David Chalmers comme ayant lieu dans un monde
qui soit un duplicata physique minimal du monde réel, ce que Chalmers appelle un
« monde zombi » :
1. Il est concevable qu’un monde qui est un duplicata physique minimal du monde
réel ne contient aucune expérience consciente.
2. S’il est concevable qu’un monde qui est un duplicata physique minimal du
monde réel ne contient aucune expérience consciente, alors un tel monde est
possible.
3. Si le physicalismeSC est vrai et si les expériences conscientes sont bien réelles 15
alors il est impossible qu’un organisme physiquement identique à un organisme
réel en soit mentalement différent.

4. Le physicalismeSC est faux.


Une nouvelle fois, on peut généraliser la forme de cet argument pour attaquer
n’importe quelle thèse philosophique φ qui implique une forme de survenance contin-
gente :
(C-SurC ) 1. Il est concevable qu’un monde B-identique au monde réel soit
A-différent de lui.
2. S’il est concevable qu’un monde B-identique au monde réel soit
A-différent de lui, alors il est possible qu’un monde B-identique au
15. Cette précision est nécessaire pour écarter une forme de physicalisme éliminativiste selon
laquelle les expériences consciences n’existent pas à proprement parler. De ce point de vue, il n’y
a pas de difficulté à admettre un duplicata physique minimal du monde réel qui soit dépourvu
de conscience, puisque le monde réel est dépourvu de conscience. Cette forme de physicalisme est
mentionnée simplement parce qu’elle occupe une région de l’espace logique, mais elle ne compte
pas beaucoup d’adhérents, à notre connaissance. Nous y reviendrons plus en détail dans le chapitre
9 spécifiquement consacré à l’argument des zombis.

73
3.3. Attaquer des thèses de survenance

monde réel soit A-différent de lui.


3. Si φ, alors les propriétés A surviennent de façon contingente sur les
propriétés B.

4. Donc ¬φ.

D’autres doctrines philosophiques ont pu être formulées comme des thèses de


survenance contingente. La survenance humienne, chère à David Lewis, en est un
exemple :

La survenance humienne est ainsi nommée en hommage au plus grand


critique des connexions nécessaires. C’est la doctrine selon laquelle tout
ce qu’il y a dans le monde n’est qu’une vaste mosaïque de faits locaux,
juste une petite chose, puis une autre, puis une autre, etc. [. . .] Pour faire
court : nous avons un arrangement de qualités et c’est tout. Tout le reste
survient sur cela.
Aussitôt dit, aussitôt nuancé : je ne veux pas réellement dire que deux
mondes possibles, quels qu’ils soient, ne peuvent différer en aucune ma-
nière sans différer au niveau de la manière dont des qualités y sont ar-
rangées. Je concède volontiers, en effet, que la survenance humienne est
au mieux une vérité contingente. Deux mondes peuvent très bien diffé-
rer seulement au niveau de leurs aspects anti-humiens, si l’un ou l’autre
(ou même les deux) est un monde dans lequel la survenance humienne
n’est pas vérifiée. Peut-être y a-t-il un supplément de relations irréduc-
tiblement externes, en plus des relations spatio-temporelles ; peut-être
y a-t-il des choses qui persistent dans le temps en restant identiques à
elles-mêmes dans le temps ou dans l’espace et occupent des lieux spatio-
temporels qui transgressent toutes les lignes de continuité qualitative.
Il n’y a rien d’inintelligible, hélas, à ce que certains mondes hébergent
ce genre de monstruosités. Certains en ont leur lot. Et quand c’est le
cas, cela peut créer des différences avec d’autres mondes qui s’accordent
parfaitement avec eux au niveau de l’arrangement des qualités locales.
(Lewis 1986b, p. x, notre traduction)

David Lewis semble prêt à admettre la concevabilité et la possibilité de mondes


dans lesquels la survenance humienne est prise en défaut. Mais pour que la surve-
nance humienne soit prise en défaut dans le cas du monde réel, il faut montrer que
parmi tous les mondes identiques au monde réel du point de vue de l’arrangement
des qualités qui y sont instanciées, il en existe qui peuvent néanmoins en différer par
d’autres propriétés. Pour réfuter la thèse de survenance humienne par un argument
de concevabilité, il faut alors trouver une assertion de concevabilité défendable à
propos de propriétés susceptibles de différencier le monde réel d’un monde possible
qualitativement identique à lui.

74
3.4. Attaquer des thèses de démontrabilité

Le fait que des arguments de concevabilité puissent s’attaquer à des thèses contin-
gentes est un point important, qui pourrait entrer en tension avec l’idée que les
prémisses des arguments de concevabilité sont accessibles a priori. Si tel est bien
le cas, on obtient une information contingente non triviale en partant de vérités a
priori. Nous aurions ainsi affaire à une forme de contingence a priori dont il n’est
pas évident à première vue qu’elle se ramène aux formes de contingences a priori
mises en évidence par Kripke, qui reposent principalement sur des faits sémantiques
relatifs au mécanisme de fixation de référence de certains désignateur rigides 16 .
Nous avons vu comment des thèses philosophiques dont la définition possède un
contenu modal peuvent être attaquées par un argument de concevabilité. Mais on
peut construire des arguments de concevabilité contre des thèses philosophiques qui
ne se présentent pas comme des thèses modales. Il suffit pour cela de mettre en
évidence des conséquences modales particulières de ces thèses, sur conséquences sur
lesquelles un argument de concevabilité peut avoir une prise.
Des types variés de thèses philosophiques peuvent être attaqués de cette manière.
Nous présentons dans les sections suivantes différents exemples qui se rangent dans
cette catégorie.

3.4 Attaquer des thèses de démontrabilité


Les thèses d’indémontrabilité sont des thèses épistémiques visant à prouver
qu’une proposition ne peut faire l’objet d’une preuve démonstrative. Défendre l’in-
démontrabilité d’une proposition ne revient pas à défendre la fausseté de cette pro-
priété, dans la mesure où la vérité et la démontrabilité sont des notions distinctes.
Tout ce qu’affirme une thèse d’indémontrabilité, c’est qu’une proposition ne peut
être connue à l’aide d’une démonstration.
Une thèse de démontrabilité possède une dimension modale, du moins si l’on
estime qu’une démonstration confère à la proposition démontrée une forme de né-
cessité authentique. Il s’ensuit que si l’on a des raisons indépendantes et décisives
de penser que la proposition en question pourrait être fausse, alors on a des raisons
de penser qu’elle ne peut faire l’objet d’une démonstration.
On trouve chez Hume de nombreux arguments de concevabilité destinés à mon-
trer que certaines propositions métaphysiques ne peuvent pas faire l’objet d’une
preuve démonstrative. Nous avons déjà discuté brièvement un exemple de ce genre
de stratégie en introduction. Considérons un autre exemple relatif au statut épis-
témique du principe selon lequel nécessairement tout événement est l’effet d’une
16. Voir (Kripke [1972] 1980, p. 54-57).

75
3.4. Attaquer des thèses de démontrabilité

cause :

Nous ne pouvons jamais démontrer la nécessité d’une cause pour toute


existence nouvelle, ou pour toute nouvelle modification d’une existence,
sans montrer en même temps l’impossibilité qu’une chose puisse jamais
commencer à exister sans un principe producteur ; et si cette seconde
proposition ne peut être prouvée, il nous faut désespérer d’être jamais
capables de prouver la première. Or, que la seconde proposition ne soit
absolument pas susceptible de recevoir une preuve démonstrative, nous
pouvons nous en assurer en considérant que, puisque toutes les idées
distinctes sont séparables les unes des autres, et que les idées de cause
et d’effet sont évidemment distinctes, il nous est facile de concevoir un
objet comme inexistant en ce moment et existant au moment d’après,
sans y joindre l’idée distincte d’une cause ou d’un principe producteur. Il
est donc clairement possible, pour l’imagination, de séparer l’idée d’une
cause de l’idée d’un commencement d’existence ; par conséquent, la sé-
paration effective de ces deux objets est possible, dans la mesure où elle
ne contient ni contradiction ni absurdité, et partant n’est pas suscep-
tible d’être réfutée par un raisonnement fondé uniquement sur des idées,
faute duquel on ne peut démontrer la nécessité d’une cause. (Traité, 1.3.3
Hume 1995, p. 140)

Nous pouvons reconstruire 17 l’argument comme suit. Soit A un objet ayant pour
cause B. Appelons « principe de causalité » le principe selon lequel, nécessairement,
tout objet possède une cause.

1. A est concevable sans B.


2. A peut exister sans B.
3. Si le principe de causalité était démontrable, alors il serait absolument impos-
sible que A puisse exister sans B.

4. Donc le principe de causalité n’est pas démontrable.

Même si la finalité ultime de l’argument est épistémologique plutôt que méta-


physique, Hume utilise néanmoins une thèse de possibilité qui ne semble pas être
épistémique 18 .
Cette trajectoire argumentative est permise par l’existence d’une relation sup-
posée entre la démontrabilité et la nécessité : s’il est démontrable que φ, alors il est
17. Une reconstruction plus fine et plus fidèle au détail du texte nécessiterait que nous entrions
dans les détails de la théorie humienne des idées, des relations d’idées, et du raisonnement dé-
monstratif. Mais pour les besoins qui sont ici les nôtres, à savoir restituer la forme générale de
l’argument et le lien logique entre l’affirmation de possibilité et la thèse philosophique ultimement
visée, le schéma proposé nous paraît suffire.
18. Rappelons qu’il serait possible, au sens épistémique du terme que A existe sans B si rien de
ce que nous savons n’exclut le cas où A existe sans B.

76
3.4. Attaquer des thèses de démontrabilité

nécessaire que φ et, de façon équivalente, absolument impossible que ¬φ. Il s’ensuit
que si l’on a de bonnes raisons de penser qu’il n’est pas absolument impossible que
¬φ (et la concevabilité de l’effet sans la cause, d’après Hume, en est une), on a du
même coup de bonnes raisons de penser que le principe de causalité ne saurait être
établi par un raisonnement démonstratif.
Comme Hume emploie la notion de possibilité sans qualificatif particulier, il
n’est pas aisé de dire à quelle notion exacte de possibilité il fait appel. La seule
chose que nous pouvons dire, c’est que la possibilité concernée doit satisfaire la
relation indiquée plus haut avec la démontrabilité : s’il est démontrable que φ, alors
il n’est pas possible que ¬φ. On peut considérer que la possibilité logique satisfait
cette relation, mais il n’est pas évident que ce soit la seule. Suivant les manières dont
on définit précisément les notions de possibilité absolue et de possibilité logique, on
peut faire en sorte qu’elles satisfassent elles aussi cette relation.
On peut ainsi considérer cet argument comme une instance du schéma suivant :

(C-) 1. Il est concevable que φ.


2. S’il est concevable que φ, alors il est possible que φ.
3. Si ψ, alors il est nécessaire que ¬φ.

4. Donc ¬ψ.

On pourrait nous faire remarquer que dans cet exemple humien, la thèse phi-
losophique correspondant à ψ est déjà une thèse modale, si l’on considère que la
démontrabilité est une modalité 19 . On s’appuie alors sur l’existence d’une relation
entre la démontrabilité et le genre de modalité que l’on estime être établie par les
considérations de concevabilité. Mais le fait que la démontrabilité puisse être consi-
dérée comme une modalité sui generis n’est pas le plus important. Ce qui compte,
c’est qu’une thèse de démontrabilité puisse être attaquée par un argument de conce-
vabilité, non pas en tant que thèse de démontrabilité, mais plutôt en tant qu’elle
implique une thèse de nécessité.
19. La démontrabilité est considérée comme une modalité sui generis par certains logiciens au
moins. Si nous suivons les analyses de John Burgess ([1999] 2008), il faut distinguer la notion
de démontrabilité de celle de validité logique. Si nous traitons chacune de ces notions comme
une modalité, et que nous cherchons à systématiser la logique de ces modalités, nous sommes
naturellement conduits pour, des raisons que rassemble Burgess, à deux systèmes différents. Il
est à noter également qu’il existe une branche spécifique de la logique modale, la logique de la
démontrabilité (provability logic), dont l’étude se focalise plus étroitement sur la modalité que
constitue la démontrabilité-dans-l’arithmétique-de-Peano. Voir à ce sujet (Boolos 1993).

77
3.5. Attaquer des analyses conceptuelles

3.5 Attaquer des analyses conceptuelles


Selon une conception commune de l’analyse conceptuelle, telle qu’elle est prati-
quée en philosophie, l’analyse doit conserver la signification de l’expression analysée.
Une manière de comprendre cette contrainte de synonymie entre l’analysant et l’ana-
lysé est de dire que si deux expressions sont synonymes, alors on doit s’attendre à
ce que dans toute situation logiquement possible, ces deux expressions doivent être
vraies des mêmes objets. Si l’on parvient à identifier une possibilité logique dans
laquelle deux expressions ne s’appliquent pas au même objet, on doit pouvoir en
conclure que les deux expressions ne sont pas synonymes.
Arthur Pap a plusieurs fois utilisé cette stratégie pour critiquer des analyses
conceptuelles. Pour prendre un premier exemple, Pap a critiqué de cette manière
la conception sémantique de la vérité, ou, pour être plus précis, l’idée que toute
définition adéquate de la vérité doit respecter la contrainte suivante : affirmer qu’une
phrase φ est vraie et affirmer cette même phrase φ sont deux affirmations qui ont
rigoureusement la même signification. Pap, s’appuyant sur une distinction empruntée
à Carnap (1942), oppose la conception sémantique de la vérité, selon laquelle la vérité
est une propriété qui peut être attribuée de façon redondante à des phrases et est
par conséquent toujours relative au langage dans lequel la phrase est exprimée, à
une conception absolue de la vérité, selon laquelle la vérité est une propriété de
la proposition exprimée par une phrase et, à ce titre, reste indépendante de tout
langage particulier. Pour critiquer la condition d’adéquation associée à la conception
sémantique, Pap commence par la reformuler comme ceci :

∀φ∀p, si la phrase φ exprime la proposition p, alors (φ est vrai si et


seulement si p).

Pour montrer que cette condition n’a rien d’une vérité nécessaire, il suffit de
montrer qu’il est logiquement possible que φ soit vrai sans que p ou que p sans que
φ soit vrai. Pap s’y emploi en mettant à profit un cas imaginaire :

Mon argument est excessivement simple : « φ est vrai » ne pourrait être


vrai sans que la phrase désignée par « φ » n’existe, alors que « p », consi-
déré comme une phrase d’un langage-objet, n’implique elle-même l’exis-
tence d’aucune phrase ; par conséquent « φ est vrai » et « p » ne peuvent
être logiquement équivalents.
On peut illustrer cette idée en reprenant l’exemple de Carnap « la lune
est ronde » [. . .]. Un univers qui est comme le nôtre si ce n’est qu’il ne
contient aucun langage, et par conséquent aucune phrase, est sans doute
logiquement possible. Dans un tel univers, la lune reste ronde, mais tout
ce qui présuppose l’existence du langage a est effacé. Il s’ensuit que dans

78
3.5. Attaquer des analyses conceptuelles

un tel univers, la phrase « la lune est ronde » n’est pas vraie. (Pap 1952,
p. 149, notre traduction)
On peut schématiser cet argument comme suit :
(C-Syn) 1. Il est concevable que φ ∧ ¬ψ.
2. S’il est concevable que φ ∧ ¬ψ, alors il est logiquement possible que
φ ∧ ¬ψ
3. S’il est logiquement possible que φ ∧ ¬ψ, alors φ et ψ ne sont pas
synonymes.

4. Donc φ et ψ ne sont pas synonymes.


Un second exemple intéressant se trouve dans une discussion des analyses des
énoncés psychologiques en première personne que Carnap avait proposées dans les
années 1930 20 . Pap discute en particulier deux analyses (la première étant attri-
buable à Carnap, mais pas la seconde), qu’il qualifie respectivement de « physica-
liste » et de « matérialiste », de l’énoncé :
(1) Je suis en colère.
D’après l’analyse dite « physicaliste », l’énoncé (1) est analysé par un énoncé
qui décrit dans des termes purement physiques les dispositions comportementales
du locuteur :
(2) Mon pouls accélère, mon activité électrodermale est altérée, la probabilité
que je lève le ton dans mon prochain échange verbal s’élève, etc.
D’après l’analyse « matérialiste », le même énoncé affirme qu’un sentiment de
colère est présent chez le locuteur et que cet état mental est causé par un événement
dans son cerveau :
(3) Je suis dans un certain état mental causé par un certain aspect du
fonctionnement de mon cerveau.
Une analyse achevée préciserait l’aspect dont il est question, mais seule la forme
de ces analyses nous intéressent ici, et nous pouvons donc faire abstraction des détails
neurobiologiques.
La différence entre les deux analyses est que l’analyse matérialiste contient une
description de la colère comme d’un événement mental physiquement causé, alors
que l’analyse physicaliste se passe de tout vocabulaire mental.
Voici l’argument de concevabilité que Pap utilise pour critiquer la seconde de ces
analyses :
20. Voir (Carnap 1931), et également (Carnap 1932) pour une définition du « physicalisme »
qui est à l’arrière-plan de ces analyses des énoncés psychologiques.

79
3.5. Attaquer des analyses conceptuelles

Mais en réalité, cette analyse matérialiste ne fournit pas une explication


plus acceptable de ce qui est signifié par « je suis en colère » que l’analyse
physicaliste qui prétend éliminer les événements « mentaux », compris
comme des événements inaccessibles à toute observation publique, pour
cette raison évidente : s’il est concevable que je sache être en colère
sans savoir quoi que ce soit au sujet des symptômes corporels de ma
colère, il est encore plus facile de concevoir que j’ai connaissance de
mon état de colère sans savoir quoi que ce soit au sujet de la relation
entre les sentiments et les événements cérébraux. Et il n’est même pas a
priori impossible que mes sentiments soient directement causés par des
événements dans un autre corps que celui dont je ne peux voir le dos
sans l’aide d’un miroir. (Pap 1951, p. 258, notre traduction)
Cet argument repose sur la prémisse implicite selon laquelle
(4) si φ et ψ sont synonymes, alors il est logiquement impossible qu’un sujet
(rationnel) sache que φ sans savoir que ψ.
Cette prémisse développe une conséquence modale de la synonymie entre deux
phrases et c’est sur cette conséquence modale que s’appuie l’argument de Pap, en
montrant qu’elle n’est pas vérifiée.
L’argument de concevabilité contre l’analyse matérialiste, prend alors la forme
suivante :
1. Il est concevable que je sache être en colère sans que je connaisse la causalité
cérébrale de mon état de colère.
2. S’il est concevable que je sache être en colère sans que je connaisse la causalité
cérébrale de mon état de colère, alors il est logiquement possible que je sache
être en colère sans que je connaisse la causalité cérébrale de mon état de colère.

3. Donc (1) et (3) ne sont pas synonymes et l’analyse matérialiste est mise en
échec.
Si l’on veut présenter la forme de ce second argument en termes généraux, on
obtient ceci :
(C-Syn0 ) Soit S un sujet rationnel linguistiquement compétent dans le langage
auquel appartiennent les phrases φ et ψ.
1. Il est concevable que S sache que φ tout en ignorant que ψ.
2. S’il est concevable que S sache que φ tout en ignorant que ψ, alors il est
logiquement possible que S sache que φ tout en ignorant que ψ.
3. S’il est logiquement possible que S sache que φ tout en ignorant que ψ,
alors φ et ψ ne sont pas synonymes.

80
3.5. Attaquer des analyses conceptuelles

4. Donc φ et ψ ne sont pas synonymes.

On remarque, pour finir, une ressemblance frappante avec l’argument dit de la


connaissance, popularisé en philosophie de l’esprit par Frank Jackson (1982) 21 . Mais
il est important de noter que la conclusion visée par Pap n’est pas une conclusion mé-
taphysique (comme c’est le cas dans l’argument de la connaissance de Jackson), mais
une conclusion sémantique, relative au caractère adéquat d’une certaine analyse des
énoncés psychologiques. On peut cependant présenter l’argument de la connaissance
comme un argument de concevabilité de la forme :

(C-K) 1. Il est concevable que S connaisse tous les faits de la famille A tout en
ignorant au moins un fait de la famille B.
2. S’il est concevable que S connaisse tous les faits de la famille A tout en
ignorant au moins un fait de la famille B, alors il est possible que S
connaisse tous les faits de la famille A tout en ignorant au moins un fait
de la famille B.

3. S’il est possible que S connaisse tous les faits de la famille A tout en
ignorant au moins un fait de la famille B, alors les faits de la famille B
sont distincts des faits de la famille A.

Une des réticences que l’on pourrait cependant avoir à considérer les arguments
de cette forme comme des arguments de concevabilité est que l’essentiel de l’ef-
fort argumentatif se situe moins au niveau de l’inférence du concevable au possible
(prémisse 2), que dans l’inférence d’une conclusion métaphysique, relative à la rela-
tion entre deux familles de faits, à partir d’une prémisse épistémique, relative à ce
que peux savoir un sujet rationnel. Pour cette raison (plus amplement développée
dans la section 2.2 du chapitre précédent) nous ne considérerons pas les arguments
de cette forme comme des arguments de concevabilité stricto sensu, même si nous
reconnaissons l’existence d’une ressemblance de famille 22 .
21. Voir également (Ludlow et al. 2004) et (Alter et Walter 2007) pour un état récent des
discussions de cet argument.
22. En philosophie de l’esprit, « l’argument de la connaissance » et « l’argument de concevabilité »
sont souvent rassemblés au sein de la famille plus large des « arguments épistémiques » (Alter
et Walter 2007, p. 4), dans laquelle on range tous les arguments qui dérivent une conclusion
métaphysique à partir de prémisses épistémiques. La différence est que la prémisse épistémique est
articulée en termes de connaissance, dans les premiers et en termes de concevabilité dans le second.
Même si les conclusions des arguments convergent, leur mécanique interne repose des propriétés
inférentielles de ces deux notions qui sont assez différentes : dans le cas des arguments de la
connaissance, c’est la factivité de la connaissance qui est au premier plan, dans le cas des arguments
de concevabilité, c’est la relation au possible qui est centrale. Il n’y a rien de distinctivement modal
dans la forme logique de l’argument de connaissance, si ce n’est que la prémisse de connaissance (on
pourrait connaître toute la physique sans rien savoir de l’effet que cela fait de sentir le parfum d’une

81
3.6. Attaquer des vérités non-contingentes

3.6 Attaquer des vérités non-contingentes


Revenons aux arguments de concevabilité au sens strict du terme. Il existe encore
d’autres manières typiques de relier une thèse philosophique apparemment non-
modale à une thèse modale.
Un cas de figure intéressant est celui où la doctrine philosophique visée φ n’est
pas en elle-même une thèse modale, mais où elle est attaquée comme une thèse
modale parce que l’on a de bonnes raisons de penser que sa valeur de vérité ne peut
être contingente. Si c’est le cas, alors on peut s’appuyer sur la concevabilité de ¬φ,
pour dériver la possibilité de ¬φ qui est alors incompatible avec φ.
On peut trouver un exemple typique de ce genre de stratégie dans un débat
récent au sujet de la composition méréologique des objets matériels. Considérons la
question suivante, posée par Peter van Inwagen (1990) :

(QSC) A quelles conditions est-il vrai qu’il y a une entité y telle que les xs
composent y ?

où il est entendu que « les xs composent y » est une abréviation de « les xs sont
tous des parties de y et il n’y a aucun recoupement entre deux xs et toute partie de
y recoupe au moins un des xs » 23 .
La réponse que défend Van Inwagen (van Inwagen 1990), et que nous pouvons
appeler « organicisme méréologique », affirme que

(OM) Il y a une entité y telle que les xs composent y si et seulement s’il n’y a
qu’un seul x ou si l’activité des xs constitue une vie 24 .

La question spéciale de la composition n’est apparemment pas une question de


statut modal et les deux réponses que nous venons de présenter ne semblent pas
avoir d’implication modales particulières. Mais cela n’a pas empêché Theodore Sider
(1993) d’utiliser un argument de concevabilité pour attaquer ces deux réponses.
La première étape de l’argument de Sider consiste à faire apparaître une impli-
cation modale de la proposition attaquée.
rose) est généralement admise dans le cadre d’un scénario fictif, considéré comme non absolument
impossible.
23. Il est à noter que cette question est formulée à l’aide de variables plurielles (les xs), auxquelles
se substituent une pluralité d’objets et non un objet individuel, comme c’est habituellement le cas
avec les variables singulières.
24. Afin de rendre totalement explicite le contenu de cette réponse, il faudrait expliquer ce que
c’est pour l’activité d’une pluralité que de constituer une vie. Mais l’examen de la notion de vie
proposée par van Inwagen dépasse le cadre de notre étude. A un niveau très général, van Inwagen
explique qu’il entend par « vie » la vie individuelle d’un organisme biologique concret. Cette notion
suffit pour suivre la suite de notre raisonnement.

82
3.6. Attaquer des vérités non-contingentes

Il ne fait pas de doute que van Inwagen désire soutenir que (OM) est une
vérité nécessaire, dans la mesure où ses arguments semblent reposer sur
des considérations non-contingentes. (Sider 1993, p. 287)

On peut généraliser l’argument qu’utilise Sider pour attribuer à Van Inwagen la


nécessitation de son organicisme en prenant appui sur le principe de distribution
modale suivant :
(K) (φ → ψ) → (φ → ψ)
Ce principe (K) est un axiome de la logique modale minimale K ainsi que de
toutes les logiques modales qui renforcent K, donc en particulier de S5. On estime
généralement que dans S5 le symbole  exprime la nécessité absolue, au sens de
la vérité dans tous les mondes mondes possibles, sans aucune restriction 25 . Si 
exprime la nécessité absolue, alors (φ → ψ) exprime le fait que ψ est la conséquence
logique de ψ. Ainsi si toute proposition dont (OM) est la conséquence logique est elle-
même nécessaire, il s’ensuit que (OM) doit aussi être nécessaire. En d’autres termes,
si (OM) est bien la conséquence logique des raisons avancées par van Inwagen et si
ces raisons ne sont pas contingentes, alors (OM) ne peut être contingent.
La deuxième étape de l’argument consiste à faire appel aux considérations de
concevabilité suivantes :

En empruntant ce terme à David Lewis (voir par exemple Lewis 1991,


p. 20), disons qu’un objet est constitué de gunk s’il ne possède aucun
atomique méréologique parmi ses parties. Si une chose est faite de gunk,
alors elle se divise en parties toujours plus petites : elle est infiniment
divisible. Une ligne, cependant, est infiniment divisible, bien qu’elle pos-
sède des parties atomiques : les points. Un morceau de gunk ne possède
même pas de parties atomiques « à l’infini » ; toutes les parties d’un tel
objet ont elles-mêmes des parties propres.
Imaginons des mondes possibles dépourvus d’atomes méréologiques, et
constitués uniquement de gunk. Pour faire simple, focalisons notre at-
tention sur des mondes dépourvus d’êtres vivants. Appelons « mondes
gunks » ces mondes tant privés de vie que d’atomes. (Sider 1993, p. 286,
notre traduction)

L’étape suivante consiste alors à justifier le passage de la concevabilité de ces


mondes gunk à leur possibilité :

Des scientifiques ont découvert que « les atomes » d’hydrogène possèdent


des parties propres. Ils ont ensuite découvert que les protons ont des
parties propres. A un certain moment au moins, l’idée que ce processus
25. Nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur cette interprétation de la modalité absolue
et de la logique qui va avec dans notre chapitre 5.

83
3.6. Attaquer des vérités non-contingentes

puisse se prolonger éternellement était une hypothèse scientifique légi-


time, la complexité de l’univers étant sans bornes. Des réflexions philo-
sophiques sur la nature de la composition ne devraient pas nous conduire
à affirmer qu’une hypothèse scientifique légitime est métaphysiquement
impossible. Par conséquent, nous devons accepter la possibilité que des
objets matériels soient faits de gunk. Mais alors, nous devons aussi ac-
cepter la possibilité des mondes gunks que j’ai imaginés. (Sider 1993,
p. 287, notre traduction)

La quatrième et dernière étape consiste enfin à faire apparaître une incompa-


tibilité entre la possibilité de mondes gunk et la nécessité de (OM). Van Inwagen
reconnaît que (OM) a pour conséquence logique l’affirmation que

(5) Tout objet matériel est soit un atome méréologique, soit un être vivant.

Il est clair que cette thèse est incompatible avec l’affirmation, établie à l’issue
de la troisième étape, selon laquelle un monde gunk contenant des objets matériels
est possible. En effet, si (OM) est nécessaire, alors (5), qui en est une conséquence
logique, l’est aussi. Tout monde possible est donc un monde dans lequel un objet
matériel est soit un atome méréologique, soit un atome. Il s’ensuit qu’aucun monde
possible n’est un monde gunk.
Si nous mettons bout à bout tous les morceaux nous pouvons construire l’argu-
ment suivant :

1. Je peux concevoir un monde gunk


2. Si je peux concevoir un monde gunk, alors un monde gunk est possible.
3. Si un monde gunk est possible, alors (OM) est faux.

4. Donc (OM) est faux.

En généralisant à partir de l’argument de Sider, nous pouvons identifier le schéma


suivant, qui exploite spécifiquement le fait que la thèse philosophique visée ne peut
être vraie sans être nécessaire :

(C0 ) 1. Si φ, alors il est nécessaire que φ.


2. Il est concevable que ¬φ.
3. S’il est concevable que ¬φ, alors il est possible que ¬φ.

4. Donc ¬φ.

Il est possible de voir ce schéma comme un cas particulier du schéma (C-)


que nous avons vu plus haut, où il s’agit d’attaquer une thèse philosophique ψ

84
3.6. Attaquer des vérités non-contingentes

en montrant qu’elle implique la nécessité de ¬φ et que φ est par ailleurs possible,


parce que concevable. Ici au lieu de dériver de la proposition philosophique visée une
proposition nécessaire qui en est distincte, on s’appuie sur le fait que la proposition
visée est elle-même non-contingente.
Il est à noter que selon une conception de l’objet de la métaphysique relativement
répandue 26 , les vérités métaphysiques ont, par nature, force de nécessité. Si c’est
bien le cas, alors les propositions métaphysiques sont autant de cibles potentielles
pour des arguments de concevabilité, s’il s’avère que leurs négations sont facilement
concevables.
Pour être totalement juste envers Sider, enfin, il nous faut ajouter que Sider a
depuis la publication de l’article de 1993 changé d’avis au sujet de la recevabilité du
genre d’argument qu’il a opposé à Van Inwagen. Dans son livre Writing the Book of
the World (Sider 2011), il oppose un argument de principe contre cette stratégie
consistant à utiliser la possibilité métaphysique de ¬φ pour contester la nécessité et
la vérité de φ. Cet argument se fonde sur une conception dite « humienne » 27 de la
nécessité :

Une proposition p de métaphysique fondamentale possède généralement


des propositions rivales : d’autres propositions de métaphysique fonda-
mentale qui sont incompatibles avec p. [. . .] Maintenant, l’ensemble des
axiomes modaux est défini comme contenant, entre autres choses, les pro-
positions de métaphysique fondamentale qui sont vraies, quelles qu’elles
soient. Et dire qu’une proposition est possible, de ce point de vue humien,
c’est dire que la négation de cette proposition n’est pas une conséquence
logique des axiomes modaux. Ainsi, dire qu’une proposition métaphy-
sique fondamentale p est possible, c’est dire que sa négation n’est pas
une conséquence logique d’un ensemble défini comme contenant ses vrais
rivales. Étant donné tout cela, il n’y a à peu près aucune différence épis-
témique entre asserter que p est possible et asserter que ses rivaux sont
faux.
26. Aussi répandue qu’elle soit, cette conception n’est pas pour autant universellement acceptée.
Voir (Miller 2009, Miller 2010) pour la défense d’une conception alternative.
27. Cette conception est qualifiée par Sider de « humienne » en un sens extrêmement général
parce qu’il considère que la nécessité métaphysique n’est pas fondamentale. Cette conception est
réductive dans la mesure où elle ne tient pas la nécessité pour primitive. Mais Sider souhaite se
distinguer de deux approches réductives qu’il juge insuffisantes, à savoir le conventionnalisme d’un
côté et la réduction lewisienne à de la possibilité à l’existence dans un monde possible concret.
Voici comment Sider décrit sa propre conception réductive : « Je préfère une troisième stratégie
pour réduire la modalité que j’appellerai « humienne », faute d’une meilleure dénomination. Dire
d’une proposition qu’elle est nécessaire, pour un humien, c’est dire qu’elle est (i) vraie et (ii) d’une
certaine sorte. Selon une conception humienne grossière, on pourrait dire qu’une proposition est
nécessaire si et seulement si elle est soit une vérité logique, soit une vérité mathématique. Qu’est-ce
qui détermine cette « certaine sorte » de propositions ? Rien de « métaphysiquement profond ».
Pour le humien, la nécessité ne découpe pas la nature selon ses articulations naturelles » (Sider
2011, p. 268, notre traduction).

85
3.7. Attaquer des thèses d’identité

Si l’on accepte cette théorie humienne, alors aucune intuition modale ou


présomption en faveur d’une possibilité ne peut être considérée comme
probative en matière de métaphysique fondamentale - à moins que l’intui-
tion ou la présomption en question soit probative à l’égard de la fausseté
des rivales ; mais alors il n’y aurait aucun besoin d’invoquer une possibi-
lité : on serait en mesure de donner un argument direct contre les rivales.
(Sider 2011, p. 267-268, notre traduction)
La conception « humienne » de la nécessité conduit ainsi à n’accorder aucun
statut épistémique particulier à une thèse de possibilité, lorsqu’il s’agit de critiquer
la thèse métaphysique contradictoire, puisque affirmer la thèse de possibilité en
question, une fois que la notion de possibilité est bien comprise, en sens « humien »,
équivaut à nier que les positions rivales sont fausses. Le détour consistant à passer
par une thèse de possibilité, elle-même justifiée par une prémisse de concevabilité,
est de ce point de vue tout à fait oiseux.
Ce diagnostic repose, rappelons-le, sur une certaine conception de la possibi-
lité, accompagnée d’un argument développant des conséquences épistémologiques
de cette conception de la possibilité 28 . Mais indépendamment de savoir laquelle des
attitudes de Sider est la plus juste, celle de 1993 ou celle de 2011, le point important
pour nous est que l’on puisse identifier un certain type de stratégie argumentative,
associée à des arguments de concevabilité, dans laquelle une thèse philosophique
φ est attaquée via la concevabilité et la possibilité de ¬φ. Cette stratégie ne peut
fonctionner que s’il est entendu que φ ne peut être vrai sans être nécessaire. Pour
cette raison, nous pouvons la nommer « stratégie de la nécessitation ».

3.7 Attaquer des thèses d’identité


La stratégie de la nécessitation, telle que nous l’avons décrite à un niveau général,
repose sur l’existence d’une catégorie de propositions qui ne peuvent être vraies sans
être nécessaires. Nous avons vu, encore à un niveau relativement général, que les
vérités métaphysiques ont cette propriété-là, ou du moins que c’est une propriété
qu’on leur accorde souvent. Mais il existe d’autres catégories de cas de ce type, et
qui ont pu être au centre d’arguments de concevabilité. Nous pensons en effet aux
énoncés d’identité.
Cette application particulière de la stratégie de la nécessitation repose sur le
principe logique selon lequel deux objets identiques sont nécessairement identiques,
ce que l’on peut exprimer à l’aide de la formule suivante :
(NI) ∀x∀y(x = y → x = y)
28. Voir (Strohminger 2013) pour une discussion critique de cet argument.

86
3.7. Attaquer des thèses d’identité

Kripke propose une dérivation semi-formelle 29 reposant sur des principes et


des inférences logiques difficilement attaquables, à savoir l’indiscernabilité des iden-
tiques :

(II) ∀x∀y(x = y → (φ → φ[y/x]))

et la nécessité de l’identité à soi :

(NIS) ∀xx = x.

En prenant quelques précautions, on peut donner du principe (NI) une formula-


tion métalinguistique selon laquelle

(NI’) Si un énoncé d’identité pα = βq est vrai, alors pα = βq est également vrai.

Les précautions à prendre portent sur la nature des termes singuliers qui figurent
de part et d’autre du symbole d’identité. Pour que cette version métalinguistique
de la nécessité de l’identité soit valide, il faut que ces termes singuliers soient des
désignateurs rigides, c’est-à-dire des termes singuliers qui désignent le même objet
dans tous les mondes possibles. Si l’on substitue à α et β des descriptions définies
(qui ne sont généralement pas rigides), alors on peut facilement construire des contre-
exemples : c’est un fait nécessaire que Jacques Chirac soit Jacques Chirac, mais un
fait contingent que le 22e président de la République ait joué gardien de but dans
une équipe de football 30 .
Saul Kripke a en outre soutenu que les termes qui figurent dans les identifica-
tions théoriques sont bien des désignateurs rigides 31 . Ainsi, si l’on accepte l’idée que
(NI’) gouverne le comportement logique des énoncés d’identité, alors tout philosophe
désireux de défendre de façon cohérente un programme réductionniste à base d’iden-
tifications théoriques doit être prêt à accepter la nécessitation des énoncés d’identité
qu’il accepte.
La théorie de l’identité psycho-neurale 32 en philosophie de l’esprit fournit un
exemple paradigmatique. Selon (une version simplifiée de) cette doctrine, les ex-
périences conscientes (par exemple) sont purement et simplement identiques à des
propriétés physiques d’un certain type. Par exemple, l’expérience consciente consis-
tant pour moi à ressentir le goût désagréable du café beaucoup trop corsé que j’ai
29. Pour le détail de cette dérivation, nous renvoyons à (Kripke 1971, p. 136). Cette dérivation
est également exposée par (Wiggins 1965) et est esquissée dans (Quine 1961, p. 156). Pour une
mise au point concernant les origines historiques de la thèse de la nécessité de l’identité, et plus
spécifiquement de cette dérivation, voir (Burgess 2014).
30. Sur la relation entre le principe logique de la nécessité de l’identité et sa conséquence méta-
linguistique, voir (Kripke [1972] 1980, p. 3-4).
31. Voir (Kripke [1972] 1980, p. 128-143, p. 148-155).
32. Voir (Smart 1959), (D. M. Armstrong 1968), (Feigl 1967) et (Lewis 1983 [1966]) pour
les principales formulations classiques de cette doctrine dans le débat contemporain.

87
3.7. Attaquer des thèses d’identité

pris ce matin au petit déjeuner est purement et simplement identique à une certaine
propriété physique, vraisemblablement une propriété relative à mon corps, probable-
ment au fait qu’un certain processus a lieu dans mon cerveau, dont on peut espérer
que les neurosciences parvenues à maturité fourniront un jour une description adé-
quate.
En termes plus généraux cette théorie implique qu’il existe de nombreux énoncés
d’identité vrais reliant des termes désignant d’un côté des types d’états mentaux,
de l’autre des types d’états cérébraux 33 . De nombreux auteurs donnent l’énoncé
d’identité suivant comme un exemple paradigmatique de ce genre d’identités :

(TI) Une douleur n’est autre qu’une stimulation des fibres C.

Même si la neurophysiologie de la douleur est beaucoup plus complexe que ne le


suggère cet énoncé, on peut néanmoins supposer qu’une neurophysiologie complète
de la douleur permettrait, si l’on accepte la théorie de l’identité, de poser un certain
nombre de thèses d’identité ayant la même forme que (TI).
On peut alors utiliser un argument de concevabilité pour attaquer cette théorie.
Alex Byrne (2007) en donne une présentation claire 34 :

Voici un argument qui pourra sembler familier :


Argument K
1. Il est concevable/imaginable qu’il y ait une stimulation des fibres
C sans douleur.
2. S’il est concevable/imaginable qu’il y ait une stimulation des fibres
C sans douleur, alors il est possible qu’il y ait une stimulation des
fibres C sans douleur.
3. S’il est possible qu’il y ait une stimulation des fibres C sans douleur,
alors la douleur n’est pas identique à la stimulation des fibres C.
Par conséquent,
4. La douleur n’est pas identique à la stimulation des fibres C. (Byrne
2007, p. 125, notre traduction)
33. Il existe également une forme plus faible de théorie de l’identité, selon laquelle on peut pas
identifier des types d’états mentaux à des types d’états cérébraux, même si chaque événement
mental particulier est identique à un certain événement physique. Donald Davidson ([1970] 2001)
a défendu ce genre de théorie. La présente discussion se limite à la théorie de l’identité concernant
des types d’états et non des événements singuliers.
34. Même si cet argument est souvent associé à la discussion que donne Saul Kripke de la théorie
de l’identité psycho-neurale dans la troisième conférence de (Kripke [1972] 1980), il n’est pas
évident que cet argument, tel qu’il est formulé soit exactement l’argument avancé par Kripke dans
cette conférence. Byrne, pour sa part (et nous le rejoignons sur ce point), considère que c’est faire
violence au texte de Naming and Necessity que d’attribuer cet argument à son auteur.

88
3.7. Attaquer des thèses d’identité

L’étape cruciale de l’argument, celle qui permet de relier l’exercice de concevabi-


lité à la réfutation de la théorie de l’identité, se situe au niveau de la prémisse 3, qui
infère la non-identité, dans le monde réel, entre la douleur et sa base neurophysio-
logique, à partir de la possibilité de leur dissociation, établie par la concevabilité de
l’un sans l’autre. Et cette prémisse 3 est elle même une conséquence de la nécessité
de l’identité, telle qu’elle est exprimée par (NI’) : le théoricien qui avance (TI) est
logiquement contraint d’accepter également :

(NTI) Nécessairement, la douleur n’est rien d’autre qu’une activation des fibres C.

En d’autres termes, si la douleur est identique à la stimulation des fibres C, alors


il est impossible qu’une stimulation des fibres C ne s’accompagne pas de douleur.
Par contraposition, s’il est possible qu’une stimulation des fibres C ne s’accompagne
pas de douleur, alors la douleur n’est pas identique à la stimulation des fibres C.
Si l’on généralise à partir de cet exemple, on peut dégager un type général d’ar-
gument de concevabilité visant à réfuter des thèses d’identité :

(C-6= ) Soient α et β des désignateurs rigides.

1. Si α = β, alors il est nécessaire que α = β.


2. Il est concevable que α 6= β.
3. S’il est concevable que α 6= β, alors il est possible que α 6= β.

4. Donc α 6= β.

Des arguments de cette forme peuvent être construits (et ont pu être construits)
pour réfuter des thèses d’identité dans des domaines très différents. Dans le débat au
sujet de la constitution matérielle, par exemple, un argument souvent évoqué consiste
à s’appuyer sur une différence de propriétés modales pour aboutir à une thèse de
non-identité. Considérons le scénario suivant. Un sculpteur se procure un morceau
d’argile qu’il décide de nommer « Morceau ». Puis il sculpte ce morceau d’argile,
sans en perdre aucune miette, en un buste de Marianne, qu’il décide de nommer
« Marianne » ? Quelle est la relation entre Morceau et Marianne ? Nous pourrions
avoir envie de répondre qu’il s’agit tout simplement de la relation d’identité. Mor-
ceau et Marianne sont des objets matériels et occupent le même lieu dans l’espace.
Comment deux objets matériels distincts pourraient-ils avoir la même localisation
spatiale ? A cette réponse de bon sens, on peut cependant opposer l’argument de
concevabilité suivant :

1. Il est concevable que Morceau 6= Marianne.

89
3.8. Vue d’ensemble

2. S’il est concevable que Morceau 6= Marianne, alors il est possible que Morceau
6= Marianne.
3. Si Morceau = Marianne, alors il est nécessaire que Morceau = Marianne.

4. Donc Morceau 6= Marianne.


En effet, il est très facile de concevoir que le buste de Marianne soit remodelé,
auquel cas nous sommes dans une situation où Morceau existe, mais plus Marianne,
et donc a fortiori où Morceau n’est plus identique à Marianne. On en infère alors que
Morceau pourrait exister sans Marianne, ce qui revient à dire que Morceau pourrait
être distinct de Marianne. Mais en vertu de la nécessité de l’identité, Marianne et
Morceau ne peuvent être identiques l’un à l’autre seulement de façon contingente.
Nous pouvons en conclure qu’ils sont bien distincts, dans le monde réel.
Il existe une relation étroite entre le schéma (C-6=) et le schéma (C-Sep) décrit
plus haut. En effet, en vertu de la nécessité de l’identité, la séparabilité implique la
non-identité 35 . Il n’est pas clair cependant que la non-identité implique la séparabi-
lité. Si l’on admet que les objets matériels sont constitués d’une matière à laquelle
ils ne s’identifient pas (autrement dit, si l’on distingue la constitution de l’identité),
alors on admet une thèse de non-identité dont il n’est pas du tout évident qu’elle
puisse être prolongée en une thèse de séparabilité. Mais au-delà de cette différence,
on peut remarquer que la modalité contenue dans les prémisses 2 et 3 de ces deux
types d’arguments semble être la même, à savoir une modalité « métaphysique ».
On restera également attentif au fait que les arguments de type (C-Sep) et (C-6=)
s’appuient sur des considérations de concevabilité très proches, de sorte qu’il peut
être facile de les confondre.

3.8 Vue d’ensemble


Prenons à présent un peu de recul, et faisons le bilan de cet examen cursif
de quelques arguments de concevabilité prélevés dans la littérature philosophique
récente et moins récente.
Nous avons pu dégager au total huit schémas d’arguments de concevabilité qui
décrivent leurs rouages internes plus finement que ne le faisait le schéma général que
nous avions pris pour point de départ :
`
— (C- ) pour défendre des thèses de contingence,
— (C-Sep), pour défendre les thèses de séparabilité
35. Si a et b étaient identiques, alors a serait nécessairement identique à b et donc ne pourrait
en être séparé.

90
3.8. Vue d’ensemble

— (C-) et (C-0 ) pour réfuter des thèses philosophiques en s’attaquant aux


nécessités qu’elles impliquent
— (C-Syn) et (C-Syn0 ) pour réfuter des thèses de synonymie
— (C-6=) pour réfuter des thèses d’identité
— (C-Sur) et (C-SurC ) pour réfuter des thèses de survenance.
Les huit schémas que nous avons dégagés ont été obtenus de façon empirique
à partir d’un échantillon d’arguments ne prétendant pas à l’exhaustivité. On peut
cependant donner une présentation plus systématique de la situation.
Nous pouvons considérer (C-), c’est-à-dire :

1. Il est concevable que φ.


2. S’il est concevable que φ, alors il est possible que φ.
3. Si ψ, alors il est nécessaire que ¬φ.

4. Donc ¬ψ.

comme la forme la plus fondamentale, à laquelle toutes les autres peuvent être
ramenées, en faisant varier certaines paramètres.
`
Dans le cas de (C- ), c’est assez clair dans la mesure où la contingence implique
la non-nécessité. Nous avons également vu que (C-0 ), qui correspond à ce que nous
avons appelé « la stratégie de la nécessitation », représente un cas particulier de
(C-) et que (C-6=) représente un cas particulier de (C-0 ).
Dans la mesure où l’on peut voir une thèse de séparabilité comme la négation
d’une thèse de nécessaire coïncidence 36 , on peut voir (C-Sep) comme une forme
affaiblie de (C-6=).
Enfin une thèse de survenance peut, à un niveau informel, être vue comme une
thèse de nécessité : si φ décrit de façon exhaustive et exclusive la distribution des
propriétés de la famille A et ψ décrit de façon exhaustive et exhaustive la dis-
tribution des propriétés B, alors la survenance de A sur B correspond (au moins
approximativement) au fait qu’il est nécessaire que si ψ alors φ.
Un trait commun à ces schémas consiste ainsi dans leur visée antinécessitariste
et antiréductionniste. Les arguments de concevabilité apparaissent ainsi comme des
instruments de choix pour introduire plus de possibilité, plus de diversité ou plus
d’indépendance dans le monde, précisément le contraire de ce que visent habituel-
lement les programmes d’inspiration nécessitariste ou réductionniste 37 . C’est donc
36. On dira que deux entités a et b sont coïncidentes s’il est impossible que l’une existe en
l’absence de l’autre. Notons qu’une thèse de coïncidence, ainsi définie, est logiquement compatible
avec une thèse de non-identité.
37. Nous entendons la notion d’inspiration réductionniste en un sens suffisamment large pour

91
3.8. Vue d’ensemble

le plus souvent dans des discussions liées à la réussite ou à l’échec d’un programme
d’inspiration réductionniste qu’on trouvera des arguments de concevabilité.
Ce trait commun ne doit pas nous faire perdre de vue les différences qui peuvent
exister entre ces différents types d’arguments de concevabilité. Il apparaît en effet
que certains de ces schémas, en particulier ceux qui visent des thèses de séparabilité,
d’identité ou de survenance, posent certaines contraintes sur la forme du jugement de
concevabilité et de la thèse de possibilité correspondante. Pour défendre une thèse de
séparabilité, ou attaquer une thèse d’identité entre A et B, il faut pouvoir concevoir
A sans B. Pour attaquer une thèse de survenance entre des familles de propriétés
A et B, il faut pouvoir concevoir deux situations B-identiques mais A-différentes.
Nous avons ici affaire à ce que l’on pourrait appeler des formes « différentielles »
de concevabilité, qui se distinguent des cas où il s’agit simplement de concevoir
positivement un objet ou une situation.
Une autre différence importante concerne la différence entre les thèses de pos-
sibilité de dicto et les thèses de possibilité de re. La plupart des arguments de
concevabilité reposent sur des possibilités de dicto, mais certains, à savoir ceux de
la forme (C-Sep) et (C-6=), supposent une lecture de re de leur thèse de possibilité.
Enfin, même si nous avons principalement focalisé notre attention sur la forme
des arguments, nous avons déjà pu remarquer une certaine variété dans les thèses
de possibilité logiquement associées aux thèses philosophiques visées. Nous avons
rencontré trois notions de possibilité, à savoir la possibilité logique (dans l’exemple
de Pap), la possibilité métaphysique (par exemple chez Sidelle) et la possibilité-
non qualifiée ou absolue (chez Kneale et Hume). Même si à un niveau intuitif les
choses sont à peu près claires (les possibilités logiques sont contraintes par les lois
de la logique, les possibilités métaphysiques, par la nature des choses et les possi-
bilités absolues sont celles qui obéissent aux plus petites contraintes qui définissent
la possibilité d’une chose) le contenu exact de ces notions, et le rapport qu’elles
entretiennent est loin d’être évident de prime abord. Or il est crucial d’y voir clair
à ce niveau dans la mesure où ces thèses de possibilités jouent un rôle central dans
les arguments de concevabilité : par un côté, elle doivent justifier une prise de po-
sition philosophique, mais par un autre côté, elles doivent elles-mêmes pouvoir être
établies par des considérations de concevabilité. Identifier précisément la nature de
ces possibilités constituera donc la prochaine étape de notre travail.

inclure les thèses de survenance. Nous incluons également dans cette idée large de réductionnisme,
non seulement des thèses métaphysiques, au sujet de la nature ultime de la réalité, mais aussi
des thèses sémantiques qui se proposent d’établir des réductions de certaines formes de discours
à d’autres, ou de certains concepts à d’autres (le physicalisme carnapien des années 1930 critiqué
par Pap est une thèse réductionniste sémantique en ce sens là).

92
Chapitre 4

Qu’est-ce qu’une possibilité ?

Nous nous sommes jusqu’ici intéressé principalement à la forme que prennent


les arguments de concevabilité. Le chapitre précédent nous a permis de dégager
différents schémas, adaptés à la défense ou à la réfutation de différents types de
thèses philosophiques.
Nous avons vu que le caractère distinctif des arguments de concevabilité consiste
à défendre ou attaquer une thèse philosophique en établissant une thèse de possibilité
qui lui est logiquement liée, de façon plus ou moins directe. L’évaluation de la réussite
ou de l’échec d’un argument de concevabilité dépend ainsi très étroitement de sa
capacité à établir cette thèse de possibilité. Mais pour avoir avoir une idée précise
de la charge qui incombe au praticien de la méthode de la concevabilité, nous devons
nous demander en quoi consistent précisément les possibilités qu’il doit établir.
Il est apparu au chapitre précédent que plusieurs formes de possibilité peuvent in-
tervenir dans les arguments de concevabilité. Nous avons ainsi distingué des thèses
de possibilité absolue, de possibilité logique et de possibilité métaphysique. Afin
de pouvoir préciser ces différences, il nous est nécessaire d’étudier dans un pre-
mier temps la notion de possibilité à son niveau de plus général et de proposer un
cadre d’analyse permettant de représenter précisément ces différentes notions. Tel
est l’objectif propre du présent chapitre. Nous réservons au chapitre 5 l’étude des
différentes notions particulières de possibilités que rend possible le cadre que nous
allons construire dans les prochaines pages.
Nous commençons par introduire la notion de modalité (section 1). Parmi les
paramètres qui peuvent différencier les modalités figure ce que nous appellerons la
couleur, ainsi que l’opposition entre les modalités de dicto et les modalités de re.
Les section 2 et 3 sont respectivement consacrée à l’étude, en termes généraux de
ces deux paramètres pour la possibilité. La section 4 est consacrée aux implications
ontologiques du cadre d’analyse dégagé tout au long du chapitre.

93
4.1. La possibilité comme modalité

4.1 La possibilité comme modalité


La notion de possibilité est souvent rangée, par les philosophes, les linguistes et
les logiciens, dans la catégorie des modalités, sans que la définition exacte que l’on
donne à la notion de modalité soit toujours très claire 1 .
Traditionnellement les logiciens des modalités se sont intéressés à la possibilité
et la nécessité en les considérant comme des modes de la vérité, ce que le résument
élégamment Fitting et Mendelsohn dans la définition suivante qu’il donne d’un verbe
modal :

Un modal qualifie la vérité d’un jugement (Fitting et Mendelsohn


1998, p. 2, notre traduction)

De ce point de vue, qui est essentiellement celui des logiciens traditionnels 2 , la


nécessité est une propriété que l’on attribue à une proposition lorsque cette propo-
sition est vraie et ne peut pas être fausse. La possibilité est une propriété que l’on
attribue aux propositions qui peuvent être vraies, y compris lorsqu’elles sont fausses.
Cette caractérisation traditionnelle de la notion de possibilité comme mode de la
vérité (même si nous allons voir plus loin qu’elle peut et doit être enrichie) permet
déjà de mettre en évidence quelques éléments importants, tels que l’opposition entre
la possibilité comme modalité faible et la nécessité comme modalité forte, la notion
de dualité et l’existence d’une analogie avec la quantification.
Les notions modales que sont la nécessité et la possibilité peuvent en effet être
ordonnées par une relation de force au sens suivant : au niveau le plus général,
une modalité M est plus forte qu’une modalité M 0 si et seulement si pour toute
proposition p, la proposition p modalisée par M (que nous notons M p) implique la
proposition p modalisée par M 0 (ou M 0 p). On peut ajouter qu’une modalité M est
strictement plus forte qu’une modalité M 0 si et seulement si M p implique M 0 p et
M 0 p n’implique pas M p. Selon l’interprétation traditionnelle, la nécessité implique la
possibilité alors que la réciproque n’est pas vraie : la nécessité est ainsi une modalité
strictement plus forte que la possibilité.
On admet en outre que lorsque la nécessité et la possibilité sont considérées
comme des modes de la vérité, nous avons les équivalences suivantes :

(1) p est nécessairement vrai si et seulement s’il n’est pas possible que p soit faux.
1. Pour un examen des difficultés liées à la définition de la notion logico-linguistique de modalité,
voir (Gardiès 1983).
2. Par « logiciens traditionnels » nous entendons essentiellement les logiciens anciens et mé-
diévaux qui se sont intéressés aux modalités, principalement dans la tradition aristotélicienne,
mais aussi stoïcienne et mégarique. Voir (Knuuttila 2012) pour une vision synthétique de ces
différentes traditions de l’antiquité grecque à la période moderne.

94
4.1. La possibilité comme modalité

(2) Il est possible que p soit vrai si et seulement s’il n’est pas nécessaire que p
soit faux.

Plus généralement, on dira, que deux modalités M et M 0 entretiennent une


relation de dualité, ou qu’elles sont les duales l’une de l’autre, lorsqu’elle satisfont
les équivalences suivantes :

(3) M p si et seulement s’il n’est pas le cas que M 0 ¬p


(4) M 0 p si et seulement s’il est pas le cas que M ¬p.

L’existence d’une telle relation entre deux modalités permet de définir l’une par
l’autre, en ayant la liberté de choisir l’une ou l’autre comme primitive.
Il existe ici une analogie bien connue avec la quantification, du moins telle qu’elle
est comprise par la logique traditionnelle dont le carré des oppositions fournit une
représentation diagrammatique.

A contraires E

subalterne contradictoires subalterne

I subcontraires O

Figure 4.1 – Le carré des oppositions

Selon l’interprétation traditionnelle, les sommets A, I, E, O représentent des


classes de propositions déterminées par leur qualité (affirmation ou négation) et leur
quantité (universelles ou particulières). On peut cependant donner une interpréta-
tion modale de chacun des sommets, comme l’indique le tableau suivant :

95
4.1. La possibilité comme modalité

Sommet Interprétation traditionnelle Interprétation modale


A Tous les A sont B φ (nécessité)
I Certains A sont B ♦φ (possibilité)
E Aucun A n’est B ¬♦φ (impossibilité)
O Certains A ne sont pas B ¬φ (non-nécessité)

Figure 4.2 – Interprétations traditionnelle et modale du carré des oppositions

La relation de subalternation, dans la lecture quantificationnelle traditionnelle,


correspond ainsi à la dualité, dans la lecture modale.
L’existence d’une telle analogie, illustrée de manière graphique par cette double
lecture du carré des oppositions, peut être vue comme la conséquence de l’idée, elle
aussi traditionnelle, quoique moins ancienne 3 , d’analyser la nécessité et la possibi-
lité en quantifiant universellement et existentiellement sur un domaine de mondes
possibles 4 . On obtient alors les biconditionnels suivants :

(W ) p est nécessairement vrai si et seulement si pour tout monde possible w, p


est vrai dans w.
(♦W ) il est possible que p soit vrai si et seulement s’il existe un monde possible w
tel que p est vrai dans w.

Les relations de force et de dualité entre la nécessité et la possibilité découlent


alors de ces équivalences. L’introduction de mondes possibles a des avantages, no-
tamment lorsque l’on cherche à décrire la logique d’une notion modale, mais aussi des
inconvénients, lorsqu’il s’agit de déterminer l’ontologie du possible. Dans la mesure
où l’objectif de cette section est de clarifier la notion de possibilité comme modalité,
nous serons plus sensibles aux avantages de la méthode des mondes possibles. Les
difficultés associées à cette manière d’envisager les modalités seront discutées dans
la section de ce chapitre spécifiquement consacrée à l’ontologie du possible.
3. C’est une question historique non triviale d’assigner une origine précise à la conception de
la nécessité comme vérité dans tous les mondes possibles et de la possibilité comme vérité dans au
moins un monde possible. Une étape conceptuelle importante semble avoir été franchie par Duns
Scot qui propose de concevoir la possibilité via la notion d’alternative. Voir à ce sujet (Knuuttila
2012, section 2). L’idée de monde possible est souvent associée à Leibniz, chez qui elle est présente,
mais il est douteux que Leibniz ait vraiment proposé d’analyser les notions de nécessité et de
possibilité par la vérité dans tous les mondes possibles et dans au moins un monde possible,
respectivement. Voir à ce sujet (R. M. Adams 1994, p. 46-50).
4. C’est semble-t-il Carnap (1946), sous l’influence avouée de Wittgenstein (1961 [1922]), qui est
le premier, parmi les logiciens modernes, à avoir avancé l’idée que la nécessité pouvait être conçue,
au moins à un niveau intuitif, comme la vérité dans tous les mondes possibles. L’explication précise
que Carnap donne des modalités fait appel à la notion de description d’état plutôt qu’à celle de
monde possible. Voir Copeland (2002) pour une chronique de la genèse et du développement de
cette idée dans la logique du XXe siècle.

96
4.1. La possibilité comme modalité

Cette notion de modalité comme mode de la vérité nous semble cependant relati-
vement étroite, notamment par rapport à l’usage qui est fait de la notion de modalité
en linguistique et en logique philosophique, où la connaissance, la croyance, les droits
et les devoirs sont considérés comme des modalités. En outre, et c’est ce qui importe
le plus ici, cette notion traditionnelle de modalité ne permet pas de rendre compte
finement de certaines nuances importantes qui distinguent les différentes notions de
possibilité intervenant dans les arguments de concevabilité.
Pour obtenir une notion plus riche de modalité, nous proposons de faire subir
à la notion traditionnelle un certain nombre de généralisations, que l’on déploiera
selon trois dimensions. Une première généralisation consiste à faire varier la propriété
dont la modalité décrit le mode d’application. Dans la compréhension traditionnelle
de la notion de possibilité, la propriété en question est la vérité. Mais on peut
très bien s’intéresser à la propriété d’être connu par un certain agent, ou d’être
obligatoire selon un certain ensemble de normes. On voit aussi la liste des modalités
se démultiplier de façon indéfinie : toutes les propriétés ou relations s’appliquant à
des propositions peuvent être considérées, si nous le voulons, comme des modalités.
Selon un usage ayant cours chez les linguistes et que nous reprendrons à notre
compte, on appelle « couleur » modale le genre de propriété dont la modalité décrit
l’application 5 . On parle par exemple de couleur aléthique, lorsque cette propriété
est la vérité, de couleur épistémique, lorsqu’il s’agit de la connaissance, de couleur
déontique lorsqu’il s’agit de l’obligation, etc. Généralement, chaque couleur modale
permet de définir une modalité forte, notée  et appelée, parfois par abus de la
langage « nécessité », et une modalité faible, notée ♦ et appelée (avec le même abus
de langage) « possibilité », qui sont en relation de dualité 6 . Certes, de nombreuses
couleurs modales exprimables dans les langues naturelles n’interviennent pas dans
les arguments de concevabilité, mais les outils développés par les linguistes pour
distinguer et préciser ces différentes couleurs peuvent (et sauront) se montrer utiles
pour caractériser finement les formes de possibilité invoquées par les arguments de
concevabilité.
Une deuxième généralisation consiste à faire varier le genre d’entité à laquelle
s’applique la modalité. Dans la compréhension traditionnelle, la modalité caractérise
la manière dont la vérité s’applique à une proposition. On peut avoir plusieurs raisons
5. C’est ainsi que nous rendons en français le terme « flavor » utilisé par exemple par Hacquart
(2011).
6. Certains auteurs soutiennent qu’il existe dans certaines langues naturelles des couleurs mo-
dales pour lesquelles seuls l’un des deux opérateurs duaux est linguistiquement réalisé. Voir à ce
sujet (Kratzer 2012, p. 43-49). Mais ces faits linguistiques ne remettent pas en cause la généralité
de cette relation de dualité, mais simplement le fait que certaines langues n’ont pas les ressources
pour exprimer cette généralité.

97
4.1. La possibilité comme modalité

de refuser d’attribuer la possibilité à des propositions.


Un tel refus peut provenir tout d’abord d’un désaccord au sujet des entités aux-
quelles il convient d’attribuer les valeurs de vérités : certains auteurs, par exemple,
auront des scrupules à attribuer la vérité à des propositions, si les propositions sont
censées être des entités extra-linguistiques, correspondant intuitivement à la signi-
fication exprimée par une phrase déclarative, et préféreront attribuer la valeur de
vérité à la phrase plutôt qu’à la proposition. Il s’ensuit que la possibilité, toujours
envisagée selon une couleur aléthique, sera la propriété d’une phrase plutôt que
d’une proposition 7 . Selon Quine, par exemple, la nécessité stricte doit être comprise
comme une propriété d’énoncés :

L’idée générale des modalités strictes est fondée sur la notion putative
d’analyticité comme suit : un énoncé de la forme pil est nécessaire que
φq est vrai si et seulement si l’énoncé φ qui est gouverné par « il est
nécessaire que » est analytique et un énoncé de la forme pil est possible
que ψq est faux si et seulement si la négation de l’énoncé ψ gouverné par
« il est possible que » est analytique. Ainsi
Il est nécessaire que 9 soit supérieur à 7.
peut être paraphrasé par
« 9 > 7 » est analytique. (Quine 1961, p. 143, notre traduction)

Mais cette première variation au niveau de l’entité à laquelle on applique la


notion de possibilité n’est qu’un effet second d’un débat concernant l’identité exacte
des porteurs de vérités et ne remet pas fondamentalement en cause l’idée de modalité
comme mode de la vérité. On peut cependant, toujours dans le cadre de ce second
type de généralisation, envisager la possibilité comme une modalité qui s’applique
moins à des propositions (ou à tout autre porteur de vérité) qu’à des objets. C’est
le sens de la distinction traditionnelle entre modalité de dicto et modalité de re. Les
modalités de dicto s’appliquent à des propositions ou à des énoncés et précisent le
mode selon lequel ils sont vrais ou faux. Les modalités de re en revanche qualifient
la manière dont un objet reçoit une certaine propriété, par exemple s’il la possède
de façon nécessaire ou de façon seulement contingente. On peut apprécier cette
différence en considérant les deux formulations suivantes de certaines possibilités
associées au dualisme cartésien en philosophie de l’esprit :

(5) Il est possible qu’il y ait des esprits en l’absence de tout objet physique.
(6) Il y a des esprits qui peuvent exister en l’absence de tout objet physique.
7. Pour une défense de cette manière de voir les choses, voir par exemple le premier chapitre de
(Quine 1986).

98
4.1. La possibilité comme modalité

La première phrase affirme la possibilité d’une proposition affirmant l’existence


d’un certain type d’objet (les esprits) sous certaines conditions (en l’absence de tout
objet physique), alors que la seconde affirme l’existence d’un certain type d’objets
(des esprits) auxquels est attribuée une certaine propriété modale - pouvoir exister
en l’absence de tout objet physique. Ces deux phrases disent deux choses différentes.
Supposons qu’un matérialiste soutienne que tous les esprits sont matériels et le sont
nécessairement, mais limite la portée de sa doctrine aux seuls esprits réels - ce
matérialiste ne veut pas exclure la possibilité d’esprits non matériels, même s’il
insisterait sur le fait que ces esprits non matériels ne sont pas des esprits que nous
pouvons trouver dans notre monde. Ce matérialiste peut ainsi accepter la première
phrase dualiste, tout en refusant catégoriquement la seconde. Les deux thèses sont
ainsi différentes. Il est important de pouvoir exprimer précisément cette différence,
dans la mesure où cette différence peut nous faire passer du dualisme au matérialisme
(ou au moins une certaine forme sophistiquée de matérialisme). Il est donc important
de tenir compte de la distinction entre la possibilité de dicto et la possibilité de re.
La troisième généralisation consiste, enfin, à considérer la modalité non pas
comme une propriété caractérisant des propositions (comme pouvant ou devant être
vraies si l’on suit la conception traditionnelle), mais comme plutôt comme un opé-
rateur qui associe une proposition nouvelle à une proposition donnée. En termes
plus abstraits, la généralisation consiste à passer d’une notion de modalité comme
propriété d’une entité d’un certain genre (par exemple une proposition), à une no-
tion de modalité comme fonction associant à une entité d’un certain genre (une
proposition), une autre autre entité du même genre (une autre proposition). Ainsi,
on dira que la possibilité est une fonction qui associe à p une nouvelle proposition
p0 que l’on pourra exprimer par : « p peut être vrai ». Cette dernière généralisation
a des conséquences importantes sur la manière dont nous pouvons nous représenter
le contenu des phrases modales et en particulier sur le sens que l’on peut donner
à l’itération des modalités (par exemple au fait de dire qu’une proposition est pos-
siblement nécessairement mais pas nécessairement nécessaire) : si une modalité est
une opération que l’on applique à une proposition, et si une modalité transforme une
proposition en une autre proposition, alors on peut itérer indéfiniment les modalités.
Ces trois généralisations peuvent bien entendu se combiner les unes aux autres.
Si nous combinons la deuxième et la troisième, nous pouvons considérer une moda-
lité de re comme une fonction qui associe des propriétés à propriétés 8 . Mais toutes
8. Une manière commode de représenter une propriété est d’adopter la notion de la λ-
abstraction. La propriété être F sera ainsi rendue par l’expression : « (λx.F ) » et plus généralement
une propriété pourra être représentée par une expression de la forme p(λx.φ)q. Une modalité de
re peut alors être représentée comme une fonction associant à une propriété (λx.φ) la propriété

99
4.1. La possibilité comme modalité

les combinaisons n’ont pas forcément un sens clair. Certaines couleurs modales se
prêtent moins bien que d’autres à la deuxième et à la troisième généralisation. Il
peut arriver qu’il n’y ait pas de sens clair à itérer certaines modalités, ou à traiter
ces modalités comme des modalités de re. Quine est sans doute l’auteur qui a le
plus insisté sur ces deux points. Supposons que l’on considère la nécessité comme la
propriété pour une phrase d’être valide. Considérons par exemple la modalité que
constitue la nécessité logique. Plus précisément, supposons que nous associons au
symbole «  » la propriété être une vérité logique selon la logique élémentaire appli-
quée à des énoncés. Être logiquement vrai selon la logique élémentaire signifie, pour
un énoncé, être vrai en sa forme logique, où sa forme logique est définie strictement
en termes de constructions propositionnelles et quantificationnelles. Considérons la
phrase :
(7)  (s’il pleut alors il pleut).
Dans cet exemple « s’il pleut, alors il pleut » est une vérité logique selon la logique
élémentaire. Nous sommes donc fondés à en déduire que
(8) (s’il pleut, alors il pleut).
est vrai. Mais pour pouvoir passer de là à (7), il faut que (8) soit une vérité logique
selon la logique élémentaire. Or (8) contient un mode de construction modal, qui
excède celui de la logique élémentaire 9 . Tel est le diagnostic que propose Quine au
sujet d’un exemple similaire :
Mais si [(8)] est également valide à son tour, cet énoncé est valide seule-
ment en un sens plus large, qui n’est le sens dont nous sommes partis :
un sens de « valide » qui a trait non seulement aux structures quantifi-
cationnelles et véri-fonctionnelles, mais aussi à la structure sémantique,
et également, en un sens, à la structure de la citation elle-même. (Quine
[1953] 1966, p. 169, notre traduction)
Il ne semble pas non plus y avoir un sens à dire qu’un objet possède nécessaire-
ment une propriété selon cette conception de la nécessité, puisqu’elle ne prend son
sens précis qu’appliquée à des énoncés 10 . En d’autres termes, on ne voit pas bien
quel sens on pourrait accorder à l’idée de nécessité logique de re, si l’on définit la
nécessité comme nous l’avons fait 11 . Nous observons ainsi que les généralisations de
(λx.M (φ)) où M est une modalité arbitraire.
9. Même si cela n’apparaît pas explicitement, il contient également un mode de construction
citationnel, puisque la modalité logique que nous considérons est une propriété d’énoncés. Il faut
donc citer un énoncé pour lui attribuer cette propriété.
10. Voir à sujet (Quine [1953] 1966, section III).
11. Cette remarque a pour but de mettre en évidence une difficulté à donner un sens acceptable
à la notion de modalité logique de re. Nous n’affirmons pas ici que cette difficulté est insoluble.
Nous aurons l’occasion plus loin de discuter spécifiquement cette question, dans la section 1.1 de
notre chapitre 5, consacrée à la possibilité logique.

100
4.1. La possibilité comme modalité

la notion traditionnelle des modalités comme « modes de la vérité », ne donnent pas


toujours des notions modales claires lorsqu’elles sont combinées de façon arbitraire.
Afin de clarifier le genre de combinaisons qui ont un sens de celles qui n’en ont
pas, on peut s’appuyer sur la hiérarchie proposée par Quine ([1953] 1966) entre trois
degrés de l’engagement modal. Un engagement modal peut être considéré comme
un ensemble d’hypothèses qui accompagne une certaine interprétation du fonction-
nement logique du lexique de la modalité dans une langue naturelle (par exemple
l’expression « il est possible que » en français) ou artificielle (le symbole ♦ en logique
modale).
Le degré 1, correspondant à l’engagement minimal, consiste à traiter « il est
possible que » ou « ♦ » comme des « prédicats sémantiques » (dans la terminologie
de Quine) : il s’agit de prédicats qui s’appliquent à des entités linguistiques, des
phrases d’une langue naturelle ou des formules d’un langage artificiel et affirment de
ces entités linguistiques qu’elles expriment des vérités contingentes ou de possibles
faussetés.
La notion de « prédicat sémantique » est dépendante de la décision, adoptée par
Quine, de considérer les phrases comme les porteurs de vérité. Mais ce que cherche à
capturer Quine en isolant ce premier niveau d’engagement modal, est l’idée que les
modalités servent uniquement à qualifier le contenu d’un jugement ou d’une phrase,
mais ne font pas à proprement parler partie du contenu du jugement. C’est une
conception de la modalité que l’on trouve chez Kant 12 , et que reprend Frege pour
justifier l’exclusion de la modalité en dehors du domaine propre de la logique :
Le jugement apodictique se distingue de l’assertorique en ce que la pré-
sence de jugements universels à partir desquels la proposition peut être
inférée est indiquée, alors que pour les jugements assertoriques une telle
indication manque. Quand je désigne une proposition comme nécessaire,
je signale de cette manière quels sont les fondements de mon jugement.
Mais comme cela ne touche pas au contenu conceptuel du jugement,
la forme du jugement apodictique n’a aucune signification pour nous.
(Frege [1897] 1999, p. 19, italiques dans l’original)
Si nous suivons cette conception, alors la phrase
(5) Il est possible qu’il y ait des esprits en l’absence de tout objet physique.
12. Voici ce qu’on peut lire au début de l’Analytique Transcendante, juste après qu’ait été intro-
duit la table des jugements : « La modalité des jugements est une fonction tout à fait particulière
de ceux-ci, qui possède en elle ce caractère distinctif qu’elle ne contribue en rien au contenu du
jugement (car en dehors de la quantité, de la qualité et de la relation, il n’y a rien d’autre qui
constituerait le contenu d’un jugement), mais concerne seulement la valeur de la copule en rapport
avec la pensée en général. Les jugements problématiques sont ceux où l’on admet l’affirmation
ou la négation comme simplement possibles (au gré de chacun) ; les assertoriques, ceux qui cor-
respondent au cas où elles sont considérées comme réelles (vraies) ; les apodictiques, ceux où l’on
tient affirmation et négation pour nécessaires » (Kant 2006 [1781/1787], A74/B99, p. 159).

101
4.1. La possibilité comme modalité

à supposer qu’elle exprime véritablement un jugement, exprime seulement un juge-


ment de second ordre, c’est-à-dire jugement au sujet du jugement exprimé par

(9) Il existe un esprit et il n’existe aucun objet physique

Si nous suivons la définition de la nécessité proposée par Frege, le jugement


exprimé par (5) revient juger qu’il n’existe aucune vérité générale dont on puisse
déduire la fausseté du jugement exprimé par (9).
Frege soutient ainsi que l’ajout d’une modalité à un jugement ne change rien à
son contenu conceptuel. Mais c’est une affirmation extrêmement discutable, surtout
si, comme Frege, on considère que le contenu d’un jugement détermine les inférences
que l’on peut en tirer. En effet, même si l’on peut admettre que le contenu exprimé
par une phrase φ peut rester identique dans les jugements exprimés par
(10) il est nécessaire que φ et
(11) il possible que φ
on devrait, en suivant le critère de Frege, considérer que ces deux jugements ont
des contenus différents, puisque l’on peut légitimement inférer φ du premier, mais
pas du second (si l’on confère à « nécessaire » et « possible » leur sens aléthique
habituel).
Il apparaît ainsi que la conception de la possibilité qui correspond à ce que Quine
nommait « le premier degré d’engagement modal » est relativement pauvre, et qu’il
n’est pas aisé de soutenir, comme semblait le faire Frege, que c’est la seule manière
acceptable de concevoir la modalité. Pour ce qui nous intéresse plus spécifiquement, à
savoir les arguments de concevabilité, nous pouvons en conclure que cette conception
ne peut convenir qu’à un petit nombre d’entre eux, ceux qui servent spécifiqument
à défendre des thèses au sujet du statut de certains énoncés ou de certaines propo-
sitions. Le meilleur exemple est sans doute l’argument Humien visant à établir qu’il
est impossible de prouver déductivement un principe d’uniformité de la nature. Mais
dans les cas où la thèse visée n’est pas une thèse de second ordre, au sujet de la
manière dont une thèse peut être établie, il nous faut aller au-delà du premier degré
d’engagement modal.
En passant du degré 1 au degré 2, nous faisons entrer le lexique de la modalité
dans le langage objet (pour parler le même language que Quine), et les concepts
modaux dans le contenu des jugements de premier ordre (pour parler le même lan-
gage que Kant et Frege). « Il est possible que » n’est plus traité comme un prédicat
sémantique, mais comme un adverbe du langage-objet ayant le même statut séman-
tique que les autres mots qui le précèdent ou le suivent dans la phrase à laquelle
il appartient. D’un point de vue sémantique, cet adverbe est considéré comme un

102
4.1. La possibilité comme modalité

opérateur : il modifie la signification que l’expression qu’il gouverne. Au degré 2 cet


opérateur ne gouverne que des énoncés fermés : si φ est un énoncé fermé, alors p il
est possible que φq est un énoncé fermé qui est vrai si et seulement si φ peut être
vrai.
Le principal gain du passage au degré 2 est que l’on peut donner un sens simple 13
à l’itération d’opérateurs modaux. Par exemple, on peut considérer une phrase de
la forme :

(12) Il est possible que φ, mais il n’est pas nécessaire qu’il soit possible que φ.

comme exprimant un jugement de premier ordre, ayant un contenu conceptuel dis-


tinct.
Le passage au second degré nous paraît être requis pour interpréter la plupart
des assertions de possibilité que l’on trouve dans les jugements de concevabilité. Par
exemple, lorsqu’un auteur défend la contingence des lois de la nature en reconnais-
sant la possibilité « métaphysique ») de situations gouvernées par d’autres lois de
la nature que celles que nous connaissons (et pas seulement l’impossibilité de prou-
ver que les scénarios qui décrivent de telles situation sont incohérents), il se situe
manifestement au degré 2 d’engagement modal identifié par Quine.
Le passage du degré 1 au degré 2 consiste pour l’essentiel à opérer le troisième
type de généralisation que nous avons mentionné plus haut. La modalité n’est plus
considérée comme une propriété de certaines entités (phrases, propositions ou énon-
cés, suivant la conception des porteurs de vérités que l’on préfère), mais comme un
opérateur qui modifie le sens des phrases auxquelles on l’ajoute.
Le passage du degré 2 au degré 3, toujours en se référant à la classification
de Quine, concerne plutôt le second type de généralisation, consistant à appliquer
la modalité non plus seulement à des propositions, mais à des objets. Pour rester
plus proche de la formulation qu’en donne Quine, le passage au degré 3 consiste
à reconnaître l’intelligibilité de constructions où un opérateur modal figure au sein
d’un énoncé ouvert, comme par exemple dans :

(13) x est possiblement supérieur à 7.

Le fait de pouvoir appliquer un opérateur modal à des énoncés ouverts est né-
cessaire si nous voulons donner un sens à des phrases de la forme
13. Il n’est pas impossible, en principe, de donner un sens à des phrases contenant un enchâsse-
ment d’opérateurs modaux du point de vue du degré 1, mais il faut pour cela avoir à chaque fois
recours à des jugements d’ordre supérieur. Une phrase simplement modalisée se comprend comme
un jugement d’ordre 2, une phrase doublement modalisée, comme jugement d’ordre 3, et ainsi de
suite. La simplicité que permet d’atteindre le degré 2 d’engagement modal tient au fait qu’une
itération de n opérateurs modaux pourra toujours être interprétée comme un jugement de premier
ordre.

103
4.1. La possibilité comme modalité

(14) ∃x♦φ(x)
où le quantificateur lie une variable qui se trouve dans la portée de l’opérateur
modal. En effet, une phrase de la forme (14) n’est vraie que s’il existe au moins un
objet dans le domaine de quantification pertinent qui satisfait la condition exprimée
par φ(x).
Comme Quine l’a souligné à maintes reprises 14 ce passage du degré 2 au degré
3 est loin d’aller de soi. Il suppose de considérer qu’un énoncé ouvert contenant un
opérateur modal exprime une condition non équivoque sur un objet arbitraire repré-
senté par la variable « x » ou en d’autres termes que le fait de pouvoir être supérieur
à 7 est une propriété qui peut être vraie d’un objet en lui-même, indépendamment
de la manière dont il est décrit.
Pour être plus précis, l’inconfort de Quine à ce niveau tient à ce que la valeur de
vérité de (13) semble pouvoir varier si l’on substitue à « x » des termes singuliers
ayant la même référence. Supposons que j’ai en ce moment exactement 5 pièces
dans mon porte-monnaie. Si l’on substitue à x l’expression « le nombre de pièces se
trouvant dans mon porte-monnaie », alors (13) devient vrai (dans la mesure où c’est
un fait contingent que seulement 5 pièces se trouvent dans mon porte- monnaie).
Mais ce n’est plus le cas si nous substituons à x l’expression « 5 », puisqu’il semble
au contraire nécessaire que le nombre 5 soit inférieur au nombre entier 7. On peut
en tirer la conclusion qu’un énoncé ouvert comme (13) n’exprime pas une véritable
condition, (ou en tout cas pas une condition non ambiguë) sur un objet quelconque
x. Si c’était le cas, la substitution de termes co-référentiels ne devrait pas pouvoir
altérer la valeur de vérité. Au contraire, tout se passe comme si le nombre 5, décrit
comme le nombre des pièces qui se trouvent dans mon porte-monnaie, possède une
certaine propriété, que ne possède pas le nombre 5, décrit comme le successeur de 4
dans l’arithmétique de Peano.
Il existe cependant, aux yeux de Quine, une manière de donner un sens à des
expressions telles que (13) et (14) à condition d’accepter une distinction métaphy-
sique entre les propriétés essentielles et propriétés accidentelles d’un même objet.
La doctrine qui affirme l’existence d’une telle distinction reçoit sous la plume de
Quine le nom d’« essentialisme aristotélicien » :
L’essentialisme aristotélicien [. . .] est la doctrine selon laquelle certains
des attributs d’une chose (tout à fait indépendamment du langage dans
lequel la chose est désignée, si jamais il lui arrive d’être désignée) peuvent
lui être nécessaire, et d’autres lui être accidentelles. Par exemple, un
homme, ou un animal rationnel ou encore un bipède sans plumes (car
c’est à chaque fois la même chose) est essentiellement rationnel mais c’est
14. Voir en particulier (Quine 1961) et (Quine [1953] 1966).

104
4.1. La possibilité comme modalité

seulement par accident qu’il possède deux jambes et cette différence ne


tient pas au fait qu’on le considère en tant qu’homme, mais simplement
du fait qu’on le considère en tant que lui-même. (Quine [1953] 1966,
p. 174, )
Quine considère ce troisième degré d’engagement modal comme une conséquence
malvenue. Il n’hésite pas à qualifier l’essentialisme aristotélicien de « jungle métaphy-
sique » 15 . L’exemple qu’il donne suggère au contraire que les notions de propriétés
nécessaire et contingente ne peuvent s’appliquer à un objet que sous une certaine
description. Certes, si l’on accepte l’idée qu’un objet possède en lui-même des pro-
priétés essentielles, qu’il possède nécessairement et des propriétés essentielles, qu’il
ne possède que de façon contingente, alors on peut donner un sens à cette idée. Mais
il faut remarquer que le sens que l’on donne alors à « nécessaire » et « contingent »
prend alors une couleur métaphysique. Quine, pour des raisons qui lui sont propres 16
considère cette doctrine métaphysique comme inacceptable.
Remarquons cependant que les raisons qui empêchent Quine de franchir la marche
conduisant du degré 2 au degré 3 sont contrebalancées, du propre aveu de Quine lui-
même, par la nécessité de passer au degré 3 pour donner un sens à certains concepts
modaux présents dans le discours scientifique :
Dans les discussions de physique, naturellement, nous avons besoin de
quantifications contenant l’énoncé ouvert « x est soluble dans l’eau », ou
quelque chose d’équivalent ; mais, si nous suivons la définition que nous
avons suggérée, nous devons alors accepter de quantifier sur des expres-
sions telles que « si x était plongé dans l’eau, alors x se dissoudrait »,
c’est-à-dire « nécessairement si x est dans l’eau, alors x se dissout ».
Pourtant, nous ne savons pas s’il existe un sens approprié de « nécessai-
rement » pour lequel nous pourrions quantifier de cette manière. (Quine
1961, p. 159, notre traduction)
Dans ce passage, Quine laisse ouverte la question de savoir s’il existe des construc-
tions modales (ou apparentées, comme les contrefactuels, pour lesquelles le passage
au degré 3 possède un sens. Mais il apparaît nettement qu’une interdiction totale
du passage au degré 3 pour toutes les couleurs modales, sans exception, serait pro-
bablement excessif en ce qu’il nous obligerait de considérer de nombreux concepts
15. Voir (Quine [1953] 1966, p. 174)
16. Dans ses textes sur la logique modale quantifiée, où Quine fait intervenir le spectre de l’« es-
sentialisme aristotélicien » pour critiquer la quantification dans les contextes modaux, Quine reste
assez évasif sur les raisons exactes qu’il a de tenir cette forme d’essentialisme pour suspecte. Son
credo extensionaliste n’y est sans doute pas pour rien, mais l’essentialisme aristotélicien n’est pas
une doctrine au sujet de la signification, mais plutôt au sujet des choses. Dans (Quine 1961, p. 156),
il se contente de dire que son désamour est partagé par d’autres (Carnap et C.I. Lewis, en l’occur-
rence). Le seul passage qui ressemble à un argument contre l’essentialisme aristotélicien consiste à
rappeler que qu’un objet ne peut posséder une propriété modalisée que sous une description. Voir
par exemple le recours à l’exemple du mathématicien cycliste dans (Quine 1960, p. 199.)

105
4.1. La possibilité comme modalité

scientifiques comme dépourvus de signification, et plus généralement de renoncer à


toute forme de modalité de re.
Le point important pour nous ici, n’est pas de statuer de façon définitivement
sur la légitimité de passer du degré 2 au degré 3, mais plutôt de voir que le fait d’ac-
cepter ou de refuser ce passage est lié à un certain type d’engagement philosophique,
comme reconnaître une différence entre des propriétés essentielles et des propriétés
accidentelles, si nous acceptons le diagnostic de Quine.
Pour résumer, nous avons cherché dans cette section à caractériser la possibilité
comme une modalité. Nous avons vu qu’il y a plusieurs manières de comprendre
cette idée, en généralisant l’idée traditionnelle de mode de la vérité. La possibilité
peut être associée à d’autres propriétés de la vérité (par exemple la connaissance) ;
elle peut s’appliquer à d’autres entités qu’à des porteurs de vérité (par exemple des
objets dans les constructions modales de re). Elle peut enfin être considérée comme
une simple propriété ou comme un opérateur. La hiérarchie des engagements mo-
daux proposée par Quine a permis de mettre de l’ordre dans la manière de combiner
ces différentes généralisations, et notamment d’identifier des hypothèses philoso-
phiques non triviales qu’il est nécessaire d’accepter pour donner un sens à certaines
combinaisons.
Nous travaillerons ainsi avec une notion de modalité généralisée selon ces trois
dimensions. Lorsque nous cherchons à préciser le contenu d’une notion de possibilité
que nous trouvons dans un argument de concevabilité, nous pourrons ainsi le faire en
étudiant conjointement ces trois dimensions et les engagements modaux éventuels
qui les accompagnent.
Dans les sections suivantes, nous présentons dans le détail les nuances que per-
mettent d’introduire ces variations. Dans la mesure où des notions de possibilité
qui seraient conçues seulement comme une propriété de propositions (ou d’énoncés),
et s’en tiendrait au degré 1 d’engagement modal dans la classification de Quine,
s’avèrent relativement limitées, nous situerons la discussion directement au niveau
2 en tenant pour acquis que la modalité du possible peut être comprise à la manière
d’un opérateur 17 . Les deux prochaines sections sont ainsi consacrées respectivement
aux différences de couleur modale et à la différence entre modalité de dicto et mo-
dalité de re.
17. Si dans le cours de la discussion, nous rencontrons des notions de possibilités qui n’admettent
pas cette généralisation, nous le préciserons. Mais sauf mention contraire explicite, tous les notions
de possibilité fonctionnent comme des opérateurs.

106
4.2. Les couleurs modales

4.2 Les couleurs modales


Nous proposons ici de dégager une méthode permettant de caractériser à un
niveau général les principales couleurs que peuvent prendre des modalités, afin de
pouvoir saisir adéquatement celles qui figurent dans les arguments de concevabilité.
Afin de ne pas mêler à ce projet les difficultés spécifiquement liées à la modalité
de re, nous resterons ici au degré 2 d’engagement, et ne traiterons que des couleurs
modales qui s’appliquent à des propositions (ou plus généralement à des porteurs
de vérité).
Il existe dans les langues naturelles un très grand nombre d’expressions qui
peuvent s’analyser à l’aide d’opérateurs modaux modifiant des propositions, c’est-
à-dire comme des fonctions associant des propositions à des propositions 18 . C’est
le cas des auxiliaires dits « modaux » (les verbes « devoir » et « pouvoir »), mais
aussi certains verbes exprimant des attitudes propositionnelles, comme les verbes
« savoir » et « croire », ou encore des verbes exprimant des obligations et des per-
missions, comme « autoriser », « permettre ».
Une couleur modale détermine une paire d’opérateurs modaux fort et faible en-
trant dans la relation de dualité introduite plus haut. Les langues naturelles ex-
priment de nombreuses couleurs modales distinctes, parfois à l’aide d’un seul et
même verbe modal. Pour reprendre un exemple déjà mentionné plus haut, la phrase
(15) James Bond aurait pu tuer Dr. No avec son revolver.
est susceptible de trois lectures (au moins) suivant que l’on attribue au verbe « pou-
voir » une couleur épistémique, ontique ou déontique.
L’énumération, la caractérisation et la classification de toutes les couleurs mo-
dales susceptibles d’être exprimées par des langues naturelles est une tâche qui dé-
passe de loin nos préoccupations. Nous nous limiterons à mentionner les principales
catégories de couleurs distinguées par les linguistes, assorties d’exemples 19 :
— déontique : « Thomas doit tenir sa promesse. »
— de capacité : « Eric peut jouer Smells Like Teen Spirit à la guitare. »
— circonstancielle : « Samuel peut se libérer pour assister à la réunion (compte
tenu de son emploi du temps) »
— téléologique (relative à un but) : « Paul doit travailler dur (pour réussir l’agré-
gation). »
18. Nous considérerons les modalités d’emblée comme des fonctions qui associent des proposi-
tions à des propositions, en prenant soin toutefois de mentionner les difficultés que peut présenter
l’itération. Nous combinons ici la première et la troisième généralisation.
19. Voir Portner qui dans sa monographie (Portner 2009) propose une typologie qu’il compare
aux tentatives concurrentes de Brennan (1993) et Hacquard (2006). On peut également se reporter
aux deux premiers chapitres de (Frawley 2006)

107
4.2. Les couleurs modales

— bouleutique (relative à un désir) : « Jean doit commencer à épargner dès


maintenant (s’il veut avoir une retraite confortable) ».
Nous nous limiterons ici à dégager des outils permettant de caractériser en termes
généraux et abstraits des différences de couleur modale, de façon à pouvoir mieux
saisir les couleurs susceptibles d’intervenir plus spécifiquement dans le discours phi-
losophique, et en particulier dans les arguments de concevabilité. Conformément aux
résultats de notre étude des arguments de concevabilité, nous serons particulièrement
attentifs aux modalités logique, métaphysique et absolue.

La méthode « peircienne »

Une première approche consiste à caractériser les couleurs modales en faisant


appel à un ensemble de propositions, et à des relations de conséquence et de com-
patibilité logiques sur cet ensemble. On caractérise alors chaque couleur c par un
ensemble de propositions C. Cet ensemble contiendra par exemple des propositions
décrivant les lois de la nature, si l’on s’intéresse à la possibilité et à la nécessité
naturelle : une proposition sera naturellement possible si et seulement si elle est
logiquement compatible avec les lois de la nature, et physiquement nécessaire si
et seulement si elle est une conséquence logique des lois de la nature. En termes
généraux, on peut définir chaque couleur modale à l’aide du schéma suivant :

(c ) p est c-nécessaire si et seulement si p est une conséquence logique de C.


(♦c ) p est c-possible si et seulement si p est logiquement compatible avec C.

Les schémas de définition donnés plus haut fournissent une méthode générale
pour définir une grande quantité de couleurs modales : une couleur modale peut
être définie par un certain type de propositions. C’est cette approche que défend par
exemple Peirce dans le passage suivant :

Nous devons à présent définir les cinq mots « nécessaire », « non-nécessaire »,


« possible », « impossible » et « contingent ». Mais d’abord permettez-
moi de préciser que j’utilise le mot « information » pour désigner un état
de connaissance, qui peut varier de l’ignorance de toutes choses à (l’ex-
ception du sens des mots), à l’omniscience ; et par « informationnel »
j’entends « relatif à un tel état de connaissance ». Ainsi, par « informa-
tionnellement possible », je veux dire « possible », pour autant que nous
sachions ou que le sachent les personnes considérées. Est alors informa-
tionnellement possible ce dont la fausseté, compte tenu d’une certaine
information, n’est pas parfaitement connue. Est informationnellement
nécessaire ce dont on connait parfaitement la vérité. Est informationnel-
lement contingent ce qui, compte tenu de l’information considérée, reste
incertain, c’est-à-dire ce qui est à la fois possible et non nécessaire.

108
4.2. Les couleurs modales

L’information considérée peut être l’information que nous possédons ef-


fectivement. Dans ce cas, nous pouvons parler de ce qui est possible,
nécessairement ou contingent pour le moment. Mais cela peut également
être un état de connaissance hypothétique : si nous imaginons que nous
connaissons toutes les lois de la nature et leurs conséquences, mais igno-
rons tous les faits particuliers, ce que nous ne savons pas être faux est dit
« physiquement possible » et « physiquement nécessaire » possède un sens
analogue. Si nous imaginons que nous connaissons toutes les ressources
dont disposent les hommes, sans toutefois connaître leurs dispositions et
leurs désirs, nous pouvons appeler une chose « pratiquement possible » si
nous ne savons pas qu’elles ne sera jamais réalisée. Le sens de « possible »
peut ainsi varier continûment. Nous parlons de choses « mathématique-
ment » ou « métaphysiquement » possibles, désignant par là des états de
choses que le mathématicien ou le métaphysicien le plus parfait ne peut
pas exclure. (Peirce 1933, p. 42-43, notre traduction)

La stratégie générale qu’emploie ici Peirce pour définir et organiser entre elles les
différentes notions modales consiste à définir des notions modales en faisant référence
à un ensemble de propositions et aux relations de compatibilité et de conséquence
logiques. Une proposition est possible (ou nécessaire, impossible, contingente) rela-
tivement à une information donnée si elle est logiquement compatible (nécessitée,
incompatible, ni nécessitée ni incompatible) avec cette information. C’est la nature
de cette information qui donne une couleur déterminée à la modalité considérée.
Ces définitions reposent sur une idéalisation. Chaque type de possibilité est dé-
finie en faisant référence à un sujet idéal disposant d’une information qui n’est
généralement pas accessible à un être humain de chair et d’os (qui disposera un
jour d’une connaissance parfaite de toutes les lois de la nature ?). Ce sujet dispose
également d’une compétence déductive parfaite : il saisit toutes les conséquences
logiques de l’information dont il dispose, et il dispose également d’une connaissance
sémantique parfaite : il connaît parfaitement le sens de tous les mots. Si Γ est un
ensemble de phrases exprimant un certain type C d’information et si φ est une
phrase dont on veut connaître le statut modal relativement à C, il suffit pour cela
de demander à un tel sujet idéal, qui, par hypothèse, connaît la signification de φ et
de chaque membre de Γ, et possède une compétence déductive parfaite, si φ est une
conséquence logique de Γ. Si ce sujet donne une réponse positive, alors φ exprime
une proposition nécessaire relativement à l’information C. S’il donne une réponse
positive à la question de savoir si φ est logiquement compatible avec Γ, alors on peut
dire que φ est logiquement compatible avec Γ.
Cette notion d’information n’est pas dénuée d’une certaine ambiguïté. Nous pou-
vons la comprendre de trois manières assez différentes. La première consiste à conce-
voir une information comme la description d’un fait. Si l’on entend la notion d’in-

109
4.2. Les couleurs modales

formation de cette manière alors, par définition, toute information est vraie. Si c’est
ainsi qu’il faut entendre la notion d’information dans la citation de Peirce, alors
seules les modalités dites ontiques, caractérisant ce qui peut ou doit advenir compte
tenu de ce qui est effectivement le cas dans le monde, pourront être définies suivant
ce schéma. Certaines modalités ne pourrait être définies de cette manière cependant.
Si la modalité déontique se définit comme le fait d’être rendu obligatoire ou d’être
autorisé par un certain ensemble de normes, et si les normes ne sont pas des faits,
alors la modalité déontique ne pourra être définie en référence à un certain type d’in-
formation. On ne pourra pas définir non plus la modalité doxastique, caractérisant
ce qui est nécessité par et ce qui est compatible avec les croyances d’un agent, dans
la mesure où un agent peut toujours avec des croyances fausses. La modalité épis-
témique, caractérisant ce qui est nécessité et ce qui est compatible avec ce que sait
un agent 20 pourra cependant être définie de cette manière, mais seulement en vertu
du caractère factif de la connaissance (en vertu du fait qu’il n’y a de connaissance
que de faits.
Si l’on entend en revanche la notion d’information comme décrivant des états
subjectifs, par exemple les représentations mentales accessibles à un sujet, alors on
peut intégrer les modalités épistémiques et doxastiques 21 , et ce sans forcément faire
appel à une idéalisation. En revanche, les modalités ontiques ne peuvent pas être
prises en compte qu’en faisant appel à un sujet considérablement idéalisé qui doit
croire et savoir toutes les conséquences logiques de ce qu’il croit et sait, respective-
ment.
20. Il est important de distinguer la notion de nécessité épistémique, telle que nous l’avons définie,
de la notion de connaissance elle-même. Certains traitements formels de la notion de connaissance,
à l’aide de systèmes de logiques modales épistémiques, dans la tradition inaugurée par Hintikka
(1962) présentent l’opérateur modal K (qui est un opérateur fort) comme exprimant la notion de
connaissance. Certains théorèmes de ces systèmes, comme
(OL) (φ  ψ ∧ Kφ) → Kψ
semblent affirmer qu’un sujet connaît toutes les conséquences logique de ce qu’il connaît. Il est
extrêmement difficile de donner un sens littéral à ce genre de résultat, si l’on considère que l’opé-
rateur K exprime la notion de connaissance. Cela reviendrait à accorder à tout sujet connaissant
une omniscience logique, qu’aucun sujet réel ne saurait posséder. En revanche, si l’on considère
que K exprime une notion de nécessité épistémique distincte de celle de connaissance à propre-
ment parler, alors ce genre de théorème est inoffensif. Le revers de la médaille est qu’un système
logique formalisant la notion de connaissance, sans avoir l’omniscience logique pour conséquence
doit être plus complexe. Pour un élaboration d’un cadre théorique permettant de raisonner sur la
connaissance et la croyance sans être contraint d’admettre l’omniscience logique des agents, voir
(Wansing 1990).
21. Pour intégrer la modalité doxastique, il est nécessaire d’admettre qu’une information puisse
être fausse. Certains usages de la notion d’information semblent présupposer qu’une information
est toujours vraie, mais le concept d’information fausse ne nous paraît pas être contradictoire - il
existe au moins certains contextes dans lesquels l’usage de ce concept est approprié. C’est pourquoi
il ne nous paraît pas illégitime d’inclure la modalité doxastique.

110
4.2. Les couleurs modales

Une troisième manière de comprendre cette notion d’information consiste à


l’identifier à la notion plus générale et plus neutre de contenu ou de proposition en
prenant bien soin de concevoir une proposition comme une entité non-linguistique
exprimable par une entité linguistique comme une phrase déclarative. Une informa-
tion, en ce sens là peut être fausse, mais ce n’est pas pour autant un état ou une
représentation mentale, même si des états mentaux représentationnels ont souvent
des propositions pour contenu 22 . Si l’on entend la notion d’information de cette
manière, alors il n’y a pas de difficulté à intégrer toutes les modalités mentionnées
(ontiques, déontiques, épistémiques, doxastiques) dans ce genre de définition. Le
recours à un sujet idéal n’est alors qu’un artifice de présentation, théoriquement
dispensable, si l’on accorde une signification objective aux notions de proposition,
de conséquence et de compatibilité logiques 23 . Les éléments de subjectivité qui pou-
vaient être suggérés par l’intervention d’un raisonneur parfait muni de certaines
informations peuvent alors disparaître.
C’est cette lecture que nous privilégierons dans la suite, en vertu de sa plus grande
généralité. Nous pouvons ainsi introduire une première classification des couleurs
modales en fonction (i) de la vérité et (ii) du caractère objectif ou subjectif de
l’information prise pour référence :

vérité objectivité
ontique + +
déontique − +
épistémique + −
doxastique − −

Peirce affirme explicitement que la quantité de l’information qui définit une cou-
leur modale, peut varier continûment entre « l’ignorance totale » lorsque cette infor-
mation est nulle et « la connaissance parfaite », lorsque cette information englobe
toutes les vérités connaissables. Peirce insiste tout particulièrement sur ces deux cas
limites 24 :
Il y a deux sens distincts que peuvent prendre les mots « possible » et
« nécessaire » qui possèdent un intérêt particulier pour le logicien (peut-
être plus que pour tout autre). Il s’agit du sens où l’on est censé ne rien
22. C’est le cas de tous les états mentaux rassemblés sous le terme général d’« attitudes propo-
sitionnelles », comme les croyances, les désirs, etc.
23. De ce point de vue, ce sont des faits objectifs que deux phrases expriment la même propo-
sition, qu’une proposition est la conséquence logique d’une autre, ou que deux propositions sont
logiquement compatibles.
24. Ne nous laissons pas troubler par les choix terminologiques de Peirce dans ce passage ; ils
n’ont pas toujours été repris par les auteurs contemporains.

111
4.2. Les couleurs modales

connaître, excepté le sens des mots et leurs conséquences, et du sens


où l’on est censé tout savoir. J’appelle ces possibilités respectivement
« possibilité essentielle » et « possibilité substantielle ». Bien entendu,
la nécessité connaît des variétés similaires. Est « essentiellement » ou
« logiquement » possible ce dont une personne qui ne connaît aucun
fait, bien que parfaitement compétente en matière de raisonnement et
familier des mots employés, est incapable de proclamer la fausseté. Est
« essentiellement » ou « logiquement » nécessaire ce qu’une telle personne
sait être vraie. Par exemple, elle ne saurait pas s’il existe un animal
comme le basilic, pas plus qu’elle ne sait s’il existe des serpents, des coqs
ou des œufs ; mais elle saurait que chaque basilic est né d’un œuf de
coq couvé par un serpent. Une telle chose est en effet essentiellement
nécessaire, dans la mesure où c’est une conséquence de la signification
du mot « basilic ». D’un autre côté, est « substantiellement possible »
ce qui renvoie à l’information d’une personne qui sait tout ce qui est
le cas maintenant, qu’il s’agisse de faits particuliers, de lois ou de leurs
conséquences. (Peirce 1933, p. 43-44, notre traduction)

Peirce attire ici notre attention sur le cas où C = ∅, qu’il associe à la modalité
« essentielle » ou « logique » et au cas où C fournit une description exhaustive du
monde.
Le premier cas correspond à la situation d’un raisonneur parfait ne possédant
aucune connaissance factuelle au sujet du monde. Les jugements de possibilité qu’il
peut former ne peuvent se fonder que sur sa compétence en matière de raisonnement,
supposée parfaite, et sa connaissance du sens des mots. Ainsi, lorsqu’on lui demande
s’il est possible que φ, selon cette notion de possibilité « logique » ou « substantielle »,
il lui faudra simplement juger de la cohérence logique de φ. Le second cas soulève
une difficulté concernant les limites de ce que l’on peut considérer être les faits au
sujet du monde pouvant entrer dans cette description exhaustive. En particulier, on
peut se demander si une telle description doit tenir compte des faits futurs au sujet
du monde. Les événements qui n’ont pas encore eu lieu, mais qui auront lieu (même
si nous nous savons pas encore quels ils sont) doivent-ils être intégrés à la description
du monde ? Peirce aborde cette difficulté en introduisant une référence temporelle
à un présent. La couleur « substantielle » se définit par l’ensemble de toutes les
propositions au sujet du monde qui sont vraies maintenant. Le contenu exact de cette
modalité dépend de l’idée que l’on se fait de la vérité en ce moment des propositions
qui portent sur des événements contingents du futur. Si l’on estime que toutes les
propositions vraies en ce moment déterminent un unique futur 25 alors la nécessité
et la possibilité substantielle se confondent avec la vérité, et l’impossibilité avec la
25. On peut être amené à penser cela soit parce que l’on est fataliste et qu’il n’y a pas de
contingence dans le futur, ou seulement parce que l’on pense que toutes les propositions au sujet
des futurs contingents ont dès à présent une valeur de vérité fixée.

112
4.2. Les couleurs modales

fausseté. Mais si l’on estime au contraire que l’ensemble des propositions vraies à t
ne nous dit pas tout ce qui est vrai au sujet du futur, alors il nous faut considérer
comme des possibilités tous les événements futurs dont l’occurrence n’est pas exclue
par ce qui est vrai maintenant. La possibilité substantielle, telle que l’entend Peirce,
doit au moins pouvoir laisser une place à cette seconde conception 26 :

Les termes de « nécessité substantielle » et de « possibilité substantielle »,


cependant, renvoient à l’information supposée à l’instant présent au sujet
de l’instant présent, ce qui inclut parmi les objets connus toutes les lois
ainsi que les faits particuliers. En ce sens, tout ce qui, dans le présent
est possible est également nécessaire, et il n’y a rien qui soit à la fois
présent et contingent. Mais nous pouvons supposer qu’il y a des « futurs
contingents ». (Peirce 1933, p. 44, nous traduisons).

Il apparaît ainsi que Peirce nous propose une méthode permettant de définir des
modalités par relativisation à partir de la modalité qu’il appelle « essentielle » ou
« logique » 27 et un certain ensemble de propositions.
Cette manière d’envisager les différences de couleur a le mérite de permettre à un
grand nombre de couleurs modales de pouvoir y être définies : nous pouvons définir
une modalité pour tout ensemble de propositions C, conformément aux schémas
(c ) et (♦c ).
Sur le plan de ses fondements, cette manière de définir les modalités accorde un
rôle prépondérant aux notions logiques de conséquence et de compatibilité. Notons
que si nous considérons que les modalités s’appliquent à des propositions, alors il faut
concevoir les notions de conséquence et de compatibilité logique comme des relations
dont les relata sont des propositions. Si les propositions sont considérées comme
des entités objectives mais non-linguistiques, identifiables à ce qui est exprimé par
une phrase déclarative, alors il nous faut prendre des relations de conséquence et de
compatibilité logique qui s’appliquent à des propositions en ce sens là. Ces notions ne
sont pas identifiables aux notions de conséquence logique définies syntaxiquement ou
sémantiquement dans le cadre de systèmes logiques particuliers, mais correspondent
plutôt aux notions pré-théoriques que ces différents systèmes cherchent à préciser.
Remarquons que même si nous en restons à ces notions pré-théoriques et extra-
systématiques de conséquence et de compatibilité logique, nous pouvons néanmoins
dire des choses précises à leur sujet. Dans une tradition que l’on peut faire remonter
à Tarski, certains logiciens ont proposé d’axiomatiser une notion de conséquence
26. Peirce se fait par ailleurs l’avocat d’une forme d’indéterminisme au sujet des futurs contin-
gents. Pour une élaboration de l’indéterminisme de Peirce, voir (Prior 1967, ch. VII).
27. Nous ne discutons pas ici de la pertinence de cette appellation et de la relation entre ce
que Peirce appelle « modalité logique » et ce que les auteurs contemporains appellent « modalité
logique ». La section 5.1.1. y sera consacrée.

113
4.2. Les couleurs modales

logique Cn, considérée comme une fonction définie sur l’ensemble des parties d’un
ensemble P, dont la nature exacte des éléments n’est pas précisée, mais que nous
pouvons considérer intuitivement comme l’ensemble des propositions (par opposition
à l’ensemble des formules d’un certain langage formel). Les axiomes qui régissent la
notion de conséquence logique sont les suivants :

1. X ⊆ Cn(X)
2. Cn(Cn(X)) = Cn(X)
3. Si X ⊆ Y , alors Cn(X) ⊆ Cn(Y )

Le premier axiome nous dit que tout ensemble de propositions fait partie de
ses propres conséquences logiques. Le second axiome dit que l’ensemble Cn(X) des
conséquences logiques d’un ensemble de propositions X donné est un point fixe de
la fonction Cn : si l’on prend l’ensemble des conséquences logiques de Cn(X), on
retombe sur Cn(X). Le dernier axiome exprime la propriété importante de mono-
tonie : si l’on ajoute des propositions à un ensemble de propositions X pour former
un nouvel ensemble Y , alors cela ne peut jamais conduire à retirer des propositions
de l’ensemble des conséquences logiques de X : l’ensemble des conséquences logiques
de Y contiendra au moins toutes les conséquences logiques de X.
Une fois cette notion de conséquence logique logique ainsi axiomatisée, on peut
facilement définir la notion de compatibilité logique Cm l’avec l’axiome suivant :

4. Cm(X) = {p ∈ P | P * Cn(X ∪ {p})}

Cet axiome définit l’ensemble Cm(X) des propositions compatibles avec un en-
semble de propositions X comme l’ensemble des propositions p tel que l’ensemble
que l’on obtient en ajoutant p à X ne forme pas un ensemble incohérent, ayant
toutes les propositions parmi ses conséquences logiques.
Si l’on préfère travailler avec des notions de conséquence et de compatibilité
logiques relatives à un système logique particulier (la relation de conséquence logique
de la logique classique du premier ordre, par exemple), rien ne nous empêche de le
faire. Mais il faut alors avoir clairement à l’esprit que cette notion est définie sur un
ensemble de formules d’un langage artificiel. Et par conséquent les modalités que
l’on définira de cette manière s’appliqueront à de telles formules, plutôt qu’à des
propositions.
Cette manière d’envisager les couleurs modales, par relativisation à partir d’un
ensemble de propositions C, peut facilement être combinée à l’idée que les modalités
consistent à quantifier sur un domaine de mondes possibles. Si l’on part d’un couple
de notions modales définies par rapport à l’ensemble de tous les mondes possibles
W, on peut alors définir des couleurs modales spécifiques en s’intéressant à diverses

114
4.2. Les couleurs modales

sous-ensembles de mondes possibles. Cette second méthode, que nous qualifierons


de « kripkéenne » (en ce qu’elle doit beaucoup à des notions introduites par Kripke
(Kripke 1963) dans son analyse sémantique des logiques modales) fournit un autre
point de vue sur les relations entre les notions modales. Voyons de plus près comment
elle fonctionne.

La méthode « kripkéenne »

Cette seconde méthode de définition des couleurs modales se fonde sur l’idée que
l’on peut définir les modalités en quantifiant sur un ensemble de mondes possibles,
conformément aux deux biconditionnels que nous avons introduits plus haut :

(W ) p est nécessairement vrai si et seulement si pour tout monde possible w, p


est vrai dans w.
(♦W ) il est possible que p soit vrai si et seulement s’il existe un monde possible w
tel que p est vrai dans w.

L’idée générale est qu’une couleur modale est définie par un certain sous-ensemble
de l’ensemble des mondes possibles W. Par exemple, si l’on s’intéresse à la possibilité
physique, on pourra prendre le sous-ensemble de W qui correspond à l’ensemble des
mondes possibles qui sont régis par les mêmes lois de la nature que le nôtre.
La méthode « kripkéenne » consiste à spécifier cet ensemble à l’aide d’une rela-
tion d’accessibilité R ⊆ W × W. Cette relation d’accessibilité peut être comprise
intuitivement comme une relation de possibilité relative. Par exemple, si l’on s’inté-
resse à la possibilité physique, on définira une relation d’accessibilité physique Rphys
telle que Rphys ww0 si et seulement si w0 est régi par les mêmes lois de la nature
que w. De ce point de vue, la specificité d’une couleur modale sera définie par une
certaine relation d’accessibilité.
La forme générale de la spécification d’une couleur modale prend alors la forme
suivante :

(R ) p est c-nécessaire dans w si et seulement si p est vrai dans w0 pour tout
monde possible w’ tel que Rc ww0 .
(♦R ) p est c-possible dans w si et seulement s’il existe au moins un monde possible
w0 tel que Rc ww0 dans lequel p est vrai.

Une particularité de cette approche est qu’il nous faut relativiser nos affirma-
tions de possibilité à un monde possible. Lorsque nous considérons des propositions
modalisées ne contenant qu’un seul opérateur modal, cette relativisation se fait im-
plicitement par rapport au monde réel, que nous noterons @. Mais cette relativisation

115
4.2. Les couleurs modales

doit être explicitée lorsque nous souhaitons prendre en compte des modalités itérées.
Pour bien mettre en évidence ce point, nous pouvons formuler un peu différemment
le schéma de définition des couleurs modales en nous plaçant du point de vue du
langage objet. Les définitions des couleurs modales se présentent alors comme une
définition des conditions de vérités d’énoncés de la forme pφq et p♦φq :

(0R ) φ est vrai dans w si et seulement si φ est vrai dans w0 pour tout monde
possible w’ tel que Rc ww0 .
(♦0R ) ♦φ est vrai dans w si et seulement s’il existe au moins un monde possible w0
tel que Rc ww0 dans lequel φ est vrai.

On comprend alors l’intérêt qu’il y a relativiser une affirmation modale à un


monde possible. C’est crucial pour rendre compte des conditions de vérités d’un
énoncé de la forme pφq. Un tel énoncé est vrai dans le monde réel @ si et
seulement si pour tout monde possible w accessible à @ par la relation R, φ est
vrai dans w. Comme nos conditions de vérité pour les énoncés de la forme φ ne
sont pas absolues, mais relativisées à un certain monde possible, nous pouvons sans
difficulté à donner un sens à cette condition selon laquelle φ doit être vrai dans
tout monde possible w accessible à @ : cela revient à dire que pour tout monde
possible w et pour tout monde possible w0 , si w0 est accessible à w par la relation
R, et w est accessible à @ par la même relation R, alors φ est vrai dans w0 . Sans
cette relativisation, nous ne pourrions pas exprimer les conditions de vérités pour
l’itération de nos opérateurs modaux.
Le principal apport de la méthode « kripkéenne » est qu’elle permet d’éclairer le
fonctionnement des modalités itérées. On peut par exemple se demander, pour une
couleur modale donnée, si le statut modal qu’elle exprime est nécessaire, ou bien
s’il est contingent : s’il est possible que φ, est-il nécessairement possible que φ, ou
bien aurait-il pu se faire que, dans d’autres circonstances, φ ait été impossible ? On
peut répondre à ce genre de question de façon claire si l’on sait associer à la couleur
modale en question une relation d’accessibilité.
En effet, les axiomes
(S4) φ → φ
(S5) ♦φ → ♦φ
correspondent respectivement à la transitivité 28 et à la propriété d’Euclide 29 . Une
couleur modale exprimera ainsi un statut modal non-contingent si et seulement si la
28. Une relation est dite transitive lorsque Rab et Rbc entraîne Rac.
29. Une relation est dite euclidienne lorsque Rab et Rac entraîne Rbc. Les relations euclidiennes
sont ainsi nommées car elles généralisent la première notion commune du livre I des Éléments,
selon laquelle deux choses égales à une même troisième sont égales entre elles.

116
4.2. Les couleurs modales

relation d’accessibilité qui la caractérise est simultanément transitive et euclidienne.


Cela a des conséquences importantes sur l’itération des modalités, qui se mani-
festent par les équivalences suivantes :

O1 , . . . , On φ ↔ φ

O1 , . . . , On ♦φ ↔ ♦φ

où chaque Oi est soit  soit ♦. On dit dans ce genre de cas que les opérateurs
modaux fusionnent (par la droite en l’occurrence). Une manière de voir les choses
consiste à dire que pour une modalité de ce type, l’itération n’est pas informative
(dans le meilleur des cas) ou (dans le pire des cas) est dépourvue de sens véritable.
Si l’on ajoute la condition de réflexivité aux deux conditions mentionnés précé-
demment, on obtient une relation d’équivalence 30 . Le système logique correspondant
est S5. Ce système décrit en particulier la logique induite par une relation d’acces-
sibilité totale, c’est-à-dire une relation d’accessibilité R sur W telle R = W × W
(autrement dit R relie indifféremment tout couple de mondes possibles).
Un autre apport de la méthode kripkéenne, par rapport à celle de Peirce est
qu’elle nous permet d’ajouter un élément supplémentaire à la caractérisation d’une
couleur modale : il existe en effet une correspondance bien connue entre les proprié-
tés formelles d’une relation d’accessibilité R entre mondes possibles, et les axiomes
de certaines logiques modales 31 . En vertu de cette correspondance, si nous savons
qu’une couleur modale est caractérisée par une relation d’accessibilité R sur l’en-
semble des mondes possibles, nous pourrons caractériser cette couleur modale par
certains principes modaux qui seront garantis par cette couleur particulière.
Prenons par exemple la condition de réflexivité 32 . La condition de réflexivité
peut être associée à l’idée de vérité : tout ce qui est « nécessaire », selon une telle
couleur, est forcément vrai. En effet, la réflexivité garantit que pour toute phrase φ,
nous avons l’implication :

(T) Si c φ, alors φ.

Pour qu’une telle implication soit fausse dans un monde w, il faut en effet que
c φ y soit vrai mais que φ y soit faux. Cela ne peut être le cas que si w n’est pas
30. Une relation d’équivalence est simultanément réflexive, transitive et symétrique. On obtient
la symétrie en combinant la réflexivité et la propriété d’Euclide : si Rab et Raa, alors la propriété
d’Euclide nous donne Rba.
31. Voir par exemple (Hughes et Cresswell 1996, chapitre 10).
32. R ⊆ A × A est réflexive si et seulement si Raa pour tout x ∈ A.

117
4.2. Les couleurs modales

accessible à lui-même, ou autrement dit que si Rc n’est pas réflexive. On dira d’une
modalité qui possède une relation d’accessibilité réflexive qu’elle est aléthique.
Comme nous l’avons déjà vu plus haut, lorsque nous analysions la notion d’infor-
mation, toutes les couleurs modales aléthiques ne sont pas ontiques. Il est important
de voir que la notion de modalité aléthique est définie par un critère essentiellement
formel, qui peut rassembler des couleurs modales assez différentes. En particulier,
elle n’implique pas que les couleurs modales qui la satisfont sont ontiques, par op-
position au caractère subjectif des modalités doxastique ou épistémique. L’existence
d’une modalité épistémique factive, et donc aléthique, qui décrit cependant des états
subjectifs de connaissance illustre bien ce point.
D’autres propriétés formelles nous permettent de rendre compte de certaines
nuances subtiles mais importantes lorsque nous analysons des notions modales. Pre-
nons par exemple la notion de possibilité physique. Supposons que l’on considère la
différence entre les généralisations qui sont des lois de la nature et les généralisations
simplement accidentelles comme une différence entre deux types de faits 33 . On dira
alors qu’un monde possible w0 est physiquement accessible à un monde possible w,
si et seulement si tout ce qui est une loi de la nature dans w est aussi une loi de la
nature dans w0 . Parmi les propriétés de cette relation d’accessibilité on aura ainsi la
réflexivité, la transitivité, mais pas la symétrie. Il peut arriver en effet que w0 soit
physiquement accessible depuis w, mais que w ne soit pas physiquement accessible
depuis w0 , par exemple si w0 contient des lois supplémentaires dont il n’y a aucune
trace dans w. Nous pouvons en conclure que la couleur modale que constitue la
possibilité physique peut être caractérisée par une logique modale qui satisfait les
principes

(T) φ → φ
(S4) φ → φ

associées respectivement à la propriété de réflexivité et de transitivité de la relation


d’accessibilité mais pas

(B) φ → ♦φ

qui correspond à la symétrie.


En prenant un peu de recul, cette manière d’envisager les différences de couleurs
est assez différente de l’approche peircienne, mais il n’est pas difficile de voir que
33. Il s’agit là d’une thèse substantielle au sujet de la modalité physique que n’acceptera pas un
anti-réaliste au sujet des lois de la nature, pour qui la division entre les lois de la nature et les
généralisations vraies n’a pas de fondement dans les choses. Notre but ici n’est pas de défendre
la position réaliste, mais simplement de montrer comment elle peut être finement caractérisée par
une relation d’accessibilité.

118
4.2. Les couleurs modales

toutes les notions modales que l’on peut définir avec la méthode peircienne peuvent
être définies avec la méthode kripkéenne. En ce sens, on peut dire que la méthode
kripkéenne subsume la méthode percienne.
Afin de voir quelle relation les deux approches entretiennent, il nous faut com-
mencer par relier l’ensemble des mondes possibles à l’ensemble des propositions.
Pour ce faire, nous commençons par associer à chaque proposition l’ensemble des
mondes possibles dans lesquels elle est vraie. On dénotera ainsi par [p] l’ensemble
des mondes possibles dans lesquels une proposition p est vraie, et par [P ] l’ensemble
des mondes possibles dans lesquels tous les membres de P sont vrais, où P est un
ensemble de propositions. Dans le cas où P est vide, [∅] = W et dans le cas où P est
identique à l’ensemble P de toutes les propositions, nous avons [{p | p ∈ P}] = ∅.
Nous admettrons également les correspondances suivantes entre les opérations boo-
léennes sur les propositions et les opérations sur les ensembles de mondes possibles :
[¬p] = W \[p], [p∧q] = [p]∩[q], [P ∪Q] = [P ]∩[Q], [p∨q] = [p]∪[q], [P ∩Q] = [P ]∪[Q].
Nous devons ensuite relier les notions de conséquence et de compatibilité logiques,
définies par rapport à l’ensemble des propositions, à l’ensemble des mondes possibles.
Cette relation nous est donnée par le postulat suivant :

(PM1) Q ⊆ Cn(P ) si et seulement si [P ] ⊆ [Q]

Dans la mesure où la notion de compatibilité logique peut être définie à l’aide de


celle de conséquence logique, nous obtenons à titre de conséquence de ce postulat,
la seconde équivalence :
(PM2) Q ⊆ Cm(P ) si et seulement si ([P ] ∩ [Q]) 6= ∅ 34 .
Le postulat fondamental (PM1) peut être vu comme posant deux types de
contraintes sur les notions de monde possible et de vérité dans un monde possible.
Ces contraintes sont de deux ordres. D’une part, si nous nous focalisons sur l’impli-
cation qui va de gauche à droite dans (PM1), ce postulat garantit que les mondes
possibles sont cohérents, au sens où si une proposition est vraie dans un monde, alors
toutes ses conséquences logiques le seront aussi et aucune proposition logiquement
incompatible avec elle ne sera vraie en même temps dans ce monde 35 .
34. Preuve : → Supposons que Q ⊆ Cm(P ), c’est-à-dire que P * Cn(P ∪ Q). Il s’ensuit par
(PM1) que [P ∪ Q] * [P], ce qui nous donne ([P ] ∩ [Q]) * ∅, en vertu de la relation entre les
opérations booléennes sur les propositions et les opérations sur les ensembles de mondes possibles.
Il s’ensuit que ([P ] ∩ [Q]) 6= ∅, puisque seul l’ensemble vide est une partie de l’ensemble vide. ←
Supposons que ([P ] ∩ [Q]) 6= ∅. Nous pouvons en déduire que ([P ] ∩ [Q]) * ∅ ce qui est équivalent
à [P ∪ Q] * [P]. En appliquant (PM1) nous obtenons la conséquence que P * Cn(P ∪ Q) et donc
que Q ⊆ Cm(P ).
35. Certains auteurs parlent de monde possibles normaux, par opposition à des mondes possibles
non normaux qui ne satisfont pas cette contrainte. Dans un monde non-normal w, p et q peuvent
être toutes les deux vraies, sans que la proposition correspondant à la conjonction de p et q ne le

119
4.2. Les couleurs modales

D’autre part, si l’on considère l’implication qui va de droite à gauche, (PM1)


définit la plénitude de l’espace des mondes possibles par rapport à l’espace des pro-
positions : pour toute proposition logiquement cohérente (c’est-à-dire logiquement
compatible avec elle-même), il y aura toujours au moins un monde possible dans
lequel elle est vraie 36 et si deux propositions cohérentes sont logiquement indépen-
dantes, alors il y aura toujours un monde possible dans lequel l’une sera vraie et
l’autre fausse 37 . Ainsi, à chaque fois que nous passerons du point de vue des propo-
sitions à celui des mondes possibles en nous appuyant sur ces équivalences, il nous
faudra garder à l’esprit qu’elles présupposent la cohérence des mondes possibles et
la plénitude logique de l’ensemble des mondes possibles.
Maintenant que nous avons établi cette correspondance entre le point de vue
des mondes possibles et celui des propositions, nous pouvons voir plus précisément
comment la méthode kripkéenne subsume la méthode peircienne. Chaque ensemble
de propositions C qui, dans la méthode peircienne, définit une couleur modale peut
être associé à un ensemble de mondes possibles, à savoir l’ensemble [C] des mondes
possibles où C est vrai. Cet ensemble peut alors être vu comme l’ensemble des
mondes possibles accessibles au monde réel, selon une certaine relation d’accessibilité
RC , conformément à la formule suivante :

RC = {h@, w0 i | w0 ∈ [C]}

La méthode de Kripke va cependant plus loin que celle de Peirce, au sens où


certaines modalités définissables selon la méthode de Kripke ne le sont pas selon
celle de Peirce. En effet, même si la méthode de Peirce peut définir autant de no-
tions modales qu’il y a d’ensembles de propositions, cela n’implique pas que toute
notion modale définissable par une relation d’accessibilité puisse être définie de cette
soit ; p et la proposition correspondant à la négation de p peuvent y être tous les deux vrais, etc.
Pour une étude approfondie de ces mondes non normaux, voir (Rescher et Brandom 1980).
36. Preuve : Soit p une proposition logiquement cohérente vraie dans aucun monde possible. Si
[p] = ∅, alors quel que soit q, nous avons [p] ⊆ [q]. L’implication qui va de droite à gauche dans
(PM1) nous permet d’inférer que q ∈ Cn({p}). Notons que la proposition q a été choisie de façon
arbitraire, ce qui nous permet de conclure que Cn({p}) contient toutes les propositions. Or cela
est contradictoire avec la cohérence logique de p qui a été supposée au départ et qui implique que
P * Cn({p}). Nous pouvons en conclure que si p est logiquement cohérente, alors il existe au
moins un monde possible dans lequel p est vrai.
37. Preuve : Soient p et q deux propositions logiquement indépendantes et cohérentes. Supposons
qu’il n’existe aucun monde possible dans lequel p est vrai mais pas q. En d’autres termes [p] ⊆ [q].
L’implication qui va de droite à gauche dans (PM1) nous permet alors d’inférer que q est une
conséquence logique de p ce qui est contre l’hypothèse de départ. Il doit par conséquent y avoir un
monde possible dans lequel p est vrai mais pas q (si p est une proposition logiquement cohérente
il doit y avoir un monde possible dans lequel elle est vraie, comme nous venons de le montrer). Le
même raisonnement montre qu’il doit aussi y avoir un monde possible dans lequel q est vrai mais
pas p.

120
4.2. Les couleurs modales

manière-là. Si nous nous plaçons du point de vue du langage-objet, la méthode de


Peirce permet de définir des modalités nouvelles  et  conformément aux schémas
suivants, à partir des modalités « logiques »  et ♦ 38 :
(c ) φ =df (C → ψ)
(c )  φ =df ♦(C ∧ ψ)
Or la logique des modalités  et ♦ qui servent de definientia pose des contraintes
sur la logique des modalités  et  ainsi définies. On peut remarquer en effet que si
la modalité  satisfait les axiomes du système S5 - ce qui est naturel, si  incarne
la modalité « logique » - alors toute définition d’une modalité  par une instance
de (c ) entraîne automatiquement que  vérifiera le principe (S5) 39 . La notion de
possibilité physique « réaliste » que nous avons présentée plus haut à titre d’exemple
satisfait (T) mais pas (S5). Elle ne peut donc pas être définie à la manière de Peirce 40 .
Par définition elle possède une relation d’accessibilité réflexive, transitive mais pas
symétrique. La logique qui lui est associée sera validera par conséquent l’axiome (T),
mais pas tous les théorèmes de S5 qui exigent une relation symétrique.
Faisons le point. Nous avons dégagé jusqu’ici deux méthodes permettant de ca-
ractériser des couleurs modales. La méthode « peircienne » définit une couleur mo-
dale à l’aide d’un ensemble de propositions, la méthode « Kripkéenne » utilise plutôt
une relation d’accessibilité. Les deux approches sont complémentaires, même si celle
de Kripke est plus générale que celle de Peirce.
Un des attraits principaux de la méthode de Peirce consistait à définir une mo-
dalité par l’intermédiaire d’un ensemble de propositions. En adoptant la méthode
« kripkéenne », on doit plutôt spécifier une relation d’accessibilité pour caractéri-
ser une couleur modale. Cette relation peut être spécifiée en extension (comme un
ensemble de paires ordonnées) ou intension (comme lorsque nous disons que Rww0
38. La formule C exprime ici l’ensemble des propositions qui caractérise la couleur modale consi-
dérée, ou plus précisément la conjonction de ces propositions.
39. Preuve : par hypothèse,  obéit au système S5. Par conséquent, nous pouvons poser : ♦(C ∧
φ) → ♦(C ∧ φ). Maintenant c’est un théorème de la logique modale minimale K, et a fortiori de
S5 que : φ → (ψ → φ). Une instance de ce théorème nous est donnée par : ♦(C ∧φ) → (C →
♦(C ∧φ)). Nous pouvons en déduire, par modus ponens que la formule ♦(C ∧φ) → (C → ♦(C ∧φ))
est un théorème. Or cette formule, si nous appliquons les définitions (c ) et (c ) n’est autre que :
 φ →   φ. Ainsi les modalités  et  vérifient le principe modal S5 si  et ♦ obéissent au
système S5.
40. Une solution possible à cette difficulté, suggérée par van Fraassen (1977) consiste à conserver
l’esprit de la méthode de Peirce en proposant de considérer la modalité physique comme impli-
citement conditionnelle, mais aussi comme implicitement indexicale : l’ensemble C qui rassemble
les lois de la nature dont les nécessités physiques sont les conséquences logiques doit selon lui être
considéré comme composé de phrases indexicales, susceptibles d’exprimer différentes propositions
dans différents mondes possibles. Pour plus de détails, voir (van Fraassen 1977). Humberstone
(1981) propose également une solution de repli dans le même esprit, à l’aide d’une sémantique à
deux indices. Voir (Humberstone 1981b, section 2).

121
4.2. Les couleurs modales

si et seulement si w0 a les mêmes lois de la nature que w). Il est clair qu’il est
beaucoup plus intuitif de spécifier une relation d’accessibilité en intension si nous
voulons définir le sens ou la nature d’une couleur modale. Mais ce faisant, il semble
que nous fassions au moins implicitement référence à un ensemble de propositions
(l’ensemble des lois de la nature dans le cas de la possibilité physique). Nous avons
vu qu’il y avait des limites expressives importantes à la méthode peircienne. Une
troisième approche permet cependant d’unifier ces deux points de vue, celui des
mondes possibles et celui des propositions, sans perdre en expressivité.

La méthode « kratzerienne »

Cette troisième voie est inspirée des travaux d’Angelika Kratzer (2012) 41 , dont
l’objectif est principalement d’expliquer le fonctionnement des expressions modales
dans les langues naturelles, mais qui se montrent néanmoins utiles pour nous ici.
L’idée de Kratzer est de définir une couleur modale non pas par un ensemble de
propositions simpliciter, mais par une base modale fc qui associe un ensemble de
propositions à chaque monde possible 42 . Les conditions de vérité des phrases moda-
lisées, dans le langage-objet, peuvent être définies comme suit :

(f ) c φ est vrai dans le monde w si et seulement si < φ > est une conséquence
logique de fc (w).
(♦0f ) ♦c φ est vrai dans le monde w si et seulement < φ > est logiquement
compatible avec fc (w)

Ainsi une proposition sera physiquement nécessaire (par exemple), dans un monde
w, si et seulement si c’est une conséquence des lois de la nature ayant cours dans w
et elle sera physiquement possible, si et seulement si elle est compatible avec les lois
de la nature dans w. Le point crucial est que les bases modales sont en un certain
sens contingentes puisqu’elles peuvent assigner des ensembles de propositions diffé-
rents d’un monde possible à l’autre. Par exemple, les lois de la nature d’un monde
possible w ne sont pas forcément les mêmes que celles d’un autre monde possible
w0 . C’est ce qui permet à cette méthode de contourner les difficultés que rencontrait
celle de Peirce avec la notion « réaliste » de possibilité physique, qui se caractérisait
par une relation d’accessibilité asymétrique.
41. Une des motivations de Kratzer était de rendre compte de la dépendance contextuelle des
verbes modaux dans les langues naturelles. Mais l’utilisation que nous faisons de cette notion de
base modale est relativement indépendante de cette motivation contextualiste et se fonde plutôt
sur ses propriétés formelles.
42. Techniquement, une base modale est une fonction qui associe à tout monde possible un en-
semble de propositions. On notera ainsi f (w) l’ensemble de propositions associé au monde possible
w par la base modale f .

122
4.2. Les couleurs modales

Il existe en effet une correspondance entre le point de vue des relations d’acces-
sibilité et le point de vue des bases modales, donnée par la formule suivante :

Rc = {hw, w0 i | w0 ∈ [fc (w)]}.

Il n’y a donc pas de difficulté à définir une notion de possibilité physique dont
la relation d’accessibilité n’est pas symétrique : cela suppose simplement de prendre
une base fc telle que pour deux mondes possibles w et w0 , il n’est pas toujours le
cas que si w0 ∈ [fc (w)], alors w ∈ [fc (w0 )]. Si l’on admet que les lois de la nature
peuvent ainsi changer d’un monde possible à l’autre, alors on peut continuer à dire
que la base modale associe à chaque monde possible w les lois de la nature qui y ont
cours, tout en respectant l’asymétrie de la relation d’accessibilité.
On peut alors donner un sens intuitif à certaines conditions sur les relations
d’accessibilité. Par exemple, la condition de réflexivité, que nous avons liée à la
couleur aléthique, revient à exiger que w ∈ [f (w)] pour tout w, c’est-à-dire que la
base modale associe à chaque monde possible seulement des propositions qui y sont
vraies.
La sérialité 43 , qui est une condition plus faible que la réflexivité 44 correspond à
la notion de cohérence. La sérialité revient à exiger qu’aucun monde possible ne soit
isolé : pour tout monde possible, il existe au moins un monde possible qui lui est
accessible. Cette condition associée à une couleur c doit être remplie si nous voulons
éviter que tout (et n’importe quoi) soit nécessaire selon la couleur c, c’est-à-dire y
compris des phrases logiquement contradictoires. En effet, une relation d’accessibilité
vide (telle qu’aucun monde n’est accessible à aucun monde) validerait trivialement
φ dans tout monde w et pour tout φ, même lorsque φ est logiquement contra-
dictoire : dans la mesure où il n’existe aucun monde possible w0 accessible à w,
même pas w lui-même, n’importe quelle phrase φ sera trivialement vraie dans tous
les mondes possibles accessibles à w. Afin de préserver la cohérence des proposi-
tions c-nécessaires nous devons imposer que la relation d’accessibilité soit sérielle.
Du point de vue des bases modales, la condition de sérialité équivaut à la condition
de cohérence logique sur tout ensemble de propositions associé à un monde possible
par une base modale f . Nous verrons un peu plus bas deux exemples de modalités
philosophiquement intéressantes qui ne respectent pas cette condition de sérialité
(la première étant étrangère aux arguments de concevabilité, mais pas la seconde).
43. Une relation R sur un ensemble A est dite sérielle si pour tout a ∈ A, il existe un b tel que
Rab). Intuitivement la sérialité nous dit qu’il n’existe aucun élément « isolé ».
44. Toute relation réflexive est automatiquement sérielle, mais la réciproque n’est pas vraie.

123
4.2. Les couleurs modales

La condition de totalité 45 correspond au cas où f (w) = ∅ pour tout w. En


effet, en vertu des postulats qui relient les mondes possibles aux propositions, un
ensemble vide de propositions est vrai dans tous les mondes possibles. Ainsi, si une
base modale n’associe qu’un ensemble vide de proposition à tout monde possible, la
couleur qui en résultera sera caractérisée par la logique modale S5.
Une différence entre la présentation que nous venons de faire et la présentation
que Kratzer a initialement donnée de cette méthode des bases modales dans (Krat-
zer 2002 [1981]) appelle cependant une remarque au sujet de la relation entre la
notion de proposition et celle de monde possible. Kratzer n’hésite pas à identifier les
propositions à des ensembles de mondes possibles : une proposition n’est rien de plus
que l’ensemble des mondes possibles dans lesquels elle est vraie. Cette identification
permet de donner une présentation élégante de la théorie, dont toutes les notions
peuvent être ramenées à des constructions ensemblistes à base de mondes possibles.
En particulier, dès lors que l’on considère les propositions comme des ensembles de
mondes possibles, on peut dire que q est une conséquence logique de l’ensemble de
propositions P si et seulement si ∩P ⊆ q (c’est-à-dire si tout monde possible dans
lequel tous les éléments de P sont vrais est un monde possible dans lequel q est
vrai). La compatibilité logique entre P et q est alors définie par ∩(P ∪ {q}) 6= ∅
(c’est-à-dire qu’il existe au moins un monde possible dans lequel q ainsi que tous les
éléments de P sont vrais).
Tout en reconnaissant l’élégance de cette présentation de la théorie, l’identifica-
tion de toute proposition à l’ensemble des mondes possibles dans lesquels elle est
vraie soulève certaines difficultés. Une conséquence directe de cette identification
est qu’il est impossible de distinguer des propositions logiquement équivalentes. En
particulier, il est impossible de distinguer les propositions nécessaires, vraies dans
tous les mondes possibles, au point que nous sommes forcés de considérer qu’il
n’existe qu’une seule proposition nécessaire. Si l’on estime que toutes les vérités ma-
thématiques sont vraies dans tous les mondes possibles, alors il nous faut dire que
toutes les vérités mathématiques expriment la même proposition. Suivant l’usage
que l’on souhaite faire de la notion de proposition cette conséquence peut être plus
ou moins fâcheuse. Si le but suivi est de déterminer des conditions de vérité pour
des opérateurs modaux qui ne sont sensibles qu’à la distribution de la vérité d’une
proposition dans l’ensemble des mondes possibles, alors cette identification ne nous
fait rien perdre et permet au contraire de réduire le nombre de notions primitives de
la théorie. Mais si l’ambition est de fournir une explication philosophique de la no-
45. Nous disons qu’une relation d’accessibilité R est totale lorsque R = W × W, c’est-à-dire
lorsque tout monde est accessible à tout monde.

124
4.2. Les couleurs modales

tion de proposition, alors cette conséquence est plus difficile à accepter. Elle consiste
à donner deux réponses radicales à deux questions délicates pour toute philosophie
des propositions. La première question est celle de l’individuation des propositions :
la réduction des propositions à des ensembles de mondes possibles conduit à don-
ner une individuation grossière des propositions, qui nous empêche de distinguer
deux propositions logiquement équivalentes. On pourrait vouloir travailler avec une
notion plus fine de proposition, nous permettant de distinguer des propositions logi-
quement équivalentes. La deuxième question concerne le caractère structuré ou non
des propositions. En identifiant une proposition à un ensemble de mondes possibles,
on n’attribue aucune structure réelle aux propositions, si ce n’est celle d’être un
ensemble d’éléments. On pourrait vouloir disposer d’une notion de proposition qui
leur confère plus de structure 46 .
Afin de préserver une certaine neutralité de nos explications des modalités re-
lativement à ces questions, nous préférons ne pas réduire la notion de proposition
à celle d’ensemble de mondes possibles, et nous devons par conséquent renoncer à
définir les notions de conséquence et de compatibilité logique en termes de relations
entre ensembles de mondes possibles. Nous prendrons ainsi les notions de proposi-
tion, de conséquence et de compatibilité logiques pour primitives, tout en conservant
les postulats (PM1) et (PM2) qui relient les propositions et les relations logiques
qu’elles entretiennent avec l’appareil des mondes possibles 47 .
Il est important de noter que la correspondance entre les bases modales et les
relations d’accessibilité n’est pas biunivoque. En vertu de la formule

Rc = {hw, w0 i | w0 ∈ [fc (w)]}

une base modale détermine une unique relation d’accessibilité, mais une relation
d’accessibilité détermine seulement une famille F de base modales, réunissant les
fonctions f telles que w0 ∈ [f (w)] à chaque fois que Rww0 . Le fait qu’il puisse exister
plusieurs fonctions remplissant cette condition tient au fait que chaque base modale
associe à chaque monde possible un ensemble de propositions, et que des ensembles
de propositions distincts peuvent être vrais dans les mêmes mondes possibles (nous
46. Voir par exemple (Cresswell 1985) pour l’élaboration d’une théorie des propositions comme
intensions structurées.
47. Ce choix justifie en un sens la notation que nous utilisons tout au long de ce travail. Les
propositions, dénotées par des minuscules romaines p, q, r, . . . sont distinguées des phrases, dénotées
par des minuscules grecques φ, ψ, χ, . . . . < φ > dénote la proposition exprimée par φ et [p] dénote
l’ensemble des mondes possibles dans lesquels la proposition p est vraie. Nous sommes prêts à
concéder que cette notation possède une certaine lourdeur, mais il nous paraît fondamental de bien
distinguer le niveau des entités linguistiques, celui des propositions et celui des mondes possibles.
Ces distinctions de niveaux se montreront utiles pour éviter certaines confusions dans l’analyse des
différentes formes de possibilité au chapitre suivant.

125
4.2. Les couleurs modales

pouvons avoir [P ] = [Q], même si P 6= Q). En un sens donc, la méthode de Kratzer


généralise encore un peu plus la méthode de Kripke, de la même manière que la
méthode de Kripke généralisait celle de Peirce.
Ce point prend toute son importance lorsque nous nous intéressons aux moda-
lités dont la relation d’accessibilité ne respecte pas la condition de sérialité. Nous
illustrerons ce point à l’aide de deux exemples.
Le premier exemple concerne la modalité déontique. Certains principes normatifs
peuvent être individuellement cohérents, mais collectivement incohérents, et ainsi
posséder des implications opposées dans certaines situations concrètes. Cela signifie
que la base modale déontique que nous considérons lorsque nous raisonnons au sujet
de ce qui est obligatoire ou autorisé selon ces normes est logiquement incohérente
et qu’il n’existe aucun monde possible dans lequel tous ses éléments sont vrais. Il
s’ensuit qu’un aucun monde n’est accessible à aucun monde.
Le cadre formel que nous avons développé ne permet pas en l’état de prendre
en charge ce genre de raisonnement de façon satisfaisante : il implique que je dois
faire tout et son contraire, puisque toute proposition est une conséquence logique de
l’absurdité que représente cet ensemble de règle. Kratzer (1977) a proposé d’amen-
der les conditions de vérité pour pouvoir traiter de façon satisfaisante ce genre de
cas. Sa solution consiste, face à une base modale logiquement incohérente f (w), à
considérer toutes les différentes manières de rendre cet ensemble cohérent. Si toutes
les manières de rendre cet ensemble cohérent ont pour conséquence logique p, alors
p sera nécessaire, selon cette base modale et s’il existe une manière de rendre cet
ensemble cohérent qui soit compatible avec p, alors p sera possible selon cette base
modale incohérente.
Pour être plus précis, nous obtenons les conditions de vérité suivantes :
(0f ) Soit f une base modale incohérente, et soit Xf (w) l’ensemble des
sous-ensembles cohérents de f (w) :
φ est vrai dans w selon la base modale f si et seulement si tout membre de
Xf (w) possède un sur-ensemble dans Xf (w) dont < φ > est une conséquence
logique.
(♦0f ) Soit f une base modale incohérente, et soit Xf (w) l’ensemble des
sous-ensembles cohérents de f (w) :
♦φ est vrai dans w selon la base modale f si et seulement s’il existe un
membre de Xf (w) dont tout sur-ensemble dans Xf (w est logiquement
compatible avec < φ >.
Supposons par exemple que nous nous trouvons dans un système juridique pure-
ment jurisprudentiel où la norme juridique est définie par les jugements passés. La

126
4.2. Les couleurs modales

base modale à l’aide de laquelle on pourra définir la modalité déontique correspon-


dante contiendra les propositions qui décrivent les jugements passés. Supposons que
tous les jugements passés aient le même poids, de sorte que si des juges prononcent
des jugements différents sur des faits similaires dans un monde w, alors notre base
modale déontique associera à w un ensemble incohérent de propositions.
Prenons ainsi, à titre d’exemple, une base modale f (w) qui contient à la fois
la proposition p que le meurtre est un crime, la proposition q que des délits sont
imputables à des animaux, et la proposition q que les délits ne sont pas imputables
aux animaux. Nous avons alors, dans la base modale f (w) un ensemble de propo-
sitions {p, q, q} qui est incohérent, mais qui possède six sous-ensembles cohérents :
Xf (w) = {∅, {p}, {q}, {q}, {p, q}, {p, q}}. Comme chacun de ces sous-ensembles pos-
sède un sur-ensemble dans Xf (w) dont p est une conséquence logique, il reste lé-
galement nécessaire que les meurtres sont des crimes. Et comme il existe un sous-
ensemble cohérent de f (w) dont tout sur-ensemble est compatible avec q (à savoir
{q}), nous pouvons dire qu’il est légalement possible d’imputer des délits à des ani-
maux (même si cela n’est pas légalement nécessaire). Si l’on adoptait les conditions
de vérité initiales, on devrait considérer au contraire qu’il est légalement nécessaire
que les délits ne sont pas imputables aux animaux. En effet, en vertu de l’incohérence
de f (w) toute proposition serait alors nécessaire.
Il est à noter que cette solution repose sur le fait que les bases modales, parce
qu’elles associent à chaque monde un ensemble de propositions, possèdent une cer-
taine structure qui ne se reflète pas dans les relations d’accessibilité correspon-
dantes 48 . Il peut y avoir plusieurs bases modales distinctes f (w) et f 0 (w) telles que
[f (w)] = [f 0 (w)], tout simplement parce qu’il existe plusieurs manières de décrire un
même ensemble de mondes possibles. Dans la mesure où les relations d’accessibilité
ne sont sensibles qu’à des différences entre des ensembles de mondes possibles, et pas
à des différences entre des manières de décrire des mondes possibles à l’aide d’en-
sembles de proposition, l’équivalence entre les deux méthodes (celle des relations
d’accessibilité et celle des bases modales) est rompue. Ceci peut être considérée
comme un avantage de la seconde sur la première.
48. Il y a une différence, de ce point de vue, entre la base modale f que nous venons de décrire,
et une base modale f 0 qui associerait à w une unique proposition logiquement incohérente. Nous
aurions alors [f (w)] = [f 0 (w)] = ∅, mais selon la base modale f 0 nous devons dire, même en
tenant compte des conditions de vérités modifiées, qu’il est légalement nécessaire que les délits ne
sont pas imputables aux animaux, et plus généralement que tout et n’importe quoi est légalement
nécessaire. Cela vient du fait que la base modale f 0 (w), ne contenant qu’une unique proposition
ne possède aucun sous-ensemble cohérent. Il n’y a donc aucune manière de rendre f 0 (w), ce qui se
traduit pas le fait que tout est légalement nécessaire, de façon triviale.

127
4.2. Les couleurs modales

La possibilité de donner un traitement des modalités qui admette des bases mo-
dales incohérentes a cependant un intérêt qui va au-delà des modalités déontiques.
Un second type de cas où il peut être utile de raisonner avec des bases modales inco-
hérentes - et qui concerne de plus près les arguments de concevabilité, est constitué
par la modalité contrefactuelle. Comme nous le verrons plus en détail au chapitre
suivant, la possibilité métaphysique est parfois introduite à l’aide de constructions
contrefactuelles. Il n’est donc pas inutile de voir comment les contrefactuels peuvent
être analysés dans le cadre formel que nous élaborons.
Certes, d’un point de vue syntaxique, les contrefactuels sont des énoncés condi-
tionnels, de la forme

φ€ψ

qui établissent une relation spécifique entre un antécédent φ et un conséquent ψ,


que l’on pourrait gloser (dans un français inévitablement maladroit) par : « s’il était
le cas que φ, alors il serait le cas que ψ ».
Il est toutefois possible de ramener les contrefactuels à une modalité appliquée au
conséquent, mais paramétrée par l’antécédent 49 . Nous appelerons « réaliste » une
base modale qui associe à chaque monde possible w un ensemble de propositions
qui sont vraies dans w, c’est-à-dire w ∈ [f (w)]. Pour évaluer un contrefactuel, nous
devons tout d’abord prendre une base modale totalement réaliste, c’est-à-dire une
base modale telle que pour tout w, [f (w)] = w. Une base modale totalement réaliste
fournit, en d’autres termes, une description exhaustive du monde qu’elle décrit, qui
permet de différencier ce monde de tout autre monde possible. À cette base modale
totalement réaliste, nous ajoutons la proposition exprimée par l’antécédent, qui cor-
respond à la supposition contrefactuelle. On obtient alors fatalement un ensemble de
propositions logiquement incohérent. Nous désignerons un tel ensemble par f+φ (w)
et dirons qu’il s’agit de la base modale contrefactuelle induite par la supposition que
φ dans le monde w.
Comme nous l’avons vu plus haut avec l’exemple déontique, on peut considé-
rer différentes manières de rendre cet ensemble cohérent, en considérant l’ensemble
Xf+φ (w) de ses sous-ensembles cohérents. Et c’est ainsi que l’on pourra évaluer la
vérité de ce contrefactuel : intuitivement, le contrefactuel

φ€ψ
49. C’est un traitement qui a été suggéré notamment par Kratzer dans (Kratzer 2002 [1981],
section 8).

128
4.2. Les couleurs modales

est vrai dans w si la proposition exprimée par ψ reste vraie quelle que soit la ma-
nière dont on rend la supposition contrefactuelle φ cohérente avec un ensemble de
propositions totalement réaliste au sujet de w.
On peut alors définir les conditions de vérité suivantes pour les contrefactuels 50

(€f ) φ € ψ est vrai dans w relativement à une base modale contrefactuelle f+ψ
si et seulement si tout élément de l’ensemble X des sous-ensembles cohérents
de f+ψ (w) possède un sur-ensemble dans X dont < ψ > est une conséquence
logique.

On peut de la même manière donner des conditions de vérité pour les contrefac-
tuels faibles, de la forme :
φ„ψ

et que l’on peut lire : « S’il était le cas que φ, il pourrait être le cas que ψ ».
Intuitivement, un tel contrefactuel est vrai dans un monde w si et seulement s’il
existe une manière de rendre la supposition contrefactuelle φ avec un ensemble
de propositions totalement réaliste au sujet de w qui soit logiquement compatible
avec la vérité du conséquent ψ. Formellement, cela donne les conditions de vérités
suivantes :

(„f ) φ „ ψ est vrai dans w relativement à une base modale contrefactuelle f+ψ
si et seulement s’il existe un élément de l’ensemble X des sous-ensembles
cohérents de f+ψ (w) dont tout sur-ensemble dans X est logiquement
compatible avec < ψ >.

Par exemple, le contrefactuel fort

(16) Si j’avais pris un parapluie, mes vêtements ne seraient pas trempés.

est vrai (dans le monde réel) selon cette approche, pourvu que toutes les manières
qu’il y a de rendre cohérente une description exhaustive du monde (dans laquelle
il est fait mention du fait que je n’ai pas pris de parapluie et que mes vêtements
sont trempés) à laquelle on ajoute la proposition (fausse) que j’ai pris mon parapluie
impliquent que mes vêtements ne sont pas trempés. Et le contrefactuel faible

(17) Si j’avais pris un parapluie, j’aurais pu abriter mon amie.


50. Ces conditions de vérités sont essentiellement celles que délivre la sémantique à base de
prémisses (premise semantics) de Kratzer (1981). Kratzer a été amenée à raffiner sa théorie des
contrefactuels au fil des publications (Kratzer 2012), mais sans perdre de vue cette intuition
originale. Ce qui importe ici est de montrer que l’on peut traiter les contrefactuels comme un cas
particulier de modalité fondé sur une base modale totalement réaliste rendue incohérente par une
supposition contrefactuelle.

129
4.2. Les couleurs modales

est vrai dans le monde réel s’il existe au moins une manière de rendre cette supposi-
tion contrefactuelle avec une description exhaustive du monde réel qui soit logique-
ment compatible avec la proposition que j’abrite mon amie.
Il est important, là encore, de noter que le comportement de cette modalité
contrefactuelle est très étroitement dépendant du fait que les bases modales sont
des ensembles de propositions, ce qui confère une certaine structure à l’information
qu’elles fournissent. En effet, les bases modales que recrute cette modalité contre-
factuelle sont construites à partir de bases modales totalement réalistes, c’est-à-dire
telles que [f (w)] = {w}. Or il existe un très grand nombre de manières de donner
une description exhaustive d’un monde possible donné. Il est très facile de voir cela
si l’on se donne autant de propositions qu’il y a d’ensembles de mondes possibles.
Pour chaque monde possible w, il existe une proposition p telle que [p] = {w}. Il
s’ensuit que f (w) = {p} pourra être considérée comme une base modale totalement
réaliste, au sens défini ci-dessus. Il faut admettre, bien entendu, que cette propo-
sition p ne pourra très certainement pas être exprimée dans une langue naturelle.
Mais si l’on considère, comme nous le faisons, les propositions comme des entités
objectives qu’expriment les phrases, ce n’est pas une raison suffisante pour refu-
ser l’existence de propositions telles que p, capables de décrire exhaustivement un
monde entier à elles seules. Kratzer propose de considérer que chaque base modale
totalement réaliste effectue une partition dans la description du monde qu’elle donne
parce que cette description exhaustive est à chaque fois donnée par un ensemble de
propositions différent, qui découpe différemment les faits du monde décrit. Le cas
extrême où [f (w)] = [{p}] = [{w}] correspond au cas où l’on décrit le monde w
comme constitué d’un unique fait globalisant.
L’évaluation des contrefactuels est sensible à ce découpage du monde en faits.
Si l’on réévalue le contrefactuel examiné plus haut en partant d’une base modale
totalement réaliste extrême constituée d’une seule et unique proposition, le contre-
factuel devient faux. En effet, f+ψ (w) = {< ψ >, p}. L’ensemble Xf+ψ (w) des
sous-ensembles cohérents de f+ψ (w) ne contient que ∅, {< ψ >} et {p}, puisque
{< ψ >, p} est rendu incohérent par la fausseté de la supposition contrefactuelle
exprimée par ψ. La proposition que mes vêtements ne sont pas trempés n’est une
conséquence logique d’aucun de ces deux sous-ensembles (qui sont tous deux maxi-
malement cohérents dans f+ψ (w)), donc nous devons considérer que le contrefactuel
est faux, relativement à cette base modale. Ce résultat peut sembler étrange, mais
il possède une signification intuitivement tout à fait claire : la base modale recrutée
exprime une vision du monde où tout fait bloc. Il s’ensuit qu’on ne peut changer la
moindre chose sans tout changer. Lorsque l’on change une chose, en faisant une sup-

130
4.2. Les couleurs modales

position contrefactuelle, rien de ce que nous pouvons savoir au sujet du monde réel ne
peut nous aider à en évaluer la conséquence. Les seules conséquences que nous pou-
vons tirer d’une supposition contrefactuelle dans ce contexte sont ses conséquences
logiques 51 .
Cette variabilité n’est pas nécessairement un point faible de l’analyse. D’après
Kratzer, elle reflète la dépendance contextuelle des contrefactuels 52 . Il faut égale-
ment ajouter que si, d’un point de vue formel, cette variabilité est aussi grande que
la variabilité des partitions qui décrivent exhaustivement le monde, il y a des raisons
empiriques de restreindre cette variabilité, si nous voulons construire une sémantique
des contrefactuels qui corresponde à la manière dont ils sont effectivement évalués 53 .
De la même manière qu’une base modale détermine une relation d’accessibilité
sur l’ensemble des mondes possibles, une base modale totalement réaliste f (w) induit
une relation de proximité comparative ≤f (w) sur l’ensemble des mondes possibles,
définie comme suit :
(≤f (w) ) Pour tout monde possible u et tout monde possible v, u ≤f (w) v si et
seulement si {p | p ∈ f (w) et v ∈ [p]} ⊆ {p | p ∈ f (w) et u ∈ [p]}
Cette relation peut être intuitivement comprise comme une relation de ressem-
blance comparative : u ≤f (w) v signifie que u ressemble au moins autant au monde
w (tel qu’il est décrit par f (w)) que le monde v ressemble à w selon cette même
description, et cela se manifeste par le fait qu’il n’y a pas de proposition décrivant
w (dans f (w)) qui soit vraie dans v mais qui ne soit pas vraie dans u 54 .
Il existe ainsi une correspondance entre la sémantique à base de partitions de
Kratzer et (une certaine version) de la sémantique fondée sur une relation de proxi-
mité comparative entre mondes possibles 55 . Appelons φ-monde tout monde possible
dans lequel φ est vrai et admettons que la relation de proximité comparative ≤ w soit
définie sur l’ensemble des mondes possibles. Lewis (1981, p. 232) a montré que les
conditions de vérité (€) et („) sont équivalentes, respectivement, aux conditions
de vérité suivantes :
(€≤ ) φ € ψ est vrai dans w si et seulement si pour tout φ-monde u, il existe un
51. Pour une preuve de la réduction du contrefactuel à l’implication stricte lorsque l’on prend
une base modale de ce genre et que l’antécédent du contrefactuel est faux, voir (Kratzer 1981,
p. 212-213).
52. Voir (Kratzer 1981, section IV).
53. C’est (en partie) cette préoccupation qui a animé Kratzer dans le raffinement de sa séman-
tique des contrefactuels. Voir (Kratzer 2012), en particulier, p. 70-71, ainsi que le chapitre 5.
54. Cette relation entre les bases modales et la relation de proximité comparative a été mise en
évidence par David Lewis (1981).
55. Lewis (1981) a pu montrer que la sémantique à base de partitions de Kratzer est équivalente
à la version de la sémantique fondée sur une relation d’ordre sur un ensemble de mondes possibles
proposée par Pollock (1976).

131
4.2. Les couleurs modales

φ-monde v tel que v ≤w u et ψ est vrai dans tout monde possible z tel que
z ≤w v.
(„≤ ) φ „ ψ est vrai dans w si et seulement s’il existe un φ-monde u tel que
pour tout φ-monde v, si v ≤w u, alors ψ est vrai dans au moins un monde
possible z tel que z ≤w v.

Intuitivement, la première condition de vérité nous dit que si nous prenons un


φ-monde possible quelconque u, nous pouvons trouver un autre φ-monde possible v,
au moins aussi proche de w, tel que tout φ-monde possible z au moins aussi proche
de w que l’est v vérifie ψ. On peut simplifier les choses en disant que ψ est vrai
dans tous les φ-mondes les plus proches de w, mais cela présuppose qu’en prenant
des φ-mondes toujours plus proches de w, on atteindra forcément une limite qui
nous fera passer dans la classe des φ-mondes les plus proches de w. Si on simplifie
encore, en admettant qu’il n’existe qu’un unique monde susceptible d’être le plus
proche de w, cela revient à dire que ψ est vrai dans le φ-monde le plus proche de
w. Si l’on accepte le premier type de simplification, la seconde condition de vérité
nous dit qu’il existe au moins un φ-monde, parmi ceux qui sont les plus proches de
w, où ψ est vrai. Si l’on accepte la seconde, cela revient à dire que ψ est vrai dans
le φ-monde le plus proche. Mais l’équivalence entre les deux types de conditions de
vérité vaut dans le cas le plus général où ces simplifications ne sont pas faites 56 .
En vertu de cette équivalence, nous pouvons éclairer la modalité contrefactuelle
de deux manières complémentaires : en considérant des relations de conséquence et
de compatibilité logiques entre des propositions ou en considérant des relations de
proximité relative entre des mondes possibles.
Un dernier point intéressant qu’illustre la modalité contrefactuelle est que cette
modalité peut légitimement être considérée comme une modalité ontique, dans la
mesure où elle concerne ce qui arriverait au monde, si une supposition contrefac-
tuelle était vraie. Selon la lettre du critère utilisé plus haut pour définir la modalité
ontique, il faut que la base modale exprime des faits. Mais même si la lettre n’est pas
respectée, on peut estimer que l’esprit est néanmoins présent, dans la mesure où nos
bases modales contrefactuelles sont contruites à partir de bases modales totalement
réalistes. Nous parlerons ainsi de modalité ontique, en un sens élargi, pour désigner
toute modalité définie par une base modale exprimant des faits, à une supposition
contrefactuelle près. Nous pouvons ainsi admettre des modalités ontiques caracté-
risées par une base modale incohérente et a fortiori non aléthique, pourvu qu’elles
soient construites à partir de bases modales totalement réalistes. On peut voir les
bases modales réalistes, mais non totalement réalistes et les bases modales contre-
56. Pour plus de détails à ce sujet, voir (Lewis 1981b, section 6).

132
4.3. La modalité de re

factuelles, comme les résultats de deux types d’opérations que l’on peut faire subir
à une base modale totalement réaliste. Dans le premier cas, on retire de l’informa-
tion, dans le second on altère de l’information. La première opération conserve la
réflexivité de la relation d’accessibilité associée, alors que la seconde l’élimine. Mais
le parallélisme entre ces deux opérations justifie, selon nous, que nous les considé-
rions toutes les deux comme des bases modales caractérisant des modalités ontiques.
Nous admettrons ainsi les modalités contrefactuelles au sein des modalités ontiques.
Si nous prenons maintenant un peu de recul, nous avons mis en évidence un cadre
général, fourni par la méthode « kratzerienne » des bases modales, permettant de
caractériser les couleurs modales en termes d’ensemble de propositions et de relation
d’accessibilité sur l’ensemble de mondes possibles. Nous avons pu dégager les grandes
classes suivantes
— les modalités aléthiques, définies par une relation d’accessibilité réflexive, sa-
tisfaisant le principe modal (T)
— les modalités ontiques, dont la base modale représente des faits
— les modalités subjectives, dont la base modale représente des contenus men-
taux (des croyances ou des connaissances)
Ces trois grandes classes ne sont pas exclusives les unes des autres. Nous avons vu
que la modalité épistémique, en vertu de la factivité de la connaissance, est réaliste
tout en étant subjective, et que la modalité contrefactuelle est ontique sans être
réaliste.

4.3 La modalité de re
Le cadre théorique que nous venons de développer, aussi riche soit-il, ne s’ap-
plique cependant qu’aux expressions de la modalité qui se situent au degré 2 d’en-
gagement modal. Nous avons en effet analysé jusqu’ici les expressions modales uni-
quement à l’aide d’opérateurs propositionnels. Mais il ne permet pas en l’état, de
rendre compte de la modalité de re, par opposition à la modalité de dicto. Cette
distinction a été présentée à l’aide du couple d’exemples :

(5) Il est possible qu’il y ait des esprits en l’absence de tout objet physique.
(6) Il y a des esprits capables de survivre à la destruction de tout objet physique.

Si nous traduisons ces deux énoncés dans le langage d’une logique combinant des
quantificateurs et des opérateurs modaux, nous obtenons :

(5’) ♦(∃xEx ∧ ¬∃yP y)


(6’) ∃x♦(Ex ∧ ¬∃yP y)

133
4.3. La modalité de re

Dans le premier cas (modalité de dicto), l’opérateur de possibilité s’applique à


une formule fermée (∃xEx ∧ ¬∃yP y), c’est-à-dire une formule ne contenant pas de
variable libre et à laquelle on peut attribuer une valeur de vérité (dans un monde
possible donnée). Cette formule exprime le dictum dont la possibilité est affirmée.
Mais dans le second cas (de re), l’opérateur de possibilité se trouve dans la portée du
quantificateur. L’opérateur s’applique immédiatement à une formule ouverte (Ex ∧
¬∃yP y) dont la variable x n’est liée que par un quantificateur qui se trouve à
l’extérieur de la portée de l’opérateur modal. Ce que l’on affirme ici, c’est que tous les
objets dans le domaine de quantification possèdent la propriété de pouvoir survivre
à la destruction de tout objet physique.
Pour clarifier la distinction entre les prédications modales de dicto et les prédica-
tions modales de re on peut faire appel à un opérateur de λ-abstraction qui permet
d’extraire un prédicat à partir d’une formule fermée 57 . Ainsi on peut résoudre l’am-
biguïté d’une phrase de la forme

(18) ♦F a

en distinguer deux lectures :

(19) ♦(λx.F x)a


(20) (λx.♦F x)a

Dans le premier cas on affirme la possibilité de dicto de la prédication F a ; dans


le second on attribue la possibilité de re d’être F à l’individu désigné par a.
Ce genre d’ambiguïté peut se manifester par exemple dans
(21) Le Président de la République pourrait ne pas être français.
Si l’on interprète cette phrase de la première manière, alors cette possibilité de
dicto est vraisemblablement fausse, dans la mesure où la nationalité française est
requise pour être Président de la République. Mais si on lit cette phrase comme une
attribution de possibilité de re, alors elle a des chances d’être vraie. Il suffit pour
cela que François Hollande décide de changer de nationalité.
Cette différence est importante dans la mesure où les conditions de vérité que
nous avons associées jusqu’ici aux phrases modalisées de la forme ♦φ ne valent que
lorsque φ est une phrase fermée, susceptible d’être vraie ou fausse dans un monde
possible donné. Pour reprendre la terminologie de Quine, nous ne sommes pas allés
au-delà du degré 2. Pour donner un sens à la distinction entre possibilité de dicto et
possibilité de re, nous devons rejoindre le degré 3.
57. Pour une présentation et une défense des mérites de cette représentation de la distinction
entre modalité de dicto et modalité de re, voir (Thomason et Stalnaker 1968). Les détails de
cette approche sont également présentés dans (Fitting et Mendelsohn 1998, chapitres 9 et 10).

134
4.3. La modalité de re

En abordant le passage du deuxième au troisième degré nous eu l’occasion de


mentionner les réserves de Quine au sujet de l’« essentialisme aristotélicien ». Mais
les raisons avancées par Quine pour rejeter cette doctrine métaphysique, comme nous
l’avons brièvement mentionné, sont loin d’être décisives. Citons plus longuement un
passage symptomatique, tiré de Word and Object :

Peut-être puis-je éveiller de la façon suivante la sensation juste de déso-


rientation qui en résulte. Les mathématiciens peuvent raisonnablement
être conçus comme étant nécessairement rationnels, mais non nécessaire-
ment bipèdes ; et les cyclistes comme nécessairement bipèdes, mais non
nécessairement rationnels. Mais qu’en serait-il d’un individu qui aurait
au nombre de ses excentricités à la fois les mathématiques et le vélo ?
Cet individu concret est-il nécessairement rationnel et bipède de manière
contingente, ou vice versa ? Dans la mesure où nous parlons référentielle-
ment de cet objet, et sans préjugé particulier en faveur d’un groupement
des mathématiciens en tant que tels jugé plus important que celui des
cyclistes en tant tels ou vice versa, dans cette mesure, il n’y a pas l’ombre
d’un sens dans une évaluation qui compte certains des attributs de l’in-
dividu considéré comme des attributs nécessaires et d’autres comme des
attributs contingents. Certains de ses attributs comptent comme im-
portants et d’autres comme sans importance, sans doute, certains sont
durables, d’autres passagers, mais aucun ne peut paraître nécessaire ou
contingent.
Curieusement, il existe une tradition philosophique qui fait pareille dis-
tinction entre attributs nécessaires et attributs contingents. Elle a sur-
vécu dans les termes « essence » et « accidents », « relation interne » et
« relation externe ». C’est une distinction qu’on attribue à Aristote (ma-
tière à controverse chez les érudits ; c’est le prix des attributs à Aristote).
Mais, pour vénérable que soit cette distinction, elle est certainement in-
soutenable. (Quine [1960] 1977, p. 279-280)

L’essentialisme est ici balayé d’un revers de la main comme inintelligible. Comme
le note Quine, il existe une tradition philosophique reconnaissant la pertinence et
l’importance de la distinction entre essence et accident. Quine répond que cette
tradition est fondée sur des idées confuses. Mais tout ce qu’il a à nous offrir pour
nous en convaincre est un exemple et un sentiment d’incompréhension.
Il se trouve que la pertinence et l’importance de cette même distinction a été
affirmée a contrario par Saul Kripke :

On trouve même la suggestion suivante dans la littérature philosophique :


alors qu’il peut y avoir une intuition derrière la notion de nécessité (nous
pensons que certaines choses auraient pu être autrement, et d’autres pas),
la distinction entre propriétés nécessaires et propriétés contingentes est
l’invention d’un mauvais philosophe qui n’a pas compris qu’il y a plu-
sieurs façons de faire référence à un même objet. Je ne sais pas s’il y a

135
4.3. La modalité de re

des philosophes qui n’ont pas compris cela ; quoi qu’il en soit, il est loin
d’être vrai que cette distinction soit sans contenu intuitif et ne signi-
fie rien pour l’homme ordinaire. Supposons que, montrant Nixon, quel-
qu’un dise : « C’est le type qui aurait pu perdre ». Quelqu’un d’autre
répond : « Non. Il aurait pu perdre si on le décrit comme “Nixon”, mais
si on le décrit comme le vainqueur, alors il n’est pas vrai qu’il aurait
pu perdre. » Qui, dans ce dialogue, est le philosophe, l’homme aux in-
tuitions perverses ? Il me semble que c’est évidemment le second. Le
deuxième homme a une théorie philosophique. [. . .] Si quelqu’un pense
que la notion de propriété contingente ou nécessaire (ne vous préoccupez
pas de savoir s’il y a des propriétés nécessaires autres que triviales, et
considérez seulement le caractère sensé de cette notion) est une notion
de philosophe sans contenu intuitif, il se trompe. (Kripke [1972] 1982,
p. 29-30)
Dans ce passage Kripke semble parvenir à retourner les armes de Quine (un
exemple et un sentiment intuitif) contre lui-même. Il est à noter que Kripke ne
donne pas ici un argument en faveur de la vérité de l’essentialisme aristotélicien, mais
seulement de son intelligibilité. On pourrait objecter à Kripke qu’il ne nous donne pas
véritablement de raisons de préférer ses intuitions essentialistes aux intuitions anti-
essentialistes de Quine 58 . A cela on pourrait répondre que les recherches menées en
sciences cognitives, et plus spécifiquement en psychologie du développement, tendent
à donner raison à Kripke, en reconnaissant un rôle structurant à la notion d’essence
dans l’acquisition de certains concepts 59 .
Un autre point en faveur de Kripke est qu’il dispose d’une théorie permettant
d’expliquer certains phénomènes sémantiques qui ont pu troubler Quine. Nous avons
mentionné plus haut l’exemple du nombre des pièces qui se trouvent dans mon porte-
monnaie. En un sens, ce nombre aurait pu être supérieur à 7 si j’avais été plus riche.
En un autre sens, il n’aurait pas pu être supérieur à 7, puisque 5 (le nombre de
pièce que j’ai effectivement dans ma poche) est inférieur à 7 en vertu d’une nécessité
mathématique. Cette différence peut être facilement expliquée par le fait que les
noms de nombres sont des désignateurs rigides, alors que la description définie « le
nombre de pièces dans mon porte-monnaie » est une description définie qui n’est
pas rigide.
Nous accepterons ainsi au moins l’intelligibilité de la distinction entre propriétés
accidentelles et propriétés essentielles, de façon à pouvoir prendre en compte le
58. Les lignes qui suivent la citation ci-dessus sont elles aussi symptômatiques : « Il y a, bien
entendu, des philosophes pour qui le fait que quelque chose ait un contenu intuitif est un argument
très faible en sa faveur. Je pense, quant à moi, que c’est un argument très fort. Je ne sais vraiment
pas quel argument plus fort peut être présenté en faveur de quoi que ce soit, en dernière analyse.
En tout cas, ceux qui disent que la notion de propriété accidentelle n’est pas une noton intuitive
ont l’intuitiuon qui fonctionne à l’envers, me semble-t-il » (Kripke [1972] 1980, p. 42).
59. Voir en particulier (Gelman 2003) pour une présentation synthétique.

136
4.3. La modalité de re

passage au degré 3. La question qui se pose alors à nous est d’expliquer quelle
modification un opérateur modal peut apporter à un énoncé ouvert.
La sémantique des mondes possibles que nous avons utilisée jusqu’ici pour traiter
de la modalité de dicto peut également être mise à profit pour traiter de la modalité
de re. Il existe cependant plusieurs manières différentes de le faire 60 .
La manière la plus simple consiste à définir un domaine d’individus, compris
comme l’ensemble D des individus possibles, qui est le même pour tous les mondes
possibles. Comme dans les logiques non-modales, les énoncés ouverts sont interprétés
à l’aide d’assignations, qui sont des fonctions associant à chaque variable un objet
dans le domaine de discours. Une formule ouverte non modale φ est vraie selon une
assignation δ si et seulement si la formule que l’on obtient en substituant à chaque
variable libre un nom de l’objet qui lui associé par δ est vraie. Dans le cas modal,
une assignation est définie comme une fonction qui associe à chaque variable un
élément de D. Ainsi, on peut attribuer une valeur de vérité à une formule ouverte
modale dans un monde possible donné w relativement à une certaine assignation δ :
(δ ) φ est vrai dans w, selon une assignation δ si et seulement si pour tout
monde possible w0 tel que Rww0 , φ est vrai dans w0 selon l’assignation δ.
(♦δ ) ♦φ est vrai dans w, selon une assignation δ si et seulement s’il existe un
monde possible w0 tel que Rww0 et φ est vrai dans w0 selon l’assignation δ.
On dira qu’une assignation δ 0 est une variante, sur la variable x, d’une assignation
δ (ce que nous notons par δ 0 'x δ2 ) lorsque δ et δ 0 diffèrent au plus sur l’élément de
D qu’elles assignent à x. On peut alors appliquer la définition récursive usuelle des
quantificateurs universels et existentiels :
(22) ∀xφ est vrai dans w selon une assignation δ1 si et seulement φ est vrai dans
w pour toute assignation δ2 telle que δ1 'x δ2 .
(23) ∃xφ est vrai dans w selon une assignation δ2 si et seulement si φ est vrai
dans w pour au moins une assignation δ2 telle que δ1 'x δ2 .
Le trait caractéristique de cette approche est que le domaine de quantification
ne varie pas d’un monde à l’autre. Cela peut se comprendre comme le fait que ce
domaine comprend tous les individus possibles, ou que tous les individus dont on
parle ont une existence nécessaire 61 . Ce fait se manifeste par le fait que le schéma
suivant est valide lorsque nous raisonnons avec un modèle constant :
60. Une présentation rigoureuse de ces différentes approches nous emmènerait trop loin. Nous
nous contentons ici de présenter ces approches dans leurs grandes lignes et surtout de dégager
leur contenu philosophique. Pour une présentation rigoureuse de ces principales approches, nous
renvoyons à (Fitting et Mendelsohn 1998).
61. La première interprétation est compatible avec la doctrine connue sous le nom de « pos-
sibilisme » dans la métaphysique des modalités, à savoir la doctrine selon laquelle il existe des

137
4.3. La modalité de re

(EN) ∀x∃y(x = y)
Ce schéma affirme en effet que toute chose existe dans tous les mondes possibles,
ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de place pour des existences contingentes.
Une autre conséquence de cette approche est que la différence entre la modalité
de dicto et la modalité de re est neutralisée dans la mesure où les schémas suivants
(connus sous le nom de « formule de Barcan » et « formule converse de Barcan ») sont
des vérités logiques dans les systèmes de logique modale quantifiée où le domaine de
quantification est constant 62 .
(BF) ∀xφ(x) → ∀xφ(x)
(CBF) ∀xφ(x) → ∀xφ(x)
De ce point de vue, les formulations (5) et (6) du dualisme en philosophie de
l’esprit sont logiquement équivalentes. Or nous avons vu qu’à un niveau intuitif ces
deux thèses ne semblent pas logiquement équivalentes.
Pour rendre compte de cette différence, il est préférable de donner une autre
lecture des quantificateurs. Selon cette seconde lecture, le domaine de quantification
est toujours relatif à un monde, considéré comme étant le monde actuel. On introduit
à cet effet une fonction d qui associe à chaque monde possible w l’ensemble des
individus d(w) qui existent dans w.
Lorsque nous adoptons cette conception de la quantification, la formule de Barcan
n’est plus une vérité logique, et nous pouvons distinguer clairement les significations
intuitives non équivalentes que nous désirions attribuer à nos deux formulations du
dualisme.
En admettant de faire varier le domaine de quantification d’un monde à l’autre,
on se donne les moyens de représenter la notion d’existence contingente, si l’on
considère que le domaine associé à chaque monde possible représente l’ensemble des
individus existant dans ce monde 63 .
individus possibles en plus des individus réels (par opposition à l’actualisme selon lequel les seuls
individus existants sont les individus réels). Bernard Linsky et Edward Zalta (1994) proposent que
les deux interprétations (possibiliste et actualiste) sont compatibles avec la logique modale que
nous décrivons. Williamson (2013) élabore l’idée selon laquelle ce domaine unique comprend des
individus nécessairement existants, une interprétation qu’il nomme « nécessitiste » et qui se veut
indépendante de l’opposition entre possibilisme et actualisme.
62. La sémantique à domaine constant pour la logique modale quantifiée est exposée dans (Fit-
ting et Mendelsohn 1998, section 4.6).
63. La situation est en réalité plus complexe que nous le laissons entendre. Comme le soulignent
Fitting et Mendelsohn (1998, section 4.8) tout ce qui peut être dit avec un domaine constant
peut être dit avec desSdomaines variables en introduisant des quantificateurs possibilistes dont le
domaine est l’union w∈W d(w) des domaines de tous les mondes possibles. Et tout ce qui peut
être dit avec des des domaines variables peut être dit avec un domaine constant, pourvu que l’on
considère le domaine constant comme le domaine de tous les possibilia et que l’on introduise un
prédicat d’existence, ce qui permet d’attribuer à chaque monde possible un domaine d’individus
existants qui soit un sous-ensemble de l’ensemble des possibilia.

138
4.3. La modalité de re

Mais cette manière de voir les choses pose également de nouvelles questions. En
particulier, rien n’exclut qu’un même individu existe dans plusieurs mondes possibles
à la fois. Devons-nous tolérer que certains domaines se recoupent ou l’interdire ? Le
fait de raisonner avec un domaine constant implique, trivialement, que tous les in-
dividus existent dans tous les mondes possibles à la fois. Lorsque nous raisonnons
avec des domaines variables, les deux options sont envisageables en principe envi-
sageables, mais la solution la plus naturelle consiste à admettre que les domaines
puissent se recouper. Le fait qu’un individu possède au moins certaines propriétés
contingentes peut facilement être exprimé par le fait que ce même individu possède
une certaine propriété dans un monde possible w1 et une deuxième propriété in-
compatible avec la première dans un autre monde possible w2 . Si nous voulons dire
que c’est une propriété contingente de César que d’avoir franchi le Rubicon, alors
nous devons admettre qu’il existe au moins un monde possible dans lequel César
lui-même ne franchit pas le Rubicon.
L’idée qu’un même individu puisse entrer dans le domaine de différents mondes
possibles (dans le cadre d’une sémantique à domaines variables) a pu soulever cer-
taines difficultés dès lors que l’on souhaiter donner une interprétation philosophique
de cette idée.
David Lewis (1968) a élaboré une sémantique alternative, fondée au contraire
sur l’idée qu’aucun individu n’existe dans plusieurs mondes possibles à la fois. Pour
rendre compte de la modalité de re, Lewis introduit alors une relation de contre-
partie reliant des individus appartenant à des mondes possibles (éventuellement)
distincts. Ainsi lorsque nous disons (communément) que François Hollande aurait
pu perdre l’élection présidentielle de 2012, nous disons (dans le cadre de la théorie
des contreparties) qu’il existe un monde possible dans lequel une contrepartie de
François Hollande perd l’élection présidentielle de 2012. La théorie des contrepartie
de Lewis consiste alors à poser des axiomes sur la relation de contrepartie et sur
d’autres notions tenues pour primitives comme celles de monde possible, d’apparte-
nance à un monde possible et d’actualité 64 . Lewis insiste en outre sur le fait que la
notion de contrepartie, telle qu’il l’entend doit être comprise comme une relation de
ressemblance :

Alors que certains diraient que vous existez dans plusieurs mondes à la
fois, dans lesquels vous avez différentes propriétés et dans lesquels des
choses quelque peu différentes vous arrivent, je préfère dire que vous
existez seulement dans le monde réel, mais que vous avez des contrepar-
64. Ainsi, pour se limiter aux axiomes qui concernent spécifiquement la notion de contrepartie,
Lewis stipule que tout individu est une contrepartie de lui-même et qu’au sein d’un même monde,
un individu ne peut avoir qu’une seule contrepartie, à savoir lui-même.

139
4.3. La modalité de re

ties dans plusieurs autres mondes. Vos contreparties vous ressemblent


étroitement, à beaucoup d’égards importants, à la fois dans le contenu
et dans le contexte. Elles vous ressemblent plus que toute autre chose
dans leur monde. Mais elles ne sont pas vous. [. . .] Il vaudrait mieux dire
que vos contreparties sont des personnes que vous auriez pu être, si le
monde avait été différent. (Lewis 1968, p. 29, notre traduction)

Lewis insiste en particulier sur le fait que la relation de contrepartie, parce qu’elle
n’est qu’une relation de ressemblance et non une relation d’identité, ne doit pas
nécessairement posséder les propriétés de symétrie et de transitivité.
La théorie des contreparties n’est pas à proprement parler une logique modale.
Elle est présentée comme une théorie, couchée dans la logique du premier ordre,
s’appliquant à un domaine comprenant des mondes possibles et des individus ap-
partenant à ces mondes 65 . On obtient alors les conditions de vérités suivantes pour
les opérateurs de possibilité et de nécessité :

♦CT ♦φ(x1 , . . . xn ) est vrai dans un monde possible w si et seulement s’il existe un
monde possible w0 dans lequel y1 , . . . , yn sont des contreparties de x1 , . . . , xn
et φ(y1 , . . . , yn ) est vrai dans w0 .
CT φ(x1 , . . . , xn ) est vrai dans un monde possible w si et seulement si dans
tout monde possible w0 , toutes les contreparties y1 , . . . , yn de x1 , . . . , xn sont
telles que φ(y1 , . . . , yn ) est vrai dans w0 .

Il se trouve que la logique modale quantifiée que l’on peut ainsi dériver de la
théorie des contreparties a des propriétés qui peuvent sembler étranges lorsque l’on
considère des énoncés au sujet de l’identité. Par exemple, la formule suivante

(IC) ∃x∃y(x = y ∧ ♦(∃u(x = u) ∧ ∃v(y = v) ∧ x 6= y))

qui revient à dire que deux objets identiques peuvent être distincts se traduit, dans
la théorie des contreparties par :

(IC’) ∃x∃y(Ix@ ∧ Iy@ ∧ ∃w∃x0 ∃y 0 (Ix0 w ∧ Iy 0 w ∧ Cxx0 ∧ Cyy 0 ∧ x0 6= y 0 ))

Or cette formule est un théorème de la théorie des contreparties. C’est une consé-
quence du fait qu’un même objet peut posséder deux contreparties distinctes au sein
d’un même monde. On peut toujours éviter cette conséquence en ajoutant un axiome
65. On peut cependant traduire les théorèmes de la théorie des contreparties dans le langage
de la logique modale quantifiée et Lewis propose en effet un algorithme de traduction qui associe
à chaque formule ouverte de la logique modale quantifiée une formule ouverte de sa théorie des
contreparties (Lewis 1968, section II). Il n’y a revanche pas d’algorithme de traduction inverse qui
associe à chaque formule de la théorie des contreparties une formule de la logique modale quantifiée
dans la mesure où la théorie des contreparties est plus expressive que la logique modale quantifiée.
C’est d’ailleurs un des arguments qu’invoque Lewis pour raisonner sur les modalités dans le cadre
d’une théorie des contreparties plutôt que dans le cadre d’une logique modale quantifiée.

140
4.3. La modalité de re

précisant qu’un objet ne peut avoir qu’une seule contrepartie dans un même monde.
Mais on perdrait alors la flexibilité qui fait une partie de l’intérêt propre de la théo-
rie des contreparties, et il faudrait en outre donner une justification philosophique
à cette décision : si la relation de contrepartie est fondée sur la ressemblance, alors
il n’y a pas de raison particulière d’interdire que deux objets au sein d’un même
monde possible ressemblent au même degré à un troisième objet appartenant à un
autre monde possible 66 .
Une manière de reconsidérer cette situation consiste à dire que l’opérateur  que
l’on peut reconstruire à partir de la théorie des contreparties exprime en réalité la
notion d’essence, plutôt que celle de nécessité. Cette interprétation est autorisée par
Lewis :

Les notions d’essence et de contrepartie sont interdéfinissables. Nous


avons simplement défini l’essence de quelque chose comme l’attribut qu’il
partage avec toutes ses contreparties et seulement avec ses contreparties ;
compte comme contrepartie d’une chose toute chose possédant l’attribut
qui constitue son essence. (Lewis 1968, p. 122, notre traduction)

Allen Hazen (1979, p. 327) suggère même que cette lecture essentialiste de l’opé-
rateur «  » permet d’expliquer certaines étrangetés de la logique modale quantifiée
que génère la théorie des contreparties. De ce point de vue l’opérateur « ♦ » doit être
lu comme affirmant la compatibilité avec l’essence des individus mentionnés. Accep-
ter la formule (IC) revient alors à affirmer que l’attribut qui constitue l’essence d’un
objet peut être instancié par deux objets distincts, c’est-à-dire à remettre en cause
la notion d’essence individuelle 67 - ce qui n’est pas exactement la même chose que
d’affirmer la contingence de la relation d’identité.
On pourrait nous objecter que ce rejet de la notion d’essence individuelle a
quelque chose d’arbitraire, si nous envisageons la théorie des contreparties comme un
instrument pour raisonner sur la notion d’essence 68 . On pourrait penser qu’il suffit
d’interdire à un objet d’avoir plus d’une contrepartie dans un même monde, mais
cela reviendrait à exiger que toutes les essences soient individuelles et une grande
partie de l’intérêt de la théorie des contreparties serait perdu. Ce que nous voulons,
66. Nous renvoyons à (Hazen 1979, section II) pour une présentation de cette difficulté.
67. Nous entendons ici la notion d’essence individuelle au sens suivant : un attribut est une
essence individuelle s’il ne peut être possédé que par un unique individu au sein d’un même monde.
Dans le cas où l’on aurait, par hypothèse, deux objets indiscernables au sein d’un même monde, ces
deux objets ne peuvent pas instancier tous les deux l’essence individuelle de l’objet réel auxquels ils
ressemblent plus que tout autre. Reconnaître ce genre d’essence individuelle revient à abandonner
l’idée que l’essence survient sur la ressemblance.
68. C’est une manière d’interpréter la théorie des contreparties qui nous semble être intéressante,
mais ce n’est clairement pas l’intention initiale de Lewis pour qui la théorie des contreparties
exprime aussi et surtout une doctrine métaphysique.

141
4.3. La modalité de re

c’est la possibilité de raisonner indifféremment avec des essences individuelles et des


essences spécifiques.
Une solution à cette difficulté consiste à reconnaître l’existence d’une pluralité de
relations de contrepartie. L’introduction d’une telle multiplicité n’est pas dépourvue
de motivation philosophique, en particulier si l’on estime, comme le fait David Lewis,
que la notion de contrepartie s’explique en termes de ressemblance, dans la mesure
où la ressemblance est une notion variable. Deux objets peuvent être ressemblants
sous certains aspects, mais dissemblants sous d’autres. On peut alors introduire deux
relations de contreparties distinctes, une pour chaque aspect de ressemblance ou de
dissemblance. Il se trouve que David Lewis a lui-même proposé d’introduire une
multiplicité de relations de contreparties, pour résoudre un problème différent, celui
de la relation entre une personne et le corps qui lui appartient 69 :

Comme nous l’avons déjà noté, les relations de contrepartie sont une
question de ressemblance globale sous une diversité de facteurs. Si nous
faisons varier l’importance relative de ces différents facteurs de ressem-
blance et de dissemblance, nous obtienons des relations de contrepartie
distinctes. Deux types de facteurs de ressemblance et de dissemblance
parmi les choses qui persistent dans le temps sont d’une part la per-
sonnalité et les traits de personnalité, et d’autre part, la constitution
physique et les caractéristiques corporelles. Si nous accordons un grand
poids aux premiers, nous obtenons la relation de contrepartie corporelle.
Seulement une personne, ou seulement quelque chose d’approchant, peut
ressembler suffisamment à une personne, sous l’aspect de la personnalité
et des traits des personnalité, pour en être la contrepartie personnelle.
Mais si nous accordons un plus grand poids aux seconds, nous obtenons la
relation de contrepartie corporelle. Seulement un corps, ou quelque chose
d’approchant, peut ressembler suffisamment à un corps sous l’aspect de
sa constitution physique et de ses caractéristiques corporelles pour être
sa contrepartie corporelle. (Lewis 1971, p. 208, notre traduction)

L’introduction d’une multiplicité de relations de contrepartie permet ainsi d’ob-


tenir une plus grande finesse de grain, dans nos raisonnements au sujet de l’essence
de choses. Et si nous souhaitons marquer une différence entre des essences indivi-
duelles et des essences spécifiques, alors il nous suffit d’introduire deux relations
de contreparties distinctes, qui ne seront pas régies par les mêmes axiomes. L’une
69. Voir (Lewis 1971). Lewis distingue une relation de contrepartie personnelle, d’une relation
de contrepartie corporelle. Mes contreparties personnelles sont les individus qui, dans d’autres
mondes, me ressemblent le plus, en tant que personnes. Mes contreparties corporelles sont les
individus qui, dans d’autres mondes possibles, me ressemblent le plus, en tant que corps. L’intérêt
de cette distinction est que les deux relations n’ont pas nécessairement la même extension, ce qui
permet à Lewis de défendre simultanément qu’une personne est identique à son corps, et en même
temps que cette personne aurait pu avoir un autre corps, et ce corps être le corps d’une autre
personne.

142
4.4. L’ontologie du possible

admettra plusieurs contreparties dans un même monde, l’autre l’interdira.


Faut-il choisir entre ces diverses représentations de la modalité de re ? Pour ré-
pondre brièvement à cette question massive, nous ne pensons pas qu’il soit opportun
de choisir une bonne fois pour toutes une approche par rapport à une autre. Faire
un tel choix supposerait de séparer dans chacune de ces approches ce qui est censé
représenter authentiquement la réalité et ce qui n’est qu’un artefact du mode de
représentation adopté. Mais présenter tel ou tel aspect de la représentation propo-
sée comme objectif ou artefactuel engage une prise de position métaphysique sur
la nature profonde de la modalité. Tel n’est pas notre objectif cependant. Notre
objectif est plutôt d’étudier aussi finement que possible les raisonnements modaux
et leurs conditions de validité. Pour remplir cette mission, il nous sera plus utile
de multiplier les perspectives sur la modalité, plutôt que de choisir une bonne fois
pour toutes une représentation comme supérieure à toutes les autres. Ainsi, nous
nous réserverons la possibilité de puiser dans chacune des ressources qui nous sont
offertes, en gardant à chaque fois à l’esprit leurs présuppositions et leurs limites.

4.4 L’ontologie du possible


Nous nous sommes jusqu’ici efforcé de développer des outils permettant de carac-
tériser la modalité du possible selon ses différentes dimensions, et les raisonnements
que nous pouvons faire à son propos.
Ce faisant nous avons laissé de côté la dimension ontologique du possible. En
effet, c’est une chose que de savoir définir une notion de possibilité et de raisonner
avec elle, c’en est une autre que de déterminer son statut ontologique. Dans la mesure
où le statut ontologique des possibilités est à l’origine de certaines difficultés propres
à l’épistémologie modale, il nous paraît nécessaire de traiter également cet aspect
de la notion.
Il y a plusieurs manières d’aborder la question du statut ontologique du possible
non actualisé. Une première manière consiste à poser le problème en son sens le plus
général, et à se demander s’il nous faut accepter de telles choses que des possibles
non actualisés dans notre ontologie. Cette manière de poser la question véhicule ce-
pendant la présupposition que les questions ontologiques sont des questions fermées,
relatives à ce qui appartient ou n’appartient pas à ce qui est. Si l’on envisage les
choses de cette manière, alors admettre sans hésitation des possibilités non actuali-
sées dans le domaine de « ce qui est » peut choquer notre sens robuste de la réalité.
Mais il nous semble que la place même qu’occupe le possible dans notre schème

143
4.4. L’ontologie du possible

conceptuel est précisément celle de « ce qui pourrait être » mais n’est pas 70 . Plutôt
que de se demander s’il faut faire une place pour le possible dans notre ontologie,
une meilleure approche consiste à mieux caractériser ce domaine de « ce qui pourrait
être ».
Une première question que l’on a pu poser au sujet de ce domaine est celle de son
intelligibilité. Quine est connu, entre autres, pour avoir remis en cause l’intelligibilité
de notre discours au sujet des possibilia 71 . Or il est clair que la radicalité d’une telle
position (si elle était généralisée à tout le domaine de « ce qui pourrait être » 72 )
est difficilement compatible avec l’objet même de notre étude, qui présuppose a
minima l’intelligibilité de notre discours sur le possible. Si cette intelligibilité n’est
pas admise, alors il n’est tout simplement pas question d’utiliser des arguments de
concevabilité pour défendre et attaquer des positions philosophiques.
La deuxième question que l’on peut poser au sujet de ce domaine concerne sa
factualité. Y a-t-il des faits au sujet de ce qui pourrait être le cas ? L’alternative serait
que ce pourrait être mais n’est pas est seulement quelque chose de subjectif, ou au
moins de dépendant de l’esprit. Une implication directe de l’idée qu’il y a des faits
au sujet de ce qui pourrait être le cas est que l’on peut avoir des croyances vraies
et même des connaissances au sujet de ce qui pourrait être, ce qui est beaucoup
plus difficilement le cas, si l’on estime qu’il s’agit d’un domaine non factuel. Si le
domaine de ce qui pourrait être est un domaine non factuel, alors nous ne devons
pas nous attendre à ce qu’un désaccord au sujet de ce qui pourrait être puisse être
tranché dans un sens ou dans un autre - non pas parce que l’on ne pourra pas
savoir qui a raison et qui a tort, mais parce que personne n’a fondamentalement
raison ou tort. Là encore, une telle position est difficilement compatible avec l’idée
d’argumenter par la concevabilité. On pourrait nous objecter qu’il existe cependant
une forme de non-factualisme qui établit un lien fort entre la concevabilité et la
70. Pour être plus précis, c’est la place qu’occupe une partie du possible, à savoir le possible non
actualisé, puisque nous admettons que ce qui est réel est a fortiori possible.
71. Un bon exemple de cette attitude se trouve dans ce passage de (Quine 1948/1949) : « Prenez,
par exemple, le possible homme gros qui se trouve derrière la porte, puis le possible homme chauve.
S’agit-il du même homme possible ou de deux hommes possibles distincts ? Comment décider ? Y
a-t-il plus d’hommes possibles sveltes que d’hommes possibles obèses ? Combien y en a-t-il qui
soient semblables ? Le fait qu’ils soient semblables suffit-il à les rendre identiques ? Ou, enfin, le
concept d’identité lui-même peut-il être véritablement appliqué à des possibles non actualisés ?
Mais quel sens peut-on donner à un discours portant sur des entités dont il est impossible de dire
de façon sensée à quelles conditions elles sont identiques ou distinctes d’autres entités du même
genre ? » (p. 23).
72. Ce serait caricaturer la position de Quine que lui faire dire que ce domaine est inintelligible de
part en part. Comme nous l’avons vu les accusations d’inintelligibilité proférées par Quine portent
principalement sur la possibilité en tant qu’elle est appliquée à des choses. Mais Quine semble
parvenir à comprendre ce que nous voulons dire lorsque nous disons qu’une phrase est logiquement
possible ou nécessaire.

144
4.4. L’ontologie du possible

possibilité. En effet, une certaine variété d’expressivisme au sujet de la possibilité


consiste à dire que nos affirmations de possibilité et d’impossibilité expriment en
réalité notre capacité et notre incapacité, respectivement, à imaginer ou à concevoir
l’état de choses en question. De ce point de vue, la différence entre affirmer que
2+2=4, et affirmer qu’il est nécessaire que 2+2=4 tient dans le fait que la seconde
affirmation exprime l’incapacité à imaginer ou à concevoir que la somme de 2 et 2
soit égale à autre chose que 4. Nous avons ici une conception de la possibilité qui
n’est pas loin de réduire la possibilité à la concevabilité, mais le fait de présenter cette
connexion dans un cadre expressiviste la rend difficilement compatible avec l’idée
d’argumenter par la concevabilité, à moins que les thèses philosophiques qu’il s’agit
de réfuter soient comprises comme des thèses portant sur nos capacités mentales.
A moins de considérer que le débat au sujet de la contingence des lois de la nature
est un débat relatif à ce que nous sommes capables d’imaginer, la conception de la
possibilité qui se dégage de cette position expressiviste est difficilement compatible
avec notre objet.
Nous admettrons ainsi que le domaine de ce qui pourrait être est un domaine
factuel. Nous arrivons alors à la question de savoir de quel genre de choses ce do-
maine est peuplé. Une question qui a agité beaucoup d’esprits récemment consiste
à demander s’il est peuplé d’entités non réelles (au sens où l’on oppose ce qui est
réel à ce qui est simplement possible). Cette question est souvent motivée par un
malaise à admettre de telles entités dans une ontologie et s’accompagne d’un projet
visant à ramener ce qui pourrait être sur le terrain de ce qui est. Les actualistes se
seront reconnus dans la description que nous venons de donner de leur orientation
philosophique. Les possibilistes, au contraire, acceptent sans difficulté un domaine
factuel qui comprenne des choses non réelles. Nous n’entendons pas trancher ici ce
débat. Nous nous contenterons simplement de remarquer que si les possibilistes et les
actualistes peuvent être en désaccord au sujet de la nature des entités qui peuplent
le domaine de ce qui pourrait être, ils peuvent au moins s’accorder minimalement
sur la manière dont ce domaine est structuré. Une manière de caractériser cette
structure est de faire appel, comme nous l’avons fait tout au long de ce chapitre à
l’idée que :
(W ) p est nécessairement vrai si et seulement si pour tout monde possible w, p
est vrai dans w.
(♦W ) il est possible que p soit vrai si et seulement s’il existe un monde possible w
tel que p est vrai dans w.
Ce genre de biconditionnels peut et doit inviter à prudence, cependant, et ce
pour deux raisons au moins. La première consiste à faire remarquer que l’on ne

145
4.4. L’ontologie du possible

peut considérer ces biconditionnels comme explicatifs parce que l’on s’appuie sur
une notion modale, celle de monde possible, pour expliquer les notions modales de
possibilité et de nécessité. C’est une objection qui a été formulée en particulier par
les défenseurs d’une doctrine connue sous le nom de « modalisme », doctrine selon
laquelle les notions de possibilité et de nécessité sont conceptuellement antérieures
à celle de monde possible, de sorte que la possibilité et la nécessité ne peuvent pas
être expliquées en quantifiant sur un domaine de « mondes possibles ». Ce terme de
« modalisme » a été popularisé par Forbes qui a défendu la doctrine ainsi nommée
dans (Forbes 1989) et (Forbes 1992). Voici la définition qu’il en donne :

Le modalisme est la conception selon laquelle les opérateurs « il est pos-


sible que », « il nécessairement que » et « il est vrai, de fait, que 73 »
fournissent les moyens les plus fondamentaux d’exprimer la modalité et
que toutes les autres expressions de la modalité doivent en dernière ana-
lyse être expliquées à l’aide de ces trois opérateurs-là. En particulier,
les locutions quantificationnelles telles que « certaines possibilités » ou
« tout monde possible » doivent être expliquées à l’aide de ces opérateurs
et non l’inverse. (Forbes 1992, p. 57, notre traduction)

Le principal argument à l’appui du modalisme consiste à faire remarquer qu’il


est nécessaire de posséder une intelligence préalable de la modalité pour comprendre
les parties droites de (W ) et (♦W ) dans la mesure où le membre de droite fait
dans chaque cas référence à des mondes possibles. Il est difficile d’admettre que le
membre de droite soit primitif d’un point de vue conceptuel, par rapport au membre
de gauche :

En un sens évident, quelqu’un a besoin d’une explication pour bien com-


prendre un énoncé s’il lui manque l’un des concepts qui y sont employés.
Pour cette personne, une explication consiste à introduire la significa-
tion des concepts qui ne sont pas familiers. Mais analyser p♦P q par
p(∃)wP (w)q ou p(∃w)(dans w : P )q n’est pas expliquer p♦P q en ce sens
conceptuel, dans la mesure où « (∃w) » est compris comme « il existe un
monde possible w », et il est difficile de voir comment quelqu’un pourrait
(a) posséder le concept de monde possible, (b) comprendre la proposition
P et le mode de construction employé dans p♦P q, mais ne pas possé-
der les ressources conceptuelles pour comprendre p♦P q. (Forbes 1989,
p. 79, notre traduction)

On peut espérer éviter cette difficulté si l’on inverse l’ordre des priorités en
estimant au contraire que c’est le membre de gauche, contenant les modalités du
possible et du nécessaire qui est primitif d’un point de vue conceptuel.
73. C’est ainsi que nous rendons en français l’adverbe « actually », le calque « actuellement »
ayant en français un sens uniquement temporel et non modal.

146
4.4. L’ontologie du possible

Il existe trois manières cependant de résister à l’argument de Forbes et au moda-


lisme qui en découle. La première consiste à faire remarquer qu’il n’est pas a priori
impossible de définir la notion de monde possible de telle manière que cette notion
puisse être comprise indépendamment de toute notion modale. Aussi surprenante
qu’elle puisse paraître à première vue, une définition de ce genre a été proposée par
David Lewis (Lewis 1986a, chapitre 1) : les mondes mentionnés sont des entités
concrètes qui sont spatio-temporellement isolées les unes des autres. La différence
entre le monde réel et les autres mondes que nous considérerons comme « simple-
ment possibles » s’explique par le caractère indexical de la notion de réalité, lorsque
que nous opposons le réel au possible : le monde réel est le monde qui nous entoure.
Un locuteur qui habiterait un autre monde, spatio-temporellement isolé du nôtre
énoncerait une vérité absolue s’il disait : « il n’existe qu’un seul monde réel, et c’est
celui que j’habite ». Si nous acceptons la théorie de Lewis, le mot « possible » dans
l’expression « monde possible » n’exprime donc rien de modal et par conséquent,
Lewis est fondé à soutenir que sa théorie donne une explication réductive de la mo-
dalité en termes non modaux. Ainsi, l’exemple de la théorie de Lewis montre qu’il
n’est pas totalement impossible de considérer les explications fournies par (W ) et
(♦W ) comme réductives. Mais il nous faut reconnaître en même temps que la théo-
rie de Lewis soulève au moins autant de difficultés qu’elle en résout. Son analyse de
l’opposition entre le réel et le possible ne va pas de soi, pas plus que le fait d’ad-
mettre dans notre ontologie un ensemble de mondes concrets spatio-temporellement
distincts. Si c’est la seule manière de donner un sens réductif à l’explication de la
modalité, alors le modaliste ne sera pas impressionné. En outre, il pourra répondre
qu’à supposer même que cette explication soit extensionnellement adéquate au sens
où il y a ni trop, ni trop peu de mondes pour rendre vrai toutes nos affirmations
de nécessité et de possibilité 74 , que les concepts de possibilité et de nécessité expli-
qués par des mondes possibles ainsi compris, ne correspondent pas à nos concepts
naturels et intuitifs de possibilité.
Le modalisme de Forbes rencontre toutefois un obstacle plus important dès lors
qu’il s’agit de montrer que toutes les expressions de la modalité que l’on rencontre
dans le langage ordinaire peuvent être analysées à base d’opérateurs propositionnels.
Les langues naturelles semblent parfois quantifier sur des objets possibles, comme
lorsque nous disons :

(24) Il existe au moins trois manières distinctes pour la BCE de sortir l’Europe de
la crise.
74. Une objection portant spécifiquement sur le caractère adéquat de la réduction lewisienne de
la modalité a été avancé par Shalkowski (1994).

147
4.4. L’ontologie du possible

Forbes nous doit une analyse de ce genre de constructions dans laquelle l’expres-
sion de la modalité se fait uniquement en termes d’opérateurs modaux, de type  et
♦. Mais il n’est pas du tout évident qu’un tel langage ait des ressources conceptuelles
suffisantes pour exprimer une quantification plurielle sur des possibilités 75 . Forbes
a construit dans (Forbes 1989) un langage dans lequel la modalité est exprimée
par les opérateurs propositionnels usuels ♦ et , mais aussi à l’aide d’un ensemble
dénombrable d’opérateurs d’actualité (un pour chaque monde possible), permettant
de simuler la référence à des mondes possibles particuliers. La difficulté soulevée par
la solution de Forbes est que cet ajout d’opérateurs d’actualité semble au fond ne
fournir qu’une variante notationnelle de la quantification sur des mondes possibles 76 .
La quantification sur des mondes possibles apparaît comme allant au-delà des res-
sources conceptuelles fournies par les concepts de possibilité et de nécessité s’ils sont
compris étroitement comme des opérateurs modifiant des propositions. Or pouvoir
quantifier sur des possibilités 77 semble nécessaire pour rendre compte du contenu de
phrases telles que (24). Le modalisme ne semble donc pas être une position tenable.
Une troisième manière de résister à l’argument de Forbes consiste à dire que toute
explication n’a pas besoin d’être réductive. Si nous abandonnons le projet lewisien
de fournir une explication réductive de la modalité en termes de mondes possibles,
nous devons reconnaître que qu’il faut déjà posséder une certaine notion modale
de possibilité pour comprendre la notion de monde possible et la quantification sur
un domaine de mondes possibles. Mais cela ne retire pas tout pouvoir explicatif au
membre de droite des biconditionnels (W ) et (♦W ) : en ayant recours à l’appareil
de la quantification, on éclaire certaines propriétés logiques des opérateurs modaux,
telles que les relations de force et de dualité, qui resteraient obscures autrement.
En outre, même si cette explication n’est pas réductive, elle n’est pas totalement
circulaire dans la mesure où le concept de possibilité qui intervient dans la partie
gauche n’est pas exactement le même que celui qui intervient dans la partie droite :
dans le premier cas la possibilité est une propriété qui caractérise des propositions,
75. Voir (Hazen 1976) pour des exemples supplémentaires et une étude plus systématique des
pouvoirs expressifs de langages dans lesquels la modalité est exprimée seulement par des opérateurs,
par opposition à des langages dans lesquels la modalité est exprimée par des quantificateurs sur
des mondes possibles
76. Pour une élaboration de cette objection, voir (Cresswell 1990, chapitre 4).
77. Pour être totalement précis, quantifier sur un ensemble de possibilités et quantifier sur un
ensemble de mondes possibles sont deux choses différentes. Les mondes possibles sont des possibili-
tés, mais toute possibilité n’est pas un monde possible, même si l’on peut dire que toute possibilité
fait partie d’un monde possible. Les mondes possibles peuvent ainsi être considérés comme des pos-
sibilités maximales : une possibilité i est maximale si et seulement s’il n’existe aucune possibilité
j telle que i fait partie de j. Voir en particulier (Humberstone 1981a) pour l’élaboration d’une
logique modale où l’opérateur de possibilité est défini par une quantification sur un ensemble de
possibilités plutôt que de mondes possibles.

148
4.4. L’ontologie du possible

dans le second c’est une proposition qui caractérise des mondes. Nous avons vu, à
l’aide de l’exemple des trois sorties de crises possibles pour la BCE, que les ressources
conceptuelles des modalités envisagées comme des propriétés de propositions ne
permettent pas de rendre compte de toutes les idées modales que peut exprimer
le langage naturel. Cela suffit à indiquer que le fait d’envisager les choses sous
l’angle d’un ensemble de mondes possibles constitue une approche légitime, parce que
nécessaire, pour rendre compte de ces idées là. Même si les notions de possibilité
et de nécessité modalité exprimées par les opérateurs ne sont pas intégralement
expliquées à l’aide de concepts indépendants, et même si la nature profonde de la
modalité n’est pas réduite à quelque chose de non modal, cette troisième manière de
voir les choses nous paraît suffire pour justifier la stratégie consistant à recourir à la
quantification sur des mondes possibles pour éclairer au moins certaines propriétés
logiques des modalités.
Il existe cependant une deuxième raison de considérer les biconditionnels (W )
et (♦W ) avec prudence, une raison qui repose plutôt sur le coût ontologique qui
semble accompagner ce genre d’explication. En effet, en quantifiant sur un domaine
de mondes possibles, on semble contraint d’admettre l’existence de choses telles que
des mondes possibles. Un philosophe qui prend au sérieux l’explication de la modalité
par ces biconditionnels se doit d’expliquer en quoi consistent ces mondes possibles, ou
à défaut, d’expliquer la légitimité à employer ce genre de biconditionnels sans s’enga-
ger à admettre l’existence de mondes possibles. Nous retrouvons à ce niveau le débat
entre actualistes et possibilistes, mais sous une forme plus précise puisqu’il prend la
forme d’un débat plus spécifique au sujet de la réalité ou de la simple possibilité de
mondes et d’individus appartenant à des mondes. Plusieurs options sont possibles.
D’un côté les actualistes tiendront à réduire les mondes possibles et les individus
qui les peuplent à des entités qui sont elles-mêmes réelles. Une stratégie envisagée
par plusieurs auteurs consiste à les identifier à des entités abstraites dont l’existence
est bien réelle et n’est pas contingente. Par exemple, Alvin Plantinga (1974, 1976)
propose d’identifier les mondes possibles à des états de choses maximaux et les indi-
vidus qui les peuplent à des essences, ce qui convient à une vision actualiste. D’autres
auteurs comme Lewis embrasseront sans réserve le possibilisme, en accordant aux
mondes possibles le statut d’entité concrètes, mais spatio-temporellement isolées les
unes des autres. Une nouvelle fois, nous n’avons pas l’ambition de trancher ici ce
débat, mais nous pouvons remarquer que des différences de positions sont compa-
tibles avec le fait d’accorder une certaine structure au domaine de « ce qui pourrait
être », une structure qui permet de le décrire adéquatement à l’aide d’une théorie

149
4.4. L’ontologie du possible

des mondes possibles 78 .


Nous avons également une raison supplémentaire de placer le focus sur la struc-
ture du domaine de ce qui pourrait être, qui est plus directement dépendant de la
nature de notre enquête. Nous souhaitons évaluer des arguments visant à établir
ou réfuter des thèses philosophiques en raisonnant sur des possibilités. Nous envi-
sageons les possibilités qu’il est nécessaire d’établir comme définies par les thèses
philosophiques qui sont ultimement visées par les arguments de concevabilité. Par
conséquent, à moins que ces thèses philosophiques contiennent un engagement en-
vers un certain type bien particulier de position au sujet de l’ontologie des mondes
et des individus possibles, il ne nous paraît pas nécessaire de proposer une solution
à ce problème. Tout ce dont nous avons besoin est d’un plus petit dénominateur
commun, que nous avons situé au niveau de la structure du domaine de ce qui pour-
rait être. Nous considérons ainsi comme suffisant de proposer un cadre, ou plutôt
une pluralité de cadres, à l’aide desquels nous pouvons raisonner sur ces possibilités,
éventuellement en adaptant ces choix à des contraintes métaphysiques particuliers,
si elles sont pertinentes pour l’argument de concevabilité ou la classe d’arguments
de concevabilité discuté.
On pourrait cependant nous objecter que cette neutralisation de la question
ontologique peut être dommageable pour notre projet général, dans la mesure où
c’est une difficulté commune à toutes les théories de la connaissance modale, et à
celles qui font appel à la concevabilité, en particulier, que d’accorder une ontologie
à une théorie de la connaissance. Comme nous l’avons évoqué dans notre chapitre
introductif, la situation est ici analogue à celle que rencontre le philosophe des
mathématiques lorsqu’il cherche à énoncer une conception de la vérité mathématique
qui soit homogène avec la conception que nous nous faisons de la vérité pour les
énoncés non mathématiques, et soit telle que nous pouvons facilement comprendre
comment une vérité mathématique peut être connue. Selon Paul Benacerraf (1973)
cette situation place le philosophe des mathématiques devant un apparent dilemme,
dans la mesure où toute conception de la vérité mathématique qui remplit la première
condition l’écarte de la seconde, et toute conception qui garantit la seconde l’écarte
de la première.
78. Ceci étant dit, nous devons immédiatement reconnaître que les détails de cette structure
pourront diverger suivant le positionnement adopté relativement à l’opposition entre l’actualisme
et la possibilisme, et au positionnement adopté. Comme nous l’avons vu, il y a plusieurs manières
de formuler une théorie de la modalité de re à l’aide d’un ensemble de mondes possibles, et cer-
taines formulations sont étroitement associées à des positionnements métaphysiques. Nous avons
cependant insisté sur le fait qu’il existe des traductions possibles entre ces différentes formulations
(même si elles ne sont pas parfaites), ce qui nous permet de penser qu’il existe au moins un noyau
structural commun à toutes ces approches.

150
4.4. L’ontologie du possible

Lorsque nous acceptons que le domaine de « ce qui pourrait être » est factuel,
nous sommes confronté à une difficulté comparable. Nous devons expliquer en quoi
consiste le fait d’être vrai pour une proposition concernant ce domaine, et nous
voulons que cette réponse soit compatible avec une explication de la manière dont
nous pouvons connaître cette proposition. Nous avons dans les deux cas affaire à un
problème d’intégration, selon la terminologie introduite par Peacocke (1999). Le pro-
blème de l’intégration est un problème réel pour toute épistémologie modale, et par
conséquent aussi pour une épistémologie modale bâtie sur la notion de concevabilité.
Plusieurs stratégies générales pour résoudre ce genre de problème sont envisa-
geables 79 . Nous souhaitons attirer l’attention sur le genre de stratégie qui consiste
à reconsidérer la théorie de la vérité, pour le domaine considéré, de façon à l’accor-
der à une théorie de la connaissance considérée comme acceptable. En particulier,
Peacocke mentionne explicitement un certain type de stratégie consistant à revoir à
la baisse les engagements associés à la vérité dans certains types de discours :

Un certain type d’option révisionniste consiste à ne pas rejeter complè-


tement la notion de condition de vérité pour les phrases jugées problé-
matiques, mais à proposer des conditions de vérité revues à la baisse qui
sont censées capturer seulement une partie de leur contenu intuitif. La
position des théoriciens qui entrent dans cette quatrième catégorie est
que le défi d’intégration peut être relevé si l’on accepte ces conditions
de vérité revues à la baisse. Ils diront que l’origine des difficultés appa-
remment insolubles que nous rencontrons peuvent être rattachées à la
partie excédentaire (et peut-être même spécieuse) de ces contenus qu’ils
retranchent délibérément des conditions de vérités qu’ils proposent. Par
exemple, de tels théoriciens diront que tous les énoncés légitimes au su-
jet de l’infini peuvent être expliqués par la notion d’infini potentiel, tout
en reconnaissant qu’ils ne capturent pas tout ce que d’autres mettent
(ou pensent mettre) derrière la notion d’infini actuel. Les théoriciens
qui adoptent cette quatrième option diront que le défi d’intégration est
insoluble pour l’infini actuel. Cela ne veut pas dire, s’empresseront-ils
d’ajouter, que nous ne pouvons rien dire de vrai au sujet de l’infini, mais
seulement qu’il nous faut admettre des conditions de vérité revues à la
baisse. (Peacocke 1999, p. 8, notre traduction)

Même si nous souhaitons garder un esprit ouvert quant au genre de solution


qu’une épistémologie du possible doit pouvoir apporter au problème de l’intégration,
le genre de stratégie décrite ci-dessus par Peacocke ne doit être tolérée que dans la
mesure où elle n’affecte pas la force des thèses de possibilité requises pour que les
arguments de concevabilité parviennent à leur fins. En effet, affaiblir la notion de
possibilité reviendrait à rapprocher la cible des arguments de concevabilité pour
79. Voir (Peacocke 1999, p. 6-7), pour une brève classification.

151
4.4. L’ontologie du possible

pouvoir mieux l’atteindre. Mais ce genre de solution au problème, tel que nous
l’envisageons, ne serait qu’une pseudo-solution, consistant à changer la nature du
problème. La question qui nous préoccupe est celle de savoir si les arguments de
concevabilité peuvent véritablement atteindre les cibles qu’ils se donnent. Compte
tenu de notre projet, il nous paraît nécessaire de nous focaliser sur des solutions
conservatives au problème de la connaissance modale, c’est-à-dire des solutions qui
visent à conserver la substance de la notion de vérité lorsque nous parlons de ce qui
pourrait être le cas.
On pourrait alors craindre que cette exigence de conservativité ne rende le pro-
blème insoluble. Nous souhaiterions montrer, pour finir, que cela n’est pas forcément
le cas. Une des raisons pour lesquelles un dilemme se présente aux yeux de Benacer-
raf, dans le cas de la vérité mathématique, provient d’une hypothèse relativement
forte au sujet de la notion de la plus générale de connaissance :
Selon la conception de la connaissance que je prédilectionne, pour que
X sache que S est vrai, il est nécessaire qu’il existe une relation causale
entre X et les référents des noms, des prédicats et des quantificateurs de
S. (Benacerraf 1973, p. 671, notre traduction)
Il s’ensuit immédiatement que si nous analysons nos affirmations de possibilité
en quantifiant sur des mondes possibles, alors nous devons être en relation causale
avec les mondes possibles et les individus qui les habitent. Si l’on adopte un point
de vue possibiliste, il nous faut expliquer comment nous pouvons entretenir des
relations causales avec des objets non réels. Or il est extrêmement difficile de com-
prendre comment des relations causales pourraient relier des entités appartenant à
des mondes possibles distincts et a fortiori entre le monde réel et d’autres mondes
possibles. Si nous adoptons un point de vue actualiste, nous devons expliquer com-
ment nous pouvons entretenir des relations causales avec les entités réelles auxquelles
les mondes possibles se réduisent. Mais pour les variétés d’actualisme qui envisagent
cette réduction en identifiant les mondes possibles à des entités abstraites, alors la
difficulté reste entière, quoique différente : il s’agit à présent d’expliquer comment
nous pouvons entretenir des relations causales avec des propositions maximalement
cohérentes (qui peuvent être fausses) ou des états de choses maximaux (qui peuvent
ne pas être actualisés). Si nous considérons que ces entités abstraites n’ont pas de
place dans l’espace-temps, alors nous voyons difficilement comment nous pouvons
entretenir avec eux des relations causales.
Une réponse naturelle à cette difficulté consiste à remettre en cause la condition
de causalité sur la connaissance en général. On peut tout à fait admettre que cette
condition doit évidemment être remplie lorsqu’il est question de la connaissance que
nous avons des objets qui nous entourent. Mais il est n’est pas du tout évident qu’elle

152
4.5. Conclusion

s’impose pour toute connaissance. Une réponse possible au dilemme de Benacerraf


limité au cas des mathématiques consiste à rejeter cette condition causale 80 . Si l’on
admet une exception dans le cas de la connaissance mathématique, alors la condi-
tion causale est considérablement affaiblie en tant que condition générale sur toute
connaissance. Si nous ajoutons que cette condition causale est en réalité appropriée
seulement pour les connaissances de faits contingents, et si l’on admet que l’ensemble
des mondes possibles n’est pas lui-même contingent, alors l’hypothèse selon laquelle
une réponse au problème de l’intégration modale peut être trouvée en relâchant la
condition de causalité sur la connaissance gagne en plausibilité.
Ce genre de solution au problème de l’intégration modale est cohérent avec l’idée
de guider des jugements modaux par des exercices de concevabilité. Certains défen-
seurs de l’usage de la concevabilité mobilisent souvent une analogie avec la perception
sensible : la conception serait à la possibilité ce qui la perception serait à la réalité.
Mais un point de différence fondamental est la présence d’une relation causale entre
la perception et la réalité, à contraster avec l’absence de causalité entre la concep-
tion et la la possibilité. Ainsi si une solution au problème de l’intégration peut être
trouvée à l’aide de la concevabilité, cette solution doit identifier une connexion non
causale entre le concevable et le possible.

4.5 Conclusion
Ce chapitre nous a permis de clarifier à un niveau général la notion de possibilité
qui est centrale dans les arguments de concevabilité. Au niveau logique, nous avons
développé une méthode générale permettant d’analyser les différents types de cou-
leurs modales qui peuvent se présenter dans les arguments de concevabilité. Nous
avons également distingué plusieurs approches possibles de la modalité de re, dans
un souci de nous donner les ressources nécessaires pour analyser aussi finement que
possible les possibilités invoquées dans les arguments de concevabilité.
80. Bob Hale et Crispin Wright (2002) ont ainsi proposé une conception de la connaissance
arithmétique fondée sur un accès non causal aux nombres, considérés comme des entités abstraites.
Le fond du problème posé par le dilemme de Benacerraf selon ces auteurs porte moins sur la
possibilité de connaître des vérités au sujet de ces entités abstraites que tout simplement d’avoir des
pensées à leur sujet. Une solution à ce problème est donnée en utilisant les ressources épistémiques
non causales que sont celles de l’abstraction, envisagée dans la lignée de la définition des nombres
cardinaux proposée par Frege au §62 des Grundlagen (Frege [1884] 1969). Le concept de nombre
cardinal y est en effet introduit à l’aide du « principe de Hume » selon lequel le nombre des Fs
= le nombre des Gs si et seulement s’il existe une correspondance biunivoque entre les Fs et les
Gs. Il s’agit d’une forme particulière d’un type plus général de principe d’abstraction qui permet
de garantir un accès intellectuel à des entités abstraites. Une fois le problème de l’accès résolu de
cette manière, celui de la connaissance trouve une solution naturelle sans faire appel à une relation
causale entre le sujet connaissant et l’objet de sa connaissance.

153
4.5. Conclusion

Au niveau métaphysique, nous avons proposé une interprétation de l’appareil des


mondes possibles qui se veut compatible avec plusieurs options ontologiques, tout
en affirmant qu’elle parvient à capturer la structure du domaine modal.
Le chapitre à venir va nous permettre de mettre en application ce cadre général de
façon à donner une représentation aussi précise que possible des différentes notions
de possibilité qui figurent dans les arguments de concevabilité.

154
Chapitre 5

Les possibilités visées par les


arguments de concevabilité

Nous avons au chapitre précédent élaboré un cadre général permettant d’analy-


ser la notion de possibilité. Nous mettons à profit ce cadre général pour caractériser
finement les différentes notions de possibilité qui interviennent dans les arguments
de concevabilité. Nous avons vu au chapitre 3 que les possibilités visées sont tantôt
présentées comme des possibilités absolues, comme des possibilités métaphysiques
ou comme des possibilités logiques. Il s’agit dans un premier temps pour nous de
préciser les contours de ces notions. Notre tâche est ici de préciser ce qui fait l’unité
de la notion de possibilité considérée et ce qui la distingue des autres. Au terme
de l’analyse, nous disposerons d’une vision globale des différentes notions de possi-
bilité susceptibles d’intervenir dans les arguments de concevabilité que nous avons
introduits au chapitre 2.
Mais ce même chapitre 2 nous a également appris que la notion de possibilité
peut entretenir des relations logiques bien spécifiques avec certains types de thèses
philosophiques. Nous pensons en particulier aux thèses de survenance et d’identité.
Certains arguments de concevabilité, correspondant aux formes (C-Sur) et (C-6= )
reposent sur l’existence d’une connexion logique spéciale entre l’établissement d’une
possibilité et la réfutation d’une thèse de survenance et d’identité. Pour évaluer
ce genre de manœuvre argumentative, il nous faut nous représenter clairement le
contenu modal des notions de survenance et d’identité. C’est ce qui occupe les sec-
tions 2 et 3 de ce chapitre.
Au terme de ce chapitre, nous disposerons ainsi d’une image claire du genre de
possibilité que les arguments de concevabilité doivent établir pour parvenir aux fins
philosophiques qui sont les leurs.

5.1 Les variétés de la possibilité


La première étape de notre cheminement consiste à clarifier les notions de possibi-
lités qui interviennent dans les arguments de concevabilité. En parcourant différents

155
5.1. Les variétés de la possibilité

exemples, au chapitre 2, nous avons pu mettre en évidence une diversité de notions


de possibilité pouvant être connectée à une thèse de concevabilité par une version de
la maxime de Hume. Nous avons en particulier distingué trois notions : la notion de
possibilité logique, celle de possibilité métaphysique et celle de possibilité absolue.
La définition exacte de ces notions était alors laissée intuitive. Il s’agit pour nous à
présent de préciser ces notions de possibilité et les relations qu’elles entretiennent
les unes avec les autres.

5.1.1 La possibilité logique


Il est courant en philosophie de parler de nécessité et de possibilité logiques. A
un niveau intuitif on définit souvent la possibilité logique par la cohérence logique
ou l’absence de contradiction : il est logiquement possible que φ si et seulement si φ
n’implique pas de contradiction.
Une première question que soulève la notion de possibilité logique concerne le
genre d’entité auquel elle s’applique. Faut-il considérer la possibilité logique comme
une propriété d’entités linguistiques (des phrases ou des énoncés), ou plutôt comme
des propriétés des propositions exprimées par ces entités linguistiques ?
Suivant la réponse que l’on donne à cette question, on est amené à théoriser
la notion de possibilité logique dans des directions différentes. Supposons que nous
voulions attribuer la notion de possibilité logique à des propositions. Ce choix peut
être bienvenu si nous considérons que les propositions (plutôt que les phrases) sont
les véritables porteurs des valeurs de vérité et les véritables relata des relations de
conséquence et de compatibilité logique. Nous avons vu que ce point de vue permet
de donner une représentation de ces relations logiques qui ne soit pas dépendante
d’un système logique particulier. Si nous suivons ce point de vue, la possibilité
logique peut être définie comme suit :

(♦L1 ) Une proposition p est logiquement possible si et seulement si P * Cn({p})


où P est l’ensemble des propositions.

Si nous adoptons le point de vue des bases modales développé dans le chapitre
précédent, nous pouvons caractériser la possibilité logique par une base modale vide,
c’est-à-dire une base modale f telle que f (w) = ∅ pour tout monde possible w 1 . En
effet une proposition est logiquement cohérente si et seulement si elle est compatible
avec l’ensemble vide des propositions 2 .
1. Rappelons qu’une base modale associe à chaque monde possible un ensemble de propositions.
Une base modale vide associe à chaque monde possible un ensemble vide de propositions.
2. Rappelons que la compatibilité logique entre deux ensembles de propositions P et Q est
définie par P * Cn(P ∪ Q) et la cohérence logique d’une proposition p par P * Cn({p}). Comme

156
5.1. Les variétés de la possibilité

Dans la mesure où la fonction [·], qui associe à chaque proposition (ou à chaque
ensemble de propositions) l’ensemble des mondes possibles dans lesquels elle est vraie
(ou l’ensemble des mondes possibles dans lesquels tous ses membres sont vrais)
est définie de telle sorte que [∅] = W, où W est l’ensemble de tous les mondes
possibles, nous avons [f (w)] = W pour tout monde possible. Autrement dit, la
relation d’accessibilité que l’on peut dériver de la base modale vide qui caractérise la
modalité logique associe tout monde possible à tout monde possible. Cette relation
sera alors automatiquement réflexive, transitive et symétrique et par conséquent
nous pouvons considérer que le système logique S5 représente adéquatement cette
notion de possibilité logique.
Si nous appliquons les postulats

(PM1) Q ⊆ Cn(P ) si et seulement si [P ] ⊆ [q]

(PM2) Q ⊆ Cm(P ) si et seulement si [P ] ∩ [q] 6= ∅.

introduits au chapitre précédent pour relier le point de vue des propositions au


point de vue des mondes possibles, nous aboutissons à la conséquence que

(♦L 2) Une proposition p est logiquement possible si et seulement s’il existe au


moins un monde possible w tel que w ∈ [p].

Nous arrivons ainsi à une première conception de la possibilité logique, conçue


comme s’appliquant à des propositions. Une question intéressante que l’on peut se
poser à son sujet est celle de savoir à quel type de modalité appartient la notion de
modalité logique, parmi les principales catégories distinguées au chapitre précédent
(à savoir les modalités ontiques, aléthiques et épistémiques). Il est clair que nous
avons affaire à une modalité aléthique. Rappelons que le critère d’aléthicité est un
critère purement formel correspondant à la satisfaction du schéma

(T) φ → φ

Comme la notion de possibilité logique que nous venons de définir est caractérisée
par S5, elle valide automatiquement (T) et peut être rangée parmi les modalités
aléthiques. Cela correspond intuitivement au fait que la nécessité logique, qui est la
modalité duale de la possibilité logique, ne s’applique qu’à des propositions vraies.
La question de savoir s’il s’agit d’une modalité ontique est plus difficile à trancher
dans la mesure où le critère d’onticité n’est pas un critère formel. Une modalité a été
définie comme ontique lorsque sa base modale caractérise des faits objectifs plutôt
que des états de connaissance. Mais si nous définissons la modalité logique par une
Cn({p}) = Cn({p} ∪ ∅), il est immédiat que le fait d’être logiquement cohérent et le fait d’être
logiquement compatible avec l’ensemble vide sont deux conditions logiquement équivalentes.

157
5.1. Les variétés de la possibilité

base modale vide, alors il est extrêmement difficile de considérer la possibilité logique
comme une possibilité ontique. Si nous reprenons l’image que Peirce avait donnée
de la possibilité logique, et qui est bien capturée par une base modale vide, elle
correspond à la situation où un agent idéal raisonne en l’absence de connaissances
factuelles.
Pour soutenir que la possibilité logique mérite le titre de modalité ontique, il
faudrait accepter une conception réaliste des vérités logiques selon laquelle les véri-
tés logiques sont bien des vérités factuelles substantielles, qui énoncent les faits les
plus généraux au sujet du monde. Un philosophe qui adopterait cette conception
de la logique pourrait répondre qu’il faut associer à la modalité logique une base
modale non pas vide, mais qui associerait à chaque monde possible w l’ensemble
des propositions qui sont des vérités logiques dans w. Si l’on admet que les traits
les plus généraux du monde que décrivent les vérités logiques sont les mêmes dans
tous les mondes possibles, alors notre base modale associera le même ensemble de
propositions à tous les mondes possibles. Et pour cette même raison, nous avons,
pour chaque monde possible w, [f (w)] = W. Ainsi, pourvu que l’on accepte de
considérer que ces propositions logiques sont à la fois logiquement équivalentes et
distinctes - c’est-à-dire, pourvu que l’on accepte d’individuer les propositions de fa-
çon hyperintensionnelle - alors nous pouvons conserver les définitions (♦L1 ) et (♦L2 )
telles quelles et classer la modalité logique parmi les modalités ontiques.
Face à ce genre de position philosophique nous pouvons répondre deux choses.
Premièrement, il s’agit d’une conception qui peut être exprimée dans le cadre que
nous avons dessiné au chapitre précédent, et à ce titre nous pouvons lui conférer
une certaine intelligibilité au moins du point de vue de sa structure formelle. Mais
deuxièmement, pour que cette vision des choses soit ultimement acceptable, il faut
que l’idée philosophique sous-jacente, soit l’idée que les vérités logiques sont des
vérités factuelles substantielles, soit en elle-même défendable. C’est une question
substantielle relevant de la philosophie de la logique que de savoir si la logique est
une science de vérités ou une science de l’inférence 3 . Trancher cette question nous
emmènerait trop loin. Tout ce que nous pouvons dire est que la seule manière de
considérer la possibilité logique comme une modalité ontique consiste à adopter le
point de vue selon lequel la logique est une science de vérités substantielles au sujet
du monde 4 . Mais si nous considérons que la logique n’est pas une science de vérités
3. Pour une présentation générale de ce débat, voir (Engel 1989, Quatrième partie).
4. Notons qu’il existe une tension au sein de l’idée selon laquelle la logique est une science
de vérités substantielles avec l’idée selon laquelle les vérités logiques sont les mêmes dans tous les
mondes possibles. Joseph Almog (1989), par exemple, a bien mis en évidence l’opposition entre une
conception seigneuriale (lordly) de la vérité logique, correspondant à l’idée que la logique est une
science de vérités absolument générales et une conception mondaine (worldly) qui conduit assez

158
5.1. Les variétés de la possibilité

ou que si elle est une science de vérités, ses vérités sont des vérités tautologiques
dépourvues de contenu, alors il est extrêmement difficile de considérer la moda-
lité logique comme une modalité ontique. Faut-il pour autant la considérer comme
une modalité épistémique ? C’est là encore une question difficile. Nous avons rangé
les modalités épistémiques parmi les modalités qui expriment des états subjectifs
plutôt que des faits. Si nous souhaitons accorder une objectivité aux relations de
conséquence et de compatibilité logique qui caractérisent le domaine des proposi-
tions, alors il n’est pas non plus approprié de considérer la modalité logique comme
une modalité épistémique.
Une manière de résoudre cette difficulté dans la classification de cette notion de
possibilité logique consisterait à dire que la modalité logique se situe exactement
à la limite qui sépare la modalité ontique et de la modalité épistémique. On peut
observer cette limite du point de vue des modalités ontiques : la base modale logique
vide peut être vue comme la limite inférieure que l’on atteint lorsque l’on retire de
l’information factuelle d’une base modale ontique donnée. Si l’on se situe au contraire
du côté de la modalité épistémique, la modalité logique peut être vue comme la limite
supérieure qu’atteint l’idéalisation des compétences déductives d’un agent dépourvu
de connaissance factuelle au sujet du monde. Cette idéalisation garantit que ce sujet
ne se représente aucune proposition logiquement incohérente comme logiquement
possible, ce qui implique via les postulats (PM1) et (PM2) qu’il existe un monde
possible dans lequel toute proposition jugée logiquement cohérente est vraie.
Nous avons ainsi dégagé une première notion de possibilité logique, en partant
de l’idée que la possibilité logique est une propriété de propositions. Cette vision des
choses a ses avantages, parmi lesquels figure le fait que nous avons une notion de
possibilité logique générale qui n’est pas liée à un système logique particulier. Mais
cet avantage peut facilement se retourner en inconvénient si l’on nous demande
comment nous pouvons établir qu’une phrase donnée exprime une possibilité ou une
impossibilité logique. Tant que nous ne disposons pas d’un système déductif permet-
tant de contrôler pas à pas la dérivation de conséquences logiques d’une proposition
donnée, et en particulier tant que nous ne sommes pas capables de vérifier si une
contradiction peut ou ne peut pas être dérivée de d’une proposition donnée, cette
définition de la possibilité logique n’a que peu d’utilité. Il est par conséquent pro-
fitable d’envisager à présent la notion de possibilité logique considérée comme une
propriété d’entités linguistiques, plutôt que de propositions, dans la mesure où les
règles d’inférence de nos systèmes déductifs s’appliquent à des entités linguistiques
(des phrases appartenant à des langues naturelles ou des formules appartenant à des
naturellement à admettre des vérités logiques contingentes.

159
5.1. Les variétés de la possibilité

langages artificiels).
L’idée directrice de cette seconde approche est que

(♦L 3) un énoncé φ est une possibilité logique s’il n’est pas une contradiction ou
n’implique aucune contradiction.

Dans cette définition, la notion d’implication ici envisagée est souvent comprise
comme l’impossibilité de déduire une contradiction, c’est-à-dire un énoncé de la
forme pψ ∧ ¬ψq en partant de φ par des moyens purement logiques. L’avantage
de cette définition, qui s’applique à des énoncés plutôt qu’à des propositions, est
qu’elle peut faire appel à la structure de ces énoncés pour caractériser la relation
d’implication, alors dans l’approche précédente, aucune structure particulière n’était
associée à la notion de proposition. Cette structure peut être vue comme le niveau de
la forme logique si l’on s’intéresse à des phrases appartenant à une langue naturelle,
ou à la structure syntaxique d’une formule appartenant à un langage artificiel censé
exprimer la forme logique de certaines phrases appartenant à des langues naturelles.
Deux approches de cette notion d’implication fondée sur la structure des énon-
cés sont envisageables. Si l’on suit une conception purement « syntaxique » de la
notion de conséquence logique, on aura tendance à considérer que « impliquer une
contradiction » signifie ici que l’on peut dériver une contradiction à partir de φ ∧ ¬φ
en utilisant des règles d’inférence d’un système déductif approprié 5 . Nous pouvons
définir cette notion comme suit :

(♦L 3a) Il est logiquement possible que φ ssi 0X ¬φ

Nous avons associé au symbole ` le paramètre X, dans la mesure où ce sym-


bole n’a de sens que dans le cadre d’un système déductif particulier. La notion de
possibilité logique devient alors une notion relative, au sens où elle est relative à un
certain système logique, à moins que l’on identifie un certain système logique comme
définissant la logique (la seule et l’unique) ou que l’on se réfère à une notion extra-
systématique de conséquence logique. Le monisme logique (ou l’idée qu’il existe un
système logique capturant adéquatement la « vraie » notion de conséquence logique)
est une position discutable, et quand bien même on y souscrirait, le choix de la bonne
logique est sujet à controverse. Ces difficultés sur le plan des principes ont cepen-
dant un impact limité dans la pratique : dans la plupart des cas, l’identification des
constantes logiques présentes dans la phrase dont la possibilité logique est en ques-
tion suffit à identifier un système déductif. Lorsque plusieurs significations possibles
5. Cette notion de conséquence logique est caractérisée comme syntaxique en ce qu’elle s’appuie
uniquement sur la structure syntaxique des formules évaluées et des règles d’un système déductif,
sans faire appel à une interprétation. Cette relation de conséquence logique est conventionnellement
notée `.

160
5.1. Les variétés de la possibilité

peuvent être accordées à un même mot logique, on peut supposer que le contexte
suffit à dissiper l’ambiguïté. Mais même si l’impact de cette difficulté est limité dans
la pratique, il est important de noter, sur le plan des principes, que cette notion de
possibilité logique est une notion relative.
On peut également envisager les choses d’un point de vue « sémantique » en
faisant intervenir la notion de modèle. Une phrase φ est une possibilité logique si et
seulement si φ possède au moins un modèle dans la théorie des modèles appropriée 6 .

(♦L 3b) Il est logiquement possible que φ ssi 2X ¬φ

Le paramètre X a ici la même signification que précédemment. La notion de pos-


sibilité logique sémantique reste relative à une certaine théorie des modèles. Définir
ce qu’est une théorie des modèles appropriée pose le même genre de problèmes que
définir ce qu’est un système déductif approprié, et doit recevoir le même genre de
solution.
Nous nous permettons d’insister sur la relativité de la possibilité logique à un
système logique particulier et à une théorie des modèles particulière parce que pour
certains systèmes nous pouvons obtenir la conclusion qu’il existe des vérités logiques
contingentes. Edward Zalta (1988) a notamment insisté sur le fait que dans un
langage contenant des opérateurs modaux et un opérateur de description définie , ι
on peut écrire des formules qui sont des vérités logiques mais qui sont contingentes
au sens où elles ne sont pas vraies dans tous les mondes possibles. Un exemple est :

(1) P ( x)Qx → ∃yQy


ι

Zalta montre que si l’on adopte la théorie des modèles élaborée par Kripke dans
(Kripke 1963) on observe facilement que cette formule est vraie dans le monde
désigné de tout modèle, mais pas dans toutes les mondes possibles de tous les mo-
dèles 7 . Il est important de voir cependant que l’exemple de Zalta fonctionne parce
qu’il a défini la vérité logique comme la vérité dans le monde distingué de chaque
modèle. Ce n’est pas la seule définition possible. Selon une autre approche, on peut
définir nos modèles sans faire mention d’un monde distingué et définir la validité
comme la vérité dans tous les mondes de tous les modèles. A ce moment-là l’exemple
ne fonctionne plus. Toute la question est de savoir laquelle de ces deux notions ex-
prime le mieux la notion intuitive de vérité logique. C’est une question substantielle
6. Cette notion est sémantique en ce qu’elle consiste à interpréter les formules par des modèles.
Elle est conventionnellement notée , pour la différencier de la notion « syntaxique ».
7. La sémantique de Kripke (1963) est une sémantique à domaines variables. Il est facile de voir
qu’il y a des modèles pour lesquels l’individu qui est désigné par ( x)Qx n’existe pas dans tous les
ι
mondes possibles. Dans les mondes où cet individu n’existe pas, notre formule est fausse. Elle ne
sera donc pas vraie dans tous les mondes possibles.

161
5.1. Les variétés de la possibilité

de philosophie de la logique que nous ne pouvons espérer résoudre ici 8 . Mais cette
indécision est cohérente avec l’importance que nous accordons au caractère relatif
de la modalité logique que nous considérons en ce moment.
Si l’on considère la logique du premier ordre comme étant la logique, alors le
théorème méta-mathématique de complétude, laisse penser que la différence entre
les deux caractérisations est une différence purement conceptuelle. Mais, tous les sys-
tèmes logiques pouvant prétendre à la fonction d’incarner la logique ne possèdent pas
cette propriété. Si l’on prend pour logique de référence une logique d’ordre supérieur
alors le théorème de complétude n’est plus disponible, et les deux caractérisations
seront amenées à différer non seulement en compréhension, mais aussi en extension 9 .
Il nous faut donc prendre au sérieux l’idée que la notion de possibilité logique
puisse se diviser en deux : selon la version « syntaxique », une phrase est une pos-
sibilité logique si et seulement s’il n’existe aucune démonstration (dans le système
déductif approprié) qui conduise à une contradiction ; selon la version sémantique,
une phrase est une possibilité logique si et seulement si elle admet un modèle.
Cette différence peut avoir une conséquence importante, dans le cas où les notions
n’ont pas la même extension, dans la mesure où il existe une asymétrie concernant
ce qui est requis, dans chaque cas, pour montrer qu’une phrase est une possibilité lo-
gique. En effet, pour montrer qu’une phrase φ est logiquement possible au sens de la
démontrabilité, il est nécessaire et suffisant de montrer qu’il n’existe aucune démons-
tration (dans le système déductif approprié) conduisant de φ à une contradiction,
alors que pour montrer qu’il est logiquement possible que φ, au sens de la validité,
il est nécessaire et suffisant de montrer qu’il existe un modèle de φ (dans la théorie
des modèles appropriée). Dans le premier cas, il faut montrer la non-existence d’un
objet d’un certain type ayant une certaine propriété (ou ce qui revient au même,
que tout objet du type considéré est dépourvu de la propriété en question). Il est
important de bien noter que le fait d’être dans l’incapacité de trouver une démons-
tration conduisant à une contradiction en partant de φ ne suffit pas à montrer que
φ est logiquement possible. Il ne faut pas confondre l’absence d’élément probant à
l’encontre d’une thèse de possibilité avec un élément probant en faveur d’une thèse
de possibilité logique. La seule manière de montrer qu’un énoncé est logiquement
possible en partant d’une notion syntaxique de possibilité logique consiste à montrer
que cette incapacité à trouver une démonstration de contradiction n’est pas une li-
8. Ces deux notions de validité sont clairement distinguées par Lloyd Humberstone (2004, sec-
tion 2), qui étudie leurs relations et leurs mérites respectifs en tant qu’explication de la notion
intuitive de vérité logique, sans toutefois choisir entre les deux.
9. Pour une présentation générale de ces résultats métamathématiques, voir par exemple (Ur-
quhart 2002).

162
5.1. Les variétés de la possibilité

mitation accidentelle de notre compétence en matière de raisonnement démonstratif,


mais qu’elle reflète le fait qu’aucune démonstration de ce genre n’existe. Un raison-
nement de type méta-mathématique, prenant pour objet la notion de démonstration
elle-même, semble alors inévitable. Lorsqu’on adopte une notion de possibilité lo-
gique définie en termes de modèles, les choses sont différentes. Il suffit de montrer
qu’il existe un modèle de φ pour montrer que φ est logiquement possible.
Une autre divergence entre la notion syntaxique et la notion sémantique de pos-
sibilité logique se manifeste lorsque nous cherchons à caractériser ces notions à l’aide
de logiques modales spécifiques. En effet, le principal modal
(S5) ♦φ → ♦φ
qui est équivalent à
(S5’) ¬φ → ¬φ.
est extrêmement discutable si l’on interprète la modalité «  » comme la démon-
trabilité. Le principe (S5’) nous dit alors que s’il n’existe aucune démonstration de
φ, alors il existe une démonstration de l’assertion selon laquelle φ n’est pas démon-
trable. Mais le second théorème d’incomplétude de Gödel nous apprend que cela
n’est pas le cas en général 10 .
En revanche, cette même formule paraît acceptable pour décrire la logique de la
validité. Historiquement, S5 a été identifié par Carnap (1946) comme fournissant
une explication adéquate des notions de nécessité et de possibilité logique 11 .
Cette différence entre une notion de possibilité logique définie positivement par
l’existence de modèles et une autre notion définie négativement par l’absence d’une
démonstration de contradiction, suggère que dans le second cas au moins, la possi-
bilité logique doive être considérée comme une modalité fondamentalement épisté-
mique, même si le critère d’aléthicité est à chaque fois respecté (puisqu’une propo-
sition démontrée est toujours vraie). Cette manière de voir les choses est cohérente
avec l’idée qu’une démonstration est essentiellement un instrument visant à pro-
duire un certain type de connaissance ou un certain type de justification. Certes, on
peut admettre qu’il existe une connexion forte entre la notion de démonstration et
la nécessité ontique ou absolue 12 . La conclusion d’une démonstration est nécessitée
10. Ce point a été avancé par exemple par Halldén (1963).
11. Nous renvoyons à Burgess ([1999] 2008) pour un argument supplémentaire en faveur de cette
interprétation de S5. Burgess fournit également dans cet article des arguments pour considérer
S4 comme la logique de la démontrabilité, même s’il reconnaît que ces arguments ne sont pas
totalement décisifs et que le problème de caractérisation exacte de la logique de la démontrabilité
reste encore ouvert.
12. Cette notion n’a pas encore été caractérisée dans le détail, mais une compréhension intuitive
suffit pour faire valoir notre point. La nécessité absolue est la nécessité ontique la plus forte : s’il
est absolument nécessaire que φ, alors il n’existe aucun sens ontique de « possible » tel qu’il est
possible que ¬φ.

163
5.1. Les variétés de la possibilité

par ses prémisses, et si une démonstration part d’axiomes nécessaires, la conclusion


sera nécessaire. On peut ainsi admettre que disposer d’une démonstration de φ nous
donne une justification concluante à croire que φ exprime une nécessité absolue.
Admettons également que les contradictions expriment toujours des impossibilités
absolues 13 . Mais cela seul ne suffit pas à montrer que l’absence de démonstration
conduisant de φ à une contradiction nous justifie à croire que φ exprime une possibi-
lité absolue. Tout ce que nous sommes justifiés à croire, c’est qu’il n’est pas exclu que
φ exprime une possibilité absolue ou en d’autres termes, qu’il est épistémiquement
possible que φ soit absolument possible. La seule chose que nous avons établie est
une possibilité épistémique, mais pas une possibilité ontique.
On pourrait peut-être penser que la version « sémantique » de la notion de pos-
sibilité n’est pas concernée par cette difficulté. Or il n’est pas totalement évident
que la construction d’un modèle pour une certaine formule φ donne une information
permettant de conclure quelque chose au sujet de la possibilité ontique de φ. Tout
dépend de la manière dont on conçoit la notion de vérité dans un modèle M, et la
variation que représente l’existence de plusieurs modèles distincts pour une formule
φ donnée. Si φ est une formule du premier ordre, alors M sera un couple hD, Ii où D
est un ensemble non vide et I une fonction associant à tous les symboles non logiques
apparaissant dans φ un élément de D ou un ensemble approprié formé à partir d’élé-
ments de D 14 . Mais quel sens donner aux structures mathématiques que sont les
modèles ainsi définis ? John Etchemendy (1990) a proposé une distinction qui nous
paraît ici utile entre une conception représentationnelle et une conception interpré-
tationnelle de cette variation. Selon la conception représentationnelle, les variations
que l’on prend en compte lorsque l’on se déplace d’un membre à l’autre de M sont
des variations de la contribution du monde à la vérité de φ : les différents modèles
sont censés représenter différentes situations possibles dans lesquelles φ serait vrai.
Il n’est certes pas exclu que certains modèles, ou même que tous les modèles au
sein d’une certaine classe donnée vérifient cette interprétation représentationnelle,
au sens où chaque modèle peut être associé à un monde possible w, de telle sorte
13. Ce point sera contesté par les tenants du dialéthéisme qui soutiennent au contraire que cer-
taines contradictions sont vraies. Les dialéthéistes soutiennent que le principe de non-contradiction,
contrairement à ce que pouvait soutenir Aristote dans le livre Γ de la Métaphysique (1005b24),
n’est pas une loi logique incontestable. Les motivations premières du dialéthéisme, au moins chez
son principal promoteur Graham Priest (2006), visaient à « résoudre » certains paradoxes de l’auto-
référence, comme le paradoxe du menteur, en admettant qu’une même phrase peut être simulta-
nément vraie et fausse (par exemple « je mens »). Les idées de Priest méritent ultimement une
réponse, mais cela dépasse l’objet de notre étude. Nous demandons ici, pour les besoins de l’ar-
gument, d’admettre le point de vue du sens commun selon lequel toutes les contradictions sont
nécessairement fausses, au sens absolu du terme.
14. La fonction I associe plus précisément aux constantes individuelles des éléments de D, aux
relations n-aires des sous-ensembles de Dn .

164
5.1. Les variétés de la possibilité

que l’ensemble D de chaque modèle corresponde à un ensemble d’individus existant


dans w et où I associe à chaque constante individuelle a un individu qui est une
contrepartie de l’individu réel effectivement désigné par a. Mais il est extrêmement
douteux qu’une telle correspondance soit garantie dans le cas général, à moins que
l’on ait posé des contraintes d’ordre métaphysique sur la définition des modèles, de
façon à s’assurer que chaque modèle décrit un monde possible et qu’il existe bien
cette relation de contrepartie entre les élément du modèle censé représenter le monde
réel et les éléments des modèles censés représenter les autres mondes possibles. En
tout état de cause, il est peu plausible que les modèles tels qu’ils sont couramment
définis en logique correspondent à cette interprétation 15 .
Selon une conception interprétationnelle, ce qui varie d’un modèle à l’autre est
simplement l’interprétation du vocabulaire non-logique de φ. Cette manière de voir
les choses semble, à première vue, plus proche de la manière dont les modèles sont
effectivement utilisés en logique. Mais cette conception de ce que les modèles de
la théorie des modèles modélisent rencontre cependant une difficulté pour rendre
compte de la modalité qui accompagne la vérité logique définie à la manière séman-
tique comme vérité dans tous les modèles. Le problème est que si l’on suit cette
conception interprétationnelle des modèles, alors on obtiendra des vérités logiques
non ontiquement nécessaires (ou du moins dont la nécessité ontique est extrêmement
douteuse). Considérons par exemple

(2) Si Debussy est français, alors Ravel est français.

Si nous suivons l’approche interprétationnelle des modèles, alors pour que cette
phrase soit une vérité logique il faut que cette phrase soit vraie quels que soient les
prédicats que nous substituons à « est français » et quels que soient les noms propres
que nous substituons à « Debussy » et « Ravel ». Mais un point à bien garder en
tête est que dans cette approche interprétationnelle, on fait varier l’interprétation
15. Le fait que la théorie des modèles produise des résultats paradoxaux (comme le paradoxe de
Skolem) peut être vu comme un argument en faveur de l’idée que la théorie des modèles telle qu’elle
est pratiquée ne peut pas être interprétée de cette manière représentationnelle. Par exemple, c’est
une conséquence du théorème (descendant) de Löwenheim-Skolem que la théorie des ensembles
ZFC, qui est une théorie formulée dans un langage du premier ordre, possède un modèle dont le
domaine est dénombrable. Or c’est une conséquence de cette même théorie qu’il existe des ensembles
non-dénombrables. L’énoncé « il existe un ensemble non dénombrable » possède donc un modèle
M dénombrable. Il doit par conséquent y avoir un ensemble (appelons le a), dont les éléments
sont pris dans le domaine de M, qui satisfait cet énoncé, ce qui est paradoxal dans la mesure où
le domaine de M étant dénombrable, tout sous-ensemble de ce domaine, y compris a, l’est aussi.
Mais le fait qu’il s’agisse seulement d’un paradoxe (de quelque chose qui choque notre intuition)
et non d’une contradiction formelle, peut être vu comme un argument en faveur de l’idée que les
éléments du domaine d’un modèle d’un énoncé n’ont pas de relation métaphysique particulière
avec les éléments du domaine du modèle présumé de l’énoncé en question : nous n’avons aucune
raison de supposer qu’un ensemble non-dénombrable aurait pu avoir été dénombrable.

165
5.1. Les variétés de la possibilité

du vocabulaire non logique, mais la notion de vérité elle-même reste constante. En


particulier, il s’agit de la notion matérielle de vérité, celle qui relie une phrase au
monde lorsque la phrase en question décrit correctement le monde.
Cette précision faite, nous pouvons reprendre le cours de notre raisonnement.
La condition qui est exigée pour que (2) soit vraie dans tous les modèles, selon la
conception interprétationnelle, peut être exprimée par formule suivante :
(3) ∀F ∀x∀y(F x → F y)
Le problème est qu’une telle condition semble être contingente. Si le monde ne
contenait qu’un seul individu, alors cette condition serait remplie, et alors (2) serait
une vérité logique. Le caractère logique de la vérité de (2) semble alors dépendant
d’un trait contingent du monde, à savoir le nombre d’individus qu’il contient 16 .
Une réponse raisonnable à cette difficulté consiste à dire que la conception in-
terprétationnelle ne correspond pas exactement à ce que modélisent les modèles en
logique et que l’opposition entre la conception représentationnelle et la conception
interprétationnelle n’est pas exclusive. On peut supposer qu’une conception adé-
quate des modèles combine des aspects artificiellement séparés par Etchemendy.
Mais il semble que ce faisant, on soit contraint d’introduire, plus ou moins explici-
tement des considérations modales dans notre conception de ce que représentent les
modèles. Les modèles doivent représenter des structures « possibles » en un certain
sens de « possible », et pas seulement des variations sémantiques. Mais il reste à
savoir comment ces contraintes modales sont intégrées à la définition des modèles
et à préciser si ces structures « possibles » sont possibles en un sens épistémique
ou ontique. Gila Sher (1996) propose par exemple de considérer la possibilité que
représente chaque modèle comme une « possibilité formelle », elle-même réduite à
l’existence mathématique :
Selon ma conception, la possibilité formelle se réduit à l’existence ma-
thématique et la nécessité formelle à la généralité mathématique : « il
est formellement possible que φ » se réduit à « il existe une au moins
une structure mathématique (ensembliste) S telle que φ est vrai dans
S » et « il est formellement nécessaire que φ » ) « pour toute structure
mathématique (ensembliste) S, φ est vrai dans S ». (Sher 1996, p. 682,
notre traduction)
Mais il n’est pas du tout évident que cette notion de possibilité formelle soutienne
une notion ontique de possibilité, plutôt qu’une notion épistémique. Supposons que
16. C’est un type d’argument qui a été développé par Etchemendy dans son livre (Etchemendy
1990, chapitre 8) dans le but de critiquer la définition tarskienne de la conséquence logique, in-
terprétée par Etchemendy comme reposant la conception interprétationnelle que nous venons de
décrire. Notre présentation est plus directement inspirée de la discussion des vues de Etchemendy
proposée dans (Sher 1996).

166
5.1. Les variétés de la possibilité

nous ayons un énoncé φ qui est faux mais tel qu’il existe une structure mathématique
dans lequel il est vrai. Faut-il en conclure que cet énoncé exprime une possibilité
ontique, ou seulement une possibilité épistémique. A moins d’introduire l’hypothèse
selon laquelle la modalité ontique se réduit elle aussi à l’existence de structures ma-
thématiques, c’est seulement une possibilité épistémique qui est ici établie : rien de
ce que nous savons au sujet de la structure mathématique sous-jacente aux concepts
de vérité et de conséquence logique ne nous permet de conclure que φ est logiquement
incohérent. Mais ce n’est pas une raison de penser que φ représente une possibilité
ontique et décrit une situation que le monde pourrait ou aurait pu connaître.
Nous arrivons ainsi à la conclusion que la notion de possibilité logique, lorsqu’elle
est rapportée à des énoncés, appartenant à un langage bien spécifié, caractérisé
par un système logique spécifique, est une modalité fondamentalement épistémique
plutôt que ontique.
A ce point, un défenseur du caractère ontique de la possibilité logique pourrait
nous faire remarquer que nous sommes partis d’une notion de possibilité logique
beaucoup trop étroite. Nous avons considéré la possibilité logique d’énoncés essen-
tiellement en relation avec des systèmes logiques. Mais il y a des phrases qui semblent
incohérentes, et donc en un sens logiquement impossibles, bien qu’elles possèdent
une forme logique qui n’est pas contradictoire et qui ne semble pas pouvoir être
ramenée à une contradiction par des règles d’inférence purement logiques.
Considérons par exemple :

(4) Socrate est le maître de Platon mais Platon n’est pas le disciple de Socrate.

Quelle forme logique devons-nous attribuer à cette phrase ? Si nous nous laissons
naïvement guider par la structure syntaxique superficielle de (4), nous pouvons être
tenté de lui attribuer la forme logique

(5) M sp ∧ ¬Dps.

Mais alors nous devons considérer que (4) exprime une possibilité logique, puisque
la logique élémentaire nous autorise à écrire :

0 ¬(M sp ∧ ¬Dps).

aussi bien que


2 ¬(M sp ∧ ¬Dps).

Mais on ne voit pas bien comment une phrase telle que (4) pourrait être vraie.
La difficulté provient du fait que la forme logique que nous lui avons attribuée nous
interdit de reconnaître la moindre différence logique entre (4) et, par exemple,

167
5.1. Les variétés de la possibilité

(6) Socrate est l’amant d’Alcibiade et Alcibiade est plus jeune que Socrate.
puisque « est le maître de » et « est le disciple de » ont été considérés comme des
prédicats logiquement indépendants. Or il existe une relation sémantique évidente
entre les deux : de ce que x est le maître de y on peut inférer que y est le disciple
de x.
En traitant ces deux prédicats comme logiquement indépendants, nous n’avons
pas respecté un principe généralement reconnu comme fondamental dans l’attribu-
tion d’une forme logique à des phrases d’une langue naturelle, à savoir le fait de
pouvoir expliquer les inférences logiques qui lient ces phrases à d’autres phrases.
On nous objectera peut-être que l’inférence qui va de
(7) Socrate est le maître de Platon
à
(8) Platon est le disciple de Socrate
n’est pas à proprement parler une inférence logique, mais au mieux une inférence
conceptuelle. Mais nous pouvons trouver une solution à notre difficulté si nous accep-
tons de traiter ce genre d’inférences conceptuelles comme des inférences logiques. Au
besoin, on pourra utiliser la méthode carnapienne des postulats de signification 17 .
On introduira ainsi le postulat de signification :
(PS) ∀x∀y(M xy → Dyx)
Il apparaît alors qu’une contradiction peut aisément être dérivée de (4) et (PS)
pris ensemble. Et nous obtenons le résultat désiré que (4) est logiquement impossible.
L’ajout de postulats de signification permet de refléter le fait que nous raisonnons
au sein d’un langage plus complexe que les langages artificiels pour lesquels les
logiciens formulent de systèmes de logique, en particulier le fait que certains prédicats
ne sont pas logiquement indépendants les uns des autres. Lorsque nous formons des
jugements de possibilité logique dans des langues naturelles, il nous faut toujours
prendre garde de ne pas oublier de prendre nos postulats de signification comme
prémisses. Et alors, nous évitons de reconnaître comme une possibilité authentique
le fait que Platon, ayant été l’élève de Socrate, ne l’ait jamais eu pour maître. Cette
notion de possibilité logique qui tient compte des postulats de significations a reçu
dans la littérature la dénomination de « possibilité logique élargie » (broadly logical
possibility), pour la distinguer de la possibilité logique étroite, définie uniquement
dans les termes de la logique élémentaire ou d’un certain système logique.
Il est à noter que tous les auteurs ne sont pas toujours d’accord sur la signification
qu’il convient de donner à ce terme, parce que tous n’envisagent pas exactement de la
17. Voir (Carnap 1952) pour un exposé de cette méthode.

168
5.1. Les variétés de la possibilité

même manière l’élargissement en question. Pour certains l’élargissement concerne la


prise en compte de relations sémantiques ou conceptuelles. C’est le cas par exemple
de Bob Hale :

Nous pouvons faire une distinction entre la nécessité logique étroite ou


stricte, d’une part, et la nécessité logique élargie d’autre part. Je consi-
dère la première comme un cas particulier de la seconde et ne fais pas de
différence entre cette dernière et la nécessité conceptuelle. (Hale 1996,
p. 94, notre traduction)

Notre caractérisation va dans ce sens. Mais d’autres auteurs, comme Alvin Plan-
tinga (1974), semblent concevoir cet élargissement autrement. Par exemple, Plan-
tinga considère
(9) Aucun premier ministre n’est un nombre premier
comme une nécessité logique élargie, mais il n’est pas clair que le facteur décisif
qui nécessite la vérité de cette phrase soit une relation sémantique ou conceptuelle
entre « premier ministre » et « nombre premier ». Plantinga n’est pas très précis au
sujet de la nature de l’élargissement que fournit cette seconde forme de possibilité
logique :

Le sens de « nécessité » en question est plus large que celui que permet
de capturer la logique du premier ordre. D’un autre côté, il est plus étroit
que celui de la nécessité causale ou naturelle. (Plantinga 1974, p. 2,
notre traduction)

Mais cette caractérisation ne suffit pas, selon nous, à individuer la possibilité logique
élargie. Comme nous le verrons plus loin, ce genre de caractérisation est donnée pour
définir la notion de possibilité métaphysique. Afin de conserver une terminologie
claire, nous serons fidèle au premier usage.
L’introduction de la notion de possibilité logique élargie semble fournir une so-
lution à notre difficulté. Mais cette solution, pour être bien fondée, suppose que
l’on dispose de critères clairs pour déterminer quels postulats de signification nous
sommes en droit d’introduire. L’ajout d’un postulat revient à transformer une pos-
sibilité logique (ou reconnue comme telle avant l’ajout du postulat) en une impossi-
bilité logique (reconnue comme telle après l’ajout du postulat). Dans la mesure où
les postulats de signification sont censés être des phrases vraies seulement en vertu
de leur signification, on pourrait dire qu’il suffit pour les justifier de se fonder sur la
connaissance que nous avons du sens des mots. Mais une telle réponse, en acceptant
l’idée que des phrases puissent être vraies seulement en vertu de leur signification,
s’expose aux arguments dirigés par Quine à l’encontre de la légitimité d’une telle

169
5.1. Les variétés de la possibilité

notion. Même si tous les arguments de Quine ne sont pas définitifs 18 , il est relative-
ment difficile de tenir cette notion de vérité en vertu de la signification pour acquise.
Une solution de repli qui est peut-être plus proche de l’esprit dans lequel Carnap a
initialement introduit les postulats de signification, consiste à dire que leur adoption
relève fondamentalement d’une décision, plutôt que d’une connaissance préalable de
la signification des mots. En effet, Carnap (1952) propose d’utiliser la notion de
postulat de signification pour donner une explication, au sens technique que Carnap
donne à ce terme, de la notion d’analyticité. La notion de vérité en vertu de la si-
gnification seule ne justifie pas à proprement parler l’adoption de tel ou tel postulat
de signification. Ce qui justifie, dans le travail d’explication d’un concept, l’adoption
de tel ou tel postulat de signification est pour Carnap une décision :
Supposons que l’auteur d’un système sémantique souhaite que les pré-
dicats « B » et « M » désignent respectivement les propriétés d’être
un vieux garçon et d’être marié. Comment sait-il que ces propriétés
sont incompatibles et qu’il doit par conséquent poser le postulat P1
[∀x(Bx → ¬M x)] ? Ce n’est pas une question de connaissance, mais
de décision. (Carnap 1952, p. 68, notre traduction).
Mais si l’on ne dispose pas de règles précises séparant les décisions acceptables des
décisions inacceptables en matière de postulat de signification, alors il est toujours
possible de rendre logiquement impossible une possibilité logique apparente, ce qui
n’est pas une solution satisfaisante si nous voulons disposer d’un critère clair de
possibilité logique.
On peut facilement prendre la mesure de la difficulté en considérant par exemple
le cas d’une phrase comme
(10) L’eau bout à 100 degrés Celsius.
Est-il légitime de considérer cette phrase comme un postulat de signification ?
Dans certains contextes, cette phrase peut être tenue pour une vérité conceptuelle,
alors que dans d’autres (par exemple celui d’écoliers qui prennent connaissance de
certaines propriétés physiques de l’eau) on peut considérer que la propriété de bouillir
à 100 degrés Celsius n’est pas contenu dans le concept d’eau, de sorte que la même
phrase possède un réel contenu informatif.
La conclusion que nous pouvons tirer de cette discussion de la notion de pos-
sibilité logique élargie est qu’il s’agit d’une notion relativement claire à un niveau
intuitif, mais difficile à manipuler avec précision : en l’absence de règles précises
déterminant à quelles conditions le choix d’un postulat de signification est accep-
table, la dialectique entre le philosophe qui soutient que φ est une possibilité et son
18. Nous pensons en particulier à la réponse immédiate de Grice et Strawson (1956) et au bilan
proposé par Sober (2000), avec le recul de quelques décennies.

170
5.1. Les variétés de la possibilité

adversaire qui soutient que φ est une impossibilité au sens de la possibilité logique
élargie est extrêmement difficile à arbitrer. La leçon que nous devons retenir est que
lorsque la notion de possibilité logique élargie est mobilisée, il nous faut immédiate-
ment identifier les postulats de significations qui lui sont associés, et nous demander
si ces postulats expriment des vérités conceptuelles 19 .
On peut voir cependant cette notion de possibilité logique élargie comme une ma-
nière d’obtenir aux niveaux des énoncés, une notion de possibilité logique qui soit
extensionnellement équivalente à la notion de possibilité logique (♦L1 ), qui s’applique
au niveau des propositions. L’idée est qu’en partant d’une notion de possibilité lo-
gique étroite, définie sémantiquement 20 , on parvienne en ajoutant les postulats de
signification adéquates, à une notion de possibilité logique qui soit extensionnelle-
ment équivalente à celle qui nous avons appliquée aux propositions, et définie par
des relations de conséquence et de compatibilité logique qui restent générales et
extra-systématiques.
Une dernière question qui mérite d’être posée au sujet de la possibilité logique
concerne la distinction entre les constructions de dicto et les constructions de re.
Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, il est possible d’appliquer la notion
de possibilité non seulement à des propositions, mais aussi à des objets, lorsque nous
disons, par exemple, que Platon a la propriété d’être nécessairement un homme, mais
d’être barbu seulement de façon contingente. Pour certaines couleurs modales, l’idée
de possibilité de re semble assez facile à saisir. Si l’on admet au moins l’intelligibilité
de la distinction entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles, et si l’on
admet en outre que les propriétés essentielles sont métaphysiquement nécessaires et
les propriétés accidentelles seulement métaphysiquement contingentes 21 , alors il est
tout à fait cohérent d’admettre l’intelligibilité de la possibilité de re, au moins pour
la possibilité métaphysique. Mais la notion de possibilité de re, a-t-elle un sens pour
la possibilité logique ?
Comme nous l’avons vu, la possibilité logique est une propriété qui fait sens
avant tout lorsqu’elle est appliquée à des propositions ou à des phrases. Il n’est donc
pas évident, à première vue, qu’elle fasse sens lorsqu’on l’applique à des choses.
Quel sens pourrait-on attacher à l’idée qu’il est logiquement possible pour un objet,
19. Bien entendu, un philosophe sceptique au sujet de la distinction entre des vérités purement
conceptuelles ou analytiques, et des vérités synthétiques, remettra en cause la légitimité de la
notion de possibilité logique élargie. Pour ce philosophe, seule une notion étroite de possibilité
logique peut faire sens.
20. Le choix d’une approche sémantique est préférable dans la mesure où elle conduit à caractéri-
ser la possibilité logique par la logique S5, alors qu’une approche syntaxique soulève des difficultés
au niveau de l’itération des modalités.
21. Cela n’implique pas que toutes les propriétés nécessaires soient essentielles, comme l’a souligné
notamment Fine (1994).

171
5.1. Les variétés de la possibilité

d’avoir une certaine propriété ?


Une stratégie pour répondre à cette question consiste à développer une notion
de satisfaction logique, qui serait à la vérité logique, ce que la notion de satisfaction
simpliciter est à la vérité simpliciter. Si l’on définit la vérité logique comme la
vérité en vertu de la forme, alors la satisfaction logique peut être définie comme la
satisfaction en vertu de la forme logique 22 . On peut dire qu’un énoncé ouvert φ(x)
est logiquement satisfaisable s’il est satisfaisable seulement en vertu de sa forme
logique. Une manière d’expliquer cette idée de satisfaction en vertu de la forme
logique consiste à la ramener à la notion de vérité logique en prenant la clôture
existentielle de φ : φ(x) est logiquement satisfaisable si seulement si

∃xφ(x)

est une possibilité logique 23 . Ce genre de stratégie conduit cependant à une réduc-
tion de la modalité de re à la modalité de dicto, au sens où chaque prédication de
possibilité logique de re peut se déduire d’une possibilité logique de dicto et s’expli-
quer par elle.
Les choses se compliquent un petit peu si l’on se demande à quoi pourrait res-
sembler la possibilité logique de re, lorsque l’on prend la notion de possibilité logique
au sens élargi. Il nous faut alors prendre en compte des postulats de signification.
On dira que φ(x) est logiquement satisfaisable en un sens élargi si et seulement si
∃xφ(x) ∧ P S (où P S est la conjonction de l’ensemble des postulats de signification
retenus) est logiquement possible. En appliquant cette définition, nous pouvons at-
tribuer à Socrate lui-même la propriété ne pouvoir être le maître de Platon sans que
Platon ne soit son disciple. Nous avons alors la même réductibilité de la modalité
de re à la modalité de dicto.
Certains auteurs, comme Quine, ont pu douter de l’intelligibilité même de la
notion de possibilité de re, en ce sens élargi. En effet, il est souvent possible de
faire référence à un même objet à l’aide de plusieurs descriptions conceptuellement
distinctes. Supposons que Paul soit à la fois athée et unijambiste 24 . Lorsque Paul est
22. Cette stratégie a été explorée par Kit Fine (1989).
23. Une élaboration totalement précise de cette notion de satisfaction logique exigerait une ana-
lyse plus approfondie de la notion de forme logique. Nous renvoyons à nouveau à (Fine 1989, section
II) pour des précisions à ce sujet. Il est à noter que cette définition de la satisfaction logique a des
conséquences non triviales dès lors que l’on introduit la relation d’identité. En effet, on obtient le
résultat que l’identité est une relation logiquement contingente, dans la mesure où ∃x∃y(x 6= y)
semble logiquement possible. Pour plus détails sur ce point, nous renvoyons à (Fine 1989, p. 206).
Nous aurons l’occasion d’y revenir dans la section consacrée à la nécessité de l’identité.
24. Il s’agit d’une variation sur l’exemple du mathématicien cycliste que l’on trouve dans (Quine
1960, p. 199).

172
5.1. Les variétés de la possibilité

considéré comme un athée, il est logiquement possible pour lui de jouer au football,
mais logiquement impossible de croire en Dieu. Mais considéré comme unijambiste,
il est logiquement possible pour lui de croire en Dieu, mais logiquement impossible
de jouer au football. Quine en tire la conclusion que la notion de possibilité de re
n’a pas de sens, du moins si l’on souhaite ici parler de possibilité logique. Rien n’est
dit au sujet de Paul dans ces quatre prédications modales.
Il y a plusieurs manières de répondre à ces doutes quiniens au sujet de la possi-
bilité logique de re. Premièrement, il n’est pas du tout évident que les prédications
modales que Quine voudrait dériver de cet exemple soient justifiées. Pour que ces
prédications soient vraies, compte tenu de la manière dont nous avons défini la
possibilité logique élargie de re, il faudrait associer au nom propre « Paul » alterna-
tivement l’un ou l’autre de ces deux postulats de signification :

(11) Paul est athée.


(12) Paul est unijambiste.

ce qui revient dans chaque cas attribuer à une signification descriptive au nom propre
« Paul », et à considérer que l’athéisme de Paul ou son unijambisme font partie de
sa signification. Or, au vu des arguments développés par Saul Kripke dans (Kripke
[1972] 1980) contre la théorie descriptiviste des noms propres, il est extrêmement
discutable de considérer que les noms propres véhiculent ce genre d’information.
Ensuite, même en admettant que des postulats de signification de ce genre
puissent être associés au nom propre « Paul », ce que montre l’exemple quinien
n’est pas tant l’inintelligibilité de ces prédications de possibilité logique de re, que
leur grande variabilité en fonction des postulats de signification que l’on retient.
Nous avons que que ce problème est déjà présent lorsqu’il est question de la possibi-
lité logique de dicto, lorsqu’elle est prise au sens élargi. Le problème n’est donc pas
spécifique à la modalité de re.
Nous pouvons ainsi conclure que la notion de possibilité de re n’est pas spéci-
fiquement inintelligible lorsque l’on prend une notion de possibilité logique (étroite
ou étendue), contrairement à ce que prétendait Quine. Mais nous pouvons affirmer
en revanche que cette notion de possibilité logique, du moins telle que nous l’avons
envisagée, est un certain sens triviale, dans la mesure où est logiquement possible
pour un objet, ce qui est logiquement possible pour tout objet quelqu’il soit. Les
seules prédications de possibilité logique qui seront fausses seront celles où une pro-
priété contradictoire est attribuée à l’objet en question 25 . La possibilité logique de
25. Il y a donc quelque chose de juste dans le scepticisme quinien envers la possibilité logique de
re : il n’y a pas de place pour une notion de possibilité logique qui admette des prédications de
re non triviales, c’est-à-dire des prédications qui ne suivent pas de possibilités de dicto, et qui ne

173
5.1. Les variétés de la possibilité

re est ainsi réductible à la possibilité logique de dicto.


Si nous faisons à présent le point sur la notion de possibilité logique, nous avons
vu que derrière une idée apparemment simple se cachent une multiplicité de notions
non équivalentes. Nous avons tout d’abord une première bifurcation introduite par
le genre d’entité auquel on applique la possibilité logique. Lorsqu’on applique cette
modalité à des propositions, on obtient une notion modale qui n’est ni indiscuta-
blement ontique ni indiscutablement épistémique, et qu’il est préférable, selon nous,
d’identifier à la limite entre les deux interprétations. Si l’on accepte les postulats
qui permettent de lier le point de vue des propositions à celui des mondes possibles,
nous aboutissons à l’idée que cette notion de possibilité logique correspond à la
vérité dans un monde possible au moins, et qu’elle est caractérisée par la logique
S5.
Si l’on adopte un point de vue centré sur les énoncés plutôt que sur les proposi-
tions, alors les choses sont différentes. On obtient une notion de possibilité logique
qui en un sens est mieux définie, puisque nous disposons de méthodes logiques pré-
cises pour établir la possibilité logique d’un énoncé. Mais le prix à payer est que la
notion de possibilité envisagée est de nature épistémique et non ontique. L’ajout de
postulats de signification est une méthode possible pour retrouver une adéquation
extensionnelle avec la notion de possibilité logique appliquée aux propositions, mais
cette méthode repose sur des fondements dont la stabilité est douteuse (d’une part
en raison des doutes qui planent sur la notion d’analyticité, d’autre part en raison
du rôle que peut être amenée à jouer la notion de décision dans cette méthode).
A un niveau plus général, cette ambiguité de la notion de possibilité, entre une
notion clairement épistémique et une notion située à la limite de l’épistémique et
de l’ontique, a des conséquences non négligeables sur l’évaluation des arguments de
concevabilité. Lorsque la finalité recherchée est de nature épistémologique (comme
c’est le cas dans l’argument de Hume contre l’uniformité de la nature, ou dans l’argu-
ment des zombis de Chalmers contre la possibilité de fournir une explication réductive
de la conscience), une notion épistémique de possibilité logique est appropriée. Mais
il est important de voir que lorsque la finalité des arguments de concevabilité est
plutôt de nature métaphysique (comme dans le cas de l’argument des zombis de
Chalmers contre le matérialisme), une notion purement épistémique n’est d’aucun
secours, et il est pour le moins douteux qu’une notion à la limite entre l’épistémique
et l’ontique soit suffisante. Pour trancher ce genre de question, il est préférable de
se tourner vers une notion proprement métaphysique de possibilité.
valent pas pour n’importe quel objet. Pour une réévaluation positive de la discussion quinienne de
la modalité de re, voir (Burgess 2008).

174
5.1. Les variétés de la possibilité

5.1.2 La possibilité métaphysique


Une deuxième grande classe de thèses de possibilité que l’on trouve dans les
arguments de concevabilité est celle qui invoque la notion de « possibilité méta-
physique ». On trouve cette notion explicitement mentionnée dans les arguments
discutés par Rosen (2002) en faveur de la contingence de l’existence des nombres, et
de l’argument de Sidelle (2002) en faveur de la contingence des lois de la nature.
La première question que l’on peut se poser à propos de cette notion de modalité
métaphysique est la suivante : en quoi consiste le caractère « métaphysique » de
cette modalité ? Qu’y aurait-il de spécifiquement métaphysique dans la contingence
des nombres ou des lois de la nature, si les arguments mentionnés ci-dessus sont
corrects ?
La notion de nécessité métaphysique est souvent associée aux écrits de Kripke
(Kripke [1972] 1980), qui a sans nul doute beaucoup fait pour réhabiliter les notions
modales, et plus généralement la métaphysique des modalités, dans un contexte
philosophique marqué par l’influence des doutes quiniens au sujet de la modalité 26 .
Kripke, dans la première conférence de (Kripke [1972] 1980) donne un premier
élément de réponse à la question que nous venons de poser :

On utilise parfois [le concept de nécessité] dans un sens épistémique,


et alors il équivaut à a priori. Parfois aussi, bien entendu, on l’utilise
dans un sens physique - quand les gens distinguent la nécessité physique
et la nécessité logique. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est une notion qui
ressortit non à la théorie de la connaissance mais à la métaphysique,
en un sens (j’espère) non péjoratif. Nous demandons si quelque chose
pourrait avoir été vrai, ou pourrait avoir été faux. Si quelque chose est
faux, il est évident que ce n’est pas nécessairement vrai. Si quelque chose
est vrai, aurait-il pu en être autrement ? Le monde aurait-il pu, sous cet
aspect, être différent de ce qu’il est ? Si la réponse est « non », alors ce
fait concernant le monde est nécessaire. Si la réponse est « oui », il est
contingent. Ceci n’a en soi rien à voir avec la connaissance qu’a quelqu’un
de quelque chose. (Kripke [1972] 1982, p. 24)

Ce que nous dit Kripke ici, est qu’il faut bien avoir à l’esprit une différence entre
deux notions, qui sont parfois confondues, derrière le terme « nécessité », l’une rele-
vant de la théorie de la connaissance, et approximativement équivalente à la notion
de a priori, l’autre relevant de la métaphysique. La caractérisation que donne Kripke
du contenu de la notion métaphysique est relativement sommaire : il est nécessaire
26. Voir par exemple (Soames 2011) pour une lecture de l’histoire de la philosophie récente qui
confirme ce point de vue : « Les discssions du nécessaire a posteriori données par Saul Kripke dans
Naming and Necessity et « Identity and Necessity », où il pose les bases d’une distinction entre la
possibilité métaphysique et la possibilité épistémique et d’une explication de la relation entre les
deux, est à mes yeux un des plus grands succès de la philosophie du vingtième siècle » (p. 78).

175
5.1. Les variétés de la possibilité

que φ (dans le sens relevant de la métaphysique) si et seulement si φ n’aurait pas pu


être faux. On peut ainsi tirer de ce passage qu’il existe une notion de nécessité qui re-
lève de la métaphysique, mais Kripke ne nous dit pas précisément en quoi consiste le
caractère métaphysique de cette nécessité. Nous pouvons sans prendre trop de risque
estimer que la notion de nécessité en question est une notion aléthique et ontique,
conformément aux définitions que nous avons données de ces termes au chapitre pré-
cédent. Mais nous pouvons également remarquer que la notion « métaphysique » de
nécessité est introduite à l’aide de contrefactuels. Plus précisément, une proposition
φ est métaphysiquement nécessaire si et seulement si quel que soit l’antécédent ψ
que l’on choisit, le contrefactuel ψ € φ est vrai. Par dualité, une proposition est
métaphysiquement possible si et seulement s’il existe au moins un antécédent ψ tel
que ψ € ¬φ est faux, ou ce qui est équivalent qu’il existe au moins un antécédent ψ
tel que φ „ ψ est vrai 27 . Même si ce lien avec les contrefactuels n’explique pas en
quoi cette modalité est « métaphysique », cela lui donne néanmoins une coloration
particulière.
On peut trouver quelques indications plus décisives dans le passage suivant du
même ouvrage, où Kripke s’efforce de préciser le sens de la thèse selon laquelle les
énoncés d’identité contenant deux noms propres sont nécessaires s’ils sont vrais 28 :

Pour commencer, je parlerai surtout des énoncés d’identité entre des


noms. Ma conception d’ensemble est toutefois la suivante. Premièrement,
les identifications théoriques caractéristiques comme « la chaleur est le
mouvement des molécules » ne sont pas des vérités contingentes, mais
des vérités nécessaires ; et par « nécessaires », ici, j’entends, non pas sim-
plement physiquement nécessaires, mais nécessaires au sens le plus fort,
quel que soit ce sens. (Il se peut que la nécessité physique se révèle être
la nécessité au sens le plus fort. Mais c’est précisément une question dont
je ne veux pas préjuger. Au moins en ce qui concerne ce type d’exemple,
il se pourrait bien qu’une chose physiquement nécessaire soit toujours
nécessaire tout court.) (Kripke [1972] 1982, p. 87-88)

On trouve dans ce passage trois expressions désignant une notion de nécessité :


27. Nous avons proposé un traitement de ces deux types de contrefactuels dans la section 4.1
du chapitre précédent. Nous n’y revenons pas si ce n’est pour rappeler l’idée. Un contrefactuel de
la forme φ „ ψ est vrai dans un monde w si et seulement s’il existe une manière d’altérer la
description du monde w donnée par une partition f (w), de façon, d’une part à la rendre cohérente
avec φ et d’autre part, à ce que le conséquent ψ en soit une conséquence logique. Prenons le cas
où ψ est faux. Pour que ψ soit néanmoins une possibilité métaphysique, d’après cette approche, il
faut que f (w) puisse être rendu cohérent avec φ de façon à entraîner comme conséquence que ψ.
Lorsqu’aucune opération de ce genre n’est faisable, compte tenu de la proposition exprimée par ψ
et de la partition f (w), alors ψ est jugé métaphysiquement impossible.
28. Nous aurons l’occasion de nous attarder plus spécifiquement sur cette thèse dans la section
2.2. du présent chapitre. Ce qui nous intéresse ici est seulement la manière dont Kripke qualifie
cette nécessité qui caractérise les énoncés d’identité lorsqu’ils sont vrais.

176
5.1. Les variétés de la possibilité

la nécessité « physique », la nécessité « au sens le plus fort », et la nécessité « tout


court ». Les deux dernières semblent co-extensives, et sont censées caractériser la
nécessité métaphysique que Kripke souhaite mettre évidence. Elles sont opposées,
au moins conceptuellement, à la première notion de nécessité physique. L’idée que
la nécessité métaphysique est la nécessité au sens le plus fort et la nécessité tout
court semble l’identifier avec la notion de nécessité absolue. Nous n’avons pas encore
traité dans le détail de cette notion pour elle-même, ce qui sera fait ci-après, mais la
notion intuitive que nous mettons derrière le terme de nécessité absolue est bien la
notion d’une nécessité non qualifié et telle que si p est absolument nécessaire, alors
il n’existe aucun sens de « possible » tel que la négation de p est possible 29 .
Kripke insiste dans ce passage sur le fait que la nécessité métaphysique est
au moins conceptuellement distincte de la nécessité physique. En d’autres termes,
Kripke admet au moins l’intelligibilité de l’hypothèse selon laquelle il pourrait y
avoir des nécessité physiques qui soient métaphysiquement contingentes, même s’il
ne la défend pas. Kripke semble même tenté par l’idée opposée, selon laquelle la
nécessité physique et la nécessité métaphysique sont en réalité coextensives, même
s’il ne défend pas non plus explicitement cette thèse 30 .
Si nous nous fondons sur ces remarques trouvées dans les écrits de Kripke, nous
pouvons ainsi identifier deux caractéristiques distinctives de la modalité dite « mé-
taphysique » : (i) il s’agit d’une modalité introduite à l’aide de contrefactuels et (ii)
il s’agit d’un candidat sérieux au statut de modalité absolue.
Certains auteurs qui ont recours à la notion de modalité métaphysique ajoutent
cependant un élément de caractérisation supplémentaire qui explique peut-être mieux
en quoi la modalité métaphysique est métaphysique. Voici par exemple comment Kit
Fine introduit la notion de nécessité métaphysique :
[La nécessité métaphysique] est le sens de la nécessité qui découle de
l’identité des choses (comprise en un sens large). Ainsi, en ce sens-là, il
est nécessaire non seulement que tout ce qui est rouge est rouge, ou que
rien n’est à la fois rouge et vert, mais aussi que je suis une personne et
que 2 est un nombre. (Fine 2002, p. 254, notre traduction)
Même si Kit Fine ne mentionne que la nécessité métaphysique, il est néanmoins
29. Nous aurons l’occasion de préciser tout cela dans la section 5.3 consacrée à la possibilité
absolue
30. Kripke, au moins à l’époque de la publication de ces conférences, tient cette question comme
une question relativement ouverte. Il ajoute dans l’édition de 1980 la remarque suivante : « La troi-
sième conférence laisse entendre qu’une part importante de ce qui, selon la philosophie contempo-
raine, n’est que la nécessité physique, est, en réalité, nécessaire tout court. Je laisse à des recherches
ultérieures le soin de décider jusqu’où cette idée peut être défendue. (Kripke [1980] 1982, p. 152)
D’autres auteurs ont cependant utilisé des arguments inspirés de ces conférences de Kripke pour
défendre l’idée que les lois de la nature sont métaphysiquement nécessaires. Voir en particulier
(Bird 2007, chapitre 8).

177
5.1. Les variétés de la possibilité

facile de donner la caractérisation correspondante de la possibilité métaphysique.


Une possibilité métaphysique est ce qui est compatible avec l’identité des choses
(conçues au sens le plus général). Et il est facile d’admettre, compte tenu de cette
caractérisation, qu’il est métaphysiquement possible à un nombre d’être premier,
mais métaphysiquement impossible au premier ministre d’être un nombre 31 . Nous
pouvons ainsi dégager une troisième caractéristique de la possibilité métaphysique :
(iii) la possibilité métaphysique respecte la nature des choses. Cette troisième ca-
ractéristique semble présupposer une forme d’essentialisme, ou au moins l’intelligi-
bilité de la distinction entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles. Un
philosophe anti-essentialiste radical pour qui il n’existe aucune propriété essentielle
peut accepter cette troisième condition en la considérant comme triviale : les choses
n’ayant pas, à proprement parler, de nature, toute prédication logiquement cohérente
que l’on pourra faire à leur sujet respectera trivialement leur nature.
Ayant précisé le contenu intuitif de la notion de possibilité métaphysique à l’aide
de ces trois caractères nous pouvons mieux voir comment elle diffère de la possibilité
logique. Cette différence a été explicitement mise en avant par exemple par John
Burgess dans le passage suivant :
Il nous faut observer une première distinction entre d’un côté la nécessité
métaphysique ou l’inévitabilité (« ce qui n’aurait pu être autrement »)
et de l’autre la nécessité logique ou le caractère tautologique (« ce qu’il
serait contradictoire de nier »). L’exemple classiquement utilisé pour les
distinguer est : « L’eau est un composé chimique et non un élément ».
L’eau n’aurait pas pu être autre chose que ce qu’elle est, c’est-à-dire un
composé d’hydrogène et d’oxygène ; mais il n’y a rien de contradictoire
à dire, comme cela a pu souvent être le cas, que l’eau constitue, avec
la terre, l’air et le feu, l’un des quatre éléments. (Burgess [1999] 2008,
p. 169, notre traduction)
D’après Burgess, la phrase suivante :
(13) L’eau est un élément chimique.
exprime à la fois une possibilité logique et une impossibilité métaphysique. La chimie
moderne nous enseigne en effet que l’eau est un composé chimique et non un élément.
Si telle est la nature de l’eau, alors l’eau n’aurait pu être autre chose qu’un composé.
Supposons, ne serait-ce que pour les besoins de la discussion, qu’il existe un monde
possible dans lequel l’eau est un élément chimique. Si c’est véritablement de l’eau
31. Nous reprenons à dessein un exemple que Plantinga associait à la modalité logique élargie.
Mais nous avons vu plus haut que la caractérisation que Plantinga donnait de la modalité logique
élargie pouvait être considérée plutôt comme une caractérisation de la modalité métaphysique. De
fait, le principal élément que donnait Plantinga (« plus large que la nécessité capturée par la logique
du premier ordre [. . .], plus étroite que la nécessité causale ou naturelle ») correspond étroitement
au caractère (ii) de la modalité métaphysique que nous avons déjà identifié.

178
5.1. Les variétés de la possibilité

que contient ce monde possible, alors cette eau doit être un composé chimique sans
quoi elle ne serait pas de l’eau, mais une autre substance chimique. D’un autre
côté, il semble évident que (13) n’exprime aucune contradiction. Lorsque Empédocle
professait la doctrine selon laquelle l’eau est un élément, il ne professait pas une
doctrine logiquement incohérente, même si la science moderne ne l’a pas suivie.
On arrive ainsi à la conclusion que (13) est simultanément une possibilité logique,
en vertu de son caractère non-contradictoire, et une impossibilité métaphysique,
dans la mesure où ce qu’affirme cette phrase ne respecte pas la nature de l’eau. Le
troisième élément de la caractérisation de la possibilité métaphysique éclaire de façon
déterminante cette distinction. Notons également que Burgess fait implicitement
appel au caractère (i) en mobilisant un raisonnement contrefactuel : l’eau n’aurait
pas pu être autre chose que ce qu’elle est. On voit qu’il existe une cohérence entre
le caractère (i) et le caractère (iii) et peut-être même une redondance, si l’on estime
que le schéma suivant :
(14) x n’aurait pas pu être autre chose que ce qu’il est.
est une vérité logique (au sens large) ou conceptuelle.
On pourrait cependant objecter que ce contre-exemple ne vaut que parce que
Burgess part d’une notion relativement étroite de non-contradiction. Certes (13) n’a
pas la forme logique d’une contradiction dans la logique du premier ordre, mais tout
cela est compatible avec le fait que cette phrase ne soit pas une possibilité logique
élargie. Tout dépend ici des postulats de significations que l’on associe au terme
« eau ». Qu’est-ce que nous empêche de prendre
(15) L’eau est un composé chimique.
comme un postulat de signification ? Nous avons vu plus haut que l’acceptation de
tels postulats peut être vue comme une affaire de décision, qui peut être conditionnée
par le contexte. Il y a assurément des contextes dans lesquels il n’est pas illégitime
de prendre (15) comme un postulat de signification.
Accepter cette solution consisterait à rapprocher la notion de possibilité méta-
physique de celle de possibilité logique élargie 32 . Cette stratégie rencontre cependant
plusieurs difficultés.
La première concerne la légitimité à prendre (15) comme un postulat de signifi-
cation. Même si le choix de tel ou tel postulat de signification peut être vu en dernier
ressort comme une décision, il est important de ne pas perdre de vue l’idée intuitive
que ces postulats sont censés expliquer, à savoir l’idée de vérité en vertu de la signi-
fication seule. Cette idée est étroitement associée à une condition épistémologique
32. C’est probablement ce que Plantinga avait en tête au début de (Plantinga 1974), dans la
citation commenté un peu plus haut.

179
5.1. Les variétés de la possibilité

qui est la connaissance a priori. Les phrases vraies en vertu de leur signification
seule doivent pouvoir être connues a priori. Or la question de savoir si l’eau est un
élément ou un composé chimique est très certainement une question empirique. Il
s’ensuit que (15) ne peut pas légitimement être considéré comme un postulat de
signification - à moins, peut-être de changer la signification du terme « eau » de
sorte qu’il soit synonyme de « H2 O », mais ce choix mériterait d’être justifié par des
raisons solides 33 .
Une autre difficulté est liée à des différences à un niveau plus formel entre la
logique de la possibilité logique et la logique de la possibilité métaphysique, comprise
selon les trois critères que nous avons avancés. John Burgess (2008, section 3.3) a
identifié trois points de divergence. Le premier concerne la modalité de re. Comme
nous l’avons vu plus haut, il est extrêmement douteux qu’il y a ait une place pour une
notion de possibilité logique de re qui resterait irréductible à la possibilité logique de
dicto. C’est en revanche beaucoup plus plausible lorsqu’il est question de possibilités
métaphysiques, en vertu du critère (iii) : les vérités d’essence sont des prédications
modales de re 34 .
Le second point de divergence concerne l’itération des modalités :

Pour la modalité logique, ou au moins pour certaines de ses versions ou


variantes, l’itération des modalités est tout à fait sensée. Je fais ici en-
core allusion aux travaux qui ont été faits récemment en mathématiques
intensionnelles et en logique de la démontrabilité 35 , où l’indémontrable
n’est pas équivalent à ce dont l’indémontrabilité peut être démontrée.
Pour ce qui est de la modalité métaphysique, il est beaucoup moins clair
que l’itération soit sensée. (Burgess 2008, p. 230, notre traduction)

Burgess renvoie au fait que la possibilité logique lorsqu’elle est envisagée de façon
syntaxique, est caractérisée par des principes modaux non triviaux dans lesquels des
33. On peut en effet admettre sans grande difficulté que « eau » et « H2 O » ont la même référence,
mais identifier leur signification pose plus de difficulté. Dans une conception strictement référentielle
de la signification, où le sens n’est rien de plus que la référence, on obtient techniquement le
résultat que les deux termes sont synonymes, mais une telle théorie a pour contrepartie de rendre
les relations de synonymie a posteriori, puisque toutes les relations de co-référence ne sont pas
accessibles a priori
34. Burgess ajoute qu’il existe certains types de constructions modales de re plus complexes
qui ont un sens pour une couleur métaphysique, même si elles ne peuvent être exprimées dans le
langage de la logique modale quantifiée. C’est le cas par exemple de la quantification plurielle sur
des possibilia, comme lorsque nous disons qu’il y a au moins trois manières possibles pour la BCE
de sortir l’Europe de la crise. Voir (Burgess 2008, p. 230). A fortiori ces constructions modales
n’ont pas de sens pour la possibilité logique.
35. Burgess fait ici spécifiquement allusion aux travaux de Shapiro (1985) qui étudient le compor-
tement d’un opérateur épistémique K au langage de l’arithmétique exprimant le fait qu’un énoncé
de l’arithmétique est idéalement ou potentiellement connaissable, et aux travaux de Boolos (1993)
qui étudie la logique modale que l’on obtient en interprétation «  » comme « il est démontrable
que ».

180
5.1. Les variétés de la possibilité

modalités sont itérées (par exemple l’échec du principe (S5) lorsque l’on interprète
 par « il est démontrable que »). L’itération des opérateurs modaux serait au
contraire dépourvue de signification, lorsque c’est la modalité métaphysique qui
est concernée 36 . Cette assertion n’est peut être pas évidente au premier abord. Ne
peut-on pas donner un sens intuitif à l’idée qu’une chose était métaphysiquement
impossible à un certain moment, mais devienne possible à un moment ultérieur, si
un certain type de changement a lieu ? Ne faut-il pas considérer que la chose en
question est impossible, mais possiblement possible ?
Ce genre de raisonnement introduit une complexité supplémentaire en combi-
nant des opérateurs modaux et des opérateurs temporels. Mais il le fait qu’il soit
impossible maintenant que φ, même s’il est possible maintenant qu’il soit possible
dans le futur que φ n’implique pas qu’il est possiblement possible que φ. Burgess
envisage cette objection possible et y répond en s’appuyant sur les travaux de Prior
au sujet de la combinaison de la modalité et du temps :
Dans les travaux bien connus de Prior sur la combinaison des opérateurs
temporels et modaux 37 , par exemple, les opérateurs modaux itérés fu-
sionnent, à moins que ces opérateurs ne soient séparés par des opérateurs
temporels : il n’y a pas de différence entre le fait d’être possiblement
possible aujourd’hui et le fait d’être aujourd’hui possible. Des travaux
ultérieurs sur l’interaction entre la modalité et le temps ont montré que
la partie purement modale du système se ramène au système S5 pour
lequel les modalités itérés fusionnent. (Burgess 2008, p. 230, notre tra-
duction).
On peut donner un argument plus général en faveur de l’idée que la possibilité
métaphysique est caractérisée par le système S5, si l’on prend au sérieux la condition
(ii) qui en fait un candidat sérieux à la notion de possibilité absolue. Si les possibilités
absolues sont vraies dans au moins un monde possible sans restriction, alors la
logique que l’on doit obtenir est S5 38 .
Une dernière différence entre la possibilité logique et la possibilité métaphysique
36. Il faut noter que cette divergence est moins convaincante lorsque l’on définit la possibilité
logique en termes sémantiques, et encore moins lorsque l’on prend la notion de possibilité logique
élargie. Mais comme les autres divergences relevées par Burgess valent aussi pour la possibilité
logique élargie, cela n’affecte pas la ligne générale de notre argumentation.
37. Voir (Prior 1967, chapitre VII). Une autre présentation classique de l’interaction entre
modalité et temporalité est fournie par (Thomason 2001).
38. Cette vision des choses n’est pas totalement consensuelle. Nathan Salmon (1984, 1989)
conteste le fait que la logique de la modalité métaphysique satisfait le principe (S4), qui est valide
dans le système S5. Salmon s’appuie sur l’intuition selon laquelle un objet matériel (par exemple
un artefact) aurait pu être composé d’un ensemble d’élément légèrement différents. Par exemple,
une table aurait pu avoir été faite de bouts de bois légèrement différents, sans que cela n’affecte
son identité. Un examen détaillé de cet argument nous emmènerait trop loin. Retenons simplement
qu’il n’est pas universellement admis que S5 est la bonne logique de la possibilité métaphysique,
comme l’affirme Burgess.

181
5.1. Les variétés de la possibilité

qui peut se manifester à un niveau formel concerne l’idée de degrés de possibilité :

Troisièmement, il y a la différence que la possibilité logique n’admet pas


de degrés - une théorie ne peut pas être seulement un petit peu contra-
dictoire - alors que des différences de degrés peuvent avoir un sens pour
la possibilité métaphysique, si l’on considère que certaines possibilités
sont plus éloignées que d’autres. C’est en tout cas l’idée sous-jacente à
certaines théories des contrefactuels, depuis les travaux fondateurs de
Stalnaker 39 . En particulier, des possibilité miraculeuses, impliquant que
certaines lois de la nature subissent des exceptions, sont en général plus
éloignées que les possibilités non miraculeuses, un fait qui peut nous in-
viter à considérer comme excusable l’erreur faite par certains auteurs qui
dans les premiers travaux sur le sujet, associaient les contrefactuels à la
nécessité physique. (Burgess 2008, p. 230, traduction)

Cette notion de degré de possibilité reçoit une formulation précise dans les sé-
mantiques des contrefactuels qui introduisent une relation d’ordre sur l’ensemble
des mondes possibles, qui peut être interprétée comme une relation de proximité,
ou de ressemblance comparative entre mondes possibles : lorsque u, v et w sont des
mondes possibles, u ≤w v signifie que u est au moins aussi proche de w que ne
l’est v. Nous avons montré dans le chapitre comment une telle relation de proximité
comparative peut éclairer l’évaluation des contrefactuels. C’est ici le caractère (i)
de la notion de possibilité métaphysique qui est invoqué par Burgess. On ne trouve
rien qui ressemble à un degré de possibilité lorsque l’on s’intéresse à la possibilité
logique. La possibilité logique est quelque chose de binaire : ou bien une proposition
est logiquement cohérente, ou bien elle ne l’est pas. Il ne semble pas y avoir de degrés
d’incohérence logique.
Nous avons ainsi quelques raisons de maintenir la possibilité logique, même
conçue de façon élargie, et la possibilité métaphysique bien distinctes.
Pour résumer, nous avons analysé la notion intuitive de possibilité métaphysique
à l’aide de trois caractéristiques :
— un certain lien avec les conditionnels contrefactuels
— l’idée que la possibilité métaphysique est un candidat sérieux au titre de
possibilité absolue
— l’idée que la possibilité métaphysique est contrainte par la nature des choses.
Lorsque nous avons comparé la possibilité logique à la possibilité métaphysique,
nous avons eu l’occasion d’introduire des éléments de caractérisation qui suggèrent
que la possibilité métaphysique correspond à la vérité dans un monde possible au
moins et que la logique de la possibilité métaphysique pourrait être S5 40 . La mé-
39. Voir (Stalnaker 1968).
40. Rappelons que nous avons simplement donné quelques raisons en faveur de ces positions, qui

182
5.1. Les variétés de la possibilité

thode des bases modales nous permet de faire un pas de plus, notamment à l’aide
du traitement unifié qu’elle propose de la modalité et de la contrefactualité.
En effet la méthode des bases modales permet un traitement unifié des caracté-
ristiques (i) et (iii) de la modalité métaphysique, pourvu que l’on interprète d’une
certain manière la partition qu’une base modale totalement réaliste donne d’un
monde possible.
En effet, une partition consiste à distinguer des faits au sein du monde. Pour
distinguer des faits, nous pouvons faire appel à des propriétés que possèdent les
objets qui composent le monde. Mais comme l’a suggéré David Lewis, dans un tout
autre contexte, il y a deux manières de comprendre cette notion de propriété :

Notre manière de parler des propriétés présente une autre division capi-
tale. Parfois, nous concevons les propriétés comme abondantes, et parfois
comme rares. Les propriétés abondantes peuvent être aussi extrinsèques,
aussi monstrueusement réparties, aussi diversement disjonctives que l’on
voudra. Elles sont indifférentes aux articulations qualitatives et chacune
se découpe à sa guise. Ce qu’elles partagent n’a rien à voir avec la simi-
larité. Des duplicata parfaits partagent d’innombrables propriétés sans
toutefois en partager d’innombrables autres ; il en va de même pour des
choses aussi différentes qu’on puisse les imaginer. les propriétés abon-
dantes excèdent de loin les prédicats de tout langage qui pourrait être
éventuellement le nôtre. [. . .]
Pour les propriétés rares, c’est une autre histoire. ce qu’elles partagent est
constitutif de leur similarité qualitative, elles se découpent selon leurs ar-
ticulations, elles sont intrinsèques et hautement spécifiques, les ensembles
de leurs instances ne sont pas ipso facto entièrement hétéroclites ; et leur
nombre correspond exactement à celui permettant une caractérisation
des choses, complète et non redondante. (Lewis [1986] 2007, p. 101,
traduction modifiée)

Suivant que l’on utilise des propriétés abondantes ou rares pour partitionner le
monde en faits, on obtiendra des partitions relativement différentes qui donneront
lieux à des raisonnements contrefactuels tout à fait différents. Maintenant, si l’on
considère que les raisonnements métaphysiques correspondent à une forme de rai-
sonnement contrefactuel particulier - en vertu du critère (i) - où il est tenu compte
de la nature et de l’identité des choses - en vertu du critère (iii) -, alors on pourra
dire que les partitions métaphysiques sont celles qui séparent les faits au niveau de
leurs articulations naturelles, à l’aide de propriétés rares.
Ces différentes manières de partitionner un même monde possible, qui dans l’op-
tique de Kratzer visent à rendre compte de la dépendance au contexte des contre-
factuels, peuvent être considérées, de notre point de vue, comme une manière de
ne sont pas universellement acceptées, comme le montrent les thèses opposées de Salmon (1989).

183
5.1. Les variétés de la possibilité

tracer les articulations naturelles des choses, et ainsi, si nous suivons la distinction
de Lewis, de dessiner les contours des propriétés rares. Considérons par exemple
deux propriétés F et G. Si F et G sont des propriétés rares alors il est important
qu’une partition du monde respecte cette différence en séparant les faits où F est ins-
tanciée, des faits où G est instanciée : les propositions qui décrivent ces faits seront
des éléments distincts de cette partition. Cette manière de voir les choses introduit
cependant une certaine tension avec le critère (ii) qui présente la possibilité méta-
physique comme, en un sens qui reste encore à être défini, absolu. En effet, comme
nous l’avons souligné, il existe (au moins à un niveau purement formel) plusieurs
partitions possibles pour un même monde possible. Kratzer utilise même l’existence
de cette flexibilité pour rendre compte de la dépendance contextuelle des contrefac-
tuels. La contribution du contexte consiste selon elle à fixer une certaine partition du
monde réel comme pertinente, suivant les faits que l’on considère comme séparables
ou liés 41 .
Si l’on adopte le point de vue métaphysique que nous venons de dessiner au sujet
des partitions, nous pouvons interpréter cette variabilité comme l’expression de po-
sitions philosophiques divergentes quant aux propriétés qui méritent véritablement
le statut de propriétés naturelles ou rares. Certaines conceptions métaphysiques gé-
nérales peuvent ainsi conduire à des partitions différentes, qui paraîtront chacune
naturelles si l’on adopte la conception métaphysique appropriée. Par exemple, un
métaphysicien moniste privilégiera une partition constituée d’un unique ensemble
de propositions, alors qu’un métaphysicien prenant au sérieux l’idée que le monde
est un ensemble de faits atomiques logiquement indépendants les uns des autres
pourra avoir tendance à construire une partition très différente, constituée d’en-
sembles ayant une unique proposition atomique pour élément.
Le point important, à un niveau plus général, est qu’en faisant varier la partition
que l’on donne du monde réel, on peut faire varier les conditions de vérités de certains
contrefactuels, et ainsi faire varier le statut de certaines possibilités métaphysiques.
Considérons par exemple trois partitions du monde réel f1 (@), f2 (@) et f3 (@) qui
diffèrent en ce qu’il existe deux propositions logiquement indépendantes p et q telles
que
— tout élément de f1 (@) qui implique logiquement p implique également q
— il existe des éléments de f2 (@) qui impliquent p mais pas q, et d’autres qui
impliquent q mais pas p
41. Voir en particulier (Kratzer 1981, section 4) pour l’explication initiale de la variation
contextuelle par la variation des partitions. Dans (Kratzer [1989] 2012) Kratzer prolonge cette
approche en affinant la conception de la relation de liaison ou d’agrégation (lumping) des proposi-
tions qu’effectue une partition.

184
5.1. Les variétés de la possibilité

— aucun sous-ensemble de f3 (@) n’implique à la fois p et q.


En d’autres termes la partition f1 (@) ne distingue pas les faits décrits par les
propositions p et q alors que f2 (@) fait une distinction entre les deux et f3 (@) les
considère comme des faits indépendants.
Ces différences ont des effets directs sur les valeurs de vérités de certains contre-
factuels. Supposons que < φ >= p et < ψ >= q et considérons le contrefactuel
faible :

(16) φ „ ¬ψ.

Il est facile de voir que la partition f1 conduira automatiquement à considérer


(16) comme faux, f3 à le considérer comme vrai, alors que les informations que nous
avons données au sujet de f2 ne permettent pas trancher dans un sens ou dans un
autre 42 .
On peut également montrer qu’une partition f1∗ , qui est un cas particulier de
f1 , définie par le fait que chacun de ses éléments implique simultanément p et q
conduira à considérer φ ∧ ¬ψ comme une impossibilité métaphysique, alors que les
partitions f2 et f3 permettent que φ ∧ ¬ψ soit une possibilité métaphysique 43 .
Le fait qu’il puisse y avoir une telle variabilité des possibilités métaphysiques
n’est peut être pas une surprise, dans la mesure où la modalité métaphysique est
définie à l’aide de conditionnels contrefactuels et où cette relation de conditionnalité
est elle-même variable suivant les contextes. Il n’est donc pas du tout évident que
la caractérisation kripkéenne de la possibilité métaphysique comme « ce qui aurait
pu être le cas » soit suffisamment déterminée. Demandez à un physicien s’il est
possible qu’une particule de matière se déplace à une vitesse supérieure à celle de la
42. En effet, considérons n’importe quel sous-ensemble cohérent X de f1+φ (@). De la définition
de f1 nous pouvons conclure que X implique q =< ψ >. Il n’existe par conséquent aucun sur-
ensemble cohérent de X compatible avec < ¬ψ >= ¬q. En revanche, la définition de f3 implique
que tout sous-ensemble cohérent Y de f3+φ n’implique pas q. Il s’ensuit que tout sur-ensemble
cohérent de Y sera compatible avec < ¬ψ > et donc que le contrefactuel sera vrai. En ce qui
concerne f2+φ , tout ce que nous savons est que certains sous-ensembles cohérents de f2+φ qui
sont logiquement compatibles avec < ¬ψ >. Mais nous ne savons pas si c’est le cas de tous. Par
conséquent, nous n’avons pas suffisant d’information au sujet de cette partition pour attribuer une
valeur de vérité au contrefactuel.
43. En effet, pour que φ ∧ ¬ψ soit une possibilité métaphysique, il est nécessaire et suffisant qu’il
existe un antécédent χ tel que χ „ (φ ∧ ¬ψ) soit vrai. Supposons qu’il existe une proposition
r =< χ > telle que le contrefactuel en question soit vrai selon la partition f1∗ . Pour être logi-
quement compatible avec < φ ∧ ¬ψ >, un sous-ensemble cohérent de f1∗+χ ne doit pas impliquer
simultanément p et q. Or, par définition, tout sous-ensemble de f1∗ implique à la fois p et q. Par
conséquent, aucun sous-ensemble (et a fortiori aucun sous-ensemble cohérent) de f1+χ n’est com-
patible avec < φ ∧ ¬ψ >, ce qui est absurde dans la mesure où le contrefactuel est supposé vrai.
Par conséquent il n’existe aucune proposition r = χ et donc φ ∧ ¬ψ exprime une impossibilité
métaphysique. Mais il est clair que lorsqu’on relâche la condition selon laquelle tout élément de
la partition considérée implique à la fois p et q, alors les raisons qui empêchent r d’exister sont
neutralisées. Et alors φ ∧ ¬ψ pourra exprimer une possibilité métaphysique selon le critère (i).

185
5.1. Les variétés de la possibilité

lumière, il vous répondra que non. Demandez-lui s’il est possible de télé-transporter
un virus, il pourrait vous répondre que c’est possible 44 . Mais si vous demandez à un
ingénieur, il vous répondra très certainement que ce n’est pas possible. Dans chaque
cas, nous pouvons expliquer la réponse donnée par notre interlocuteur en faisant
jouer une certaine base modale. La télétransportation d’un virus ne viole aucune loi
de la physique, mais elle enfreint les principes de toutes les technologies actuellement
disponibles.
Si maintenant nous nous tournons vers un métaphysicien et lui demandons s’il
est possible qu’une particule de matière se déplace à une vitesse supérieure à celle
de la lumière, il est difficile de rendre compte de ce que pourrait être une réponse
adéquate, ou même sensée, sans avoir précisé la couleur modale que l’on attribue
dans cette question au verbe « pouvoir ». Certains auteurs proposent de tenir la
modalité métaphysique pour primitive. Mais cela ne fait que repousser le problème
ou avouer qu’il est insoluble : si deux métaphysiciens sont en désaccord au sujet de
la réponse à donner à la question posée, ils ne pourront trancher ce désaccord si
aucune autre information n’est donnée au sujet de la modalité métaphysique.
Si l’on prend au sérieux le critère (i) qui entre dans la définition de la moda-
lité métaphysique, alors cette variabilité est quelque chose qui doit être attendu.
Ce résultat introduit alors une tension avec le critère (ii) selon lequel la possibilité
métaphysique serait absolue, ou du moins serait un bon candidat pour être considé-
rée comme une modalité absolue. Cette tension peut cependant être résolue si l’on
parvient à définir de façon suffisamment précise le genre de partition qui décrit le
monde en suivant ses articulations naturelles. Mais même en supposant qu’il existe
une unique partition de ce genre, le cadre formel proposé par Kratzer se montre
toujours utile en ce qu’il permet de caractériser des désaccords possibles entre méta-
physiciens au sujet des propriétés qui doivent être considérées comme naturelles et
d’en tirer des conséquences sur ce qui doit être considéré comme métaphysiquement
possible.
Pour conclure au sujet de la possibilité métaphysique, nous avons vu qu’il est
nécessaire de bien la distinguer de la possibilité logique. D’une part, les éléments
de caractérisation (i), (ii) et (iii), sont indépendants de considérations proprement
44. C’est en tout cas la réponse que donne le physicien et vulgarisateur scientifique Michio Kaku
(2008, chapitre 3). Kaku distingue trois classes d’impossibilités. Les impossibilités de la classe I
sont des impossibilités simplement techniques : le phénomène décrit est compatible avec les théories
physiques dont nous disposons, seule la technologie nous manque. Les impossibilités de classe II
sont à la frontière de la compréhension que nous avons de nos meilleures théories physiques. Les
impossibilités de la classe III en revanche clairement exclues par les théories physiques que nous
comprenons bien. Kaku range par exemple le mouvement à une vitesse supérieure à celle de la
lumière dans la classe II et le mouvement perpétuel dans la classe III.

186
5.1. Les variétés de la possibilité

logiques et il existe des différences importantes entre la possibilité métaphysique et


la possibilité logique. Parmi ces différences, on peut mentionner l’intelligibilité d’une
notion de possibilité métaphysique de re irréductible à la possibilité métaphysique
de dicto, et l’intelligibilité de la notion de degrés de possibilité métaphysique.
Un des points qui restent délicats concerne la relation avec la possibilité absolue.
Nous avons vu en effet qu’on pouvait déceler une tension entre les caractères (i) et
(iii) d’un côté, et le critère (ii) consistant à identifier la modalité métaphysique avec
la modalité absolue. Pour tirer cela au clair, nous devons nous intéresser à présent
à la notion de possibilité absolue.

5.1.3 La possibilité absolue


La notion de possibilité peut être introduite intuitivement de deux manières. La
première consiste à l’opposer aux différentes notions de possibilité relative. Nous
avons au chapitre précédent qu’il est possible de définir des notions de possibilité
par relativisation, et avons étudié différentes manières de représenter cette relativi-
sation. Ce qui est physiquement possible est ce qui est vrai dans tous les mondes
physiquement possibles, ou ce qui est logiquement compatible avec l’ensemble des
vérités physiques au sujet du monde réel. La notion de possibilité absolue désigne
alors une forme de possibilité qui n’est soumise à aucune forme de relativisation.
Est absolument possible ce qui est possible tout court, sans aucune qualification
introduite par un adverbe tel que « physiquement ».
Une autre manière d’introduire la notion de possibilité absolue consiste à dire
qu’il est absolument possible que φ s’il existe un sens acceptable de « possible » tel
qu’il est possible que φ 45 . Une difficulté de cette approche est qu’elle nous oblige
à préciser ce qu’est un sens de « possible » qui soit acceptable. Mais une réponse
plausible est qu’il doit s’agir au moins d’un sens ontique de « possible », si nous
voulons que les possibilités absolues ne soient pas des pseudo-possibilités, ou des
possibilités inauthentiques telles que
(17) Il y a des juments de sexe masculin.
Une possibilité qui ne mériterait pas le titre de possibilité absolue serait ainsi
une possibilité telle que (17), qui peut mériter le statut du possibilité épistémique,
mais certainement pas celui de possibilité ontique.
45. Cette définition est très largement inspirée de la discussion de la nécessité absolue par Ian
McFetridge (1990) et Bob Hale (1996, 2012). Ces deux auteurs se concentrent spécifiquement sur
la nécessité absolue et sa relation avec la nécessité logique, alors que notre attention se porte
spécifiquement sur la possibilité absolue. Nous aurons l’occasion un peu plus loin de prendre la
mesure de ces différences de point de vue.

187
5.1. Les variétés de la possibilité

Nous pouvons introduire une relation d’ordre v entre des notions de possibilités
ontiques ♦1 , ♦2 , . . . , qui représente une notion de force. On dira qu’une notion de
possibilité ontique ♦j est au moins aussi forte qu’une notion de possibilité ontique
♦i (♦i v ♦j ) ssi pour tout φ, ♦j φ → ♦i φ. On peut alors envisager la possibilité
absolue comme la notion de possibilité ontique la moins forte 46 . En effet, s’il est
physiquement possible que φ, il est a fortiori absolument possible que φ. Cette
implication est valable quel que soit l’adverbe que nous plaçons devant « possible »,
pourvu que cet adverbe exprime une notion de possibilité ontique.
Si nous cherchons à préciser cette notion de possibilité absolue dans le cadre que
nous avons développé jusqu’ici, il est naturel de caractériser la possibilité ontique
par une relation d’accessibilité totale (telle que tout monde est accessible à tout
monde). Nous arrivons alors à l’idée qu’une proposition p est une possibilité absolue
si et seulement s’il existe au moins un monde possible w ∈ W tel que w ∈ [p].
Dans la mesure où plusieurs bases modales distinctes peuvent générer cette relation
d’accessibilité, il y a en principe de la place pour plusieurs notions de possibilité
absolue, si nous individuons ces notions par leurs bases modales 47 .
Une question qui se pose alors consiste à se demander quelles relations la possi-
bilité absolue entretient avec les possibilités logique et métaphysique que nous avons
examinées ci-dessus. Or une telle question n’a pas de réponse totalement évidente.
D’un côté, on peut être tenté d’identifier la possibilité absolue avec la notion de
possibilité logique appliquée aux propositions, définie par
(♦L1 ) Une proposition p est logiquement possible si et seulement si P * Cn(p) où
P est l’ensemble des propositions.
ou avec la notion de possibilité logique élargie qui se veut extensionnellement équi-
valente à cette dernière.
Une manière d’argumenter en faveur de cette identification consisterait à s’ap-
puyer sur l’existence d’arguments convaincants en faveur de l’idée selon laquelle la
46. Pour être totalement précis, il faudrait dire : ♦i est une modalité ontique absolue ssi pour
toute modalité ontique ♦j , ♦i v ♦j . Rien ne garantit a priori que cette définition suffise à identifier
une unique notion de de possibilité absolue dans la mesure où rien n’exclut que deux modalités
distinctes satisfassent simultanément cette condition. Mais afin de simplifier le discours nous par-
lerons de la possibilité absolue en un sens générique, comme définissant un certain rôle qui peut
éventuellement être rempli par des notions de modalités distinctes.
47. En effet, tout ce qui est exigé d’une base modale absolue est que [f (w)] = W pour tout monde
possible w. Mais dans l’interprétation que nous proposons des bases modales, où les propositions ne
sont pas identifiées à des ensembles de mondes possibles, et peuvent être individuées plus finement
que par l’ensemble des mondes possibles dans lesquels elles sont vraies, il existe plusieurs bases
modales distinctes susceptibles de donner ce résultat. Un exemple naturel est la base modale vide
qui associe à chaque monde possible w un ensemble de proposition vide. Mais toute base modale qui
associe à chaque monde possible w un ensemble de propositions P tel que [P ] = W fait également
l’affaire.

188
5.1. Les variétés de la possibilité

nécessité logique est la nécessité absolue (où la nécessité absolue de p est entendue
comme la nécessité telle qu’il n’existe aucun sens ontique de « possible » tel que la
négation de p soit possible. Un argument a été proposé par Ian McFetridge (1990),
repris sous une forme raffinée par Bob Hale (1996, 2012). Entrer dans les détails de
ces arguments nous emmènerait trop loin. Le point que nous voudrions souligner est
que la conclusion de ces arguments, établissant le caractère absolu de la nécessité
logique ne se transfère pas automatiquement à la possibilité logique. La conclusion
de l’argument de Hale peut être formulée en termes généraux par le conditionnel
suivant :
(H) S’il est logiquement nécessaire que φ, alors il est absolument nécessaire que φ.
On pourrait penser que les relations de dualité entre la possibilité et la nécessité
logique d’une part, et entre la possibilité et la nécessité absolue d’autre suffisent à
établir le même genre de relation entre la possibilité logique et la possibilité absolue.
Mais ce n’est pas exactement le cas. Tout ce que nous pouvons conclure par dualité
est que :
(H’) S’il est absolument possible que φ, alors il est logiquement possible que φ.
Si l’on applique la définition de la possibilité absolue que nous avons donnée plus
haut, comme la possibilité aléthique la moins forte, nous nous arrivons à la conclusion
que la possibilité logique doit elle aussi être absolue, puisque toute possibilité ontique
plus forte que la possibilité absolue sera a fortiori plus forte que la possibilité logique.
Mais pour ne pas contredire la définition de la possibilité absolue, il faut en même
temps que la possibilité absolue ne soit pas strictement plus forte que la possibilité
logique. Nous pourrions être tentés d’en conclure que le conditionnel réciproque
(H”) S’il est logiquement possible que φ, alors il est absolument possible que φ.
doit être vrai.
Cette conclusion n’est valable, cependant, que si nous considérons la possibilité
logique en tant qu’elle s’applique à des propositions, puisque nous avons vu que
lorsque nous passons à une notion de possibilité logique qui s’applique à des énoncés,
dans le cadre d’un système logique bien défini, nous aboutissons à une notion de
possibilité logique épistémique, qui ne mérite pas le statut de possibilité ontique
(même si ce statut peut être récupéré en ajoutant les postulats de signification
adéquats).
Arrivés à ce point, nous devons faire face à une difficulté importante qui découle
de l’opposition que nous avons tracée entre la possibilité logique et la possibilité
métaphysique, notamment à l’aide de l’exemple suivant :
(13) L’eau est un élément chimique.

189
5.1. Les variétés de la possibilité

Cet exemple nous a été utile pour distinguer la possibilité logique de la possibilité
métaphysique, dans la mesure où cette phrase exprime une possibilité logique qui
n’est pas une possibilité métaphysique. La question qui se pose à présent est celle de
savoir si cette phrase exprime une possibilité absolue. D’un côté, il suit de ce que nous
venons de voir que si la proposition exprimée par (13) est logiquement cohérente,
alors il existe un monde possible dans lequel l’eau est un élément chimique. Mais
d’un autre côté, si l’eau est essentiellement composée de molécules alors il n’y a
aucun monde possible dans lequel l’eau est un élément. Par conséquent (13) ne peut
prétendre au statut de possibilité absolue. Il est absolument impossible que l’eau
soit autre chose qu’une molécule.
Trois manœuvres sont possibles pour sortir de cette difficulté. La première consiste
à revoir le lien entre le point de vue des propositions et celui des mondes possibles.
Rappelons que nous avons posé les postulats suivants pour pouvoir passer d’as-
sertions relatives aux relations de conséquence et de compatibilité logiques entre
propositions à des assertions relatives à la vérité des propositions dans des mondes
possibles :
(PM1) Q ⊆ Cn(P ) si et seulement si [P ] ⊆ [q]
(PM2) Q ⊆ Cm(P ) si et seulement si [P ] ∩ [q] 6= ∅.
Lorsque nous avons introduit ces postulats au chapitre précédent, nous avons
insisté sur le fait qu’ils ont deux effets principaux. L’implication de gauche à droite
dans (PM1) revient à affirmer que les mondes sont normaux (au sens où seuls des
ensembles de propositions cohérentes y sont vraies). L’implication de droite à gauche
définit un principe de plénitude pour l’espace des mondes possible. Ce principe
de plénitude équivaut à l’idée que toute proposition logiquement cohérente doit
avoir sa place dans un monde possible au moins. C’est ce principe qui nous conduit
à reconnaître l’existence d’un monde possible dans lequel (13) est vrai. Si nous
voulons éviter cette conséquence, nous pouvons tout simplement dissocier les deux
implications, et adopter seulement les postulats suivants :
(PM1a) Si Q ⊆ Cn(P ) alors [P ] ⊆ [Q]
(PM2a) Si ([P ] ∩ [Q]) 6= ∅, alors Q ⊆ Cm(P ) 48 .
Si nous nous restreignons à ces deux postulats, nous pouvons conserver la norma-
lité des mondes possibles, sans adopter le principe de plénitude logique de l’espace
48. L’implication de droite à gauche dans (PM2) se dérive de l’implication de gauche à droite
dans (PM1) et vice versa. En effet, si nous supposons que ([P ] ∩ [Q]) 6= ∅, alors nous pouvons en
déduire que ([P ]∩[Q]) * ∅, ce qui est équivalent à [P ∪Q] * [P]. Et alors (PM1a) nous permet, par
contraposition, d’obtenir P * [P ∪ Q], ce qui équivaut à Q ⊆ Cm(P ∪ Q). (PM2a), qui correspond
à l’implication qui dans (PM2) va de droite à gauche, est une conséquence logique de (PM1a) qui
correspond à l’implication qui va gauche à droite dans (PM1).

190
5.1. Les variétés de la possibilité

des mondes possible. Nous pouvons alors lui opposer un principe de plénitude mé-
taphysique, selon lequel une proposition, pour être vrai dans un monde possible,
doit non seulement être logiquement cohérente, mais en outre doit être compatible
avec la nature des objets qu’elle décrit. Nous rassemblerons ainsi les propositions qui
décrivent la nature des choses dans un ensemble E. Dans la mesure où les natures
des choses sont des propriétés absolument nécessaires, toutes ces propositions seront
elles aussi absolument nécessaires, et par conséquent [E] = W. Nous pouvons alors
formuler ce principe de plénitude métaphysique comme suit :

(PM3) Q ⊆ Cm(E) si et seulement si [Q] 6= ∅

En d’autres termes, si un ensemble de propositions est compatible avec E, alors


il existe un monde possible dans lequel toutes ces propositions sont vraies et, ré-
ciproquement, si toutes les propositions d’un ensemble donné sont vraies dans un
monde possible, alors elles sont compatibles avec E.
Cette manœuvre permet alors de classer la proposition exprimée (13) parmi les
propositions qui ne sont vraies dans aucun monde possible, bien qu’elle soit logique-
ment cohérente par ailleurs. Elle a cependant plusieurs désavantages. Le premier,
d’ordre formel, est qu’elle nous oblige à revoir certaines de nos définitions. En effet,
en modifiant les postulats qui relient le point de vue des propositions au point de vue
des mondes possibles, nous perdons l’équivalence entre les deux définitions suivantes
de la possibilité :

(♦f ) ♦φ est vrai dans un monde possible w, relativement à une base modale f si
et seulement si < φ > est logiquement compatible avec [f (w)] et
(♦0f ) ♦φ est vrai dans un monde possible w, relativement à une base modale f si
et seulement si [f (w)] ∩ [< φ >] 6= ∅.

Avec le premier ensemble de postulats (PM1, PM2), ces deux caractérisations


étaient équivalentes. Elles ne le sont plus, si nous utilisons à la place l’ensemble
(PM1a, PM2a, PM3). En particulier, si nous définissons la modalité absolue à l’aide
d’une base modale vide, ce qui semble correspondre à la notion intuitive de possibilité
absolue, nous aboutissons à des résultats divergents, puisqu’une proposition logique-
ment cohérente, mais contre-essentielle sera une possibilité absolue selon (f ), mais
pas selon (♦0f ).
Sur un plan moins formel et plus philosophique, cette idée qu’il existe des propo-
sitions logiquement cohérentes qui ne sont vraies dans aucun monde possible, peut
être discutée. Il est permis de se demander si le fait d’exclure ainsi des propositions
cohérentes de tout monde possible ne conduit pas à introduire des coupes arbitraires
dans l’espace des possibilités absolues.

191
5.1. Les variétés de la possibilité

Une seconde manœuvre, opposée, consisterait à conserver les postulats initiaux,


mais à traiter la modalité métaphysique comme une modalité relative, définie par
rapport à un espace de possibilités logiques. L’ensemble W peut alors être conçu
comme un ensemble de propositions maximalement cohérentes, ce qui qui garan-
tit qu’une phrase comme (13) puisse trouver un « monde possible » qui l’accueille
comme vraie. La possibilité métaphysique doit alors être conçue comme une mo-
dalité définie par relativisation, relativement à l’ensemble E des propositions qui
décrivent la nature des choses. On peut rendre compte de cette manière de l’impos-
sibilité métaphysique de (13). La contrepartie de cette manœuvre est qu’elle sup-
pose de considérer que certaines propositions contre-essentielles, comme (13) sont
absolument possibles, même si elles ne sont pas métaphysiquement possibles. Cette
conséquence entre en tension avec l’idée, présente dans la caractérisation que nous
avons donnée de la modalité métaphysique que la modalité métaphysique est la
modalité absolue.
On peut toutefois relativiser cet inconvénient en faisant remarquer que, selon
cette vision des choses, la nécessité métaphysique est bien la nécessité « au plus
haut degré », comme le voulait la caractérisation de Kripke, puisque si [E] = W,
alors une proposition métaphysiquement nécessaire sera vraie dans tous les mondes
possibles. Mais il reste que la possibilité métaphysique est strictement plus forte
que la possibilité absolue, dans la mesure où certaines possibilités absolues sont
métaphysiquement impossibles.
Les deux manœuvres que nous venons de décrire ont pour point commun de dis-
tinguer la classe des propositions logiquement possibles de la classe des propositions
métaphysiquement possibles. La première manœuvre consiste à rejeter la première
classe en dehors des limites de la possibilité absolue alors que la seconde les y inclue.
Il existe cependant une troisième voie qui consiste à dire que la différence entre la
possibilité métaphysique et la possibilité logique, au moins pour une phrase comme
(13) est une différence qui ne se manifeste pas au niveau des propositions, mais seule-
ment au niveau linguistique des phrases. Pour faire fonctionner cette conception de
la relation entre la possibilité logique et la possibilité métaphysique, il est nécessaire
d’introduire une analyse plus fine de la sémantique de certaines expressions, parmi
lesquelles figurent les termes servant à désigner des espèces naturelles, comme le
terme « eau » dans (13). Hilary Putnam (1973, 1975) et Saul Kripke ([1972] 1980)
ont tous les deux défendu, quoique de façon différente, l’idée que les termes qui nous
servent à nommer des espèces naturelles sont des désignateurs rigides. Un désigna-
teur rigide est un terme singulier qui désigne la même entité dans tous les situations
contrefactuelles que l’on peut envisager. D’après une définition proposée par Kripke :

192
5.1. Les variétés de la possibilité

Un désignateur d d’un objet x est rigide, s’il désigne x dans tous les
mondes possibles où x existe, et ne désigne jamais un autre objet que
x dans tout autre monde possible 49 . (Kripke, cité dans Kaplan 1989a,
p. 569) .
Le phénomène sémantique que constitue la rigidité s’apprécie peut-être mieux
lorsque l’on considère des termes singuliers non rigides, comme la plupart des des-
criptions définies. Par exemple « la première femme afro-américain a avoir obtenu
une tenure en philosophie dans une université américaine » désigne de fait Adrian
Piper. Mais on peut supposer que dans une situation contrefactuelle où Angela Da-
vies n’aurait pas été bannie de l’Université de Californie en raison de ses activités
politiques, et où Adrian Piper abandonne la philosophie pour se consacre pleinement
à l’art contemporain, Angela Davies est la première philosophe afro-américaine à ob-
tenir la tenure. En faisant varier les circonstances d’évaluation de ce terme singulier,
nous pouvons faire varier le référent. Nous pouvons en conclure que ce terme n’est
pas rigide. Si nous suivons les arguments influents avancés par Kripke dans (Kripke
[1972] 1980), les noms propres comme « Adrian Piper » et « Angela Davis » sont des
désignateurs rigides 50 . Kripke propose un test intuitif pour détecter les désignateurs
rigides :
Nous avons en outre un critère simple et intuitif pour détecter les dé-
signateurs rigides. Nous pouvons dire, par exemple, que le nombre des
planètes aurait pu être un nombre différent de celui qu’il est en réalité.
Par exemple, il aurait pu y avoir seulement sept planètes. Nous pouvons
dire que l’inventeur des lunettes à double foyer aurait pu être un autre
homme que celui qui, de fait, a inventé les lunettes à double foyer. Nous
ne pouvons pas dire, cependant, que la racine carrée de 81 aurait pu être
un autre nombre que celui qu’il est en réalité, car ce nombre doit être 9.
(Kripke 1971, p. 148-149)
En termes généraux, un désignateur d est rigide si la phrase
(R) d aurait pu être différent de ce qui est 51 de fait d.
est fausse.
Nous voyons bien, alors, que « Adrian Piper » est rigide, contrairement à « la
première philosophe afro-américaine à avoir obtenu la tenure ». Mais Kripke a éga-
49. Cette définition laisse ouverte la question la question de savoir ce que désigne d dans un
monde possible où x n’existe pas. Deux options sont possibles : on peut dire que d ne désigne rien
(auquel cas on dira que d est un désignateur rigide persistant), ou l’on peut dire que d désigne x
même si x n’existe pas (on parle alors de désignateur rigide obstiné).
50. Il ne nous paraît pas nécessaire de revenir ici sur le détail des arguments avancés par Kripke
en faveur de cette thèse. Pour des expositions et des discussions de ces arguments, voir (Salmon
2005) et (Drapeau Contim et Ludwig 2005).
51. Dans le cas où d désigne une personne, on pourra bien entendu remplacer « ce qui » par « la
personne qui ».

193
5.1. Les variétés de la possibilité

lement soutenu que les termes désignant des espèces naturelles présentent le même
phénomène de rigidité, une conception que Putnam a également élaborée à la même
époque 52 . Là encore, sans entrer dans le détail des arguments, l’idée générale (au
moins dans la version kripkéenne de la théorie 53 ) est que les dénominations d’es-
pèces naturelles sont souvent associées à un faisceau de descriptions qui permettent
au locuteur moyen d’en fixer la référence. Mais ces descriptions ne semblent pas
co-extensives avec la dénomination de l’espèce naturelle elle-même dans tous les
mondes possibles :

Mais étant donné que l’or a le nombre atomique 79, est-ce que quelque
chose pourrait être de l’or sans avoir le nombre atomique 79 ? Supposons
que des chimistes aient étudié la nature de l’or et qu’ils aient découvert
que le nombre atomique 79 fait, pour ainsi dire, partie de la nature in-
time de cette substance. Supposons que nous découvrions un autre métal
jaune, ou une autre chose jaune, ayant toutes les propriétés au moyen
desquelles nous avons initialement identifié l’or, ainsi que beaucoup de
celles que nous avons découvertes plus tard. La pyrite de fer, ou « faux
or », est un exemple de quelque chose ayant beaucoup des propriétés ini-
tiales de l’or. Comme je l’ai déjà souligné, nous ne dirions pas que cette
substance est de l’or. Jusque-là, c’est du monde réel que nous parlons.
Considérons maintenant un monde possible. Considérons une situation
contrefactuelle dans laquelle on découvrirait du faux or ou de la pyrite
de fer dans diverses montages des États-Unis, ou dans certaines régions
de l’Union soviétique. Supposons qu’à la place de l’or, dans toutes les ré-
gions qui en contiennent, il y ait de la pyrite ou une autre substance qui
aurait les propriétés superficielles de l’or, tout en n’ayant pas sa structure
atomique. Dirions-nous que, dans une telle situation contrefactuelle, l’or
ne serait pas même pas un élément (sous prétexte que la pyrite n’est pas
un élément) ? À mon avis, non. (Kripke [1972] 1982, p. 113)

En d’autres termes, l’or n’aurait pas pu être autre chose que l’élément de numéro
atomique 79, c’est-à-dire de l’or, même si quelque chose d’autre, comme la pyrite
de fer, pourrait (et peut) avoir les mêmes propriétés superficielles. L’exemple est
analogue à celui que nous avons utilisé pour les noms propres. Le même test intuitif
conduit ainsi à admettre que les termes qui désignent des espèces naturelles, dont
« eau » fait partie sont rigides.
Si l’on accepte cette l’idée, alors on peut expliquer pourquoi (13) ne peut être
vrai dans aucun monde possible en dépit de sa cohérence logique. Afin de voir
cela, commençons par admettre, ne serait-ce que pour les besoins de l’argument,
l’existence d’un monde possible semblable en tout point au nôtre si ce n’est qu’en
52. Voir en particulier (Putnam 1975).
53. Pour une comparaison des deux conceptions particulièrement attentive à leurs différences,
voir (Hacking 2007).

194
5.1. Les variétés de la possibilité

lieu et place de l’eau, nous trouvons une autre substance, qui est élémentaire (et
non moléculaire) d’un point de vue chimique. Cette substance possède toutefois les
mêmes propriétés superficielles que l’eau (existence à l’état liquide, sous forme de
liquide inodore, incolore, qui épanche la soif, etc.) 54 . En d’autres termes, il existe
dans ce monde une substance qui possède toutes les propriétés que nous associons
pré-théoriquement à l’eau et qui nous permet de l’identifier dans la vie de tout
les jours, mais qui ne possède pas l’essence chimique de l’eau. La seule différence
entre cette substance et l’eau que nous connaissons est sa composition chimique.
La description que nous venons de donner de ce monde ne paraît pas logiquement
impossible (même en un sens élargi) et l’argument que nous avions utilisé pour
disqualifier la possibilité métaphysique de la proposition exprimée par (13) n’est
pas applicable ici : nous ne disons pas que l’eau est un élément dans ce monde
là, mais seulement qu’il existe une substance qui possède toutes les apparences de
l’eau (du point de vue d’un locuteur moyen du français sachant utiliser le concept
d’eau) mais en diffère seulement au niveau de sa structure chimique. Rien ne nous
empêche d’admettre l’existence d’un monde possible contenant une telle substance,
si nous appliquons un principe de plénitude logique et même un principe de plénitude
métaphysique, pourvu que l’on insiste bien sur le fait que cette substance n’est pas
censée posséder la nature de l’eau.
Supposons en outre qu’à un moment donné de son histoire, ce monde possible ait
hébergé un groupe de personnes désireuses de développer une connaissance ration-
nelle du monde qui les entoure et que certains individus aient commencé à spéculer
sur la nature de cette substance. Supposons en outre qu’ils expriment ces spécula-
tions dans une langue identique au français, et qu’ils utilisent le mot « eau » pour
désigner le liquide en question. Dans ce monde là, la phrase (13) exprime une propo-
sition non seulement vraie, mais nécessairement vraie, si nous estimons que le terme
« eau » dans leur langue, sert à désigner une espèce naturelle, et est par consé-
quent un désignateur rigide. Appelons cette proposition p∗ et le monde possible
dans lequel elle est exprimée w∗. Le point important est que p∗ n’est pas la même
proposition que la proposition exprimée par (13) lorsque cette phrase est employée
par un locuteur du français dans notre monde. C’est seulement lorsque que nous
négligeons cette différence que nous avons l’impression que la proposition exprimée
par (13) dans notre monde pourrait être vraie dans un autre monde possible. Ce
sentiment est en réalité illusoire et repose sur une confusion entre le fait pour une
phrase (employée dans le monde réel) d’exprimer une proposition qui serait vraie
54. Une telle hypothèse est clairement irréaliste d’un point de vue chimique, mais nous deman-
dons de l’accepter seulement pour mettre en évidence un fait purement sémantique.

195
5.1. Les variétés de la possibilité

dans un autre monde possible w et le fait pour une phrase de pouvoir exprimer, si
elle était employée dans un autre monde possible w, une proposition vraie dans ce
monde w.
Putnam résume cet état de choses à l’aide de la formule suivante :

Lorsque des termes sont utilisés de façon rigide, le statut de possibilité


logique devient dépendant de certains faits empiriques. (Putnam 1990,
p. 62, notre traduction)

La notion de possibilité logique qu’emploie ici Putnam n’est pas la notion de


possibilité logique étroite, exprimant l’impossibilité à dériver une contradiction dans
un système logique. Il est plutôt question du fait d’exprimer une proposition qui
puisse être vraie, ou ce qui revient au même, d’une proposition qui soit vraie dans
un monde possible au moins. La conséquence de l’emploi de termes rigides est bien
que le caractère logiquement possible de la proposition exprimée par une phrase
contenant ce genre de termes dépend de certains faits empiriques, comme la structure
moléculaire exacte de l’eau dans l’exemple considéré.
On peut clarifier encore un peu plus cette conception de la relation entre la
possibilité logique et la possibilité métaphysique en utilisant les ressources formelles
d’une sémantique à deux dimensions. Dans le cadre sémantique que nous avons
utilisé jusqu’à présent, l’ensemble W peut être considéré comme un ensemble de
mondes possibles dans lesquels on évalue la vérité d’une proposition exprimée par
une phrase. Étant donné une proposition exprimée par une phrase, nous pouvons
demander, pour chaque monde possible si cette proposition est vraie ou non dans
ce monde. On dit qu’elle est absolument nécessaire si elle est vraie dans tous les
mondes possibles sans exception et qu’elle est absolument possible, si elle est vraie
dans un monde possible au moins. Ce faisant, la connexion entre une phrase et
la proposition qu’elle exprime est considérée comme constante. Mais nous pouvons
aussi faire varier cette connexion, et dire qu’une même phrase peut exprimer des
propositions différentes suivant le monde possible dans lequel elle employée. Ce genre
de variabilité se manifeste dès lors que sont employés des expressions rigides dont
la référence est fixée par des propriétés contingente de leurs référents, comme c’est
manifestement le cas de « eau », nous nous acceptons les conceptions de Kripke.
On observe ainsi une double dépendance pour les termes rigides : la dépendance
de la référence dans le monde réel, par rapport à certaines propriétés contingentes
du référent et la dépendance de la référence dans les mondes possibles, par rapport
à la référence dans le monde réel. On peut représenter cette double dépendance à
l’aide de la matrice suivante :

196
5.1. Les variétés de la possibilité

w w∗ ...
w F F F
w∗ V V V
... ... ... ...

Figure 5.1 – Matrice bi-dimensionnelle de la phrase « l’eau est un élément chi-


mique »

Ici w désigne le monde réel et w∗ le monde possible dont nous avons admis
plus haut l’existence, où un élément chimique possède des propriétés superficielles
comparables à celle de l’eau dans w. Si nous traitons le terme « eau » comme un
désignateur rigide, alors nous devons nous attendre à ce que ce terme désigne la
même substance dans tous les mondes possibles. Si l’élément désigné par ce terme
est une molécule dans le monde réel, il sera une molécule dans tous les mondes
possibles (en admettant que la structure moléculaire est une propriété essentielle de
l’eau). La proposition exprimée par (13) dans w sera par conséquent fausse dans
tous les mondes possibles. Mais si nous suivons Kripke et Putnam, il nous faut
également dire que si les locuteurs du monde w0 désigneront par le terme « eau »
une substance qui est élémentaire d’un point de vue chimique, alors cette substance
sera un élément chimique dans tous les mondes possibles. La proposition exprimée
dans le monde w0 par la phrase (13) sera donc vraie dans tous les mondes possibles.
La cohérence logique apparente de (13) a pu suggérer qu’il doit exister un monde
possible dans lequel la proposition exprimée par cette phrase est vraie. Il s’agit là
en réalité d’une illusion qui peut s’expliquer, dans ce cadre bi-dimensionnel, comme
une confusion entre la proposition effectivement exprimée par (13) dans le monde
réel (représenté dans la matrice par w) et une autre proposition correspondant à la
diagonale de la matrice. Désignons par val(wi , wj ) la valeur de vérité qui apparaît
dans la case située à l’intersection de la ligne ayant pour entrée wi et de la colonne
ayant pour entrée wj . On appellera « proposition diagonale » une proposition pd
telle que [pd ] = {w ∈ W | val(w, w) = V } ou en d’autres termes une proposition
qui est vraie dans les mondes possibles où la phrase (13) exprime quelque chose
de vrai. Si (13) exprimait cette proposition diagonale pd , alors nous pourrions dire
qu’il existe des mondes possibles dans lesquels elle est vraie. Le monde w∗ en ferait
alors partie. Mais, si « eau » est bien un désignateur rigide, et la structure molécu-
laire une propriété essentielle de son référent, alors c’est une erreur que d’associer
pd à (13) lorsque cette phrase est employée dans le monde réel. La proposition que
nous devons associer à cette phrase est une proposition qui n’est vraie dans aucun
monde possible. Elle est logiquement impossible au sens de la définition. Mais elle

197
5.1. Les variétés de la possibilité

nous paraît logiquement possible, parce qu’elle peut être facilement confondue avec
la proposition représentée par la diagonale de la matrice. Le résultat initialement
paradoxal selon lequel la proposition exprimée par (13) est logiquement incohérente
s’explique par cette confusion 55 . Une manière un peu différente de présenter la si-
tuation consiste à faire valoir que nous ne connaissons la proposition effectivement
exprimée par (13) que lorsque nous connaissons l’essence de son référent. Comme
cette connaissance est empirique, cela signifie que l’accès que nous avons à la pro-
position exprimée par cette phrase est lui-même a posteriori. Nous retrouvons ainsi
l’idée évoquée par Putnam selon laquelle il nous faut une information empirique pour
savoir si une proposition est logiquement possible. C’est tout simplement parce qu’en
l’absence d’information empirique, nous ne savons pas sur quelle ligne du tableau
nous nous trouvons. Il est alors tentant d’identifier la proposition exprimée avec la
proposition diagonale qui, elle, est logiquement possible.
La prise en compte de cette particularité, dans l’exemple donné par Burgess, per-
met ainsi de conserver la plénitude logique des mondes possibles, tout en expliquant
la différence entre l’impossibilité métaphysique et la possibilité logique apparente
d’une même phrase. La difficulté provenait d’une attention insuffisante à la séman-
tique de ces certaines expressions. Une fois la mécanique sémantique de la rigidité
bien identifiée, cette difficulté disparaît. On peut également prédire que toutes les
phrases contenant des désignateurs rigides donneront lieu à des cas similaires des
phrases à la fois logiquement cohérentes, mais impossibles.
Si nous prenons un peu de recul, cette troisième solution présente de nombreux
avantages par rapport aux deux autres. Premièrement, elle permet de conserver un
parallélisme bien réglé entre le point de vue des propositions et le point de vue des
mondes possibles. Deuxièmement, elle est motivée par des conceptions sémantiques
qui ont une plausibilité indépendante. Il nous faut toutefois préciser que ce recours
à une sémantique bi-dimensionnelle nécessiterait plus de précisions, dans la mesure
où il existe plusieurs interprétations différentes de ce genre d’outil formel 56 . Les
explications que nous avons données ici se veulent aussi générales que possible,
et donc neutres vis à vis des divergences d’interprétations. Troisièmement, cette
solution est cohérente avec la conception de la possibilité logique que nous avons
55. Une explication pragmatique de cette confusion, en termes de mécanismes conversationnels,
a été proposée par Stalnaker ([1978] 1999). Plus précisément, Stalnaker explique que dans cer-
tains situations où des règles constitutives de l’interaction conversationnelle sont apparemment
enfreintes (comme le fait de ne pas asserter ce qui est qui présupposé être vrai par toutes les par-
ties prenantes de la conversation), il est rationnel de réinterpréter une phrase comme exprimant
la proposition diagonale plutôt que la proposition horizontale. Voir également (Stalnaker 2006)
pour une défense plus récente de cette approche.
56. Voir en particulier le recueil (Garcia-Carpintero et Macia 2006). Voir également (Rauzy
2008) pour une présentation éclairante de ces différentes interprétations.

198
5.1. Les variétés de la possibilité

donnée à la section précédente. La distinction sur laquelle nous avons insisté lors
de notre traitement de la possibilité logique s’avère ici cruciale : il y a deux notions
de possibilité logique bien différentes à ne pas confondre, celle qui s’applique aux
phrases et celle qui s’applique aux propositions. Une des leçons que nous pouvons
tirer de l’exemple que nous avons étudié est que lorsqu’une phrase contient des
termes rigides, il se peut que nous ayons besoin de l’expérience pour identifier la
proposition qu’elle exprime. Et dans ce cas, la possibilité logique de cette proposition
n’est pas quelque chose que nous pouvons savoir a priori.
Nous concluons ainsi cette section consacrée à la possibilité absolue en adoptons
la conception selon laquelle la possibilité absolue correspond à la vérité dans un
monde possible au moins, et est équivalente à la possibilité métaphysique et à la
possibilité en tant qu’elle s’applique à des propositions. Nous pouvons ainsi conserver
notre cadre conceptuel en l’état, sans retoucher les postulats qui relient le point de
vue des propositions au point de vue des mondes possibles. Mais nous devons bien
retenir la leçon que la proximité entre la notion de possibilité absolue et celle de
possibilité logique peut être trompeuse, faute de faire une distinction nette entre la
possibilité logique des énoncés et celles des propositions.
Dans notre échantillon d’arguments de concevabilité, nous avons vu la notion
de possibilité absolue apparaître en particulier sous la plume de Hume, dans sa
discussion des fondements de nos raisonnements inductifs. Il est important de bien
distinguer dans ce contexte la possibilité absolue de la possibilité logique au sens
étroit du terme, qui nous l’avons vu est une modalité essentiellement épistémique.
La problématique humienne de la causalité et de l’induction mêle des questions que
l’on pourrait qualifier de « métaphysiques », relatives à l’existence (ou à la non-
existence) de connexions nécessaires entre des existences distinctes et des questions
épistémologiques, relatives à notre compréhension des notions de causalité et de né-
cessité, et à la possibilité d’établir démonstrativement certains principes utilisés dans
nos raisonnements inductifs. On pourrait envisager de défendre une interprétation
du programme épistémologique humien seulement en s’appuyant sur des possibilités
logiques. Si l’invocation de la possibilité d’un changement dans le cours de la nature
vise à réfuter les prétentions à prouver démonstrativement tout principe d’unifor-
mité de la nature, alors une possibilité logique peut faire l’affaire. Mais une notion de
possibilité absolue, bien distincte de la possibilité logique est clairement nécessaire
pour mener à bien l’aspect plus métaphysique du programme.

199
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

5.2 Les implications modales de certaines thèses


philosophiques
Nous y voyons à présent plus clair au niveau des différentes notions de possibi-
lité qui figurent dans les arguments de concevabilité. Mais comme nous l’avons vu
au chapitre précédent, les thèses de possibilité qui résultent de l’application de la
maxime de Hume ne suffisent pas toujours à elle seules à soutenir ou réfuter une
doctrine philosophique. Certaines doctrines philosophiques se présentent explicite-
ment comme des réponses à des questions de statut modal. Pour ces arguments-là, le
travail de clarification des différentes formes de possibilité suffit : il suffit d’identifier
le genre de statut modal en question pami les différentes formes de possibilité que
nous avons distinguées pour détermine le genre de possibilité qui est visé. Mais il
existe certains types d’argument de concevabilité pour lesquels la connexion entre la
thèse de possibilité et la doctrine philosophique visée est moins immédiat, parce que
la doctrine philosophique en question est formulée en termes de concepts dont la
composante modale doit être éclaircie. C’est tout particulièrement le cas des thèses
de survenance et des thèses d’identité que de nombreux arguments de concevabilité
visent à réfuter 57 . Afin de nous faire une représentation totalement claire de l’ob-
jectif des arguments de concevabilité, il nous faut préciser comment ces concepts de
survenance et d’identité peuvent être reliés aux différentes formes de possibilité que
nous venons de distinguer.

5.2.1 La force modale des thèses survenance


Comme nous l’avons vu au chapitre 3, certains arguments de concevabilité se
donnent pour objectif de réfuter des thèses de survenance. Nous n’avions pas man-
qué de remarquer que la notion de survenance s’avère être une notion modale : « il
est impossible d’avoir une A-différence sans une B-différence » nous dit la définition
intuitive. Comme la notion d’impossibilité qui figure dans l’explication de la notion
de survenance est susceptible de prendre différentes couleurs modales, il est impor-
tant de pouvoir préciser la couleur modale dont il est question à chaque fois qu’une
thèse de survenance est attaquée par un argument de concevabilité. Pour ce faire,
il est naturel de recourir au cadre que nous avons développé au chapitre précédent,
et caractériser les différentes notions de survenance en considérant l’ensemble des
mondes possibles, et la manière dont les différentes familles de propriétés y sont
distribuées.
57. Nous renvoyons sur ce point au chapitre précédent qui isole ces deux catégories d’arguments
et aux échantillons que nous avons réunis dans l’annexe A de cette thèse.

200
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

Mais pour préciser ces différences de couleur modales qui peuvent venir qualifier
la notion de survenance, il nous faut revenir sur quelques détails de la formulation
que nous avons donnée au chapitre 3 :

(S) Des propriétés de type A surviennent sur des propriétés de type B si et


seulement s’il est impossible que deux entités soit B-identiques, mais
A-différentes.

Comme nous l’avons alors rapidement signalé (en note de bas de page), il existe
plusieurs manières de comprendre cette définition, suivant le genre d’entité auquel
on l’applique, à savoir des individus ou des mondes possibles.
On peut en effet appliquer la relation de survenance à des individus. Dans ce cas,
on dit qu’une famille de propriétés A survient sur une famille de propriétés B si et
seulement si aucune paire d’individus B-identiques ne peuvent être A-différents. Il
existe alors deux manières de préciser cette notion, l’une étant plus forte que l’autre.
Selon la première notion, nommée « survenance individuelle faible »,
(SI-) pour tout monde possible w, tout individu x et tout individu y, si x et y sont
B-identiques dans w, alors x et y sont A-identiques dans w.
Selon la version plus forte, on envisage la survenance individuelle de A sur B
comme le fait que
(SI+) pour tout monde possible w, tout monde possible w0 , tout individu x et tout
individu y, si x, qui appartient au domaine de w est B-identique à y qui
appartient au domaine de w0 , alors alors x est A-identique à y.
Quelle est la différence entre les deux versions ? La version faible exige seulement
qu’au sein de chaque monde possible, il n’y ait pas de A-différence sans B-différence.
Mais cette définition est compatible avec le fait que deux individus appartenant
à deux mondes possibles distincts soient B-identiques tout en étant A-distincts.
Considérons par exemple le cas de la survenance des qualia de couleurs sur les
propriétés physiques de la lumière et les propriétés physiologiques des organismes
qui perçoivent les couleurs. Prenons pour cela deux mondes possibles dans lesquels
ces propriétés physiques et physiologiques sont constantes, mais dans lesquels les
sujets perçoivent des scènes visuelles dont les couleurs sont inversées : ce qui paraît
bleu aux organismes d’un monde paraît jaune aux organismes physiologiquement
identiques d’un autre monde, et inversement. Dans chacun des deux mondes, il existe
une relation systématique entre les deux familles de propriétés : au sein de chaque
monde, il n’y a pas de différence au niveau des qualia de couleurs, sans une différence
physique ou physiologique, de sorte que lorsque l’on connaît les propriétés physiques
de la lumière dans un monde, et la physiologie de la perception des organismes qui

201
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

l’habitent, alors on peut prédire quels qualia de couleurs seront perçu par quels
sujets. Mais la relation qui relie la physique et la physiologie des couleurs à un quale
donné de couleur est capable de varier d’un monde à l’autre.
Ce genre de variation est au contraire prohibé par la seconde définition. Pour
pouvoir dire que les qualia de couleur surviennent sur les propriétés physiques et
physiologiques, il faut, d’un monde possible à l’autre, que les mêmes propriétés
physiques et physiologiques soient accompagnées des mêmes qualia de couleur. Pour
cela, il faut comparer les A-propriétés et les B-propriétés d’individus qui ne se situent
pas seulement dans le même monde possible, mais qui peuvent aussi se situer dans
des mondes possibles distincts.
On considère généralement que la version faible est insuffisante pour pouvoir
capturer la force modale de la notion de détermination entre deux familles de pro-
priétés 58 . Si l’on considère que cette force modale de la notion de détermination est
un ingrédient essentiel de la notion de survenance, alors il est préférable d’adopter
la version forte de la survenance individuelle.
Ces formes faible et forte de survenance concernent la survenance individuelle,
c’est-à-dire une relation de survenance qui concerne des familles de propriétés s’ap-
pliquant à des individus. Mais la notion de survenance peut aussi s’appliquer à des
propriétés qui caractérisent des mondes possibles dans leur totalité. On parle alors
de survenance globale :

(SG) Des propriétés de type A surviennent globalement sur des propriétés de type
B si et seulement si deux mondes possibles ne peuvent être B-identiques sans
être A-identiques 59 .

Lorsqu’on emploie cette notion de survenance globale, on considère les distribu-


tions respectives des propriétés des familles A et B dans différents mondes possibles.
Si deux mondes possibles ont la même distribution de propriétés de la famille B,
mais une distribution différente de propriétés de la famille A, alors il n’y a pas de
survenance globale.
58. Voir par exemple (Kim [1984] 1993, p. 60) pour un argument en ce sens.
59. Pour donner un sens à cette définition, nous ne sommes pas obligés de la restreindre à des
familles de propriétés qui ne s’appliqueraient, au sens strict, qu’à des mondes. Nous pouvons définir
la F -identité de deux mondes, pour une certaine famille de propriétés d’individu F comme ceci :
w et w0 sont F -identiques si et seulement s’il existe une correspondance entre les individus de w et
les individus de w0 qui relie seulement des individus F -identiques. La définition de la survenance
globale peut alors être comprise comme suit : A survient globalement sur B si et seulement si pour
tout monde possible w et tout monde possible w0 , toute correspondance entre les individus de w
et de w0 qui ne relie que des individus B-identiques ne relie aussi que des individus A-identiques.
Pour une justification plus détaillée de cette formule de la survenance globale, voir (Stalnaker
[1996] 2003, p. 92-93).

202
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

La survenance globale est impliquée par la survenance individuelle forte 60 . Sup-


posons en effet que deux mondes possibles w et w0 soient B-identiques mais A-
différents. Il existe alors une correspondance entre les individus de ces deux mondes
qui relie des individus B-identiques, mais il existe aussi un individu iw de w et
un individu iw0 de w0 qui sont mis en relation par cette correspondance, mais qui
sont A-différents. Une telle différence au niveau des A-propriétés est incompatible
avec l’existence d’une relation de survenance individuelle+ de A sur B. Par consé-
quent, A ne peut pas survenir globalement sur B sans que A ne survienne aussi
individuellement+ sur B.
La réciproque n’est pas vraie en général. Considérons par exemple le cas d’une
propriété biologique dépendante du contexte comme la valeur sélective dans la théo-
rie de l’évolution. Si certaines propriétés biologiques sont dépendantes du contexte,
alors on doit s’attendre à ce qu’il existe des individus appartenant à deux mondes
possibles distincts, qui soient physiquement identiques, mais dont l’environnement
physique, dans chaque monde diffère de façon significative pour leur survie. Dans
ce genre de cas, le fait qu’ils aient les mêmes propriétés n’empêche pas qu’ils pos-
sèdent des propriétés biologiques différentes. Nous n’avons donc pas de survenance
individuelle+ des propriétés biologiques sur les propriétés physique. Mais cet échec
de la survenance individuelle+ est tout à fait compatible avec la survenance glo-
bale des propriétés biologiques sur les propriétés physiques, au sens où dans deux
mondes possibles physiquement identiques, si deux individus possèdent les mêmes
propriétés et les mêmes relations physiques d’un monde à l’autre, alors ils seront
biologiquement identiques, y compris en ce qui concerne les propriétés biologiques
contextuellement dépendantes, comme la valeur sélective.
Cette différence entre la survenance globale et la survenance individuelle+ peut
être utile pour affiner certaines thèses de survenance. Par exemple, deux matéria-
listes peuvent être en accord au sujet de la survenance globale des qualia sur les
propriétés physiques des organismes, mais en désaccord au sujet de la survenance
individuelle+ . Par exemple, un matérialiste qui considère que les qualia sont des
propriétés intrinsèques de nos états mentaux, et par conséquent de certains états
physiques de nos organismes, aurait tendance à accepter aussi la survenance in-
dividuelle. Mais un matérialiste qui adopte une forme d’externalisme au sujet des
qualia 61 tiendrait à différencier son acceptation de la survenance globale et son rejet
de la survenance individuelle 62 .
60. Pour abréger le discours, nous utiliserons la notation « survenance individuelle+ » et « sur-
venance individuelle− » pour désigner respectivement la forme forte et faible de la survenance
individuelle.
61. Ce genre de position a été défendu par Drestke (1996), Lycan (2001) et (2006).
62. Pour être totalement complet sur la relation entre la survenance globale et la survenance

203
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

Ces distinctions entre les variétés forte et faible de survenance globale et la surve-
nance globale posée, nous pouvons en venir à l’étude plus spécifique de la force mo-
dale des notions de survenance. En définissant les différentes notions de survenance
sur un ensemble de mondes possibles, nous pouvons faire varier la force modale de la
relation de survenance en faisant varier l’ensemble des mondes possibles considérés.
Si aucune restriction n’est faite, on aura alors une relation de survenance absolue.
Mais on pourra également s’intéresser à des formes plus restreintes de survenance.
Par exemple, on peut désirer, pour une raison ou pour une autre, se focaliser sur
l’ensemble des mondes physiquement possibles, c’est-à-dire partageant les mêmes
lois de la nature que le monde réel. Supposons par exemple qu’au sein d’un débat
sur la place du naturalisme dans les sciences sociales, on en vient à discuter de
la plausibilité d’une relation de survenance entre les propriétés sociologiques et les
propriétés biologiques. Il semble naturel, dans ce genre de discussion, de présuppo-
ser que l’ensemble des mondes possibles dont nous tenons compte est implicitement
restreint à l’ensemble des mondes possibles partageant avec le nôtre les mêmes lois
de la nature. On pourra alors représenter cette restriction à l’aide de la méthode
des bases modales, développée au chapitre précédent. Nous pouvons ainsi associer
à chaque base modale une notion de survenance correspondante. Dans le cas de la
survenance globale, cela donne ceci :
(SGR) Des propriétés de type A surviennent globalement, selon la base modale f
sur des propriétés de type B dans un monde w si et seulement s’il n’existe
aucun couple de mondes possibles i ∈ [f (w)] et j ∈ [f (w)] qui sont
B-identiques, mais A-différents.
On peut procéder au même genre de restriction pour les notions de survenance
individuelle :
(SI-R) Des propriétés de type A surviennent individuellement, selon la base
modale f , sur des propriétés de type B dans un monde w si et seulement si
pour tout monde possible w0 ∈ [f (w)], tout individu x et tout individu y, si x
et y sont B-identiques dans w0 , alors x et y sont A-identiques dans w0 .
Selon la version plus forte, on envisage la survenance individuelle de A sur B
comme le fait que
individuelle+ , il faut ajouter que certains auteurs reconnaissent que la survenance globale im-
plique une forme de survenance individuelle. Plus précisément, si A survient globalement sur B,
alors A survient individuellement+ sur B∗ où B∗ est la famille des propriétés définissables en
termes des propriétés de la famille B à l’aide de conjonctions et de disjonctions booléennes infinies,
de quantificateurs, de la relation d’identité. Ainsi, les propriétés biologiques ne surviennent pas
individuellement+ sur les propriétés physiques, mais sur l’ensemble des propriétés définissables de
cette manière à partir des propriétés physiques. Pour plus de détails, voir (Stalnaker [1996] 2003,
p. 93-94).

204
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

(SI+R) Des propriétés de type A surviennent individuellement, selon la base


modale f , sur des propriétés de type B dans un monde w si et seulement si
pour tout monde possible i ∈ [f (w)], tout monde possible j ∈ [f (w)], tout
individu x et tout individu y, si x, qui appartient au domaine de i est
B-identique à y qui appartient au domaine de j, alors alors x est B-identique
à y.
Ce faisant, nous pouvons utiliser toutes les ressources de la méthode des bases
modales pour exprimer toutes sortes de nuances modales entre les notions de surve-
nance.
Nous pouvons ainsi associer à chacune des notions modales que nous avons étu-
diés dans les sections précédents une notion de survenance correspondante, pour
autant que la notion modale en question puisse être adéquatement capturée par une
certaine base modale.
La méthode des bases modales permet également de représenter cette restriction
comme variable d’un monde possible à l’autre. Nous avions vu par exemple que si
les lois de la nature avaient été différentes, alors d’autres mondes possibles auraient
été physiquement possibles ; ou pour dire la même chose différemment, les mêmes
mondes possibles ne sont pas physiquement accessibles à tous les mondes possibles.
Cette relativité des restrictions que nous pouvons définir à l’aide de la méthode
des bases modales permet de mettre en lumière le caractère contingent de certaines
thèses de survenance. En effet, si une thèse de survenance restreinte fait appel à une
modalité définie par une base modale contingente, alors cette thèse de survenance
sera contingente. Cela signifie qu’une relation de dépendance entre propriétés peut
elle-même dépendre du monde dans lequel nous nous trouvons. Cette conséquence
n’est pas à proprement parler un paradoxe, mais plutôt une conséquence bienvenue,
dans la mesure où certains auteurs tiennent particulièrement à ce que certaines
thèses de survenance soient contingentes. Nous avons cité au chapitre 3 la définition
que Jackson a donnée du physicalisme, à savoir :
(PhysC ) Tout monde qui est un duplicata physique minimal de notre monde en est
un duplicata tout court. (Jackson 1998a, p. 12, notre traduction)
Cette définition consiste à restreindre l’ensemble des mondes possibles pertinents
à celui des duplicatas physiques minimaux du monde réel. Dans le langage des bases
modales, cela revient à restreindre à la relation de survenance par une base modale f
qui associe à chaque monde possible l’ensemble des propositions physiques vraies du
monde réel accompagné d’une proposition supplémentaire affirmant que rien de plus
n’est vrai. Cette caractérisation de la différence entre une base modale qui associe
à chaque monde l’ensemble des vérités physiques et une base modale qui associe à

205
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

chaque monde l’ensemble des vérités physiques considérées comme exhaustives reste
relativement vague. On pourrait la préciser en introduisant un opérateur d’arrêt AR
qui, appliqué à un ensemble de propositions P dit que tous les membres de P sont
vrais, mais rien de plus. Cet opérateur serait défini par le fait que AR(P ) est vrai
dans un monde possible w si et seulement si tous les éléments de P sont vrais dans
w et pour toute proposition q qui n’est pas une conséquence logique de P , q n’est
pas vraie dans w. Dans notre notation, cette condition peut s’écrire :

[AR(P )] = {w ∈ W | w ∈ [P ] ∧ ∀q(w ∈ [q] ↔ q ∈ Cn(P ))}.

Si P est une description physique exhaustive du monde réel, au sens où elle


n’omet aucun fait physique à son sujet, alors [AR(P )] n’est autre que l’ensemble des
duplicatas physiques minimaux du monde réel.
C’est ainsi que nous pouvons rendre compte de la survenance contingente du
mental sur le physique, telle que la conçoit par exemple Jackson, à l’aide d’une base
modale particulière, dont la définition fait appel à l’opérateur AR.
Nous avons vu ainsi que la notion de survenance pouvait être accompagnée de
forces modales diverses. Il est important de bien les distinguer afin de tirer les bonnes
conclusions philosophiques des thèses de possibilités établies sur la base de consi-
dérations de concevabilité. Ou si l’on aborde cette relation dans l’autre sens, cette
diversité de notions de survenance, montre que les possibilités qu’il est nécessaire
d’établir pour atteindre la cible philosophique visée peuvent varier lorsque cette cible
est une notion de survenance. Cette variabilité a des conséquences sur la précision
des discriminations que nous devons pouvoir faire au niveau de la concevabilité, si
la concevabilité doit nous aider à prononcer des jugements sur des relations de sur-
venance. Par exemple, pour réfuter une thèse de survenance globale nécessaire, il
suffit de montrer qu’il n’existe aucun couple de mondes possibles B-identiques mais
A-différents. Si nous voulons réfuter une thèse de survenance globale contingente, il
nous faut trouver un monde possible B-identique au monde réel, mais A-différent.
Si l’on souhaite établir cette possibilité par un exercice de concevabilité, cela sup-
pose de pouvoir intégrer dans notre conception la contrainte selon laquelle le monde
conçu doit être B-identique au monde réel. Cette contrainte n’est pas nécessairement
triviale. Tout dépend de la manière dont la concevabilité est définie et de son mode
de fonctionnement. Mais s’il s’avère qu’il est nécessaire de connaître la distribution
des propriétés de la famille B pour concevoir un monde B-identique au monde réel
mais A différent, alors les contraintes épistémiques qui pèsent sur la conception sont
relativement fortes et il n’est pas du tout évident qu’elles puissent être facilement
remplies.

206
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

5.2.2 Le statut modal des thèses d’identité


Une autre notion dont les implications modales sont cruciales pour la conduite
d’un argument de concevabilité est la notion d’identité. Comme nous l’avons vu au
chapitre 3, certains arguments de concevabilité prennent la forme :

(C-6= ) Soient α et β des désignateurs rigides.

1. Il est concevable que α 6= β.


2. S’il est concevable que α 6= β, alors il est possible que α 6= β.
3. Si α = β, alors il est nécessaire que α = β.

4. Donc α 6= β.

Ce que nous souhaiterions clarifier ici est la justification de la la prémisse 3 dans


cette classe d’arguments, et en particulier la forme de possibilité qui est requise pour
que cette prémisse soit vraie.
La justification qui est généralement offerte se fonde sur le principe de la nécessité
de l’identité :
(NI) ∀x∀y(x = y) → (x = y).
En effet, il est facile de voir que de la simple possibilité de distinction

(18) ♦a 6= b,

qui équivaut logiquement à


(19) ¬a 6= b,
nous pouvons inférer de (NI), par contraposition, que a et b sont effectivement
distincts :

(20) a 6= b

On peut ainsi passer de la possibilité d’une distinction entre deux objets à la


réalité de leur distinction. Il revient bien entendu au défenseur d’un argument de
concevabilité de la forme (C-6=) de montrer que a et b peuvent bien être distincts,
avant même de savoir s’ils le sont vraiment. C’est précisément pour cette raison
qu’une prémisse de concevabilité et le principe selon lequel rien d’impossible n’est
concevable, peuvent ici être utiles. Mais ce qui nous intéresse ici est la partie pure-
ment modale de l’argument, à savoir le passage de la possibilité de la distinction à
sa réalité. Cette inférence est-elle correcte ? Et si oui, pour quel type de modalité
est-elle correcte ?

207
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

Le nerf de cette inférence est le principe de la nécessité de l’identité (NI). C’est


donc vers ce principe qu’il nous faut tourner notre attention.
Commençons par rappeler que ce principe ne peut être utilisé qu’en substituant
aux variables universellement quantifiées x et y des désignateurs rigides, sans quoi
le principe possède des contre-exemples évidents 63 .
Comme nous l’avons rapidement évoqué au chapitre 3, ce principe peut faire
l’objet d’une dérivation semi-formelle 64 , à partir de deux prémisses relativement évi-
dentes, à savoir la nécessité de l’identité à soi, et l’indiscernabilité des identiques 65 .
Voici comment Kripke présente cette dérivation :

Un argument comme le suivant peut être donné contre la possibilité


d’énoncés d’identité contingents.
Tout d’abord, la loi de substitutivité de l’identité dit que, pour tous
objets x et y, si x est identique à y, alors si x possède une certaine
propriété F , y la possède aussi :
(A) ∀x∀y(x = y → F x → F y)
D’un autre côté, tout objet est nécessairement identique à lui-même :
(B) ∀xx = x
Or
(C) ∀x∀y(x = y → (x = x → x = y))
est une instance du principe (A), la loi de substitutivité. De (B) et (C),
nous pouvons conclure que, pour tout x et tout y, si x égale y, alors il
est nécessaire que x égale y :
(D) ∀x∀y(x = y → x = y)
Cela vient du fait que l’antécédent « x = x » du conditionnel enchâssé
peut être retiré, puisque nous savons qu’il est vrai.
(Kripke 1971, p. 135-136, notre traduction) 66 .

La structure logique de cet argument est relativement claire. Il consiste à prendre


pour prémisses la nécessité de l’identité à soi, exprimée par (B) et le principe de sub-
stitution (A) parfois connu sous le nom de principe d’indiscernabilité des identiques.
63. Considérons par exemple : « Adrian Piper est Adrian Piper, mais il n’est pas nécessaire
qu’Adrian Piper ait été la première philosophe afro-américain à obtenir la tenure. »
64. Le premier auteur a avoir mentionné cette dérivation semble être Quine (Quine 1961, p. 156).
Wiggins (1965) et Kripke (1971) en donnent une explication détaillée. Ruth Barcan Marcus (1947)
a proposé une démonstration d’une formule équivalente en utilisant une autre dérivation, qui ne
fait pas appel à l’indiscernabilité des identiques. Pour un retour réflexif sur l’histoire de cette
dérivation, voir (Burgess 2014).
65. Ce principe est également connu sous le nom de « loi de Leibniz », ou encore de « principe
de substitutivité ».
66. Nous avons changé la numérotation des formules afin que celle de Kripke n’interfère pas avec
celle que nous utilisons dans ce chapitre.

208
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

Pour obtenir la conclusion que deux objets ne peuvent être identiques sans l’être
nécessairement, il suffit de choisir une instance particulière de (A), à savoir la for-
mule (C). Une fois que nous avons (C), il est facile de dériver (D) à l’aide de (B).
La présentation de Kripke est légèrement elliptique sur ce point.
Le schéma suivant est valide dans la logique propositionnelle classique :

(21) (φ → (ψ → χ)) ↔ (ψ → (φ → χ)).

En d’autres termes, lorsque nous avons deux conditionnels en enchassés, nous


avons le droit d’intervertir les deux premiers antécédents φ et ψ.
Ainsi (C) est équivalent à

(C’) ∀x∀y(x = x → (x = y → x = y))

Comme nous avons pris (B) pour prémisse, nous pouvons appliquer la règle du
Modus Ponens, et inférer (D) de (C’).
Cette dérivation, telle qu’elle est présentée, souffre cependant d’une petite dif-
ficulté formelle. On peut en effet se demander quel est exactement le prédicat qui
est substitué à F dans (A) pour donner l’instance (B) ? L’outil que représente la
λ-abstraction, introduit plus haut, nous permet de donner une réponse claire à cette
question : pour passer de (A) à (C), puis de (C) à (D), il faut substituer à F le
prédicat (λuλv.u = v).
Le résultat immédiat de la substitution est ainsi :

(22) ∀x∀y(x = y → ((λuλv.u = v)xx → ((λuλv.u = v)xy))

L’étape suivante consiste alors à utiliser la prémisse (B) pour dériver (C). Mais
pour pouvoir le faire, il nous faut alors récrire (B) sous la forme

(B*) ∀x(λuλv.u = v)xx

Le problème est que cette formule n’affirme plus la nécessité de l’identité à soi,
mais le fait que la propriété pour deux objets d’être nécessairement identiques, est
satisfaite par la paire que constitue tout objet avec lui-même. Cette propriété n’est
pas identique à la propriété d’être nécessairement identique à soi, exprimée par le
prédicat (λz.z = z).
Ces distinctions que permettent d’exprimer les opérateurs λ ne sont pas des sub-
tilités sans conséquences. Elles ont un impact sur le genre de nécessité qui est concer-
née. Nous avons vu plus haut que la modalité logique et la modalité métaphysique
pouvaient toutes les deux faire l’objet de lectures de re, mais avec certaines restric-
tions pour la modalité logique. En effet, nous avons expliqué la modalité logique
de re, par la notion de satisfaction logique : pour qu’un prédicat soit logiquement
possible au sujet d’un individu donné, il faut que ce prédicat soit satisfaisable par

209
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

cet objet en vertu de sa forme seule, et pour qu’il soit logiquement nécessaire au
sujet de cet objet, il faut qu’il soit satisfait par cet objet seulement en vertu de sa
forme. Il y a à ce niveau une différence importante entre le prédicat (λx.(x = x)) qui
est logiquement satisfait par tout objet et le prédicat (λxλy.(x = y)) qui n’est pas
logiquement satisfait par toute paire d’objets. Il s’ensuit que si nous interprétons 
comme un opérateur de nécessité logique, alors (B) est acceptable, si (B) est compris
comme
(B**) ∀x(λz.z = z)x
mais (B*) ne l’est pas. Comme la dérivation de la nécessité de l’identité a besoin
de (B*), nous devons en conclure que l’argument avancé par Kripke ne justifie pas
la nécessité de l’identité, lorsqu’il est question de nécessité logique. Il s’ensuit, par
ricochet, que si nous voulons utiliser la nécessité de l’identité pour dériver la réalité
d’une distinction à partir de la possibilité d’une distinction, une thèse de possibilité
purement logique ne suffit pas. Ainsi, en portant une attention précise au mécanisme
logique de la dérivation proposée par Kripke, nous voyons que la modalité qui est
concernée est métaphysique tout du long. On peut certes présenter le principe de la
nécessité de l’identité comme un principe « logique », en un sens général, mais il ne
faut pas confondre cela avec l’idée selon laquelle la modalité exprimée par  dans
les prémisses et dans la conclusion exprime une modalité de re métaphysique.
Ces précisions faites au sujet de l’interprétation qu’il convient de faire au sujet
de la modalité concernée par la thèse de la nécessité de l’identité, nous pouvons en
venir à la question de sa justification.
La partie du raisonnement la plus discutable concerne la substitution du prédicat
λuλv.u = v à F dans (A). Il est bien connu que ce genre de substitution n’est pas
universellement valide. Par exemple si l’on substitue à F une phrase contenant un
contexte de croyance, alors cette substitution peut facilement conduire du vrai au
faux. Les deux phrases suivantes peuvent tout à fait être simultanément vraies :
(23) Docteur Jekyll n’est autre que Mister Hyde
(24) Utterson croit que Docteur Jekyll est un honnête homme mais que Hyde est
un criminel.
Pourtant la substitution de (λx.Utterson croit que x est américain) implique égale-
ment que Uttersoon croit que Jekyll est un criminel et Hyde un honnête homme, ce
qui est faux (du moins tant que les deux n’ont pas été identifiés dans la nouvelle de
Stevenson).
Pour qu’une telle opération de substitution soit correcte, il faut que certaines
conditions soient remplies au niveau du prédicat que l’on substitue à F - une condi-
tion qui n’est manifestement pas remplie par les contextes de croyance tels que

210
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

(λx.Paul croit que x est américain). Une condition que l’on peut exiger est que
le prédicat que l’on substitue à F soit un contexte référentiellement transparent,
c’est-à-dire soit un prédicat tel qu’à chaque fois qu’on lui applique un terme singu-
lier, ce terme singulier possède une occurrence « purement référentielle ». C’est de
cette manière, par exemple, que Quine (1961) rend compte de l’échec de ce genre
de substitution. Parmi les critères que Quine donne pour juger du caractère référen-
tiellement transparent ou opaque d’un prédicat donné, Quine mentionne l’échec de
la subtitution des termes co-référentiels et l’inintelligibilité de la généralisation exis-
tentielle. Le problème avec le premier critère est qu’il est circulaire dans le cadre de
la présente discussion. La difficulté que soulève le second est qu’il semble être rem-
pli par les contextes de croyances, alors que les contextes de croyances font échec
au principe de substitution que nous considérons 67 . Plutôt que de caractériser une
condition que doit nécessairement remplir un prédicat pour satisfaire ce principe
de substitution, on peut toujours donner des conditions qui suffisent pour qu’un
prédicat fasse échec au principe de substitution.
Parmi les conditions qui font échec au principe de substitution figure la propriété
pour un prédicat d’être « abélardien ». Un prédicat est dit abélardien lorsqu’il peut
exprimer une propriété différente en fonction du terme singulier auquel il est appli-
qué 68 . Un exemple simple de prédicat abélardien est le prédicat : « est ainsi nommé
en raison de sa taille » qui exprime des propriétés différentes en fonction du terme
singulier qui l’accompagne. Et il est facile de voir qu’un tel prédicat fait échec au
principe de substitution exprimé par (A). Le saxophoniste de jazz Johnny Grif-
fin était surnommé « The Little Giant » en raison de sa petite taille (inversement
proportionnelle à son talent d’après ceux qui l’on ainsi nommé). Il est clair que
(25) The Little Giant fut ainsi nommé en raison de sa taille
est vrai, alors que
(26) Johnny Griffin fut ainsi nommé en raison de sa taille
67. C’est une source de problèmes difficiles pour Quine qui sont au centre de (Quine 1956). Voir
Kaplan (1968) pour une discussion critique de ces difficultés et la proposition d’une solution qui
explique l’intelligibilité de la généralisation existentielle dans les contextes de croyance.
68. Cette appellation est due à Harold Noonan (1991), en référence à l’utilisation par Pierre
Abélard de prédicats de ce genre pour formuler une solution nominaliste au problèmes des uni-
versaux. D’après une interprétation proposée par Martin Tweedale (1976) Abélard aurait avancé
l’idée que le prédicat « est prédicable de plusieurs » est lui-même abélardien, au sens que nous
venons de définir : il exprime la propriété d’exprimer conventionnellement une signification géné-
rale lorsqu’il est appliqué à un mot et exprime la propriété distincte d’être physiquement présent
dans plusieurs entités distinctes à la fois lorsqu’il est appliqué à une énonciation, c’est-à-dire à
l’événément physique consistant à prononcer un mot. Abélard soutenait que les mots ne sont rien
de plus que des énonciations, tout en admettant que les mots sont prédicables de plusieurs alors
que les énonciations ne le sont pas. Si « être prédicable de plusieurs » est un prédicat abélardien,
alors la position d’Abélard est cohérente, mais ne le serait pas autrement.

211
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

est faux.
Or certaines conceptions de la modalité de re impliquent que les prédications
modales sont abélardiennes. C’est notamment le cas de la conception que nous avons
associée à la théorie des contreparties multiples proposée par David Lewis. L’idée est
que l’attribut d’un prédicat modal de re est dépendant de la prise en compte d’une
certaine relation de contrepartie. Si l’on fait varier cette relation de contrepartie, on
peut alors exprimer deux propriétés distinctes à l’aide d’un même prédicat modal.
On peut illustrer cette idée à l’aide d’un scénario déjà évoqué au chapitre 2,
quoique à des fins différentes. Un sculpteur se procure un morceau d’argile qu’il
nommer « Morceau » puis lui donne la forme d’un buste de Marianne, qu’il décide
de nommer « Marianne » ? Quelle est la relation entre Morceau et Marianne ? Nous
pourrions avoir envie de répondre qu’il s’agit tout simplement de la relation d’iden-
tité. Morceau et Marianne sont des objets matériels et occupent le même lieu dans
l’espace. Comment deux objets matériels distincts pourraient-ils avoir la même lo-
calisation spatiale ? Au chapitre 2 nous avions utilisé cet exemple pour montrer à
quoi pouvait ressembler un argument en faveur d’une thèse de non-identité fondé sur
des prémisses modales. En effet, on peut faire valoir que si Morceau est remodelé,
alors Marianne cesserait d’exister, alors que Morceau, même remodelé, conserverait
son existence. L’argument qui conclut de là à la non-identité de Marianne et de
Morceau s’appuie implicitement sur le principe de substitution (A). Mais si nous
soutenons que le prédicat modal « cesserait d’exister si Morceau était remodelé »
est abélardien, alors nous ne sommes plus en droit de conclure à la non-identité
de Marianne et de Morceau. Or il existe une justification apparemment tout à fait
recevable à l’idée que ce prédicat peut exprimer deux propriétés distinctes (ou être
associé à deux relations de contrepartie distinctes) suivant qu’il est appliqué à Mor-
ceau ou à Marianne. Le nom « Morceau » a été introduit comme un terme désignant
un matériau. La relation de contrepartie qui lui est associée tiendra compte de la
ressemblance du point de vue de la constitution matérielle et non de la forme. Le
nom « Marianne » a été introduit en revanche comme le nom donné à un portrait.
Il s’ensuit que la relation de contrepartie qu’il faut lui associer devra tenir compte
de la ressemblance en vertu de la forme plutôt que de la constitution matérielle. On
dispose ainsi d’une explication du fait que Marianne ne peut survivre au remode-
lage de Morceau, alors que Morceau peut survire à son propre remodelage qui soit
compatible avec le fait que Morceau est identique à Marianne.
La morale plus générale que nous pouvons tirer de cet exemple est que si le
caractère abélardien est un trait général important des prédications modales de re,
alors la dérivation kripkéenne de la nécessité de l’identité n’est pas concluante.

212
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

Un défenseur de Kripke pourra cependant répondre plusieurs choses à l’objection


que nous venons de formuler. D’une part, cette objection se fonde sur une conception
très particulière et discutable de la modalité de re, qui l’enracine dans une relation
de ressemblance entre des individus habitant des mondes possibles distincts. D’une
part, il existe une justification alternative de la nécessité de l’identité qui se fonde
sur le phénomène de la rigidité. Nous avons vu que la nécessité de l’identité ne vaut
que pour des énoncés d’identité contenant des désignateurs rigides. Or il n’est pas du
tout évident que le traitement qui est donné des noms propres « Morceau » et « Ma-
rianne » dans l’exemple soit compatible avec l’hypothèse qu’il s’agit de désignateurs
rigides.
Pour ce qui concerne la première objection, nous pouvons concéder que la théorie
des contreparties proposée par David Lewis n’est certainement pas une conception
consensuelle de la modalité de re. Mais cette approche est discutable pour plusieurs
raisons qu’il convient de distinguer. D’une part, on peut reprocher à la théorie des
contreparties son ontologie outrancière, si on l’associe à la forme particulière de réa-
lisme modal défendue par ailleurs par Lewis. Mais il est possible de considérer la
théorie des contreparties comme une manière de se représenter la logique de nos
raisonnements en matière de modalité de re. L’intérêt de la théorie des contrepar-
tie est alors la flexibilité de la relation de contrepartie qui n’est pas supposée être
une relation d’équivalence et la possibilité d’introduire plusieurs relations de contre-
partie. Il reste cependant un point controversé dans cette approche, qui consiste à
justifier les propriétés de la relation de contrepartie par la notion de ressemblance 69 .
Mais on peut répondre que la théorie des contreparties est une manière commode de
rendre compte du caractère abélardien des prédications modales de re, mais ce n’est
pas la seule. Alan Gibbard (1975) a proposé une explication de la possibilité pour
des identités comparable à celle que nous avons décrite entre Morceau et Marianne
d’être contingentes, sans faire appel aux éléments les plus discutables de l’approche
de Lewis. Sans entrer dans les détails techniques de l’approche de Gibbard, sa stra-
tégie consiste à dire qu’un prédicat modal est sensible au concept individuel associé
au terme individuel auquel il est appliqué, de sorte que deux termes singuliers ayant
la même référence mais exprimant des concepts individuels distincts, comme « Mor-
ceau » et « Marianne » peuvent faire varier la contribution sémantique d’un même
prédicat modal 70 .
69. Pour une critique de l’idée selon laquelle la ressemblance n’a rien à faire avec la modalité de
re, voir (Della Rocca 2002).
70. Il est cependant possible de considérer la théorie de Gibbard, d’un point de vue purement
formel, comme un cas particulier de la théorie des contreparties de Lewis, où aucune relation
de contrepartie n’admet plusieurs contreparties au sein d’un même monde, et où les relations de
contreparties sont des relations d’équivalence. Pour plus de détails à ce sujet, voir (Schwarz 2013).

213
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

Cette réponse à la première difficulté conduit naturellement à la seconde. Com-


ment concilier ce recours à des relations de contrepartie ou encore à des concepts
individuels avec la rigidité des termes singuliers que sont « Morceau » et « Ma-
rianne ». Ce genre de manœuvre, en associant un contenu descriptif à des noms
propres, peut sembler reconduire à une conception descriptiviste de la référence qui
a été sévèrement critiquée par Kripke 71 . Mais il n’y a cependant aucune fatalité
pour le théoricien de l’identité contingente à retomber dans l’ornière descriptiviste.
En effet Gibbard a associé à sa théorie de l’identité contingente une conception de
la rigidité qui est compatible avec tous les arguments anti-descriptivistes avancés
par Kripke. L’idée de Gibbard est que les désignateurs rigides doivent être associés
à des concepts sortaux. Sans cela, il est impossible de donner un sens à l’idée qu’un
désignateur désigne la même chose dans tous les mondes possibles. Supposons que
notre sculpteur décide de forger un buste de Saul Kripke, mais qu’à la différence
de Marianne il ne fasse qu’un seul baptême, une fois la statue réalisée et nomme
la statue « Saul ». Il n’est pas totalement convaincu par le résultat et envisage de
réutiliser l’argile pour faire un buste de Kurt Gödel. Quelle référence faut-il accor-
der à « Saul » dans le monde possible où la statue est remodelé en buste de Gödel.
Il est extrêmement difficile de donner une réponse claire à cette question. Si par
hypothèse « Saul » est un désignateur rigide, il doit avoir la même référence dans
tous les mondes possibles. Mais « Saul » doit-il désigner le même morceau d’argile
ou le même buste ? Il semble que pour faire fonctionner une conception de la réfé-
rence de ce nom qui rende compte de sa rigidité, il faille introduire un concept sortal
sous lequel nous puissions identifier le référent du désignateur dans les différents
mondes possibles. Ce rôle que joue ici un sortal peut être joué par une relation de
contrepartie dans le cadre d’une théorie des contreparties 72 .
Il n’y a donc rien d’absolument incohérent dans l’idée qu’une relation d’identité
puisse être métaphysiquement contingente. Il s’ensuit que le passage de la possibilité
d’une distinction numérique à la réalité d’une distinction numérique entre deux
entités ne peut être tenue pour acquise, simplement en invoquant le principe logique
de la nécessité de l’identité. Si nous avons par ailleurs de bonnes raisons de penser
que les termes singuliers qui figurent dans l’énoncé d’identité peuvent être associés à
71. Voir (Kripke [1972] 1980).
72. Pour des raisons qui tiennent à son rejet de l’idée même qu’un individu puisse habiter plu-
sieurs mondes différents, Lewis ne peut pas donner un sens littéral à la notion de rigidité telle
qu’elle est définie par Kripke. Mais il lui propose un substitut, la quasi-rigidité, en faisant inter-
venir une relation de contrepartie : « without overlap of worlds, we wouldn’t expect an ordinary
proper name of a person or a thing - of a railway, say - to be strictly rigid. However, an ordinary
proper name might well be quasi-rigid : that is, it might name at another world the counterpart
there of what it names here » (Lewis 1986a).

214
5.2. Les implications modales de certaines thèses philosophiques

des concepts sortaux ou à des relations de contreparties distinctes, alors la conclusion


de ces arguments n’est pas acquise.
La stratégie commune aux arguments de concevabilité de la classe (C-6=) ren-
contre ainsi des difficultés générales au niveau du passage de la thèse de possibilité
à la thèse philosophique visée. L’objection que nous avons développée se fonde sur
l’idée que la nécessité concernée par le principe de la nécessité de l’identité est la né-
cessité métaphysique, située au degré 3 d’engagement modal et que les prédications
modales de re sont abélardiennes. Nous pouvons ajouter que quand bien même on
refuserait de reconnaître ce caractère abélardien, la conclusion de non-identité que
permet d’atteindre un tel argument de concevabilité reste d’un poids philosophique
considérable. Si l’on rejette l’idée que les prédications modales sont abélardiennes,
alors on peut conclure, dans l’exemple de Marianne et de Morceau qu’il s’agit de
deux choses non-identiques. Ce genre de conclusion est sans doute dérangeant pour
un théoricien de la constitution matérielle qui tient à ce que la relation entre un
objet matériel et la matière qui le constitue soit une relation d’identité. Mais rap-
pelons que dans l’exemple les seules différences qui permettent de distinguer Mor-
ceau de Marianne sont des différences modales. Afin de clarifier les choses, on peut
utiliser une distinction proposée par Yablo entre les propriétés catégoriques d’un
objet et ses propriétés hypothétiques 73 . Les propriétés catégoriques sont des pro-
priétés qui caractérisent un objet tel qu’il est dans le monde réel. Les propriétés
hypothétiques, en revanche, décrivent ce qui arriverait à une chose dans certaines
circonstances contrefactuelles. Dans la mesure où les arguments de concevabilité de
la classe (C-6=) s’appuient sur une différence simplement hypothétique pour dériver
une non-identité, la relation de non-identité que l’on obtient est une relation qui est
compatible avec le fait que les deux termes de la relation soient catégoriquement
indiscernables. Or ce genre de relation de non-identité est extrêmement faible. Elle
s’appliquerait par exemple à la relation entre un morceau d’argile et la forme dans
laquelle il se trouve une fois le morceau formé et dans laquelle il reste tout le long de
son existence, jusqu’à ce que les deux soient détruits simultanément. Si l’on rejette
la conception abélardienne des prédications modales, un argument de concevabilité
permet de montrer que la forme n’est pas identique au morceau d’argile parce qu’ils
peuvent être distingués par la propriété hypothétique de pouvoir survivre (ou de ne
pas pouvoir survivre) à un remodelage. Il s’ensuit que si l’on utilise ce genre d’ar-
gument pour discuter, par exemple, de la relation entre l’esprit et le corps, alors on
peut certes aboutir à la négation d’une relation d’identité, mais cette négation reste
tout à fait compatible avec une indiscernabilité catégorique. En d’autres termes, la
73. Voir (Yablo 1987).

215
5.3. Conclusion

thèse qui a été établie au sujet de la relation entre l’esprit et le corps est aussi forte
(c’est-à-dire aussi faible) que la relation qui relie un morceau d’argile à la forme qu’il
garde constamment tout au long de son existence. On peut vouloir les distinguer,
mais si l’on accepte en même temps que toutes les propriétés catégoriques sont par-
tagées, on aboutit à une conception de la relation entre l’esprit et le corps qui diffère
du matérialisme dans la lettre, mais qui dans l’esprit en reste extrêmement proche.

5.3 Conclusion
Ce chapitre nous a permis de préciser la conception que nous pouvons nous faire
des différentes notions de possibilité mobilisées dans les arguments de concevabilité et
des liens logiques qu’elles peuvent avoir avec certains types de thèses philosophiques,
comme les thèses de survenance et les thèses d’identité, dans le cadre de programmes
réductionnistes.
Sur la base des analyses de ces différentes notions de possibilité nous avons
ainsi pu mettre en évidence la variabilité de la force des thèses de survenance et
en particulier la différence entre les thèses de survenance nécessaire et les thèses de
survenance contingente. Si un programme réductionniste est formulé en termes de
relations de survenance contingentes, alors la méthode de la concevabilité doit avoir
les moyens de décider des questions contingentes.
Ce travail de clarification nous a également permis d’identifier des difficultés
au niveau de la relation entre la possibilité d’une distinction numérique entre deux
entités et la réalité de cette distinction numérique. Il s’ensuit que même si ce genre
de possibilité peut être justifiée par un exercice de concevabilité, cette justification
ne se transmet pas à la conclusion selon laquelle nous avons affaire à deux entités
distinctes.
Nous disposons à présent de représentations précises des notions de possibilité qui
interviennent dans les arguments de concevabilité et des relations logiques qu’elles
entretiennent avec certains types de thèses philosophiques qui peuvent être visées
par des arguments de concevabilité. Il s’agit à présent de voir si la concevabilité
offre des ressources suffisantes pour justifier les conclusions philosophiques que les
arguments de concevabilité cherchent à atteindre.

216
Chapitre 6

Qu’est-ce qu’être concevable ?

Nous en savons maintenant un peu plus au sujet du genre de possibilités visées


par les arguments de concevabilité. Il nous faut à présent éclaircir les moyens que
ces arguments se donnent pour justifier ces thèses de possibilité : ces moyens sont
constitués d’une part par une thèse de concevabilité et d’autre part par une inférence
menant de cette thèse de concevabilité à la thèse de possibilité visée.
Nous commençons ainsi par poser une série de desiderata très généraux que toute
conception de la concevabilité doit satisfaire pour remplir la fonction qui est dévolue
dans les arguments de concevabilité (section 1).
La question qui se pose alors est celle de savoir si, parmi les notions de conceva-
bilité qui sont invoquées dans les arguments de concevabilité, on peut en isoler au
moins certaines qui satisfont ces quatre desiderata. Or même si de nombreux auteurs
ont fait appel à des considérations de concevabilité et si ces auteurs semblaient à
chaque fois tenir la nature de la concevabilité pour relativement évidente, la notion
de concevabilité elle-même reste entourée d’un vague persistant. Lorsque, chez cer-
tains auteurs, un effort est fait pour la préciser, on observe alors une ramification des
notions de concevabilité, qui peuvent déboucher sur des définitions très différentes,
voire incompatibles. Une étape indispensable consiste à mettre de l’ordre dans les
différentes significations que les auteurs qui ont proposé ou discuté des arguments de
concevabilité ont pu attribuer à ce terme de « concevabilité ». Après avoir posé un
certain nombre de données qui serviront de cadre à notre analyse (section 2), nous
proposons une série de clarifications destinées à dresser une géographie conceptuelle
des principales notions de concevabilité discutées dans la littérature (sections 3 à 5).

6.1 Quatre desiderata pour une théorie de la conce-


vabilité
Que doit-être la concevabilité pour permettre aux arguments de concevabilité
d’être concluants ?
Il s’agit à présent pour nous de préparer le terrain pour une évaluation de la

217
6.1. Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité

capacité, pour chacune de ces formes de concevabilité à remplir le rôle qu’une mé-
thode de la concevabilité fiable attendrait d’elle. Pour ce faire, nous allons poser un
certain nombre de desiderata sur une « bonne » notion de concevabilité, c’est-à-dire
une notion capable de faire le travail dont les arguments de concevabilité ont besoin
pour parvenir à leurs fins.

6.1.1 Fiabilité épistémique


La première exigence que l’on doit poser sur une notion de concevabilité est sa
capacité à satisfaire la maxime de Hume : il faut que rien de concevable ne soit
impossible.
Mais comme nous avons vu qu’il est nécessaire de distinguer différentes formes
de possibilité, cette question se trouve démultipliée : il nous faut vérifier que rien de
concevable n’est impossible pour chaque notion de possibilité susceptible d’interve-
nir dans les arguments de concevabilité, c’est-à-dire pour les possibilités logique(s),
absolue et métaphysique. Mais comme nous avons défendu la conception selon la-
quelle la possibilité métaphysique, la possibilité absolue et la possibilité logique se
confondent (du moins lorsque la possibilité logique est entendue en un sens extra-
systématique, comme une propriété de propositions), nous pourrons nous concentrer
d’une part sur la notion de possibilité métaphysique, d’autre part sur la notion de
possibilité logique entendue cette fois-ci comme une notion qui s’applique à des énon-
cés, relativement à un système déductif (possibilité logique étroite), éventuellement
complété par des postulats de signification (possibilité logique élargie).
Il est important de voir, cependant, qu’il y a matière à débat et interprétation
au sujet de la nature du lien entre concevabilité et possibilité affirmé par la maxime
de Hume. Selon une interprétation naturelle, cette maxime affirme que les notions
de concevabilité et de possibilité ont la même extension. Deux conséquences s’en-
suivent. D’une part, si la maxime est vraie, alors on peut inférer déductivement
et infailliblement la possibilité en partant de la concevabilité. D’autre part, l’exis-
tence d’un unique contre-exemple, c’est-à-dire d’une chose à la fois concevable et
impossible suffit à falsifier la maxime de Hume.
Mais la maxime de Hume peut aussi être considérée comme un principe d’in-
férence défaisable. De ce point de vue, la concevabilité d’une chose fournit une
raison minimale de la tenir possible, jusqu’à preuve du contraire. L’inférence n’est
ni déductive, ni infaillible. Mais cela ne la vide pas nécessairement de toute valeur
épistémologique, même si cette valeur peut ressortir amoindrie. Considérée sous cet
angle la maxime a certes moins de force épistémologique, mais elle est plus difficile à
réfuter. Un seul contre-exemple ne suffit pas à la remettre en cause dans sa globalité,

218
6.1. Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité

mais seulement dans une application particulière. Pour remettre en cause globale-
ment la maxime de Hume, il faut identifier des contre-exemples systématiques et
réguliers, indiquant que, au moins pour certains types de scénarios, l’inférence est
extrêmement risquée.

6.1.2 Non-circularité
La satisfaction de ce premier desideratum est sans doute une condition néces-
saire pour la validité de tout argument de concevabilité, mais probablement pas
une condition suffisante. En effet, nous avons eu l’occasion d’insister, dans le cha-
pitre consacré à la notion d’argument, sur le fait qu’un argument peut échouer non
seulement parce qu’il conduit à une conclusion fausse, mais aussi pour cause de
circularité. Nous avions alors distingué deux formes de circularité, épistémique et
dialectique, suivant le genre de contexte dans lequel l’argument est utilisé (celui de
l’enquête ou celui de la controverse).
Le défaut de circularité constitue un risque bien réel pour un argument de conce-
vabilité : si la notion de concevabilité est définie de telle manière qu’il est impossible
d’être en mesure de juger φ concevable si l’on n’a pas déjà la connaissance de la
possibilité de φ, alors les arguments de concevabilité employant cette notion pour-
ront être accusés d’être épistémiquement circulaire. Si la notion de concevabilité est
définie de telle sorte qu’il est impossible de faire accepter la concevabilité de φ à un
interlocuteur qui estime, pour des raisons indépendantes, que φ est impossible, alors
l’argument de concevabilité sera dialectiquement circulaire.
La satisfaction de ces deux premiers desiderata garantit que la concevabilité
fait le travail que les arguments de concevabilité attendent d’elle. Mais, dans la
formulation du deuxième desideratum, nous avons vu qu’il est important de tenir
compte de la manière dont la notion de concevabilité est définie. Cela nous amène à
poser deux desiderata supplémentaires qui sont de nature plus formelle, sur l’analyse
qu’il convient de donner de la notion de concevabilité.

6.1.3 Adéquation
Un premier desideratum formel concerne l’adéquation de l’analyse : il faut que
l’analyse de la notion de concevabilité s’accorde avec les jugements de concevabilité
effectivement employés par les philosophes qui ont recours à la méthode de la conce-
vabilité. Cette exigence n’est pas triviale dans la mesure où « concevable » est un
mot qui, au moins dans la langue ordinaire, ne possède pas de sens extrêmement bien
défini et n’est pas non plus un mot possédant un sens précis dans la lingua franca

219
6.1. Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité

philosophique, comme cela peut être le cas des mots « a priori », « analyticité » ou
« survenance ».
Deux défauts peuvent menacer une analyse : elle peut sur-générer si elle tient
pour concevables des scénarios qui ne seront pas jugés concevables par la plupart des
philosophes qui ont recours à la méthode de la concevabilité. Elle peut également
sous-générer, si elle conduit à ne pas tenir pour concevable certains scénarios qui
sont jugés concevables par la plupart des philosophes qui construisent des arguments
de concevabilité.
Afin de mesurer l’adéquation d’une explication de la notion de concevabilité, on
pourra se reporter aux échantillons d’arguments de concevabilité que nous avons
donné en annexe de cette thèse. On observe cependant que deux des principaux
philosophes de la période moderne à avoir utilisé des arguments de concevabilité,
à savoir Descartes et Hume, ont construit des arguments de concevabilité pour dé-
fendre des doctrines opposées, à partir de jugements de concevabilité opposés. Une
portion d’étendue peut-elle posséder des parties indivisibles ? Descartes donne une
réponse positive qu’il justifie, dans ses Principes de la Philosophie, par l’argument
de concevabilité suivant :

Il est aussi très aisé de connaître qu’il ne peut y avoir des atomes, ou des
parties de corps qui soient indivisibles, ainsi que quelques Philosophes ont
imaginé. D’autant que, si petites qu’on suppose ces parties, néanmoins,
pource qu’il faut qu’elles soient étendues, nous concevons qu’il n’y en
a pas une entre elles qui ne puisse être encore divisée en deux ou plus
grand nombre d’autres plus petites, d’où il suit qu’elle est divisible. Car,
de ce que nous connaissons clairement et distinctement qu’une chose
peut être divisée, nous devons juger qu’elle est divisible, pource que, si
nous en jugions autrement, le jugement que nous ferions de cette chose
serait contraire à la connaissance que nous en avons. (Descartes 1904b
(ci-après AT IX-2), p. 74, souligné dans le texte)

Hume donne cependant à la même question une réponse opposée, qu’il justifie
lui aussi à l’aide d’un argument de concevabilité 1 :

Or il est très certain que nous avons une idée de l’étendue car, sinon,
pourquoi parler et raisonner à son propos ? Il est de même certain que
cette idée, telle que l’imagination la conçoit, bien que divisible en par-
ties ou idées inférieures, n’est pas divisible à l’infini et ne se compose
pas d’un nombre infini de parties : car cela dépasse la compréhension de
nos capacités limitées. Voilà donc une idée de l’étendue, qui se compose
de parties ou idées inférieures, lesquelles sont parfaitement indivisibles ;
1. Le paragraphe que nous citons vient, dans le texte du Traité, juste après l’énoncé canonique
de la « maxime de Hume »

220
6.1. Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité

il en résulte que cette idée n’implique aucune contradiction ; par consé-


quent, il est possible que l’étendue existe en réalité conformément à cette
idée ; et, par suite, tous les arguments avancés contre la possibilité des
points mathématiques ne sont qu’arguties scolastiques, indignes de notre
attention. (Traité, 1.2.2, Hume 1995, p. 83)

La divergence entre les deux arguments trouve sa source dans les deux jugements
de concevabilité : Descartes est capable de concevoir, pour toute étendue, qu’elle
soit divisée en deux parties elles-mêmes étendues ; Hume est au contraire capable de
concevoir une partie d’étendue qui soit elle-même indivisible.
On pourrait être tenté de penser que cette incompatibilité entre les deux ju-
gements de concevabilité constitue un symptôme de la très faible fiabilité de la
méthode de la concevabilité : si les auteurs qui l’adoptent ne sont pas capables de se
mettre d’accord entre eux sur ce qui est concevable et ce qui ne l’est pas, alors cette
méthode est a fortiori de peu de valeur pour guider nos jugements de possibilité.
Un tel diagnostic serait cependant excessif. La divergence entre les deux jugements
de concevabilité peut être expliquée par une divergence entre deux manières de
comprendre la méthode de la concevabilité, ou ce qui revient au même entre deux
versions de la méthode de la concevabilité. Avec un peu de recul, cela n’est pas très
surprenant, dans la mesure où la notion commune de concevabilité est, comme nous
l’avons vu, largement sous-déterminée. Nous travaillerons ainsi avec l’hypothèse que
la méthode de la concevabilité peut se décliner en plusieurs versions.
Il serait par conséquent excessif d’exiger qu’une explication convienne à tous les
échantillons que nous avons prélevés. En effet, on si l’on admet l’hypothèse que tous
les philosophes n’utilisent pas exactement la même notion de concevabilité, il est plus
raisonnable d’exiger d’une analyse de la notion de concevabilité qu’elle s’accorde au
moins avec un sous-ensemble cohérent, le plus grand possible, des arguments que
nous avons énumérés.

6.1.4 Décidabilité
Un second desiratum formel sur nos analyses consiste à exiger une méthode
explicite permettant de décider les jugements de concevabilité et ainsi de trancher
d’éventuels désaccords au sujet de ce qui est concevable (selon une certaine notion
de concevabilité donnée). Dans le cas idéal, nous souhaiterions disposer d’un critère
précis permettant de dire si, oui ou non, un scénario φ est concevable d’après la
notion considérée.
Il s’agit ici d’éviter (autant que faire se peut) l’appel à des considérations telles
que l’évidence intuitive, ou la phénoménologie supposée familière des jugements de

221
6.1. Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité

concevabilité, et ainsi de désarmorcer les désaccords qui peuvent s’ensuivre, comme


en témoigne le passage suivant :

Plus grave est le fait que dans de nombreuses circonstances, aucune re-
présentation perceptuelle n’est pertinente pour déterminer la possibilité
d’une situation. Considérons le cas de la Terre jumelle d’Hilary Putnam
ou du monde zombi de David Chalmers. D’un point de vue perceptuel,
ces deux mondes sont indiscernables du monde réel (ou du moins est-ce
l’idée sous-jacente à ces deux expériences de pensée), mais sont censés
être néanmoins différents. Comment pourrais-je m’en former une repré-
sentation positive ? Voici l’explication avancée par David Chalmers :
Dans ce genre de cas, nous ne formons pas une image per-
ceptuelle qui représente p. Néanmoins, nous faisons plus que
simplement supposer que p ou envisager l’hypothèse que p.
Notre relation à p est caractérisée par la présence d’un objet in-
termédiaire, comme dans le cas de l’imagination perceptuelle.
La différence est qu’ici nous avons (comme) une intuition d’un
monde dans lequel p, ou au moins d’une situation dans laquelle
p, où une situation est (pour faire vite) une configuration d’ob-
jets et de propriétés au sein d’un monde. Nous pourrions dire
que dans ces cas-là, nous imaginons modalement que p. [. . .]
L’imagination modale est utilisée ici comme une catégorie gé-
nérique pour un ensemble d’actes mentaux familiers. Comme
la plupart des catégories de ce genre, il est difficile d’en donner
une définition claire. Nous avons une intuition positive d’une
certaine configuration au sein d’un monde et nous jugeons que
cette configuration satisfait une certaine description. (Chal-
mers 2002a, p. 151)
Le problème avec cette explication, à la différence de celle qui fait appel à
l’imagerie mentale, est qu’il n’est pas du tout clair que la caractérisation
que nous venons de citer corresponde à un acte mental familier.
(Cohnitz 2012, p. 64-65, notre traduction)

Le desideratum de décidabilité revient à exiger que ce genre de désaccord au


sujet de la concevabilité d’un scénario donné (relativement à une notion de conce-
vabilité spécifique) puisse être tranché. Il est à noter qu’il existe deux manière de
comprendre cette exigence de décidabilité. La première, qui est la plus forte, consiste
à exiger que pour toute notion de concevabilité, il existe un algorithme permettant
de dire si oui ou non φ est concevable. Il est vrai que si une notion de concevabilité
satisfait l’exigence de décidabilité ainsi comprise, alors tout désaccord au sujet de
la concevabilité pourra être facilement tranché : il suffira de faire un calcul. Mais
plusieurs raisons peuvent nous conduire à prendre en compte une notion de déci-
dabilité plus faible, qui ne fasse pas de lien direct avec la notion de d’algorithme.

222
6.1. Quatre desiderata pour une théorie de la concevabilité

D’une part, la définition d’un tel algorithme suppose de donner une théorie forma-
lisée de la concevabilité, mais se donner pour tâche de formuler une telle théorie est
une fin en soi qui pourrait nous détourner de notre question fondamentale qui est
la validité des arguments de concevabilité. En outre, il n’est pas du tout évident
que l’on puisse satisfaire l’exigence de décidabilité, ainsi comprise, conjointement
avec l’exigence d’adéquation qui suppose une attention fine au détail des arguments
philosophiques. Pour satisfaire simultanément ces deux desiderata, il nous faudra
une théorie formalisée suffisamment fine pour rendre compte de différences subtiles
entre différents arguments de concevabilité.
Cette première raison peut être vue comme un argument de résignation (« il serait
trop difficile de remplir ce desideratum, donc abandonnons-le »), mais il existe aussi
une raison plus positive de ne pas exiger cette lecture algorithmique de l’exigence
de décidabilité. Cette seconde raison consiste à faire remarquer que l’exécution d’un
algorithme exclut toute forme de créativité : exécuter un algorithme c’est simplement
suivre les instructions, et seulement les instructions. Mais il n’est pas du tout évident
que la concevabilité doive obligatoirement être considérée comme algorithmique en
ce sens là. Dans certains cas, parvenir à concevoir un scénario dans lequel une
proposition donnée est vraie peut demander une certaine forme d’ingéniosité. Cela
suggère que la concevabilité n’est pas une propriété qui peut toujours se décider
en appliquant un test mécanique. Si l’on associe étroitement la concevabilité avec
l’imagination, ce que font certains auteurs (comme Hume), une autre manière de
mettre en évidence le rôle que peut jouer l’idée de créativité dans la concevabilité
est d’insister sur la créativité de l’imagination 2 . Certes la reconnaissance d’une telle
créativité de la concevabilité peut nous éloigner de cette exigence de décidabilité. On
peut cependant concilier les deux en demandant qu’il existe une méthode permettant
d’évaluer de façon intersubjective les affirmations de concevabilité 3 .
2. Pour une exploration du thème de la créativité de l’imagination dans le contexte d’un examen
critique des théories de l’imagerie mentale développée par les sciences cognitives, voir (N. J. T.
Thomas 1999).
3. Cette version faible de notre exigence de décidabilité correspond à la notion technique de
semi-décidabilité : une théorie T est semi-décidable si pour toute formule φ qui est un théorème de
T , il existe un algorithme qui répond infailliblement « oui », à la question « la formule φ est-elle
un théorème de T ? ». Une théorie semi-décidable peut n’être pas décidable s’il n’existe aucun
algorithme qui réponde infalliblement « non » à la même question, dans le cas où φ n’est pas un
théorème de T . On peut dire, plus informellement, qu’une théorie semi-décidable est une théorie
pour laquelle il existe un algorithme capable de vérifier que les théorèmes sont bien des théorèmes,
même s’il n’existe aucun algorithme capable de dire si une phrase arbitraire exprime un théorème.
Une théorie semi-décidable de la concevabilité serait une théorie qui permet de vérifier par un test
mécanique que quelque chose est bien concevable, ce qui est tout à fait compatible avec le fait
que la question visant à déterminer si une phrase arbitraire est oui ou non concevable demande
une certaine créativité. (De la même manière, on peut admettre que trouver une démonstration
mathématique exige une certaine créativité, alors que vérifier qu’une démonstration mathématique

223
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

6.2 Matériaux pour une analyse de la concevabi-


lité
Avec ces desiderata, nous avons une idée plus précise du genre de notion de
concevabilité dont ont besoin les arguments de concevabilité pour atteindre leur
but. Mais en détaillant ces desiderata, et en particulier celui d’adéquation, nous
avons vu qu’il n’est pas facile d’accorder un sens précis à cette notion et qu’il est
probable que nous devions distinguer plusieurs formes de concevabilité. Afin de tirer
cela au clair, nous proposons de revenir sur les données qui sont à notre disposition
au moment de nous lancer dans l’analyse de la notion de concevabilité.
La donnée principale est l’existence d’une certaine pratique argumentative attes-
tée dans des textes de philosophie et parfois justifiée par des théories concernant le
rapport entre la concevabilité et la possibilité. Nous avons passé beaucoup de temps
à spécifier cette catégorie d’argument, qui se distingue par l’expression d’un juge-
ment de concevabilité et l’inférence d’une thèse de possibilité prenant ce jugement
de concevabilité pour prémisse.
Lors de l’identification initiale de cette classe d’arguments, dans notre chapitre
introductif, nous avons pris le parti d’être relativement libéraux concernant l’inter-
prétation qu’il convient de donner à l’idée de concevabilité. Nous acceptions alors 4
comme « arguments de concevabilité » tout argument faisant jouer le rôle décrit
ci-dessus à des jugements de concevabilité explicitement formulés à l’aide du lexique
de la concevabilité (« concevable » en français, « conceivable » en anglais 5 ). Nous
acceptions également comme « arguments de concevabilité » des arguments dans
lesquels le lexique de la concevabilité pouvait être absent, pourvu qu’il soit clair, eu
égard au contexte, que le terme employé est manifestement tenu pour équivalent à
« concevable ». Par exemple, dans la mesure où Hume accepte de formuler la maxime
reliant la concevabilité à la possibilité indifféremment en termes de concevabilité et
d’imaginabilité, notre critère nous conduit à faire entrer dans la classe des arguments
de concevabilité les arguments qui, dans le Traité de la nature humaine, infèrent des
est correcte peut se faire de façon mécanique.)
4. Nous renvoyons ici à la section 1 de notre chapitre introductif.
5. Il n’y a pas à notre connaissance d’équivalent exact en allemand. Les termes les plus proches
seraient denkbar et vorstellbar. Mais aucun de ces termes ne conserve une trace du latin conceptus,
ni même du terme germanique Begriff. On trouve dans le Tractatus une formulation de la maxime
de Hume qui emploie le premier terme :
3.02 Der Gedanke enthält die Möglichkeit der Sachlage, die er denkt. Was denkbar
ist, ist auch moglich. (La pensée contient la possibilité des situations qu’elle pense.
Ce qui est pensable est aussi possible.) (Wittgenstein 1961 [1922], p. 18).
Mais nous n’avons pas pu trouver dans le Tractatus la trace d’un argument de concevabilité, c’est-
à-dire un argument qui utilise ce principe pour inférer une possibilité d’un exercice de concevabilité.

224
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

jugements de possibilité à partir de jugements présentés dans le texte comme des


jugements d’imaginabilité 6 .
Si l’identification des arguments de concevabilité se fonde uniquement sur la
présence du lexique de la concevabilité, ou d’un lexique explicitement tenu pour
équivalent par l’auteur, nous devons faire face à la grande difficulté que constitue le
vague qui entoure le sens exact qu’exprime les terme « concevable » et « concevabi-
lité » dans la langue commune comme dans la langue philosophique.
Gendler et Hawthorne consacrent une note de bas de page à son étymologie (sous
sa forme anglaise de « conceivability ») :

Le terme « concevoir » possède une racine commune avec « concept » -


on peut faire remonter le premier au verbe latin concipere, le second au
participe passé conceptus. Mais alors que le verbe concipere est fréquem-
ment employé durant toute l’antiquité, la forme nominale ne semble pas
véritablement émerger avant le troisième ou le quatrième siècle après
J.C. C’était plutôt le terme notio (correspondant en gros à « notion »)
qui était alors employé. [. . .] À la lumière de ces éléments, il nous pa-
raît raisonnable de suivre l’usage moderne qui accorde un sens large au
terme « concevoir » [. . .] c’est-à-dire un sens du terme qui n’implique pas
nécessairement que des concepts soient déployés. Imaginer et concever
en sens plus étroit du terme sont ainsi des cas particulier de ce sens plus
général. (Gendler et Hawthorne 2002, p. 1, notre traduction)

S’il est à peu près clair que le lexique de la concevabilité renvoie à un certain
type de représentation mentale, la nature exacte de cette représentation mentale
reste largement sous-déterminée. Certes, « concevable » est étymologiquement lié
au latin « conceptus » qui a donné « concept » en français (et en anglais). Cela
pourrait conduire à privilégier des représentations conceptuelles, notamment par
rapport à des représentations imaginatives, mais il semble que le langage ordinaire
ne marque pas de distinction claire entre concevoir et imaginer. Le terme français
de « concevabilité » est affecté par le même genre d’indétermination, si l’on en croit
le Grand Robert de la langue française :

Concevable : Qui peut être conçu, imaginé ; que l’on peut comprendre.
Concevoir : [. . .]
II. 1. Former (un concept). L’esprit conçoit des idées.
II. 2. Avoir une idée claire de ; avoir une idée de ; imaginer.
III. 3. Créer par l’imagination.
6. Cette acceptation des arguments faisant intervenir l’imaginabilité ne vaut que dans le cas des
auteurs qui ne différencient pas la concevabilité de l’imaginabilité. Chez des auteurs qui distinguent
rigoureusement ces deux notions, notre critère, tout libéral qu’il soit, nous conduit à laisser de côté
les arguments qui s’appuient sur l’imaginabilité pour conclure à la possibilité.

225
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

Cette indétermination est déjà attestée dans le français du XVIIe siècle par An-
toine Furetière :

Concevable, adj. m. et f. Ce que l’esprit peut aisément comprendre,


s’imaginer. Quoique cette doctrine soit subtile, elle est pourtant fort
concevable.
[. . .]
Concevoir, se dit aussi figurément des choses spirituelles, et signifie :
avoir l’intelligence prompte, facile. Ce docteur conçoit facilement, mais il
a peine à enfanter, c’est-à-dire qu’il invente bien mais qu’il exprime mal
ses pensées. Il m’a parlé avec un certain galimatias où on ne pouvait rien
concevoir. C’est un homme qu’on ne peut concevoir, qui a des manières
extraordinaires.
Concevoir, signifie aussi penser, imaginer. Cet ambitieux a conçu de
grands desseins. Celui qui a conçu la construction de la sphère, des hor-
loges, avait l’imagination bien forte.

Le fait que certains auteurs rationalistes de l’âge classique, tel Descartes, prennent
grand soin à distinguer la concevabilité des chiliogones de l’imaginabilité des tri-
angles 7 est ainsi une thèse philosophique qui n’est pas immédiatement donnée dans
le sens ordinaire que les mots « concevoir » et « imaginer » avaient alors selon le
meilleur lexicographe de l’époque.
Une leçon que nous pouvons tirer de ces données étymologiques, à la suite de
Gendler et Hawthorne, est qu’il serait sans doute exagéré, et dans une certaine
mesure arbitraire, d’associer trop intimement le lexique de la conception et de la
concevabilité avec celui de la représentation conceptuelle, au sens étroit du terme.
Nous suivrons cet enseignement en estimant que nous ne pouvons tenir pour acquise
la réduction de la concevabilité à la possibilité de former une représentation concep-
tuelle (au sens strict) sans un argument indépendant établissant que cette restriction
est nécessaire pour capturer le sens de concevable à l’œuvre dans un argument de
concevabilité.
Nous avons ainsi une indétermination de nature sémantique : apparemment la
concevabilité renvoie à la capacité de former une certain type de représentation
mentale, sans qu’on sache très bien de quel type de représentation il s’agit.
Nous pouvons également mentionner l’hypothèse, défendue incidemment par
Thomas Reid (1786), selon laquelle l’emploi du lexique de la concevabilité souffre
d’une indétermination de nature plus pragmatique.Thomas Reid distingue en ef-
fet un usage propre et un usage impropre, quoique relativement courant, du verbe
« concevoir » :
7. Nous renvoyons ici au célèbre passage de la Sixième Méditation. Voir (AT IX, p. 57-58).

226
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

Observons, par conséquent, que les mots « concevoir », « imaginer » et


« appréhender », lorsqu’ils sont pris en leur sens propre, désignent un acte
de l’esprit qui n’implique rigoureusement aucune croyance ou jugement.
C’est un acte de l’esprit par lequel rien n’est affirmé ou nié, et qui par
conséquent ne peut être vrai ou faux.
Mais il existe une seconde signification, très différente, que peuvent rece-
voir ces termes, une signification si commune et autorisée dans le langage
courant qu’il est difficile de l’éviter ; et pour cette raison nous devrions
être d’autant plus sur nos gardes que nous ne sommes pas abusés par
l’ambiguïté. La politesse et la bonne éducation a conduit les hommes,
en de nombreuses occasions, à exprimer leurs opinions avec modestie, en
particulier lorsqu’elles diffèrent de celle d’autres personnes auxquelles ils
vouent un certain respect. Par conséquent, lorsque nous désirons expri-
mer notre opinion modestement, plutôt que de dire « à mon avis » ou
« je crois que », ce qui possède un air de dogmatisme, nous disons « je
conçois que ceci, j’imagine que cela » ce qui est compris comme une dé-
claration modeste de notre jugement. De la même manière, lorsque nous
entendons quelque chose que nous jugeons impossible, nous répondons
seulement que nous ne pouvons la concevoir, signifiant par là que nous
n’y croyons pas. (Reid 1786a, p. 12, notre traduction)
Selon Reid, un locuteur qui énonce une phrase de la forme pil est concevable
que φq, au sens propre du terme, n’exprime aucun jugement quant à la vérité de
la proposition exprimée par φ, mais simplement sa capacité à appréhender cette
proposition 8 .
Reid identifie cependant un second emploi, jugé impropre, du verbe « concevoir »,
par lequel le locuteur exprime de façon détournée une croyance, et non une simple
appréhension. Il est intéressant de noter que Reid propose une dérivation de ce sens
« doxastique » à partir du sens propre en s’appuyant sur ce que nous décririons
aujourd’hui, en termes gricéens, comme une implicature. Reid suggère en effet qu’il
existe une différence entre ce qui est dit et ce qui est implicité. Le sens littéral de la
phrase :
(1) Je peux très bien concevoir que l’Allemagne remporte la prochaine Coupe
d’Europe de football.
dit littéralement que le locuteur est capable d’appréhender une certaine proposition.
Mais le sens implicité de cette phrase est plutôt que le locuteur envisage la victoire
8. Reid reprend le terme d’appréhension aux traités de logique traditionnelle en circulation à
son époque, qui analysaient les raisonnements en suites de jugements et les jugements en relations
entre des termes. La conception ou l’appréhension est l’opération mentale par laquelle l’esprit forme
une représentation intellectuelle de la chose désignée par le terme. Cette opération est antérieure
au jugement, par lequel l’esprit établit des relations entre les objets désignés par différents termes.
Nous pouvons renvoyer, par exemple, au début de la première partie de la Logique de Port Royal
(Arnauld et Nicole 1992, p. 31) qui fournit une exposition claire de cette conception de la
logique.

227
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

de l’Allemagne comme une issue tout à fait plausible, par opposition à la victoire
des Îles Féroé.
Ainsi l’exemple de Reid suggère que le lexique de la concevabilité est soumis
à une indétermination pragmatique aussi bien que sémantique. Ces considérations
doivent donc nous inciter à la prudence dans notre analyse de la notion de conceva-
bilité. Se fonder uniquement sur l’étymologie ou sur les usages ordinaires du lexique
de la concevabilité peut assez facilement nous induire en erreur. Un moyen de les
éviter consiste à replacer l’usage de ce lexique dans le contexte de la méthodologie
philosophique plus générale dans lequel s’insèrent les arguments de concevabilité.
On peut en effet voir ces arguments comme résultant de la mise en œuvre d’une
certaine méthode dont la formation de jugements de concevabilité est une étape
intermédiaire en vue de la formation d’un jugement de possibilité au sujet d’une
proposition donnée.
Cette méthode a pu être décrite par différents auteurs désireux de clarifier la
nature de la démarche philosophique sous-jacente aux arguments de concevabilité :

Il existe en philosophie des méthodes a priori traditionnellement em-


ployées pour tirer des conclusions au sujet de ce qui possible et de ce qui
est nécessaire, souvent pour en tirer ensuite des conclusions concernant
des questions substantielles de métaphysique. De tels arguments se dé-
composent généralement en trois étapes : on commence par avancer une
thèse épistémique (relative à ce que nous pouvons connaître ou conce-
voir), on passe ensuite à une thèse modale (concernant ce qui possible
ou nécessaire) pour arriver enfin à une thèse métaphysique (à propos de
la nature des choses dans le monde). [. . .] La manière la plus populaire
de lier des considérations épistémiques à des conclusions métaphysiques
est la méthode de la concevabilité : on commence par montrer qu’un
état de choses est concevable, de là on conclut que cet état de choses est
possible. (Chalmers 2002a, p. 145-146, notre traduction)

Sanford Shieh, dans un texte servant d’introduction à un recueil d’articles d’Ar-


thur Pap, identifie un usage régulier de cette méthode chez cet auteur :

La saisie intuitive d’implications logiques ou de contradictions est chez


Pap une entreprise méthodique [. . .] :
Pour être certain que « Si A, alors B » est une proposition
nécessaire, vous devez obtenir une réponse négative à la ques-
tion : « pouvez-vous concevoir un objet auquel vous applique-
riez « A », mais refuseriez d’appliquer « B » ? [. . .] Nous dé-
couvrons la nécessité d’une proposition de façon intuitive en
essayant de concevoir le cas où elle est fausse, et en n’y parve-
nant pas. (Pap 1949, p. 106 ; souligné dans l’original)

228
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

Le lecteur aura l’occasion d’observer, tout au long de ce volume, la mise


en œuvre de cette méthode de façon répétée. (Shieh 2006, p. 27, notre
traduction)

Enfin, on trouve chez Gendler et Hawthorne une troisième description de ce


qui semble bien être, au moins dans les grandes lignes, la même « méthode de la
concevabilité » :

Nous possédons, semble-t-il, une capacité à nous représenter des scéna-


rios à l’aide de mots, de concepts ou d’images sensorielles, des scénarios
qui visent à placer certaines choses, réelles ou irréelles, dans certaines
configurations elles-mêmes réelles ou irréelles. Il existe un emploi rela-
tivement naturel du verbe « concevoir » [conceive] pour désigner cette
activité comprise en son sens le plus large.
Lorsque nous formons ce genre de conceptions, les choses que nous nous
représentons nous apparaissent souvent comme possibles et ces concep-
tions s’accompagnent souvent d’une tendance à juger que les choses en
question sont possibles. En effet, il arrive souvent, lorsqu’une question
concernant la possibilité d’une chose nous est posée, que nous cherchions
une réponse en nous efforçant de concevoir la chose en question. Si nous y
parvenons, nous en tirons la conclusion que la chose est possible. Il nous
arrive même parfois de tenir une chose pour impossible sur la base de
notre incapacité à la concevoir. (Gendler et Hawthorne 2002, p. 1,
notre traduction)

Chacune de ces descriptions insiste sur un aspect différent. Celle de Chalmers


met en avant le caractère a priori de la méthodologie. Celle de Shieh-Pap men-
tionne le caractère « intuitif » des conceptions mobilisées et la dimension conative
de la méthode : il est question d’essayer de réaliser une certaine opération qui peut
réussir ou échouer. La présentation de Gendler et Hawthorne insiste également sur
cette dimension conative et et sur le fait que ces actes de conception, lorsqu’ils
réussissent, suscitent des tendances à former des jugements de possibilité. Gendler
et Hawthorne distinguent en outre plusieurs types de représentations pouvant in-
tervenir (mots, concepts, images). Mais au-delà de ces différences, ces descriptions
semblent converger vers une même procédure, que nous pouvons détailler comme
suit :
0. Une question de statut modal est posée : est-il possible que φ ?
1. Le sujet essaie de concevoir un scénario dans lequel φ
2. Si la tentative réussit, le sujet juge qu’il est concevable que φ
3. Si la tentative échoue, le sujet juge qu’il est inconcevable que φ.
4. Si le sujet juge qu’il est concevable que φ, une application de la maxime de

229
6.2. Matériaux pour une analyse de la concevabilité

Hume lui permet d’inférer qu’il possible que φ 9 .


De nombreuses choses demandent encore à être clarifiées au sujet de cette pro-
cédure et de la notion de concevabilité qui y intervient.
Un premier ensemble de questions concerne le genre de propriété que la prédicat
« concevable » est censé exprimer :
— À quel genre d’entité faut-il appliquer la distinction entre le concevable et l’in-
concevable ? Des mots ? Des représentations mentales ? Des entités abstraites
(des propositions, ou plus généralement des significations) ?
— Quelle importance accorder à la différence entre concevoir un objet (une mon-
tagne d’or par exemple) et concevoir que quelque chose est le cas (par exemple
qu’un corps en chute libre tombe avec une vitesse constante) ?
— La concevabilité doit-elle être considérée comme une propriété intrinsèque de
la chose conçue, ou plutôt comme une propriété relative à un sujet et au
contexte dans lequel il se trouve ?
Ces questions sont parfaitement générales et semblent concerner toute notion de
concevabilité. On peut les compléter par un second ensemble de questions qui visent
au contraire à creuser des différences entre diverses variétés de concevabilité (si l’on
accepte l’hypothèse, défendue plus haut, qu’il est nécessaire d’en distinguer plusieurs
variétés pour rendre compte de tous les arguments que nous avons répertoriés).
— La concevabilité doit-elle obligatoirement être comprise comme une capacité,
plausiblement une capacité à former un certain type de représentation men-
tale ?
— Si la concevabilité est une capacité de ce genre, alors quel est le type de
représentation mentale qui est concerné ? Faut-il faire une différence entre la
concevabilité et l’imaginabilité ?
— Si la concevabilité n’est pas une capacité, de quel type de propriété s’agit-il ?
Un troisième type de questions concerne enfin l’épistémologie des jugements de
concevabilité. La méthode de la concevabilité, telle que nous l’avons schématisée,
fournit une procédure permettant de générer des jugements de concevabilité. Pour
que cette méthode ait une quelconque utilité, il faut que les jugements de conce-
vabilité qu’elle génère bénéficient d’une forme de justification. Plusieurs questions
peuvent se poser au sujet de la justification de ces jugements :
— les jugements de concevabilité bénéficient-ils d’une justification a priori ou
nécessitent-ils l’intervention de l’expérience ?
— les jugements que nous formons au sujet de ce que nous pouvons concevoir
9. Dans le cas des arguments d’inconcevabilité, le sujet peut être amené à inférer l’impossibilité
de l’inconcevabilité. Mais nous avons rigoureusement distingué les deux types d’arguments et nous
préoccupons seulement de l’inférence allant de la concevabilité vers la possibilité.

230
6.3. Clarifications formelles

sont-ils infallibles ou peuvent-ils au contraire comporter des erreurs ? Dans le


second cas, comment le sujet peut-il corriger de ce genre d’erreur ?
Même si chaque forme particulière de concevabilité est concernée par chacune
de ces questions, il est probable que les réponses qu’il convient d’y donner divergent
suivent la variété de concevabilité considérée.
Dans la suite de ce chapitre, nous examinons dans le détail ces trois familles de
questions.

6.3 Clarifications formelles


6.3.1 De quoi la concevabilité est-elle la propriété ?
La méthode de la concevabilité repose sur l’idée que l’on peut tracer une limite
entre le concevable et l’inconcevable. Il est naturel de se demander de quoi la conce-
vabilité est la propriété : quelles sont les choses que nous désirons classer à l’aide de
la distinction concevable/inconcevable ?
On peut penser spontanément au moins à trois candidats : (i) des représenta-
tions mentales, (ii) des entités linguistiques comme des énoncés ou des scénarios, et
(iii) des entités abstraites comprises comme ce qui constitue les significations expri-
mées par les entités linguistiques ou comme le contenu des représentations mentales.
S’interroger au sujet de la concevabilité des zombis, c’est s’interroger au sujet de la
concevabilité (i) d’une certaine représentation mentale, (ii) d’une certaine descrip-
tion formulée dans un certain langage, (iii) d’une certaine proposition, comprise non
pas comme une représentation mentale, plutôt comme le contenu d’une représenta-
tion, ou encore comme la signification d’une phrase.
Il est difficile de nier que lorsque nous formons un jugement de concevabilité
pour déterminer s’il est possible que φ, les trois sortes d’entités sont en jeu. Il y a
bien entendu le scénario contenant φ, qui est une entité linguistique, la proposition
< φ > exprimée par φ et la représentation mentale d’une situation dans laquelle φ.
Notre question porte plus précisément sur le genre d’entité à laquelle la concevabilité
s’applique de façon primitive. Doit-on dire que c’est le scénario, la proposition, la
représentation mentale qui est concevable au sens premier du terme ?
Pour répondre à cette question, nous pouvons commencer par remarquer que
le but de la méthode de la méthode de la concevabilité est de tracer une ligne
de démarcation entre le concevable et l’inconcevable. Il s’ensuit que si X est le
genre d’entité dont la concevabilité est primitivement une propriété, alors un X
doit en principe pouvoir être concevable ou inconcevable. Cette considération peut
conduire à exclure les représentations mentales. En effet, si l’on considère que X est

231
6.3. Clarifications formelles

inconcevable lorsque nous sommes dans l’incapacité de former une représentation


mentale de X, alors dans ce genre de situation, aucune représentation mentale n’est
présente. Il s’ensuit, a fortiori, que X ne peut pas être une représentation mentale.
Il reste alors à choisir entre les entités linguistiques et les entités abstraites qui
constituent leurs significations. La difficulté qui nous a conduit à écarter les représen-
tations mentales est ici inoffensive. Il n’y a pas de difficulté à admettre des phrases
et des propositions inconcevables. Il suffit de prendre une phrase manifestement
contradictoire ou la proposition exprimée par cette phrase, telle que
(2) Il existe des cercles carrés.
Nous avons alors le choix entre tracer la frontière entre le concevable et l’in-
concevable sur le continent linguistique des phrases ou sur le continent abstrait des
significations. Chaque option présente ses avantages et ses inconvénients.
Si l’on considère que ce sont les phrases qui possèdent la propriété d’être conce-
vables, alors il faudra considérer que la concevabilité est un statut qui est toujours
relatif à une langue, ainsi qu’à un locuteur, et même à un contexte d’énonciation si
la phrase en question contient des indexicaux. Mais il ne semble pas que cette forme
de relativité concerne la concevabilité elle-même. Il ne doit pas avoir de différence
du point de vue de la concevabilité entre
(3) Il est concevable qu’il pleuve demain ici.
et
(4) Il est concevable qu’il pleuve à Lyon le 27 septembre.
lorsque la première de ces deux phrases est énoncée à Lyon un 26 septembre.
Le caractère accidentel de cette relativité pourrait nous conduire à préférer traiter
la concevabilité comme une propriété absolue, qui appartiendrait en premier lieu au
contenu propositionnel du scénario, plutôt qu’au scénario lui-même. La difficulté qui
se présente alors est qu’il nous faut une conception précise de la nature de ce contenu,
et en particulier de son individuation et de sa structure. Or suivant la conception
des propositions que l’on adopte, on obtient des résultats assez différents.
Supposons que l’on adopte une conception du contenu propositionnel selon la-
quelle une proposition n’est rien de plus qu’un ensemble de mondes possibles 10 . De
ce point de vue, les contenus propositionnels sont individués intensionnellement de
sorte qu’il n’existe qu’une seule proposition impossible, à savoir l’ensemble vide. Les
contenus propositionnel sont dépourvus d’une véritable structure, mis à part celle
d’être tous des ensembles ayant pour éléments des mondes possibles (et seulement
des mondes possibles). Du fait de cette absence de structure, il est difficile de dire
10. Cette conception est élaborée et défendue par Robert Stalnaker dans (Stalnaker 1984).

232
6.3. Clarifications formelles

à quel aspect des contenus propositionnels la distinction entre la concevabilité et


l’inconcevabilité est sensible. Si l’on répond que c’est à la différence entre être vide
et être non-vide, alors la différence entre être concevable et être possible est annu-
lée. Il s’agit tout simplement de la même propriété. La maxime de Hume est alors
trivialement vraie, mais il n’y a plus de sens véritablement à argumenter par la
concevabilité, c’est-à-dire à s’appuyer, dans un premier temps, sur la concevabilité
pour inférer, dans un second temps, la possible. Une autre réponse possible consis-
terait à dire que la concevabilité d’un scénario φ n’est pas à proprement parler une
propriété de la proposition < φ >, mais plutôt de la proposition < φ > en tant
qu’elle est exprimée par la phrase φ. Ce faisant, on abandonne l’idée que la conceva-
bilité est la propriété d’une proposition pour rejoindre l’idée qu’elle s’applique plutôt
à l’expression linguistique d’une proposition.
On peut adopter une autre conception de la nature des propositions qui leur
confère une structure un peu plus riche. Plusieurs options sont alors disponibles. Se-
lon une conception que l’on peut qualifier de russellienne 11 , les propositions sont des
n-uplets dont les éléments sont les objets et les propriétés sur lesquels la proposition
porte. De ce point de vue, la proposition exprimée par
(5) Vénus est une planète.
n’est autre que la paire ordonnée hv, P i où v est Vénus et P la propriété d’être
une planète 12 . Selon cette conception, la planète Vénus fait elle-même partie de la
proposition exprimée par (5) 13 . Une conséquence de cette conception est que les
phrases
(6) Phosphorus et Hesperus sont distincts.
et
(7) Venus est distincte de Vénus.
expriment une seule et même proposition. Il s’ensuit que si la concevabilité est une
propriété qui s’applique aux propositions, alors il ne doit pas y avoir de différence
11. Cette conception des propositions trouve en effet une première formulation dans les Principles
of Mathematics (B. Russell [1903] 2010). Russell a abandonné cette conception des propositions
dans les années 1910, mais les théoriciens de l’indexicalité, en particulier Kaplan (1989), et de la
référence directe, en particulier Salmon (1986), se la sont ensuite réappropriée, sous la dénomination
alternative de « proposition singulière ».
12. Le traitement de cet exemple présuppose une théorie millienne de la référence des noms
propres selon laquelle la référence de « Vénus » n’est autre que la planète Vénus elle-même. Cette
présupposition est cependant naturelle dans la mesure où la plupart des théoriciens qui adoptent
la conception russellienne des propositions adoptent une théorie de la référence directe, qui associe
aux noms propres directement leurs référents.
13. Russell a été particulièrement clair sur cet aspect de sa conception des propositions : « Je
soutiens que le Mont Blanc lui-même, malgré toute la neige qui le recouvre, fait partie intégrante
de ce qui est effectivement affirmé dans la proposition “le Mont Blanc fait plus de 4000 mètres de
haut” (cité dans Frege 1980, p. 169, notre traduction).

233
6.3. Clarifications formelles

entre concevoir que Phosphorus et Hesperus sont distincts et concevoir que Vénus
est distincte d’elle-même. C’est une conséquence malheureuse, dans la mesure où il
ne semble pas totalement impossible de se représenter un scénario dans lequel les
faits astronomiques correspondent aux croyances anciennes selon lesquelles Hesperus
et Phosphorus sont deux planètes distinctes.
La conception russellienne des propositions présente une autre difficulté lorsque la
proposition dont la concevabilité est en question porte sur des entités non existantes :
si c’est l’entité sur laquelle porte la proposition qui doit elle-même entrer dans sa
constitution, alors il faut admettre qu’aucune proposition ne peut porter sur une
entité qui n’existe pas, à moins d’admettre qu’il y a des entités non-existantes, qui
en un certain sens sont, sans exister 14 , ou renoncer à la conception russellienne
des propositions 15 . Se limiter à évaluer la concevabilité de propositions qui portent
sur des entités existantes aurait pour conséquence de limiter considérablement la
portée des arguments de concevabilité. Il serait par exemple impossible d’utiliser un
argument de concevabilité pour établir la contingence de ce qui est 16 , en s’appuyant
sur la concevabilité de l’existence d’objets qui (comme le septième enfant de Saul
Kripke) n’existent pas de fait dans le monde réel 17 .
Une troisième solution, d’inspiration plus frégéenne, consisterait à attribuer un
autre type de structure aux propositions : les constituants de la proposition ne se-
raient pas les objets sur lesquels la proposition porte, mais plutôt des concepts des
entités sur lesquelles la proposition porte 18 . Les concepts qui entrent dans la com-
position d’une proposition frégéenne ont une individuation plus fine que les entités
qui dans la réalité sont dénotées par ces significations. En particulier, l’individuation
des concepts, dans l’optique frégénne, est censée refléter des différences cognitives :
deux concepts ayant la même dénotation peuvent être distincts si l’on peut (sans
14. Cette solution semble avoir été envisagée par Russell en 1905, qui distinguait entre l’existence
et la subsistance. Voir (B. Russell 1905, p. 485).
15. Une autre solution consisterait à nier que l’on puisse concevoir des propositions singulières
au sujet d’entités non-existantes, et à dire que nous pouvons en revanche concevoir des proposi-
tions purement générales, constituées seulement de propriétés et d’opérations logiques permettant
de construire une description définie. Mais on retrouve la même difficulté lorsque l’on cherche à
concevoir des objets possédant des propriétés qui ne sont pas instanciées dans le monde réel.
16. Dans la terminologie de Williamson, cette doctrine est appelée « contingentisme », par op-
position au « nécessitisme », défendu par Williamson, selon lequel tout ce qui est est nécessaire.
Ces formules sont relativement lapidaires et peinent à exprimer avec exactitude la teneur de cette
opposition. Pour plus de précisions, voir (Williamson 2013, chapitre 1).
17. Un argument de concevabilité de ce genre pourrait prendre la forme suivante : je peux
concevoir un objet distinct de tout objet actuellement existant, donc il est possible qu’il existe
un objet distinct de tout objet actuellement existant et donc le nécessitisme est faux.
18. Dans la conception historique de Frege, ce que nous appelons « proposition » correspond à
ce que Frege appelle « Gedanke », et ce que nous appelons « concept », à ce qu’il appelait « Sinn ».
Voir (Frege 1982). Nos choix terminologiques suivent l’usage de Church (1956, p. 6).

234
6.3. Clarifications formelles

irrationalité) ignorer qu’ils ont la même dénotation. Il s’ensuit que (6) et (7) peuvent
exprimer deux propositions distinctes, (en supposant que « Hesperus » et « Phos-
phorus » ont expriment deux concepts distincts). Même si cette conception paraît
plus adaptée aux besoins d’une théorie de la concevabilité qui souhaiterait faire de la
concevabilité une propriété s’appliquant à des propositions, elle n’est pas sans sou-
lever des difficultés importantes, notamment au niveau de la théorie de la référence
qu’elle semble présupposer.
En effet, dans l’esprit de cette conception frégéenne, il est impossible pour une
proposition d’être à propos d’un objet sans que cette proposition n’ait pour consti-
tuant un concept (un Sinn frégéen) qui présente l’objet en question d’une certaine
manière. La relation de référence dépend alors de la capacité pour l’objet à satis-
faire le mode de présentation contenu dans le concept. Or de nombreux et puissants
arguments ont été avancés par plusieurs philosophes du langage depuis maintenant
plusieurs décennies, en faveur de l’idée que, dans de nombreux cas de référence singu-
lière (les noms propres, les démonstratifs, les indexicaux), rien de tel se semble jouer
ce rôle intermédiaire entre la proposition et l’objet auquel il est fait référence. En
particulier, « Hesperus » et « Phosphorus » réfèrent à Vénus, en l’absence de toute
médiation conceptuelle 19 . Tenir pour acquise une conception frégéenne des propo-
sitions, au seul motif qu’elle est plus favorable à l’idée que la concevabilité est une
propriété qui s’applique aux propositions, serait un choix pour le moins discutable.
Prenons un peu de recul. Nous avons été amené à penser que la concevabilité
doit être considérée comme une propriété de propositions plutôt que de phrases.
La motivation principale était d’éviter de faire de la concevabilité une notion trop
relative (à une langue, à un locuteur, à un contexte). Mais nous voyons qu’il est
difficile de se faire une idée stable de ce que sont les propositions, et en particulier des
propriétés qui pourraient rendre compte de leur statut de concevabilité. Plus grave,
le choix de telle ou telle conception des propositions conduit à tracer différemment
la ligne de démarcation entre le concevable et l’inconcevable, comme nous l’avons
vu en particulier avec les exemples (6) et (7).
Dans ce contexte délicat, on comprend le choix terminologique proposé par Chal-
mers :

J’utiliserai ici le terme de « concevabilité » comme s’il s’agissait d’une


propriété s’appliquant à des énoncés, et la concevabilité d’un énoncé sera
dans de nombreux cas relative à un locuteur ou à un penseur. Je pense
19. De nombreux auteurs (Ruth Barcan Marcus, Dagfinn Føllesdal, Keith Donnellan, Saul
Kripke, David Kaplan, entre autres) ont contribué à construire, préciser et défendre, ce qu’il est
convenu d’appeler la « nouvelle théorie de la référence ». (Kripke [1972] 1980) est sans doute le
texte qui a eu le mieux contribué à propager cette théorie. Voir (Humphreys et Fetzer 1997)
pour un examen critique de la genèse de cette théorie.

235
6.3. Clarifications formelles

que la concevabilité est plus fondamentalement une propriété des propo-


sitions, mais je ne parlerai pas de cette manière ici, dans la mesure où de
nombreux philosophes ont des conceptions théoriques divergentes au su-
jet des propositions et où ces différences sont susceptibles d’introduire de
la confusion dans les questions qui nous intéressent. (Chalmers 2002a,
p. 147, notre traduction)

Il est en effet plus commode d’appliquer la distinction entre le concevable et


l’inconcevable à des entités linguistiques, dans la mesure où les entités linguistiques
sont plus faciles à individuer et à structurer que les propositions. Comme nous
ne souhaitons pas que notre évaluation des arguments de concevabilité dépende
d’une conception controversée de la nature des propositions, nous adopterons une
solution proche de celle de Chalmers, en disant que la concevabilité est une propriété
des propositions, mais que la meilleure manière d’identifier la proposition dont la
concevabilité est en question consiste à faire référence à une expression linguistique
de cette proposition. Nous pourrons ainsi être amenés à dire, comme Chalmers,
qu’une phrase φ est concevable, mais ce sera toujours une manière abrégée de dire
que la proposition exprimée par φ (quelle que soit sa nature exacte) est concevable.

6.3.2 Concevoir un objet vs concevoir une proposition


Si l’on observe la manière dont les jugements de concevabilité sont exprimés lin-
guistiquement, on peut remarquer une différence entre deux types de constructions :
des constructions objectuelles, illustrées par
(8) Je peux concevoir une montagne faite d’or
et des constructions propositionnelles exemplifiées par
(9) Je peux concevoir qu’un corps en chute libre tombe avec une vitesse
constante.
Il est permis de se demander si ces différences dans la grammaire de surface
des phrases exprimant les jugements de concevabilité reflètent une différence entre
deux types de jugements de concevabilité, ou sont seulement des effets secondaires
de l’irrégularité des langues naturelles.
Dans la plupart des cas, on peut toujours, sans trop faire violence à la syntaxe,
passer d’une forme à l’autre :
(10) Je peux concevoir qu’il existe une montagne dorée.
(11) Je peux concevoir un corps en chute libre tombant à une vitesse constante.
On peut objecter que les jugements de concevabilité objectuelle et les jugements
de concevabilité propositionnelle ont des types de contenus bien distincts. Dans le

236
6.3. Clarifications formelles

cas des jugements de concevabilité objectuelle, le contenu est de type « référentiel »,


alors que dans le cas de la concevabilité propositionnelle, il est « aléthique » 20 . La
différence entre ces deux types de contenu s’explique par la manière dont on évalue
l’accord entre ce contenu et le monde. Dans le cas d’un contenu référentiel, cette
évaluation consiste à chercher un certain objet satisfaisant une certaine condition,
alors que dans le cas d’un contenu aléthique, l’évaluation consiste à donner une
valeur de vérité à une certaine proposition. Il s’agit là de deux choses relativement
différentes.
On peut cependant répondre que pour toute condition C sur un objet, on peut
former la proposition affirmant qu’un objet satisfait la condition C, et alors pour
tout jugement de concevabilité ayant un contenu référentiel, il existe un jugement de
concevabilité correspondant, doté d’un contenu aléthique. Si une proposition porte
sur un objet (ou sur un ensemble d’objets), on pourra toujours extraire une condition
sur un objet de cette proposition, et former un jugement de concevabilité objectuelle
équivalent à un jugement de concevabilité propositionnelle. On peut faire le même
genre de conversion en sens inverse (passer de la concevabilité objectuelle à la conce-
vabilité propositionnelle) en prédiquant l’existence de l’objet en question : concevoir
un A et concevoir qu’il existe des As sont alors équivalents.
La conclusion de ce petit argument n’est pas qu’il est inutile de distinguer entre
la concevabilité objectuelle et la concevabilité propositionnelle, mais simplement
qu’il ne faut pas la surestimer. Les règles de conversion que nous avons mentionnés
paraissent plausibles, mais il n’est pas dit qu’elles ne soient pas contestables dans
certains cas particuliers. Rien n’exclut qu’il y ait certaines formes particulières de
concevabilité pour lesquelles cette équivalence n’est pas toujours garantie. Mais, sauf
raison contraire, il nous paraît raisonnable, en première approximation, de juger les
deux constructions pour équivalentes. Dans la mesure où la plupart des jugements
de possibilité qu’il s’agit d’inférer à l’aide de la maxime de Hume sont des juge-
ments de possibilité propositionnelle, nous nous intéresserons en priorité au cas de
la concevabilité propositionnelle.

6.3.3 Complexité de l’acte vs complexité du contenu


Il arrive que certains jugements de concevabilité, qu’ils soient objectuels ou pro-
positionnels, présentent une certaine complexité au sens où ils rassemblent des objets
ou des propositions qui peuvent être conçus séparément. Il existe un type de juge-
ment de concevabilité récurrent, que l’on pourrait appeler « jugements de concevabi-
lité différentiels » où il est question de concevoir une certaine chose sans une certaine
20. Cette terminologie est empruntée à Yablo (1993, p. 27)

237
6.3. Clarifications formelles

autre chose, ou une certaine chose comme distincte d’une autre. Ces jugements se
présentent indifféremment sous la forme objectuelle ou propositionnelle :

(12) Je peux concevoir un pic de douleur sans aucune activation de nocicepteur.


(13) Je peux concevoir que mon corps soit annihilé sans que mon âme ne périsse.

Or il existe plusieurs manières de comprendre ces jugements de concevabilité :


un jugement de concevabilité différentielle de la forme « S peut concevoir A sans
B » peut être vu comme un jugement de concevabilité complexe ou comme un
complexe de jugements de concevabilité. Dans le premier cas on considère que la
concevabilité s’applique à un contenu complexe de la forme A-sans-B. Le caractère
différentiel porte spécifiquement sur la structure de ce qui est conçu. Dans le second
cas, le caractère différentiel porte plutôt sur l’acte de conception lui-même : « S peut
concevoir A sans B » peut alors être paraphrasé par « concevoir A sans concevoir
B ». Il n’est pas du tout évident que ces deux constructions soient équivalentes,
en particulier qu’il suffise de concevoir A sans concevoir B pour pouvoir concevoir
A-sans-B.
Il est important de bien avoir à l’esprit la différence entre les deux. Un sujet qui
ne disposerait pas du concept de molécule, pourrait parvenir à concevoir différen-
tiellement l’eau sans concevoir la molécule H2 O, au sens où il pourrait se représenter
conceptuellement la nature de l’eau, sans jamais mobiliser le concept de molécule.
Dans ce cas, la structure différentielle se situe au niveau de l’acte de conception.
Mais cela ne doit pas être confondu avec le cas où un sujet, maîtrisant le concept
de molécule et connaissant les principes de la chimie, chercherait à concevoir diffé-
rentiellement l’eau sans H2 O, parce qu’il concevrait que l’eau possède une structure
moléculaire différente (par exemple D2 O) de celle qu’elle a effectivement. Il est loin
d’être évident que le second sujet parvienne à former la conception envisagée. Et il
n’est pas du tout évident que les conséquences épistémologiques soient les mêmes.
Si l’on pouvait appliquer la maxime de Hume aux jugements de concevabilité diffé-
rentiels du premier genre, alors il serait extrêmement facile d’obtenir des résultats
de séparabilité - trop facile pour que la fiabilité de la maxime de Hume ne devienne
suspecte. Si l’on prend au contraire le second type de concevabilité, alors les résul-
tats de séparabilité sont comparativement plus difficiles à établir (et les doutes sur
la fiabilité de la maxime de Hume se font moins pressants).
De nombreux arguments de concevabilité utilisent ce genre de jugements de
concevabilité différentiels. Lorsque nous évaluons de ce genre de raisonnement, il
nous faudra être particulièrement attentif à la différence entre ces deux types de
structure différentielle.

238
6.3. Clarifications formelles

6.3.4 Concevabilité absolue vs concevabilité relative


Nous avons jusqu’ici envisagé la concevabilité comme une propriété monadique
(la propriété de la proposition exprimée par une phrase, en l’occurrence). Mais, tou-
jours en nous appuyant sur la forme syntaxique des phrases qui expriment des juge-
ments de concevabilité, nous pouvons également envisager la concevabilité comme
une relation suivant l’importance que l’on accorde à la différence entre les formula-
tions personnelle et impersonnelle des jugements de concevabilité :
(14) Je peux concevoir un zombi.
(15) Les zombis sont concevables.
On peut ainsi se demander si la concevabilité doit être considérée plutôt comme
une propriété intrinsèque d’une proposition, ou plutôt comme une propriété d’une
proposition, relativement à un certain sujet.
Afin de motiver la seconde option, considérons l’exemple d’un sujet ne possé-
dant pas le concept mathématique de limite (comme c’était le cas d’Archimède et
d’Euclide), il y a certains objets mathématiques (par exemple la notion de série
convergente) qu’il ne pourra pas concevoir. On peut alors envisager de différencier
plusieurs types de concevabilité en fonction du bagage conceptuel du sujet qui ap-
plique la méthode de la concevabilité. Certaines choses qui sont concevables pour
certains, ne sont pas concevables pour d’autres.
En regardant les choses sous un autre angle, on pourrait estimer que la prise en
compte des ressources conceptuelles du sujet est inessentielle. On pourrait soutenir
que l’objet mathématique qu’est une série convergente est en soi concevable, à la dif-
férence, par exemple d’un cercle carré, et ce indépendamment du bagage conceptuel
de quiconque. Cela ne veut pas dire que l’équipement conceptuel du sujet ne joue
aucun rôle dans la formation du jugement de concevabilité, mais ce rôle se limite
à la découverte ou à la détection d’une propriété que possède la notion mathéma-
tique indépendamment de tout regard porté sur elle, et surtout indépendamment
du répertoire conceptuel possédé par le sujet. Certes, si un sujet ne possède pas le
concept de limite, il ne pourra probablement pas concevoir qu’une somme ayant un
nombre infini de termes puisse être égale à un nombre fini. Mais cela n’enlève rien
au fait qu’une telle somme est en soi concevable.
Il existe cependant un type de cas pour lequel la relativité de la concevabilité
à un sujet paraît essentielle. Il s’agit des cas où le sujet cherche à se concevoir
lui-même d’une certaine manière, en s’appuyant sur la présentation qu’il a de lui-
même en première personne. L’argument cartésien de la Sixième Méditation fournit
sans doute le meilleur exemple de ce phénomène. Comparons les deux jugements de
concevabilité suivants, en supposant qu’ils sont prononcés par Descartes lui-même :

239
6.4. Clarifications substantielles

(16) Je suis capable de concevoir René Descartes séparé de tout attribut corporel.
(17) Je suis capable de me concevoir moi-même séparé de tout attribut corporel.

Les expressions « René Descartes » et « moi-même » ont la même référence dans


les deux phrases : elles renvoient toutes les deux à la personne qu’est René Descartes
lui-même. Mais il est crucial pour le raisonnement cartésien dans son ensemble que
le jugement de concevabilité prenne la seconde forme plutôt que la première, dans la
mesure où c’est le second jugement de concevabilité qui est justifié par l’expérience
du cogito. Nous avons ici affaire à un cas où la relativité de la concevabilité paraît
essentielle 21 .
Nous pouvons ainsi distinguer deux notions de concevabilité : absolue et rela-
tive. Une notion de concevabilité est absolue, si toute relativisation du jugement de
concevabilité à un sujet est accidentelle, au sens où il est toujours intelligible de se
demander si le scénario en question est en soi concevable. Une notion de conceva-
bilité est relative, si la référence au sujet concevant est essentielle pour statuer sur
la concevabilité du scénario envisagé.
Même si les deux notions peuvent co-exister, dans la mesure où il est intelligible
de dire que quelque chose est en soi concevable quand bien même certains sujets
seraient incapables de s’en former une représentation claire, il est important de ne
pas les confondre. Si l’on prend une inconcevabilité relative pour une inconcevabilité
absolue, et qu’on en infère une impossibilité, dans le cadre d’un argument d’incon-
cevabilité, on prendre le risque d’aboutir à une conclusion fausse, si l’inconcevabilité
n’est que relative.

6.4 Clarifications substantielles


6.4.1 Concevoir vs imaginer
Si nous suivons les descriptions que nous avons données de la concevabilité, et
le schéma que nous en avons tiré, nous observons que tout part d’une tentative de
conception (étape 1). Une manière naturelle de comprendre ce qui se passe lors de
cette étape est de considérer que le sujet cherche à former une représentation mentale
d’une situation dans laquelle la proposition dont il s’agit d’évaluer la possibilité est
vraie.
21. Ce cas est différent des exemples (3) et (4) contenant des indexicaux. Dans le cas présent
l’indexicalité appartient au contenu de la pensée de Descartes, et pas seulement à son expression lin-
guistique. Nous avons ici affaire à ce que l’on appelle à la suite de John Perry (1979) un phénomène
d’indexicalité essentielle, où le contenu indexical est irréductible à un contenu non-indexical.

240
6.4. Clarifications substantielles

Comme nous avons eu l’occasion de l’indiquer plus haut dans ce chapitre, la


nature exacte de cette représentation mentale est entourée d’un certain vague. La
description que Gendler et Hawthorne donnent de la méthode de la concevabilité
mentionne trois types de représentations : des mots, des concepts et des images
sensorielles. Selon ces auteurs, la notion de concevabilité, entendue en un sens large
ne nous oblige pas à choisir entre ces trois types de représentations. De ce point
de vue, concevoir une situation dans laquelle φ, cela peut être indifféremment (i)
décrire un scénario dans lequel φ, (ii) se représenter à l’aide de concepts une situation
dans laquelle φ ou (iii) se représenter à l’aide d’images mentales une situation dans
laquelle φ (par exemple visualiser une situation dans laquelle φ si l’on se limite à la
seule modalité visuelle).
La notion de représentation en général (et celle de représentation mentale en
particulier) est souvent ambiguë : une représentation peut désigner dans certains
cas ce qui représente (par exemple une carte, une photographie) ou ce qui est repré-
senté (des relations spatiales entre des lieux, les propriétés visibles d’un arrangement
d’objets). On pourra résoudre cette ambiguïté en parlant de véhicule de représen-
tation pour caractériser les premiers, et de contenu de représentation pour parler
des seconds. Les trois types de représentation évoquées par Gendler et Hawthorne
peuvent être compris comme trois types de véhicules représentationnels, dont deux
sont mentaux (concepts et images) et l’autre linguistique (mots), et donc a fortiori,
non mental. Notons toutefois que la notion de concept, elle aussi ambiguë, est tantôt
utilisée pour désigner un certain type de véhicule représentationnel, ou tantôt un
certain type de contenu. Dans le livre qu’il consacre au traitement des concepts par
les sciences cognitives, Jerry Fodor les considère avant tout comme des véhicules de
représentation et pose le desideratum suivant sur toute bonne théorie des concepts :

Les concepts sont des particuliers mentaux. Plus précisément, ils doivent
satisfaire les conditions ontologiques requises (quelles qu’elles soient au
juste) pour qu’une chose puisse fonctionner comme une cause ou un effet
mental. (Fodor 1998, p. 24, notre traduction).

Dans un autre livre également consacré aux concepts, envisagés d’un point de
vue plus philosophique, Christopher Peacocke, après avoir reconnu l’ambiguïté du
terme, définit les concepts comme les constituants de nos contenus de pensée :

J’utiliserai le terme « concept » conformément à la définition stipulative


suivante :
Distinction des concepts Des concepts C et D sont distincts si et
seulement s’il existe deux contenus propositionnels complets qui diffèrent
au plus en ce que l’un contient C à la place de D (pour une ou plusieurs
occurrences de D) et tels que l’un est potentiellement informatif alors

241
6.4. Clarifications substantielles

que l’autre ne l’est pas. (Peacocke 1992a, p. 2, notre traduction)


Dans le chapitre du même livre consacré à la métaphysique des concepts, Pea-
cocke insiste d’emblée sur le fait que les concepts, tels qu’il les comprend, ne sont
pas des particuliers mentaux : « les concepts sont des objets abstraits » (Peacocke
1999, p. 99, nous traduisons).
Le point qui nous intéresse dans cette ambiguïté de la notion de concept, entre vé-
hicule et contenu de représentation, est que cette ambiguïté permet de se demander
si à la diversité de véhicules représentationnels évoquée par Gendler et Hawthorne
correspond nécessairement une diversité de contenu. Il n’y a pas de difficulté par-
ticulière à considérer que les phrases (grammaticalement bien formées) possèdent
un contenu conceptuel et que tout contenu conceptuel peut être exprimé par une
phrase. Mais la nature du contenu des images mentales est plus difficile à spécifier.
De nombreux auteurs ont défendu la thèse selon laquelle les expériences perceptives
possèdent un contenu non-conceptuel 22 . Si l’on considère que les images mentales
sont au moins analogues à des expériences perceptive, alors l’hypothèse selon laquelle
les images mentales possèdent un contenu non-conceptuel n’est pas dépourvue d’une
certaine plausibilité 23 . Pour que l’existence éventuelle d’un contenu non-conceptuel
des images mentales puisse jouer un rôle dans la méthode de la concevabilité, il faut
toutefois montrer que cet aspect du contenu des images joue un rôle véritable dans
la justification de nos jugements de possibilité.
Revenons à la caractérisation de la concevabilité selon Gendler et Hawthorne.
Leur définition disjonctive a les mérites de l’œcuménisme : tous les philosophes
qui utilisent la méthode de la concevabilité peuvent, jusqu’à un certain point, s’y
reconnaître. Mais elle en possède aussi les limites, en conduisant à masquer des
différences importantes qui séparent certaines manières d’envisager la méthode de
la concevabilité. En effet, tous les auteurs ne sont pas d’accord au sujet du genre de
représentation mentale qui permet le mieux de guider nos jugements de possibilité.
Selon une première tradition, dont Descartes est le principal représentant, il est
important de bien distinguer les concepts des images et, conséquemment, la concep-
tion de l’imagination. L’auteur de la Sixième Méditation (dans laquelle figure l’un
des plus célèbres arguments de concevabilité de la philosophie moderne 24 ), com-
22. Voir (Gunther 2003) pour un recueil de textes importants sur le sujet.
23. Bien que Stephen Kosslyn (1994, 2006), le principal défenseur de la théorie « quasi-
pictorialiste » de l’imagerie mentale en sciences cognitives, n’introduise pas explicitement la notion
de contenu non-conceptuel dans sa théorie, il ne nous paraît pas absurde de considérer que si
la perception visuelle possède un contenu non-conceptuel, alors l’imagerie mentale possède aussi
un contenu non-conceptuel (ce qui n’est pas incompatible avec le fait de soutenir qu’elle possède
aussi un contenu conceptuel). Pour une interprétation de la théorie de Kosslyn en ce sens, voir
(Dartnall 2007, section 7).
24. Nous renvoyons à notre Introduction, dans laquelle cet argument est cité et brièvement

242
6.4. Clarifications substantielles

mence par insister sur la différence cruciale qui sépare la faculté de concevoir de
celle d’imaginer, ce qui implique que le domaine du concevable et celui de l’ima-
ginable ne sont pas coextensifs : pour reprendre un exemple célèbre il paraît clair
à Descartes que nous pouvons concevoir un polygone régulier à mille côté, mais
certainement pas l’imaginer, ce qui impliquerait, selon Descartes de les « regarder
comme présents avec les yeux de l’esprit ». Mais au-delà d’un certain nombre de
côtés, les figures géométriques que nous pouvons faire apparaître dans le théâtre de
notre esprit sont condamnées à rester confuses : les yeux de notre esprit, à la diffé-
rence de notre intellect, ne sont pas capables de discerner l’image d’un chiliogone de
celle d’un myriogone qui en possède dix fois plus.
Ainsi il y a pour Descartes du concevable inimaginable. Y a-t-il symétriquement,
selon lui, de l’imaginable inconcevable ? Même si Descartes ne traite pas explicite-
ment de cette question à notre connaissance, il est relativement clair d’une part que
Descartes tient les sensations, c’est-à-dire les idées que nous avons par exemple des
couleurs, des sons et des douleurs, pour essentiellement confuses et qu’il considère
par ailleurs la clarté et la distinction comme une marque du genre de conception qui
autorise une inférence du concevable vers le possible. Il s’ensuit que les couleurs, les
sons et les douleurs ne sont pas concevables au sens du terme qui est pertinent pour
inférer des thèses de possibilité. Ainsi dans la mesure où l’imagination, aidée par
la mémoire, a la capacité de présenter à nouveau aux « yeux de l’esprit » de telles
idées, il nous paraît raisonnable de conclure que Descartes admettait l’existence de
choses imaginables mais non concevables.
Du point de vue de cette tradition, il est important de bien distinguer la concep-
tion de l’imagination dans la mesure où les deux représentations mentales n’ont pas
la même fiabilité pour guider nos jugements modaux. Descartes soutenait que la
concevabilité implique la possibilité, mais en aucun cas que l’imaginabilité implique
la possibilité. Dans la littérature contemporaine, Christopher Hill (1997) fournit
l’exemple d’une discussion qui prend au sérieux la différence entre la concevabilité
et l’imaginabilité, même si Hill les tient toutes les deux pour des indicateurs im-
parfaits de ce qui est possible. Du point de vue de cette tradition, pour laquelle il
est important de faire un sort distinct à la concevabilité et l’imaginabilité, l’usage
d’une définition disjonctive ou large de la concevabilité (comme celle qu’ont proposé
Gendler et Hawthone) est peu judicieuse, car susceptible d’engendrer des confusions
nuisibles.
Selon une seconde tradition, tout à fait opposée, les termes d’imaginabilité et
de concevabilité peuvent être tenus pour interchangeables. Il est à cet égard symp-
commenté.

243
6.4. Clarifications substantielles

tomatique que Hume énonce sa célèbre maxime en termes de concevabilité et la


paraphrase immédiatement après en termes d’imagination :

C’est une maxime établie en métaphysique que tout ce que l’esprit conçoit
clairement et distinctement inclut l’idée d’une existence possible ou, en
d’autres termes, que rien de ce que nous imaginons n’est absolument
impossible. (Traité, Hume 1995, p. 83, nous soulignons)

Une grande partie de la discussion contemporaine semble se placer, au moins


d’un point de vue terminologique, dans la filiation de Hume, en ne reconnaissant
pas de différence significative entre la concevabilité et l’imaginabilité. Ce choix est
clairement exprimée (à défaut d’être complètement justifié) par Yablo :

Certains philosophes emploient « imaginer » de telle sorte qu’imaginer


une chose, c’est s’en faire une image mentale, en faisant intervenir une
présentation sensorielle appropriée. Je n’exige pas la présence d’une telle
image mentale quasi-sensorielle dans ma définition, et n’exige certaine-
ment pas que pour deux actes d’imagination distincts on ait toujours
deux images mentales distinctes. (Yablo 1993, p. 27, notre traduction)

Cette décision terminologique est reprise, presque mot pour mot, par Nichols,
qui la présente comme communément acceptée par les philosophes d’aujourd’hui :

Certains philosophes pourraient avoir envie de soutenir que, dans la me-


sure où l’imagination fait intervenir des images mentales, c’est une faculté
tout à fait distincte de la faculté de conception, qui nous informe au sujet
de la possibilité. Cependant, du point de vue des discussions récentes de
l’imagination propositionnelle, il s’agit pour une bonne part d’une ques-
tion de mots. Comme nous allons le voir, les théories contemporaines de
l’imagination tendent à ne pas considérer l’imagination comme reposant
sur des images mentales. Pareillement, dans la littérature philosophique,
la faculté de conception tend à être caractérisée comme une faculté d’ima-
gination propositionnelle pour laquelle des images quasi-sensorielles ne
sont pas requises. (Nichols 2009, p. 361, notre traduction)

Il n’est pas du tout évident, cependant, que cette vision des choses soit fidèle
à l’esprit de la philosophie humienne, pour qui ce que nous appelons aujourd’hui
des concepts sont en réalité des images 25 . Dans la mesure où les idées sont de
toute façon des images, il n’est pas clair que Hume puisse accepter le caractère
25. Nous renvoyons à la présentation que Hume donne des fondements de son empirisme au tout
début du Traité (Hume [1739-1740] 2000, 1.1.1). Les idées y sont définies comme les copies de
nos impressions sensibles et ne s’en distinguent que par une différence de vivacité. Une partie des
choses que nous appelons aujourd’hui « concepts » serait rangé par Hume dans la catégorie des
idées abstraites. Mais Hume développe une théorie de l’abstraction selon laquelle (pour résumer à
très gros traits) les idées abstraites sont des idées comme les autres, mais utilisées d’une certaine
manière. Voir (Hume [1739-1740] 2000, 1.1.7). Pour une théorie contemporaine des concepts qui
se place dans la filiation de l’empirisme humien, voir (Prinz 2002).

244
6.4. Clarifications substantielles

optionnel de l’imagerie dans la caractérisation de Yablo. Une conception plus proche


des vues humiennes consisterait à dire que la concevabilité et l’imaginabilité sont
interchangeables, parce qu’il s’agit fondamentalement de la même chose : il n’y
a pas de différence de nature entre les deux. De ce point de vue, la notion de
concevabilité qu’il convient d’adopter pour articuler une épistémologie modale est
une notion de concevabilité pour laquelle la présence d’images mentales est une
condition nécessaire 26 .
La tradition qui consiste, sur le plan terminologique, à tenir les deux notions
pour interchangeables se divise ainsi en deux camps : ceux pour qui l’imagerie n’est
pas une condition nécessaire 27 et ceux pour qui elle joue un rôle décisif.
Nous aboutissons ainsi à trois notions de concevabilité en fonction du type de
représentation mentale mobilisée :
— la concevabilité restreinte, qui exclut toute image mentale
— la concevabilité élargie, qui autorise la présence d’images mentales, mais ne
l’exige pas
— l’imaginabilité qui exige la présence d’images mentales.
Nous pouvons représenter graphiquement les liens entre ces différentes notions
de concevabilité à l’aide de l’arbre suivant :

Concevabilité

exclut l’imagerie ?

non oui

imagerie optionnelle ? Concevabilité restreinte

oui non

Concevabilité élargie Imaginabilité

Figure 6.1 – Les variétés de la concevabilité positive


26. Dans la littérature contemporaine, (Kung 2010) donne l’exemple d’une tentative de justifier
la maxime de Hume en identifiant la concevabilité à l’imagination sensorielle.
27. Ce camp est représenté principalement par Yablo, Nichols et aussi Chalmers lorsqu’il écrit :
« Il y a un sens à dire que nous imaginons des situations qui ne semblent pas être des contenus
d’expériences potentielles : par exemple l’existence d’un être invisible qui ne laisse aucune trace
sur nos facultés de perception » (Chalmers 2002a, p. 151).

245
6.4. Clarifications substantielles

6.4.2 Concevabilité positive vs concevabilité négative


En effet, la morphologie du mot « concevabilité », et en particulier son suffixe,
peut nous inviter à comprendre la concevabilité comme la capacité à former le genre
de conception requis par l’une ou l’autre version de la méthode 28 . Afin d’introduire
la distinction qui nous intéresse ici (entre concevabilité positive et concevabilité
négative), il est nécessaire de nous pencher sur la notion de capacité.
Le caractère modal de la notion de capacité a pu être considéré comme problé-
matique par certains auteurs. Bealer, en particulier, a pu être gêné par le fait que la
méthode de la concevabilité semble faire jouer un rôle épistémologique à une simple
capacité plutôt qu’à des états mentaux occurrents :

Qu’il soit possible ou impossible de concevoir que p est en soi un fait


purement modal. Mais pour que quelqu’un puisse acquérir des éléments
probatifs (evidence) ou des raisons permettant de juger la chose possible,
quelque chose doit avoir lieu : un événement psychologique datable doit
se produire (l’occurrence d’une sensation, une expérience introspective ou
imaginative, l’apparition d’un souvenir, une intuition). Les faits modaux
ne sont pas des choses qui ont lieu. Rien ne se produit lorsqu’une chose
est concevable ou inconcevable. Par conséquent, le simple fait qu’une
chose soit concevable ou inconcevable ne peut donner à quiconque des
éléments probatifs (evidence) ou des raisons pour juger quoi que ce soit.
(Bealer 2002, p. 75, notre traduction)

Le problème que soulève Bealer peut être résumé ainsi : si l’on prend au sérieux
l’idée que les faits de concevabilité sont des faits modaux, on introduit un doute
sérieux sur leur capacité à guider effectivement nos jugements modaux et à jouer
le rôle épistémologique que la méthode de concevabilité voudrait précisément leur
faire jouer : ce dont elle a besoin sont des opérations mentales occurrentes et non de
simples possibilités, dispositions ou capacités mentales.
Bealer en tire des conclusions radicales sur la manière de construire une théorie
de la connaissance modale :

La leçon à tirer est simple : pour ce qui concerne la justification de nos


jugements en matière de possibilité et d’impossibilité, le langage de la
concevabilité et de l’inconcevabilité n’est qu’une complication inutile qui
n’apporte que de la confusion. (Bealer 2002, p. 76, notre traduction)

Ce qui semble négliger Bealer ici est que les jugements de concevabilité, si nous
suivons correctement la méthode de la concevabilité telle qu’elle a été décrite, sont
précisément justifiés par les actes de conception réalisés au cours de l’étape 1 : la
28. Nous ne revenons pas sur ce qui a été vu à la section précédente.

246
6.4. Clarifications substantielles

réussite dans la tentative de former ce genre de représentation justifie a fortiori l’exis-


tence d’une telle capacité. Ainsi, si la méthode est correctement appliquée, toutes
les affirmations relatives à une capacité sont justifiées par un acte de conception. Le
problème de Bealer s’évanouit.
Il peut arriver cependant que certains auteurs avancent des considérations de
concevabilité sans prendre la peine de former préalablement la conception corres-
pondante. Roy Sorensen (2006) s’est intéressé à ce genre de jugements qu’il ca-
ractérise comme des jugements de « méta-concevabilité ». Sorensen insiste en par-
ticulier sur le fait que la méta-concevabilité n’implique pas la concevabilité et que
certains arguments de concevabilité sont en réalité seulement des arguments de méta-
concevabilité, parce que l’auteur n’a pas justifié son assertion de concevabilité par
un acte de conception effectif. Sorensen donne l’exemple suivant, tiré des Dialogues
sur la Religion Naturelle de Hume :

Rien n’est démontrable, à moins que que le contraire n’implique contra-


diction. Rien de ce qui est distinctement concevable n’implique contra-
diction. Tout ce que nous concevons comme existant, nous pouvons aussi
le concevoir comme non-existant. Il n’y a donc pas d’être dont la non-
existence implique contradiction. En conséquence, il n’y a pas d’être
dont l’existence soit démontrable. (Dialogues sur la religion naturelle, 9e
partie, Hume 1997, p. 167)

Le jugement de concevabilité problématique peut être paraphrasé ainsi :

(18) Pour tout x, s’il est possible de concevoir x comme existant, alors il est
possible que concevoir x comme non-existant.

Pour que ce jugement de concevabilité soit justifié par un acte de concevabilité,


il faudrait que nous passions en revue chaque chose et parvenions à la concevoir
à la fois comme existante et comme non-existante. Ce n’est manifestement pas ce
qu’a fait Hume pour établir ce jugement de concevabilité. Selon Sorensen, il a sim-
plement conçu qu’il est capable, pour tout x, de concevoir x aussi bien comme
existant que comme non-existant. A moins d’avoir de solides raisons de penser que
la méta-concevabilité implique la concevabilité, la force de l’argument en sort consi-
dérablement affaiblie. Il est ainsi important de bien distinguer la concevabilité de la
méta-conceavabilité 29 . Mais si nous laissons de côté les cas de méta-concevabilité,
une bonne application de la méthode rend infondées les réserves de Bealer sur la
notion de concevabilité, lorsqu’elle est comprise comme une capacité.
29. Une seconde leçon que l’on peut tirer de cet exemple est que la méthode de la concevabilité
ne peut prendre en charge les jugements de concevabilité universels dans lesquels le quantificateur
se trouve à l’extérieur de l’opérateur de concevabilité.

247
6.4. Clarifications substantielles

Bealer pourrait toutefois demander aux défenseurs de la méthode de la conceva-


bilité pourquoi ils s’obstinent dans ce cas à parler de concevabilité et pas simplement
de conception. On peut trouver une réponse à cette question en se penchant à nou-
veau sur la maxime de Hume, qui connecte la possibilité à la concevabilité. La raison
pour laquelle la maxime de Hume fait référence à une capacité plutôt qu’à un acte
peut sans doute se comprendre plus distinctement si l’on prend la contraposée de
cette maxime :
(I-I) S’il est impossible que φ, alors il est inconcevable que φ
La modalité dans « concevable » prend ainsi tout son sens : le principe qu’exprime
la maxime est un principe qui consiste à interdire que l’impossible puisse être conçu.
C’est pour cette raison que la concevabilité suffit pour inférer la possibilité. Comme
le souligne Bealer, la pure concevabilité est épistémologiquement inerte. Une capacité
ne prouve rien, il faut des actes. Mais c’est précisément le rôle que remplit l’étape
1 de la méthode de la concevabilité : réussir à former des conceptions nous donne
accès à des états mentaux qui ont bien le pouvoir épistémologique exigé par Bealer.
Les attaques de Bealer contre la notion de concevabilité nous paraissent ainsi se
ramener à une simple querelle de mots. Nous pouvons continuer de penser que les
jugements de concevabilité portent sur des capacités.
De quel genre de capacité s’agit-il ? Une réponse naturelle, notamment lorsqu’on
lit la description que Gendler et Hawthorne donnent de la méthode de la conceva-
bilité, consiste à dire qu’il s’agit d’une capacité à former un certain type de repré-
sentation mentale, dont nous avons discuté les variétés à la section précédente.
On peut cependant discerner une difficulté liée à la notion de capacité mentale.
Cette difficulté apparaîtra mieux à l’aide d’une analogie avec cette autre capacité
mentale, qu’est le calcul mental. Je ne suis pas capable de calculer mentalement la ra-
cine cubique de nombres dont l’expression décimale excède quelques chiffres, même si
certaines personnes, doués de capacité calculatoires exceptionnelles peuvent le faire.
Shakuntala Devi est connue pour manifester des capacités computationnelles excep-
tionnelles, lui permettant de calculer mentalement la racine cubique de 95 443 993
en deux secondes, si l’on en croit le psychologue de Berkeley Arthur Jensen qui a
étudié son cas 30 . Il s’agit là de deux faits bruts, probablement liés à des différences
dans nos cerveaux.
Mais supposons maintenant que je découvre dans un article de psychologie cog-
nitive que Shakuntala Devi est capable de concevoir un cercle carré. Ma réaction ne
serait pas alors celle de quelqu’un qui apprend que l’amplitude de certaines capa-
cités humaines a été agrandie à un degré exceptionnel et inégalé, comme lorsqu’un
30. Voir (Jensen 1990).

248
6.4. Clarifications substantielles

sprinter bat le record du monde du 100 mètres. Ma réaction consisterait plutôt à


douter de l’assertion proposée et à regarder de près les résultats expérimentaux, à la
recherche d’une interprétation plus cohérente des faits. En un certain sens, personne
ne doit pouvoir concevoir une telle chose.
Cet exemple fictif suggère que les jugements de concevabilité, contrairement aux
jugements relatifs aux capacités calculatoires, et plus généralement aux capacités
physiques, sont caractérisés par un certain type de normativité. Il semble y avoir
des normes qui régulent ce qu’il est possible de concevoir, posant une limite à ce
qu’il est possible de concevoir, alors qu’on ne voit pas de telles limites à ce qu’il est
possible de calculer.
On pourrait nous objecter que la nature de ces normes reste mystérieuse : d’où
viennent-elles et en quoi consistent-elles exactement ? D’un autre côté, l’existence
de telles normes semble être ce qui justifie la maxime de Hume : tout ne doit pas
être concevable. C’est parce que l’impossible ne doit pas pouvoir être conçu, que le
concevabilité est un signe de possibilité.
Sans résoudre totalement la difficulté on peut suggérer que ces normes qui pèsent
sur la concevabilité ne sont pas plus mystérieuses que les normes qui pèsent en
général sur la rationalité. Personne ne doit pouvoir concevoir de cercle carré au
même sens où personne ne doit pouvoir déduire une contradiction d’une proposition
logiquement cohérente. Donc les normes de la concevabilité sont au moins de même
nature que les normes de la rationalité et l’on peut même faire l’hypothèse que les
premières ne constituent pas un sous-ensemble des secondes.
Si la concevabilité est une capacité mentale, c’est donc une capacité d’un genre
particulier, soumis à une normativité particulière, qui doit être expliquée. Une expli-
cation possible consisterait à dire que notre équipement cognitif est tel que l’exercice
de nos facultés de conception et d’imagination ne violent jamais ces normes. C’est un
point délicat qui engage des questions théoriques et empiriques relevant des sciences
cognitives. L’existence bien répertoriée de déviations régulières des normes de ratio-
nalité dans des tâches de raisonnement élémentaire suggère qu’on ne peut pas tenir
cette hypothèse pour acquise 31 .
On peut éviter cette difficulté en soutenant que la notion de concevabilité à
l’œuvre dans les arguments de concevabilité (ou dans certains d’entre eux au moins)
n’est tout simplement pas une notion psychologique, caractérisant les capacités de
nos esprits. C’est ce que soutient par exemple Katalin Balog au sujet de l’argument
des zombis :

L’affirmation selon laquelle les zombis sont concevables n’a rien à voir
31. Voir (Stein 1996) pour une présentation du « Rationality Debate » en sciences cognitives.

249
6.4. Clarifications substantielles

avec nos capacités imaginatives, ou plus généralement avec notre consti-


tution psychologique. Elle renvoie plutôt à la nature des concepts (phy-
siques et phénoménaux en l’occurrence). La notion pertinente de conce-
vabilité peut être définie comme suit :
(Con) Un énoncé E est concevable s’il est cohérent avec la totalité des
vérités conceptuelles, c’est-à-dire, si ¬E n’est pas une vérité
conceptuelle. (Balog 1999, p. 498, notre traduction)

La notion clé est ici celle de vérité conceptuelle, que Balog caractérise, de façon
traditionnelle, comme « vérité en vertu de la signification » ou encore comme « vérité
analytique ». Si nous suivons Balog, donc, le terrain sur lequel se jouent les jugements
de concevabilité (et donc les arguments de concevabilité) est moins psychologique que
sémantique. La concevabilité résiderait ainsi moins dans la capacité à mener à bien
un certain type d’opération mentale que dans l’existence d’un certain type de relation
conceptuelle entre les différents termes qui figurent dans l’énoncé conçu 32 . Mais la
notion de vérité conceptuelle, ainsi comprise, est loin d’être innocente, comme W.
V. Quine et ses héritiers, n’ont cessé de le rappeler - ce dont Balog est parfaitement
consciente :

La nature des concepts, ce qui détermine si un énoncé ou une pensée est


vrai en vertu de la signification et la question de savoir s’il existe vrai-
ment des vérités conceptuelles, sont des sujets extrêmement controversés.
(Balog 1999, p. 498, notre traduction).

Une explication sémantique de la notion de concevabilité doit donc se fonder sur


une explication robuste et bien fondée de la notion de vérité conceptuelle. Notons
que si une telle explication se montre satisfaisante, on peut s’attendre à ce qu’elle
éclaire la normativité propre aux jugements de concevabilité : ce sont les vérités
conceptuelles qui définissent la portée et les limites du concevable et régulent en
conséquence les jugements de concevabilité.
Si l’on suit le diagnostic proposé par Balog, alors l’étape 1 de la méthode de la
concevabilité, consistant à s’efforcer de former une représentation mentale, ne consti-
tue qu’une manière indirecte de montrer que φ est concevable, c’est-à-dire compatible
avec la totalité de vérités conceptuelles. Comme lorsque les théoriciens des modèles
construisent un modèle pour un ensemble de propositions afin de prouver qu’il est
logiquement cohérent, le praticien de la méthode de la concevabilité construit une
conception d’une situation afin de prouver que la situation est possible. Il est à noter
que, pour que la procédure fonctionne, il faut s’assurer que la notion de conception
retenue vérifie la propriété selon laquelle un scénario incompatible avec une vérité
32. Notons en passant que la définition que Balog propose de la concevabilité présuppose une
certaine réponse à la question de la nature des concepta, en leur donnant une nature linguistique.

250
6.4. Clarifications substantielles

conceptuelle ne peut être conçu, ce qui constitue une contrainte supplémentaire sur
le choix d’une notion de conception.
En allant encore un peu plus loin dans cette voie, nous arrivons à l’idée que la
notion de concevabilité est au fond une notion négative : être concevable c’est ne
pas contrevenir à une vérité conceptuelle, ou encore ne pas être conceptuellement
faux. C’est cet ensemble de vérités conceptuelles qui explique la normativité des
jugements de concevabilité.
On pourrait se demander si l’ensemble des vérités conceptuelles est le seul en-
semble de vérités qui puisse être pris pour référence, dans l’élaboration d’une concep-
tion négative de la concevabilité. Un autre candidat sérieux pourrait être l’ensemble
des vérités a priori. Même si la plupart des philosophes qui admettent des véri-
tés conceptuelles, admettent également qu’elles sont a priori, les deux ensembles
peuvent être distincts si l’on admet des vérités synthétiques a priori ou des véri-
tés analytiques a posteriori 33 . Nous pouvons ainsi distinguer une seconde espèce de
concevabilité négative : il est concevable que φ s’il n’est pas a priori faux que φ.
On pourrait alors être tenté de revoir la caractérisation des deux premières étapes
de la méthode de la concevabilité qui deviendrait alors :

0. Une question de statut modal est posée au sujet : est-il possible que φ ?
1. Le sujet essaie de trouver une incompatibilité entre φ et une vérité conceptuelle
(ou a priori).
2. Si la tentative échoue, le sujet juge qu’il est concevable que φ
3. Si la tentative réussit, le sujet juge qu’il est inconcevable que φ.
4. Si le sujet juge qu’il est concevable que φ, une application de la maxime de
Hume lui permet d’inférer qu’il possible que φ 34 .

Il arrive que certains auteurs passent subrepticement de la première à la seconde


méthode.
Un zombi est simplement un être qui m’est physiquement identique, mais
à qui toute expérience consciente fait défaut : à l’intérieur, c’est le noir
total. Même si elle constitue probablement une impossibilité empirique,
la situation ainsi décrite paraît certainement cohérente. Je ne parviens
pas, pour ma part, à discerner la moindre contradiction dans cette des-
cription. [. . .] Tout le monde ou presque, me semble-t-il, est capable de
concevoir une telle possibilité. (Chalmers 1996, p. 93-96, notre traduc-
tion)
33. Pour une discussion de quelques exemples possibles, voir (Yablo 2002, section 12).
34. Dans le cas des arguments d’inconcevabilité, le sujet peut être amené à inférer l’impossibilité
de l’inconcevabilité. Mais nous avons rigoureusement distingué les deux types d’arguments et nous
nous préoccupons seulement de l’inférence allant de la concevabilité à la possibilité.

251
6.4. Clarifications substantielles

La capacité à former une description cohérente d’une situation abritant un zombi


permet de dériver la concevabilité de ce zombi, selon la première version de la mé-
thode. Mais l’incapacité à identifier une contradiction dans une description ne permet
pas de le faire, à moins d’adopter la seconde version de la méthode de la concevabi-
lité. L’incapacité à identifier une contradiction n’est pas équivalente à la capacité à
former une représentation cohérente. Il peut en effet exister des scénarios subtilement
contradictoires dans lesquels il est difficile d’identifier une contradiction 35 .
Cette seconde formulation de la méthode de la concevabilité appelle inévitable-
ment l’objection selon laquelle les jugements de concevabilité sont justifiés seulement
de façon négative : c’est seulement l’échec dans la tentative de montrer que φ est
inconcevable, qui nous justifie à juger que φ est concevable. Une telle justification est
considérablement plus faible que celle qui procédait de la première version de la mé-
thode de la concevabilité. Nous pouvons accepter d’accorder un rôle épistémologique
à la réussite d’une certaine opération épistémique, mais pas à un échec. La seconde
méthode de la concevabilité nous paraît ainsi insuffisante pour établir correctement
les jugements de possibilité dont ont besoin les arguments de concevabilité.
Nous arrivons ainsi à l’idée qu’il existe deux grandes manières d’envisager la
notion de concevabilité. Selon la première manière, qui est celle dont nous sommes
partis, la concevabilité exprime une capacité à former un certain type de représen-
tation mentale. On parlera dans ce cas de conception positive de la concevabilité 36 .
Un jugement de concevabilité affirme qu’une condition positive est remplie, à savoir
qu’un certain type de représentation mentale peut être formé, parce qu’il a été formé
(si nous faisons abstraction des cas de méta-concevabilité).
Une notion de concevabilité négative définira au contraire la concevabilité par une
condition négative : celle d’être compatible avec l’ensemble des vérités conceptuelles
ou analytiques, ou celle d’être compatible avec l’ensemble des vérités a priori (au cas
il ne s’agirait pas exactement du même ensemble). Nous pouvons appeler ces deux
formes de concevabilité négative respectivement « concevabilité négative analytique »
et « concevabilité négative a priori ».
Nous obtenons ainsi la carte suivante des principales variétés de la concevabilité.
35. Considérez par exemple le scénario suivant : « le cordonnier qui répare toutes les chaussures
de ceux qui ne se les réparent pas eux mêmes est malheureux ». Quelqu’un qui n’aurait pas été
initié aux paradoxes de la théorie des ensembles pourrait ne pas voir la contradiction.
36. Cette terminologie est empruntée à (Chalmers 2002a, section 2).

252
6.5. Clarifications épistémologiques

Concevabilité

positive negative

exclut l’imagerie ? analytique a priori

non oui

imagerie optionnelle ? restreinte

oui non

élargie imaginabilité

Nous disposons maintenant d’une carte des principales notions substantielles de


concevabilité. Chacune de ces notions constitue un candidat potentiel pour remplir la
fonction que les arguments de concevabilité attendent d’une notion de concevabilité.
Si l’une de ces notions substantielles parvient à satisfaire simultanément nos quatre
desiderata, nous pourrons dire que la méthode de la concevabilité est bien fondée.
Pour finir de remplir notre programme de clarifications, nous devons éclaircir la
connaissance que nous avons de la concevabilité.

6.5 Clarifications épistémologiques


6.5.1 Concevabilité a priori vs concevabilité a posterori
La méthode de la concevabilité est parfois présentée comme un exemple de mé-
thode a priori, comme c’était le cas dans la présentation de Chalmers citée au début
de ce chapitre. Une manière de comprendre cette idée que la méthode de la conce-
vabilité est « a priori » consiste à dire que les jugements de concevabilité sont des
jugements qui peuvent être justifiés a priori, c’est-à-dire indépendamment de l’ex-
périence. On pourrait être tenté d’en tirer la conclusion qu’aucune expérience ne
peut altérer le statut de concevabilité d’un scénario. En particulier, si la méthode
de la concevabilité est a priori, et si φ est jugé concevable avec une justification
indépendante de l’expérience, alors aucune information empirique ne peut remettre
en cause ce jugement.
Ce caractère a priori des jugements de concevabilité semble relativement plau-
sible lorsque l’on prend une notion de négative de concevabilité. En effet, les vérités
conceptuelles et les vérités a priori, qui permettent de définir les deux principales
variétés de concevabilité négative, sont généralement tenues pour être décidables

253
6.5. Clarifications épistémologiques

a priori : aucune justification empirique n’est nécessaire pour dire si oui ou non,
une proposition est compatible avec l’ensemble des vérités conceptuelles ou avec
l’ensemble des vérités a priori.
Les choses sont moins claires pour la concevabilité positive : il n’est pas du tout
évident que nos jugements de concevabilité positive soient totalement insensibles à
nos connaissances empiriques. Considérons une nouvelle fois le cas de l’eau, et plus
particulièrement le jugement de concevabilité suivant :

(19) Il est concevable que l’eau soit un élément chimique.

Si l’on estime que la composition chimique de l’eau ne fait pas nécessairement


partie de la conception qu’un locuteur du français se fait de l’eau, alors on peut
s’attendre à ce que ce jugement de concevabilité puisse être endossé, au moins pour
les locuteurs qui comprennent le mot « eau » et savent l’appliquer correctement,
sans pour autant connaître la nature de la molécule sous-jacente. Ce locuteur se fera
une représentation mentale d’une situation contenant de l’eau, selon la conception
qu’il s’en fait. Dans la mesure où sa conception est silencieuse au sujet du caractère
élémentaire ou composite de l’eau, il pourra aussi bien ajouter à sa représentation
mentale l’idée que l’eau présente dans la situation qu’il conçoit est un élément, ou,
au choix, que cette eau est un composé. Donc, au moins pour le locuteur, (19) semble
positivement concevable.
Prenons maintenant le cas d’un locuteur du français qui a appris un peu de
chimie. Ce dernier pourrait alors mener le raisonnement suivant : compte tenu du
fait que l’eau est un composé chimique, il m’est impossible de la concevoir comme un
élément. A chaque fois que je conçois de l’eau, je conçois forcément une molécule. Si
en concevant de l’eau, je conçois autre chose qu’une molécule, alors ce que je conçois
ne peut pas être de l’eau, quand bien même cette substance aurait de nombreuses
propriétés macroscopiques en commun avec l’eau (l’existence à l’état liquide sous
certaines conditions de température, la transparence, le caractère inodore, etc.).
Notre chimiste aboutit ainsi au verdict opposé : (19) est faux. Il n’est pas clair que
le changement de verdict ait découlé d’un changement de notion de concevabilité.
Dans les deux cas nous sommes partis d’une conception positive de la concevabilité.
La différence porte sur le genre d’information contenue dans la conception de l’eau.
Le chimiste possède une conception plus riche, notamment en ce qu’elle associe à
l’eau des propriétés qui n’ont pu être connues que par l’expérience.
Nous pouvons en conclure qu’un jugement de concevabilité peut être affecté
par l’apport d’information empirique. Le fait que nos jugements de concevabilité
puissent être affectés par l’expérience entre en tension avec la classification de la
méthode de la concevabilité parmi les méthodes a priori dont dispose le philosophe.

254
6.5. Clarifications épistémologiques

Nous avons vu cependant que certaines notions de concevabilité, en particulier les


notions négatives, sont compatibles avec cette caractérisation de la méthode de la
concevabilité comme méthode a priori

6.5.2 Transparence et luminosité


Une dernière question que l’on peut se poser concerne l’autorité que nous avons
sur nos propres jugements de concevabilité et la possibilité de nous tromper au sujet
de ce que nous pouvons ou ne pouvons pas concevoir.
Si l’on comprend les jugements de concevabilité, conformément à la conception
positive de la concevabilité, comme sanctionnant la réussite ou l’échec d’un sujet à
réaliser une certaine opération mentale, alors il ne semble pas y avoir de difficulté
particulière pour un sujet à justifier ses jugements de concevabilité : si je constate
que je parviens à concevoir la chose visée avec une clarté suffisante, il ne fait pas
de doute que la chose est concevable, au moins pour moi. La concevabilité est alors
transparente au sens où il suffit à un sujet de trouver φ concevable pour qu’il soit
concevable que φ.
Pourtant le fait que la méthode de la concevabilité, dans les mains de sujets
différents, puisse donner des résultats divergents (comme le montre l’exemple de
Descartes et Hume) peut nous conduire à douter de cette transparence 37 .
La difficulté apparaît peut-être de façon plus nette si nous adoptons le point de
vue de la conception négative de la concevabilité : si les jugements de concevabilité
se ramènent à des jugements de cohérence logique impliquant la totalité des vérités
conceptuelles, alors on doit s’attendre à ce que de nombreux jugements de conceva-
bilité soient faux, s’ils sont formés par des sujets ayant une connaissance incomplète
des vérités conceptuelles ou des capacités limitées en matière de raisonnement lo-
gique. Considérons par exemple l’énoncé suivant :

(20) Il existe un barbier qui rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes
et seulement les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes.

Il n’est probablement pas évident au vulgum pecus qui ne s’est pas préalablement
intéressé à la théorie des ensembles que cet énoncé est contradictoire. Il s’ensuit que le
vulgum pecus qui ne voit pas de contradiction dans cet énoncé et affirme être capable
de concevoir ce qu’il décrit pourra être contredit par un logicien mathématicien.
37. Il est vrai que si Descartes et Hume n’utilisent pas exactement la même méthode, alors cette
divergence dans les résultats ne nous oblige pas à remettre en cause la transparence. Mais si l’on
estime qu’une seule et même méthode est mise en œuvre dans les deux cas, alors l’hypothèse de la
non-transparence permet d’expliquer la divergence : l’un des deux auteurs trouve concevable une
chose qui ne l’est pas en elle-même.

255
6.5. Clarifications épistémologiques

En d’autres termes, la concevabilité ainsi comprise ne jouit pas de la propriété de


transparence que nous avons définie plus haut : nous n’avons pas d’autorité ultime
sur ce que nous pouvons ou ne pouvons pas concevoir. On peut même envisager,
de ce point de vue, l’existence d’illusions de concevabilité, c’est-à-dire l’existence de
choses qui nous paraissent concevables, même si elles renferment une contradiction,
et qui continuent de nous sembler concevable même une fois que la contradiction
nous est révélée 38 .
Balog est parfaitement consciente de ces implications, notamment lorsqu’elle
insiste sur l’idéalité de la connaissance a priori que nous sommes censés avoir de la
concevabilité 39 , et sur la défaisabilité des jugements de concevabilité :

Il est important de noter que les vérités conceptuelles, au sens qui m’in-
téresse ici, sont connaissables a priori (ou sont au moins connaissables
a priori en principe, par un logicien idéal). [. . .]
On admet souvent que si E est concevable, alors on peut savoir a priori
que E est concevable - c’est-à-dire quelqu’un qui peut envisager la pensée
que E peut arriver à savoir si E est concevable sans avoir besoin de mener
la moindre recherche empirique. En outre, l’incapacité à détecter a priori
une contradiction dans E est considéré comme une raison défaisable de
soutenir que E est concevable. C’est une raison défaisable dans la mesure
où un raisonnement a priori supplémentaire peut peut-être montrer que
E est après tout incompatible avec l’ensemble des vérités analytiques.
(Balog 1999, p. 500, notre traduction)

Notons également qu’une forme de défaisabilité des jugements de concevabilité


peut être admise même dans une compréhension purement psychologique de la no-
tion de concevabilité. En effet, il peut arriver que dans certains cas nous croyons
parvenir à produire une conception de la chose, alors que nous concevons en réa-
lité quelque chose de légèrement différent. Quelqu’un qui prétendrait concevoir que
l’hypothèse de Riemann est vraie au motif qu’il parvient sans difficulté à imaginer
qu’un mathématicien publie dans une revue spécialisée un texte qu’il présente comme
une démonstration de cette conjecture et que la communauté mathématique accepte
cette démonstration comme correcte, commettrait précisément ce genre d’erreur, qui
38. Le psychologue Philip Johnson-Laird a mis en évidence l’existence d’illusions cognitives de
ce genre dans des tâches où il est demandé à un sujet de détecter des contradictions logiques dans
un énoncé dont la logique repose uniquement sur des connecteurs booléens. Voir (P. N. Johnson-
Laird, Legrenzi et al. 2000).
39. Dans une note de bas de page, Balog prend explicitement ses distances avec l’idée que tous
les jugements de concevabilité peuvent être décidés a priori : « L’affirmation selon laquelle la
concevabilité de S est toujours connaissable a priori n’est pas tout à fait correcte, dans la mesure où
la cohérence logique n’est pas effectivement décidable et même pas effectivement axiomatisable, si
la logique sous-jacente est d’ordre supérieur » (Balog 1999, p. 499, notre traduction). Remarquons
que cet argument repose sur un lien entre les notions d’a priori et de décidabilité qui mériterait
d’être plus amplement justifié.

256
6.5. Clarifications épistémologiques

découle ici de la confusion entre la démonstration d’une conjecture et l’acceptation


par la communauté mathématique d’une prétendue démonstration comme correcte.
C’est sans doute la raison pour laquelle des auteurs aussi différents que Hume et
Descartes ont insisté sur le fait que les conceptions sur lesquelles il convient de fon-
der nos arguments de concevabilité doivent être claires et distinctes 40 . La clarté et
la distinction sont en effet censées indiquer qu’il ne peut faire aucun doute pour
le sujet concevant qu’il conçoit bien ce qu’il pense concevoir. Hume et Descartes
reconnaissent ainsi au moins implicitement la possibilité pour des conceptions d’être
obscures et/ou confuses et par conséquent la nécessité de spécifier à quelles condi-
tions nos conditions sont transparentes et à quelles conditions elles ne le sont pas.
Mais ces réquisits de clarté et de distinction semblent moins résoudre la difficulté
que lui donner un nom : comment avoir la certitude que nos conceptions sont claires
et distinctes ? Celui qui répondrait que, par définition, une conception claire et dis-
tincte est telle que sa clarté et sa distinction s’impose à celui qui la conçoit se rendrait
selon toute vraisemblance coupable d’une pétition de principe.
Reconnaître la possibilité de corriger des jugements de concevabilité revient ainsi
à nier leur transparence. Mais la possibilité d’une telle pratique de révision ou de cor-
rection des jugements de concevabilité reste cependant compatible avec une propriété
épistémique du même ordre, mais plus faible, que les théoriciens de la connaissance,
à la suite de Williamson (Williamson 2000, chapitre 4), nomment « luminosité ».
Un état mental est lumineux si le sujet qui le possède est toujours en mesure de sa-
voir qu’il le possède, même si en raison d’une erreur de jugement, ou faute d’y prêter
suffisamment attention, il peut l’ignorer. Un état mental transparent est automa-
tiquement lumineux, mais un état lumineux n’est pas nécessairement transparent.
Dire que la concevabilité est lumineuse revient ainsi à dire qu’un sujet peut se trom-
per au sujet de ce qu’il conçoit, mais qu’il est toujours en position de corriger son
erreur en s’appuyant sur la réflexion.
Même si la luminosité semble être une propriété épistémique plus plausible que
la transparence, il existe une conception générale du contenu de nos états mentaux
selon laquelle la luminosité de nos conceptions n’a rien d’évident. En effet, si l’on
admet que le contenu de nos pensées est individué par des conditions extérieures,
selon une conception externaliste du contenu de nos états mentaux 41 , alors il est
40. Rappelons brièvement les définitions que Descartes donne de ces notions : « J’appelle claire
[la connaissance] qui est présente et manifeste à un esprit attentif : de même que nous disons voir
clairement les objets, lorsqu’ils étant présents ils agissent assez fort, et que nos yeux sont disposés
à les regarder. Et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres, qu’elle
ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut. » (AT
IX-2, I., art. 45, p. 44).
41. L’externalisme au sujet du contenu mental se présente sous plusieurs formes, selon le genre

257
6.5. Clarifications épistémologiques

douteux que le sujet puisse connaître a priori le contenu exact de ses pensées sans
connaître les propriétés de son environnement qui le déterminent 42 . Reprenons (en-
core une fois) l’exemple d’un sujet ignorant la structure moléculaire de l’eau, et qui
commencerait à former la représentation mentale d’un liquide possédant toutes les
propriétés macroscopiques de l’eau et occupant les mêmes lieux (les mers, lacs et
autres océans) et les mêmes fonctions (étancher la soif) que l’eau. Ce sujet est-il
en position de savoir si ses pensées sont au sujet de la molécule H2 O qui se trouve
dans son environnement immédiat ? Est-il en mesure de savoir qu’il ne pense plus
à l’eau qui l’entoure s’il ajoute à sa conception la propriété supplémentaire d’être
un élément chimique. Une conception externaliste du contenu de nos états mentaux
conduit à donner des réponses négatives à ces questions.
On peut alors se demander si l’externalisme ne remet pas radicalement en cause
l’usage même de la méthode de la concevabilité. Mais le fait d’adopter une conception
externaliste du contenu de nos conceptions n’a pas nécessairement pour conséquence
que le contenu exact de nos conceptions nous est absolument inconnaissable, mais
seulement qu’il ne l’est pas toujours. On peut alors envisager de restreindre la lumi-
nosité de nos conceptions à un sous-ensemble plus ou moins réduit de nos contenus
mentaux : ceux dont l’individuation n’est pas liée à des propriétés de l’environne-
ment 43 . On peut ainsi admettre que les conceptions qui mobilisent des concepts
d’espèce naturelle ne sont pas lumineuses, mais que les conceptions qui contiennent
seulement des desciptions purement qualitatives le sont. L’externalisme n’impose pas
une dissolution de la méthode de la concevabilité, mais seulement une restriction de
son application.
Il s’avère ainsi que l’épistémologie de la concevabilité soulève des questions qui lui
sont propres, et qui doivent être réglées si nous voulons que la concevabilité éclaire
notre connaissance du possible. Nous avons vu que les variétés tant négative que po-
sitive sont concernées par un problème de faillibilité : nous pouvons nous tromper au
sujet de ce que pouvons concevoir. Cette faillibilité peut venir de différentes sources,
que nous avons détaillées (limitations dans notre compétence logique dans le cas de
de facteur extérieur que l’on tient pour nécessaire à l’individuation des contenus. Suivant le cas,
cela peut être une propriété de l’environnement physique du locuteur ou de son environnement
socio-linguistique. Pour différentes déclinaison de l’externalisme, voir (Davidson 1973, Putnam
1975, Burge 1979).
42. Pour une défense de l’incompatibilité entre une conception externaliste du contenu de nos
états mentaux et la possibilité pour un sujet de connaître ces contenus, voir (Boghossian 1989).
43. Les philosophes de l’esprit ont donné le nom de « contenu étroit » à ce type de contenu mental,
par opposition aux contenus « larges » qui sont individués par l’environnement. Un externaliste
modéré peut ainsi accepter l’idée qu’il y a deux types de contenus mentaux à distinguer, large et
étroit. Seul un externaliste radical, tel Davidson (1987), ira jusqu’à contester l’existence même de
contenus étroits, en soutenant que tous nos contenus sont larges.

258
6.6. Conclusion

la concevabilité négative, limitations imposées par l’individuation externe des conte-


nus de pensées dans le cas de la concevabilité positive). A la suite de Chalmers 44 ,
nous pouvons distinguer une notion de concevabilité prima facie, qui correspond aux
jugements effectivements formulés par des sujets qui appliquent la méthode de la
concevabilité dans un cas particulier, et une notion de concevabilité idéale qui cor-
respond aux jugements qui seraient livrés par un sujet dont les compétences logiques
seraient dénuées de toute limitation contingente, et dont l’information au sujet de
son environnement serait suffisante pour individuer ses contenus mentaux.

6.6 Conclusion
Ce chapitre nous a permis d’explorer ce qu’est la concevabilité, ou plutôt ce
qu’elle peut être. Une des leçons que nous pouvons retirer de cette exploration
est qu’il est nécessaire de distinguer plusieurs notions de concevabilité. La division
principale se situe au niveau du caractère positif ou négatif de la concevabilité. La
concevabilité négative se définit avant tout comme une forme de compatibilité avec
un ensemble de propositions jouissant d’un statut particulier, alors que la conceva-
bilité positive se définit par la capacité à former une représentation mentale d’un
certain type. Chaque espèce admet de sous-espèces respectivement en fonction du
genre de vérités (conceptuelles ou a priori) que l’on prend pour référence, et du
genre de représentations mentales que l’on cherche à former.
Pour défendre l’argumentation par la concevabilité, il suffit de montrer qu’au
moins l’une de ces notions de concevabilité satisfait simultanément les quatre de-
siderata que nous avons posés. Pour cela, il nous faut passer en revue chacune de
ces formes de concevabilité, et nous demander si elle remplit ces conditions. Si au
moins un candidat parvient à les remplir toutes, alors la méthode de la concevabi-
lité pourra être considérée comme bien fondée. Si aucun n’y arrive, alors des doutes
sérieux devront être émis sur l’argumentation par la concevabilité.
Nous proposons ainsi dans les chapitres qui suivent de reprendre l’une après
l’autre les différentes espèces et sous-espèces de la concevabilité et les confronter au
tribunal de nos desiderata.

44. Voir (Chalmers 2002a, section 1).

259
Chapitre 7

La concevabilité négative et ses


variétés

Nous avons dégagé au chapitre précédent les principales notions de concevabilité


qui sont susceptibles d’intervenir dans les arguments de concevabilité. Ce chapitre
est spécifiquement consacré à la notion de concevabilité négative, ou plutôt aux
notions de concevabilité négative, dans la mesure où il en existe plusieurs variétés.
Comme nous l’avons vu, en effet, la concevabilité négative se définit par l’absence
d’incompatibilité entre un scénario et un ensemble de vérités distinguées par un
certain statut particulier. Dans certaines versions, il s’agit de l’ensemble de vérités
analytiques, dans d’autres, il s’agit de l’ensemble des vérités a priori. Dans le premier
cas, on peut dire qu’est concevable ce qui n’est pas analytiquement faux, dans le
second, qu’est concevable ce qui n’est pas a priori faux 1 .
Nous nous proposons dans la suite de ce chapitre de faire deux choses, pour
chacune de ces notions de concevabilité négative. Premièrement, il s’agit d’en donner
une caractérisation plus précise, qui satisfasse les desiderata formels identifiés au
chapitre précédent (adéquation et décidabilité) et, deuxièmement, d’examiner si ces
notions de concevabilité répondent aux exigences de deux autres desiderata (fiabilité
épistémique et non-circularité) qui permettent d’évaluer le passage du concevable
au possible.
Comme nous allons le voir, les concevabilités négative analytique (section 1) et
a priori (section 2) rencontrent assez rapidement des difficultés liées à l’existence de
nécessités métaphysiques dont les négations, qui sont des impossibilités métaphy-
siques, ne sont ni conceptuellement fausses, ni a priori fausses. Certains auteurs ont
cependant soutenu qu’une conception plus raffinée des relations entre la concevabilité
1. La différence entre les deux variétés dépend de la manière dont on conçoit la relation entre
les vérités conceptuelles et les vérités a priori. Selon une vision assez consensuelle, toutes les vérités
conceptuelles sont a priori. La réciproque, selon laquelle toutes les vérités a priori sont des vérités
analytiques est plus controversée. Les philosophes qui admettent des vérités synthétiques a priori,
par exemple, ne l’accepteront pas, alors que ceux qui adoptent la conception sémantique de l’a
priori seront plus enclins à l’adopter. Pour une présentation de la conception sémantique de l’a
priori, voir (Coffa 1991). Pour l’esquisse d’une version contemporaine de la conception sémantique
de l’a priori débarrassée de ses aspects conventionnalistes, voir (Engel 2000).

260
7.1. La concevabilité négative analytique

négative et la possibilité métaphysique, faisant appel aux outils d’une sémantique


bidimensionnelle, permet de contourner cette difficulté. La section 3 est consacrée
à l’évaluation de cette solution. Au terme du parcours, nous disposerons d’une éva-
luation claire de l’utilité de ces notions de concevabilité pour défendre des thèses de
possibilité, dans le but plus général d’asseoir ou d’attaquer des thèses philosophiques
substantielles.

7.1 La concevabilité négative analytique


Commençons par la concevabilité négative analytique 2 . Cette notion de conceva-
bilité a été explicitement invoquée par Katalin Balog (1999) dans le passage suivant,
déjà cité :

La notion pertinente de concevabilité peut être définie comme suit :


(Con) Un énoncé E est concevable s’il est cohérent avec la totalité des
vérités conceptuelles, c’est-à-dire, si ¬E n’est pas une vérité
conceptuelle. (Balog 1999, p. 498, notre traduction)
Les vérités conceptuelles (ou analytiques) sont des énoncés vrais en vertu
de leur signification. (Balog 1999, p. 499, notre traduction)

Cette définition soulève cependant deux difficultés. La première porte sur la


notion de vérité analytique qui reste une notion controversée, dans la mesure où
il n’existe aucun consensus au sujet de la meilleure manière de la comprendre - à
supposer même qu’il y ait un consensus sur la cohérence de cette notion, ce qui est
loin d’être acquis 3 . La seconde difficulté porte sur le sens qu’il convient de donner
à l’idée que l’on pourrait prendre en compte la totalité des vérités conceptuelles.
Il serait hors de propos de défendre ici la notion de vérité conceptuelle contre ses
détracteurs, ou encore de discuter de la meilleure manière de définir cette notion, à
supposer qu’elle soit en elle-même légitime 4 . Nous travaillerons simplement avec la
présomption qu’il s’agit d’une notion cohérente, correspondant à des vérités qui ne
sont pas des vérités logiques (du moins au sens étroit du terme) et dont la source
provient de la signification des termes dans lesquels ces vérités sont exprimés 5 .
2. Afin d’alléger notre texte, nous utiliserons la dénomination abrégée de « concevabilité− »
pour « concevabilité négative ».
3. Nous faisons ici allusion au scepticisme insufflé par Quine et ses disciples au sujet de la
pertinence même de la distinction entre vérités analytiques et vérités synthétiques. Voir (Quine
1951), (Quine 1960), (Harman 1999).
4. Pour une défense récente de la notion de vérité conceptuelle, on pourra cependant se reporter
à l’ouvrage récent de Gillian Russell (2008).
5. Nous restons volontairement évasif sur la nature exacte de cette « source » sémantique des vé-
rités analytiques, qui peut se comprendre en un sens métaphysique ou un sens épistémique, comme

261
7.1. La concevabilité négative analytique

Une manière commode d’expliquer la notion de concevabilité− analytique serait


cependant de recourir à la méthode des postulats de signification, que nous avons
introduite plus haut dans notre traitement de la possibilité logique élargie. Il nous
faut alors encoder chaque vérité analytique par un postulat de signification π. Il
nous faut ensuite prendre l’ensemble Π des postulats de signification. Une fois que cet
ensemble nous est donné, nous pouvons facilement définir la notion de concevabilité−
analytique comme ceci :

(C−an ) Il est analytiquement concevable− que φ si et seulement si aucune


contradiction n’est déductible de {φ} ∪ Π.

Sur le papier, cette définition est relativement claire. Toutes les difficultés sont
concentrées cependant dans la définition de l’ensemble Π. Afin de pouvoir utiliser
une telle définition, il nous faut d’une part disposer d’un critère d’analyticité, de
façon à pouvoir déterminer quelles phrases doivent recevoir le statut de postulat de
signification, et quelles phrases doivent ne pas en jouir. D’autre part, il nous faut
être certain que Π rassemble la totalité des postulats de significations.
La première difficulté avait déjà été relevée par Quine (1951) dans ses objections
de circularité 6 contre l’existence d’une distinction bien tranchée entre les vérités ana-
lytiques et les vérités synthétiques. Quine reproche à la méthode des postulats de
signification qu’elle ne s’applique qu’à l’intérieur d’un système sémantique S donné,
ce qui fait que les postulats de signification n’expliquent pas la notion intuitive, géné-
rale et extra-systématique d’analyticité, mais seulement la notion d’analyticité-dans-
S. Au contraire, la notion générale et extra-systématique d’analyticité est toujours
présupposée, et sert de guide, dans l’application de la notion d’analyticité-dans-S :
le sémanticien qui conçoit les règles sémantiques ou les postulats de significations
s’appuie sur des intuitions pré-théoriques au sujet de la significations des expression
gouvernées par ces règles ou ces postulats. Or Carnap (1952) introduit les postu-
lats de signification comme relatifs à un système sémantique S. Donc l’objection de
l’a bien distingué notamment Paul Boghossian (1996). Une vérité est analytique au sens métaphy-
sique du terme si sa signification suffit à la rendre vraie, elle est analytique au sens épistémique
sa signification suffit à nous la faire connaître. Certains auteurs, dont Boghossian, pensent que la
notion métaphysique tombe sous les coups portés par Quine, mais pas la notion épistémique. Ne dé-
sirant pas entrer dans ce débat, nous nous limitons à une compréhension très générale de la source
sémantique des vérités analytiques, compatible à la fois avec une interprétation métaphysique et
une interprétation épistémique.
6. Ces objections consistent à dire que la notion d’analyticité ne peut être définie qu’en termes
de notions qui elles mêmes demandent à être clarifiées, et ne semblent pouvoir l’être qu’en termes
de la notion d’analyticité, ou de notions voisines comme celle de signification et de synonymie. Voir
en particulier, la section IV de cet article. Il est vrai que Quine critique dans cet article la définition
de l’analyticité en termes de règles sémantiques plutôt qu’en termes de postulats de signification,
les postulats de significations n’ayant été introduits qu’ensuite par Carnap (1952). Mais comme
nous allons le voir, son objection menace aussi bien les seconds que les premières.

262
7.1. La concevabilité négative analytique

Quine reste valable. Et en un sens, Carnap accepte cette limitation de sa méthode


des postulats de signification. L’application qui est visée dans (Carnap 1952) est
principalement l’analyse de concepts appartenant aux sciences déductives et induc-
tives, plutôt que les vérités conceptuelles que l’on trouve dans les langues naturelles :

Notre explication, comme mentionné plus haut, renverra à des langages


définis dans le cadre de systèmes sémantiques et non à des langues natu-
relles. Elle partage cette caractéristique avec la plupart des explications
des concepts philosophiquement importants de la logique moderne (par
exemple l’explication du concept de vérité par Tarski). Il me semble que
les problèmes que soulève l’explication des concepts de ce genre pour
les langues naturelles sont d’une nature tout à fait différente. (Carnap
1952, p. 66, notre traduction)

Cette concession de la part de Carnap n’équivaut cependant pas à une capi-


tulation devant les attaques de Quine contre la cohérence de la notion de vérité
conceptuelle. Les objection quiniennes de circularité ne sont pas concluantes, si l’on
estime qu’elles visent la conclusion selon laquelle la notion de vérité conceptuelle est
en elle-même incohérente ou sans objet. Carnap maintient la cohérence de la notion,
mais reconnaît seulement que la méthode des postulats de signification ne permet
pas d’en donner une explication extra-systématique et adaptée aux subtilités des
langues naturelles 7 .
Nous avons vu au chapitre 5 que la méthodologie des postulats de significations,
du moins telle qu’elle a été introduite par Carnap, se ramène à un ensemble de
décisions fondées sur des intuitions brutes :

Nous voyons qu’il ne revient pas au logicien de prescrire à ceux qui


construisent les systèmes quels postulats de signification ils doivent adop-
ter. Ils sont libres de choisir les postulats qu’ils désirent, en se laissant
guider non par leurs croyances au sujet des faits, mais par le sens qu’ils
ont l’intention de conférer aux constantes descriptives qu’ils introduisent,
c’est-à-dire par la manière dont ils envisagent de les employer. (Carnap
1952, p. 68)

La place accordée par Carnap à de telles décisions a pu être critiquée par certains
sémanticiens, qui objectent au caractère ad hoc des postulats de significations qu’un
théoricien va pouvoir introduire en vue d’expliquer des phénomènes sémantiques
tels que l’analyticité 8 . Le fait que ces décisions soient ad hoc nous empêche aussi
7. Il est à noter cependant que la méthode des postulats de signification a été réintroduite
en sémantique formelle par Montague et dans la tradition de la sémantique fondée sur la théorie
des modèles. Voir (Zimmermann 1999) pour un examen critique des vertus et des limites de la
méthode des postulats de significations en sémantique formelle.
8. Ce reproche est fait par exemple par Katz, entre autres endroits, dans (Katz 1972).

263
7.1. La concevabilité négative analytique

d’envisager de façon systématique l’ensemble des postulats de signification dans sa


totalité.
Mais il n’est pas obligatoire de voir dans cette flexibilité un défaut des postu-
lats de signification. En effet, suivant les contextes d’emploi, certaines expressions
peuvent être analytiquement liées à d’autres expressions alors qu’elles ne le sont
pas dans d’autres contextes. Certaines expressions (par exemple « mouvement »)
peuvent prendre des significations différentes suivant qu’elles sont utilisées dans le
contexte d’une discussion ordinaire, ou dans le contexte d’une discussion de phy-
sique théorique. Lorsqu’une expression est employée dans le contexte d’une théorie,
sa signification doit tenir compte des liens qu’elle entretient avec d’autres termes
théoriques, et par conséquent de nouveaux postulats de signification doivent être
posés pour évaluer les affirmations de concevabilité− analytique.
Arthur Pap a particulièrement insisté sur ce point :
Les profanes qui s’intéressent à la science, dans leurs rares moments de
spéculation, peuvent en venir à se demander si les électrons, les atomes
ou les molécules sont rouges, bleus ou verts, chauds, tièdes ou froids.
Après tout, ces entités sont censées avoir une taille, se mouvoir, être im-
pénétrables de façon à pouvoir entrer dans des relations de collision [. . .].
Mais supposons que nous intégrions l’hypothèse qu’une molécule possède
un certain degré de température dans la théorie cinétique de la chaleur.
Selon cette théorie, la température est seulement la propriété d’un agré-
gat, de la même manière que le « revenu moyen » ou l’« âge moyen » en
statistique sont des termes employés pour caractériser des groupes, non
des individus. Par exemple, il n’y aurait aucun sens à demander quel est
l’âge moyen de John Smith. De la même manière, on peut montrer qu’il
n’y a aucun sens à parler de la température d’une molécule individuelle,
mais c’est seulement relativement à la théorie cinétique. En effet, selon
cette théorie, un énoncé au sujet de la température d’un objet physique x
implique une énoncé au sujet l’énergie cinétique moyenne des particules
qui composent x ; ainsi, parler de la température d’une particule indi-
viduelle entrant dans la composition de x serait comme parler de l’âge
moyen de John Smith.
(Pap 1962, p. 55, notre traduction)
Si nous appliquons la définition de la concevabilité− analytique à cet exemple,
nous pouvons dire qu’il est analytiquement concevable− qu’une particule possède
une propriété comme celle de température, si les postulats qui déterminent la signi-
fication des termes « molécule » et « particule » sont pris dans leur sens ordinaire,
sans être connectés à une théorie physique particulière au sujet des constituants
de la matière ou des phénomènes thermodynamiques. Mais si nous contraignons la
signification de ces expressions en considérant certains fragments de théories phy-
siques comme des postulats de signification, alors certaines choses qui pouvaient être

264
7.1. La concevabilité négative analytique

analytiquement concevables− ne le sont plus. Par exemple, si l’on décide de poser


un postulat de signification selon lequel la température est une propriété statistique
d’un agrégat de molécules, alors l’attribution d’une température à une molécule
individuelle devient négativement inconcevable.
On peut résumer la situation de la façon suivante, à la lumière des deside-
rata que nous avons posés au chapitre précédent. On peut expliquer précisément la
concevabilité− analytique en se donnant un ensemble de postulats de signification,
que l’on intégrera à l’ensemble Π des vérités analytiques. La détermination de cet
ensemble n’est pas fixé une fois pour toutes, mais est soumise à une forme d’arbitrage
de la part du sémanticien. Cette flexibilité permet d’un côté à ce cadre théorique
de bien coller aux jugements de concevabilité formulés par tel ou tel philosophe. En
effet, pour représenter tel ou tel jugement de concevabilité, il suffit de se donner les
postulats de significations qui conviennent. Par exemple, si l’on veut soutenir qu’il
est concevable que des corps soient attirés mutuellement en raison inverse du cube
de leur distance (plutôt qu’en raison inverse du carré de leur distance, comme nous
l’enseigne la mécanique newtonienne), tout en maintenant qu’il n’est pas concevable
qu’un corps subisse l’action d’un corps sans exercer en retour de réaction, il faut
considérer les trois lois du mouvement comme des postulats de signification, mais
la loi de gravitation universelle comme une vérité synthétique, destinée à apporter
une information non-triviale au sujet de la manière dont les corps se meuvent dans
le monde. Pour expliquer un éventuel jugement de concevabilité opposé, on pourra
alors modifier le statut de la troisième loi et cesser de la considérer comme un postu-
lat de signification. On pourra ainsi de cette manière identifier un corps de postulats
de signification nécessaire et suffisant pour générer les jugements de concevabilité
désirés.
Mais ce que l’on gagne du côté de l’adéquation, on le perd du côté de la décida-
bilité : pour pouvoir décider un jugement de concevabilité, il faut en dernier ressort
faire référence, selon cette approche, non pas à des principes ou à des règles stabili-
sés, mais à un ensemble de décisions plus ou moins ad hoc, au sujet des phrases qui
sont acceptées, ou non, comme des postulats de signification. La seule chose sur la-
quelle on peut se fonder pour justifier un jugement de concevabilité est une décision
fondée sur une intuition sémantique. Si nous voulons au contraire une explication
de la concevabilité− analytique qui repose sur une explication robuste de la notion
de vérité conceptuelle, plutôt que sur des intuitions et des décisions, la méthode des
postulats de signification ne peut rien pour nous. Et les avantages que l’on pouvait
associer à la flexibilité de cette méthode sont perdus. Cette difficulté peut cependant
être neutralisée si l’on considère que la notion de concevabilité− analytique est une

265
7.1. La concevabilité négative analytique

notion relative (par exemple à un certain système sémantique, à une théorie). Dans
ce cas, nous la flexibilité des postulats de signification ne doit pas être considérée
comme un effet de leur caractère ad hoc, mais comme une juste conséquence du
caractère essentiellement relatif de la notion de concevabilité considérée.
Il existe cependant une seconde difficulté liée à la décidabilité de la concevabilité−
analytique et qui repose sur des raisons de nature logique. Il est bien connu que la
logique classique du premier ordre n’est pas décidable, au sens où pour une formule
arbitraire φ, il n’existe aucun algorithme capable de dire si oui ou non cette formule
est logiquement valide 9 . Une conséquence de cette indécidabilité est qu’il n’existe
aucun algorithme capable de déterminer si une formule φ de la logique du premier
ordre est logiquement compatible avec un ensemble de formules ∆ du premier ordre,
représentant l’ensemble des formules valides. En effet, cela reviendrait à avoir un
algorithme capable de déterminer si ¬φ est une conséquence logique de ∆ est valide.
Si cette relation de conséquence logique prévaut, alors φ doit être considéré comme
analytiquement inconcevable− . Si cette relation de conséquence logique ne prévaut
pas, alors φ peut être considéré comme analytiquent concevable− . Mais comme la
logique du premier ordre est