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Auteur(s) : Pascal Lemmel


Publié : Revue numérique les Cahiers de l’Islam ISSN 2269-1995. (2018)
URL: https://www.lescahiersdelislam.fr/Talismans-le-soleil-des-connaissances-
Reedition_a1712.html

Al-Būnī, Aḥmad ibn ʿAlī ibn Yūsuf. Talismans, le soleil des connaissances, traduit et
présenté par Pierre Lory et Jean-Charles Coulon ; calligraphies de Saïd Benjelloun. Paris,
Orients, Nouvelle éd. Enrichie, 2018. ISBN : 9791093315065.

En dépit des condamnations de certains théologiens ou de juristes, les pratiques magiques en


milieu islamique perdurent encore aujourd’hui et sont partie intégrante de la culture
musulmane populaire. Pour autant, l’occultisme en terre d’Islam est finalement un thème peu
traité par l’historiographie contemporaine. Comme l’indique P. Lory dans la préface de
l’ouvrage « Talismans, le soleil des connaissances », les orientalistes ont quelque peu
délaissé cette disciple, considérant qu’elle ne manipulait que des superstitions, au profit de
sciences islamiques « plus officielles » comme par exemple la théologie (p.6). Et pourtant, il
convient de noter que les textes traitant de magie furent le plus souvent rédigés par des
lettrés, et que par ailleurs, souvent utilisés par le peuple, à ce titre ils constituent un matériel
de première importance pour les études anthropologiques, mais aussi pour celui qui étudie les
courants de pensée en Islam. C’est pourquoi depuis une quinzaine d’années, les études se
multiplient sur ce sujet. Sur la magie en Europe médiévale, le lecteur pourra ainsi se reporter
aux études ou aux éditions critiques proposées par des spécialistes français du domaine
comme Jean-Patrice Boudet1 ou Nicolas Weill-Parot2. Dans la mesure où les traités
arabo-musulmans ont souvent été uniquement connus par leur traductions occidentales, les
sources latines sont très utiles dans l’étude des formes de magie ayant circulé dans les
milieux savants islamiques. Dans le même temps, l’histoire des sciences occultes médiévales
en terre musulmane a également progressé grâce en particulier aux travaux de P. Lory sur
l’alchimie3, mais aussi grâce quelques autres chercheurs comme C. Hamès4 et ses recherches
sur l’art talismanique ou encore grâce à A. Caiozzo et ses études sur l’astrologie5. Pour sa
part, J-C. Coulon, co-auteur du présent travail a publié un ouvrage de référence intitulé
La magie en terre d’islam au Moyen Âge6 en 2017. Le sujet est d’autant plus essentiel
qu’au-delà de l’anthropologie et de l’étude des courants de pensée, l’histoire des pratiques
magiques est souvent liée au développement des sciences, ou encore, comme nous allons le
voir, à celui de la mystique islamique (ou soufisme).
1
Professeur d'histoire médiévale à l’université d’Orléans et membre du Institut de recherche et d’histoire des
textes (IRHT) , CNRS (UPR 841)
2
Directeur d'études à l'EPHE, Section des sciences historiques et philologiques.
3
Voir en particulier : Lorry, Pierre. Alchimie et mystique en terre d'Islam. Lagrasse, Collection "Islam
spirituel"., Études, Verdier, 1989.
4
Enseignant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
5
Caiozzo, Anna. Images du ciel d’Orient au Moyen Âge Une histoire du zodiaque et de ses représentations
dans les manuscrits du Proche-Orient musulman. Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, coll.
« Islam », 2003, 485 p.
6
Jean-Charles Coulon, La magie en terre d’islam au Moyen Âge, Paris, Éditions du CTHS, (« CTHS
Histoire », 61), 2017, 349 p.
En réalité, le thème de la magie est abordé au sein même des sources scripturaires islamiques.
Tout le monde connait la lutte qui opposa Moïse aux magiciens de Pharaon. Dans un autre
épisode, au verset 102 de la sourate Al Baqarah (La Vache), le croyant qui souhaite recourir
aux services des deux anges déchus Hārūt et Mārūt est prévenu que ces derniers constituent
une tentation, et qu’en suivant leurs enseignements il tombera dans la mécréance. En outre,
dans les deux cas, le Coran précise bien qu’en réalité les magiciens « ne sont capables de
nuire à autrui qu’avec la permission d’Allah » (Coran II, 102). Ainsi, croire que les
magiciens ont un pouvoir équivalent à celui de Dieu constitue une forme d’idolâtrie ou
d’associationnisme (shirk). Or, selon le dogme musulman, il s’agit d’une forme d’apostasie
(sortie de l’Islam) qui doit normalement être sanctionnée par la peine capitale, c’est-à-dire la
peine de mort. La connotation négative de la magie est encore renforcée par les accusations
de magicien (sāḥir), de devin (shāʿir) ou de possédé (majnūn) qui furent portées à l’encontre
du Prophète et qui sont relatées dans le Coran. De même, la tradition prophétique, rapporte
que le Prophète aurait été la victime de sorcelleries élaborées par ses ennemis. On voit que
dans ces derniers cas, le pêché commis par ceux qui pratiquent la magie, n’est pas tant
l’associationnisme que la volonté de nuire à autrui. Pour autant, dans ce dernier cas, les textes
scripturaires ne précisent pas le châtiment encouru par celui qui se rend coupable de
sorcellerie. Au final, il incombera donc au juriste d’interpréter les textes et de déterminer
dans quel cadre se placer afin de prononcer une condamnation.

L’ouvrage que nous présentons ici, « Talismans, le soleil des connaissances », n’est
finalement que l’extrait d’un ouvrage bien plus vaste intitulé Shams al-ma'ārif wa Lata’if
al ‘Awarif (Le livre du soleil de la gnose et les subtilités des choses élevées). Les spécialistes
considèrent ce dernier ouvrage comme le manuel de « magie » rédigé en terre d’Islam ayant
eu le plus d’influence sur la culture populaire7. Seul le Ghāyat al-ḥakīm (Le but du sage),
compilation de magie astrale composée en Andalousie vers le milieu du XIe par
Maslama b. Qāsim al-Qurṭubī (m.964) et connu en occident sous le titre de Picatrix, lui
dispute se titre8. Écrit au XIIIe siècle en Égypte ayyoubide, suivant les manuscrits retrouvés, le
Shams al-ma'ārif comporte entre 400 et 600 pages9. L’ouvrage aborde, sous un angle
« musulman », tous les sujets relevant de la magie et en particulier les procédés
talismaniques. Ouvrage au texte complexe, peu de personne devaient y avoir accès au
Moyen-âge.

Il s’agit d’une compilation tardive de textes, qui est en partie seulement basée sur les
enseignements d’al-Būnī, auteur soufi du XIIIe né à Bône en Algérie (anciennement Hippone
et aujourd’hui Annaba). Al-Būnī est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages ésotériques
traitant tout particulièrement de la « science des lettres » dans laquelle il est considéré, avec
Ibn ʿArabī (m.1240), le célèbre mystique andalou, comme étant l’un des « plus illustres
représentants de cette discipline » (p.8). Quoiqu’il en soit, il semble que l’auteur du
Shams al-ma'ārif ait tiré une partie de la légitimité de son ouvrage des écrits du célèbre
7
Owen Davies. Grimoires: A History of Magic Books, Oxford University Press, 2009, p. 27
8
Cf. p80 dans Images et magie. Picatrix entre Orient et Occident, éd. Jean-Patrice Boudet, Anna Caiozzo,
Nicolas Weill-Parot, Paris, Champion (« Sciences, techniques et civilisations du Moyen Âge à l’aube des
Lumières » 13) 2011, 390p.
9
Voir par exemple la version arabe en ligne de la maison d’éditions Muṣṭafá al-Bābī al-Ḥalabī (Egypte)
publiée par l’Institute of Islamic studies McGill university, toronto, 1927,
https://archive.org/details/McGillLibrary-131812-5180/page/n8
théologien sunnite Abū Ḥāmid Ghazālī (m.1111). C’est ainsi que les titres des quarante
chapitres du Shams al-ma'ārif , font écho aux quarante tomes de la somme de Ghazālī,
l'Iḥyā' 'ulūm al-dīn (Revification des sciences religieuses)10. Bien que Ghazālī ait clairement
condamné les pratiques magiques (sihr) et talismaniques (tilasmāt)11, l’auteur du Shams
al-ma'ārif utilisa les écrits du théologien dans lesquels ce dernier avait tenté de démontrer
qu’à l’instar de la prophétie et des miracles, il existe des « propriétés merveilleuses qui sont
inaccessibles à la raison ». C’est ainsi que dans son Al-munqiḏ min ad-dalāl nous pouvons
lire : « Les Naturalistes n’admettent-ils pas, dans leurs livres, des propriétés autrement
surprenantes ? Par exemple, dans le traitement d’un accouchement difficile: la parturiente
regarde, puis place sous ses pieds, deux morceaux d’étoffe sur lesquels on a écrit, et qui
n’ont pas été mouillés. Il paraît qu’elle accouche immédiatement. Les Naturalistes citent ce
cas dans leur traité des “ Propriétés merveilleuses ”. Le dessin (magique) se compose de neuf
carrés, contenant neuf chiffres dont la somme fait toujours quinze (qu’on le lise en longueur,
en largeur ou en diagonale) »12. Al-Būnī utilisera, entre autres, ce texte, que l’on retrouve
dans le présent ouvrage en ouverture de la section sur les carrés magiques (p.43), et
surinvestira deux notions utilisées par Ghazālī pour montrer qu’il existe des connaissances
au-delà de la raison, à savoir la notion d’al-khawāṣṣ (occulte) qui prédit l’existence de
propriétés cachées au sein des éléments et la notion d’al-asrâr (sg. sirr) qui, de surcroit,
suggère les secrets ou les pouvoirs secrets de ces mêmes éléments. Cependant « al-Būnī ne
propose pas vraiment une sorte de manipulation utilitaire des forces divines qui serait à la
fois simpliste et blasphématoire. Son projet s’insère dans une spiritualité, voire une mystique
qui fait de l’homme initié à cette science un coopérateur de l’action divine, un ‘‘ lieu-tenant
’’de la volonté divine sur terre ». (p.6). En quarante chapitres et près de trois cent carrés
magiques, l’auteur du Shams al-ma'ārif croise toutes les correspondances possibles de la
terre et du cosmos pour en faire une science de l’universel.

Au-delà même des textes d’al-Būnī, si l’ouvrage apparait comme une encyclopédie des
sciences occultes, on y retrouve aussi des passages de traités de mystique rédigés, entre
autres, par Abū l-Qāsim al-Qushayrī (m.1072). Dans ce dernier cas, les passages repris ont
pour fonction d’instruire le lecteur sur la façon correcte d’invoquer Allah. L’œuvre mélange
donc des enseignements de spiritualité « classiques » avec des éléments relevant de la magie.
C’est pourquoi l’ouvrage est tenu en haute estime par les ordres soufis (courant mystique de
l’Islam). En revanche, comme on pouvait s’y attendre, il subira les foudres des juristes et des
savants, tenants de « l’orthodoxie », tels qu’Ibn Taymiyya ou Ibn Ḫaldūn, qui condamneront
sa lecture.

Cependant, cela n’empêchera pas sa diffusion. Au XVe, au sein de l’empire ottoman,


ʿAbd al-Raḥmān al-Bisṭāmī (m.1454), un notable spécialiste des sciences occultes à la cour
du sultan, produira une somme sur les pratiques magiques intitulée le Shams al-āfāq fī ʿilm

10
Constant Hamès, « Entre recette magique d'Al-Bûnî et prière islamique d'al-Ghazali : textes talismaniques
d'Afrique occidentale. », Systèmes de pensée en Afrique noire, 12, Fétiches II, École pratique des hautes
études, Sciences humaines,1993, p.187-223.
11
Wa ammâ al-maḏmûm minhu fa-‘ilm as-sihr wa at-tilasmât (Iḥyā',I, 3) dans ibid, p.193.
12
Cf p. 117, Al-Ghazâlî Muhammad (s d). Al-Munqiḏ min ad-dalâl, Al-maktabat al-jund s l. (Le Caire ?),
édité sous le titre Erreur et délivrance, texte arabe et traduc. franç, par Farid Jabre, Beyrouth, Imprimerie
Catholique, 55 et 122 p., Coll. Unesco.
al-ḥurūf wa-l-awfāq (Le soleil des horizons : la science des lettres et des carrés magiques)13
incluant de nombreux éléments de l’ouvrage d’al-Būnī. Plus tard, au XVIe siècle et à la suite
des travaux d’al-Bisṭāmī, le Shams al-ma'ārif fut enrichi au point qu’il devint le
Shams al-ma’ārif al-Kubra (Le « Grand » soleil des connaissances) (p.9). Depuis le XIXe
siècle, il a été de nombreuses fois édité dans le monde Arabe, soit sous le titre
Shams al-ma’ārif al-Kubra, soit sous celui de Shams al ma’ārif al-Sughra14.

A partir d'extraits du texte originel, en une centaine de pages, l’ouvrage « Talismans, le soleil
des connaissances », donne à voir au lecteur un panorama des fondements de la magie en
Islam, accompagnés d’exemples concrets d’objets magiques ou de pratiques observées et en
particulier un panel de talismans.

Après une préface (pp.6-7) suivie d’une présentation du manuscrit originel (pp.8-9) rédigées
par les deux co-auteurs P. Lory et J-C. Coulon, l'ouvrage commence par introduire la
« science des lettre » qui s’apparente à une grammaire de l’Univers. Celle-ci fonctionne sur la
base de correspondances entre les lettres de l’alphabet (la Parole) et différents éléments
(nature, chiffre, signe astrologiques, partie du corps) ou hiérarchies
cosmologiques (pp.12-23). C’est ainsi que les signes du Zodiaque, les planètes et les maisons
lunaires sont « marqués » par des lettres arabes distribuées sur chaque zone de l’espace dont
elles désignent les qualités spécifiques. Ces lettres ne représentent pas seulement des signes
ou des repères pour l’action céleste désignée, mais elles sont en quelque sorte les matrices de
ces actions ; elles sont ontologiquement supérieures aux astres. De son côté, la tradition
soufie y voit souvent des hiérarchies supérieures d’anges. L’une d’entre elles est présentée
dans l’ouvrage (p.20). C’est à partir de cette base de connaissance que celui qui pratique la
magie va ainsi pouvoir articuler son langage ou ses actions afin, entre autres, de
communiquer avec les djinns, les anges en vue d’influer sur le monde. Ce type de pratiques
participe « de la longue tradition islamique de sciences occulte des lettres (ʿilm al-ḥurūf), une
praxis qui trouve ses racines dans la pensée chiite ‘‘extrémiste’’ primitive qui pose
l'enchevêtrement métaphysique des lettres de l'alphabet et du monde créé »15. Sur ce sujet, le
lecteur intéressé pourra se reporter à l’ouvrage de P. Lory, La Science des lettres en islam16.

Si comme nous l’avons évoqué ces procédés sont sous-tendus par des conceptions
théologiques et des pratiques principalement islamiques (p.6), à la base de la pensée magique,
il y a donc l’idée que le monde sensible dans lequel nous vivons n’est qu’une partie de la
réalité. Il serait possible d’acquérir un savoir, une connaissance, permettant de posséder un
pouvoir sur ses êtres et ses forces de façon à les éloigner ou à les utiliser. Au-delà même d’un
apprentissage, certains humains, comme les saints, auraient cette capacité de façon innée ou
pourrait l’acquérir de façon « intuitive », à l’aide de la piété par exemple. Fondée sur le
dogme selon lequel le Coran est incréé, existant de toute éternité, cette pensée magique
« islamisée » postule que la récitation du Coran par le croyant est une actualisation de la

13
Cf. p.304 dans Jean-Charles Coulon, « Histoire de la littérature magique en Islam au Moyen Âge »,
Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses, t. 123, 2016.
Cf. par exemple Shamsu al-Ma‘aref al-Sughra, Al Nour Library, Beirut, Lebanon: 2005 & Shamsu al-
14

Ma‘aref al-Kubrah, Al Nour Library, Beirut, Lebanon: 2006.


15
Cf.p 82 dans Gardiner, Noah. Forbidden knowledge ? Notes on the production, transmission, and reception
of the major works of ahmad al-Būnī. Journal of Arabic and Islamic, Studies vol 12, 2012, pp.81-142.
16
Lory, Pierre. La Science des lettres en islam, Paris, Dervy, Esprit de Lettre, 2004, 146 p.
parole éternelle, vecteur de la puissance Divine. De ce fait, la récitation coranique a un
pouvoir sur la foi du croyant mais peut aussi avoir un effet sur le monde en fonction des
paroles prononcées. Les mots que le croyant articule ne sont pas une simple récitation
liturgique, ils sont comme chargés de l’énergie divine même qui les a proférés. C’est aussi
pourquoi, au moins dans la culture populaire, soufisme et magie vont de pair. Le maitre soufi,
par sa piété et sa pratique « ne peut que se trouver imprégné » de force surnaturelle
(baraka).

Dans une seconde partie intitulée Les révélations et artefacts légendaires (pp.24-42), les
auteurs présentent des récits relatifs aux artefacts de saints ou de prophètes comme par
exemple Le bâton de Moïse et Le manteau de Joseph (cf.p.40-42). Dans ces récits, prophètes
et saints se voient révéler, le plus souvent aux travers des rêves où apparaissent le Prophète
de l'Islam et son cousin et gendre 'Alī ibn Abū Tālīb (m.661), des secrets de la création et en
particulier le nom suprême de Dieu. Originellement, il s'agit de textes de la tradition soufie,
eux-mêmes basés sur les textes scripturaires musulmans.

Dans une troisième et dernière partie (pp.43-100), une trentaine de « talismans » à visées
prophylactiques (Cf. Amulette de protection, p.64) ou destinés à répondre aux désirs du
croyant (Cf. Les portes de la richesse en p.48 ou Pour obtenir l'amour, p.50) sont présentés.
La plupart ont pour principes actifs des carrés magiques (wafq), c'est à dire, en
mathématiques, des carrés de nombres dont la somme de chaque colonne, ligne et diagonale
est identique. Toutefois « la littérature magique s'est également appropriée cet art en
proposant des carrés où les nombres sont remplacés par des lettres ou des noms
divins » (p.43). A l’instar de certains écrits d’ Ibn ‘Arabī ou bien de la vision ésotérique
shi’ite de l'univers proposée par les Ikhwān al-Safā' dans leurs Épîtres (Rasā'il Ikhwān
al-Safā') composés au cours des IXe et Xe siècle, les carrés magiques numériques qu'al-Būni
nous propose utilisent les noms divins et proviennent du double langage des 28 lettres de
l’alphabet arabe que le Coran, par son caractère incréé, a finalement élevées au rang
d'institution d'origine divine. D’Allāh au « Nom Suprême » en passant, entre autres, par le
« Très-Saint » (al-Quddūs), le « Tout-Puissant » (al-Muqtadir) ou encore « Celui qui
pourvoit la richesse » (al-Muġni) une quinzaine de talismans à base de noms divins sont
décrits (pp.45-79). Pour finir, la dernière section présente des « talismans composites »
conçus à base de carrés magiques composés de « figures géométriques (cercles, carrés,
triangles) contenant lettres, chiffres et carrés magiques, généralement centrés sur un thème
commun » (p.80).

Au final, ce livre comporte indéniablement plusieurs mérites. Tout d'abord, pour la première
fois, une version française d'un manuscrit majeur de la pensée « magique islamique » est
proposé au « grand » public. Deuxièmement, il fait la démonstration par la pratique, que la
magie en question, souvent considérée comme une activité suspecte et assez méprisée,
peut-être parfois qualifiée d'islamique selon sa visée et dans la mesure où ses fondements
sont scripturaires. Troisièmement, il fait prendre conscience au lecteur que la science de la
magie en terre d’islam se situe à la confluence des sciences naturelles (en contexte médiéval,
il s’agit de l’astrologie, de l’alchimie, de la pharmacopée, etc.) et des sciences islamiques
(cosmologie, mystique, tradition prophétique, etc.), c’est-à-dire religieuses. C’est pourquoi
« son caractère englobant en faisait pour certains auteurs de traités magiques, voire certains
épistémologues, la science la plus élevée des savoirs humains, celle dont la maîtrise est
l’aboutissement du chemin propédeutique vers la Sagesse universelle (ḥikma) »17.

Enfin, pour finir, cet ouvrage est un bel objet. Les figures cosmologiques associées aux
notions de base et les carrés magiques de chaque talisman sont illustrés à l'aide de
somptueuses calligraphies. De plus, idée originale, l'ouvrage est accompagné d'un petit livre
de talismans, livre à porter, et lui aussi calligraphié.

P.Lemmel

17
Cf. p.299 dans Jean-Charles Coulon, « Histoire de la littérature magique en Islam au Moyen Âge », Op.Cit.