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Introduction à la méthodologie en sciences sociales

BOUARFA EL FECH
2016/2017

Support d’appui aux étudiants N°0

Les sciences humaines sont-elles des sciences ?

C’est une question qui est régulièrement posée des deux côtés de la frontière qui sépare
sciences de la nature d’un côté et sciences humaines de l’autre.
L’idée de «science », historiquement, s’est fondamentalement constituée dans le cadre de
l’étude de la nature. La science moderne, rompant avec la tradition spéculative de la
scolastique1 au moyen-âge, s’est donné comme objectif de «se rendre maître » de la nature en
étudiant la manière dont elle est agencée (voir Galilée, Bacon, Descartes). A partir de là, s’est
développé un idéal de «scientificité » dont Newton et Einstein représentent sans doute les
exemples «paradigmatiques » : il s’agit d’observer les phénomènes naturels afin d’en déduire
des régularités que l’on pourra représenter ensuite dans le langage des mathématiques.
Ce modèle correspond très bien au développement de la physique et de la chimie moderne, un
peu moins bien sans doute à l’émergence de la biologie, plus récente. Mais la physique reste
encore aujourd’hui considérée par l’homme de la rue et par la grande majorité des
scientifiques eux-mêmes comme la «discipline-reine », celle qui fournit le modèle idéal de
toute connaissance scientifique.
Si l’on suit ce modèle, alors, les sciences sociales ne sont pas des «sciences » sensu stricto, ne
serait-ce que par leur difficulté à traduire leurs résultats en termes mathématiques2 ou par leur
incapacité à «prédire » des événements particuliers (ce que la physique fait très bien, dans son
domaine spécifique).
Pourtant, on peut avoir le souci d’étudier les faits sociaux avec la même rigueur que l’on
étudie les faits naturels : avec le même souci de vérification des données, avec la même
volonté de construire des théories claires et vérifiables, avec le même désir de produire les
explications les plus convaincantes possible et, in fine, avec le même désir de pouvoir agir sur
la réalité. Ce souci de rigueur dans la vérification et de clarté dans l’explication ne pourra
certainement jamais s’exprimer dans les mêmes types de théorie que la physique ou la
biologie, mais ils témoignent de «l’unité d’intention » qui devrait animer l’ensemble du
domaine scientifique.
Je précise que ce point de vue ne fait pas l’unanimité, ni dans les sciences sociales, ni dans les
sciences de la nature :
- certains praticiens des sciences de la nature (ou sciences «dures ») considèrent que les
sciences sociales constituent une réalité aussi étrangère à leurs disciplines que la littérature ou
la musique : des constructions culturelles intéressantes mais qui «usurpent » en quelque sorte
le titre de sciences ;
- certains praticiens de la sociologie, de l’anthropologie, de la psychologie, etc. assument ce
point de vue en revendiquant au fond le statut de disciplines «littéraires » et en récusant que
les méthodes des sciences «dures » puissent nous aider à comprendre la réalité sociale.
Dans le cadre du cours, je partirai du présupposé qu’il y a bien un fond de démarche
commune aux sciences de la nature et aux sciences sociales, qui est, d’une part, le souci de
produire des énoncés rigoureux et aussi vérifiables que possibles, d’autre part d’articuler ces
énoncés en théories explicatives convaincantes. Par contre, il me semble incontestable que les
méthodes spécifiques – en particulier l’expérimentation et l’usage des mathématiques -, qui
ont fait leurs preuves en physique, en chimie ou en biologie ne sont que très partiellement
importables dans les sciences sociales, pour des raisons que je développerai brièvement plus
loin. Il faut donc accepter que le mot «science » n’ait jamais en sociologie ou en
anthropologie, par exemple, le contenu qu’il a dans les sciences dures3.
Une fois admise cette « philosophie globale » des sciences sociales, un certain nombre de
précisions s’imposent sur les caractéristiques de la démarche scientifique en général et des
sciences sociales en particulier.

Extrait du texte de Marc Jacquemain (2014) – Appréhender la réalité sociale