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Dark

Romance
États-Unis – Nevada

Résumé



« Un tueur à gages, Chase. Son contrat, Samantha. Le chasseur et sa cible émouvante. Ils sont unis
par un lien… Indéfectible. »


Cette romance est une œuvre de fiction. Les noms, personnages, lieux et incidents sont soit le fruit de l’imagination de l’auteur, soit
utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des faits réels ou des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

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© 2016 Héloïse Cordelles
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Indéfectible

Héloïse Cordelles

Livres déjà parus de l’auteure :



· Secrète Jen – Second Souffle tome 1
· Marry Me – Westfield & Westfield tome 1
· Marry You – Westfield & Westfield tome 2
· Married – Westfield & Westfield tome 3
· Détraqué
· A la St-Valentin
· Le Ciel pour Enfer
· Les Sarments du Cœur
· Des Vignes & des Ronces
· Laissées pour contes
· Contre toi

Chapitre 1







Las Vegas, Nevada, mai 1995.

« Je les tuerai tous. Je les tuerai tous. Je les tuerai tous… »
Une voix fluette scandait tout bas cette imprécation en boucle dans le silence profond de la pièce.
Son ton implacable, ses maigres poings serrés qui martelaient le sol et ses paupières pressées
renforçaient sa conviction inébranlable. Oui, plus tard, il deviendrait impitoyable et se vengerait sans
merci. Il se le jurait solennellement. Avec quel plaisir, il ferait payer tous ceux qui l’avaient fait
souffrir, qui l’avaient réduit à cet état d’animal !
Des images de films violents diffusés en continu à la télévision inondèrent son cerveau. Sauf que
les héros droits dans leurs bottes, à la dentition étincelante, et trop propres sur eux ne l’intéressaient
guère. Non, Seth rêvait plutôt d’incarner les méchants à l’écran. Il leur enviait cette liberté de pouvoir
perpétrer des crimes − presque − en toute impunité ! Très souvent, il s’imaginait sauter à la gorge de
tous ces hommes qui franchissaient la porte, le poing armé d’un couteau à la lame tranchante.
D’autres fois, c’était un lourd pistolet illusoire qui apparaissait par miracle dans le creux de sa main.
Il les abattait alors comme des chiens galeux. Ainsi, ils le laisseraient tranquille et n’oseraient plus le
toucher.
Même si au plus profond de lui, Seth avait parfaitement conscience que cette promesse de
représailles s’avérait vaine, ce leitmotiv haineux ainsi que ces mille et une tortures fictives l’aidaient
à ne pas devenir complètement cinglé. À ne pas sombrer dans la folie furieuse. Quoique parfois, il se
demandait s’il n’aurait pas été préférable d’être dingue pour pouvoir supporter toutes les souffrances
qu’il avait dû endurer durant sa courte vie. Car être fou signifiait se détacher complètement de cette
évidence sordide pour se réfugier dans un autre monde dans lequel rien ne l’atteindrait plus. Et dans
lequel il serait anesthésié, indifférent à tous ces sévices subis…
Toutefois, la question ne se posait pas dans son cas.
Son esprit en ébullition lui refusait ne serait-ce qu’un instant de calme. Allongé sur le grand tapis
aux motifs fanés, couché sur le flanc dans une position fœtale, Seth n’était que trop lucide sur sa
situation. Impossible de se retirer dans une bulle pour éviter de repenser aux actes dégradants.
Impossible de se couper de la laide réalité. La sensation constante que des paumes le caressaient, ne le
lâchait pas une minute. Revenait sans cesse le hanter.
Cette impression lancinante se faufilait jusque dans ses cauchemars qui le tenaient éveillé la
majeure partie du temps. Une sorte de saleté se cramponnait en permanence à sa peau et ne lui laissait
aucun répit. C’était la raison pour laquelle, il effectuait de fréquents allers-retours dans la petite salle
de bains contiguë. Mais il avait beau frotter sa peau abîmée par les mauvais traitements, il ne
décollerait jamais cette couche de crasse honteuse.
Soudain, cette subite envie d’aller se « purifier » le reprit alors qu’il s’était lavé peu de temps
auparavant. Lentement, il remonta ses bras squelettiques à hauteur de son torse et appuya ses paumes à
plat sur le tapis pour se relever. Avec précaution, il redressa son buste presque décharné. Cependant,
malgré ses gestes mesurés, la pièce se mit à tanguer autour de lui.
Un son familier résonna désagréablement à ses oreilles lorsqu’il ramassa ses jambes sous lui.
Celui de la chaîne qu’il avait oubliée en l’espace de quelques secondes. Mais elle était toujours là,
cette foutue longe métallique qui le tenait en laisse ! Qui lui rappelait sans cesse sa captivité. À
l’image d’un dangereux animal en cage, d’un esclave. Une plaque carrée en fonte noire vissée aux
quatre coins par de gros boulons maintenait le lien solidement scellé au mur. Les maillons de la
chaîne se terminaient à l’extrémité par un bracelet cadenassé entourant sa fine cheville droite.
Ils avaient tout étudié jusque dans les moindres détails ! Seth pouvait se déplacer dans la pièce,
mais seulement dans une certaine mesure. Bien sûr, il n’atteindrait jamais la sortie située à l’opposé
de son coin d’attache. À présent, assis, dos appuyé contre le mur, il jetait un coup d’œil circulaire à sa
prison. Parce que c’était exactement de cela qu’il s’agissait. Un sous-sol transformé en geôle dans
lequel il était enfermé depuis qu’il avait onze ans.
Quel âge avait-il maintenant ? Combien de temps s’était écoulé depuis son incarcération ? Il n’en
avait pas la moindre idée. La chambre de fortune ne comportait aucune ouverture sur l’extérieur qui
laisserait filtrer la lumière du jour ou l’encre de la nuit. De sorte qu’il ne savait pas si cinq, sept mois
ou une année entière venait de s’achever sans lui. Il avait perdu le décompte des semaines. Son
anniversaire avait dû passer aussi. De toute façon, quelle importance puisque personne ne le lui
souhaitait plus depuis la mort de sa grand-mère !
Ils avaient également veillé à ventiler correctement la pièce, non pas pour son confort, mais pour
celui des « visiteurs ». Un système d’aération fonctionnait en sourdine, sans quoi l’humidité et la
puanteur auraient tôt fait d’imprégner les murs de la chambre. Une lumière tamisée émanant d’un
halogène − inatteignable pour lui − était constamment allumée parce qu’il avait peur de rester dans
une obscurité totale. Seule concession de leur part. Cette faible source artificielle contribuait à le
maintenir encore plus dans le flou des jours.
Ses pupilles éteintes tombèrent sur le lit king size recouvert de draps en soie à la couleur criarde.
Il détestait tellement ce meuble imposant ! Il n’y dormait jamais dessus. S’il le pouvait, il le
brûlerait avec joie et danserait autour du bûcher pour en atténuer les souvenirs honteux. En effet,
c’était sur ce matelas épais que des hommes le forçaient à s’allonger pour abuser de lui au gré de
leurs fantaisies. À ce jour, il avait dénombré exactement dix-neuf violeurs. Autant de queues qu’il
avait dû flatter, sucer, soit à genoux soit couché, sous les menaces, les yeux fermés et en pleurs.
Autant de fois qu’il avait été palpé, manipulé et sodomisé… Entre leurs mains, il était devenu un
pantin sexuel dont ils tiraient les ficelles.
Seth pouvait s’estimer « chanceux » quand les adultes finissaient rapidement leur affaire. Ceux
qu’il craignait par-dessus tout étaient ceux qui recherchaient leur plaisir d’une manière plus perverse.
Ceux qui ne parvenaient à être excités que dans la violence ou la douleur. Ils l’humiliaient alors en lui
aboyant des ordres, le faisant ramper, l’attachant ou le flagellant sauvagement. Des sadiques dont il
gardait des plaies plus ou moins profondes sur le dos et sur les fesses. Il avait beau pleurer et les
supplier d’arrêter, personne ne l’écoutait. Tous finissaient par caresser ses cheveux bruns,
l’embrasser sur la nuque et lui susurrer à l’oreille que tout allait bien se passer pendant qu’ils le
clouaient dans le matelas et s’enfonçaient en lui…
De ce fait, il préférait dormir sur le tapis, roulé en boule, les bras autour de son corps nu. Aucun
vêtement n’était, non plus, laissé à sa disposition. Il était dépouillé de toute dignité, de toute
humanité…
« Je les tuerai tous ! »
Puis il se prit à parcourir sa silhouette chétive voutée. La peau de son torse arborait de
nombreuses entailles qui avaient plus ou moins bien cicatrisé. Ici ou là-haut − comme il appelait le
rez-de-chaussée de la maison −, il n’y avait aucune différence ! Il était brimé, martyrisé dans tous les
cas. Excepté que dans ce sous-sol aménagé, il bénéficiait d’un semblant de répit entre deux visites,
alors que sa mère, Alma, le frappait à la moindre occasion. C’est-à-dire tout le temps.
Avec elle, les gifles claquaient quand elle était sobre. Les brûlures de cigarette grillaient sa chair
juvénile lorsqu’elle était bourrée. Les énormes poings maternels s’abattaient sur lui lors de ses
moments de défonce. Les insultes pleuvaient même en cas d’humeur plus joyeuse. Tout prétexte était
bon pour le battre comme plâtre. Sa mère ne l’avait jamais désiré. Elle ne s’était pas gênée pour le
culpabiliser en hurlant que, par sa faute, son père biologique s’était barré dès l’annonce de la
grossesse.
Depuis, beaucoup de beaux-pères s’étaient succédé. Plus ou moins compatissant envers lui. Mais
ils finissaient tous par partir. Sauf le dernier en date. Ces trois dernières années, l’enfant était aussi
devenu la cible privilégiée des bottes pointues du petit ami de sa mère, Gordon, un Texan corpulent
qui ne quittait jamais son Stetson ni ses Santiags. Sa mère et lui constituaient le tandem idéal en
matière de châtiments corporels. Rarement un couple n’aura été aussi bien assorti !
D’ailleurs, c’était Gordon qui avait eu l’idée vicieuse de l’enfermer dans ce sous-sol et de
l’entraver de fer. Pour servir d’esclave sexuel. Sa mère n’avait pas esquissé le moindre geste pour le
défendre. Au contraire, elle avait applaudi à cette perspective ! Pourquoi son beau-père et sa génitrice
l’accablaient-ils de reproches, le battaient-ils ou l’obligeaient-ils à subir les assauts de ces hommes ?
Qu’avait-il fait pour mériter tout ça ? Seth ne le savait pas. Pourtant, il avait été un petit garçon sage et
obéissant là-haut. Il se tenait en retrait, terré dans un coin, fasciné par la télévision toujours en
marche. Il ne parlait que très rarement puisque personne ne lui adressait la parole.
Au début de son enfermement, il s’était rebellé. Pourquoi le punissait-on de la sorte ? Mais son
beau-père avait su mater toute forme de révolte. Il l’avait privé de ses vêtements, enchaîné et affamé
pendant quelques jours. Seth n’avait plus de larmes à force d’en avoir versé des jours entiers. Puis
une résolution était née : plutôt mourir que d’être traité comme un chien au bout d’une laisse ! Oui, il
avait sincèrement souhaité crever. Il se serait étranglé avec la longe de métal enroulée autour du cou
si l’instinct de survie n’avait pas été le plus fort. Pourquoi tenait-il tant à rester en vie ? Il était battu et
violenté ; personne ne se préoccupait vraiment de lui. Il s’en était voulu de s’accrocher encore à cette
existence tellement misérable…
Toujours est-il que quand son beau-père lui avait apporté un hamburger, il s’était jeté dessus
comme un animal. La faim qui lui tenaillait le ventre lui avait enlevé le peu d’humanité qui lui restait.
Mais Gordon avait anticipé son geste et lui avait retiré la nourriture au dernier moment. Arrêté dans
son élan par la chaîne, il s’était mis à supplier son tortionnaire en sanglotant. Mais Seth ne serait
récompensé que quand il aurait promis d’obéir. L’enfant avait alors hoché la tête en silence, ravalant
ses larmes. Il voulait vivre, malgré tout. Puis des hommes avaient commencé à venir… Jamais deux
fois le même…
Dans une lente détente, Seth se leva. Il chancela et dut s’appuyer contre le mur pour recouvrer
son équilibre. Sa tête lui tournait légèrement. Il était rationné au niveau des repas. Généralement, sa
pitance se constituait d’un sandwich peu garni ou d’une portion de féculent. Une nourriture
savamment dosée, destinée à le maintenir en vie sans lui donner trop de force. Pas étonnant que les os
de ses côtes saillaient sous sa peau flasque !
D’un pas traînant, il se dirigea vers la salle d’eau étriquée, le dos courbé et les épaules rentrées
semblable à un vieillard. Les maillons de la chaîne se déplièrent et rampèrent tel un serpent sournois
derrière lui. Le souvenir de son propre reflet s’était estompé au fil du temps. À quoi ressemblait-
il maintenant ? Il ne savait plus. Il n’avait pas l’habitude non plus de se regarder dans un miroir là-
haut. Et ici, pas un seul morceau de glace pour se mirer dedans. Ou alors, ses tortionnaires avaient
craint qu’il ne commette une bêtise !
Seth fit couler le jet peu puissant de la douche. L’eau brûlante toussota, crachota avant de
cascader en pluie très fine sur son corps « sale ». Il se frotta vigoureusement avec le petit pain de
savon qu’il lui restait. Il sentit ses cheveux mouillés coller à son visage et à sa nuque. Parfois, il priait
pour que ses mèches ne repoussent plus. Il se souvenait encore de sa récente séance de coiffage. Sa
mère avait consenti à descendre, en bougonnant. Elle avait tailladé grossièrement l’ensemble de sa
chevelure, l’éraflant au passage de quelques coups de ciseaux pervers. Un filet de sang avait coulé le
long de son cou.
Avant de partir, Alma lui avait assené plusieurs rudes tapes sur le crâne parce qu’il avait bougé
alors qu’elle lui avait expressément ordonné de demeurer tranquille. Or, il était resté figé, plus raide
qu’une statue, osant à peine respirer… Il se rinça copieusement, mais sut que toute l’eau du monde ne
le débarrasserait jamais de cette crasse. Ne le rendrait jamais propre. À la sortie du bac de douche, il
se sécha avec la petite serviette usée et revint s’asseoir sur le tapis, épuisé par l’effort. Il soupira et
s’appesantit sur son sort. Il n’y avait pas d’autre distraction que d’attendre et de ruminer sa vengeance.
Les repas rythmaient ses journées. Deux fois par jour − au déjeuner et au dîner −, l’épais battant
en fer s’ouvrait et se refermait sur son énorme beau-père. Seth venait de terminer un plat de pâtes trop
cuites et sans aucune saveur. Sa mère n’avait jamais été douée pour la cuisine. Le peu de repas
auxquels il avait touché là-haut était de cet acabit. Réchauffés aux micro-ondes ou préparés à la va-
vite avant d’atterrir bruyamment sur la nappe déchirée de la table. Gordon ne reviendrait donc pas
avant quelque temps avec une autre assiette frugale. Néanmoins, la minute d’après, il redressa
vivement la tête, les sens en alerte. Ses yeux s’agrandirent d’effroi et fixèrent avec intensité la porte
en métal. Pourquoi ne possédait-il pas le pouvoir de la refermer par la pensée ?
Le cliquetis du verrou sonna le glas de sa relative sérénité. Comme en réponse à un réflexe de
peur conditionnée, son cœur se mit à tambouriner, cognant furieusement contre ses côtes. À tel point
qu’il crut que son palpitant allait jaillir de sa poitrine et agoniser sur le tapis comme un poisson
arraché hors de son élément. Les pulsations frénétiques martelèrent ses tempes dans un rythme
endiablé. Le sang déserta son visage qui blêmit en une fraction de seconde, devenant encore plus pâle
qu’un cachet d’aspirine. De fines gouttelettes de transpiration naquirent sur son front plissé. La nausée
au bord des lèvres, il n’allait pas tarder à vomir.
Seth se força à inspirer et à expirer longuement, les narines frémissantes, les dents serrées. Une
terreur viscérale tétanisa ses maigres membres qui se mirent à trembler. Ses genoux remontés et
joints s’entrechoquèrent. Les larmes menaçaient d’envahir ses yeux. Il lui fut presque impossible de
déglutir la boule d’émotion tant sa gorge était nouée. Vaincu, il baissa la tête. La venue rapprochée de
Gordon ne pouvait signifier qu’une seule autre alternative… Un vingtième homme allait le soumettre
à ses caprices sexuels. Aussitôt, il serra le poing et le porta à sa bouche. Il le mordit jusqu’au sang
pour éviter de crier sa douleur et sa haine. Il pria également très fort pour ne pas tomber entre les
sales pattes d’un sadique.
« Je les tuerai tous ! »
Il se récita ce mantra dans un rythme hypnotique jusqu’à en éprouver le tournis. Quand il
s’échapperait de cet enfer, il les buterait tous ! Mais avant de les achever, il prendrait tout son temps
pour les torturer. Il deviendrait un sadique à son tour. Toutefois, cette idée vengeresse ne lui apporta
qu’un maigre réconfort avant la terrible épreuve qui l’attendait…

Chapitre 2







Seth relâcha son petit poing fermé et releva la tête en entendant des murmures pressés depuis la
porte. Ces voix qui chuchotaient ne lui étaient pas inconnues. Stupéfait, il cligna des yeux tout en
dévisageant sa mère et son beau-père qui entraient dans la pièce en coup de vent. Ces derniers
refermèrent le battant derrière eux avec une étonnante douceur, alors même que leurs vives
gesticulations démontraient leur extrême fébrilité. Des sons grommelés tout bas s’échappaient d’entre
leurs dents serrées.
Le garçon avait la nette impression que tous les deux se disputaient, mais n’osaient élever la
voix. Ce qui était d’autant plus surprenant ! D’habitude, il devait se boucher les oreilles, car Alma et
Gordon ne se gênaient pas pour s’envoyer copieusement des insultes à la figure quand ils se
querellaient. Souvent, il jugeait plus prudent de se mettre à couvert lorsque les assiettes ou tout autre
objet qui se trouvaient à portée de leurs mains volaient à travers le salon.
Que faisaient-ils ici, ensemble ? Depuis son enfermement, ils ne descendaient jamais en même
temps pour lui rendre visite. D’ordinaire, c’était chacun leur tour. Sa mère, ne supportant pas sa vue,
ne daignait venir que pour lui couper la tignasse et le gratifier de quelques coups bien sentis au
passage. Tandis que son beau-père lui apportait les repas journaliers et accompagnait les hommes
uniquement jusque sur le seuil.
Seth se mit à étudier leurs comportements affolés et tout en retenue à la fois. Il fronça les
sourcils quand Gordon tourna la clé dans la serrure et grimaça au petit claquement sec qu’émit le
pêne s’encastrant dans la gâche. À quoi rimait toute cette discrétion inhabituelle ? Puis, tous deux
aplatirent leurs corps gras contre le lourd panneau métallique, leurs poitrines soulevées par une
respiration précipitée. La transpiration mouillait abondamment leurs visages tendus. Ils paraissaient
craindre quelque chose… La panique s’invitait dans leurs propos fielleux pendant qu’ils
s’invectivaient en chuchotant.
— Que se passe-t-il ? coassa Seth d’une voix enrouée.
Dans leur agitation, les adultes avaient complètement oublié la présence de l’enfant recroquevillé
dans un coin de la chambre mal éclairée. Seth avait à peine entrouvert la bouche et soufflé la question
quand ils sursautèrent violemment comme s’il venait de la leur hurler à la face. Sa mère et son beau-
père lui lancèrent des regards assassins, le faisant encore plus se rétracter dans sa position de repli.
— Putain, tu vas la boucler, espèce de sale petit merdeux ! gronda tout bas, sa mère, agressive.
Avec une vitesse sidérante pour son poids, Alma se rua vers lui avec un sourire mauvais. Elle lui
flanqua une claque retentissante avant qu’il n’ait eu la possibilité de parer le coup. Seth étouffa un cri
douloureux en retenant les larmes qui lui montaient aux yeux. Une chaleur cuisante irradia sa joue
maltraitée. Et ce n’était que le début. Dans un geste défensif, il colla son menton à sa poitrine, rentra
ses épaules et entoura l’arrière de son crâne avec ses bras chétifs en guise de bouclier. Il avait eu
raison de se protéger. La femme, en transe, aveuglée par sa colère, distribua d’autres coups de poing
rageurs.
— Alma, bordel ! marmonna son compagnon que la colère gagnait face à son comportement
déraisonnable. Tu crois pas qu’on a un problème plus urgent à régler que de corriger ce gosse ! Si tu
continues de le frapper, il va se mettre à chialer et à attirer l’attention sur nous.
— Fous-moi la paix ! T’as pas d’ordres à me donner. Je me calme les nerfs comme je peux,
répliqua-t-elle, tout bas, en faisant pleuvoir une autre série de coups sur sa petite victime. Il a pas
intérêt à beugler sinon je lui règle son compte pour de bon. Je déteste tellement ce gamin. Il a gâché
ma vie en venant au monde… Tiens, prends ça, petit con !
Alma se redressa, se racla la gorge et cracha sur son fils.
Exaspéré, Gordon souffla bruyamment et roula les yeux au ciel. Cette femme n’avait vraiment
rien dans le ciboulot ! Ne comprenait-elle pas que ce n’était ni le moment ni le lieu pour un tabassage
en règle ? Il s’approcha d’elle, lui saisit brutalement le coude et l’éloigna résolument de Seth. Il
l’agrippa ensuite aux épaules et la secoua à plusieurs reprises. Ce qui n’était pas une mince affaire tant
elle était grosse. Le triple menton d’Alma ballota comme s’il venait de remuer de la gélatine encore
flasque. À l’image du reste de son corps gras. Après un dernier coup d’œil à son horrible visage
fardé, sa bouche se tordit en une grimace et il la rejeta avec un dégoût évident. Bon sang, elle était à
gerber ! Sans sa poule aux œufs d’or de gosse, il se serait barré depuis une éternité, loin de cette
baleine !
— Ça suffit, j’ai dit ! gronda Gordon, passablement irrité. Maintenant, tu arrêtes tes conneries,
compris ! Tu pourras le battre jusqu’à ce que mort s’ensuive plus tard, quand on sera certain d’être
sain et sauf. Pour l’instant, tu vas te calmer ou tu vas nous faire repérer…
— Tu m’avais bien dit que cette chambre était insonorisée ?
— Et tu crois que ça va le stopper ? Mais réfléchis un peu, bordel de merde ! Il reculera devant
rien pour nous débusquer. Il va retourner cette foutue baraque du rez-de-chaussée à la cave. Et je te
rappelle qu’on n’a plus aucun moyen de nous défendre…
— Et à qui la faute, hein, espèce de débile fini ? l’invectiva-t-elle, les mains sur ses larges
hanches rebondies. Si t’avais pas gaspillé tes dernières balles sur ces voyous latinos la veille, on
aurait pu l’attendre de pied ferme au lieu de nous terrer ici et trembler comme des feuilles.
— Je faisais que protéger ce qui m’appartient ! Tu comprends rien à rien, on dirait. Ces zonards
basanés allaient nous piquer notre nouvelle caisse, se justifia-t-il, hors de lui. Comment on se serait
déplacés après ? À pieds ? Je te vois bien marcher. Déjà que tu souffles comme une vieille locomotive
quand tu dois bouger ton cul du canapé pour attraper la télécommande sur la table basse ! Et puis, j’ai
pas de boule de cristal, comment je pouvais prévoir une visite de courtoisie, moi !
Gordon pinça les lèvres de contrariété. Alma n’avait pas tout à fait tort pour les balles. Il aurait
dû en garder quelques-unes sous le coude en dépannage. De plus, aujourd’hui, il aurait dû sauter dans
sa caisse et foncer chez l’armurier pour se procurer d’autres munitions. Ce quartier était le plus
craignos de Las Vegas à cause des gangs. Au lieu de ça, il avait passé toute sa journée à boire et à
jouer en ligne. Merde, il risquait de payer très cher − peut-être de sa vie – son je-m’en-foutisme !
Comment diable allait-il se sortir de ce guêpier ? Son cerveau sous adrénaline fonctionna à plein
régime. Il allait devoir ruser pour échapper à cette entrevue indésirable.
Gordon laissa errer son regard dans la pièce à la recherche d’une solution miracle. Ses yeux
calculateurs s’éclairèrent quand ils tombèrent sur le garçon toujours prostré dans une attitude de
repli.
— Ton gosse… Il va nous donner un précieux coup de main ! chuchota-t-il.
— Lui ? s’écria-t-elle, sur un ton presque hystérique en le désignant du doigt. Jamais de la vie, tu
m’entends ! Je veux rien devoir à ce morveux. Il devrait plutôt me remercier d’être encore en vie,
celui-là…
L’envie de la gifler le démangeait sérieusement. Le Texan s’empressa d’abattre lourdement sa
grande paluche pour bâillonner cette bouche aux lèvres habillées d’un rouge tapageur, rendant la
baleine plus vulgaire encore. Quand il sortirait de cette mauvaise passe, il se promettait de prendre la
poudre d’escampette et de s’exiler au Pôle Nord !
— Mais baisse d’un ton, bordel !
Alma frappa le bras de Gordon et secoua la tête pour se libérer de sa muselière.
— Pourquoi on est descendu ici, d’abord, tête de nœud ?
Gordon prit sur lui pour ne pas lui hurler dessus.
— Parce qu’il a pris la précaution de condamner les issues, triple idiote ! T’as rien capté parce
que t’étais trop occupée à cuver ton whisky, mais je l’ai entendu rôder autour de la maison. C’est un
professionnel. Il ne laisse rien au hasard. Mais il ne sait pas que nous sommes là…
— Comment mon merdeux de fils pourrait-il nous aider ?
— Il va détourner l’attention ! Je viens d’avoir une idée diabolique, ma grosse colombe. Nous
allons faire d’une pierre deux coups : nous débarrasser de deux personnes en même temps. À mon
avis, ton gosse est trop stupide pour réfléchir à ma proposition. Ce qu’il veut c’est être libre donc il
va s’empresser d’accepter.
Seth sentit avec dégoût le filet de crachat de sa mère s’écouler le long de son tibia. Après un
temps infini, il osa enfin jeter un coup d’œil prudent entre l’interstice de ses bras. Sur sa droite, près
du mur, les adultes semblaient s’être calmés après leur discussion animée. Il ne comprenait rien à leur
mystérieux échange, mais les figures préoccupées n’auguraient rien de bon. Apparemment, ils
craignaient quelque chose et s’étaient précipités au sous-sol pour s’y planquer. Peut-être qu’un de ces
prédateurs sexuels avait finalement alerté les secours ? Dans ce cas, n’allait-on pas bientôt venir le
libérer ?
Un feu embrasa alors l’étincelle d’espoir dans son cœur qui se mit à battre à coups redoublés.
Oui, c’était cela ! Sa mère et son beau-père paniquaient, car ils étaient pris au piège comme des rats et
auraient à répondre de leurs actes. S’ils voulaient échapper à la justice, ils n’avaient pas misé sur le
lieu idéal dans ce cas. Il n’y avait pas d’issue possible à cette pièce. Pas de fenêtre par laquelle se
faufiler à l’extérieur.
Gordon s’approcha à grandes enjambées du garçon. Toujours caché derrière le paravent de ses
bras secs comme des brindilles, Seth examina les sourcils froncés de son beau-père. Puis son regard
effrayé tomba sur les bottes lustrées aux extrémités pointues qui avançaient inexorablement dans sa
direction. Il ne connaissait que trop bien la sensation de ces bouts acérés qui déchiraient sa peau et
s’enfonçaient dans ses côtes. Il ne perdit pas de temps à retrouver ses réflexes de protection. Il se
recroquevilla de nouveau, mais le fait d’être nu le fragilisait encore plus. Il lâcha par anticipation un
gémissement de souffrance et se prépara à encaisser le violent coup de botte…
… Qui ne vint pas. Au lieu de la douleur tant attendue, Seth sentit la présence imposante et
essoufflée de Gordon à sa hauteur. Son beau-père avait dû s’accroupir, car il lui murmura tout près de
ses cheveux en bataille :
— Je te libérerai à une condition, que tu te taises. Tu ne dis rien, tu ne sais rien, pigé ?
Sa mère et lui se cachaient bel et bien ! Un danger planait au-dessus de leur tête tel un oiseau de
mauvais augure. Même Seth avait senti cette menace sous-jacente. Mais Gordon pouvait bien
distribuer tous les ordres, jamais plus il ne lui obéirait ! Si son beau-père pensait échapper à la police,
il se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’à ses bottes ! Il n’était pas question de la boucler si on
l’interrogeait. Seth n’hésiterait pas à tout déballer. L’enferment, les mauvais traitements quotidiens,
les hommes qui l’asservissaient selon leur bon plaisir… Absolument tout y passerait ! Il les enverrait
tous les deux derrière les barreaux et ils ne pourraient plus lui faire de mal.
Tout à coup, les trois occupants de la chambre se figèrent, les yeux tournés vers la porte. Un
premier coup de feu suivi d’un deuxième très rapproché venaient brusquement d’intensifier
l’ambiance électrique. Bien qu’atténuées, les détonations n’en demeuraient pas moins
impressionnantes. Un trou béant avait remplacé l’emplacement de la serrure ; le tireur l’avait fait
exploser aussi aisément qu’un sportif du dimanche aurait fait sauter une capsule de bière d’un doigt.
Ensuite, la poignée s’abaissa dans la foulée tandis qu’un pied chaussé de solides Rangers noirs
s’abattit avec une violence inouïe contre le battant métallique, l’envoyant s’encastrer dans le mur.
Seth trembla devant cette intervention musclée, non pas de peur, mais de surexcitation. Un lent
sourire étira ses lèvres. Peut-être le premier qu’il s’autorisait de toute sa jeune existence ! Il tenait
enfin là son premier motif pour se réjouir dans la vie. Malgré lui, il exulta quand il aperçut les
visages décomposés de sa mère et de son beau-père. Leurs teints avaient viré à la couleur craie et ils
s’étaient retirés avec hâte, sur la pointe des pieds vers la salle de bains. Il les vit s’aplatir contre le
mur, le front ruisselant de sueur, et pousser doucement la porte. Leurs regards se croisèrent. Gordon
lui intima le silence en posant un index en travers de sa bouche avant de disparaître tout à fait de son
champ de vision.
Lorsque Seth se retourna vers l’entrée grande ouverte, un homme immense, vêtu d’un blouson
en cuir noir, les pectoraux saillants sous son débardeur blanc, s’avançait dans la pièce. L’enfant
sursauta, car il ne l’avait pas entendu dépasser le seuil ni approcher. Le colosse à la mine patibulaire,
aussi taiseux qu’un fantôme, venait d’inspecter sous le lit. Après s’être relevé d’un mouvement
souple, l’inconnu se campa fermement devant lui. Ses yeux bleu clair perçants évaluèrent la pièce
avant de reporter son attention sur le seul occupant. Il remarqua alors sa nudité, sa maigreur
excessive, sa position prostrée, la chaîne et le bracelet en fonte qui encerclait une de ses chevilles.
Mais par-dessus tout, il nota sa figure lumineuse. Il secoua la tête et ses longs cheveux noirs noués en
catogan sur sa nuque balayèrent son dos. Pourquoi ce gosse se réjouissait-il tant de le voir ?
— Vous êtes venu pour me sauver, c’est ça ? lui susurra le gamin, le ton empli d’espoir.
— Non.
Immédiatement, le sourire de Seth vacilla pour s’évanouir tout à fait face à cette parole
prononcée d’une voix catégorique. Les traits de son visage ravi s’affaissèrent. Comment un simple
mot pouvait-il tout détruire sur son passage, l’envoyer encore plus bas que sa situation actuelle ? Il
eut envie de hurler de dépit contre l’injustice du destin. Une vague indicible de déception le
submergea et l’engloutit, l’entraînant dans un désespoir sans fond. Il ne serait donc jamais libre ? Son
cœur se brisa en un million de morceaux. Il papillonna des yeux pour refouler les larmes qui
s’attroupaient derrière ses paupières. Il avait tellement désiré, compté sur cette liberté ! Sa naïveté le
perdrait. À quoi d’autre s’était-il attendu ? Cet homme était véritablement aux trousses de sa
« famille ». Personne n’en avait rien à foutre de lui !
Seth tressaillit à peine quand le colosse déterminé pointa le canon de son arme exagérément
long, droit sur lui. Il fixa même la gueule du révolver d’un air placide, absent. À la façon dont
l’inconnu avait bousillé la porte, c’était loin d’être une visite de courtoisie ! Il avait visionné bien trop
de films noirs pour ne pas deviner que ce géant en blouson de cuir était un assassin.
— Où sont-ils, gamin ? interrogea l’homme d’un ton péremptoire. Je ne le répèterai pas deux
fois.
Dès que le tueur dénicherait leur cachette, il leur ferait la peau. Et lui-même n’échapperait pas à
l’exécution programmée. À cette seconde précise, Seth sut qu’il allait mourir aussi sûrement qu’il
pressentait avec une intime conviction qu’il ne recouvrerait jamais la liberté. Il représentait un témoin
gênant − un dommage collatéral − dont il fallait se débarrasser ; il avait clairement vu le visage de
l’assassin.
Son regard fasciné ne quitta plus l’arme de poing. Oui, il mourrait, mais hors de question de
crever seul ! Il n’arriverait peut-être pas à tuer tous ses bourreaux, mais il n’aiderait pas sa « famille »
à s’en sortir. Il ne se sacrifierait pas en se taisant comme le lui avait suggéré son beau-père. Il les
entraînerait avec lui en enfer ! Désormais, les rôles étaient inversés. C’était lui qui possédait le
pouvoir de vie ou de mort sur eux. Une jubilation perverse monta en lui.
Seth releva son visage et planta ses yeux déterminés dans ceux de l’assassin. En silence, il leva un
bras osseux et indiqua du doigt la porte de la salle d’eau.

Chapitre 3







L’assassin étira ses lèvres dans un rictus de satisfaction en hochant la tête et se rua sans tarder
dans la direction indiquée. Il donna à nouveau un violent coup de pied dans la porte qui vint se
fracasser contre le mur. Des cris hystériques se répercutèrent ensuite aux quatre coins de la chambre
lorsque les deux rats furent délogés de leur trou. Gordon reçut un formidable uppercut dans son
ventre mou et s’écroula sur le sol en sanglotant comme un bébé. Seth se surprit à esquisser son
deuxième sourire, car ce moment, il en avait rêvé depuis son enfermement. Ce gros plein de soupe
n’avait eu que ce qu’il méritait ! Même s’il le vivait par procuration, il s’en contenterait.
Puis l’homme armé s’occupa d’Alma en lui flanquant une gifle retentissante. Sous le rude
impact, son énorme corps effectua un demi-tour avant de basculer en arrière. Elle tomba sur le flanc
en hurlant d’indignation. Voir sa mère ainsi maltraitée lui procura également une joie
incommensurable. Combien de fois avait-il fantasmé en secret de la frapper aussi fort ? Elle ne
l’aimait pas et il avait cessé de rechercher son affection des années auparavant. Toutefois, elle avait
raison sur un point : il était un mauvais fils ! Sinon, comment expliquer le fait qu’il ne ressente que de
la haine à son égard et éprouve un plaisir pervers à la voir se faire battre ?
— À genoux, mains sur la tête ! leur intima le tueur.
Hunter claqua la langue, impatient. Il s’agaça en observant ses deux futures victimes essayer de
se redresser maladroitement, trop lentement à son goût. Ces deux porcs suaient à grosses gouttes,
agenouillés sur le tapis. Ah, ils fanfaronnaient quand il s’agissait de torturer un enfant, mais entre
adultes, ils courbaient l’échine ! Il avait reçu l’ordre express de les abattre et cela ne lui posait aucun
cas de conscience puisque c’était son « job ». De mémoire de tueur à gages, il n’avait jamais rempli
une mission aussi facilement, sans aucune résistance ! Ces imbéciles n’avaient pas d’arme pour se
défendre.
Néanmoins, une pensée dérangeante lui traversa l’esprit : le gamin plaqué contre le mur. Il avait
reconnu le garçon chétif puisqu’il figurait sur les vidéos pédophiles qu’il avait visionnées avant de
les incendier. Son commanditaire, un des violeurs, n’avait donné aucune instruction à son sujet.
Pourtant, il ne pouvait pas ignorer sa présence. Que devait-il en faire ? Le laisser en vie ou le
descendre ? Ce serait donc à lui de décider de son sort.
Gordon avait recouvré son souffle coupé par l’uppercut.
— Putain d’enfoiré, mais qu’est-ce que tu nous veux ?
— Vous buter, annonça sereinement Hunter.
Il leva son pistolet chargé et appuya l’extrémité du silencieux contre la tempe mouillée de
Gordon qui peina à déglutir. Alma, tremblante à ses côtés, ne pipa mot. Pour une fois, un homme
avait réussi l’exploit de lui clouer le bec ! Son maquillage avait coulé, ses yeux charbonneux lui
donnaient des airs de panda et son rouge à lèvres laissait une traînée sanguinolente.
— OK, tu vas nous flinguer, mais ton commanditaire finira quand même entre les mains des flics
et derrière les barreaux ! le nargua Gordon, avec morgue. Notre mort résoudra rien du tout pour lui.
C’est même tout le contraire. Je suis pas un imbécile. Figure-toi que j’ai pris mes dispositions. Si
jamais je claque, ton employeur aura de sacrés ennuis au cul et tous les autres clients aussi. Ils
pourront dire adieu à leurs vies dorées. Est-ce qu’il y a réfléchi à ça ?
L’écoutant d’une oreille distraite, Hunter extirpa de la poche arrière de son jean son portable. Il
déverrouilla l’écran de veille et le lui planta sous le nez.
— C’était lui ta garantie, Ducon ?
Les yeux de Gordon s’agrandirent d’horreur. Son visage se décomposa à la vue de la photo de
son neveu, Ron, chargé de la partie informatique. Ou plutôt de son cadavre troué d’une balle dans la
tempe. Les chairs noires et calcinées autour de la plaie indiquaient un tir à bout portant. De plus, son
air surpris, figé à tout jamais par la mort prouvait qu’il avait été pris au dépourvu. Conscient de sa
situation − il était foutu ! −, ses membres gras se mirent à trembler. La transpiration coula
abondamment le long de ses joues molles et entre ses omoplates. Merde ! L’assassin n’avait rien
laissé au hasard. Il s’était rencardé et venait d’éliminer sa seule source de sécurité.
— Moi aussi, vois-tu, j’ai pris des « dispositions » de mon côté, rétorqua Hunter. Je me suis
glissé subrepticement chez ton crack en informatique et l’ai liquidé d’une unique balle. Remarque, ce
n’était pas bien difficile vu que je suppose qu’il était devenu sourd depuis le temps. Il ne m’avait pas
entendu arriver parce qu’il était en train de se branler devant un film porno. Je crois que je lui ai
coupé le sifflet, à ton neveu !
Hunter éclata de rire.
Gordon en resta sans voix, ne trouvant rien à répliquer.
— J’en ai aussi profité pour fouiller ses ordinateurs, ajouta Hunter sur le ton d’une conversation
anodine. Toutes les vidéos compromettantes et les fichiers y étaient. En moins d’une minute, je les ai
tous cramés. Pouf, partis en fumée.
— Connard ! Sale fils de pute !
— Grave erreur, tu n’aurais pas dû nous insulter, ma mère et moi…
Gordon s’apprêtait à lui sauter à la gorge quand Hunter, d’une pression sur la gâchette, lui logea
une balle entre les deux yeux. Tout son corps se raidit. La détonation fit sursauter Alma qui lâcha un
hurlement de terreur en regardant son compagnon basculer lourdement en arrière. Une forte odeur
métallique de sang mélangée à celle de la viande grillée se répandit dans la pièce. Les joues de la
femme tressautèrent nerveusement et se couvrirent de larmes. Sa poitrine palpita, son souffle se
saccada. Le visage ravagé, elle lança une œillade suppliante à l’assassin.
— Je suis innocente dans cette affaire. Je vous jure que j’ai rien à voir avec tout ça ! Le fourbe, il
a agi dans mon dos. J’étais pas au courant de ses magouilles.
Hunter ficha ses yeux perçants dans les siens, enchâssés dans leurs orbites.
— Vraiment ? demanda-t-il, un brin cynique.
Alma opina du chef avec vigueur.
Hunter lui lança un regard faussement étonné.
— Résumons la situation pour voir si j’ai bien compris… Tu veux dire que depuis le début, tu ne
savais pas que ton gamin était enchaîné en bas alors que tu habites juste au-dessus de sa tête ? Et tu es
aussi en train de me raconter que tu n’étais pas au courant que des hommes descendaient dans ce sous-
sol pour abuser de lui ?
— Non… enfin si…, avoua-t-elle avec réticence du bout des lèvres. Mais je pouvais rien faire.
C’est lui qui m’a forcée à fermer ma gueule sinon il me tabassait. Gordon était violent. J’étais sous
son emprise. Je suis qu’une faible femme sans défense, moi…
Hunter rejeta sa tête en arrière et s’esclaffa bruyamment.
— Putain, tu as raté ta vocation de comédienne sur les planches de Broadway parce
qu’honnêtement tu joues à merveille les victimes. Tu affabules presque aussi bien qu’une arracheuse
de dents. Mais pas de chance pour toi, j’ai une sainte horreur des menteuses.
Hunter en avait assez entendu.
Il tourna l’embout du silencieux à peine tiède vers elle.
— Non, attendez !
C’était Seth qui venait de crier dans son dos. Hunter ne bougea pas d’un cil en entendant le bruit
de la chaîne qui remuait légèrement. Il ne semblait nullement inquiet par cette intervention puisque le
gamin était désarmé et neutralisé. Nu, squelettique et attaché comme un toutou en laisse, il n’avait rien
à craindre de ce côté-là. Curieux, il lui jeta un bref coup d’œil à la dérobée par-dessus son épaule.
À ce cri, Alma retrouva le sourire et hocha la tête.
— Mon fils pourra vous le confirmer. C’est ça, défends-moi, Seth !
— Ferme ta grande gueule ! aboya Hunter, exaspéré. Je t’écoute, gamin.
Seth se leva avec difficulté, en chancelant, les jambes ankylosées. Il prit soin de cacher son sexe
derrière ses mains tout en s’avançant lentement vers le tueur. Il évita de regarder le corps sans vie de
son beau-père gisant au sol.
— Laissez-moi faire.
— Faire quoi ? demanda Hunter en levant un sourcil.
— Tuer ma mère.
Alma s’étrangla d’indignation.
— Sac à merde !
Elle beugla un véritable cri de rage contre son fils, l’insultant de tous les noms d’oiseaux. Mais
avant qu’elle ne puisse se relever, Hunter la frappa d’un revers de son poing armé. Bon sang, c’était
elle qu’il aurait dû buter en premier lieu pour avoir la paix ! Il n’aurait pas eu à subir ses jérémiades.
Il savoura le semblant de calme malgré les couinements peu élégants. La femme pleurait et se tordait
de douleur sur le sol telle une grosse anguille.
Les yeux insondables du tueur naviguèrent entre son flingue muni d’un silencieux et le gosse. Il
considérait sérieusement sa demande. Pouvait-il lui faire confiance ? L’enfant allait-il le trahir une
fois l’arme au poing ? Mais étant donné que le gamin était solidement entravé, il ne pourrait jamais
s’échapper d’ici sans assistance. Il prit rapidement sa décision.
Hunter se dirigea vers l’entrée. Puis il démonta le barillet et laissa uniquement deux balles à
l’intérieur. Les autres douilles pleines, il les vida sur le sol. Il n’était jamais assez prudent, surtout
dans ce métier à haut risque, tueur à gages. Au cas où le gosse essaierait de le doubler, il devrait aussi
le buter lui, Hunter, pour s’en sortir. Il gâcherait alors ses deux seules balles et n’aurait plus la
possibilité de se libérer de ses fers.
Seth s’amusa intérieurement de toutes ces précautions inutiles. L’homme mesurait presque deux
fois sa taille et devait peser trois fois son poids. C’était comme si un moucheron cherchait des noises
à une panthère. Tout le monde en connaissait l’issue logique. Un maigrelet n’aurait jamais le dessus
contre un colosse. Il voulait juste se venger de sa mère qui l’avait humilié de toutes les manières
inimaginables. Il aurait sa revanche ! Les actes d’Alma ne resteraient pas impunis.
Hunter s’approcha du gamin et lui tendit l’arme, en le tenant par le canon. Seth s’en empara
presque avec vénération. Son cœur cogna à tout rompre. L’excitation et l’adrénaline se diffusèrent
dans ses veines, le rendant euphorique. Il ne jouait pas dans un film ; c’était bien la réalité. Il allait
vraiment tuer quelqu’un… Le pistolet noir était imposant et lourd dans sa main menue. Il raffermit sa
prise autour de la crosse. Une si petite chose pouvait faire tant de dégâts. Voire effacer l’existence
d’une personne sur Terre.
Le tueur à gages se baissa au chevet d’Alma et lui empoigna une touffe de cheveux pour la
rétablir sur ses genoux. Elle se débattit furieusement en l’injuriant. Sa joue était tuméfiée et sa lèvre
fendue saignait. Elle se retrouva devant son fils, les yeux pleins de haine.
— Tu grilleras en enfer, là où se trouve ta place, pauvre imbécile !
— Ma vie sur Terre est déjà un enfer à cause de toi.
— Espèce de foutu gosse ingrat ! Je savais que j’aurais dû me débarrasser de toi quand tu étais
encore dans mon ventre. Mais c’était au-dessus de mes forces d’avorter. Je t’ai laissé en vie et je le
regrette amèrement maintenant. Je savais que tu marcherais sur les traces de ton père un de ces
jours…
— Comment ça ? demanda Seth, le cœur battant.
Sa mère n’avait jamais parlé de son géniteur autrement que pour lui faire part de sa désertion
avant la naissance de son fils.
— Qui… qui était mon père ?
— Tu veux connaître la vérité ? Eh bien, je vais te la révéler. Ton cher papa, il était qu’un putain
d’assassin ! confia-t-elle, dans un souffle hargneux. Il a fini par être arrêté, confondu, jugé et
condamné à perpétuité pour ses centaines de crimes. Il a passé six mois en taule avant d’y être exécuté.
Je t’aime pas, je t’ai jamais aimé parce que le même sang coule dans tes veines. Et si je t’ai enfermé et
battu, sache que c’était pour ton propre bien. Pour contenir le mal qui t’habitait et qui demandait qu’à
s’exprimer. Tel père tel fils.
Était-ce possible ? Seth ouvrit la bouche à plusieurs reprises sans pouvoir articuler une syllabe.
Était-ce encore une autre cruauté de sa part ? Pourtant, quand il observa le visage ravagé, il n’y avait
aucune trace de tricherie. Pour une fois, elle semblait sincère.
— Est-ce que c’est vrai ? questionna Seth, hésitant.
— Oui. T’ai-je déjà menti ?
Seth faillit lui crier que oui ! À de trop nombreuses reprises. Il repensa à tous ses mauvais
traitements. Les gifles, les abrasions avec les cigarettes, les coupures aux ciseaux, au couteau et les
crachats. L’envie d’ôter la vie de sa mère le reprit plus fort que jamais. Il souhaitait lui faire du mal !
Sûrement l’atavisme de son père…
— J’ai bien vu combien tu adorais les films violents, ajouta Alma, profitant de sa faiblesse. Lutte
contre tes pulsions assassines, fais taire ce sang vicié et épargne ta propre mère !
— Je te préviens, gamin, si tu ne la tues pas dans la seconde, je la liquide moi-même, cette
morue, intervint Hunter, en adoptant un air ennuyé.
— Non, je tiens à le faire. Pardonne-moi, maman.
— Je t’interdis de m’appeler comme ça, petit con !
Alma n’avait plus rien à perdre. Elle n’avait pas réussi à convaincre son fils de la laisser en vie.
Écœurée, elle cracha en direction de Seth dans une ultime provocation. Ce fut son dernier geste sur
cette Terre puisque la fraction de seconde d’après, elle s’écroula de tout son long, raide morte, les
bras écartés, les paupières ouvertes et fixées pour l’éternité sur le plafond. Seth venait d’appuyer sur
la gâchette. Il avait imité l’assassin et avait visé entre les deux yeux exorbitants de rage. Du sang gicla
de l’orifice au milieu de son front et ruissela en une traînée rouge sur l’arête du nez et le long de sa
tempe.
Que ressentait-il ?
Seth se mit à pleurer doucement. Des larmes silencieuses cascadèrent sur son visage et se
concentrèrent sous son menton orné d’une fine cicatrice. Il les essuya du revers de la main en
reniflant. Puis un sourire fleurit lentement sur ses lèvres. En cet instant, il ne regrettait aucunement
son geste. Il se sentait seulement soulagé comme débarrassé d’un fardeau. Il n’aurait plus à subir ses
insultes incessantes, ne récolterait plus ses coups de poing pour un oui ou pour un non. En somme, il
n’aurait plus cette boule de peur constamment logée dans le ventre ! Même s’il allait mourir à son
tour, au moins ses derniers moments seraient empreints de sérénité.
Une grande paume tendue entra dans son champ de vision troublé et l’arracha à ses réflexions.
Seth n’hésita pas une seconde et rendit immédiatement l’arme à son propriétaire. Docilement, il se
laissa tomber à genoux, à la merci du tueur. Il s’assit sur ses talons et baissa simplement la tête.
Qu’aurait-il pu faire d’autre dans sa situation actuelle ? Il était pieds et poings liés et refusait de
s’humilier davantage. Inutile de protester ou de supplier. Il ferma les yeux et pressa ses paupières, prêt
à accueillir la mort.
Néanmoins, Seth ne put retenir un tressaillement en sentant un mouvement tout près de son
oreille. Malgré lui, il frissonna en imaginant le canon qui collerait bientôt contre sa tempe. Il se força
à se détendre. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer ! Ensuite, il serait en paix pour l’éternité. La
déflagration lui déchira les tympans.

Chapitre 4







Ne devrait-il pas sentir une douleur fulgurante exploser dans son cerveau, avant de sombrer dans
l’inconscience ? Or, il n’avait mal nulle part. La mort était-elle un passage aussi indolore ? Il se
moqua de lui-même. Dans ce cas, il avait été idiot de la craindre ! La chambre avait retrouvé un calme
assourdissant. Peut-être était-ce mieux ainsi ? Il n’avait pas souffert. Le Paradis l’attendait.
Soudain, Seth papillonna des cils. Hagard, il rouvrit des yeux aussi ronds que des soucoupes et
son regard tomba à nouveau sur ses mains plaquées pudiquement sur son entrejambe. Il se tenait
toujours dans une posture soumise. Et surtout, il était encore… en vie ! Il bloqua son souffle dans sa
gorge. Quel était ce miracle ? Il leva ses iris noirs et scruta le visage impassible du tueur penché au-
dessus de lui. Mais sur quoi avait-il tiré dans ce cas ? L’enfant avait clairement entendu le bruit d’un
impact. Le colosse fixait quelque chose derrière lui. Seth suivit la direction de son regard et ses yeux
s’agrandirent de surprise. Le tueur avait fait sauter un maillon de la chaîne. Non seulement il n’était
pas mort, mais il était enfin… libre ! Ivre de joie, il poussa un véritable soupir de soulagement. Il
grelotta, le corps transi d’émotions et de gratitude, et s’affaissa sur le tapis. Il faillit pleurer sur-le-
champ.
Hunter l’attrapa par les cheveux.
— Nous ne nous sommes jamais croisés, compris ? l’avertit-il. Mon boss n’a rien précisé à ton
sujet. Je prends sur moi de t’épargner. Ne me fais pas regretter ma grande « générosité ». Allez, tire-
toi vite d’ici, gamin !
Seth acquiesça en le remerciant à plusieurs reprises, les yeux embués de larmes. Il fallait qu’il se
secoue ! Plus tard, il pourrait chialer comme une madeleine en repensant à ce moment d’indulgence.
La fin de son calvaire. Il musela la petite voix intérieure qui lui soufflait qu’il n’était qu’au début de
ses ennuis. Il se releva avec maladresse, tituba et parvint à se stabiliser sur ses jambes flageolantes. Le
bracelet encerclait toujours sa cheville droite et un bout de la chaîne traînait dans son sillage tandis
qu’il quittait la chambre sous la surveillance de Hunter.
Le tueur avait observé ce petit garçon dont la situation lui avait furieusement rappelé la sienne. À
une moindre mesure. Comme lui, il avait souffert dans son enfance, mais jamais à ce point ! Personne
ne l’avait propulsé sur le marché du sexe. Il jeta un coup d’œil dégoûté aux corps inertes qui gisaient
sur le tapis. Comment pouvait-on être aussi inhumain et faire subir à un gamin toutes ces atrocités ?
En comparaison, sa propre mère, loin d’être parfaite, se hissait au rang de sainte !
Hunter avait été arraché du domicile maternel très tôt, à l’âge de quatre ans. Quand un monsieur
et une dame aux allures sévères étaient venus tambouriner à la porte de l’appartement, il jouait avec
son avion dans sa chambre pendant que sa maman s’entretenait encore avec un « ami ». Des voisins,
excédés par le bruit et le défilé continuel des hommes, avaient alerté les services de l’enfance pour
l’éloigner de cette mère prostituée qui recevait ses clients pratiquement sous son nez ! Il fut placé
dans des familles d’accueil successives qui l’avaient traité dans le pire des cas avec indifférence. Au
mieux, lui avaient témoigné un peu d’affection. Il savait que la majorité d’entre elles n’officiait que
pour toucher des allocations du gouvernement pour pouvoir se prélasser à la maison. Il ne s’était plus
lié avec quiconque parce qu’il n’avait plus confiance en personne. Il avait été trahi par celle qu’il
aimait le plus au monde : sa mère. Elle avait promis qu’elle ne le quitterait jamais, qu’ils resteraient
toujours ensemble quoiqu’il arrive. Or, elle était partie sans lui. Elle s’était suicidée sous ses yeux peu
de temps après leur séparation.
Hunter remisa le passé aux oubliettes et revint à sa mission présente. Il rabattit rapidement les
pans du tapis sur les deux corps. Il vint ensuite arracher le drap du lit et les en couvrit. Fébrilement, il
fourra la main dans la poche de sa veste et sortit son fidèle briquet argenté. Il l’alluma et scruta avec
fascination la petite flamme orangée qui s’élevait. Un visage familier se dessina clairement dans
l’éclairage. Puis, semblant se souvenir de l’endroit où il se trouvait, il s’éveilla de sa transe. Il se
baissa, posa un genou à terre et brûla le tissu rouge en soie. Le feu se déclara, se propagea. Il jeta un
coup d’œil circulaire à la pièce. Il n’avait rien laissé qui pourrait trahir sa présence. Les victimes
seraient calcinées avant d’être découvertes. Il prit soin de refermer la lourde porte métallique derrière
lui.
Il remonta d’un pas preste les escaliers du sous-sol. Il avait hâte de déguerpir avant que la fumée
n’alerte tout le voisinage. Mais est-ce qu’un habitant de ce quartier défavorisé en avait quelque chose
à faire d’un incendie ? Les flambées volontaires étaient monnaie courante par ici. Les bagnoles
cramées ne se comptaient plus… Tout à coup, il resta interdit en débouchant dans le salon dans lequel
brillait une lumière tamisée. Le gosse, habillé de façon grossier, était assis dans un coin du canapé,
les bras entourant ses jambes. Il se balançait doucement comme perdu dans ses pensées. Hunter se
dirigea vers l’interrupteur et éteignit la lampe de chevet. La salle de séjour se retrouva plongée dans
l’obscurité. Seul le reflet argenté de la lune éclaira l’intérieur de la maison.
— Mais qu’est-ce que tu fous encore ici, bordel ? Casse-toi, gamin ! C’est le mieux que tu aies à
faire, crois-moi. Cette baraque ne va pas tarder à s’embraser aussi vite qu’une torche.
— Je ne peux pas…
— Tu es libre maintenant, tu comprends ? articula Hunter comme s’il s’adressait à un demeuré.
Tire-toi en vitesse. Une nouvelle vie t’attend.
— Pas avec ça au pied ! indiqua Seth, en montrant le bout de la chaîne d’un geste agacé de la
main. Et puis… en vérité, je ne sais pas où aller… Je n’ai plus de famille et à l’extérieur, je ne connais
personne.
— Pourquoi n’irais-tu pas voir la police pour balancer tes violeurs ? En omettant bien sûr de
leur raconter que tu m’as vu. Ne m’oblige pas à te rechercher et à terminer le boulot.
— Je ne dirais rien sur vous, promit-il, immédiatement. Les dénoncer sans aucune preuve ? Je
me souviens uniquement de leur sale tête. Comment pourrais-je les accuser sans citer de noms ?
Hunter fut sur le point de répondre quand soudain, il huma l’air. L’odeur âcre de la fumée
commençait à se répandre. Fini de tailler la bavette ! Il était plus que temps de déguerpir. Il se dirigea
vers la porte qui donnait sur l’arrière de la maison.
Seth s’affola. Hunter allait l’abandonner.
— Emmenez-moi avec vous.
— Hors de question !
— Je veux comprendre pourquoi ils m’ont infligé ça.
— Parce qu’ils étaient sadiques, voilà tout !
— Vous croyez que ma mère disait vrai ? Que le sang de mon père me pousserait à devenir
violent ?
— Je m’en cogne. Cesse de me prendre la tête et barre-toi.
Seth insista.
— Qu’avaient-ils fait pour que vous les tuiez ?
— J’aime simplement descendre des gens, c’est mon job !
— Vous avez parlé de garantie…
Une main sur la poignée de la porte, Hunter se retourna, excédée.
— Putain, arrête de m’emmerder ! gronda-t-il, toutes dents dehors. Sinon, je serais obligé de te
supprimer aussi. Alors, contente-toi de partir et de vivre une longue et heureuse existence, loin de tout
ce merdier.
Seth bondit du canapé et se campa devant Hunter, les poings fermés.
— Non ! Aidez-moi à comprendre et je vous laisserai tranquille.
— Mais bordel, qu’est-ce qui me retient de te buter !
— J’ai le droit de savoir pourquoi des inconnus m’avaient humilié alors que je ne leur avais rien
fait.
Hunter finit par soupirer de lassitude. À sa place, il n’aurait pas agi autrement et aurait insisté
pour obtenir des réponses auprès de la seule personne qui les possédait. Cet enfant était trop mûr pour
son âge. Il avait grandi trop vite. Mais quoi d’étonnant après tout ce qu’il avait subi ! Il souhaitait des
éclaircissements et son obstination était amplement justifiée. Une fois qu’il les aurait obtenus, il
pourrait se libérer de ses démons et passer à autre chose. Mais parvenait-on jamais à surmonter des
années de maltraitance et de traumatisme sexuel ?
— OK. Je te donnerai des explications et après tu te casses.
Seth acquiesça, soulagé de ne pas être livré à lui-même. Il suivit Hunter quand ce dernier sortit
telle une ombre furtive, silencieuse, par la porte arrière. Ils marchèrent rapidement, en rasant les
murs pour rester le plus possible dans l’obscurité, et arrivèrent à côté d’une vieille caisse noire dont
la carrosserie défoncée ne déparait nullement dans ce quartier mal famé. En effet, les ailes du
véhicule étaient rayées et embouties. Le tueur déverrouilla les portières. Tous deux s’installèrent dans
l’habitacle et le conducteur démarra sans se presser. Il jeta un coup dans le rétroviseur intérieur et
aperçut une voiture plus luxueuse se garer devant la maison. Trois hommes en costume sombre en
sortirent en claquant bruyamment leur portière. Pistolets au poing, ils couraient vers la maison.
Hunter esquissa une moue amusée. Il n’était pas le seul sur le coup ! Des hommes de main…
Seth, quant à lui, n’avait rien remarqué. Harassé, il avait fermé les yeux et appuyé sa tête contre la
vitre. La panique s’était un peu envolée à l’idée de devoir quitter la maison. Seul dans ce salon, il
s’était alors senti perdu. Passer de la captivité à une liberté totale sans plus personne pour lui dicter sa
conduite était déconcertant pour lui. Certes, il était heureux de ne plus souffrir sous le joug de sa
mère et de son beau-père, mais comment devait-il se comporter dans un monde auquel il
n’appartenait plus ? Curieusement, la présence du tueur le rassurait. Bien qu’il ait assisté à ces
meurtres, Seth n’éprouvait aucune peur à son encontre. Hunter possédait bien plus d’humanité que ses
tortionnaires réunis ! Le « chasseur » aurait pu l’assassiner dans la foulée puisqu’il était un témoin
gênant, mais il l’avait épargné… Et maintenant, il allait lui fournir des réponses.
Hunter conduisait assez vite, ses mains gantées de noir fermement accrochées au volant. Mutique,
il regardait droit devant lui. Bientôt, il délaissa les lumières de ce quartier pourri pour s’engager sur
une route nationale. Il bifurqua à la sortie suivante et s’enfonça de plus en plus dans une obscurité
d’encre. Il stationna sa voiture près d’un grand hangar, juste derrière un autre véhicule plus imposant
et en bien meilleur état. Seth comprit qu’il avait volé la première caisse pour brouiller les pistes.
Depuis l’apparition du tueur, il avait l’impression de jouer dans un de ces films noirs qu’il
affectionnait tant. Sauf que c’était la réalité qui se déroulait devant ses yeux et non des images sur la
bande d’une pellicule ! Sans un mot, il s’installa sur le siège passager de la nouvelle voiture.
Ils roulaient toujours dans un silence de plomb. Seth éprouva une sorte de tournis face à tant
d’aventures en si peu de temps. Après un an d’immobilité, il se sentait d’une certaine manière dépassé
par les évènements… Plus loin, il aperçut l’enseigne lumineuse d’un motel. Il n’en comprit pas le
nom puisqu’il ne savait pas lire. L’école, il ne l’avait fréquentée que pendant une semaine. Très vite,
de guerre lasse, il avait baissé les bras à cause de méchantes réflexions. En effet, il était devenu le
souffre-douleur des autres enfants qui le raillaient parce qu’il était sale et portait des vêtements
déchirés. Il aurait aimé posséder des habits propres, être accepté parmi ses petits camarades et
apprendre des leçons en classe, mais c’était impossible tant que sa mère ne prendrait pas soin de lui.
De plus, à la maison, il devait encaisser sans broncher les gifles et les coups. Il ne se sentait pas le
courage d’endurer des brimades supplémentaires à l’école… Il émergea de ses pensées quand le
conducteur gara sa voiture devant le bâtiment cubique de trois étages.
Lorsque Hunter s’extirpa du véhicule, Seth le suivit docilement. Le tueur introduisit un pass
magnétique dans la fente de la serrure et poussa la porte de la chambre. D’un hochement de tête, il fit
précéder le gamin. Après avoir soigneusement verrouillé derrière lui, il tira les rideaux d’un coup
sec, rangea la carte dans sa poche et vint s’asseoir sur le lit en soufflant.
Hunter leva un regard sur le visage anxieux de Seth.
— Je suis un tueur à gages.
— Je m’en doutais. Pourquoi avez-vous descendu ma mère et mon beau-père ?
— On m’a « demandé » de le faire.
— Qui vous l’a ordonné ?
Hunter grimaça. Il avait une conscience professionnelle.
— Je ne peux pas te le révéler.
— Qu’est-ce qu’ils lui avaient fait ?
— Tu leur servais d’appât, confessa Hunter dans un soupir. Ta mère et ton beau-père jouaient
beaucoup et avaient accumulé d’énormes dettes. Ils devaient beaucoup d’argent à plusieurs
propriétaires de casinos. Ils avaient reçu des menaces ; ils étaient aux abois. Puis, il y a un an, ils ont
eu l’idée de t’utiliser. Avec l’aide de son neveu, Ron, qui s’y connaissait en informatique, Gordon a
fait installer un système de surveillance dans la chambre. Une minuscule caméra encastrée dans le
mur était braquée vers le lit. Ron a ensuite confectionné une petite annonce bien alléchante et balancé
sur des sites spéciaux de prédateurs sexuels. Par son intermédiaire, Gordon pouvait sélectionner des
hommes fortunés en quête de jeunes garçons. Mais ces salauds ignoraient qu’ils étaient filmés
pendant leurs ébats. Gordon les faisait ensuite chanter avec les enregistrements vidéo. Chaque mois,
ces messieurs versaient une coquette somme en échange de son silence.
Seth connaissait le fin mot de l’histoire. Ses petits poings se serrèrent de colère. C’était vraiment
des ordures ! Ils avaient fait endurer tout ça à un gosse par appât du gain. Ils avaient mérité de crever.
D’ailleurs, on n’allait pas tarder à découvrir leurs corps calcinés. Si le tueur n’était pas venu le
délivrer, il aurait subi ça toute sa vie sans comprendre alors qu’il n’avait rien fait de mal.
— Pourquoi maintenant ?
Hunter haussa les épaules.
— Ils ont été trop gourmands. Tous les mois, ils claquaient tout le fric qu’ils avaient réussi à
extorquer. Puis brusquement, ils ont décidé d’augmenter les tarifs. De dix mille dollars, ils sont
passés à trente mille. Et c’est là que j’interviens.
— Qui vous a contacté ?
— Motus et bouche cousue.
— Vous ne m’aiderez pas ?
— Tu devras te débrouiller seule.
La solitude était sa plus fidèle compagne depuis qu’il était né.
Seth se mordit la lèvre.
— Vous croyez que mon sang est contaminé ?
— Je n’en sais foutrement rien et honnêtement, je me fous de tes histoires. J’en ai assez des
miennes. Et puis, si j’avais voulu être psy, je ne serais pas devenu tueur à gages. J’exécute ; je ne
réfléchis pas.
Mais l’enfant ne l’écoutait pas, perdu dans ses pensées.
— Moi, je crois que oui… Et j’ai peur.
Seth frissonna. Cela expliquerait beaucoup de choses. Il avait toujours ressenti une fascination
morbide pour les armes. Il venait de tuer sa mère presque de sang-froid et voulait se venger de tous
ces hommes qui l’avaient violé… Une violence héréditaire coulait dans ses artères.
Il releva le visage et fixa Hunter droit dans les yeux.
— Apprenez-moi à tirer, à devenir comme vous, s’exclama-t-il.
— Que dalle ! Je ne suis pas un putain de baby-sitter. Tu peux dormir ici cette nuit, mais demain
tu te casses, OK ?
Seth hocha la tête.
— Que va-t-il m’arriver après ?
— La même chose qu’à moi à ton âge, déclara Hunter. Tu vas être confié aux services sociaux
qui se chargeront de te trouver une famille d’accueil. D’après ce que j’ai pu constater, ta vie sera bien
meilleure que celle aux côtés de tes parents !




Chapitre 5







Las Vegas, Nevada, mai 2015.

— Tu vas officialiser ta relation avec Samantha.
La voix basse et autoritaire de son père le cueillit en bas des escaliers. Les mains enfoncées dans
les poches de son pantalon aussi sombre que son humeur, Leandro marqua un temps d’arrêt sur la
dernière marche, avant de poser lentement le pied sur le sol en marbre clair nervuré de fines lignes
noires du hall. Pour toute réponse, il se contenta d’acquiescer de la tête en signe d’assentiment dans sa
direction et de le précéder pour se rendre dans le salon. Seuls la bouche pincée et les poings qui
s’étaient soudain crispés attestaient de sa profonde désapprobation. Il ne se donna pas la peine de
discuter cette disposition, car les décisions de Vittorio Manzoni ne souffraient aucune contestation.
Mais cela ne l’empêcha pas en son for intérieur de le maudire de toutes ses forces.
Leandro accéléra le pas vers la petite armoire à liqueurs. Là, tout de suite, il avait besoin
d’ingurgiter un alcool fort pour l’aider à digérer cette nouvelle et tout ce qu’elle impliquait. Il ouvrit
largement les deux battants d’un geste sec et attrapa un verre finement ciselé pour le poser sur le
meuble en bois de rose. Rapidement, il empoigna le corps svelte d’une bouteille de whisky et se versa
une généreuse rasade d’une main fébrile. Après l’avoir avalé d’un trait, il s’ébroua pour reprendre
contenance. Il ne s’agissait pas d’être ivre avant l’arrivée imminente de leurs invitées !
Ce soir, son père et lui recevaient les deux membres de la famille Vallone à dîner. Vittorio avait
fait envoyer une de leurs plus luxueuses voitures à leur adresse. Leandro les avait guettées depuis la
fenêtre de sa chambre au premier étage. Il n’avait consenti à descendre qu’après avoir aperçu les deux
femmes dans la cour. Il évitait ainsi le plus possible de côtoyer son père. Bien qu’ils habitent sous le
même toit et collaborent étroitement dans le cadre de leurs activités, il ne supportait pas sa présence
écrasante. Pire, il exécrait cet homme de tout son être ! Ses yeux brillèrent d’une rage contenue
pendant qu’il contemplait le fond de son verre vide. Il était mis au pied du mur, sommé d’obéir à la
requête paternelle. Il se sentait paralysé, comme autrefois…
Dans son dos, le bruit de la canne qui martelait le sol à chacun des pas de Vittorio se rapprochait
inexorablement. Il ferma les yeux, au désespoir. Il détestait tellement être dans la même pièce que lui.
Quelques souvenirs affleurèrent à son esprit en une fraction de seconde. Le passé se mélangea au
présent. Une chair de poule lui hérissa la nuque. À vingt-sept ans, il devait réussir à maîtriser ses
angoisses intempestives. Ou tout du moins, parvenir à mieux les étouffer.
— Je tiens à ce que tu épouses Samantha l’année prochaine, reprit la voix méprisable de Vittorio.
C’est une jolie jeune fille, intelligente et très bien élevée. Son père et moi étions inséparables, les
meilleurs amis du monde, quand nous n’étions que des gosses. La famille est primordiale à nos yeux.
Bien avant vos naissances, nous avions toujours formé le souhait de marier nos enfants respectifs si
nous avions un garçon et une fille. Par la grâce à Dieu, c’est le cas et je tiens à honorer cette
promesse, en sa mémoire. Tu commenceras à la « courtiser » ouvertement dans quinze jours, à
l’occasion de son anniversaire. J’ai déjà réservé la salle de réception au Platinium Hotel sur East
Flamingo Road dans le centre de Vegas et invité quelques personnalités influentes. Il va sans dire que
dès que l’annonce sera publique, tu lui affecteras un garde du corps qui la surveillera discrètement. Sa
mère a refusé jusque là toutes les mesures de sécurité, mais Vivian ne pourra plus y opposer son véto.
Y avait-il quelque chose à ajouter ? Rien. Son père avait tout prévu dans son dos. Leandro se tut
en esquissant un rictus de dérision. Curieusement, enfant, on l’avait encouragé à parler, mais depuis
que sa langue pouvait formuler des phrases, il n’avait jamais eu voix au chapitre. Il devait se borner à
lui obéir aveuglément s’il espérait lui succéder un jour à la tête de son organisation. C’était d’ailleurs
là son unique motivation ! Pour l’instant, son père était seul aux commandes et régnait sur une vaste
partie de la ville. Mais un jour, le fils dans l’ombre deviendrait le roi et reprendrait le flambeau.
Après tout, ce n’était qu’un juste retour des choses après ce qu’il avait subi entre ses mains ! Il serra
les dents pour juguler ses émotions.
Tant que Vittorio serait de ce monde, Leandro devrait se plier à ses diktats, mais se marier et
fonder une famille constituaient pour lui des actes insurmontables. Il ne souhaitait s’encombrer
d’aucune femme et encore moins de la future fiancée qui lui était destinée. Samantha Vallone allait
avoir dix-neuf ans dans deux semaines. À chacune de leurs rencontres depuis presque un an, elle le
dévorait littéralement des yeux. Il feignait de ne pas le remarquer, car il se sentait incapable de
répondre à cet amour. Ce n’était pas sa faute ; il ne ressentait strictement rien pour elle. Et maintenant,
il allait être forcé de l’épouser…
Il sursauta quand des voix plus joyeuses se rapprochèrent du salon.
Leandro se recomposa rapidement un visage détendu malgré son agitation intérieure. Son front
redevint lisse et serein et ce fut avec un large sourire qu’il vint accueillir leurs invitées parées
d’élégantes robes de soirée. La première femme blonde, plus âgée, avait opté pour un drapé taillé
dans un tissu vaporeux gris clair et agrémenté de perles et de dentelles. La jeune fille brune arborait
une tenue tout aussi aérienne, mais plus simple, d’un vert aussi chatoyant que ses yeux émeraude. Il
s’empara d’abord de la main de l’aînée des deux, la retourna et la gratifia d’un baisemain sur le dos.
— Bonsoir Vivian.
— Bonsoir Leandro, répondit-elle avec un sourire lumineux.
Puis le jeune homme se tourna vers Samantha. Il approcha d’un pas et l’embrassa
affectueusement sur une joue.
— Tu es très en beauté, ce soir, chuchota-t-il d’une voix caressante.
Ravie, Samantha gloussa de contentement.
— Merci, tu es très élégant aussi.
Samantha ne mentait pas. Son cœur faisait des petits bonds dans sa poitrine chaque fois qu’elle le
contemplait. Il savait s’habiller avec classe en toutes circonstances, mais c’était le smoking qui lui
seyait le mieux. Leandro était la virilité incarnée dans ces beaux atours. Grand, brun aux cheveux
épais et ondulés, il possédait une silhouette athlétique et élancée tout à fait harmonieuse : large
d’épaules sous sa veste parfaitement ajustée et étroit des hanches moulées dans son pantalon à pinces
qui mettait en valeur ses longues jambes. Toute femme serait fière de parader à son bras. Et elle rêvait
en secret d’être un jour la plus chanceuse d’entre toutes !
Samantha sourit intérieurement en pensant que le béguin qu’elle éprouvait pour lui datait de
moins d’un an. En fait, depuis son installation dans cette ville. La première fois qu’elle avait rencontré
Leandro Manzoni, elle avait trois ans. Elle se souvenait qu’elle avait eu envie de le frapper tellement
il avait été méchant avec elle ! Du haut de ses onze ans, le garçon avait dédaigné la fillette et avait
refusé de jouer avec elle à la dînette avec ses poupées. D’une humeur maussade, il l’avait ignorée
malgré son insistance pressante. Puis, sans un mot, fatigué par son entêtement, il avait fini par
renverser la petite table sur laquelle se trouvait la vaisselle factice et casser ses jolies poupées en
martelant leur crâne sur le sol. Elle avait été traumatisée par toute cette violence. Ensuite, ils s’étaient
croisés à d’autres occasions, mais leurs relations ne s’étaient guère améliorées. Toujours aussi distant
et froid avec elle. Jusqu’au jour de ses dix-huit ans lorsqu’elle avait emménagé à Vegas pour
poursuivre ses études à l’Université du Nevada. Elle était devenue une jeune femme et son regard aux
iris bruns avait changé. Ils étaient repartis sur d’autres bases. Il avait également mûri depuis cette
époque. Au fil de leurs rencontres, elle avait découvert une personne sensible, intelligente et
charmante. Oubliées les méchancetés du passé !
Le père de Leandro vint les saluer à son tour et les complimenter longuement, sa mère et elle.
Samantha répondit à son parrain par un timide sourire. Elle l’avait toujours connu, néanmoins il
continuait de l’impressionner. Cet homme imposant dégageait un charisme qui forçait l’admiration.
Bien qu’elle l’ait vu bon nombre de fois, car il était le meilleur ami de son défunt père, elle se sentait
toujours maladroite sous son regard perçant. Elle ne savait pas exactement en quoi consistait son
travail – dans le milieu des affaires, lui avait répondu sa mère, sans plus de précisions −, mais
visiblement il avait réussi dans son domaine puisqu’il habitait dans cette grande demeure entourée
d’hectares de terrain. Des gardes surveillaient même la propriété jour et nuit. Il devait recevoir des
menaces à ce degré d’importance et d’opulence. Elle observa le salon trop richement décoré. Les
meubles de valeur, importés d’Europe, étaient judicieusement disposés pour créer une harmonie dans
l’espace sans toutefois l’alourdir.
— Si vous voulez bien vous donner la peine de vous rendre dans la salle à manger ? proposa
galamment Vittorio. Puis-je t’offrir mon bras pour t’escorter ?
— Volontiers, acquiesça Vivian.
Elle glissa sa main sous son coude. Ils précédèrent leurs enfants.
Leandro avait imité son père et réitéré sa demande accorte. Pendant qu’ils suivaient légèrement
leurs parents à la traîne, il s’enquit de ses études.
— Tu dois être en pleines révisions pour valider ta première année ?
— Oui, les examens commencent début juin et je stresse.
— Si j’étais toi, je ne m’en ferais pas ! la rassura-t-il avec chaleur. Tu es la jeune fille la plus
sérieuse et la plus intelligente que je connaisse.
Samantha avait rosi de plaisir sous les compliments.
— Merci de ta confiance.
Leandro lui pressa affectueusement la main en souriant. Son visage viril s’en trouva illuminé. Le
cœur de Samantha manqua un battement pour s’emballer de façon frénétique. La seconde d’après, elle
rougit comme une pivoine et détourna la tête, honteuse. Il était tellement sûr de lui sans être
condescendant. Oui, il avait changé depuis ses onze ans. Samantha appréciait grandement l’attitude
posée de l’homme que lui conférait la maturité. Ce qui le distinguait des garçons arrogants qu’elle
côtoyait à la fac. Leandro et elle se ressemblaient malgré leur différence d’âge. À dix-neuf ans, elle
avait les pieds bien ancrés sur terre, réfléchie. Un peu trop sérieuse selon le point de vue de son amie,
Gayle.
Leandro tira galamment la chaise à l’intention de Samantha qui le remercia après s’être assise.
Aussitôt, une jeune domestique apparut dans l’encadrement de la porte. Elle portait un uniforme bleu
foncé en partie recouvert d’un tablier d’une blancheur éclatante. Elle poussa devant elle un charriot
roulant chargé de plusieurs assiettes en porcelaine d’où s’échappaient de délicieux fumets et procéda
au service en toute discrétion.
Vittorio présidait l’imposante et longue table en merisier. Vivian était placée à sa droite,
Leandro, à sa gauche avec Samantha à ses côtés. Le silence plana un instant dans la grande salle tandis
que les convives découvraient le contenu raffiné de leur dîner.
— Comment se déroulent tes études ? demanda Vittorio.
— Bien. Le terme de l’année universitaire est tout proche. Je passe mes épreuves finales de
deuxième semestre la semaine prochaine.
— Je suis persuadé que tu réussiras dans chaque matière. Ton passage en seconde année ne sera
qu’une simple formalité.
— Je l’espère. J’ai mis toutes les chances de mon côté.
Vittorio hocha la tête, visiblement satisfait.
— Il me semble me souvenir que c’est ton anniversaire dans quinze jours. Pour récompenser tes
efforts et fêter dignement tes dix-neuf ans, Leandro et moi t’avons réservé une surprise.
— C’est très gentil à vous deux d’y avoir pensé !
— Tu le mérites, s’empressa de répondre Vittorio.
Samantha se sentit sur un petit nuage.
— Je suis curieuse. Pourrais-je avoir un indice ?
— Non. Autrement, ce ne serait plus une surprise !
Leandro observa le visage surexcité de Samantha. Un sourire indulgent de façade se plaqua sur
ses propres lèvres. Et elle ne saurait jamais à quel point cela lui avait coûté de relever les
commissures de sa bouche. Il se montrait complice de cette joie, mais au fond de lui, il était fatigué de
jouer la comédie avec elle ! Il ne ressentait absolument rien pour Samantha. Ni amitié ni amour. Et
encore moins du désir. Elle lui était indifférente. Pourtant, c’était une jeune fille adorable avec ses
traits fins, ses longs cheveux brun chocolat qui balayaient ses reins et ses grands yeux verts lumineux.
Son caractère doux, sa silhouette gracieuse et ses manières irréprochables auraient dû l’inciter à
l’aimer, mais rien de tout cela. Ce n’était pas sa faute, se répéta-t-il. La responsabilité en incombait à
Vittorio qui avait veillé à tuer toute émotion en lui. Tout à coup, il se désola pour celle que le hasard
avait malencontreusement placée sur sa route. Elle avait été condamnée à plus ou moins brève
échéance à compter du moment où son père avait décrété qu’ils se marieraient. Il allait devoir mettre
un plan sur pied au plus vite pour se débarrasser d’elle. Une innocente allait le payer de sa vie, mais il
n’avait plus d’état d’âme. Tel père tel fils ! De plus, il jubila à l’idée d’égratigner au passage l’autorité
de son père en lui désobéissant.
Le reste de la soirée, Leandro ne prêta plus qu’une oreille distraite aux différents sujets de
conversations qui roulèrent sur la poursuite des études de Samantha, leurs projets de vacances pour
cet été…

* * *

Leandro arpentait nerveusement le tapis dans sa chambre. Après le départ de leurs invitées, il ne
s’était pas attardé une seconde de plus dans la salle à manger, fuyant ainsi la présence étouffante de
son père. À présent, ses pensées ne le laissaient plus en paix. Il devait agir avec discrétion et réfléchir
au moindre détail dans l’exécution de son plan. Il savait que ses faits et gestes étaient très surveillés.
Avec son père à qui rien n’échappait, il fallait la jouer finement sans qu’il se doute de quelque chose.
S’il avait vent du plus petit signe de rébellion, il ne donnait pas cher de sa peau. Il haïssait son père de
toutes ses forces, mais Vittorio tenait fermement les rênes de sa vie. Et il rêvait d’en récupérer le
contrôle et de pouvoir prendre sa revanche sur son père. Il n’avait pas été tout ce temps dans son
ombre pour des billes. Il n’avait plus rien dans l’existence à part cette soif d’ambition qui le guidait !

Chapitre 6







La lame de rasoir aiguisée fendit l’air d’un mouvement précis. L’index et le pouce qui la
pinçaient se raffermirent d’une force supplémentaire au moment d’entrer en contact et de lacérer une
surface aussi tendre qu’une motte de margarine. Suite à la légère entaille, la peau − la membrane la
plus fine et la plus fragile du corps humain − s’écarta, créant ainsi une longue faille béante. Un filet
de sang s’écoula de la plaie superficielle. Chase n’avait pas eu la main trop lourde pour commencer.
Il connaissait très bien les différents degrés de pression exercée soit pour infliger une coupure
anodine soit pour sectionner un tendon. Sa propre chair comportait de nombreuses traces de
scarification plus ou moins profondes.
Un long grognement étouffé lui répondit dans la seconde qui suivit. Ou bien ce couinement
plaintif s’était-il produit peu avant qu’il n’incise la peau ? Chase reporta son attention sur le visage
effrayé et en sueur de sa victime qu’il toisait d’un air supérieur. L’homme en face de lui, âgé d’une
cinquantaine d’années, se tenait assis dans un fauteuil d’époque tapissé de velours rouge et aux
accoudoirs dorés. Des cordes entouraient son buste en même temps que le haut dossier de son
élégante chaise et immobilisaient ses bras. Ses chevilles étaient ligotées aux pieds recourbés du siège
et légèrement surélevées par rapport au sol. Il ne cessait de tirer sur ses liens en agitant sa crinière
poivre et sel. Ses cris de protestation restèrent muets, bloqués derrière une large bande de chatterton
gris.
Chase abattit de nouveau sa main armée sur le torse tremblant. Une ligne plus longue et plus
rougeâtre apparut. Il avait progressivement appuyé la lame contre la peau pour en intensifier la
déchirure. À présent, le sang suintait de la blessure sans interruption. Il se gargarisa des yeux
exorbités par la peur de l’homme. La victime ne comprenait pas pourquoi il l’agressait sciemment. Il
n’avait pas révélé son identité. Il s’était glissé par effraction dans sa grande résidence luxueuse,
l’avait violemment frappé à la tête lorsqu’il avait voulu donner l’alerte. Après s’être réveillé de son
évanouissement, l’homme s’était retrouvé ficelé à une chaise.
— Tu te demandes sûrement pourquoi je te torture ?
Son interlocuteur acquiesça vigoureusement de la tête.
— Tu ne me reconnais pas ? Non. J’ai bien grandi depuis.
Froncement de sourcils. Il devait fouiller dans ses souvenirs.
Chase allait lui rafraîchir la mémoire.
— C’était il y a vingt ans. Je n’avais que douze ans. Tu t’es rendu dans un quartier défavorisé
dans la banlieue de Vegas alors que tu n’avais visiblement rien à y faire. Allons, un grand avocat
comme toi qui débarquait en catimini dans une maison indigne de ton standing, tu avais forcément
quelque chose à cacher. Tu y venais pour assouvir tes désirs pédophiles. Tu as rencontré un gros
Texan, avec son Stetson et ses Santiags, qui t’a fait descendre dans un sous-sol. Dans la chambre, dans
cet espace clos et mal éclairé, un jeune garçon y était enchaîné. Il t’a supplié de l’épargner. Au lieu de
l’aider, tu as abusé de lui. Tu l’as violé deux fois cette nuit-là…
L’homme attaché se tortilla sur sa chaise.
— Tu as peut-être oublié, mais moi, je me souviens encore de toi, de ce que tu m’as fait. Les
traits de ton visage sont gravés dans ma mémoire quand j’ai juré de me venger coûte que coûte.
Chase lâcha la lame de rasoir ensanglantée ; il n’en avait plus besoin. Il insinua alors sa main
gantée de cuir noir dans la poche intérieure de sa veste et referma les doigts autour du manche de son
couteau. Il extirpa doucement l’arme blanche. Comme pour en souligner le tranchant, les rayons de la
lune éclairèrent la lame qui brilla de mille reflets. Les yeux de la victime s’agrandirent d’horreur, se
révulsèrent. Les grondements devinrent furieux tandis qu’il se démenait sur sa chaise comme un
possédé. Ses orteils bougèrent avec frénésie au-dessus du vide. Son corps se balança d’avant en
arrière et ses épaules remuèrent de droite à gauche. Mais il ne parviendrait jamais à se détacher. Il
était trop solidement harnaché dans le fauteuil.
— Tu ne m’échapperas pas, souffla-t-il.
Chase avait veillé au moindre détail, avait mûrement réfléchi son plan. Il avait trop attendu pour
s’en remettre au hasard. Il avait passé un mois entier à surveiller sa future victime avant de passer à
l’offensive. Quelles étaient ses habitudes, qui étaient ses fréquentations, etc. Rien ne lui avait échappé.
Il avait pris tout son temps pour organiser sa vengeance. Mais, malgré les apparences, il ne le ferait
pas trop souffrir avant de l’achever, étant donné qu’il n’avait pas été le plus sadique de ses violeurs.
Chase avait été bien plus sanguinaire et féroce avec les plus pervers d’entre eux, ceux qui l’avaient
avili par des pratiques violentes.
Le tueur ficha un premier coup de couteau dans le flanc. Lorsqu’il ressortit la lame, le sang gicla
en abondance par la blessure profonde. La victime se mit à sangloter ; les larmes ne tardèrent pas à
inonder ses joues.
— Dis-moi, que ressens-tu en ce moment ? Tu as peur ? Tu as mal ? Tu te sens impuissant face à
une personne plus forte que toi ? Voilà ce que j’ai éprouvé tandis que tu me pénétrais et coulissais en
moi contre mon gré, encore et encore, et que je te suppliais d’arrêter…
Tout en lui rappelant les faits, Chase se déplaça derrière l’homme qui pleurait à chaudes larmes à
présent. Il lui attrapa le menton et le releva d’un coup sec. Des gémissements plus prononcés lui
répondirent en écho. Il le sentit trembler de tous ses membres et déglutir à toute vitesse. Il abaissa
lentement le couteau sur le cou tendu. Pour s’amuser, il caressa le plat de la lame contre sa peau
couverte de sueur froide.
— Chut… Tout va bien se passer… C’étaient tes propres paroles…
Puis, la seconde suivante, il lui trancha le cou, d’une oreille à l’autre, en sectionnant la carotide,
une artère vitale. Le sang jaillit et des gouttelettes se projetèrent sur le parquet impeccable en formant
un arc de cercle rouge. Lorsqu’il relâcha la tête, celle-ci s’affaissa sans vie.
Chase laissa tomber son arme qui vint frapper le sol dans un bruit sinistre.
C’était fini.
Un autre homme venait de succomber sous sa main vengeresse.
Chase quitta la chambre uniquement éclairée par la lueur de la lune sans se retourner. Personne
ne parviendrait à résoudre le mystère qui entourerait la mort de ce ténor du barreau. En effet, qui
arriverait à faire le lien avec une histoire vieille de vingt ans ? Peut-être allait-on révéler le vrai
visage de l’avocat en fouillant dans ses fichiers informatiques ? Mais rien n’était moins sûr si le
pédophile avait été prudent… Chase s’évapora de la maison telle une ombre irréelle. Il longea d’un
pas tranquille la haie qui ceignait la luxueuse propriété, puis grimpa dans son SUV Cadillac noir aux
vitres teintées. Il se confondait ainsi encore plus avec la nuit.
Les traits impassibles, il emprunta la route qui le menait vers le désert, loin des néons clinquants
de Las Vegas. La ville portait très bien son surnom, « Sin city », « la Ville du Péché ». Justement, il
venait d’en commettre un. Pour tous ses crimes, il ne serait jamais absous. Il brûlerait en enfer –
comme le lui avait prédit sa mère − et c’était tout ce qui l’attendrait dès qu’il aurait buté sa dernière
cible. Que lui resterait-il ensuite ? Juste une vie dénuée de sens après vingt ans à ruminer et à mettre
scrupuleusement sur pied chaque vengeance. Il n’avait pas de femme et encore moins d’enfant. Il
n’avait plus aucune attache affective depuis que Hunter s’était fait arrêter à cause de sa fascination
pour le feu.
En fin de compte, Chase était resté plus d’une nuit auprès du « chasseur ». Hunter l’avait accepté
sous son aile, l’avait aidé à se perfectionner dans le maniement des armes afin qu’il devienne comme
lui, un tueur sans conscience. Tous les deux étaient tombés d’accord sur le fait que les violeurs ne
seraient jamais derrière les barreaux. Un barda d’avocats trouverait sûrement un vice de forme
quelque part ou parviendrait à négocier une libération en échange d’un énorme pot-de-vin. En
somme, aucun d’eux ne serait vraiment inquiété. Ce n’était pas leur liste qui allait contribuer à leurs
arrestations ! En effet, après avoir assassiné Ron d’une balle dans la tempe, Hunter avait pris soin
d’imprimer le fichier sur lequel figuraient les noms des pédophiles que Gordon faisait chanter. Il
avait pensé reprendre les extorsions à son propre compte. Puis, il avait abandonné cette idée et refilé
le papier à Chase.
Hunter n’était plus là depuis une décennie. Chase avait vingt-deux ans quand son mentor s’était
donné la mort. Les derniers temps, les tendances pyromanes de Hunter s’étaient aggravées. Après
avoir embrasé les lieux de son contrat, il était resté trop longtemps à admirer son œuvre flamboyante.
Les flics n’avaient plus qu’à cueillir ce suspect. En détention préventive, il avait réussi à se procurer
un bidon d’essence et un briquet. Il s’était immolé par le feu pour échapper à la prison à perpétuité.
Un courage que Chase lui enviait…
Chase comprenait son magnétisme maladif envers les incendies. La mère de Hunter n’avait pas
supporté la séparation d’avec son fils et s’était suicidée sous ses yeux en signe de protestation. Elle
s’était aspergée d’essence et avait craqué une allumette, se transformant ainsi en une torche vivante.
Hunter revoyait le visage bien-aimé de sa mère se dessiner dans chaque flamme…
Chase s’ébroua mentalement et se concentra sur sa dernière cible. Ce n’était pas le plus pervers
d’entre eux. Les pires, il s’en était occupé dès les premiers temps et de la plus violente des manières.
Une réplique à la hauteur des humiliations subies. Ceux-là ne méritaient pas son indulgence. Des
images sanglantes et d’une extrême cruauté défilèrent devant ses yeux. Il avait castré un des violeurs
et lui avait cousu la bouche avec son pénis encore sanguinolent à l’intérieur. À un autre, il lui avait
perforé l’anus avec un long couteau à cran d’arrêt enfoncé jusqu’à la garde. Il avait remué l’arme
dans son fondement qui lui avait charcuté les entrailles. Le troisième homme sur sa liste noire avait
fini sa vie crucifié et électrocuté dans sa salle de bains. Ainsi quatorze hommes étaient morts sous ses
tortures. Le dernier, le quinzième allait également bientôt périr. Quant aux trois autres, trop faibles
pour supporter une nouvelle pression, ils s’étaient suicidés dès qu’il avait commencé à les harceler.
Un seul a été épargné. Celui qui avait engagé Hunter.
Chase roulait sans but au volant de son véhicule. Il était un oiseau de nuit. Il dormait le jour avec
le soleil qui entrait à flots par les grandes fenêtres de son loft, séquelles de son année d’enfermement.
Les ténèbres étaient propices à la « chasse » en tout genre. Quand il avait envie de compagnie
féminine, il savait où les trouver. La plupart du temps, il longeait les abords des trottoirs le long de
Las Vegas Boulevard – plus communément appelé « Le Strip » − à la recherche d’une distraction. Pour
cinquante dollars, il embarquait une prostituée et faisait sa petite affaire un peu plus loin dans une
ruelle.
Un coup d’œil dans son rétroviseur intérieur lui arracha une grimace. Il détestait son image. Ce
n’était pas l’homme qui lui faisait face, mais un petit garçon que sa mère aimait maltraiter sous
n’importe quel prétexte. Dans ces cas-là, il se sentait redevenir impuissant. Puis, les paroles d’Alma
lui revinrent à l’esprit. Il possédait le même sang vicié que son père. Il voulait bien le croire
maintenant. Au début, il avait lutté contre cet héritage, mais quelque chose le poussait à devenir
violent. Se venger, torturer ses bourreaux lui procurait un plaisir indicible. Tuer ne lui posait aucun
problème de conscience. Il était indifférent face à la douleur des gens. Le « métier » qu’il avait
embrassé lui seyait comme un gant.
Chase parvint bientôt devant un grand portail en fer noir. Il actionna la télécommande et fit
coulisser le battant sur ses rails. Entre les arbres exotiques, la silhouette allongée d’une ancienne
usine se présenta à sa vue. Il attendit que le portail soit complètement refermé derrière lui avant de
repartir et de garer son SUV devant l’entrée. Il avait élu domicile dans la banlieue anonyme
d’Henderson, au sud-est de Las Vegas.
Lorsqu’il pénétra dans le vestibule de son loft après avoir composé un code, il appuya sur
l’interrupteur. Une douce lumière chassa peu à peu l’obscurité et éclaira l’intérieur spacieux. Peu de
meubles encombraient les lieux généreux. Un canapé et des fauteuils étaient concentrés autour d’une
table basse. Une commode supportait une grande télévision à écran plat. Dans la cuisine ouverte sur
sa droite, une table et des chaises se tenaient compagnie dans un coin. Chase n’avait pas beaucoup de
possessions. Il se contentait du strict minimum. À quoi lui servirait de surcharger sa maison quand il
risquait de mourir d’un instant à l’autre ?
Pour le moment, il avait besoin d’une bonne douche. Il se dirigea vers la salle de bains tout en
ôtant sa veste qu’il jeta sur le dossier d’un fauteuil. Il déboutonna ensuite sa chemise tachée de
gouttelettes de sang aux manchettes. Elle était foutue, il faudrait la brûler pour faire disparaître les
preuves de sa présence chez l’avocat. Il se planta devant le haut miroir et se perdit dans la
contemplation de son reflet. Il n’était plus un gamin chétif enchaîné à un mur… De Seth, il s’était
métamorphosé en Chase, un tueur à gages. Les exercices physiques l’avaient transformé. Il était tout
en muscles secs à présent. Bien sûr, son corps avait conservé les abrasions de cigarettes de sa mère.
Avec le temps, d’autres cicatrices s’y étaient rajoutées. De sa propre main. C’était devenu un vrai
champ de bataille avec des lignes mal délimitées qui, parfois, se chevauchaient. Elles traduisaient son
mal-être profond, ses sentiments contradictoires, ses angoisses, la haine de soi. Il passa sa main sur
les rugosités.
Il se dirigea résolument vers la douche.

Chapitre 7







Chase jeta un rapide regard circulaire dans la salle grouillant de monde. Il se trouvait dans un
club de strip-tease réputé de Vegas, le « Diamond’s Club » situé sur Industriel Road, un peu à l’écart
du centre-ville. Les clients venus en semaine lui tournaient le dos, occupés à baver devant le spectacle
d’une magnifique blonde en plein effeuillage, une main montant et descendant sensuellement autour
d’une barre fixe. Mouvements on ne peut plus suggestifs qui affolèrent la gent masculine ! Des
sifflements égrillards se manifestèrent quand elle ôta son soutien-gorge en leur présentant son fessier
rebondi. Frustrés, certains frappèrent même du poing sur la scène.
Des serveuses vêtues de jupes très courtes et aux seins nus circulaient entre les tables. Elles
incitaient et aguichaient les hommes pour obtenir un « danse contact » et ainsi recevoir plus de
pourboires. Lui-même n’était pas insensible à cette ambiance sulfureuse. Il se sentit durcir dans son
pantalon en voyant une fille guider les mains d’un client vers sa magnifique poitrine dénudée et les
lui retirer au dernier moment. Hier soir, il avait été trop chaste après son exécution. Il aurait dû
s’envoyer en l’air avec une pute pour refouler l’excès d’adrénaline.
Chase détourna les yeux de l’affriolant corps-à-corps. Mauvais timing ! Il n’avait pas le temps
pour la bagatelle ce soir. Seul, Earl, le propriétaire du club − et de nombreux autres établissements du
même genre − l’intéressait. Quelques heures plus tôt, les vibrations de son portable l’avaient
instantanément tiré d’un sommeil agité. Chase s’était réveillé essoufflé et en nage, en proie à un
cauchemar, puis avait allongé le bras pour s’emparer de son téléphone sur la table de chevet. Après
avoir lu le message, sa mine soucieuse s’était évanouie comme par magie. À la place, il affichait un
grand sourire de triomphe. Les affaires reprenaient !
Derrière son comptoir blindé en bois de rose, faisant office de barman, Earl surveillait les allées
et venues de tout le monde, la clientèle et le personnel. De prime abord, il paraissait tout à fait
inoffensif avec son visage poupon et sa corpulence qui rappelait un gros nounours. Mais dès qu’il
flairait un danger, le patron débonnaire se transformait alors en un tueur sans pitié. Plusieurs armes
s’alignaient sous le zinc laqué et prêtes à être dégainées en cas de grabuge. Ce soir, il avait un
nouveau contrat pour lui. Et pas n’importe lequel puisqu’il s’agissait du fils Manzoni. Une telle
opportunité était un signe du destin !
Par deux fois, Earl lui indiqua d’un signe de la tête les salles VIP dans lesquelles se déroulaient
les shows privés exclusivement dédiés à une clientèle triée sur le volet. Chase poussa un lourd battant
qui le mena dans un large couloir, à l’atmosphère plus feutrée et dont les murs et les sols étaient
tapissés d’une moquette rouge sombre. Il abaissa la poignée de la porte numéro deux. La pièce était
plongée dans une semi-obscurité. Une musique langoureuse égrenait ses notes lascives dans la petite
salle. Un homme brun était assis sur le canapé en velours. Il matait la fille en train de se déhancher
uniquement pour son plaisir personnel. Il rejoignit son client et fit semblant d’apprécier le numéro de
pole dance de la rouquine.
— Votre contrat.
Leandro poussa une grosse enveloppe sur la table basse.
Chase ne daigna pas jeter un coup d’œil.
— Samantha Isabella Vallone. Étudiante. Cible très facile. Cinq mille dollars. La moitié
maintenant. Je veux qu’elle disparaisse le soir dans précisément dix jours au « Platinium Hotel ».
Vous n’aurez plus qu’à la cueillir dans les toilettes au rez-de-chaussée du palace, situées près de la
salle de réception Silver, aux alentours de 19 h. Je m’arrangerai pour que vous ne soyez pas dérangé.
Le client porta le verre de vodka à sa bouche et le but d’une traite.
Chase hocha la tête. En silence, il attrapa l’enveloppe en papier kraft renflée et se leva pour
prendre la direction de la sortie. Il n’avait pas besoin de poser de questions. Il enquêterait lui-même et
saurait tôt ou tard la raison de cette commande.
Avant de quitter l’établissement, il fouilla le contenu du paquet et en tira une photo, celle de sa
prochaine victime, sur laquelle il ne s’attarda pas. Il plaqua ensuite les liasses de billets verts sur le
comptoir, sous le nez de Earl. En échange des tuyaux ou des contrats, le patron prélevait sa part du
butin. Une sorte de commission. Chase lui avait demandé l’exclusivité de tous les agissements qui
concernaient la famille Manzoni. Cette fois, il lui laissa l’intégralité du fric. Sa vengeance n’avait pas
de prix !

* * *

— Allo, Sam ? Ici, la Terre. Tu me reçois.
Samantha réprima difficilement un sourire en se mordant la lèvre.
— Parfaitement, commandant Gayle.
Son amie fit la moue, dubitative.
— Pourquoi je vois tes yeux qui pétillent de malice et me disent le contraire ? Que tu es
complètement et irrémédiablement dans la lune ?
« Prise en flagrant délit ! »
— Zut, vous m’avez confondue, Inspecteur Gayle. Je me rends, j’avoue tout. De toute façon, je
n’ai jamais su mentir ! En fait, je n’arrête pas de penser à la surprise que me réservent Leandro et son
père. Je suis morte de curiosité !
Gayle leva les yeux au ciel avec fatalité.
— Et voilà, c’est reparti pour un tour ! soupira-t-elle théâtralement, en croisant ses bras sur la
table et en laissant tomber son front dessus. Pourquoi tu n’attends pas de voir au lieu d’émettre des
suppositions à tout bout de champ ? Tu as déjà songé à un voyage de rêves, un bijou, un sac griffé,
etc. À force d’extrapoler, tu risques d’être déçue. De plus, la curiosité est un très vilain défaut,
souligna-t-elle en lui adressant les gros yeux.
— Depuis deux jours que j’y pense, je crois que j’ai ma petite idée…
— Je t’écoute, Sherlock, puisque tu meurs d’envie de me livrer tes conclusions !
Samantha voila ses iris trop luisants.
— Leandro va me demander de sortir avec lui. Au moment de nous quitter à la fin du dîner, il
s’est emparé de ma main et l’a gardée assez longtemps dans la sienne. Comment ne l’ai-je pas deviné
plus tôt ? C’est un signe qui ne trompe pas !
Gayle sursauta sur sa chaise.
— Tu ne le trouves pas un peu « vieux » ? énonça-t-elle, en fronçant légèrement les sourcils. Je
ne l’ai jamais rencontré bien sûr, mais Sam, tu n’as que « presque » dix-neuf ans. Lui en a déjà vingt-
sept. Presque une génération vous sépare.
— Une génération, c’est vingt ans d’écart, je te signale. Ce n’est pas un vieillard tout de même. Je
te rappelle que mon père avait dix-sept ans de plus que ma mère et cela ne les a pas empêchés d’être
heureux ensemble.
— Tu n’es pas ta mère même si tu t’échines à lui ressembler ! grimaça Gayle qui n’éprouvait
aucune sympathie pour Vivian Vallone. Tu ne connais rien de la vie, ma petite. C’est trop tôt pour
t’engager avec un homme aussi « âgé ». Si tu veux un conseil frappé dans le coin du bon sens : il faut
essayer plusieurs paires de chaussures avant de trouver la bonne.
Ce fut au tour de Samantha de plisser du nez.
— Les garçons de mon âge ne m’intéressent pas. Ils sont trop immatures.
Gayle posa son coude sur la table et cala son menton dans sa paume.
— Tu as toujours été trop sérieuse tandis que je profite de la vie.
Samantha sourit en baissant la tête.
— Pourtant, nous sommes copines !
— Les contraires s’attirent, décréta Gayle en lui lançant un clin d’œil.
Elles éclatèrent d’un rire complice en se saisissant de leurs verres colorés. Elles trinquèrent
joyeusement à leur amitié et sirotèrent leurs cocktails sans alcool en profitant des caresses du soleil
ardent de Vegas sur leur peau. Toutes deux se prélassaient à la terrasse d’un café après avoir révisé
plusieurs heures dans la fraîcheur de la bibliothèque de l’Université. Cette période de stress serait
bientôt terminée. Ensuite, elle pourrait partir pour les vacances d’été. Pour passer en deuxième année
du premier cycle, elles devaient obtenir de bonnes notes dans les matières générales. Elles ne
choisiraient leur spécialisation qu’en cycle de second niveau. Samantha avait des facilités dans le
domaine littéraire et souhaiterait devenir enseignante plus tard, tandis que Gayle était plus douée pour
les sciences et s’orienterait de préférence dans la recherche.
Soudain, Gayle se figea et toussa en recrachant sa paille dans le verre.
— Tu m’excuses…
Samantha suivit la direction de son regard mobile et secoua la tête. Dotée d’un radar à beaux
mecs ayant plus une surcharge dans les muscles que dans la cervelle, son amie venait de repérer le
garçon à la carrure impressionnante qu’elle poursuivait de ses assiduités, Hayden, le quaterback de
l’équipe de football de la fac. Gayle ramassa en quatrième vitesse son sac à dos, de peur de le
manquer, lui claqua un baiser sonore sur le sommet du crâne et partit en courant. Elle se retourna
juste le temps de lui crier un « à demain ». En reprenant sa lancée, elle faillit emmêler ses jambes
dans la laisse d’un homme qui promenait son Golden retriever. Elle se rétablit au dernier moment et
présenta confusément ses excuses avant de hurler à tue-tête le nom du sportif. De là où elle se
trouvait, Samantha pouvait voir l’embarras du joueur. Être la cible amoureuse de Gayle pouvait user
le plus endurant des garçons !
Samantha pouffa de rire et termina de siroter son verre de jus de fruits, avant de se lever. Il était
temps de rentrer. Avec la circulation fluide jusqu’à Paradise, elle arriverait à l’heure pour le dîner.
Elle sinuait entre les nombreuses tables pour quitter la terrasse du café quand quelqu’un la bouscula
légèrement. Une silhouette d’homme la dépassa en marmonnant vaguement un pardon. Elle n’avait
pas eu le temps d’apercevoir son visage. Soudain, un bruit mat attira son attention. Lorsqu’elle baissa
la tête, un portefeuille noir gisait sur le sol. Il avait dû tomber de la poche de cet homme. Sans
réfléchir, elle se pencha pour le ramasser. Puis elle accéléra le pas pour le rattraper et le lui rendre.
Mais plus elle gagnait du terrain, plus il s’éloignait d’elle, telles deux lignes parallèles qui ne se
rejoindraient jamais. Son souffle se saccada sous l’effort.
— Monsieur, appela-t-elle, en haussant la voix.
Presque tous les passants se retournèrent à sa sollicitation. Sauf lui, bien évidemment ! Il ne
semblait pas l’avoir entendue puisque ses enjambées devinrent de plus en plus amples. Elle se fraya
un passage dans la foule, le visage rougissant. Jamais auparavant elle n’avait autant éveillé l’intérêt
des gens. Elle le maudit en pensée… Elle ressentit alors un point de côté sur lequel elle pressa
quelques doigts. Pourtant, il fallait qu’elle appuie sur le champignon sinon elle allait le manquer.
Heureusement, à un moment donné, il bifurqua à l’angle de la rue entre deux buildings aux vitres
opacifiées. Dans un ultime élan, elle piqua un sprint, occultant la brûlure aiguë dans son abdomen.
Elle le vit toucher la portière d’une voiture rouge.
— Attendez !
L’homme tourna la tête vers elle.
Ce n’était pas trop tôt ! Samantha arriva à sa hauteur, essoufflée, les deux mains sur la taille et le
buste légèrement penché. Elle tentait de recouvrer une respiration normale en expirant avec
modération. Quand elle posa enfin les yeux sur lui, elle remarqua les écouteurs blancs qui pendaient
de part et d’autre de ses épaules. Voilà la raison de sa surdité ! Puis son regard vert remonta lentement
sur le visage de l’inconnu. Elle découvrit peu à peu le menton viril barré d’une fine cicatrice sur une
barbe naissante. Une mâchoire carrée, une bouche séduisante, un nez droit et des yeux qui la fixaient
intensément complétaient son portrait. Malgré elle, elle recula de quelques pas, ébranlée par l’impact
de ses iris noirs.
— Oui ? demanda-t-il innocemment.
— Vous… vous avez laissé tomber votre portefeuille au café.
Surpris, l’homme palpa la poche arrière de son pantalon et afficha une mine dépitée.
— Vous avez raison, mademoiselle. Effectivement, il n’est plus à sa place. Je suis désolé de vous
avoir fait courir. Je ne vous ai pas entendue car j’ai la mauvaise habitude d’écouter de la musique très
fort. Quoi qu’il en soit, c’est rare des personnes comme vous de nos jours. Merci encore pour votre
gentillesse.
Elle émit un petit rire nerveux.
— De rien. Cela peut arriver à tout le monde…
Elle rencontra à nouveau son regard pénétrant et s’interrompit brusquement. Il ne l’avait pas
lâchée des yeux. Pourquoi la fixait-il si ardemment ? Avait-elle un peu de pulpe du jus de fruits collée
sur la joue ? Cela devenait très gênant. Un malaise diffus la fit frissonner. Sans raison apparente, cet
homme lui faisait peur. D’ailleurs, que fichait-elle encore devant lui ? Elle lui avait rendu son
portefeuille, elle pouvait rentrer chez elle. Sa mère allait s’inquiéter de son retard.
— Je dois y aller.
— Attendez. Est-ce que je peux vous inviter à dîner pour vous remercier ?
— Heu, je vous assure que ce n’est pas la peine…
— Si, j’insiste. Vous m’avez épargné bien des soucis administratifs. Le moins que je puisse faire
est de vous récompenser d’une manière ou d’une autre. Sans vous, j’aurais été obligé de refaire mes
papiers, de contacter ma banque pour bloquer mes moyens de paiements, etc. Vous êtes mon héroïne !
— C’est très gentil de votre part, mais ma… mon… petit ami ne serait pas content de me savoir
avec un autre homme.
— Vous n’êtes pas forcée de le lui révéler. Ce sera notre secret à tous les deux.
Il avait murmuré ces derniers mots d’une voix caressante. Aussitôt, la bouche de Samantha
s’assécha ; son cœur s’emballa, martela furieusement contre ses côtes. Que lui arrivait-il ? Il profita
de son immobilisme pour réduire la distance entre eux et se camper face à elle. Il était grand, brun,
extrêmement séduisant et voulait l’inviter à sortir. Et surtout, il était seul avec elle dans cette ruelle.
Dans son dos, elle entendait le bruit des passants pressés de regagner leur maison. Elle ferait mieux
de les imiter. Mais elle avait l’impression d’être épinglée sur un mur, incapable de bouger sous son
regard qui la maintenait prisonnière. Ils étaient enfermés dans une bulle, isolés du reste du monde. Le
temps sembla suspendre son vol… Les iris de l’inconnu, aussi sombres que les ténèbres, semblaient
la happer, l’envelopper dans leur noirceur cotonneuse. N’était-ce pas paradoxal ? Samantha suffoqua
et inspira une grande goulée d’air pour revenir au moment présent. Le manque d’oxygène constituait
une des conséquences de sa course ; elle en était persuadée. Elle ne pouvait pas être attirée par cet
homme au premier regard ! Au contraire, son instinct lui soufflait de se méfier de lui. Une aura de
danger planait autour de lui.
— Alors, qu’en dis-tu ?
Samantha écarquilla les yeux, étonnée par cette familiarité. Venait-il de la… tutoyer ? En moins
de cinq minutes, ils étaient devenus « intimes ». Pour qui se prenait-il ? Lorsqu’il amorça un
mouvement dans sa direction, elle recula de plusieurs pas comme un animal apeuré. Il fallait qu’elle
s’éloigne de lui.
— Je ne cache rien à mon petit ami. Je dois refuser, monsieur.
L’homme haussa les épaules et plongea les mains dans les poches de son pantalon pour lui
prouver qu’il était inoffensif. Il respectait son choix et ne la contraindrait pas à accepter son
invitation.
— Soit, je comprends ta loyauté.
Samantha se retourna si vite que sa longue tresse brune virevolta dans son dos. Elle s’empêcha
de courir, mais ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Elle ne voulait pas paraître effrayée. Il l’avait
déstabilisée, mais pour rien au monde, elle ne le lui montrerait. Pourtant à chaque pas, elle imaginait
une grande main s’abattre sur son épaule et la ramener dans la ruelle. La suivait-il ? Surtout ne pas se
retourner pour vérifier. Elle maintint le rythme alerte, mais la lumière déclinante du jour et les gens
qui passaient devant elle, semblaient si loin. Plus que deux mètres… un… Le dernier pas la libéra tout
à fait de son angoisse. Elle vira à droite et s’appuya contre le mur le plus proche. Le cœur battant à
tout rompre, elle s’autorisa un regard de biais et faillit s’affaisser de soulagement lorsqu’elle ne vit
personne déboucher derrière elle. Un fou rire nerveux était en train de la gagner. Pourquoi avait-elle
eu si peur ? Il n’avait rien tenté contre elle. Aucun geste déplacé. Tout juste avait-il insisté très
lourdement pour l’inviter, mais son refus avait été bien admis en fin de compte.
Elle se décolla du mur et prit la direction du parking de l’Université pour regagner son véhicule.

* * *

Samantha Isabella Vallone.
Il venait enfin de rencontrer sa cible de très près. Elle l’ignorait, mais il la filait depuis deux
jours dans tous ses déplacements. Il avait épié de loin ses habitudes. Les journées de la jeune fille se
résumaient à son trajet depuis le domicile jusqu’à la fac. Le soir, après ses cours, elle s’enfermait
dans la bibliothèque, prenait ensuite un verre à la terrasse d’un café essentiellement rempli
d’étudiants, avec son amie, Gayle. Puis, elle rentrait sagement chez elle. D’après ses observations, elle
menait une vie tout à fait banale. Elle habitait avec sa mère, une veuve discrète, dans une coquette
maison dans un quartier calme de Paradise. Et contrairement à ce qu’elle venait d’affirmer, elle
n’avait pas de petit ami attitré.
Pourquoi Leandro Manzoni rêvait-il de l’éliminer de la circulation ? Elle n’appartenait pas
vraiment à la catégorie de celles dont on songeait à se débarrasser d’une balle dans la nuque. Ni
harpie ni prête à ruiner un mari par un divorce couteux, elle ressemblait à une étudiante sans histoires
en première année de cycle universitaire. Tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. D’habitude, Chase ne
s’intéressait pas à ses contrats. Il les exécutait sans cérémonie en échange de billets verts. Mais le seul
fait qu’elle gravite autour des Manzoni méritait qu’il s’y attarde. Peut-être en tirerait-il quelque
chose ?
Plus grande que la moyenne, Samantha était plutôt mignonne dans son débardeur bleu clair qui
moulait sa poitrine ronde et son large chemisier blanc. Ses cheveux bruns rassemblés dans une tresse
épaisse avaient reposé sur une épaule à côté d’un sautoir composé de pierres ambrées aplaties qui lui
arrivait au nombril. Elle portait un short en jean qui dévoilait ses longues jambes galbées à peine
bronzées et était chaussée de Converses en denim aux pieds. Là encore, rien d’extravagant, en
somme ! Tout comme sa personnalité. Elle paraissait si sage. Alors qu’avait-elle bien pu faire pour
susciter une telle haine ? Il allait devoir approfondir son enquête…
Chase attendit quelques minutes encore avant de déboucher de la ruelle. Il jeta les écouteurs et le
portefeuille, des accessoires factices, dans la première poubelle venue. La voiture qu’il avait touchée
n’était pas non plus la sienne. Son véhicule aux vitres fumées était garé au dernier niveau d’un
parking souterrain situé à une centaine de mètres d’ici. Curieux, il avait voulu se frotter à celle qui
représentait son contrat. Et elle était aussi innocente que l’agneau qui venait de naître. Il avait espionné
la conversation naïve avec son amie à la table de la terrasse et provoqué cette rencontre en la
bousculant. Manzoni avait raison quand il évoquait une « cible très facile » ! Il n’en ferait qu’une
bouchée s’il décidait réellement de la tuer.

Chapitre 8







Samantha referma la porte d’entrée et laissa tomber sa besace dans le couloir. Elle se déchaussa
et rangea ses Converses dans l’armoire à chaussures. Puis elle attrapa une paire de pantoufles qu’elle
enfila. Avant de prendre le chemin de la cuisine, elle poussa son sac du pied pour le caler contre le
mur. Sa mère tenait à ce que la maison soit en ordre.
— Je suis rentrée, annonça-t-elle.
Une délicieuse odeur de tarte aux pommes mélangée à l’arôme plus entêtant de la cannelle flottait
dans le couloir. À force de côtoyer un véritable cordon bleu, son sens olfactif s’était aiguisé au fil des
années. Et inutile de se demander où se trouvait sa mère. Vivian était une ménagère accomplie. Elle
adorait s’occuper de son intérieur et par-dessus tout, cuisiner. Le salon n’était pas le centre
névralgique de la maison. C’était la cuisine qui servait autant de salle à manger que de pièce à vivre.
Un havre de paix − les discussions légères et les rires s’engageaient généralement autour de la table −
et le temple de la connaissance culinaire. En effet, une bibliothèque croulait sous le poids des grands
volumes reliés et des classeurs triés selon les thématiques et avoisinait les placards.
Depuis le seuil, en appui contre l’embrasure de la porte, Samantha observait sa mère qui
s’affairait. Une émotion lui étreignit le cœur. Dieu qu’elle aimait cette petite femme aux cheveux
blond vénitien serrés dans un chignon impeccable ! Pour elle, c’était la femme la plus douce et la plus
tendre au monde. La meilleure. Sans exagération aucune ! Toujours présente, Vivian parvenait à
balayer les tracas de sa fille avec son éternel sourire plaqué sur les lèvres. À ses yeux, sa mère était
tout simplement parfaite. Plus tard, Samantha espérait toucher du doigt cette perfection avec son
propre enfant, mais sans trop y croire. Pour l’instant, elle se situait à peu près à des années-lumière.
Le ménage et la cuisine ne figuraient pas dans son palmarès. Elle esquissa une grimace comique.
Passer l’aspirateur et traquer la poussière l’ennuyaient prodigieusement, sans oublier qu’elle était une
catastrophe ambulante derrière les fourneaux. Le fond des casseroles tremblait à son approche, car ils
finissaient immanquablement carbonisés après leur utilisation.
Vivian leva les yeux de son plat et sourit à sa fille.
— Bonsoir ma chérie. Tu arrives plus tard que d’habitude…
Bien que Vivian affichât toujours un visage serein, Samantha la connaissait assez pour savoir
qu’elle s’était inquiétée en voyant l’heure tourner. Elle avait perçu un début d’angoisse dans le doux
timbre de sa voix. Un autre trait du caractère maternel : l’anxiété. Elle choisit de la rassurer. Raconter
l’incident avec l’inconnu lui vaudrait sûrement d’innombrables questions stressantes. Cet homme
ferait partie des cimetières des non-dits qui ne comptaient que quelques tombes. Elle avait fait sa B.A.
en lui rapportant son portefeuille. Leur tête-à-tête n’était qu’un évènement sans importance.
Samantha s’efforçait d’être une jeune fille studieuse, sage et sérieuse pour se montrer digne des
attentes conservatrices de sa mère. Elle ne sortait pas en boîte les soirs, était toujours vierge en
attendant de trouver l’homme idéal. Certes, elle l’avait déçue en étant une piètre femme d’intérieur et
cuisinière, mais elle brillerait autrement à ses yeux. Elle obtiendrait des diplômes et décrocherait un
poste gratifiant à la fin de ses études. Afin que sa mère soit fière d’elle ! C’était le moins qu’elle
puisse faire pour tout l’amour qu’elle avait reçu.
— Oui, je suis désolée. J’ai oublié de te prévenir, confessa-t-elle d’un air contrit. J’étais déjà en
route vers la maison. J’ai révisé avec Gayle à la bibliothèque et je n’ai pas vu l’heure tourner…
Qu’est-ce que tu nous as préparé de bon ?
— Un jambalaya, un plat louisianais épicé composé de fruits de mer et de riz.
— Mmm. J’en salive d’avance.
Samantha se dirigea vers le frigidaire et se saisit d’une bouteille d’eau fraîche. Elle se servit un
grand verre et l’avala d’un trait. Il faisait déjà très chaud en ce mois de juin. Avec sa mère, elles
projetaient d’aller passer trois semaines de vacances en août au bord de l’océan pour échapper aux
températures caniculaires.
— Samedi, j’ai prévu d’aller faire du shopping avec Gayle tôt le matin pour éviter la foule. Je
voudrais me trouver une belle robe pour ma soirée d’anniversaire. Tu… souhaiterais nous
accompagner ?
— Non, merci, déclara sa mère d’un ton sec.
Samantha connaissait d’avance la réponse. Elle la lui avait tout de même posée par acquit de
conscience. Sa mère n’aimait pas Gayle – la réciproque était vraie − parce qu’elle la trouvait un peu
trop délurée à son goût. Elle avait eu peur de son influence néfaste sur sa fille. Mais Samantha lui
avait démontré qu’elle pouvait lui faire confiance. Qu’elle était une fille solide avec la tête sur les
épaules. En y réfléchissant bien, Samantha se demandait encore comment Gayle et elle avaient pu
devenir amies ! Peut-être faisaient-elles contrepoids ? Les deux faces opposées d’une même pièce.
Tandis que Gayle courait après des sportifs bien charpentés sur le campus, elle, ne songeait qu’au
jour où Leandro s’intéresserait enfin à elle. Si tout se passait selon ses suppositions, Samantha allait
connaître un destin identique à celui de sa mère. Vivian, à son âge, était déjà fiancée à Ricardo
Vallone et un an plus tard accouchait de son enfant. Catholique pratiquante, sa mère ne comprenait pas
cette jeunesse décadente. Sa fille était moins rigide sur la question. Elle ne s’ennuyait pas avec son
amie et appréciait sa joie communicative, même si Gayle s’envoyait de temps en temps en l’air avec
des garçons… D’ailleurs, Samantha avait tenu à ce que cette dernière assiste aussi à la réception. Elles
fêteraient ensemble la fin de leurs examens.
Samantha déposa un baiser sur la joue de sa mère.
— Comme tu veux. Je cours prendre une douche rapide.
— Le dîner sera prêt dans un quart d’heure.
— OK. À tout de suite.
Samantha monta au premier étage et pénétra directement dans la salle de bains adjacente à sa
chambre. Elle commença à se déshabiller. Perdue dans ses pensées, elle revit deux iris noirs qui
semblaient la sonder au plus profond de son âme. Jamais personne ne l’avait hypnotisée à ce point.
Elle était troublée plus que de raison. Puis elle s’ébroua et chassa résolument l’inconnu de sa tête. Elle
ne le reverrait jamais. Son image mystérieuse fut remplacée par celle plus éclatante de Leandro et elle
se mit à fredonner.

* * *

Cela faisait depuis dix bonnes minutes que Chase patientait dans son SUV stationné sur un des
nombreux parkings de Las Vegas Boulevard, l’artère la plus touristique de la ville. Il rongeait son
frein, car il devait attendre un délai raisonnable avant d’entrer dans la grande boutique à la suite de
Samantha accompagnée de son amie. Toutes deux s’étaient donné rendez-vous à l’heure de
l’ouverture du « Macy’s », certainement dans le but de dénicher des robes de gala pour la sauterie de
la semaine prochaine. Ses doigts pianotaient sur le cuir du volant avec une impatience exaltée. Un
sourire réjoui flottait sur ses belles lèvres sensuelles. Et il avait quelques raisons d’exulter de joie.
Après avoir recoupé toutes les informations en sa possession, il venait enfin de découvrir le lien qui
unissait Samantha et les Manzoni. Il n’aurait pu tomber sur une proie plus parfaite ! En effet, la jeune
fille incarnerait à son insu le fameux cheval de Troie dont il avait désespérément besoin pour
approcher Vittorio Manzoni, une ordure trop bien entourée. Ainsi sa vengeance ultime prenait forme
lentement mais sûrement. Et rien n’arrêterait plus son offensive une fois lancée. Le fait de sacrifier
une innocente dans l’opération ne le fit même pas sourciller. « La fin justifie les moyens ! », avait-il
coutume de dire. Et puis de quoi se plaindrait-elle ? Il veillerait à ce qu’elle soit dédommagée en
conséquence.
Après avoir perché ses lunettes de soleil sur le nez, Chase descendit prestement de son véhicule.
Il traversa à longues enjambées les deux larges voies séparées par un terre-plein dans lequel des
palmiers étaient plantés à intervalles réguliers. Les hautes portes vitrées du « Macy’s » coulissèrent
pour le laisser pénétrer dans le temple du shopping. Des hôtesses derrière leur comptoir lui
souhaitèrent la bienvenue. D’un rapide coup d’œil, il repéra l’étage de l’habillement. Il emprunta
l’escalator et se rendit au deuxième niveau. Les rayons étaient pratiquement déserts. Il scanna les lieux
et avisa de suite les cabines d’essayage.
Estimant qu’il était perdu parmi les articles féminins, une jeune vendeuse aux cheveux roux
frisés s’approcha de lui. Chase pesta tout bas tout en relevant les commissures de ses lèvres à son
intention.
— Puis-je vous aider, monsieur ? Vous cherchez le rayon homme, peut-être ?
— Pas tout à fait…
Il aperçut des bijoux fantaisie qui se trouvaient à proximité des cabines.
— Je suis à la recherche d’un cadeau d’anniversaire pour ma sœur. Elle aime beaucoup les
bagues en émail.
— Par ici, monsieur. Nous avons un large choix en la matière.
Chase suivit la vendeuse rousse vêtue d’un tailleur bleu qui le guidait vers le rayon en question. Il
se retrouva devant un étalage impressionnant de colifichets. Il feignit d’hésiter en esquissant une
moue.
— Quelles sont ses préférences ? Aime-t-elle plutôt l’argent, du plaqué or ?
Chase n’écouta pas le reste des descriptions, ô combien futiles ! La voix amusée de Samantha
venait d’interférer et de parasiter celle de la vendeuse.
Il tendit l’oreille.
— Ah, je crois que je viens de reconnaître quelqu’un, fit-il avec un large sourire aimable. Si cela
ne vous ennuie pas, je pourrais choisir après, car je tiens d’abord à aller la saluer.
— Dans ce cas, je vous laisse. N’hésitez pas à m’appeler en cas de besoin.
— Je n’y manquerai pas. Merci beaucoup.
Chase se déporta sur la gauche, devant l’espace ouvert des cabines d’essayage, et se planta à deux
mètres derrière la gracieuse silhouette qui virevoltait pieds nus dans sa longue robe de cocktail vert
pâle. Lorsqu’elle se recula de plusieurs pas pour juger de l’effet en se positionnant de profil, elle
l’aperçut dans le reflet du miroir de pied en cap. Soudain, son sourire vacilla pour s’éteindre tout à
fait. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise en le reconnaissant. Sa bouche s’entrouvrit. Que faisait-il
ici ? Elle pivota sur ses talons. Tous deux se faisaient face. Un air de déjà-vu se rappela à son
souvenir. Un autre endroit. Dans la ruelle. Il lui fit le même effet. Comme lors de leur première
rencontre, elle se trouva de nouveau happée par ses iris sombres qui la fixaient toujours aussi
intensément.
— Alors, Sam, comment trouves-tu ta robe ?
Samantha sursauta, le cœur battant à tout rompre. La voix étouffée de Gayle derrière le rideau
tiré de la cabine venait de l’interroger.
— Parfaite… Et… et la tienne ? demanda-t-elle, en maîtrisant à peu près ses cordes vocales afin
de ne pas chevroter.
— Non, la bleue me boudine. Je ressemble à un jambon ficelé dedans. Sur les cinq robes que j’ai
choisies, je peux déjà faire une croix sur les trois premières. J’aurais dû écouter ma mère et arrêter
les pâtisseries. Elle m’a bien prévenue que je ne rentrerais plus dans aucun vêtement en dessous de la
taille 40. Pourquoi je ne l’ai pas écoutée ? Satanée robe ! Je vais essayer la rose… Hum, si j’arrive à
enlever celle-ci, rajouta-t-elle un ton dépité.
— Tu veux de l’aide ? proposa Samantha.
— Non, c’est trop embarrassant ! Je veux me morfondre toute seule.
— Tu me montreras le résultat.
— Si j’arrive à rentrer dedans, marmonna-t-elle, frustrée.
Gayle continua ses borborygmes en se débattant dans l’espace étroit.
Pendant ce temps-là, ils ne s’étaient pas quittés des yeux, tels deux duellistes.
Pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, Samantha avait dissimulé la présence de cet homme à
son amie. Son secret honteux, coupable, troublant… Elle réduisit la distance entre eux, le cœur battant
d’appréhension, et les poings serrés dans un geste de colère.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? murmura-t-elle, pour n’être entendue que de lui.
— Pour éviter tout quiproquo, je ne te suivais pas, confessa-t-il d’une voix basse et grave qui la
fit frissonner. Je cherchais juste un cadeau pour ma sœur dont l’anniversaire tombe la semaine
prochaine et que j’avais carrément zappé. C’est au moins mon cinquième magasin sur Las Vegas
Boulevard. C’est un pur hasard que nous nous soyons revus ici.
Il la tutoyait encore. Elle fronça les sourcils, contrariée. D’habitude, elle était moins à cheval sur
les principes, mais cette familiarité venant de sa part l’agaçait prodigieusement. Elle la trouvait
déplacée comme s’il n’en avait pas le droit. C’était étrange de se retrouver si peu de temps après.
Devait-elle le croire quand il évoquait une simple coïncidence ?
Elle pinça les lèvres.
— Est-ce que vous pourriez arrêter de me tutoyer, monsieur ? rétorqua-t-elle d’un ton aussi ténu.
Nous ne nous connaissons pas.
— Si, souviens-toi, Sam. Nous sommes liés dorénavant. Je te suis redevable. J’ai une immense
dette envers toi, la taquina-t-il. Tu as ramassé mon portefeuille et tu as tenu à me le ramener. Tu as
refusé mon invitation à dîner, mais laisse-moi t’offrir cette robe à la place. Elle te va à ravir.
Son regard sombre descendit sur la naissance de sa poitrine révélée par le décolleté en forme de
V.
— Oh oui, tu es absolument ravissante, mon amour.
Samantha n’en crut pas ses oreilles. Elle était trop estomaquée pour pouvoir parler. Sa bouche
s’ouvrit sans pouvoir formuler un son. Comment l’avait-il appelée ? « Mon amour. » Sa peau se
couvrit d’une chair de poule. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Cet homme lui fichait la
trouille. Après seulement deux rencontres, il l’affublait déjà d’un surnom tendre comme si elle lui
appartenait corps et âme. Pourquoi la suivait-il ? Elle ne croyait plus à la théorie fumeuse du hasard.
Qui était-il ? Un psychopathe qui avait fait une fixation sur elle ? Il n’avait pu oublier qu’elle avait
déjà un petit ami. Ou alors, il s’en fichait royalement ! Les fous n’écoutaient jamais les autres…
Affolée au-delà de toute raison, Samantha se retournait en chancelant pour rejoindre la sécurité
de sa cabine quand Gayle tira brusquement le rideau. Les mains sur la taille, cette dernière se tenait de
dos et balançait ses hanches un peu trop larges d’un côté et de l’autre pour tester l’élasticité du lycra.
Elle ne vit donc pas son amie sursauter et mettre une main sur sa bouche pour étouffer un petit cri.
Lorsque Gayle lui fit face, Samantha avait eu le temps de se recomposer un visage enthousiaste.
Mais le cœur n’y était plus, il palpitait plutôt d’angoisse, à présent. Elle voulait quitter ce magasin.
— Comment tu me trouves ? s’enquit-elle.
— Tu es sublime en rose.
Gayle remarqua la tenue de Samantha.
— Et toi, tu es époustouflante dans cette robe.
— Merci, mais je crois que je vais aller la reposer.
— Mais pourquoi ? Elle est magnifique sur toi.
Samantha esquissa une moue dubitative.
— Je vais en choisir une autre tout aussi belle.
— C’est dommage…
Gayle observa plus attentivement le visage de Samantha. Cette dernière se mordillait la lèvre
avec fébrilité. Elle semblait ailleurs, les nerfs à fleur de peau. Elle ne l’avait jamais vue aussi
préoccupée. À présent que les examens étaient terminés, elle n’avait plus de soucis à se faire. Juste
profiter des vacances estivales qui se profilaient à l’horizon.
Gayle posa une main rassurante sur son bras.
— Hey, Sam, est-ce que ça va ? Tu m’as l’air secouée.
— Oui, ne t’inquiète pas, soupira-t-elle, les larmes aux yeux. Je commence à fatiguer. Le
shopping, c’est crevant.
— À qui le dis-tu ? Surtout quand on ne rentre même plus dans du 40 !
Malgré elle, Samantha fouilla du regard le magasin. Bien sûr, il avait disparu.
— Tu as besoin de quelque chose, Sam ? Je peux aller te le chercher.
— Non non… J’ai tout ce qu’il me faut sous la main.
— Tu es aussi nerveuse qu’une chatte sur un toit brûlant.
— Ce n’est rien. Le contrecoup des examens. Et maintenant, je stresse un peu de ne rien trouver à
me mettre pour la soirée.
— Je t’assure que celle-ci te va super bien.
— OK, je vais la prendre alors. Après, je suis désolée, mais je rentre.
— Rho, déjà ! Je t’invite à déjeuner si tu veux.
— Non, j’ai promis à ma mère que je serais de retour vers midi.
Gayle ravala sa déception, car elles n’allaient plus se voir pendant les deux mois d’été. Fin juin,
elle devrait rendre le studio qu’elle louait pour ses études puis repartirait chez elle dans l’Utah, aider
ses parents qui tenaient un restaurant pour routiers. En somme, elles n’auraient plus que trois
semaines à passer ensemble. Elles ne se retrouveraient qu’à l’automne pour la rentrée universitaire.
Elles quittèrent le deuxième niveau pour descendre aux caisses situées au rez-de-chaussée.
Samantha pria en for intérieur pour que l’inconnu n’ait rien déboursé pour elle. Ce fut un vœu pieux,
car au moment de payer, la vendeuse lui assura que sa robe avait déjà été réglée. Samantha trembla de
peur intérieurement. Il la lui avait offerte. Il avait fini par obtenir gain de cause.
— Qui t’a payé la robe ?
— Je t’expliquerai dehors.
Elles sortirent du magasin et se dirigèrent vers la Chevrolet de Samantha.
— Heu, figure-toi que je suis partie précipitamment de la maison ce matin. Pendant que je faisais
mes essayages, j’ai renversé mon sac. C’est là que je me suis rendu compte que j’ai oublié ma carte
bancaire. J’ai dû appeler ma mère afin qu’elle communique le numéro au magasin par téléphone pour
pouvoir régler mon achat.
Gayle fronça les sourcils, perplexe.
— Tu sais, j’aurais pu t’avancer la somme.
— Je ne voulais pas te déranger.
— Hey, nous sommes amies ou non ? Si nous ne pouvons pas nous entraider…
— Tu es vraiment adorable. Je saurais m’en souvenir.
Pour la première fois de sa vie, Samantha mentit effrontément. Car comment expliquer qu’un
homme qui l’effrayait et la désarçonnait par son audace et dont elle ignorait l’identité lui avait offert
cette robe de cocktail. C’était au-dessus de ses forces.

Chapitre 9







La main de Vivian étreignit tendrement celle de Samantha. La mère avait perçu la nervosité
grandissante de sa fille dans l’habitacle spacieux de la limousine à mesure qu’elles approchaient du
Platinium Hotel, le lieu choisi par les Manzoni pour célébrer son anniversaire et la fin de ses
examens. Samantha lui en sut gré de la rassurer, car elle se sentait effectivement sur des charbons
ardents. Beaucoup d’invités étaient conviés à cette réception. Elle ne connaissait pratiquement
personne parmi la trentaine de convives. C’étaient des amis, des relations d’affaires de Leandro et de
son père. Pourtant, elle devrait se familiariser avec son monde si le fils unique de Vittorio comptait
lui demander d’être sa petite amie, comme elle le supposait.
— Tout va bien se passer, ma chérie. Je suis là.
Le véhicule luxueux s’arrêta tout en douceur devant l’un des établissements les plus fastueux de
la ville. Pour l’occasion, Vittorio n’avait pas lésiné sur les moyens. Le chauffeur en livret noir et vert
bouteille vint leur ouvrir la portière. Samantha eut l’agréable surprise de voir Leandro l’attendre à un
mètre d’elle, vêtu plus élégamment encore que de coutume. Il tendit la main à la jeune fille pour
l’aider à descendre. Il en fit de même pour Vivian. Il pénétra dans l’hôtel, une femme pendue à chaque
bras. La réception aurait lieu dans une salle privative du rez-de-chaussée. Ils traversèrent l’immense
hall majestueux où tout n’était que luxe et ostentation pour la plus grande satisfaction des clients
habitués à un standing d’exception.
Plantée sur le seuil, Samantha enregistra le décor épuré de la pièce qui contrastait avec le
clinquant de l’accueil. Une épaisse moquette claire amortissait les bruits de pas des invités, des
voilages blancs entouraient les quatre pans du mur et un buffet discret était dressé sur sa droite.
D’ailleurs, une silhouette familière en robe rose lui présentait son dos et semblait étudier les
victuailles. Gayle était déjà arrivée de son côté. Cette dernière se tourna vers elle et lui adressa un
grand signe de la main. Mais Vittorio fut le plus rapide et vint l’accueillir dès son entrée.
— Voici la reine de la soirée, claironna-t-il, visiblement fier de sa filleule. Bon anniversaire à
toi, ma chérie. Tu es resplendissante dans cette robe.
— Merci beaucoup.
Puis il s’adressa à l’autre femme.
— Vivian, tu es aussi belle qu’elle. Je sais de qui ta fille tient sa beauté.
— Flatteur.
— Non, réaliste.
Les joues de sa mère rosirent sous le compliment.
Vittorio offrit son bras à la jeune fille qui s’empressa d’y apposer sa main.
— Viens, Samantha, je vais te présenter à nos invités.
Elle fit un tour de salle et fut introduite auprès de la trentaine de convives, tous plus ou moins
reliés d’une certaine manière au Manzoni, qui la félicita chaudement pour son anniversaire. La
plupart d’entre eux avaient connu son père, Ricardo Vallone, et rencontrer sa fille était un moment
d’émotion. Elle ne se souviendrait probablement pas de tout le monde, mais elle les remercia
chaleureusement pour leurs vœux. Derrière elle, Leandro la suivait comme son ombre tel un cavalier
prévenant. Quand l’épreuve fut terminée, Samantha put rejoindre son amie, Gayle, qu’elle serra
affectueusement dans ses bras.
— Joyeux anniversaire !
— Merci.
Samantha s’écarta.
— Gayle, laisse-moi te présenter Leandro.
Ils se serrèrent la main.
Puis Leandro s’excusa auprès de Samantha, avant d’aller discuter à l’autre bout de la salle avec
un homme aux cheveux poivre et sel. Il regarda discrètement sa montre. Presque 19 h. Encore un
quart d’heure avant l’exécution de son plan. Puis il serait débarrassé d’elle. Il avait hâte d’en finir
avec cette mascarade éprouvante !
Gayle adressa un clin d’œil à son amie.
— C’est vrai qu’il est très beau, glissa-t-elle, rêveuse. Viril. En pleine force de l’âge. Je vais peut-
être réviser sur mon jugement hâtif…
Samantha lui donna un petit coup de coude d’avertissement.
— Attention, chasse gardée.
Gayle pirouetta sur ses talons pour tourner le dos aux invités et lui tirer la langue.
— Ne t’inquiète pas, j’ai bien compris le message. J’ai seulement dit que j’allais « peut-être »
reconsidérer la question et non te le voler !
Elles éclatèrent d’un rire joyeux et toutes les deux trinquèrent à la santé de Samantha et à la future
réussite de leurs examens, en avalant exceptionnellement une gorgée de champagne. Elles étaient
autorisées ce soir à boire de l’alcool. Puis elles se mirent à piocher avec une mine gourmande parmi
les hors-d’œuvre présentés sur le buffet. À côté, une autre table croulait sous les paquets cadeaux.
Samantha les ouvrirait plus tard quand Vittorio lui en donnerait le signal. Plus loin, sa mère
s’entretenait avec un couple.
Samantha se sentait heureuse et détendue ce soir. Après les deux regrettables incidents, elle
n’avait plus recroisé cet inconnu qui l’avait terrorisée. Pourtant, elle n’avait pu réellement se départir
d’un sentiment de malaise diffus chaque fois qu’elle se trouvait dans un lieu public. Comme si son
aura néfaste la poursuivait partout. Trois jours plus tôt, elle s’était rendue au cinéma avec Gayle. La
peau de sa nuque n’avait cessé de la picoter comme si quelqu’un l’épiait constamment. Était-il caché
quelque part dans la foule compacte, dans la salle obscure ? Une peur inconsciente s’infiltra en elle.
Que cet homme trop entreprenant ne surgisse de nulle part pour la déstabiliser une fois de plus…
Mais plus aucune mauvaise rencontre n’était à déplorer. Elle n’avait parlé à personne de ces brèves
entrevues de peur d’inquiéter inutilement son entourage. Après tout, il ne l’avait pas touchée ni
agressée. Ce n’étaient que des présomptions.
Gayle attendait la réponse à sa question.
— Sam, tu m’écoutes ?
— Heu, pas vraiment. Je suis désolée.
— Tu étais encore dans la lune ? Ça t’arrive de plus en plus souvent.
— Pardon, que disais-tu ?
Samantha tenta de se concentrer sur la conversation. Pourquoi ce psychopathe vampirisait-il
toute son attention ? Elle le chassa résolument de ses pensées. Elle jeta un coup d’œil à Leandro à
l’autre bout de la salle. Comme si l’intéressé avait senti son regard peser sur lui, leurs yeux se
trouvèrent, se soudèrent. Il lui sourit et son petit cœur s’emballa dans sa poitrine. Elle se mit à rougir.
Machinalement, elle porta le verre à ses lèvres pour se donner une contenance, mais il était vide. Elle
devint cramoisie de honte. Serait-elle toujours maladroite en sa présence ? Leandro lui adressa un
clin d’œil de connivence, témoin de sa bévue. Galant, il s’empara d’une flûte de champagne sur un
plateau et s’approcha d’elle d’une démarche souple. Il allait lui tendre le verre quand elle lui échappa
pratiquement des mains. Le liquide pétillant et ambré se répandit sur la robe de Samantha qui hoqueta
de surprise.
En réalité, Leandro avait anticipé la venue d’une jeune serveuse qui circulait près du buffet. Il
s’était douté qu’elle aborderait Samantha en voyant sa flûte vide. Il s’était donc arrangé pour la
télescoper et renverser un peu de boisson sur l’invitée d’honneur. La bouche pincée, il se tourna vers
la fautive pour l’invectiver. La malheureuse serveuse retenait son plateau des deux mains, empêchant
les verres de trembler au diapason de son appréhension d’être renvoyée tout de suite.
— Idiote, vous ne pouviez pas faire plus attention !
— Je… je suis désolée, monsieur, je ne l’ai pas fait exprès.
— Encore heureux ! gronda-t-il, entre ses dents.
— Leandro, ce n’est rien, intervint doucement Samantha.
Il se calma instantanément.
— Viens, je vais t’aider à essuyer ta robe, suggéra-t-il. Ensuite, j’irai voir le directeur de l’hôtel
pour le sommer de virer cette incapable sur-le-champ !
La sanction paraissait disproportionnée ! La serveuse penaude se recroquevilla sur place. Elle
avait l’air tellement jeune. Peut-être une étudiante comme elle qui avait besoin d’un petit boulot pour
payer les frais de scolarité ou son loyer. Samantha avait la chance que l’assurance-vie de son père les
entretienne correctement toutes les deux, sa mère et elle. Elle posa un bras apaisant sur celui de
Leandro.
— C’est mon anniversaire. Et si tu veux me faire un cadeau qui me ferait extrêmement plaisir,
c’est de la laisser continuer son service.
Leandro parut réfléchir.
— D’accord, finit-il par admettre. Tes désirs sont des ordres, ma chère. Je ne peux rien te refuser
ce soir. En attendant, je vais te conduire aux toilettes pour que tu puisses réparer le dégât sur ta robe.
Samantha se laissa docilement guider par Leandro qui l’escorta dans le couloir vers les lieux
d’aisance uniquement réservée aux invités de la salle de réception. Soudain, le portable du jeune
homme émit des vibrations dans la poche de son pantalon. Il s’excusa auprès de Samantha et attrapa
son mobile. Il lui adressa ensuite une mimique contrite en avisant son interlocuteur. Un appel urgent ;
il devait décrocher. Il mit la main sur le micro.
— Je dois absolument lui parler.
— Je t’en prie. Merci de m’avoir accompagné.
— Je ne sais pas pour combien de temps j’en aurais. Alors, ne m’attends pas. À tout de suite.
Leandro s’éloigna pour reprendre la conversation.
Samantha poussa la porte des sanitaires. Ses hauts talons claquèrent sur le carrelage dallé à
chaque pas et résonnèrent aux quatre coins de la pièce. Elle se plaça devant le miroir et constata
l’étendue de la salissure. Une auréole assombrissait le tissu soyeux vert pâle au niveau de sa poitrine.
Un monticule de serviettes blanches pliées à l’effigie du Platinium hôtel reposait près des lavabos en
faïence. Elle en déplia une et la mouilla. Elle frotta légèrement la maculature. Elle doutait de
l’efficacité de la manœuvre. Tant pis, elle finirait avec sa robe tachée. Tout le monde avait assisté à
l’incident et comprendrait. Elle souleva le couvercle d’un panier en osier et jeta la serviette usagée.
Elle s’observait dans la glace et se faisait la réflexion que son rouge à lèvres avait terni quand la
porte d’un cabinet de toilette s’ouvrit derrière elle. Un visage familier s’encadra alors dans le grand
miroir. Ce n’était plus une coïncidence. Il la traquait bel et bien ! Il n’avait aucune raison de se trouver
dans les sanitaires pour dames. Il profita de l’effet de surprise pour agir. Tout se passa en une fraction
de seconde. Elle ouvrait la bouche pour crier lorsqu’il l’enlaça par-derrière et lui appliqua avec force
un chiffon fortement imbibé d’éther, étouffant le début de son hurlement. Le gaz lénifiant opéra à
toute vitesse puisque Samantha sentit ses membres se dissoudre comme du caramel mou en un temps
record. Néanmoins, il n’était pas assez puissant pour l’assommer complètement. Son cerveau était
brumeux, embrouillé, mais elle était encore consciente de ce qui lui arrivait. Elle s’écroula contre lui
à moitié anesthésiée. Elle grogna, mais seules des syllabes incompréhensibles parvenaient à franchir
ses lèvres.
« À l’aide ! Ne le laissez pas faire… »
Chase la serra fermement dans ses bras pour ne pas qu’elle tombe sur les carreaux. Elle était
menue et légère. Sa tête reposait contre son épaule. Rapidement, il la débarrassa des épingles qui
retenaient ses cheveux, puis les ébouriffa pour dissimuler son visage. Avec sa façon de marmonner
des sons inintelligibles, les clients de l’hôtel penseraient qu’il soutenait une personne soule. Il quitta
les toilettes en la traînant sur ses jambes molles. Elle trébucha à chaque pas, cherchant à le ralentir,
mais le gaz annihilait toute son énergie. Des larmes d’impuissance coulèrent sur ses joues. Elle
assistait à son propre enlèvement sans pouvoir lever le petit doigt. Pourquoi ce déséquilibré s’en
prenait-il à elle ? Mais que lui voulait-il à la fin ?
Ils rencontrèrent peu de monde. Personne ne les arrêta. Chase appuya sur le bouton d’appel de
l’ascenseur. Quand les portes coulissèrent sur leurs rails, Samantha pria pour que des gens se
trouvent à l’intérieur et donnent l’alerte. Mais ce monstre avait une chance de tous les diables, car la
cabine était vide. Elle ferma les yeux de dépit et poussa un grommellement.
— Tu pensais que j’allais me faire prendre ?
Il rit et elle sentit contre son épaule son torse qui se soulevait.
Ils descendirent au sous-sol. Les pans de l’ascenseur débouchèrent sur l’accès au parking
souterrain de l’hôtel éclairé par de longs néons au plafond. Samantha essaya de toutes ses forces
d’arrêter l’inéluctable, mais ses jambes ne lui obéissaient pas plus que quelques minutes plus tôt. Elle
fut purement et simplement traînée, ses escarpins raclant le sol en béton brut. Ses bras pendaient
lamentablement, sans vie. L’homme déverrouilla un SUV noir et ouvrit la portière arrière côté
conducteur. Il l’allongea sur la banquette. Il tendit sa main au-dessus d’elle et ramena plusieurs rubans
noirs de largeurs variables. Avec la première bande, il lui attacha les poignets dans le dos. Avec une
deuxième ficelle de soie, il cacha les yeux mouillés de larmes. Sa bouche fut également entravée,
après qu’il lui ait fourré un mouchoir. Enfin, il s’occupa de ses chevilles. Samantha bougea
désespérément ses pieds, mais le résultat ne fut qu’un vague tremblement. Un de ses escarpins tomba
sur le sol du parking dans un bruit sourd.
— Tiens, Cendrillon, je t’ai ramassé ta chaussure, plaisanta-t-il.
Il la lui remit en place. À cet instant, elle avait envie d’assener un bon coup de talon aiguille dans
le crâne de ce malade ! Il replia ses jambes presque en angle droit et claqua la portière. Il quitta le
parking sans être inquiété.
C’était un jeu d’enfant !

* * *

Leandro consulta discrètement sa montre et retint un sourire de triomphe. Plus d’un quart
d’heure s’était écoulé depuis qu’il l’avait laissée sur le seuil des toilettes et elle n’était toujours pas
revenue. À l’heure qu’il est, Samantha devait être loin. Ciao bella ! Très loin même. À six pieds sous
terre, espérait-il. Il était temps de s’inquiéter de son absence.
— Vivian, votre fille ne devrait-elle pas déjà être de retour ?
— Vous avez raison. La tache doit être récalcitrante. Je vais aller l’aider.
Excédée, Gayle singea en sourdine la mère de Samantha en roulant les yeux au ciel. La jeune fille
était juste derrière elle, mais Vivian s’évertuait à l’ignorer avec un dédain flagrant. De ce fait, Gayle
s’était réfugiée dans l’excellente nourriture et l’alcool en libre-service pour oublier cette atmosphère
guindée. Tous des snobs, ici ! Personne ne lui adressait la parole et tant pis pour son tour de taille,
mais elle avait besoin d’un exutoire à son ennui.
Vivian avait à peine amorcé deux pas qu’une réceptionniste revêtue de l’uniforme de l’hôtel
pénétra dans la salle et se dirigea vers elle, ou plutôt vers les Manzoni, une enveloppe à la main. Elle
s’adressa à Vittorio qui l’interrogea d’un froncement de sourcils.
— Je vous demande pardon pour ce dérangement, Monsieur Manzoni, mais j’ai un pli d’une
extrême urgence à remettre à Mrs Vallone. Le livreur l’a expressément précisé selon l’exigence du
client.
Vivian était perplexe.
— Oui, c’est moi.
La jeune femme lui donna l’enveloppe avec un sourire affable et repartit à son poste.
Vivian poussa un faible cri à la lecture de la lettre. Elle était sur le point de se trouver mal. Des
larmes inondèrent ses yeux. C’était impossible ! Elle ne pouvait pas croire ce qu’elle était en train de
lire. Les mots dansaient devant sa vision brouillée.
— Que se passe-t-il, Vivian ?
— C’est… c’est Samantha. Elle est partie…
— Comment ça, partie ? Mais où ?
— Elle ne le dit pas…
La lettre tremblait entre les doigts de Vivian. Leandro la lui prit des mains et la parcourut à son
tour.
— Ce que Vivian essaye de t’expliquer c’est que Samantha s’est enfuie… avec un autre homme.
Ils ont prévu de se marier dès ce soir. Elle se doutait que j’allais lui demander de devenir ma petite
amie à l’issue de la soirée et se sentait incapable de répondre à mon amour. Elle est heureuse avec lui.
Il est inutile de la rechercher ; elle l’écrit clairement dans cette lettre d’adieu.
— Ce n’est pas possible ! intervint Gayle, les larmes au bord des cils. Je la connais. Sam n’aurait
jamais pu faire ça. Elle ne parlait que de vous. Elle ne fuirait jamais sur un coup de tête. Il n’y a pas
une fille plus sérieuse qu’elle.
« Putain, ta gueule, la pique-assiette ! »
Cette fille allait réduire son stratagème à néant ! Cette lettre manuscrite, il l’avait demandée à un
faussaire de la rédiger pour plus d’authenticité. Leandro avait réussi à récupérer une copie de ses
examens auprès d’un professeur à l’Université après l’avoir chèrement soudoyé.
— Vivian, c’est bien son écriture. Vous la reconnaissez ?
— Oui, c’est bien la sienne.
Gayle fusilla Leandro du regard et lui arracha pratiquement la lettre des mains. Elle dut se rendre
à l’évidence, l’écriture était bien celle de son amie. Elle avait été malade une fois et avait photocopié
les cours de Samantha. Si elle comparait les deux façons de former des « L » très allongés, elles
seraient identiques. Un coup au plexus ne lui aurait pas fait autant de mal ! Le doute n’était plus
permis ; la preuve éclatante se trouvait sous ses yeux. Elle était sa meilleure amie et Samantha ne lui
avait rien dit ! Ou était-ce elle qui n’avait rien vu ? Ces derniers temps, il était vrai qu’elle paraissait
préoccupée, absente. Était-elle déjà amoureuse et préparait-elle en secret sa fuite avec un autre ? Ces
certitudes étaient ébranlées.
Les invités avaient senti le malaise ambiant. Les festivités étaient finies. La foule d’invités refluait
naturellement vers la sortie, tête pudiquement baissée face au drame qui se jouait. Vittorio pinça ses
lèvres. Il n’avait pas quitté son fils des yeux. Il le prit à partie, un peu plus loin, à l’écart des oreilles
indiscrètes pendant que Gayle consolait une Vivian en larmes. Il lui saisit le col de la chemise. Écœuré
par cette proximité, Leandro se débattit pour instaurer une distance en eux.
« Ne me touche pas ! »
— J’espère que tu n’as rien à voir avec cette disparition.
— Rien du tout. Comment oses-tu m’accuser ?
— Je me méfie de tout le monde.
— Même de ton fils ? le nargua-t-il avec insolence. Le moment est mal choisi pour se disputer,
papa. Je suis aussi attristé que toi. Je te rappelle que c’est ma future fiancée qui s’est barrée avec un
autre. Je vais avoir besoin de temps pour me remettre de cette perte. Si tu n’y vois pas d’inconvénient,
je vais aller consoler Vivian.
Vittorio Manzoni ne croyait pas au revirement soudain de Samantha. Elle ne serait pas partie de
son plein gré sans en avoir informé de vive voix sa mère. La relation entre elles était quasi
fusionnelle. Quelqu’un l’avait « aidée » dans sa fuite ? Il en était persuadé. Il ne croyait pas non plus à
un quelconque amour secret. Il avait observé la jeune fille à de nombreuses reprises. Tout dans son
attitude prouvait un attachement sincère envers son fils. Tout comme lui-même ressentait une
affection toute particulière pour la fille de son ancien meilleur ami.
Vittorio allait dépêcher ses hommes de main pour éclaircir toute cette affaire. Les coupables
seraient exécutés sans pitié !

Chapitre 10







Chase attendit que le lourd portail coulisse sur son rail et se referme complètement dans un
déclic, avant de s’engager dans l’allée bétonnée qui menait à son loft. Le véhicule roula tout en
douceur sur le bitume jusqu’à s’arrêter devant le perron qui s’éclaira comme par magie après avoir
détecté une présence. Il coupa le moteur ronronnant de la voiture et tendit l’oreille, attentif au
moindre bruit qui pouvait provenir de la banquette arrière. Était-elle encore consciente ou avait-elle
succombé à la fatigue ? Seul un souffle discret et régulier lui répondit en écho, preuve qu’elle
dormait profondément. Elle avait dû s’assoupir suite au bercement pendant le trajet conjugué à l’effet
de l’éther. Un sourire victorieux vissé aux lèvres, il descendit prestement de la place conducteur et se
tourna vers la portière arrière pour l’ouvrir en grand.
Chase observa un instant la forme recroquevillée dans l’obscurité. Samantha était parfaitement
immobile, son profil partiellement éclairé inerte. Sa joue reposait sur le cuir du siège, sa tête était
rentrée dans ses épaules et ses genoux légèrement repliés. Il allait attraper ses chevilles pour la tirer
hors de la voiture et la soulever dans ses bras quand, tout à coup, les jambes s’animèrent devant lui et
se détendirent comme des ressorts. Il sentit alors deux pointes vicieuses rencontrer très violemment
son ventre. Surpris par les piqûres, il réprima un cri de douleur en portant des doigts à l’endroit exact
où les talons venaient de le percuter. L’impact le fit reculer de deux pas, le souffle momentanément
coupé. Par réflexe, son autre main s’accrocha à la portière, lui évitant ainsi de tomber en arrière. Il
avait été pris au dépourvu. Une leçon qu’il n’oublierait pas de sitôt. Cette fille n’était pas si
inoffensive, finalement ! Tant mieux si elle possédait en elle des aptitudes à la riposte.
Durant le trajet, les muscles anesthésiés de Samantha s’étaient peu à peu réveillés de leur
léthargie. Elle avait remué ses orteils et déplacé discrètement ses jambes pour chasser tout à fait
l’engourdissement. Malgré son cœur sur le point de jaillir de sa poitrine et son esprit en surchauffe
qui lui jouait des scénarios effrayants, elle s’était exhortée à respirer régulièrement, simulant
l’endormissement. L’attaquer dans l’habitacle était à proscrire. Il la maîtriserait facilement dans un
espace aussi étriqué. Il fallait détourner sa vigilance pour le surprendre si elle voulait avoir une
chance de se sauver. Quand elle avait senti ses sales pattes se poser sur ses chevilles, elle avait arrêté
de respirer. Son contact la répugnait. Là ! C’était le bon moment. Il ne devait plus se méfier d’elle.
Dans une longue et discrète inspiration, elle avait bloqué son souffle dans sa gorge et lancé sa
violente contre-attaque. De toutes ses forces, elle avait déplié ses jambes. Une joie perverse se déversa
dans ses veines quand ses talons s’enfoncèrent dans sa chair. Le petit cri étouffé la ravit au plus haut
point. Pourvu qu’elle lui ait troué la peau de part en part !
« Prends ça, connard ! »
Si sa mère avait été là, son langage l’aurait choquée et elle l’aurait vertement réprimandée.
Aussitôt, des larmes lui montèrent aux yeux. Ô combien, elle aurait aimé l’avoir à ses côtés pour
qu’elle la tance sur son laisser-aller. Penser à sa mère adorée et l’imaginer se ronger les sangs
d’inquiétude après sa disparition lui brisèrent le cœur et lui donna des ailes en même temps. Il fallait
absolument qu’elle retourne chez elle pour la rassurer sur son sort.
« Je suis vivante, maman ! »
Puis tout se passa en accéléré. Presque une fraction de seconde en ce qui la concernait. Elle ne
perdit pas une minute après sa charge brutale et se tortilla pour s’extirper de la voiture. Son épaule
frôla l’homme au passage et elle frissonna d’horreur. Elle s’écarta vivement et prit la direction
opposée. Vite, vite ! Son pouls s’emballa. Son cœur était au bord de l’explosion. Des sueurs froides
coulèrent entre ses omoplates. L’adrénaline se diffusa dans ses veines comme une dose de drogue
nécessaire pour la booster. Cependant, elle se rendit très rapidement compte de toutes les difficultés
insurmontables qui se présentèrent à elle. Le bandeau lui obstruait la vue. Elle chancelait juchée sur
ses escarpins à hauts talons tandis que ses mains attachées dans le dos contribuaient également à son
déséquilibre.
Peu importe !
« Cours ! »
Samantha serra les dents et se mit à sautiller. Mais au deuxième petit bond, elle fut brutalement
ramenée en arrière. Sous son bâillon, elle ne cessait de grogner de terreur. Ses cris étranglés
s’intensifièrent quand son dos percuta un grand corps. Des mains vinrent l’agripper aux épaules pour
l’immobiliser. Croyait-il qu’elle se tiendrait tranquille ? Elle se démena en tous sens, essayant de
s’éloigner de lui. Là, ne venait-elle pas de lui mettre un coup de crâne dans le menton ? Pourtant, sa
poigne n’avait pas faibli d’un iota. Au contraire, ce salaud la serrait de plus en plus fort, imprimant
ses doigts dans sa peau. Elle était certaine d’avoir des bleus à cet endroit demain. Quel genre
d’homme maltraitait une femme aveuglée, entravée et impuissante à se défendre contre lui ?
« Un lâche de la pire espèce ! »
L’instant suivant, il la retourna si promptement dans ses bras qu’elle en éprouva un léger vertige.
Puis il la repoussa violemment et elle sentit une gifle s’abattre sur sa joue droite. Il l’avait frappée du
revers de la main. Déséquilibrée, les larmes aux yeux, la pommette en feu, Samantha tomba
lourdement sur le dos dans un hurlement assourdi de douleur. Sous elle, le tapis d’herbe amortit sa
chute. Pour quelle raison la battait-il ? Désorientée, à bout de nerfs, elle se mit à pleurer
d’incompréhension, de colère, trempant le bandeau sur ses yeux. Lorsqu’elle entendit un souffle d’air
à ses côtés, elle gémit d’anticipation. Il s’était agenouillé près d’elle. Elle baissa prudemment la tête,
cherchant à se protéger le visage. D’où viendrait le prochain coup ?
Samantha sursauta et sanglota en silence lorsqu’il empoigna fermement ses longs cheveux bruns
emmêlés. Il ramena son visage si près du sien que son haleine mentholée lui balaya la joue qui cuisait.
« Non ! Lâchez-moi ! Ne me faites pas de mal. »
— Ne refais plus jamais ça ! l’avertit-il dans un grognement. Avec moi, ce sera œil pour œil,
dent pour dent. Et n’essaie pas de t’échapper, tu n’y arriveras pas. Je te garderai avec moi le temps
qu’il faudra. Compris ?
Bon sang, pourquoi voulait-il la séquestrer ?
Samantha se remémora leurs rencontres jusqu’à son enlèvement dans les sanitaires de l’hôtel.
Rien n’était laissé au hasard. Cet homme si sûr de son pouvoir de séduction n’avait pas digéré son
refus d’aller dîner avec lui, après qu’elle lui ait rendu son portefeuille. Il l’avait suivie, avait épié le
moindre de ses faits et gestes en vue de se venger. Elle avait croisé la route d’un maniaque pour qui la
réponse « non » n’était pas une alternative. Tout son calvaire ne découlerait-il donc que d’une histoire
d’égo mal placé ? Aurait-elle dû accepter ? Elle s’ébroua intérieurement. Le résultat aurait été le
même. Cet homme était fou ! Une mauvaise rencontre et toute sa vie basculait dans un chaos
indescriptible.
Samantha s’attendait à une seconde gifle sur l’autre joue pour appuyer ses menaces, mais rien ne
vint frapper son visage. Brusquement, il la remit sans ménagement sur pieds, passa un bras puissant
derrière ses genoux qui s’entrechoquaient et la décolla du sol. Chase la hissa sur une épaule et se mit
en marche.
Mon Dieu, où l’emmenait-il ? Elle trembla de peur pendant que sa tête ballotait au gré de son
déplacement. Son esprit effrayé échafauda des scénarios tous plus insupportables les uns que les
autres. Que comptait-il faire d’elle ? Mais tout au fond d’elle, aucun doute ne subsistait plus quant à
son sort imminent… Ses genoux tambourinèrent contre son torse. Mais impassible, il continuait de
progresser tout en la maintenant contre lui dans un étau de fer. Les yeux bandés, elle ne put que
deviner ce qu’il était en train de faire. Elle entendit des gonds émettre des couinements infimes. Une
porte s’ouvrait lentement. Celle d’une chambre ? Sa supposition se confirma quand, après quelques
minutes, elle atterrit sur le dos, sur une étendue souple. Un matelas. Aussitôt, une panique pure la
submergea et elle se mit à gigoter pour évacuer de cette surface. Elle fut immobilisée sous le poids de
l’homme lorsqu’il s’assit à califourchon et emprisonna ses cuisses entre les siennes.
Samantha s’affola réellement quand il caressa le bas de son dos.
« Non, arrêtez, pas ça ! »
Les mains de Chase se faufilèrent sous ses reins et touchèrent ses doigts tremblants qu’elle
s’évertuait à écarter malgré le peu de latitude. Lentement, il remonta sur ses poignets liés. Après
quelques secondes, elle se retrouva miraculeusement les mains libres. Elle grimaça quand elle les
dégagea de son dos. Ses épaules l’élancèrent lorsque ses bras se déployèrent de part et d’autre de son
flanc. Mais elle ne s’attarda pas sur ces sensations désagréables. Cette liberté de mouvement lui donna
la force de lutter puisqu’elle se cabra pour le chasser de ses jambes. De nouveau, il l’immobilisa sans
problème en clouant ses poignets sur le matelas au-dessus de la tête. Il resserra son étreinte autour
jusqu’à presque les casser. Elle se contorsionna et poussa un cri de douleur sous son bâillon.
L’homme les rattacha ensemble. Il termina par nouer le lien à un des épais barreaux du lit.
Dorénavant, elle se tiendrait tranquille !
Il claqua la langue.
— Ta tentative d’évasion était vraiment stupide, Sam. Tu mérites une punition.
Elle frissonna et protesta derrière sa muselière avec l’énergie du désespoir.
Un brin amusé, Chase lui retira le bâillon ainsi que le petit morceau de chiffon coincé dans sa
bouche. Il sortit son portable de la poche de sa veste. Il appuya ensuite sur l’icône de l’appareil photo
et le glissa en mode vidéo. Les yeux bandés, elle ne pouvait pas le voir, mais il était en train de la
filmer.
— Que dis-tu ? Excuse-moi, je n’ai pas compris.
« Connard ! »
Le mot ordurier lui brûlait les lèvres, mais elle s’exhorta au calme et le ravala en même temps
qu’elle déglutissait pour hydrater sa gorge rendue sèche par le mouchoir. L’attaquer de front ne
servirait à rien. Tout au plus, récolterait-elle une autre gifle pour lui avoir tenu tête. Ce malade mental
ne supportait pas la contradiction. Parlementer pourrait se révéler être une tactique plus appropriée.
— Je vous en supplie, laissez-moi partir, implora-t-elle d’une voix douce et humble. Je vous
promets que je ne dirais rien à personne à propos de cet enlèvement. Tout ce que je veux c’est rentrer
chez moi, retrouver ma mère qui doit s’inquiéter et la rassurer… s’il vous plaît…
Chase arrêta de filmer et balança son téléphone plus loin au pied du grand lit. C’était un bon
début. Elle devenait plus raisonnable. Il n’aurait aucun mal à manipuler un esprit aussi faible.
Radouci, il lui répondit d’un ton faussement ennuyé.
— Je suis navrée, mais je ne le peux pas.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, en essayant de l’amadouer, car elle avait perçu une faille dans son
ton devenu moins dur. J’ai été gentille avec vous. Je vous ai rendu un immense service en ramassant
votre portefeuille et en vous le rapportant. Pourquoi me retenez-vous contre mon gré alors que je ne
vous ai rien fait ? Cela n’a aucun sens.
— Je te l’ai déjà dit. Tu resteras avec moi jusqu’à ce que je juge du moment opportun de te
libérer.
Samantha venait d’échouer. Il était également imperméable à la discussion.
— Mais bon sang, qui êtes-vous ? s’écria-t-elle, abandonnant son calme apparent. Et que me
voulez-vous à la fin ? Vous n’avez pas le droit de me retenir, vous m’entendez !
— Oui, je suis tout ouïe, mon amour.
— Cessez de m’appeler comme ça. Je ne suis pas « votre amour », cracha-t-elle, furieuse.
Relâchez-moi tout de suite, espèce de cinglé !
Un grand éclat de rire accueillit son coup de sang.
— Tu as enfin compris qu’il était inutile de parlementer avec moi.
— Vous n’êtes qu’un désaxé ! Votre place est à l’hôpital psychiatrique.
Elle ne croyait pas si bien dire ! Oh oui, il avait de sacrés problèmes psychologiques et traînait
toute une série de lourdes casseroles. Chase se pencha et posa son front contre le sien, saisi d’un
attendrissement. Elle se dégagea vivement en détournant la tête.
— Tout doux. Je fais ça pour ton bien… Tu le comprendras plus tard.
Samantha se pétrifia à ces paroles. Elle n’en crut pas ses oreilles. Elle ouvrit et referma sa
bouche à plusieurs reprises comme un poisson hors de l’eau. Les mots lui manquaient sur le moment
pour qualifier son comportement. Elle était terrorisée. Son sort était entre ses mains. Et il lui
demandait de lui faire… confiance ? Pour qui se prenait-il pour décider de ce qui était convenable
pour elle ?
— Vous me droguez, vous m’enlevez, tout ça pour « mon bien » ! Mais dites-moi que c’est une
blague. Rien ne peut justifier vos actes. Vous êtes complètement taré. Laissez-moi partir, assena-t-elle
en détachant chaque syllabe. Immédiatement !
— Non.
Son intonation tranquille faillit la décourager et elle ravala un sanglot. Une autre idée lui traversa
rapidement l’esprit. Certes, c’était lui offrir une opportunité sur un plateau d’argent, mais il en allait
de sa vie !
— Vous pouvez réclamer une rançon en échange de ma libération. Vous serez payé dans l’heure.
— C’est une excellente proposition.
Samantha retint son souffle, le cœur pulsant à cent à l’heure. Elle entrevit une petite lueur
d’espoir parmi les ténèbres qui l’entouraient.
— Je peux vous indiquer à qui vous adresser si vous promettez de me relâcher.
Il claqua à nouveau la langue.
— Tu n’es pas en position de marchander, rugit-il.
— D’accord, d’accord… Excusez-moi, balbutia-t-elle, prête à toutes les concessions. Vous aurez
toutes les informations…
— Je te promets d’y réfléchir, la coupa-t-il abruptement. Mais pour l’instant…
Samantha se raidit instantanément. Elle se retint d’appeler à l’aide. Qui viendrait à son secours ?
Personne. Les larmes n’étaient pas loin et elle serra les lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Un
long frisson de dégoût lui hérissa la nuque quand il se releva pour quitter ses cuisses. Il vint se
positionner à ses pieds. Lorsque ses mains se posèrent sur ses chevilles, elle se rétracta
instinctivement et replia ses jambes, espérant se mettre hors de portée.
— Non, ôtez vos sales pattes de là. Ne me touchez pas, je vous en conjure…

Chapitre 11







Samantha eut beau s’éloigner, se reculer le plus possible, ses déplacements sur le matelas furent
bientôt arrêtés par les liens qui la retenaient au barreau du lit. Il l’avait suivie. Les paumes chaudes de
l’homme ne tardèrent pas à retrouver sa peau glacée qui s’était couverte d’une chair de poule. Des
perles de sueur naquirent sur son front sous sa frange brune. Une coulée de transpiration ruissela
dans son dos quand les mains baladeuses remontèrent toujours plus haut, sous la longue jupe fluide
de sa robe. Les doigts inquisiteurs touchèrent bientôt la bordure de la dentelle de sa culotte au niveau
de sa hanche. Son index se promena ensuite sur le liseré et insista juste sous la zone sous son nombril.
Son ventre se contracta à plusieurs reprises de répulsion. Pourquoi s’acharnait-il sur elle ? Quand il
glissa sa main sous le tissu arachnéen, elle serra les cuisses avec l’énergie du désespoir.
— Vous n’êtes pas un homme, mais un animal ! éructa-t-elle, hors d’elle. Relâchez-moi, espèce
de sale porc !
Contre toute attente, les mots eurent l’effet escompté puisqu’il se détacha d’elle. Samantha
continua de se tordre comme un ver au bout de l’hameçon pour lui échapper. Elle tira de toutes ses
forces sur les liens au risque de s’écorcher la peau des poignets. Qu’étaient-ce des lambeaux
d’épiderme quand sa vie ne tenait qu’à un fil ? Mais impossible de se délester de ses fichus nœuds !
Tout à coup, elle se figea, aux aguets. Ses jambes furent libres de toute entrave ! Il venait de dénouer
ses attaches aux chevilles. Ivre de soulagement et de colère contenue, elle en profita pour balancer des
coups de pied au hasard. Lorsqu’elle toucha sa cible, elle exulta de joie intérieurement. Ce n’était
peut-être rien, mais chaque riposte prouvait à ce salaud qu’elle n’abandonnerait pas la bataille sans
lutter ! Elle continua de fendre l’air aveuglément. Elle n’entendait plus que sa respiration saccadée
causée par l’effort. Était-il parti ? Elle espérait avoir échappé au pire ce soir. Mais qu’en serait-il
demain ? Elle le combattrait avec autant de conviction !
Samantha s’arrêta net dans ses conjectures. Son propre hurlement strident se répercuta dans la
pièce et résonna étrangement à ses oreilles. Une douleur cuisante venait de la foudroyer sur place.
Elle avait crié comme jamais elle ne l’avait fait auparavant, de toute sa vie. Son corps s’électrisa,
tressauta, se cambra avant de retomber inerte sur le matelas. Des gouttes de sueur coulèrent sur ses
tempes et se perdirent dans ses cheveux en désordre. Une lanière en cuir venait de mordre férocement
ses cuisses. Ce connard l’avait fouettée ! Des larmes supplémentaires s’échappèrent derrière son
bandeau déjà trempé. Elle se tassa sur elle-même comme un animal blessé et mit à sangloter comme
un bébé, appelant doucement sa mère dans ses prières. C’était un cauchemar ! Cela ne pouvait pas
vraiment lui arriver. Pourtant, la douleur bien présente irradia ses membres inférieurs. Elle n’avait
jamais été violentée. Pas même d’une tape sur les doigts quand elle plongeait un index impatient dans
le pot de confiture à peine ouvert.
« Maman… »
Elle était matée ! Chase desserra son poing et lâcha la ceinture qui tomba sur le tapis dans un
bruit sec. Il déboutonna lentement sa chemise et l’ôta, avant de la balancer sur le cadre au pied au lit. Il
enleva également son pantalon. Son boxer atterrit sur le perchoir au-dessus de ses autres vêtements. Il
s’empara d’une paire de ciseaux sur la table de chevet et la déposa à côté de Samantha, prostrée dans
une position fœtale. Totalement nu, il la rejoignit sur le lit. Ses genoux creusèrent le matelas à chaque
déplacement. Profitant de son état de choc, il lui attrapa les chevilles et écarta résolument ses longues
jambes. Il s’installa entre elles, assis sur ses talons. Ses puissantes cuisses appuyèrent sur celles de
Samantha pour la clouer sur place. Elle revint au présent, car il l’entendit retenir son souffle quand il
glissa ses doigts derrière l’élastique de sa culotte. Attrapant les ciseaux, il coupa la fine bande de
dentelle d’un côté puis de l’autre. Son sous-vêtement tomba lâchement, dévoilant son intimité à la
toison brune.
Trop choquée pour réagir, Samantha eut un temps de latence avant de pousser un autre hurlement
strident. Puis elle ondula sous lui en se cabrant comme une jument rétive essayant de libérer ses
jambes coincées sous son poids. Elle ne réussit qu’à se faire mal.
— Cesse de bouger, lui enjoignit-il. Je risque de te blesser.
Autant lui demander d’arrêter de respirer !
Samantha se rebellait encore et encore tandis que d’autres claquements de ciseaux se
répercutaient dans la chambre. Cette fois, il avait tendu sa jupe et l’avait fendue sur toute la longueur
puisqu’elle sentit bientôt les pans du tissu soyeux retomber en des mouvements souples et frôler
furtivement sa peau. Après, il s’attaqua à son bustier. L’air effleura son épiderme qui se hérissa. Une
chair de poule la fit frissonner pendant qu’il tirait sur les reliefs de la robe coincés dans son dos. Elle
était presque nue, exposée devant lui. Il ne lui restait qu’un soutien-gorge sur la poitrine en tant que
dernier vestige de sa pudeur. Il le réduisit en charpie. Elle claqua des dents, saisie d’une fièvre subite.
Elle était glacée, transie de peur.
Chase libéra les cuisses de Samantha pour s’installer entre elles. Il recouvrit totalement son corps
mince. Il admira sa jolie silhouette tout en courbes lascives, ses adorables seins qui se soulevaient à
toute vitesse vers lui. Une excitation gagna le creux de ses reins. Il mourait d’envie de happer un de
ses tétons entre ses lèvres pour le sucer longuement. Il voulut se repaître de leur goût sucré.
Emprisonnée sous lui, elle se mit à gesticuler avec frénésie, criant lorsqu’il appuya, frotta avec
insistance son membre dur et chaud contre son ventre. Elle avait la peau douce et satinée.
Chase captura son visage entre ses mains.
— Souviens-toi, œil pour œil, dent pour dent…
— Lâchez-moi, pauvre cinglé !
Il posa alors sa bouche sur la sienne pour la bâillonner sensuellement. Elle chercha son souffle,
mais ne put détourner la tête parce qu’il la maintenait trop fermement face à lui. Il embrassa
sauvagement ses lèvres avant de plonger sa langue à la poursuite de la sienne. Une nausée tordit le
ventre de Samantha. Une envie de vomir monta du plus profond de ses entrailles. Soudain, il poussa
une exclamation de surprise en sentant des petites dents mordre sa lèvre inférieure. Un goût de sang
se répandit dans sa bouche.
Chase s’était réjoui trop tôt de sa reddition. Son calme n’était qu’une façade trompeuse. La colère
bouillonnait toujours en elle. Force était de constater qu’il lui restait encore du chemin à parcourir
avant de la briser complètement. Malgré les nombreux avertissements, Samantha avait eu l’audace de
lui désobéir ! Il devait tuer cette rébellion dans l’œuf. Après avoir subitement détaché ses lèvres des
siennes, il eut à peine le temps de reculer son visage qu’il reçut un coup de tête de la part de sa
prisonnière. Son menton en fit les frais. Tous deux respiraient fortement, lourdement. Le temps
semblait s’être suspendu. Un sourire mauvais étira les commissures de la bouche de Chase. Il fallait
lui donner une bonne leçon. Comme une enfant, elle testait ses limites. Jusqu’où pouvait-elle aller ? À
lui de l’encadrer.
Chase se releva à demi et s’appuya sur une main. De l’autre, il gifla violemment sa poitrine à
plusieurs reprises. Samantha cria. Chaque coup sur ses seins lui amena davantage les larmes aux yeux.
Elle tenta de se soustraire à ce traitement en creusant le dos. Mais rien ne vint protéger cette partie si
sensible. Elle était à découvert, vulnérable ; ses mains étaient toujours liées au-dessus d’elle,
parfaitement inutiles. Elle finit par capituler.
— Arrêtez…
— Tu vas te tenir tranquille désormais ?
Samantha se mordit la lèvre en hochant lentement la tête. Elle ne pipa mot, trop honteuse d’avoir
cédé aussi vite. Mais quel autre choix avait-elle eu ? Aucun. Plus elle luttait, plus il la punissait
sévèrement. Au bout du compte, il obtiendrait tout ce qu’il souhaitait d’elle.
Au-dessus de sa silhouette immobile, Chase souriait, excité. Le désir lui fouetta les sangs. Elle
possédait un corps enchanteur qui lui faisait perdre la tête. Il n’allait pas s’ennuyer avec elle ! Ses
hanches étroites et les trésors qu’elle dissimulait entre ses jambes attirèrent sa convoitise. Il immisça
alors une main conquérante dans son pubis et fouilla ses chairs intimes. Du pouce, il suivit
l’ouverture de sa fente et écarta ses lèvres vaginales. Trop empressé, il présenta sa queue engorgée à
l’orée de son fourreau sec et serré.
Chase la pénétra sur quelques millimètres. Dans un mouvement de balancier, il se borna à
effectuer des va-et-vient sur cette infime distance. Pour l’humidifier davantage, il fit rouler un
mamelon entre ses doigts et le pinça fortement. Mais elle ne ressentit qu’une immense douleur sur
cette zone récemment maltraitée. Malgré tout, le téton répondit à la stimulation entre son pouce et son
index. Elle étouffa un cri outragé. Puis, il délaissa son sein et entreprit de masser voluptueusement
son clitoris.
— Non !
Les yeux de Samantha s’écarquillèrent. C’était la première fois qu’un homme la touchait à cet
endroit. Bon sang, jusqu’où son calvaire s’arrêterait-il ? Elle n’en pouvait plus de toutes ces
humiliations ! À bien y réfléchir, la mort n’aurait-elle pas été préférable à tout ça ? Elle retint un
sanglot lorsque le contrôle de son corps lui échappa. Elle s’astreignit à rester de marbre entre ses
bras, mais finit par se cambrer en haletant légèrement. Ce salaud devait très bien connaître le corps
féminin. Ses caresses douces et en même temps appuyées réussirent le tour de force de la désarmer.
Ses injonctions mentales ne l’aidèrent plus à maîtriser la réaction physiologique de son être. Quand
bien même son esprit s’y refusait, son corps adopta un autre langage. Ses replis s’humidifièrent sous
ses langoureux attouchements.
— C’est ça, mouille pour moi, mon petit amour, l’encouragea-t-il, en enfonçant son sexe un peu
plus loin en elle.
— Je vous hais, souffla-t-elle tout bas avec ferveur, les poings serrés. Peu importe le temps que
cela prendra. Un jour, je vous tuerai !
— Déteste-moi autant que tu le voudras. Ce sera ta seule arme… pour l’instant. Pour le reste, qui
vivra verra… Mon Dieu, tu es tellement étroite, Sam ! Détends-toi et laisse-moi accéder au paradis,
ma belle…
Chase reprit ses lèvres dans un baiser dévastateur. Soudain, Samantha poussa un autre cri de
douleur quand il s’enfouit en elle jusqu’à la garde d’un unique coup de reins. Les larmes
s’échappèrent à flots et ruisselèrent abondamment sur ses tempes. Sa fragile membrane s’était
déchirée. Elle n’était plus vierge… Cette intrusion agressive était comparable à un pieu qui lui vrillait
le bas-ventre. L’équivalent d’un tison brûlant qui écorchait son vagin à chaque oscillation. Sous le
choc, à bout de forces, elle resta prostrée plus morte que vive tandis qu’il coulissait en elle, la
blessant davantage à chaque violent coup de butoir.
Samantha pleura doucement sur cette perte irréversible. Elle évita de s’appesantir sur les
conséquences désastreuses. Elle n’était plus digne de Leandro et, une fois de plus, elle venait de
décevoir sa mère. Elle ne serait plus pure le soir de ses noces… Elle n’avait pas assez combattu ce
barbare ! Elle tenta de se retirer mentalement dans un autre monde pour oublier, mais rien à faire. Au-
dessus d’elle, elle pouvait l’entendre grogner, exprimer son plaisir bestial tout en la possédant. Elle
aurait voulu se boucher les oreilles pour ne pas l’écouter gémir tandis qu’elle souffrait. Les jambes
écartées, elle tressautait au rythme lancinant de ses furieuses pénétrations. Les dernières secondes
furent les plus douloureuses, car il avait encore accéléré la cadence. Voulait-il la briser ? Après un
ultime spasme, il se figea enfin, poussant sa verge imposante plus profondément en elle. Puis il
retomba sur elle.
La torture était terminée.
Le visage de l’homme se nicha dans son cou, son souffle haché en effleura la peau tendre. Il la
dégoûtait au plus haut point, mais elle n’avait même plus la force de s’écarter de lui. À quoi cela lui
aurait-il servi ? Tout ce qu’elle souhaitait maintenant, c’était que la Terre s’ouvre sous ses pieds et
l’engloutisse dans ses profondeurs les plus abyssales. Elle aurait voulu mourir après cet acte abject.
Au fond, elle se sentait plus morte que vive. L’étincelle de vie l’avait quittée.
Chase se retira doucement et se rejeta sur le dos, repu. Cette jeune fille lui avait procuré un
plaisir inégalé. Elle l’avait fait jouir plus rapidement que la plus expérimentée des prostituées qu’il
avait fréquentées sur Las Vegas Boulevard. Merde ! Il s’ébroua mentalement pour chasser les
dernières brumes de l’orgasme.
Samantha l’entendit vaguement quitter le lit pour revenir quelques minutes après. Indifférente,
elle se laissa faire quand il entreprit de la laver. Elle avait remisé sa pudeur au vestiaire. Avec des
gestes doux, il passa une serviette chaude à l’intérieur des cuisses fuselées et dans sa toison brune.
Trop fatiguée par ces derniers évènements, Samantha ferma ses paupières lourdes et brûlantes
derrière son bandeau. Elle ne tarda pas à s’endormir bercée, baignée dans ses larmes amères. À peine
sentit-elle un drap frais recouvrir son corps nu.
Au loin, elle l’entendit murmurer une fois de plus :
— C’est pour ton bien…
« Connard ! »
Elle s’était trompée.
Elle possédait toujours en elle la flamme de la rébellion.


Chapitre 12







Elle avait chaud. Horriblement chaud. Son souffle était lourd et laborieux. Ses joues devaient être
cramoisies. Le drap fin qui la recouvrait semblait peser une tonne sur elle et encombrer ses voies
respiratoires. Elle le repoussa légèrement du pied, dévoilant son buste nu jusqu’à la taille. Subitement,
elle haleta, paniquée. Sa tête ballota d’un côté puis de l’autre. Elle ne pouvait pas lui échapper. Elle se
faisait l’effet d’une personne à qui on était en train de maintenir le visage sous l’eau. Elle luttait, se
débattait avec l’énergie du désespoir pour ne pas finir morte noyée. Ses lèvres remuèrent, mais aucun
son n’en franchit le seuil. Juste des chuchotements inintelligibles. Des sanglots se joignirent à sa peur
instinctive. Puis tout son corps se pétrifia et elle émergea doucement de ce long cauchemar.
Tout d’abord, Samantha cligna des yeux, hagarde. Le soleil incendiaire qui entrait à flots par les
lattes des stores non baissés l’aveugla momentanément et elle fut forcée de refermer ses paupières
pour échapper à cette agression oculaire. Où était-elle ? En même temps qu’elle tournait la tête et
bougeait ses jambes à la recherche d’une position plus confortable, elle lâcha une série de plaintes
douloureuses. Elle avait mal partout. Tous ses membres protestèrent en chœur, comme si un rouleau
compresseur s’était amusé à passer et repasser sur son corps pour en broyer chaque os.
Impitoyablement. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, des petits points noirs brouillèrent sa vision. Puis, peu
à peu, les souvenirs de la veille l’assaillirent. Cette chambre inconnue… Cet homme… En un éclair,
la réalité la heurta de plein fouet et elle gémit de douleur, comme si elle venait de recevoir plusieurs
uppercuts d’affilés au plexus. Elle ne s’était éveillée d’un mauvais rêve que pour plonger au cœur
d’un autre cauchemar plus vrai que nature !
Samantha se remémora son enlèvement, la veille, dans les toilettes de l’hôtel, ainsi que sa piètre
tentative d’évasion qui s’était soldée par un échec cuisant et des coups qui avaient suivi en guise de
représailles. « Œil pour œil, dent pour dent. » Ce salaud ne plaisantait pas ! Il n’avait pas hésité à
répliquer à chacune de ses provocations et l’avait frappée sans tenir compte de ses supplications. Et
elle avait fini par se soumettre docilement. Dans un coin de son cerveau, elle s’en voulut d’avoir
baissé les bras. Avait-elle été trop lâche en capitulant trop vite ? Aurait-elle dû continuer à lutter avec
plus d’acharnement encore ? À sa décharge, elle était attachée, aveuglée, et par-dessus tout, elle
n’avait pas l’habitude d’être brutalisée de la sorte. Des gifles sur ses seins, un claquement de ceinture
sur sa peau tendre et sa résistance à la douleur avait très rapidement atteint ses limites.
Des élancements brûlants entre ses cuisses se rappelèrent à son mauvais souvenir. Elle les serra
l’une contre l’autre même si elle savait pertinemment qu’il n’y avait plus rien à défendre de ce côté-
là. Il lui avait ravi sa virginité. Des larmes d’impuissance coulèrent librement sur ses tempes avant
d’atterrir sur le drap. Elle renifla et voulut les essuyer, mais ses mains étaient toujours maintenues au-
dessus d’elle. En revanche, il lui avait retiré le bandeau sur les yeux dans la nuit pendant son sommeil.
Elle n’avait rien senti. L’avait-il caressé pendant qu’elle était inconsciente ? Elle frissonna de dégoût.
Elle s’obligea à ne pas extrapoler sur ce chemin dangereux et se détourna de ses pensées pénibles
sous peine de verser toutes les larmes de son corps. En avait-elle encore ? Elle rejeta la tête en arrière
et lança un coup d’œil au nœud. Pourrait-elle le défaire ?
Des milliers de questions revinrent la tourmenter comme un incessant manège qui lui fila la
migraine. Que lui voulait cet homme à la fin ? Pourquoi l’avait-il kidnappée, elle, précisément ? Était-
il un de ces malades qui prenait pour cible une jeune femme au hasard dans la rue, l’enlevait et abusait
d’elle avant de les assassiner ? Un tueur en série. À la lumière de la réflexion, il l’avait bousculée
exprès, avait fait tomber son portefeuille devant elle pour qu’elle lui coure après. La ruelle dans
laquelle ils avaient bifurqué et s’étaient retrouvés seuls… Cet homme avait savamment préparé son
kidnapping. Les regards qu’elle sentait planer sur elle quand elle sortait de chez elle. L’impression
d’être surveillée en permanence ou suivie lors de ses trajets en voiture. Non, elle n’était pas parano !
Elle étouffa un sanglot. Elle aurait dû être plus vigilante. Combien de fois sa mère l’avait-elle
sermonnée lorsqu’elle n’était pas à la maison à l’heure prévue ? Elle se maudit d’avoir ramassé ce
portefeuille. Elle aurait dû le piétiner !
Où était-elle ? Chez lui ? Samantha se mit à étudier le décor qui l’entourait. L’immensité de la
chambre attira tout d’abord son attention. En effet, elle était très profonde et très large. La hauteur des
plafonds dans lesquels saillaient des poutres apparentes à intervalles réguliers lui donna le vertige.
Tout était uniformément d’un blanc immaculé dans cette pièce, ce qui la rendait encore plus
lumineuse lorsque le soleil venait frapper les carreaux. Les trois grandes fenêtres surélevées, situées
à peu près à deux mètres du sol, touchaient presque le plafond. Il ne serait pas facile de s’échapper par
cette voie !
Pourquoi posséder autant d’espace ? Un signe de mégalomanie ? Sur le mur opposé, une
gigantesque télévision à écran plat éteint y était suspendue. La seule note de couleur. Noire. Enfin, sur
sa droite se trouvait une longue armoire composée de plusieurs larges casiers, aussi blancs que le
reste de la chambre. Elle se sentit minuscule, perdue dans cet océan d’un blanc éclatant. Ce n’était pas
à proprement parler une maison. Cette superficie suggérait plutôt une ancienne usine quelconque
rénovée en loft. Elle s’intéressait à ces lieux pour mieux cerner la personnalité de son mystérieux
propriétaire.
Tout à coup, Samantha se mit à tirer férocement sur ses liens, quitte à s’entailler la peau des
poignets. Les réactions biologiques de son corps s’étaient également réveillées. En cet instant, elle
avait le choix entre uriner dans ce lit, sur ce matelas, ou l’appeler. Dans les deux cas, sa pudeur allait
être mise à rude épreuve. Elle ravala sa colère. Oui, elle se le promettait, un jour, elle le tuerait !
— Hé ho, il y a quelqu’un ? hurla-t-elle. Venez me détacher ! Tout de suite !
Elle sursauta quand elle le vit apparaître dans l’encadrement de la porte comme s’il avait guetté
son réveil. En tout cas, il n’avait pas été loin puisqu’il avait mis dix secondes à accourir à son appel.
Elle remarqua qu’il était habillé élégamment d’une chemise blanche et d’un pantalon foncé. Son
regard noir resta fixé sur un point sur elle. Elle suivit la direction de ses yeux qui s’étaient égarés sur
ses seins nus. Impossible de relever ce foutu drap !
— Qu’est-ce que tu veux, Sam ? demanda-t-il sans pouvoir détacher ses iris brillants de sa
poitrine.
Furieuse, elle faillit lui interdire de la mater et d’user de ce diminutif. Seuls ses proches
pouvaient se permettre cette familiarité. Et ce psychopathe pervers ne faisait certainement pas
partie de son cercle intime. Il n’avait aucun droit sur elle. Des années-lumière les séparaient l’un de
l’autre !
— Je voudrais aller au petit coin, marmonna-t-elle, entre ses dents, rougissant jusqu’à la racine
de ses cheveux.
Samantha avait cru connaître le pire entre ses mains, mais le fait de quémander de se rendre aux
toilettes ajoutait une strate supplémentaire à son humiliation.
Chase s’approcha du lit.
— Je vais te détacher, mon amour…
Comme elle avait envie de lui faire ravaler ce doux surnom vide de sens ! Néanmoins, elle s’en
abstint. Le jour viendrait où elle pourrait se venger. Des projets de meurtre d’une violence inouïe se
formèrent dans sa tête. Si on lui avait donné une arme à cet instant, avec quel plaisir, elle lui aurait fait
sauter la cervelle ! Cette perspective lui réchauffa le cœur dans l’attente qu’elle se réalise vraiment.
Chase posa un genou sur le matelas qui se creusa sous la pression. Avant de la détacher, il
plongea dans les yeux verts de sa prisonnière et la fixa si intensément qu’elle ne put soutenir son
regard. Il semblait pouvoir lire au fond de son âme et y déchiffrer ses intentions. Elle baissa la tête en
même temps que ses paupières.
— Pas d’entourloupe, OK ? Sinon, je me fâche.
— Oui…
Chase attrapa son menton et leva son visage d’un geste sec.
— Regarde-moi quand je te parle.
Elle opina du chef, les lèvres tremblantes.
Deux iris noirs comme l’encre la retinrent captive.
— Maintenant, tu vas m’écouter attentivement, Sam. Je promets de te relâcher quand le moment
sera venu pour toi et moi de nous séparer. Mais pour l’instant, tu restes ma prisonnière. Je te laisserai
circuler librement dans cette maison et seulement dans cet espace. Tu verras que la zone n’est pas si
restreinte. Tu as interdiction formelle de sortir d’ici sauf pour m’accompagner. Tu obéis à ces règles
simples, je te récompenserai. Tu t’opposes à moi, tu seras durement punie. C’est clair ?
À quoi rimait ce discours ? Samantha ne comprenait rien à son attitude. Pourquoi agissait-il
ainsi ? Il la séquestrait, mais promettait de la relâcher un de ces jours. Comptait-il la violer tous les
jours et la libérer une fois qu’il se serait lassé d’elle ? Une information surnagea toutes les autres. Il
ne souhaitait pas la tuer. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était de lui obéir en tous points. Serait-elle
capable de se soumettre et de se conformer à ce qu’il attendait d’elle ? Pour cela, elle devrait
endormir son esprit, neutraliser ses pensées, ses émotions et ses peurs. Ne plus rien ressentir pendant
qu’il la torturerait et l’avilirait physiquement et mentalement. Devenir un robot et le suivre
aveuglément. En serait-elle réellement capable ?
Néanmoins, Samantha hocha la tête en signe d’accord.
— Compris.
Il mit un petit moment pour défaire les liens. Les nœuds sophistiqués se déroulèrent lentement
autour de ses poignets. Enfin, avec un soupir de soulagement, elle put ramener ses bras le long du
corps. Ses muscles ankylosés l’élancèrent. Des tiraillements lui arrachèrent une mimique de douleur
quand elle le releva. Prudemment, elle massa autour des lignes rouges qui marquaient ses poignets.
Elle tressaillit quand des mains se posèrent sur ses biceps pour la palper. Elle s’écarta vivement de
son contact comme si elle s’était brûlée. Elle ne voulait en aucun cas de son aide ! Il était le seul
responsable de la situation.
— Première erreur, annonça-t-il d’une voix lugubre.
— Mais… vous ne m’aviez pas prévenue !
— Dois-je vraiment tout te dire ?
— Oui oui oui ! fulmina-t-elle, insolente. C’est la première fois que quelqu’un essaye de me
« dresser » comme un toutou. Oui, dites-moi d’abord ce que je fais là. Peut-être que je comprendrais
vos motivations et me plierais à vos caprices dégradants…
— L’ironie ne te sied pas du tout, mon amour. Je te préfère consentante, déclara-t-il avec un
sourire attendri. Pour clore cette conversation qui m’ennuie : tu sauras tout, le moment opportun. En
attendant, tu as besoin d’aller aux toilettes sinon ta vessie va exploser. Et que dirais-tu d’un bon
bain après ? Ensuite, je te monterai quelque chose.
Effarée, Samantha le fixa avec des yeux ronds. Cet homme discutait avec elle sur un ton
complice, presque jovial. À n’en pas douter, il n’avait pas conscience de faire le mal autour de lui. À
l’image d’un chat qui s’amusait à torturer une souris entre ses pattes. Avait-il l’habitude de retenir des
femmes prisonnières entre ses griffes ici ? Combien d’innocentes avaient transité dans ce lieu avant
elle ? Et surtout qu’étaient-elles devenues ?
— Ce que vous avez à me montrer ne m’intéresse pas vraiment, affirma-t-elle, en pinçant les
lèvres.
Chase se rembrunit.
— Deuxième erreur.
Samantha ferma les yeux, épuisée par son combat intérieur. Devait-elle abandonner ou lui
résister ? Elle oscillait entre désespoir et rébellion. Une soudaine vague de découragement la
submergea et elle eut envie de s’écrouler sur le tapis moelleux. Dormir pour toujours et se réveiller
ailleurs. C’était ce à quoi elle aspirait. Qu’il fasse d’elle ce qu’il voulait !
— Donne-moi tes poignets.
Pendant une fraction de seconde, elle songea à lui désobéir, mais un coup d’œil à son physique
musclé la dissuada de continuer dans cette voie. Il était bien plus grand qu’elle. Sa carrure athlétique
l’impressionna. Sa chemise moulait son large torse et dessinait les lignes de ses pectoraux. Quelles
chances avait-elle de lui échapper ? Et s’il la frappait de nouveau ? En sortirait-elle indemne cette
fois ? Elle craignait les coups. Elle était lâche et pensait d’abord à sa petite personne. Piteusement, elle
lui tendit les poignets. Pendant qu’il était concentré à confectionner un nœud, Samantha se perdit dans
l’observation de son ravisseur. Encore une fois, elle s’interrogea sur la finalité de son enlèvement. Il
était très séduisant et n’avait nullement besoin d’enlever une femme pour coucher avec. Alors
pourquoi elle ? Son regard tomba sur l’entrelacs compliqué. Pas étonnant qu’elle ne soit pas parvenue
à s’en libérer. Il donnait l’impression de s’y connaître.
— Attendez ! s’écria-t-elle. Vous pourriez au moins me donner un vêtement. Je ne peux pas me
balader nue.
— Si. Non seulement tu le peux, mais tu vas le faire aussi. Que crains-tu ? Nous sommes entre
nous.
Elle serra les dents pour retenir un flot d’injures.
Seule cette sourde colère serait sa bouée de sauvetage.
Chase l’attrapa fermement par le coude et la guida d’une main de fer hors de la chambre. Si la
superficie de la pièce qu’ils venaient de quitter avait paru démesurée à Samantha, le reste du loft était
à l’avenant. Le hall ainsi que la pièce à vivre se révélaient également très vastes. Et toujours ce blanc
éclatant qui l’aveuglait presque. Le parquet en bois clair accentuait encore la luminosité des lieux. En
revanche, les meubles se résumaient à une part congrue. Bien que les proportions du mobilier soient
adaptées au gigantisme de la salle, très peu de meubles la composaient. Il y avait un imposant canapé
en forme de U, deux fauteuils massifs, une large table basse et de grands lampadaires. Des
suspensions descendaient du plafond. Des poteaux supportaient la structure du plafond.
Ils longèrent le couloir et s’arrêtèrent bientôt devant une petite porte. Chase poussa largement le
battant qui révéla des toilettes. Il la relâcha et elle s’enfuit vers le cabinet. Lorsqu’elle voulut refermer
derrière elle, il l’en empêcha en coinçant son pied chaussé dans l’encadrement.
— Non.
— Je… je ne peux pas le faire devant vous, s’offusqua-t-elle.
— Tu paries ?
Il croisa les bras sur sa poitrine, narquois.
Samantha retint une exclamation de dépit. N’avait-il donc aucune limite en matière
d’humiliation ? Un accès de pudeur gagna ses joues qui se mirent à rougir. Mortifiée, elle céda à
l’envie pressante et s’assit sur la cuvette en serrant ses cuisses au maximum.
— Ayez au moins la décence de détourner la tête !
— Pourquoi ? Je connais déjà tout de toi, mon amour.
« L’enfoiré ! »
Son champ lexical s’était nettement élargi dans les noms d’oiseaux depuis qu’elle le côtoyait ! Il
lui faudrait une tonne de savon pour se purifier la bouche… Finalement, même si elle n’avait rien à se
reprocher, ce fut elle qui baissa vivement son visage quand le jet d’urine s’écoula sous elle dans un
bruit continu. Quelle honte ! Il ne lui épargnait aucun moment gênant. Non seulement elle se
promenait nue, mais il assistait également à tous ces instants intimes. Elle ferma les yeux et cacha son
visage derrière ses mains liées pour ne plus le voir. Timidement, elle attrapa le papier et s’essuya
rapidement.
— Si tu as fini, je vais te donner le bain.
— Je suis une grande fille, je peux me laver toute seule.
— Ne t’inquiète pas, cela me fait très plaisir de t’assister.
Elle n’en doutait pas ! Ce pervers savait rabaisser les gens.
Il l’invita d’un geste de la main à la précéder, un large sourire fendant son visage. Elle passa
devant lui, la tête haute, les joues surchauffées, mais il l’agrippa par les cheveux pour faire ralentir. Il
n’aimait pas être distancé. Il poussa un autre battant derrière lequel se trouvait une salle de bains aux
proportions tout aussi exagérées. Une douche se situait à sa droite tandis qu’à l’opposé figuraient
deux baignoires dont une déjà à moitié remplie. Il tourna le mitigeur sur la position « hot ». De la
vapeur s’échappa du gros jet d’eau.
Samantha regarda autour d’elle et aperçut des flacons sur le rebord de la double vasque. Une
rage indescriptible s’empara d’elle et se diffusa dans toutes les fibres de son corps. Elle refusait de
subir sa dictature. Elle se battrait pour retrouver sa liberté ! En deux enjambées, elle s’approcha des
deux lavabos, attrapa un flacon plein et le balança contre le miroir. Elle comptait le briser pour en
faire des morceaux d’armes tranchantes. Contre toute attente, la grande glace dans laquelle se reflétait
son image ne se fissura pas. Ce n’était pas du verre ! Furieuse, elle se retourna et lui jeta un autre
projectile à la tête. Il se baissa, l’évita tandis que le contenant vint se fracasser contre le panneau de la
porte.
Le visage déformé par la colère, Chase se précipita vers elle et lui empoigna une touffe de
cheveux. Il la traîna vers la baignoire tandis qu’elle se débattait en ruant et en essayant de le mordre. Il
la força à s’agenouiller près du rebord. Sans ménagement, il lui maintint l’arrière du crâne en
plongeant son visage dans l’eau du bain dont le niveau ne cessait de monter. Elle eut beau se démener,
sa poigne semblait inflexible. Quand ses poumons furent en feu à force de retenir sa respiration, il la
tira brusquement hors de l’eau. Elle inspira une grande goulée d’air en toussant et en crachant. Ses
larmes se mélangèrent à l’eau qui cascadait sur ses joues et à la salive qui coulait sur son menton.
— Tête de mule.
— Je t’emmerde, connard ! éructa-t-elle d’une voix éraillée.
— Tu n’as rien compris, à ce que je vois, énonça-t-il, un sourire mauvais au coin des lèvres. Tu
penses que je plaisantais quand je t’ai dicté mon exigence ? Je vais te montrer à quel point tu te
trompes.
Sans lui laisser la possibilité de récupérer, il s’empara à nouveau de ses cheveux et lui remit la
tête sous l’eau. De grosses bulles remontèrent et éclatèrent à la surface. Elle n’avait pas eu le temps de
bloquer son souffle. Elle avait la bouche ouverte. Ses narines la brûlèrent lorsqu’elle aspira du
liquide par le nez. Samantha aurait voulu se laisser aller à la noyade, elle connaîtrait enfin la paix !
Mais une étincelle de vie agita ses bras, son corps. Quand il relâcha la pression, elle émergea la tête
hors de l’eau dans une très longue inspiration. Elle avait bu la tasse et tenta de recracher l’eau. Puis
elle s’écroula comme une épave contre les carreaux froids de la salle de bains. Elle se traîna sur les
fesses loin de lui, de sa cruauté, et se recroquevilla dans un coin où elle resta prostrée pour panser ses
blessures. Deux respirations haletantes résonnèrent dans la pièce.
— Tu aurais pu t’épargner tout ça. Es-tu prête à prendre ton bain ?
Vaincue, elle hocha lentement la tête.

Chapitre 13







Chase lui tendit la main. Entre ses longues mèches brunes mouillées qui pendouillaient devant ses
yeux, elle aperçut sa paume offerte. Son regard blessé passa de sa main à son visage sur lequel
s’affichait un sourire compatissant comme s’il était forcé de lui infliger toutes ses punitions. Non,
elle devait rêver ! C’était un sadique qui souhaitait asseoir sa domination sur elle. Pour le moment,
elle cédait. Encore. Mais un jour, elle le ferait souffrir à son tour.
Samantha posa ses deux mains liées dans la sienne et il agrippa fermement ses doigts. Il la releva
sans difficulté et l’aida à rentrer dans l’eau chaude en lui servant de béquille. Elle appuya sa tête
contre le rebord de la baignoire avec un soupir d’aise. Faisant fi de sa situation épouvantable, elle
profita du bain chaud qui la débarrassait du contact de cet homme. Elle ferma les paupières en
s’imaginant être ailleurs. Mais une seconde plus tard, elle se redressa comme une biche effrayée
quand il entreprit de la laver. Ses doigts shampouinèrent ses longs cheveux, massèrent son crâne. Puis
sa main munie d’un gant de toilette lui frotta doucement le cou, s’attarda sur sa poitrine menue,
autour de ses mamelons. Elle ne put réprimer la réponse de son corps. Ses tétons se dressèrent tandis
qu’elle se sentit mortifiée. La main aventureuse continua plus bas, explora l’intérieur de ses cuisses. Il
lui sembla qu’il guettait sa réaction. Il la caressait un peu trop longtemps à son goût. Elle poussa un
grondement d’inconfort. Il mit fin à son supplice. Il termina en lui lavant les jambes. Et elle put
respirer de nouveau librement. Son cœur avait battu la chamade pendant ces soins.
Chase entreprit de lui rincer les cheveux. Il n’avait pas menti. Samantha constata à quel point ses
gestes étaient empreints de tendresse quand elle-même rentrait ses griffes et se montrait docile à son
égard. Mais elle préférait mille fois se rebeller de temps en temps plutôt que de s’écraser tout le
temps devant sa toute-puissance et ainsi devenir son joujou !
Il l’aida à sortir de la baignoire, puis l’enveloppa dans une grande serviette éponge. Il sécha son
corps en tapotant doucement comme lors une fouille.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Chase.
— Juste… Chase.
— Oui.
— Pourquoi ai-je été choisie ?
Silence.
— Je vais te sécher les cheveux.
Chase la mena devant le miroir embué, puis brancha l’appareil électrique. Un bruit assourdissant
résonna dans ses oreilles tandis qu’il écartait les mèches entre ses doigts pour les sécher. Elle était
propre et sentait bon. Une odeur masculine. Son odeur !
— Est-ce que je pourrais avoir des vêtements ?
— Non.
— Pourquoi ?
— J’aime te voir nue. Tu as un très joli corps, mon amour. Ce serait dommage de le dissimuler.
Il la débarrassa de la serviette et se plaça derrière elle. Il la dépassait d’une bonne tête. Leurs yeux
se rencontrèrent dans le miroir en plexiglas. Elle sursauta quand ses mains puissantes se posèrent
dans le creux de sa taille fine. Elle s’agita à mesure que ses doigts remontaient le long de son flanc,
caressant ses côtes. Elle s’affola et retint un cri lorsque ses paumes prirent en coupe et soupesèrent
ses seins. Une chair de poule hérissa sa peau. Tandis qu’il plongeait son nez dans le creux de son cou,
les ongles de ses pouces lutinèrent ses mamelons qui se raidirent. Un courant électrique inattendu lui
traversa le bas-ventre. Le cœur de sa féminité se mit à marteler. Réaction purement physique.
— Non, arrêtez, s’il vous plaît… émit-elle en s’agitant de plus belle.
— Déteste-moi pour ce que je vais te faire.
Samantha sentit une érection importune pulser dans le bas de son dos. Elle avança ses hanches
pour éviter son contact, mais une main délaissa son téton dressé pour se poser sur son ventre afin de
la ramener en arrière. Chase fouilla ensuite dans sa toison brune et dénicha son clitoris qu’il masturba
en petits cercles concentriques. Pendant qu’il excitait son bourgeon qui se gonflait, les mouvements
dans le creux de ses reins devenaient plus insistants. À présent, elle haletait traversée par des ondes
brûlantes. Elle se haïssait de ressentir des émotions aussi contradictoires. Elle leva ses mains liées au-
dessus de sa tête et tenta de lui arracher les yeux. À la place, elle toucha ses cheveux bruns. Elle en
empoigna une touffe et tira avec force dessus. En réponse, il plongea brutalement deux doigts dans
son vagin. S’il ne l’avait pas soutenue, elle se serait effondrée. Ses jambes étaient devenues aussi
molles que du coton.
— Lâchez-moi, pantela-t-elle.
Il coulissa doucement dans son intimité, pendant que son pouce continuait de taquiner son clitoris
et que son autre main malaxait furieusement son sein. Sans s’en rendre compte, elle ondula contre lui
en proie à un désir brûlant. Non ! Un éclair de lucidité la pétrifia. Elle se transformait dans ses bras en
une créature avide de caresses. Elle n’était plus digne de Leandro, mais elle ne tomberait pas dans les
griffes de ce sadique ! Elle se débattit avec plus de forces, frappant dans ses tibias sans interruption
— Non !
Il finit par la lâcher et elle se réfugia dans un coin, tremblante comme un agneau.
Chase était satisfait. Un sourire victorieux étira ses lèvres. Elle avait bien failli succomber à son
désir. Le feu sous la glace, tellement réceptive à ses caresses malgré sa haine apparente. Il saurait
exploiter sa sexualité balbutiante. Bientôt, elle lui mangerait dans la main au fur et à mesure qu’ils se
connaîtraient mieux. Et il lui assènerait la vérité qui l’assommerait pour de bon. Il attendait ce
moment avec impatience !
— Tu as aimé ce que je t’ai fait.
— Pas du tout, j’en ai détesté chaque instant !
— Nous verrons la prochaine fois qui de nous deux a raison.
— Jamais !
— Allons, viens. J’ai promis de te montrer quelque chose.
— Avant, j’exige des vêtements.
— Je n’en ai pas à ta taille. Voudrais-tu porter les miens ?
— Jamais !
Son odeur la suivrait partout !
— Je le savais, émit-il, un sourire contenu dans la voix.
Il se lava les mains et les essuya dans une petite serviette.
Il tendit à nouveau les doigts vers elle pour réclamer les siennes. Elle refusa de les lui donner.
Quand il fronça les sourcils, elle obtempéra en tremblant. Le dressage avait commencé, nota-t-elle
cyniquement. En effet, elle ne tenait pas vraiment à revivre cette impression de noyade dans l’eau de
la baignoire.
Dans la salle de séjour, il s’installa sur le large canapé en cuir blanc, qui pouvait au bas mot
accueillir une dizaine de personnes, et tapota la place à côté de lui. Elle s’assit prudemment et se
recroquevilla dans un coin, les cuisses levées à hauteur de son visage et les mains serrées autour de
ses genoux pour cacher sa nudité. Sur la table basse reposaient plusieurs télécommandes. Il en attrapa
une et l’écran plat de la télévision s’alluma. Ce qu’elle vit lui arracha les larmes des yeux.
— Maman…
Samantha se propulsa maladroitement hors du canapé pour se précipiter devant la télévision. Là,
elle s’agenouilla avec vénération devant sa mère. Elle leva ses mains et traça les contours du visage
adoré. Toujours aussi sereine. Elle aurait aimé entendre le son de sa voix. Puis l’écran devint noir.
L’image s’en était allée, emportant un bout de son cœur avec elle. Sa poitrine s’oppressa sous
l’accumulation de sa peine.
— Rallumez… Je vous en prie, je veux qu’elle revienne…
— Si tu te conduis bien, je t’emmènerais la voir.
— Je jure que je me tiendrais tranquille !
— Laisse-m’en juge.
— C’est vous qui l’avez filmée ?
— Oui.
Cette vidéo montrait une Vivian paisible. C’est-à-dire avant l’enlèvement de sa fille. Depuis
quand ce malade les épiait-il ? Une fureur sans nom se réveilla en elle. Elle se redressa se fichant de
sa nudité. Il avait dépassé les bornes.
— Vous n’aviez pas le droit de l’approcher, espèce de cinglé ! Faites de moi ce que vous voulez,
mais je vous interdis de respirer le même air à côté d’elle. Vous n’êtes qu’une pourriture, un tas
d’immondices, et je ne veux pas que vous la contaminiez de votre puanteur.
— Tu n’es pas en position de m’interdire quoi que ce soit.
Sa voix doucereuse, ajoutée à son sourire arrogant, eut raison de son sang-froid. Samantha était
en transe. Il faut dire qu’il la poussait si facilement hors de ses gonds. Elle penserait aux
conséquences de son geste plus tard. Son regard fiévreux fouilla la pièce à la recherche d’un objet à
lui balancer pour effacer ce rictus de satisfaction. Elle se rua alors vers la table de la cuisine et attrapa
une chaise. Elle la souleva et la lança de toutes ses forces dans sa direction. Le siège heurta la table
basse dans un bruit tonitruant. Elle s’apprêtait à se saisir d’une seconde chaise lorsqu’il la lui arracha
des mains. Elle tomba sur le parquet dans un son fracassant.
— Tu l’auras voulu !
— Non !
Chase serra son visage entre ses mains comme dans un étau et l’embrassa de force. Il écorcha ses
lèvres, ravagea sa bouche, en fouilla l’intérieur suave. Ses mains coincées entre eux, elle tenta de le
repousser, mais il l’enserra davantage. Samantha étouffait sous ses baisers rageurs. Il la blessait, lui
faisait mal et elle eut envie de rendre coup sur coup. Elle aussi pouvait appliquer la loi du talion. Elle
lui balança un coup de pied. Ses orteils souffrirent en rencontrant ses tibias d’acier, mais elle continua
sans relâche. Elle était comme anesthésiée, engourdie contre la douleur. Puis elle put à nouveau
respirer. Juste le temps pour lui de passer ses bras autour de sa taille et de la soulever.
Soudain, Samantha eut le souffle coupé quand il la colla durement contre le mur blanc. Son dos
nu frissonna contre la paroi glacée. Chase écarta ses jambes de part et d’autre de son bassin et plaqua
son érection palpitante contre son sexe aux replis exposés. Il l’embrassa de nouveau et plongea sa
langue dans sa bouche. Elle chercha à le mordre. Elle lui tira les cheveux pour l’éloigner de ses
lèvres, mais rien ne semblait le décourager. Encore et encore, il la fouillait sans ménagement. Il pinça
fortement un téton et elle se mit à gémir. Non, ce n’était pas elle qui avait laissé échapper cette plainte.
C’était une inconnue ! Deux personnes cohabitaient en elle. L’une sage et l’autre plus vicieuse.
La verge de Chase, emprisonnée dans son pantalon, la martelait dans un rythme lancinant. La
main virile se dirigea vers la toison brune et excita son clitoris. Il alterna les masturbations et les
pincements. Ce salaud faisait savamment enfler le plaisir dans tout son être. Son ventre se noua d’un
désir violent. Non pas le désir charnel, mais celui de lui faire mal ! Elle frappa l’arrière de ses cuisses
musclées avec ses talons nus.
— Non, lâchez-moi !
— Tu mouilles pour moi ! Tu n’es qu’une petite allumeuse perverse, mon amour. Tu m’excites,
tu me désires, tu me rejettes… Mais je vais t’apprendre à jouer avec moi.
— Connard !
Le mot « salope » s’imprima en lettres de feu dans son cerveau. Non, elle ne l’était pas ! Pourtant,
elle ne pouvait nier qu’elle ressentait des bouffées de chaleur tout en s’en défendant. Elle n’arrivait
plus à démêler le vrai du faux en ce qui concernait sa sexualité. Quand il introduisit deux doigts en
elle, un véritable incendie se déclara dans son ventre et elle retint de justesse un gémissement. Mais
elle n’était pas prête à rendre les armes. Elle s’acharna de plus belle contre lui. Tout à coup, elle
hoqueta de surprise quand il la pénétra d’une seule poussée jusqu’à la garde. Son vagin la brûla de
nouveau pendant qu’il ahanait dans ses cheveux, près de son oreille. Des larmes irrépressibles lui
montèrent aux yeux. Sans réfléchir, elle ouvrit la bouche et mordit à belles dents dans la partie la plus
fine : son lobe. Il poussa un cri et la pilonna plus durement contre le mur. Elle étouffa ses
gémissements de douleur derrière sa bouche refermée sur son lobe. Toutefois, au-delà des brutaux
coups de butoir, des sensations inconnues naquirent en elle.
— C’est ça, je sens tes contractions autour de ma queue. Jouis pour moi…
Ses paroles lui firent l’effet d’une douche froide. Samantha s’obligea à rester de marbre. Une
étincelle s’allumait dans son être et ne demandait qu’à s’embraser. Elle se mordit la lèvre pour
refouler cette flamme. Elle serra ses paupières, mais le résultat fut pire ; elle se concentra encore plus
sur cette déferlante. Leurs corps se crispèrent en même temps. Lui cria ouvertement sa délivrance
tandis qu’elle se retenait. Le souffle désordonné, il rechercha sa bouche pour l’embrasser. Mais elle
détourna son visage cramoisi, honteuse de sa réaction. Son cœur battit encore la chamade après leur
étreinte forcée.
— Vous avez eu ce que vous vouliez…
— Oui, au-delà de mes espérances !
Il détacha ses bras autour d’elle et la reposa sur ses pieds. Affaiblie, ses jambes se dérobèrent
sous elle et elle s’effondra purement et simplement sur le sol glacé. Assise par terre, elle se tourna
vers le mur et entoura ses genoux des bras. Elle se mit à pleurer, en état de choc. Lorsqu’il posa une
main sur son épaule, elle se rétracta comme un animal blessé.
— Chut, mon amour.
Elle s’en voulait d’avoir éprouvé, ne serait-ce qu’une once de plaisir alors qu’il s’était servi
d’elle.

Chapitre 14







Après s’être confortablement installé au volant, Chase claqua la portière de son SUV. Avant de
laisser Samantha, il s’était assuré qu’elle ne pourrait pas lui échapper. Il avait entravé ses poignets qui
ceignaient une des colonnes décoratives au fond du loft. Le nœud formé était beaucoup trop
compliqué pour qu’elle ne puisse jamais s’en défaire. De plus, bien que l’habitation soit relativement
isolée, il avait pris la précaution supplémentaire de la bâillonner. Donc aucune chance qu’elle lui
glisse entre les doigts.
Il réprima un sourire en pensant à sa prisonnière. Quel caractère volcanique ! Il ne s’était pas
attendu à ce tempérament emporté dans cette toute jeune fille. Elle paraissait douce en apparence, mais
au fond d’elle brûlait un feu ardent. Bon Dieu ! Elle parvenait à l’exciter comme aucune femme et le
fait de la laisser se promener nue sous son nez ne l’aidait en rien à garder la tête froide. Il ressentait
un besoin irrépressible de la toucher. Ses courbes féminines l’affolaient, agissaient sur son désir
comme une étincelle enflammait la poudre d’une balle. Il bandait au quart de tour ! Leur étreinte
passionnée contre le mur avait confirmé la nature sensuelle qu’elle s’évertuait à nier. Le sexe à l’état
brut l’avait déstabilisée, mais il allait mettre au jour cet aspect de sa personnalité.
Il poursuivait un but dont la finalité échappait encore à Samantha. Mais comme il lui avait
promis, elle connaîtrait le fin mot de l’histoire au moment voulu. Que ressentait-il à la maintenir dans
la peur et l’ignorance, comme lui-même l’avait été vingt ans plus tôt ? Pas grand-chose. Il n’éprouvait
pas l’ombre d’un remords à l’utiliser. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus aucune empathie à
l’égard de quiconque. Son cœur, à force d’avoir frayé avec toutes les bassesses du genre humain,
s’était mué en pierre. Il n’était plus un jeune garçon terrorisé. Le pouvoir avait changé de camp, il
était désormais dans le sien. Il le détenait enfin entre ses mains et ne comptait pas la lâcher pour
l’instant ! Il ne s’apitoierait plus personne. Et surtout pas sur elle ! Pas quand elle représentait le
moyen le plus sûr de toucher en plein cœur − si tant est que ce salaud de Manzoni en possédât un ! −,
son dernier bourreau.
Chase roulait en direction de North Las Vegas. Il avait donné rendez-vous à un transporteur pour
une livraison très spéciale. Une petite enveloppe blanche reposait sagement sur le siège passager et ce
qu’il contenait pourrait exploser à la figure de son destinataire. C’était une provocation, un pas en
avant dans la guerre qu’il lui déclarait. Samantha n’était qu’un dommage collatéral, mais elle jouait
un rôle central dans son plan. À bien des niveaux !
Il stationna sa voiture le long du trottoir devant une maison sur les grilles duquel figurait un
panneau « à vendre » et patienta jusqu’à l’arrivée d’une camionnette marron avec des lignes orangées
au logo d’« UPS ». Il remit le pli au livreur et griffonna une signature quelconque sur un registre.
Puis il attendit que le chauffeur soit parti pour démarrer à son tour et quitter cet endroit.
Il n’avait plus qu’à attendre le coup de fil.

* * *

Samantha avait faim et soif. Elle déglutit derrière son bâillon et la salive comparable à du papier
de verre blessa sa gorge déshydratée. Il lui semblait que sa langue avait doublé de volume. Son ventre
émettait des gargouillis peu élégants de plus en plus forts. Où était-il passé ? Il avait grimpé dans sa
voiture et avait mis le moteur en marche. Elle avait entendu le vrombissement décroître. Son esprit
battit la campagne. Et si un accident était survenu sur la route ? Elle resterait à jamais ici. Non pas
qu’elle s’inquiétât du sort de Chase − ce connard méritait de crever de la pire des façons ! −, mais se
préoccupait plutôt du sien ! Combien de temps s’écoulerait-il avant qu’on ne la découvre ? Elle serait
devenue un cadavre putréfié et bouffé de l’intérieur par les vers. Impuissante, elle enrageait. D’autant
que la cuisine se trouvait à peine à quelques mètres d’elle. Si proche, mais si loin. Le robinet et le
ronronnement constant du réfrigérateur semblaient la narguer de paire et elle évita de les regarder en
leur tournant résolument le dos.
Après être restée debout, elle avait fini par s’asseoir à même le sol en sentant des fourmillements
remonter le long de ses jambes. Elle était toujours attachée. Son front était appuyé contre la colonne
blanche, ses bras étirés autour de la rondeur parfaite. Ses muscles l’élancèrent et elle eut envie de les
agiter pour en chasser la rigidité. Dans cette position d’immobilité forcée, seul son cerveau
fonctionnait à plein régime. Elle repensa à sa mère inconsolable, à la peine de Gayle après sa
disparition. Et à la déception de Leandro s’il savait qu’elle n’était qu’une « salope » ! Que s’était-il
passé entre Chase et elle ? Elle ne se l’expliquait pas. La vérité était qu’elle avait joui pour la première
fois de sa vie, sous la contrainte et dans la violence et la haine. Était-ce sa nature profonde qu’il venait
de révéler ? Non, ce n’était pas de sa faute ! Sa raison s’était effacée au profit de ses réactions
physiologiques. Il connaissait son corps et savait accentuer ses caresses aux endroits stratégiques
pour la faire céder. Cette contradiction la mettait mal à l’aise…
Le bruit de la porte la tira de ses réflexions malsaines. Même si elle se doutait que c’était Chase
qui revenait, elle s’en réjouit secrètement. Rester en tête-à-tête avec elle-même, et en compagnie de
ses propres pensées qui tournaient en rond, allait la rendre folle ! Doucement, elle se releva et
l’observa qui se dirigeait vers elle avec un petit sourire. Il portait des sacs. Dès qu’il passa près d’elle,
une odeur de nourriture envahit les narines de Samantha. Elle s’en délecta en fermant les yeux. Ses
papilles salivèrent d’anticipation et elle déglutit. Mais elle se rembrunit aussitôt. Le connaissant, il
allait demander une preuve de sa « loyauté », au moment où elle était la plus vulnérable. Devrait-elle
encore ramper pour obtenir une faveur de sa part ? Elle s’attendait au pire et retint son souffle.
— Je suis allée faire une course et j’en ai profité pour te ramener à manger. Je ne savais pas ce
que tu aimais, mais je pense que dans ton état, tout fera l’affaire.
Elle grogna de mécontentement sous son bâillon.
— Mais oui, où avais-je la tête, mon amour ? Tu ne peux pas t’exprimer.
Il vint retirer le chatterton qui obstruait sa bouche.
Elle le fusilla du regard.
— Si vous me détachiez, je pourrais me sustenter, énonça-t-elle d’un ton narquois en levant ses
mains liées.
Il fit comme s’il n’avait rien entendu.
Samantha eut envie de lui foutre un coup de pied et de lui faire ravaler son surnom tendre. C’était
plus fort qu’elle. En cet instant, il l’agaçait prodigieusement en affichant un air désinvolte, feignant de
ne pas voir qu’elle était devant lui, attachée, écartelée autour de la colonne.
« Connard ! »
Si elle l’insultait tout haut, il serait capable de l’affamer pour de bon. Insidieusement, il avait
réussi à instiller la peur instinctive en elle. Bien que cette pensée l’effrayât, Chase arriverait à ses fins
à force de punitions et de privations. Elle n’en doutait pas. Il userait sa résistance par tous les moyens.
De guerre lasse, elle se soumettrait chaque fois. Bientôt, elle lui picorerait dans la main comme un
animal bien dressé. Ce n’était qu’une question de temps. Elle eut envie de pleurer sur ce constat amer.
Mais à quoi lui servirait de protester contre l’inéluctable ?
Chase s’approcha enfin d’elle et dénoua les liens. Les bras de Samantha retombèrent, se
balancèrent le long de son corps et elle poussa un soupir de soulagement. Elle fit également jouer sa
nuque ankylosée. Des larmes lui montèrent aux yeux et brûlèrent ses paupières. Lorsqu’il voulut la
prendre dans ses bras pour la bercer, elle se rejeta violemment en arrière.
Il pinça les lèvres, mécontent. Mais au lieu d’afficher sa colère, il se borna à rentrer les poings
dans ses poches.
— Tu n’aimes pas être attachée ?
« Tu as deviné tout seul, Sherlock ! »
— Quand me relâcherez-vous ? s’enquit-elle, abattue.
— Dès que je pourrai te faire confiance, tu seras libre de tes mouvements. Ensuite, cela dépendra
de certaines circonstances. Je suis en train d’œuvrer pour ta libération.
— Vous avez demandé une rançon ? interrogea-t-elle, le ton empli d’espoir.
— On peut dire ça.
Samantha fronça les sourcils.
— Soyez plus clair. C’est oui ou non. Je ne comprends pas vos phrases mystérieuses…
— Viens manger tant que c’est chaud.
Il attrapa son bras. Samantha se débattit, mais il refusa de lâcher prise. Elle remarqua, mais un
peu tard que ses mains n’étaient plus attachées. Et que seulement quelques dizaines de mètres à peine
la séparaient de la liberté. Derrière cette lourde porte. Mais il sembla deviner ses intentions puisqu’il
saisit un poignet et le lui tordit dans le dos.
— Je jure que je n’allais pas m’enfuir, sanglota-t-elle.
— Menteuse.
Le long ruban noir retrouva rapidement sa place autour de ses poignets. Chase l’amena à la table
de la cuisine et l’attira à lui afin qu’elle s’asseye sur ses genoux. Elle tomba en travers de ses cuisses
musclées. Lorsqu’elle voulut se relever, un bras puissant ceintura sa taille. Sa proximité lui était
insupportable.
— Lâchez-moi, je peux manger seule !
— Je trouve plus amusant de te nourrir. Allez, ouvre la bouche.
Elle lui lança un regard méprisant tandis qu’il présentait une fourchette devant ses lèvres pincées.
N’eût été la faim qui lui tenaillait le ventre, elle lui aurait dit ses quatre vérités. Elle obtempéra en
ouvrant la bouche et engloutit la nourriture soumise. Elle mâcha et l’avala dans une pénible
déglutition. Elle se sentit mieux. Il lui donna la becquée jusqu’à la dernière pâte. Puis elle but
avidement le verre qu’il lui tendit, telle une assoiffée dans le désert.
Elle s’était retenue toute la matinée et l’après-midi, mais une envie pressante se rappela à elle.
Elle allait vivre le même épisode humiliant.
— Je veux aller au petit coin. Sans baby-sitter.
— Impossible.
Samantha grinça des dents.
Chase l’escorta jusqu’aux toilettes. Elle s’assit sur la lunette pour uriner rapidement. Elle finissait
de s’essuyer quand un téléphone se mit à sonner. Il décrocha et resta silencieux. Leurs regards se
soudèrent. À l’autre bout du fil, elle entendit son interlocuteur s’égosiller. Néanmoins, le visage de
Chase resta impassible. Sans cérémonie, il raccrocha. Puis il tourna le portable et en retira le clapet
arrière. Il délogea la carte Sim de son emplacement et la jeta d’une pichenette dans la cuvette. Il tira la
chasse.
— Qui était-ce ?
— Une très vieille connaissance.
— Il ne vous apprécie pas beaucoup d’après ce que j’ai pu en déduire.
— C’est le cadet de mes soucis.
— Cette personne doit être sensée.
— Parce qu’elle ne m’aime pas ?
— Mmmh.
— Ne parle pas de ce que tu ne connais pas ! aboya-t-il, rageur.
En un instant, les traits de son visage s’étaient transformés. Sa colère était presque palpable.
Malgré elle, elle recula. Allait-elle en faire les frais ? Elle l’avait bien cherché aussi ! Les mâchoires
de Chase s’étaient contractées. Ses yeux noirs annonçaient une tempête imminente. Elle pouvait
presque entendre le tonnerre gronder autour d’eux.
Pourtant, il changea de sujet.
— Allez, viens avec moi. Tu vas prendre ta douche.
À la mention du dernier mot, ses yeux s’agrandirent d’effroi. Elle ne voulait pas être touchée,
caressée. Mais autant supplier le soleil de ne plus briller ! Lorsqu’il tendit la main vers elle, elle la
glissa docilement dans la sienne, la gorge serrée. Ils se dirigèrent vers la salle de bains.

* * *

Vittorio Manzoni écoutait le silence à l’autre bout du fil. Ses menaces étaient restées vaines. Son
interlocuteur venait purement et simplement de lui raccrocher au nez. Hors de lui, il reposa le
combiné de son téléphone avec une telle violence que l’appareil faillit voler en éclats dans tout le
bureau. Qui était-il ? Et comment osait-il s’en prendre à Samantha ? Cette vidéo mettait hors de cause
son fils. Leandro avait toujours nié son implication dans la disparition de la jeune fille. Force était
d’admettre qu’il était innocent dans cette affaire. Pour autant, fallait-il l’informer de l’existence de ce
film qui montrait une Samantha en larmes, en train de supplier son kidnappeur de la relâcher ? Son
instinct ne l’avait jamais trompé jusqu’à présent et en ce moment, il n’était pas totalement convaincu
de l’innocence de Leandro. En revanche, il devrait cacher ce rebondissement à Vivian. Elle ne le
supporterait pas. Pire, cela la tuerait !
Si cette vidéo lui était destinée, à lui et non à son fils, cela signifiait que le maître chanteur en
avait personnellement après lui. Il s’était fait beaucoup d’ennemis au cours de sa vie. Contrôler la plus
grande partie de la ville créait des jalousies, des tensions, et les autres familles mafieuses rêvaient de
le stopper net dans son ascension ! Heureusement, son fils était prêt à prendre la relève, mais à
cinquante-cinq ans, il avait encore de l’énergie à en revendre. Peut-être sa jambe le faisait-elle un peu
souffrir à cause de la goutte ? À part cela, il était vigoureux ! Et il allait surtout régler son compte à
ce salaud qui avait osé s’en prendre à la fille de son ami d’enfance.
Les hommes qui avaient eu la tâche de retrouver sa filleule n’étaient parvenus à aucun résultat
probant. Il allait tripler les effectifs. Samantha devenait sa priorité absolue. Ils retourneraient la ville
sens dessus dessous s’il le fallait ! Il punirait très sévèrement ce rat ! On ne s’attaquait pas un futur
membre de la famille Manzoni sans en subir les conséquences…


Chapitre 15







Samantha s’était prudemment reculée dans un coin, le plus loin possible de lui. Elle s’était tassée
dans l’angle opposé du grand canapé en cuir crème qui formait un U. Lorsqu’elle s’y était installée,
Chase n’avait pas protesté outre mesure. Elle avait eu peur qu’il désapprouve et insiste pour qu’elle se
blottisse dans ses bras. Elle se sentait trop humiliée pour avoir envie de se faire câliner. La douche
avait été une étape éprouvante. À tout moment, elle avait craint qu’il ne la rejoigne sous le jet brûlant.
Elle avait détourné la tête et récité une prière muette quand il avait amené sa main à la ceinture de son
pantalon. Le cœur battant, les paupières pressées, elle s’attendait, d’un instant à l’autre, à sentir ses
mains baladeuses la caresser. Elle avait donc réduit sa toilette à la portion congrue, mais il s’était
contenté d’être un voyeur actif. En effet, malgré le bruit de la douche, des râles de plaisir de plus en
plus forts lui étaient parvenus dans son dos. Chase s’était masturbé en la regardant ! À cette pensée,
ses joues en devinrent cramoisies. Lorsqu’elle s’était retournée, la vision de l’homme en train
d’astiquer son membre gonflé dépassant de l’ouverture de la braguette l’avait électrisée et elle avait
vivement baissé les yeux. Ne songeait-il donc qu’au sexe ?
Les orteils recroquevillés, les pieds campés sur le siège clair, les jambes relevées et serrées à
hauteur de son visage, Samantha se mit à étudier discrètement le profil concentré de Chase. Il
possédait un nez droit et fin. Son menton volontaire et viril était orné d’une fine cicatrice, ses sourcils
fournis noirs posés sur des yeux aussi sombres… Ses traits séduisants l’avaient troublée en premier
lieu, lors de leur première rencontre dans la ruelle. Son esprit se mit à vagabonder. Soudain, elle
sursauta en entendant des coups de feu qui provenaient seulement de la télévision. Son regard navigua
des images du petit écran au visage de son ravisseur. Chase semblait complètement absorbé, voire
fasciné par le film violent. Il ne faisait plus attention à elle.
Son regard dériva subrepticement alors vers la porte d’entrée. Une vive lueur d’intérêt s’alluma
dans ses yeux verts. Le loft était très grand, l’espace qui la séparait de la sortie lui parut tout à coup
immense, infranchissable. Parviendrait-elle jamais à l’atteindre et à recouvrer la liberté ? Il fallait
qu’elle tente le tout pour le tout. Voulait-elle rester à la merci de ce psychopathe ? Hors de question !
S’il la rattrapait, que pourrait-il lui faire de pire que tout ce qu’elle avait déjà subi entre ses mains ?
Samantha glissa un autre coup d’œil prudent à Chase, mais celui-ci était si captivé par son
visionnage qu’il n’avait rien remarqué de son manège. Parfait ! Tout son corps se rétracta. Elle banda
ses muscles, prête à piquer le sprint de sa vie. Subrepticement, elle redressa son dos et enfonça ses
pieds avec fermeté dans le siège de cuir. Le cœur cognant à tout rompre, elle compta mentalement
jusqu’à trois. Aussitôt, elle bondit par-dessus le dossier du canapé en direction de la porte. Elle se
sentit pousser des ailes. Mon Dieu, son cœur battait à mille à l’heure. Sa poitrine oppressée allait
éclater sous la décharge d’adrénaline ! Mais elle n’atteignit jamais la porte…
Chase avait contourné le canapé à la vitesse d’un fauve en pleine action. Il avait réussi à
empoigner une touffe de longs cheveux et tirer dessus d’un coup sec. Un cri suraigu de douleur
retentit dans l’immense pièce. Son écho se répercuta aux quatre coins, se confondant avec une scène
particulièrement violente du film. Il la ceintura ensuite à la taille, la soulevant de terre malgré ses
protestations énergiques. D’un geste possessif, il la ramena et la plaqua avec une facilité
déconcertante contre son corps dur, l’étouffant presque.
Samantha en eut momentanément le souffle coupé. Puis des sanglots lui échappèrent. Elle se mit à
trembler comme une feuille face au châtiment à venir.
— Lâchez-moi ! hurla-t-elle, paniquée et au bord des larmes.
— Tu m’as gâché le film. Et j’ai horreur d’être interrompu en plein suspense.
— Tant mieux ! cracha-t-elle, bravement en se débattant.
— Si tu voulais aller au lit, il suffisait de me le dire. J’aurais fait un effort.
Samantha se démena dans l’étau de ses bras.
— Je vous interdis de me toucher !
Il tira ses cheveux en arrière et lui chuchota dans le creux de l’oreille.
— Pourquoi, mon petit amour ? La vérité nue t’effraie ? Tu frissonnes, tu trembles à mon
contact. Tu crois me détester mais au fond tu me désires plus que tout. Tu réclames secrètement mes
mains qui te maltraitent et qui te caressent en même temps. Tu n’es qu’une perverse dans le secret de
ton âme. Tu as peur de te rendre compte que tu aimes quand je te baise sauvagement. Ce matin restera
à jamais gravé au fer rouge dans ma mémoire.
« Ce n’est pas vrai ! »
Qu’il se taise ! Samantha ravala un sanglot quand elle sentit ses lèvres chaudes se promener sur
ses cheveux ébouriffés, sur la peau de son cou. En même temps, il poussa son bassin contre ses fesses
pour lui montrer à quel point il était excité. Mon Dieu, pas ça !
— Je vous hais…
— Menteuse, déclara-t-il avec une note rieuse dans la voix. Ton démenti manque de conviction.
Tu sais que j’ai raison. Mais assez discuté. Cet intermède m’a ouvert l’appétit, pas toi ?
— Allez vous faire foutre, pauvre cinglé !
Chase lui donna une forte claque sur une cuisse.
— Pour chaque gros mot prononcé, tu recevras un coup.
Tout cela n’était-il qu’un jeu pour lui ? Alors qu’elle luttait pour redevenir digne, lui s’amusait
de ses vaines tentatives. Quelque chose se fissura en elle. Sous le coup de la frustration d’avoir
manqué cette occasion, elle se débattit avec plus de vigueur encore et réussit à se glisser hors de ses
bras. Face à lui, furieuse, elle se mit à le provoquer sans plus songer aux conséquences.
— Fais de moi ce que tu veux ! hurla-t-elle. Tu n’es qu’un salaud sans cœur qui prend plaisir à
torturer une jeune fille sans défense. Des déchets de l’humanité comme toi ne méritent pas de vivre.
J’espère être encore en vie le jour où tu crèveras, pauvre connard, pour aller danser joyeusement sur
ta tombe.
Samantha conclut sa tirade en lui crachant dessus.
Chase contracta ses mâchoires. Ses yeux flambèrent d’une rage sans bornes. Des années en
arrière, sa mère lui crachait régulièrement dessus. Depuis la mort d’Alma, il ne laissait plus
quiconque le faire sans réagir, c’est-à-dire que la personne le payait généralement de sa vie. Il se rua
sur elle et la gifla à toute volée.
— Plus. Personne. Ne. Me. Crache. Dessus. Tu m’entends !
Samantha s’effondra lamentablement sur le parquet. Elle porta une main sur sa joue douloureuse.
Ses yeux se remplirent de larmes. Un peu ébaubie, elle se sentit soulevée de terre par des bras
déterminés. Chase la traîna dans son sillage jusqu’à la chambre et la jeta sur le lit sur lequel il grimpa
prestement pour attacher ses poignets au barreau du lit. Puis il la retourna en un tournemain sur le
ventre. Il défit sa ceinture. Très vite, le premier coup s’abattit violemment sur le dos de la jeune fille.
Elle poussa un hurlement de douleur et tira férocement sur ses liens.
— Pour le crachat. Pour chaque mot que tu as prononcé…
Samantha sentit un deuxième impact fouetter ses fesses. Elle serra les dents pour ne laisser filtrer
qu’un grognement même si sa peau cuisait littéralement à cet endroit. La ceinture continua de siffler,
de fendre l’air avant de venir frapper, mordre, marquer sa peau tendre. Au cinquième coup cinglant,
elle capitula.
— Arrêtez, s’il vous plaît…
Elle était pathétique. Elle l’avait délibérément provoqué, en connaissait les conséquences, mais
pleurnichait à la moindre blessure. Elle s’était surestimée. Sa résistance venait d’atteindre très vite ses
limites.
— Je m’arrêterai quand je l’aurai décidé.
Chase devait asseoir son pouvoir. Plus elle le craindrait, plus elle serait perméable à ses paroles.
Encore et encore, il la flagellait dans un déchaînement de violence aveugle jusqu’à ce que son bras lui
fasse mal, jusqu’à ce qu’elle n’ait même plus la force de sangloter, le visage enfoui dans le matelas.
Elle était sur le point de s’évanouir quand il rejeta la ceinture sur le tapis. Oh non, il n’en avait pas
encore fini avec elle !
Chase se déshabilla. Il remonta sur le lit et la ceintura d’un bras pour relever son postérieur. Il
l’entendit pousser un pitoyable cri d’effroi. À quatre pattes, les avant-bras soutenant son buste, ses
fesses rougies furent exposées à sa concupiscence. Il glissa une main entre ses cuisses et se mit à
masser son clitoris. Samantha tenta de se dégager, mais son bras verrouillé autour de sa taille la
maintenait trop énergiquement. Elle tenta de serrer ses jambes pour emprisonner son poignet et
l’empêcher de bouger, mais en vain. Elle était trop faible pour lutter. Lorsque deux doigts
s’enfoncèrent et coulissèrent en elle, elle ne put réprimer un frémissement. D’abord la douleur
cuisante, ensuite cette main qui la caressait, la cajolait et qui lui faisait oublier un peu de son mal…
Une telle confusion régnait dans sa tête ! Puis elle sentit un souffle d’air rafraîchir ses globes
maltraités et des lèvres douces se poser délicatement dessus. Il semblait vouloir se racheter de sa
violence. Et elle n’était qu’une « perverse », car elle préféra se concentrer sur ces ondes positives.
Une fièvre érotique s’empara de son corps.
Samantha gémit de plus en plus fort à mesure que les pénétrations digitales s’accéléraient dans
son vagin humide. Une tension naquit dans tout son être. Son bas-ventre se contracta, à la recherche
d’une délivrance bienvenue. Elle reconnaissait les signes avant-coureurs d’une jouissance imminente.
Cette urgence, elle l’avait déjà ressentie pas plus tard que ce matin contre le mur de la cuisine, mais
s’était abstenue d’y céder. Mais cet instant parut remonter à une éternité. Elle évoluait entre réalité et
fantasme, dans un monde nébuleux. Enfin, elle ne put réprimer un long râle de plaisir. Les derniers
spasmes l’agitaient encore alors qu’il retirait ses doigts et enfouissait sa verge jusqu’à la garde dans
son fourreau trempé.
Cette fois, la douleur prit le pas sur le plaisir. Elle hurla de détresse et se cabra quand l’aine de
Chase vint percuter ses fesses maltraitées. Mais impitoyable, il continuait de la pilonner durement, en
s’agrippant fermement à ses hanches.
— Sam, Sam…
— Arrêtez, vous me faites mal…
Son front se couvrit de grosses gouttes de sueur, des points noirs commencèrent à se former
devant ses yeux. Elle voulut l’implorer à nouveau, mais les mots moururent dans sa gorge. Ce furent
ses dernières pensées incohérentes avant de sombrer dans l’inconscience. Son corps malmené
s’affaissa mollement contre le matelas. Elle venait de perdre connaissance.
Chase secoua la tête, en contemplant Samantha couchée à plat ventre. Il espérait qu’elle avait
compris la leçon. N’empêche qu’il était allé un peu trop loin avec elle. Les coups de ceinture, la baise.
C’était trop pour elle. Il quitta la chambre et revint avec une pommade. Doucement, il étala et fit
pénétrer la crème laiteuse dans les parties rougies. Il repensa à ses paroles haineuses. Comme ça, elle
viendrait danser sur sa tombe quand il serait mort et enterré ? Elle ne croyait pas si bien dire. Bientôt,
si son plan fonctionnait selon ses prévisions, elle pourrait effectivement le faire !

Chapitre 16







Samantha était allongée sur le ventre, un drap en travers de son dos. Sa tête reposait dans le petit
cratère que formait le haut de ses bras tendus. Une fois de plus, elle grommela contre les rayons du
soleil qui choisissait exactement son visage comme cible privilégiée. Lorsqu’elle tourna sa tête de
l’autre côté pour éviter d’être aveuglée, elle grimaça et ralentit nettement son mouvement de rotation.
Sa nuque raide l’élança et des milliers de petites décharges électriques lui vrillèrent la colonne
vertébrale, réveillant brutalement par la même occasion d’autres muscles de son corps endolori. Des
courbatures la firent geindre comme une vieille dame. Elle voulut déglutir, mais toute sa bouche lui
parut aussi aride que le désert de Mojave. Lorsqu’elle se passa une langue sur ses lèvres, elle constata
qu’elles étaient parcheminées.
— J’ai… soif, bégaya-t-elle, d’une voix cassée.
Pourquoi se sentait-elle aussi affaiblie, vidée de ses forces ? De plus, elle était moite, poisseuse.
La transpiration lui collait à la peau. Ce n’était plus un rouleau compresseur auquel elle avait été
confrontée. Cette fois, elle était passée dans le tambour d’une machine à laver à mille deux cents tours
minute. Sa joue gauche rencontra le drap frais et soyeux et elle soupira de bien-être. Que s’était-il
passé ? Peu à peu, les souvenirs de ses cris, de ses larmes ainsi que du cuir qui la flagellait sans cesse
remontèrent à la surface. Sa tentative d’évasion avortée, la punition qui s’en était suivie, son
évanouissement… Elle retint un sanglot.
— Bois, ordonna la voix de son tortionnaire.
Samantha refusait d’ouvrir les yeux pour le voir. Il allait encore la frapper… Quand une paille
toucha sa bouche aux lèvres craquelées, elle se contenta d’en happer l’embout et d’aspirer le liquide
apaisant avec avidité.
Il lui retira le verre d’eau. Une main fraîche passa sur son front et elle pressa davantage ses
paupières. Lorsque des doigts souples caressèrent la ligne tendue de ses épaules, elle frémit. Elle
connaissait leur propriétaire monstrueux et refusait d’affronter son air narquois et ses iris
insondables qui la fixaient si intensément. Désormais, elle le savait : il était capable du pire. Il l’avait
brisée aussi facilement qu’une brindille sous son talon. Néanmoins, ce fut avec une étonnante douceur
que ses paumes pétrirent ses muscles ankylosés, les soulageant indubitablement de leur raideur.
Elle ouvrit enfin les yeux et croisa les siens. Il s’était couché à côté d’elle sur le flanc. Comme
elle s’y attendait, il ne détacha pas son regard du sien. Il la réconfortait après l’avoir maltraitée.
Pourquoi s’obstinait-elle à lutter contre lui ? Il avait été clair depuis le début. Elle lui obéissait, il la
récompensait. Elle s’opposait à lui, il répondrait en conséquence. De plus, il avait promis de la libérer
à un moment donné. Elle ne voulait plus souffrir telle une damnée. Plus comme la nuit dernière.
Chase plongea dans ses yeux verts luisants. Il y lut quelque chose qu’il lui plut. Un début de
renoncement à lui désobéir et une acception de sa situation. Elle n’était pas tout à fait brisée, car il y
avait encore décelé une trace tenace de résistance, mais elle se tiendrait davantage tranquille. Sa
cruauté avait payé !
— Je t’ai fait couler un bon bain chaud, l’informa-t-il. Cela te fera le plus grand bien après ces
jours au lit.
— Comment ça ? Combien de temps suis-je restée au lit ?
— Tu as été malade ces deux derniers jours. Tu as eu de la fièvre et tu délirais.
Pas étonnant qu’elle ait l’impression que ses os se disloquaient à chaque geste et que ses forces
s’étaient considérablement amenuisées. Suite à son châtiment corporel, elle avait passé deux jours
entiers clouée au lit. Elle se souvenait vaguement d’avoir déliré, d’une voix douce qui l’avait
encouragée à boire, d’une main qui avait tâté son front, mais elle avait cru que c’était dans son rêve,
la veille. En réalité, elle avait divagué pendant tout ce temps-là.
Il rajouta comme si de rien n’était.
— Ensuite, tu pourras passer à table. Hier soir, quand je suis venu prendre ta température, la
fièvre était tombée. Je savais que tu irais mieux aujourd’hui. Tu dois avoir une faim de loup sans rien
de consistant dans le ventre. Tôt ce matin, je suis allé en ville te chercher des beignets moelleux.
Allons, lève-toi, mon amour.
Samantha cligna des yeux, surprise. Le revirement était spectaculaire. Ses paroles étaient douces,
sa voix caressante comme s’il s’adressait à son amoureuse. De loup, il avait revêtu l’habit de
l’agneau. Il était aux petits soins avec elle et elle devait s’avouer qu’elle préférait ce comportement
tendre à celui de la veille. Non, deux jours auparavant.
— Tu m’as vraiment apporté un petit déjeuner ?
— Oui, mon petit cœur.
Chase approcha son visage du sien. Ses yeux noirs tombèrent sur sa bouche. Il déposa ses lèvres
sur les siennes, arides, dans un chaste baiser. Il ne réclamait plus, ne la brutalisait plus. Il la respectait.
Elle se prit à croire à son changement, car la seconde suivante, il abrégea leur échange et frôla
légèrement sa joue tuméfiée du pouce. Elle ne désirait plus repenser à sa gifle qui l’avait à moitié
assommée dans le hall. Ce geste appartenait au passé. Une trêve semblait s’être instaurée entre eux et
elle ne voulait pas briser le pacte implicite tout de suite.
Chase la détacha et lui massa les bras. Lorsqu’il quitta le lit et lui tendit la main, elle s’assit en
grimaçant pour rejeter ses pieds sur le sol. Dieu qu’elle était fatiguée ! Elle était dans cet état
d’épuisement, car il l’avait fouettée sans ménagement… N’avait-elle pas décidé une seconde plus tôt
d’enterrer la hache de guerre ? Elle s’ébroua pour chasser ce souvenir lancinant, mais rien à faire.
Elle se revoyait en train de le supplier d’arrêter. Et il n’en avait rien fait. Peu à peu une sourde colère
refoulée l’envahit de nouveau. Elle plierait, mais ne romprait pas ! Elle cédait pour le moment, car
elle devait récupérer des forces avant de contre-attaquer, mais cela ne signifiait pas pour autant
qu’elle pourrait oublier la sauvagerie dont il avait fait preuve. Elle voila son regard et songea que le
règlement de compte se ferait plus tard au moment de sa libération. Ne disait-on pas : « La vengeance
est un plat qui se mange froid. » ?
Elle fut surprise quand une fois debout, il se baissa pour passer un bras derrière ses genoux et la
soulever comme si elle ne pesait pas plus lourd qu’une plume. Ainsi blottie contre la chaleur de son
torse, elle se sentit presque en sécurité. Mais elle connaissait sa nature violente et colérique. Pourtant,
tout ce qu’elle voulait en ce moment c’était du réconfort après l’épreuve qu’elle venait de subir.
Même si cela émanait de son tortionnaire en personne. Plus tard, elle aviserait…
Chase la reposa d’abord devant le cabinet de toilette où il assista au rituel. Puis, il l’aida à gagner
la salle de bains en la soutenant le long du trajet. L’eau chaude émettait des vapeurs envoûtantes. Elle
avait hâte de se débarrasser de sa crasse. Il la reprit dans ses bras et la déposa avec précaution dans la
baignoire. Il ne la relâcha qu’une fois qu’elle fut confortablement installée et sa nuque calée contre le
rebord. Il rit doucement en lui montrant les bras de sa chemise trempée. Il les avait également
mouillés une fois, mais les circonstances ne se prêtaient pas vraiment à l’amusement ; il avait voulu la
noyer. Là, il souhaitait visiblement partager un moment de complicité avec elle. Et pour la première
fois depuis son arrivée dans le loft, elle lui répondit par un timide sourire. Elle ferma ensuite les yeux
et laissa dériver ses pensées. Ce n’était que de la comédie ! S’il la voulait douce, elle deviendrait
exactement ce qu’il désirait qu’elle soit, en espérant qu’il la libère bientôt. Il possédait un cœur aussi
dur que le roc, le sien s’endurcirait également !
Elle se mordit la lèvre quand il passa le gant de toilette dans son cou où battait follement une
veine. Il dériva vers sa poitrine qui se souleva sous l’accélération de son souffle. À travers le tissu
éponge, sa main s’attarda sensuellement sur ses seins, autour de ses mamelons, les excitant pour
qu’ils se dressent comme doués d’une volonté propre. Puis il divagua plus bas entre ses jambes,
insista autour de son pubis. C’était une erreur d’avoir fermé les yeux. Ainsi elle pouvait ressentir les
émotions plus profondément dans chaque fibre de son corps. Elle était faible, vulnérable. Un désir
coupable fourmilla dans ses reins.
« Perverse ! »
— Chase, arrête, s’il te plaît…
Aurait-elle un moment de répit ? Elle en doutait.
Contre toute attente, il obéit et frotta un mollet puis l’autre.
— Lève-toi maintenant, je vais te rincer.
Elle obtempéra, les jambes flageolantes.
Chase dirigea le pommeau de la douche sur sa poitrine et dans son dos, la débarrassant de la
mousse blanche qui s’y accrochait encore. Le corps harmonieux de Samantha se dévoila à sa vue et
l’excitation lui fouetta les sangs en un rien de temps. La lente montée du désir lui vrilla les reins.
Deux longs jours qu’il n’avait pu lui faire l’amour ! Sa verge comprimée dans son pantalon lui faisait
mal et criait son envie d’elle. Il décida de tester sa soumission. Il pinça un téton entre le pouce et
l’index. Elle ne se déroba pas à sa caresse. Elle apprenait vite ! Un sourire de satisfaction étira ses
lèvres. Mais il n’était pas dupe. Il sentait encore une résistance au fond d’elle. Peut-être le défierait-
elle jusqu’au bout ? Il le fallait pour la bonne marche de son plan !
Samantha enjamba le rebord de la baignoire et atterrit dans une grande serviette tendue. Il
l’essuya délicatement avant de la nouer autour de sa poitrine.
— Je dois aller me changer avant de passer à table. J’ai une course à faire tout à l’heure, je ne
peux pas sortir avec ma chemise trempée.
— Pourrais-je t’accompagner ? demanda-t-elle, avec prudence. Tu as promis que je pourrais
voir ma mère. Je jure de me tenir tranquille. Je serais sage. Je t’en prie, Chase, j’ai besoin de la voir.
Inconsciemment, Samantha avait attrapé sa chemise. Ses doigts semblables à des serres d’aigle
s’accrochèrent, froissèrent le tissu lisse.
Il fronça les sourcils. Ses yeux lancèrent des éclairs. La jeune fille sut qu’il allait refuser sa
requête et ravala du mieux qu’elle put sa déception. Chase était imprévisible. Son humeur joviale et
prévenante pouvait devenir ombrageuse en une fraction de seconde. Avec lui, elle ne savait plus sur
quel pied danser. Il referma ses doigts sur les siennes et les retira d’un geste sec.
— C’est trop tôt, crois-moi.
Samantha crut qu’il allait ajouter qu’il agissait pour son bien !
Elle se retint d’exploser et surtout sa langue. À quoi cela aurait-il servi de l’insulter ? Tenait-elle
à aboutir au même résultat chaotique ? Si elle lui déclarait la guerre ouvertement, elle récolterait les
fruits de la tempête qui s’annonçait déjà. Elle compta mentalement jusqu’à dix pour reprendre son
calme et lui adresser un sourire vacillant.
— Tu… tu dois avoir raison.
« Samantha, ne gigote pas comme ça. », « Samantha, ne sois pas si impatiente. Tout vient à point
à qui sait attendre. » Tels étaient les reproches prononcés d’une voix raisonnable que sa mère ne
cessait de lui seriner quand petite fille, elle s’ennuyait lors des files d’attente au supermarché ou à la
banque ou lorsqu’elle trépignait, frustrée que le gâteau dont elle humait les délicieux effluves ne cuise
pas assez vite dans le four. Elle allait devoir mettre en application ses conseils avisés. Mais combien
de temps devrait-elle encore patienter ?
Chase la tira de ses pensées en s’emparant de son coude pour la mener jusqu’à la chambre. Elle
aurait dû se douter que c’était la sienne dans laquelle elle logeait en le voyant ouvrir les portes de
l’armoire qui contenait ses affaires. Sur les étagères, elle aperçut des chemises blanches et des
pantalons sombres. Les vestes qui flottaient sur les cintres étaient également toutes noires.
Invariablement la même tenue.
Devant elle, il porta les mains à sa rangée de boutons et les ôta lentement l’un après l’autre. Le
début de son torse glabre et musclé lui apparut. Puis elle écarquilla les yeux quand il écarta les pans
de sa chemise. Mon Dieu, que lui était-il arrivé ? Lorsqu’il l’enleva complètement, une nouvelle
version de l’apocalypse se présenta à elle. Son buste était ravagé. En effet, des lésions, des cicatrices
dont les lignes s’entrecroisaient barraient ses épaules puissantes, ses abdominaux compacts et ses
bras. Quand il se retourna, son dos n’était pas en meilleur état. Des stries en sillonnaient toute la
surface. Qui l’avait mutilé de la sorte ? Elle éprouva un élan de pitié sincère envers lui alors qu’elle
s’était juré de s’aguerrir. Mais elle ne pouvait rester de marbre devant un tel spectacle. Elle eut envie
de pleurer sur lui…
Depuis son réveil, ce matin, elle était passée par toute une palette de contractions. Elle lui
obéissait tout en le haïssant. Elle tentait de s’endurcir tout en le plaignant. Changer aussi rapidement
d’avis sur Chase lui procura un début de migraine. Elle ne savait plus que penser. Peut-être la
manipulait-il et voulait-il la rendre folle d’indécision ? C’était réussi !
Chase s’exposait sans prononcer une parole. Il lisait en elle comme dans un livre ouvert. Elle
était incapable de masquer ses émotions. Ses yeux verts étaient si expressifs et sincères. Il était certain
d’avoir attiré sa compassion. Insidieusement, elle s’attacherait à lui. Puis, en fin de compte, il lui
assènerait le coup de massue. Lentement, il se revêtit lui cachant les horreurs visibles de sa jeunesse.
Elle l’ignorait, mais beaucoup de taillades avaient été causées par sa propre main lorsqu’il était
adolescent. Alma lui avait confié que le sang vicié de son père coulait dans ses veines. Il s’était
scarifié à de nombreuses reprises avec des lames de rasoir, pensant se vider de cet héritage maudit et
ainsi purifier son corps. Mais il avait toujours eu cette soif de vengeance. De guerre lasse, il avait fini
par accepter cet atavisme.
— Maintenant, nous pouvons passer à table.
Samantha acquiesça distraitement de la tête. En réalité, son appétit s’était envolé devant la vision
de son corps athlétique bousillé. Elle l’imaginait souffrir face à ceux qui lui avaient infligé ces
terribles blessures dans sa chair. Comment avait-il survécu à ses tortures ? Pas étonnant qu’il soit
devenu un monstre sans cœur. Il reproduisait ce qu’il avait subi. Pourtant la seconde suivante, elle
s’ébroua mentalement. Qu’avait-il fait d’elle ? Elle était en train de l’excuser pour l’avoir enlevée,
séquestrée, battue et violée. Elle perdait ses repères. Les notions du bien et du mal se confondaient
dangereusement. Rien n’était tout blanc ni tout noir…
Comme elle ne faisait pas mine de bouger, clouée sur place, il l’attrapa vivement par la main.
Elle chemina sur ses talons, toujours sonnée par cette découverte. Un brouillard l’enveloppait et elle
ne parvenait pas à s’en défaire. Elle était arrivée à la cuisine quand il lui tira galamment une chaise
munie d’un épais coussin pour soulager son postérieur qui avait souffert. Elle s’y assit prudemment,
se dandinant à droite et à gauche afin de trouver la posture la plus confortable. Elle avait moins mal,
car après deux jours, la douleur s’était presque estompée.
— Veux-tu un jus d’orange ?
— Volontiers.
— Tes désirs sont des ordres.
Si seulement tous ses souhaits pouvaient être exaucés aussi facilement !
Chase lui servit un grand verre qu’il posa devant elle. Mais Samantha n’avait plus faim. Son
estomac était toujours noué par la vision du corps couturé de son ravisseur. Elle n’aurait pas dû être
autant affectée.
— Tu devrais manger, lui conseilla-t-il, après avoir avalé une bouchée de beignet. C’est
indispensable si tu veux reprendre des forces. Tu n’as que la peau sur les os. D’autant que je ne
reviendrai que dans l’après-midi.
— Je serai encore attachée ?
— Oui.
Samantha baissa le visage, déçue. Dans une relative soumission, elle hocha la tête pour donner un
consentement tout à fait inutile. Elle se força à manger et à déglutir la nourriture pour éviter d’avoir
le ventre vide jusqu’à son retour. La mastication était mécanique. Son esprit était à mille lieues de là,
égaré dans les confins de son cerveau. Elle était on ne peut plus troublée par ses sentiments
contradictoires. D’un côté, elle était révoltée par sa tyrannie. Comment pouvait-il la cloîtrer toute la
journée et l’entraver autour d’une colonne ? D’un autre côté, elle ne pouvait s’empêcher d’acquiescer
et de se soumettre. Elle avait beau se dire qu’elle jouait un rôle. Elle avait rendu les armes trop
hâtivement. Se pouvait-il qu’elle éprouvât de l’empathie pour ce monstre ?
— Tu veux aller au petit coin une dernière fois avant que je parte ?
— Oui.
Samantha s’attendait à ce qu’il l’accompagne comme plus tôt, mais il était en train de débarrasser
la table et de déposer les verres et les couverts dans l’évier. Elle hésita. Était-ce un nouveau piège ?
Elle fronça les sourcils, perplexe.
— Tu ne viens pas avec moi ?
— Non. Mais ne tarde pas trop sinon je serais obligé d’aller te chercher.
Elle fila sans demander son reste.
Elle ressortit du cabinet de toilette quand il finissait de placer la vaisselle sur l’égouttoir. Il se
retourna vivement et lui adressa un large sourire. La lumière du soleil lui donna une aura particulière.
Ses yeux noirs l’attirèrent plus que jamais par leur profondeur. Son cœur se mit à battre la chamade.
— Viens, mon amour.
Elle se plaça près de lui. Il glissa un index sous son menton et le souleva. Ses lèvres se posèrent
sur les siennes dans un baiser fiévreux. Il insinua sa langue possessive dans sa bouche et se mit à
titiller la sienne. Elle répondit timidement à son offensive, en s’accrochant à sa chemise. Il
emprisonna ses doigts entre les siens et mit un terme à son baiser. Il l’en embrassa chaque phalange,
les yeux rivés aux siens.
— Je rentrerai le plus vite possible.
— D’accord.
Il réunit ses poignets autour de la colonne. Il lui parlait pendant qu’il confectionnait un nœud
compliqué.
— Je te ramènerai quelques cadeaux tout à l’heure.
— Ah, quoi donc ?
Il claqua la langue d’un air réprobateur.
— Si je te dis tout, ce ne seront plus des surprises !
Il déposa un dernier baiser dans ses longs cheveux bruns avant de la quitter.
Chase referma la porte derrière lui sur une vision des plus jubilatoires. Après les traumatismes
successifs, Samantha s’était métamorphosée en une créature soumise. Quand il l’avait si férocement
fouettée, elle avait craint pour sa vie. Une réaction inconsciente s’était réveillée en elle : l’instinct de
survie chez les victimes d’otages. Le seul moyen de s’assurer de rester en vie consistait à se plier aux
désirs de son ravisseur, d’adopter son point de vue, si tordu soit-il. La victime prenait alors fait et
cause pour son kidnappeur. De plus, le fait de lui avoir dévoilé son corps mutilé lui avait rapporté son
adhésion pleine et entière. À présent, elle était malléable à merci !
Il s’installa au volant de sa voiture, un large sourire vissé aux lèvres. Une enveloppe contenait
une autre vidéo à destination de Vittorio Manzoni. De quoi retourner les tripes de ce salopard. Il avait
filmé Samantha après qu’elle se soit réveillée de son évanouissement. Il l’avait soignée pendant deux
jours et deux nuits. Elle avait beaucoup déliré prise d’un accès de fièvre, avait prononcé des paroles
alarmistes, réclamé sa mère à son chevet. « J’ai si mal. Maman, aide-moi, je ne veux pas mourir… »
Manzoni aurait beau chercher, lancer ses chiens de garde à ses trousses, il ne trouverait rien. Chase
s’amusait à tirer les ficelles dans l’ombre. Bientôt, les masques tomberaient…

Chapitre 17







Samantha somnolait doucement, ses jambes repliées sur le côté. Son front appuyait contre la
rondeur de la colonne. Elle oscillait entre rêve et conscience dans cette position inconfortable, ne se
laissant jamais réellement aller à dormir. Au moins, elle n’avait pas à subir le contact dur et froid du
sol. Ses fesses nues reposaient sur le coussin moelleux qui lui fit le plus grand. Quand allait-il
revenir ? Depuis combien de temps était-il parti ? Elle avait l’impression qu’une éternité s’était
écoulée depuis qu’il avait franchi le seuil de cette porte. Elle l’avait observé, silhouette élégante qui
s’éloignait inexorablement d’elle. Avant de sortir, il avait composé un code sur un boîtier dissimulé
dans la petite armoire à clés pour déverrouiller le battant. Comment ne l’avait-elle pas remarqué plus
tôt ? De ce fait, même si elle avait réussi à toucher la porte lors de sa tentative de fuite, elle n’aurait
pas été en mesure de l’ouvrir. Tout contribuait à la garder prisonnière. Elle jeta un coup d’œil aux
fenêtres qui se situaient à presque deux mètres du sol. Tout était étudié, sécurisé telle une forteresse.
Inviolable. Imprenable.
Les rayons du soleil obliques inondaient le parquet en bois clair. Il devait être l’après-midi. Elle
ne pouvait que le deviner, car ici il n’y avait ni pendule ni heure digitale qui clignotaient sur le four
pour confirmer ses suppositions. Chase semblait vivre hors du temps. Ou il ne se préoccupait pas de
ce paramètre. Des questions importunes venaient la tarauder. Elle se sentait désemparée, vulnérable à
rabâcher sans cesse ses pensées qui tourbillonnaient dans sa tête. Au moins, la présence de Chase lui
évitait de s’appesantir sur sa situation.
Le cliquetis de la porte d’entrée lui parvint et une joie déplacée fit battre son cœur un peu plus
rapidement. Chase apparut dans l’encadrement, la main portant un grand sac en papier. Lui avait-il
réellement apporté un cadeau ? Elle se releva avec précaution et attendit avec impatience qu’il vienne
la délivrer. Tout sauf rester seule à se perdre dans le manège de ses réflexions !
Malgré elle, Samantha admira sa démarche souple et déliée à mesure qu’il réduisait la distance
entre eux. Aussitôt, elle s’adressa une grimace. Elle jouait les otages obéissants avec un peu trop
d’empressement à son goût. Elle se morigéna, en se raidissant imperceptiblement. Arrivé à sa hauteur,
il l’embrassa tendrement sur la joue et elle frissonna à son contact. Non plus de répulsion, mais de
reconnaissance.
— Je suis là maintenant. Je vais bien m’occuper de toi, mon amour.
Chase observait avec jubilation le ravissant visage levé vers lui pendant qu’il la détachait de la
colonne. Les yeux verts exprimèrent toute sa gratitude pour l’avoir délivrée. Il ne s’était pas trompé.
Après l’avoir punie sévèrement, une surenchère de bonnes intentions l’aliénerait tout à fait à lui. Il lui
lia à nouveau les poignets, avant de l’amener vers le grand canapé du salon. Ils s’assirent côte à côte.
— Je t’ai acheté des livres pour te distraire. Mon petit doigt m’a informé de ta passion pour la
lecture.
Une ombre traversa le visage de Samantha. L’évocation de la lecture la ramena à ses études.
Moins d’une semaine avait passé depuis son enlèvement, mais le temps paraissait élastique, s’étirer en
longueur. Elle évita de penser à sa vie d’antan. À sa mère aimante et à son amie. Comme Vivian,
Gayle avait-elle également perdu son exubérance après sa disparition ? Certainement. Si elles avaient
été ensemble à cet instant précis, elles auraient spéculé sur les résultats de leurs partiels finaux à
moins d’une semaine des publications.
Chase comprit immédiatement le cheminement de ses pensées.
— Je sais que tu stresses pour tes examens, mais je suis persuadé que tu les réussiras. J’irai me
renseigner le moment venu.
— Tu me diras si Gayle a réussi aussi ?
— Non, je n’oublie pas ton amie. Tu vas bientôt la retrouver.
— Tu… tu me le jures ? s’enquit-elle, pleine d’espoir.
— Oui.
Elle poussa l’audace jusqu’à poser la question fatidique.
— Quand est-ce que tu me relâcheras ?
Il pinça les lèvres.
— Tu le sauras bien assez tôt.
Pourquoi leurs échanges se terminaient-ils invariablement de la même façon ? Il ne donnait
jamais de réponses précises, la maintenant sciemment dans le flou. Elle se sentait dans la peau d’une
gamine trop petite pour comprendre les affaires d’adultes. Il l’infantilisait à outrance. Beaucoup de
promesses de sa part, mais les tiendrait-il ? Rien n’était moins sûr. Quelle assurance avait-elle s’il
décidait de la tuer ? Elle dépendait totalement de son bon vouloir…
Pourquoi s’attarder sur ces considérations inutiles après tout ? Elle ferait mieux de se concentrer
sur sa libération future. Elle allait retrouver sa mère, Gayle, et reprendre ses études pour devenir
professeur. Reprendre le cours normal de son existence. Cet épisode de peur, de souffrance et
d’humiliation ne serait plus qu’un lointain souvenir, un mauvais rêve dont elle s’éveillerait bientôt.
Tout à coup, un doute pernicieux s’insinua en elle. Pourrait-il faire comme si de rien n’était ?
Arriverait-elle à oublier ? Surmonterait-elle cette épreuve ?
Chase fouilla dans le large sac en papier à ses pieds. Il sortit plusieurs livres qu’il tendit à
Samantha.
— J’ai demandé conseil à la libraire pour les titres. Des classiques de la littérature américaine et
anglaise.
Samantha s’attendait si peu à ce geste qu’elle en resta un instant ébahie. Quel genre de ravisseur
offrait des présents à sa prisonnière pour son confort ? Peut-être était-il particulièrement retors ?
Tout ce qu’elle avait à faire était donc de courber l’échine pour être récompensée. Son regard passa
de Chase aux livres. Elle finit par les lui prendre des mains. Un sourire se dessina lentement en
découvrant les titres. Puis, elle se rejeta dans un coin et se tassa à la recherche d’une position
confortable pour attaquer sa lecture. Elle n’avait pas beaucoup d’amis à Vegas et passait le plus clair
de son temps dans sa chambre à dévorer des bouquins. Il avait eu une bonne idée, car ce serait un
moyen formidable pour elle de « s’évader » de cette prison !
Chase observait la joie presque enfantine de Samantha lorsqu’elle se cala dans le fond du canapé.
C’était la première fois qu’il offrait un cadeau à quelqu’un. À qui aurait-il pu faire un présent ?
Personne. Même Hunter lui aurait ri au nez. Chase s’appropria donc un peu de ce plaisir sincère.
Lui-même feuilletait rarement les livres ou magazines, ne leur trouvant que peu d’intérêt. Il
préférait les films noirs. Il n’avait jamais vraiment fréquenté l’école étant enfant : l’éducation étant le
cadet des soucis de sa mère ! Depuis la fenêtre, il enviait les élèves avec leur sac à dos qui passaient
en chahutant dans la rue deux fois par jour le matin et l’après-midi. C’était Hunter qui lui avait appris
à lire et à écrire un minimum après qu’il ait lourdement insisté auprès de lui. Autrement, il serait un
analphabète.
— Sam.
— Mmhm, émit-elle, sans lever les yeux de son livre.
— Viens près de moi.
— Je suis trop bien installée pour bouger.
— Tiens-tu à me mettre en colère ?
Pendant un instant, elle avait oublié son statut précaire.
— Non… bien sûr que non.
— La prochaine fois que tu contesteras, je te punirai. Compris ?
Elle hocha la tête avec crainte.
Un doigt coincé entre les deux pages du livre, elle s’approcha prudemment de lui.
Chase tapota sa cuisse.
— Allonge-toi. Je te servirai de coussin.
Elle s’exécuta docilement. Sa tête reposa sur une surface dure et musclée.
Il lui adressa un sourire.
— Est-ce que tu pourrais me faire la lecture ?
— Tu veux que je lise à haute voix ?
— Oui.
Samantha s’éclaircit la gorge. Puis son timbre clair s’éleva dans le silence.
Chase admira son profil. Son regard s’attarda sur la courbe renflée de ses lèvres qui remuaient.
Personne n’avait pris le temps de lui faire la lecture non plus. Il savait que les parents lisaient des
histoires à leurs enfants avant de s’endormir. Son esprit vagabonda sur tout ce qu’il avait manqué. À
croire que la douceur de Samantha lui montait à la tête. Il devenait sentimental ! Distraitement, il se
mit à caresser les cheveux bruns de la jeune fille. Ils n’étaient plus aussi lisses et brillants qu’à son
arrivée. Des nœuds s’étaient formés à certains endroits. Il ne les avait jamais démêlés après son bain.
Il se promit d’y remédier. Ce serait bien la première fois également qu’il toucherait réellement les
cheveux d’une femme à part pour les agripper violemment pendant qu’il la baisait. Aussitôt, le désir
fourmilla dans ses reins. Sa main s’aventura sur l’arc arrondi d’une épaule. Sa peau était douce. Il
n’en avait jamais touché d’aussi veloutée. Les seules relations féminines qu’il entretenait se bornaient
à des prostituées usées qu’il ramassait les soirs sur le trottoir. Aucune tendresse n’entrait en ligne de
compte dans leurs étreintes hâtives et tarifées. Elles embrayaient sur d’autres clients.
Le désir se répandit peu à peu dans ses veines tandis qu’il dessinait des cercles concentriques du
bout du doigt sur un sein puis autour d’un mamelon. Il sentit la respiration de Samantha s’accélérer et
sa poitrine se soulever brusquement. Il pinça le téton qui durcit et le fit rouler entre ses doigts pendant
que son autre main lui arrachait pratiquement le livre pour le balancer sur la table basse. Il la releva
d’un mouvement preste. Il la tourna ensuite vers lui et l’assit à califourchon sur ses genoux.
Samantha rougit violemment dans cette position, les cuisses écartées dans son giron. Elle se
mordit la lèvre quand il avança sa main et toucha ses chairs exposées. Une décharge électrique lui
foudroya le bas-ventre lorsque ses doigts entrèrent en contact avec ses lèvres intimes. Elle se rétracta
et referma ses mains sur son poignet pour le faire reculer.
— J’ai une meilleure occupation pour ces empêcheuses de tourner en rond.
— S’il te plaît…
— Tu m’as manqué pendant ces deux jours. Il faut rattraper le temps perdu. Vois comme j’ai
envie de toi. Ouvre ma braguette et touche ma queue.
Samantha s’était changée de statue de sel. Son corps s’était raidi. Ses lèvres tremblèrent d’anxiété.
D’habitude, il se contentait de prendre sans lui demander la permission. Elle refusait de participer
activement à leurs ébats sexuels.
Impatient, Chase attrapa ses mains liées et guida ses paumes contre sa bosse équivoque. Elle
recula immédiatement ses doigts comme si elle s’était brûlée.
— Je ne souhaite pas te toucher.
— Moi si ! Alors tu vas faire ce que je te dis. Je vais t’apprendre…
Il dénoua lui-même sa ceinture, défit le bouton de son pantalon et abaissa la fermeture éclair de
sa braguette. Il plongea sa propre main dans son boxer et en extirpa sa longue verge raidie. Il
masturba son membre rigide dans son poing en de longs sensuels mouvements de haut en bas. Puis il
attrapa les deux mains de Samantha et les referma autour de sa queue. Il apposa les siennes par-dessus
et les manœuvra pour les faire coulisser sur son sexe rigide. Chase rejeta la tête en arrière les yeux
mi-clos et gémit sous le plaisir fabuleux que lui donnaient les doigts délicats.
Samantha éprouva la texture de sa verge palpitante entre ses paumes. Les plaintes lascives de
Chase lui procurèrent un étrange effet. Envoûtant. Troublant. Stimulant. Malgré elle, le cœur de sa
féminité se mit à marteler de coups frénétiques. Son bas-ventre se contracta. Elle était à la fois excitée
et culpabilisait de ressentir un tel plaisir entre ses mains. Sa nature perverse reprenait le dessus !
Autrement, elle ne serait pas en train de laisser le désir s’infiltrer peu à peu dans ses veines comme
une drogue douce et euphorisante.
— La prochaine fois, tu le prendras dans ta bouche. En attendant, viens t’empaler sur mon sexe.
Il la releva sur ses genoux. Soudain, il donna une claque retentissante sur ses fesses. Elle sursauta
et poussa un cri outragé tandis que des larmes lui montaient aux yeux. Pourtant, elle avait suivi ses
directives à la lettre !
Chase scruta son visage bouleversé et son air craintif.
— Ceci n’était pas une punition, mon amour. Il faut savoir déchiffrer mon humeur. J’aime
pimenter les relations amoureuses. Maintenant, noue tes mains autour de mon cou.
Samantha posa ses poignets sur sa nuque.
Chase empoigna une longue mèche de cheveux bruns et amena son visage vers le sien. Son autre
main vint fouiller ses replis intimes, l’exciter en pinçant, en massant le bouton de chair qui se gonfla
sous ses masturbations. Sa bouche fondit sur la sienne. Il mordait sa lèvre inférieure et insinuait sa
langue à la recherche de la sienne en même temps qu’il immisçait deux doigts dans son fourreau
soyeux. Il imita les mouvements de la pénétration. Sous ses caresses érotiques, elle haleta de plus en
plus vite. Elle s’humidifia davantage, prête à l’accueillir.
Samantha suffoquait. Elle était sollicitée de toutes parts. D’instinct, elle lui tira doucement les
cheveux en arrière pour pouvoir respirer. En réponse, il relâcha sa bouche et s’attaqua à son sein
qu’il mordilla avec frénésie. Ses lèvres se refermèrent autour d’un mamelon qu’il suça avec des
bruits gourmands. Son souffle lourd de désir fit frissonner sa peau sensible. Sa queue se raidit à
l’extrême. Sous peu, il allait exploser. Il cessa de faire coulisser ses doigts dans son antre trempé et
abaissa aussitôt ses hanches minces sur sa verge inflexible. Il s’enfouit en elle jusqu’à la garde.
Samantha poussa un hurlement. Était-ce de douleur, de plaisir ? À moins que ce soit un mélange
des deux. À présent, sous ses virulentes pénétrations, elle se déhanchait en montant et descendant sur
sa queue droite comme un mât. Leurs bouches s’étaient retrouvées pour disputer un duel sensuel. Il
avait empaumé ses deux seins et étiré sauvagement ses mamelons, expédiant d’autres ondes de choc
dans son ventre noué par un plaisir insoutenable.
— Oh oui, Sam… Jouis, ma belle ! Je veux t’entendre…
Les contractions autour de son sexe fiché en elle s’intensifièrent.
Le corps de Samantha était tendu comme un arc tandis qu’il la martelait furieusement. Soudain
quand elle crut ne plus pouvoir en supporter davantage, un raz-de-marée déferla en elle et balaya tout
sur son passage. Chase cueillit son cri de jouissance pendant qu’il atteignait lui aussi le septième ciel.
Il se crispa, éjacula et retomba inerte sur le canapé. Le visage de Samantha se nicha dans son cou.
Elle avait vendu son âme au diable…

Chapitre 18







Il faisait sombre. L’étroitesse de la ruelle accentuait cette obscurité doublée d’une sensation
d’oppression. Il n’était pas loin de trois heures du matin. Tout était calme à présent. Le coup de feu à
peine atténué par un silencieux avait résonné dans l’habitacle. La victime, un homme d’une
cinquantaine d’années, s’était effondrée sur le volant, les yeux grands ouverts, la bouche béante,
laissant échapper un filet de salive rougie par le sang. Il n’avait pas eu le temps de souffrir. Il ne
s’était rendu compte de rien. Un travail net, précis, sans fioriture.
Après avoir forcé la serrure de la portière arrière droite, Chase s’était soigneusement dissimulé
sur la banquette arrière, charognard se confondant avec les ténèbres ambiantes. Quand l’homme avait
tenté d’introduire maladroitement la clé dans la serrure de sa vieille caisse, il n’avait pas remarqué le
comité d’accueil qui le guettait. De toute manière, dans l’état d’ébriété dans lequel il se trouvait, il
aurait été fichu de rater une cible juste sous son nez ! Le soiffard inspira une longue goulée d’air
pour ne plus voir double ou triple. Il était ivre comme presque chaque nuit depuis une semaine.
Précisément, depuis qu’il avait touché, avec son frère, l’héritage de sa défunte mère. Une somme
colossale tombée dans son escarcelle puisque de son vivant, elle avait été le pire grippe-sou doublé
du caractère le plus acariâtre que la Terre ait jamais porté ! Cette dernière avait eu la bonne idée de
mourir en tombant dans les escaliers. Depuis, il fêtait royalement son statut de nouveau riche dans les
casinos, les hôtels de luxe avec des prostituées de chaque côté de son lit king size. Il avait été privé
trop longtemps de ses petits plaisirs !
Enfin, le poivrot avait réussi à s’installer au volant de sa voiture. Chase s’était alors relevé, avait
collé le canon de son arme contre sa nuque baissée et tiré sans hésiter. Earl l’avait rencardé sur ce
coup facile. Bien qu’il s’en foute royalement, Chase avait sa petite idée sur l’identité du
commanditaire − le frère de la victime – qui avait ordonné cette exécution. Tant que l’argent et la
cupidité gouverneraient le monde, il n’avait pas de soucis à se faire pour son « avenir ». Il était assuré
d’avoir d’autres contrats !
Le visage fermé, les mâchoires serrées, il s’extirpa souplement de la voiture et repoussa
doucement la portière derrière lui. Il longea à grandes enjambées le trottoir plongé dans l’obscurité
en direction de son SUV. Ce soir, il n’irait pas draguer et sauter une pute vulgaire ou défoncée pour
finir la nuit. Pour une fois, une fille « bien » l’attendait dans son lit. Elle était belle sans artifices et à
sa disposition pendant le temps de sa captivité. Oui, elle était à lui ! Il esquissa un sourire de
concupiscence. Tout à coup, il allongea encore le pas, pressé de rentrer pour la serrer dans ses bras…

* * *

Samantha s’éveillait doucement d’un songe. Quelque chose l’avait dérangée. Ou plutôt
quelqu’un. Elle dormait sur le flanc, les bras levés. Une chaleur irradiait son dos. Chase l’avait
rejointe dans la nuit. C’était la première fois qu’il se couchait près d’elle. Elle tressaillit quand un bras
musclé pesa en travers de sa taille. Une paume chaude vint se poser sur son ventre et elle évita de
creuser le nombril sous ses doigts caressants. Elle resta parfaitement immobile de peur de
l’encourager. Ce qui était parfaitement inutile puisque Chase n’avait besoin d’aucune invitation pour
lui faire l’amour ! Dans cette position, ils ressemblaient à un couple tendrement enlacé, excepté
qu’elle avait les bras au-dessus de sa tête et réunis par un lien solidement arrimé à un barreau du lit.
Elle n’y tint plus. Elle s’agita lorsque la main s’aventura plus bas, en direction de la vallée de ses
cuisses.
— Mmhh… Ne bouge pas…
— Je voudrais me lever. J’ai une envie pressante.
— On peut dire que tu as l’art de tout gâcher ! soupira-t-il, avec néanmoins le sourire aux lèvres.
Ce n’était que partie remise ! Chase n’était pas dupe de son stratagème, mais il se sentait
d’humeur généreuse ce matin. Il retira volontiers son bras en travers de sa taille. Il se passa une main
sur son visage las et s’ébroua pour se réveiller. Il scruta ensuite le dos de Samantha. Pourquoi
continuait-elle à lutter ? Tant qu’elle se trouverait sous sa coupe, elle n’échapperait pas à sa
concupiscence. Plus il lui faisait l’amour, plus il ressentait le besoin de la posséder. Il côtoyait la mort
depuis trop longtemps. Il ne se faisait plus d’illusions. Lui-même pouvait crever à tout instant. Faire
l’amour entretenait encore la faible flamme qui le maintenait en vie.
— Tu as raison. Il est temps de nous lever, mon amour.
Ses liens furent prestement détachés. Elle fit un petit tour aux toilettes, seule. Puis Chase la guida
d’une main logée au creux de sa taille vers la salle de bains. Samantha fronça les sourcils lorsqu’ils
dépassèrent la baignoire vide. Il la mena plus loin, devant l’entrée de la douche à l’italienne dont les
parois étaient décorées de mosaïques déclinées dans les tons de bleus.
Percevant sa réticence, il l’incita d’une pression à avancer.
— Entre. Tu connais déjà cette douche, elle ne va pas te mordre.
Samantha monta la légère surélévation et s’enfonça dans l’espace généreux. Une dizaine de
personnes aurait pu facilement tenir dans cet endroit. Elle s’empara du pommeau et actionna le
bouton. Elle oublia tout lorsque des filets d’eau chaude se déversèrent sur elle. Elle inclina la tête en
exhalant un soupir de bien-être et ferma les paupières.
Elle lissait ses cheveux en arrière quand elle perçut le clapotis des pas marchant dans les flaques
d’eau. Elle se figea en sentant des mains qui caressaient son dos et qui descendaient toujours plus bas,
dans le creux de ses reins. Cette fois, Chase ne se contenterait pas de se masturber ! Il l’agrippa aux
hanches et la retourna face à lui. Elle retint son souffle quand elle le découvrit fièrement campé
devant elle, totalement nu. Il ne cessait de la fixer tandis que son membre achevait de se raidir,
pointant insolemment dans sa direction. Elle détourna pudiquement les yeux de sa verge palpitante.
Avant, son regard avait accroché les multiples mutilations qui lui arrachèrent un hoquet de
compassion. Toujours cet élan de pitié pour ce qu’il avait subi…
— À genoux, ordonna-t-il.
Au temps pour son empathie !
Lui ne pensait apparemment qu’à la culbuter. Elle le maudit en se mettant lentement dans la
position exigée, son visage à quelques centimètres de son gland. Chase frémit. La voir si près de son
sexe le consuma de désir. Il pouvait presque sentir son souffle saccadé effleurer le bout de sa queue et
laissa échapper un grognement lascif. Il n’avait jamais été aussi proche de la jouissance rien qu’à la
vue de cette bouche aux lèvres pleines qui allaient le sucer. Oui, elle était belle ! Il attrapa la racine de
sa verge pour juguler son excitation grandissante. De l’autre main, il enveloppa l’arrière du crâne de
Samantha et l’approcha du gland violacé.
— Ouvre la bouche, mon amour…
Elle desserra les lèvres avec réticence.
Chase enfouit son membre dans la cavité humide.
— Lèche-moi pendant que je coulisserai entre tes lèvres.
Samantha se servit de sa langue comme il le lui ordonnait pendant qu’il entrait et se retirait de sa
bouche avec lenteur et volupté. Son contact l’électrisa. Il imprima d’abord un doux mouvement de
balancier à son bassin pour l’habituer à son intrusion. Puis, rapidement, il amplifia ses oscillations,
s’enfonçant plus loin et plus vite dans sa bouche. Il crut qu’il allait éjaculer quand ses petites dents
raclèrent la peau mobile sensible par mégarde. Pourtant, lorsqu’il sentit un haut-le-cœur la soulever,
il se retira prestement, la respiration pantelante. Une autre fois, il prendrait tout son temps pour
l’initier à l’art de la fellation. Mais présentement, il était trop excité pour garder la tête froide. Tel un
bâton de dynamique, il suffirait d’une étincelle sur la mèche pour le faire exploser.
Chase la releva sans douceur sans lui laisser le temps de reprendre son souffle et la plaqua dos
au mur carrelé. À son tour, il s’agenouilla promptement devant elle, ses yeux à hauteur de ses hanches
minces, sa bouche à proximité de sa tentante toison brune. Ses doigts suivirent l’ourlet de sa fente et
écartèrent les lèvres vaginales. Sa bouche avide de la goûter s’approcha de ses chairs roses. Il se mit à
laper son sexe moite en d’incessants coups de langue. Au-dessus de lui, Samantha haleta face à ce
traitement inédit. Ses jambes se remplirent de coton et la soutinrent à peine. Pour rester debout, elle
dut appuyer ses mains sur le crâne de Chase. Elle avait besoin de se raccrocher à quelque chose de
tangible pour ne pas tomber à la renverse ni sombrer corps et âme.
Sous elle, Chase entreprit de flatter la crête érectile. Tour à tour, il suçota, mordilla délicatement
son clitoris, envoyant des ondes sensuelles. Entre ses mains, elle était devenue un instrument
harmonieux dont il tirait les notes mélodieuses à volonté. Les petits cris réjouis de Samantha
grimpèrent de plus en plus dans les aigus, signe qu’elle était proche de l’orgasme. Face à ses
réponses suggestives, Chase allait perdre le peu de contrôle qu’il s’astreignait à garder. Ses testicules
contractés allaient se vider sous peu ! Toutefois, sans crier gare, il la laissa au bord du précipice.
D’un mouvement brusque, il la souleva dans ses bras pour la coller contre la paroi bleutée.
Instinctivement, Samantha enroula ses jambes autour du bassin de Chase tandis qu’il se glissait en
elle avec une facilité déconcertante. Puis, il laissa libre cours à sa fougue. Il la pilonna furieusement
contre le mur en de virulents va-et-vient. Elle accepta la brutalité de ses pénétrations, le suivit dans ce
sombre passage. Les sentiments étaient mis de côté. Seule comptait l’urgence de s’unir, de jouir du
corps de l’autre. Elle ne retenait plus ses gémissements extatiques. Son ventre se contracta
violemment sous l’assaut des puissants coups de reins. Il sentit les serrements vaginaux de plus en
plus rapprochés. Fébriles, ils crièrent leur jouissance à l’unisson. Les yeux fermés, submergé par
cette expérience explosive, il l’embrassa, avalant son souffle désordonné. Il semblait incapable de la
laisser tranquille.
Samantha suffoqua sous son baiser. Elle empoigna vivement une touffe de cheveux bruns
humides et les tira sans ménagement en arrière.
— Tu m’étouffes ! se plaignit-elle.
Il se contenta de ricaner.
— Je ne me rendais pas compte de ma force.
Samantha eut envie de le gifler pour effacer l’arrogance sur son visage ! L’euphorie du moment
était passée. La réalité reprenait ses droits. Elle se rendit compte un peu tard qu’elle lui avait donné
encore plus de pouvoir sur elle, sur ses sens. Elle était incapable de lui résister… Un écheveau de
désir, de colère, de haine, de compassion s’entremêlait en elle et elle n’arrivait pas à en séparer les
fils.
Lorsqu’il se recula, elle reposa avec précaution ses jambes sur le sol. Elle n’eut pas le temps de
s’appesantir sur ses pensées contradictoires. Chase la poussa directement sous le jet de la douche et se
plaça derrière elle. Il mit une noisette de shampooing dans le creux de sa paume et fit mousser le
produit sur l’ensemble de sa longue chevelure. Il savonna ensuite son corps s’attardant sur certains
endroits troublants. Sur ses mamelons dressés et entre ses jambes. Elle n’osa pas serrer les cuisses.
De toute manière, depuis le premier soir de son enlèvement, il n’y avait plus rien à défendre. Il l’avait
dépouillée de sa virginité, de son amour-propre, de sa dignité. Son corps ne lui appartenait plus. Elle
était devenue un objet obéissant entre ses mains.
Sur le seuil de la douche, il l’attendait avec une large serviette ouverte. Il la sécha
consciencieusement et lui tordit les cheveux pour les rincer. Il les enferma dans une serviette plus
petite. Il la laissa quelques secondes le temps d’aller chercher une chaise dans la cuisine. Elle fut
surprise quand il retourna dans la chambre. Voulait-il encore faire l’amour ? Il plaça le siège près du
lit et la fit asseoir en tailleur sur le matelas dos à lui. Elle remonta ses genoux et les entoura de ses
bras.
Qu’attendait-il d’elle ? Une sourde appréhension tendit ses muscles.
Il s’installa sur la chaise.
— Je vais démêler tes cheveux.
Elle hocha la tête et relâcha la tension.
Chase passa avec vénération un premier coup de peigne dans les longs cheveux qui touchaient
presque le sillon de ses fesses. Le mouvement était à la fois apaisant et chargé de sensualité. Bien que
ce soit la première fois, il démêla chaque nœud avec une patience et une douceur inattendues. Les
coups devenaient de plus en plus fluides, amples. Il passait inlassablement les larges dents entre les
fils bruns soyeux. C’était presque un geste… d’amour.
— Chase, d’où te viennent toutes ces marques ? chuchota-t-elle.
Samantha n’aurait pas dû lui demander d’explications. Pourquoi ne pouvait-elle pas se taire ?
Pourquoi voulait-elle tisser d’autres liens avec lui ? D’ordinaire, elle ne se mêlait pas de la vie des
autres. Mais pour une raison qui lui échappait, elle voulait le connaître davantage même si au fond
d’elle, elle se doutait de ses réponses. Son existence n’avait pas dû être rose tous les jours. Un homme
équilibré n’arborerait pas de telles mutilations sur les bras, le torse et le dos. Essayait-elle de
chercher des excuses à ses actes condamnables ?
Il mit fin au long silence qui s’étirait. Sa voix grave s’éleva derrière elle.
— Mon enfance n’a pas été très joyeuse.
« Quel euphémisme ! »
— Que t’est-il arrivé ? insista-t-elle.
— C’est ma grand-mère qui m’a élevé jusqu’à l’âge de trois ans pendant que celle qui m’avait
mise au monde était partie Dieu sait où. Puis, quand mon aïeule, à bout de forces, est morte des suites
d’une longue maladie, ma mère a rappliqué pour toucher son héritage. La seule condition stipulée
dans le testament était qu’elle s’occupe aussi de moi. Alma a donc une maison et la responsabilité
inattendue de son petit garçon. Ma grand-mère pensait bien faire en glissant cette clause, mais ma
mère s’était enfuie parce qu’elle me détestait. Et le fait de me revoir a ravivé sa haine. Elle a fait de
ma vie un enfer. Elle me reprochait ma naissance, me rabaissait sans cesse. Tous les jours, j’étais
battu, brûlé, affamé. Plus tard, après sa mort, je me suis scarifié…
— Et… ton père ?
— Il s’est tiré en apprenant ma naissance.
Samantha eut la gorge serrée en découvrant son enfance martyrisée. Comment une femme
pouvait-elle infliger un tel traitement à son propre fils ? En comparaison, elle avait été plus que
choyée dans sa famille. Jamais sa mère ne lui avait reproché quoi que ce soit. Au contraire, elle
l’avait guidée avec douceur et compréhension. Avec son père, ils avaient formé une famille aimante
et heureuse. Les souvenirs affleurèrent. Elle se remémora son enfance quand son père rentrait à la
maison les week-ends et la soulevait de terre pour la faire voler dans les airs. Il imitait alors le bruit
de l’avion avec sa bouche. « Sa petite princesse » avait-elle fait bon voyage, avait-il l’habitude de lui
demander.
— C’est pour ça que tu es devenu ce que tu es ?
— Oui.
Il ne faisait que reproduire le modèle inculqué.
— Chase, pourquoi m’as-tu enlevée ?
— J’ai fini. Avant d’aller déjeuner, j’ai quelque chose à te donner.
Il avait délibérément ignoré sa question.
Elle se tourna sur elle-même et trouva sa main tendue. Il l’aida à se relever. Leurs regards se
rencontrèrent, se soudèrent. Immédiatement, elle se sentit happée par ses iris foncés. Ce n’était plus
l’homme sûr de lui qu’elle avait en face d’elle, mais un petit garçon apeuré, maltraité. Elle en eut le
cœur brisé. Une légère secousse la réveilla et elle se remit debout.
Ils se dirigèrent ensemble vers l’armoire. Il voulait sûrement s’habiller. Chase lui libéra les
mains et ouvrit un battant. Il s’empara d’une de ses innombrables chemises blanches empilées sur une
étagère. Au lieu de la mettre sur son propre dos, il l’étendit derrière elle. Ébahie, elle en resta les bras
ballants, les yeux écarquillés. Était-ce une mauvaise plaisanterie ? D’un mouvement de la tête, il
l’encouragea à passer ses bras à l’intérieur des manches. Il la lui boutonna de bas en haut et retroussa
les manches à cause de la longueur qui engloutissait ses mains. Le vêtement cacha son pubis et tomba
jusqu’à mi-cuisses.
Leur relation venait indéniablement d’évoluer. Il l’avait dépouillée de toute humanité à son
arrivée. En lui donnant cette simple chemise, il lui rendait sa dignité. Néanmoins, Samantha ressentit
d’abord une sensation d’inconfort à la porter. Le tissu pesait désagréablement sur sa peau. Elle n’avait
plus l’habitude de porter un vêtement.
Il s’habilla à son tour.
— Allons prendre notre petit déjeuner.
Dans la spacieuse cuisine américaine, la longue table était déjà dressée. Un verre de jus d’orange
trônait à côté de son assiette. En d’autres circonstances, elle aurait apprécié sa prévenance. Il pouvait
se montrer tout à fait charmant. Il veillait à ce qu’elle ne manque de rien, devançait même ses désirs. Il
ne la privait que d’une chose : son libre arbitre. Elle n’avait pas choisi d’être là ! Mais elle fit contre
mauvaise fortune bon cœur. Un plat contenait des gaufres moelleuses aux délicieux effluves et des
doonuts recouverts d’une couche de chocolat glacé qui lui amenèrent l’eau à la bouche. Elle avait
faim. La douche scabreuse de ce matin n’y était pas étrangère. Elle évita de penser à la façon dont elle
avait répondu à sa fougueuse étreinte, avec une ardeur égale à la sienne. Sans s’en rendre compte, elle
fixait son interlocuteur d’un air absent.
— Si tu continues de me regarder comme ça, je te baise de nouveau ici et maintenant sur la
table ! Le souvenir de ton corps nu contre le mien est bien trop présent. Dans ce cas, ton vêtement ne
serait qu’un maigre rempart entre mes mains. Je te l’ai donné − ce que je commence à regretter −,
mais je peux très bien te l’arracher. Tu es une tentation permanente…
Samantha baissa les yeux dans son assiette pour cacher son trouble. Elle finit son beignet en
déglutissant avec difficulté et fit passer le tout avec son jus d’orange. La vérité était qu’elle avait senti
une violente flèche de désir traverser son bas-ventre. Le cœur de sa féminité avait pulsé
d’anticipation. Que lui arrivait-il ? Elle devenait aussi insatiable que lui.
Le reste du petit déjeuner se déroula dans un silence pesant.
Il débarrassa la table et fit la vaisselle.
— Je ne sors pas aujourd’hui. Je vais te tenir compagnie.
Cela signifiait qu’elle ne serait pas attachée, accrochée à une colonne comme une moule à son
rocher. Même si elle devait supporter sa présence, elle exulta de joie.

Chapitre 19







Les doigts de Chase peignaient les longues mèches brunes de Samantha dans un rythme indolent
pendant qu’elle lisait sagement un livre, la tête calée contre sa cuisse. Son regard absent s’égarait dans
le vague. Il avait l’esprit ailleurs. Il contemplait sans vraiment y prêter attention le grand mur blanc en
face de lui. La télévision était éteinte. Tout était paisible dans le loft. Ils étaient isolés du monde
extérieur, à l’abri dans leur forteresse. Auparavant, il ne s’était jamais laissé à la rêverie, à imaginer
sa vie autrement. Pourquoi perdre son temps en regrets inutiles ? Le mal était fait, profondément fiché
en lui. Il le charriait même dans ses veines. Il ne pouvait plus dévier le cours de sa destinée. Il était
trop tard. Pourquoi souhaiter l’impossible ? La réalité était sordide. Il l’avait acceptée. Il en avait fait
son fonds de commerce.
Toutefois, avec cette jeune fille reposant sur sa cuisse, il se demandait comment sa vie aurait
tourné s’il avait eu des parents aimants, des amis fidèles. Samantha aurait pu être sa petite amie…
Foutaises ! Il ne servait à rien d’avoir des regrets ou des remords ! Il en était dépourvu. Froid,
méthodique, sans émotion, tels étaient les qualificatifs qui le décrivaient à la perfection. Un robot. Il
était temps de mettre un terme à la récréation. La vérité était qu’il essayait d’entraîner Samantha dans
sa spirale infernale. Si elle devait baigner dans l’entourage proche de Leandro Manzoni, elle aurait
besoin d’être plus solide mentalement. Son plan la concernant arrivait presque à son achèvement.
Encore quelques semaines et il lui porterait l’estocade finale.
Chase sortit son portable de la poche de son pantalon. Il sélectionna l’icône de l’appareil photo
puis la position vidéo. Il la filma par en dessus. L’écran captura son profil concentré. Lorsqu’elle
lisait, elle était tout autant hypnotisée par les pages que lui par la télévision. Au bout de quelques
secondes, elle remarqua l’appareil braqué sur elle. Elle se releva à demi et lui lança un regard
interrogatif.
— Pourquoi tu me filmes ?
— Parce que je te trouve belle et que je veux immortaliser ce moment. Ton image
m’accompagnera partout où j’irai. Fais-moi un sourire, maintenant.
Les lèvres de Samantha s’étirèrent légèrement à sa demande. Une adorable fossette, qu’il ne lui
avait jamais vue, se creusa dans sa joue droite. Elle baissa le regard, gênée, prise d’un subit accès de
timidité désarmante. Elle tirait nerveusement sur les pans de sa chemise. Chase s’amusa
intérieurement de son attitude soumise. Elle ne donnait nullement l’impression d’être malheureuse.
Elle avait peu à peu accepté sa captivité. Au bout de quelques minutes, il rangea son appareil. Voilà de
quoi donner des sueurs froides aux personnes destinataires de cette vidéo. Car ce n’était plus
seulement pour Vittorio Manzoni…
— Tu dois avoir faim. Il est plus de midi.
Samantha s’étonna de l’heure tardive. La matinée avait filé à toute vitesse, le nez plongé dans ses
livres. Pour un peu, elle se serait crue revenue chez elle, dans sa chambre au premier étage, oubliant
le monde extérieur lorsqu’elle était captivée par un roman. Sa mère devait constamment l’appeler
pour lui signifier que les repas étaient servis sans quoi elle aurait été capable de se passer de
nourriture terrestre. Ces moments de calme profond dans ce loft semblaient hors de la réalité.
Pourtant, tout ceci n’était que mensonge et tromperie. Si elle grattait sous ce vernis de sérénité
domestique, elle découvrirait un tableau hideux.
Dans la cuisine ouverte, il l’installa sur une chaise et partit se planter devant le réfrigérateur. Il se
pencha pour en fouiller l’intérieur.
— Je n’ai plus grand-chose à te proposer. Il me reste une barquette d’œufs. Je ne suis pas un as de
la cuisine, mais je sais confection une omelette. Et j’ai aussi de la salade en sachet en tant
qu’accompagnement.
— Ça m’ira très bien. Je ne te disputerai pas la place derrière les fourneaux. Je ne suis pas non
plus très douée dans ce domaine. À la maison, c’est ma mère qui prépare tous les repas. Elle concocte
des plats succulents et des muffins à la cannelle à tomber à la renverse. Je rêve de l’imiter.
— Pourquoi tu ne le pourrais pas ? s’étonna-t-il, en haussant un sourcil. Je suis sûr que tu te
sous-estimes. Ou alors elle garde jalousement ses secrets de fabrication ?
— Pas du tout ! rétorqua-t-elle, en secouant la tête. C’est même tout le contraire. Elle voudrait
bien me transmettre son savoir. Elle a bien essayé de m’apprendre, mais je suis une vraie calamité.
Dans chaque maison que nous avons occupée, ma mère a fait installer une bibliothèque qui regorge
de livres de recettes dans la cuisine. Après avoir enfourné mon gâteau, je me mettais à feuilleter les
belles photos et lire scrupuleusement tous les ingrédients. Le problème, c’est que quand je commence
un livre, j’oublie tout le reste… jusqu’à ce qu’une odeur de brûlé me rappelle à la réalité. Ma
spécialité, ce sont les cookies cramés !
— Alors, je ferais mieux de garder ma place. Demain, j’irai faire des courses. Qu’aimerais-tu
manger ? Je te préviens, j’aurais du mal à égaler ta mère.
— Je ne suis pas difficile. Je me contente de peu.
Samantha le regarda battre les œufs avec vigueur dans un saladier en inox. Puis le grésillement
d’une poêle lui indiqua que l’omelette était en train de frire. Pendant ce temps-là, il versa la salade en
sachet dans un récipient profond, en y incorporant de la vinaigrette en bouteille et mélangea le tout. Il
déposa l’omelette encore baveuse dans un grand plat et amena les assiettes au centre de la table. Au
lieu de s’asseoir en face, il prit place sur le siège à côté d’elle. Il lui tendit une fourchette. Ils
piochèrent dans les mêmes plats.
C’était la première fois que Chase s’affairait pour quelqu’un. Il ne perdait jamais son temps à
cuisiner. Une barquette jetée dans le four à micro-ondes et le tour était joué. Se nourrir représentait
une corvée à ses yeux. Plus jeune, avec Hunter, il avait bougé de motel en motel. L’ancien tueur à
gages n’avait pas de domicile fixe. Les repas, tous deux les partageaient dans des snack-bars qu’ils
croisaient sur leur route ou dans la voiture lorsqu’ils étaient en planque. De plus, ils voyageaient
toujours légers. Ils se voyaient mal traîner des casseroles et autres vaisselles dans le coffre de leur
bagnole. Chase n’avait aucune attache, juste des affaires qu’il portait sur lui.
— Tu aimes ? s’enquit-il, anormalement anxieux dans l’attente d’une réponse.
— Mmmh.
Elle acquiesça, la bouche pleine.
Samantha jeta un coup d’œil à sa fourchette restée en l’air. Son esprit dériva. Elle avait cru que
ses idées de rébellion s’étaient tues en attendant sa libération. Mais dans un infime recoin de sa tête,
elle rêvait toujours d’échapper à son triste sort le plus rapidement possible. Si elle enfonçait les dents
pointues du couvert assez profondément dans le cou de son ravisseur, ce salaud pisserait le sang.
Pendant qu’il agoniserait, se tortillerait comme une anguille sur le sol, elle aurait largement le temps
de briser une des hautes fenêtres avec une chaise pour s’enfuir puisque la porte était condamnée sans
le code…
— À quoi tu penses, Sam ?
Elle cligna des yeux en revenant peu à peu au présent.
— À rien en particulier.
Chase la fusilla du regard. Il attrapa vivement son avant-bras et le serra comme dans un étau. Elle
grimaça de douleur. Il plissa les paupières, suspicieux.
— Tu me prends vraiment pour un con ! Tu mens très mal.
Samantha se réfugia dans la colère, énervée contre sa propre maladresse. Elle aurait dû inventer
n’importe quoi au lieu de répondre par cette phrase évasive. Chase était très observateur et n’avait pas
manqué de remarquer son air méditatif. Qu’il aille au diable ! Elle se dégagea de sa poigne, le
repoussa et bondit de sa chaise qu’elle renversa dans le même temps.
— Crois ce que tu veux ! Je m’en contrefiche.
Le souffle altéré, elle le défia en pointant son petit menton vers lui, ses yeux lançant des éclairs. Il
se redressa lentement et fondit sur elle. Il encadra son visage entre ses mains. Leurs regards se
soudèrent. Il essayait de lire la vérité dans ses prunelles vertes.
— Très bien, concéda-t-il. Pour cette fois, je te laisse le bénéfice du doute. Mais ne recommence
pas. Si jamais je te surprends encore à fomenter un plan dans ta jolie cervelle, le châtiment sera bien
pire que quelques coups de ceinture bien sentis sur ton petit cul.
Ivre de rage, il la rejeta au loin et elle perdit l’équilibre en poussant un cri étranglé. Elle tomba
lourdement sur son séant. Elle serra les dents pour éviter de l’insulter. Une bordée de mots grossiers
se bousculait dans sa gorge, mais elle retint prudemment sa langue. Elle ne tenait pas à subir d’autres
atrocités.
Il la toisa.
— Tu pourras te venger ce soir, Sam. En attendant, relève-toi et va te placer près de l’évier. Je
vais faire la vaisselle et je ne veux pas te quitter des yeux !
« Connard ! »

* * *

L’incident fut oublié et l’après-midi passa presque sans anicroche. Ils avaient conclu une sorte de
trêve tacite. Quand elle ne lisait pas, Chase l’encourageait habilement à se confier. Elle lui narra des
anecdotes liées à son enfance « remuante ». Samantha n’avait pas été une petite fille modèle.
Impatiente, incapable de rester en place, elle aimait faire tourner sa mère en bourrique. Outre le fait
qu’elle était une cuisinière en herbe passable, Samantha réussissait toujours à se mettre dans des
situations impossibles. Une fois, elle avait grimpé dans l’arbre de leur jardin, sans pouvoir en
redescendre. Elle avait pleuré toutes les larmes de son corps en attendant que sa mère prenne l’échelle
et la délivre de son perchoir.
Si elle se livrait facilement, ce n’était pas le cas de Chase. Dès qu’elle lui posait une question à
laquelle il n’avait pas envie de répondre, il se refermait comme une huître et changeait de sujet. Il
n’aimait pas s’étendre sur son existence misérable. Contrairement à elle, ses histoires en rapport avec
sa prime jeunesse étaient beaucoup plus sombres, entre les coups, les insultes et les sévices. De plus, il
était décidé à ne distiller des informations qu’au compte-gouttes. Uniquement lorsque cela servait ses
intérêts.
Après avoir partagé un dîner frugal composé de pâtes assaisonnées d’huile d’olive, ils
s’installèrent devant la télévision sur le canapé. Blottie contre Chase comme il le lui avait ordonné,
Samantha avait fini par détourner les yeux du film très noir dans lequel les flingues et les exécutions à
bout portant étaient légion. Les images violentes, sanglantes des corps dont les têtes explosaient sous
les rafales de balles s’imprimaient sur sa rétine. Elle frissonna de répulsion et il la serra d’instinct
contre lui. Là, tout de suite, elle n’avait rien contre le visionnage d’un film Disney bien sirupeux !
Chase la mena ensuite dans la chambre à coucher pour la nuit. Il dénoua les liens qui entravaient
ses poignets et commença à la déshabiller. Il enleva le rang de boutons lentement presque
sensuellement, prenant tout son temps. Jamais une chemise ne lui avait paru aussi sexy sur une
femme ! Il repoussa doucement l’étoffe sur ses épaules. Son corps à la peau ivoirine se dévoila peu à
peu à sa vue et un désir fulgurant incendia ses reins. Le vêtement qui la dissimulait avait exacerbé son
attente, nourri ses fantasmes les plus érotiques. Un brusque afflux sanguin fit gonfler son sexe qui
déforma la braguette de son pantalon. Il l’enlaça par la taille et plaqua son ventre contre son érection
prodigieuse. Savait-elle quel effet elle produisait sur lui ? Sa bouche avide fondit sur la sienne et il
dévora ses lèvres dans un baiser profond, torride. Il la souleva après entre ses bras et la déposa sur le
lit. Il grimpa à son tour sur le matelas et la recouvrit de son large corps musclé.
Samantha s’étonna d’avoir les mains encore libres à ce stade. D’ordinaire, il les attachait tout de
suite au barreau. Sa vigilance s’émousserait-elle ?
— Déshabille-moi…
L’ordre chuchoté dans une voix grave et basse la fit frissonner de la tête aux pieds. Se pliant à sa
volonté, Samantha tira la chemise hors de son pantalon et le déboutonna depuis le col jusqu’en bas.
Elle en écarta les pans et la rejeta sur ses épaules puissantes. Elle pouvait sentir ses muscles rouler
sous ses doigts quand elle le frôlait. Elle la lui ôta entièrement après avoir tiré une manche puis
l’autre. Il colla son bassin excité contre son pubis nu.
— Enlève mon pantalon aussi.
Elle glissa les mains entre leurs deux corps serrés et défit sa ceinture. Elle baissa ensuite la
braguette et entreprit de l’en dépouiller. Au-delà des hanches, elle s’aida de ses pieds pour repousser
le vêtement encombrant sur ses mollets. Chase se balança d’un côté puis de l’autre pour s’en
débarrasser complètement. Ne restait plus que son boxer qui empêchait sa verge renflée de se frotter
contre la féminité de Samantha, peau contre peau.
— Continue. Je veux masser ma queue contre ta chatte, ma belle !
Les doigts de Samantha se faufilèrent de chaque côté de ses hanches et abaissèrent le sous-
vêtement le plus bas possible sur ses cuisses musclées. Libéré de tout carcan, son sexe glorieux jaillit
aussitôt entre eux. Chase le logea le long de sa fente mouillée et amorça des va-et-vient lascifs. Il la
sentit se cambrer et l’accompagner dans ses oscillations érotiques. Elle le désirait autant que lui.
— Sam, touche-moi. Caresse-moi, mon amour…
Sa voix pressante ressemblait plus à une supplication qu’à un ordre. Samantha promena ses
mains sur le relief puissant de ses épaules. Elle sentit les muscles déliés bouger sous la pulpe de ses
doigts et un long frémissement lui parcourut l’épine dorsale. Des aspérités se dessinaient sous ses
caresses et son cœur se serra au souvenir du petit garçon qui avait tant souffert, si mal aimé de sa
mère. Lorsqu’elle s’aventura sur son buste, ce fut pire. Les cicatrices blanches barraient ses pectoraux
et ses abdominaux. Elle s’attarda sur les lésions rouges, des brûlures au deuxième degré. Elle enlaça
et remonta ses mains sur son dos couvert de stries.
La sentant si réceptive, Chase creusa brusquement ses reins et appuya plus fortement contre son
pubis pour se fondre en elle. En réponse, elle s’arc-bouta et planta les ongles dans la chair de son dos.
C’était instinctif. Animal. Penaude, elle voulut s’excuser quand il poussa un râle de plaisir déchirant,
les yeux mi-clos. Il se déhancha et la cloua contre le matelas. En appui sur ses avant-bras, il baissa la
tête et l’embrassa avec avidité, excité au-delà de toute raison. Leurs langues se livrèrent à une joute
sensuelle tandis que leurs sexes s’emboîtaient intimement l’un dans l’autre, se frictionnaient, créant
des étincelles qui embrasaient leurs deux corps.
— Est-ce que tu me veux en toi ? murmura-t-il contre ses lèvres.
Elle hocha la tête.
— Je n’ai rien entendu. Dis-le-moi ! Crie-le ! As-tu envie que je te baise fort ?
— Oui, je le veux ! hurla-t-elle.
Samantha pantelait le souffle court, au bord de l’orgasme alors qu’il ne l’avait pas encore
pénétrée. À chaque assaut lascif, la verge de Chase excitait un peu plus son clitoris qui se gonflait
sous le désir inéluctable. Lorsqu’il s’introduisit enfin dans son vagin, il percevait déjà les
contractions frénétiques entre ses parois soyeuses. Il se redressa sur ses mains et la pilonna dans de
longs mouvements amples du bassin. Il grogna de plaisir chaque fois que sa verge butait durement
jusqu’à la garde.
Samantha souleva ses hanches à la rencontre de ses fougueux coups de reins. Elle avait renversé
sa tête dans l’oreiller en se mordant la lèvre pour retenir ses cris de volupté.
— Jouis, Sam !
Comme si elle n’avait attendu que cet ordre, elle poussa un véritable hurlement d’extase en le
griffant à plusieurs reprises. Des coups de butoir plus puissants lui répondirent en écho. Et un plaisir
pervers s’infiltra en elle. Celui de lui faire mal. Sans réfléchir, elle se mit à labourer son dos et
l’enfer sembla se déchaîner sur elle. Il accéléra nettement ses pénétrations jusqu’à une cadence
effrénée et la minute suivante, leurs corps se tendirent l’un vers l’autre. La jouissance les saisit au
même moment, dans un mélange d’extase et de douleur. Leurs membres intimement imbriqués,
confondus l’un dans l’autre, ils retombèrent exténués sur le matelas.
Tous deux mirent de longues minutes à recouvrer leur souffle. La peau recouverte d’un voile de
sueur, Chase se rejeta sur le côté et ramena Samantha contre lui. Il l’enlaça tendrement. Lovée dans
ses bras, la jeune fille ferma les paupières en évitant de penser à ce qui venait de se dérouler dans ce
lit. Elle avait été aussi active que lui lors de leurs ébats. Personne ne devait jamais savoir le pouvoir
qu’il détenait sur ses sens. Ce serait un secret qu’elle emporterait jusque dans sa tombe.
Un sujet qu’elle avait remisé dans un coin de sa tête revint la tourmenter.
— Chase, tu n’utilises jamais de préservatif lors de nos rapports…
— Ne t’inquiète pas. J’ai toujours été prudent avec mes partenaires. Avant de te connaître,
bibliquement parlant, j’ai fait des tests et je suis clean. Et tu étais vierge. Tout va bien dans le meilleur
des mondes !
— Et si je ne l’avais pas été ? Je veux dire innocente.
— Tu es sérieuse, tu te serais protégée avec tes ex.
Samantha déglutit. Ses répliques étaient abruptes. Il n’était pas disposé à discuter. La situation
risquait de dégénérer si elle insistait. Mais elle devait en avoir le cœur net.
— Je ne parle pas seulement des MST. Je ne prends plus la pilule depuis que je suis… ici. Tu… tu
n’as pas peur que je tombe enceinte ?
Samantha était littéralement terrorisée à cette idée.
Chase resserra son étreinte pour la réconforter.
— Il n’y a aucun risque, crois-moi.
— Comment peux-tu être si catégorique ? Je porte peut-être un bébé…
Exaspéré, il souffla bruyamment en l’air.
— J’ai veillé à ce que ce genre d’« accident » n’arrive jamais.
— Comment ça ? Explique-toi.
— Bon sang, fais-moi confiance puisque je te dis que cela n’arrivera pas !
Son arrogance l’horripila. Elle se releva brusquement et s’assit sur le lit.
— Ce n’est plus uniquement ma vie qui est impliquée. Nous avons peut-être conçu un enfant ! Je
ne veux pas tomber enceinte dans ces circonstances…
Inutile de rajouter « De toi ». Son silence était suffisamment éloquent.
Il contracta ses mâchoires ombrées d’une légère barbe.
— Tu ne voudrais pas de mon bébé, c’est ça ? la coupa-t-il, hargneux. Mais rassure-toi, tu ne
repartiras pas d’ici avec un souvenir « encombrant » dans le tiroir. Je ne peux pas avoir de môme,
d’accord ! J’y ai personnellement veillé.
— Tu… es stérile ?
— Je le suis devenu.
Elle lui lança un regard interrogatif.
Il se rétablit en s’adossant aux coussins contre le montant du lit.
— Puisque tu veux absolument tout savoir, j’ai subi une vasectomie à l’âge de dix-huit ans. Je ne
pourrais jamais avoir d’enfant.
— Parce que ta naissance a été un accident, que ta mère ne te désirait pas ?
— Boucle-la !
Elle crut qu’il allait la gifler. Samantha sursauta quand il se redressa brusquement et la saisit par
les épaules. Il la secoua avec violence. C’était de sa faute ! Elle le poussait dans ses derniers
retranchements avec ses questions pressantes. Il n’avait aucune envie de se confier tout de suite sur un
sujet aussi personnel. Il ne divulguait les informations que lorsqu’elles étaient utiles à son plan. Et
celui-ci ne l’était pas. Pour l’instant.
Samantha se débattit, posa ses mains sur son torse et le repoussa tout aussi violemment. Pourquoi
la maintenait-il sciemment dans l’angoisse ? Elle avait le droit de savoir, d’être au moins rassurée sur
ce fait, qu’elle ne porterait pas d’enfant suite à sa captivité. Elle s’était inquiétée de cette possibilité et
des maladies vénériennes dès le premier rapport forcé non protégé, mais elle avait été trop effrayée
pour s’en ouvrir à lui. Elle se sentit soulagée à l’idée de n’avoir pas ce dilemme en plus de se
remettre de ce traumatisme. Qu’aurait-elle fait si elle avait été enceinte ? Aurait-elle avorté ? Aurait-
elle gardé ce bébé ?
— J’avais le droit de connaître la vérité !
— Fais-moi confiance.
Chase se tourna vers la table de chevet et en ouvrit le tiroir. Il en extirpa un lien de soie noire. Il
ramena Samantha contre lui avec un peu plus de douceur. Et elle apprécia cette tendresse après cet
accès subit de violence. Elle tendit docilement les mains.
— Je ne connais pas mon père, commença-t-il, après un temps d’hésitation. Il s’est barré dès que
ma mère lui a appris qu’elle était enceinte. Elle a voulu avorter, mais c’était bien trop tard, elle avait
dépassé la limite légale. Donc elle ne m’a pas gardé de gaîté de cœur. Elle m’a abandonné à ma
naissance aux bons soins de ma grand-mère jusqu’au décès de cette dernière. Alma ne s’est occupée
de moi que contre la promesse de posséder la maison de sa mère. La suite, tu la connais. Ma mère ne
m’a jamais aimé et me l’a fait savoir de manière assez « brutale ». Et je refuse que ce genre
d’accident m’arrive dans le dos. Qu’un gosse qui n’a pas demandé à naître subisse ce que j’ai subi.
Ma méthode est radicale, irréversible.
La gorge de Samantha se noua de sanglots contenus.
— Oh, Chase. C’est tellement triste. Je suis désolée pour tout ce qui t’est arrivé. Mais… qu’est-ce
que j’ai à voir là-dedans ? Pourquoi m’as-tu enlevée ? J’ai le droit d’en connaître la raison !
— La discussion est terminée. Il est tard. Tu dois avoir sommeil.
Elle soupira de lassitude et s’allongea à ses côtés. Chase ne dévoilait les pans de son histoire et,
par conséquent, son implication qu’avec parcimonie. Leur destin était inextricablement lié. Mais en
quoi ? Quand elle pensait saisir une réponse, d’autres questions venaient la troubler. Elle frissonna et
ferma les yeux. Que lui réservait l’avenir ?

Chapitre 20







Samantha se réveilla subitement. Elle avait cru que c’était ses sanglots qui l’avaient tirée du
sommeil, mais quelqu’un bougeait à côté d’elle dans le grand lit. Le froissement des draps ainsi que
des marmonnements étouffés s’intensifièrent. Dès que ses yeux s’accoutumèrent à l’obscurité, elle
distingua Chase plongé dans un sommeil agité. Il gesticulait, fronçait les sourcils. Les traits de son
visage crispé révélaient ses souffrances sans plus aucun filtre. Quand le masque se fissurait, il
dévoilait un homme vulnérable, hanté par un passé effrayant, sans amour. Elle aurait aimé se réjouir
de le voir se débattre dans cet état d’impuissance, désarmé comme le petit garçon d’autrefois, mais
elle ne le pouvait pas. Elle était incapable d’exploiter le malheur d’autrui à son avantage. Au
contraire, un élan de compassion la poussait à vouloir le réconforter. Personne n’avait le droit de
maltraiter un enfant, engendrant ainsi un monstre à son tour. Elle aurait voulu le consoler, lui
chuchoter qu’il était en sécurité. Mais ses mains attachées l’empêchèrent de l’approcher, de l’entourer
d’affection. De lui prouver qu’il pouvait également lui accorder sa confiance.
Soudain, il s’immobilisa et se redressa à demi, en haletant. Son expression hagarde l’émut au
plus haut point, lui brisa le cœur. Il se passa une main tremblante sur son visage baigné de sueur pour
chasser son cauchemar. La respiration laborieuse, il se tourna vers elle, mais elle feignit de dormir
pour ne pas se faire remarquer. Il pivota et elle le vit rejeter ses jambes hors du lit. Il se leva, nu
comme un ver, et se dirigea vers la porte qu’il referma doucement derrière lui. Il dormait ailleurs
quand il n’était pas avec elle, sûrement sur le canapé puisqu’elle n’avait pas vu d’autre chambre dans
cet immense loft. Épuisée, ébranlée, elle se rendormit. Son sommeil fut moins paisible quand elle
l’imaginait combattre en vain ses démons. Seul.

* * *

Le matin, après l’avoir lavée, habillée et attachée à la même place, Chase quitta le loft sans
daigner l’informer de son lieu de destination ni de ses activités. Elle s’interrogea à son sujet. Après
tout, c’était une occupation comme une autre pour tuer les heures pendant son absence. Cet homme
savait s’entourer de mystères. Travaillait-il ? Dans ce cas, quel métier pouvait-il bien exercer dans la
vie ? Il était relativement maître de son temps pour le consacrer à la surveillance quasi constante
d’une prisonnière. Elle ne l’imaginait pas en tant qu’employé obéissant aux ordres d’un patron. Il était
trop indépendant.
Alors qu’elle ne l’attendait que plus tard, dans le milieu de l’après-midi, il revint plus tôt que
prévu, les bras chargés de sacs de courses. Il alimentait un monologue en même temps que les
étagères du réfrigérateur. Il finit par la détacher de sa potence et lui montrer ses autres emplettes. Il lui
avait racheté des livres, car elle avait presque terminé ceux qu’elle possédait. Parmi le lot figuraient
beaucoup de livres de cuisine avec de superbes photos sur papier glacé dont l’éclairage parfait mettait
en valeur le plat finalisé.
— Je cuisinerai pendant que tu feuilletteras sagement le livre. Ainsi, je serais certain de ne pas
manger des plats carbonisés.
— Oh !
Piquée au vif, vexée qu’il se serve de ses confessions pour la tourner en dérision, Samantha lui
tira spontanément la langue.
Chase s’amusa de son audace.
— Tu me provoques ?
Avec des yeux noirs ombrageux, il s’approcha d’elle d’une démarche féline, prêt à bondir sur sa
proie impudente. Elle recula face à la menace d’être capturée entre ses pattes. Ne possédait-il aucun
sens de l’humour ? Pourtant la seconde d’après, elle se rassura. Elle avait aperçu dans son regard une
lueur d’amusement et de… désir. Ne lui avait-il pas demandé d’interpréter ses humeurs ? En ce
moment, il n’était nullement en colère, mais dans un jeu pervers de séduction. Il cherchait une
manière lubrique de la punir pour sa dernière provocation. Elle frissonna d’anticipation, à son corps
défendant. Qu’avait-il fait d’elle ? Il l’avait transformée à son image : son pendant féminin avide de
sexe. Elle battit en retraite le cœur battant la chamade, mais le mur dans son dos stoppa net sa stratégie
de repli. Il empoigna alors une touffe de cheveux lisses et brillants au niveau de sa nuque et tira en
arrière sa tête jusqu’à ce qu’elle lève son visage vers lui.
— Montre-moi ta langue, mon amour.
Sa voix rauque et chaude était si caressante qu’elle sentit ses membres fondre comme neige au
soleil. Ses jambes se remplirent de coton et le martèlement dans le cœur de sa féminité s’emballa.
Samantha pointa une extrémité rose entre ses lèvres et, rapide comme l’éclair, Chase vint happer ce
bout impudent entre ses dents. Il aspira sa langue, joua avec elle, la taquina avec sensualité. Il fouilla
ensuite voracement sa bouche dans un baiser dévastateur. Peinant à respirer, à bout de souffle, elle
finit par immiscer ses mains entre eux et le repousser au niveau du torse.
Chase oubliait rarement le monde extérieur. Au contraire, il en avait même une conscience aiguë.
C’était ce qui lui avait permis de rester en vie tout en exerçant son « métier ». Pourtant, dans les bras
de Samantha, il avait bel et oublié occulté ce monde qu’il considérait laid et repoussant. Juste le temps
de dévorer ses lèvres, sans arrière-pensée. Il se recula, la tenant à bout de bras, la respiration aussi
malmenée que la sienne. D’un geste étonnamment tendre, il remonta une de ses mains vers son visage
et caressa du pouce la lèvre inférieure gonflée et humide.
Il était temps de revenir à la réalité.
— Je continuerais volontiers cet interlude coquin si je n’avais des informations de la plus haute
importance à te révéler.
Elle se raidit immédiatement, toute ardeur amoureuse disparue. Son cœur battit la chamade non
plus d’excitation, mais d’une sourde appréhension. Allait-elle enfin connaître la vérité ?
Quant à lui, son visage devint impénétrable.
— Sam, on a lancé un contrat sur ta tête.
Samantha écarquilla les yeux. Elle crut avoir mal entendu.
— Comme dans les films ? Tu veux dire qu’on cherche à me tuer ?
— Précisément.
L’incrédulité se peignit sur ses traits. Puis elle fut prise d’une envie de rire. L’idée d’un contrat en
était même hilarante ! Il mentait. Qui voudrait sérieusement lui faire du mal au point de louer les
services d’un assassin ? Elle ne se connaissait pas d’ennemi. Aucun. Elle eut beau se creuser la
cervelle, elle n’entrevoyait pas la moindre altercation ou bien la plus petite dispute avec qui que ce
soit ces derniers temps. Ou bien avant. Elle était une étudiante discrète, avec pour seule véritable amie,
Gayle, et un unique objectif en tête : décrocher le sésame et devenir professeur. Elle n’avait jamais
créé de vague au sein de l’Université, n’avait jamais piqué aucun petit copain à une fille populaire et
pleine aux as assez folle pour se venger. Non, il devait forcément se tromper ! À présent, un rire
hystérique menaçait d’agiter sa poitrine. Néanmoins, un rapide coup d’œil au visage impassible de
Chase lui enleva toute envie de s’esclaffer.
— Tu plaisantes pour me faire peur, n’est-ce pas ? Ou pour mieux me retenir prisonnière en
agitant le spectre de la mort qui me faucherait dehors ? Eh bien, c’est raté ! Tu aurais dû chercher un
autre moyen de pression plus crédible, parce qu’insinuer que quelqu’un à l’extérieur souhaiterait ma
mort est tout bonnement grotesque. Tu es encore plus dérangé que je ne le croyais. Je n’ai jamais fait
le moindre mal à quiconque de ma vie… Contrairement à toi !
Merde ! Quel besoin avait-elle eu de rajouter cette dernière réflexion ? Elle était stupide. À coup
sûr, il allait rentrer dans une colère noire et elle en subirait les conséquences. Or, elle n’avait pas
besoin de problème supplémentaire. Au préalable, elle devait déjà digérer cette incroyable nouvelle.
Elle se mit à faire les cent pas en se rongeant les ongles avec nervosité.
— Et d’abord, comment sais-tu tout ça ? lança-t-elle, suspicieuse, les yeux étrécis.
Il la toisa de toute son arrogance.
— Je suis au courant parce que les bruits de couloir se propagent comme une traînée de poudre
dans le milieu.
Samantha émit un hoquet de surprise.
— De… de quel milieu parles-tu ?
— Celui du crime.
Tout à coup, elle se figea, la nausée au bord des lèvres, les yeux exorbités.
Chase la fixa, faisant rouler les muscles de ses mâchoires.
— Sam, demande-moi ce que je fais dans la vie.
« Non, je ne veux pas le savoir ! »
Elle n’était pas prête à l’entendre.
Elle se doutait de la réponse, car comment connaîtrait-il l’existence d’un tel contrat autrement ?
Elle articula lentement la question d’une voix chevrotante.
— Chase, qui es-tu réellement ?
Elle attendit la confirmation le cœur battant, les tempes douloureuses.
— Je suis un tueur à gages.
Il était l’un des leurs ! De ceux qui ôtaient la vie sur commande.
Samantha plaqua une main sur la bouche et étouffa un cri d’animal blessé. Son instinct ne l’avait
pas trompée. Dès leur première rencontre, elle avait senti une aura de danger l’envelopper. Mais elle
était bien en dessous de la réalité ! Elle chancela sous l’aveu, comme si elle venait de recevoir
physiquement un uppercut dans le ventre qui lui avait coupé le souffle. Pire, c’était comparable à de
violents coups de poignard qui lui lacéraient le cœur. D’un instant à l’autre, elle allait s’évanouir ou
vomir. La pièce tangua autour d’elle et elle s’effondra maladroitement sur ses fesses, les jambes
sciées par l’émotion.
Tout s’expliquait. Cette absence de remords ou de pitié qu’elle avait décelée en lui. Cette dureté
également. Il n’avait aucun scrupule. Il l’avait arrachée à sa mère, l’avait séquestrée, violentée pour
« son bien ». En réalité, il la cachait d’un assassin lancé à ses trousses. Elle était tombée de Charybde
en Scylla. Un tueur en avait remplacé un autre ! Entre mourir et souffrir comme une damnée, il avait
décidé pour elle. Sa vision se brouilla. Des larmes envahirent ses yeux, coulèrent sur ses joues. Cet
homme avait du sang sur les mains. Ces mêmes mains qui l’avaient caressée, réconfortée. Et dire
qu’elle avait éprouvé de la pitié de lui, pour son enfance massacrée !
Oui, il avait été maltraité, mais ce n’était pas une raison pour devenir un tueur sans scrupules !
Samantha déglutit la boule d’émotion d’angoisse qui avait grossi dans sa gorge. Elle n’arrivait pas à
assimiler une telle information. Elle ferma les yeux, écrasa les larmes qui coulaient toujours. D’un
instant à l’autre, elle allait se réveiller de ce cauchemar et se retrouver dans sa chambre aux murs
rose pâle et aux rideaux blancs ornés de fleurs jaunes. Sa mère bienveillante viendrait frapper à sa
porte pour la tirer tout en douceur de son sommeil comme elle le faisait chaque matin…
Samantha rouvrit ses paupières brûlantes, mais le décor n’avait pas changé. Chase ne s’était pas
évanoui par magie, de même que son air grave ne présageait d’aucune mauvaise plaisanterie. Un
froid l’envahit, une chair de poule hérissa sa peau et elle se réchauffa en frottant vigoureusement ses
bras. Les pointes de ses chaussures noires entrèrent dans son champ de vision et elle renversa sa
nuque pour river son regard au sien. Chase la dominait de sa haute taille tandis qu’elle le dévisageait
comme si elle le voyait pour la première fois. Et c’était le cas, elle le regardait avec d’autres yeux.
Il esquissa un sourire narquois.
— Je te dégoûte encore plus, n’est-ce pas ?
Chase s’accroupit en posant un genou à terre et tendit la main pour lisser ses cheveux, pour la
consoler de cette sinistre découverte. Elle s’écarta rapidement pour éviter son contact sale. Ce qui
n’eut pas l’heurt de lui plaire, car ses yeux flamboyèrent de colère. Il pinça les lèvres et fronça les
sourcils. Brusquement, il glissa sa main sur sa nuque et l’agrippa avec brutalité.
— Mais tu ne peux pas lutter contre ton attirance, avoue.
— Ne me touche pas !
Elle remua le cou et la tête pour se débarrasser de sa poigne.
En une fraction de seconde, le visage de Chase passa de la rage à la suffisance tandis qu’il la
toisait.
— Tu n’assumes pas ton désir pour moi, mon petit cœur ?
— Lâche-moi immédiatement, connard !
Il claqua la langue, amusé.
— Tu mérites une bonne leçon pour m’avoir insulté. Souviens-toi, pour chaque mot grossier
prononcé…
Samantha se mit à trembler.
— Non, je t’en prie…
— Quelle petite hypocrite tu fais, fit-il, en secouant la tête avec indulgence comme il l’aurait fait
devant l’attitude d’un enfant récalcitrant. Si à cet instant, je t’allongeais à même le sol pour te baiser,
tu jouirais à gorge déployée. Assassin ou pas.
Elle frissonna à la perspective qu’il mette à exécution ses paroles. Comment résisterait-elle à son
assaut ? Elle n’avait jamais su parer ses attaques sur ses sens. La chair était faible. Sa raison ne lui
serait d’aucune utilité. Au fond, il l’avait percée à jour depuis le début, elle possédait une âme
perverse !
La bouche de Chase fondit sur la sienne avec une rapidité étonnante et la captura dans un baiser
agressif, destiné à lui prouver qu’il avait raison. Elle voulut détourner le visage, mais il maintenait
trop fermement sa nuque dans sa poigne énergique. Samantha frémit de tout son long lorsqu’elle
sentit une main dans le creux du genou qui remontait dangereusement vers ses hanches. Elle serra ses
jambes l’une contre l’autre quand elle comprit où le menait ce vagabondage.
— Écarte tes cuisses, ma petite perverse !
Elle les pressa davantage.
Les lèvres de Chase laissèrent une traînée de baisers le long de sa joue, sur la ligne de sa
mâchoire. Il lui mordilla le lobe de l’oreille.
— Tu sais pertinemment comment tout cela va finir entre nous, lui susurra-t-il, légèrement
amusé. De la façon habituelle. Tu n’es pas de taille à lutter contre moi… Alors, le choix t’appartient.
Soit tu coopères et me laisses l’accès entre tes cuisses, soit je te ferai céder par la force. Et crois-moi,
dans tous les cas, tu te soumettras et tu jouiras.
Opter entre la peste et le choléra ne constituait pas véritablement un choix ! Samantha retint un
sanglot amer, une boule de peur logée au fond de son ventre. Elle eut l’impression de sentir les coups
de ceinture mordre sa peau. Elle était lâche et se détesta pour son manque de combativité. Où était
passée la jeune fille qui avait osé lui cracher dessus ? Elle était morte et enterrée. Depuis qu’il l’avait
maltraitée férocement, elle avait laissé la place à une femme peureuse. Mais quel choix avait-elle si
elle ne voulait pas doublement souffrir ? Car elle ne se faisait pas d’illusions. Il finirait par obtenir
gain de cause, avec ou sans consentement. Autant se soumettre et penser à sa libération à venir.
Samantha desserra légèrement les cuisses.
Chase sourit plus largement.
— Tu comprends vite… Parfois, ajouta-t-il uniquement pour la narguer, je me demande si je vais
vraiment te relâcher tellement tu es devenue docile, aussi malléable qu’une pâte à modeler. Ma poupée
va me manquer quand elle partira.
— Espèce de sale enfoiré ! ne put-elle s’empêcher de lui jeter à la figure.
— Que de vilains mots dans une si jolie bouche ! Et moi qui me disais que je devrais te laisser
tranquillement digérer l’info, tu viens de me faire changer d’avis. Tu comprends que je ne peux pas
laisser passer cet affront…
Elle aurait dû se taire ! Chase était fêlé ; son plaisir consistait à la provoquer et à la punir.
Samantha se rendit compte trop tard qu’elle avait foncé dans son piège, tête baissée. Était-elle donc si
prévisible ? D’un mouvement preste, il la retourna et l’abattit à plat ventre sur sa cuisse dure. Il releva
la chemise blanche et dévoila à sa vue son charmant postérieur. Sa grande main fessa les courbes
tendres. Elle sursauta au premier coup et poussa un cri scandalisé. D’autres claques tout aussi
virulentes s’ensuivirent, à tel point que la zone sensible rougit rapidement. Les larmes lui montaient
aux yeux en même temps qu’elle se mordait la lèvre inférieure pour ne plus crier. Cela lui ferait trop
plaisir ! Puis sans prévenir, il la relâcha et elle retomba lourdement sur son séant douloureux. La
fraîcheur du parquet lui procura un maigre réconfort après l’agression. Elle se traîna par terre pour
s’adosser contre le mur.
« Salaud ! »
Elle peinait à recouvrer une respiration normale lorsque Chase revint à l’assaut. Les yeux noirs
la défièrent de se rebeller tandis que ses doigts audacieux se logeaient entre les cuisses ouvertes de la
jeune fille. Son regard rivé au sien, il caressa avec une lenteur délibérée ses lèvres intimes de haut en
bas. Quand il pinça son clitoris, elle étouffa un gémissement lascif. Bien que son ventre soit noué par
un désir incontrôlable, elle contint de son mieux ses halètements qui s’accumulaient dans la gorge.
Chase s’amusait à lui faire perdre ses moyens. Il se mit à masser son bourgeon gonflé et guetta
sa réaction. Un sourire diabolique étira ses lèvres quand elle laissa échapper un souffle ténu. Combien
de temps tiendrait-elle avant de rendre les armes ? Il était curieux de savoir jusqu’où sa résistance
l’emmènerait. Il enfonça deux doigts en elle et amorça d’indolents mouvements de va-et-vient. Il vit
alors sa poitrine se soulever plus vite, son regard émeraude s’obscurcir, ses paupières devenir trop
lourdes et se fermer comme pour mieux s’imprégner des vagues de plaisir qui affluaient dans son
être. Il coulissa plus vite dans son fourreau trempé et les serrements vaginaux autour de ses phalanges
se précipitèrent. Elle était en train de sentir l’extase la submerger et c’était le plus beau spectacle qu’il
lui ait été donné de voir. Le visage d’une femme à qui il faisait l’amour et qui se trouvait proche de
l’orgasme.
— Jouis, Sam ! Maintenant !
Le sang battait dans les tempes de Samantha. L’injonction lui parvint comme à travers une brume
nébuleuse. Mais elle n’entendait que cette voix. Ses halètements sans équivoque remplirent ses
tympans. En cet instant, elle avait remisé aux oubliettes toute pudeur, tout amour-propre, car elle
ondula sans vergogne sur cette main qui s’aventurait toujours plus loin dans son intimité. Peu à peu,
le plaisir tel une déferlante dont elle était incapable d’en endiguer les flots l’engloutit corps et âme.
Elle s’y noya avec délectation. Un cri sauvage s’échappa de sa gorge et elle se serait effondrée, le
visage contre le parquet clair s’il ne l’avait pas recueillie et serrée dans ses bras.

Chapitre 21







— À présent que je t’ai démontré avec maestria à quel point tu m’aimes, nous pouvons revenir
aux choses sérieuses.
« L’aimer ? »
Tout son être se rebella à la mention de ce simple mot. Était-ce cela l’amour ? Non. Il se
trompait. Il n’était nullement question d’amour entre eux. Juste de sexe. L’amour était un sentiment
tendre qui réchauffait votre cœur. L’amour était le contraire de l’égoïsme. Aimer signifiait faire
passer le bonheur de la personne chérie avant le sien propre. Autrefois − c’est-à-dire une éternité
auparavant −, elle avait été sur le point de tomber amoureuse de Leandro Manzoni. Elle se souvenait à
quel point elle se sentait fébrile, impatiente et heureuse à l’idée de le revoir. Rien de semblable avec
les sentiments qui l’agitaient actuellement. Ces derniers jours, elle n’avait ressenti qu’un maelstrom
d’émotions négatives, la colère et la haine ; la honte et la culpabilité d’avoir cédé, joui comme une
« salope » entre les bras d’un être détesté.
Samantha remarqua alors son sourire narquois qui étirait lentement les commissures de ses
lèvres. Il se moquait d’elle, la tournait en dérision ! Il n’était qu’un vil manipulateur. Elle eut envie de
le frapper, de labourer son visage pour en effacer l’air railleur. Une fois de plus, il semblait attendre
la réplique pour mieux la punir. Elle s’obligea à se calmer intérieurement et à reprendre la
conversation, occultant sciemment le fait qu’il soit un tueur à gages. Sinon elle risquait de hurler de
désespoir.
— Sais-tu qui serait à mes trousses ?
— Pas encore, mais je me rencarde.
— Tu dois forcément te tromper. Je n’ai pas d’ennemi…
Peut-être lui racontait-il des sornettes pour mieux la garder sous sa coupe ? Elle ne savait plus.
Où se situait la vérité ? Et quelle est la part de mensonge ? Avec lui, elle n’arrivait pas à démêler le
vrai du faux. Chase réclamait sa confiance. Mais pouvait-elle réellement la lui accorder ?
— Sais-tu qui en serait le commanditaire ?
— Oui.
Son ton était lugubre.
Samantha pressentit qu’elle n’allait pas aimer la réponse.
— Qui est-ce ?
— Leandro Manzoni.
Un crochet du droit ne l’aurait pas plus terrassée que cette stupéfiante révélation ! Elle en avait le
souffle coupé. Heureusement qu’elle était déjà assise par terre, sans quoi elle se serait purement et
simplement affaissée comme une marionnette privée de ses fils.
— Je peux te jurer que ce n’est pas possible, répliqua-t-elle, incrédule. Leandro est un ami de la
famille. Je le connais depuis que je suis toute petite. Mon père et le sien étaient les meilleurs amis du
monde depuis le berceau. Ils étaient même associés dans les affaires. Son père, Vittorio Manzoni, est
mon parrain. Nous nous voyons régulièrement depuis que j’ai emménagé à Vegas pour mes études…
Elle secoua la tête, hagarde, sonnée. Elle ne pouvait croire une chose pareille. Ce n’était pas
possible ! C’était une invention de Chase. Depuis leur première rencontre, cet homme prenait un
malin plaisir à bouleverser tous ses repères, à faire voler en éclats toutes ses certitudes, à détruire tout
ce qu’il touchait.
Chase sortit son portable et chercha, dans le menu déroulant, la preuve de ses allégations. Il avait
pris soin d’enregistrer la transaction au « Diamond’s Club », à l’insu de Leandro. Il tendit l’écran figé
sur une application audio devant le visage hébété de Samantha et appuya sur la touche marche. Une
musique langoureuse et sexy s’éleva des haut-parleurs. Puis une voix masculine qu’il avait réussi à
isoler énonça d’un ton froid des phrases heurtées :

« Samantha Isabella Vallone. Étudiante. Cible très facile. Cinq mille dollars. La moitié maintenant. Je
veux qu’elle disparaisse le soir dans précisément dix jours au Platinium Hotel ».

— Tu mens, chuchota-t-elle, dévastée, s’obstinant à vouloir nier de toutes ses forces la preuve
éclatante de son implication. Je ne sais pas comment tu t’y es pris pour obtenir cette bande-son, mais
ce n’est pas Leandro… Ça ne peut pas être lui… C’est… impossible.
Leandro lui mentait depuis presque un an… Quel hypocrite ! Contrairement à ce que ses gestes
affectueux laissaient présager, il ne rêvait que de se débarrasser d’elle. Pourquoi l’avait-il encouragée
à rechercher son amour alors qu’il envisageait de la tuer d’un autre côté ? Elle ne comprenait plus
rien. Trop de pièces manquaient à ce puzzle et elle se perdait en vaines conjectures. Les mains de
Samantha se mirent à trembler. Les larmes noyèrent ses yeux. Elle allait se réveiller de ce énième
cauchemar d’une minute à l’autre. Chase n’existait pas. Elle ne l’avait jamais croisée ni posé, ne
serait-ce qu’un seul regard sur lui. Il ne l’avait jamais enlevée et par conséquent arrachée à sa mère.
Elle n’avait pas clairement reconnu la voix de Leandro sur cet enregistrement. Rien de tout ceci
n’était réel. Il le fallait ! Elle voulait retrouver sa vie bien ordonnée.
« Maman ! »
Chase assistait au désarroi de Samantha d’un air détaché.
— J’ai soudoyé le patron du club de strip-tease pour l’obtenir. Il a placé des micros dans les
pièces dans lesquelles ont lieu des séances privées pour les VIP. Trop de filles se sont plaintes qu’ils
étaient agressifs.
— Pourquoi n’entend-on pas la voix du… du tueur ?
Chase haussa les épaules.
— Il est prudent. Il doit connaître l’existence de ces micros.
— C’est incroyable que je me retrouve au cœur de tout ceci. Leandro doit vraiment me détester
pour en arriver à de telles extrémités. J’aurais pu mourir le soir de mon dix-neuvième anniversaire…
Tu étais au courant de ce contrat et tu m’as enlevée pour devancer le tueur…
Chase acquiesça.
— C’est exact.
Samantha avait été « sauvée », mais à quel prix ! La mort n’aurait-elle pas été préférable à sa
situation actuelle ? Prisonnière d’un homme sans foi ni loi. Un autre assassin. Les paroles de Chase
prirent alors tout leur sens. Il la libérerait une fois tout danger écarté. Dans ce laps de temps, elle
devrait rester sous sa « protection ».
— Pourquoi ne m’as-tu pas laissé mourir ?
— Je ne le pouvais pas, confessa-t-il, en haussant les épaules. Dès que je t’ai vue, Sam, j’ai su que
je devais te protéger. J’en ai eu la confirmation quand tu m’as rapporté mon portefeuille. Si douce et
si loyale. Tu ne méritais pas de mourir.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ?
— Tu ne m’aurais pas cru.
Il avait raison. Elle aurait nié en bloc ses affirmations. Il n’était pire aveugle que celui qui ne
voulait pas voir.
— Que fait-on maintenant ? demanda-t-elle.
— D’une part, nous allons obliger Manzoni à retirer ce contrat qui t’empoisonne l’existence.
D’autre part, je vais essayer de débusquer le tueur. Je te jure, mon amour, que je vais le découvrir.
— Et si jamais c’est lui qui t’abat d’abord ? Si les rumeurs circulent aussi vite dans le milieu,
alors il est au courant que tu l’as doublé.
— Ne t’inquiète pas pour moi, je suis prudent. Dans le cas contraire, tu devras te débrouiller sans
moi. Je t’apprendrai.
— Comment ?
— Fais-moi confiance.
— Confiance, confiance, tu n’as que ce mot-là à la bouche ! s’énerva-t-elle. Qui me dit qu’à cet
instant, tu ne me mens pas sur toute la ligne. Je nage en pleine confusion depuis que je te connais.
— L’heure est grave. Veux-tu prendre le risque de t’exposer maintenant ? Si je te libère et que tu
cours rejoindre ta mère, par ricochet, tu la mettrais aussi dans une position dangereuse. Si tu penses
que te terrer dans ta maison est une solution, tu te trompes lourdement. Sa tâche n’en serait que
facilitée. Et ce n’est pas une victime, mais deux qu’il épinglera sur son tableau de chasse. Quant à la
police, elle serait impuissante à te protéger.
Samantha ferma les yeux, au désespoir. Son raisonnement était implacable. Aucune autre solution
n’était envisageable. Bien évidemment qu’elle ne voulait pas mettre la vie de sa mère en danger. Mais
elle avait espéré qu’il l’emmène la voir. Au moins une fois, même de loin. Elle lui manquait
tellement. Mais elle allait devoir se conduire en adulte raisonnable et non plus comme une petite fille
trop impétueuse. Pour leur sécurité à toutes les deux, elle devrait rester cachée.
— Elle sera à l’abri tant que tu n’auras aucun contact avec elle, ajouta-t-il pour enfoncer le clou.
Et tant qu’elle restera dans l’ignorance, le tueur ne se doutera de rien. Je suppose que votre maison est
sous surveillance.
Samantha hocha la tête, vaincue, se rangeant à ses arguments. Chase connaissait mieux qu’elle les
méthodes de ces prédateurs, en étant lui-même un. En sachant sa véritable nature, elle ne put
s’empêcher d’être effrayée. Il avait du sang sur les mains. Combien de personnes avait-il abattues
froidement ? C’était horrible de songer uniquement à lui en ces termes ! Et dire qu’il ne tenait aucun
compte des sentiments des autres. Il ôtait la vie des gens sans préavis. Il s’arrogeait le droit de la
maltraiter en échange d’une « protection ». Il n’hésitait pas à l’effrayer pour son amusement…
La liste de ses méfaits était longue.
Chase la tira de ses pensées.
— Viens avec moi, je vais te montrer une pièce spéciale.
Il l’aida à se relever. En constatant qu’elle vacillait sur ses jambes, il passa un bras derrière ses
genoux et la souleva dans ses bras. Elle cala sa tête contre son épaule dans un soupir. Elle n’aurait pas
dû se blottir ainsi contre lui et ressentir un tel sentiment de réconfort, mais en ce moment, elle était
déboussolée, désemparée. Il représentait sa seule bouée de sauvetage. Lui seul pouvait l’aider à rester
en vie.
Samantha ne voulait pas mourir !
Chase s’avança à grandes enjambées dans le fond du loft. Il se planta devant une porte qu’elle
ouvrit à sa demande. Après avoir pénétré à l’intérieur, il referma le battant d’un coup de talon. Il la
reposa avec précaution.
— Tu peux marcher ?
Elle acquiesça tout en contemplant la pièce avec curiosité. Plusieurs rayonnages métalliques
rouges occupaient trois pans de mur. Des outils, des chiffons, des cartons plus ou moins gros et
autres bric-à-brac traînaient dessus. C’était une sorte de débarras. Le désordre qui y régnait contrastait
étrangement avec le reste du loft d’une propreté impeccable.
Chase se campa entre deux étagères et déplaça un bidon d’huile usagée. Un boîtier électronique
s’y cachait derrière. Il se plaça devant, composa le code en toute discrétion et elle entendit un bip suivi
d’un bruit sourd. Une saillie se détacha du mur. Il tira le battant et l’ouvrit plus largement. Une porte
secrète ! Il se retourna vers elle et l’invita à le précéder.
Samantha emprunta les escaliers, peu rassurée. Où tout cela la mènerait-il ? Elle en avait assez
des surprises ! Elle voulait retrouver sa vie d’antan, sans autres soucis majeurs que ceux de réussir
ses études, lire, rire et sortir au cinéma avec Gayle. À mesure qu’elle descendait les marches, elle
entrevoyait les lieux. Elle pila net. Chase avait transformé son sous-sol en stand de tir ! Plusieurs
cartons représentant des cibles s’alignaient et étaient suspendus au fond de la pièce. Un système de
câbles courait le long du plafond. Quand elle tourna la tête sur la gauche, elle vit deux grandes
vitrines contenant des armes rangées selon leur taille. Elle se mit à trembler de tous ses membres.
Il voulait qu’elle apprenne à tirer !
Elle paniqua, le cœur au bord des lèvres.
— Non, Chase, je refuse de toucher à ça ! Tu me défendras… J’ai confiance en toi !
Chase l’enlaça tandis qu’elle se débattait, proche de l’hystérie.
— Chut… Calme-toi. Tu sais que c’est indispensable. Tu l’as toi-même fait remarquer, s’il me
bute, je ne serais plus là pour te protéger quand tu seras réellement en danger. Et puis pense à ta mère.
Une fois de plus, il avait raison.
Samantha apposa une paume tremblante sur le mur en parpaing, la respiration coupée. Les
battements de son cœur s’étaient emballés sous le coup d’une intense émotion. Lorsqu’il avait évoqué
le fait qu’il pouvait lui-même être tué, un véritable gouffre s’était ouvert sous ses pieds. Soudain, une
horrible nausée lui tordit l’estomac. Une chair de poule lui fit dresser les poils sur les bras. Des
sueurs glacées coulèrent entre les omoplates alors qu’il ne faisait pas excessivement froid dans ce
sous-sol. Ses yeux papillonnèrent.
Chase s’approcha d’elle et lui toucha doucement le bras. Samantha eut l’impression que son
contact la brûlait. Elle le ressentit avec plus d’acuité et l’esquiva habilement. Il fronça les sourcils, le
regard ombrageux.
— Sam, grogna-t-il, entre ses dents.
— Ne me touche pas, s’il te plaît. C’est trop pour moi d’un coup. J’ai juste besoin d’une minute
pour me remettre…
— Très bien. Je serai là pour te rattraper, mon amour.
« Ne dis pas ça ! »
Il la regardait avec des yeux attendris, prêt à se précipiter pour la soutenir si jamais elle
s’écroulait. Samantha détourna la tête de peur de se perdre dans ses ensorcelantes pupilles noires.
Dans ces moments-là, elle oubliait alors le côté obscur de sa personnalité. Elle se mordit les lèvres
jusqu’au sang pour ne pas éclater en sanglots. Elle détestait ces paroles de réconfort, car elles lui
rappelaient qu’elle ne le haïssait pas tant quand il se conduisait de manière chevaleresque. Qu’elle
était amoureuse de lui !

Chapitre 22







Samantha inspira profondément pour chasser le léger vertige et son trouble profond. Comment
une telle chose avait-elle bien pu lui arriver ? Elle s’était crue immunisée, mais elle l’aimait ! Il ne
devait jamais deviner son amour pour lui. Quel triomphe s’il savait ! Il possédait assez d’ascendance
sur elle, mentalement et physiquement, sans lui livrer sur un plateau d’argent cette toute-puissance
nouvelle. Elle serra les poings pour reprendre le contrôle de ses émotions.
Chase l’observait sans mot dire, attendant que son malaise reflue. Que s’était-il passé ? Il ne
saurait le dire avec précision. D’ordinaire, rien ne lui échappait. Il parvenait aisément à déchiffrer les
méandres de ses pensées grâce à son visage. Il était tellement expressif, pur, innocent. Il n’y avait
aucune trace de malice en elle. Sur ses traits, les émotions s’inscrivaient sans fard. Il lisait en elle
comme dans un livre ouvert. Mais à cet instant précis, elle lui cachait quelque chose. Il n’arrivait pas à
analyser son état d’esprit pour anticiper ses prochaines paroles, le geste suivant. Il haussa
intérieurement les épaules. Tôt ou tard, il le découvrirait.
— Si tu es prête, nous pouvons débuter ton entraînement.
Il ne perdait pas de temps !
Une grande table en bois sombre flanquait les deux vitrines. Chase ouvrit le battant d’une
armoire et s’empara d’une arme sur une étagère. Il attrapa ensuite une longue boîte en fer et deux
casques audio. Il déposa son attirail sur la surface lisse et brillante de la table. Samantha regarda avec
une certaine répugnance l’arme qu’il chargeait de balles dans chaque emplacement. Six au total.
— Ceci est un révolver. Il diffère du pistolet qui lui n’a pas de barillet. Et les cartouches se
remplissent par le culot. Mais chaque chose en son temps, je te montrerai tout ça plus tard. Ce modèle
accepte des balles 22 long rifle. Idéal pour les débutants. Je ne pensais pas un jour en avoir besoin. Je
l’ai gardé, car c’était mon premier révolver.
— Tu avais quel âge ?
Silence.
Chase finit par répondre avec réticence.
— J’avais douze ans.
Samantha hoqueta de surprise. Que faisait-il avec une arme de poing à un âge si jeune ? Il avait
été maltraité. S’était-il enfui de chez lui ? Avait-il erré dans les rues ? Une mauvaise rencontre ?
Autant de questions qui se bousculaient dans sa tête. C’était frustrant. Chase ne racontait que des
morceaux de son histoire. Mais était-elle prête à tout entendre ? Elle n’en était pas sûre. Certaines
zones d’ombre devaient demeurer dans l’ombre.
Chase se plaça derrière elle et la guida devant le pupitre. Il déposa un casque sur sa tête.
Samantha savait que c’était pour se protéger des bruits de tirs. Pour l’instant, il ne reposait que sur
une oreille afin qu’elle puisse entendre ses directives.
— Tourne-toi vers la cible, je vais t’apprendre à tenir l’arme.
Deux bras robustes l’emprisonnèrent de chaque côté de son corps. Aussitôt, elle sentit une
chaleur bienheureuse l’envelopper. Chase lui attrapa les mains attachées et lui dicta les instructions,
sur la façon de positionner ses doigts, de trouver l’œil qui visait avec le plus de précision. Un index
sur la gâchette et les paumes autour de la crosse pour plus de maintien. Elle lui obéit un peu
mollement, en tremblant. Le métal était froid entre ses mains moites. La cible en carton était
relativement près. Peut-être, dix mètres.
— Tire, ordonna-t-il.
Il remit l’écouteur en place.
Elle pressa sur la détente et le coup fusa. Elle ressentit les vibrations de l’arme jusque dans ses
os. La balle avait traversé la cible sur le côté gauche, à quelques centimètres du centre. Elle était
certaine que si Chase n’avait pas été là pour ajuster la trajectoire, elle aurait manqué son but. N’avait-
elle pas fermé les yeux au moment de tirer ? Serait-elle capable de se défendre le moment venu ? Elle
relâcha ses bras dans un geste de découragement.
Heureusement que Chase la soutenait, sans quoi elle se serait effondrée en versant toutes les
larmes de son corps. Elle ne se reconnaissait plus ! Ce n’était pas elle qui tenait un flingue ! Elle était
incapable de la moindre violence.
— Je n’aurai pas la force de continuer.
— Tu te sous-estimes. Tu vas y arriver. Tu manques juste d’entraînement. Tu défends deux vies,
ne l’oublie pas.
Elle se dégagea brusquement et lui fit face.
— Tu crois que je ne le sais pas ! s’écria-t-elle, ses nerfs à vif contrastant étrangement avec sa
voix chevrotante. Mais je ne suis pas comme toi. Je ne possède pas ton sang-froid.
Les yeux de Chase s’assombrirent.
— Tu as raison, convint-il. Je te pousse trop loin, trop vite.
— Chase, comment es-tu devenu… tueur à gages ?
— Par nécessité. Je n’avais pas le choix.
— Toujours à cause de ton enfance ?
— Oui.
— Pourquoi continues-tu ? Rien ne t’y oblige. Tu pourrais tourner le dos à ton passé et
recommencer une nouvelle vie exempte de violence.
Elle se trompait. Son sang le prédestinait à la violence. Sa soif de vengeance le forçait à
persévérer dans cette voie criminelle.
— Impossible ! J’aime la sensation de pouvoir que cela procure. J’étais en position de faiblesse
quand je n’étais qu’un jeune garçon, maintenant j’ai un droit de vie ou de mort. C’est jouissif !
— Tu n’éprouves aucune peur à te promener en liberté ? Tu penses à la police ?
— Jamais. Je reste sur mes gardes, mais je ne m’empêche pas de « vivre ».
Samantha se mordit la lèvre, au bord des larmes.
— Je ne veux pas te ressembler…
— T’endurcir sera indispensable.
Chase réduisit la distance entre eux dans le but de la réconforter, mais elle se recula subitement. Il
remarqua alors ses yeux verts fiévreux comme une enfant innocente égarée dans un monde de
violence dont elle ne maîtrisait pas les codes. Elle semblait au bord de l’hystérie et capable de
commettre un acte désespéré. Il avait oublié à quel point elle était jeune. À peine dix-neuf ans tandis
qu’il était un vieux de la vieille. Il s’obligea à demeurer de marbre quand elle braqua maladroitement
l’arme en direction de son torse.
— Baisse ton arme, Sam, ordonna-t-il.
Elle avait fermé un œil pour mieux le viser.
— Sinon quoi ?
— Tu le regretteras amèrement.
Chase se précipita vers elle, lui arracha l’arme des mains d’un geste brusque. Ses yeux lançant
des éclairs, il lui assena une gifle retentissante qui l’envoya rouler à terre. Jambes écartées, il
surplomba le corps prostré au sol en haussant un sourcil railleur.
Samantha l’avait délibérément provoqué en pointant son arme sur lui. Elle commençait à le
connaître et était sûre qu’il rentrerait dans une colère noire. Quand il devenait violent, elle parvenait à
le détester de toutes les fibres de son corps. C’était le monde à l’envers ! À présent, elle réclamait des
coups pour pouvoir le haïr. Elle ne voulait plus ressentir ce sentiment stupide qui faisait battre son
cœur plus vite à l’idée qu’il puisse lui aussi mourir d’une balle dans la nuque. La peur de le perdre.
Une paume sur sa joue rouge, les yeux larmoyants, elle aboya :
— Vas-y, frappe-moi encore, salaud !
— Oh oui, avec grand plaisir !
Les larmes roulèrent sur ses joues.
Un sourire vicieux étira un coin de la bouche de Chase. Il se baissa et l’attrapa violemment par le
col de sa chemise. Il la releva de force et colla ses lèvres sur la sienne. En même temps qu’il
l’embrassait avec fureur pour la punir, il plaqua son corps dur contre le sien, si émouvant. Sa main
vint caresser tendrement les courbes arrondies de son postérieur. Puis, l’instant d’après, il lui donna
une forte claque sur la fesse. Le mouvement envoya le ventre de Samantha se coller contre son
impressionnante érection. Lorsqu’elle l’avait provoqué, elle n’avait pas une seconde pensé recevoir
une si « douce » correction. Quelques coups de ceinture auraient été préférables à ses baisers torrides
qui incendiaient son bas-ventre. Comment le détester ? La chair était faible. Surtout la sienne ! Même
le fait de penser à tous les crimes qu’il avait perpétrés ne l’aida pas à garder la tête froide.
Aimer au-delà de toute considération, de toute raison, de tout jugement.
Passionnément. Désespérément.
Était-ce cela le véritable amour ?
Si oui, alors elle était irrémédiablement amoureuse de lui !
La paume de Chase continua de distribuer des claques. Pourtant, elle n’avait pas vraiment mal. Ce
mélange de douleur lorsque sa main s’abattait contre sa peau et de plaisir quand sa verge s’imprimait
dans son ventre lui fit perdre pied. Elle haleta contre sa bouche, le souffle pantelant.
Chase la hissa dans ses bras et vint la déposer sur la table. Il abaissa la braguette de son pantalon
et son sexe dur comme le marbre jaillit entre eux.
— C’est ça que tu veux, ma petite perverse ? Ma queue dans ta chatte…
Elle tenta de se dérober, mais il la cloua sur place.
— Non !
— Pourquoi nier l’évidence ?
Chase rit tout bas en ramenant les fesses de Samantha au bord de la table. D’une seule poussée, il
entra complètement en elle. Dans un même mouvement vieux comme le monde, leurs corps se
cambrèrent pour s’épouser à la perfection. Des cris, prémices de leur extase, leur échappèrent. Il
écarta plus largement les longues jambes de la jeune fille pour s’enfouir plus profondément en elle.
Puis il se mit à marteler furieusement son entrejambe. Chaque puissant coup de reins la précipita un
peu plus vers les cimes du plaisir. La table tangua, cogna contre le mur en béton au gré de ses
fougueuses pénétrations.
Samantha s’accrocha à sa chemise pour ne pas tomber en arrière tant les poussées étaient
violentes. Furieuse contre elle-même, contre lui, elle approcha son visage de son épaule et le mordit à
travers sa chemise. Surpris, il poussa un hurlement de douleur. Tandis qu’il accélérait le rythme de
ses déhanchements, les petites dents s’enfoncèrent plus profondément dans sa chair. Elle aussi voulait
le marquer ! Soudain, il tira si violemment sur ses longs cheveux qu’elle dut lâcher prise sous peine
de devenir chauve. D’un geste, il la repoussa violemment et elle tomba sur le dos. Elle ne parvint plus
à se relever à cause des mains liées. Le champ libre, il s’agrippa à ses hanches et se déchaîna entre ses
cuisses ouvertes.
Samantha sanglotait doucement en même temps que l’extase prenait inéluctablement possession
de son être. Des vagues successives de plaisir déferlaient dans son corps. Après une ultime secousse,
ils se figèrent dans un bel ensemble, leurs corps arqués l’un vers l’autre. Le mélange des râles aigus
et graves s’échappa de leurs bouches entrouvertes et résonna dans tout le sous-sol.
Chase baissa les yeux sur Samantha, à moitié allongée sur la table. Des larmes perlaient au coin
de ses yeux verts ouverts sur le vide. Il se retira doucement de son corps et se rajusta. Il glissa ensuite
les mains dans son dos et la cueillit dans ses bras. Il tiendrait un bout de bois qu’il n’aurait senti
aucune différence ! Elle semblait réellement sans vie. Il toucha délicatement sa joue tuméfiée.
— Je ne voulais pas te faire de mal, mon amour.
— Pourtant, tu m’en fais, réussit-elle à articuler.
Il soupira.
— La prochaine fois, sois sûre de vouloir me tuer avant de pointer une arme sur moi. Parce que
si j’avais été à ta place, je ne t’aurais pas loupé. Une balle entre les deux yeux… Je ne rate jamais ma
cible.
Pas de réponse.
Chase resta un long moment à serrer Samantha dans ses bras, à bercer une coquille vide. Il
savoura toute l’ironie de la situation. Il était à la fois son bourreau et son sauveur ! Il avait tout
prémédité pour arriver à un tel résultat, mais il ne s’était certainement pas attendu à être aussi ému par
sa détresse. Il se reprit en pensant que son calvaire cesserait bientôt. Sans le savoir, en pointant le
pistolet sur sa poitrine, elle venait de franchir un pas de géant qui l’amènerait vers la liberté tant
souhaitée.

* * *

Trois jours plus tard, un matin, Samantha se réveilla avec des crampes douloureuses au ventre.
Entre ses jambes se répandait un liquide épais et rouge qui vint souiller les draps du lit. Elle était
indisposée. Cela signifiait donc que presque deux semaines s’étaient écoulées depuis son enlèvement.
Elle se souvenait approximativement de la dernière fois qu’elle avait eu ses règles. Elle n’avait pas
d’autres repères pour se situer dans le temps. Aucun calendrier ni horloge n’étaient affichés sur les
murs étincelants. Elle avait perdu la notion du temps qui passe.
Chase avait prévu ce désagrément féminin et fut aux petits soins pour elle pendant qu’elle se
tordait de douleur. Il lui donna régulièrement des analgésiques pour la soulager. Il ne quittait plus le
loft pour pouvoir rester à son chevet et veiller sur elle. Les leçons de tir étaient également mises entre
parenthèses.
Le soleil inondait la salle de séjour. L’été apportait son lot de températures caniculaires à Vegas.
Mais l’épaisseur des murs permettait de conserver une fraîcheur très agréable. C’était le deuxième
jour de ses règles. Samantha était allongée sur le canapé, sur le dos, ses mains attachées reposant sur
son flanc. Chase observa son profil séduisant et sa bouche légèrement entrouverte tandis qu’elle
somnolait. Sa respiration était plus régulière. Elle paraissait plus sereine, car elle venait d’avaler un
calmant. Il s’était comporté de façon exemplaire en la soignant et cette attitude dévouée tout à fait
intéressée lui avait valu tous les suffrages. Les yeux verts s’étaient attendris quand ils s’étaient posés
sur lui. Étrangement, Chase ressentit un petit pincement dans la région du cœur qui se mit à battre plus
vite. Tout ça, juste parce qu’elle l’avait regardé avec une profonde reconnaissance ? Foutaises ! Et
pourtant…
Sur une impulsion, il s’allongea à côté d’elle et la serra tendrement dans ses bras, en plantant un
doux baiser dans ses cheveux bruns. Elle soupira dans son sommeil et se pelotonna un peu plus contre
lui, ses mains jointes entre eux.
Chase se laissa un instant aller à fermer les yeux et à savourer le contact d’un corps lové contre
lui. Lorsqu’il releva les paupières, son regard aux iris foncés tomba sur ses poignets entravés.
Lentement, il défit les nœuds compliqués issus d’un art japonais et lança au loin le ruban noir soyeux
qui atterrit souplement sur la table basse. Elle se retrouvait libre de tous mouvements à présent. Un
pari insensé ! Il espérait qu’un autre lien la retenait à lui, un lien bien plus solide que tous les rubans et
nœuds du monde. Un lien indéfectible.
Inconsciemment, Samantha passa sa main libre autour de la taille de Chase. Même dans son
sommeil, le geste ample lui parut incongru. Ses lourdes paupières se soulevèrent paresseusement. Des
iris verts luisants l’observèrent, l’interrogèrent.
Il l’embrassa sur le front.
— Rendors-toi…
Et elle obéit.

Chapitre 23







Une rafale de coups de feu déchira le silence du sous-sol et troua à plusieurs reprises la cible
noire située à vingt mètres de distance de son pupitre. Samantha retira le casque qui protégeait ses
tympans sensibles des déflagrations. Un câble s’anima et rapprocha le carton, lui révélant le résultat
de ses tirs groupés. Les balles avaient perforé différents endroits autour des plus petits cercles,
presque à côté du mile.
— Bravo.
Samantha grimaça en entendant le compliment.
Depuis dix jours, Chase l’entraînait quotidiennement une heure par jour. Et c’était bien suffisant
selon son point de vue ! Il était un professeur exigeant. Il n’avait de cesse de tout rectifier afin que tout
soit parfait. De la façon de tenir l’arme au positionnement de ses bras, de son dos, il corrigeait
inlassablement ses erreurs. S’il était aussi méticuleux dans son « métier », rien d’étonnant à ce qu’il
ne rate jamais ses victimes ! Il devait être redoutable quand il avait une personne dans sa ligne de
mire. Elle frissonna à cette pensée. À quoi songeait-elle donc ? Et qu’était-elle en train de faire ? Elle
n’arrivait toujours pas à réaliser qu’elle était en train d’apprendre à tirer alors qu’elle n’avait jamais
été violente de sa vie. Toute cette histoire dépassait son entendement. Quand la réalité surpassait la
fiction ! Qu’adviendrait-il d’elle après sa captivité ? Elle ne serait jamais plus la même…
— C’est le moment d’affronter Leandro, annonça Chase.
— Tu… tu le crois vraiment ?
— J’en suis sûr. Je sais que tu es prête.
— Tu me connais mieux que moi-même, ricana-t-elle nerveusement.
Son rire sans joie cachait mal les frissons irrépressibles qui lui couraient sur toute l’épine
dorsale. S’il l’affirmait, il devait avoir raison. Elle avait une confiance aveugle en son jugement. Elle
le suivrait les yeux fermés. Au bout du monde s’il le fallait. Elle s’en voulut de s’être autant attachée à
lui alors qu’aucun lien physique ne la retenait plus auprès de lui, de l’aimer malgré tout ce qu’il lui
avait fait subir, nonobstant ses activités criminelles. Elle aurait pu tenter de s’enfuir des milliers de
fois maintenant qu’elle était libre, mais elle restait… Ce n’était pas seulement la peur d’attirer
l’attention du tueur à gages sur elle et sur sa mère qui l’enchaînait à lui. Et lui, que ressentait-il pour
elle ? Probablement rien. Il ne laissait jamais rien transparaître de ses sentiments. Elle faillit rire. Il
était dépourvu d’émotion, car il n’avait plus de cœur.
Ils astiquèrent leurs armes avant de les ranger dans l’armoire. Chase tenait à ce rituel. Il prenait
soin de ses affaires. Tout devait être en ordre. Ils remontèrent à la surface et elle apprécia de quitter
les lieux oppressants, de retrouver l’immense séjour baigné de lumière naturelle, même déclinante,
après la clarté artificielle des néons. Ils se dirigèrent vers la salle de bains. Après avoir rempli à mi-
hauteur la baignoire, ils se déshabillèrent mutuellement. Samantha finit plus rapidement puisqu’elle
ne portait qu’un seul vêtement. Elle l’assista dans son effeuillage. Elle s’attaqua à son pantalon noir
tandis qu’il souriait d’une façon canaille. Une fois nu, il fut le premier à s’immerger dans le bac
d’eau chaude. Elle le rejoignit et s’allongea sur lui. Il la verrouilla dans l’étau de ses bras. Elle reposa
sa tête contre son épaule et soupira d’aise.
— Nos chemins se séparent donc demain.
— Oui, mon amour.
Le cœur de Samantha manqua un battement à l’idée de ne plus revoir ses traits familiers. Ils
n’auraient jamais dû se rencontrer. Ils n’avaient rien en commun. Après l’avoir aidée, il disparaîtrait
de sa vie. Il la gommerait de sa mémoire aussi vite que le ressac de la mer effaçait les inscriptions sur
la plage. Il aurait d’autres chats à fouetter, ou plutôt d’autres contrats à honorer ! ironisa-t-elle, avec
cynisme. Mais elle, serait-elle capable d’oublier toute trace de son passage dans sa vie aussi
facilement ? Elle le devait ! Avec le temps… Elle se concentra sur le lendemain soir et sur leur plan
pour forcer Leandro à retirer le contrat qui pesait sur sa tête. Puis, elle pourrait retrouver sa mère et
son amie, Gayle, si cette dernière n’était pas encore repartie dans sa famille dans l’Utah. Elle allait les
rassurer sur son sort. Oui, elle était bien vivante ! Une joie intense lui étreignit la poitrine et elle faillit
éclater en sanglots.
Samantha revint brusquement au moment présent quand la main de Chase caressa son épaule puis
sinua dans la vallée de ses seins. Ses doigts bronzés frôlèrent son ventre frémissant et descendirent
entre ses jambes. Le corps de Samantha se tendit de désir lorsqu’ils se promenèrent sur son aine, à
quelques millimètres de son sexe. Elle retint sa respiration dans l’attente d’être touchée, caressée,
aimée. Mais son contact ne vint pas.
— Supplie-moi…
— Chase, je t’en prie, gémit-elle, tout bas.
Sa voix se résumait à un souffle ténu.
Il décida de la narguer.
— Que veux-tu ma petite perverse ? Mes doigts coulissant en toi…
— Tu le sais bien. Tu es cruel de me faire languir !
— Je ne suis pas contre. Plus c’est long, plus c’est bon.
Samantha se redressa et se retourna dans ses bras. Ils se faisaient face, se dévisagèrent
intensément. Elle remarqua alors ses yeux noirs malicieux. Il la taquinait et cette petite torture
sensuelle appelait une réponse adaptée. Elle apposa ses mains sur son large torse barré de cicatrices et
parcourut voluptueusement cette zone découplée. Puis elle descendit plus bas vers ses abdominaux,
tout aussi abîmés, qui se contractèrent sur son passage. Elle les sentit frémir après sa lente caresse
érotique. Elle l’imita en tournant un doigt autour de sa verge dressée sans jamais le frôler. Il rejeta sa
tête en arrière en soupirant.
— Touche-moi !
— Non.
Sans crier gare, Samantha se releva et enjamba le rebord de la baignoire à toute vitesse.
Dégoulinante d’eau, elle attrapa rapidement la grande serviette sur la barre fixe et s’essuya assez
sommairement avant de quitter sa compagnie et la salle de bains. Elle ramassa sa chemise blanche.
Chase en resta ébahi et surtout frustré par sa désertion. Le bain n’avait plus aucune saveur sans
elle. Il se leva promptement et lui donna la chasse. Elle voulait s’amuser ? Ils seraient deux à jouer.
Elle était en train d’enfiler sa chemise dans la chambre lorsqu’il la lui arracha des mains.
— Je t’interdis de me laisser dans cet état !
— Qui a commencé ? répliqua-t-elle, le visage empourpré.
« Chipie ! »
À court d’arguments – et parce que la loi du plus fort était toujours la meilleure −, il l’attrapa
vivement par la taille et la plaqua contre son érection qui n’avait pas faibli. Il l’amena ensuite vers le
lit sur lequel il la jeta sans élégance. Il grimpa à son tour et s’allongea de tout son long sur le dos.
— Viens me chevaucher, Sam.
Malgré ses cicatrices, elle trouva son corps magnifique, depuis ses épaules puissantes à ses
mollets musculeux. Elle le lui prouva en promenant ses mains sur son ample torse et en s’aventurant
sur ses pectoraux délimités par des petits carrés compacts. Il se cambra lorsqu’elle l’enfourcha,
impatient de s’enfoncer dans sa moiteur accueillante. Le sourire de satisfaction qu’il lui adressa lui
vrilla le cœur. Elle se percha au-dessus de sa verge palpitante, et, pour le titiller, abaissa très
lentement ses hanches jusqu’à le sentir la pénétrer sur quelques centimètres. Puis elle se retira
aussitôt. Chase grogna de frustration. N’y tenant plus, il l’agrippa à la taille et l’empala franchement
sur son érection. Des cris ne tardèrent pas à se décupler dans la chambre. Le plaisir flamboyant
explosa entre eux.
— Bouge, mon amour. Déhanche-toi sur ma queue.
Samantha se balança en montant et en descendant à une cadence soutenue le long de sa verge. Elle
savoura son intrusion en elle. Il la remplissait complètement. Son ventre se noua d’un désir brûlant à
mesure qu’elle sentait le plaisir augmenter dans son corps. Elle haleta de plus en plus vite. Elle gémit
plus fort lorsqu’il entreprit d’empaumer ses seins et d’en agacer furieusement les mamelons. Les
tétons se raidirent sous les ongles qui les trituraient, les lutinaient. Sous elle, Chase l’accompagna
dans ses oscillations sensuelles, en relevant légèrement le bassin.
— Plus vite, pantela-t-il.
Samantha accéléra alors le rythme de ses empalements. Bientôt, le plaisir la submergea. Son
vagin se contracta par à-coups autour de sa verge palpitante à mesure qu’elle sentait le raz-de-marée
déferler en elle. Chase poussa des râles gutturaux en sentant les serrements de son fourreau de plus en
plus rapprochés. Il oscilla également du bassin pour venir buter durement son entrejambe.
— Tu es belle pendant l’amour, Sam !
Le corps de Samantha tressauta sur le sien, agité de violents spasmes. Elle cria sa jouissance
tandis qu’un orgasme aussi furieux secouait Chase de la tête aux pieds qui se raidit avant de retomber
inerte sur le lit. Il cueillit sa compagne dans ses bras lorsqu’elle s’écroula sur son torse, à bout de
souffle.
Ils savourèrent ce moment d’apaisement après la tempête des sens.
Samantha ferma les yeux.

* * *

Leandro froissa la missive délivrée plus tôt dans la soirée par un coursier. Le message laconique
l’invitait à se rendre à North Las Vegas dans un entrepôt désaffecté au 4310 Losee Road. Le mot était
signé de la main de « Samantha ». Qu’est-ce que c’était que ce bordel encore ! Elle n’avait plus donné
signe de vie depuis sa fête d’anniversaire. Pour lui, elle était morte et enterrée quelque part dans le
vaste désert du Nevada. L’autre explication était que le tueur engagé n’avait pas accompli son putain
de boulot pour lequel il avait déjà versé la moitié !
Merde ! Pourtant la cible n’était ni difficile à trouver ni compliquée à liquider. Il avait inscrit son
adresse au dos de la photo. Une étudiante sans défense, habitant dans un quartier sans histoires. À
moins que Samantha n’ait réussi à échapper aux griffes de l’assassin. Ce qui était peu probable. Earl
ne mettait que ses meilleurs mercenaires sur le coup. Et celui-ci en faisait partie. Que s’était-il passé ?
Il se serait épargné cet intermédiaire et aurait volontiers accompli la besogne lui-même, s’il n’avait
pas eu peur d’éveiller les soupçons de son père.
Bien sûr qu’il irait à ce foutu rendez-vous ! Il flairait un piège là-dessous, mais il voulait en
avoir le cœur net. Il n’avait peur de personne et encore moins de cette gamine ! Si tant est que le mot
eût été réellement écrit de sa main. Peut-être un ennemi par le biais de ses indics sur le terrain était-il
au courant de ce contrat et tentait de le faire chanter ? Les ennemis étaient partout. La mafia russe
étendait de plus en plus sa couverture sur la ville…
Il faisait rageusement les cent pas sur le tapis lorsque son père franchit la porte de sa chambre.
Aussitôt Leandro se raidit. Une boule de peur se nicha au creux de son ventre. Réflexe conditionné.
Dans sa précipitation à s’isoler, il avait claqué le battant derrière lui sans donner un tour de clé
comme il le faisait à l’accoutumée. Il se força à se détendre. Son père ne pouvait plus lui faire de mal.
Cela faisait des années que Vittorio ne franchissait plus le seuil de sa chambre, mais un sentiment de
malaise se diffusait toujours en lui en sa présence.
— Qu’est-ce que tu fous ici ? s’écria-t-il.
— Si ce n’était pas de la plus haute importance, je ne serais pas là devant toi !
— Je n’ai pas le temps. Je dois sortir.
— Pourtant, tu n’as rien de prévu ce soir ! rétorqua son père, en fronçant les sourcils. Peu
importe. Quoi que tu aies à faire, cela devra attendre. Je viens de recevoir un message du ravisseur de
Samantha.
Leandro préféra se taire. Il ne tenait pas à révéler son implication.
— Un ravisseur ? s’exclama-t-il, faussement choqué. Elle a été enlevée ? Exige-t-il une rançon ?
Elle n’était donc pas partie de son plein gré ?
— Je n’ai jamais cru à cette histoire d’amour secret. Malgré tous les soldats que j’ai déployés sur
le terrain, ils n’ont pas été fichus de la repérer. Pas l’ombre d’un indice. Le kidnappeur a dû la cacher
en lieu sûr. Ce salaud ne réclame pas de contrepartie financière mais me demande de le retrouver au
4310 Losee Road, seul, sinon il la descend. Comme je n’ai aucune intention de suivre ses instructions,
tu vas venir avec moi. Depuis le début, il mène la danse. J’ai l’impression qu’il m’en veut
personnellement…
Leandro sursauta à la mention de l’adresse. Merde ! A quoi jouait ce tueur à la noix ? Il avait
donné rendez-vous à deux personnes différentes en leur demandant de se rendre seul là-bas.
— Depuis quand savais-tu qu’elle était retenue en otage ?
— Un certain temps, avoua-t-il, à contrecœur. Il m’a envoyé des vidéos d’elle pour me montrer
qu’elle était encore en vie, mais qu’il la tenait en son pouvoir.
— Et tu ne m’en as pas touché un mot ? J’avais le droit d’être au courant.
« Et je serais allé voir Earl pour le buter ! », pensa-t-il tout bas.
— Je ne t’ai rien dit parce que mon instinct me soufflait d’être prudent.
Vittorio planta ses yeux bruns dans ceux de son fils.
— À vrai dire, je te soupçonnais depuis le début d’être à l’origine de cette disparition.
« Touché, salopard ! »
— Pour quelle raison voudrais-je faire du mal à Samantha ? C’est une fille formidable. J’ai
beaucoup d’affection pour elle. Avec le temps, j’aurais fini par l’aimer.
— Tu te trouvais dans un club dirigé par un certain Earl…
L’étau se resserrait dangereusement.
Leandro haussa les épaules de façon désinvolte.
— Et alors ? Sa réputation n’est plus à faire. Earl tient les meilleurs clubs de strip-tease de Vegas.
À ce que je sache, je ne suis pas encore marié donc ma vie privée ne regarde que moi. Si j’ai envie de
m’envoyer en l’air avec des putes, je n’ai pas besoin de ta permission !
— Sans le savoir, tu étais sous surveillance…
Heureusement, Leandro n’avait commis aucun impair.
— Tu me crois maintenant ?
— Oui.
La bouche de Leandro se tordit.
— Le fait que je clame mon innocence depuis le début ne te suffit donc pas ?
— Dans ma position, j’ai besoin de preuves.
— Tu es satisfait maintenant ?
Vittorio s’appuya lourdement sur sa canne.
— Je ne le serais pleinement que lorsque Samantha sera saine et sauve parmi nous. Pour le
moment, je ne veux pas avertir Vivian. Elle deviendrait hystérique et risquerait de nous gêner pendant
l’opération. Ce kidnapping est l’œuvre d’un seul homme qui en a après moi. Nous allons aller à ce
rendez-vous avec trois de nos hommes. Ce sera amplement suffisant. Qui que ce soit, il ne s’en sortira
pas vivant !

Chapitre 24







Chase avait scrupuleusement veillé à la mise en scène. Trois projecteurs posés à même le sol
braquaient leurs faisceaux de lumière obliques sur un des murs de l’entrepôt à demi désaffecté.
Quelques grosses machines industrielles restaient encore à déménager et leurs ombres se dessinaient,
s’étiraient, se déformaient telles des créatures monstrueuses. Samantha se tenait dissimulée dans
l’ombre, derrière le halo des puissants spots. Son cœur battait à coups redoublés, dans l’attente de la
confrontation avec Leandro. Plus elle y réfléchissait, plus elle était furieuse contre lui. Il lui devait
une explication. Pour quelle raison avait-il engagé quelqu’un pour la descendre ? Pourquoi avait-il
voulu se débarrasser d’elle ? Elle se rappela alors des leçons de Chase. Il fallait qu’elle vide son
esprit avant tout chose. Pas d’émotion ni de colère. Ses mains ne devaient pas trembler au moment
fatidique. Elle inspira discrètement à plusieurs reprises. Mais de quoi avait-elle peur ? Chase serait à
ses côtés si les choses dérapaient. Ce dernier, prêt à intervenir, s’était posté dans son dos, derrière la
rambarde de fer qui courait le long du premier étage qui avait servi de bureaux en des temps plus
prospères. La crise était passée par là.
Tout à coup, Samantha s’éveilla de ses pensées lorsque la grande porte en tôle s’ouvrit
largement. Elle se raidit et se préparait à affronter Leandro quand elle reconnut dans le halo des
projecteurs la chevelure blond-roux enserrée dans un chignon impeccable. Celle de sa mère ! Vivian
se tenait face à elle, son avant-bras levé devant ses yeux pour se protéger de cette lumière crue.
— Samantha, ma chérie. Où es-tu ?
— Je suis là, maman !
Émue jusqu’aux larmes, ivre de joie, Samantha s’élança vers sa mère qu’elle étreignit de toutes
ses forces. Elle s’attendait si peu à la revoir maintenant. Sa tête lui tournait, son cœur menaçait
d’exploser dans sa poitrine tandis que ses joues s’inondaient de torrents de larmes. Elle était si
heureuse de pouvoir se blottir à nouveau contre elle. Tant pis pour la retenue ! Elle se reprendrait
dans une minute.
Vivian la serra à l’étouffer et l’embrassa tendrement en lui caressant les cheveux.
— Je te retrouve enfin.
— Je suis là maintenant, je ne te quitterai plus.
— Je l’espère bien ! gronda-t-elle d’une voix brisée par l’émotion. Ne me refais jamais une peur
pareille. J’ai traversé mille souffrances pendant ton absence. Je savais que tu ne serais jamais sur un
coup de tête et cette lettre était grotesque ! J’ai alerté la police qui n’a rien voulu entendre. À preuve
du contraire, tu es majeure et partie de ton plein gré. Vittorio n’a pas eu plus de succès. En désespoir
de cause, j’ai engagé un détective privé, mais il n’est jamais parvenu à retrouver ta trace. C’était
comme si tu avais disparu de la surface de la Terre.
C’était si bon de se réfugier dans les bras maternels. Comme elle lui avait manqué pendant tout
ce temps. Chase lui avait promis qu’elle reverrait sa mère et il avait tenu parole. Encore une fois,
c’était rassurant de savoir qu’il veillait sur elle.
— Comment savais-tu que j’étais ici ? Qui t’a prévenue ?
La réponse jaillit, limpide comme de l’eau de roche.
« Chase ! »
— Je ne sais pas, admit sa mère, en secouant la tête. J’ai reçu une enveloppe anonyme contenant
une clé USB. Une vidéo de toi, avec cette adresse sur Losee Road, m’indiquait de ne pas prévenir la
police et de venir seule au rendez-vous. Que je te récupérerai en bonne santé.
Samantha était de plus en plus perplexe face à ses explications. Ce n’était pas prévu dans leur
plan. Elle lança un coup d’œil dans le fond de l’entrepôt plongé dans l’obscurité. Où était Leandro ?
Toutes les deux s’immobilisèrent lorsqu’un véhicule freina brusquement près du bâtiment.
Samantha se posta instinctivement devant sa mère pour faire écran avec son corps, tout en fixant la
porte qui s’ouvrait. La présence d’une arme qu’elle avait coincée dans la ceinture de son pantalon la
rassura un peu. Leandro apparut effectivement le premier, mais il n’était pas seul. Il était suivi par son
père. Samantha fronça les sourcils. Que faisait Vittorio ici ? Sa venue n’était pas non plus attendue.
Elle ne comprenait plus rien. Les évènements échappaient à son contrôle, mais elle savait qui tirait les
ficelles.
— Samantha !
La canne de Vittorio frappa le sol en béton dur tandis qu’il rejoignait les deux femmes. Leandro
suivit à pas plus mesurés, derrière son père, et assistait avec un détachement non feint à ses
retrouvailles surprises. Contrarié, il étudia Samantha. Elle était bien vivante et en pleine forme ! Que
ce bras cassé de tueur à gages aille se faire foutre ! Lorsqu’il croisa le regard vert accusateur de la
jeune fille, il comprit qu’elle était au courant de sa responsabilité dans son enlèvement. Il la toisa avec
arrogance en retour. Il ne regrettait pas son acte.
Ce fut à ce moment précis que Chase s’avança silencieusement dans la lumière, le canon d’un HK
MP7, un pistolet mitrailleur, négligemment posé sur son épaule droite. Il se campa fermement face à
eux, jambes écartées. Seul contre tous. Il avait réussi à attirer Vittorio Manzoni hors de son trou, sans
ses chiens de garde pour assurer sa protection. Il était parvenu à ses fins ! Il fixa son ancien
tortionnaire droit dans les yeux. Vingt ans qu’il attendait ce moment. Son ultime bourreau.
Leandro se renfrogna davantage en reconnaissant le tueur à gages. Ce salaud l’avait bel et bien
dupé ! Il n’avait pas assassiné Samantha. Pour une raison qui lui échappait, il avait laissé sa cible en
vie. Dans quel but ? Il serra les poings. La colère sourdait en lui. Que mijotait-il en rassemblant tout
ce petit monde ? Puis, il remarqua qu’une seule personne l’intéressait. Son regard noir ne quittait pas
un instant Vittorio.
Samantha intervint.
— Chase, que signifie tout ceci ?
— J’ai légèrement modifié nos plans.
— Pourquoi as-tu fait ça sans me prévenir ? Je ne comprends pas.
— De quoi te plains-tu ? aboya-t-il, excédé. La petite fille a retrouvé sa chère maman. Rentre
chez toi maintenant, je n’ai plus besoin de toi.
Samantha en resta interdite. Il la… renvoyait.
— Tu… t’es servi de moi ? s’écria-t-elle, incrédule.
— Oui. Et de bien des manières, ma poule… Mais Leandro a aussi sa part de responsabilité dans
cet enlèvement, n’est-ce pas Manzoni ?
Vittorio desserra enfin les dents et se tourna vers son fils.
— C’était donc toi ! Je le savais. Qu’as-tu fait ? l’invectiva-t-il.
Leandro se contenta de fusiller des yeux Chase qui avait vendu la mèche.
Samantha se tourna vers Leandro.
— Pourquoi as-tu lancé un contrat sur ma tête ?
— Pour la simple raison que je ne voulais pas me marier avec toi.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? demanda-t-elle. Je l’aurais compris.
— Je ne pouvais tout simplement pas refuser. Mon père exigeait de moi ce sacrifice et on ne
déroge pas aux ordres de Vittorio Manzoni sans en subir les conséquences.
Vivian étouffa un petit cri derrière sa main. Leandro était contre ce mariage ? Vittorio lui avait
pourtant assuré que son fils était amoureux de sa fille. Si elle avait su qu’il le contraindrait à cette
union, elle n’aurait pas persévéré dans ce projet de mariage.
— Maman. Que se passe-t-il ?
— Vittorio, c’est vrai ce que dit Leandro ?
Silence.
Vivian baissa la tête.
— Vittorio, ton père et moi rêvions de cette alliance entre nos deux enfants. Mais si j’avais eu des
doutes sur l’affection de Leandro, je te jure que j’aurais renoncé à ces noces. Nous n’en serions
jamais arrivés à de telles extrémités. Je suis désolée de t’avoir fait souffrir, ma chérie.
— Ce n’est pas ta faute, maman. Leandro est l’unique responsable de cette situation. Tu dois
arrêter tout ça ! Tu vas ordonner à ton tueur à gages de laisser tomber.
Leandro rejeta sa tête en arrière et rit à gorge déployée.
— Pourquoi tu ne le lui dis pas toi-même ?
Elle cligna des yeux.
— Comment ça ?
— Tu es trop drôle, ma pauvre Samantha. Tu es sûre que tu n’as pas deviné l’identité du tueur ?
Ce fils de pute, ici présent, m’a doublé dans les grandes largeurs. Tu devais mourir.
Son regard furibond se posa sur Chase.
Samantha crut que le sol allait s’ouvrir sous ses pieds. L’oxygène vint à lui manquer. Elle
suffoquait presque.
« Respire ! »
Elle observa la lente métamorphose de Chase. Ce dernier daigna enfin lâcher Vittorio du regard
pour se tourner vers elle. Il la scruta intensément d’une façon ironique, une lueur perverse au fond de
ses yeux noirs. Un sourire satisfait releva les commissures de ses lèvres cruelles. Pendant tout ce
temps-là, il s’était joué d’elle. Le tueur censé la descendre, c’était lui ! Comment ne l’avait-elle pas
compris ? Il n’y avait aucune menace extérieure. La vermine se trouvait déjà dans le fruit. Jour après
jour, il avait infecté son cerveau, distillé son poison dans ses pensées. Il l’avait manipulée avec une
dextérité pour s’en faire aimer d’elle. Mais dans quel but ?
— Pourquoi… Chase ? coassa-t-elle, la voix brisée.
— Pour me venger.
— Je ne te connaissais pas. Je ne t’ai jamais rien fait.
— Il ne s’agit pas de toi. Tu es insignifiante. Tu ne représentais qu’un vulgaire appât au bout de
l’hameçon. Je ne pouvais pas atteindre Vittorio Manzoni de manière directe. Il était trop bien entouré
avec tous ses conseillers mafieux et ses petits hommes de main. À travers toi, je le touchais dans ce
qu’il avait de plus cher. Il tenait moins à son fils qu’à toi.
Samantha avait sursauté au mot « mafieux ».
— Les Manzoni sont des mafiosi ?
— Tu l’ignorais, n’est-ce pas ? Heureusement que je suis là pour t’ouvrir les yeux. Manzoni
règne sur une grande partie de la ville. Rackets en échange d’une « protection », trafic de drogue,
d’armes, jeux et graissage de pattes des fonctionnaires et des hommes politiques. Ton défunt père était
son bras droit. Demande à ta mère.
— Maman, tu savais tout ça ? s’exclama-t-elle, les yeux écarquillés.
Vivian avoua du bout des lèvres.
— Oui.
Samantha tomba des nues.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
— Tu te serais accommodée de la situation… comme moi, si tu étais amoureuse de Leandro. Je
n’ai pas eu le choix non plus. J’ai tout accepté par amour pour ton père.
Chaque révélation équivalait à des coups de massue derrière la tête. Combien d’autres secrets
allaient-ils être mis au jour ? Chaque découverte lui donnait l’impression d’être la fille la plus stupide
de la Création. Comment avait-elle pu ignorer tout ça ? Elle n’avait rien compris. C’était sous ses
yeux, mais elle avait été trop aveugle pour le voir. Elle déglutit péniblement, le cœur au bord des
lèvres. Elle était trahie de tous les côtés. Chase, les Manzoni, sa mère…
Le cerveau de Leandro fonctionna à plein régime. Il ne connaissait pas les motifs de la
vengeance de Chase et au fond, cela lui importait peu. Le tueur à gages voulait la peau de Vittorio ?
Cela tombait bien, lui aussi ! Dans ce cas, pourquoi ne pas conjuguer leurs efforts dans un même but ?
Il allait lui livrer son père sur un plateau d’argent ! Mais d’abord, il fallait se débarrasser des sbires
en faction à l’extérieur.
— Je te propose un deal. Trois hommes de main sont postés en embuscade à l’extérieur de
l’entrepôt, l’informa-t-il. Je vais les attirer à l’intérieur et tu te chargeras d’eux. Ensuite, tu pourras
t’occuper de mon père à ta guise. Mais avant, je vais m’octroyer un petit plaisir, si tu le permets.
Vittorio allait dégainer quand son fils se rua sur lui et lui arracha l’arme de son emplacement
sous sa veste. Leandro le lança plus loin, d’un geste rageur, hors de portée. Il lui décocha ensuite un
brutal coup de poing à la mâchoire qui fit tomber son père à la renverse. Puis agenouillé, il s’acharna
rageusement sur son visage. Les coups de poing pleuvaient d’un côté, de l’autre.
— Moi aussi, je rêve de tuer mon père depuis très très longtemps, lança-t-il, essoufflé.
— Tu es devenu complètement fou. Arrête Leandro ! s’écria Vivian qui s’élançait pour l’arrêter.
— Hors de question d’épargner un tel salopard ! Il nous a fait assez mal comme ça.
Leandro saisit son père au collet et le gifla.
— Vous l’ignorez, Vivian, mais c’est lui qui a exécuté froidement Ricardo, votre mari, et son
soi-disant meilleur ami.
Vivian stoppa net.
— C’est… c’est vrai ?
— Oui. Je l’ai vu de mes propres yeux alors que je n’étais qu’un enfant. Mon père m’a fait jurer
de garder le secret sur la mort de Ricardo. Votre mari voulait divulguer un très vilain secret
concernant mon père et il l’a réduit au silence.
Vivian était atterrée. Quand elle avait appris le décès de son mari, Vittorio l’avait consolée en lui
répétant que « c’était les risques du métier ». À l’époque, elle n’avait pas vraiment cherché à
approfondir les circonstances exactes de sa mort. Elle avait placé toute sa confiance dans « le chef de
famille » et accepté ses explications sans broncher. Puis elle s’était exclusivement occupée de sa fille,
essayant d’oublier son immense chagrin. Elle ne s’était jamais remariée par la suite.
Samantha découvrait, sidérée, la vérité en même temps que sa mère.
Puis tout se passa très vite. Trop vite.
Les deux hommes s’entendirent d’un hochement de la tête sur la stratégie à adopter. Chase recula
rapidement dans l’ombre derrière les projecteurs pour se fondre dans l’obscurité tandis que Leandro
tirait plusieurs balles en l’air en se relevant. Les hommes de main, alertés par les coups de feu, se
ruèrent à l’intérieur de l’entrepôt, armes au poing. Sans comprendre ce qui leur arrivait, ils tombèrent
les uns après les autres après avoir essuyé un tir nourri de pistolet mitrailleur.
Samantha et Vivian se bouchèrent les oreilles en criant. Elles se redressèrent prudemment
lorsque le silence remplaça le bruit assourdissant des déflagrations. Elles évitèrent de regarder du
côté du mur contre lequel s’alignaient les trois corps sans vie. Une odeur métallique de sang et de
chair brûlée les prit à la gorge. Elles eurent un haut-le-cœur et plaquèrent leurs mains sur leur nez et
leur bouche.
— Venez-moi avec moi, leur enjoignit doucement Leandro.
Il attrapa leurs bras et les entraîna hors du bâtiment désaffecté. Ébranlées, elles frissonnèrent de
peur rétrospective, malgré la moiteur de la nuit, et s’appuyèrent contre le mur en tôle, les jambes
flageolantes. Samantha leva la tête et se mit à contempler obstinément le ciel étoilé. Les larmes
coulèrent sur ses joues. Chase allait exécuter Vittorio de sang-froid et rien ne l’arrêterait dans sa
vengeance.

* * *

— À nous deux, Manzoni ! claironna Chase.
Leandro lui avait facilité le travail. Trop faible pour se relever après la sévère correction, son
bourreau gisait sur le sol, la bouche en sang, les lèvres tuméfiées et les yeux boursouflés. Il ne
l’aurait pas mieux amoché lui-même ! Chase sortit une arme plus petite cachée dans la ceinture de son
pantalon et la pointa sur lui.
— Tu sais qui je suis, Manzoni ?
— Non.
— Alors je vais te rafraîchir la mémoire, mon vieux. J’avais douze ans quand tu m’as violé dans
le sous-sol d’une maison. J’étais faible et enchaîné…
Vittorio se souvint de lui – un garçon maigre comme un clou et dont la peau était couverte de
brûlures et de cicatrices en tout genre − comme il se rappelait de chaque enfant dont il avait abusé.
Onze. C’était peu en somme sur toute une vie ! Très tôt, il s’était découvert des tendances pédophiles
qu’il apaisait devant les vidéos spécialisées. Parfois, le manque devenait trop insoutenable. Il avait
besoin d’assouvir sa sexualité déviante sur de vrais petits garçons. De fil en aiguille, il avait déniché
cette annonce discrète. Pour une fois, son instinct n’avait pas flairé le piège tendu.
Après que le couple l’ait fait chanter, il avait ordonné leur exécution, mais ses hommes étaient
arrivés trop tard. La maison était déjà en train de prendre feu. Il avait appris plus tard que des corps
calcinés avaient été retrouvés. Il n’avait pas enquêté plus avant. Cette histoire était morte et enterrée. Et
lui avait servi de leçon. Il s’était alors rabattu sur son propre fils adoptif pour assouvir ses besoins.
Leandro n’était pas de son sang puisqu’il était incapable de concevoir un enfant. Vittorio s’était cru
seul dans la maison, mais Ricardo était arrivé à l’improviste, car une livraison d’armes n’était pas
conforme à ce qui avait été prévue. Vittorio était injoignable, mais son bras droit savait par le
majordome qu’il était chez lui. Après l’avoir surpris en train de caresser Leandro dans la chambre de
ce dernier, il avait menacé d’éventer l’acte « incestueux ». Pris de panique, Vittorio l’avait prié de le
rejoindre dans son bureau pour lui expliquer qu’il s’était mépris sur la teneur de ses gestes. Il aimait
« beaucoup » son fils. Malgré leur longue amitié, les deux hommes s’étaient violemment disputés ce
soir-là. Vittorio avait fini par abattre froidement Ricardo car ce dernier avait refusé d’entendre
raison. Personne ne devait connaître son secret !
— Mes hommes m’ont dit que tu avais péri dans l’incendie de la maison…
— Pas de chance. Quelqu’un est passé avant eux et m’a sauvé.
Le sourire de Chase ne monta pas jusqu’à ses yeux.
— Mais assez parlé. Ton heure est venue. Tu vas crever.

* * *

Samantha sursauta violemment au bruit de la détonation. Une seule balle. Puis le silence. Elle
essuya ses larmes. La haute silhouette de Chase s’encadra peu après dans l’embrasure de la porte. Elle
le dévora des yeux, le cœur battant à tout rompre. Il évita son regard. C’était fini. Il avait obtenu ce
qu’il désirait. La mort de son dernier bourreau. Il lança un coup d’œil en direction de Leandro qui
hocha la tête. Puis il se détourna et s’éloigna de l’entrepôt.
Sans réfléchir, Samantha se mit à courir derrière lui.
— Chase !
Il s’arrêta, se retourna et la fixa avec avidité.
— Toi et moi n’en avons pas fini, Sam. Que tu le veuilles ou non, nous sommes liés. Je n’ai
encore jamais failli à un contrat.

Chapitre 25







« Je ne rate jamais ma cible. »
Samantha s’éveilla en sursaut, le front trempé de sueur, le souffle court. Les paroles prophétiques
de Chase l’avaient hantée dans son sommeil, n’avaient cessé de résonner en elle tel un funeste
présage. Désormais, une épée de Damoclès était suspendue au-dessus de sa tête et le couperet ne
tenant qu’à un fil pouvait tomber à tout moment. Où qu’elle aille, elle devait compter avec sa menace.
Elle pouvait mourir d’un instant à l’autre. Allait-elle finir terrée chez elle pour le restant de ses
jours ? Ses membres se mirent à trembler. Elle était pétrifiée de peur. Quand en aurait-elle fini avec
toute cette violence ? Elle pensait avoir échappé au pire, mais un lien trop solide la retenait encore à
son bourreau.
Un coup d’œil à son réveil lui indiqua qu’il était un peu plus de neuf heures. La veille, elle était
rentrée avec sa mère très tard dans la nuit et s’était écroulée de fatigue sur son lit. Elle n’avait même
plus eu assez de force pour se changer. Elle portait encore les nouveaux vêtements que Chase lui avait
achetés et qui étaient à présent froissés. Le soleil déversait ses rayons qui traversaient les fins rideaux.
Malgré le danger, Samantha se sentait bien, de retour dans ce décor familier. Elle se leva et
s’approcha de la fenêtre. Elle souleva un coin du rideau pour observer le spectacle de la rue.
Soudain, elle sursauta et lâcha le morceau de tissu comme s’il venait de prendre feu entre ses
doigts. Ses mains s’agitèrent et elle les serra l’une contre l’autre en se massant les paumes. Un frisson
électrisa sa colonne vertébrale. Le véhicule noir aux vitres teintées était stationné de l’autre côté du
trottoir. Il était déjà là ! Il la surveillait, guettant le bon moment pour passer à l’action. La sensation de
bien-être éprouvée plus tôt s’évanouit en un battement de cils ! Ses yeux s’embuèrent alors de larmes.
Terrorisée, le cœur battant, elle sentit son corps s’affaisser lentement sur le tapis. Elle avait envie de
se frapper la poitrine et de hurler son désarroi. Elle ne voulait pas mourir. Mais elle se contenta de
pleurer, seule, le plus silencieusement du monde, les genoux ramenés au niveau de sa poitrine. Elle ne
tenait pas à voir sa mère débouler dans la chambre. Elles ne s’étaient pas adressé un mot depuis
qu’elles étaient rentrées à la maison. Pourtant elles avaient tant de choses à se dire.
Elle avisa le révolver qu’elle avait déposé sur sa table de chevet. Hypnotisée par le Smith &
Wesson, elle s’imagina le prendre et le retourner contre elle. À quoi rimait une vie passée dans la
crainte qu’elle ne vous soit retirée par un tueur impitoyable ? Son souffle s’éteindrait-il dans une
heure, un jour, une semaine ? Samantha n’avait plus aucune perspective d’avenir. Elle ne finirait
probablement pas ses études, ne se marierait pas non plus. Elle avait aimé passionnément une fois et
ne voulait plus commettre la même erreur. Accorder son cœur et être trahie faisaient mal. Très mal.
Elle avait un trou béant dans la poitrine. Il avait broyé sans pitié cet organe battant uniquement pour
lui, à mains nues.
Un coup frappé à la porte la fit sursauter et sortir de ses pensées suicidaires. Elle essuya ses joues
inondées de larmes et inspira à plusieurs reprises pour reprendre le contrôle de ses nerfs. Elle tenta
de relever les commissures de ses lèvres tremblantes, mais échoua lamentablement. Pourquoi faire
semblant après tout ? Sa mère comprendrait son humeur maussade. Étant donné la situation, il n’y
avait pas matière à se réjouir.
— Samantha ?
— J’arrive.
Samantha rangea l’arme dans le tiroir de la table de chevet. Puis elle se dirigea vers la porte
qu’elle tira pour l’ouvrir. Sa mère se tenait sur le seuil, le visage aussi serein que d’ordinaire. À la
voir, personne n’aurait pensé qu’elle venait d’affronter tant d’épreuves en si peu de temps,
l’enlèvement de sa fille, la vérité sur la mort de son mari et le vrai visage de Vittorio Manzoni. Rien
ne semblait ébranler ce bout de femme. Cependant, sous son maquillage parfait, Samantha pouvait
apercevoir des cernes. Ses traits étaient fatigués, tirés, creusés. La veille, elle avait aussi peu dormi
que sa fille, mais sauvegarder les apparences comptait plus que tout. Samantha eut envie de faire
voler en éclats cette façade.
— Le… petit déjeuner est prêt si tu veux passer à table.
La dernière chose dont Samantha avait besoin était de manger. D’ailleurs, son estomac se rebella
à l’évocation de la nourriture. Un début de nausée remontait dans ses intestins. Pourtant, elle devait
avaler quelque chose si elle ne voulait pas mourir de faim. Une pensée cynique lui traversa l’esprit.
N’était-il pas préférable de mourir de faim plutôt que d’une balle ? Dans les deux cas, elle finirait par
succomber ! Mais elle s’abstint de tout commentaire. Sa mère n’était pas au courant que le contrat
était toujours sur sa tête. Apparemment Leandro avait la dent dure sans quoi, il aurait ordonné à Chase
de la laisser tranquille.
— Je vais d’abord prendre une douche. Ensuite, je te rejoindrai.
— D’accord.
Vivian fut sur le point de rajouter quelque chose, mais referma la bouche au dernier moment.
Elles auraient le temps de parler plus tard. Elle se détourna et descendit les marches, une main
tremblante accrochée à la rampe de l’escalier. Samantha entendit ses pas décroître et se taire tout à
fait. Alors qu’auparavant, elles ne se cachaient rien. Du moins, le pensait-elle, une gêne s’était
installée entre elles. La complicité s’était envolée. Samantha n’admirait plus sa mère. Elle lui avait
dissimulé trop de choses. Elle s’appuya contre le mur et se laissa glisser le long de la paroi, hagarde.
Elle revint sur les révélations de la veille. Chase lui avait ouvert les yeux sur les vraies natures des
personnes qu’elle côtoyait, sans ménagement. Elle était tombée de très haut, sans aucun filet pour
amortir sa dégringolade vertigineuse.
Sa gorge se remplit de sanglots contenus. Samantha ramena lentement ses genoux devant elle et
posa ses bras croisés dessus. Elle y appuya ensuite son front et sa tête lourde d’indécision. Puis ses
épaules tressautèrent tandis qu’elle se mordait les lèvres jusqu’au sang pour étouffer ses pleurs.
Honteuse, elle s’en voulut de s’avouer vaincue sans avoir livré bataille. Mais elle était incapable de
refouler cette apathie qui engourdissait ses membres, sa volonté. Elle se sentait complètement
désemparée et avait besoin d’évacuer son trop-plein d’émotions, ses peurs, ses faiblesses traîtresses
quand elle repensait à Chase.

* * *

La petite demi-heure passée sous les jets brûlants de la douche l’avait ragaillardie. L’eau avait ce
pouvoir de la débarrasser de toute trace de son chagrin. En surface. Car au fond d’elle, Samantha
savait que rien ne serait jamais plus pareil. Qu’elle garderait à jamais cette peur constante tapie au
fond de son ventre. Même si elle mourait de trouille, elle s’efforcerait de le camoufler. Elle devait
être forte pour affronter la mort en face.
Une serviette autour de la tête et tout juste habillée de ses sous-vêtements, Samantha resta plantée
quelques minutes devant son armoire grande ouverte. Elle n’avait plus l’habitude de choisir des
vêtements. Qu’allait-elle porter ? C’était quelque chose qu’elle devrait réapprendre. Sa main se posa
sur un t-shirt bleu marine et elle en caressa doucement le tissu cotonneux. Mais contre toute attente,
son subconscient la poussa vers un autre vêtement. Elle arracha une chemise blanche suspendue sur
un cintre et la passa sur son buste couvert d’un soutien-gorge. Elle la boutonna et remonta les
manches dans un réflexe conditionné. Elle enfila à toute vitesse un short et se regarda dans le miroir.
Une grimace tordit sa bouche face au reflet de la glace. Elle se détesta d’avoir opté pour ce haut !
Elle claqua le battant de l’armoire avant de regretter son geste d’humeur. Le meuble n’y était
pour rien si elle s’accrochait à son souvenir ! Elle ne parvenait pas à se sortir Chase de la tête. Pour
reprendre contenance, elle serra les poings, déterminée à aller de l’avant. Sur cette pensée, elle quitta
résolument sa chambre. Il allait falloir aussi qu’elle appelle Gayle qui était retournée dans sa famille.
Elle n’était pas au courant de sa réapparition. Qu’allait-elle pouvoir lui confier ? Exubérante comme
l’était son amie, Samantha espérait que Gayle ne lui poserait pas trop de questions sur son
« absence ».
Le cœur lourd, Samantha emprunta les escaliers et rejoignit sa mère déjà attablée. Elle s’installa
sur la chaise en face d’elle. Le petit déjeuner s’étalait sur la nappe à carreaux. Une véritable orgie !
Des pancakes, des gaufres, des beignets et des toasts reposaient dans de grands plats. Des pots de
marmelade faite maison trônaient à côté des assiettes garnies à ras bord. Sa mère avait tendance à
exagérer les quantités quand elle se trouvait dans un état d’extrême nervosité. Samantha se souvenait
des bacs dans le congélateur qui avaient croulé sous les plats cuisinés après la mort de son père… Ou
plutôt son assassinat.
« Papa. »
Samantha retint un sanglot. Elle était la fille du bras droit d’un mafieux.
Sa mère la sortit de ses pensées.
— Veux-tu des œufs brouillés, ma chérie ? demanda Vivan.
— Non, merci. Je n’ai pas très faim, répondit-elle avec un pauvre sourire.
Un silence s’abattit dans la pièce.
Pour meubler ce moment de gêne, sa mère attrapa une tranche de pain de mie grillé et la tartina
copieusement de marmelade. Samantha l’imita sans entrain. Mais très vite, toutes deux reposèrent
leurs toasts intacts dans leurs assiettes.
— Je te prépare un chocolat chaud ?
— Non. Je préférais plutôt qu’on discute.
Sa mère pinça les lèvres, en signe de contrariété. Elle n’avait pas très envie d’étaler sa vie privée.
Samantha s’adressa à elle sur un ton plus dur qu’elle ne l’aurait souhaité. Mais tous ces secrets et
non-dits lui portaient sur les nerfs.
— Tu pensais que ce moment n’arriverait jamais ?
— Si. Mais je voulais te préserver le plus longtemps possible.
— Me cacher la véritable nature des affaires de papa et des Manzoni était ta façon de me
protéger ?
Vivian se raidit sur sa chaise, vexée. Sa fille ne l’avait pas habituée à lui parler aussi sèchement.
Samantha venait d’employer un ton cassant.
— Tu le sais, j’ai eu le coup de foudre pour ton père au premier regard. Il était si grand, si beau.
Je me suis mariée avec lui en ignorant son « métier ». Plus tard, même en sachant ce qu’il faisait dans
la vie, cela ne m’a pas empêché de l’aimer à la folie. Mais je ne voulais pas que tu sois confrontée
trop tôt à son monde. J’ai donc demandé à m’éloigner de Vegas. Ton père l’avait compris. La
semaine, il travaillait en ville et ne nous rendait visite que les week-ends. Quand il est mort, j’ai cru
moi-même mourir de chagrin ; c’est la raison pour laquelle je ne me suis jamais remariée.
J’imaginais que la même chose t’arriverait. Tu appréciais déjà beaucoup Leandro et lui semblait
également éprouver beaucoup d’affection pour toi. Ce n’était qu’une question de temps pour que tu
tombes éperdument amoureuse de lui. Ricardo tenait tellement à cette union. Je voulais réaliser son
dernier souhait. Votre mariage aurait été aussi heureux que le nôtre.
« Ce n’était pas près d’arriver ! »
Sa mère lui adressa un sourire contrit.
Samantha avait bondi de sa chaise tel un ressort. Si elle avait été au courant des activités de son
père, elle aurait fui de telles fréquentations. La mafia, rien de moins ! Et ô grand jamais, Leandro
n’aurait fait appel à un tueur à gages pour la liquider. Et elle n’aurait jamais croisé le chemin de
Chase. Les larmes lui montèrent stupidement aux yeux à cette pensée.
— J’avais mon mot à dire, tu ne crois pas ?
— Je suis désolée, ma chérie. J’ai cru aux paroles mensongères de… Vittorio. Je suis orpheline
et, après la mort de ton père, il devenait ainsi ma seule famille, avec toi. La mafia a ses mauvais côtés,
mais elle est aussi une organisation qui respecte les valeurs familiales. Vittorio veillait sur nous…
Vivian culpabilisait. Si elle avait pu deviner l’aversion de Leandro envers Samantha et
l’implication de Vittorio dans le meurtre de son mari, elle aurait immédiatement arrêté ce projet et
coupé les ponts avec les Manzoni. Par sa faute, elle avait mis la vie de sa fille en danger.
Heureusement, elle était en sécurité à présent.
— Nous allons repartir sur de nouvelles bases, annonça-t-elle. Premièrement, nous allons
déménager de Vegas. Tu as besoin d’oublier cette ville. Tu te choisiras une autre Université où tu
pourras étudier sereinement. Et je te promets de ne plus rien te cacher.
Mais Samantha n’écoutait plus.
« C’est trop tard, maman ! Il me poursuivra où que j’aille ! »
Comment lui révéler la vérité crue ? Que sa mère l’avait condamnée à une mort certaine. Qu’elle
risquait à tout moment de manger les pissenlits par la racine soit par « accident » soit d’une balle
judicieusement placée. Elle ravala un sanglot.
— Je dois passer un coup de fil.
— A qui ?
— Je vais appeler Gayle et la rassurer.
— Tu as raison de le faire, acquiesça-t-elle. Je me suis trompée sur elle. Je l’ai mal jugée. Ton
amie a été formidable avec moi. Tous les jours, elle venait me voir pour me tenir compagnie. Sans
son soutien, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Cela lui a brisé le cœur de me laisser lorsqu’elle a dû
repartir chez elle.
— Je sais à quel point c’est une amie sincère, répliqua-t-elle avec un sourire.
— Samantha…
— Oui ?
Vivian s’agita sur sa chaise, mal à l’aise. Cette situation était inédite pour elle.
— Tu devrais porter plainte contre lui…
— Non, je n’irai pas déballer mon histoire à la police !
Samantha ne lancerait pas les forces de l’ordre après Chase.
Vivian baissa la tête, vaincue.
— Dans ce cas, il faudrait penser à prendre rendez-vous avec… des médecins.
— Tu veux parler d’un psychologue ?
— Et… d’un gynécologue aussi, conclut-elle dans un souffle.
Samantha marmonna une réponse dans sa barbe. Elle ne connaissait pas de spécialistes dans la
ville. Un gynécologue s’avérait indispensable après ses rapports sexuels avec Chase. En revanche,
hors de question qu’elle aille consulter un psy qui la déclarerait « folle » pour être tombée amoureuse
de son ravisseur ! Ce syndrome portait un nom et elle s’interdisait d’y penser.
Elle délaissa sa mère dans la cuisine silencieuse et se dirigea vers le salon. Elle s’installa sur le
canapé en soupirant. Un début de migraine avait élu domicile sous son crâne. Néanmoins, elle
s’empara de son petit sac de soirée posé sur le guéridon. Il était resté intouché depuis le soir de son
enlèvement. Elle sortit son portable, l’alluma et rechercha dans ses contacts. Il y eut deux sonneries
avant qu’elle ne reconnaisse la voix familière de Gayle. Une fois de plus, elle sentit les larmes lui
monter aux yeux. Elle avait les nerfs à fleur de peau. On le serait à moins avec un tueur à ses basques !
— Gayle…
Un ange passa.
Samantha entendit son interlocutrice retenir son souffle avant de s’exclamer.
— Oh mon Dieu, Sam ! Sam, c’est bien toi ?
— Oui, confirma-t-elle d’une voix chevrotante, en hochant la tête.
— Comme tu m’as manqué…
Et Gayle éclata en de sanglots déchirants à l’autre bout du fil.
Plus tard, remises de leurs émotions, elles s’entretinrent très longuement par écrans interposés.
Elles parlèrent des résultats de leurs examens qu’elles avaient réussis toutes les deux, du travail de
serveuse de Gayle dans le restaurant de ses parents, de la rentrée prochaine…
Aucune des deux n’aborda le sujet délicat de sa disparition.

Chapitre 26






Chaque matin depuis quatre jours, Samantha soulevait le rideau aux motifs fleuris de la fenêtre
de sa chambre. Il était encore là. À la même place. Toujours planqué dans son véhicule noir, derrière
les vitres teintées. Depuis quatre interminables journées, elle n’avait pas mis le nez hors de la maison,
craignant pour sa vie. Elle risquait de sentir le moisi quand elle se déciderait enfin à émerger !
Pourtant, ce n’était pas drôle. Cet état de fait lui pesait. Sa lâcheté également. Elle fit les cent pas d’un
bout à l’autre de la pièce, en se rongeant fiévreusement les ongles. Parfois, sa mère sortait pour aller
faire des courses et il savait que dans ces moments-là, elle était seule, vulnérable. Qu’attendait-il pour
venir l’exécuter ? À bout de nerfs, elle se jeta sur son lit. Cela ne pouvait plus continuer ainsi ! Il allait
avoir sa peau à l’usure, car elle friserait bientôt la folie à force de tourner en rond dans cette pièce
comme une lionne dans sa cage.
Plus elle réfléchissait à la situation, plus elle lui paraissait incongrue. Quel était son but s’il ne
comptait pas la descendre ? Et… pourquoi ne pas le lui demander ? L’affronter sur son propre terrain.
Sur une impulsion, prenant son courage à deux mains avant de changer d’avis, elle dévala les
escaliers et se précipita à l’extérieur. À peine regarda-t-elle si la chaussée était libre avant de traverser
la route. Que lui importait de mourir d’une manière ou d’une autre ! Le cœur cognant furieusement
contre ses côtes, elle se posta à côté du véhicule transpirant la menace. Elle frappa quelques coups
secs sur la vitre du côté conducteur. Aussitôt la glace teintée descendit dans un chuintement. Chase
apparut, le visage impassible.
Samantha enfonça ses ongles dans ses paumes pour juguler son émotion. Il lui faisait toujours le
même effet. Pourtant, elle ne perdit pas de temps en amabilités.
— Qu’est-ce que tu veux à la fin ?
— Toi, murmura-t-il.
Le mot susurré d’une voix rauque lui arracha des frissons irrépressibles de la tête aux pieds. Elle
faillit fermer les paupières pour en savourer pleinement le sens. Malgré elle, elle se mit à le dévorer
des yeux comme une assoiffée dans le désert. Il était beau, viril… La Terre s’arrêta de tourner sur son
axe tandis que leurs regards se soudaient. Les battements de son cœur s’emballèrent à une vitesse telle
que sa poitrine en devint douloureuse. Une douleur bienvenue. Elle émergea de son envoûtement.
Les yeux verts de Samantha flamboyèrent de rage.
— Va te faire foutre, Chase ! Tu veux la guerre, tu vas l’avoir. Je ne me laisserai plus intimider.
Elle frappa du plat de la main la carrosserie rutilante pour donner plus de conviction à ses
paroles, avant de se propulser en arrière. Puis elle se mit à courir. Rapidement, elle atteignit le seuil
de la maison. Une fois à l’abri entre quatre murs, elle osa jeter un coup d’œil par la fenêtre du salon.
Le SUV n’avait pas quitté son emplacement. Il n’était pas parti ! À quoi d’autre s’était-elle attendue ?
Son éclat n’avait eu aucun effet sur lui.
« Je n’ai pas peur de toi ! »
Samantha ne cessait de se répéter ce leitmotiv tandis qu’elle sillonnait le tapis d’un bout à l’autre.
Elle s’accrocha à sa colère salvatrice. Elle en avait assez de se sentir dans une insécurité permanente.
Elle voulait pouvoir vivre normalement. Et pour cela, il fallait qu’elle arrête d’entretenir ses craintes,
qu’elle enraye cette spirale infernale. La peur appelait la peur. Puis elle repensa à sa courte
confrontation avec Chase. « Toi », avait-il chuchoté. Il semblait donc attendre quelque chose d’elle.
C’était la raison pour laquelle il la laissait encore en vie. Y avait-il une autre signification derrière ce
simple mot ?
Un plan audacieux se dessina lentement dans sa tête.
Samantha monta les escaliers et s’engouffra dans sa chambre. Elle attrapa une page d’un cahier et
la déchira rageusement. Elle écrivit un mot à l’intention de sa mère, l’informant qu’elle devait sortir
et qu’elle reviendrait bientôt, avant le déjeuner. Elle s’empara ensuite de son sac à main et vola
littéralement dans les marches en redescendant. Avant de claquer la porte d’entrée, elle déposa la
feuille sur la table de la cuisine et attrapa ses clés de voiture.
Après s’être installée derrière le volant, elle mit le contact et s’engagea dans la circulation. Dans
son rétroviseur intérieur, elle aperçut l’image menaçante du SUV noir qui collait presque à son pare-
chocs tant il était près. Elle ne se laissa pas démonter par cette provocation bien qu’une fine sueur
perlât à son front malgré la climatisation. Elle connaissait le trajet sur le bout des doigts pour s’y être
rendue plusieurs fois ces neuf derniers mois. Elle braqua devant le portail en fer forgé. Un gardien la
reconnut et prévint de sa présence en parlant dans un talkie-walkie. Il actionna l’ouverture sûrement
après en avoir reçu l’autorisation expresse. Elle s’engagea dans la longue allée bordée de hauts
palmiers. Elle s’arrêta devant les quelques marches de la propriété des Manzoni. Ses talons claquèrent
sur le sol en marbre noir et blanc lorsqu’un majordome l’accompagna jusque dans le bureau de
Leandro.
Ce dernier se leva de son fauteuil.
— Samantha. Quelle surprise ! Je ne pensais pas te revoir un jour.
— Moi, non plus, figure-toi. Je me serais volontiers épargné un tel déplacement si cela n’avait
pas été nécessaire, argua-t-elle, acide.
— Je comprends.
Ils avaient soigneusement évité de se croiser après la mort de Vittorio. Qu’auraient-ils pu se
dire ? Samantha n’avait pas assisté aux funérailles de son parrain. Elle en voulait toujours au fils à
cause du contrat et Leandro refusait de lui présenter des excuses pour son acte. Chacun campait sur
leur position.
À la fois détendu et curieux, Leandro lui adressa un sourire en coin, en se rejetant dans son large
fauteuil en cuir noir. Après la découverte des corps dans l’entrepôt, dont celui de son père, il avait
naturellement pris sa succession à la tête de l’organisation mafieuse. Il s’était fondu avec une facilité
déconcertante dans les arcanes du pouvoir. Il était né pour diriger.
« Le roi est mort, vive le roi ! »
— Prends un siège, je t’en prie. Qu’est-ce qui t’amène ?
Samantha s’avança dans la pièce décorée de façon ostentatoire. Le fils avait-il le même goût pour
le luxe que le père ? Elle s’assit dans un élégant fauteuil aux accoudoirs dorés à l’or fin, fouilla dans
son sac et en sortit un chéquier. En silence, elle rédigea la somme. Puis elle détacha le bout de papier
de son carnet et le plaqua sur le bureau de Leandro.
— Voici cinq mille dollars. Le prix du contrat. Retire immédiatement cette menace de ma tête !
Leandro éclata de rire.
— Tu peux reprendre ton chèque. Je lui ai déjà signifié de laisser tomber.
Samantha cligna des yeux, interdite. Pourquoi Chase la harcelait-il encore ?
— Vu ton air consterné, il continue de t’emmerder. Soit c’est l’amour fou soit une conscience
professionnelle particulièrement exacerbée chez lui. Si c’est le deuxième cas, dis-lui de venir me
trouver. J’ai besoin d’hommes aussi appliqués que lui !
Samantha lui adressa une grimace.
— Je lui transmettrai ton message quand je le verrai…
Puis elle se replongea dans ses pensées en se mordillant fiévreusement la lèvre. Chase attendait
bien quelque chose de sa part. Mais quoi ? Il ne faisait jamais rien au hasard. Tout était maîtrisé,
calculé. Il suivait une cohérence implacable. Quelle était la prochaine étape de son plan ? Il s’était
servi d’elle pour atteindre Vittorio. À présent que sa cible était morte, il aurait dû la laisser tranquille.
Or, il continuait de la harceler. Voulait-il la pousser à bout ? Elle repensa à son arme qui dormait dans
le tiroir de la table de chevet et qui n’avait jamais servi contre Leandro, car Chase avait toujours été là
pour la protéger. Pourquoi donc lui avait-il appris à tirer avec autant d’acharnement quand aucune
menace ne pesait réellement sur sa tête ? Ce n’était pas logique. Et pourtant, il y en avait une ! Puis une
lueur s’illumina dans son regard. Avant de quitter définitivement le loft, il lui avait donné tous les
codes d’accès, celui du portail, de l’entrée, du sous-sol et même du bureau dont elle ignorait
l’existence. Il voulait qu’elle revienne chez lui !
— Leandro, rends-moi un service, s’exclama-t-elle, en bondissant sur ses pieds.
— De quel ordre ?
— J’ai besoin d’un médecin…
Il se redressa dans son fauteuil, l’air grave.
— Samantha, si tu es enceinte, ne fais pas de conneries. Epouse-moi tout de suite !
— Je n’attends pas d’enfant, fit-elle, en secouant la tête. Et que me vaut ce « sacrifice » soudain ?
Je te rappelle que tu as engagé un tueur afin que je ne devienne pas ta petite amie ! Tu ne voulais
même pas sortir avec moi.
Le visage de Leandro s’assombrit.
— Je ne peux pas avoir d’enfant. Je suis… impuissant.
Sa sexualité avait été bousillée par les abus de son père.
Samantha ressentit un élan de pitié sincère envers lui.
— Je suis sincèrement désolée et triste pour toi.
— Tu vois, je n’aurais pas fait ton bonheur, conclut-il, fataliste.
Puis il se perdit dans ses souvenirs.
— Je t’appelle plus tard, proposa Samantha.
— Pour ton service, considère-le comme acquis. Donne-moi le lieu et l’heure.
— Je te préciserai tout cela dans la soirée.
— OK.
Elle sortit de son bureau, quitta la maison et remonta dans sa Chevrolet. Sur le chemin du retour,
le SUV la suivait toujours d’aussi près, comme une ombre maléfique. Si cela l’amusait de lui donner
la chasse ! Tout à coup, Chase déboîta et la força à ralentir brutalement en se plaçant devant elle. Sa
voiture tangua sur ses roues. Elle faillit piler net et se retrouver le visage dans le pare-brise. Elle pesta
entre ses dents en voyant son clignotant droit. Il empruntait la prochaine bifurcation. Elle en fit autant.
Ils s’arrêtèrent plus loin, sur un terrain poussiéreux et désertique.
Folle de rage, Samantha descendit de la voiture en claquant la portière. Chase la rejoignit à
grandes enjambées et se campa devant elle, les yeux furibonds.
— Tu es fou ! Tu voulais m’envoyer dans le décor ou quoi ?
Mutique, il agrippa son cou et la plaqua contre la voiture. Allait-il la tuer ici ? Cela irait à
l’encontre de ses suppositions. Elle se débattit en griffant son poignet d’acier.
— Qu’est-ce que tu foutais chez Manzoni ?
— Cela ne te regarde pas. Lâche-moi ! s’écria-t-elle en s’agitant de plus belle.
Il l’épingla contre la carrosserie d’une secousse.
— Réponds-moi !
— Ma parole, tu es jaloux.
Il resserra son étreinte et elle commença à manquer d’air.
— Ça va, arrête ! Tu me fais mal…
Il la relâcha.
Elle porta une main à son cou et déglutit péniblement.
— Il m’a proposé de l’épouser…
Après tout ce n’était qu’un demi-mensonge.
— Toutes mes félicitations !
— Merci.
— … Mais tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement.
Samantha se redressa, leva les yeux vers lui. Il la fixait, les traits déformés par la rage. Enfin, elle
avait réussi à susciter chez lui un sentiment autre que de l’indifférence. Il était jaloux ! Tout à coup, il
captura sa bouche dans un baiser brutal qui lui écorcha les lèvres. Pourtant, elle ne se déroba pas à sa
violence. Elle gémit en accueillant sa langue conquérante qui la fouillait avidement, sauvagement.
Chase s’empara d’une cuisse et la releva à hauteur de sa taille. Il colla son érection contre son pubis et
la pilonna durement dans de courts mouvements saccadés du bassin. Son ventre prit feu
instantanément.
— Est-ce qu’il te baisera aussi bien que moi, ma petite perverse ?
— Je... je ne sais pas. Je te ferai un rapport détaillé en trois exemplaires quand j’aurais couché
avec lui…
— Garce ! aboya-t-il, tout contre sa bouche. Personne d’autre ne saura te combler. Tu ne désires
que ma bite profondément fichée en toi. Tu ne veux que ma main enfouie dans ta petite chatte. Mes
paroles t’excitent ? Je peux te faire jouir avec mes doigts ici et maintenant.
— Vas-y, connard !
Il laissa retomber sa jambe, déboutonna le pantalon de Samantha, descendit la braguette et
abaissa le vêtement sur ses hanches. Sa culotte en dentelle suivit le même chemin. Sa féminité à la
toison brune se dévoila à son regard brillant de convoitise et il se passa la langue sur les lèvres de
façon suggestive. Il longea la fente de son sexe et dénicha le clitoris palpitant. Lorsqu’il glissa deux
doigts en elle, elle était moite de désir.
— Tu mouilles, mon amour…
Comme ce tendre surnom lui avait manqué !
Il se rapprocha d’elle pour la coller contre le véhicule et commença ses va-et-vient digitaux. Il
enfonça ses phalanges de plus en plus profondément. Bientôt, la garde de ses doigts l’empêcha d’aller
plus loin. Un incendie embrasa son bas-ventre. Samantha se tordit de plaisir sous les masturbations
frénétiques. Elle haleta et il avala son souffle rapide dans un baiser agressif. Elle tressaillit et se cabra,
ses fesses nues butant contre la portière de la voiture.
— Moi, vivant, tu ne l’épouseras pas !
— Oh, Chase, continue !
— Tu en veux toujours plus… Tu es insatiable…
Chase accéléra le rythme de ses pénétrations et ses doigts s’imbibèrent généreusement de son
nectar intime. Lorsque son pouce se mit à masser son clitoris excité, son orgasme fut explosif. Tout
son corps fut secoué de violents spasmes qui la firent trembler de la tête aux pieds.
— Personne ne te fera jouir comme moi.
Il la rajusta, la relâcha et s’éloigna en direction de son propre véhicule.
— Hey Chase, demain à l’aube !
Il ne répondit rien.
Privée de soutien, vidée de ses forces, Samantha se laissa glisser le long de la carrosserie.
Hagarde, pantelante, les bras autour de son ventre frémissant, elle resta assise de longues minutes par
terre pour reprendre son souffle. Elle l’avait sciemment provoqué pour qu’il la touche. Elle avait
désespérément besoin de son contact. Elle s’était conduite comme une « salope » et il l’avait traitée en
tant que tel. Il l’avait baisée puis abandonnée sur le bord de la route... Mais il venait de confirmer sa
théorie. Il tenait à elle, mais pour rien au monde ne dérogerait à son plan.
« Moi, vivant, tu ne l’épouseras pas ! »

Chapitre 27







Chase ouvrit instantanément les yeux. Tout son corps se crispa. L’aube se levait. Immobile, il
tendit l’oreille, mais ne perçut aucun bruit. Pourtant son sixième sens l’avait tiré de son sommeil. Son
instinct l’avertissait d’une présence dans la maison. Un sourire sans joie étira ses lèvres. Depuis
presque une semaine qu’il l’attendait, elle était enfin là ! Samantha. Il était parvenu au bout de son
plan. Bientôt, la boucle serait bouclée. Il s’était vengé de – presque − tous ses violeurs. Il avait laissé
en vie celui qui avait engagé Hunter pour venir liquider ses maîtres chanteurs. Sans lui, il aurait
probablement été violé pendant encore de nombreuses années. Pris de remords, ce brillant chirurgien
aux désirs déviants n’avait pas donné d’instructions quant au sort de Seth. Il ignorait que quinze ans
plus tard, il serait malmené par le même môme. Depuis le viol sur ce jeune garçon, il se soignait
discrètement en prenant des médicaments qui lui coupaient la libido.
Chase se leva et vint se planter devant son armoire. Il s’habilla lentement, de façon identique,
d’une chemise blanche et d’un pantalon à pinces noir. Il regretta de n’avoir pas d’autres vêtements
pour une occasion qui ne risquait pas de se reproduire de sitôt, plaisanta-t-il, non sans cynisme. Celle
de sa mort. Ce jour ne ressemblerait à aucun autre, car ce serait son dernier. Samantha envahit ses
pensées. Pendant son dressage, il avait réussi à grappiller des moments de bonheur éphémères avec
elle. Il ne s’était pas attendu à ressentir quoi que ce soit pour elle, mais c’était là qui pulsait
faiblement, dans son cœur de pierre. Il étouffa ce sentiment qui menaçait de se propager. Ce n’était
pas le moment de flancher.
Il finit de boutonner sa chemise et de retrousser ses manches, avant de quitter sa chambre. Il se
passa la main dans les cheveux pour les discipliner. Le laisserait-elle se coiffer ? Non. Il la vit assise,
les yeux fixant sans réellement voir l’écran plat de la télévision. La courte vidéo dans laquelle elle
avait les yeux bandés et le suppliait de la relâcher passait en boucle sans le son. Il espérait que ce petit
film raffermirait ses intentions meurtrières. Et cela avait l’air de fonctionner puisque ses doigts
pianotaient furieusement les accoudoirs du fauteuil. L’arme qu’il lui avait prêtée dormait en travers de
ses genoux. Lorsqu’elle tourna la tête et l’aperçut, elle se leva et la prit dans sa main. Ses bras
reposaient le long de son corps, le révolver contre sa cuisse.
Quand Samantha avait pénétré dans l’enceinte de la salle de séjour, ses yeux s’étaient
immédiatement posés sur cette vidéo. Elle s’était alors effondrée dans ce grand fauteuil, en état de
choc. Il avait filmé sa détresse le soir de son enlèvement. Comment avait-il osé faire ça ? Peut-être se
passait-il le film en boucle pour se repaître de sa peur ? Quelle conne ! Se voir attachée, impuissante
face à son kidnappeur réveilla sa rage. C’était ce qu’il souhaitait ? Eh bien, il allait l’obtenir ! Au
centuple. Toute sa rancœur remonta à la surface en repensant à cette période de terreur. Ses yeux verts
flambèrent d’une haine contre Chase. Son esprit lui renvoya à la figure tout ce qu’elle avait subi de sa
part. Les coups, les privations, les gifles, les viols. Sans oublier qu’il lui avait menti ! Tout du moins,
il s’était bien gardé de lui dire la vérité. À savoir que c’était lui le tueur à gages chargé de la liquider,
entretenant ainsi sa frayeur.
— Tu t’es servi de moi !

* * *

Chase







Le petit calibre d’un Smith & Wesson se braque sur moi. Il vise avec une exactitude diabolique
l’emplacement − supposé − de mon cœur. La main qui la tient ne tremble pas. Au contraire, le bras
tendu et inflexible pointe avec assurance sa cible – en l’occurrence, moi − dans un parfait axe de tir.
La poigne est ferme autour de la crosse noire. Elle a bien assimilé mes leçons ! Le regard ne cille pas
non plus. Il est direct et se plante dans le mien. Les iris verts et durs me fixent, guettent le moindre de
mes battements de cils. Je peux clairement déchiffrer ses intentions dans ses prunelles haineuses. Elles
m’offrent un aller simple pour l’enfer. Je suis sûr qu’en bas Lucifer m’y a déjà réservé une place
d’honneur. À sa droite. J’ai bien travaillé pour son compte au vu du nombre d’âmes que j’ai expédié
de l’autre côté !
Putain, qu’est-ce que je ressens face à la gueule béante du canon ? En vérité, j’en ai rien à foutre !
Au contraire, cette situation m’amuse plutôt. Ce n’est pas la première fois que je sers de cible vivante,
mais bien la dernière… Et pourtant, aucune goutte de sueur ne naît sur ma lèvre supérieure ou ne
coule entre mes omoplates. Je me sens serein et soulagé de quitter enfin cette Terre. Mon enfer à
moi ! Un début de sourire de dérision étire un coin de mes lèvres avant que je ne me mette à
m’esclaffer pour de bon. Je rejette vivement ma tête en arrière et de ma poitrine jaillit un rire
démoniaque. Qui finit par s’estomper avant de s’éteindre. Oui, je me suis servi d’elle. Et alors ?
Le loft retrouve son silence de plomb. Je secoue ensuite lentement la tête en scrutant Samantha
qui a crispé un peu plus ses doigts autour de la crosse. Pas de panique ! Je n’ai aucune intention de
m’esquiver après ma trahison. J’ai provoqué sa colère, j’assume les conséquences de mes actes. Je ne
me déroberai pas à cette exécution de sang-froid puisque c’est moi qui l’ai souhaité. Je hausse les
épaules de fatalisme et écarte mes bras. Je brandis haut mes mains vides. Je suis désarmé et à
découvert. Je n’ai donc aucune chance de lui échapper.
Au fond de moi, j’ai toujours su que j’allais crever jeune. Je trouve que trente-deux ans est un
excellent âge pour mourir. Ouais, je pouvais lire dans ces yeux étrécis, sa détermination à m’envoyer
ad patres. J’allais clamser ici et maintenant dans l’anonymat le plus total. Je resterai un mystère. Je
n’ai pas d’identité. Juste un prénom : Chase.
Je ne suis qu’un paquet de merde ! Mais même le pire des déchets a son utilité. Tous m’ont
exploité durant ma vie, à commencer par ma salope de mère et mon ordure de beau-père. Ils se sont
servis de moi pour soutirer de l’argent à des hommes aussi pourris qu’eux. J’espère que le diable est
en train de tous les torturer à l’instant même. Encore un peu de patience, et je pourrai le vérifier par
moi-même !
Personne ne m’a jamais aimé. Personne ne regrettera ma mort. De ça, j’en suis sûr et certain.
Même Samantha. Surtout elle ! Je lui ai fait trop de mal. Elle n’a été qu’un pion sur l’échiquier. Je l’ai
torturée, violée, baisée, brisée pour la modeler à mon image. Afin qu’elle cherche à son tour à se
venger de son bourreau. Elle ne me pardonnera jamais mon stratagème machiavélique. Elle a
souffert. Enormément. Trop à un si jeune âge. Pourtant, je ne regrette rien. « La fin justifie les
moyens ! » Chaque coup que je lui ai infligé ne la visait pas directement. Le seul que j’ai voulu
atteindre, c’était Manzoni. C’était mon but. Et j’ai réussi ! C’est le principal.
Des souvenirs lumineux d’elle, de nous, me traversent l’esprit et surpassent tous ceux plus
répugnants les uns que les autres que j’ai accumulés au cours de ma vie. Je revois son sourire attendri
qui fleurit lentement sur ses belles lèvres sensuelles. Moi, en tout cas, je la regretterai. Mon cœur se
serre subitement. Je pensais que cet organe ne fonctionnait plus. Il faut croire que je me suis gouré.
Elle m’a prouvé le contraire. A son contact, il a repris du service. Il ressent, il s’émeut. Samantha
serait la dernière image que j’emporterai quand je mangerai les pissenlits par les racines.
Samantha.
Je sors de ma stupide rêverie quand j’entends nettement le déclic familier du chien que l’on arme.
Son pouce vient de débrayer un cran d’arrêt et de le bloquer. Son index crochète à présent la gâchette.
Il suffirait d’une infime pression pour que le coup parte. Et croyez-moi, ces engins, ça me connaît !
Les armes de poing sont mes amies, les vraies, les seules, depuis que j’ai douze ans. Je connais
parfaitement leurs cœurs froids, leurs bouches béantes, leurs rouages précis. Elles ne vous trahissent
pas. Pas comme les êtres humains.
Je porte la main à la poche de ma chemise et en tire une enveloppe pliée en deux. Elle contient
une lettre, qui mentionne des informations confidentielles et dans laquelle je lui lègue le loft, et la clé
d’un coffre ouvert auprès d’une banque au nom de Seth Vaughan. Ce sera ma façon à moi de la
dédommager pour « bons et loyaux » services. Il y en a pour un paquet de fric – titres, comptes off-
shore, actions −, en plus de la petite fortune que Hunter m’a léguée peu avant sa mort. Je la balance au
pied de Samantha. Aucun de nous ne fait attention à ce bout de papier et ne détache nos yeux l’un de
l’autre. Mais ce n’était pas une diversion de ma part.
Le premier coup de feu déchire le silence sous haute tension. La détonation explose à mes
oreilles. Je vois l’arme basculer légèrement en arrière dans sa main à cause du recul, avant de se
rétablir. Le canon dégage une volute de fumée disparate. Une odeur âcre de chair brûlée − la mienne
− envahit mes narines frémissantes. Dans le même temps, je sens une douleur éclater dans ma cuisse,
dans ma tête. Elle irradie ensuite toute ma jambe et électrise ma colonne vertébrale. Chier ! Mon
genou est pris de tremblements convulsifs et je le plie légèrement pour me soulager. J’appuie ma
main sur la blessure pour tenter de garrotter l’hémorragie externe. En vain. Le sang pisse par
l’orifice et déborde entre mes doigts. Le liquide poisseux d’un rouge vif imbibe mes phalanges ainsi
que le tissu de mon pantalon.
— On se retrouvera en enfer ! lancé-je, toujours avec le sourire.
— Le plus tard possible, me rétorque sa voix adorable.
Un deuxième pruneau se loge dans l’autre cuisse, de sorte que déséquilibré, je tombe lourdement
sur mes rotules. L’impact de mes os contre le parquet m’envoie d’autres décharges électriques qui me
foudroient les membres inférieurs. Je retiens une bordée de jurons. À la place, je contracte les
mâchoires et serre les dents pour n’émettre aucune plainte. Mon visage reste impassible sous la
douleur lancinante. Je ne veux rien lui montrer de mes émotions. Mes narines se dilatent et je cherche
à recouvrer ma respiration qui est devenue sifflante.
Mes chairs m’élancent et se tétanisent autour des deux balles reçues. Maintenant, je sens des
gouttes de sueur naître par tous les pores de ma peau. Mon front transpire abondamment et mes joues
s’animent d’un tic. Apparemment, elle va faire durer le suspense. Je pensais recevoir une bille en
plein cœur. Propre, net, précis. Mais ce serait plus subtil que ça. Son but ? Me faire souffrir le plus
longtemps possible, je suppose. Se repaître de me voir impuissant, me flanquer à genoux. Sous son
emprise. Comme elle l’a été sous la mienne. « Œil pour dent, dent pour dent. » Il y a six balles dans le
chargeur. J’aurais encore droit à quatre autres projectiles avant de sombrer dans l’inconscience
éternelle. Mais c’est un rendu pour un prêté.
J’ai deviné juste puisqu’en l’espace de trois interminables minutes, les prochaines boulettes me
touchent successivement au flanc, au bras gauche et à l’épaule droite. Bordel de merde, je dois
ressembler à une passoire avec tous ces trous dans le corps ! Je suis en train de me vider de mon
sang. La fièvre s’empare petit à petit de mes membres. Mes bras frissonnent et j’en perds
complètement le contrôle. Je ne parviens même plus à lever mes mains et à les appuyer sur ma
douleur pour me soulager. Mon visage ruisselle de transpiration. Ma vue se brouille. Entre deux
largages de plombs, j’ai le temps de déguster. Mon assassin semble s’amuser de me tenir sous son
pouvoir. Putain, ça fait un mal de chien, mais je ne crie toujours pas. À quoi cela me servirait-il ?
Autant la boucler et crever le plus dignement possible.
— Il ne t’en reste plus qu’une, mon amour. Ne me rate pas ! nargué-je.
— À ta place, je ne m’en ferais pas pour moi. J’ai eu un excellent professeur.
Sa voix contient une haine palpable. Ses yeux se plissent et un sourire de triomphe étire ses
lèvres. Mon heure fatidique est venue. Seule une courte distance nous sépare, impossible de me louper
d’aussi près. J’allais recevoir la dernière balle. Létale. Mon souffle s’éteindrait à tout jamais.
J’accueille cet instant avec une mine détachée. Indifférent. Je ne ressemblerai pas à ces lâches que j’ai
liquidés au fil de mes contrats et de ma vengeance pendant presque vingt ans. Pas question de pisser
dans mon froc ou de supplier mon bourreau. Je n’ai plus aucune raison de vivre, plus aucun but dans
la vie, pourquoi m’humilier davantage ? J’ai juré que je ne m’abaisserai plus devant quiconque !
Je relève fièrement ma figure inondée de sueur et soude mes yeux noirs troublés aux siens. Sans
ciller. Puis, mes lèvres bougent. J’articule quelques mots en silence : « Je t’aime ». Trois petits mots
que je pensais ne jamais chuchoter à quiconque de toute ma vie. Il m’a semblé entendre une réponse,
mais je n’en jurerais pas, car l’impact me vrille littéralement la tête. Le sang gicle de ma blessure
mortelle, se projette sur le sol parqueté en formant un arc de gouttelettes rouge sombre. Toute ma
sordide vie défile en une fraction de seconde. Les images se télescopent et, dans un ultime sursaut
conscient, je me sens partir en arrière. Je suis en train de m’effondrer brutalement et pourtant,
j’assiste au ralenti aux derniers instants de ma vie. Je suis comme détaché de mon enveloppe
charnelle. Mes yeux se ferment.
La paix.
Enfin.
Je suis mort avant même de heurter durement le sol…



Épilogue

Samantha







Trois semaines plus tard, au large d’une île dans l’Océan Pacifique.

Mes cils tressaillent. Mes paupières lourdes tremblent de façon imperceptible. Je les presse fort
pour en arrêter les légers battements nerveux qui annoncent le début de mon réveil. Agacée, je pousse
un grognement sourd parce que je voudrais prolonger ma sieste, mais mon corps reposé m’informe
que j’ai assez dormi. Il revient à la vie, à mon grand désespoir. Mes sens s’éveillent, prenant
pleinement conscience de l’environnement qui m’entoure. J’exhale un soupir résigné. Je suppose
qu’il est temps pour moi d’ouvrir les yeux et de m’extirper des bras réconfortants de Morphée. Peu à
peu, je me force à chasser les dernières brumes du sommeil et m’imprègne des pépiements des
oiseaux multicolores. Je papillonne des cils et m’ancre dans la réalité. Mes iris verts se stabilisent
enfin sur les branches des arbres exotiques.
Le décor autour de moi ne pourrait être plus paradisiaque. Un véritable havre de paix. Le silence
n’est troublé que par des gazouillements mélodieux. Les couleurs brillantes, lumineuses et franches
dansent devant mes yeux. Des orchidées éclatantes poussent devant des bosquets et forment un
contraste saisissant avec le vert profond du feuillage. Si je tourne la tête à droite, j’apercevrais la villa
luxueuse dont la baie vitrée est largement ouverte et par laquelle la brise s’est immiscée pour agiter
doucement les voilages. Mes muscles relâchés pendant le repos reprennent leur tonicité. Je replie mes
bras et les ramène au niveau de ma poitrine. J’entremêle ensuite mes doigts, les tords et les fais passer
au-dessus de ma tête. Langoureusement, j’étire chaque membre de mon corps. Mes talons s’enfoncent
dans le sable chaud pendant mes extensions. Je ressemble à un gros chat en train de se prélasser au
soleil.
Les lèvres serrées, je fredonne doucement et adresse un sourire paresseux au superbe ciel bleu
sans nuages qui me surplombe. Quoi de plus agréable que de s’octroyer une sieste sur la plage ? Le
groupement serré des cocotiers remplit très bien son office de parasol naturel. Le ressac de la mer
toute proche venant lécher le sable m’apaise. Son roulement régulier m’a accompagnée pendant mon
sommeil comme une douce berceuse.
Je suis étendue nue sur le dos sur un grand carré de serviette. Les filets dorés du soleil jouent par
intermittence entre les longues feuilles tombantes et caressent agréablement ma peau hâlée. Depuis
trois semaines que je bronze tous les jours, elle a pris une belle teinte chaude, similaire à celle du
caramel clair. Le souffle ténu de l’alizé anime faiblement les branches de la végétation luxuriante et
frôle mon épiderme sensible. Une timide chair de poule se forme à sa surface ; le fin duvet sur mes
avant-bras se redresse. Soudain, mes pupilles se dilatent, s’assombrissent. Je me cambre, rejette ma
tête en arrière et frissonne d’un plaisir contenu. La pointe de mes seins s’épanouit et durcit sous la
caresse aérienne comme si les paumes d’un amant venaient de les effleurer en toute légèreté pour les
exciter follement.
Je hume avec délice l’air chargé des effluves naturels, un mélange capiteux de fleurs tropicales et
d’iode, que j’ai appris à apprécier. Puis, ma tête retombe mollement sur le côté. Je referme les yeux et
la tension dans mon corps se relâche. Je devrais me sentir totalement en paix dans ce paysage
paradisiaque digne des plus belles cartes postales. Pourtant, des souvenirs que je voudrais éradiquer
ressurgissent derrière l’écran de mes paupières closes. Je grogne de nouveau. Mais cette fois, c’est
l’exaspération qui me gagne.
J’étais l’un de ses contrats… J’étais en train de fêter mon anniversaire − dix-neuf ans − quand
Chase m’a kidnappée pour m’enfermer dans sa maison. Les sévices corporels et sexuels qu’il m’a
infligés resteront à jamais gravés dans ma mémoire et dans mon corps. Aucune séquelle physique ni
cicatrice ne lacère ma peau. Il ne m’a pas abîmée à l’extérieur. Quand il me frappait, les traces de
coups s’estompaient au bout de quelques jours. Mais à l’intérieur, c’est une tout autre histoire. Cet
homme s’est infiltré sous ma peau, dans ma chair comme un mal indélogeable. À tel point qu’il est
devenu une partie de moi. Mon âme lui appartient. Je ne lui échapperai jamais. Je ne le veux pas
vraiment.
J’ai quitté Vegas en catastrophe. Sur ce petit bout d’île synonyme de l’Eden que j’ai loué à un
milliardaire peu scrupuleux, le temps n’a plus de prise. Une parenthèse idéale qui me permettra de
faire le point de ma vie. À ce que je veux vraiment faire quand je rentrerai. Pourtant, je n’en ai pas
encore le courage. Alors je laisse les jours s’enchaîner sans en tenir réellement le compte. Bien que la
villa soit équipée de la technologie dernier cri, j’évite d’utiliser les moyens de communication
modernes. Le reste du monde continue de tourner sans moi. Il sera toujours temps de me mêler à la
marée humaine. Pour l’instant, l’horizon de mon existence se résume à cette langue de plage de sable
blanc à perte de vue et à l’étendue infinie de la mer scintillante.
J’en ai terminé avec la violence urbaine.
Pour l’instant.
J’entends le clapotis de l’eau qui m’apaise.

Samantha







Je fixe à nouveau le ciel d’un bleu sans tache. Mes mauvais souvenirs refluent peu à peu et une
paix intérieure toute relative m’envahit. Ils seront toujours présents, aux aguets. Je ne pourrais jamais
les effacer. Malgré tout, je suis heureuse. Un mouvement dans le coin de mon œil attire mon attention.
Je relève mon buste et me mets en appui sur mes avant-bras. Mes coudes s’enfoncent dans la serviette,
dans le sable fin blanc. Pendant ma sieste, mon amant en avait profité pour aller piquer une tête. Je
contemple avec gourmandise son corps de Dieu grec, tel Poséidon qui émerge peu à peu de l’eau
d’un bleu turquoise. Il a pris l’habitude de faire quelques longueurs avant le déjeuner pour entretenir
sa musculature. Il faut dire qu’il n’y a pas d’autres occupations sur cette île, excepté lézarder,
marcher, courir, et… baiser.
Je retiens mon souffle face à tant de beauté sauvage, dangereuse, mystérieuse. Ses traits sont
impassibles. Comme la plupart du temps. Sa mâchoire virile est contractée. Il paraît toujours sérieux.
Il ne laisse rien filtrer de ses émotions. Je ne manque pas une miette du magnifique spectacle qu’il
m’offre à se promener aussi nu qu’un ver sous le soleil ardent. La tenue d’Adam est celle que je lui
préfère entre toutes. Les dernières gouttes d’eau s’accrochent à sa peau merveilleusement hâlée.
À mesure qu’il avance dans ma direction, j’admire sa démarche souple et féline, ses longues
jambes musclées. Puis, je le scrute plus attentivement des pieds à la tête et mon cœur rate plusieurs
battements. Je me rassasie de la carrure de ses épaules. Mon regard brillant de convoitise effleure
ensuite son torse ciselé et descend plus bas, me laissant docilement guider par sa mince ligne de poils.
Il s’immobilise à un mètre de moi. Sa queue se soulève, se dresse avec fierté, raide, imposante et
pointe, palpitante, vers moi. Dieu que j’ai envie de lui, aussi !
Je passe l’extrémité de ma langue sur mes lèvres sèches pour les humecter. Sa verge tressaute en
réponse. Là, tout de suite, je rêve d’engloutir son membre vigoureux dans ma bouche et de le pomper
ardemment jusqu’à ce qu’il crie grâce. Je peux presque sentir son goût salé se répandre dans ma
gorge. Mon cœur s’emballe à cette perspective. L’air se charge d’électricité autour de nous. Un orage
sensuel est sur le point d’éclater. Tous mes sens crépitent. Mon corps vibre d’ondes érotiques dans
l’attente. Le désir s’empare de mon ventre et le tord d’une douleur exquise. Mes tétons se raidissent,
deviennent deux pointes douloureuses. Mon vagin convulse à une vitesse folle. J’exhale un lourd
soupir lascif, les paupières mi-closes.
Sans aucune pudeur, je remonte mes jambes et les replie. Puis, j’écarte largement mes cuisses
bronzées en une invite explicite. J’abaisse mes cils, faussement soumise. Mon regard séducteur par en
dessous parle à ma place : je le veux en moi. Tout de suite ! Ma féminité est en feu. Lui seul peut
éteindre ce brasier qui me consume. Mes lèvres intimes s’imbibent de mon suc sexuel. Son regard
noir me brûle intensément tandis qu’il balaie avec lenteur ma poitrine lourde, sensible, et tombe sur
mes chairs roses lubrifiées, sur mon clitoris qui se gonfle.
— Retourne-toi ! aboie-t-il.
Sa voix est sèche. L’ordre claque. Je lui obéis. D’une torsion, la respiration malmenée, je me
positionne sur le ventre. Mes seins gonflés frottent contre la serviette. Immédiatement, mes mamelons
trouvent un certain soulagement contre le doux tissu éponge. Je bouge légèrement pour masturber
mes pointes trop impatientes. Dans mon dos, son corps s’abat sur le mien et le couvre entièrement.
Son poids me cloue sur place. Ses formes dures et anguleuses écrasent mes courbes plus tendres. De
part et d’autre, il glisse ses grandes mains sous ma poitrine et pince fortement mes bourgeons
érectiles. J’émets des halètements discrets.
— Oh oui, c’est ça, caresse-moi… J’en ai tellement besoin…
Mes orteils creusent et repoussent le sable. Je me mords la lèvre inférieure. Mais pourquoi est-ce
que je me retiens au fait ? Nous sommes à l’extérieur, toutefois je pourrais hurler tout mon soûl,
personne d’autre ne m’entendrait. L’île est déserte. Oh, mon Dieu ! Je gémis librement comme une
damnée sous ses doigts qui pressent et distordent mes tétons. Je suis déjà au bord du précipice rien
qu’en subissant ce rude traitement. Des vagues brûlantes enflent en moi. Je frissonne, prise d’une
fièvre sensuelle. Mon vagin se contracte par des à-coups très rapprochés. J’ai envie de jouir.
Violemment.
Son souffle chaud et précipité enflamme ma nuque. Lui aussi est très excité. Il remue à un rythme
langoureux son bassin contre mes fesses. Je peux sentir son long bâton de chair incandescent doux et
dur à la fois pendant qu’il s’astique dans le creux de mes reins. Soudain, une de ses mains quitte mon
téton et chemine plus au sud, vers le cœur du brasier. Là, il titille savamment mon clitoris et le décibel
de mes cris de plaisir s’amplifie. En entendant mon approbation, il torture de plus belle le bouton
durci en le malmenant, m’arrachant d’autres râles plus aigus. Deux doigts profanent mon vagin
dégoulinant de mon fluide.
— Tu es toute mouillée, ma petite perverse…
Sa voix contient une fierté toute masculine. Il sait très bien l’effet qu’il produit sur moi. J’aime
quand il me caresse sans la moindre retenue, explore chaque parcelle de mon corps aussi intimement.
Il me connaît par cœur. Je ne peux que hocher la tête avec vigueur. Ma gorge est déjà trop occupée à
émettre des gémissements extatiques. Il accélère alors ses pénétrations et lorsque ses doigts se
recourbent et agressent les parois internes de ma féminité, je me sens défaillir de joie… Je convulse.
J’oublie tout ce qui n’est pas cette main qui me masturbe avec avidité. La tension dans mon corps
augmente, s’accumule et devient intolérable. Mon ventre est pris de crampes délicieuses. Il se noue à
la recherche de la délivrance finale. Bon sang, l’orgasme va me briser en mille morceaux ! Soudain,
je laisse échapper une exclamation de surprise et… de pur dépit. La main de mon splendide amant
vient de délaisser mon pubis en feu. Pourquoi s’est-il arrêté juste à ce moment crucial ?
Il se détache de notre corps-à-corps. Sa chaleur, son poids me manquent déjà. Mais je n’ai pas le
temps de m’appesantir sur ces absences. D’un geste ferme, un bras puissant entoure ma taille et me
soulève aussi aisément qu’un fétu de paille pour me rétablir sur les genoux. J’en ai presque le souffle
coupé. Par réflexe, je pose mes mains à plat sur la serviette pour éviter de me vautrer. Dans cette
position, je suis à quatre pattes. Un long frémissement me parcourt l’épine dorsale. Il va me pénétrer
par-derrière et j’en frissonne d’anticipation.
Je me cambre exagérément pour lui présenter ma jolie croupe, prête pour la saillie. Je formule
un autre cri choqué quand il claque ma fesse pour le plaisir. Le salaud ! J’arborerai une belle trace
rouge toute l’après-midi. Ça l’amuse de me marquer. Dommage qu’il ne soit pas face à moi, car je
l’aurai aussi griffé avec délectation. Du genou, il écarte rudement mes cuisses pliées en angle droit.
Tout à coup, je sens ma tête partir en arrière. Il a empoigné ma longue tresse et tiré dessus pour me
retenir. Mais je n’ai aucune intention de me soustraire à cette étreinte farouche. Au contraire, je piaffe
même d’impatience à l’idée qu’il me fasse sienne. Irrémédiablement.
— Prête pour la chevauchée, ma belle ? me demande-t-il.
J’entends ses lèvres s’étirer dans un sourire carnassier.
De l’autre main, il harponne alors ma hanche en enfonçant ses ongles dans ma chair souple.
L’intense chaleur de sa queue irradie l’entrée de mon vagin affamé. Enfin, il s’enfouit profondément
en moi dans un élan brutal. Je hoquette sous le puissant coup de reins, puis, je me cabre et manifeste
bruyamment ma douleur et mon plaisir. Lui seul sait me remplir, me combler d’un bonheur indicible
en même temps qu’il me fait mal. Mon amant. Mon amour. J’exulte d’une joie perverse quand son
aine frappe avec vigueur mes fesses. Je l’encourage à me pilonner plus fort, plus vite, en reculant
mon postérieur pour le rencontrer à mi-chemin. Nos corps se percutent, tanguent d’avant en arrière
comme deux vaisseaux luttant en pleine tempête. Comprenant mon urgence, il accentue nettement ses
fougueuses pénétrations, m’expédiant presque en un temps record vers le septième ciel. Je ne vais pas
tarder à atteindre l’extase. Violent. Sauvage. Divin. À genoux derrière moi, je le sens déjà se crisper.
Il m’inflige des coups de butoir de plus en plus virulents.
— Jouis, Sam ! me hurle-t-il.
— Oh, oui, je viens…
— Moi aussi, bon Dieu ! J’adore ton petit cul fait pour moi, qui bouge pour moi… Il est
tellement bandant…
Il pousse un long cri guttural et éjacule dans mon antre dans un dernier soubresaut sauvage, puis
se fige. Mon orgasme est aussi passionné, dévastateur que le sien. Je hurle son prénom à pleins
poumons. Des oiseaux effrayés s’envolent de leur perchoir. Des points noirs apparaissent derrière
mes paupières fermées. Vais-je m’évanouir ? Il relâche sa poigne sur mes cheveux et se retire.
Déséquilibrés, à bout de forces, nous retombons sur la serviette, la respiration hachée. Nos corps sont
couverts de sueur. Il n’y a plus le moindre souffle de vent. Le temps caniculaire ajouté à notre
intermède torride a rendu nos membres léthargiques.
Je rejette ma longue tresse poisseuse dans le dos et me tourne vers lui. Nos regards se soudent. Je
promène un doigt léger sur sa clavicule. Je connais avec précision les cicatrices des nombreuses
balles que j’ai déchargées sur lui. Je lui ai troué la peau à plusieurs reprises. Dans les cuisses, dans le
flanc. Dans des endroits non vitaux. Je l’aime, mais pour pouvoir avancer tous les deux, il fallait
d’abord que je me venge des atrocités qu’il m’a fait subir.
— Tu contemples ton œuvre ?
— En quelque sorte. Pour que tu n’oublies pas de quoi je suis capable.
— Je le sais. C’est gravé dans ma peau, dans ma chair. Comme toi, tu l’es !
— Je t’aime, Chase.
Il est mon prisonnier dans cette île. Je l’ai kidnappé à mon tour après avoir feint de lui régler
définitivement son compte. Un chirurgien à la solde de Leandro a sagement attendu derrière la porte
pour venir le soigner. Avec mon aide, il a extrait les balles qui n’étaient pas ressorties et recousu les
chairs abîmées. Chase arborait encore plus de cicatrices qu’auparavant. Pour le reste, il s’est réveillé
après une convalescence de quelques jours dans l’île. Puis, il m’a découverte à son chevet et m’a
souri…
Avant de quitter Las Vegas, j’étais allée récupérer le contenu de son coffre grâce à la petite clé
qu’il m’avait balancée, croyant sa dernière heure arriver. Le directeur de l’établissement ne m’avait
posé aucune question. Il s’était borné à me restituer une grande boîte en fer. Outre de l’argent liquide
et quelques bijoux, des fiches de comptes off-shore dormaient à la banque.
Avec l’assistance de Leandro, j’ai pu nous sortir du territoire américain. Au préalable, j’avais
repéré cette île perdue au milieu de nulle part, la propriété d’un milliardaire obscur. J’ai payé à prix
d’or notre point de chute. Mais je ne le regrette pas. C’est le Paradis sur Terre ! Chase était resté
inconscient pendant un petit bout de temps. Il ne s’était réveillé que plusieurs jours plus tard dans un
lit à baldaquin entouré de voilages blancs translucides agités par la brise tropicale. Peu à peu, il avait
compris qu’il n’était pas mort…
Chase attrape ma main et l’embrasse amoureusement. Je me noie en silence dans la profondeur
abyssale de ses iris noirs.
— Tu as besoin d’un bain, décrète-t-il avec un lent sourire.
Nous nous levons. Dans un éclat de rire, il me hisse dans ses bras. J’entrelace aussitôt mes doigts
sur sa nuque. Il se penche pour m’embrasser à pleine bouche. Je réponds avec une égale ardeur. Mon
souffle se précipite sous son baiser torride qui se prolonge. Nos langues se pourchassent,
s’emmêlent, avides de nous goûter mutuellement.
Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu ressembler à ma mère. C’est chose faite
maintenant. Pour une chose. Oh non, le ménage et la cuisine n’entreront jamais dans mes champs de
compétence. La poussière pourra continuer de roupiller tranquillement sur les meubles, les poêles et
casseroles, de jouer des castagnettes à mon approche. En revanche, comme elle, j’ai choisi d’aimer
passionnément un homme malgré « ses activités ». Et comme elle, il sera le seul amour de ma vie…
Chase.
Mon amant.
Mon amour.
Un tueur à gages…

Chase







Je l’aime ! Comme un dingue. J’aime à la folie cette femme qui a choisi de me suivre dans mon
monde rempli de ténèbres. En toute connaissance de cause. Je lui ai tout raconté, elle connaît tout de
moi et elle est encore là. Un miracle ! Je sais que je ne la mérite pas, car être avec moi ne sera pas de
tout repos. Je suis pourri de l’intérieur, mes démons intérieurs ne me laisseront jamais en paix. Peut-
être qu’à ses côtés, j’arriverai non pas à les vaincre, mais à les affronter chaque fois qu’ils se
réveilleront pour venir me tourmenter. Pour la première fois de ma vie, je reprends espoir, si infime
que soit cette lueur. L’espoir d’un avenir un peu moins nauséabond que tout ce que j’ai connu. Ce qui
est certain, c’est que je la ferai souffrir. Encore et encore. Mais elle m’a démontré avec brio qu’elle
saurait me tenir tête au moment critique. Je présume que je n’ai pas fini de récolter d’autres pruneaux
dans le corps quand je la ferai trop chier ! Histoire de me remettre les idées en place.
Samantha.
En ce moment, je suis sûr qu’elle rêve de m’en coller une dans le crâne ! J’admire de tout mon
soûl son splendide corps − ma déesse dorée −, son magnifique visage attristé et ses yeux qui me
prient. Elle paraît à l’agonie. Qu’est-ce qu’elle est belle ! La plus belle chose que j’ai jamais vue de
ma vie… Soudain, elle se met à sangloter doucement et me lance un regard suppliant. Mais je ne
cèderai pas. Ses larmes d’impuissance ne me laissent jamais indifférent. Elles me réjouissent,
m’excitent au plus haut point. Dieu ! Je bande encore plus si c’était possible.
Ma queue déjà excitée se gorge d’un brusque afflux sanguin et je suis à deux doigts d’éjaculer
sur son ventre tendu. Discrètement, j’essaye de recouvrer mon sang-froid pour ne pas m’humilier
devant ma divinité vivante. Je me contente d’étirer un sourire en coin face à sa détresse évidente. Elle
secoue ses bras, tentant de se libérer, mais abandonne à nouveau la lutte inutile. J’ai été cruel en
attachant ses poignets au montant du lit, de sorte qu’elle ne puisse plus me toucher ni faire courir
librement ses doigts sur ma peau couturée et en feu. Et je sais à quel point ça la rend folle de ne pas
pouvoir participer à nos ébats ! Mais elle aura beau quémander avec ses beaux yeux verts noyés
d’eau, elle restera entravée. Encore pour son « bien ». Cet après-midi sur la plage, j’ai été trop
expéditif. Là, je veux prendre tout mon temps pour la baiser… Non ! Pour l’honorer comme il se
doit.
Samantha laisse échapper un cri de surprise quand je soulève avec rudesse son bassin. Mes bras
encerclent ses cuisses fuselées et mes ongles s’impriment cruellement dans sa chair. Ses jambes sont
écartées de part et d’autre de mon épaule et reposent sur mes épaules. Sa chatte luisante est exposée à
ma vue. Je me repais du spectacle affolant de ses replis trempés dont aucun détail intime ne
m’échappe. Son clitoris est la tentation incarnée. Elle est tout excitée. C’est fou ce qu’un seul de mes
regards arrive à faire ! Son parfum grisant me monte à la tête et je ne résiste plus à l’envie de la
goûter tandis que ma queue trop douloureuse, jalouse d’être délaissée, crie de frustration. Elle
aimerait plonger dans cet antre soyeux…
Sur le lit, Samantha bascule sa tête dans l’oreiller et se tortille d’impatience en gémissant.
Doucement, j’avance ma tête entre ses cuisses ouvertes et effleure de ma langue les bords de ses
lèvres trempées. Aussitôt, elle se raidit et colle ses hanches tremblantes contre ma bouche pour que
j’approfondisse ce baiser. Alors, je l’embrasse, la lèche et la lape goulument, sans interruption. Son
goût est unique. J’aspire, tète et mordille son clitoris pour lui faire perdre la tête. Quand j’introduis
l’extrémité de ma langue dans son vagin, des hurlements de joie digne de la plus belle des
symphonies me parviennent aux oreilles, résonnent dans la chambre. Ses jambes tremblent,
frissonnent sous le plaisir qui la submerge. Son souffle est désordonné, elle ahane des
encouragements. Elle est proche de l’explosion finale. Mais… pas sans moi ! J’arrête le baiser lascif
que je prodiguais à ses lèvres vaginales et son bassin se relâche en même temps qu’elle crie
d’insatisfaction.
J’aime malmener ses nerfs déjà à vif. Je la repose contre le matelas et l’agace davantage en
frôlant sensuellement la fente de ses lèvres intimes du bout de mon gland. A ce contact impudique, je
ressens une véritable onde de choc me parcourir l’aine et qui fait se contracter mes testicules. Merde !
J’ai voulu jouer au plus malin, mais ça se retourne contre moi. Je serre les dents pendant que les
gouttes de sueur naissent sur mon front. Alors que je lutte pour refouler ma jouissance imminente,
elle propulse son bassin en avant et cherche à s’empaler sur mon érection. Mais je reprends le
contrôle la situation et m’éloigne d’elle. Elle sanglote de frustration.
— Chase, implore-t-elle, détache-moi, je t’en supplie… Je veux te toucher !
— Non.
— Alors, continue tes caresses ou pénètre-moi, mais fais quelque chose… Ne me laisse pas dans
cet état de manque. Je brûle de l’intérieur.
Elle ne se tient plus de rage et ébranle le montant du lit en tirant comme une forcenée sur ses
liens. Elle réclame sa dose de sexe bestial. Enfin, de tout mon cœur, je lui obéis et m’enfonce sans
douceur dans sa moiteur. D’un brutal coup de reins, j’envahis son fourreau irrigué dans lequel je me
fraye facilement un chemin jusqu’à la garde. Nous nous cambrons l’un vers l’autre dans un même
mouvement fébrile, dans un même cri libérateur. Dans cette position figée, profondément imbriqués
l’un dans l’autre, nous sommes devenus une extension de l’autre. Cet instant de fusion totale nous
soulage tous les deux. Nos râles sonores s’accordent à la perfection. Son corps se relâche une
seconde avant de se crisper de nouveau. Les serrements vaginaux autour de ma queue s’affolent,
s’intensifient. Je suis sa drogue. Elle est accro et en veut toujours plus.
Je commence par me retirer lentement, presque complètement, pour mieux revenir en force dans
un grognement agressif. Je bute durement dans son entrejambe, mais dans un rythme langoureux, son
bassin tressaute à chaque puissante charge érotique. Elle halète de plus en plus fort et se démène sur
ma verge plus qu’heureuse d’avoir retrouvé sa place. Je manque de jouir. Mais je freine
immédiatement son initiative en posant une main à plat sur son ventre et lui lance un avertissement
silencieux. C’est moi qui mène le rythme de notre danse comme je l’entends ! Elle le comprend, car
elle se calme tout de suite, non sans m’avoir fusillé du regard. Vert contre noir. Nos yeux chavirés se
rivent l’un à l’autre.
Elle me défie, mais je suis le seul maître à bord ce soir ! Et je vais le lui prouver. Je tente une
accélération. Aussitôt ses paupières s’alourdissent et se ferment à demi sous le plaisir intense. Elle est
vaincue. Ses cris ravis se décuplent et saturent la chambre à coucher. Puis je ralentis de nouveau avant
de m’immobiliser, toujours en elle. Avant qu’elle n’ait le temps de m’insulter, mes mains délaissent
ses hanches et viennent malaxer ses seins tendus par le désir. Je pétris furieusement ses jolis globes.
Ses tétons dressés sont durs comme deux pierres précieuses. Je les pince fort, les fais rouler entre
mes doigts et les distends avec sauvagerie. Je reçois d’autres puissants stimuli autour de ma verge.
Elle s’arc-boute davantage.
— Oh, Chase, n’arrête pas !
— Je compte bien te baiser toute la nuit, ma déesse… Enroule tes jambes autour de mon bassin.
Elle me ceinture entre ses cuisses fuselées.
— La nuit va être très longue, émet-elle dans un souffle saccadé.
— Je suis endurant.
— Moi aussi, mon amour.
Elle me lance un sourire aguicheur qui me transperce le cœur.
— Je t’aime, Sam !
Ses halètements voluptueux reprennent de plus belle. Pendant que je tourmente ses mamelons
épanouis, mes hanches bougent, ondulent, guidées par le besoin impérieux de la posséder, de
coulisser en elle, de me prouver que cette jeune femme exceptionnelle m’appartient ! Je module la
cadence de mes pénétrations au ralenti ou en accéléré pour nous entretenir sur le fil du désir sans
jamais basculer dans l’orgasme libérateur.
La nuit va effectivement être très longue…






FIN



Vous venez de terminer la lecture de :


« Indéfectible »
et je vous en remercie.

Si vous avez le temps et/ou l’envie de laisser un


avis, n’hésitez pas. ;-)