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TRAUMATISME SANS MÉTAMORPHOSE N’EST QUE SUSPENSION DU

TEMPS

Nathalie Zajde, Tobie Nathan

Érès | « Nouvelle revue de psychosociologie »

2015/1 n° 19 | pages 151 à 163


ISSN 1951-9532
ISBN 9782749247465
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Traumatisme sans métamorphose
n’est que suspension du temps

Nathalie Zajde et Tobie Nathan

Les survivants

Charles Liché… On l’appelait le « rabbin des déportés »  ! Dans sa


synagogue, celle qu’il avait contribué à réouvrir après la guerre – la syna-
gogue de la Place des Vosges à Paris, qui porte désormais son nom –,
les anciens déportés, notamment ceux de l’association Blechhammer-
Auschwitz III, acceptaient de se réunir pour les fêtes juives. Pour la
plupart, ils refusaient les rassemblements religieux. Mais là, chez Liché, ils
se retrouvaient, prenaient plaisir à partager le repas et à l’écouter réciter
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les prières juives… Liché, leur rabbin, celui qui avait connu l’enfer avec
eux. Ils aimaient le fréquenter, lui qui acceptait sans commentaires leurs
propos anti-religieux, leur athéisme – « La preuve que Dieu n’existe pas,
c’est que des enfants innocents ont été atrocement assassinés » –, leurs
rationalisations marxistes aussi – « La religion c’est l’opium du peuple » –,
leur rage contre celui qui, au lieu de les protéger, les avait abandonnés
– « Un dieu ?… Comment un dieu peut-il laisser faire ça ? »
Edith, Esther, Paulette, Max, Jean, Maurice… Tous étaient des
jeunes gens au moment de leur déportation ; ils n’avaient pas plus de
20 ans et pensaient qu’un avenir radieux les attendait. Enfants d’émigrés
qui avaient eu la chance de vivre à Paris, dans un pays libre, moderne,
riche et sans numerus clausus, devenus du jour au lendemain bêtes

Nathalie Zajde, maître de conférences en psychologie clinique et en


psychopathologie, université Paris 8. n.zajde@gmail.com
Tobie Nathan, professeur émérite, université Paris 8. theotobienathan@gmail.com

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traquées, arrêtées et déportées. En 1945, ces survivants, revenus de la


« marche de la mort » (Blatman, 2009), se sont retrouvés orphelins, dans
la misère, le passé gommé et l’avenir incertain. Tous ont pourtant su
construire une vie qui de l’extérieur semblait normale. Mais, chaque nuit,
ils étaient rattrapés par des cauchemars atroces qui les faisaient hurler
de frayeur. Dans son appartement parisien, Sarah se réveillait en sursaut,
trempée de sueur, vers cinq heures du matin. Pour reprendre ses esprits,
elle se répétait : « C’est pas possible ! Non ! T’es en liberté… C’est pas
possible ! » Puis elle partait dans le salon attendre le lever du jour en
faisant des mots croisés. Dans ses cauchemars, Auschwitz la poursuivait,
comme si l’horreur n’avait jamais cessé (Zajde, 1995). Toutes les nuits, la
persécution, les tortures et l’assassinat des proches… Malgré l’existence
qu’ils avaient su rebâtir, le nazisme continuait ses attaques destructrices
dans la vie des survivants. La paix internationale n’était pas parvenue à
restaurer leur paix intérieure. La question de leur survie se reposait chaque
nuit et l’absence de réponse dans le monde « normal », celui du jour,
faisait écho au traumatisme de la déportation. Mais Liché, survivant lui
aussi, était à part. Sans doute parce qu’il faisait partie de ceux qui consa-
craient leur vie à tenter de reconstruire non pas sa vie personnelle, mais
le monde juif, travaillant à ce qu’il réponde aux questions essentielles des
survivants et de leurs descendants.
Liché était né en 1920, à Metz, dans une famille juive tradition-
nelle, religieuse. Il fut déporté depuis Drancy le 21 septembre 1942,
avec ses deux parents et son frère, par le convoi n° 35. Il avait 22 ans.
Le 21 septembre 1942, c’était le 10 du mois de Tichri selon le calen-
drier hébraïque, le jour de Yom Kippour. Dans le wagon à bestiaux qui
roulait vers l’est, entassé avec ses parents, son frère et tous ces Juifs
qui hurlaient de peur, de soif, de faim, le jeune Liché se révolta. Il dit à
son père : « C’est Kippour ! Comment une telle chose est-elle possible ?
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Comment croire encore à notre religion et à notre dieu ? » Et son père
lui administra une gifle dont la marque n’a jamais disparu. Des terribles
douleurs de la déportation, du piétinement sadique du nazi botté sur
sa main qui lui valut l’amputation de plusieurs doigts, de l’horreur des
privations, de tout cela, nous disait Liché lors de l’entretien qu’il nous
consacra en 1989, il ne gardait aucun souvenir. Mais la gifle de son
père brûlait encore sa joue. Le père de Charles Liché ne s’arrêta pas là ;
il ne se contenta pas de corriger son fils. Dans le wagon à bestiaux qui
les menait à Auschwitz, il implora son fils : « Si tu survis, promets-moi
seulement une chose… Promets de devenir rabbin. » Charles Liché fut le
seul survivant de sa famille. Il fit ce que lui avait demandé son père, son
guide invisible… Il mit tout en œuvre pour devenir le fameux rabbin de
la Place des Vosges. Charles Liché avait reçu une mission ; le chemin de
son existence avait été tracé par son père au moment même où l’enfer
allait les engloutir.

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Ce fut également le sort du tout jeune Israël Meir Lau et de l’un de


ses grands frères, Naftali Lau. C’était en Pologne, en 1943. Israël Meir
avait 6 ans, Naftali, 16. Leur père, le Rav Moshé Haïm Lau, Gaon de
Piotrkow, roch yeshiva (« maître à penser »), responsable de plusieurs
centaines d’étudiants et de chercheurs, héritier d’une dynastie de trente-
huit générations de rabbins, confia à Naftali, juste avant d’être assassiné
par les nazis, la tâche de sauver le petit, car ce serait à lui de perpétuer
la lignée. Israël Meir et Naftali ont connu l’enfermement dans le ghetto,
les camps de concentration et d’extermination, les transports dans les
wagons à bestiaux, la faim, le froid, les coups, les maladies, la souil-
lure du contact avec les mourants et les cadavres… Ils ont survécu à
Buchenwald. À plusieurs reprises, le petit Lau a été sauvé grâce à la
témérité et à l’ingéniosité de son frère. Le petit Israël Meir lui aussi s’est
révélé exceptionnel dans l’épreuve. Alors que, du fait de son jeune âge, il
était voué au four crématoire, il est parvenu, à force de discours inspirés,
de paroles magiques, à convaincre les nazis de le laisser vivre. Il leur expli-
qua, à ces braillards têtus, que des enfants étaient eux aussi capables de
travailler, mieux même que des adultes 1. Il a travaillé comme esclave. Il a
su se noyer dans le groupe, passer inaperçu au milieu des déportés deve-
nus ombres des tueurs de Juifs. Ce fut une sorte de miraculé, comme il
y en eu quelques-uns. « Une survie miraculeuse, tant physiquement que
spirituellement » (Lau, 2005, p. 13). Naftali, le grand frère, est parvenu
à garder le petit à ses côtés tout le temps de leur enfer. Une fois la
guerre terminée, les camps libérés, les deux frères, d’abord rapatriés de
Buchenwald vers la France (Hemmendinger, 1984), ont ensuite émigré en
Palestine. Là, ils ont retrouvé un autre frère qui avait réussi à s’enfuir et
un peu de famille émigrée avant la Shoah. Le jeune Lau, qui ne savait alors
ni lire ni écrire, a rattrapé son retard. Il a poursuivi de brillantes études
rabbiniques. Cinquante ans après avoir été séparé de son père, en 1993,
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il est devenu grand rabbin d’Israël. Ses fils sont tous rabbins, transmet-
tant les savoirs orthodoxes des générations disparues. En 2013, son fils
David a été élu à son tour grand rabbin d’Israël… Les enfants du Gaon de
Piotrkow avaient tous deux reçu une mission, Naftali celle de garder son

1. « Nous étions onze enfants dans tout Czestochowa, et moi – qui fus le plus
jeune d’entre eux – je me suis battu pour survivre. Les chefs nazis prenaient un
malin plaisir à nous mettre au supplice. Le pire d’entre eux s’appelait Kiesling
– un des chefs de la Gestapo. Un jour, alors que nous attendions en rang, il
brailla : “Les enfants en avant !” Nous restâmes tous immobiles. Sa voix gronda
à nouveau : “Schnell, Schnell !” […] Je me rappelle encore précisément les mots
qu’il prononça en allemand et que je ne comprenais pas à l’époque : “Was brauch
Ich diese dreckingen dicken Jungen ! Die sind nicht produktiv !” – “Qu’ai-je besoin
de ces enfants sales, qui ne sont pas productifs et qu’il faut nourrir !” Les railleries
du nazi au revolver, la maïka et les chiens, tout cela me fit comprendre, semble-
t-il, que la vie à Czestochowa ne valait pas grand-chose. Et c’est peut-être la
raison pour laquelle, moi, l’enfant dont personne n’avait besoin dans ce camp, je
pus répondre au nazi » (Lau, 2005, p. 47).

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petit frère en vie, le petit Israël Meir de reprendre le flambeau pour perpé-
tuer une pensée, une lignée de rabbins. De fait, leur survie a permis à une
certaine tradition rabbinique, locale et spécifique, celle de la dynastie des
Lau-Halberstam-Frankel-Teomim, de ne pas disparaître.

Pourquoi survivre ?

Une fois la guerre achevée, les nazis vaincus, les camps libérés, la
question qui s’imposait aux survivants de la Shoah pourrait être formulée
ainsi : « Après avoir touché aux rivages de la mort, pour quelle existence
en être revenu ? Pour quelle raison ai-je survécu ? » Le jeune Charles
Liché, âgé de 25 ans au moment de sa libération, le petit Israël Meir Lau,
âgé de 8 ans, on fait partie des rares pour qui la réponse, dictée par leur
père à la porte de l’enfer, était limpide. La plupart des survivants, tout
aussi éprouvés qu’eux, souvent avec le même sentiment d’avoir été dési-
gnés, n’avaient pourtant pas été missionnés. Ils ne pouvaient considérer
leur survie que comme un « miracle » dont ils cherchaient le sens et
l’auteur. Et s’il leur était répondu qu’ils devaient leur survie à la chance ou
au hasard, leur existence devenait dès lors, paradoxalement, une source
de souffrance.
Il n’est pas rare que cette énigme essentielle se transmette aux
générations suivantes. Jacques R. est fils unique. Il est né en 1948 à
Paris de deux parents ayant chacun survécu à trois ans d’internement
à Auschwitz. Il souffre d’un trouble bipolaire depuis de longues années.
Il s’est présenté à son premier rendez-vous à la cellule d’aide psycho­
logique 2 muni du Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge
Klarsfeld 3. Il en avait marqué d’un post-it trois pages. Il ouvrit le livre
et désigna deux noms soulignés dans la liste des déportés d’un convoi
datant de juillet 1942 : « Ici, c’est le nom de mon père et, là, le nom du
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mari de ma mère… Ils étaient dans le même convoi. Le mari de ma mère
n’est pas revenu. » À la deuxième page, sur la liste d’un autre convoi de
juillet 1942, il avait souligné deux autres noms : « Ici c’est le nom de ma
mère et là c’est le nom de la femme de mon père, parties dans le même
convoi. La femme de mon père n’est pas revenue. » Et sur la troisième
page, deux noms, encore : « Ici c’est la fille de ma mère, née en 1932, et
là c’est la fille de mon père, née en 1930. Elles ne sont pas revenues. On
peut voir leur photo au Mémorial de la Shoah, dans la salle des enfants. »
Jacques R. referma le volume sur ces mots : « Voilà, c’est mon livret de
famille ! » Jacques R. rattachait ses troubles psychiatriques, ainsi que

2. Cellule d’aide psychologique destinée aux survivants de la Shoah et aux géné-


rations suivantes, Centre Georges-Devereux.
3. Le Mémorial de la déportation des Juifs de France (1978) recense la liste des
soixante-quinze convois de déportation des Juifs de France vers les camps de
concentration et d’extermination nazis, avec les nom, prénom, date et lieu de
naissance de chacun des 76 000 déportés.

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ceux de sa fille, aujourd’hui âgée d’une quarantaine d’années, au vécu


de ses parents durant la guerre, à la destruction de l’ensemble de leurs
deux familles, au fait aussi que sa mère n’avait jamais cessé de hurler,
près de lui, la nuit. Très jeune, il avait été envahi par des angoisses que
nul ne parvenait à soulager. Plus tard, Jacques R. a épousé une enfant
survivante, elle aussi troublée par le vécu de la Shoah. Leurs enfants
nous demandent : « Et ça va continuer comme ça pendant combien de
générations ? »

La part d’histoire

Jusqu’à la publication du Mémorial de la déportation des Juifs de


France en 1978, l’histoire des déportés juifs relevait du vécu individuel.
Certes, des commémorations avaient lieu chaque année au sein de la
communauté juive… au Centre de documentation juive contemporaine 4,
aux cimetières de Bagneux et de Pantin, là où les associations de déportés
et des sociétés d’origine 5 avaient fait édifier des tombeaux collectifs,
stèles sans corps, où ils avaient inscrit les noms des disparus dans les
camps de la mort. Ces commémorations restaient cependant confiden-
tielles, réunissant peu de monde. Et lors des commémorations officielles,
tant nationales qu’internationales, au cours desquelles on rappelait les
horreurs de la Seconde Guerre mondiale, l’identité juive des victimes était
à peine mentionnée, souvent ignorée, parfois volontairement dissimulée
(Wieviorka, 1992). C’était le temps où les Alliés fabriquaient une mémoire
de vainqueurs, où la France s’imaginait résistante, où les communistes
et les gaullistes avaient certes souffert mais avaient finalement vaincu
et où le massacre des Juifs était mis de côté parce qu’il aurait gêné la
reconstruction en cours.
Dans ce contexte, les survivants, les rescapés des camps – en France,
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sur 76 000 déportés, 2 500 sont revenus –, les adultes qui avaient

4. Plus connu aujourd’hui sous le nom de Mémorial de la Shoah (4e arrondisse-


ment de Paris).
5. Les « sociétés » d’origine des émigrés juifs d’Europe centrale et orientale sont
des associations qui sont aujourd’hui rassemblées pour l’essentiel dans l’asso-
ciation farband. Elles ne réunissent plus que quelques dizaines de membres
chacune. Autrefois, avant la Seconde Guerre mondiale, et jusque dans les années
1960, elles étaient très nombreuses, comptant plusieurs milliers de membres qui
s’y regroupaient pour assurer les enterrements des émigrés juifs sur le sol français
et organiser des « banquets » – occasions de réunion, de levées de fonds et de
« shiddour », terme hébreu utilisé en yiddish pour désigner la rencontre organisée
entre un jeune homme et une jeune femme en vue d’un mariage arrangé, selon le
rite et la tradition. Ces sociétés se distinguaient les unes des autres par leur adhé-
sion aux tendances politiques du moment : elles étaient sionistes ou anti­sionistes,
marxistes, sionistes et marxistes, sionistes et antimarxistes, etc. Comme dit le
proverbe yiddish : « Deux Juifs, trois associations ».

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échappé aux arrestations, les enfants cachés 6 ont reconstruit une exis-
tence en mettant de côté la part tragique comme une affaire personnelle,
tenue secrète par la force des choses puisqu’aucun discours politique ne
la prenait en charge, aucune proposition sociale ou culturelle ne venait
l’encadrer 7. Ainsi les survivants du génocide 8 ont-ils repris pied dans un
monde au regard duquel rien de singulier ne leur était arrivé ; comme si
leurs sociétés juives n’avaient pas disparu ; comme si leur survie, comme
si la nouvelle existence qu’ils devaient mener ne soulevaient aucune ques-
tion. Et quand ils étaient rattrapés par les terreurs de leurs nuits, par leurs
angoisses, par les retours inopinés de leurs morts sans sépulture et, pour
certains, par de francs états de dépersonnalisation, ils n’avaient d’autre
choix que de penser qu’ils le devaient aux aléas de leur subjectivité, à
leur singularité, à leur constitution psychique propre. Et si le vécu d’exter-
mination des Juifs restait du domaine de « l’impensable », comme on le
clamait alors, c’est peut-être qu’on avait oublié de le penser, tant au plan
social et politique qu’au plan psychologique.
Cette situation – appelons-la « psychosociale » puisqu’elle était faite
d’une souffrance psychique spécifique baignée dans une atmosphère de
déni social – n’a fait que renforcer l’un des effets les plus terribles du
traumatisme : l’isolement. Car ce qui caractérise le sujet traumatisé, c’est
l’impossibilité de se relier au monde d’avant, de revenir vers ses proches,
vers son groupe social et culturel. Sa pensée, ses sensations ont été
capturées par l’événement. Aliéné, au sens propre, devenu autre, quelles
que soient les apparences qu’il veut maintenir, il n’est plus libre. Le trau-
matisé continue à vivre dans l’univers traumatique. Il est toujours la proie
de ses ravisseurs, de ses tortionnaires ; il demeure victime de l’agression
dont il a pourtant été délivré. Ainsi pouvons-nous affirmer que, pour celui
qui souffre d’un traumatisme psychique, la libération n’a pas encore eu
lieu. C’est pourquoi un véritable projet psychothérapique doit être conçu
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précisément comme un acte résolu de libération, comme un processus
d’influence orienté.

6. Sur environ 70 000 enfants juifs vivant en France en 1939, 60 000 purent
être sauvés, alors qu’en Europe centrale 90 % des enfants juifs furent assassinés
(Zajde, 2012).
7. Hormis les démarches de la Claims, la Conference on Jewish Material Claims
Against Germany, organisation créée en 1951 aux États-Unis se donnant pour
mission de réclamer et de négocier avec les autorités allemandes (et toute autre
organisation officielle impliquée directement) l’obtention, au bénéfice des survi-
vants et de leurs ayants droit, de restitutions et d’indemnisations pour les spolia-
tions subies.
8. Comme la plupart des chercheurs aujourd’hui, nous appelons « survivant »
toute personne juive ayant vécu dans un pays sous l’autorité des nazis ou de l’un
des régimes collaborationnistes, quel qu’ait été son âge, quelles qu’aient été les
conditions de sa survie.

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La science «  psy » et les survivants de la Shoah

Au lendemain de la guerre on a cherché à comprendre de quoi


souffraient les anciens déportés. C’est alors qu’a été élaboré le fameux
syndrome des survivants des camps de concentration (Richet et Mans,
1956 ; Eitinger, 1961 ; Niederland, 1964). Mais son application a
surtout conduit à établir un statut reconnu par les experts internationaux,
psychiatres et avocats, permettant aux anciens déportés de recevoir
compensations financières et soins médicaux gratuits. Dans le syndrome,
aucune mention n’était faite de l’appartenance des victimes. Les dépor-
tés étaient tous confondus – ils avaient été déportés, subi des violences
extrêmes, des tortures, des privations, avaient été spoliés, voilà tout.
Aucune référence aux motifs de leur déportation, encore moins à l’inten-
tion des agresseurs ou à la signification que prenait cette agression au
cœur d’un projet politique. « Déportés », comme si cela pouvait prendre
sens. Le syndrome des survivants des camps regroupait des symptômes
psychologiques et psychiatriques généraux 9. Il offrait aux personnes
désignées non pas une nouvelle identité, une façon de se reconnaître et
peut-être de se manifester en tant que groupe, seulement des procédés
d’identification par les professionnels. Ce syndrome fut évidemment
largement mis à contribution pour renseigner les dossiers de demande
de réparation de la Claims et des services juridiques des ambassades
d’Allemagne.
S’il n’offrit pas une nouvelle « identité », ce syndrome ne déboucha
pas davantage sur des propositions thérapeutiques spécifiques 10. En
France, le pays qui abrite, après Israël et les États-Unis, le plus grand
nombre de familles de survivants de la Shoah, il a fallu attendre 1988
pour que soit créé le premier dispositif psychologique spécifique destiné
aux survivants de la Shoah et à leurs descendants 11. Certes, au retour
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9. Il s’agit des sentiments intenses de peur, de terreur et d’abandon, des revivis-
cences de l’événement traumatique, des évitements de stimuli liés à l’événement,
de l’émoussement de la réactivité générale, d’une hyperactivité neurovégétative,
des rêves traumatiques, des souvenirs récurrents, des périodes sensibles au
moment des anniversaires, des états dissociatifs, d’une irritabilité particulière,
d’une perte de la capacité de concentration, d’une labilité émotionnelle, d’une
réduction de la capacité de modulation des affects, de peurs et de soucis injusti-
fiés et excessifs.
10. Cf. le cas du survivant Ka-Tzetnik (Nathan et Zajde, 2012).
11. Depuis lors, l’ose (l’Œuvre de secours aux enfants) et la fondation Casip-
Cojasor ont ouvert des consultations. Mais la cellule du centre Georges-Devereux
demeure la seule en France à être animée par des spécialistes, des enseignants-
chercheurs, dans une institution non communautaire. Rappelons qu’on estime à
plus de 60 000 le nombre de survivants en 2014 (l’étude de Della Pergola 2004,
Needness among Jewish Shoah Survivors, repris par la Claims conference on
Demographic Study on Jewish Nazi Victims living in France, mai 2014) et au
moins à 250 000 les membres de familles proches de survivants et de victimes
vivant en France.

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des camps, les survivants de la région parisienne qui présentaient des


troubles psychotiques graves ont été accueillis par le célèbre psychiatre
Henri Baruk (1976) à l’hôpital psychiatrique de Charenton, où l’un des
pavillons leur était réservé. Mais ce fut une exception. En psychiatrie,
en psychanalyse, en psychothérapie, aucune approche singulière n’était
envisagée ; on comprend que les survivants aient, dans leur grande majo-
rité, refusé de consulter. Ils ne rencontraient le psychiatre qu’exception-
nellement, dans le cadre des expertises pour le renouvellement du dossier
de déporté (Pross, 1988). Ils l’évitaient le reste du temps, ils le redou-
taient, aussi, lui qui les considérait comme des « névrosés quelconques ».
Le psychiatre réveillait immanquablement leurs souffrances, déclenchant
parfois un traumatisme supplémentaire dont ils mettaient plusieurs mois à
se relever. En effet, alors que le survivant combattait chaque jour l’inva-
sion de sa pensée par les souvenirs traumatiques, les rendez-vous chez le
« spécialiste » le replongeaient dans son cauchemar, lui imposant de se
confronter à nouveau à ses bourreaux, l’enjoignant à se souvenir de ce
qu’il cherchait à oublier de toutes ses forces, convoquant les fantômes,
l’interminable liste des disparus qui erraient sans sépulture. Tandis que le
psy luttait contre le « refoulement » – c’est-à-dire une forme d’oubli –, le
rescapé ne souhaitait qu’une chose : parvenir à oublier.
Les survivants des camps que nous avons rencontrés nous ont expli-
qué que les psys ne les comprenaient pas ; qu’ils n’étaient pas fous mais
« différents », transformés par leur expérience extrême 12. Ils en avaient
tiré la conclusion que seuls des semblables auraient pu les entendre, qui
auraient traversé la même expérience, autrement dit, d’autres anciens
déportés juifs. Quant à les « soigner », ils pensaient tous que c’était
une tâche impossible. « Personne ne peut comprendre comment on a pu
survivre à ça, pas même nous ! » Les psys, tout comme les politiques, les
historiens, les philosophes, les responsables communautaires, faisaient
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écho à ce discours, parlant d’« indicible », d’« impensable »… comme
si la pensée collective avait été, à l’image de celle des survivants, pétri-
fiée, traumatisée ; comme si elle restait, elle aussi, interdite, sidérée par
l’événement.

Reconnaissance officielle et universalisation

Le 16 juillet 1995, à l’occasion de la commémoration de l’arresta-


tion par la police française de 22 000 Juifs, essentiellement des femmes
et des enfants de nationalité étrangère, qui furent enfermés durant
plusieurs jours dans le 15e arrondissement de Paris, au vélodrome d’Hi-
ver, puis internés au camp de Drancy et dans les camps du Loiret pour

12. Lors de la cérémonie de lecture des noms de Yom Hashoah au Mémorial de la


Shoah, à Paris, le 18 avril 2013, Marceline Loridan-Ivens, survivante d’Auschwitz,
l’a rappelé dans son discours : « Nous, les déportés, nous sommes à part, nous
ne sommes pas comme vous » (Loridan-Ivens, 2008).

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Traumatisme sans métamorphose n’est que suspension du temps 159

être finalement déportés et assassinés à Auschwitz, le président de la


République, Jacques Chirac, déclarait : « La France, patrie des Lumières
et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là,
accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés
à leurs bourreaux… » (ffdjf 13, 1998). Ce fut le tournant. Cinquante ans
après la fin de la guerre, cette déclaration modifia radicalement le statut
de l’événement, tant dans la société française que pour les survivants
et les descendants de survivants. Loin d’être l’expression d’une opinion,
c’était l’aboutissement d’un long et patient travail, en premier lieu celui
de Serge Klarsfeld et de son épouse Beate. Depuis le début des années
1960, ils avaient œuvré pour faire reconnaître la responsabilité de l’État
français dans la déportation de Juifs de France 14. Première étape de cette
entreprise, la publication, en 1978, du fameux Mémorial de la déportation
des Juifs de France était venue soustraire quelque peu les survivants à
leur isolement psychologique, le nom de leurs parents assassinés étant
inscrit à côté de dizaines de milliers d’autres. Ce mémorial dressait les
premières fondations d’une histoire commune, qui ne tenait rien de la
subjectivité des personnes. Et l’effet de la publication de cette véritable
bible ne se fit pas attendre. Pour la première fois, trente-cinq ans après
les faits, les survivants pouvaient lire dans un document public que leurs
parents étaient bien morts, assassinés par les nazis aidés par les forces
de police et les politiques français – et cela au seul motif qu’ils étaient
juifs. Beaucoup conservent religieusement ce document, déclarant que,
jusqu’en 1978, ils n’avaient jamais vraiment pris conscience de la mort de
leurs parents. Ils connaissaient, certes, les conditions de leur disparition,
ils pouvaient imaginer leurs souffrances, mais, au fond d’eux-mêmes, ils
les pensaient seulement disparus, perdus, « ailleurs », ni ici, ni là… Ils
portaient cette pensée en silence, ne la partageant avec personne, pas
même avec les plus proches, leurs frères et sœurs, leur conjoint ou leurs
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enfants. Chacun conservait son parent mort pour lui-même. Et les voilà
tous réunis dans un document écrit.
Le travail des Klarsfeld et de leur association permit aussi le procès
d’anciens nazis allemands et de collaborateurs français. Ces procès, très
médiatisés, on s’en souvient, ont participé de la mise en commun des
vécus individuels, arrachant le vécu concentrationnaire à l’intimité. Les
anciens déportés et les orphelins de la Shoah avaient la parole. C’était
possible parce qu’elle était collective ; parce qu’elle s’exprimait au sein
d’un groupe de semblables. Ils venaient témoigner, tous victimes d’une
action politique délibérée, initiée, qui plus est, par les autorités du pays
dont ils étaient citoyens. Des collectifs se sont créés. Des historiens, des
journalistes ont commencé à s’intéresser aux survivants. Suite au discours

13. ffdjf : association des Fils et filles des déportés juifs de France créée en 1979
et présidée depuis par Serge et Beate Klarsfeld.
14. Ainsi que la poursuite des anciens dignitaires nazis responsables de la persé-
cution des Juifs qui n’avaient pas été jugés.

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160 Nouvelle Revue de psychosociologie - 19

de Jacques Chirac, les commissions Drai et Matteoli furent mises en place


invitant les survivants, les ayants droit, les orphelins de la Shoah, à établir
des dossiers auprès de la civs 15. Avec les sommes restées en déshérence
depuis la guerre, la Fondation pour la mémoire de la Shoah 16 fut créée en
2000, destinée à venir en aide aux institutions médico-psychosociales en
charge des survivants et à soutenir des projets pédagogiques, éditoriaux,
artistiques et mémoriels en rapport avec la Shoah.
Parallèlement, la psychologie et la psychiatrie se sont enfin préoc-
cupées de la question des survivants. Mais la part d’histoire reconquise
après la déclaration du président de la République s’effilochait dans le
domaine de la psychiatrie. Car entre-temps, le syndrome du survivant,
devenu depuis la fin des années 1960 l’« état de stress post-trauma-
tique 17 », a pénétré la société au point de constituer de nos jours une
notion incontournable dans l’abord des événements traumatiques, qu’ils
soient individuels (maltraitance, viol, abus sexuel, accident), sociaux ou
politiques (tremblement de terre, écroulement d’immeuble, guerre, géno-
cide, attaque terroriste). À l’examiner attentivement, ce syndrome s’ap-
plique à toute personne qui a rencontré sa propre mort – et cela quels que
soient son identité, les conditions de sa survie, le lieu de l’événement ou
sa cause. Ainsi, la psychiatrie officielle, mondialisée, a-t-elle créé, à partir
du paradigme dessiné par les souffrances des survivants de la Shoah,
un syndrome qui fait disparaître la singularité du vécu traumatique, le
noyant dans une sorte de réaction au choc, quasi automatique, quasi
instinctuelle. Aujourd’hui, l’état de stress post-traumatique classe dans
une même grande catégorie le survivant de la Shoah et la New-Yorkaise
violée dans un parking souterrain, le survivant sri-lankais du tsunami et la
survivante de l’attentat du centre commercial de Nairobi, l’enfant battu
par un père alcoolique et l’homme à qui l’on vient d’annoncer un cancer
du pancréas… Du point de vue psychologique et psychiatrique, tous souf-
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friraient du même mal, tous seraient victimes d’un choc semblable face à
un événement imprévu susceptible de les anéantir… Tous donc victimes
du destin.

De survivant à victime

Or nous constatons que ni les procès contre les bourreaux, ni les


reconnaissances publiques, ni les commémorations, ni la prégnance
dans le discours médiatique du fameux syndrome du survivant n’eurent
d’influence sur les souffrances et les symptômes des traumatisés. Ils ne
guérirent jamais. Les survivants ont troqué leur statut d’ignoré anonyme
contre celui de victime. Et même quand ils ont témoigné, quand on leur

15. civs : Commission d’indemnisation des victimes de spoliations. http ://www.


civs.gouv.fr/
16. http ://www.fondationshoah.org/FMS/index.php
17. ptsd en anglais (Post Traumatic Stress Disorder), cf. A. Young, 1995.

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Traumatisme sans métamorphose n’est que suspension du temps 161

a offert l’occasion de se présenter au public en tant qu’experts du drame


extrême qu’ils ont traversé et auquel ils ont survécu, leur être est resté
assigné à la position de victime, celle de traumatisé. Ils ont raconté leur
épreuve et sont revenus le soir chez eux avec cette même question restée
sans réponse : « Pourquoi a-t-on cherché à nous tuer ? » Et cette seconde
question, lancinante : « Pourquoi suis-je resté vivant ? Pourquoi moi, alors
que tous les autres sont morts ? Pour quelle existence ? »
Ces questions demeurent actives des dizaines d’années après, appe-
lant une explication profonde des événements. Quel statut pour celui
qui est revenu de la mort ? Comment reconnaître la métamorphose de
son identité ? Quelle place lui revient désormais dans la société qu’il a
réintégrée ? Alors que nos « psychologies » ne savent répondre, d’autres
mondes, ailleurs, autrefois, ont proposé des logiques dont nous pourrions
nous inspirer.

Le traumatisme, un passage obligé de l’initiation

En effet, il est des univers où les expériences traumatiques ne figent


pas l’individu dans une position de victime, bien au contraire ! Des univers
où les expériences limites donnent lieu à des métamorphoses abouties
permettant au sujet qui les a subies de devenir un autre. On le considère
alors plus fort, plus accompli, plus conscient de son être et de sa place
au sein de la société qui l’a vu naître. Il s’agit de cultures où l’on organise
des rituels d’initiation au cours desquels les personnes sont soumises à
des situations violentes, toujours traumatiques, faites de terreur et de
souffrance, desquelles elles ne peuvent se soustraire et qui leur font frôler
la mort (Houseman, 1986 ; Nathan, 1994). C’est donc bien d’un trau-
matisme qu’il s’agit, qui par sa logique 18 est semblable à celui des survi-
vants de la Shoah. La différence – et elle est de taille ! – est qu’à l’issue
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de l’épreuve les traumatisés-initiés sont accueillis par des semblables et
intégrés à un groupe. Ils obtiennent sans même la demander la réponse
à la question qui torture les survivants. « Pourquoi ? »… Cette réponse,
on la trouvait déjà, on ne peut mieux formulée, dans le célèbre apho-
risme de Nietzche (1883) : « Pour devenir ce que tu es… » Car, dans les
sociétés comportant des initiations, il ne suffit pas de naître d’un père et
d’une mère, par exemple d’un père Beti et d’une mère Beti pour devenir
un adulte Beti 19. Il faut encore subir l’épreuve traumatique de l’initiation
– cette initiation à laquelle nul ne peut pourtant participer s’il n’est un
enfant de Betis. L’initiation est donc bien ici l’épreuve par laquelle un
Beti devient ce qu’il est : un Béti. Car il n’est d’autre initiation qu’à soi-
même. C’est pourquoi les vécus traumatiques sont pensés comme une

18. Seulement la logique, il est vrai, et non pas l’intention.


19. Pour reprendre les exemples des Beti du Cameroun sur lesquels Michaël
Houseman (1986) étaie sa démonstration.

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162 Nouvelle Revue de psychosociologie - 19

seconde naissance. S’il est fallacieux de prétendre que la naissance est


un traumatisme, il est certain, en revanche, que tout traumatisme peut
être l’occasion d’une nouvelle naissance. Celui qui, sorti vivant de l’expé-
rience extrême, est accueilli dans son groupe comme un être nouveau, y
occupera une place nouvelle, sera plus présent, plus créatif, à l’initiative
d’actes et de connaissances qui viendront enrichir son groupe social.
Là, l’expérience limite à laquelle l’initié a survécu, au lieu de faire de lui
une victime, l’aura métamorphosé en un autre, indispensable aux siens.
C’est malheureusement ce qui a manqué à la plupart des survivants de
la Shoah. Le père de Charles Liché avait-il pressenti qu’on ne sort du
traumatisme que par une initiation lorsque, dans le wagon de la mort, il
a fait promettre à son fils de devenir rabbin ? Celui d’Israël Meir Lau, en
confiant à l’un de ses fils aînés la vie de son dernier-né et la destinée de la
lignée rabbinique familiale, avait-il compris que pour vivre et survivre à un
traumatisme les individus devaient être inscrits dans un projet d’existence
porté par un collectif ?

Bibliographie

Baruk, H. 1976. Des hommes comme nous, Paris, Robert Laffont.


Blatman, D. 2009. Les marches de la mort, la dernière étape du génocide nazi
été 1944-printemps 1945, Paris, Fayard.
Eitinger, L. 1961. « Pathology of the concentration Camp Syndrome, preliminary
report », Archives of General Psychiatry, 5, 4, 371-379.
ffdjf. 1998. Discours et messages de Jacques Chirac, maire de Paris, Premier
ministre et président de la République en hommage aux Juifs de France
victimes de la collaboration de l’État français de Vichy avec l’occupant
allemand, Paris, Éditions ffdjf.
Hemmendinger, J. 1984. Les enfants de Buchenwald, Paris, L’Harmattan.
Houseman, M. 1986. « Notes sur quelques propriétés générales de la
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transformation initiatique », Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie, 6, 31-40.
Klarsfeld, S. 1978. Mémorial de la déportation des Juifs de France, Paris,
Éditions ffdjf, 2012.
Klarsfeld, S. 2014. « Orphelins de la Shoah et enfants cachés », dans N. Zajde,
Qui sont les enfants cachés ? Penser avec les grands témoins, Paris, Odile
Jacob, 13-24.
Lau, I. M. 2005. Loulek, l’histoire d’un enfant de Buchenwald qui devient grand
rabbin d’Israël, Jérusalem Publication.
Loridan-Ivens, M. 2008. Ma vie balagan, Paris, Robert Laffont.
Nathan, T. 1994. L’influence qui guérit, Paris, Odile Jacob.
Nathan, T. ; Zajde, N. 2012. Psychothérapie démocratique, Paris, Odile Jacob.
Niederland, W.G. 1964. « Psychiatric disorders among persecution victims. A
contribution to the understanding of concentration camp pathology and its
after effects », The Journal of nervous and mental disease, 139, 5, 458-474.
Nietzsche, F. 1883. Ainsi parlait Zarathoustra.
Pross, C. 1988. Paying for the Past : The Struggle Over Reparations for Surviving
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Richet, C. ; Mans, A. 1956. Pathologie de la déportation, Paris, Plon.

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Traumatisme sans métamorphose n’est que suspension du temps 163

Wieviorka, A. 1992. Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Paris,


Plon.
Young, A. 1995. The Harmony of Illusions, Inventing Post Traumatic Stress
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Zajde, N. 1995. Enfants de survivants, Paris, Odile Jacob, 2005.
Zajde, N. 2012. Les enfants cachés en France, Paris, Odile Jacob.

Nathalie Zajde et Tobie Nathan, Traumatisme sans métamorphose n’est que


suspension du temps

Résumé
Près de deux tiers des Juifs d’Europe ont disparu dans la Shoah du fait de la
volonté nazie de voir s’éteindre à jamais l’identité juive. Les rares Juifs qui ont
survécu aux camps d’extermination ont été métamorphosés par leur terrible vécu.
Comment ont-ils traversé cette terrifiante expérience ? Qu’est devenu leur être
privé et social, pendant et après un tel événement ? Comment ont-ils été accueillis
et soignés ? Dans cet article, les auteurs interrogent la notion de vécu traumatique
en se référant aux processus en jeu dans les métamorphoses de l’identité propres
aux situations initiatiques. Ils illustrent leur réflexion en évoquant l’histoire de deux
survivants déportés : le rabbin Charles Liché et le grand rabbin Israël Meir Lau.

Mots-clés
Stress post-traumatique, métamorphose, Shoah, survivant.

Nathalie Zajde & Tobie Nathan, Trauma Without Metamorphosis is Nothing


but Suspended Time

Abstract
Nearly one third of European Jews were murdered in the Holocaust due to the
Nazi will to totality erase Jewish identity. The very few Jews who survived
extermination camps have been metamorphosed. How did they go through this
terrifying experience ? What became of them as individuals as well as social
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human beings during and after their ordeal ? How were they taken in and
treated ? The authors of this article address the notion of traumatic experience
referring to the processes involved in the identity metamorphoses specific to the
initiation rituals. They illustrate their reflection with two famous survivors : Rabbi
Charles Liché and Rabbi Israel Meir Lau.

Keywords
Holocaust, metamorphosis, post-traumatic stress disorder, survivor.

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