Vous êtes sur la page 1sur 22

etrouver ce titre sur Numilog.

com

La Querelle
des universaux
etrouver ce titre sur Numilog.com
etrouver ce titre sur Numilog.com

Alain de Libera

La Querelle
des universaux
De Platon
à la fin du Moyen Âge

ÉDITION AUGMENTÉE D’UNE POSTFACE

Éditions du Seuil
etrouver ce titre sur Numilog.com

Ce livre a été publié initialement dans la collection


« DES TRAVAUX »

ISBN 978-2-0213-8208-2
ISBN 1re édition 978-2-02-024756-6

© Éditions du Seuil, janvier 1996


et Points, mars 2014 pour la postface

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
etrouver ce titre sur Numilog.com

Mais la haine peut être ressentie contre les


classes.
ARISTOTE

Il nous arrive, par la volonté, d’aimer ou de


haïr quelque chose en général.
THOMAS D’AQUIN

J’aime les pommes en général.


Jacques CHIRAC
etrouver ce titre sur Numilog.com
etrouver ce titre sur Numilog.com

1
Un problème saturé

En 1845, l’Académie des sciences morales et politiques


mettait au concours une histoire de la philosophie scolastique,
dont le prix allait être remporté par Barthélemy Hauréau
(1812-1886). L’intérêt pour le Moyen Âge était neuf. Victor
Cousin venait de publier les Ouvrages inédits d’Abélard
(1836), il leur ajouterait bientôt les Petri Abaelardi Opera
(1849) coédités avec Charles Jourdain (1817-1886). La vision
historique de l’Académie était très précise – c’était celle de
Victor Cousin ; le programme narratif qu’elle imposait ne
l’était pas moins. Le volume d’histoire de la philosophie
scolastique devait s’en tenir à la « grande époque » (les XIIIe
et XIVe siècles), porter « une attention toute particulière » au
conflit entre réalistes, conceptualistes et nominalistes, cher-
cher « la part d’erreur et surtout la part de vérité que ces
systèmes et ces écoles pouvaient contenir », « dégager ce
qui pourrait encore être mis à profit par la philosophie de
notre temps », enfin, « se renfermer dans le domaine de la
philosophie proprement dite et rester étranger à celui de la
théologie, autant du moins que le permettrait le lien intime
de ces deux sciences au Moyen Âge ». On laissera ici de côté
les problèmes de frontière entre disciplines et les questions
de périodisation pour aller à l’essentiel : dès son premier
début en France, pour ne pas dire dans le monde, l’histoire
de la philosophie médiévale a rencontré ce qu’on appelle
la querelle des universaux. En posant que la philosophie,
que l’on disait encore à l’époque scholastique, était « tout
etrouver ce titre sur Numilog.com
10 La Querelle des universaux
entière dans la querelle du nominalisme et du réalisme », à
quoi s’ajoutait le « conceptualisme » en arbitre ou en recours,
tiers indispensable à un âge du « juste milieu » intellectuel
que le règne de Louis-Philippe réalisait en politique, Victor
Cousin prolongeait un geste fondateur, engagé en l’an XI de
la République, quand l’idéologue J.-M. Degérando appelait à
la réévaluation de la « grande discussion entre les Réalistes et
les Nominaux », où, selon lui, se marquaient les « nouvelles
figures prises par les philosophies de Platon, d’Aristote et de
Zénon »1. Ainsi cette longue querelle médiévale en révélait
une autre, interminable, aussi vieille que la philosophie même,
une histoire grecque en somme, une histoire d’Académies,
de Lycées et de Portiques, continuée dans le latin de l’École.
Les choses ont changé depuis Victor Cousin. Le Moyen
Âge a conquis sa liberté ; la scholastique, qui a perdu son
h, n’est plus qu’une étiquette ; l’histoire s’est donné de nou-
veaux objets, dont la querelle des universaux ne fait qu’un
sous-ensemble. Derrière le renouvellement des méthodes,
des conceptions et des styles, il nous paraît, pourtant, que
Degérando a vu partiellement juste. En proposant au lecteur
un livre sur la querelle des universaux, de Platon à la fin du
Moyen Âge, nous voulons argumenter une thèse simple : le
problème médiéval des universaux est une figure du débat
qui, depuis l’Antiquité tardive, oppose et rassemble à la fois
le platonisme et l’aristotélisme.
Ce débat dure encore. Il y a aujourd’hui des « nominalistes »
et des « réalistes ». Ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.
Ce livre est un livre d’histoire. Il a un objet, une méthode
et un présupposé. Les trois sont liés.

1. Sur tout cela, cf. J. Jolivet, « Les études de philosophie médiévale


en France de Victor Cousin à Étienne Gilson », in Gli studi di filosofia
medievale fra otto e novecento. Contributo a un bilancio storiografico,
Atti del convegno internazionale Roma, 21-23 settembre 1989, a cura di
R. Imbach e A. Maierù (« Storia e Letteratura », 179), Rome, Edizioni
di Storia e Letteratura, 1991, p. 5-7.
etrouver ce titre sur Numilog.com
Un problème saturé 11

Questions de méthode

Nous présupposons ici une certaine conception du Moyen


Âge et de l’histoire de la philosophie médiévale. On peut la
résumer d’une formule, translatio studiorum, et l’expliciter
en quelques phrases. La philosophie n’est pas morte en 529
avec la fermeture de la dernière école philosophique païenne
par l’empereur romain d’Orient Justinien, elle a entamé un
long transfert, une longue migration (translatio) vers l’Orient
musulman d’abord, vers l’Occident chrétien ensuite1. Dans
ces voyages successifs où s’égrènent les capitales du savoir
et les centres d’études (studia) d’Athènes à Bagdad, de
Bagdad à Cordoue, de Cordoue à Tolède, puis à Paris, à
Oxford, à Cologne ou à Prague, la philosophie grecque a, de
traduction en traduction, parlé arabe et latin ; quelque chose a
demeuré, beaucoup de choses se sont perdues, d’autres sont
venues qui n’avaient jamais été dites. Faire l’histoire d’un
problème, c’est donc suivre un trajet épistémique réel, voir se
former des réseaux, se distribuer, se défaire, se recomposer
un certain nombre d’éléments, considérer des glissements,
des récurrences, mais aussi des faits de structure déterminés
par l’état des corpus accessibles.

1. Sur la conception de l’histoire de la philosophie médiévale


comme translatio studiorum, cf. A. de Libera, La Philosophie médié-
vale (« Premier Cycle »), Paris, PUF, 1993. Sur le thème médiéval
de la translatio studii, cf. S. Lusignan, « La topique de la translatio
studii et les traductions françaises de textes savants au XIVe siècle », in
G. Contamine (éd.), Traduction et Traducteurs au Moyen Âge. Actes du
colloque international du CNRS organisé à Paris, Institut de recherche
et d’histoire des textes, les 26-28 mai 1986 (« Documents, études et
répertoires publiés par l’Institut de recherche et d’histoire des textes »),
1989, p. 303-315 ; F.J. Worstbrock, « Translatio artium. Über die
Herkunft und Entwicklung einer kulturhistorischen Theorie », Archiv
für Kulturgeschichte, 47 (1965), p. 1-22 ; A.G. Jongkees, « Translatio
studii : les avatars d’un thème médiéval », in Miscellanea Mediaevalia
in memoriam Jan Frederik Niermeyer, Groningue, 1967, p. 41-51.
etrouver ce titre sur Numilog.com
12 La Querelle des universaux
Cette histoire indissolublement doctrinale et littéraire porte
sur une durée longue – d’autant plus longue qu’elle refuse
toute coupure philosophique entre l’Antiquité tardive et le
Moyen Âge. Quelle méthode impose ce vaste cadrage ?
Celle que dicte la nature même de l’objet étudié. Tel que
nous l’entendons ici, le problème des universaux n’est pas
un problème philosophique éternel, une question qui traver-
serait l’histoire par-delà « les ruptures épistémologiques, les
révolutions scientifiques et autres changements d’ἐπιστήμη » :
c’est un révélateur de ces changements – si changements il
y a. L’histoire d’un objet n’est pas un état de la question à
une période donnée. Il n’y a ni période ni question données.
Il y a des questions durables en ce qu’elles créent leur
propre durée.
Soit donc le problème des universaux. La tâche de l’his-
torien n’est pas de présenter, de reformuler, de reconstruire
les réponses qui lui ont été successivement apportées, c’est
de remonter aux données textuelles, aux structures argu-
mentatives, aux schèmes conceptuels et aux interférences de
champs théoriques que recouvre et désigne cette appellation.
On peut évidemment définir ce qu’est le nominalisme pour
tel philosophe contemporain – on dira par exemple que, pour
N. Goodman, c’est « le refus d’admettre toute entité autre
qu’individuelle ». On peut ensuite facilement répartir les phi-
losophies médiévales à partir d’un tel refus. Ce n’est pas notre
problème. Notre tâche est de définir les réseaux conceptuels
qui, dans le long travail historique de réappropriation du
platonisme et de l’aristotélisme au Moyen Âge, ont donné
naissance aux figures médiévales du débat Aristote-Platon.
On ne peut accéder au problème des universaux en faisant
l’économie de sa geste et de sa gestation. Quel est, dans ces
conditions, l’objet de ce livre ? Répondre à cette question, c’est
montrer à la fois sa singularité et la méthode qu’elle implique.
Revenons un instant au « conflit entre réalistes, concep-
tualistes et nominalistes » dont le concours de 1845 avait
fait un thème central, sinon un objet privilégié. Ce conflit
etrouver ce titre sur Numilog.com
Un problème saturé 13
est censé circonscrire le problème des universaux, dans la
mesure où il exhibe la conflictualité des réponses apportées
par le Moyen Âge à un problème précis : celui du statut
des universaux. Il est clair toutefois que chacune de ces
réponses n’est que la mise en position hégémonique de l’une
des trois réponses que l’on peut faire à la question des uni-
versaux telle qu’elle se formule historiographiquement : les
universaux sont-ils des choses, des concepts ou des noms ?
Cette question paraît naturelle. La querelle des universaux
est une autre manière de dire les choses, les concepts et les
mots. Pourtant, il n’y a là rien de « naturel ». Ce que constate
l’historien de la philosophie dès qu’il délaisse les problèmes
« éternels » pour aller au détail des corpus philosophiques et
à la geste des traditions interprétatives, c’est que la structure
problématique imposée aux universaux par la triple entente
du réalisme, du conceptualisme et du nominalisme est celle
que la scolastique de l’Antiquité tardive, notamment celle,
néoplatonicienne, des Ve et VIe siècles a d’abord imposée
comme grille de lecture aux Catégories d’Aristote. Avant
que les médiévaux se demandent si les « universaux » étaient
des choses, des concepts ou des mots, les néoplatoniciens
se sont demandé si les Catégories d’Aristote étaient des
étants (ὄντα), des noèmes (νοήματα) ou des sons vocaux).
La question qui se pose est alors de savoir comment, pour
quelles raisons et par quelle initiative, cette grille est passée
des catégories aux universaux.
Mais cette question suppose que l’on sache pourquoi les
universaux sont entrés dans le mobilier ontologique de la
philosophie. Ici, la réponse est simple : parce qu’un philosophe
néoplatonicien né à Tyr en 232 ou 233 de l’ère chrétienne,
Porphyre le Phénicien, élève de Plotin, a rédigé un petit traité
intitulé Isagoge, qui, comme son nom d’« Introduction » ne
l’indique pas, était une préface à ces Catégories, alors placées
en tête du cours de logique d’Aristote – l’Organon. La chose
est claire, et bien connue : « On peut dire, en toute vérité, que
c’est grâce à Porphyre », par l’intermédiaire de son second
etrouver ce titre sur Numilog.com
14 La Querelle des universaux
traducteur latin, Boèce (le premier étant Marius Victorinus,
† 370), « que les principes de la logique ont pénétré dès le
e
V siècle, et bien avant la renaissance de la philosophie d’Aris-
tote, dans le courant de la pensée occidentale ». Autrement
dit, il suffit de savoir de quoi parle Porphyre pour savoir
ce qu’étaient dans son esprit les objets théoriques que le
Moyen Âge a appelés « universaux ». Considérons un instant
le résumé que J. Tricot, son traducteur, fait de l’opuscule
de Porphyre : « L’Isagoge a pour objet l’étude des quinque
voces (les cinq voix ou dénominations : le genre, l’espèce, la
différence, le propre et l’accident), qui jouent un grand rôle
dans la doctrine d’Aristote, mais sur lesquelles les ouvrages
du Stagirite ne fournissent que de brèves indications. » Nous
voilà en possession d’une liste. Les universaux sont le genre,
l’espèce, la différence, le propre et l’accident. Tous ces termes
figurent effectivement dans les œuvres d’Aristote. La formu-
lation de J. Tricot n’en est pas moins singulière. D’abord,
elle n’emploie pas le terme universaux – et pour cause, il ne
figure pas dans le texte de Porphyre – ni celui de prédicables,
qu’utilisent aussi bien Porphyre qu’Aristote ; à la place, elle
prend une expression latine de Boèce héritée de Porphyre lui-
même, qui l’emploie incidemment1, et de ses commentateurs

1. L’Isagoge contient, de fait, une section (le chapitre 7) inti-


tulée : Περὶ τῆϛ ϰοινωνίαϛ τῶν πέντε ϕωνῶν. Tricot traduit juste-
ment : « Des caractères communs aux cinq voix » ; E.W. Warren :
Common Characteristics of the Five Predicables (cf. Porphyry the
Phoenician, « Isagoge », The Pontifical Institute of Mediaeval Studies,
Toronto, 1975, p. 48) – le titre reçu dans la tradition latine étant…
De communitatibus omnium quinque universalium. Porphyre serait-il
« vocaliste » ? Tout porte à le croire. Mais le texte s’ouvre sur une
thèse générale à l’ambiguïté calculée : Κοινὸν μὲν δὴ πάντων τὸ ϰατὰ
πλειόνων ϰατηγορεῖσθαι ; Tricot traduit : « Ce qu’il y a de commun
à toutes ces notions, c’est d’être attribué à une pluralité de sujets » ;
Warren : All the predicables are predicated of many things. Comme
souvent, la seule traduction rigoureuse est celle de Boèce – Com-
mune quidem omnibus est de pluribus praedicari – parce qu’elle est
indéterminée. En rendant le grec τὸ ϰατὰ πλειόνων par omnibus (« à
tous »), le traducteur latin ne prend pas parti. Tricot tranche dans le
etrouver ce titre sur Numilog.com
Un problème saturé 15
1
grecs , qui la généralisent : quinque voces, littéralement les
« cinq voix » ou les « cinq sons », ce qui impose d’emblée
une vue « nominaliste », pour ne pas dire « vocaliste », sur
l’objet de l’enquête (celle qu’illustrera au Moyen Âge Ros-
celin de Compiègne en réduisant les universaux à de simples
flatus vocis). Par là, elle ferme toute possibilité d’émergence
d’un problème des universaux : si le genre, l’espèce, la dif-
férence, le propre et l’accident sont des voix, le problème
ne peut porter sur ce que sont les universaux, puisqu’il est
d’emblée résolu2. Sur quoi porte-t-il alors ? Et pourquoi le

sens du conceptualisme (comme si Porphyre parlait explicitement de


νοήματα) ; Warren esquive le problème. Reste que la leçon grecque
originale balance entre le « vocalisme » (τῶν πέντε ϕωνῶν) et le flou
artistique (μὲν δἠ πάντων). D’où une question simple : en quoi peut-
il y avoir chez Porphyre un problème des universaux ? La réponse,
on le verra, est simple, elle aussi : parlant en logicien (λογιϰώτερον),
Porphyre s’interdit de traiter son propre problème. Preuve décisive que
la considération des « cinq » comme simples « voix » (φωναί) relève
de la logique et ne constitue ni la véritable perspective sur la question
des universaux ni le fin mot de la pensée de Porphyre. En ce sens, on
peut dire que l’Isagoge contient une théorie des cinq voix, pas une
théorie des universaux.
1. C’est chez les commentateurs de Porphyre que l’expression
« les cinq voix », utilisée dans le titre du chapitre 7, remonte jusqu’à
l’intitulé général de l’ensemble du traité. C’est ainsi, par exemple,
que, au lieu du titre de Commentaire sur l’Introduction, appelé par
l’énoncé habituel du traité porphyrien (ΠΟΡΦΥΡΙΟΥ ΕΙΣΑΓΩΓΗ ΤΟΥ
ΦΟΙΝΙΚΟΣ ΤΟΥ ΜΑΘΗΤΟΥ ΠΑΩΤΙΝΟΥ ΤΟΥ ΛΥΚΟΠΟΛΙΤΟΥ :
« Introduction de Porphyre le Phénicien, disciple de Plotin de Lyco-
polis »), le commentaire d’Ammonius est désigné par : ΑΜΜΩΝΙΟΥ
ΕΡΜΕΙΟΥ ΕΞΗΓΗΣΙΣ ΤΩΝ ΠΕΝΤΕ ΦΩΝΩΝ.
2. Ce premier paradoxe est incontournable, car il exprime directement
le projet théorique (ou plutôt la fonction propédeutique) de l’Isagoge.
Comme le note J.-F. Courtine, la perspective porphyrienne incline
originairement au nominalisme – une tendance que ne dément pas,
sur ce point, le néoplatonisme tardif. Cf., à ce propos, J.-F. Courtine,
« Note complémentaire pour l’histoire du vocabulaire de l’être (Les
traductions latines d’ονδτα` et la compréhension romano-stoïcienne
de l’être) », in P. Aubenque (éd.), Concepts et Catégories dans la
pensée antique (« Bibliothèque d’histoire de la philosophie »), Paris,
Vrin, 1980, p. 33-87 (spécialement p. 39 et 47). De ce point de vue, le
etrouver ce titre sur Numilog.com
16 La Querelle des universaux
poser ? Ensuite, si l’on pressent qu’il est nécessaire de savoir
ce que sont le genre, l’espèce, la différence, le propre et
l’accident pour aborder l’étude des catégories, on ne voit
pas en quoi cette connaissance est plus nécessaire qu’une
autre – comme de savoir ce que signifie « être prédiqué »
ou ce qu’est un nom, un terme, un sujet logique ou onto-
logique, ou, last but not least, un individu. Autrement dit,
la nature du lien entre théorie des universaux et théorie des
catégories n’est pas problématisée. Enfin, on se demande
d’autant plus ce qui réclame l’intervention de Porphyre quand
on sait qu’Aristote lui-même a, en plusieurs circonstances,
clairement défini ce qu’il entendait par « termes universels »
ou « prédicables ». On a donc ici un premier paradoxe : la
présentation des universaux par Porphyre ne contient pas le
mot « universaux ». Son traducteur français remplace le mot
manquant par une expression (« les cinq voix ») qui véhicule
une thèse vocaliste (nominaliste) dans une phrase où elle
ne peut s’appliquer – une expression comme « Le genre
est un mot » étant une expression logiquement mal formée
(une expression bien formée ne peut être que “Genre” est
un mot »). Enfin, le texte de Porphyre semble faire double
emploi avec la théorie aristotélicienne des prédicables : un
double emploi, il est vrai, d’un type étrange, puisqu’il consiste
à faire cohabiter avec les définitions aristotéliciennes des
termes universels une définition portant sur autre chose que
ce que visait Aristote ! À cela s’ajoute un second paradoxe :
on ne voit pas comment un problème des universaux peut
bien émerger d’une étude « volontairement aride, mais très
accessible » (sic) des cinq voix ou dénominations, dont Tri-

« problème des universaux » est donc un corps étranger dans l’Isagoge,


ce que sanctionne un second paradoxe, sur lequel nous revenons plus
loin : Porphyre ne formule « son » problème que pour l’esquiver. Le
troisième, proprement médiéval, est que la tradition latine n’a longtemps
disposé que de l’« Ancienne Logique » (Logica vetus) pour traiter une
question que, selon Porphyre lui-même, la logique comme telle ne
pouvait ni ne devait assumer.
etrouver ce titre sur Numilog.com
Un problème saturé 17
cot lui-même souligne qu’elle est partiellement inspirée de
« divers passages des Topiques d’Aristote »1.
D’où vient donc le « problème » qui a non seulement suscité
dix siècles de discussions, mais permis l’éclosion des thèses
philosophiques fortes et cohérentes qu’on appelle « nomina-
lisme » et « réalisme » ? Peut-être du fait que le « problème
des universaux » recouvre un réseau de questions qui, dans le
mouvement complexe de l’exégèse de l’ensemble du corpus
aristotélicien, ont cristallisé autour de l’Isagoge sans être
toutes énoncées par l’Isagoge. À ce compte, il faudrait dire
que l’Arbre de Porphyre cache une forêt. C’est la thèse que
nous défendons ici.

LE PROBLÈME DES UNIVERSAUX


ET L’AFFAIRE DES STYLOS

Avant d’entrer dans le détail de l’hypothèse de travail que


nous proposons, avant d’exposer le programme de recherche
qu’elle détermine, il faut nous défaire de l’illusion anhis-
torique. En maintenant qu’il n’y a pas d’accès immédiat à
la problématique des universaux, nous soutenons qu’il faut
neutraliser l’apparence transcendantale qui revient, inélucta-
blement, à l’horizon du travail historique. Tout lecteur d’un
livre consacré aux universaux est en droit de réclamer une
position simple du problème traité : une position ancrée dans
la métaphysique du sens commun. Il y va de la possibilité
d’une traductibilité des philosophèmes et d’une continuité

1. Il y a, malgré tout, une différence fondamentale entre Porphyre et


Aristote.
  Dans les Topiques,

le Stagirite

étudie quatre

« prédicables » :
1 la définition, 2 le propre, 3 le genre et 4 l’accident ; Porphyre
remanie la liste aristotélicienne en ajoutant l’espèce, en supprimant la
définition et en isolant la différence (intégrée par Aristote à l’étude du
genre). Sur le sens et les conséquences de ce remaniement, cf. A. de
Libera, « Introduction », in Porphyre, Isagoge, trad. J. Tricot revue
(« Sic et Non »), Paris, Vrin, 1995.
etrouver ce titre sur Numilog.com
18 La Querelle des universaux
de l’expérience de la pensée, gage supposé de tout dialogue
comme de toute interprétation philosophiques. Une telle
position existe-t-elle ?
Dans son introduction à la traduction anglaise du De uni-
versalibus de Jean Wyclif, P.V. Spade tente d’« illustrer » le
problème des universaux avant de l’« énoncer précisément »1.
La question philosophique générale, vite circonscrite, ouvre
sur une alternative simple : « Y a-t-il ou non des universaux
dans le monde ? Une réponse affirmative est le réalisme, une
réponse négative, le nominalisme. » Sans décider encore si,
ainsi formulé, le problème philosophique des universaux n’est
pas exagérément réduit (où classer en effet, dans cette pers-
pective, le réalisme de la doctrine husserlienne des essences
qui, contre Platon, professe leur non-existence empirique
ou mondaine ?), il faut s’arrêter un instant sur l’exemple
qui l’illustre.
Le point de départ choisi par Spade est intuitif et percep-
tuel. On peut penser qu’il ne peut en être autrement dans
une présentation qui, semble-t-il, accepte tacitement la vue
nominaliste, mais il y a d’autres raisons à cela, que nous
examinerons par la suite – notamment le lien conceptuel et
historique existant entre la problématique des universaux et
celle de la perception issue de la thèse d’Aristote dans les
Seconds Analytiques, selon laquelle, « bien que l’acte de
perception ait pour objet l’individu, la sensation n’en porte
pas moins sur l’universel ». Revenons à la situation décrite
par Spade : j’ai devant moi deux stylos à bille noirs. Le point
crucial est : combien de couleurs vois-je ? Deux réponses
s’offrent. La première : je vois une seule couleur – la noir-
ceur (blackness) qui est « simultanément partagée par les
deux stylos ou commune aux deux » –, une seule et même
couleur donc, bien qu’inhérente à deux choses distinctes et

1. Cf. P.V. Spade, « Introduction », in John Wyclif, On Universals


(Tractatus de universalibus), trad. A. Kenny, Oxford, Clarendon Press,
1985, p. XV-XVIII.
etrouver ce titre sur Numilog.com
Un problème saturé 19
présente en même temps en deux endroits différents. Cette
position, ce que Spade appelle « croire aux universaux »,
est le réalisme : admettre que des « entités universelles »
comme la noirceur sont partagées par toutes les choses qui
présentent une même propriété (ici, être noires) et qu’à ce
titre elles leur sont communes. À l’opposé, évidemment, le
nominaliste est caractérisé comme celui qui voit deux noir-
ceurs, autant de noirceurs que de stylos. Deux noirceurs qui
sont « semblables », certes, mais qu’« il suffit de regarder
pour voir qu’elles ne sont et n’en restent pas moins deux
noirceurs ». Ainsi illustré, le problème des universaux est
simple : y a-t-il ou non deux couleurs dans les stylos de
P.V. Spade ? « Le réalisme et le nominalisme sont les deux
principales réponses à cette question. »
On peut évidemment s’étonner de la naïveté du passage
de la perception à l’être mis en œuvre dans la réponse « réa-
liste ». Mais, si l’on veut bien admettre que le réalisme et le
nominalisme correspondent, en général, à des « manières de
voir », on doit aussi se demander ce qui prouve que le réaliste
ne voit pas, comme tout le monde, deux choses noires quand
il voit deux choses noires. Au vrai, même s’il s’avérait que
la vue d’un réaliste fût différente de celle du commun des
mortels, il resterait à expliquer comment, du simple fait qu’il
voit le même noir en deux choses noires, le réaliste en vient
à penser qu’une même entité – la noirceur – est actuellement
partagée par ces deux choses. Telle que la présente Spade,
la psychogenèse de la « croyance aux entités universelles »
fait du réalisme le résultat d’un simple paralogisme – tel
l’enfant de Piaget pour qui chaque escargot rencontré sur le
bord du chemin est, perceptuellement, « l’Escargot », ni plus
ni moins, le réaliste est celui qui, voyant la noirceur partout
où il y a des choses noires, en conclut qu’il y a en chacune
la même « entité universelle ».
Cette caractérisation suffit-elle ? On peut en douter. Il ne
suffit pas de reconnaître avec Spade qu’il est « difficile de faire
correspondre » toutes les théories des philosophes médiévaux
etrouver ce titre sur Numilog.com
20 La Querelle des universaux
avec son « illustration » de la problématique des universaux.
Il faut se demander en quoi cette illustration articule suffi-
samment le problème de l’explication de la formation des
concepts généraux et celui de la théorie psychologique de
la perception des couleurs, et s’il l’articule sans préjuger la
réponse dans la question.
Selon nous, l’exemple de Spade illustre une probléma-
tique qui est non seulement déjà constituée, mais supposée
philosophiquement résolue ou, ce qui revient ici au même,
historiquement sanctionnée et dans le sens du nominalisme
et dans celui d’une certaine interprétation du nominalisme.
Grâce à l’innocent exemple des deux stylos, on feint de
croire que le réaliste voit de ses yeux la forme commune,
qu’il en décèle la présence dans le sensible, presque à fleur
d’objets, et, dans le même temps, on pose que le nominaliste
voit comme tout un chacun des choses, que ces choses sont
semblables et qu’il finit par en percevoir la similitude. Il n’y
a qu’un problème : le nominalisme médiéval, du moins celui
d’Occam, n’est pas une philosophie de la ressemblance, ni
sa théorie des universaux une anticipation de l’empirisme
classique.
Si la théorie occamiste de l’origine des universaux peut
donner l’impression de reprendre dans un langage étrange,
mais à un niveau de théorisation plus maîtrisé, la description
causale empiriste de la formation des concepts généraux
selon Aristote

(Métaph., A, 1, et Anal. post., II, 19), il est
clair a qu’elle le fait à l’aide d’instruments spécifiques qui
n’ont pas grand-chose à voir avec Aristote et rien à voir, ou
presque, avec ceux de l’empirisme classique, et b que les
processus qu’elle s’efforce de décrire sont d’un autre ordre et
ont d’autres implications que le scénario perceptuel présenté
dans l’exemple des stylos. Or, s’il est un terrain commun
au nominalisme et au réalisme à l’époque d’Occam ou de
Duns Scot, c’est bien la singulière et nouvelle théorie de la
perception qui, à la fois, les rassemble et les sépare, et qui
veut que, pour Scot, une seule perception sensible suffise
etrouver ce titre sur Numilog.com
Un problème saturé 21
pour que l’intellect puisse former les concepts universels
correspondants et, pour Occam, un seul acte de connais-
sance intellectuelle abstractive d’un singulier suffise pour
que l’esprit puisse former à son sujet un concept spécifique
de soi applicable à tous les autres singuliers maximalement
semblables. Il ne faut donc pas partir de l’hypothèse qu’une
situation empirique simple peut nous aider à saisir les pro-
blèmes traités par la philosophie ancienne. Il faut tenter de
montrer comment elle y a elle-même accédé.

NOMINALISME ET RÉALISME AU MOYEN ÂGE


OU DE QUOI PARLONS-NOUS ?

S’il n’y a pas d’illustration intuitive du problème des


universaux, on dira qu’il est au moins possible de définir ce
que sont le nominalisme et le réalisme aujourd’hui, puis, en
fonction de ce critère simple, de voir dans quelle mesure on
peut parler de nominalisme et de réalisme au Moyen Âge.
On peut le faire. Mais c’est, à nos yeux, refaire sur le
terrain de l’analyse l’erreur que l’on a commise sur celui
de l’approche « naïve ».
En 1977, Paul Vignaux a clairement formulé le problème
en distinguant deux méthodes pour « aborder et délimiter un
ensemble de faits intellectuels désignés comme “nominalisme
médiéval” ».

Deux manières sont concevables pour aborder et délimiter


un ensemble de faits intellectuels désignés comme « nomi-
nalisme médiéval ». On pourrait accepter au point de départ
un concept de nominalisme antérieurement acquis dans une
réflexion philosophique, et à partir de ce concept circonscrire
en quelque façon a priori le champ médiéval de recherche.
On peut aussi interroger immédiatement les données connues
d’histoire de la culture au Moyen Âge : si on y trouve des
œuvres qui apparaissent typiques d’un nominalisme signalé par
etrouver ce titre sur Numilog.com
22 La Querelle des universaux
ce terme dans cette histoire même, l’analyse de ces œuvres
conduira à proposer a posteriori une notion du « nominalisme
médiéval » (p. 293).

La première méthode décrite par Vignaux est celle que nous


rejetons ici. Pourquoi ? Il est certes possible de circonscrire
un ensemble de thèses « nominalistes » dans la philosophie
contemporaine. Chacun connaît au moins un slogan nomina-
liste, de celui de Goodman-Quine : « Nous ne croyons pas
dans les entités abstraites », à celui de Goodman solo : « Pour
moi, comme nominaliste, le monde est un monde d’indivi-
dus. » De ce point de vue, le nominalisme peut donc être
caractérisé au minimum comme une doctrine qui ne recon-
naît l’existence qu’aux individus. Mais cette caractérisation
suffit-elle ? Il va de soi que non. D’abord, elle ne rend pas
compte du sens technique que chaque philosophe donne à son
nominalisme. Soit, pour se limiter à un exemple, le nomina-
lisme de Goodman. Le sens technique du « nominalisme »
goodmanien n’est pas l’élimination des entités abstraites
prônée par… Goodman-Quine, mais l’élimination de tout ce
qui n’« est » pas un individu. Or, et c’est là que Goodman
a son chemin de pensée propre : 1 cet individualisme est
instrumenté par « le rejet de la relation d’appartenance au
profit de la relation méréologique entre parties et tout » (la
thèse de Goodman étant que « deux individus composés », ce
qu’il appelle des sommes, « ne diffèrent que  
si au moins un
des atomes qui les constituent diffère ») ; 2 la méréologie
lui permet de ne pas éliminer les entités abstraites au profit
des seules entités concrètes : il y a chez lui un équivalent
nominaliste des propriétés, ce qu’il appelle quale, à la fois
individu et « entité abstraite récurrente, que l’on retrouve »
chez une pluralité de particuliers concrets, dans la mesure où
il fait partie d’eux au sens méréologique du terme.
Si, à partir de ce concept préalable de nominalisme, on
s’efforce maintenant de « circonscrire a priori un champ
médiéval de recherche », on n’obtiendra rien d’extraordinaire.
etrouver ce titre sur Numilog.com
RÉALISATION : NORD COMPO À VILLENEUVE-D’ASCQ
IMPRESSION : NORMANDIE ROTO IMPRESSION S.A.S. À LONRAI
DÉPÔT LÉGAL : MARS 2014. N° 116336 (00000)
IMPRIMÉ EN FRANCE