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CRI, LANGAGE, AFFECT : MODALITÉS DANS LE GRAND ÂGE

Catherine Caleca

John Libbey Eurotext | « L'information psychiatrique »

2006/5 Volume 82 | pages 389 à 396


ISSN 0020-0204
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2006-5-page-389.htm
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L’Information psychiatrique 2006 ; 82 : 389-96

SIGNES DU TEMPS

Cri, langage, affect :


modalités dans le grand âge

Catherine Caleca*

RÉSUMÉ
Nous commencerons par un abord théorique qui tentera d’aborder, à la lumière de la réflexion entreprise par de nombreux
auteurs, à partir du début de l’acquisition du langage, les enjeux de cette énigme que représente le cri. Nous présenterons
ensuite deux cas cliniques qui mettent en évidence les diverses modalités de l’utilisation du cri par les patients que nous
sommes amenés à entendre et à écouter.
Mots clés : cri, langage, rythme, démence, personne âgée

ABSTRACT
Scream, language, emotion in old patients. We will start with a theoretical approach aimed at tackling the issues behind
the enigma of screaming, in the light of reflections by numerous authors on language learning from the earliest stages
onwards. We will then present two clinical cases that reveal the different ways in which the scream is used by patients we
are called on to hear and listen to.
Key words: scream, language, rhythm, dementia
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RESUMEN
¿Grito, lenguaje, afecto? Empezaremos por un enfoque teórico que intentará abordar, gracias a la reflexión llevada a cabo
por numerosos autores, lo que está en juego en este enigma que representa el grito, a partir del inicio de la adquisición del
lenguaje. Acto seguido presentaremos dos casos clínicos que ilustran las distintas modalidades de utilización del grito por
parte de pacientes que hemos oido y escuchado.
Palabras clave : grito, lenguaje, ritmo, demencia

* Psychologue clinicienne, La Triade, Hôpital Charles-Foix, 94205 Ivry-sur-Seine. <catherinecaleca@hotmail.com>

L’INFORMATION PSYCHIATRIQUE VOL. 82, N° 5 - MAI 2006 389


C. Caleca

Pourquoi cet intérêt pour le cri au sein de notre question- Le cri du nourrisson constitue un premier signal dont on
nement sur la structure à l’épreuve du vieillissement ? Il peut se demander si, à l’origine, il a une adresse ou s’il est
vient d’une longue recherche entreprise à propos du travail simplement un équipement génétique au plus proche de la
psychique et de la démence, où nous en sommes venus à pulsion. Cependant, du fait de son hilflösigkeit, de sa
nous interroger sur les modalités ultimes du langage atta- dépendance totale, il est vital pour le petit d’homme que se
qué par les processus démentiels. Il vient croiser nos ren- trouve là, à portée de voix, un auditeur suffisamment bien-
contres au sein des unités de gériatrie en court, moyen ou veillant qui lui permette de poursuivre son chemin dans
long séjour, où certains de ces patients s’expriment parfois l’existence.
préférentiellement par le cri. Comme souvent, c’est de Annie Anzieu [2] mentionne également le cri comme
notre échec que cette mise au travail a procédé, de notre manifestation première de la vie, si ce n’est pour l’enfant
incapacité à apporter une réponse à ces appels dont le lui-même, au moins pour la conscience de la mère. Ce cri
contenu n’est pas toujours énoncé en mots que l’on puisse est le signe décisif de son apparition hors du corps mater-
comprendre. nel.
Appels inlassables auxquels aucune réponse ne vient Par la suite, celui-ci s’appuiera sur son substrat organi-
apporter le répit, répétitions incessantes de mots incompré- que pour s’inscrire dans le registre du signe adressé à la
hensibles en ritournelles sans fin qui semblent constituer mère. Quand il réapparaît ultérieurement, il fait « apparaî-
une butée infranchissable à l’entendement. tre que la distance entre soi et l’objet du désir peut être
De là procède donc ce questionnement : Qu’est-ce que supprimée ».
le sujet criant veut dire ? Qu’est-ce que le sujet criant veut L’abolition de toute distance mise en scène dans la
nous dire ? Que nous poursuivrons ainsi : Le sujet criant violence du cri, voire du hurlement, se rencontre fréquem-
adresse-t-il une demande et plus encore, une demande qui ment chez les patients atteints de démence. Il attaque les
nous est destinée ? destinataires au plus vif de leurs propres affects, dans la
Nous commencerons par l’aspect théorique qui tentera proximité de la représentation impossible d’une relation
d’aborder, à la lumière de la réflexion entreprise par de fusionnelle archaïque aussi véhémentement exigée. En
nombreux auteurs, les enjeux de cette énigme que repré- effet, si le cri, à l’origine, signale la vie, il se situe égale-
sente le cri. Nous présenterons ensuite quelques cas clini- ment dans la proximité immédiate de la mort. Celle dont le
ques qui mettent en évidence les diverses modalités de risque, présent lors de toute naissance, est évoqué par
l’utilisation du cri par les patients que nous sommes ame- Rank, mais également la mort sur-représentée par la défaite
nés à entendre et à écouter. du langage dont le cri procède, signe d’une souffrance ou
Le cri est un son perçant émis par la voix, nous enseigne d’une douleur ressentie sans remède, nous renvoyant la
le dictionnaire Robert. L’étymologie du mot cri ne nous culpabilité de laisser autrui dans une détresse mortelle qui
mène pas très loin : le cri nous vient du latin quiritare qui s’apparente au meurtre.
possède la même signification. On trouve à proximité les Ainsi, la première signification du cri est-elle celle d’un
quirites (ceux qui crient), qui seraient la première popula- besoin qu’on ne peut différer de satisfaire sous peine de
tion de Rome et, plus intéressant, quiris, qui signifie la mort, pourrait-on dire, en tout cas de détresse majeure.
lance, la pique. Le cri perçant est donc de mise. Une de ses Cet enjeu dont nous avons tous été tributaires, suscite
particularités réside dans sa proximité avec l’onomatopée chez nous en tant qu’auditeur une angoisse importante, ne
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que l’on retrouve dans un certain nombre de langues euro- serait-ce que par identification à notre propre condition
péennes, crier, gritar, chillar, schreien, scream. La fré- passée de dépendance. Le cri génère une tentative de
quence de la présence de la voyelle i semble en redoubler la réponse à un besoin dépourvu de mots, informulé.
tonalité aiguë.
Cependant, l’une des illustrations proposées par le Littré Les plaisirs de bouche et le rythme
[14] comporte « Crier comme un perdu, comme un fou,
comme un enragé, comme un beau diable, crier très fort » L’instauration du langage passe par l’accès à ce que
et, plus loin, « crier à tue-tête » Ces définitions mettent Gori nomme joliment « les plaisirs de bouche » que sont les
l’accent sur l’aspect débordant, hors du sillon, asocial du lallations, gazouillis et autre clappements qui permettent
cri et sur sa répercussion sur autrui : « tue-tête ». En effet, il l’exploration de la cavité buccale comme lieu distinct de
n’existe pas de cri sans un volume sonore atteignant, voire celui de la satisfaction de l’apaisement de la faim par le sein
dépassant, les limites du supportable. qui la comble, la bouche.
Si nous considérons le développement du langage, le cri Pour accéder au langage et à l’énonciation, la bouche
marque notre premier pas parmi l’espèce des émetteurs de doit se dégager de son statut premier d’investissement
signaux vocaux codifiés, que nous avons coutume de nom- proprement oral. De ce premier investissement, elle
mer des humains. Comme le dit Freud dans l’Esquisse [9] : conserve une capacité de plaisir auto-érotique lié au suço-
« le cri comme signal d’une souffrance est à l’origine de tement dont Freud [7] constate qu’il apparaît chez le nour-
la compréhension mutuelle des humains ». risson mais peut se maintenir durant toute la vie. (Les

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Cri, langage, affect

fumeurs impénitents dont je fais partie savent quelque réseau et sont enfermés dans une cristallisation qui les
chose de cet attachement aux sensations des lèvres.) C’est sépare du mouvement qui les a fait naître. Ainsi mettre des
la tétée du sein maternel qui a fourni aux lèvres de l’enfant mots sur ce mouvement de va-et-vient, c’est placer des
son statut de zone érogène sur laquelle s’est étayé le déve- figurants là où leur absence est motrice du processus. La
loppement de l’activité sexuelle rendant possible ultérieu- pensée est affectée par ce va-et-vient, elle est dans un
rement l’accès au baiser. rapport d’emprise avec ce mouvement, et en retour,
La bouche, parmi les premiers lieux d’éveil de la senso- penser le va-et-vient met en mouvement la fabrique des
rialité, sera, en alliance avec la main mise au service de la pensées ». Elle prend comme référence le rêve de Freud
découverte du monde. La main, les doigts notamment, on le dans le train. L’emprise du mouvement se déroule sous le
sait à présent grâce à l’imagerie prénatale, est trouvée et signe du va-et-vient : on peut placer à l’un de ses pôles une
portée à la bouche avant la naissance et la succion s’exerce fantaisie de scène sexuelle. « Le rêve conduit vers une
dès la vie intra-utérine. butée finale qui est une séquence syllabique rythmée,
Les premiers objets, dont certains faisant partie du corps ma-mo, mo-ma, ma-mo ». Entre les deux du va-et-vient
propre du sujet (les pieds notamment), sont portés à la dont nous allons distinguer les formes : « Une scansion
bouche. C’est probablement la première distinction opérée syllabique est présentée comme donnant la solution du
dans la catégorisation du monde en comestible ou non rêve Hollthürn, offerte par l’auteur avec une insistance
comestible. On peut supposer dans le passage de téter à frappante qui fait appel à l’oreille et est soulignée, pour le
suçoter le germe d’une première suspension quant au but de regard, par les caractères d’imprimerie. Ce rythme sylla-
l’activité pulsionnelle permettant de passer de la sensation bique scande ce que Freud nomme une absence. Celui qui
de faim à celle de vide, de celle de vide à celle de « presque à cela prête l’oreille est conduit à questionner cet accou-
comme plein ». plement de syllabes, lieu de condensation sur lequel porte
La bouche, pense Fédida [5], est le représentant de notre l’accent ».
animalité. C’est la verticalisation du visage qui a permis S. Nysenbaum poursuit : « L’enfant accouple les mots
l’accession à la sublimation et rend possible « la commu- sans souci de leur sens, pour jouir du plaisir du rythme et
nauté des semblables qui comporte l’évitement — oubli de la rime. L’émission de rythme est un plaisir primitif.
ou refoulement — de la bouche et des lèvres dont la force L’enfant trouve plaisir à la répétition insensée de sons
angoissante d’aspiration démesurée et de dévoration jusqu’à inventer, plus tard, tant il se révolte contre la
amoureuse cannibalique revient à la capacité hallucina- tyrannie du sens des langues conventionnelles, notam-
toire de la parole ». ment la Zittersprache, langue tremblée qui est la reprise
Mélanie Klein citée par P. Fédida [5] note : « Lors de d’une secousse porteuse d’excitation dans l’émission
l’observation des bébés, ceux-ci nous incitent à voir le vocale et dans ses échos. Le mouvement se déplace d’une
bruit des mots en fantasmes, tels qu’ils sont encore dans secousse corporelle à une parole tremblée, le plaisir suit
la bouche ». et se redouble de la création d’une langue de plaisir ».
Nicolas Abraham [1], commenté par Derrida, décrit Ainsi, dit-elle, « l’emprise du rythme sur la fonction du
l’avènement du langage verbal compris comme moment langage chez l’enfant se saisit dans l’opposition phoné-
oral du processus d’introjection. Le vide de la bouche matique et la scansion des émissions sonores qui réalise-
commence par donner lieu aux cris, aux pleurs, au « rem- ront dans leur discontinuité, la reproduction du va-et-
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plissement différé » pour tendre vers « l’auto- vient de l’objet ».
remplissement phonatoire, par l’exploration linguo- Nous retrouvons là bien sûr la rythmicité du oa décrit
palato-glossale du vide ». Les satisfactions de la bouche par Freud dans le jeu de la bobine scandant la présence et
pleine de l’objet maternel sont remplacées partiellement l’absence de la mère, devenant ainsi acteur des déplace-
par celle de la bouche vide du même objet, mais remplie de ments de celle-ci, la faisant alternativement naître et mou-
mots à l’adresse du sujet. N. Abraham conclut : « le lan- rir.
gage ne peut être compris qu’au sein d’une communauté
de bouches vides ».
L’intensité sonore
Le rythme Nous la retrouverons dans l’émission tonitruante de lan-
gage des enfants qui viennent d’accéder à sa maîtrise. Le
Sylvie Nysenbaum [13] étudie finement le rapport du langage, de cri inarticulé devient « parler en criant ». Il
rythme et de la pensée : « Dans ses allées et venues, le coït n’est que d’entendre une classe de maternelle lors de la
tente de réunir ce qui n’est pas, ce qui n’est plus et ce qui récréation pour en mesurer le volume sonore proche de
n’est pas encore ; franchissement moteur du temps, fran- l’insupportable pour les oreilles non averties.
chissement psychique d’un intervalle, l’énorme espace de Cette intensité marquera la présence corporelle non
pensée qui s’y condense a trouvé jusqu’alors peu de mots symbolisée de celui qui l’utilise : J’ai souvent été intriguée
pour se dire. C’est que les mots sont pris dans le même par les cris échangés par les concurrents au cours des

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C. Caleca

finales de tennis. S’agit-il de ahanements marquant l’inten- que. La parole ne peut être acquise que si l’enfant, tout en
sité de l’effort fourni et/ou de manœuvres d’intimidation établissant la différence entre la réalité interne et la réalité
visant à une démonstration de force ? Les cris des joueurs externe, peut les mettre dans un rapport analogique (ce que
semblent en tout cas faire partie intégrante du match. Winnicott appelle l’aire transitionnelle).
Ainsi, le cri peut-il être considéré comme le représentant L’expérience d’une communion syncrétique ponctuée
de la force virile, porté par la violence de la voix au cours par le bain de paroles et fait de plaisirs partagés avec la
des disputes et des altercations. En avoir ou pas sera figuré mère ou son substitut est indispensable à l’enfant pour
dans un premier temps par le cri, comme préalable ou accéder à la communication médiatisée par les gestes sym-
substitut de l’affrontement physique. boliques puis par les signes linguistiques et elle subsiste
En ce qui concerne les femmes, l’exhibition de la fémi- comme un fond sur lequel les échanges verbaux émergent à
nité triomphale et primitive sera également représentée titre de figures à la fois ambiguës et prégnantes.
dans l’intensité, le volume de la voix. Il n’est que de Anzieu note : « un premier plaisir est éprouvé en
signaler ici les effets clastiques des vocalises de la Casta- commun se trouve redoublé d’être verbalisé, un second
fiore [11] pulvérisant de son contre-ut les carreaux des plaisir est éprouvé à être reconnu dans ce qu’on éprouve
habitations alentour, tout autant que les oreilles de ses et où l’on gagne ainsi au décuple sur le plan symbolique
auditeurs. Cette modalité de la voix féminine, à l’opposé de ce à quoi l’on renonce dans la réalité ». De là l’hypothèse
la voix maternelle qui berce et console, prend probable- d’une « enveloppe sonore du moi », préalable au langage.
ment sa racine dans une perception dévastatrice et persécu- Roland Gori [10] reprend et détaille les théories
toire de la voix de la mère dont nous retrouverons ultérieu- d’Anzieu concernant l’enveloppe sonore en soulignant la
rement la description chez Wolfson dans le Schizo et les transitionnalité de l’acte de parole : « La plupart du
langues [17]. A contrario, cette voix peut également être temps ? la position liminaire de l’acte de parole entre le
porteuse de tous les dangers liés à la séduction. Ulysse doit cri et le langage, le corps et le code, la subjectivité et
se faire ligoter au mât de son navire et assourdir son l’objectivité, n’apparaît pas. En dehors des situations
équipage en lui versant de la cire dans les oreilles pour exceptionnellement éprouvantes pour l’équilibre économi-
échapper aux chants envoûtants et mélodieux des que des pulsions, l’acte de parole se maintient en un point
sirènes qui l’entraîneraient inexorablement à s’engloutir d’équilibre et de stabilisation des mouvements antagonis-
dans la mer pour les rejoindre. tes qui le soutiennent et le maintiennent par un jeu de
Dans un registre proche, la culture méditerranéenne, qui tension quasi-stationnaire permettant à l’homme de jouir
ne nous est pas si étrangère, utilise le youyou suraigu des avec d’autres de sa solitude, conjonction paradoxale de
femmes pour marquer l’apogée des réjouissances ou le notre séparation et de son déni ». Seule une rupture
point culminant de la jouissance. brutale de cet équilibre fait basculer la parole dans le champ
du pur fantasme ou dans celui de la réalité. Mais en se
Où reparaît l’articulation somatopsychique mettant en évidence ou en prenant corps, la parole perd
alors sa qualité de symbole, elle sort de l’aire transition-
nelle et rompt la double allégeance au désir et à l’objet.
Comme le note Didier Anzieu [3] : « La parole continue
Pour qu’elle conserve sa qualité transitionnelle, il ne faut
chez l’adulte à jouer sur les deux registres, celui linguis-
pas, comme dit Winnicott, que « le paradoxe soit résolu »,
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tique, de la langue comme code réglant l’ordre et l’usage
qu’elle bascule dans le formalisme du langage – dans une
des signifiants, celui prélinguistique de l’expression cor-
pure aliénation à l’objet – ou qu’elle s’engloutisse dans
porelle qui soutient cette parole et de son intonation qui la
l’insensé des mouvements corporels. Le symbole, et en
module ; [...] le sens naît du corps, du corps réel et du
particulier la parole, ne peut advenir que dans cet espace
corps fantasmé de l’enfant en interaction avec le corps
libre entre le corps et le code, la subjectivité et l’objectivité.
privilégié de la mère et avec les corps environnants, êtres
C’est probablement quand la parole perd cette qualité tran-
et objets. Il n’y a de communication signifiante que par le
sitionnelle d’articulation entre corporel et symbole, notam-
poids de chair qu’elle véhicule, par les zones érogènes ou
ment dans la situation où la qualité d’énonciation du lan-
douloureuses du corps d’où elle provient ou qu’elle vise,
gage se trouve atteinte, que surviennent le cri ou la
par les vécus corporels puis psychiques qu’elle évoque
répétition criée qui pourraient avoir pour effet de colmater
[...] Pour nous la langue n’est pas seulement ce qui
ce vide non représentable.
permet à l’être humain de rendre compte en la totalisant
et en l’unifiant, de son expérience du monde (entendu au
sens de monde extérieur et intérieur) » si est prise en
considération la double référence d’une part du vécu interne Le cri dans ses rapports complexes
mis en correspondance avec des objets ou des actes externes au désinvestissement de la motricité
et d’autre part de l’objet ou de l’acte réels évoquant (sauf
dans certaines inorganisations par indifférenciation soma- Il est à noter que, dans la plupart des cas, les patients qui
topsychique) une trace mnésique ou une image fantasmati- utilisent de façon privilégiée le cri comme mode d’expres-

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Cri, langage, affect

sion présentent comme caractéristiques communes de ne comme dans les théorisations ultérieures à propos du
plus se mouvoir par eux-mêmes et de n’avoir plus les souvenir-écran. Celui-ci, de la même manière que la repré-
moyens de se déplacer. Cette incapacité n’est pas unique- sentation visuelle, est mis au premier plan. On trouve ainsi
ment fonctionnelle et s’étend le plus souvent à toute forme une notation importante concernant l’expression du visage
d’activité. Ainsi, alors même qu’ils pourraient bouger leurs de l’homme aux rats [8], qui donne à Freud la conviction
mains et s’en servir pour saisir des objets ou pour s’alimen- d’une jouissance de celui-ci dans l’horreur évoquée d’une
ter par eux-mêmes, ils restent immobiles, les mains inertes. pénétration anale et dont le langage purement descriptif
Dans certains cas, ils se tiennent eux-mêmes ou s’agrippent tenu sur le divan n’aurait peut-être pas exprimé aussi clai-
à leurs propres vêtements. Ils peuvent parfois parvenir à rement l’ambiguïté. En effet, relate Freud, le patient :
tendre la main lorsque nous les saluons, mais c’est extrê- « s’était levé et manifestait tous les signes de l’horreur et
mement rare. Ils semblent être pris dans un processus de la résistance ». Il poursuit : « A chaque moment de son
d’auto-agrippement et n’avoir plus contact qu’avec eux- récit, on remarque une expression complexe et bizarre,
mêmes. Cela nous renvoie aux phénomènes d’agrippement expression que je ne pourrais traduire autrement que
décrits par Imre Hermann, qui sont en relation avec les comme étant l’horreur d’une jouissance par lui-même
étapes primordiales de l’existence, lorsque le petit ignorée ».
d’homme était menacé dans son existence même s’il per- Là encore le visuel vient rendre compte directement du
dait la capacité de s’agripper à sa mère. Ici la représentation pulsionnel et déborde le refoulement. Cependant, la lisibi-
d’un objet maternel rassurant semble faire défaut. L’évoca- lité de l’expression de visage du patient, si elle est remar-
tion des angoisses primitives décrites par Winnicott semble quée et comprise par Freud, lui échappe à lui-même et
être ici de mise et le cri viendrait alors colmater cette semble relever de processus proches de l’inconscient.
absence de holding dans un processus auto-calmant où Il en va de même pour les enfants qui n’ont pas encore la
l’objet n’aurait plus sa place. maîtrise de ce que nous nommerons « un for intérieur » et
dont les mensonges, disent les adultes, « se lisent sur la
figure ». Ils ne sont pas encore parvenus à détacher suffi-
La voix, ses modulations, sa tessiture,
samment la pensée de l’affect. Ces remarques viennent
sa texture d’ailleurs pour un temps conforter la certitude qu’ils ont de
Freud se déclarait insensible à la musique et était de ce la lisibilité de leurs pensées, certitude partagée d’ailleurs
fait peut-être aussi peu enclin à considérer théoriquement par l’homme aux rats durant son enfance.
les aspects mélodiques et rythmiques qui portent l’énoncia-
tion d’une parole. Entendre sur le mode analogique
Christian David [4] s’attache à en décrire la qualité
expressive. La signification des phrases, dit-il, « se trouve Lorsque se défait la phrase, la communication sur un
dépendre constamment de la voix qui les émet, avec son mode analogique devient prépondérante. Cependant, elle
timbre, ses inflexions, son rythme, ses variations d’inten- est d’un maniement difficile et présente de nombreux
sité, etc. Ce qui est proposé à l’écoute, c’est un mixte écueils : nous citerons Searles [16] : « D’après mon expé-
indissociable où les éléments non strictement linguisti- rience, le fait de communiquer avec un patient qui ne
ques sont eux aussi porteurs de sens et véhicules de
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verbalise pas, au moyen de gestes, d’expressions faciales,
messages inconscients ». La parenté du rythme du langage de contacts, etc. implique une sensation d’intimité entre
avec la musicalité est immédiatement présente et il note la nous, qui demande à tous deux – l’expérience le montre –
citation d’Arthur Rubinstein : « la musique n’est pas dans beaucoup de temps pour s’y habituer ; en tout cas, moi,
les notes mais entre les notes ». Ce mode de déchiffrage j’ai assurément tendance à m’en détourner à cause de
s’apparente à la lecture entre les lignes ou à la compréhen- cela. Mais j’ai trouvé qu’il était tout à fait essentiel qu’un
sion à demi-mot. Le processus de l’intuition, s’il facilite ou tel mode de relation non verbale soit partagé avant que
donne l’illusion d’une compréhension immédiate, fait pro- l’étape suivante de la communication verbale concrète,
bablement l’économie du passage par la conscience et donc qui ne distingue pas le littéral et le figuré, puisse être
par la réflexivité. Ferenczi note déjà à quel point les tics atteinte ». Nous sommes en accord avec cette réflexion de
verbaux et les mimiques de ses patients leur échappent et Rosolato [15] : « Toute communication analogique, non
rendent leur symptôme visible pour autrui à leur insu. Ce verbale a, par définition sa dimension de non-dit. Aussi y
n’est qu’une longue élaboration qui pourra permettre leur a-t-il un plaisir humain très vif à faire l’économie de tout
prise de conscience par le sujet. l’appareil syntaxique et logique du langage digital, tout
en arrivant, dans un temps plus court, parfois instantané,
L’expression du visage à communiquer. Cette prévalence de l’échange directe-
ment sémantique à base de représentations de choses ou
L’aspect visuel, nous le savons, est très finement pris en de signifiants de démarcations, de connotations plutôt que
compte par Freud, dans L’interprétation des rêves [6] de dénotation, dans un système ouvert et continu, donnant

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C. Caleca

un sens total et subjectif, est dans le vif de l’échange par pée à notre main : « Venez, madame, je suis seule », rester
‘empathie’, d’une certaine relation esthétique, de l’exal- assise près d’elle devenait une mission héroïque, transper-
tation religieuse, et, en général, des affects et des senti- cés que nous étions par ses répétitions lancinantes et insup-
ments en quoi se partage l’illusion d’une langue univer- portables, en proie à un sentiment d’inexistence totale,
selle qui surmonte toutes les différences ». d’incapacité à lui venir en aide et à penser quoi que ce soit,
Rosolato poursuit en situant l’interprétation de signes – pour le dire en termes bioniens, soumis à un bombarde-
non dits dans le registre des identifications à des idéaux ment intense d’éléments bêtas non liés, ce qui nous était
communs. Il met en garde sur le fait que le domaine analo- d’une faible consolation – avec en arrière-plan, prenant
gique est potentiellement le terrain d’une transgression sourdement de la consistance, l’envie qu’elle se taise une
permanente, équivalent à un contact corporel ou à un acte bonne fois pour toutes. L’irruption d’une soignante venant
sexuel. De l’utilisation de ce mode de communication lui installer de l’oxygène vint l’interrompre quelques
résultent également l’augmentation de la sensibilité para- secondes. Elle dit : « Ah le crochet » en désignant le dispo-
noïaque et l’instauration de ce qu’il nomme « une relation sitif nasal puis, comme la soignante lui expliquait « c’est de
d’inconnu ». l’air », elle répondit « ah, de l’air » répétant plusieurs fois
Nous reprendrons ici deux cas cliniques récents pour ces mots, que je répétais également, devenue moi aussi
étayer notre réflexion. Deux patientes viennent nous mettre écholalique pour lui confirmer le bien-être que nous suppo-
à l’épreuve de l’énigme de leurs cris. Bien entendu, nous sions qu’elle en retirerait.
nous sommes interrogés d’abord sur la pertinence de notre Nous avons constaté à plusieurs reprises à quel point la
présence à leurs côtés. Pour l’une d’entre elles, il s’agissait confrontation à cette tempête ou à ce déluge sonore, met-
de continuer un suivi qui avait débuté avant qu’elle ne tant la psyché à l’épreuve de ce que l’on pourrait comparer
commence à s’exprimer de cette manière. Pour la seconde, à une noyade, défait assez rapidement la capacité de penser
la situation était plus complexe dans la mesure où je ne la de l’auditeur.
connaissais pas auparavant. Qu’allais-je faire à ses côtés. Je Elle me regarda alors et me dit : « Hein que vous respi-
ne pouvais être sûre qu’elle m’ait demandé quoi que ce soit. rez mieux ? ». Je demeurai un moment interdite, puis lui
J’ai davantage été sollicitée par le questionnement de précisai que c’était elle qui avait de l’oxygène, pas moi. En
l’équipe à son égard et par l’incapacité où nous nous trou- y réfléchissant bien, peut-être aurais-je eu besoin moi aussi
vions de lui apporter du réconfort. d’un peu d’air, mais trêve de confusion. Elle s’en étonna
tout d’abord, puis parvint à répéter à plusieurs reprises « ah
La valse perdue de madame G oui, ça fait du bien de l’air ». Nous enchaînâmes, « oui,
Madame G, âgée à présent de 99 ans, est arrivée chez vous vous sentez mieux ». Elle était à nouveau un peu plus
nous car elle ne pouvait rester à son domicile où elle vivait présente et je ne sais plus comment nous parvînmes à ce
seule et perdait ses repères. Nous l’avons connue dès son qu’elle évoque pour nous des souvenirs de sa jeunesse,
arrivée lorsque, pleine d’humour, elle nous expliquait com- comme elle le faisait avec plaisir auparavant. Et elle nous
ment, détestant la vie de ferme dans le Jura, elle s’était parla de valse... Elle adorait danser (le rythme, elle l’avait
débrouillée pour monter à Paris, où elle avait trouvé un dans la peau et nous en avions la preuve par ses cris inces-
emploi dans une boulangerie et un mari pâtissier avec qui sants : elle était infatigable).
Au cours de cette recherche, j’ai découvert un article de
© John Libbey Eurotext | Téléchargé le 30/08/2021 sur www.cairn.info (IP: 197.3.180.17)

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elle avait vécu heureuse de longues années. Elle s’est assez
bien habituée, nous avons coutume de dire « adaptée », à la Suzanne Maiello [12], reprenant les théories de Meltzer sur
vie dans notre service jusqu’au moment où elle est tombée le chant-et-danse et son développement, qui étudie le rêve
gravement malade. Elle s’est remise à peu près mais, dès de danse d’une patiente. Je cite : « L’expérience ordinaire
lors, n’a plus supporté la solitude et a commencé à appeler de l’union parfaite de deux corps dansant sur la même
sans cesse : « Madame, je suis seule. Madame, qu’est-ce musique paraît avoir créé une base de sécurité suffısante
que je dois faire ? ». Dans un premier temps, il était non seulement pour oser, mais aussi pour prendre plaisir
possible, lorsqu’on s’asseyait auprès d’elle, de la rassurer, à s’échapper du rythme pour un moment et faire ainsi ses
de lui rappeler où elle se trouvait et de lui redire que sa premiers bonds d’imagination, c’est-à-dire ses premiers
nièce, qui travaille dans l’institution, n’allait pas tarder à essais d’imagination créative ». Elle poursuit : « Je sup-
venir lui rendre visite. Assez fréquemment, une infirmière, pose que le développement psychique se fait sur fond
une aide-soignante, un médecin ou moi-même allions ainsi d’une confiance de base en la continuité d’un objet
lui parler. Elle se calmait alors et, après avoir répété les rythmique actuel, qui une fois internalisé de manière sûre,
informations que nous lui donnions, pouvait à nouveau peut être diversifié par des variations rythmiques ».
engager une conversation, évoquer des souvenirs anciens et Pour cette patiente, la danse, plaisir perdu du rythme et
retrouver un peu de sérénité. Cependant, peu à peu, ces de l’amour, était-elle peut-être figurée dans cette répétition
instants passés avec elle n’ont plus eu aucun effet sur son récurrente et peut-être bien ternaire, « Je suis seule
angoisse et sur son sentiment de solitude. Ainsi, comme madame », ou encore « Qu’est-ce que j’dois faire
elle criait inlassablement en notre présence même et agrip- madame ? ». Cependant, lorsque poursuivant ma conversa-

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Cri, langage, affect

tion avec madame G, je lui demandais si ses souvenirs de chant toute communication et toute pensée et qu’elle
danse lui faisaient plaisir, elle conclut, amère : « Ah non n’interrompait pas en notre présence. Je notais cependant
alors, c’est fini ça maintenant madame, ça n’existe plus, qu’elle me suivait du regard avec intérêt et vivement et que,
madame, c’est fini, c’est fini, madame, à présent, ils se au bout d’un certain temps, elle manifestait par sa mimique
trémoussent n’importe comment, ça ne ressemble plus à le fait que pour le moins elle m’avait reconnue. Je tentais de
rien madame »1. Dans la danse des autres, elle ne pouvait communiquer avec elle en parlant et m’aperçus alors que
reconnaître et recréer le plaisir qu’elle avait elle-même soit elle était très sourde, soit elle avait des troubles impor-
éprouvé et dont elle se trouvait dès lors dépossédée par ces tants de la compréhension, car il lui arrivait de tenter de
jeunes qui faisaient n’importe quoi. Et que devenir en effet répéter certains mots simples que je lui disais en les défor-
sans les trois temps de la valse où tournoient naissance, vie mant de telle sorte qu’ils devenaient incompréhensibles.
et mort jusqu’au vertige ? Dès que je la quittais, elle reprit Cependant, de temps en temps, elle comprenait ce que je
ses appels, ultime figuration du bal perdu. Il existe bien une disais et s’arrêtait de hurler la même phonétique qui est
chanson « du bal perdu »2 : « C’était tout juste après la demeurée pour moi longtemps incompréhensible.
guerre/Dans un petit bal qu’avait souffert/Sur une piste de Je me fixai pour objectif de comprendre une partie de ce
misère/Y’en avait deux, à découvert/Parmi les gravats ils qu’elle disait et le lui proposais. Ainsi, je l’interrompais de
dansaient/Dans ce petit bal qui s’appelait.../Qui s’appe- temps en temps et lui demandais si elle voulait dire ceci ou
lait... /qui s’appelait... qui s’appelait.../Non je ne me cela. Pendant une longue période, toutes mes propositions
souviens plus du nom du bal perdu/Ce dont je me souviens échouèrent jusqu’à ce que, finalement, je parvienne à lui
ce sont ces amoureux/Qui ne regardaient rien autour demander si elle ne disait pas « A veut cousser à la
d’eux/Y’avait tant d’insouciance/Dans leurs gestes maizon ». Elle s’interrompit alors puis cria « Eeeh
émus/Alors quelle importance/Le nom du bal perdu ? ». Il ouaiiiiis... » d’une voix gutturale. Peu à peu, nous parvîn-
semble que cette chanson triste parvient, à l’opposé de la mes à tomber d’accord sur le fait qu’elle pensait tout le
valse perdue de madame G, par l’évocation mélancolique temps à « la maison ». De temps en temps, ses phrases
et mélodieuse d’un bonheur révolu, à offrir à celui qui la variaient et on pouvait saisir qu’il y avait des enfants à la
fredonne le plaisir de la remémoration d’instants de bon- maison, des jeux, un père, un père, et parfois des pines au
heur passés. cul. Parfois, à la suite de ce que nous n’osons qualifier de
conversation, elle restait calme et souriante, d’autres fois,
Madame D elle nous débordait de mots au point que nous ne parve-
Avec Madame D, le contact n’est pas du tout le même nions pas à supporter de rester bien longtemps auprès
dans la mesure où nous n’avons jamais eu l’occasion de d’elle, bombardés que nous étions par ses projections sono-
parler avec elle avant qu’elle n’entre dans une période de res.
cris incessants et incompréhensibles. À son arrivée, elle Je parlais d’elle avec ses soignantes habituelles en évo-
était très silencieuse, voire mutique, et déambulait sans quant le sujet que je traiterai ici et de notre difficulté à la
arrêt dans les couloirs et dans les lieux de vie. À la suite comprendre et à communiquer avec elle. En réfléchissant
d’un problème de santé, elle a perdu la capacité de marcher ainsi avec moi, Marie-Thérèse me dit : « il y a une chose
et a commencé à crier inlassablement. que vous ne pouvez pas savoir, c’est comment on s’est
Elle semblait alors complètement perdue dans un uni- occupé d’elle avant que vous veniez la voir. Les équipes
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vers sonore incompréhensible. Là encore, la présence d’un changent, parfois ce sont des gens calmes qui font sa
soignant à côté d’elle ne parvenait pas à influer sur ses toilette. Ils la prennent bien, et là on a l’impression
vocalisations qui parfois semblaient véhémentes. Il pouvait qu’elle peut être tranquille toute la matinée parce qu’elle
lui arriver de ne pas pouvoir s’interrompre, même s’est remplie et nourrie de leur calme. Quand les soi-
lorsqu’on lui proposait le repas, qu’elle ne pouvait prendre gnants sont moins vigilants ou plus fatigués, il y a une
sans aide. De fait elle était souvent laissée le plus long- différence ». Nous retrouvons là l’hypothèse d’Anzieu [3],
temps possible seule dans sa chambre, car ses cris inces- que nous avions évoquée précédemment à propos des dif-
sants épuisaient ses voisines ainsi que le personnel. Je férentes enveloppes du moi comme contenants de pensée,
pensais que cet isolement risquait d’accroître encore son énoncée avec justesse par cette soignante que je veux ici
sentiment de solitude et pris le parti de venir lui rendre remercier au même titre que toute l’équipe soignante, pour
visite régulièrement dans sa chambre. sa finesse d’observation.
Nous en étions à ce point de langage que Gori qualifie de J’ajouterai que peu à peu cette patiente, au fil de nos
« murailles sonores » un vacarme assourdissant, empê- rencontres, se remobilise au sens littéral du terme. En effet,
nous l’avons connue durant une longue période parfaite-
1
Je tente par la typographie de rendre compte de la scansion de madame
ment immobile, se tenant les mains et ayant comme seul
G. qui était particulièrement rythmée. mouvement la rotation de son visage et de ses yeux suivant
2
Bourvil, Le p’tit bal perdu. Paroles de Robert Nyel, musique de Gaby notre arrivée ou notre départ avec attention. Nous la voyons
Verlor. Editions Bagatelle, 1961. à présent de temps en temps répondre « bonjouuuuur » aux

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C. Caleca

salutations que nous lui crions à l’oreille. Récemment, elle 3. ANZIEU D. Pour une psycholinguistique psychanalytique :
s’est animée davantage, se penchant à notre rencontre, bref bilan et questions préliminaires. In : Psychanalyse et
semblant rechercher un contact physique proche, ce que Langage. Dunod, 1989.
nous lui disons. 4. DAVID C. Si quelqu’un parle, il fait clair. Nouv Rev Psycha-
Parallèlement à ma démarche, les aides-soignants, la nal 1981 ; n°23.
voyant s’animer davantage, modifient également leur 5. FÉDIDA P. Par où commence le corps humain. Paris : PUF,
approche et parviennent à lui proposer une prise en charge 2001.
où ses capacités de communication sont mieux prises en 6. FREUD S. L’interprétation des rêves. Paris : PUF, 1980.
compte. Ils attendent d’elle une présence qu’ils avaient pu 7. FREUD S. Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Galli-
renoncer à solliciter lors des soins qu’ils lui prodiguent. mard, 1987.
8. FREUD S. Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle.
Paris : PUF, 1982.
Conclusion 9. FREUD S. L’esquisse d’une psychologie scientifique. In : La
naissance de la psychanalyse. Paris : PUF, 1986.
Domaine étrange que ce monde de cris, de larmes et de 10. GORI R. Psychanalyse et langage. Paris : Dunod, 1989.
jouissance où nous avons parfois l’impression d’être proje- 11. HERGÉ. Les bijoux de la Castafiore Paris : Castermann, 1963.
tés au cœur même de la brutalité de la pulsion, confrontés à 12. MAIELLO S. Le chant-et-danse et son développement ; la
l’aveuglement médusé qu’elle convoque, saisis, comme fonction du rythme dans le processus d’apprentissage du
Ulysse, fasciné par le chant des sirènes. Nous maintenons langage oral et écrit. Journal de Psychanalyse de l’Enfant
auprès de ces patients l’offre d’une possibilité de renouer 2004 ; (n° 35).
les liens perdus, confiants dans la solidité du frayage lan- 13. NYSENBAUM S. Une pensée qui va et vient. Nouv Rev Psy-
gagier qui, au cours de la majeure partie de leur existence, a chanal 1982 ; 25 : 231-6.
constitué ces sujets dans leur capacité d’énonciation de leur 14. Petit Littré. Librairie générale française, 1990.
propre discours. 15. ROSOLATO G. Du secret. Nouv Rev Psychanal 1976 ; 14 : 7.
16. SEARLES. Mon expérience des états limites. Paris : Galli-
mard, 1986.
Références 17. WOLFSON L. Le schizo et les langues. Paris : Gallimard,
1970.
1. ABRAHAM N, TOROK M. Le verbier de l’homme au loup.
CALECA C. Cri, langage, affect : modalités dans le grand âge
Paris : Flammarion, 1976. L’Information Psychiatrique 2006 ; 82 : 389-96
2. ANZIEU A. Psychanalyse et langage. Paris : Dunod, 1989.
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