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Sous la direction de

Gilles Amado, Jean-Philippe Bouilloud, Dominique Lhuilier


et Anne-Lise Ulmann

La créativité au travail
Copyright
© ERES, Toulouse, 2017

ISBN papier : 9782749256290


ISBN numérique : 9782749256306

Composition numérique : 2018

http://www.edition-eres.com

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juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Loin de n’être que contraintes et souffrance, le travail implique
la créativité, nécessaire à la fois pour dépasser les obstacles
rencontrés et pour renforcer le sentiment d’existence et la
santé.

Travailler n’est pas exécuter. En effet, il existe un décalage


irréductible entre ce qui est défini comme étant à faire et ce qui est
fait. C’est dans ce décalage que se loge la créativité, cette
puissance inventive engagée dans le travail vivant. S’y jouent à la
fois la question de l’efficacité mais aussi, et fondamentalement, celle
de la santé. Cet ouvrage explore les ressorts, modalités et enjeux de
la créativité au travail. Y sont présentées les dimensions essentielles
des processus créatifs, éclairées par des approches
pluridisciplinaires.
Ta b l e d e s ma t i è re s
Introduction (Gilles Amado, Jean-Philippe Bouilloud,
Dominique Lhuilier et Anne-Lise Ulmann)
Activité et créativité
Créativité et innovation
Savoirs et créativité
La création de soi dans le travail vivant
Mètis et résonances
Vivre créativement ou bien faire ?
Valeurs et finalités du travail
Collectifs transitionnels

Des cadres pour penser la créativité

Créativité, création et personnalisation au travail


(Brigitte Almudever)
Socialisation plurielle, personnalisation et créativité
Une illustration empirique : créativité individuelle et collective en
situation d’insertion professionnelle contre-stéréotypique
La créativité en questions
Créativité ou création ?

Groupalité et processus sublimatoire (Bernard Chouvier)


Sublimer
La double création
L’inspiration onirique
Pulsions partielles et négativité
Créativité et environnement
La fécondité groupale

L’engagement du corps dans l’intelligence à l’épreuve du travail


vivant (Christophe Dejours)
Investissement sexuel et travail
La sublimation, référence théorique de départ
Le « travailler » dans la sublimation chez le poète
Le génie de l’intelligence au travail
Intelligence au travail et « corpspropriation »
Corpspropriation et remaniements du corps
A contrario : les risques du travail antisublimatoire

La créativité, une appropriation du temps (Corinne Gaudart)


Temps et créativité : pour une autre lecture du temps
Un exemple d’appropriation du temps
Temps créatif et santé
Penser et faire le temps

Langue, sens et corps

Action poétique dans le monde de la science et de la formation


(Mireille Cifali Bega)
Entre création et créativité, une préférence
Michel de Certeau, une poétique du savoir
Correspondances
Conceptions décalées du travail
Reprises romantiques

Souffrance et impuissance au travail (Christine Revuz)


Les ingrédients du pouvoir d’agir
La fabrique de l’impuissance
Une dissolution des règles en tant que limite structurante
La fragilité ou l’absence d’espaces de parole sur le travail
Disparition du réel comme tiers et montée de la violence
interpersonnelle
Faut-il être un héros pour résister ?
Le chemin du clown
Le recours au clown dans les organisations de travail

Les migrations de la pensée : entre imagination et


conceptualisation (Éric Hamraoui)
Dynamiques de la pensée
Polarités et migrations de la pensée
Le cœur matériel et spatial de la pensée
Remises en perspective

La subversion de la mort par les soignants en maternité


(Claudine Schalck)
Le fœtus devenu patient : reconnaissance de la mort périnatale
Pour les soignants, accompagner le deuil périnatal
Des signes de souffrance au travail
La mort périnatale : subversion d’« un sale boulot »
L’intersubjectivité, force de subversion

Empêchement et dégagement

Management moderne et créativité (Danièle Linhart)


Une audace managériale ?
Une modernisation libératrice ?
Le forcing
Une inventivité managériale, toute relative, qui désamorce celle
des salariés
La défiance toujours

Créativité et jeu au travail (Marie-Anne Dujarier)


Cadre théorique : le travail au prisme de l’activité créative
Conclusion

Entre souffrance, défense et développement du métier : quelle


place pour la créativité ? (Simon Viviers)
Quels destins pour la souffrance au travail ?
De la souffrance aux défenses : quelle place pour le métier ?
Défenses de métier et défenses du métier : analyse du destin
des stratégies déployées par des conseillers d’orientation
québécois pour faire face au réel du travail
Le désir de métier des conseillers d’orientation et sa mise en
impasse
Des stratégies défensives : de quelles défenses parle-t-on ?
Les stratégies de défense de métier
Les stratégies de défense du métier
Conclusion : vers une clinique à portée critique

Normativité et résistance

La créativité nécessaire dans les activités marginales


(Vanessa Andrade de Barros et Marcela Sobreira Silva)
Les scénarios du monde du travail mondialisé
La marginalité et la créativité nécessaire
Trafic de stupéfiants et prostitution : des expériences créatives
Conclusion

Résistance et créativité : le travail dans le Système unique de


santé au Brésil (Crisane Costa Rossetti et José Newton Garcia de
Araújo)
Le Système unique de santé du brésil
Programme santé de la famille
Résistance : entre la liberté et la créativité
Résistance et créativité dans le travail du sus
Considérations finales

La créativité productrice de sens (Alexandra Felder,


Kerstin Duemmler et Isabelle Caprani)
Contexte de la recherche et méthode : apprentissage en
alternance en Suisse
La notion de créativité
Trois études de cas
Conclusion

Reconnaissance de la créativité, de la création

Des Shakers aux Makers : éléments pour une critique sociale de


la créativité (Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau et
Michel Lallement)
Des communautés qui s’organisent face aux méfaits sociaux de
la révolution industrielle
Le débrouillard et la mère de famille
Le bricolage créatif comme antidote à l’« organisation scientifique
du travail »
Punks et hackers contre la bureaucratie marchande
Les Makers contre les maux du travail post-taylorien
Conclusion

La dimension laborieuse de la création (Thomas Paris)


La création sans la créativité
La création comme travail organisé
Création, talents et division du travail
L’autocratie, un modèle d’avenir ?

Groupe, leader bienveillant et créativité (Eugène Enriquez)


Le leader bienveillant
L’influence de Pissarro et la création du groupe
Le jugement des pairs

Épilogue

L’expérience de la création (René Pétillon et Jean-


Philippe Bouilloud)

Bibliographie
Introduction
Gilles Amado
Gilles Amado, docteur en psychologie, est professeur
émérite de psychosociologie à HEC Paris. Il est l’un des
membres fondateurs de l’International Society for the
Psychoanalytic Study of Organizations (ISPSO), du
Centre international pour la recherche, la formation et
l’intervention en psychosociologie (CIRFIP), corédacteur
en chef de la Nouvelle Revue de psychosociologie.
Membre de la Société française de psychothérapie
psychanalytique de groupe (SFPPG), il est membre
associé au Centre de recherche sur le travail et le
développement (CRTD) du CNAM.

Jean-Philippe Bouilloud
Jean-Philippe Bouilloud est professeur d’organisation
et de sociologie des sciences à ESCP EUROPE, MEMBRE
DU LABEX HASTEC, MEMBRE ASSOCIÉ DU LCSP (Paris 7),
chargé de cours à l’université de Paris 7. Auteur de
Entre l’enclume et le marteau, les cadres pris au piège,
2012, Le Seuil (Prix 2013 du meilleur ouvrage sur le
monde du travail).

Dominique Lhuilier
Dominique Lhuilier est professeure émérite de
psychosociologie du travail au Centre de recherche sur
le travail et le développement du CNAM. Ses travaux de
recherche portent essentiellement sur la problématique
santé et travail. Elle a publié de nombreux articles et
ouvrages, dont Placardisés (Le Seuil, 2002), Cliniques
du travail (érès, 2006), Qualité du travail, qualité au
travail (coord., Octarès, 2014), Que font les 10 millions
de malades ? Vivre et travailler avec une maladie
chronique (avec A.M. Waser, érès, 2016) et Se doper
pour travailler (avec G. Lutz et R. Crespin, érès, 2017).
Elle est membre du comité de rédaction de la Nouvelle
Revue de psychosociologie.

Anne-Lise Ulmann
Anne-Lise Ulmann, maître de conférences dans le
champ de la formation des adultes, chercheure au
CRTD, est coresponsable de l’équipe Psychosociologie
du travail et de la formation, anthropologie des
pratiques. Ses travaux portent sur les possibilités de
nouages entre travail, formation, intervention et
recherche pour contribuer conjointement au
développement des personnes et des organisations.
Elle est membre des comités de rédaction d’Éducation
permanente et de la Nouvelle Revue de
psychosociologie.

A ssocier créativité et travail ne va pas de soi tant le travail selon


les individus renvoie à des sens et à des univers très
contrastés dont certains semblent irréductiblement incompatibles
avec la créativité. Le travail étant souvent associé au labeur, à la
souffrance, au tripalium, quel peut donc être son rapport avec la
créativité ? La créativité est-elle, dans le champ du travail, un
phénomène nouveau, issu des évolutions scientifiques,
technologiques et sociales ?

Activité et créativité

Les sciences du travail nous enseignent que le travail réel n’est


jamais simple exécution du travail prescrit, qu’il y a toujours un écart
entre la tâche et l’activité. Ce hiatus entre ce qui est défini comme
étant à faire et ce qui est fait conduit effectivement à explorer
l’épaisseur du travail, au-delà de sa description théorique. On y
découvre les processus qui président à une redéfinition de la tâche
par adjonction de nouveaux buts correspondant à l’ajustement aux
situations concrètes et à des motifs personnels, à l’invention de
manières de faire qui permettent de singulariser l’activité, la
mobilisation et le détournement de moyens visant à dépasser les
obstacles rencontrés… Ces obstacles s’éprouvent comme une mise
en échec de la maîtrise du procès de travail : en entrant dans
l’activité, au-delà des représentations de la tâche, du projet visé,
nous entrouvrons la porte de l’inconnu et nous risquons alors de
prendre conscience à la fois de nos moyens limités mais aussi de la
résistance du réel.

L’indéterminisme partiel de l’activité ouvre donc à l’imprévu :


l’imprévu comme obstacle, échec, accident, désaveu ; mais aussi
l’imprévu comme occasion essentielle de développement des
processus de création, d’inventivité. Puisque travailler n’est pas
exécuter, l’activité est une aventure, où puiserait pour une part la
créativité. En ce sens, elle est une voie d’accès privilégiée au
dégagement de la répétition, l’occasion de développement de
nouvelles sensibilités, de nouvelles habiletés, de nouveaux buts.

Travailler suppose de puiser à la fois dans l’inventaire des


ressources disponibles et dans l’invention. Ce qui est donné, déjà là,
les normes antécédentes (Schwartz, 1988), qu’elles soient produites
par les prescripteurs du travail, par les règles de métier ou celles du
collectif de travail, sont mises à l’épreuve du réel dans l’activité. Et
les obstacles rencontrés sont autant de sollicitations à l’invention.

La créativité apparaît à la fois comme moyen permettant de se


dégager des contraintes du travail, des tensions et contradictions
entre de multiples déterminants, de développer une activité propre,
personnelle et personnalisante, de reconfigurer son milieu de travail,
d’exister comme sujet. Aussi, elle n’est pas seulement instrumentale,
nécessaire pour faire ce qu’il y a à faire, mais elle requiert et
manifeste une invention et un développement de soi. Elle renvoie
aux possibilités et aux capacités d’initiatives du sujet dans un champ
de contraintes et de normes.

Créativité et innovation

Précisons que la créativité n’est pas synonyme d’innovation, bien


que les effets de cette dernière puissent conduire à dépasser
certaines normes sociales pour en proposer de nouvelles.
L’innovation, entendue comme processus d’influence au service du
changement, peut se réduire à introduire un procédé nouveau au
sein d’un processus de production. Elle se démarque de la créativité
qui concerne le sujet dans son travail et, réciproquement, le travail
dans son sujet. La créativité et l’innovation se rejoignent néanmoins
sur le constat que, contrairement à ce que nous dit le monde
enchanté d’une certaine doxa managériale, l’une et l’autre ne vont
pas de soi. La créativité nécessite sans doute des conditions de
travail à la fois individuelles et collectives qui échappent à toute
pensée processuelle et systémique par trop réductrice de
l’intelligence humaine et de ses mystères. La doxa managériale, elle,
rabat trop souvent la nouveauté dans l’innovation du côté de la
soumission du Sujet à la norme. Cela suggère qu’une identité
d’intérêt et de finalité présiderait au développement du Sujet comme
à celui de l’Organisation. Au fond, l’innovation pensée de la sorte
vise surtout à cautionner la représentation d’un travailleur qui
occulterait contradictions et conflits, donc les rapports sociaux de
domination dans nos sociétés démocratiques. Elle viserait
essentiellement à satisfaire les demandes de
production/consommation de l’ordre marchand. L’injonction à « faire
preuve de créativité », dans des contextes de travail où les
ressources font trop souvent défaut, ne présente-t-elle pas un
caractère quelque peu paradoxal ?

La créativité, telle qu’envisagée ici, est à la fois une réalité singulière


et collective qui permettrait une expression sociale du désir dans le
travail. Mais à quelles conditions est-elle possible ? Ou, a contrario,
quels sont ses empêchements, tant du côté du sujet que de son
environnement ?

Savoirs et créativité

Dans le prolongement de ces questions, on peut interroger le double


statut du savoir, à la fois appui et obstacle aux processus créatifs.
Prenons l’exemple de l’apprentissage : il suppose le plus souvent
l’acquisition de savoirs afin de mieux maîtriser ce qui est à faire.
C’est parce qu’il ne sait pas, ou croit ne pas savoir, que le débutant
peine à exécuter ce qui lui est demandé. Cela signifie-t-il que, en
formation comme au travail, « l’apprenti » devrait essentiellement
faire ce qui est attendu de lui ? Serait-ce alors le privilège de
l’artiste de faire autrement ?

Pourtant, on sait bien que, face au réel d’une situation, les savoirs
appris ne peuvent prétendre régler toute l’action. La nécessité
d’effectuer des ajustements, des transformations, des ruses, est bien
connue. Ces ajustements supposent que les personnes ne soient
pas asservies aux savoirs, qu’elles parviennent à s’en détacher pour
répondre aux exigences du réel.

Ce détachement ne signifie pas le rejet du savoir mais relève de la


capacité à le combiner, l’hybrider, avec à la fois l’histoire antérieure
et les déterminants de la situation : alors, on ne voit plus le savoir tel
que transmis en formation, mais il n’est pas forcément absent.
Comme le dit Sainsaulieu (1988, p. 27), « la main est dirigée par tout
un savoir complexe, plus ou moins formalisé et communicable si
bien que, parfois, on va jusqu’à parler d’art ou d’œuvre car le résultat
obtenu est presque magique. Il suppose un très haut degré de
réflexion et d’intégration de l’expérience ».

Maîtrise totale et détachement : il s’agirait bien d’un double


mouvement idéal au cœur de l’apprentissage créatif.

Pourtant, force est de constater que le savoir est souvent enseigné


et appris comme une doxa dont il est difficile de se détacher pour
s’ajuster au réel.

Or, dans le travail, la créativité suppose une rupture, une distance


qui ne se rabat pas seulement sur de la stratégie pour contourner les
difficultés du réel, du faire, de l’agir. Elle constitue aussi une épreuve
de l’unité du sujet (esprit et corps). C’est dans cette épreuve que le
sujet révèle à lui-même ses propres capacités à trouver, à
développer de nouveaux savoirs, à exister. Comme le dit Foucault,
« la création est inséparable d’une volonté de se déprendre de soi »
(cité par Caillat, 2014), si bien qu’à chaque étape de son travail on
peut dire que l’individu se construit contre lui-même. Par ce
dégagement, le professionnel découvre qu’il n’est plus seulement
agi par les demandes d’autrui mais sujet des actes qu’il pose. C’est
ici que se révèle, dans le travail, ce que l’on pourrait appeler « un
plus-de-faire » et « un plus-de-valeur », un dépassement de
l’attente. Le sujet sort du cadre pour créer et exister.

Ainsi, nous dit M. Stroobants, « les ouvriers ne sont pas aussi


asservis, ils redeviennent savants et bricoleurs, attestent de
stratégies insoupçonnées, d’inventivité, d’initiatives » (1993, p. 169).
Exploration créative donc, qui implique un dépassement de l’attente
et suppose d’accepter une part d’incertain.

Si l’on interroge la créativité et ses processus, il est intéressant de


noter la place du détail : ces petits riens qui troublent, qui dérangent,
qui détournent soudain l’attention, constituent en réalité de possibles
« embrayeurs » de créativité (avec la même fonction que les
« embrayeurs de discours » en linguistique). Quelque chose qui
accroche ou à quoi l’on se raccroche pour faire rupture, explorer,
créer.

Comme le détail dans un tableau vient parfois en troubler l’économie


générale (Arasse, 2014), le travail rencontre des instants fugitifs, des
éprouvés ténus qui font événement et viennent bouleverser
l’économie de l’ensemble de la démarche prévue. Ce qui est vu,
entendu, peut alors être conservé pour un usage potentiel,
susceptible de transformer le sens actuel de ce qui est réalisé.

Cette place consentie à l’émergence du détail, de l’imprévu à peine


repéré, suppose une projection dans le futur, l’hypothèse d’un
développement possible auquel on reste disponible.

La création de soi dans le travail


vivant
La créativité abordée dans cet ouvrage apparaît donc à la fois
comme moyen et instrument pour dépasser les obstacles
rencontrés, réaliser le travail, reconfigurer son milieu, mais aussi,
pour exister.

Le travail comme production de soi renvoie au développement des


capacités des individus leur permettant de se produire comme sujets
singuliers : c’est le travail vivant par lequel je me produis en
produisant quelque chose ; ce travail pour soi qui s’adresse aussi
aux autres et à la société.

On peut, dans un premier temps, mobiliser ici l’éclairage proposé par


le pédiatre et psychanalyste D.W. Winnicott. Tout au long de ses
travaux sur la créativité, et de différentes manières, il souligne sa
centralité pour la santé et le développement du sujet : « La créativité
montre que celui qui est, est vivant », « la vie créative renforce le
sentiment qu’on est vivant, qu’on est soi-même », « elle est une
nécessité » (1970-1988).

Si cette créativité-là n’implique pas de talent particulier et ne peut


être assimilée à des dispositions spécifiques, elle trouverait
néanmoins sa source au sein de relations précoces.

Comme nous le montre Winnicott (1975), c’est en effet dans les tout
premiers moments de notre vie que naîtrait la créativité, au sein de
ce qu’il nomme « l’espace potentiel », qui est l’aire intermédiaire au
sein de laquelle le bébé expérimente l’écart entre la réalité
subjective et la réalité extérieure. C’est dans cet espace que
prendraient place à la fois l’illusion et le jeu. Il est important de noter
que, selon lui, cette aire demeure plus ou moins active tout au long
de la vie et alimente particulièrement l’inventivité, le bricolage, la
débrouillardise, « le travail scientifique », précise-t-il même. C’est
l’espace par excellence du jeu, celui qui permet l’accès à une vraie
liberté. Celle-ci implique cependant une confrontation au principe de
réalité, à son épreuve, qui ne serait pas seulement selon lui « une
sale histoire », mais aussi une offense dont certains, d’ailleurs, ne se
remettront jamais. Une telle confrontation implique donc aussi, pour
Winnicott, la reconnaissance de la réalité, mais sans soumission à
celle-ci. C’est ainsi que les individus pourraient maintenir ou
développer « une certaine anormalité », caractéristique humaine en
faveur de laquelle la psychanalyste Joyce McDougall (1978) a
proposé un vigoureux plaidoyer.

Très inspiré par Winnicott, le sociopsychanalyste et


psychosociologue Gérard Mendel, qui a consacré la plus grande
partie de sa vie à articuler le travail avec les processus psychiques
et institutionnels, ne s’y est pas trompé en insistant sur le rôle du
jeu : « Plus la capacité du sujet est grande à jouer de manière non
répétitive et créative, et plus l’inventivité sera élevée à l’intérieur de
l’intelligence rationnelle pratique » (Mendel, 1998). D’où sa
proposition d’un « acte-pouvoir » d’où procéderait « le vif du sujet »,
c’est-à-dire l’adaptation créatrice à la réalité. « C’est dans l’acte, et
uniquement dans l’acte, insiste-t-il, que l’être humain est amené à
prendre acte de la dimension d’une réalité étrangère à son moi, et
qui résiste très déplaisamment à ses désirs, ses concepts, ses
projets » (ibid., p. 14). C’est donc essentiellement par la médiation
de l’activité qu’opère l’épreuve de réalité. Car c’est par elle, par le
faire et ses butées, que la réalité se révèle. C’est alors que sa
recréation, sa transformation devient possible.
Winnicott l’avait d’ailleurs précisé : la créativité est « un faire qui
dérive de l’être » ; elle suppose que le faire fondé sur une impulsion
désirante l’emporte sur le faire par réaction. « Par vie créative, écrit-
il, j’entends le fait de ne pas être tué ou annihilé continuellement par
soumission ou par réaction au monde qui empiète sur nous ;
j’entends le fait de porter sur les choses un regard toujours neuf. Je
fais référence à l’aperception par opposition à la perception » (1988,
p. 57).

Winnicott met l’accent sur un environnement « suffisamment bon »,


celui qui permet à l’enfant de trouver ce qu’il est capable de créer et
de soutenir « le choc immense de la perte d’omnipotence » (ibid.,
p. 99).

La créativité dans l’activité s’inscrit dans la filiation du jeu avec la


résistance du monde, du réel : « c’est conserver tout au long de la
vie une chose qui à proprement parler fait partie de l’expérience de
la première enfance : la capacité à créer le monde » (Winnicott,
1988, p. 55).

Au-delà de ces premiers temps qui confortent les potentialités du


bébé, la suite dépend des possibilités d’éprouver des expériences
subjectives dans lesquelles ces premières expériences vont pouvoir
être reprises. Ici, la question de la confiance dans l’environnement
est centrale, comme celle de la réflexivité soutenue par le regard des
autres. Aussi, les situations de créativité empêchée sont celles où la
confiance est absente, où prévalent l’invisibilité, le mépris, le
discrédit. Pourtant, l’expérience de la vulnérabilité peut être source
d’une puissance inventive et créative insoupçonnée. Penser que
seul un environnement « suffisamment bon » peut donner ses
chances aux processus créatifs dans l’activité est une approche trop
causaliste : elle sous-estime les ressources créatives stimulées par
les situations de privation et de pertes (Lhuilier, 2015).

Mètis et résonances

Au cœur de l’activité et de la créativité figure la mètis (Dejours,


1993 ; Amado, 2015). Dans la mythologie grecque (Détienne et
Vernant, 1974), c’est elle qui symbolise à la fois l’intelligence rusée
et la sagesse. C’est une intelligence de la pratique qui serait
présente dans tous les actes de travail. Elle fait penser au bricolage
cher à Lévi-Strauss (1960) qui oppose le bricoleur à l’ingénieur, le
premier faisant feu de tout bois, tandis que l’ingénieur opère par
plans rationnels.

Cette intelligence de la pratique serait largement répartie chez les


sujets, « à condition, nous dit Dejours (op. cit.), qu’ils soient bien
portants ou qu’ils aient en tout cas assez de santé ». Remarque qui
laisse entendre que la créativité individuelle peut être limitée voire
empêchée par des vulnérabilités somato-psychiques. Également,
bien entendu, par les contraintes de l’organisation du travail. Ce
n’est qu’au prix d’une « ambiguïté féconde […] créée par les écarts
ou les dissemblances entre théâtre de l’enfance et théâtre du
travail », c’est-à-dire d’une « résonance symbolique » (ibid.) que la
créativité pourrait se déployer sur la scène du travail.
Force est de constater qu’une telle résonance est loin d’être
sollicitée de façon évidente par les organisations du travail de notre
monde contemporain, et que des résonances moins symboligènes
(Amado, 1994) handicapent voire meurtrissent les individus au
travail. Marqué par les conséquences de la mondialisation et d’une
économie désormais profondément financiarisée, ce monde
pousserait l’individu vers une sorte d’impasse : l’injonction
dominante est en effet celle d’une créativité encadrée par le respect
des valeurs prônées par l’organisation ou/et l’institution. Il s’agit
donc, le plus souvent, d’une créativité « en liberté surveillée »,
contradictoire par conséquent avec l’essence même, insoumise, de
tout processus créateur. À tel point que l’on pourrait parler d’une
« idéologie de la créativité » qui anime nombre d’entreprises
aujourd’hui, à des fins étroitement économiques et instrumentales.

Vivre au travail, ce n’est pas vivre de son travail. On sait bien à quel
point certaines organisations et formes de gestion du travail peuvent
rendre le travail invivable : l’activité y perd son sens, sa valeur
existentielle et sociale. Il ne s’agit plus alors que de gagner son pain.
Et cette affaire est grave si l’on admet que travailler n’implique
jamais la seule production de biens ou de services : c’est toujours et
aussi produire et affirmer son existence, persévérer dans son être.

Vivre créativement ou bien faire ?


Une question nous semble donc essentielle : comment penser la
santé, entendue comme normativité (au sens de Canguilhem) et
créativité, dans ses liens au travail « bien fait » ? Comment penser à
la fois le donné et le créé (Winnicott, 1975) dans leurs rapports à la
santé ?

La montée en puissance des préoccupations relatives à la qualité du


travail (Clot, 2010) s’accompagne bien souvent d’une critique forte
portée à l’encontre des évolutions du travail qui empêchent, et de
plus en plus, de faire un travail de qualité.

Ainsi entend-on répéter souvent : « il n’y a pas de bien-être sans


bien faire ». Et il est vrai que lorsqu’on ne peut se reconnaître dans
ce qu’on fait, quand le miroir que nous tend notre travail réalisé nous
renvoie une sale image d’auteur d’un sale boulot, la souffrance au
travail est au rendez-vous. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui sont
confrontés à une qualité empêchée, dès lors que la référence au
métier et la reconnaissance des pairs s’effacent.

En effet, la définition ou l’appréciation du bien faire n’est pas une


affaire strictement personnelle et solitaire. Elle dépend étroitement
des exigences attendues, tant en termes de manières de faire que
de résultats obtenus, celles du collectif de travail, du métier, des
règles de métier ou du genre professionnel.

Et pourtant, on ne peut considérer que le plaisir au travail, le sens du


travail, ou la santé au travail, se logent dans la seule référence et
conformité à ces règles : la santé ou le bien-être ne sont pas
solubles dans le bien faire tel que défini par les attentes des autres,
et notamment des pairs. La santé ne se déploie pas dans la
conformité mais dans la créativité, et donc dans le renouvellement
des normes antécédentes, y compris donc celles proposées par les
collègues ou l’histoire du métier.

Canguilhem (1947) insiste : « Tout homme veut être sujet de ses


normes […] la normativité ne peut être un privilège. Ce que
Friedmann appelle “la libération du potentiel de l’individu” n’est pas
autre chose que cette normativité qui fait pour l’homme le sens de sa
vie. L’ouvrier est un homme, ou du moins sait et sent qu’il doit aussi
être un homme. »

Les normes collectives au travail sont sans doute une condition de la


création et de l’individuation, mais sous réserve que cette tradition
se maintienne vivante en intégrant les contributions singulières
produites par l’activité propre, personnelle et personnalisante
(Tosquelles, 2009) du et des sujets.

La santé ou la maladie se construisent moins dans les formes de


reconnaissance de la conformité aux attentes ou normes sociales
(de l’organisation, du métier, du collectif de travail) que dans la
capacité (ou ses empêchements) à créer de nouvelles normes. La
créativité a quelque chose d’universel ; elle est inhérente au fait de
vivre et l’empêchement de la capacité créative est source de
souffrance. Alors, dans les cas graves, quand les marges de liberté
s’effacent, quand il n’est question que de conformisation,
d’application, de transmission synonyme de répétition, quand ce
mouvement de singularisation au service du sens du travail pour
chacun est empêché, alors « il n’importe pas véritablement à
l’individu d’être vivant ou mort. Le suicide n’a que peu d’importance
quand un tel état est puissamment organisé. L’individu alors est
incapable de percevoir ce qui aurait pu être, ce qui a peut-être été
perdu ou ce qui fait défaut » (Winnicott, 1975, p. 96).

Aussi, et il nous faut insister sur ce point, « vivre créativement est


toujours plus important pour l’individu que bien faire ». Cette formule
de Winnicott (1988, p. 76) est tout à fait fondamentale.

Arts de faire (Certeau, 1990), bricolage, mètis, intelligence pratique,


renormalisation (Schwartz, 2000), autant de conceptualisations de la
puissance inventive engagée dans le travail vivant. S’y jouent donc
non seulement la question de l’efficacité mais aussi, et
fondamentalement, celle de la santé (Lhuilier et Gaudart, 2014 ;
Lhuilier et Ulmann, 2015).

Toutefois, dire que la créativité est plus importante que le bien faire
pour la santé ne suspend pas pour autant la question du rapport
entre créativité et axiologie.

Valeurs et finalités du travail

Car, ce qui est généralement évacué de la réflexion sur la créativité,


ce sont les dimensions éthiques, axiologiques, téléologiques qui
devraient l’entourer. Si, comme l’affirmait Rabelais, « science sans
conscience n’est que ruine de l’âme », on peut ici avancer que le
travail le plus créatif (et le plaisir qui l’accompagne), dès lors qu’il
évite de prendre en compte ses finalités sociales et humaines, peut
constituer un opium susceptible d’éloigner le sujet de sa conscience
morale, et de conduire à la destruction de notre environnement et de
l’humanité (Amado, 2010). L’histoire n’est-elle pas là pour illustrer les
trésors d’ingéniosité perverse mis en œuvre dans les systèmes
totalitaires et par des barbares en tous genres ? La créativité peut
donc être mise au service de la destructivité.

Sans aller jusque-là, elle peut servir les intérêts d’une corporation,
d’un métier au détriment d’autres dans l’organisation, contribuer au
pouvoir des uns sur les autres, à diverses formes de manipulation,
de tromperies, tels les mensonges pour vendre des produits que le
client ne demande ni ne veut (Rolo, 2015), les simulacres de
participation…

Ici encore, les règles de métier (Molinier, 2008), le genre du métier


(Clot, 2008), pas plus que les règles et valeurs du collectif, ne
peuvent borner la question du bien et du juste au travail.

Ces références-là sont certes indispensables, mais constituent


également des productions sociales arrimées à la division technique
et sociale du travail. Et ces divisions constituent autant de
segmentations des représentations de ce qu’il y a à faire, de ce qu’il
est essentiel de faire, de ce qu’est le « bon travail », au regard de
repères propres à la place occupée dans ces divisions et des
activités associées à celles-ci.

La question des valeurs construites, transmises, hiérarchisées,


celles qui sont mobilisées pour viser et apprécier ce qui est du « bon
travail », doit plutôt relier différents mondes et différents temps de
l’histoire [1] .
Par conséquent, ce qui donne valeur à l’acte, à l’activité, n’est
réductible ni à la satisfaction de besoins ou désirs personnels, ni à la
conformité à des modèles sociaux lui préexistant, mais à sa liaison
avec des controverses axiologiques qui dépassent chacun des
segments des activités (du travail/du hors-travail) et qui renvoient
aussi à la construction humaine de l’humanité.

Dans la division du travail s’enracine l’asymétrie sociale. Aussi, le


métier ou le groupe de pairs, produits de cette division sociale,
technique, mais aussi morale et psychologique du travail (Hughes,
1996), ne peuvent pas constituer des cadres suffisants où inscrire
les réflexions à propos des finalités du travail. Sauf si peuvent s’y
engager véritablement des débats autour des visées et principes
susceptibles de contribuer au travail de culture, c’est-à-dire à un
travail de civilisation du réel et d’humanisation (au sens où Freud
[1929] l’entend).

Collectifs transitionnels

C’est peut-être ce que peuvent permettre les groupes d’analyse de


la pratique pour les professionnels d’un même métier, groupes
d’expression dont l’énorme développement récent semble constituer
une sorte d’antidote aux méfaits de l’organisation du travail et à
l’occultation des dimensions éthiques. Du moins s’agit-il d’espaces
où l’élaboration et la créativité peuvent retrouver quelque souffle et
relancer les débats autour des finalités poursuivies.
Ces dispositifs témoignent bien d’un besoin de partager avec des
pairs et ainsi de mieux comprendre les enjeux de sa propre activité,
d’évoquer enfin le réel du travail et non les seuls comportements de
simulacre que l’on est conduit à offrir à sa hiérarchie pour éviter les
risques d’incompréhension voire de marginalisation. C’est alors le
collectif qui permet de retrouver la créativité individuelle étouffée,
voire de stimuler l’intelligence collective. Toutefois, les insights et le
plaisir produits dans de tels groupes ne sont pas simplement dus
aux échanges sur les façons de faire son travail. Ils tiennent aussi
aux réflexions sur les enjeux éthiques de l’activité qui peuvent ici
être explorés de façon protégée, les enjeux du comment étant reliés
à ceux du pourquoi. Aussi peut-on avancer que ces groupes,
lorsqu’ils sont menés de façon ouverte à la complexité
psychosociale et à l’abri des risques professionnels et personnels,
remplissent une fonction « transitionnelle » (Kaës, 1979 ; Amado,
2001, 2005), c’est-à-dire une fonction capable de redonner aux
processus de symbolisation la vitalité dont l’organisation du travail
les prive trop souvent.

En fin de compte, si l’on veut mettre la créativité au travail, sans


doute convient-il de restaurer cette fonction transitionnelle, celle qui
tisse des liens entre l’imaginaire et le réel, et d’articuler rationalité et
sensibilité, passé et futur, répétition et variation, limites et
dépassements, technique et social, instrumentalité et éthique.

C’est pourquoi cette démarche requiert la mobilisation d’approches


disciplinaires, théoriques et méthodologiques complémentaires.
Seront mobilisées ici tant les sciences du travail que la
psychanalyse, la philosophie, la sociologie, la psychosociologie, les
sciences de gestion, les sciences de l’éducation.

Dans un premier temps sont proposés des cadres théoriques


généraux pour penser la créativité au travail, empruntant à des
horizons divers pour éclairer les processus créatifs, leurs ressorts et
leurs enjeux, à travers des interrogations sur ces différentes
dimensions que sont la personnalisation du travail, le groupe et la
temporalité.

La partie suivante rassemble des contributions dont chacune


s’attache à l’une des dimensions essentielles de la créativité. Il y a
déjà le corps, corps souffrant, corps d’épreuve face auquel il faut
faire preuve d’imagination, ou, à l’autre extrémité, corps imaginatif
du « pas de côté du clown ». Mais la créativité se joue aussi autour
de la langue, qui véhicule le sens dans la formation, ou qui sert de
substrat à la pensée créatrice, à sa conceptualisation.

Dans les deux parties suivantes, l’analyse de la créativité au travail


se poursuit dans une investigation des conditions qui contribuent à
ses empêchements, mais aussi des processus de dégagement face
aux obstacles ou freins rencontrés. D’où l’exploration de situations
de travail qui témoignent de la résistance à l’assignation et aux voies
de la normativité, y compris dans les contextes les plus contraints ou
dévalués tels que le travail informel, le travail en apprentissage ou le
travail dans des organisations carencées.

Enfin, la question de la reconnaissance de la créativité et /ou de la


création conduira à mettre en valeur l’importance d’une perspective
socio-historique, mais aussi « écologique », à partir, d’une part, des
sources d’une réflexion sur la créativité, et d’autre part, de l’analyse
de la genèse du mouvement des « makers » aux États-Unis comme
en Europe. En épilogue, nous proposons l’interview du dessinateur
de presse René Pétillon, qui montre bien les difficultés et
contradictions qu’il peut y avoir entre une injonction à la créativité et
les contraintes économiques et organisationnelles d’un journal.

Nous en profitons pour remercier René Pétillon de nous avoir offert


deux dessins pour illustrer cet ouvrage. Avec l’esprit de synthèse
acéré qui est le trait même du dessin humoristique de presse, ils
synthétisent bien les multiples dimensions, corporelles, groupales,
politiques, sociales ou langagières, mobilisées dans cette articulation
entre travail et créativité. Témoignant de plusieurs approches
complémentaires, les contributions réunies dans cet ouvrage
éclairent diverses facettes de la créativité au travail sans épuiser le
sujet : bien au contraire, elles en soulignent la vitalité multiforme.

Notes du chapitre

[1] ↑ Voir dans l’ouvrage les contributions de Brigitte Almudever et de Corinne Gaudart.
Des cadres pour penser la
créativité
Créativité, création et
personnalisation au travail
Brigitte Almudever
Brigitte Almudever est professeur de psychologie
sociale du travail et des organisations, directrice du
laboratoire de Psychologie de la socialisation –
Développement et travail (LPS-DT) à l’université
Toulouse-Jean-Jaurès. Ses recherches portent sur les
processus de signification/dé-signification du travail et
de créativité individuelle et collective, en lien avec les
questions de santé psychique et de personnalisation
au travail. En 2016, elle a coordonné avec R. Dupuy
« L’individu pluriel ? Enjeux actuels de la construction
de soi au travail », Nouvelle Revue de
psychosociologie, n° 22. En 2013, elle a publié, avec
A. Le Blanc et V. Hajjar « Construction du sens du
travail et processus de personnalisation » dans Penser
la socialisation en psychologie. Actualité de l’œuvre de
Philippe Malrieu (sous la direction de A. Baubion-
Broye, R. Dupuy et Y. Prêteur), Toulouse, érès.

É tudier la créativité, individuelle et collective, au travail, c’est


envisager celui-ci comme un espace potentiel de « jeu » avec
le réel, un espace de développement, de réalisation de soi et de
participation – en lien avec autrui – à la transformation de ses
milieux de vie ; c’est postuler des opportunités de communication, de
mise en débat de normes et de valeurs, de construction de collectifs
de travail et d’élaboration d’un travail collectif qui échappe à des
usages strictement hétéronormés.

Au regard des évolutions actuelles des contextes


socioprofessionnels – qui allient précarisation et logiques
d’individualisation, risques croissants d’isolement et vécus fréquents
de mal-être et de souffrance –, cela peut sembler relever de la
gageure, pour les chercheurs, que de spécifier et de développer une
telle ligne d’investigation. Il convient pourtant de se donner les
moyens de comprendre les déplacements et les remaniements qui
sont faits des investissements subjectifs du travail en de tels
contextes, et ce, sous des perspectives qui dépassent celles de la
« réparation » ou d’un « faire face » défensif.

Pour soutenir l’idée d’une créativité au travail qui ne serait pas


qu’utopie ou illusion, nous disposons d’ancrages solides.

L’ergonomie est l’un de ces ancrages, qui fait de l’imprévu et des


inattendus du travail la clé de cet espace d’initiative ouvert à des
sujets dont l’activité – pour réussir à faire leur travail en dépit des
aléas – ne recouvre jamais la tâche, le prescrit, et mobilise leur
subjectivté.

Je présenterai ici un autre étayage – complémentaire à mon sens de


celui-ci – pour développer la conception d’un travailleur que nous
qualifierons de sujet « actif » (qui prend des initiatives) et « créatif »
(qui élabore du nouveau).

Construit à l’articulation de la psychologie sociale et de la


psychologie du développement, le modèle d’une socialisation
plurielle dont Malrieu a posé les bases (Malrieu et Malrieu, 1973 ;
Malrieu, 1986, 2003) fait de la pluralité des appartenances d’un
travailleur qui est plus grand que son travail, le ressort de
l’engagement de ce travailleur dans un processus de
personnalisation ouvert sur la transformation de soi et sur celle de
son environnement professionnel.

Autrement dit, là où l’ergonomie ancre la créativité au cœur même


de l’activité de travail – dans ce que les travailleurs doivent apporter
d’eux-mêmes et de leur inventivité pour dépasser les obstacles que
le réel oppose à la réalisation de leur tâche –, la perspective que
nous développons dans notre laboratoire de recherche [1]  réfère
cette créativité aux liens que les sujets établissent entre leurs
activités de travail et les activités qu’ils développent dans leurs
autres sphères de vie (sphère familiale, de sociabilité amicale, de
loisirs, d’engagement citoyen, etc.).

Je présenterai d’abord ce point de vue théorique avant d’illustrer le


type de recherche qu’il impulse dans notre équipe [2]  sur le thème de
la créativité au travail, puis de formuler deux questions ouvertes,
proposées au débat : l’une, théorique, interroge la définition même
de la créativité ; l’autre, plus critique, questionne les cadres actuels
de la valorisation de la créativité et les risques de développement
d’une « idéologie de la créativité ». Nous essaierons de montrer en
conclusion en quoi la distinction entre créativité et création peut
aider à dépasser certaines de ces difficultés.
Socialisation plurielle,
personnalisation et créativité

Le modèle théorique d’une socialisation plurielle et active dont


P. Malrieu a posé les bases et que les travaux de notre équipe de
recherche visent à développer en le mettant à l’épreuve des
controverses scientifiques et des problématiques toujours
renouvelées dans le champ des recherches sur le travail [3] , soutient
la conception d’un sujet acteur dans le processus de sa socialisation
du fait même de la pluralité :

– d’une part, de ses milieux de vie (sphères familiale, sociale,


professionnelle, personnelle et de loisirs…) et des activités et des
rapports à autrui qu’il y développe ;

– d’autre part, de ses temps de socialisation (expériences présentes,


mais aussi expériences passées et expériences projetées,
anticipées) et des rapports au temps que ces expériences
alimentent.

Socialisation plurielle et personnalisation

C’est parce que le sujet est confronté, dans ses différents milieux et
temps de socialisation, à des normes, valeurs et modèles divers – et
souvent divergents – que le procès de sa socialisation ne peut être
réduit au seul versant d’une démarche d’acculturation où priment les
dimensions de l’apprentissage et de la conformité. Du fait des
dissonances, contradictions et conflits suscités par des
identifications et des influences multiples, le sujet échappe à
l’influence monolithique d’un seul milieu. Il est engagé dans un
processus de personnalisation (Malrieu, 1979 ; Baubion-Broye et
Hajjar, 1998 ; Curie, 2000 ; Baubion-Broye, Dupuy et Prêteur, 2013)
caractérisé par un travail : de questionnement ; d’objectivation des
conflits, des dissonances, des incompatibilités entre ses différents
engagements et appartenances ; de hiérarchisation de buts et
investissements concurrents sinon contradictoires ; de délibération,
de choix, voire de renoncement ; mais aussi de dégagement et de
dépassement des conflits et contradictions par l’invention de
nouveaux buts, de nouvelles conduites, de nouvelles valeurs et
significations, voire de nouveaux modes de vie qui, pour un sujet en
quête de son unité, permettent « de faire tenir ensemble des choses
qui ne vont pas ensemble ».

Personnalisation et créativité

Personnalisation et créativité – entendue comme invention du


nouveau – apparaissent donc comme ayant partie liée, et le rapport
direct que toutes deux entretiennent avec la pluralité, la diversité,
l’hétérogénéité, y est pour beaucoup.
De fait, comme les nombreuses recherches sur le travail de
conception, le travail scientifique, la création artistique l’ont mis en
exergue, la créativité repose sur la construction de liens inédits entre
des représentations, des images, des affects, des expériences, des
connaissances, des événements multiples (Bonnardel, 2006 ;
Csikszentmihalyi, 1996 ; Gardner, 1993 ; Gruber et Wallace, 2001 ;
Rouquette, 1973).

De même, la personnalisation s’opère à travers les liens signifiants


que le sujet établit entre ses différents registres de conduites.
Malrieu parle ici d’« intersignification » des conduites : « le sujet
donne sens à chacune de ses activités en l’extrayant de son
domaine d’origine, en la référant à un ou plusieurs autres domaines
au sein desquels elle est tour à tour dé-signifiée et re-signifiée »
(Malrieu, 2003, p. 67).

Autrement dit, la créativité comme la personnalisation supposent


diversité et hétérogénéité, mais aussi, et surtout, dégagement et
déplacement (sur des points de vue et en des domaines divers) et
reliance (d’éléments et d’expériences disparates et dispersés).

Sans ces possibilités de « jeu » – au double sens du terme, à savoir


« espace de labilité [4]  » et « activité ludique » de combinaison et re-
composition [5]  –, la pluralité et l’hétérogénéité restent lettre morte,
pour le développement du nouveau comme pour le développement
de la personne.

Les recherches sur la créativité en donnent de multiples exemples.


Ainsi, les approches cognitives de la créativité dans le cadre du
travail de conception montrent comment un fort niveau d’expertise
acquis dans un domaine peut atténuer la flexibilité de la pensée et la
capacité du sujet à « sortir » de ce domaine, aussi bien pour
formuler de nouvelles questions que pour élaborer des réponses
nouvelles aux problèmes qui lui sont soumis (Bonnardel et
Marmèche, 2005). Des approches psychanalytiques des situations
de rupture et de transition mettent pour leur part en évidence de
« mortelles sutures » qui figent l’imaginaire et empêchent toute
élaboration créative de dépassement de situations de crise (Kaës,
1979).

Dans le champ des recherches sur le travail, les exemples


d’obstacles au déplacement et au jeu sont, eux aussi, nombreux :
ainsi, lorsque le surinvestissement au travail, l’« hypertravail », opère
un effet de polarisation des sujets sur la sphère professionnelle
oblitérant leurs autres investissements possibles (Gauthier, Fournier
et Almudever, 2013 ; 2016) ; ainsi, lorsque la souffrance éthique au
travail, l’obligation de poser des actes contraires à ses valeurs,
conduit les sujets au clivage (Dejours, 1993), à l’établissement de
frontières étanches entre ce qu’ils sont au travail et ce qu’ils sont
hors travail ; ainsi encore lorsque, dans les organisations de travail, il
n’y a plus de lieu ni de temps pour instaurer un travail sur le travail,
des controverses de métier (Clot, 2008) qui permettent de
questionner celui-ci selon différents points de vue et de le maintenir
vivant en le recréant continûment.

Quels sont donc les canaux, les supports, les processus à même de
faire communiquer des conduites et des expériences qui se
présentent souvent sous le sceau de la dispersion ou du
cloisonnement ? Avec quels effets en termes de créativité
individuelle et collective ? C’est à cet endroit que les modèles de la
créativité et celui de la personnalisation peuvent heuristiquement se
rencontrer pour dessiner pistes et hypothèses de recherche.

Nous nous essayons à ce type de dialogue à travers des recherches


dont nous donnerons ici un exemple, présenté dans ses grandes
lignes, afin d’illustrer notre approche de la créativité au travail sur un
terrain spécifique : celui des insertions professionnelles dites
« atypiques » ou « contre-stéréotypiques », en l’occurrence
l’insertion de femmes dans des métiers dits « masculins ».

Une illustration empirique : créativité


individuelle et collective en situation
d’insertion professionnelle contre-
stéréotypique

Sans entrer dans une description détaillée des études en cours de


réalisation dans notre équipe sur cet axe de recherche consacré à
l’insertion des femmes dans les métiers du transport (femmes
conductrices de bus et de poids lourds), et à l’étude des
transformations potentielles de ces métiers et milieux professionnels
sous l’effet de telles insertions « atypiques », nous présenterons ici
les deux volets de ce programme de recherche et leurs objectifs
respectifs.
Transfert d’acquis d’expériences et
créativité individuelle

Sur le premier volet de ces recherches, nous étudions comment, sur


un plan individuel, les femmes conductrices mobilisent, ou non, la
pluralité de leurs expériences antérieures – au travail et hors
travail – pour s’insérer dans ces milieux masculins, et avec quels
effets en termes d’élaboration de nouvelles pratiques
professionnelles (différentes de celles de leurs collègues masculins,
différentes de modèles transmis durant leur formation, différentes
encore des prescriptions de la fiche de poste…).

Au centre de ce volet de recherche, l’étude d’un processus


déterminant dans la créativité : le processus de transfert. De façon
plus ou moins maîtrisée par le sujet, plus ou moins consciente, le
transfert opère des liens entre registres d’activités et d’expériences :
par déplacement (de connaissances, attitudes, savoir-faire, valeurs,
gestes…) d’un domaine dans un autre, d’un temps de socialisation
vers un autre ; par impression d’une représentation, d’une
signification sur d’autres représentations et significations ; par
projection d’affects, circulation d’émotions d’une situation à une
autre.

Là où les approches cognitives de la créativité mettent l’accent sur le


rôle des transferts analogiques (Bonnardel, 2006, p. 75), le plus
souvent, la psychologie du travail aborde la question du transfert
sous l’angle du transfert de compétences (Le Boterf, 2000). Nous
avons choisi pour notre part d’étudier le transfert d’acquis
d’expériences (au pluriel) comme un indicateur de l’intersignification
des conduites en jeu dans la construction de l’expérience (au
singulier) de travail (Almudever, 2004 ; 2007 ; Cayado, 2009 ;
Cayado et Almudever, 2011). Le transfert suppose un travail de
construction, par le sujet, de liens signifiants et inédits entre
différents registres d’activités et d’engagements hétérogènes dans
les sphères familiale, professionnelle, sociale, personnelle et de
loisirs (Almudever, 2004, p. 113). Sur la base de ce travail de
reliance, le transfert d’acquis d’expériences est entendu comme la
mobilisation – et la transformation, voire la re-signification – dans
une sphère d’activités et à un moment t précis, d’acquis réalisés par
le sujet en d’autres sphères et en d’autres temps de socialisation.

Nous avons pu montrer comment, à travers de tels transferts,


certaines conductrices recréaient leur rôle professionnel, en
définissant et en assignant de nouveaux buts à la conduite
professionnelle : de façon à y faire valoir des acquis antérieurs
auxquels elles ne veulent pas renoncer ; de façon aussi à y marquer
leurs différentes places (de femme, de militante associative,
d’ancienne cadre d’entreprise, de mère d’enfant en situation de
handicap…). Elles tendent ainsi à transformer le métier pour mieux
s’y reconnaître et s’y développer (Almudever, Le Blanc et Hajjar,
2013 ; Croity-Belz et coll., 2010).

Pour autant, la recréation ou les transformations effectives du métier


ne peuvent être envisagées comme un effet direct de la seule
initiative et créativité de ces femmes. Ces transformations supposent
des dynamiques collectives qui, si elles trouvent matière et motifs
dans la créativité individuelle, n’en mobilisent pas moins un autre
niveau d’inter-signification, non plus intra-individuel (entre les
expériences du sujet) mais interindividuel et intergroupes (dans les
échanges entre membres et sous-groupes d’un collectif de travail).

Hétérogénéité des collectifs mixtes de


travail et créativité collective

Sur le second volet de ces recherches, il s’agit donc d’appréhender


– principalement à travers des entretiens collectifs de recherche – ce
que les collectifs mixtes de travail, composés de conducteurs et de
conductrices, font de ces transferts d’acquis d’expériences et
innovations ou resignifications individuelles : les reconnaissent-ils,
ou non, comme pertinents, adaptés ? Les mettent-ils en débat, et
dans quels types d’interaction ? Comment et sous quelles conditions
les transforment-ils et se les approprient-ils, contribuant ainsi au
renouvellement du genre professionnel (Clot et Faïta, 2000) ?

De manière plus générale, font l’objet d’une attention particulière,


dans cette analyse d’une créativité collective : d’une part, la façon
dont un collectif reconnaît ou non l’hétérogénéité en son sein
(hétérogénéité des trajectoires, pratiques, représentations, valeurs
professionnelles et extraprofessionnelles) ; d’autre part, la façon
dont il traite cette hétérogénéité – en cherchant à l’annuler sur le
plan imaginaire (cf. le phénomène de l’illusion groupale théorisée par
Anzieu) ou en la figeant (dans des représentations stéréotypées qui
lui ôtent tout dynamisme potentiel), ou, à l’inverse, en la sollicitant et
en la mobilisant dans la confrontation et l’articulation de différents
points de vue (dans un processus d’intersignification, entre membres
du collectif, des situations et expériences partagées au travail). On
vise ici à étudier le rôle de ces processus d’intersignification et de
ces dynamiques collectives dans le développement d’une créativité
organisationnelle (Zhou et Shalley, 2008), se traduisant par
l’élaboration de nouvelles normes et valeurs de métier, de nouveaux
modes d’organisation du travail, de nouvelles pratiques et nouvelles
identités professionnelles. Cela, sous l’hypothèse d’un étayage
réciproque de la créativité individuelle et de la créativité collective,
d’une interstructuration des changements personnels et des
changements organisationnels et sociaux.

La créativité en questions

Si, jusqu’à ce point, nous nous sommes référée à la créativité et à


ses modèles comme s’il s’agissait d’un allant de soi théorique dès
lors que l’on parle d’élaboration du nouveau, et si nous l’avons
associée à la problématique de la personnalisation sans questionner
les cadres sociaux de sa mobilisation comme « valeur », ce n’est
pas pour éluder ces deux ordres de questionnement, mais pour
avancer les propositions qui soutiennent notre réflexion et qui nous
permettent à présent d’opérer cette prise de recul : il s’agira
d’analyser certaines difficultés, de tenter de les dépasser et, en tout
cas, de susciter le débat.
Créativité : de quoi parle-t-on ?

Si l’on considère, avec Meyerson, qu’« un objet important de la


psychologie consiste à expliquer ce qui, dans le nouveau, est
différent de l’ancien, comment et pourquoi le nouveau est apparu »
(Meyerson, 1987, p. 97), une première exigence concerne la
qualification même de ce « nouveau » et ouvre une série de
questions que nous formulerons ici sans prétendre à l’exhaustivité.

Le « nouveau », critère de la conduite créative, relève-t-il :

– de l’introduction d’une nouvelle façon de faire quelque chose que


l’on faisait déjà ? Ne conviendrait-il pas, en ce cas, de parler
d’« innovation » (De Dreu et West, 2001) plutôt que de créativité
dans la mesure où, si la façon de faire change, le but, lui, reste le
même ?

– d’un bricolage, de micro-inventions au quotidien qui, à la faveur de


certains, marges et possibles écarts, permettent de « s’arranger »,
de « faire avec » (le Blanc, 2004) une pluralité de normes qui
peuvent se contredire ? Mais la créativité peut-elle se réduire à cette
inventivité, à des catachrèses qui opèrent « le détournement de ces
normes non pour s’opposer à elles, mais en vue de leur réalisation
même » (ibid., p. 180) ?

– du développement, au-delà de ses limites actuelles, d’un domaine


donné (scientifique, artistique, technique…), comme le propose
Sternberg (1999a ; b) ? L’auteur insiste cependant sur la distinction à
opérer entre des contributions créatives qui préservent les
paradigmes en cours (en déplaçant le domaine dans le sens vers
lequel il est déjà orienté) et des contributions créatives qui rejettent
les paradigmes en cours (en déplaçant le champ dans une nouvelle
direction à partir d’un point existant [redirection] ou à partir d’un
nouveau point de départ [réinitialisation]). La créativité ne relève-t-
elle pas davantage du deuxième cas de figure que du premier, qui
s’apparente davantage à un changement incrémental ?

Adossée à ces différentes conceptions du « nouveau », la polysémie


de la notion de créativité appelle des éclaircissements conceptuels
dès lors qu’on en fait un objet de recherche.

La créativité : une nouvelle norme et une


valeur consensuelle ?

À un autre niveau que théorique, la créativité mérite d’être interrogée


dans sa dimension axiologique à partir du contexte dans lequel
s’inscrit sa forte valorisation sociale. Nous retiendrons deux
composantes de ce contexte qui nous paraissent particulièrement
significatives.

Tout d’abord, ce qui apparaît comme une « injonction » grandissante


à la créativité dans les organisations de travail. Comme l’autonomie
(Erhenberg, 2010), la créativité est placée au cœur du discours
managérial comme une attente forte et un idéal valorisé, lestée des
mêmes ambiguïtés (Almudever, 2014) quand, d’aspiration légitime
des sujets au travail, elle se retourne en injonction hétéronormée. La
créativité, une nouvelle norme au même titre que la norme
d’internalité (Dubois, 1994) et la norme d’incertitude (Palmade,
2003) qui marquent en profondeur les contextes professionnels
contemporains ? Le risque est fort qu’elle y fasse plus souvent office
de critère d’employabilité – plus ou moins objectivable – que de
véritable vecteur de personnalisation au travail.

En second lieu, nous retiendrons comme cadre important de la


valorisation de la créativité l’audience grandissante rencontrée par le
courant de la psychologie positive (Seligman et Csikszentmihalyi,
2000) qui, attaché à combler ce qui est diagnostiqué comme un
déficit de recherches sur les forces et vertus de l’humain (Gable et
Haidt, 2005), et investi dans l’étude du fonctionnement optimal des
personnes pour promouvoir ce qui est « bon » pour elles, pourrait
conduire à développer une approche de la créativité marquée par
une euphémisation de la part de destructivité qu’elle recèle – car il
faut aussi détruire pour recréer.

Au regard de ces deux tendances, c’est le risque d’une « idéologie


de la créativité » marquée par l’affirmation univoque – et une
conception réductrice – de sa « positivité », pour les organisations
comme pour les personnes, qui peut constituer une difficulté pour la
recherche.

À ces questionnements, la distinction – essentielle selon nous –


posée par Anzieu (1981) entre créativité et création, offre une voie
de dépassement. C’est la proposition que nous argumenterons en
guise de conclusion.

Créativité ou création ?

Dans son ouvrage Le corps de l’œuvre, Anzieu développe une


approche du travail de création, qu’il conçoit, à côté du travail du
rêve et du travail du deuil, comme « la troisième forme, plus mal
connue, du travail psychique » (Anzieu, 1981, p. 19). Pour lui, ce
travail s’appuie sur une dynamique conflictuelle entre des instances
psychiques plurielles, constituées en système au sein de l’individu.
Ce sont des identifications multiples, héroïques et surmoïques, qui
s’affrontent sur la scène imaginaire que le psychanalyste nous
donne à voir. Le travail de création se déploie en différentes phases,
dont une (la seconde dans le modèle) est centrée sur l’établissement
de liens : déplacés dans le préconscient, les représentants
psychiques (pulsion sexuelle, ou pulsion agressive, ou affect
réprimé…) « y sont soumis à l’activité propre au Moi préconscient,
d’établissement de liens avec d’autres représentants psychiques,
notamment avec des représentants de mots ou d’autres formes
symboliques » (ibid., p. 108). C’est à cet endroit qu’Anzieu précise la
distinction entre créativité et création : « S’ils [les représentants
psychiques] entrent seulement dans des réseaux associatifs, le sujet
en reste au jeu et à la créativité ; mais s’ils fonctionnent comme
schèmes directeurs de toute une complexité, une pluralité, une
multidimensionnalité de réseaux associatifs, le sujet s’achemine vers
la phase suivante, celle d’une véritable création » (ibid.). Cette
distinction entre créativité et création met bien en évidence le fait
que l’invention d’une forme nouvelle ne peut reposer sur la seule
capacité des sujets à produire un foisonnement d’idées ou
d’analogies, une multiplicité de combinaisons. Ce qui est central
dans la création, c’est l’établissement de liens qui opèrent une
véritable restructuration, quand « de périphérique, [un] représentant
psychique est instauré comme central ; d’anecdotique, essentiel ;
d’aléatoire, nécessaire ; de non relié au reste, source
d’enchaînements rigoureux ; de désordonné, structurant » (ibid.,
p. 116).

Si la créativité s’exprime dans la capacité à produire un grand


nombre de combinaisons originales, la création suppose la capacité
à sélectionner, dans l’ensemble de ces combinaisons possibles,
celle qui, procédant à la réorganisation structurée d’éléments épars,
est porteuse de sens pour le sujet. C’est la même idée que formule
P. Valéry (cité par Beaudot, 1973, p. 42) : « Il faut être deux pour
inventer. L’un forme des combinaisons, l’autre choisit, reconnaît ce
qu’il désire, ce qui lui importe dans l’ensemble des produits du
premier. Ce que l’on appelle “génie” est bien moins l’acte de celui-là
– l’acte qui combine – que la promptitude du second à comprendre
la valeur de ce qui vient de se produire et à saisir ce produit. »

Le processus de création ainsi défini implique le registre de la


signification – l’élaboration d’une totalité qui fait sens pour le sujet ; il
implique de même le registre de l’objectivation – la réalisation d’une
« œuvre » (Malrieu, Baubion-Broye et Hajjar, 1991) que nous
entendons, en référence à Meyerson [6]  (1987), au sens large : il ne
s’agit pas forcément d’une œuvre d’art mais d’une forme organisée,
trace de soi projetée dans le monde et dans laquelle on peut se
reconnaître et se connaître [7] .

En cela, l’étude des processus de création nous apparaît plus


centrale que la référence à la polysémique créativité, pour étayer
une réflexion sur la personnalisation au travail ; pour penser ce qui,
au-delà des expériences quotidiennes, fragmentées, de nos vies au
travail et en dehors du travail, fait que celui-ci peut, ou non, être
constitué par la personne comme une expérience au sens plein du
terme : le travail « comme expérience » à l’instar de la qualification,
par Dewey [8] , de « l’art comme expérience ».

Notes du chapitre

[1] ↑ Le laboratoire de psychologie de la socialisation – développement et travail (LPS-DT,


EA 1697), université Toulouse-Jean-Jaurès.

[2] ↑ L’équipe « Psychologie sociale du travail et des organisations. Interdépendance des


milieux de vie » est l’une des trois composantes du laboratoire LPS-DT.

[3] ↑ Les deux autres équipes du laboratoire contribuent de la même façon au


développement du modèle d’une socialisation plurielle dans le champ des recherches en
psychologie du développement.

[4] ↑ Comme on dit d’une articulation défaillante (en mécanique) qu’elle « a du jeu ».

[5] ↑ À l’image d’un jeu de construction aux possibilités d’assemblages multiples.

[6] ↑ Pour Meyerson, « l’action de l’homme, le travail de l’homme, l’expérience de


l’homme sont construction, œuvre […]. L’homme est fabricateur et incarnateur, tous ses
efforts aboutissent à des œuvres, au sens large […]. L’homme baigne dans un monde
d’œuvres : langues, religions, lois, sciences, moyens de production » (1987, p. 76-77).

[7] ↑ « L’œuvre crée l’esprit, en même temps qu’elle l’exprime », écrit Meyerson (ibid.,
p. 76) ; « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche », dit Soulages.

[8] ↑ Dans son ouvrage, Art as Experience (1934), Dewey distingue ce qui relève d’un
« agir ordinaire » caractérisé par la juxtaposition, l’abandon de certaines actions en cours
de route, la séparation, la dissociation de telles actions, et ce qui relève de l’« expérience »,
présentée comme « un tout qui se constitue, une situation qui prend fin sur un
accomplissement et non sur une rupture […]. Toute action pratique peut [ainsi] revêtir la
qualité esthétique de la complétude » (ibid., p. 150).
Groupalité et processus
sublimatoire
Bernard Chouvier
Bernard Chouvier est professeur émérite de
psychopathologie clinique à l’université de Lyon,
psychologue clinicien, psychanalyste. Il est l’auteur de
La médiation thérapeutique par les contes et Le jeu
théâtralisé, une médiation thérapeutique en groupes
d’enfants, parus chez Dunod.

D ans Le cœur des ténèbres, Joseph Conrad propose une


compréhension quelque peu étrange des relations entre
subjectivité et travail : « Je n’aime pas le travail. Nul ne l’aime, mais
j’aime, dans le travail, ce qui est l’occasion de se découvrir soi-
même, j’entends notre propre réalité, ce que nous sommes à nos
yeux et non pas en façade, ce que les autres ne peuvent connaître,
car ils ne voient que le spectacle et jamais ne peuvent être bien sûrs
de ce qu’il signifie. »

Au fond, ce que Conrad énonce dans ces lignes est l’opportunité


donnée par le travail de révéler ce que chacun porte au plus profond
de lui, indépendamment de l’image qu’il s’en fait et indépendamment
également de celle que lui renvoie autrui. Ainsi peut-on reconnaître
dans ce processus l’émergence de ce qu’est la créativité.
La créativité s’origine paradoxalement là où se confrontent
l’obligation contraignante et l’expression approfondie de soi. Ce
serait une erreur de croire qu’il suffirait de libérer l’imaginaire pour
qu’émerge une spontanéité trop longtemps opprimée. Cette vision
d’un flux créateur interne entravé, empêché par des obstacles
extérieurs, est purement utopique. Au contraire, les forces créatrices
du sujet ne trouvent à s’accomplir pleinement que dans l’opposition
aux règles établies ou à l’inertie ambiante. Une créativité qui jaillirait
d’elle-même est, en réalité, un leurre et un faux-semblant. Dans tous
les cas, créer est le fruit d’une lutte et d’un combat contre des forces
hostiles qui viennent d’abord du monde social. Il ne s’agit nullement
de faire disparaître les contraintes pour créer, mais bien à l’inverse
de comprendre que créer nécessite la rencontre avec la contrainte
pour ensuite la dépasser. Mais, dans un second temps, le conflit
s’intériorise et le sujet a à affronter des forces contraires qui viennent
non plus du dehors mais du dedans.

Sublimer

Le processus psychologique initialement mobilisé dans tout acte


créateur est celui de la sublimation. Il s’agit, pour le sujet, de
détourner, de déplacer une part de son énergie vitale, le flux
pulsionnel libidinal, de sa finalité première reproductrice, vers une
finalité autre, une finalité productrice dans le champ culturel. Pour
des raisons qui lui sont propres et qui en partie lui échappent, le
sujet manifeste le besoin, l’envie, le désir de créer, c’est-à-dire de
produire, dans son environnement extérieur, des formes, des objets
qui portent, en eux, quelques parts de sa subjectivité.

Si la créativité est en partage à tous, la création est l’apanage de


quelques-uns. Chacun d’entre nous a le pouvoir d’expression dans
le domaine de son choix, mais seuls quelques-uns parviennent à
engendrer des œuvres qui acquièrent une reconnaissance sociale.
La puissance évocatrice de ces œuvres, leur caractère universel et
leur teneur signifiante singulière leur confèrent le statut de création.
Il n’y a donc pas de différence de nature entre ces deux modalités
sublimatoires, mais une simple différence de degré.

Ainsi, l’étude des grands créateurs, tant dans le champ artistique


que dans le champ technique et scientifique, permet de comprendre
et d’analyser la complexité des motifs et des mobiles qui conduisent
à l’émergence des processus de sublimation. En effet, chez les
créateurs qui ont réussi à produire des œuvres d’envergure, il est
plus aisé de repérer les mécanismes psychiques déployés, dans la
mesure où ils se manifestent avec plus d’ampleur et de lisibilité que
dans la créativité ordinaire.

En premier lieu, il faut admettre que créer est un combat interne


entre des tendances à l’expressivité et des tendances à l’inertie. Le
sujet peut ne pas se sentir autorisé à faire naître quelque chose de
lui-même et il doit combattre pour annihiler sa négativité interne
issue d’un surmoi répressif et cruel. Il doit ainsi développer une
stratégie créatrice capable de déjouer et de tromper ces forces
internes inhibitrices et dévalorisantes. D’une certaine manière, le
sujet doit pouvoir renouer avec sa puissance thaumaturgique
originaire pour parvenir à vaincre les obstacles interdicteurs qui le
paralysent. Nombre de personnes s’empêchent de créer en
prétextant leur incompétence voire leur nullité, alors qu’en fait cette
inopérativité trouve ses racines dans la dévalorisation de soi. En
retrouvant confiance en lui, le sujet devient en mesure de dépasser
son inhibition créatrice. Il ne s’agit pas à ce niveau d’atteindre à une
reconnaissance publique mais seulement de se sentir à même de
laisser émerger de soi ce qui est en droit de l’être, dans la pure
expression d’un plaisir ludique.

La double création

Un mode résolutoire du conflit interne entre forces expressives et


inertie est la double création : on produit une œuvre secondaire,
mais que l’on affirme, haut et fort, être ce qui satisfait parfaitement
aux exigences du moi. Cette production ostentatoire sert de
paravent pour protéger l’œuvre, essentielle, celle qui est l’expression
fidèle de soi et qui porte la marque des enjeux psychiques profonds,
marque signifiante susceptible de parler à tous et capable de
susciter le plus d’émotion et d’empathie chez celui qui reçoit l’œuvre.

Ainsi, Ingres aimait à affirmer à son entourage qu’il était plus fier de
son violon que de ses toiles. On ne comprend une telle inversion de
la valorisation de soi qu’en se référant à la présence d’une
puissance surmoïque particulièrement forte. Tout se passe comme
s’il fallait que le sujet dissimule sa véritable intention créatrice
derrière un masque séducteur. En réalité, le violon n’était pour lui
qu’un passe-temps agréable qu’il mettait en avant aux yeux de tous
pour pouvoir s’autoriser à exposer dans ses tableaux les réalités
fantasmatiques et la puissance expressive permettant de mettre au
jour et de dépasser sa conflictualité inconsciente.

Nombre de créateurs ont décrit des phénomènes de même nature :


bloqués dans leur intentionalité créatrice, saisis par une angoisse de
néantisation, ils ne parvenaient à dépasser ce vertige inhibiteur
qu’en se livrant à une créativité insouciante. Par exemple, en se
mettant à dessiner librement ou en se livrant à une écriture
automatique, pendant un temps, telle personne ou tel chercheur finit
par retrouver le fil de son inspiration pour poursuivre ses
investigations théoriques ou pratiques. Une création de surface, une
création sans enjeu pulsionnel vient donner le change au surmoi en
libérant le moi dans la mobilisation de ses forces internes vives et en
mettant en œuvre un processus créateur authentique.

L’inspiration onirique

Le noyau primaire de toute création est dans le rêve. C’est à la


source onirique que puisent les créateurs pour alimenter leurs
œuvres, soit directement, soit indirectement. Le travail du rêve
correspond à une activité inconsciente de traitement et de
transformation de la matière première psychique. Les restes diurnes
s’amalgament aux données imaginaires individuelles pour former les
contenus symboliques propres à chaque rêve. Les images, les
représentations et les scénarios fantasmatiques qui en sont issus
constituent les bases de l’œuvre, quels qu’en soient les supports.
Cette action souterraine de l’inconscient s’apparente à une
fomentation créatrice. Tout se passe comme si des forces obscures
complotaient au cœur de la psyché pour vaincre les résistances et
les interdits internes et laisser émerger un projet, une idée de
création impérative. Il y aurait alors comme une urgence à créer. Le
sujet n’a de cesse de réaliser, d’écrire, de peindre, de sculpter, de
composer le projet qui l’habite. Selon les cultures, selon les
époques, on appelle ce mouvement psychique impérieux qui préside
au processus créateur la bouche d’ombre, la muse, ou l’inspiration.
Quel que soit le contexte, chacun s’accorde sur le fait que l’origine
de la création est interne. Naturellement, les matériaux de l’œuvre
sont empruntés au monde extérieur, mais ils sont remaniés,
élaborés, travaillés au niveau de l’inconscient par l’activité onirique.
Nombre de créateurs ont rendu compte, à leur manière, de ces
processus, et Borges est l’un de ceux qui l’a explicité le plus
clairement : « Pour moi, écrire une histoire tient plus de la
découverte que de l’invention délibérée. En marchant dans la rue ou
le long des galeries de la Bibliothèque nationale, je sens que
quelque chose se prépare à prendre possession de moi. Ce quelque
chose peut être un conte ou un poème » (Borges, 1972, p. 151).

Il faut entendre cette prise de possession du moi de l’auteur comme


un raptus interne. Le « quelque chose » dont il est ici question
échappe radicalement au moi et provient des profondeurs de
l’inconscient. L’auteur ne pourra se déprendre de ce qui devient une
véritable hantise qu’en la transformant et en la projetant à l’extérieur
sous la forme d’une œuvre.

Didier Anzieu a nommé cette manière dont le créateur se laisse


habiter par sa création le saisissement. À la limite, dans ce temps
premier du processus créateur, le sujet est un récepteur passif de ce
qui se produit en lui. Le facteur Cheval a été habité par la vision d’un
palais entrevu en rêve. Il a consacré ensuite son temps à en
produire une œuvre, c’est-à-dire un objet externe ayant son
existence propre, indépendamment de celui qui l’a créée.

Est-ce à dire que seuls les créateurs reconnus, les créateurs ayant
réalisé des œuvres magistrales à portée universelle, connaissent
ces processus d’inspiration ? Il n’en est rien. Chacun de nous, à un
moment ou à un autre, est traversé par les mêmes mécanismes et
nous ressentons les mêmes émotions. Simplement, nous ne
sommes pas tous disposés à nous en saisir. Soit ces moments
d’inspiration restent virtuels, soit ils sont l’objet d’une transposition
directe dans nos activités de tous les jours. La créativité ordinaire
relève d’une telle démarche de conversion des données de
l’imaginaire dans l’agencement des conduites quotidiennes.

Une autre partie de ces sources sublimatoires trouve une réalisation


dans les activités esthétiques et culturelles. Chacun investit son
imaginaire dans une expression créative de son choix. Cela ne veut
nullement dire que cette activité est purement secondaire et n’a pas
vraiment d’importance. Au contraire, elle peut être très chargée en
émotion et en satisfaction. À ce niveau, elle joue parfois un rôle
compensatoire par rapport à une activité professionnelle décevante.
Même les grands créateurs peuvent connaître une telle dichotomie.

Pulsions partielles et négativité

La sublimation ne se limite pas à un déplacement de l’énergie


pulsionnelle génitale, elle concerne aussi les pulsions partielles et la
pulsionnalité destructrice. Du développement psychosexuel infantile,
demeurent dans la vie psychique de l’adulte les dérivés symboliques
du stade oral, du stade anal et du stade phallique.

Dans le champ de l’oralité, les investissements sublimatoires sont


multiples et peuvent se décliner de l’amour de la parole ou du chant
jusqu’aux plaisirs de la gastronomie. Au niveau de l’analité, les
investissements psychiques se déploient autour de ce qui
représente et affective le maniement et la maîtrise d’une matière,
quelle qu’en soit la nature. Quant à la sublimation phallique, elle
s’exprimera tant dans le plaisir de l’affirmation de soi dans des
formes dominatrices que dans la recherche active de gratifications
narcissiques.

Pour ce qui concerne la destructivité, les sublimations trouvent une


orientation sélective dans la pratique des activités sportives. On en
découvre également une application dans les thématiques créatrices
comme dans le domaine du fantastique ou de l’horreur. La mise en
scène du mortifère, sous toutes ses formes, constitue un exutoire
adapté de tous les aspects de la négativité.
Créativité et environnement

Si la créativité puise son énergie dans l’inconscient, elle a besoin,


pour se développer, d’un lieu qui lui soit favorable. C’est dans l’aire
potentielle, telle que Winnicott l’a définie, que le sujet trouve un lieu
pour déployer son activité créative.

L’acclimatation de l’enfant avec le monde extérieur est un long


processus. Il est d’abord pris dans une relation exclusive avec l’objet
maternel. Cet objet si nécessaire à sa survie, il le crée autant qu’il le
découvre déjà là pour satisfaire à tous ses besoins. La créativité
primaire qui se manifeste à ce niveau trouve un devenir ultérieur
avec la mise en jeu de l’objet transitionnel. Pour pallier le manque de
la mère, l’enfant cherche dans son environnement immédiat quelque
chose qui lui tient lieu symboliquement de mère. Ce premier objet
non-moi compense, par sa présence matérielle, l’absence
momentanée de celle sans qui l’enfant reste incapable de se
construire psychiquement. L’espace dans lequel cet objet prend
corps et sens est un espace de jeu qui n’est ni dedans ni dehors, un
espace intermédiaire entre le moi de l’enfant et le monde extérieur
proprement dit. Par la suite, cet espace ludique à travers lequel le
sujet trouve une expression qui lui est propre est l’espace culturel. Il
convient toutefois d’ajouter que la transitionnalité prend place au
sein de toutes les activités humaines, et trouve à s’exprimer aussi
bien sur les lieux du travail que sur les lieux du loisir ; à chaque fois
qu’il est possible de se distancier des enjeux vitaux immédiats, à
chaque fois qu’il est possible de mettre du jeu entre soi et le réel, à
chaque fois que le sujet est en mesure de faire preuve de créativité
et d’échapper ainsi à l’emprise mortifère de la pure contrainte. L’aire
potentielle correspond à la fois à l’espace que l’on se crée pour soi,
pour son expression personnelle, et à l’espace que la société
réserve à tous ses membres comme lieu d’expression culturelle et
de partage émotionnel. Penser l’existence de l’aire transitionnelle,
sous toutes ses formes, permet de comprendre en quoi la créativité
représente une nécessité psychique vitale.

Heinz Prinzhorn affirme que la Gestaltung, la capacité à créer des


formes, est une modalité primordiale de l’humain. L’expressivité est
une nécessité interne, pour chacun, et elle s’exerce dans tous les
champs possibles. D’où l’importance que soient maintenus, dans le
champ social, des temps et des lieux pour que s’exercent, en pleine
liberté, les modalités ludiques de l’existence. Un univers où tout est
réglé et soumis à une rationalité sans faille est un univers totalitaire
dans lequel l’humain n’a plus de place.

La fécondité groupale

Si la création est individuelle, le travail préparatoire à la création est


groupal. Pour porter son œuvre, le créateur a besoin de s’appuyer
sur son groupe. Le groupe est une matrice de création. Sans lui,
l’individu ne peut déployer pleinement ses virtualités.

Soit le sujet cherche un étayage narcissique auprès de ses pairs,


soit son travail créateur demande d’être en lien avec une groupalité
de nature familiale. Dans le premier cas, les créateurs se regroupent
entre eux et fondent des courants, des mouvements ou des écoles.
La Pléiade, à la Renaissance, fut un regroupement littéraire fécond
qui permit l’éclosion et le développement de nombreux talents
poétiques. Les écoles de peinture et de sculpture connurent le
même succès. Tout se passe comme si les artistes ressentaient
fortement le besoin d’échanges entre eux, de partager dans une
stimulation réciproque, afin de mettre à l’épreuve leurs propres
capacités. Ils ne trouvent la confiance en eux et le désir d’innover
que dans la mise en commun de principes et de valeurs esthétiques.
De tels échanges donnent lieu à des confrontations parfois violentes,
à des conflits qui sont autant de moments difficiles, mais qui
produisent de grands effets dans le domaine créateur. Soumission,
allégeance comme contestation ou vengeance sont les maîtres mots
de relations intersubjectives traversées par les flux pulsionnels. On
ne connaît pas d’artiste qui soit resté en dehors de ces avatars
groupaux. Ce sont ces sollicitations constantes – positives ou
négatives – qui entretiennent la flamme de la création. Dans cette
perspective, Michel Butor affirme que, pour écrire un livre, il faut
brûler un rayon de bibliothèque. Il n’y a pas de véritable création
sans la mise en jeu d’une conflictualité groupale réelle ou
fantasmée. L’opposition, en effet, peut s’effectuer avec des
protagonistes disparus ou lointains. Ce qui compte, avant tout, est le
dialogue et la critique qui se réalisent dans la psyché même du
créateur, à la suite de la diversité de ses rencontres dans le champ
socioculturel.

Dans le second cas, le créateur puise ses ressources propres dans


son groupe d’appartenance. Il demande à être entouré par ceux qui,
symboliquement, constituent sa famille. Ce besoin d’un groupe
sécurisant est à comprendre comme un besoin d’assises
narcissiques renforcées. Dans de telles circonstances, le groupe
confère au sujet une enveloppe protectrice à l’épreuve de toutes les
attaques qui ne manquent pas de venir du monde extérieur. Ce
renfort narcissique groupal est nécessaire à celui qui, dans la mise
en acte du processus créateur qui l’anime, révèle son intimité.
Fragilisé par le dévoilement de lui-même qui se réalise dans son
œuvre, le créateur risque d’être emporté par les forces de la
négativité, tant externes qu’internes, s’il n’a pas le soutien constant
de la groupalité. Ce groupe de soutien est d’abord de nature sociale
et il se situe dans l’espace proche du sujet. Mais, par la suite, il
s’internalise et permet au créateur de se suffire à lui-même, à travers
l’épreuve créatrice. Effectivement, à ce niveau, la création apparaît
sous la forme d’une véritable épreuve. Elle est une expérience
constructive, mais traversée par la souffrance de la mise en question
de ses propres fondements psychiques et par celle d’être confronté
à l’échec et à la dévalorisation. La création est aussi une épreuve
initiatique au cours de laquelle le sujet doit faire ses preuves pour
être accepté et reconnu. Il met à l’œuvre le meilleur de lui-même, au
risque de perdre sa stabilité narcissique.

Louis Aragon est l’un de ceux qui, dans sa démarche créatrice, s’est
manifestement appuyé sur les deux types de groupes de référence,
le groupe des pairs et le groupe famille. Au début de sa carrière
littéraire, il a fait partie intégrante du groupe surréaliste et s’est
soumis à toutes ses exigences. Alors qu’il venait d’écrire plusieurs
centaines de pages d’un roman qui lui tenait à cœur, il n’a pas hésité
à jeter au feu tout ce qu’il avait rédigé, afin de respecter les
prescriptions d’André Breton qui condamnait le roman et le
considérait comme un art bourgeois, et comme une forme désuète
et sans avenir. Aragon savait qu’il avait en lui des capacités illimitées
d’écriture, tout en ayant conscience que sans le soutien du groupe
surréaliste dans cette période cruciale de sa vie personnelle, il ne
pourrait jamais appliquer les capacités qui étaient les siennes pour
réaliser son œuvre.

Dans un second temps, après avoir quitté les surréalistes et rompu


avec André Breton, il a trouvé un étayage narcissique satisfaisant
auprès de sa famille politique, le Parti communiste. Malgré ses
différences et ses oppositions, il n’a cessé de maintenir ses liens
avec ce groupe. Compte tenu de son histoire personnelle et de ses
engagements particuliers dans la littérature de son temps, Louis
Aragon a manifesté son attachement indéfectible au Parti
communiste, comme une adhésion groupale indispensable à sa
vitalité psychique. Le maintien de ses liens narcissiques majeurs
avait pour fonction de servir d’écran au fond de dépressivité
essentielle dont il sentait confusément en lui la présence. Les
dérives de ses dernières années ont représenté un ultime sursaut
pour se prémunir du dévers mélancolique qui le menaçait.

Quoi qu’il en soit des différences et des diversités culturelles et


sociales, le groupe est une figure matricielle, qui non seulement
favorise l’épanouissement créateur mais assure la condition même
de toute émergence créatrice.
L’engagement du corps dans
l’intelligence à l’épreuve du travail
vivant
Christophe Dejours
Christophe Dejours est psychiatre, psychanalyste
membre de l’Association psychanalytique de France et
de l’Institut psychosomatique de Paris, professeur
titulaire de la chaire Psychanalyse-Santé-Travail au
Conservatoire national des arts et métiers, auteur de
Le corps, d’abord, Éditions Payot, Travail vivant,
Éditions Payot, Le choix. Souffrir au travail n’est pas
une fatalité, Éditions Bayard.

P our le clinicien du travail, la créativité stricto sensu se situe au-


delà de son champ d’investigation. C’est pourquoi je m’en
tiendrai, dans ce texte, à une question plus prosaïque, celle de
l’intelligence au travail. Plus précisément, je voudrais examiner la
façon dont le corps est impliqué dans le génie de l’intelligence
lorsque cette dernière est confrontée à la résistance que la matière,
l’outil ou l’objet technique opposent à la maîtrise et au savoir-faire de
celui ou de celle qui travaille. Avec le génie, il ne s’agit pas de
donner dans la magie ou le surnaturel. Au contraire, c’est dans le
travail ordinaire que le génie de l’intelligence est convoqué et c’est
par lui qu’il se révèle. La créativité, il faut bien le reconnaître, n’est
pas au rendez-vous du travail ordinaire. Elle serait plutôt l’apanage
des dieux. La création, en effet, part du néant pour faire surgir une
existence. Dans le travail vivant, celui ou celle qui travaille part
toujours d’un état de chose préexistant qui, par sa résistance,
provoque l’intelligence. Et pour surmonter cette résistance,
l’intelligence ne crée pas. Son génie procède plutôt de la subversion
des pesanteurs objectives, par un processus de subjectivation du
réel où le corps tient le rôle principal, ce dont je voudrais ici tenter de
rendre compte. Subversion qui pourrait être au principe même de ce
que, en psychanalyse, on désigne sous le nom de sublimation, c’est-
à-dire d’un destin très particulier de la pulsion sexuelle.

Pourquoi invoquer ici la sexualité ? Parce que sans elle on ne


pourrait pas comprendre comment la matière, inanimée, peut en
venir à être traitée par le génie de l’intelligence comme une matière
vivante. Condition sine qua non de ce travail si essentiel qui lui aussi
a jadis été qualifié de « travail vivant ». Baudelaire exprime, non
sans effroi, ce qui s’éprouve lorsque le processus s’inverse, dans Le
spleen de Paris (Baudelaire, 1857) :

« Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !

Qu’un granit entouré d’une vague épouvante »

Et c’est d’abord à Baudelaire que je ferai référence pour explorer


l’essence du travail vivant et tenter d’esquisser une métapsychologie
de l’intelligence au travail.

Investissement sexuel et travail


Ceux qui se sont essayés à envisager les rapports entre sexualité et
travail ont généralement choisi de passer par les chaînons
intermédiaires de la sublimation et de l’idéal. La sublimation est alors
envisagée de façon très générale comme la recherche d’une
satisfaction non sexuelle de la pulsion. Mais si l’on s’intéresse au
« travailler » il faudrait comprendre comment est seulement possible
qu’un investissement libidinal soit placé dans des objets matériels
inanimés. Question qui, à ma connaissance, n’a jamais été discutée
par les psychanalystes. Objets matériels comme peuvent l’être une
matière (terre, pierre, bois, plâtre, métal) ou un outil, voire un objet
technique (arme, automobile, avion). La métapsychologie freudienne
autorise l’idée d’un investissement (de libido) sur une partie du
corps, voire sur un organe, c’est-à-dire sur de la matière vivante.
Serait-ce par l’entremise du corps ou des parties du corps, dans la
mesure où ils peuvent faire l’objet d’un investissement libidinal,
qu’une transposition sur un objet matériel serait envisageable ?
Substitution, transposition ou déplacement sur un objet matériel qui
serait possible à condition d’assigner à l’objet matériel une
dimension charnelle : objet matériel comme substitut, donc, de
l’objet originaire de la pulsion que serait le corps ou une partie du
corps. Le renoncement à la satisfaction sexuelle de la pulsion
n’impliquerait pas le passage du monde charnel et vivant, au monde
matériel et inanimé. Il supposerait au contraire que, dans le
changement d’objet de la pulsion, perdure la conservation
fantasmatique de la qualité du vivant : « animé », voire « animique »,
comme on va le discuter plus loin.
La sublimation, référence théorique
de départ

Si l’on déplace maintenant l’analyse du côté du but pulsionnel, en


quoi consiste la sublimation ? Essentiellement en une « transposition
pulsionnelle ». Dans son texte Entre séduction et inspiration :
l’homme, Laplanche aborde la question de la genèse, chez Léonard,
de la « pulsion de savoir », Wisstrieb ou Forschertrieb. « Au point de
départ, écrit Laplanche, Freud situe deux “pulsions” (nous dirons :
deux “fonctions”) qui ressortissent à l’autoconservation, l’une, le
plaisir-désir de voir, Schaulust, l’autre la pulsion d’emprise. Ces deux
fonctions non sexuelles donc au départ […] sont très tôt, d’emblée
prises dans le processus sexuel dont l’adulte a l’initiative »
(Laplanche, 1999, p. 326). Puis vient une citation de Freud du
Léonard : « La libido se soustrait au destin du refoulement en se
sublimant dès le début en désir de savoir, et en se rangeant comme
un renfort aux côtés de la vigoureuse pulsion de recherche » (cité
dans ibid.). Laplanche analyse en détail ce rapport à la sublimation
dans ses deux volets, idéatif et corporel.

Mais comme Freud, il saute, me semble-t-il, un temps intermédiaire


que je crois important, à savoir le temps de l’affrontement à la
matière. Pour Léonard comme pour Giacometti, il y a un temps de
lutte avec la matière même. Lutte sans laquelle, me semble-t-il, il n’y
aurait pas de « création ». Lutte qui passe par un corps-à-corps avec
la matière à travailler, lutte où se joue la mobilisation du corps de
l’artiste, comme condition sine qua non d’un rapport pulsionnel avec
la matière d’où émergera peut-être l’œuvre : lutte avec la toile, les
couleurs, les solvants, les pinceaux, lutte des mains et des doigts
avec la terre, pour en éprouver la résistance, l’inertie, la dureté, la
mollesse, l’indocilité, la viscosité, la malléabilité, et en faire enfin
émerger la forme appelée pour traduire ou retraduire le message
énigmatique de l’adulte.

Pour Laplanche, « chez Giacometti, l’aspect de la sexualisation que


je nomme secondaire n’est certes pas absent […]. Cela ne va pas
sans la participation de composantes – notamment sadiques
anales – extrêmement voisines de celles de Léonard. Anales – je
veux dire, depuis le barbouillage précoce, par des excréments, d’une
toile de son père, jusqu’à des plâtres peints, barbouillés eux aussi,
de façon sacrilège. Et chez Léonard, toutes les bouffonneries
scatologiques que l’on connaît […]. La pratique de la sculpture –
d’une façon plus immédiate que la peinture –, je veux dire le
modelage, est évidemment en prise directe avec l’analité, et
Giacometti (qui n’est pas sans connaître Freud) le sait bien : “C’est
une manie comme une autre manie de tripoter de la terre, sous
prétexte de travailler” (Giacometti) » (Laplanche, 1999, p. 330-331).

Pour Laplanche, cela correspond à une « sexualisation


secondaire ». J’y vois personnellement plus que cela : une
transposition pulsionnelle qui est précisément, au départ, à l’origine
même de la sublimation, à l’origine du « travailler » qui passe par
une lutte où le « sexual » entre en jeu (il faut aller jusqu’à
l’exténuation de la matière par sa manipulation, jusqu’à sa
destruction), sans lequel il n’y aurait pas de création possible.
Le « travailler » dans la sublimation
chez le poète

Une bonne analyse de ce procès complexe est fournie par Jérôme


Thélot (2013) dans ce qu’il désigne, à propos de la poésie, comme
« travail de la prosodie ». Travail vivant qui passe aussi chez
Baudelaire par un tripotage de la matière verbale, voisin du tripotage
de la terre chez Giacometti. « La langue, par conséquent, un poète
qui l’utilise ne peut que devoir travailler à la défaire, en un travail
dont les moyens ne sont pas exclusivement linguistiques, dans
lequel l’affectivité qui n’est rien de verbal a son rôle primordial »
(p. 33). « Au moins partiellement, mais par une prescription
d’essence, la poésie est donc une entreprise de destruction : pour
que sa clandestinité émotive demeure active, il lui revient de défaire
les valeurs reçues, de torpiller les consensus sociaux, de congédier
l’usage économique des signes » (p. 32).

Ou, comme l’écrivait Bonnefoy : « Il y avait qu’il fallait détruire,


détruire et détruire, il y avait que le salut n’est qu’à ce prix »
(Bonnefoy, 1991, p. 32).

À propos de Joë Bousquet : « Ce sont d’autres secousses de la


langue qui sont inventées contre son reportage ordinaire, ce sont
d’autres façons de faire le négatif, qui résistent aux positivités
comminatoires de la langue reçue : les bruits, les mots, les rapports
sonores entre les syllabes longues et brèves dans la cellule métrique
(cette ressource depuis toujours et dans toutes les langues, de tous
les poètes du monde), les échos internes de la matière acoustique,
les détournements et les réinventions de la signification par la voie
des rythmes, les effractions émotionnelles que dans la forme des
propositions font les e “muets” […] de la résistance aux
représentations précomprises dans les signifiés établis, et de
l’ouverture constructive de l’esprit à d’autres possibilités que celles
du monde connu, de ce monde informé par la langue » (Thélot,
2013, p. 34).

Comme le tripotage de la terre par Giacometti, le tripotage des mots


par Baudelaire passe par « soulignements des mots, ratures,
reprises des formulations, nouveaux soulignements de rage et de
supplique, exclamations, changements d’encre, de feuilles, de tons,
substitutions des majuscules aux minuscules, tirets marginaux,
éclats de l’impatience, soucis de la précision, points d’interruption,
dessins, encadrements, suppressions, recommencements du
commencement de l’énoncé… – terrible a été le travail de
Baudelaire » (ibid., p. 57). Et J. Thélot d’ajouter à la suite : « Ce
travail identique à sa vie, son soulèvement de ses censures, son
surmontement de ses obstacles, et son obstination, grevée du
sentiment d’être incompris, irritée et souvent exténuée de tenir tête
aux facilités disponibles, aux risques d’entraver l’affectivité par les
concepts » (ibid.). Ici Thélot franchit un pas de plus : au-delà du
tripotage de la matière sonore des mots, du travail de prosodie, il
indique la souffrance, l’obstination, l’endurance et l’engagement de
la subjectivité tout entière dans ce corps-à-corps avec le rythme et la
rime, sans lequel il n’y aura pas d’avènement, il n’y aura pas
d’advenue de la forme poétique qui se cherche à travers cette lutte
avec la résistance de la matière à la maîtrise.
C’est de cette lutte, de cet affrontement de la subjectivité avec la
matière à travailler, que surgit « le phénomène poétique », que
Thélot s’efforce « d’élucider, en effet, comme un phénomène, une
arrivée surprenante et parfois décisive, une apparition neuve dont il
faut dire comment elle se fait – du côté du poète –, comment arrive
ce dont un poème résulte » (p. 103).

Le génie de l’intelligence au travail

Ici se trouve saisi ce qui caractérise, en son fond, l’intelligence au


travail ; l’intelligence du travail ou, mieux encore, le génie de
l’intelligence au travail. Comme pour le poète, le travailleur engagé
dans sa tâche ne parvient à un résultat que s’il accepte cette lutte
avec le réel. Le réel, c’est-à-dire ce qui se fait connaître à lui comme
résistance à sa maîtrise, sur le mode affectif de l’échec. Et lorsque, à
force d’endurance à l’échec et de retours à la tâche, de tentatives
répétées, inlassables, de bidouillages, de bricolages, de détours, de
forçages, de cassures, de reprises…, la solution est trouvée, elle
surgit comme un phénomène, « une arrivée surprenante et parfois
décisive, une apparition neuve », « dont il faut dire comment elle se
fait ».

Le génie de l’intelligence mobilise les deux pulsions dont il était


question à propos de la sublimation chez Léonard : « La libido se
soustrait au destin du refoulement en se sublimant en “désir de
savoir” et en “pulsion de recherche” (Wisstrieb et Forschertrieb) »
(Vinci, 1942). Mais la clinique du travail suggère que cette
mobilisation de l’intelligence passe aussi par une lutte avec la
matière dont la condition sine qua non est une familiarisation avec la
résistance du réel. Familiarisation qui passe par un corps-à-corps
avec la matière, l’outil ou l’objet technique, orientée
fondamentalement par la volonté d’un dialogue. Dialogue entre le
corps du travailleur et la matière ou l’objet technique. Mais ce
dialogue est inégal. Parce que la matière ou la machine ne parle
pas. Faute de la faire parler, il faut la faire réagir. Tripoter la terre
jusqu’à la réduire en morceaux, à force de la travailler, d’en tester la
résistance, la souplesse, la dureté, la fragilité. Pousser le régime de
rotation de la machine jusqu’à ce que ses bruits stridents, ses
odeurs de métal surchauffé et d’huile de coupe brûlée, s’achèvent
par un blocage brutal, une immobilisation soudaine, ou par le
claquement de rupture des éléments de mécanique.

Alors le corps, familiarisé avec les bruits, les odeurs, les vibrations
de la machine en régime de forçage, saura désormais reconnaître
avant l’accident matériel qu’il convient de réduire la vitesse, voire de
mettre la machine au repos pour qu’elle refroidisse. Ainsi advient
cette nouvelle habileté du corps qui maintenant sait usiner une pièce
à l’oreille, au micron près…, que l’on vérifiera par prudence, après,
au pied à coulisse. De la même façon, c’est en poussant l’avion de
chasse dans une configuration spatiale interdite, à la limite du
domaine d’accélération supportable par l’appareil, que le pilote fait
l’expérience du décrochage du compresseur ou de la panne de son
unique moteur en plein vol. En même temps qu’il teste son appareil
pour en connaître les limites, il se teste lui-même dans son sang-
froid et sa capacité à purger les circuits et à redémarrer son
réacteur, il teste les limites de son propre corps. Un avion, ça ne se
pilote pas avec des consignes, ça se pilote avec les fesses. Toutes
les activités de métier, depuis le travail du bois de l’ébéniste,
jusqu’au pilotage par l’agent de conduite d’une centrale nucléaire,
passe ainsi par ce corps-à-corps avec la matière, l’outil et l’objet
technique. Lutte et corps-à-corps organisés comme dialogue avec la
matière, dont il convient maintenant de préciser un certain nombre
de caractéristiques. La matière ne parle pas, mais elle réagit. Elle
réagit aux efforts que je lui impose. Et pour connaître ses réactions,
je dois la tripoter et la manipuler inlassablement, et parfois aller
chercher son point de rupture pour qu’à la fin se forme cette intimité
où, « habité » par elle, je me la suis appropriée. À ma mesure, à
mon corps, à mes capacités, à mes limites. Si la notion de
subjectivation a un sens, ce ne peut être que dans ce rapport avec la
matière dans un corps-à-corps avec elle, que cette matière devient,
enfin, habitée par la vie.

Intelligence au travail et
« corpspropriation »

« Corpspropriation » du monde est le nom donné par Michel Henry à


ce processus de conquête de la matière par la vie. Elle est, pour
l’auteur de Philosophie et phénoménologie du corps, ce qui est au
principe du « travail vivant », sans lequel aucune production, aucune
poièsis ne serait possible. Corpspropriation de la matérialité du
monde par le travail agricole aussi bien qu’industriel et, au-delà, par
tout travail, jusqu’aux activités de service et au travail de l’artiste,
dont la poésie et le travail sur la prosodie sont peut-être le modèle le
plus improbable et le plus raffiné.

La corpspropriation, donc, n’advient qu’à la mesure de la


familiarisation et de l’intimité entre le corps subjectif et la résistance
que le réel oppose à son effort (ce qui renvoie au « fait primitif » de
« l’effort sensible » et à « l’aperception médiate externe », concepts
clés de Maine de Biran, dont Michel Henry s’est fait l’interprète
inspiré). Ce que montre la clinique du travail, c’est que cette lutte
prolongée avec la résistance et la réactivité de la matière n’est pas
seulement un corps-à-corps. Je parlais de dialogue, fût-il inégal,
parce que dans cette palpation du monde par le corps, il faut
reconnaître la place éminente qui revient au fantasme. Fantasme qui
traite la matière comme s’il s’agissait d’un être vivant, fantasme
« animiste » en quelque sorte, que Freud a tellement commenté
chez les « primitifs » et chez les enfants. La pulsion de savoir
(Wisstrieb) et la pulsion de recherche (Forschertrieb) ne peuvent
donc devenir efficientes, concrètement, que si le travailleur est apte
à régresser jusqu’à ce tissu fantasmatique animiste de la petite
enfance. Avec cette particularité qu’il ne s’agit pas ici de céder à la
pente de la pensée magique et des peurs enfantines, mais d’orienter
la fantaisie – le « phantasieren » – dans la voie de la domestication.
Son modèle serait celui du rapport de l’éleveur à son bétail. Le
fantasme animiste organisateur du procès de corpspropriation de la
matière, consiste en fin de compte à traiter la matière comme un
animal à domestiquer.
Fait marquant, ce fantasme se dit tout haut, il se parle. C’est ainsi
que l’ouvrier parle à sa machine, il la pousse en puissance, tout en
l’encourageant de la voix : « Vas-y, allez, avance ! Encore…, alors,
tu te bouges oui ou non ? Feignante ! » Mais il peut tout aussi bien
l’insulter en la traitant de « salope ! » « traînée », « ordure », « peau
de vache », « tu ne m’auras pas », « non mais, tu te prends pour
qui ? » « ah, tu croyais me baiser, hein ? » Il peut aussi la détester,
la haïr, parfois même la frapper dans un accès de colère contre la
résistance qu’elle lui oppose en refusant de redémarrer, ou
lorsqu’elle cale ou tombe en panne dans un moment critique, ou
seulement parce qu’elle se dérègle de façon itérative. Mais il peut
aussi la provoquer, la pousser à ses limites, chercher ses points de
rupture en hurlant, ou en fermant les yeux, la peur au ventre d’aller
ainsi chercher les limites au risque d’un accident, d’une explosion,
d’une surchauffe, de la destruction d’une pièce maîtresse.

À l’inverse, il lui arrive aussi de lui parler avec douceur, de


l’amadouer, de la flatter, de la caresser, et de prendre plaisir à la
démonter, la nettoyer, la faire briller sous le chiffon polisseur, de
l’écouter ronronner. Le « phantasieren » animiste est chargé
érotiquement et sensuellement comme les pulsions qui sont à son
principe. Et à force de la triturer, de la manipuler, de la provoquer, de
l’huiler, de la nettoyer, de la caresser, il finit par l’aimer, sa machine.
Au point de lui donner un petit nom : la Lison, le nom que Lantier a
donné à sa machine à vapeur dans La bête humaine de Zola, en
donne une idée.

Aimer la machine, c’est aimer sa résistance, sa rigidité, mais aussi


ses fragilités, ses défauts, à proportion de la souffrance qu’il a fallu
endurer pour la corpsproprier. De même le menuisier caresse-t-il le
bois avant de le « travailler », de même le tailleur de pierre avec son
caillou, l’agriculteur avec son cheval de labour, le pianiste avec son
instrument, le kinésithérapeute avec le corps du patient, Giacometti
avec la terre, Baudelaire avec la prosodie : jouer de tous ces
registres fantasmatiques qui s’égrènent entre jouissance de détruire,
jubilation de la maîtrise, et tendresse de l’amour dans le rapport à la
matière.

Corpspropriation et remaniements du
corps

Rendre justice à la sexualité et au fantasme dans le processus de


subjectivation-corpspropriation du monde suppose de ne pas s’en
tenir à ce qui ressortit à la régression animiste. La fantaisie qui
confère à l’intelligence du corps son génie passe aussi par son
pouvoir de s’affranchir un temps de la pensée rationnelle, du
raisonnement, de la connaissance, de la science, de la technique.
Le fantasme, c’est aussi ce grâce à quoi non seulement je me libère
des contraintes de la prescription, de la procédure ou du mode
d’emploi, mais ce grâce à quoi je me joue de ces prescriptions, je
ruse avec elles, je me laisse aller à la provocation, à l’impertinence,
à la transgression, à l’infraction, à la destruction. Le fantasme enfin,
c’est ce qui, à toute cette gamme d’écarts par rapport à la norme,
confère la texture d’une expérience irréductiblement singulière et
individuelle, à nulle autre pareille. Le génie de l’intelligence du corps
n’appartient qu’à celui-là qui l’a acquise au prix de sa souffrance et
de son endurance, voire de son courage à pâtir de la résistance du
réel. Chaque génie est propre à chaque sujet en son histoire. Au-
delà de la régression infantile et de la vocation fondamentalement
subversive qui caractérisent le fantasme animiste, en quoi consistent
donc les transformations du corps ? La corpspropriation n’est pas
seulement une façon – à vrai dire la seule façon – d’habiter le
monde. En retour elle transforme le corps lui-même.

Dans l’ombre de la formation d’une nouvelle habileté, c’est à un


processus formidable que le corps doit se soumettre, dans la
mesure où il s’agit d’obtenir de lui une véritable transformation.
Transformation au terme de laquelle de nouveaux jeux du corps,
jusque-là inconnus ou impossibles, deviennent accessibles au moi.
Pour y parvenir il faut que le travailleur, animé de cette Wisstrieb
dont il a été question, consente à se faire habiter tout entier par
l’énigme du réel de la matière. Habité, envahi, occupé, préoccupé
jusqu’à l’obsession par la résistance de la matière ou de l’objet
technique. Au point d’en avoir des insomnies. Au point de se sentir
impuissant à lutter contre cette humeur massacrante qui se saisit de
lui et va bientôt empoisonner la vie des siens ; au point d’en rêver la
nuit.

Ici se joue l’étape déterminante : rêver. Lorsque le rêve succède au


phantasieren, lorsque la régression formelle et le travail du rêve
transforment, dans l’obscurité de la nuit, la façon d’éprouver et de
mobiliser son corps, c’est que l’appareil psychique (ou animique)
traite les pensées latentes en provenance du rapport au réel, ce
dernier étant perçu comme un message énigmatique pour le
préconscient. Ce processus subtil et pourtant ordinaire peut
légitimement être désigné sous ne nom de « perlaboration par le
rêve » de l’expérience du corps aux prises avec le réel. Travail du
rêve : Traumarbeit. Perlaboration : Durcharbeitung. Le travail dont il
est ici question n’est pas directement le travail de production
(poièsis). C’est maintenant le temps d’un travail de soi sur soi :
Arbeit, dont la signification princeps est, pour la clinique du travail,
son occurrence dans le terme Arbeits-anforderung : exigence de
travail. La corpspropriation est l’étape initiatrice du processus qui
conduit de l’expérience du monde à l’exigence de travail spécifique
de la pulsion : « La pulsion est la mesure de l’exigence de travail
imposée au psychisme du fait de sa relation avec le corporel »
(Freud, 1915). La poièsis passe par la formation de nouvelles
habiletés, dans l’ombre de laquelle se joue la perlaboration qui
confère au corps le génie de son intelligence.

Du point de vue de la théorie en psychodynamique du travail, il ne


peut y avoir de travail de qualité qu’à la condition d’un travail en
deux temps : le premier, c’est l’expérience de l’échec dans la lutte
avec le réel de la matière. L’endurance à l’échec est au principe de
la production d’un travail d’œuvre ou d’une œuvre d’art – c’est le
travail comme poièsis. Le deuxième temps ressortit à un travail de
soi sur soi menant à une transformation du corps par perlaboration,
c’est le travail comme Arbeit. Ces deux temps sont, pour le
théoricien du travail, cela même que le phénoménologue désigne
sous le terme de corpspropriation. Et ce sont ces deux temps qui,
pour le théoricien du travail, sont au principe de la sublimation,
laquelle, en effet, est au rendez-vous de tout travail, dès lors que ce
dernier relève d’une activité de production qui honore les règles
d’une communauté de métier.

Reste à préciser de quel corps nous parlons, lorsque nous nous


intéressons au génie de l’intelligence et à la corps-propriation. Ce
corps n’est pas le corps biologique. C’est ce deuxième corps, dérivé
du premier par la subversion libidinale, à savoir le corps érogène. En
fin de compte, c’est bel et bien ce deuxième corps qui traduit
l’énigme du message compromis. Le corps au travail, en effet, n’est
jamais et ne sera jamais uniquement le corps physiologique, même
dans les tâches qui impliquent une forte charge physique, depuis le
charpentier aux prises avec des poutres, des fermes et des buffets,
jusqu’au pilote de chasse qui doit être apte à encaisser des
accélérations de plusieurs g. Le génie de l’intelligence au travail est
conféré à cette dernière par le corps érogène, et son accroissement
par la perlaboration de l’expérience du réel de la matière à travailler.
(Il s’agit ici d’une deuxième chance pour la construction du corps
érogène, qui, en raison de son analogie avec la « subversion
libidinale », peut être désignée par le terme de « subversion
poïétique » du corps physiologique.)

Dans la lutte avec le réel, la transformation du corps érogène se


traduit non seulement par l’apparition de nouvelles habiletés mais
aussi par l’avènement de nouveaux registres de sensibilité. À force
de travailler les rythmes et les rimes, le poète entend dans la poésie
de l’autre une prosodie qui n’est pas aperçue du profane. Il en va de
même pour le menuisier, qui sait examiner un meuble du regard et
du toucher, dont il tire des impressions et une connaissance non
seulement de sa matière intrinsèque mais du travail qui a été fait sur
lui par l’artisan d’antan. Et on pourrait en dire autant du
psychanalyste, dans son rapport avec cette matière étrange que
constituent les transferts (pas plus étrange, toutefois, que ne l’est la
prosodie pour le poète). Ces nouveaux registres de sensibilité ne
sont rien d’autre qu’un accroissement de la subjectivité et du pouvoir
du corps de s’éprouver soi-même et d’éprouver la vie en soi.
Accroissement de soi de la vie dans son étreinte avec la matière à
travailler. Accroissement qui est sans doute le plaisir inégalable d’un
accroissement non seulement de l’intelligence par le travail, mais en
retour le plaisir aussi d’un accroissement de l’amour de soi.

J’ai volontairement laissé de côté la question du message pour la


convoquer à la fin de ce parcours, dans la mesure où c’est lui qui
ordonne sans doute l’ensemble du processus. En travaillant la terre,
la pierre, le bois, la couleur, l’instrument de musique, l’avion de
chasse ou la coulée d’acier incandescent qui sort du haut-fourneau,
ce sont de nouvelles formations de compromis produites par la
pulsion de savoir et la pulsion de chercher qui adviennent. Ou, pour
le dire en d’autres termes, chaque œuvre, ou chaque ouvrage,
chaque production de qualité est potentiellement une traduction
nouvelle du message énigmatique. Plus exactement, de ce qui, du
message initial de l’adulte, n’a pas pu être traduit par l’enfant, de ce
reste non traduit, donc refoulé. Inclus dès lors dans l’inconscient
c’est cela même qui fait retour : retour du refoulé en forme de
pulsion à comprendre et pulsion à chercher, qui prend la forme d’une
« orexis », d’un désir de travailler, qui confère à l’endurance la force
de lutter avec la matière, jusqu’à ce que surgisse une œuvre de
production qui constitue, comme toute œuvre et tout ouvrage, une
retraduction de ce qui, dans le message initial de séduction par
l’adulte, était resté rétif à la traduction. C’est en ce résultat aussi que
réside le pouvoir du travail d’apporter au narcissisme une
contribution qui, de la sorte, peut non seulement résoudre une
énigme déposée dans l’enfance mais mobiliser une vie entière dans
une œuvre qui est aussi accomplissement de soi, sens implicite et
majeur du concept de narcissisme. La psychodynamique du travail
ouvre donc la possibilité de penser une métapsychologie de la
sublimation qui accorde précisément un rôle insigne à la fois au
travail, au corps et à la sexualité. En retour elle suggère que la
sublimation n’est pas l’apanage des grands hommes, große Männer,
auxquels Freud a réservé ce potentiel exceptionnel. La sublimation
est le fait de tout travail de métier. Elle serait donc plus répandue
que ne le pensait Freud.

De surcroît, l’analyse présentée ici ne traite pas l’intégralité des


rapports entre travail et sexualité. Le travail, en effet, ne se réduit
pas au rapport de l’individu avec le réel de la matière. Car ce rapport
qui a été ici présenté se trouve à son tour pris dans des liens
complexes avec l’autre, dans toutes les dimensions de la
coopération horizontale, verticale et transverse, qui ont un impact
majeur sur le narcissisme. Le corps est aussi impliqué dans la
maîtrise des rapports sociaux de travail, mais il est impossible d’en
rendre compte sans passer par des développements qui ne sont pas
compatibles avec les dimensions d’un exposé ou d’un article.

En tout état de cause, quelle que soit la nature du travail envisagé, il


faut d’abord en passer par l’analyse du rapport subjectif individuel à
la matérialité de la tâche qui a été ici présentée, car ce rapport
subjectif est toujours au principe du travail vivant.
A contrario : les risques du travail
antisublimatoire

Encore convient-il de préciser que cette dynamique de la sublimation


et de ses implications narcissiques n’est pas le fait de tout travail, ni
de toute activité, loin s’en faut. Car toutes les organisations du travail
n’autorisent pas le travail d’œuvre. Le taylorisme, déjà, était une
machine de guerre contre le travail d’œuvre. Et depuis les années
1980-1990, de nouvelles méthodes d’organisation, de gestion et de
management ont encore assombri le monde du travail, condamnant
des quantités de travailleurs à des tâches que l’on peut qualifier
d’anti-sublimatoires. Nouvelles méthodes qui menacent l’être humain
de se voir dépossédé de la promesse, que contenait naguère encore
le travail, d’être un médiateur de l’accomplissement de soi : sous le
diktat du chiffre, de la performance quantitative, des contrats
d’objectifs, de la standardisation et de la normalisation généralisés,
nous sommes tous menacés d’être réduits à un affairement, à un
activisme, à une autoaccélération et à une servitude qui sont les
ennemis de la sublimation. Le narcissisme soumis à cette rude
épreuve en sort meurtri, y compris chez les plus robustes d’entre
nous, avec à l’horizon le spectre des pathologies de surcharge et
des maladies somatiques, d’une part, de la souffrance éthique et du
suicide jusque sur les lieux du travail, d’autre part. Cette sinistre
clinique fait son entrée dans tous les cabinets de psychanalystes et
nous incite, je crois, à reprendre à nouveaux frais l’analyse des
formes contemporaines du « malaise dans la culture », en y
accordant la place qui convient à l’élucidation, chez nos patients, de
ces rapports entre subjectivité, inconscient, corps et travail, et de la
façon dont ils en sortent ou défigurés ou grandis.
La créativité, une appropriation du
temps
Corinne Gaudart
Corinne Gaudart est ergonome, chercheure au CNRS,
membre du LISE (Laboratoire interdisciplinaire pour la
sociologie économique) et directrice du GIS CREAPT
(Centre de recherche sur l’expérience, l’âge et les
populations au travail). Elle s’intéresse à la
construction des parcours professionnels dans leurs
liens avec la santé. En 2016, elle a publié un article,
« Activity, time and itineraries : for the integration of
multiple times in the ergonomic analysis of work »,
revue Travail humain. Et elle a codirigé (avec M.-A.
Dujarier, A. Gillet et P. Lénel, un ouvrage collectif,
L’activité en théories. Regards croisés sur le travail,
Toulouse, Octarès. En 2012, elle a coordonné avec
A.‑F. Molinié, et V. Pueyo, l’ouvrage La vie
professionnelle : âge, expérience et santé à l’épreuve
des conditions de travail, Toulouse, Octarès.

« L’homme ne travaille pas pour passer le temps mais pour le


construire. »

Ignace Meyerson, 1987, p. 81

M a contribution consiste ici à interroger les rapports entre temps


et créativité. Elle a été pour moi l’occasion de croiser des
intérêts de deux réseaux de recherche dans lesquels je m’inscris. Le
premier est celui du CREAPT [1]  qui travaille depuis de nombreuses
années maintenant sur les liens entre l’âge, le travail, la santé et
l’expérience. Il combine des approches quantitatives et qualitatives
d’analyse de ces liens, centrées sur l’activité. Les perspectives
synchroniques et diachroniques qui sous-tendent les concepts d’âge
et de vieillissement (Molinié, Gaudart et Pueyo, 2012) appellent à
une lecture temporelle de l’activité que j’ai contribué à formaliser
ailleurs (Gaudart, 2013). Le second réseau est un groupe de
recherche, initié il y a quelques années par Dominique Lhuilier, à
propos d’un projet commun : interroger les rapports entre santé et
travail dans une perspective pluridisciplinaire s’efforçant de dépasser
les cadres institutionnels (Lhuilier et Gaudart, 2014). L’une des
postures défendues par ce groupe consiste à considérer que la
santé se joue dans l’activité au moyen de deux ressorts : un pouvoir
de créativité (se référant à Winnicott) et un pouvoir de normativité
(se référant à Canguilhem). Pour Winnicott (1975), la créativité
renvoie à « un mode créatif de perception qui donne à l’individu le
sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue ; ce qui s’oppose à
un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance
soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments
sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut
s’ajuster et s’adapter » (p. 127). Winnicott poursuit en soulignant que
« vivre créativement témoigne d’une bonne santé et la soumission
constitue, elle, une base mauvaise de l’existence » (p. 128). Cette
conception inscrit la créativité dans l’activité quotidienne,
« ordinaire » ; elle l’inscrit également dans le temps, au fil d’un
accroissement du temps vécu, en la considérant comme un
processus vivant.
C’est donc de ma circulation entre ces deux milieux qu’est née la
proposition de considérer la créativité comme un processus
d’appropriation du temps. Cette contribution contient un double
projet. D’une part, établir des liens entre temps et créativité permet
d’interroger la légitimité d’un paradigme dominant du temps, le
temps linéaire et quantifié, qui prévaut dans la conception du travail ;
l’usage de ce seul paradigme contribue à dégrader la santé au
travail. D’autre part, et en contre-point, établir ces mêmes liens
ouvre une voie de compréhension fructueuse de ce que peut être un
parcours (professionnel) en santé et en compétence.

Ce texte est une mise en résonance de concepts et d’auteurs de


disciplines différentes, pouvant paraître a priori éloignés, que j’ai pris
la liberté d’associer. La première partie du texte évoque la façon
dont la créativité appelle à sortir du paradigme dominant du temps et
en quoi les recherches sur le vieillissement et le travail participent de
cette bascule. Une seconde partie, à partir d’une recherche menée
dans un service hospitalier, propose d’examiner la transmission des
savoirs professionnels comme une activité privilégiée, individuelle et
collective, d’appropriation du temps. Une troisième partie, également
conclusive, discute des liens entre santé et temps créatif.

Temps et créativité : pour une autre


lecture du temps
Ce projet d’envisager la créativité comme une appropriation du
temps conduit ainsi à opérer une bascule relative à notre conception
du temps : elle consiste à accepter un temps pluriel plutôt qu’unique,
et un temps non seulement quantitatif mais aussi qualitatif. C’est
prendre un risque (Grossin, 1996), celui d’aller à l’encontre de la
conception dominante du temps qui ne l’envisage que comme un
temps linéaire et chronologique qui s’impose à nous. Je voudrais
m’appuyer dans un premier temps sur les travaux menés en
ergonomie dans le champ du vieillissement au travail, en vue
d’étayer cette proposition à deux niveaux : parce qu’ils révèlent les
dimensions temporelles de l’activité et parce que la créativité,
conçue comme un processus diachronique se déroulant tout au long
de la vie, se trouve liée au processus de vieillissement lui-même.

Passer aux temps pluriels : contribution


des recherches en ergonomie sur les
liens entre vieillissement et travail

Les recherches ergonomiques menées sur le vieillissement et le


travail (Teiger, 1989) ont toujours présenté deux objectifs : montrer
les effets sélectifs du travail sur l’âge et mettre en lumière, quand les
plus âgés restent en emploi, ce que le vieillissement fait au travail,
soit en quoi l’activité se transforme au fil du temps chronologique
sous l’effet d’un accroissement du temps vécu. Ces deux objectifs à
mon sens mettent au jour, pour le premier, la pluralité des temps
contre une vision unitaire du temps et, pour le second, la perspective
d’un temps qualitatif différent d’un temps quantitatif.

Le vieillissement, au croisement de
temps multiples en tension

À l’ouverture du colloque de 1975 organisé par Laville, Teiger et


Wisner, dont l’objectif était de montrer les méfaits de certaines
conditions de travail conduisant à un vieillissement-usure, les
auteurs s’expriment ainsi en introduction : « Tout se passe comme si
les techniques, actuellement employées, et le volume de production
exigé par unité de temps, tendaient à abaisser progressivement
l’âge où le travail peut être accompli de façon satisfaisante aux yeux
des employeurs : 40 à 50 ans dans la sidérurgie ou l’automobile, 25
à 30 ans dans l’électronique et l’industrie textile. Une telle tendance
conduit naturellement à de grandes difficultés personnelles pour les
travailleurs. Elle est aussi inacceptable sur le plan social » (Laville,
Teiger et Wisner, p. 8). Ce constat souligne que l’âge chronologique
est un repère temporel dont la signification est toute relative puisque
l’on peut être « vieux » à 25 ans. L’âge peut aussi se décliner
autrement : en âge biologique, en âge fonctionnel, en âge psychique
ou social. Et ce dernier se révèle un puissant organisateur du temps
de la vie au travail, dans la mesure où ce sont alors les
organisations du travail qui déterminent l’âge auquel on devient trop
vieux (Teiger, 1989).
En définissant le vieillissement comme un accroissement du temps
vécu (Laville, 1989), ces recherches situent ce processus au
carrefour de multiples temporalités, relatives à des temps internes et
externes au sujet : des temporalités biologiques, psychologiques,
sociales. Les premières tendent, au fil de l’âge chronologique, au
déclin, ou pour le moins à des difficultés croissantes d’adaptation au
milieu. Les secondes sont relatives, au fil de ce même temps
chronologique, à un accroissement des savoirs et savoir-faire sur le
milieu, mais aussi à une transformation du sens attribué à l’activité.
Les troisièmes se déclinent à plusieurs niveaux macro, méso et
micro : stéréotypes sociaux relatifs aux âges, politiques publiques
relatives à la gestion des âges, modèles d’organisation du travail
configurant des conditions de travail, collectifs de travail porteurs de
règles de métier.

L’expérience, une ressource pour faire


autrement

Ces mêmes recherches et celles qui ont suivi, en examinant les


relations entre le vieillissement et le travail sous l’angle de l’activité,
soulignent son caractère conditionnel. Le travail produit
potentiellement des dégradations de la santé – ce que Teiger
(op. cit.) nomme « le vieillissement par le travail » –, des évictions de
certaines tâches ou de l’emploi lui-même – c’est un vieillissement
par rapport au travail. Mais du fait de sa centralité, il est aussi un
temps et un espace où l’activité déployée peut produire un
développement du sujet, ce que Teiger nomme un « vieillissement
dans le travail ». Les recherches de ces auteurs, puis celles du
CREAPT (Marquié, Paumès et Volkoff, 1995 ; Molinié, Gaudart et
Pueyo, 2012), ont montré que la mobilisation de l’expérience dans
l’activité est une ressource centrale pour faire du travail un opérateur
de santé. Cette expérience non seulement mobilise des savoirs et
des savoir-faire sur le milieu, mais elle est également le fruit d’une
réflexion sur le vécu d’événements, de situations dont on peut tirer
les conséquences. Elle n’est pas une simple répétition du passé, elle
permet de faire autrement (Pueyo, 2012). Elle mobilise des usages
de soi dans le travail construits sur la confrontation aux temps
multiples. L’expérience jouée dans l’activité signe ainsi la vitalité du
moment présent, la qualité du temps, en permettant une circulation
subjective dans les catégories du temps : entre passé et présent,
mais aussi entre passé, présent et futur, en dessinant les
expériences « à-venir » (Gaudart, 2013).

Temps subi, temps construit

Examiner le vieillissement comme un accroissement du temps vécu


s’élaborant dans l’activité permet ainsi de mettre au jour les
paradigmes du temps qui s’affrontent sur la scène du travail, ainsi
que les conditions pour vivre en mode créatif. En soulignant les
effets sélectifs du travail sur l’âge, ces travaux révèlent les dégâts
d’un temps dominateur. Il s’agit pour Chesneaux (1996) d’un temps
chronologique, unique et linéaire, un temps qui nous est compté.
Celui-ci impose qu’une heure est équivalente à une autre heure quel
que soit le moment, quelle que soit la personne ou la tâche. Il
impose également une imperméabilité des temps : les cadres
temporels du travail déterminent ce qui relève du temps de travail et
ce qui n’en relève pas à l’échelle de la journée et, à l’échelle des
parcours, ce qui relève du temps de la vie professionnelle et ce qui
n’en relève pas. Cette conception du temps produit un modèle du
vieillissement – usure – et rabat la fonction de l’activité à un
processus adaptatif (« faire face à ») ; ce que Winnicott identifie
comme un processus d’ajustement au monde, s’opposant au mode
créatif. Si les organisations du travail se sont transformées depuis
l’époque taylorienne, des effets sélectifs demeurent. Les progrès
technologiques ne produisent pas « naturellement » une
amélioration des conditions de travail (Volkoff, 2012). De manière
majoritaire, les cadres temporels du travail restent construits sur le
même paradigme du temps.

Laisser place à la créativité dans le travail implique un changement


de paradigme du temps. Il s’agit alors de concevoir ce temps non
seulement comme chronologique, linéaire et quantifié, mais aussi
comme qualitatif, subjectif et intersubjectif (Grossin, 1996). Cette
conception fait du temps un temps tout à la fois subi (pour le sujet,
quelle que soit la manière de compter le temps, l’échéance reste
fatale) et construit. Elle donne pouvoir aux personnes,
individuellement et collectivement, de temporaliser le temps
(Sivadon et Fernandez-Zoïla, 1983), c’est-à-dire de produire le
temps. C’est ce que nous révèle l’étude des liens entre vieillissement
et travail : l’expérience rejouée dans l’activité donne pouvoir au sujet
de circuler subjectivement dans les catégories du temps et de sortir
d’un modèle dominant. Elle devient, à ce titre, un moyen de vivre en
mode créatif.

Une liberté de mouvement entre passé,


présent, futur

Cette voie d’analyse des liens entre le vieillissement et le travail


renouvelle les fonctions de l’activité. Mobiliser son expérience dote
l’activité d’une qualité temporelle et l’expérience, entendue comme
mouvement vivant, donne moyen de vivre de manière créative.
L’activité permet au sujet de s’approprier le temps présent en y
intégrant passé et futur. Dans une perspective proche, ce lien entre
temps et créativité est développé, en psychanalyse, par Parsons
(2010). Il reprend le concept de créativité développé par Winnicott
sous l’angle des catégories du temps. Vivre de manière créative
exige pour cet auteur une liberté de mouvement entre présent,
passé et futur. Cela nécessite que passé et futur soient disponibles
au présent. Il qualifie cette circulation dans les catégories du temps
comme étant une activité en soi et en décrit plus finement les
modalités.

La rencontre avec le passé s’opère dans un double mouvement


passé-présent : l’aperception créative qui sait « braquer le passé sur
l’actualité présente » (p. 35) et une remémoration, l’après-coup, qui
ne cesse de reconstituer le passé d’après une nouvelle perspective.
Ce qui compte, ce n’est pas le simple fait de trouver une nouvelle
articulation de son passé, c’est de demeurer en relation avec un
passé qui reste toujours disponible. L’aperception créative donne
sens au présent à la lumière du passé, et l’après-coup confère un
sens nouveau au passé à la lumière du présent. Cette liberté de
mouvement doit également se faire vers le futur : au processus
d’après-coup et d’aperception créative s’ajoute un processus
d’avant-coup qui permet de rendre vivant le présent, grâce à notre
disponibilité pour l’avenir – être disponible pour en faire l’expérience.
Ces mouvements entre passé, présent, futur signent la vitalité du
moment présent.

Koselleck (1990), historien intégrant une approche anthropologique


à une théorie des temps historiques, associe cette liberté de
mouvement au pouvoir de faire histoire. Les modalités de
construction de l’histoire sont issues de la production temporelle des
hommes et des femmes, et s’inscrivent entre deux catégories méta-
historiques ou invariants anthropologiques : le champ d’expérience
et l’horizon d’attente. Ces deux catégories ne définissent pas
l’histoire mais les conditions de l’histoire. Ce couple conceptuel
expérience-attente ne se pose pas en alternative, l’un ou l’autre :
« pas d’attente sans expérience, pas d’expérience sans attente »
(ibid., p. 309).

« L’expérience, c’est le passé actuel dont les événements ont été


intégrés et peuvent être remémorés » (p. 311). L’attente est un futur
actualisé : « elle tend à “ce qui n’est pas encore”, à “ce qui n’est pas
du champ de l’expérience”, à “ce qui n’est encore
qu’aménageable” » (ibid.). Dans un mouvement dynamique,
expérience et attente se transforment mutuellement : « C’est la
tension entre l’expérience et l’attente qui suscite de façon différente
des solutions nouvelles et qui engendre par là même le temps
historique » (p. 314). Le changement s’opère dans les agencements
et réagencements de l’expérience et de l’attente.

S’approprier le temps

Ces deux auteurs, dans des champs disciplinaires a priori éloignés


et ne traitant pas du travail, convergent vers l’idée que d’un
mouvement dynamique entre les catégories du temps émergent la
créativité, pour l’un, l’action humaine qui fait histoire, pour l’autre.
Sivadon et Fernandez-Zoïla (1983), psychiatres, en situant cette
production temporelle dans le champ du travail et de la santé,
soulignent son processus dialectique dans deux dimensions : entre
temps extrinsèques et intrinsèques, et entre temps chronologique et
qualitatif. Le dépassement de cette dialectique débouche sur la
création subversive d’un temps à soi, porteur de valeurs positives
pour la santé. Dans la suite d’une approche canguilhemienne, nous
pourrions dire que le pouvoir de normativité de l’activité s’exprime
dans cette temporalisation du temps.

Ces auteurs définissent l’individu comme un carrefour temporel,


traversé par des temporalités multiples, et acteur du temps. Le
temps humain oscille ainsi entre ces deux positions : celle
d’apparaître comme un temps-cadre, un temps fourni par les
montres et le calendrier, temps auquel les êtres humains doivent
s’adapter, et celle d’un temps-action fait par l’être humain lui-même
« qui répond de son adéquation intérieure et extérieure » (p. 13). La
temporalisation s’opère également pour ces auteurs dans cette
même idée de circulation dans les catégories du temps. S’appuyant
sur un concept développé par Fraisse (1956), celui d’horizon
temporel, cette temporalisation s’opère dans la représentation du
temps à venir et reste branchée sur le temps passé.

Cette production du temps s’opérationnalise dans l’activité, au


travers de la notion de cycle opérationnel, « ensemble des
opérations, des gestes, des éléments de travail qui s’échelonnent
entre le moment où l’on commence une tâche et le moment où l’on a
le sentiment d’achèvement de cette tâche » (p. 22). Pour ces
auteurs, cette temporalité se démarque du temps prescrit, dans la
mesure où ses repères sont une construction personnelle
déterminée par le sens donné aux actions qu’ils encadrent dans sa
double acception, orientation du temps et signification. Cette
temporalisation dans l’activité ne relève pas que de la seule
subjectivité : elle intègre les ressources et les contraintes physiques,
cognitives et psychologiques du travailleur. Et ce cycle opérationnel
se situe dans un environnement de travail où les repères historiques
et sociaux se transforment. La temporalité du cycle opérationnel, à
un niveau micro, contient ainsi cette multiplicité des temps, et cette
élaboration temporelle s’effectue tout au long de l’existence.
L’activité s’entend comme processus de négociation du temps
exogène avec son temps propre. C’est une recherche de
construction d’une alliance durable entre ces temps, dont les termes
se recomposent sans cesse.
Le temps de travail s’avère donc tout à la fois cadre temporel et
champ d’effectuation temporelle, et l’activité de travail, une rencontre
entre des temporalités extérieures, sociales et historiques, dans
lesquelles nous retrouvons les cadres du travail, et une temporalité
personnelle. L’enjeu de la santé se joue dans la possibilité, au
travers de l’activité, de faire de cette rencontre un temps à soi. C’est
un temps qualitatif et intensif, « un temps que l’homme produit lui-
même et qui le produit. Le seul […] qui ne tienne pas pour nulle la
temporalité dans son irréversibilité » (p. 41).

Un exemple d’appropriation du temps

La transmission dans un service


hospitalier

La mise en perspective de ces différents auteurs permet d’examiner


la créativité comme appropriation du temps dans l’activité. Dans le
champ du travail, cette activité créative peut se trouver soutenue ou
contrecarrée par les cadres temporels du travail, suivant les
conceptions du temps qu’ils soutiennent. Les travaux menés en
ergonomie sur les relations entre le vieillissement et le travail
révèlent cette dialectique des temps et situent l’un des enjeux de la
créativité dans la possibilité de mettre l’expérience en circulation
dans l’activité. C’est cette mise en circulation qui fait de l’expérience
une expérience vivante, à l’opposé d’une « expérience-répétition »
d’un passé déjà vécu. Les travaux ergonomiques sur le
vieillissement et le travail ont ainsi une double fonction : ils
enrichissent une lecture temporelle et créative de l’activité, et placent
la dialectique des temps au centre de nombreux problèmes
contemporains de travail ; ils en font ce que Dubar (2004) nomme
des « problèmes temporels de travail ». En d’autres termes, ces
travaux donnent corps à ce processus d’appropriation du temps.

La transmission, à l’articulation du temps


subi et du temps construit

Parmi ces problèmes temporels contemporains, la transmission des


savoirs entre anciens et nouveaux se trouve au cœur d’enjeux
multiples. Depuis environ une décennie, la situation démographique
de la population active, avec les premiers départs à la retraite des
baby-boomers, impulse un retour à une diversité des âges au travail.
Le lien entre démographie globale et structures d’âge des
entreprises n’est pas direct ; il reste subordonné à l’histoire des
entreprises elles-mêmes, de leur secteur, ainsi qu’aux effets sélectifs
du travail sur l’âge (Molinié et Volkoff, 2002). Toutefois, cette
tendance, associée à des formes de précarisation de l’emploi et du
travail, à des incitations à la flexibilisation des parcours, recompose
de nombreux milieux professionnels constitués alors d’anciens, âgés
et moins âgés, et de nouveaux, jeunes et moins jeunes. Dans ces
milieux, la transmission des savoirs entre anciens et nouveaux se
révèle cruciale, tant du point de vue de la performance que de la
qualité et de la santé au travail. Malgré ce contexte favorable qui
pourrait déboucher sur une reconnaissance du temps de la
transmission comme un temps productif, celle-ci se fait souvent en
temps masqué et reste une variable assujettie à la performance de
court terme. Plusieurs recherches en ergonomie (Thébault et coll.,
2014) montrent les dégâts de telles pratiques gestionnaires : cela
débouche au mieux sur une transmission qui ne se fait pas, au pire
sur une dégradation des conditions de travail, des anciens comme
des nouveaux, et une dégradation du sentiment de faire un travail de
qualité. Toutefois, on observe également que la mobilisation des
collectifs de travail peut permettre de résister, de manière fructueuse
pour la transmission, à ce temps gestionnaire, au moyen d’une
appropriation collective et individuelle du temps de la transmission.

L’activité de transmission est une activité qui fait nœud (Gaudart et


Thébault, 2012). Le mot nouer revêt, dans la langue française,
plusieurs significations : au sens propre, c’est l’action d’entrelacer
des objets flexibles ; au sens figuré, ce qui fait nœud renvoie tout à
la fois à une difficulté quasi insoluble, à un point essentiel, et à la
création de liens entre personnes. La transmission est tout cela à la
fois. Elle est à la croisée de multiples temporalités en tension :
temps gestionnaires, temps des politiques publiques, temps
historiques du métier, temps biographiques des personnes
impliquées. Elle se trouve également à la croisée des catégories du
temps, passé, présent et futur, incarnées par celles et ceux qui se
trouvent nommé(e)s anciennes/anciens et nouvelles/nouveaux. Les
anciens, suivant l’histoire des métiers et des milieux professionnels,
sont ceux toujours présents physiquement, mais ce peut être
également ceux qui ne le sont plus mais qui continuent à représenter
une conception du métier. La transmission souligne le caractère
singulier du temps collectif au regard du temps individuel.
Contrairement au temps individuel fini, enfermé entre deux termes
naturels, la naissance et la mort, les temps collectifs sont ouverts
indéfiniment vers le passé et vers le futur (Chesneaux, 1996). Leur
pouvoir développemental se joue dans leur capacité à se renouveler
sans oublier, à combiner temps anciens et temps nouveaux. Ils
assurent alors une continuité du temps où chacun est susceptible de
s’approprier un temps à soi.

Un temps sans histoire ?

Je voudrais reprendre ici une recherche menée dans le secteur


hospitalier [2]  (Gaudart et Thébault, 2012 ; Thébault, 2013). Il s’agit
de l’accueil d’une stagiaire dans un service de soins de suite et de
réadaptation (SSR) d’un CHU. À un niveau macrosocial, le secteur
hospitalier public est confronté à un double enjeu : démographique,
avec un renouvellement de la population du personnel soignant
marqué dans ce secteur ; organisationnel, ce secteur devant
contribuer à son niveau à la diminution des dépenses publiques en
matière de santé. La quête de gains de productivité et le souci de
faire des économies budgétaires débouchent sur une rationalisation
du système de santé qui tend à réduire la prise en charge des
patients à une comptabilisation d’actes techniques. Ces réformes
produisent également des inégalités de valeurs économiques entre
les différents services. Dans le CHU où s’est réalisée la recherche, le
service de chirurgie cardiaque est un service de pointe, très
technique et innovant, qui réalise notamment l’implantation de cœurs
artificiels. C’est un service « vitrine de l’hôpital », car il est le service
référent de la région dans cette spécialité et a très bonne réputation.
D’autres services se trouvent moins reconnus. Les services de
gérontologie, dont le service de SSR, souffrent de déficits chroniques
de personnels et de ratios faibles personnels soignants/nombre de
patients. La rotation rapide des lits comme indicateur de
performance s’avère peu compatible avec des patients nécessitant
des hospitalisations plus longues, et ayant des pathologies aux
contours plus flous, nécessitant moins d’actes techniques qu’un
accompagnement dans le temps.

Ces réformes réduisent la qualité du métier à une comptabilisation


d’actes techniques, et certains services s’en trouvent plus touchés
que d’autres. La relation soignante implique d’autres savoirs qui ont
à voir avec le souci des autres. Elle fait référence au concept de
care, l’ensemble des activités qui répondent aux exigences
caractérisant les relations de dépendance (Paperman, 2006), et
c’est celui-ci qui est particulièrement mis en demeure dans certains
services et à l’occasion de la transmission. C’est le cas de ce service
SSR.

Celui-ci a connu dans les dernières années de nombreuses


évolutions, tant au regard de son fonctionnement que du type de
pathologies et des patients qu’il accueille. Avant d’être rattaché au
CHU, le service était un service de chirurgie orthopédique ; après son

rattachement, il s’est transformé en service de soins de suite de


chirurgie orthopédique, pour devenir plus récemment un service de
soins de suite et de réadaptation. Ce changement de dénomination
s’est accompagné de deux évolutions majeures au sein du service.
D’une part les effectifs minimaux sur les vacations diurnes ont été
réduits, principalement ceux des aides-soignantes (AS) : on comptait
4 AS le matin et 3 AS l’après-midi quand le service était un service de
chirurgie orthopédique ; on ne compte plus aujourd’hui que 2 AS le
matin et 2 AS l’après-midi. D’autre part, les pathologies des patients
accueillis ont évolué, avec plus de poly-pathologies qu’auparavant :
le service accueille maintenant des personnes en fin de vie, ce qui,
pour les personnels soignants, représente un changement de leurs
pratiques. Aujourd’hui, il s’agit moins de guérir que d’aider à la
réautonomisation et à l’accompagnement en fin de vie.

Ces évolutions n’ont donné lieu ni à discussion ni à formation ; ce


qui a provoqué des tensions au sein de l’équipe soignante et avec
l’encadrement au sujet des modalités de prise en charge des
patients. Ainsi, au moment de la recherche, les trois plus anciennes
du service avaient été mutées, la cadre infirmière nouvellement
arrivée ayant jugé qu’elles « faisaient problème ». Cette éviction
s’appuyait sur un motif de maltraitance envers les patients pour
cause de tutoiement. Ces anciennes partiront dans un service
d’orthopédie, spécialité antérieure de l’actuel service. Elles ont été
remplacées par des nouvelles dont certaines possèdent une
expérience professionnelle de la prise en charge des personnes
âgées. Et de nouveaux conflits apparaissent entre ces nouvelles et
celles déjà présentes dans le service : les dernières arrivées
accusent les secondes de mal faire leur travail en se soumettant aux
conditions organisationnelles.
Un engagement individuel et collectif en
vue de produire du temps

Dans ce contexte d’un service qui n’a plus d’histoire portée par ses
membres (mais « des histoires »), la transmission apparaît comme
un processus fondamental pour (re)construire une temporalité de
métier. Elle mobilise le collectif, mais elle met aussi en tension un
personnel soignant qui n’a plus de repère. L’accueil de stagiaires –
s’il fait partie des missions des personnels – reste avant tout une
activité discrétionnaire. Elle peut s’anticiper, mais elle reste toujours
soumise aux aléas du quotidien, plus spécifiquement les effectifs de
la vacation et l’état des patients. Ainsi, dans la situation observée, la
forme que va prendre l’encadrement d’une stagiaire AS est décidée
quinze jours plus tôt. L’aide-soignante qui l’avait préalablement
suivie – « ancienne » du service – propose alors à l’élève
d’organiser un examen blanc lors de leur prochaine vacation
commune ; il se déroulera la veille de son examen réel. Le jour J,
cela tombe bien du côté des effectifs, car les aides-soignantes sont
trois, situation extrêmement rare, en plus de l’élève. Toutefois, à la
relève des deux équipes, les aides-soignantes de la vacation
précédente signalent plusieurs difficultés avec les patients, qui vont
entraîner une charge supplémentaire de travail pour leur vacation,
impossible à anticiper : deux patients ont refusé de faire leur toilette
pendant la vacation du matin et ce sont les aides-soignantes de
l’après-midi qui devront la faire ; un patient n’ayant pas voulu
s’alimenter, les aides-soignantes tenteront de lui donner une
collation ; deux patientes présentent un état de démence qui
s’accentue et c’est auprès de l’une d’elles que l’élève réalisera son
examen blanc ; un patient est tombé ; une patiente a un coquard
dont on ne connaît pas l’origine.

Malgré cette charge de travail supplémentaire, l’équipe décide de


maintenir l’examen blanc et s’organise pour dégager le temps
nécessaire au binôme. C’est à ce moment qu’une autre aide-
soignante, arrivée depuis un mois mais porteuse d’une expérience
de plusieurs années dans les soins à domicile, fait part au binôme
de son souhait de participer à cet examen. Cette AS – qui s’invite
dans le dispositif sans y avoir été conviée – utilise en fait celui-ci
pour transmettre son expérience, à la tutrice et à la stagiaire, en
matière de prise en charge de patients âgés. Elle réoriente la
formation sur l’importance d’articuler le prendre soin aux actes
techniques.

Cette nouvelle AS s’approprie le temps du dispositif de formation à


plusieurs niveaux. Elle redéfinit le cadre temporel et le contenu de la
formation, en créant des temps d’échanges réflexifs avec la tutrice,
avec la stagiaire au fil de son activité et après la prise en charge de
patients, au sujet de « ce qui est important de savoir faire ». À titre
individuel, elle utilise cette situation pour structurer ses propres
perspectives professionnelles, son futur dans le service, en
mobilisant d’abord la tutrice, puis le collectif sur l’importance de la
dimension du prendre soin dans le métier ; elle transforme par là
même son milieu professionnel. Elle transmet enfin son savoir à une
stagiaire, future professionnelle avec qui elle serait susceptible de
travailler. L’activité de transmission de cette aide-soignante est ici
traversée par une multiplicité de temporalités : celle du service, celle
des transformations institutionnelles et organisationnelles du secteur
hospitalier public – dont l’une des conséquences est de (re)situer la
place du prendre soin au profit de l’acte technique –, celle de son
propre parcours et de celui de ses collègues. Mais cette même
activité lui permet aussi de produire un temps à elle, un temps qui
fait sens au regard de son propre parcours.

Les temporalités des collectifs de métier, intercalaires entre


temporalités des gestionnaires et temporalités des individus, portent
leurs propres modèles du temps, leur propre combinaison entre
présent, passé et avenir. Face aux temporalités de la gestion, leurs
valeurs du temps peuvent entrer en discordance ; c’est alors les
capacités des collectifs à tenir leur temps qui sont mises à l’épreuve.
Face aux temporalités des individus, ces collectifs sont contraintes
et/ou ressources : « pare-feu » possible face aux temps de la
gestion, ils peuvent soutenir la production individuelle d’un temps à
soi, mais aussi le contraindre au travers des valeurs du temps qu’ils
promeuvent. Le pouvoir développemental et créatif des collectifs
réside dans leur capacité à circuler dans les catégories du temps et
à s’ouvrir sur l’avenir, par une réélaboration de leurs orientations
portées par leurs membres renouvelés. Les temps des collectifs
soutiennent alors les temps individuels et inversement.

Temps créatif et santé

L’enfermement du temps
L’expérience tirée de ce service de gérontologie montre que produire
un temps à soi, temporaliser le temps, implique un engagement actif.
Le temps créatif n’est pas un temps donné mais un temps à
conquérir. Elle montre également la fragilité de ce temps qui peut se
trouver débordé par les temps externes. C’est ici le temps de la
transmission, créé par le collectif, qui s’avérera un temps soutenant
pour l’aide-soignante nouvellement arrivée. Ce temps créatif ne doit
pas être considéré comme « la cerise sur le gâteau du travail ».
Pouvoir s’approprier le temps est un ressort de santé. L’impossibilité
de produire du temps débouche sur ce que Sivadon et Fernandez-
Zoïla (1983) désignent comme les maladies du temps. Ce sont les
symptômes d’un enfermement du sujet dans une unique catégorie
du temps : dans le futur, c’est l’espoir de « lendemains meilleurs »
mais un espoir dissocié du présent, à l’opposé d’une espérance
« attente avancée, basée sur ce qui est en train de se dérouler »
(p. 202) ; dans le passé, le sujet éprouve des regrets, de la nostalgie
qui sont « les désespoirs du temps et le temps du désespoir »
(p. 204) ; enfin, dans le présent, c’est un temps arrêté marqué par la
répétition de l’instant, « un temps apparemment dévitalisé, voire
dévitaliseur » (p. 206). La santé se construit au contraire dans la
possibilité de circuler librement dans les catégories du temps. Elle
implique une attitude active ; la passivité, elle, fait (re)surgir le temps
du calendrier, le temps mesuré qu’elle laisse dominer.

Pour Hartog (2003), ce temps est un temps institutionnalisé


s’organisant en régime d’historicité et pousse à l’enfermement dans
une catégorie du temps. Ce sont des idéologies normatives du
temps qui règlent les temps macrosociaux, mais aussi personnels.
Cet historien les caractérise de la manière suivante : le passéisme
privilégie le passé qui l’emporte sur le présent et le futur. « Les
anciens sont au premier rang, le présent se vit comme inférieur, d’où
le grand appel de l’imitation pour le hisser, s’il le peut, à la hauteur
du passé glorieux » (p. 11). Le futurisme pose un futur dominant
dont le moteur est le progrès. Le temps devient acteur puisqu’il porte
en lui-même la croissance ; il suffit de le laisser se déployer vers
l’avenir. Dans cette course vers le futur, le passé est relégué à
l’arrière-plan, oublié ; il risque d’entraver la marche vers le futur. Le
présentisme est un rétrécissement de l’espace d’expérience qui fait
que le passé paraît toujours plus éloigné, voire obsolète, et repousse
l’horizon d’attente à un avenir lointain. Il y a impossibilité de se
remémorer le passé sous forme de récit et impossibilité de se
projeter dans le jour d’après. Le présent devient omniprésent,
hypertrophié, de présent seul, sans passé et sans avenir.

Ce régime d’historicité marque la temporalisation contemporaine du


temps et se diffuse dans les cadres temporels du travail. La mise en
perspective des travaux d’Hartog et de Sivadon et Fernandez-Zoïla
ouvre une compréhension de ce que produisent ces régimes
d’historicité sur les personnes : ils sont susceptibles de déboucher
sur des ruptures temporelles dans l’activité. Certaines ruptures
s’associent ici au présentisme : « des ruptures par surcharge
temporelle ou sommation dans lesquelles la ligne du temps subit
une dilacération ou une condensation, du fait d’une accumulation
liée aux temps imposés ou due aux temps propres de certaines
tâches » (Sivadon et Fernandez-Zoïla, 1983, p. 64). C’est un temps
intensifié qui enraye ou désagrège le temps créatif. L’intensification
du travail produit une double soustraction (Gaudart, 2015) : elle
soustrait le temps aux individus – le temps manque ; elle soustrait
également le temps des individus – c’est un temps qualitatif qui est
ôté par enfermement dans le présent du temps. L’intensification
précarise les personnes dans le travail, en rendant champ
d’expérience et horizon d’attente inaccessibles. Cette soustraction
du passé et de l’avenir produit de la vulnérabilité, que les recherches
sur les liens entre vieillissement et travail participent à montrer. Les
« âgés », les jeunes, ceux qui souffrent de problèmes de santé se
trouvent particulièrement exposés : les premiers car leur expérience
n’est plus disponible, ; les deuxièmes parce qu’ils trouvent leurs
possibilités d’apprentissage limitées ; les troisièmes car ils sont
considérés comme inaptes aux temps gestionnaires dominants.

Penser et faire le temps

« Le temps contient des pouvoirs créateurs » (Sivadon et


Fernandez-Zoïla, 1983, p. 202). Le travail de résonance effectué
dans ce texte entre différentes disciplines s’est trouvé structuré par
la lecture de l’ouvrage de ces deux auteurs, parce qu’ils permettent
d’associer la créativité au temps du travail – « le temps appelle à la
disponibilité dans le travail et le hors-travail » (p. 209) – et à l’action,
celle du sujet et celle de l’intervenant. La possibilité d’élaborer un
temps à soi, un temps créatif, s’articule pour ces auteurs dans le
penser et le faire. La pensée du temps implique une double
affirmation : un « oui » initial pour le reconnaître, c’est-à-dire pour
accepter le temps comme pouvant être multiple et produit, et un
second « oui » engageant activement le sujet à le maintenir. Cette
disponibilité du temps ne peut toutefois s’apprécier que dans le faire.
« Le sujet ne peut faire surgir le temps en lui par pure et simple
décision imaginaire ou représentative, mais bien en faisant
fonctionner une pensée du temps, elle-même doublée d’un faire du
temps qui découpe le temps dans le faire des hommes » (p. 210).

Alors que l’âge au travail – et particulièrement les « âgés » au


travail – est considéré majoritairement par l’action publique et la
gestion comme un problème, nous pourrions y voir plutôt une
opportunité pour penser le temps et agir sur les temps. Ce passage
d’un paradigme à un autre ne va pas de soi. Il produit de fortes
résistances : il « correspond à la difficulté d’en convaincre nos
contemporains, prisonniers d’une représentation et d’une
philosophie traditionnelles » (Grossin, 1996, p. 227). Lever ces
résistances apparaît toutefois fondamental pour l’évolution des
milieux professionnels et contient un pouvoir de transformation.
Poser que les individus produisent du temps, c’est déconstruire une
représentation du temps imposé à tous et sur lequel on ne peut agir.
C’est poser que le temps ne peut être dissocié de son contenu, et
c’est son contenu même qui le signifie. C’est réattribuer à chacun la
capacité à produire du temps et réattribuer des responsabilités à
ceux qui règlent le temps des autres.

Dans cette perspective, la question de la transformation des milieux


de travail se trouve reformulée (Gaudart, 2016) : comment faire de
ces milieux des environnements facilitants – pour reprendre
Winnicott (1975) – afin que le temps créatif puisse s’élaborer ? Les
milieux de travail facilitants sont alors ceux qui rendent disponibles
passé et futur dans le présent de l’activité. Reprenons ici le triptyque
de F. Daniellou (1998) relatif aux fonctions de l’analyse du travail :
pouvoir penser les spécificités des situations locales, pouvoir
débattre dans des conditions qui permettent la prise en compte
d’une diversité de logiques et pouvoir agir sur les situations de
travail. Et transformons-le : pouvoir penser les temps multiples,
pouvoir en débattre en pointant leur diversité et pouvoir agir sur ces
temps en vue de faire émerger un temps créatif.

Notes du chapitre

[1] ↑ Centre de recherche sur l’expérience, l’âge et les populations au travail.

[2] ↑ Cette recherche s’est faite dans le cadre du doctorat de Jeanne Thébault (2013).
Langue, sens et corps
Action poétique dans le monde de
la science et de la formation
Mireille Cifali Bega
Mireille Cifali Bega est professeur honoraire de
l’université de Genève (section des Sciences de
l’éducation). Historienne et psychanalyste, elle œuvre
à définir une approche clinique en sciences de
l’éducation (avec Florence Giust-Desprairies, De la
clinique. Un engagement pour la formation et la
recherche, 2006 ; avec Florence Giust-Desprairies et
Thomas Périlleux (sous la direction de), Processus
clinique et processus de création (Puf, 2015).
Intéressée par les rapports entre science et littérature,
elle a écrit avec Alain André Écrire l’expérience. Vers la
reconnaissance des pratiques professionnelles (Puf,
2007).

J e souhaiterais d’abord exposer quelques-uns de mes choix,


décrire rapidement mes terrains de recherche et décliner
certaines de mes positions.

Entre création et créativité, une


préférence
Clarifions tout de suite ma position face à la « créativité », un mot
que je ne prononce pas. En effet, depuis un premier article
« Comment fabrique-t-on des génies ? » (Cifali, 1977), je me méfie
de ce mot. Ma résistance vient du domaine de l’éducation et de
l’enseignement, et de l’usage qui en est fait : instrumentalisation,
réduction à des recettes, injonctions paradoxales telles qu’un : « sois
créatif ». Aujourd’hui y a-t-il du changement ? Je ne le crois pas, un
article récent de Jean-Marie Cassagne (2015) en témoigne. Son
usage répétitif dans le monde actuel du travail, sa propension à être
considéré comme une qualité acquise que l’on s’attribue – « je suis
un créatif » – accentuent encore ma méfiance. Je ne rejette
néanmoins pas certaines des pratiques qui se tiennent sous ce
vocable, qui ne les disqualifie pas automatiquement. J’évite toutefois
pour moi-même d’y recourir. D’ailleurs, l’apparition répétitive d’un
mot, son envahissement dans les discours signent souvent, dit-on,
sa disparition dans les gestes quotidiens.

Je parle plutôt de « processus de création », terminologie à mon


sens moins récupérable et manipulable. Des processus qui
requièrent un travail intérieur, un engagement corporel, une
subjectivité et une intersubjectivité. Ils demandent une autorisation,
des conditions pour les rendre possibles, et non des recettes et des
découpages. De tels processus se découvrent dans le travail
artistique, mais pas seulement. Je préfère alors souligner la
nécessité de préserver, pour tout un chacun, une puissance de
créer, sans pour autant clamer que chacun serait un artiste. Malgré
les pressions et les injonctions, malgré le monde, la maladie, les
entraves, les rencontres malheureuses, les conditions sociales
défavorables, pour (se) créer – tenir debout –, il s’agit de trouver, et
constamment de retrouver, une « puissance » d’agir, d’exister qui
n’est l’apanage ni d’une classe sociale aisée, ni de métiers dévolus à
la création. Une « puissance » et non un « pouvoir », comme
l’avance Deleuze (1988), et que reprend récemment Giorgio
Agamben quand il définit l’acte de création comme une puissance
« en proie à sa propre impuissance » (2015, p. 51). C’est ce
qu’exprime aussi Ricœur (1986), ce qu’avance autrement Winnicott
(1975).

Une démarche clinique comme approche

Le travail des enseignants, celui du formateur, et mon propre travail


de recherche et de transmission constituent le terrain de mes
réflexions. Mon approche, celle d’une démarche clinique, remonte
aux liens entre la psychanalyse et d’autres domaines des sciences
humaines. Lorsqu’il s’agit de comprendre le vivant, plus
particulièrement dans ses dimensions relationnelles et affectives,
nous prétendons pouvoir construire des connaissances à même
l’expérience, à partir d’une « subjectivité travaillée » et d’un souci de
la temporalité. Cette approche constitue une autre manière de
construire des connaissances dans l’action. De ce fait, les « métiers
de la relation », leur compréhension et leur formation, à mon sens,
relèvent davantage d’une telle approche plutôt que d’une démarche
expérimentale. À cet endroit, il m’a donc fallu mieux définir, avec
d’autres, l’épistémologie d’un travail scientifique dans ses aspects
cliniques (Cifali et Giust-Desprairies, 2006 ; 2008 ; Cifali et coll.,
2010 ; Cifali et Périlleux, 2012 ; 2013).

J’en suis venue à m’intéresser aux processus de création, alors que


mon champ d’activité ne concerne pas les métiers de la création et
de l’art, à travers une préoccupation ancienne à propos de la
coupure entre science et littérature ; j’ai commencé en effet par
m’intéresser à l’écriture dite « scientifique », en regard d’une écriture
de l’expérience (Cifali et André, 2007). À travers aussi mon intérêt
pour tout auteur qui reconnaît dans la démarche scientifique des
ressemblances avec des processus de création (Nouvel, 2000 ;
Menger, 2002 ; 2005). En retenant particulièrement cette position de
Jacques Rancière :

« Il ne faut pas s’occuper de savoir si ce qu’on fait est de la


science, mais si ce qu’on fait est susceptible de toucher à une
vérité. Il n’y a pas à choisir entre l’art et la science. On choisit
l’art au sens de bien faire ce qu’on a à faire pour essayer de
faire voir ce qu’on pense être une vérité, plutôt que de savoir si
on répond à des modes d’estimation qui font qu’on reconnaîtra
que ce que vous faites est de la science. Il ne faut pas partir
d’un système d’opposition, ni de l’idée qu’il y a l’art (ou la
littérature) d’un côté et la science de l’autre » (Rancière, 1994,
p. 97).

Michel de Certeau, une poétique du


savoir
De tels intérêts me viennent de Michel de Certeau, de sa manière
d’aborder les arts-de-faire qui résistent à l’emprise d’un pouvoir, de
sa « mystique du quotidien » (Macherey, 2004). Dans ces pratiques
quotidiennes, Certeau a très tôt nommé la force d’une création, avec
la nécessité de ruser pour aboutir, de transgresser pour rester dans
une éthique de l’altérité, de s’ouvrir à une démarche infinie plutôt
qu’à la recherche d’un aboutissement. Il s’est confronté à l’écriture
de la science, a affirmé la capacité de la fiction à théoriser
l’expérience, dessiné la place de la littérature dans la construction
des connaissances (Certeau, 1987), donné place au poème dans le
savoir.

Certeau a donné ses lettres de noblesse aux gestes quotidiens, et


décrit comment dans leurs singularités se maintient le vivant de
l’humain (Certeau, 1980). Il n’aimait pas les dichotomies, c’est dans
les nuances et le souci du détail que se tenait sa recherche. Il fut
attentif aux « détails », aux accidents, aux événements, à ce qui fait
rupture, ce qui met en mouvement, s’inscrit dans le temps et
l’éphémère. Il trace ainsi un lien inépuisable entre esthétique,
critique et éthique. Proche de la psychanalyse, il a restitué à ces
pratiques leur part affective et relationnelle. S’il reconnaît son
pouvoir à la raison, il la limite, et invite à interroger la violence qu’elle
peut exercer lorsqu’elle veut seule gouverner le monde et les
humains.

Je me suis souvent exprimée à propos de cette dette bénéfique que


j’ai envers lui, et demeure soucieuse de préserver la place qui lui
revient, souvent occultée, dans la réflexion actuelle sur l’activité,
comme sur les processus de création (Cifali, 2017).
Correspondances

En quoi certains processus de création se retrouvent-ils dans une


pratique de recherche, de transmission, et dans toute activité qui a,
en particulier, un humain comme interlocuteur ? La démarche est
fragile, et même risquée. Après avoir lu bien des poètes et des
philosophes qui parlent de leur création ou de poésie, comme
Edmond Jabès (1991), Henri Meschonnic (2001), Paul Celan,
(1995), Philippe Lacoue-Labarthe (1997), Henri Maldiney (2012a ;
b), Jean-Luc Nancy (1997), je l’ai expérimentée plus particulièrement
à partir d’une étrange rencontre avec l’ouvrage de Jérôme Thélot, Le
travail vivant de la poésie (2013). Suite à sa lecture, j’ai écrit un
article : « Travail poétique, travail clinique : correspondances »
(Cifali, 2015a) où, en tentant de nommer ces ressemblances,
j’exprime peut-être davantage mes doutes sur la légitimité d’une telle
recherche.

La démarche est en effet insolite : par exemple, aller chercher chez


les poètes de quoi redessiner avec une autre couleur les processus
habituels du travail de recherche et de transmission. De « phraser
autrement mon regard », selon la formule de Didi-Huberman
(2013a). La légitimité d’une telle démarche est assez difficile à
soutenir, mais porteuse de dégagements (Didi-Huberman, 2013b).
Je n’accepte pas de voir disparaître « l’art » au profit d’une science
réduite à ses aspects les plus positivistes ; je préfère renouer ainsi
avec l’ancienne formule d’un « art »… de la recherche et de
l’enseignement.
Introduire le travail du poème dans d’autres activités, en effet, peut
souligner ce qui vient à manquer ou ce qui aurait à n’être pas perdu.
Je pourrais l’affirmer sans passer par la force du poème. Pourtant ce
détour, par la surprise qu’il provoque, introduit une respiration, un
temps d’arrêt dans nos communes réflexions. Il s’agit certes d’une
conception particulière du travail, mais qui concernerait toute activité
« vivante », selon les termes utilisés par Thélot : « Le “travail vivant”,
c’est la mise en œuvre effective des forces créatrices de l’individu
réel, c’est l’accomplissement de ces forces en tant qu’éprouvées
affectivement, et c’est le mouvement des facultés physiques et
intellectuelles s’exerçant sur une matière, de telle sorte que soit
donnée à celle-ci une forme utile à la vie » (2013, p. 17).

J’irais même plus loin et tracerais avec Simone Weil un lien avec
une « dimension spirituelle » du travail, qu’elle associe, elle aussi, à
la poésie. Ainsi affirme-t-elle, dans La pesanteur et la grâce (ses
fragments écrits aux alentours de 1940 et regroupés sous le titre
Mystique du travail) : « Les travailleurs ont besoin de poésie plus
que de pain. Besoin que leur vie soit une poésie. Besoin d’une
lumière d’éternité » (2013, p. 274). Ce ne serait pas sans rejoindre la
position mystique soutenue par Michel de Certeau (1975) : ne pas
couper le travail de quelque chose qui le dépasse, que l’on peut
nommer « poésie ».

Conceptions décalées du travail


Essayons, comme mise en mouvement de la pensée et non comme
modèle, de restituer certains des processus de création poétique
dans leur confrontation à d’autres domaines de l’activité.

Résistance des mots au travail

Résistance est l’un des enjeux, que Giorgio Agamben rappelle en se


rapportant à Deleuze dans son article « Qu’est-ce que la création ? »
(1987) : « Deleuze y définit, écrit-il, l’acte de création comme un
“acte de résistance” » (Agamben, 2015, p. 43).

« La résistance est l’épreuve par laquelle la vie heurte au monde »,


écrit Thélot (2013, p. 29). Résistance de la poésie à la langue,
résistance de l’intériorité à l’emprise de l’extériorité pour exprimer le
sentiment dans sa pudeur, pour inventer le « je » non assimilable
aux figures mondaines du moi. Importance du sentiment dans cette
lutte et son expression par un « je ». Résistance nécessaire contre
la normativité de la langue qui, selon son usage, peut devenir
totalitaire. Résistance de la parole à la langue, d’une parole vivante,
incarnée. Le travail poétique ne cède pas sur le travail de l’intériorité,
en travaillant sur les mots adressés. Sa vocation singulière est de
« lutter contre les mots avec les mots, contre la langue avec la
langue, contre l’écriture avec l’écriture » (Thélot, 2013, p. 32). C’est
la rencontre du plus intérieur avec le « monde » qui crée la
résistance pour que l’intériorité et l’extériorité se maintiennent dans
leur hétérogénéité, pour que les deux « sites » de l’expérience
humaine – le « monde » et « soi » – restituent la dramatique de leur
contact.

Cette expérience d’un poète résistant est emblématique de toute


une expérience de vie au contact du monde, où un « je » résiste
pour exister et parler. Comme le poète, chaque humain (chaque
professionnel ?) cherche à construire et à préserver un style, à partir
d’une inscription corporelle signant sa singularité adressée à
d’autres singularités. L’enjeu serait alors de préserver en chacun la
capacité de se créer dans la langue et le monde, au-delà des
pressions et des injonctions. Une résistance ontologique qui ne
serait pas simple réaction contre, mais position requise d’entrée.

Le travail « dans et contre la langue », comme la parole adressée


avec le poids des mots qu’elle charrie, interroge tout travailleur dans
l’exercice de son activité ou de ses relations professionnelles. La
subversion de la langue par la poésie œuvre à contrecarrer toute
prise de pouvoir d’un langage spécifique.

Une subjectivité au travail

« Le travail des poètes instruit la poétique sur la nécessité en vertu


de laquelle il faut que la subjectivité travaille, et sur les analogies
entre ce travail des poètes et tout travail humain », affirme Jérôme
Thélot (2013, p. 63). Il assume donc le travail de la subjectivité dans
le processus de création poétique, comme dans tout « travail
humain ».
Dans la recherche scientifique, comme dans l’enseignement, comme
dans l’approche de l’activité, la place de la subjectivité fait débat.
Dans la création, aussi. Subjectivité assumée ? Subjectivité
gommée ? Je ne résoudrai pas la contradiction ici. Sauf à relever
une faille dans les discours proférés par les tenants d’un « sans
trace du sujet ».

Pour la science, est invoquée la neutralité des instruments, du


langage mathématique ou des statistiques. Or, nous savons que de
grandes découvertes furent faites par l’intervention d’intuitions
fondées sur des milliers d’heures de recherche, par des mises en
lien surprenantes réalisées à un moment donné par un chercheur
héritier de tout un savoir, mais décrochant des procédures
habituelles pour inventer.

Pour les processus de création, est évoquée leur possibilité d’être


fondés sur de l’aléatoire, le hasard, le calcul sans qu’un artiste y soit
pour quelque chose. Or même si l’outil utilisé est rationnel et
technique, son usage laisse toujours la place à une subjectivité.
Nulle production artistique n’existe sans une réceptivité, c’est-à-dire
des autres, et ne peut se tenir sans tisser des fils sensibles, même
lorsque la radicalité de ce qu’elle présente bouleverse tous les
repères acquis par la fréquentation des œuvres du passé.

Un processus de création poétique revendiquant le travail d’une


subjectivité participe à la dénonciation de logiques déshumanisantes
et objectivantes, qui ne cessent de surgir sous de nouveaux atours.
Rappelons ici qu’une approche clinique en recherche, en
enseignement et en formation se fonde, elle, sur un travail de la
subjectivité : exigence d’une « subjectivité travaillée » qui toujours
côtoie du mystère, du paradoxal, du « non saisi » (Phillips, 2010), et
qui – en les acceptant comme nécessité et non comme défaut –
préserve le travail de création et recréation de soi et du monde.

Un corps rythmé au travail

Prosodie, sonorité des mots, variations de la voix qui disent l’affect ;


musicalité de la parole inscrite dans le corps et adressée au plus
juste de ce qui fait le lien dans l’instant… La prosodie ne serait pas
que l’affaire du poète. La musicalité entame le discours convenu.
Dans la transmission du savoir, par exemple, alors qu’elle se fait
extérieure, la voix ramène une intériorité, une vibration du dedans,
du silence aussi. Importance du rythme des mots pour qu’un autre
ressente ce qui n’est pas contenu seulement dans les mots et leur
signifié. Travail du silence entre les mots, comme lorsqu’un poème
se clame. Travail de la scansion, quand la voix s’arrête, quand les
mots font chuter la voix. « Pensée rythmée », « intelligence
rythmique », telle que la propose Philippe Beck (2015). Présence du
corps dans la langue, du corps dans l’activité.

La transmission d’un savoir passe par un corps engagé, une


présence impliquée, une voix et son rythme, bref, par un style dans
l’adresse du savoir à un autre. Que l’on soit mathématicien,
anthropologue, linguiste ou philosophe comme Deleuze, que l’on
enseigne « lire, écrire, compter », c’est ce travail du corps en
présence et dans la parole adressée qui créerait en retour la mise en
mouvement de l’apprendre, de la pensée et de la passion. Cela
mérite d’être affirmé, même si cela ne peut être exigé.

Si Ancet (2013) peut affirmer que « le poème, c’est le maximum de


corps dans le langage », je me permets de le paraphraser en disant
qu’« enseigner, c’est le maximum de corps dans le savoir ». D’où un
rapprochement possible avec le travail du musicien, si l’on en croit
Gilles Deleuze dans l’Abécédaire : « Un cours, c’est de la vocalise,
de la musique, il s’agit d’être passionné par la matière, la voix
importe puisqu’on vocalise » (1988). Présence dans les mots
adressés comme condition d’une transmission. Nous l’oublions trop
souvent.

Une intersubjectivité au travail

Travailler avec un ou des autres engage à une philosophie


particulière des actes, paroles, projets qui peuvent s’y développer.
Lorsque nous sommes dans des métiers de la relation, la place de
l’autre fait aussi débat. Est-il un « objet » dont il s’agit de tirer des
connaissances, ou un sujet avec lequel il s’agit de compter pour
comprendre ce qu’il traverse et lui permettre de dépasser l’obstacle,
s’il y en a un ? Le travail du poète ne fabrique pas une marchandise,
comme le nôtre ne fabrique pas un humain. Nous sommes dans un
travail qui engendre, et ce qui est engendré n’en finit pas
d’engendrer à son tour, et ainsi de suite. Telle est la filiation
humaine.

« C’est justice de dire, avec Rimbaud, que le poème est “de l’âme
pour l’âme”, est l’acte par excellence humain, où s’accomplit
l’intersubjectivité, qui fonde le monde réel. La poétique peut
prétendre au rang de philosophie première, dès lors que le
phénomène poétique a en propre de réaliser l’humanité de l’homme,
l’intersubjectivité vivante, la présence du monde », écrit Thélot
(2013, p. 124). Travail jamais achevé, paradoxal, ne cessant pas de
se répéter, toujours même et différent ; travail de la variante,
automouvement de la vie, parole renouvelée ; travail d’affectivité
dans les mots, tel est le lieu du poète. Et j’ajoute : tel est le lieu d’un
professionnel de la relation. Le travail des poètes, Thélot le définit
ainsi : « Passer sa vie à parler, à ne rien faire que l’humanité de
l’homme, à inventer l’humanité » (ibid., p. 117). Soit une « éthique de
l’altérité », telle que Michel de Certeau n’a cessé de l’avancer : il y a
« toujours de l’autre », un autre dans sa vulnérabilité et sa force,
toujours possiblement astreint à soumission et toujours en
résistance de liberté, un autre dans sa subjectivité créatrice. Il est
proche de ce travailleur poète qui « passe sa vie » à « ne rien faire
que l’humanité de l’homme », et qui nous le rappelle.

Du sensible au travail
La poésie est chargée de traduire en mots, en phrases, en rythmes,
en silences, les affects, les sentiments et les émotions alors qu’ils lui
échappent ; elle est chargée de travailler la langue pour les exprimer
et les transmettre, elle en fait un fondement de l’humain. Une
subjectivité reconnue ne s’enfermant pas dans un « moi » met en
travail ses forces du sentir qui la transforment comme elles
transforment le monde. La singularité de ce qui est vécu rejoint
d’autres singularités. Dans ce plus singulier, nous retrouvons de
l’humain, marqué certes par une culture mais aussi par ce qui le
rattache aux autres, indépendamment des contingences historiques
et culturelles. Travail au quotidien pour sentir, exprimer, penser,
créer.

« Le sensible » tisse le lien entre les travailleurs. Un clinicien


travaille avec le sensible, l’affect, l’émotion. Mais parfois aussi un
philosophe, un historien et un anthropologue. Tout comme un artiste.
Lorsque nous sommes dans l’effectuation d’un « travail », le sensible
ne peut être évacué. Certes, la méthodologie d’un artiste lui est
propre, avec un matériau qui fait résistance particulière, avec des
obstacles, mais il y aurait une proximité de cœur – si je peux
m’autoriser à parler ainsi – avec un chercheur du sensible. Dans
l’enseignement importe aussi l’émotion touchant la pensée de celui
qui transmet le savoir ; l’émotion partagée à l’écoute d’un texte,
d’une phrase, d’une situation évoquée. Transmission d’une émotion
pour que la pensée se mette en mouvement.

Nous savons le destin de l’affect dans les sciences humaines,


comme dans l’art contemporain : soit un haro sur le pathos, sur ce
qui se lit sur un visage, sur la douleur qui émane du spectacle, sur
ce que transmet l’image sensible, comme le souligne Georges Didi-
Huberman (2012) ; soit une conception cognitiviste des émotions et
de la dite « intelligence émotionnelle ». Le sensible de la création
poétique occupe une tout autre place.

Reprises romantiques

Art, science et formation

« Si le poétique est hostile au scientifique et ne peut pas ne pas


l’être » (2013, p. 74), déclare Thélot en soulignant que « l’idéologie
de la science est l’objectivisme, dans lequel la condition subjective
de sa possibilité est inexplorable et laissée à l’abandon » (ibid.,
p. 68), alors il y a selon lui une opposition radicale entre poésie et
science, entre objectivation et travail de la subjectivité, entre
expérience de l’être et relation d’objet, entre sentiment d’exister et
conscience d’exister. L’expérience de la poésie atteste d’une autre
réalité que celle d’un humain appréhendé en extériorité. Ici le poète
et le scientifique se font face…, jusqu’à se « haïr ». Il y a frontière,
ennemi, expérience radicalement différente : la science contre la
poésie ; le poème en résistance contre une science qui ne traite pas
avec les hommes « réels ». Avec une définition de la réalité en
opposition : pour un poète, ce serait par l’« être » que la matérialité
peut être appréhendée, et non l’inverse. Telles sont les positions
prises par Jérôme Thélot.
Inéluctable face-à-face ? Hostilité indépassable ? Je réplique ici à
Thélot que, sur ce point, il part d’une conception orientée de la
science. Dans la recherche scientifique, il existe plusieurs autres
épistémologies, dont celle d’une démarche clinique. Cette dernière
travaille également dans l’ombre. Entre un clinicien et un poète, la
frontière pourrait se déplacer. Comme elle peut se déplacer si on
cherche à comprendre le travail du chercheur scientifique, ainsi que
le développe Pierre-Michel Menger (2002 ; 2005) : travail qui se
définit aussi par une imagination créatrice, de l’invention, de
l’incertain et de l’incertitude. L’épistémologie scientifique n’est pas ce
à quoi on la réduit souvent.

Restituer la part des processus de création dans la recherche


scientifique, et surtout dans la formation à une démarche
scientifique, constitue une des manières d’ouvrir le savoir sur le
travail d’intériorité qu’il requiert, sur la dynamique d’une recherche
de compréhension, avec la préservation d’une pensée contre la
toute-puissance d’un raisonnement logico-déductif. Être intelligent
dans l’action demande des capacités de se poser pour revenir à ce
qui s’est passé, des arrêts pour entendre ce qui est apparu (Billeter,
2016). Cette pensée dans et après l’action, qui tente de trouver les
attitudes et des paroles appropriées, se déroule davantage selon
des processus de création, intégrant une raison et un corps, une
intuition et des savoirs. Une formation à la démarche scientifique
aurait intérêt à ne pas l’oublier, en collaborant par exemple avec des
artistes. Bien des cliniciens en donnent des exemples (Cifali et coll.,
2015), décrivant les retombées souvent bénéfiques, pour des
étudiants, de ces risques pris pour créer une mise en mouvement de
savoirs facilement réifiés.
Un « fonds d’humanité »

J’éprouve toujours des doutes sur ces allers et retours entre les
processus de création et d’autres activités, en particulier celles de la
recherche et de la formation. J’aurais tendance à penser que je me
suis attachée à qui me ressemble. Si Jérôme Thélot part des
définitions du travail données par Karl Marx et par Michel Henry, il
reprend l’intitulé de Dejours Travail vivant (2009b) pour le titre de
son propre ouvrage. Nous sommes peut-être liés par des références
communes qui favorisent ces rapprochements.

Affirmer pourtant que des métiers autres que ceux de l’art sont
traversés par des processus de création m’entraîne à soutenir que
ce qui les relie serait un même « fonds d’humanité », qui autorise à
ce que le travail du poète puisse effectivement devenir
emblématique du travail d’un humain dans son rapport à soi, à un
autre et à un monde. Cette ressemblance dans la manière dont on
parle du travail ne serait pas une généralisation abusive, mais le
fondement de tout travail humain lorsque celui-ci accepte de partir
d’une subjectivité et d’être défini par une intersubjectivité. Ce ne
serait pas une récupération du poète et du poème, une manière
utilitariste de s’y référer, mais bien une phénoménologie par laquelle
ils sont liés. C’est ce que je peux espérer.

Osons résumer. Dans un processus de création poétique, existent


une lutte avec des contraintes de la langue, un engagement
corporel, une temporalité, des rythmes et des musiques ; « il y a de
l’autre », de l’émotion, des sentiments, un travail intérieur. Dans une
recherche scientifique, se découvrent de la passion, une quête
« mystique » de ce qui échappe, de l’affect, des dérogations, des
recréations, de longues quêtes pouvant ne déboucher sur aucune
retombée mais ayant créé d’autres chemins, d’autres possibles.
Dans une écriture de la science, il y a du style, et du travail littéraire.
Dans un enseignement, un savoir se transmet à travers un
engagement dans la parole et la pensée, avec un travail de la
langue, par une voix et une présence, pour rendre intelligent celui
qui écoute. Il s’agirait bien là, à chaque fois, d’une même éthique et
d’une même résistance aux processus de réification.

Au reproche d’un romantisme dépassé

Ai-je de fait une conception « romantique » des processus de


création dans lesquels le lien entre subjectivité et matière est encore
d’importance ? Comme j’aurais une conception romantique des
métiers de la relation, de la recherche et de la transmission ? Ce
reproche, je l’entends en effet depuis longtemps.

Pour les processus de création, il n’existerait plus aujourd’hui de


créateur solitaire, aux prises avec ce qui le pousse à créer, à
chercher, à exprimer. La musique s’écrit à partir de constructions
mathématiques. La peinture n’est plus figurative et relève de jeux de
formes déconstruites. On peut alors aller jusqu’à nier qu’il y ait un
investissement subjectif, une intériorité en lien avec des contraintes.
Et penser que les éléments que j’ai soulevés (subjectivité,
intersubjectivité, sensibilité, affect, intériorité, engagement corporel,
prosodie) appartiennent à une conception romantique dépassée. La
création se rapprocherait désormais davantage des paramètres
d’une science expérimentale que d’une subjectivité et d’une altérité
créatrices. L’approche sociologique des métiers de la création
apporte des éléments nouveaux sur leur organisation sociale
actuelle ; elle ne lève cependant pas l’énigme des mouvements
intérieurs de création chez un individu, certains sociologues le
reconnaissent (Cifali, 2015b).

Ainsi donc, au reproche d’un « romantisme » de ma position je


résiste, tout comme au laminage d’un travail d’intériorité. Je rêve
toutefois un jour d’y répondre de meilleure manière, car je suspecte
qu’il provient également d’une vision déformée du romantisme
(Guerne, 2011). Pour l’instant, je me contente de persister.
Souffrance et impuissance au
travail
Le pas de côté du clown
Christine Revuz
Christine Revuz est psychanalyste et clown de
théâtre. Maître de conférences en psychologie du
travail au CNAM de Paris jusqu’en 2000, elle s’est
ensuite consacrée à la création de services de
prévention de la souffrance au travail au sein de
collectivités territoriales et à la formation au clown de
théâtre. Elle intervient en clown dans des colloques,
congrès, etc.

L e travail, parfois source de plaisir et d’épanouissement, est


aussi souvent occasion de tensions, de frustration, voire de
violence. Cette ambivalence a fait son chemin dans les esprits
depuis la première édition du livre de Christophe Dejours Travail,
usure mentale en 1980. Yves Clot (2010) relie de manière
convaincante la souffrance au travail à la perte du pouvoir d’agir et à
l’inexistence des espaces de délibération collective.

Ce diagnostic global permet de comprendre le vécu massif


d’impuissance qui s’exprime dans les espaces dédiés au traitement
des situations de travail difficiles, mais il faut, pour en saisir la gravité
et aider les acteurs à trouver des issues, détailler les différents
niveaux d’empêchement et les mécanismes qui y conduisent.

Il se trouve que ces empêchements se trouvent être tout à la fois la


matière première de la pratique du clown de théâtre, et celle de
l’analyse des pratiques professionnelles. La mise en regard de ces
deux activités met en évidence les ressorts d’une créativité
individuelle et collective qui permettrait effectivement d’en finir avec
les risques psychosociaux, de dégager des issues pour sortir de
l’impuissance et des logiques de victimisation.

Les ingrédients du pouvoir d’agir

Créativité peut s’entendre ici comme la capacité à redonner du jeu


dans une situation bloquée, à ouvrir des chemins dans un vécu
d’impasse. En amont du pouvoir d’agir proprement dit – et condition
de celui-ci – il y a la capacité à être aussi pleinement que possible
conscient de la réalité dans laquelle on est immergé. Cette capacité,
qui intègre et déborde la capacité de pensée discursive, a elle-même
un « précurseur » : la faculté à se recentrer sur l’expérience
effective, les perceptions, les ressentis, et à tenter de les élaborer,
de les mettre en mots de manière aussi précise que possible.

Le pouvoir d’agir de manière pertinente repose sur la capacité à


penser à neuf une réalité, et cela, à son tour, n’est possible que si
l’on accepte d’être pleinement présent à toutes les dimensions de
l’expérience que nous en faisons, instant après instant.
Si ce « pouvoir d’agir » à proprement parler n’est jamais garanti, être
pleinement présent à l’expérience et accepter le travail de pensée
qu’elle propose est, en soi, une puissante prévention de la
souffrance, au travail et ailleurs, ainsi qu’une véritable ouverture à la
créativité.

Cette notion de pleine présence à ce qui est, comme fondement


incontournable d’une existence véritablement éthique, se retrouve
dans de nombreuses traditions spirituelles, dans les arts martiaux, la
méditation, etc. Elle se rencontre aussi dans l’art, domaine par
excellence de la créativité, c’est-à-dire du rapport, toujours
réinventé, à ce qui est.

Les écrits de peintre comme Cézanne font référence à la qualité


d’attention précise, ouverte, à ce qui est. La présence est aussi la
qualité primordiale qu’on attend d’un acteur, d’un interprète. Certes,
lorsque l’on dit d’un acteur qu’il a de la présence, on n’entend pas
nécessairement à quoi et comment il doit être présent dans l’instant,
mais l’emploi de ce mot dit, même à notre insu, quelque chose de la
genèse de cette qualité. Comme le dit Michel Bouquet, « [il me faut]
essayer d’être le moins possible appliqué à quelque chose que je
connaîtrais [1]  ». Ce rapport d’engagement dans l’ici et maintenant
par définition inconnu ne va pas, selon lui, qui y insiste
inlassablement, sans l’exigence d’un travail de pensée.

Attention et travail de pensée s’inscrivent, pour chaque pratique


artistique, dans un système de contraintes qui définissent le terrain
de jeu et les règles qui l’organisent à une période donnée.
Ces trois ingrédients de la créativité peuvent éclairer notre
questionnement sur ce qui produit dans les organisations de travail
un vécu massif d’isolement et d’impuissance. Ils permettent aussi de
voir en quoi le travail du clown peut fournir une issue appropriée.

Notons que l’histoire du clown invite par elle-même à ce


rapprochement : avant d’être un artiste, le clown est un humble
travailleur. Il est le paysan qui s’occupe des animaux du cirque, qui
ramasse les crottins sur la piste. Le clown d’aujourd’hui reste fidèle à
cette origine : avant d’être un « art de la scène », la posture du
clown est une manière très terre à terre d’être là et de faire ce qui
est à faire. Ce regard humble et lucide du clown posé sur le cirque
managérial (et ses Monsieur Loyal qui ne le sont pas toujours) peut
être un appui précieux pour sortir de la douleur impuissante.

La fabrique de l’impuissance

Si l’attention/présence, le travail de pensée et le respect de règles


du jeu sont les ingrédients de base de la créativité et, plus
généralement, d’une manière proprement humaine d’habiter le
monde, on repère que ces trois dimensions sont fortement
empêchées dans beaucoup d’organisations de travail.
Une dissolution des règles en tant
que limite structurante

Qu’il s’agisse des règles qui organisent le rapport salarial (horaires,


congés, primes, évaluations, promotions, etc.) ou l’organisation du
travail (moyens mis à disposition, exigences de production en délais
et quantités, liens de subordination, périmètres de responsabilité,
critères de qualité du travail, etc.), les situations douloureuses sont
toujours marquées par une dissolution, plus ou moins avancée, des
règles qui ordonnent le champ professionnel et qui constituent tout à
la fois une contrainte et une protection contre l’arbitraire et la
démesure.

On sait combien est prégnant le discours qui confond absence de


règles et liberté, et comment il « ringardise » les rappels à la
nécessité de règles claires et respectées au nom du refus de la
« rigidité ». Ce floutage de la fonction structurante de la loi a deux
types d’effets délétères : le premier est de lever les obstacles à
l’exercice le plus cru de la loi du plus fort ; le second, plus
destructeur peut-être parce que plus profond et moins repérable, est
de livrer les personnes à un « monde sans limite » (Lebrun, 2009),
c’est-à-dire à un monde où rien ne médiatise le rapport aux
impossibles qui enserrent la vie humaine : finitude de notre temps et
de nos forces/infinitude du désir, finitude du monde en tant que
ressource/infinitude, inépuisable du réel qu’aucun « mot de la fin »
ne saurait tarir. Ce lieu d’affrontement entre ces impossibles
vertigineux et les limites que l’homme se reconnaît ou se donne, est
l’espace contraint où se développe la créativité. A contrario, si
aucune limite n’est clairement posée ni assumée, la démesure
guette, avec son lot d’angoisse et d’effondrements. La clinique du
burn-out montre des situations où le salarié est
abandonné/s’abandonne à une tâche démesurée [2] .

Il n’est pas rare que ces impossibles anthropologiques soient


redoublés par des impossibles logiques ou matériels fabriqués par
les organisations [3] .

Cet affrontement entre le désirable, le possible et le réalisable est


par excellence objet de controverse et de choix, objet politique,
éthique. Il sollicite chacun dans la profondeur de son être et
demande à être mis en mots. On touche ici à un autre marqueur des
situations de travail dangereuses.

La fragilité ou l’absence d’espaces de


parole sur le travail

Pour qu’un espace de parole mérite ce nom, il faut qu’il soit possible
d’évoquer, en étant écouté, les questions, les problèmes qui
surgissent au ras de l’expérience quotidienne du travail. Or, il est
fréquent qu’aucune réunion ne soit prévue à cet effet ou que celles
qui existent soient verrouillées par le formalisme ou par des usages
violents de la parole.
Après la fonction organisatrice de la loi pour la psyché, c’est le
langage, autre organisateur essentiel du rapport au monde et à
l’autre, qui est malmené à la fois par l’inflation des procédures et par
l’absence de toute éthique de la parole.

La procédure en soi n’est pas démoniaque. Elle le devient quand,


quittant son statut d’approximation provisoire du réel, elle tend à se
substituer à lui et à empêcher l’émergence de ce réel dans la
conscience des acteurs et dans leur parole. Le règne de la
procédure s’enracine dans une conception hélas courante du
langage, comme « outil de communication » censé transmettre des
« messages » transparents à la volonté des locuteurs. Cette
conception occulte le travail toujours à reprendre pour savoir ce que
l’on veut dire et comment le dire, pour rater le moins possible
l’expérience, tout en sachant que le « ratage » est inévitable. Le réel
– du travail entre autres – est censé pouvoir se dire sans reste.
Pratiquement il doit se couler dans le moule d’un prêt à parler,
véhicule d’un prêt à penser qui, même s’il s’énonce à la première
personne, ne fait plus de place au mouvement vivant d’élaboration
d’une expérience par définition singulière. La parole est canalisée
dans les expressions toutes faites disponibles dans le milieu
professionnel [4] . Celles-ci véhiculent des représentations qu’il
devient difficile de remettre en question, et qui enferment celui qui
parle dans une impuissance à dire ce qui se passe vraiment pour lui
au travail, à tenter de penser cette expérience pour retrouver des
marges de manœuvre.

Les obstacles à l’élaboration au sein du collectif de travail de ce qui


fait « expérience » pour le sujet ont deux conséquences.
Disparition du réel comme tiers et
montée de la violence
interpersonnelle

Répétons-le, mettre en mots le « bout de réel » auquel on a


effectivement affaire ne va nullement de soi. Faute que les
personnes aient appris, soient encouragées à le faire, faute de
trouver un espace de bienveillance pour s’y risquer, faute aussi
d’avoir une claire conscience de la nécessité permanente de ce
travail pour s’accorder aux autres, les tensions, les contradictions qui
surgissent – légitimement – dans le travail s’écoulent sur un mode
très émotionnel, plus ou moins éruptif, qui tend à personnaliser les
problèmes au lieu de regrouper les personnes autour de
l’observation de la complexité d’un réel médiateur.

Ce mode d’expression suscite à son tour des réactions


émotionnelles parfois violentes et entraîne cette plaie sociale qu’est
la psychologisation de problèmes qui sont d’abord techniques,
organisationnels, économiques, politiques. Penser les choses en
termes de harcèlement, pervers-narcissique, caractériel, refus de se
« remettre en cause », « fragilité personnelle », est en soi une
source de violence, de chasse aux sorcières : au lieu d’admettre que
les humains sont par nature fragiles, tentés par toutes sortes de
dérapages, et qu’il appartient au collectif de les aider à se contenir
dans des comportements respectueux des autres et des règles, on
distribue à tout-va les noms d’oiseaux. L’absence de repères clairs
en termes d’éthique et – plus concrètement – de règles de
circulation de la parole et d’animation de réunion, aboutit à des
situations effectivement folles qui rendent la parole au travail
redoutée, risquée, voire impossible.

Un très grand nombre de salariés ont conscience que « ça ne va


pas », qu’il y a quelque chose à arrêter mais se sentent écrasés par
la difficulté de « résister ».

Faut-il être un héros pour résister ?

Un constat paradoxal s’impose ici. D’une part, les capacités


d’observer, penser, chercher des marges de manœuvre, sont plus
engluées que détruites. L’expérience de la consultation « souffrance
au travail [5]  » et celle des groupes d’analyse des pratiques montrent
que l’écoute bienveillante mais rigoureusement centrée sur la
description fine de l’expérience a des effets immédiats de
« désenlisement ». Une heure et demie d’entretien serré suffit
souvent à dessiner des chemins là où il n’y avait que murs
infranchissables. Parfois aussi, l’entretien fait diminuer la confusion,
redonne de la dignité à l’expérience et à l’effort consenti pour en
rendre compte et, même si aucune issue ne se dessine
concrètement, quelque chose se remet en marche, en recherche, du
possible s’ouvre.

Cependant, et c’est le second constat, s’il est souvent possible de


redonner de l’air aux personnes individuellement, il est beaucoup
plus aléatoire de desserrer durablement les pièges collectifs.
Nombre de salariés de tous niveaux perçoivent la nécessité d’une
éthique collective de la parole et des actes, qui passe par un
engagement individuel à ne pas céder sur les incohérences, les « à
peu près », les décisions arbitraires, les actes de malveillance. Le
sentiment d’impuissance prend ici la forme de rationalisations qui
sont autant de subtils dénigrements de soi-même : la peur,
l’isolement, le manque de compétences. Pour sortir d’une passivité
douloureuse, il faudrait être un héros. La référence à Gandhi, à
Mandela, aux « résistants » ou aux grenouilles, qui attendent d’être
complètement cuites avant de faire une tentative, vouée à l’échec,
pour s’extraire de l’eau qui chauffe, revient avec une fréquence
alarmante. L’impuissance est ici redoublée : je suis écrasé au
quotidien par une situation inacceptable et je suis écrasé par l’image
idéale, inaccessible, de ce qu’il faudrait être pour m’en sortir mieux
qu’une grenouille.

Qu’il puisse y avoir dans ce propos une dose de complaisance ou de


duplicité n’y change rien : dire « je ne suis pas ce que je devrais être
pour vivre dignement » est toujours navrant. C’est un piège, tant
pour l’intéressé que pour celui qui écoute. Ce dernier risque à son
tour de tomber dans une compassion impuissante et usante,
d’enfourcher une posture de dénonciation qui défriche peu de
chemins, ou de basculer dans un « coaching » censé produire de la
« confiance en soi » ou de la « résistance au stress », qui ne font
qu’augmenter la résistance des grenouilles à l’élévation de la
température.
Le clown de théâtre offre opportunément un autre chemin, une autre
image de la « résistance », beaucoup moins grandiose, beaucoup
plus accessible au commun des mortels. Charlot, Buster Keaton
sont plutôt de pauvres types. Ils deviennent des héros par
inadvertance, parce que humblement, obstinément, ils font ce qui
leur semble juste avec les moyens du bord. Comme tous les clowns,
ils sont décalés et savent décaler les choses, leur rendre leur
mobilité, leur mystère, leurs ressources inattendues.

Rien à voir avec la confiance en soi ; la question n’est pas


psychologique : il s’agit d’avoir confiance dans le mouvement, la vie,
l’ouverture aux possibles. Lorsqu’on enlève les cales, les navires
jusque-là immobilisés reprennent la mer.

L’apprentissage du clown de théâtre peut être ce chemin qui décale


des postures convenues et ouvre à cette liberté dont parle Erri De
Luca : « La liberté, à mon âge, […] c’est d’avoir un trait d’union entre
ce que je dis et ce que je fais. Ça, c’est ma liberté, de faire
exactement ce que je dis. […] Il y a des responsabilités qui me
tombent sur le cou. Mon personnage préféré de la littérature est le
cheval de Quichotte. Il y a de bonnes causes qui me tombent sur le
dos et me forcent à aller dans la direction prétendue par le
cavalier [6] . » Image assez clownesque de l’écrivain chevauché par
des causes qui lui tombent sur le cou, image de celui qui fait avec ce
qui est là, se laisse chevaucher par ce qui s’impose à lui sans
pourtant s’y soumettre.

Mais qui est donc le « clown de théâtre » pour être une issue
possible hors de la glu et de l’absence de pensée [7]  ?
Le chemin du clown

Disons-le d’emblée, s’initier au clown est un travail exigeant et


décapant qui contraste avec le relent de mépris associé à
l’expression « faire le clown ». Sans doute faut-il commencer par
cela : il ne s’agit nullement de « faire le clown », mais d’apprivoiser
une manière d’être là singulière, qui se forge sur scène mais qui est
immédiatement transférable à toutes les situations de la vie, en
particulier au travail.

La première caractéristique de cette manière d’être est que le clown


improvise. Même s’il a, en entrant sur le plateau, une intention, ce
qui surgit dans l’instant en lui, chez le partenaire, le public ou
l’environnement a toujours la priorité, au moins pour un temps, sur
ce qu’il avait anticipé. S’il lâche cette exigence, il le paie aussitôt
d’une perte de contact avec le public.

Car si le clown fait rire, il s’agit d’un rire spécifique lié à un effet de
vérité : le clown fait rire quand il est juste, c’est-à-dire quand il est au
courant de ce qui se passe et qu’il accepte de faire avec. Cette
soumission à ce qui est là et l’exigence de justesse sont la pierre
angulaire du travail de clown.

Mais à bien y regarder, le clown ne fait que mettre une loupe sur ce
qui permet un positionnement juste, au travail et ailleurs : comme les
clowns, nous devons tous improviser notre vie, sans possibilité de
revenir en arrière pour effacer ce qui ne convient pas. Comme pour
les clowns, cette capacité à improviser repose sur la conscience
qu’on ne le fait pas à partir de rien : la vie fournit sans cesse une
matière riche, des occasions multiples. Pour les saisir il faut
développer une attention précise, intense, accepter de suspendre
les étiquetages mentaux, les jugements précoces et les réactions
émotionnelles qui les sous-tendent, laisser être les choses dans leur
épaisseur, accepter d’être surpris, désarçonné, d’être emmené où on
ne l’avait pas prévu.

Pour autant, il faut préserver son autonomie à l’intérieur de cette


contrainte. Accepter ce qui est ne veut pas dire y souscrire, mais
seulement le prendre en compte. Il ne s’agit pas d’abandonner ses
objectifs, son point de vue, de renoncer à ses choix. Il ne s’agit
surtout pas de se soumettre passivement sous couvert d’acceptation
ou d’un prétendu « lâcher prise ». Il s’agit d’être là, lucide quant à ce
qui est, lucide quant à ses désirs, lucide quant aux collisions qui se
produisent entre les deux. L’acceptation dont il s’agit ici a partie liée
avec la bienveillance : ne pas s’effaroucher de ce qui survient parce
que l’on est fondamentalement bienveillant avec la manière –
éventuellement pitoyable – dont on va s’en dépatouiller. Cette
sérénité face à l’imperfection fait dramatiquement défaut dans les
organisations de travail, qui cultivent au contraire les illusions
d’excellence et la compétition des ego.

Le recours au clown dans les


organisations de travail
Ce type de démarche ne va pas de soi dans les organisations ; ou
alors c’est un malentendu lié à des contresens sur ce qu’est le clown
ou à la complaisance, un peu niaise, avec l’idée que rire est bon
pour la santé.

Il arrive cependant que des responsables de formation, des DRH, des


responsables de structure aient l’intuition que, pour sortir de
l’impasse, il peut être judicieux d’emprunter un chemin inhabituel.
Cette idée germe plus facilement dans des situations de crise où les
démarches classiques se sont avérées inopérantes. À défaut de
faire ici le récit détaillé d’interventions de ce type, j’évoquerai
schématiquement trois contextes où des exercices directement
inspirés du clown de théâtre, et dans une des situations, une
initiation plus longue à cet art, ont pu être mis en œuvre avec profit.

Dans un cas, il s’agit d’une équipe d’entretien d’une quinzaine de


membres au sein d’une collectivité territoriale. Les relations de
travail sont dégradées : violences verbales et voies de fait sont
fréquentes. Les tentatives faites pour (r)établir une circulation
paisible de la parole renforcent au contraire les tensions.

Une première prise de contact avec l’équipe permet de faire décrire


le contexte et les conditions de travail, de présenter l’objectif et les
méthodes de travail proposées pour ce qui est présenté par
l’encadrement comme une « journée de formation à la
communication ». Les exercices proposés sont très ludiques, ils
mobilisent le corps, l’imaginaire, la coopération, l’écoute, l’attention,
mais ils ne comportent pas de « bonne réponse ». Toutes les
manières de faire conviennent, dans leur évidente diversité. Par
ailleurs, la combinatoire des jeux proposés conduit peu à peu à ce
que chacun, en dépit de réticences très fortes au début, joue avec
tous les autres. En fin de journée, un jeu qui chevauche la lisière
entre imaginaire et réalité permet à chacun de formuler un « vœu »
sur la situation de travail, et à de « bonnes fées » de proposer une
solution – plus ou moins réaliste – pour réaliser le vœu d’un autre
participant. Une sorte de « liste de revendications » – de toute
nature – se constitue, ainsi qu’une liste de réponses qui provoquent
rires et discussions mais aussi analyse, fort pertinente, des différents
plans de réalité et des niveaux de décision auxquels renvoient ces
vœux. En fin de journée, quand la responsable de formation et le
cadre du service viennent pour le bilan, ils sont confrontés,
médusés, à un groupe d’agents très souriants qui proclament qu’ils
sont une « bonne équipe » et enchaînent sur la présentation d’un
certain nombre de demandes ! Après le départ des agents, les
responsables demandent aux deux formatrices : « Mais qu’est-ce
que vous leur avez fait ? » Les formatrices, faut-il le dire, sont les
premières surprises par ce « miracle » qui tiendra assez dans la
durée pour que l’expérience paraisse concluante et qu’il nous soit
proposé de travailler avec une autre équipe, elle aussi en difficulté,
sans qu’aucun miracle cette fois ne se réalise !

Un autre cas intéresse l’équipe « santé au travail » d’une grosse


organisation, dont le fonctionnement collectif est empêché par des
conflits très violents entre les personnes et une confusion profonde
sur ce qu’elles sont censées faire ensemble. Le problème sur le fond
n’est pas simple : comment se définir un objet de travail commun
lorsqu’on appartient à des métiers différents (assistante sociale du
personnel, conseiller en prévention, médecins du travail,
responsable de l’accueil et de la gestion des personnels handicapés,
responsable de la gestion de carrière, secrétaires, etc.) et que les
positionnements statutaires au sein de la structure ne prescrivent
absolument pas les mêmes modalités de relation avec les salariés et
avec la hiérarchie ? Notre intervention, ici encore sous l’étiquette
« communication », est négociée par le chef de service. Un premier
tour de table révèle l’absence de toute règle d’organisation des
réunions et de circulation de la parole. La violence des relations est
perceptible. Le travail se déroule sur trois journées, émaillées de
résistances, de « retards » ou d’absences symptomatiques, mais
aussi d’une qualité de jeu dans les exercices de plus en plus libre et
inventive. Un jeu sur « l’objet invraisemblable [8]  » permet de voir la
diversité des stratégies cognitives face à l’inconnu, de voir à l’œuvre
les postures de négociation au sein du groupe et de mesurer la
difficulté et la richesse d’une collaboration véritable quand elle
parvient à s’instaurer. À l’issue de la formation, la quasi-totalité de
l’équipe s’est approprié intellectuellement les conditions pour que la
parole circule sans dégât et souhaite les mettre en pratique. Les
réunions de service deviennent vivables et permettent l’expression
de chacun. Du coup la conscience des difficultés à résoudre devient
plus nette, et les issues, d’une certaine manière, plus lointaines. La
qualité des relations, cependant, est durablement améliorée et un
travail collectif d’analyse des pratiques devient envisageable.

Le dernier cas concerne le transfert à Pôle emploi des psychologues


de l’AFPA le 1er avril 2010. Très critiqué par les psychologues tant sur
le fond que sur ses modalités, ce transfert déstabilise profondément
les 920 professionnels concernés. À la DRH de l’AFPA, les personnes
en charge de l’accompagnement des psychologues cherchent
comment les « équiper » au mieux pour éviter trop d’angoisse mais
aussi, sans doute, pour contrarier la radicalisation de l’opposition au
transfert. Soucieux de ne pas nous faire enrôler dans ce deuxième
objectif, nous proposons, entre autres démarches, une initiation au
clown de théâtre d’une durée de cinq jours [9] , suivie pour certains
d’un approfondissement de neuf jours. Le travail, centré sur le
rapport à l’inconnu, et surtout la capacité à garder son autonomie
dans la contrainte [10] , fait dans la foulée l’objet d’une élaboration en
groupe. La durée de la formation et le contexte exceptionnel créent
une sorte de réseau qui nous permet d’avoir des nouvelles des
stagiaires et des échos de la manière dont « leur clown » les aide à
habiter tant bien que mal Pôle emploi.

L’apprentissage du clown passe par de multiples exercices qui font


travailler de manière progressive, systématique, mais toujours
ludique et sans possibilité de « rater ». Telles des gammes, ils
permettent, à l’intérieur de règles du jeu précises, d’acquérir peu à
peu une qualité de concentration et d’attention, de disponibilité,
d’écoute, qui forge une stabilité, une souplesse adaptative et, en
même temps, un espace intérieur qui permet de tenir sa place, dans
la justesse, sans forçage.

Cet apprentissage fournit au travailleur (ou au citoyen) des leviers


puissants :

– faire avec la réalité comme elle est en l’envisageant sans


complaisance permet d’identifier et de mettre à profit toutes les
marges de manœuvre ;
– tenir véritablement compte de l’autre sans perdre son cap aide à
sortir de la si ravageuse dépendance au regard ou à l’approbation
de cet autre. Cela donne du temps et de l’espace pour observer et
mettre en énigme ce qui se passe ;

– apprendre à trouver la liberté/la créativité dans la contrainte aide à


traiter ces contraintes avec discernement, à les négocier quand cela
est possible, à tester leur solidité réelle quand elles semblent
impraticables, mais aussi à bien connaître les règles du jeu pour ne
pas prendre de risque inutile.

Ces « savoir-faire » permettent d’apprivoiser la peur de l’échec, du


jugement, de la violence, d’apprendre en somme une forme de
courage, d’éthique, sans tapage, celle du Charlot des Temps
modernes. Ce courage dont Cynthia Fleury (2015a, p. 25) écrit qu’il
est « le chef-d’œuvre de l’à-propos. La peur reste une fuite de l’à-
propos. Ne pas savoir profiter de l’occasion, vivre l’instant présent,
voilà l’autre nom du manque de courage ». Un peu plus loin, elle
ajoute : « parfois regarder extrêmement les choses, les circonscrire,
les définir, fait partie de l’acte courageux » (p. 29). Est-ce un hasard
si la réflexion éthique de cet auteur fait une place éminente à
l’humour, à la vis comica, dont elle nous dit qu’« elle n’est que le
démembrement de la domination. […] Un peu de vérité à l’état pur,
sans volonté d’en faire autre chose qu’un instant de présence au
monde. […] De loin sans doute la figuration de l’individuation la plus
difficile à atteindre. Car une chose est d’être drôle et de faire rire
autrui ponctuellement ; une autre, d’en faire la pierre de touche de
son savoir, de sa vie, de son engagement. Si l’humour déstabilise
autant, c’est qu’il échappe au pouvoir. […] En fait il refait lien avec le
Réel sur le dos de la réalité immédiate, physique, sociale et
politique. Elle n’aura pas le dernier mot sur le monde. L’humour est
un commencement. Le monde s’ouvre car le récit de l’origine est
moqué et le mensonge mis à nu. C’est en cela que l’humour est un
processus d’individuation car il fait de l’état de minorité précisément
l’occasion de sa sortie » (ibid., p. 40-41).

Cette dernière phrase pourrait servir de définition au clown, situant


ainsi l’ambition – extrême – qui l’habite ! Ambition ridicule si on la
prend pour un objectif à atteindre, et non pour une ligne d’horizon
qui permet de cheminer.

Si le clown est bien un chemin – parmi d’autres – d’individuation, il


ne comporte bien sûr ni achèvement ni terme. Il est, au sens fort,
une pratique qui aide à se tenir et à tenir bon. Cela s’apprend. Le
clown en ce sens est un art martial non violent. Les situations de
travail bancales ou folles font souffrir tout le monde, y compris ceux
qui passent pour en être les responsables. Se tenir à l’écart de la
violence et « regarder extrêmement les choses » devrait permettre
individuellement et collectivement de mieux repérer les véritables
enjeux et responsabilités face à toutes les menaces qu’il nous faut
affronter.

Notes du chapitre

[1] ↑ Film de Dominique Rabourdin, Michel Bouquet, ma vocation d’acteur, 2009.

[2] ↑ C’est le cas – parmi beaucoup d’autres – des aides à domicile livrées, avec une
formation légère et sans professionnalisation de la tolérance à l’impuissance, à toute la
cruauté des fins de vie marquées par la maladie, la solitude, les conflits.

[3] ↑ C’est le cas, entre autres, à Pôle emploi où, dans l’objectif « être au service des
demandeurs d’emploi et des entreprises », le et n’est pas censé poser problème, dans les
EHPAD où les exigences de « bonnes pratiques » sont en contradiction formelle avec les
normes d’encadrement.

[4] ↑ L’analyse des pratiques avec une équipe d’assistantes sociales a été pour moi une
expérience poignante : de très jeunes femmes, fortement engagées dans leur travail,
confrontées en direct – et avec quel malaise – à toutes les souffrances imaginables ne
disposent pour dire et penser leur travail que de deux registres : celui des catégories de la
novlangue professionnelle (une mère maltraitante, un usager agressif, un enfant qui est
dans la toute-puissance) et, par ailleurs, un registre « perso », très émotionnel, de
dénigrement de soi-même, des chefs, des partenaires.

[5] ↑ Il s’agit de la consultation « Kairos » à Annecy et Chambéry. www.kairos-ra.fr

[6] ↑ E. De Luca, entretien avec Guillaume Erner, « Les matins de France-Culture »,


5 octobre 2015.

[7] ↑ Dans Les irremplaçables Cynthia Fleury analyse « les formes modernes de
l’absence de pensée » (2015b, p. 49-54).

[8] ↑ Il s’agit d’un objet bidouillé par nos soins qui ne ressemble à rien de connu et qui
donne lieu à une exploration individuelle les yeux fermés, commentée à voix haute, puis à
l’invention consensuelle d’un usage de cet objet.

[9] ↑ Cinq sessions vont concerner environ soixante personnes.

[10] ↑ Nous utilisons pour cela des jeux basés sur des contraintes très simples mais
implacables, des exigences insurmontables, voire des injonctions paradoxales qui
permettent aux participants de dépasser peu à peu la panique, de repérer les mécanismes
d’enfermement et enfin, de les surmonter.
Les migrations de la pensée :
entre imagination et
conceptualisation
Éric Hamraoui
Éric Hamraoui est maître de conférences HDR en
philosophie au Centre de recherche sur le travail et le
développement (CRTD), coresponsable de l’équipe de
recherche « Psychosociologie du travail et de la
formation. Anthropologies des pratiques », CNAM-
INETOP. Ses travaux portent sur la question de la vie
dans les champs de l’analyse du travail, de la
philosophie de la santé et de l’histoire de la pensée
médicale. Il a récemment publié, en codirection avec
Anne-Lise Rey, Savoir médical, maladie et philosophie
(XVIIIe-XXe siècles), Paris, PUPS.

L a pensée constitue une réalité complexe : à la fois physique


(dont l’expression dépend du corps), sensible et dynamique,
lorsqu’elle repose sur un libre jeu de l’entendement et de
l’imagination – et des mouvements de l’une vers l’autre de ces deux
facultés, que ce même jeu suscite. Cette nature ludique et migrante,
la pensée l’affirme également à travers les allers-retours qu’elle
effectue entre les différents temps, états et espaces de notre
existence. Ainsi la pensée est-elle le fruit d’une continuité générative
entre chacun de ceux-ci. Lorsque la chronologie devient géographie,
quand le temps se mue en espace habité, la pensée se fait
exploratrice des différents territoires de notre vie.

Les développements suivants seront ainsi particulièrement


consacrés à la triple question de la définition des conditions de
possibilité de l’œuvre sensible de la pensée, ainsi que de la nature
migrante et des déterminations matérielles et spatiales de celle-ci.
Cela, à partir de ce qu’en ont dit les philosophes de l’époque des
premières et des secondes Lumières, de Kant (1724-1804) à Maine
de Biran (1766-1824) en passant par Diderot (1713-1784).

Dynamiques de la pensée

Nous montrerons ici en quoi, du point de vue de la critique kantienne


de la faculté de juger esthétique, la pensée présuppose l’exercice du
« libre jeu » de l’imagination et de l’entendement, ainsi que leur
« accord » – termes faisant écho à un ensemble de théories
physiologiques et musicales (Rameau) alors discutées. Ce qui nous
conduira à définir la sensibilité en tant que cœur du travail de la
pensée.

La pensée repose sur le « libre jeu des


facultés »
Toute pensée ou représentation (Vorstellung) d’un objet orientée
vers la connaissance de celui-ci, nous dit Kant dans La critique de la
faculté de juger – au moment d’examiner la question de savoir si,
dans le jugement de goût, le sentiment de plaisir précède ou non
l’appréciation qui juge de l’objet –, présuppose « un état de libre jeu
des facultés de connaissance » que sont l’imagination et
l’entendement : « pour avoir une représentation par laquelle un objet
est donné, et de sorte qu’il puisse en résulter effectivement une
connaissance, il faut à la fois l’imagination, qui procède à la
composition du divers de l’intuition, et l’entendement, pour l’unité du
concept qui unifie les représentations » (Kant, 1985, p. 975).

La réalisation de cette synergie des actions conjuguées de


l’imagination et de l’entendement, qui repose sur l’accord, « en tout
sujet, quel qu’il soit » (ibid., p. 976), des représentations données de
ces deux facultés avec la réalité d’un objet (ibid.), est ce qui rend
possible une connaissance déterminée de ce même objet.

Mais, au-delà de la liaison des phénomènes en une conscience en


laquelle consiste la connaissance ainsi obtenue, ce libre jeu des
facultés initie une dynamique constitutive des niveaux différenciés
d’inspiration imaginative et conceptuelle du travail de la pensée
(Massin, 2007).

La sensibilité, corde vibrante d’un travail


de la pensée
Cette conception de l’œuvre de la pensée, tissant la trame d’un tissu
vivant de relations ludiques et harmoniques entre les facultés du
sujet, fait écho à la vision alors développée dans d’autres champs de
recherche, dont celui d’une physiologie concevant le système
nerveux comme réseau de cordes vibrantes, qui servait de
fondement à la théorie musicale de Rameau et de catalyseur d’une
réflexion philosophique sur l’homme et sa sensibilité, développée
dans plusieurs entrées de l’Encyclopédie (Cernuschi, 2001, p. 296).
Diderot tirera tous les effets subversifs de ce modèle du nerf-corde
et de l’homme-clavecin en insistant sur le fait que, contrairement à
un clavecin mécanique, « l’instrument philosophe est sensible [et] en
même temps le musicien et l’instrument » (voir l’Entretien entre
d’Alembert et Diderot, cité dans ibid., p. 301). Cet homme-clavecin
ne saurait ainsi être réduit à un mécanisme, et une vie ou « âme »
de l’activité musicale existe au-delà d’une continuité de mouvements
et de sons. Ici irréductible à sa teneur métaphorique, le propos de
Diderot suggère que l’appréhension qualitative du travail de la
pensée s’appuie sur la connaissance de l’infinie variété des registres
de l’activité humaine.

Mais ce paradigme vibratoire de l’activité de la pensée est aussi


celui des migrations constantes de celle-ci entre les dimensions
actives et passives de notre vie, souvent à l’entrecroisement des
unes et des autres.

Polarités et migrations de la pensée


Nous tenterons de développer ce dernier point en nous appuyant sur
l’œuvre d’un auteur héritier de l’époque des Lumières, tout en s’en
démarquant par sa conception du corps comme lieu originel de la
pensée et ancrage de la conscience : Maine de Biran, qui analyse
les obstacles à l’exercice de la pensée, les enchaînements reliant
celle-ci à la conscience du point de vue du corps, les liens, selon lui
ténus mais potentiellement féconds, rapprochant onirisme et
pensée.

Un pouvoir d’agir diminué

La pensée est, selon Maine de Biran, définissable comme produit de


la volonté [1]  et résultat de la présence constante à l’esprit d’un but
intellectuel servant de lien à nos idées et aux instants successifs de
notre existence. Elle est force de résistance aux impressions
sensibles, libre activité du moi opposée aux habitudes et aux
passions. Elle est la libre action de l’âme opposée à la force vitale [2] ,
présence du moi à toutes les affections de la sensibilité, conscience
et exercice de la force méditative, harmonie avec les choses et soi-
même, attachement au réel, au permanent et à l’immuable,
continuité générative des temps de la vie, vivacité, coloration et
animation de la vie intérieure, enfin, puissance conférant toute sa
plénitude à l’existence et trouvant sa plus haute expression dans
l’activité philosophique dont la finalité est l’accès à un optimum
anthropologique et intellectuel (l’« accès à toute la hauteur où
l’homme peut atteindre »). En tant que pouvoir d’agir [3]  et
appartenance à soi, le sentiment d’inquiétude, l’inaction et l’habitude
(Lefève, 2000) en diminuent la force, lui imposent des migrations
constantes vers le champ de l’affectivité.

Le champ de l’affectivité, terre


d’émigration de la pensée vers la
conscience

Maine de Biran nous montre en quoi la vie active de la pensée se


démarque de la vie passive relevant de la sphère de l’affectivité
(Lefève, 2005) où elle risque de s’abîmer : « Ces sentiments confus
[provenant de l’union et comme du mélange de l’esprit et du corps],
dit-il (1954, t. II, p. 30), se mêlent toujours plus ou moins avec nos
opérations les plus intellectuelles et souvent ils les obscurcissent, les
prédominent et s’opposent à tout exercice volontaire de l’attention et
des facultés actives qui s’en trouvent absorbées avec une assez
grande partie de ces facultés ; tel individu dont la sensibilité
intérieure est trop excitable peut être réduit à un état presque
complet de nullité, absorbé qu’il est en lui ou dans son
organisation. » Le sujet se construit ainsi de manière polémique et
dynamique contre ce qui l’empêche d’être lui-même (Lefève, 2005),
de se révéler à lui-même dans la conscience (ou sentiment du moi).
Le journal constitue un instrument de ce devenir soi, de ce
mouvement de singularisation, voire de stylisation. Sa tenue atténue,
chez le diariste, le risque d’une rupture du nécessaire équilibre entre
le dedans et le dehors, entre l’homme intérieur et l’homme extérieur.
L’imagination onirique, source potentielle
de la pensée

L’une des figures de ce dehors du sentiment du moi n’est autre que


le sommeil, que Maine de Biran définit comme état caractérisé par
l’absence de la volonté, de l’entendement et du moi (1984b, p. 94),
où ne subsiste qu’une « faculté passive de sentir ou de recevoir des
impressions et d’en être affecté » (ibid., p. 83). Or, le sommeil offre
lui aussi des ressources insoupçonnées pour la pensée. Maine de
Biran reconnaît, en effet, aux « intuitions vives qui remplissent nos
imaginations » (ibid., p. 97) la possibilité d’être quelquefois à l’origine
des « intuitions profondes et des aperçus inédits inaccessibles à
l’exercice régulier de nos facultés intellectuelles auxquels sont sujets
les penseurs profonds dans certains songes » (ibid.). Ainsi,
« l’opération de l’esprit la plus relevée, la plus pénible même
pendant la veille, celle d’invention, peut[-elle] s’exercer sans que
l’individu s’en aperçoive » (ibid.), autrement dit, être le fruit
d’intuitions prenant spontanément naissance et s’enchaînant « entre
elles au hasard, suivant les dispositions organiques qui les
produisent, sans que la volonté contribue en rien, soit pour les
produire, soit pour les conserver ou les distraire, soit pour les
associer ou les lier entre elles et former des séries moins
irrégulières » (ibid.). Par conséquent, s’il existe une différence de
nature entre les facultés s’exerçant dans l’état de sommeil et dans
celui de veille, et que le principe d’action et la puissance d’effort qui
les mettent en jeu varient (ibid.), des passerelles existent entre ces
deux états et rendent possible le dévoilement de « certains secrets
intimes de la nature pensante » (1984a, p. 139). Ces mêmes
passerelles rendent possible les plus hautes manifestations de
l’activité de l’esprit au cœur même de la passivité intellectuelle à
laquelle nous livre le sommeil (1984b, p. 97) : « Remarquez que […]
dans certains songes [excluant tout pouvoir d’attention et de rappel]
auxquels sont particulièrement sujets les penseurs les plus profonds,
il se présente quelquefois des intuitions profondes, des aperçus tout
à fait nouveaux, auxquels l’exercice régulier de nos facultés
intellectuelles n’aurait jamais pu atteindre. Mais tous ceux qui ont
éprouvé de tels états savent par expérience que de tels aperçus ou
de telles suites d’intuitions naissent sans aucune action de la
volonté, et avec si peu d’effort senti que […] l’opération de l’esprit la
plus relevée, la plus pénible même pendant la veille, celle de
l’invention, peut s’exercer alors sans que l’individu s’en aperçoive. »

Le cœur matériel et spatial de la


pensée

Un retour sur l’hypothèse selon laquelle la rencontre de l’activité


consciente et de l’activité onirique constituerait en certaines
circonstances le ressort du génie créateur, ici émise par Maine de
Biran, nous conduira à mettre en lumière l’importance du rapport de
la pensée à la matière et à l’espace imaginaires, en nous appuyant
sur une expérience personnelle d’analyse des pensées naissant de
l’observation des jeux d’ombres et de lumières se succédant sur un
mur, précédée d’une tentative de restitution graphique de ceux-ci
(Hamraoui, 2016). Analyse qui nous a permis de cerner les jeux de
migrations subtiles entre les plans cognitif, technique et symbolique,
au sein d’une réalité vivante associant intimement la pensée et ses
contextes – matériels et spatiaux – au moyen du dépassement de la
tension entre fragmentation et unité.

La dialectique de la conscience et de
l’inconscient

L’idée d’un accroissement possible de l’intensité de la vie active de


la pensée au contact de la vie passive de l’affectivité, de l’accès au
sentiment du moi au contact du seul sentiment d’existence
impersonnelle, est proche de celle ultérieurement développée par
Stefan Zweig (1881-1942), concevant l’activité de la pensée tout
comme le processus de la création artistique en tant que
manifestation du rapport conflictuel entre le conscient et
l’inconscient : « Sans ces deux éléments (Zweig, 2013, p. 122),
l’acte de création ne peut pas se produire. Ils sont la base
indispensable, c’est dans cette loi du contraste, du compromis final
entre le conscient et l’inconscient que l’artiste est enfermé. Dans les
limites de cette loi, il est libre. » Chez l’artiste comme chez le
philosophe, cette liberté peut naître de la rencontre avec une matière
étrangère (Canguilhem, 1966) se donnant à voir sous la figure de
l’insolite, comme dans le cas de la matière imaginaire d’un mur
révélée en le scrutant et en le dessinant, que décrit Léonard de Vinci
(1987, vol. II, p. 207) : « Il en est de ces murs et mélanges de pierres
différentes comme du son des cloches, dont chaque coup t’évoque
le nom ou le vocable que tu imagines. »

« Pulsation existentielle »

La contemplation méditative d’un mur tout comme son dessin, fruit


d’un « faire affectif » (Thélot, 2013, p. 17), peuvent générer un
sentiment de submersion tenant à la double impossibilité
d’embrasser du regard l’architecture complexe de sa structure et les
mouvements silencieux qui s’y laissent deviner, ainsi que de
s’approprier du sens de l’économie d’ensemble formée par le rapport
entre ces déterminations dynamiques et statiques (Hamraoui, 2016).
« Nous avons beau enfler nos conceptions, au-delà des espaces
imaginables, nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité
des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la
circonférence nulle part », disait Pascal (1976, p. 65) [4] . Projetés au
cœur de cet omnicentre, dont il est ici question, le dessinateur ne
cesse de voir s’agrandir l’écart entre ce qu’il sent et ce qu’il peut
exprimer en fixant la réalité paradoxale d’omnicentres sans
circonférences. Il vit une odyssée, en quête de l’atteinte du bout d’un
monde, d’une Gaspésie [5] . Il accomplit tour à tour un acte
d’expression graphique, puis de création conceptuelle, à partir de ce
que son regard a perçu des confins de l’espace pariétal parcouru et
du rapatriement symbolique de ce lointain. Aussi définirons-nous ces
migrations du regard et de la pensée ayant lieu sur deux plans
distincts – technique et symbolique – en termes de « trajection »
(Berque, 2000), à la fois projection technique et introjection
symbolique (ibid.). Trajection qui constitue elle-même le ressort de la
« pulsation existentielle » du « corps médial », compris comme lieu
d’une génération écouménale [6]  du soi par le jeu des interactions
avec un environnement, le travail – de création esthétique ou
conceptuelle –, les contextes de vie créés par lui, les langages
découverts au cours de ce processus.

Une archéologie sensible

La découverte du langage d’une matière imaginaire constituée par la


pensée du corps médial peut susciter l’impression de lire un livre
dont les chapitres, échos du mouvement d’une « complexité
vivante » (Gracq, 1992, p. 150), résultat de « mille interactions
organiques » (ibid.), relatent l’histoire des cellules du temps. Mais le
regard du dessinateur s’oriente moins en direction d’une
compréhension intellectualisée que d’une vision (Giacometti, 2007,
p. 174) de ce qui, au sein de la matière scrutée et dessinée,
structure un ensemble interactif de figures en une pluralité de
niveaux ou de plans d’expérience, à la croisée des domaines de la
conscience et de l’inconscient. Au point de rencontre aussi entre
l’œuvre humaine et le règne minéral constitué par une archéologie
sensible (Dardel, 1952, p. 56), fondée non seulement sur l’arpentage
mais encore sur le déchiffrement de l’écriture du territoire – ou
« géo-graphie » – ici figurée par les inscriptions d’un mur, en un lieu
de retour permanent entre les domaines de la vie, de la rêverie
(Bachelard, 1989) et de la poésie.

Entre l’espace et le cœur

Ces migrations de la pensée peuvent à leur tour être à l’origine


d’une sensation de « vertige » proche du « sentiment de seuil »
qu’Yves Bonnefoy dit avoir éprouvé en composant les vers du
recueil intitulé Le cœur-espace, avec « l’impression de descente
dans un espace verbal intérieur [propre], avec entrevision de figures
fantasmatiques » (Bonnefoy, 2001, p. 41). Vers que le poète dit avoir
écrits avec enthousiasme, « voyant se reformer et s’accumuler à [un]
horizon noir, orageux, mais gros d’une sorte d’espoir jamais éprouvé
encore, les grandes masses sombres d’événements, de souvenirs,
de questionnements, de nostalgies, etc. » (ibid., p. 42). Le cœur-
espace constitue un « début d’anamnèse trahissant le besoin d’un
retour critique sur soi » (ibid., p. 43). Il relève d’un processus
d’extension et de tension entre l’espace, où le monde est –
virtuellement ou actuellement – fragmentation, et le cœur, principe
d’unité : « La poésie, dit ainsi Yves Bonnefoy (ibid., p. 48), c’est ce
qui commence dans l’espace mais, par une transmutation de celui-
ci, se retrouve en cette unité, ce lieu comme unité à quoi fait penser
le cœur. Une écriture poétique, c’est ce qui, en somme, s’étend, se
tend, entre l’espace et le cœur, c’est ce qui fait de ces deux états le
commencement et la fin de la recherche fondamentale. »
Remises en perspective

Pour conclure, nous évoquerons la perspective de deux autres types


de migrations de la pensée. Le premier sur la base d’une remise en
perspective critique de l’identification biranienne entre conscience et
pensée, comprise comme réflexivité. Le second à partir d’une
compréhension de l’enfance comme foyer de constitution, puis
d’émigration de notre pensée vers les autres âges de notre vie.

Conscience et pensée

En définissant la pensée non plus comme réflexivité [7] , comme chez


Maine de Biran, mais en tant que produit d’un jeu de forces
élémentaires de la vie, Nietzsche l’oppose à la conscience, qu’il
compare à un simple miroir [8]  : « L’homme, comme toute créature
vivante, pense sans cesse, mais il l’ignore, la pensée qui devient
consciente n’est qu’une infime partie : disons la plus superficielle, la
plus médiocre, car seule cette conscience se produit en paroles,
c’est-à-dire dans des signes de communication par quoi se révèle
d’elle-même l’origine de la conscience » (1982, aph. 354, p. 307).
Or, ce monde de signes est celui d’une superficialité qui, faute de
savoir effectuer au quotidien les migrations entre pensée et
conscience – et vice versa –, requises par le travail et le désir de
faire œuvre de pensée, nous empêche d’appréhender le singulier,
l’unique, l’incomparable, fruit de toute création.
L’enfance, lieu originaire de la pensée

Au même titre que le noyau de la pensée entourée, selon Nietzsche,


de l’enveloppe superficielle de la conscience, l’enfance constitue
pour d’autres auteurs l’état premier et primordial de notre vie. Elle
est, de ce point de vue, « plus grande que la réalité » (Bachelard,
1989, p. 33). Aussi peut-elle être définie en tant que lieu et creuset
originaires d’une pensée (Hamraoui, 2009), exploratrice de ce que,
dans Les origines de la pensée chez l’enfant (2002), Henri Wallon
appelle le continent des « ultra-choses », objets ou phénomènes qui
dépassent le champ du palpable (la vie, la mort, le ciel, le vent), dont
l’appréhension constitue une ébauche de métaphysique. Grandir, dit
ainsi Wallon, ne fait que repousser plus loin la frontière de ces
mêmes ultra-choses… Un régime de migrations plus ou moins
conscientes s’instaure alors entre le pays de la mémoire des acquis
singuliers de la pensée enfantine et le champ de la pensée
rationnelle, entre le royaume de l’imagination et l’empire de la raison
(logos). « Observez encore, dit ainsi Novalis, que la plupart des
images et des sensations indéfinies éprouvées après l’enfance et
durant le reste de notre vie, ne sont peut-être pas autre chose qu’un
souvenir de notre enfance, ne se rapportant qu’à elle, ne dépendant
et ne dérivant que d’elle, et qu’elles en sont, généralement ou
particulièrement, comme le prolongement ou la conséquence »
(2004, p. 91).

Notes du chapitre
[1] ↑ « Je ne puis penser et mouvoir librement sans connaître immédiatement ma force
pensante ou mouvante, non comme substance, mais comme cause ou force qui opère par
le vouloir » (Maine de Biran, 1954, t. II, p. 235).

[2] ↑ « Dès que je sais ou connais que je vis, dit Maine de Biran (ibid.), j’ai par là même la
notion distincte de force vitale comme non moi et laquelle a son fondement dans
l’aperception immédiate d’une sorte d’énergie vitale. »

[3] ↑ « J’ai prouvé, dit Maine de Biran (ibid. t. I, p. 125), que le sentiment du moi n’était
autre que le sentiment de la liberté ou du pouvoir d’agir, d’exercer une action indépendante
de toute cause autre que la volonté. »

[4] ↑ Voir « Misère de l’homme sans Dieu », fragment 72-199.

[5] ↑ Du mot amérindien gespeg, qui signifie « le bout du monde ».

[6] ↑ Du terme « écoumène » (du grec oikeo, habiter) désignant chez Augustin Berque la
relation de l’être humain à l’espace géographique, ainsi que les niveaux d’engendrement
réciproque de l’un par l’autre.

[7] ↑ « Dans la plus grande partie de son activité, même la plus haute, pensée, sentiment,
volonté, qui, si vexante que la chose puisse paraître à un philosophe d’avant-hier, se
déroule sans reflet, sans réflexion » (Nietzsche, 1982, aph. 354, p. 305-306).

[8] ↑ « La vie entière pourrait passer sans se regarder dans ce miroir de la conscience »
(ibid., p. 305).
La subversion de la mort par les
soignants en maternité
Entre humanité et créativité
Claudine Schalck
Claudine Schalck est sage-femme, psychologue
clinicienne et doctorante au Centre de recherche sur le
travail et le développement du CNAM, sous la direction
de Dominique Lhuilier. Elle s’intéresse aux enjeux de la
naissance dans ses aléas les plus contrastés, voire les
plus douloureux. Son travail de recherche porte en
particulier sur l’impact de la mort périnatale sur les
soignants et sur leur travail lui-même. Elle a publié
Accompagner la naissance pour l’adoption. Judith et
bébé Joséphine (érès, 2011) et Dai et le sida. Entre le
premier et le dernier souffle de vie (L’Harmattan, 2013).

« La parole prononcée ouvre bien plus sur l’espace vibrant


qui sépare les personnes, espace que j’appelle l’entre-deux,
et que nous ne pouvons jamais circonscrire aux deux
partenaires. »

Martin Buber (1962)

E nvisager d’aborder le thème de la créativité au travail, pour des


activités qui sont très spécifiquement en lien avec la mort, peut
paraître singulier au premier abord. C’est pourtant ce dont il sera
question avec ces situations très particulières où la créativité s’avère
force de subversion pour les soignants en maternité, face à la mort
périnatale.

Dans l’imaginaire social, les maternités hospitalières sont associées


à un lieu de vie à travers leur principale fonction, celle d’être en tant
qu’institutions et organisations au service des naissances. C’est
d’autant plus vrai en France que le système de santé actuel, par un
principe de précaution extrême, n’a ni prévu, ni autorisé la possibilité
pour les femmes de mettre au monde leurs enfants en dehors de
ces structures. La seule exception, et seulement de façon
expérimentale depuis juillet 2015, concerne quelques Maisons de
naissance, qui doivent néanmoins se situer à proximité d’une
maternité.

Cependant, dans l’univers hospitalier, un même mouvement général,


né des sciences et des techniques médicales, oppose à cette
concentration de la vie par les naissances et des techniques
médicales, une concentration de la fin de vie et de la mort, qui « fait
entrer l’événement de la mort dans le mécanisme de la production
industrielle », selon Hans-Georg Gadamer (1998, p. 72). Un
événement qu’il considère comme spécifique de notre époque,
parce que produit de façon massive par les hôpitaux. Cette
configuration n’épargne pas les maternités. Lieux de vie, elles n’en
sont pas moins confrontées à ses aléas et à ses échecs, surtout
avec la mort périnatale. Cette dernière se présente sous des figures
variées, entre la mort programmée de l’interruption médicale de
grossesse (IMG) et la mort inopinée, qu’elle soit in utero, intra partum,
ou néonatale. La mort pourra apparaître ici d’autant plus brutale et
traumatique que c’est la vie qui était attendue. Cette attente
rassemble aussi bien les parents, avec leur projet d’enfant, que les
soignants ayant résolument choisi une activité dédiée à la vie par
leurs contributions spécifiques. En effet, les progrès de la médecine
ont permis une chute vertigineuse de la mortalité maternelle et
infantile, au point de rendre la mortalité des femmes dans la
naissance très rare. Néanmoins, la mort périnatale reste un
événement auquel les soignants en maternité restent très
régulièrement confrontés. Comme le constate un obstétricien :
« Dans un cas on est à 1 pour 1 000, dans l’autre à 1 pour 60 000…
On peut faire toute une carrière sans rencontrer la mort maternelle.
Ce qui n’arrive pas pour la mort périnatale. »

Le fœtus devenu patient :


reconnaissance de la mort périnatale

Toutefois, les visages de la mort périnatale ont beaucoup changé.


Autrefois, ils portaient inexorablement l’expression d’une fatalité
récurrente. Les familles attendaient beaucoup de naissances et
avaient beaucoup d’enfants, dont peu arrivaient à survivre.
Actuellement, la possibilité de planifier et de contrôler les naissances
a réduit leur nombre, tout en favorisant un investissement à la fois
précoce et de plus en plus fort des représentations de l’enfant. Car
les femmes ont accès à la contraception, autant qu’à l’assistance
médicale à la procréation ou au diagnostic anténatal qui s’intègre à
l’IMG. Mais si les parents sont porteurs très tôt dans leur projet de
naissance de l’imaginaire d’un enfant d’autant plus précieux, la
société, la science médicale dont la pédiatrie, ne l’auront pas
toujours vu de cette façon. Seules les avancées des quarante
dernières années auront fait du tout-petit in utero un être rendu
visible par l’imagerie médicale, un véritable patient, dont les
manifestations témoignent de compétences et d’activités propres ;
un patient susceptible d’interactions précoces, de souffrance là où,
auparavant, on pensait que même un nouveau-né à terme restait
insensible à la douleur.

Ces différents changements convergent peu à peu vers une


reconnaissance sociale, accordée aux parents, de la mort périnatale,
envisagée comme une perte équivalant à celle d’un enfant, avec les
répercussions qu’elle peut avoir sur eux ; notamment, la prise en
compte des processus liés à un deuil particulier, considéré plus
complexe, plus insidieux, plus difficile à surmonter, le deuil périnatal.
Ils ont favorisé des changements législatifs importants concernant
les droits liés à la protection sociale, mais aussi et surtout
concernant l’état civil. C’est ainsi que, depuis 2009 [1] , il est
désormais possible d’inscrire sur le livret de famille, avec un prénom,
chaque fœtus mort au-delà de 15 semaines d’aménorrhée, soit 13
semaines de grossesse.

Pour les soignants, accompagner le


deuil périnatal
De la même manière, la nouvelle législation fait état de
recommandations pour les soignants eux-mêmes, afin de les inciter
à accompagner le deuil périnatal ; confirmant et légitimant ainsi les
nouvelles pratiques institutionnelles apparues, par leurs soins, dans
les maternités. Ces changements dans les pratiques soignantes se
sont généralisés. Dans d’autres pays, notamment dans les pays
anglo-saxons et le Canada, elles sont bien plus anciennes qu’en
France. Elles reposent essentiellement sur l’idée qu’il serait néfaste
d’escamoter la perte et qu’il faudrait, au contraire, favoriser son
existence comme sa reconnaissance en affirmant son statut à la
hauteur d’une perte d’enfant, afin de permettre aux parents une
élaboration de celle-ci en prise avec le réel. Car, sans éléments
concrets et objectifs, la perte ne peut se confronter qu’à l’imaginaire,
avec l’impasse psychique qu’il représente. En effet, dans ce cas, il
s’agirait plutôt d’une sorte de deuil sans dépouille, lorsqu’il n’est pas
possible de s’appuyer sur des éléments tangibles de réalité.

Cela suppose actuellement, pour les soignants, d’attester qu’un


accouchement a bien eu lieu, et non pas une expulsion, notamment
pour les grossesses les plus jeunes, par la délivrance d’un certificat
administratif établi par la sage-femme ou l’obstétricien, qui aura, de
ce fait, tout son poids symbolique de reconnaissance. Mais avec les
parents, dans la division du travail et des tâches, il s’agira
généralement pour les sages-femmes, souvent avec l’aide d’une
collègue, de proposer et d’accompagner la rencontre avec la réalité
de leur tout-petit mort. En ce sens, il sera préparé, selon son terme
et son état, pour lui permettre d’apparaître le plus humainement
possible, c’est-à-dire enveloppé, habillé et présenté comme tout
nouveau-né dans les bras du soignant. Il s’agit d’être aux côtés des
parents, s’ils le souhaitent, pour le voir, le toucher, le baigner, le
cajoler, lui parler, comme de permettre la fabrication d’une mémoire
succincte grâce à des photos, des empreintes, une mèche de
cheveux ou un bracelet de naissance qui leur seront remis. Ils
pourront éventuellement les conserver dans une boîte à souvenirs,
rassemblant concrètement tout ce qui aura pu être en lien et servir
de témoin à cette courte existence.

Selon Françoise Dastur (2005, p. 20), notre époque s’est tournée


progressivement vers une « psychologisation du deuil » en rendant
la mort beaucoup plus personnelle et plus privée, tandis qu’elle
disparaît de l’intégration à l’espace public. Les nouvelles pratiques
soignantes accompagnant la mort périnatale pourraient répondre à
un tel traitement psychologique, comme l’envisage d’ailleurs la
sociologue Dominique Memmi (2011, p. 112). Elles procèdent pour
elle d’une « attente professionnelle diffuse » ancienne, où
psychologues et corps médical confondus, surtout les sages-
femmes, s’entendent pour amener les parents à les accepter, voire
les supporter, au moyen, dit-elle, de « la légitimation d’un discours
[qui] précède voire accompagne toute justification empirique » (ibid.,
p. 116). Alors, se demande une sage-femme, « est-ce que tout
doucement on réintroduit le rituel de la mort dans les hôpitaux […],
évidemment qu’on le réintroduit […], puisque la mort maintenant,
c’est à l’hôpital, ce n’est plus à la maison. Alors est-ce que ce n’est
pas une espèce de courant ? »

Certes, ces pratiques inventées et fabriquées au chevet des parents,


prescrites et inscrites dans les protocoles de prise en charge de la
mort périnatale, pourraient être envisagées comme une sorte de
nouveau « traitement » prodigué et administré par les soignants.
Elles leur permettent de reprendre clairement, à leur avantage, ce
rôle actif assigné aux soignants dans leur travail, celui dont l’objectif
est généralement de conduire au rétablissement comme de soulager
la douleur, alors que là, ils apparaissent dans l’impuissance. Ces
places qui, ainsi redéfinies, rétablissent une frontière entre d’un côté
celui qui soigne, qui va bien, dont le travail peut être reconnu comme
tel, et de l’autre côté celui qui reçoit des soins et qui va mal. Rétablir
les frontières est une œuvre salutaire lorsqu’il s’agit d’empêcher la
confusion des rôles et de permettre aux soignants de continuer à
persévérer dans leur travail.

Des signes de souffrance au travail

Si les parents sont mis à rude épreuve avec la perte du tout-petit, les
professionnels ne le sont pas moins, à plusieurs titres, dans leur
travail, selon les situations. Les épreuves les plus marquantes
touchent en premier lieu à la recherche d’un responsable ou d’une
éventuelle erreur dès qu’il s’agit d’une mort périnatale,
particulièrement lorsque la viabilité était acquise. Mais ces épreuves
renvoient aussi à des manifestations de détresses émotionnelles
transitoires, des souffrances éthiques, notamment lorsqu’il s’agit de
l’IMG, des culpabilités variables, ou encore de l’anxiété au travail, du
surinvestissement médical, des doutes et des remises en question
professionnelles, tout comme des tensions, voire des conflits dans
les liens collectifs. Des enjeux portés par l’horizon d’une
judiciarisation toujours possible, que les sages-femmes autant que
les obstétriciens perdent rarement de vue, dans cette spécialité où
l’obstétrique arrive en peloton de tête pour le recours médico-légal,
derrière la chirurgie et l’anesthésie.

Néanmoins, au-delà de ces considérations, une fois ces nouvelles


pratiques fabriquées et mises en place à l’aune de la créativité des
soignants, puis prescrites et formalisées par des protocoles,
légitimées par une loi, rien ne va de soi pour ces derniers dans
l’activité réelle déployée. « Je dirais qu’on n’est jamais habitué, cette
chose, ça surprend toujours », dit une sage-femme simplement, à
propos de la mort périnatale. Ce constat est en écho avec celui de
Maurice Blanchot (1973), au début de son livre Le pas au-delà,
lorsqu’il écrit : « La mort, nous n’y sommes pas habitués. » Ne pas
pouvoir s’habituer, c’est dire que la mort ne peut jamais devenir
familière, que l’on soit soignant, parent ou non. Même lorsque s’y
confronter revient avec une certaine fréquence dans ces maternités
qui concentrent les naissances à hauts risques pour la mère ou
l’enfant, ou bien encore celles qui sont spécialisées dans le
diagnostic anténatal et l’IMG. Au cœur d’une activité dédiée à la
naissance, dont les motivations sont généralement clairement
exprimées en ce sens par les sages-femmes et les obstétriciens
lorsqu’ils évoquent leur projet professionnel, la mort périnatale n’est
jamais familière. Elle se révèle être une forme d’achoppement du
réel dans l’activité, d’autant plus qu’elle apparaît comme une figure
négative, qui contredit le projet professionnel ou s’y oppose pour les
obstétriciens, pour les sages-femmes encore bien plus.
La mort périnatale : subversion d’« un
sale boulot »

Rien ne va de soi dans ces nouvelles pratiques où, lorsque le


familier est absent, la confrontation au tout-petit mort peut susciter
l’horreur, l’angoisse ou un sentiment d’inquiétante étrangeté.
D’autant plus que parfois le petit corps est abîmé, déformé, presque
disloqué, flasque, noirâtre ou violacé, si bien « que des fois ça
ressemble, entre guillemets, à un petit “alien” », dira une sage-
femme. S’en occuper paraît confiner à un « sale boulot », une
activité éprouvante, dégoûtante, où les soignants chercheront du
soutien auprès des collègues, afin de ne pas rester seuls. Lui donner
apparence humaine relève bien d’une pratique qui tient lieu de rituel.
La mort y trouve à la fois une forme de reconnaissance en même
temps qu’une forme de déni. Mais tout en transformant ici le « sale
boulot » en un travail autre, indispensable, pourrait-on dire avec
Dominique Lhuilier (2005, p. 88), lorsque « la réalité est
appréhendée comme dangereuse, car ressemblant trop aux
fantasmes, et ce, sur fond de dilution ou défaut des systèmes
symboliques qui encadrent et guident les pratiques ». Ainsi par le
rituel, comme le constate Françoise Dastur, sera réalisée une
médiation efficace face à la terreur du cadavre pour en surmonter
l’horreur.

Néanmoins, dans ce travail de préparation les soignants auront à


cœur de faire apparaître ce corps de la façon la plus avantageuse
possible. c’est-à-dire « présentable », « jolie », « le côté beau »,
selon les qualificatifs des sages-femmes, à travers ces
manipulations qui demanderont à chaque fois une créativité adaptée
à chaque cas particulier. Avec l’apparence humaine, c’est un visage
d’enfant qui est convoqué, qui advient, telle une mise au monde pour
les parents mais aussi pour les soignants, comme l’explique cette
sage-femme : « Nous, on s’en fait une image d’être vivant avant de
le présenter aux parents. » c’est-à-dire arranger une peau sale ou
déchirée, effacer des traces de sang, trouver des habits de poupée,
confectionner un bonnet adapté, rassembler les membres, lui « faire
un lit douillet » et restituer ainsi une posture de tout-petit. Mais dans
cette figuration, sous l’apparence, c’est une image fidèle à
l’humanité qui cherche à être mise en forme et dévoilée, grâce aux
petites touches apportées par les soignants dans sa reconstitution.
Tant il est vrai que cette présentation rappelle des questions
centrales par le soin apporté à l’apparaître, l’être vu, ou encore être
visible dans le regard de l’autre. Emmanuel Levinas (1961) ou Jean-
Paul Sartre y verront cette dimension fondamentale de l’existence
humaine qui atteste pour chacun de la sienne propre, qui atteste ici
de l’existence d’un enfant.

Dans l’activité réelle déployée, certaines sages-femmes expliquent


que ces pratiques les emmènent bien au-delà de manipulations
corporelles ou de comportements prescrits par des règles ou des
recommandations. Ce n’est pas comme « s’occuper d’un placenta »,
avec des actes opératoires. Elles se laissent elles-mêmes interpeller
par l’humanité du corps du tout-petit. Si bien qu’elles se sentent
convoquées à entrer dans une dimension proprement subjective, en
s’adressant à lui, parfois sous la forme d’un dialogue interne, en
réponse à cette sollicitation. « Moi, j’aime bien faire ce moment-là, le
laver, tout ça, parce que ça reprend un peu le droit de l’humanité »,
explique une sage-femme, tout en confiant qu’elle lui parle en même
temps. Parfois ce dialogue devient audible : « moi, je parle quand
j’habille les bébés même si je suis toute seule », affirme une autre
sage-femme, tout en confiant que ce n’est « peut-être pas autant
qu’à un nouveau-né qui est vivant ». Par ce dialogue, où parler « fait
du bien », le corps du tout-petit n’est plus perçu comme une chose,
mais comme un partenaire capable de toucher le soignant et de
l’établir dans son humanité propre. Celle de sa condition
intersubjective en tant que personne humaine, enracinée dans sa
capacité à entrer en relation où, comme l’écrit Martin Buber (1969,
p. 68), « dans l’instant de la contemplation, ce n’était pas une chose
entre les choses, un phénomène entre les phénomènes, c’était
l’unique présence ».

Lorsque le tout-petit n’apparaît pas comme une chose, sous une


corporéité indéfinissable pour les soignants, c’est encore un autre
dialogue qui s’instaure à plusieurs voix, avec les parents. Celui où
les soignants se laissent finalement interpeller par le projet parental,
à la hauteur d’un projet d’enfant, dans l’espace ouvert par
l’intersubjectivité partagée. C’est dans ce dialogue, devenu ainsi à
plusieurs voix, que les soignants trouveront et inventeront à chaque
fois, dans la réciprocité des échanges avec les parents, les « bons
mots », les bons gestes, les bonnes attitudes, la juste présence,
pour les accompagner en toute humanité, en toute créativité. Même
si ces pratiques reposent dans les maternités principalement sur les
sages-femmes, la disponibilité qu’elles leur demandent vient souvent
d’une volonté d’équipe commune. Sa construction se fait ensemble,
dans la répartition du travail et des tâches, sous la pression de
l’efficacité et des actes chiffrés. C’est alors une communauté
d’intérêts et d’intersubjectivité partagée où, toutes professions
confondues, « tout le monde joue le jeu », comme le dit un
obstétricien. Elle se mesure souvent très sensiblement par le
changement d’ambiance dans les équipes comme dans le service, à
la mesure de l’épreuve que représente la mort périnatale survenue.

L’intersubjectivité, force de
subversion

Dans l’activité des soignants, ces pratiques se situent bien au-delà


du soin médical habituel, sans être cependant un soin psychique,
lorsqu’elles relèvent tout simplement de l’humanité manifestée dans
les processus intersubjectifs convoqués au travail, individuellement
et collectivement. Dans le discours des sages-femmes, la force de
leur capacité subversive est restituée par les parents. C’est ce que
rapporte l’une d’elles pour une situation qui est loin d’être
exceptionnelle. Devant un corps « vraiment pas beau à la
naissance », alors que les soignants avaient déconseillé sa
présentation aux parents et qu’ils l’avaient « habillé du mieux qu’on a
pu », contre toute attente, « la mère l’a touché et l’a trouvé le plus
beau bébé du monde alors que c’était juste horrible ». Ces
processus intersubjectifs convoqués au travail et s’étayant sur le
traitement corporel du tout-petit ne sont pas définis à l’avance et, de
ce fait, sont sans cesse à réinventer, à renouveler dans chaque
situation, pour les soignants à la rencontre des parents. C’est ainsi
que se dessine un espace potentiel, à trouver, à créer, toujours
recommencé, qui offre une possibilité de dégagement face à la mort
périnatale. Le corps du tout-petit n’en représente toutefois que le
support concret visible, tel que le conçoit Donald Winnicott (1975)
pour l’objet transitionnel.

Ainsi, l’apparition et la généralisation de ces pratiques tournées vers


l’accompagnement de la mort périnatale prennent la forme d’une
alliance contractée entre parents et soignants. Pour ces derniers,
elle rassemble des pratiques qui s’éloignent manifestement de
conduites imposées, prétextes d’un traitement trouvant sa
justification et sa légitimité dans certaines théories psychologiques
sur le deuil. Les obstétriciens, et les sages-femmes avec
particulièrement d’émotion, expriment combien ils reçoivent, parfois
longtemps après, des témoignages de reconnaissance, des
remerciements émouvants – « les plus belles lettres que j’aie jamais
reçues », dit cette sage-femme. Ces rétributions fortement
symboliques les confortent ainsi dans la continuation de ces
pratiques. Elles rassurent le soignant quant à son humanité propre,
ou, comme le dit une sage-femme, « je ne suis pas passée dans le
protocole “le bel enfant on lui fait la photo” comme on nous le
serine ». Elles permettent, dans l’alliance subjective réalisée, une
possibilité de surmonter la mort, chacun de son côté : les soignants
dans l’impact qu’elle a sur eux dans leur travail, les parents dans
l’impact qu’elle a sur eux dans leur vie, en la subvertissant ensemble
par des processus qui organisent ce que Hans-Georg Gadamer
(1998, p. 77) appelle un « refoulement de la mort », indispensable
au désir de vivre et de vie dans toute existence humaine. Et, dit-il,
« il semble que la nécessité de réhabiliter le refoulement de la mort,
inhérent à la vie elle-même, doive aller de soi pour les vivants ». Sur
le même ton, une sage-femme déclare : « C’est quand même très
apaisant tout ce qu’on fait pour les parents, qui finalement apaise
aussi les soignants, c’est évident. »

Cette alliance intersubjective accomplit, par une reprise symbolique


du traitement du corps du tout-petit, un dépassement de la mort qui
va au-delà d’une offre d’accompagnement d’un deuil privé.
L’expérience de la mort est commune aux parents et aux soignants.
Dans son effort et son élaboration conjoints et communs, faits aussi
bien individuellement que collectivement par les soignants, en toute
réciprocité avec les parents, ce travail symbolique est un travail de
vie. Il a sa part dans la subversion de la mort en faisant appel aux
ressources propres qui fondent toute humanité.

Notes du chapitre

[1] ↑ Circulaire DHOS/DGS/DACS/DGCL n° 2009/182 du 19 juin 2009.


Empêchement et dégagement
Management moderne et créativité
Danièle Linhart
Danièle Linhart est sociologue du travail, directrice de
recherches émérite au CNRS, membre du GTM-CRESPPA
(UMR CNRS associée aux universités de Paris 8 et Paris
10. Ses dernières publications : La comédie humaine
du travail. De la déshumanisation taylorienne à la
surhumanisation managériale, érès 2015 ; Travailler
sans les autres ?, Le Seuil, 2009 et Perte d’emploi,
perte de soi (avec B. Rist et E. Durand), érès, Poche,
2009.

O n peut se saisir de cette question à travers deux prismes


distincts : qu’y a-t-il de créatif dans le management moderne
qui déclare tourner radicalement le dos aux logiques antérieures
tayloriennes, fordiennes ? Et en quoi ce management favorise-t-il la
créativité de ses salariés ? Pour le premier prisme, il faut repartir de
la problématique fondamentale dans laquelle le management s’est
inscrit, celle de la subordination juridique des individus qui sont
embauchés et mis au travail dans le cadre du contrat salarial.

La fonction majeure du management consiste à rendre cette


subordination effective, en instaurant les modalités de gestion des
salariés et d’organisation de leur travail, qui les obligent à travailler
selon les critères d’efficacité et de rentabilité voulus par les
directions. Les logiques tayloriennes qui prévalaient jusqu’alors
s’articulaient autour d’une solution imparable. Partant du principe
que le savoir est une forme de pouvoir, elles ont conduit à un
transfert pur et simple du savoir, c’est-à-dire des connaissances
liées aux métiers et à l’expérience, de l’atelier vers les bureaux, où
des ingénieurs sur la base du corpus de connaissances confisquées
aux ouvriers de métier définissaient une organisation du travail bien
particulière. Celle-ci se caractérisait par un éclatement des métiers
en une série de tâches élémentaires, assorties de modes
opératoires et de délais alloués impératifs. Les ouvriers étaient
désormais affectés à la réalisation de tâches morcelées qu’ils
réalisaient dans le cadre d’une organisation du travail pensée en
dehors d’eux et qui ne laissait guère de place à l’affirmation de leurs
intérêts et valeurs. Celle-ci, entièrement conçue en fonction des
objectifs et critères d’efficacité de la direction, était présentée par les
employeurs comme la seule capable de satisfaire véritablement les
intérêts de la société tout entière grâce aux importants gains de
productivité ainsi dégagés. Ce modèle, qui se traduit par l’inscription
d’une contrainte et d’un contrôle permanents dans le travail lui-
même, a été remis en cause dans les années 1960, à travers ce que
L. Boltanski et È. Chiapello (1999) appellent la « critique artiste ».

Un management « moderne » se met en place à la fin des années


1970, et surtout dans les décennies suivantes. En quoi innove-t-il
par rapport aux principes fondamentaux du taylorisme ? Parvient-il à
mobiliser les salariés d’une façon tout aussi efficace et rentable ?

Pour le second prisme, on doit s’interroger sur les conditions qui


favorisent la créativité des salariés. On peut faire l’hypothèse que la
créativité est favorisée par la confrontation à des difficultés, la
nécessité de trouver des solutions, d’améliorer les conditions et le
contenu du travail, de trouver du sens à ce qu’on fait. Les analyses
réalisées par les ergonomes et les sociologues sur le travail taylorisé
ont permis de distinguer travail réel et travail prescrit. Dans les
situations tayloriennes, les ouvriers produisent, individuellement et
collectivement, le travail réel sur un registre transgressif et
clandestin. Cela signifie qu’ils ne se conforment pas strictement aux
prescriptions, à ce qu’ils sont censés faire, mais qu’à partir de
microsavoirs, de savoir-faire élaborés avec le temps et l’expérience,
ils sont en mesure, de façon plus autonome, de réaliser leur travail
de façon plus efficace. Cette efficacité est à comprendre sur
plusieurs plans. Elle peut permettre de gagner en qualité, en
rapidité, d’éviter les pannes, ce qui va dans le sens des objectifs de
la rentabilité portés par les directions, mais elle peut permettre aussi
aux ouvriers de s’économiser, de moins se fatiguer, d’éviter les
accidents ou les usures prématurées, de se dégager du temps libre
pour faire autre chose (Linhart, 1978). Elle peut permettre également
de réintroduire du sens et des valeurs professionnelles qui se
rapprochent du métier, de (se) faire la démonstration d’une capacité
ouvrière de producteur, plus réelle que le savoir abstrait des
ingénieurs planificateurs. Mais aussi – car souvent cette activité
réelle s’effectue au sein d’un collectif informel ou en relation avec
lui – d’affirmer une sociabilité, une solidarité au travail lorsque les
savoirs, les savoir-faire, les bonnes idées, les « ficelles » de métier,
circulent et s’échangent. C’est au sein des collectifs que s’active
l’effort d’inventivité et de créativité pour ruser avec les prescriptions
et promouvoir clandestinement ces autres manières de faire, qui
permettent aussi de gagner un micro-contre-pouvoir dans l’atelier,
vis-à-vis de l’agent de maîtrise, qui dépend de leur contribution.
On peut donc faire l’hypothèse que la créativité, l’inventivité sont
stimulées, dans le cadre du rapport salarial et notamment taylorien,
par un milieu porteur, en l’occurrence un collectif qui encourage,
aide, stimule, reconnaît et protège la démarche créative, qui lui
donne même parfois un sens contestataire, politique, dans le cadre
d’un rapport de forces. Si la logique taylorienne disqualifie la
professionnalité des ouvriers, ceux-ci parviennent à en reconquérir
des bribes, dans ce contexte particulier qui restaure une dignité et
une confiance collective en soi. Dans les lignes qui suivent, on
questionnera le management moderne, pour tenter de comprendre
si les modalités de mobilisation des salariés et d’organisation de leur
travail, qu’accompagne un discours sur un monde qui change en
vitesse accélérée, sur la volonté de miser sur les qualités humaines
pour y répondre, correspondent à un modèle innovant qui débouche
sur des conditions favorisant la capacité d’innovation et de création
chez ses salariés.

Une audace managériale ?

Après la contestation de l’ordre social taylorien fordien dans les


entreprises, le patronat français s’est en effet résolu à innover. Il a,
avant toute chose, considéré qu’il fallait impérativement inverser le
rapport de forces devenu par trop défavorable en raison de la
capacité massive de paralysie de l’économie du pays déployée par
les salariés en Mai 68 à travers trois semaines d’occupations
d’usines et de grève générale (Vigna, 2007).
Le choix d’une humanisation fondée sur
l’individualisation

Le premier pilier du nouveau modèle en gestation se résume dans


l’individualisation de la gestion des salariés. Cette orientation qui
orchestre le rétablissement d’un rapport de force plus favorable aux
employeurs sera transfigurée et présentée comme la volonté de
répondre aux aspirations des ouvriers à plus de dignité, de
reconnaissance au travail, d’autonomie, de liberté et de possibilité
de s’exprimer.

Une série de dispositifs et pratiques contribue à cette


individualisation qui déstabilise les collectifs où prospèrent les
valeurs potentiellement contestatrices. Citons en exemple les
horaires flexibles (qui éparpillent les temps autrefois communs de
prise de pause, d’embauche et débauche), la polyvalence (qui fait
circuler les membres du collectif dans les différents postes de
l’atelier, mettant ainsi fin à une proximité inscrite dans la stabilité) ;
citons encore l’individualisation des primes (qui instaure un début de
mise en concurrence entre salariés) et même l’individualisation des
salaires (qui met fin à la situation qui prévalait de « à travail égal,
salaire égal »). C’est une partie des fondements mêmes de la
solidarité entre salariés qui s’effrite. Le couronnement de cette
démarche s’illustre dans l’entretien individuel annuel de chaque
salarié avec son supérieur hiérarchique, son N+1, au cours duquel
des objectifs individuels lui sont attribués qui donnent lieu au bout
d’un an à une évaluation de sa performance personnelle.
Le management contemporain innove, et il est difficile aux
organisations syndicales de s’opposer à ces pratiques (qui instituent
progressivement mais sûrement une mise en concurrence des
salariés entre eux), dans la mesure où elles répondent effectivement
à un certain type d’aspirations des salariés. Elles recèlent de fait une
forte ambivalence, dans la mesure où, d’un côté, elles satisfont des
demandes de plus forte autonomie, reconnaissance, mais de l’autre,
elles vulnérabilisent, fragilisent les salariés en les privant de la
solidarité et du support des collectifs, en inversant le rapport de
forces. Face à des salariés atomisés, le patronat a les coudées plus
franches pour imposer ses exigences. On peut voir, dans cette
individualisation mise en place progressivement à partir du milieu
des années 1970, l’apparition d’un véritable cheval de Troie.

La rhétorique managériale s’en donne à cœur joie. Il s’agit de


reconnaître la spécificité de cette ressource particulière qu’est la
ressource humaine, de la valoriser : la grande richesse des
entreprises se mesure à l’aune de l’intelligence, de la capacité
créative et inventive des hommes et des femmes qui la composent.
Cette rhétorique rompt avec la logique taylorienne qui ambitionnait
d’extirper de l’organisation toute possibilité pour les travailleurs
d’influer sur leur travail, et qui préconisait que le travail se déroule
indépendamment de la bonne ou mauvaise volonté des travailleurs,
de leur état d’esprit et de leurs états d’âme. Les directions
modernistes prétendent tourner le dos à ces logiques en se
focalisant sur une humanisation radicale de la gestion des salariés.
Elles se veulent innovantes, audacieuses et adaptées au nouveau
monde qui se crée à vitesse accélérée.
Elles ouvrent sur une psychologisation de la gestion des salariés,
une fois frayée la voie de l’individualisation et de la personnalisation
du rapport au travail. Ce qui inclut une offre éthique (comme
l’appelle Anne Salmon, 2000), car les directions émettront dans les
années 1990 des chartes éthiques, des codes déontologiques, des
règles de vie, pour définir le salarié vertueux et respectable, celui qui
a toute sa place dans l’entreprise, à savoir le salarié mobile,
disponible, loyal, visant l’engagement total dans le travail et
l’excellence en permanence, acceptant de se remettre en cause,
voire désireux de prendre des risques. Offre éthique qui avait été
elle-même précédée durant les années 1980 par une période
participative, où les salariés étaient conviés à de multiples groupes
de différentes natures (pour échanger et dialoguer à tous les niveaux
de la hiérarchie) et à de grandes mobilisations (pour contribuer à
définir la culture de l’entreprise, son identité et ses missions). Il
s’agissait de convaincre les salariés qu’un consensus était
désormais possible au sein de l’entreprise et qu’il fallait
impérativement sortir des idéologies archaïques qui considéraient
comme irréductible le conflit d’intérêts entre direction et salariés.

Le management moderne en appelle désormais au bon sens des


salariés, à leurs aspirations, leurs ambitions, leurs rêves, leur
volonté de reconnaissance, leur narcissisme même (Gaulejac, 2005)
sur un mode souvent ludique à l’égard des jeunes. Il faut aller de
l’avant, innover, inventer, au sein des entreprises, de nouvelles
relations de travail, une nouvelle culture et morale du travail.
Une organisation du travail « sur
mesure »

Mais il faut aussi innover en matière d’organisation du travail, parce


qu’un réel refus du taylorisme s’est manifesté et parce que le
contenu du travail lui-même évolue. Le secteur tertiaire progresse à
grands pas (il représente plus de 75 % de notre économie) et
correspond de plus en plus souvent à des situations de travail où le
salarié comme le fonctionnaire sont en interaction avec autrui (un
client, un allocataire, un patient, un élève, un usager…), ce qui exige
de disposer de marges de manœuvre pour ajuster le travail à
l’interlocuteur et aux spécificités de l’interaction, dans ces situations
de travail plus incertaines et fluctuantes.

Dans ce contexte, l’option choisie est de conduire chaque salarié à


se transformer en petit bureau des temps et des méthodes, afin qu’il
s’applique à lui-même la philosophie taylorienne d’économie des
temps et des coûts en permanence, c’est-à-dire pour qu’il fasse
l’usage de lui-même le plus efficace, selon les critères de sa
direction en matière d’efficacité, rentabilité et profitabilité. À cette fin,
il bénéficiera de l’autonomie nécessaire pour rendre son travail
conforme aux résultats attendus. Il sera appelé à déployer son
inventivité, sa créativité, avec l’aide de procédures, méthodologies,
process, protocoles, bonnes pratiques mis au point par divers
consultants et experts des grands cabinets internationaux, pour
l’aider dans un environnement qui change à une vitesse accélérée,
compte tenu de la nécessité d’adapter les structures et le
fonctionnement de l’entreprise au contexte mondial.

La rhétorique managériale et certains dispositifs mis en œuvre


s’appuient sur des aspirations bien réelles des salariés, qui
cherchent dans le travail la possibilité d’exprimer leurs qualités
professionnelles et de les voir reconnues, de développer leurs
compétences et de stimuler leurs capacités. Et plus particulièrement
en France, où le rapport au travail suscite plus d’attentes que dans
bien d’autres pays européens (Davoine, Méda, 2008), où il
représente un enjeu majeur de réalisation de soi et de légitimation
sociale où, comme l’a analysé P. d’Iribarne (1989), il cristallise une
logique de l’honneur quand, dans d’autres pays, les travailleurs
conçoivent plus souvent une relation de nature contractuelle à leur
employeur.

Une modernisation libératrice ?

L’individualisation, la personnalisation représentent de ce point de


vue une orientation susceptible de satisfaire certaines de ces
aspirations. Elles pourraient permettre un desserrement des
contraintes, une définition du travail adaptée aux salariés en fonction
de leurs compétences, une possibilité de reconnaissance des
capacités de chacun.

La perception d’un rapport de forces devenant moins favorable en


raison de cette orientation n’est pas ce qui préoccupe le plus les
salariés, notamment les jeunes. Ils ont tendance à penser que si on
leur donne leur chance, ils arriveront à tirer leur épingle du jeu, et ce
en cohérence avec l’idéologie individualiste qui façonne notre
société, adossée au discours républicain du mérite. Ils ne rechignent
pas à la compétition, le système scolaire y pourvoit d’ailleurs. Les
médias se sont faits depuis un certain temps le relais zélé et inventif
de cet individualisme et de cette quête de reconnaissance dans un
esprit compétitif. C’est notamment le cas des reality shows, comme
« Loft story », « Le maillon faible », etc.

Le faible taux de syndicalisation, qui avoisine 7 % ou 8 % en France,


témoigne du peu d’appétence pour l’action collective. Les enquêtes
montrent que les salariés sont a priori ouverts aux entretiens
d’évaluation où l’on fixe des objectifs personnels et où sont évaluées
leurs performances individuelles (Vidaillet, 2013). Ils attendent une
véritable discussion autour de leur travail, des problèmes qu’ils
rencontrent, la possibilité de faire des propositions d’amélioration ou
de formuler des idées qu’ils souhaiteraient voir prises en compte. Ils
souhaitent pouvoir déployer dans leur travail leur professionnalité, la
qualité de leur engagement, pour réaliser des objectifs qu’ils
valorisent et font sens pour eux.

Dans une enquête réalisée auprès de 120 cadres (Chelly et coll.,


2012), il ressortait qu’une bonne partie d’entre eux recherchaient
avant tout dans leur travail la possibilité de ne pas s’ennuyer,
d’apprendre, de découvrir, de se perfectionner, de progresser, d’être
stimulés. Les cadres, et le plus souvent les jeunes cadres, affirment
vouloir trouver du sens dans leur travail, s’y retrouver en accord
avec leurs compétences et leurs valeurs morales, mais ils ne se
formalisent pas outre mesure de ce qui se passe autour d’eux, dans
leur service ou dans les autres ; ce que font les autres ne les
préoccupe pas. Ils ont tendance à circonscrire leurs exigences
morales et leurs attentes à leur poste de travail, et n’ont pas d’autre
horizon que leur satisfaction propre et la reconnaissance de leurs
efforts.

Mais la littérature sociologique permet de penser qu’il en va de


même pour les autres catégories professionnelles. Il semble que ce
recentrement sur soi, la volonté de faire ses preuves à ses propres
yeux et à l’égard de la hiérarchie se soit en quelque sorte substituée
à l’importance accordée à la reconnaissance par les pairs, par le
collectif d’appartenance. Les virtuoses sur la chaîne salués et
admirés par les camarades du collectif (Hatzfeld, 2002) l’étaient en
fonction de critères différents de ceux de la hiérarchie. On y
appréciait l’esprit de solidarité, les coups de main apportés aux
autres, les petites ruses, l’inventivité pour faire des pieds de nez à la
maîtrise et au système (Linhart, 1978). La transaction narcissique
suggérée par les directions qui invitent les salariés à « grandir »
individuellement grâce à elles, en acceptant de sortir de leur « zone
de confort » (Borisova-Barré, 2016), n’est pas sans résonance avec
les salariés, notamment les jeunes qui attendent de leur travail la
possibilité de vivre des moments intenses et valorisants. Les
virtuoses, on les trouve désormais sous une forme bien différente,
motivés par des objectifs particuliers : par exemple, parmi des
intérimaires qui essaient par tous les moyens de faire valoir leurs
capacités, leurs qualités pour se faire embaucher en CDI ; ils sont
centrés sur leur poste et déploient tous leurs talents pour se faire
remarquer et apprécier par la hiérarchie, mais dans une démarche
très personnelle et à distance de tout collectif. Des ouvriers titulaires
(en CDI) nous expliquaient que les jeunes intérimaires mettaient
parfois en panne les installations, afin de démontrer à la hiérarchie
arrivée en catastrophe sur les lieux de l’incident qu’ils étaient
capables de trouver l’origine de la panne et de faire repartir la
chaîne, au grand soulagement de cette hiérarchie reconnaissante.
Les « anciens » s’inquiétaient de ces méthodes qui faisaient perdre
de l’argent à l’entreprise et risquaient de provoquer des accidents.
Les salariés ont ainsi de plus en plus tendance à s’impliquer, chacun
à son échelle, c’est-à-dire en fonction de ses objectifs personnels,
de ses missions, des promotions espérées à titre individuel. Les
relations de travail débouchent d’ailleurs rarement sur des amitiés
extra-professionnelles, elles sont souvent cantonnées aux
apparences.

Les comités d’entreprise se font l’écho des comportements


individualistes dans l’usage des offres de loisirs proposées. Plus que
participer à des villages-vacances, des voyages organisés en
compagnie de collègues ou des sorties collectives, les salariés
demandent des chèques-voyages ou cinéma, qu’ils veulent utiliser
seuls selon leur convenance.

Le travail semble être de moins en moins un lieu de socialisation et


d’expérience collective. Il devient une aventure, une histoire
personnelle (Linhart, 2009).

Les salariés, par ailleurs, n’ont pas a priori de position négative vis-
à-vis du changement. Ils le perçoivent comme susceptible de leur
apporter l’oxygène, le souffle nécessaires pour entretenir l’intérêt au
travail, sortir des sentiers battus et donner l’occasion d’affirmer leurs
qualités, tout en entretenant l’esprit de la découverte.

Il pourrait bien, alors, y avoir adéquation entre les orientations


managériales modernistes et les aspirations de salariés en attente
de réalisation et de reconnaissance personnelle. En ce sens, le
nouveau modèle managérial serait porteur de créativité et
potentiellement libérateur de la créativité des salariés.

Les directions des ressources humaines sont là pour mettre en


musique la « surhumanisation » qui accompagne l’individualisation
et la personnalisation de la relation au travail (Linhart, 2015). Veiller
au bonheur des hommes et des femmes qui composent l’entreprise,
gérer leurs aspirations, leurs rêves, leur besoin de reconnaissance,
leurs peurs, leurs faiblesses, tout cela fait partie de leurs missions.
Certaines grandes entreprises ont même leur chief happiness
officer.

Elles sont là, également, pour faciliter la vie hors travail des salariés.
Elles aident notamment les cadres pour les tâches domestiques via
les conciergeries qui prennent en charge les activités du quotidien,
elles veillent à leur bonne forme physique en proposant moult
massages, conseils diététiques, et psychiques (avec les numéros
verts de psy). Pour les jeunes, elles cherchent à entretenir un cadre
ludique susceptible de les stimuler et de les détendre tout à la fois.
L’esprit ainsi dégagé des contraintes familiales et privées, les
salariés auront la possibilité de s’adonner plus intensément à leur
travail. Ils comprendront que tout est fait pour eux et qu’ils peuvent
faire confiance à leurs managers.
Il n’est pas anodin que certains clubs RH aient recours à des
intervenants militaires lors de leur « université d’été ». J’ai pu voir
ainsi des généraux, amiraux, colonels, lieutenants-colonels, dont
certains de retour de terrains de guerre, expliquer comment ils
manageaient leurs soldats, de manière à obtenir de leur part une
confiance totale et sans réserve.

Le forcing

Mais si le management cherche à arracher l’adhésion, la confiance


des salariés, s’il leur dessine un rôle plus complexe et un peu plus
autonome (pour faire l’usage d’eux-mêmes le plus rentable et
profitable en mobilisant les outils et procédures qu’on leur adresse),
l’organisation du travail mise en place ne semble guère leur offrir les
conditions qui leur permettraient d’avoir suffisamment confiance en
eux-mêmes et en leur direction pour innover, créer, inventer.

Car le management mène une attaque en règle de la


professionnalité des salariés et de leur expérience, qui n’est pas
sans rappeler la stratégie mise au point par Taylor. Les politiques
managériales orchestrent avec constance une obsolescence
programmée des connaissances et de l’expérience, par la pratique
d’un changement permanent qui plonge les salariés dans un
processus de précarisation subjective (Linhart, 2015). Les multiples
et incessantes restructurations de services et de départements, les
changements réitérés de logiciels, les mobilités systématiques
imposées, les recompositions de métiers qui s’enchaînent, les
déménagements géographiques qui se succèdent, tout cela
contribue à faire vaciller les repères et à mettre les salariés en
situation d’apprentissage permanent. Ils ne sont plus les bons
professionnels compétents, capables de maîtriser cognitivement leur
travail ; ils sont en permanence en train d’essayer de réapprendre,
sur le fil du rasoir et dans un contexte d’intensification du travail, les
éléments essentiels de leur travail, les fondements de leur
compétence (Metzger, 1999).

Ce modèle managérial s’est élaboré et développé dans le secteur


privé et dans les grandes entreprises tout d’abord, mais il s’est vite
décliné dans les PME sous-traitantes et les fournisseurs. Il s’est aussi
imposé dans le secteur public avec la LOLF, la RGPP [1] , le New Public
Management, la MAP, où il a avancé en marche quasi accélérée
depuis le milieu des années 1990. Les trois fonctions publiques
déroulent un tapis rouge à la gestion du privé destiné à supplanter
les formes d’organisation du travail liées à une conception
« traditionnelle » du service public. Peu sûrs d’eux-mêmes et de
leurs compétences, entre désarroi et épuisement, plutôt que de
chercher à innover, à inventer, ces salariés risquent de considérer
les méthodologies, les procédures, « les bonnes pratiques », les
protocoles qu’on leur assigne, comme des bouées de sauvetage
dont il ne faut surtout pas se défaire et qu’il faut appliquer à la lettre.
Or ces procédures, ces protocoles sont élaborés par des experts,
des « planneurs » comme les appelle Dujarier (2015a), qui œuvrent
à distance des salariés (ou agents) et des métiers qu’ils sont censés
encadrer et diriger. L’ensemble des outils et des dispositifs qu’ils
produisent relaient des objectifs et des critères d’efficacité
indifférents aux conditions pratiques du travail réel qu’ont à assumer
les salariés. Pour être pleinement efficaces, ils doivent être ajustés,
adaptés, opérationnalisés, tâche dévolue aux salariés censés rendre
intelligentes ces procédures et méthodologies, dont le fondement est
précisément de nier leur intelligence et leur professionnalité (Diet,
2012).

Une inventivité managériale, toute


relative, qui désamorce celle des
salariés

En réalité, les directions modernistes n’ont fait qu’officialiser et


individualiser la contribution clandestine (et transgressive) des
salariés au sein de leurs collectifs, qui autrefois rendait plus
opérantes et efficaces les prescriptions tayloriennes. Le changement
réside désormais dans le fait de la solliciter en tant que contribution
personnelle volontaire, explicitement en adhésion avec les critères
de qualité et de rentabilité choisis, la disqualification de la
professionnalité, de l’expérience, ayant pour vertu de limiter la
légitimité de toute contestation ou opposition.

Mais les conditions de cette implication, destinée à inventer les


modalités susceptibles de rendre intelligents les outils
d’encadrement du travail, semblent être moins favorables. Il faut
mesurer les différences. Le contexte n’est plus celui de collectifs
stimulants et jouant comme une ressource et une protection, dans
un esprit qui peut être celui de l’affirmation de soi dans ou contre le
système. Si les salariés dans le contexte moderne sont, comme on
l’a évoqué, plus en osmose avec l’esprit managérial qui prétend
valoriser les efforts et les initiatives individuels, s’ils sont a priori plus
ouverts aux sollicitations managériales et désireux de faire leurs
preuves, de mettre à profit leur travail pour tester leurs capacités, les
nouvelles règles du jeu ne les satisfont pas pour autant.

Ce n’est pas la mise en concurrence qui leur pose problème, ni le


fait d’être évalués et d’avoir des objectifs individuels, c’est le gâchis
de leurs compétences réelles, la remise en cause de leurs valeurs
personnelles, le manque de cohérence du système, et même sa
mauvaise foi, son cynisme et son double langage.

On leur demande explicitement un engagement total et la recherche


de l’excellence, mais ils se trouvent plongés dans des situations qui
les fragilisent, les précarisent subjectivement. On les soumet à des
évaluations de connaissances, compétences, performances et
savoir être qu’ils ne sont pas en situation de déployer au travail.

L’environnement de leur travail comme son contenu étant soumis à


une logique du changement permanent, les salariés ont des
difficultés à mobiliser leur expérience et leurs connaissances pour
rendre efficaces et pertinentes des procédures qui changent elles
aussi tout le temps, notamment parce que les experts et consultants
ont intérêt à les renouveler sans cesse afin de se rendre
indispensables. Les salariés s’épuisent ce faisant, développant des
efforts surhumains pour parvenir à travailler dans un contexte
mouvant, incertain, où les repères sont constamment brouillés. Tout
les pousse à se protéger, bien plus qu’à se lancer dans l’aventure
périlleuse de l’innovation, de la créativité. Tout les invite à se
retrancher derrière des pratiques conformistes et à réguler leurs
efforts, à orienter leur travail, en fonction des seuls critères
d’évaluation auxquels ils sont régulièrement soumis. Ils se trouvent
alors souvent acculés à fonctionner selon des paramètres extérieurs
à leur travail, au risque de s’y perdre car ils ne maîtrisent plus grand-
chose.

Mais un autre facteur entre en jeu. Pris dans une logique


individualisatrice, concurrentielle, et qui met en scène la dimension
purement humaine de chacun, ils sont particulièrement vulnérables
au jugement de la hiérarchie. La mise en cause de leur personnalité
à travers les jugements sur leur savoir-être, leur capacité
d’adaptation, leur valeur personnelle, est bien réelle. Ils sont invités
à faire les preuves de leurs qualités personnelles, de leur
détermination, de leur courage, dans des conditions qui les mettent
souvent en incapacité de le faire. De plus, ils sont confrontés à ces
injonctions paradoxantes (Gaulejac, Hanique, 2015) de façon
solitaire, sans l’aide une fois de plus des collectifs (qui pourraient les
aider à relativiser le jugement hiérarchique qui les frappe) et dans
des conditions de forte intensité du travail qui les épuisent.

En ce sens le burn-out ne représente pas seulement un épuisement


professionnel mais aussi un effondrement personnel, car il
déstabilise l’équilibre émotionnel, l’équilibre psychique de celui ou
celle qui le subit. Ce qui explique l’extrême difficulté, pour ne pas
dire souvent l’impossibilité, qu’ont les victimes de burn-out de
reprendre leur travail, de revenir au sein de leur entreprise.

Ces cas extrêmes, comme ceux des suicides au travail, mettent en


évidence que ce sont l’image et l’estime de soi qui se sont
dégradées. Que c’est le sentiment de ne pouvoir y arriver, le
sentiment de se battre contre des murs, le sentiment d’impuissance,
de solitude et d’incompréhension qui domine. À des degrés
moindres, c’est l’ensemble des salariés qui se trouve sous cette
menace. Et l’on conçoit la difficulté pour eux de se lancer dans
l’aventure de la créativité au travail. Le modèle managérial a
tendance à paralyser, à désamorcer les aspirations à transgresser
les règles, les normes pour découvrir d’autres manières de penser et
de faire.

La défiance toujours

Mais pourquoi ce modèle managérial qui se veut, se rêve et se


prétend plus innovant, plus humaniste, aboutit-il à une telle contre-
performance ? Pourquoi les mêmes travers tayloriens de contrainte
et de contrôle avant tout, subsistent-ils à ce point à l’ère où les
salariés plus individualistes, mieux formés, sont prêts à s’engager, à
mobiliser leurs connaissances et leur inventivité au travail ?
Pourquoi un tel archaïsme chez ce management qui tient un
discours si avant-gardiste, en fait plutôt un story telling (Salmon,
2007) mettant en scène un modèle en phase avec un monde qui
change à vitesse accélérée ? Ici, on change mais on ne se
transforme pas. Pour une simple et bonne raison qui est la
permanence des mêmes obsessions managériales, à savoir une
défiance viscérale à l’égard des salariés, la peur de ne pouvoir
rendre leur subordination effective pour les obliger à travailler selon
les critères voulus. En réalité, la base du modèle managérial
moderne reste la peur et le choix de la transférer dans le camp des
salariés.

Les managers considèrent, à l’instar de Taylor, qu’ils courent le


risque de se voir déborder par des salariés qui chercheraient à
défendre leurs propres intérêts et leurs propres valeurs, et qui
pourraient ainsi nuire à la compétitivité de l’entreprise et à sa
profitabilité. Ils redoutent, notamment, que les salariés puissent
imposer leur point de vue, en raison de leurs connaissances, des
règles de leur métier, de leur expérience, des savoirs qui les
légitimeraient. D’où la nécessité, pour ces managers, de borner les
salariés, de les verrouiller par des méthodologies et de bonnes
pratiques qui relaient en permanence la philosophie taylorienne
d’économies des coûts et des temps (ce que l’on appelle désormais
le lean management), tout en leur assurant que l’intelligence, la prise
de risques, l’initiative, et l’inventivité seront valorisées.

Ces choix sont-ils les bons pour la performance des entreprises ?


On peut en douter. Contrarier la professionnalité des salariés pour
s’assurer d’un bon rapport de forces est peut-être une stratégie
temporaire, une phase, en attendant que se présente une nouvelle
génération plus acquise encore à la cause de l’entreprise, plus
malléable. Mais cette stratégie temporaire risque hic et nunc de
creuser le fossé entre directions et salariés, de dissuader les
salariés les plus audacieux et les plus inventifs d’entrer en leur sein,
tout en maintenant dans un état de précarité subjective ceux qui en
font partie et qui sont rabattus sans cesse sur les rails du
conformisme, d’un conformisme douloureux. La vraie question qui se
pose ne serait-elle pas celle de la légitimité d’une clause telle que la
subordination des salariés ?

Notes du chapitre

[1] ↑ Loi organique relative aux lois de finances, Révision générale des politiques
publiques.
Créativité et jeu au travail
Le point de vue de la sociologie clinique
de l’activité
Marie-Anne Dujarier
Marie-Anne Dujarier est professeure de sociologie à
l’Université Paris 7-Denis-Diderot, membre du
Laboratoire de changement social et politique (LCSP) et
membre associée du LISE (CNAM /CNRS). Ses recherches
portent sur l’encadrement social de l’activité des
travailleurs et consommateurs. Récemment, elle a
publié Le management désincarné. Enquête sur les
nouveaux cadres du travail (La Découverte, 2015) et
codirigé un ouvrage : L’activité en théories. Regards
croisés sur le travail (Octarès, 2016).

D ans le langage courant, le jeu est régulièrement opposé au


travail, et associé à la créativité heureuse. Pourtant, dans les
sciences sociales, les définitions substantialistes ou interactionnistes
du jeu et du travail questionnent cette partition (Dujarier, 2015c). Ces
concepts, comme leur rapport, mérite en effet d’être interrogé, à
l’aune d’enquêtes empiriques.

Cet article rend compte de résultats issus d’une enquête menée à


propos du travail réalisé par des cadres dont le mandat est de
produire et de diffuser des dispositifs managériaux qui prescrivent,
outillent et contrôlent le travail d’autrui. Ils fixent des finalités, des
procédés et des raisons d’y adhérer, à distance de ce et de ceux
qu’ils encadrent ainsi. Salariés des grandes organisations ou de
cabinets de conseil, ils sont parfois dénommés « fonctionnels »
(Mintzberg, 1982). Membres de la technostructure (Galbraith, 1989)
ou d’une « polyarchie » (Bell, 1976), leur poids démographique et
social s’est accru continûment depuis le début du XXe siècle.
Lorsqu’ils ne sont pas consultants, nous les trouvons localisés dans
les organigrammes des grandes organisations publiques et privées,
rattachés à la direction générale mais détachés des directions
opérationnelles, sous les intitulés suivants : « stratégie, finance,
contrôle de gestion, méthodes (production, commerciales, achats,
logistique, maintenance…), marketing, ressources humaines,
communication, chargés de mission (RSE, diversité, écologie…),
qualité ».

Ces cadres employés par de grandes organisations, ou bien comme


consultants, ont pour mandat d’encadrer le travail en « plan »
(Thévenot, 1995), c’est-à-dire de manière globale, abstraite et
rationnelle. Puisque cette pensée en plan caractérise leur tâche,
nous les dénommons « planneurs », afin de les distinguer des autres
cadres dont l’activité est opérationnelle ou relevant de la recherche
et développement.

L’enquête, clinique et quantitative, a été menée pendant dix ans, sur


et avec des travailleurs de grandes organisations. Ils ont été choisis
dans des secteurs volontairement très variés, qu’ils soient publics
(ministère, conseil général, hôpitaux…) ou privés, industriels
(agroalimentaire, chimie, automobile, aéronautique…) ou de
services (banques, conseil, distribution…). La recherche a procédé
par étude documentaire (analyse de contenu des CV et des offres
d’emploi de planneurs, documents managériaux), l’observation de
réunions de planneurs, des entretiens compréhensifs et cliniques
individuels et des groupes d’analyse de pratique. 300 salariés ont
ainsi été associés à l’interprétation sociologique des faits
managériaux qu’ils expérimentent. Les hypothèses cliniques ont été
confrontées aux résultats d’une enquête quantitative annuelle,
réalisée par l’APEC auprès de 14 000 cadres du privé, ainsi qu’avec
un questionnaire ad hoc, adressé à 800 d’entre eux [1] .

La première partie de cet article expose le cadre théorique mobilisé


pour aborder le travail au prisme de l’activité, c’est-à-dire comme
processus créateur. La deuxième partie décrit le travail prescrit des
planneurs et son organisation sociale, pour constater que leur tâche
offre peu de place à une activité créative et sensée. Troisièmement,
nous montrons qu’ils transforment collectivement leur tâche ingrate
en activité ludique. Nous concluons sur les rapports entre travail,
créativité et jeu, en proposant de clarifier leurs rapports à l’aide du
concept d’activité.

Cadre théorique : le travail au prisme


de l’activité créative

Cette recherche s’inscrit dans une sociologie clinique du travail, qui


conceptualise celui-ci comme une activité (Dujarier et coll., 2016).
J’en propose un développement sociologique, partant de l’idée
qu’« aux deux modèles dominants de l’action rationnelle et de
l’action à visée normative il est possible d’en ajouter un troisième,
qui insiste sur le caractère créatif de l’agir humain » (Joas, 1999,
p. 14).

L’action humaine, qu’elle soit socialement qualifiée de « travail » ou


non, est précédée de normes antécédentes (Schwartz, 1988) et de
déterminations sociales. Elles sont portées par l’histoire (du sujet, de
l’organisation, de l’équipe, du lieu, du métier…), par les rapports
sociaux institutionnalisés (au premier rang desquels le rapport
capital/travail, le salariat ou le fonctionnariat) et la situation
d’interaction qui offre et limite simultanément un certain nombre de
relations possibles avec des hommes et des choses.

La multiplicité des déterminismes sociaux comme leurs


contradictions ouvrent alors sur une relative indétermination de
l’action. C’est parce qu’ils sont ainsi « interpellés » à se construire
comme sujets que les déterminations qui les produisent n’opèrent
pas de façon mécanique et linéaire (Gaulejac, 1993, p. 14).
Comprendre et caractériser la situation, ce qu’il faut y faire, à quel
acteur social l’adresser prioritairement et comment s’y prendre,
suppose un processus d’élaboration, une « activité ». Elle est ce
processus invisible d’élaboration de l’action qui sera finalement et
visiblement posée sur le monde.

L’activité est un concept qui permet de penser ce processus de


renormalisation des normes antécédentes (Schwartz, 1988). Les
sciences cliniques du travail portent l’attention sur ce processus
précis. Elles montrent que la réponse à une multidétermination, loin
d’être une simple exécution d’un script préécrit, l’expression d’une
intention, une pure réaction, le produit d’un calcul rationnel ou bien
l’expression de valeurs, est plutôt un processus d’élaboration d’une
orientation à l’action. Ce processus d’« usinage en pénombre »
(Schwartz, 2016) de l’action tente de faire tenir ensemble de
multiples dimensions, sur les plans pratique, social et subjectif. Et ce
processus est nécessairement une création (Jobert, 2015). L’activité
créatrice – ou « l’acte » chez Mendel (1998) – nous arrache donc à
la répétition, et cette capacité humaine à l’invention permet
d’échapper partiellement à nos propres déterminations (ibid., p. 39-
40).

La création de nouvelles normes de vie (Canguilhem, 1966) en


même temps qu’une participation à la régulation sociale (Reynaud,
1998 ; Terssac, 2016) sont le propre de l’activité.

L’activité transforme le sujet assujetti en sujet auteur : « L’homme ne


se recrée pas seulement d’une façon intellectuelle, dans sa
conscience, mais activement, réellement, et il se contemple lui-
même dans un monde de sa création » (Marx, 1968, p. 64). Faire, et
notamment travailler, ce n’est donc ni exécuter des prescriptions, ni
se conformer à des déterminations, ni simplement s’adapter à des
aléas, ou exécuter un programme rationnel. Travailler, c’est déployer
une activité au cours de laquelle il est question de créer [2] , à partir
de multidéterminations sociales, une réponse qui, en retour,
transforme son auteur.

L’activité élabore l’action qui sera finalement réalisée : elle lui donne
une orientation signifiante (au sens wébérien), en comptant sur des
sensations. Orientation, signification et sensations : ces trois
acceptions du mot sens caractérisent l’activité comme processus.
Aussi, la créativité normative propre à l’activité, à l’inverse de la
normalité (la conformité à des normes déjà là), produit sens et santé.
Dans la vie courante, ce « mode créatif de perception » donne à
l’individu « le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue »
(Winnicott, 1975, p. 127). La créativité serait, d’après ce
psychanalyste, précisément la « partie vivante du sujet » :
« inhérente au fait de vivre ».

Inversement, lorsque l’activité est empêchée, l’action se replie


douloureusement sur le sujet littéralement « aliéné », c’est-à-
dire plein des déterminations historiques, institutionnelles et
contextuelles qui s’imposent à lui de manière chaotique. Sans
possibilité d’élaboration sensée, l’action est vécue comme une peine
absurde et morbide. « Cette manière de vivre dans le monde doit
être tenue pour une maladie, au sens psychiatrique du terme » (ibid.,
p. 127-128). L’activité comme réponse créative est donc centrale
pour le sens de l’existence et la construction de la santé (Lhuilier et
Gaudart, 2014).

Or, dans les milieux de travail, l’action est généralement fort


contrainte et polydéterminée par l’organisation sociale de la
production (division du travail, définition des tâches, management,
contrôle…), le rapport social d’emploi et les normes
professionnelles. Néanmoins, tout sujet espère y trouver des
occasions de déployer une activité sensée, propice à la construction
de sa santé. C’est d’ailleurs la promesse managériale la plus
courante aujourd’hui, lorsqu’elle promet à ses salariés, et tout
particulièrement à ses cadres, du « développement personnel »
dans leur emploi. La créativité leur est prescrite depuis les années
1980. Les planneurs, considérés comme une « classe créative »
(Florida, 2002) sont particulièrement exposés à cette injonction : que
l’on soit publicitaire, consultant, responsable des ressources
humaines, de la stratégie financière ou d’une démarche de
« conduite du changement », par exemple, la créativité est exigée
par l’employeur. Cette prescription est explicite dans ses formes
discursives (offres d’emploi, fiches de poste, grilles d’évaluation…),
comme dans les programmes de formation qui empruntent aux
registres artistique et ludique.

Ainsi les planneurs sont-ils paradoxalement sommés par leur


encadrement d’être créatifs. Cependant, cette créativité obligée est
délimitée à des objets précis (« mettre en place le lean
management, « développer des produits financiers », ou « inventer
une campagne de publicité » par exemple). Elle est finalisée, a
priori, sur des objectifs de rentabilité et encadrée par des dispositifs
contraignants (systèmes d’information, procédures, procédés,
protocoles, démarches…). Cette créativité « en laisse » interroge :
s’agit-il d’une reconnaissance de la dimension créative de l’agir
humain ?

Le discours managérial néolibéral actuel promeut également le jeu


dans le travail. Il est convoqué par les gestionnaires pour accroître la
performance et satisfaire les salariés comme les consommateurs.
On le trouve sous ses deux formes principales : le play (l’injonction à
être dans le « fun » ou le plaisir de faire, le vécu ludique) et le game,
c’est-à-dire le goût pour la compétition, elle-même dénommée
gamification. Elle rime le plus souvent avec une mise en
concurrence. « Cette promotion du jeu, devenu à la fois une valeur
culturelle et une valeur marchande » (Delchambre, 2009), derrière
son aspect sympathique, n’est pas sans poser des questions quant
à ses usages sociaux, notamment au travail.

Au total, le travail est une action qui est élaborée au cours de


l’activité, processus créatif de réponse à des multidéterminations.
Comment se présente celle des « planneurs » ?

« S’éclater » dans un travail a priori non


créatif ?

En grande majorité qualifiés bac + 5, les planneurs construisent


quotidiennement les cadres du capitalisme. Leur mandat est en effet
de diffuser des dispositifs visant à réduire les coûts de production et
à étendre le marché. Ils encadrent l’activité de millions de travailleurs
et de consommateurs, en leur disant quoi faire (sous forme
d’objectifs chiffrés, le plus souvent), comment le faire (systèmes
d’information, procédures, démarches…) et pourquoi. Ils le font pour
le compte et le bénéfice de leur employeur. Autrement dit, à l’instar
de tous les cadres, ils sont « entre l’enclume et le marteau », pour
reprendre le célèbre mot du militaire Lamirand en 1936 (cité par
Boltanski, 1982, p. 67-68). À ce titre, leur travail semble ingrat
socialement, comme ils l’analysent eux-mêmes régulièrement, fût-ce
en requalifiant ce « sale boulot » d’action courageuse, voire
héroïque (Dejours, 1998).

En outre, les planneurs doivent penser le travail des autres sans le


faire, et obtenir d’eux qu’ils le fassent sans le penser, ou en tous les
cas, sans perturber l’organisation en plan qu’ils ont conçue. Éloignés
topographiquement, socialement, temporellement et
organisationnellement de ce et de ceux qu’ils encadrent, les
planneurs ne peuvent compter sur des expériences, compétences,
sensations et interactions en situation. Ainsi, un DRH doit ordonner un
plan, de recrutement ou de formation dans des usines ou des
crèches, sans connaître ce que font les travailleurs et qui ils sont ;
non loin de lui, un contrôleur de gestion doit faire des rapports sur la
performance d’équipes de commerciaux, à partir de quelques ratios,
et sans avoir la possibilité de sentir ce qu’ils expriment quant à la
situation réelle du marché, des produits, des concurrents et des
clients ; pareillement, un qualiticien imagine des procédures de
certification pour des hôpitaux sans savoir ce que c’est que de faire
un soin ; un financier, lui, réalise un business model pour racheter
une entreprise de biscuits, sans aucune expérience ni idée des
métiers de l’agroalimentaire. Dans tous ces cas, leur tâche,
purement abstraite, doit réussir à ordonner une réalité concrète
complexe, aléatoire, capricieuse et méconnue au moyen d’un
dispositif rationnel : elle semble donc très difficile, si ce n’est
impossible. Ingrat et impossible, leur travail est pourtant effectué, et
même avec entrain. Pour comprendre ce phénomène, il faut porter
l’attention sur leur propre tâche, son organisation.
Il est prescrit à ces professionnels non pas d’inventer des dispositifs
mais plutôt de mettre en œuvre [3]  des dispositifs standardisés
(« démarche de conduite du changement », « méthode de GPEC »,
« ERP », « management par objectif », « reingeniering »,
« certification ISO », « formation à la gestion du stress »…). Ils sont
livrés avec un mode d’emploi : une méthode rationnelle, elle aussi
standardisée, pour sa mise en œuvre, en comptant sur trois grands
niveaux hiérarchiques.

Les jeunes planneurs, quelle que soit leur spécialité, font un travail
répétitif sous contrainte de temps, tel que réaliser des calculs
sophistiqués sur un tableur, écrire des cahiers des charges
fonctionnels en série, dérouler des formations types, consolider des
tableaux de bord ou rechercher des informations routinières sur des
clients et concurrents.

Les chefs de projet au-dessus d’eux sont chargés de coordonner


ces contributions et de « délivrer » le projet en respectant les
engagements (pris par d’autres) de délais et de budget. Leurs
marges de manœuvre sont généralement très restreintes, puisque,
de leur point de vue, majoritaire, ce qu’on leur demande de faire
n’est généralement pas réalisable dans les conditions fixées.

Enfin, leurs commanditaires, qu’ils soient directeurs de ces fonctions


(RH, contrôle, marketing, finances, qualité…) dans les grandes

organisations ou actionnaires de cabinets de conseil, ont pour tâche


principale d’acheter et de vendre ces dispositifs standards, bien loin
des vicissitudes du « terrain » qu’ils ne fréquentent plus guère.
Cette division hiérarchique et fonctionnelle des tâches de planneurs,
et leur rationalisation, permettent de comprendre comment ils
arrivent à réaliser leur mission : elle devient possible à partir du
moment où elle consiste à réaliser des microtâches taylorisées pour
la mise en place de dispositifs standardisés. Le travail des jeunes
est alors assez ennuyeux et fatigant, à l’instar de celui d’un ouvrier
pareillement contraint à un geste répétitif (fût-il cognitif, dans ce cas),
sous contrainte de temps. Celui des chefs de projet est jugé
« usant ». Les premiers disent avoir peur du bore-out (mourir
d’ennui) et les seconds du burn-out (mourir de fatigue). Nous
pourrions penser, alors, qu’ils cherchent à éviter ce travail.

Pourtant, dans toutes ces spécialités gestionnaires [4]  et aux


différents niveaux dans la division sociale de leur travail, tous
partagent une norme qui valorise fortement le travail et l’engagement
sans compter. Leur comportement le confirme : dans le haut de la
pyramide des planneurs (les consultants en stratégie et finance), ils
se vantent de travailler jour et nuit, de sacrifier leur sommeil, leur
alimentation, leurs amours, leurs enfants, et finalement leur santé,
sur l’autel du travail. Une autre norme partagée consiste à dire qu’on
s’amuse, qu’on « s’éclate », qu’on « adore » son travail.

La construction sociale d’un cadrage


ludique sur la tâche
Comment comprendre que des travailleurs dont la tâche semble
rébarbative et impossible puissent travailler avec autant d’entrain, de
dévouement et de plaisir déclaré ? Serait-ce qu’ils trouvent dans
cette tâche, malgré sa rationalisation et son ingratitude, l’occasion
de déployer une activité créative ?

Lors de l’analyse conjointe de leur activité, nous sommes arrivés à


un résultat différent. Lorsque je leur demande comment ils peuvent
être aussi engagés dans leur travail, leur analyse renvoie presque
systématiquement au fait qu’ils se sentent « pris au jeu ». Leur
engagement et les « sacrifices » qu’ils consentent ne tiendraient
donc pas à l’activité qu’ils pourraient déployer dans leur travail, mais
plutôt à un jeu qui viendrait s’y superposer.

Les planneurs suggèrent donc qu’ils transforment collectivement leur


tâche, a priori impossible et ingrate, en jeu passionnant. Cette
hypothèse est bien connue des sciences du travail. Elle a été décrite
tout d’abord à propos du travail industriel ouvrier taylorisé. Donald
Roy (2006) puis Mickaël Burawoy (2015) ont montré que les ouvriers
fabriquaient collectivement un jeu (game) à partir de leur tâche
prescrite (pénible et absurde), lui conférant alors un nouveau sens :
il ne s’agit plus de déplacer des plaques de métal mais de battre des
scores de vitesse, de narguer le contremaître, de se faire des «
cagnottes de temps » et surtout, d’inventer des compétitions avec
les collègues, sous le regard de qui il est possible de démontrer sa
virtuosité (Dejours, 1995 ; Dodier, 1995). D’autres enquêtes
sociologiques sont venues confirmer cette hypothèse dans le milieu
ouvrier (Durand, 2006 ; Linhart, 1978 ; Crozier et Friedberg, 1977 ;
Le Lay, 2013 ; Rolo, 2015). Ce qui fait « jeu » ici tient au découpage
du temps en « parties » ; ensuite, il modifie l’adresse et la finalité de
l’activité : accomplir le travail productif est moins le but que d’aller
plus vite que les collègues. La reconnaissance par les pairs, seuls
connaisseurs de la difficulté de la tâche, dans un cadre agnostique,
oriente l’action et son sens. Or, ce jeu accroît la cadence et donc la
productivité : il aiguise donc l’exploitation ouvrière en même temps
qu’il en renforce l’occultation (Burawoy, 2015). Du point de vue de la
psychodynamique du travail, le déplacement de l’activité par un
cadrage ludique s’apparente à une stratégie collective de défense
face à l’ennui et à la peur (Dejours, 1995). Elle est liée à la difficulté
de penser ce que l’on est en train de faire, d’un point de vue éthique,
notamment.

La transformation d’une tâche de travail en jeu a également été


relevée dans des métiers qualifiés et plus abstraits. Pierre Bourdieu
(1997), par exemple, à propos des philosophes, mais aussi Maccoby
pour les hommes d’affaires américains (1976), Pagès et coll. (1979),
Dejours (1998) puis Boussard et Dujarier (2014), à propos des
cadres français, observent qu’il est possible de transformer
collectivement le travail en un jeu de maniement virtuose
d’abstractions (play), sous le regard compétitif de pairs (game).

Les planneurs avec qui nous avons tenté de comprendre


l’engagement passionné et « créatif » dans le travail, en dépit de son
caractère a priori repoussant, nous expliquent pareillement qu’il est
lié à une règle du jeu invisible, construite et maintenue
collectivement par eux : le plus « excitant », et ce qui « tient » ces
travailleurs/joueurs à leur poste, c’est qu’il s’agit de démontrer son
intelligence, son habilité et sa dextérité sous le regard des pairs
connaisseurs. Les critères de reconnaissance sont principalement la
justesse (de calcul, du bon mot, de la jolie diapo), la vitesse et
l’endurance pour les plus jeunes. Aux niveaux supérieurs, le critère
est l’innovation formelle. En effet, la règle du jeu gratifie ceux qui
mettent en circulation de nouveaux dispositifs. Ce qui compte, dans
cette profession, c’est de pouvoir afficher devant ses pairs et sur son
CV que l’on sait « lancer de nouveaux projets », auxquels on donnera
des noms originaux. De ce fait, les planneurs bien évalués sont ceux
qui inventent le plus grand nombre de mots et de « concepts », de
« philosophies », de « démarches » ou de « méthodes » de
management, et qui leur donnent les noms les plus gracieux,
amusants, énigmatiques, ou au contraire évocateurs [5] .

Les planneurs font en outre l’expérience d’une temporalité


professionnelle en scansions : missions, projets, deals et autres
projets ont, par construction, un début et une fin, terme au-delà
duquel les perdants peuvent rejouer. Comme des « parties », en
somme.

Fort engagés dans leur activité, ils déclarent en revanche n’avoir


aucun attachement à son égard, au contraire. Une norme
professionnelle dominante est en effet la mobilité, qui les fait
changer tous les deux ou trois ans de place. Le détachement à
l’égard des organisations, des projets, des gens, des produits, des
lieux et des secteurs (passant de l’industrie nucléaire au secteur
social, par exemple), est une norme professionnelle. Or,
l’engagement sans attachement est précisément le propre d’une
attitude subjective dans le jeu.
Enfin, les planneurs ont un rapport explicitement indifférent au
« hors-jeu ». La règle du jeu, par définition, crée le jeu mais aussi un
« hors-jeu » (Duflo, 1997), à l’égard duquel il convient, pour ne pas
rompre le jeu, d’être indifférent. Dans le cas des planneurs, les
dispositifs qu’ils mettent en place ont des impacts sociaux,
écologiques et économiques importants. Mais la règle est de ne
surtout pas les mentionner, et encore moins de s’en émouvoir
(Boussard et Dujarier, 2014). Celui qui ramène dans le jeu des
éléments du hors-jeu, surtout de manière sensible et morale, est
presque immédiatement exclu du jeu. Le « sens du jeu » (Bourdieu,
1994), dans ce « champ » social, est d’être affecté et passionné par
le jeu et dans son périmètre, et de méconnaître le hors-jeu.

Les transformations opérées par la construction sociale d’une


« règle du jeu » modifient la finalité de leur travail. « Ce qui
compte », et « ce qu’il faut faire » ne sont plus donnés par la
prescription portée par l’organisation du travail (mettre en place des
dispositifs utiles, efficaces et performants) mais par la nature du jeu
(faire du chiffre, être brillant, inventer des mots, des « concepts »,
innover coûte que coûte…). Écrire des procédures de rationalisation,
automatiser les tâches ou optimiser le turnover de la main-d’œuvre,
deviennent des prétextes à une activité ludique qui se greffe sur
cette prescription : ce qui compte alors, c’est de gagner des parties
dans une arène professionnelle, sous le regard des pairs qui
valorisent la créativité sémantique, la vitesse, la performance et la
sophistication intellectuelle.

La construction collective d’un cadrage ludique viendrait, dans le


travail des planneurs, leur offrir de déployer une activité créative sur
un travail a priori impossible et ingrat. Comme pour les ouvriers, elle
leur permet de réaliser leur tâche avec zèle et en accroissant leur
autoexploitation. Elle renforce ainsi les rapports sociaux de
production, tout en les occultant derrière un discours mettant en
avant, parfois sur un ton enfantin, l’innocence de leurs intentions,
dans la réalisation de ce travail ainsi transformé en jeu créatif
sympathique.

Créativité, jeu et travail : discussion

Poser un cadrage ludique sur une tâche de travail en transforme


l’adresse, la finalité et donc le sens : c’est d’ailleurs pour cela qu’il
est construit et défendu collectivement, face à des tâches vécues
comme absurdes ou intenables.

La transformation d’une tâche en jeu en change les coordonnées


sociales : l’histoire (celle des parties antécédentes devient plus
importante que celle de la production concrète), les rapports sociaux
(l’enjeu devient celui de gagner des parties dans ce cercle social, et
non de faire des dispositifs efficaces, utiles et respectueux) et les
cadres d’interaction (les coopérations sont celles qui sont utiles au
jeu avant tout) changent.

La règle du jeu transforme également les processus, critères et


auteurs de la reconnaissance. Celle que procurent les autres
joueurs, les pairs, dans le « jugement de beauté » (Dejours, 1995),
est plus que jamais motrice. Ce qui est frappant, dans ce cas, c’est
que l’évaluation de la pertinence, de la performance et de la
bienfaisance des dispositifs que les planneurs déploient avec tant de
zèle n’est pas un critère de reconnaissance du bon travail. Le
cadrage ludique déroute l’adresse du travail vers les pairs (plus que
vers la direction qui a commandité ce dispositif ou les autres
travailleurs qui devront travailler avec) et en transforme donc la
finalité. Le travail réalisé prend alors moins d’importance que les
délices de l’activité elle-même (play) et que le jugement social qui
sera porté sur son résultat, mesuré avec des critères propres au jeu
(game), par les pairs.

Si le jeu est un « un fait d’ordre mental, une façon de voir le monde,


de le penser, de l’imaginer » (Henriot, 1989), celui-ci n’est pas pure
subjectivité. Dans ce cas, un planneur ne peut jouer seul. Le jeu
résulte d’une construction sociale qui fixe les règles, sélectionne les
joueurs et délimite un espace-temps. Ceux qui partagent ces règles
jouent ensemble, en toute indifférence pour le hors-jeu. Ceux qui ne
sont pas dans le jeu et en ignorent la logique trouvent alors
régulièrement les comportements des premiers étranges, amusants
ou immoraux, comme dans les « champs » bourdieusiens.

Le jeu est une construction sociale cependant fragile, dans la


mesure où il ne tient qu’au sérieux attribué à la règle. Or elle peut à
tout moment être tournée en dérision, délaissée ou, plus
probablement, être attaquée de l’extérieur, par ceux qui se trouvent
« hors jeu » et sont pourtant affectés par les conséquences du jeu.
Alors, pour maintenir le jeu, les joueurs tendent à restreindre leur
socialisation à celle des autres joueurs. Chez les planneurs, leur
situation sociale et topographique favorise cette endogamie
sociale. À l’instar de bien des professionnels, ils partagent un
« monde professionnel » (Strauss, 1992) fait de liens forts, de
jargons, habitus et représentations partagées. Leur place physique
(dans des sièges et bureaux séparés) leur offre des relations de
proximité essentiellement avec d’autres planneurs ; leur temps de
travail, qui dévore l’essentiel de la vie éveillée, favorise une
socialisation au sein de cet espace qui prolonge, sociologiquement,
celui de leur formation dans des grandes écoles ou dans des filières
de gestion sélectives, en université ; d’ailleurs, l’enquête signale que
les conjoints et amis des planneurs sont très majoritairement des
planneurs aussi. Ils sont donc fort peu confrontés, dans leur
quotidien, à des interactions avec des femmes et des hommes
« hors cadre », et ont peu d’efforts à faire pour n’avoir pas à affronter
la critique qu’ils pourraient porter. La ludification du travail a donc
des effets puissants également sur la socialisation, en renforçant
l’endogamie.

Conclusion

Cette clinique du travail signale que la créativité n’est pas le propre


du jeu puisqu’elle se trouve, idéalement, au cœur de l’activité, ce
double invisible de toute action humaine, dont celle que l’on nomme
« travail ». Mais le jeu, loin de s’opposer au travail, peut s’y inviter
afin de créer, là où il fait défaut, un cadre social propice au
déploiement d’une activité sensée et passionnante.
En somme, jeu, créativité et travail entretiennent des rapports plus
subtils que la simple opposition ou synonymie. Le concept d’activité
peut nous aider à y voir plus clair : l’activité, dans les pratiques
sociales dénommées jeu comme travail, peut être plus ou moins
créative.

Le jeu (au sens de play) a pour caractéristique principale que sa


« seule raison d’être, pour la conscience de celui qui s’y livre, est le
plaisir même qu’il y trouve » (Lalande, 1983). Le jeu trouve sa finalité
en lui-même, par le sens qu’il procure à celui qui s’y « prend ».
Winnicott (2008) dit du jeu qu’il est « naturel », « universel »,
« indispensable à la santé », « thérapeutique » en soi ; il est une
condition pour une « communication » et, par conséquent, la voie
pour découvrir puis postuler « l’existence de son soi ». Ainsi chargé
de tant de vertus et même de qualités vitales, nous pouvons nous
demander si, chez cet auteur, le jeu n’est pas « l’activité » dont
parlent les sciences du travail. Cette hypothèse serait soutenue par
Winnicott lui-même, lorsqu’il explique que le jeu se déploie entre le
« moi » et le « non-moi », entre subjectivité et objectivité, au point de
conclure que « jouer, c’est faire » (2008, p. 90) [6] .

La créativité, elle, loin d’être le monopole de quelques métiers ou du


jeu, est une caractéristique de l’action. Réserver la qualification de
« créative » à certaines professions génère alors une double
domination : symbolique par la hiérarchisation morale et sociale des
professions, d’une part, et politique, en amputant a priori l’action de
ce qui fait le sens et la vitalité du travail pour le sujet, d’autre part.
Notons d’ailleurs que les métiers réputés « créatifs », comme la
recherche ou l’art, sont de plus en plus standardisés et taylorisés,
venant fragiliser encore cet a priori sur la division sociale de la
créativité au travail. Erronée d’un point de vue épistémologique et
socialement élitiste, cette vision de la créativité, cantonnée à
certaines professions, semble donc doublement injuste.

Plus que le type de métier ou la qualification d’une action comme


« travail [7]  » ou « jeu », c’est la possibilité de déployer une activité
dans l’action qui induit son « degré de créativité ». Et lorsque celui-ci
est impossible, les travailleurs construisent une règle du jeu à partir
de la tâche afin d’accéder à une activité créative, malgré tout. Pour
les ouvriers, les philosophes comme les planneurs, le sens et la
finalité sociale du travail s’en trouvent alors profondément
transformés.

Notes du chapitre

[1] ↑ Enquête réalisée en partenariat avec l’APEC, et avec la participation de Loup Wolff et
Régis Schlagdenhauffen (Dujarier, 2015b).

[2] ↑ Au sens d’« acte qui consiste à produire quelque chose de nouveau, d’original, à
partir de données préexistantes » (CNRTL [en ligne]).

[3] ↑ « Implémenter » dans le langage indigène.

[4] ↑ Avec des nuances et gradations : les spécialités les plus prestigieuses (stratégie et
finance) expriment le plus nettement ces caractéristiques, de même que les consultants
plus que les cadres de grandes organisations.

[5] ↑ C’est ainsi que tout projet porte un nom et/ou un slogan. Anglicismes, acronymes et
néologismes se multiplient, constituant finalement un jargon professionnel
incompréhensible pour les profanes, c’est-à-dire pour le reste des travailleurs.

[6] ↑ Nous faisons cette hypothèse avec prudence, dans la mesure où Winnicott
caractérise plus qu’il ne définit le « jeu » et la « créativité ». En outre, il ne dialogue pas
avec les sciences de l’action et du travail en particulier. Son approche du jeu est d’abord
subjective et interactionnelle, plus que sociale.

[7] ↑ Michel de Certeau (1980) montre ainsi la place de l’inventivité dans les actions
domestiques, banales.
Entre souffrance, défense et
développement du métier : quelle
place pour la créativité ?
Simon Viviers
Simon Viviers, Ph.D., c.o., est professeur adjoint au
Département des fondements et pratiques en
éducation, et membre régulier au Centre de recherche
et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail,
université Laval. Il a codirigé, avec M.‑C. Doucet, un
ouvrage paru en 2016 : Métiers de la relation :
Nouvelles logiques et nouvelles épreuves du travail,
Québec, Presses de l’Université Laval. Il est l’auteur,
avec M.F. Maranda, et J.S. Deslauriers de Prévenir les
problèmes de santé mentale au travail : contribution
d’une recherche-action en milieu scolaire, paru en
2014 aux Presses de l’Université Laval.

D ifférentes perspectives (Clot et Lhuilier, 2015) ont mis au jour


les ressorts des dynamiques pathogènes protéiformes
observées dans les milieux de travail ces dernières décennies.
Souhaitant élargir la portée de leur champ d’investigation et de
pratique en clinique du travail, des chercheurs et praticiens de divers
horizons entrevoient une approche renouvelée de la problématique
« vie psychique et travail » différant de l’angle de la pathologie
(Lhuilier et Gaudart, 2014). Y aurait-il d’autres destins possibles aux
épreuves qu’impose le travail à la subjectivité que celui des
« passions tristes », de la souffrance et de ses « créations
morbides » ? Pour répondre à cette question, plusieurs chercheurs
se sont intéressés aux travaux de Georges Canguilhem et de
Donald Winnicott pour repenser les liens entre travail et santé. La
santé serait redéfinie non comme une « normalité souffrante »,
conception portée par la psychodynamique du travail, mais comme
une puissance d’agir, une capacité à créer des normes de vie, à
produire du contexte pour exister – pour reprendre des formules
connues. C’est dans ce contexte, nous semble-t-il, que l’intérêt pour
la question de la créativité a émergé dans le champ théorique et
pratique de la clinique du travail.

Par ailleurs, nombre d’écrits ont également été consacrés, ces


dernières années, à ce qui fait collectif dans le travail : travail
collectif, métier, règles de métier, collectif de travail, genre
professionnel. Chacune des méthodologies de l’action en clinique du
travail se fonde à sa manière sur la revitalisation de la vie collective
au travail. Plusieurs défendent l’idée que le collectif et, plus
largement, le métier peuvent constituer des ressources précieuses
pour restaurer les ressorts de la vie au travail, notamment par leur
capacité à créer de nouvelles normes de vie, mais également par
leur capacité d’action sur l’organisation du travail. En ce sens, le
métier constituerait une ressource à défendre, pour préserver le
sens de son activité de travail. Or, en tant qu’incubateur de règles de
travail, le métier constitue également une ressource pour se
défendre de la souffrance générée par les atteintes de l’organisation
du travail à l’identité et tenir à distance les décompensations
psychiques. En outre, pour reprendre une formule rhétorique typique
de Clot, en clinique du travail, il y a défenses et défenses : défenses
de métier, bien documentées par les travaux en psychodynamique
du travail (PDT), et défenses du métier, implicites dans les travaux en
clinique de l’activité. Formes de résistances les unes comme les
autres, les premières confineraient à une « petite santé » (Roche,
2014) et les secondes ouvriraient peut-être la voie vers une « grande
santé ». Pour le dire autrement : « Là où la défense [au sens de la
PDT] est une protection passive qui protège le sujet de la souffrance
sans lui permettre pour autant de s’en dégager, en réduisant son
rayon d’action au risque de l’anesthésier, la réplique est une
protection active. Là où la souffrance est un sentiment de vie
contrarié, la santé est ce sentiment de vie retrouvé » (Clot, 2008,
p. 100).

La présente contribution vise à explorer cette distinction entre


défenses de métier et défenses du métier, en montrant par ailleurs la
complexité de l’analyse du destin morbide ou vitalisant des
stratégies effectivement déployées par les sujets confrontés au réel
du travail et au vécu de souffrance qui l’accompagne. Pour ce faire,
nous nous appuierons sur une enquête de terrain menée en clinique
du travail auprès de conseillers d’orientation en milieu scolaire au
Québec. En plus de nous intéresser aux incidences subjectives des
stratégies mises en œuvre, nous développerons l’idée selon laquelle
ces stratégies à la fois sont inscrites dans le genre professionnel et
contribuent à le confronter, à le développer et, peut-être, à le
vitaliser. Inscrite dans une perspective souhaitant dépasser « les
segmentations des cadres de référence et des divisions
institutionnelles » (Lhuilier et Gaudart, 2014), cette contribution
puisera à différentes sources théoriques, tant dans les travaux en
psychodynamique du travail, en clinique de l’activité, qu’en
psychosociologie et en sociologie clinique du travail.

Quels destins pour la souffrance au


travail ?

Comme le suggère l’expression même de « clinique », la clinique du


travail s’intéresse au travail à la fois comme expérience vécue et
comme action, ce que Dejours (2009) synthétise dans une jolie
expression : « le travailler ». Travailler implique forcément une
épreuve de la subjectivité face au réel, épreuve qui peut être
renvoyée, selon la théorie de la PDT, à une souffrance définie comme
un vécu subjectif désignant une lutte psychique entre le désir, ou
une « attente par rapport à l’accomplissement de soi » (Dejours et
Molinier, dans Molinier, 2008, p. 60), et le réel qui fait obstacle. Cette
épreuve appelle le travail, nécessaire pour résoudre la tension
psychique. S’il y a possibilité de « travailler », c’est-à-dire d’utiliser
son intelligence, son ingéniosité, sa débrouillardise pour faire face
au réel et résoudre cette tension d’une manière qui fait résonner son
histoire personnelle, la souffrance peut s’avérer créatrice et générer
des bénéfices identitaires. C’est le premier destin de la souffrance,
celui de la « sublimation ordinaire ». Toutefois, lorsque les
contraintes persistent et que se dissout l’espoir d’y échapper, la
souffrance devient « pathogène » puisqu’il devient nécessaire de la
tolérer, de la supporter, de s’y résigner. L’activité du sujet est alors
ajustée de sorte à endiguer le vécu de souffrance et à continuer à
travailler malgré tout. Ce deuxième destin servirait à préserver une
« normalité souffrante », définissant ce que Molinier (2008) appelle
la « santé concrète », un compromis entre souffrance et défenses,
« état jamais complètement stabilisé où les maladies sont
provisoirement et relativement compensées » (p. 58).

Malgré des différences épistémologiques et théoriques évidentes et


parfois radicales avec la PDT, d’autres approches en clinique du
travail réfèrent à ce double destin de l’épreuve de la confrontation du
sujet au réel. Selon Clot (2008), « l’écart entre la vie échafaudée –
celle qui est promise ou qu’on se promet – et les démentis du réel »
(p. 63) génère la souffrance, ce « sentiment de vie contrarié » et
d’empêchement d’agir et de transformer le monde en fonction de ce
qui compte fondamentalement pour soi. Face à cette souffrance, il
convient que des constructions défensives puissent en effet se
mettre en place. Mais si l’on se fie à une définition de la santé
appuyée sur Winnicott ou Canguilhem, ces constructions défensives,
contrairement à ce qu’avance la PDT, ne se situent pas du côté de la
« santé », au contraire, affirme Clot (2008, p. 95) : « Santé et
défenses doivent donc être soigneusement distinguées. La première
peut même se trouver finalement ruinée par les secondes. Ce qui
définit la santé, c’est, d’un certain point de vue, la possibilité de se
passer des défenses en les dépassant quand elles sont devenues
des normes de vie rétrécies. »

Se sentir en bonne santé, ce serait alors se sentir, plus que normal


ou conforme, capable de suivre des normes selon lesquelles la vie
vaut la peine d’être vécue, se sentir capable de créer (Lhuilier et
Gaudart, 2014). Selon cette conception, la soumission à une réalité
extérieure, à laquelle il faudrait s’ajuster et s’adapter, c’est la
morbidité, la vie diminuée, rétrécie, la dévitalisation, la nécrose de la
vie. Cette manière de poser le problème invite à explorer d’autres
destins possibles de la souffrance au travail : processus de
résistance et de dégagement, répliques créatives et subversives,
des destins soutenant la défense de ce qui doit être défendu face
une organisation du travail qui empêche l’activité créatrice de santé.
La souffrance ne peut-elle pas constituer une force motrice pour agir
sur les contraintes d’organisation du travail qui entravent
durablement le sens du travail, et qui se présentent souvent comme
une fatalité ?

Par ailleurs, comme le souligne Canino (2015), il apparaît réducteur


d’assimiler les défenses, au sens de la PDT, à la maladie. Nous
suivons Roche (2014) lorsqu’il affirme : « Trop souvent la
démultiplication et la rigidification de ces défenses suscitent, à
terme, plus de souffrance qu’elles ne permettent d’en contenir et, au-
delà, exposent les salariés au risque de tout perdre (sens, normes,
valeurs…) sauf la rationalité instrumentale […] » (p. 8). Mais
n’existe-t-il pas des défenses moins « rigidifiées » qui ouvriraient une
dynamique ni assurément pathogène ni, au contraire, salutogène ?
Les défenses ne peuvent-elles pas être l’expression d’une certaine
normativité, d’une certaine créativité ? Ou, pour le dire encore
autrement, doit-on opposer systématiquement « petite » et « grande
santé » ?

Sans nier le caractère heuristique de ces catégories, ce texte vise à


poursuivre ce dialogue en clinique du travail, sur le statut de la santé
et des défenses dans le travail. Il souhaite enrichir éventuellement
les voies d’analyse en explorant les nuances possibles en termes de
réponse à la souffrance au travail, entre une créativité sublimatoire
dans l’activité – permettant au sujet de se construire et de construire
le monde, voire de le civiliser – et les défenses – pour le moins
dévitalisantes, au pire morbides. Ces nuances seront explorées à
l’aune de la contribution du métier à cette dynamique.

De la souffrance aux défenses : quelle


place pour le métier ?

S’intéresser à la question de la créativité et de la santé à partir d’un


point de vue de clinique du travail, c’est s’intéresser aux normes de
vie et de travail, certes, mais également à l’identité qui se joue dans
le travail. Pour la PDT, l’ingéniosité déployée pour faire face à l’écart
entre le travail prescrit et le travail effectif permet la construction de
l’identité lorsque la contribution du sujet est reconnue, notamment
par les pairs exerçant le même métier. Le jugement de beauté
permet de reconnaître à la fois l’appartenance de l’activité du sujet à
cette communauté de travail, à ses règles de métier, mais aussi sa
singularité à l’intérieur de cette communauté. Prononcé par la
hiérarchie et par les bénéficiaires du travail, le jugement d’utilité
reconnaît quant à lui la contribution du sujet et, plus largement, de
son métier à l’œuvre dans laquelle elle s’inscrit. En somme, porté
par des valeurs, une histoire, une vision du monde qui s’incarnent
dans les manières partagées d’être et de faire, le métier constitue
une ressource puissante pour la construction de l’identité dans et par
le travail. C’est ni plus ni moins une identité de métier, au sens
d’Osty (2002), qui est en jeu. Le métier permet de retrouver une
communauté d’action humaine, recevant une « humanité » et la
« recréant » à partir de valeurs et d’une éthique partagées.

En conséquence, lorsque le sujet est confronté à l’échec dans le


travail, c’est non seulement sa subjectivité qui est mise à l’épreuve,
sa technique, son désir, mais aussi son « désir de métier », défini
par Osty (2002) comme une « intense dynamique de construction
d’une identité au travail dans l’entreprise [qui] s’inscrit dans une
filiation ancestrale des gens de métier, cherchant à travers la
production d’une œuvre les voies d’un accomplissement de soi »
(p. 233). C’est ce qui nous a amené à développer la notion de
« souffrance identitaire de métier », soit un espace de lutte
psychique entre un désir de métier ou d’accomplissement du soi
professionnel, et le réel du travail qui fait obstacle. Elle est un vécu
subjectif partagé traduisant un empêchement d’agir professionnel
individuel et collectif, c’est-à-dire un empêchement de transformer le
monde en continuité avec le cœur de son métier ; on ne reconnaît
plus ce même métier dans ce que l’on fait.

Le dernier aspect de la définition fait référence à la conception


psychologique du métier développée par Clot (2008). Au-delà de la
psychodynamique de la reconnaissance portée notamment par le
jugement de ses pairs incarnant le métier, il existerait en chacun des
travailleurs un « répondant interne », une mémoire collective
intériorisée de ce qu’est le métier, qui permettrait de reconnaître (ou
non) celui-ci dans ce qu’ils font. Ce genre professionnel représente
un patrimoine de faits et gestes définissant les frontières de
l’acceptable au sein d’une collectivité de métier. Il constitue un socle
normatif pour baliser la qualité du travail, le bien faire, ce qui doit
être « défendu », ce qui compte pour les gens de métier, investi
d’une valeur, ce que nous nommerons le cœur du métier. C’est
précisément la mise en impasse de ce qui fait désir dans le métier
qui génère l’expérience d’une souffrance identitaire de métier.

S’il est en amont de l’expérience de la souffrance, le genre


professionnel y est également en aval, puisqu’il offre des ressources
aux travailleurs pour déterminer les manières acceptables ou non de
réagir face aux épreuves du travail et de réguler la souffrance
consubstantielle, marquant ainsi les destins de cette souffrance dans
l’activité. Ainsi y a-t-il du métier dans les stratégies, défensives ou
autres, déployées pour face au réel du travail. Rien de nouveau,
cependant, si l’on connaît un tant soit peu les travaux de la PDT. Bien
que la souffrance s’éprouve individuellement, la lutte contre la
souffrance peut impliquer des « règles défensives » construites
collectivement autour de valeurs, croyances, conduites et attitudes à
mettre en œuvre pour pouvoir incarner le métier. Il existe donc des
manières acceptables de se défendre contre la souffrance au sein
d’un métier donné, qui contribuent à faire de ce métier ce qu’il est.

Néanmoins, comme le souligne Clot (2008), l’instance


transpersonnelle du métier n’est pas pour autant statique et doit se
développer pour demeurer vivante et continuer de faire office de
ressource pour le travailleur dans son activité. Clot et Faïta (2000)
ont bien démontré comment le développement d’un genre
professionnel se fait notamment par ses variations stylistiques.
Parmi le générique, chacun peut trouver un « style » qui lui est
propre. Sans être un invariant psychologique, le style constitue pour
le sujet un espace d’ajustement en cours d’action face aux imprévus
du travail, espace qui lui permet de « signer » la qualité du travail
(Clot et Faïta, 2000). Adressé au collectif, le style vivifie le genre en
le poussant dans ses retranchements. En ce sens, l’activité permet à
la fois de poursuivre l’histoire du genre professionnel, que le sujet
peut faire sienne ou non, précisément en y mettant du sien (Clot,
2008). Cette expression du style constitue une forme de créativité
qui vitalise le métier en lui permettant de développer de nouvelles
normes de vie et de travail en fonction du réel auquel il doit faire face
au quotidien.

Cela nous amène donc à nous poser quelques questions : vaut-il


mieux un travail bien fait qui respecte les règles défensives de
métier, ou un travail stylisé qui déroge du cœur de métier et qui
risque éventuellement d’en offrir une image collective faussée (ou
diminuée) ? Vaut-il mieux trouver des stratégies « créatives » pour
s’adapter à une organisation qui ne respecte pas son cœur de
métier, ou développer des stratégies de « résistance » politique qui
protègent la qualité du travail de métier ? C’est en nous appuyant
sur une enquête de terrain, menée en clinique du travail auprès de
conseillères et conseillers d’orientation (CO) œuvrant en milieu
scolaire au Québec, que nous souhaitons apporter quelques
éléments de réflexion pour répondre à ces questions.
Défenses de métier et défenses du
métier : analyse du destin des
stratégies déployées par des
conseillers d’orientation québécois
pour faire face au réel du travail

Cette recherche menée en clinique du travail portait spécifiquement


sur la souffrance identitaire de métier. Poursuivant le
décloisonnement théorique sur le plan méthodologique, elle a été
menée à l’aide d’un dispositif double : une enquête de PDT (Dejours,
2008), auprès d’un premier groupe d’une région X, et une clinique de
l’activité par instruction au sosie (Oddone, Re, Briante, 1981),
auprès d’un second groupe d’une région Y. À l’instar de l’enquête de
PDT, l’instruction au sosie a permis de dégager certaines stratégies

déployées par les CO pour faire face au réel et à la souffrance au


travail, stratégies que nous ne pouvions analyser sous l’angle des
défenses à proprement parler. Au final, nous avons été amené à
nous interroger sur le destin de ces stratégies : a-t-on affaire à des
stratégies au destin créatif permettant de construire son identité
dans le travail, de faire vivre le métier et de suivre ou de développer
des normes de vie qui comptent pour soi ? ou encore à un destin
morbide, qui dévitalise l’activité, diminue l’exercice du métier et s’en
tient à la conservation du même, du strict minimum ?
Le désir de métier des conseillers
d’orientation et sa mise en impasse

Pour répondre à ces questions, encore faut-il comprendre le métier


de conseillers d’orientation, ses valeurs, le monde qu’il souhaite
« recréer » par son activité et la manière dont il souhaite s’y prendre.
Le désir de métier est marqué par l’intérêt pour la relation d’aide,
portée par le courant humaniste, et l’accompagnement personnalisé
des élèves. Le travail direct avec les élèves constitue une source de
plaisir et d’accomplissement pour les CO. Sur le plan du statut social,
ils s’attendent à un travail spécialisé « professionnel » réalisé dans
un contexte d’autonomie de moyens, notamment. Ils attendent
encore un jugement d’utilité. Enfin, les CO expriment un désir de
participer à une aventure, à un travail en collégialité, avec les autres
catégories professionnelles œuvrant dans les écoles, et
éventuellement avec des gens de leur propre métier.

Or, ce qui caractérise l’organisation réelle du travail, c’est plutôt une


pression du temps et à l’efficacité, une instrumentalisation du métier
de CO à des fins organisationnelles et administratives, pour gérer les
flux : l’organisation scolaire, les inscriptions, les choix de cours, les
admissions, etc. Les CO sont mobilisés largement à cette fin, ce qui
empêche la réalisation, du moins en partie, de processus de relation
d’aide. On constate également un contrôle assez fort des directions
d’école sur l’activité des CO plutôt que l’autonomie désirée. Des
manifestations de déconsidération professionnelle, en rapport aux
attentes de travail spécialisé et utile, caractérisent également leur
expérience réelle du travail au quotidien. Enfin, les CO vivent une
compétition entre les professions scolaires, tant pour s’arroger
l’accès aux jeunes que pour conserver leur poste, leur emploi.

Des stratégies défensives : de quelles


défenses parle-t-on ?

Face à cette souffrance, nous avons repéré deux types de stratégies


pour faire face au réel et à la souffrance : des stratégies de défense
de métier ; des stratégies de défense du métier. Les premières
répondent à une logique de protection du rapport subjectif au travail,
de « préservation de soi » (Dejours et Gernet, 2012), elles
« orientent les façons de penser et d’agir en sorte d’éviter autant que
faire se peut la perception de ce qui fait souffrir » (Molinier, 2010,
p. 102), et elles permettent une adaptation psychique aux
contraintes d’organisation du travail (Dejours et Abdoucheli, 1990).
Comme nous le verrons, ces stratégies s’inscrivent dans la culture
du métier. Aux côtés de ces stratégies de défense de métier, nous
avons repéré ce qui s’apparente aux stratégies de résistance dont
traitent Roche (2014) et Lhuilier et Roche (2009), que nous appelons
ici stratégies de défense du métier, apparemment plus marginales
dans la culture professionnelle des CO.

Les stratégies de défense de métier


Les stratégies défensives de métier permettent de « s’adapter », soi,
à l’organisation réelle du travail, sans remettre en question les
normes extérieures qui s’imposent. Chez les CO, la notion même de
capacité d’adaptation s’inscrit dans le genre professionnel et dans
l’impersonnel du métier. Comme en témoigne la définition légale du
champ d’exercice de la profession, laquelle a pour objectif de «
développer et [de] maintenir des stratégies actives d’adaptation dans
le but de faire des choix personnels et professionnels ». La capacité
d’adaptation est également une caractéristique valorisée dans la
profession, que les CO s’attribuent et qu’ils se voient attribuer par les
autres.

Parmi ces stratégies défensives de métier caractérisées par


l’adaptation à l’organisation du travail, nous en avons identifié deux
types : les stratégies de conservation de soi, de retrait, de repli ; les
stratégies de déplacement du désir de métier.

Les stratégies de conservation de soi, de


retrait subjectif, de repli

Ces stratégies s’inscrivent dans une logique de métier, dans la


mesure où elles permettent de réguler son investissement subjectif
dans le travail, faisant écho en cela aux stratégies enseignées en
formation, notamment pour prévenir l’usure de compassion dans la
relation d’aide. Limiter le don de soi dans le travail, être capable de
préserver ses limites, savoir « lâcher prise », prendre soin de soi,
garder un équilibre entre ses différentes sphères de vie, tel est le
discours que les CO tiennent pour se protéger d’une activité de travail
qui ne fait plus sens. Dans sa forme la plus radicalisée, ce type de
stratégies invite à regarder ce qu’il y a de « positif » dans le travail,
d’y « trouver son bonheur », quitte à se satisfaire exclusivement de
ses conditions d’emploi.

Soumettant leur activité à des normes extérieures, on pourrait donc


conclure que ces stratégies risquent de confiner les CO à une « petite
santé », à une activité plutôt dévitalisante.

Elles s’inscrivent, certes, dans certains principes chers au métier et


peuvent même être source de reconnaissance des pairs. En ce
sens, le genre professionnel conserve une fonction psychologique
dans la mesure où il sert à se défendre subjectivement. Toutefois,
elles ne contribuent pas à son renouvellement, dans et par l’activité,
et risquent plutôt, à terme, de participer à la nécrose du genre.

Des stratégies de déplacement du désir


de métier

Toujours inscrites dans une perspective d’adaptation, les stratégies


de déplacement du désir de métier invitent à fuir ou à éviter la
souffrance découlant de l’impossibilité d’exercer pleinement son
métier, en réalisant une activité d’orientation mieux adaptée au
contexte. Comme le soulignent Clot et Simonet (2015, p. 44),
« l’activité réalisée au travail est le plus souvent ce qui reste possible
quand beaucoup de ce qui paraissait souhaitable dans la situation a
dû être finalement écarté ». Il s’agit en outre de se rendre
« désirable » (Périlleux, 2005) aux yeux de l’organisation, question
d’y garder une place, sans pour autant abdiquer complètement sur la
finalité de son activité. Face à la souffrance identitaire de métier se
développeraient donc de nouvelles pratiques « désirées » qui
contribueraient à remettre le genre professionnel en question.

Les résultats de notre enquête identifient deux pôles de pratiques


désirées. Le premier pôle s’incarne via des stratégies
d’accommodement pragmatique. Sources d’une certaine fierté, ces
stratégies consistent à investir toutes les tâches assignées,
déqualifiantes ou non, en tentant de les réaliser « à la façon CO », en
poursuivant l’objectif d’aider les jeunes dans leur orientation dans
toutes les occasions possibles. Nous avons pu dégager des
principes partagées sur lesquels les CO s’appuient : susciter la
réflexion des élèves à propos de leur orientation ; les questionner,
voire les déstabiliser, pour déconstruire leurs préjugés sur le monde
scolaire et professionnel ; promouvoir la mise en action, avec des
objectifs concrets, à court et moyen terme ; et susciter leur
responsabilisation, leur autonomie. Tout en répondant aux besoins
des directions d’école, ces principes leur permettent de pratiquer
l’orientation dans des interstices en préservant une finalité
d’orientation dans des pratiques qui, en apparence, ne le sont pas.
Ils instrumentent ainsi les CO pour parvenir « à réaliser les buts
qu’[ils se donnent] en tenant compte de l’activité des autres, aussi
bien de [leurs] collègues que de [leur] hiérarchie directe » (Clot et
Simonet, 2015, p. 37).
Bien qu’elles constituent clairement une adaptation à des normes de
vie extérieures à eux (notamment la rationalité économico-
instrumentale, Viviers et Dionne, 2016), ces stratégies ouvrent des
marges de manœuvre, pour s’extirper partiellement des contraintes
de l’organisation réelle du travail. Elles endiguent ainsi en partie la
souffrance liée à l’empêchement d’incarner pleinement son métier,
mais ne se limitent pas à la « conservation de soi ». À la différence
des stratégies défensives au sens strict, elles contribuent à
développer de nouvelles normes de travail. Mais pour autant, a-t-on
affaire à des stratégies qui développent la « grande santé » ? N’a-t-
on pas affaire à des stratégies du « moins pire », qui limitent la
diminution du rayon d’action sans l’augmenter pour autant ?

Cette ambiguïté quant aux effets de ces stratégies sur la santé


trouve écho dans leurs effets sur le développement du métier. Ainsi,
d’un côté, ces manières de faire face à la souffrance s’appuient sur
des principes communs à partir desquels les professionnels peuvent
pratiquer, voire se reconnaître. D’un autre côté, sans être un style,
ces stratégies défensives de métier repoussent les frontières du
genre. Ou peut-être est-ce un nouveau genre, développé en milieu
scolaire selon son contexte particulier ?

Le second pôle de pratiques désirées s’incarne via des stratégies


d’intrapreneurship, qui passent par les différentes étapes types
d’une démarche d’entrepreneuriat : analyser les besoins du milieu ;
créer une offre de services « innovants » ; promouvoir son offre de
services, c’est-à-dire se rendre visible, se faire connaître ; établir des
« partenariats », voire sous-traiter certains services ; réaliser des
« bilans annuels ». Ces stratégies rendent effectivement les CO
« désirables » aux yeux des gestionnaires, puisqu’ils répondent à
l’idéal-type du travailleur du néomanagement préconisant la
flexibilité numérique et fonctionnelle, néomanagement fortement
valorisé dans les réformes des systèmes éducatifs qui affectent la
profession de CO (Viviers et Dionne, 2016). En fuyant ainsi les
tâches déqualifiantes, les CO se protègent en partie de la souffrance
identitaire de métier. Bien qu’elles ne soutiennent pas la réalisation
d’une activité de relation d’aide ou d’accompagnement personnalisé
des élèves, ces stratégies répondent à d’autres composantes du
désir de métier : contribuer au développement vocationnel des
jeunes, réaliser un travail spécialisé, obtenir une reconnaissance de
l’utilité de son travail, et travailler en collégialité.

Adoptant les normes de vie majoritaires du milieu et répondant


conformément à ses exigences, on pourrait penser que ces
stratégies contribuent à la dévitalisation de l’activité de ceux et celles
qui les exercent. En effet, elles ne correspondent pas au genre
professionnel, au sens de figure sociale, la majorité des CO ne s’y
reconnaissant pas. Requérant un intérêt et des compétences pour
se mettre en scène – aller vers les autres, se « vendre », faire des
« relations publiques », etc. –, l’activité d’intrapreneuriat découlant
de ces stratégies est foncièrement différente de l’activité
d’orientation au sens traditionnel du terme, qui requiert une relation
de proximité psychologique avec les élèves pour les aider à
s’orienter. Appréciés par les directions, les CO intrapreneurs installent
donc une certaine norme au sein du métier, qui place les autres
dans une situation de souffrance par rapport à leur désir de métier.
Ceux qui s’identifient et valorisent ces pratiques ne participent-ils
pas de manière impensée à la marginalisation de l’orientation plus
traditionnelle ? Ne deviennent-ils pas un argument pour les
directions d’école, afin d’imposer à tous les CO ces manières de
« faire autrement » (comprendre : « faire plus avec moins ») ?

En définitive, ces stratégies de déplacement du désir de métier


mobilisent certes une créativité face à la souffrance vécue, créativité
qui peut permettre d’accéder à « plus de santé », si l’on compare
avec les stratégies de conservation de soi. De même, sans ces
stratégies, le genre ne serait-il pas un « poids mort » pour les sujets,
faisant perdre au collectif « sa fonction psychologique
d’affranchissements et de protection » (Clot, 2008, p. 78) ? N’en
demeure pas moins que, comme toute stratégie défensive (au sens
de la PDT), celles-ci contribuent à maintenir une organisation du
travail source de souffrance pathogène.

Les stratégies de défense du métier

Grâce à notre enquête de terrain, nous avons pu identifier, aux côtés


des stratégies d’adaptation, des stratégies de résistance à la dérive
du cœur de métier. L’objet des défenses passe du sujet au métier.
Comme le souligne Lhuilier et Roche (2009), « pour nombre de
salariés, l’effort de résistance vise moins à protéger leur corps que
leur métier, que le sens de leur travail et, au-delà, de leur mission »
(p. 15). Face à la souffrance, ces stratégies s’incarnent par un refus
politique de se soumettre à une organisation du travail qui malmène
le métier, s’inscrivant en faux par rapport à l’esprit de l’« adaptation »
valorisée par la culture professionnelle des CO. Il s’agit ici d’une
résistance mue par une colère, une indignation de voir son métier
diminué, voire méprisé par une organisation aveugle aux valeurs
qu’il porte. Ici, la créativité se déploie plutôt dans des manières de
« dire non » aux mandats décentrés au regard de leur profession,
d’argumenter pour faire reconnaître des pratiques répondant aux
critères de qualité du travail de métier. Ainsi, certains se sont
impliqués dans les instances de démocratie qui existent encore dans
le système scolaire québécois (par exemple, conseil
d’établissement, comité de parents) pour infléchir les décisions
organisationnelles ayant une incidence sur l’orientation des jeunes et
la capacité des CO à les aider en ce sens.

Sur le plan de la santé, ces stratégies visent certes à produire du


contexte pour exister, à affecter l’organisation du travail plutôt qu’à
s’y adapter, ouvrant éventuellement vers une « grande santé ».
A contrario des stratégies défensives de métier, elles ne semblent
toutefois pas permettre de protéger du vécu de souffrance, du moins
à court terme. Elles font donc courir un risque pour la santé mentale
de ceux et celles qui l’emploient, d’autant que, selon les constats
réalisés dans notre enquête, ces stratégies sont pratiquées
individuellement. Or, cette forme de résistance politique ne s’inscrit
pas dans le genre des CO plutôt caractérisé par un « nice counselor
syndrome » (Bemak et Chung, 2008), ce qui limite tant la
reconnaissance nécessaire pour durer (Dejours, 2009a) que les
capacités de résistance collective.

Ces stratégies de défense du métier poussent, elles aussi, à leur


manière, le genre professionnel dans ses retranchements. Elles
invitent à remettre le métier en question, en particulier sa culture de
l’adaptation, et pourraient lui redonner du souffle pour préserver ce
qui fait son essence. Comme toute forme de résistance, elles
peuvent toutefois s’opposer au développement du métier et susciter
son enfermement dans une tradition dévitalisée et éventuellement
un corporatisme qui, au final, risque de faire du genre professionnel
une ressource psychologique moribonde.

Conclusion : vers une clinique à


portée critique

La souffrance prend une diversité de destins que l’on ne peut,


comme nous avons tenté de le montrer, réduire à la morbidité ou à la
vitalité d’une manière dichotomique. Tant la stricte conservation de
soi que la toute-puissance normative apparaissent comme des
abstractions théoriques, comme le sont, de manière analogue, la
stricte conservation du métier et la créativité professionnelle
débridée. Empiriquement et cliniquement ancrée, notre analyse nous
a conduit à réinterroger le sens des défenses au regard de la santé
et du développement du métier.

Axées sur la capacité de s’adapter à son milieu pour éviter la


souffrance, les stratégies défensives de métier devraient
théoriquement se limiter à la « santé concrète ». C’est le cas des
stratégies de retrait et de repli. Mais lorsque l’on regarde de plus
près les autres stratégies qui visent, elles aussi, l’adaptation à son
milieu, on y trouve des traces de créativité dans l’activité et une
capacité à affecter l’organisation réelle du travail. Symptômes d’une
profondeur professionnelle diminuée pour les uns, sources
d’accomplissement et de dégagement des contraintes du travail pour
les autres, ces stratégies affectent le métier. Néanmoins, vouées à
demeurer soit invisibles, soit carrément individuelles, ces stratégies
ne semblent pas avoir pour vocation d’interpeller ou de rendre
discutable l’impersonnel du métier ou de l’organisation, de manière à
permettre au métier de contribuer à la construction du monde selon
ses règles, ses valeurs, son éthique. Bref, elles ont un potentiel
clinique, mais évacuent la dimension critique.

À l’inverse, les stratégies de défense du métier ouvrent


théoriquement la voie pour contribuer à la construction du monde à
partir des normes de vie défendues par le métier, des normes de vie
qui comptent pour soi. Elles devraient donc être source de
normativité, de santé. Les efforts pour transformer l’organisation du
travail sont cependant source de souffrance au quotidien, pris dans
un isolement exacerbé par le caractère minoritaire de cet agir au
sein du métier.

En définitive, répondant à des finalités que tentent d’articuler les


différentes formes de clinique du travail, subjective et politique, il
nous apparaît que l’objet du travail des cliniciens pourrait porter sur
la protection à la fois du rapport subjectif au travail et du métier,
comme ressource psychologique et sociale dont ils peuvent
bénéficier à plus long terme. Il y a matière là à nouer de mieux en
mieux, comme le suggère Périlleux (2015), les fonctions cliniques et
critiques, de la clinique du travail, afin de soutenir la restauration
d’une vie créative.
Normativité et résistance
La créativité nécessaire dans les
activités marginales
Vanessa Andrade de Barros
Vanessa Andrade de Barros est professeure et
chercheure au département de Psychologie à
l’Université fédérale de Minas Gerais, Brésil,
psychologue, docteure en sociologie. Responsable du
groupe de recherche Laboratório de Estudos sobre
Trabalho, Cárcere e Direitos Humanos au CNPq
(Conselho Nacional de Desenvolvimento Científico e
Tecnológico). Membre du CIRFIP (Centre international
de recherche, de formation et d’intervention en
psychosociologie) et chercheure à l’Institut DH :
Promotion, recherche et intervention en droits de
l’homme et citoyenneté. Auteure de plusieurs articles
et chapitres dans des ouvrages collectifs.

Marcela Sobreira Silva


Marcela Sobreira Silva est psychologue, doctorante
en psychologie du travail à l’Université fédérale de
Minas Gerais (Brésil), chercheure à l’Institut des droits
de l’homme : Promotion, recherche et intervention en
droits de l’homme et citoyenneté, chargée de cours à
l’Université catholique de Minas Gerais.

S e vouer à la compréhension du travail dans le monde


contemporain relève d’un bien épineux défi, qui nous convoque
au dialogue dans différents domaines de connaissance et dans
l’échange direct avec les réalités dans lesquelles l’activité de travail
se développe. Cette double exigence impose surtout de s’intéresser
aux sujets, dans la complexité qui les fonde, à leurs singularités,
leurs processus de constitution et leurs engendrements psychiques
et sociaux, ainsi qu’à leur capacité créatrice.

Lorsque le travail n’est pas considéré comme une simple exécution


mais comme une activité, cette capacité créatrice du sujet est
convoquée en permanence. Elle peut l’être aussi bien dans la
gestion des imprévisibilités du milieu que dans la transformation du
monde et la construction de nouvelles manières de résister à des
situations adverses, hostiles, ou vis-à-vis de celles qui peuvent
entraîner son anéantissement, qui font de lui un sujet « abject ».

De telles situations, qui parfois placent le sujet à la limite de sa


destruction, exigent de lui la mobilisation d’un potentiel créateur pour
développer des manières de se protéger, de ne pas succomber et de
résister.

Le travail peut être l’une de ces formes, et c’est sur son usage en
tant que ressource créative pour survivre en proie à de grandes
difficultés que nous allons centrer notre regard.

Nous situerons nos réflexions sur le système de fonctionnement


global contemporain, dans lequel la mondialisation du capital,
accompagnée de l’homogénéisation de la vie humaine, devient
l’ordre qui prédomine et guide l’organisation sociale, abandonnant à
son propre sort une grande partie de la population qui ne trouve pas
sa place dans cette nouvelle configuration mondiale. Elle est ainsi
amenée à créer de nouvelles formes de survie, très souvent
marginales.

Les scénarios du monde du travail


mondialisé

Le monde contemporain, marqué par le système de fonctionnement


libéral mondialisé, est présenté par la pensée hégémonique comme
étant le seul possible, avec le royaume paradisiaque de
l’information, de l’intégration et de la performance. Cela repose sur
la construction de l’idée d’un mode de vie qui confirme et augmente
l’hégémonie du capital dans les processus de socialisation. Les
innovations technologiques et la richesse matérielle, atteintes grâce
au développement du travail, sont annoncées comme étant
synonymes d’émancipation et de développement, étayées sur les
idéaux de liberté et de participation de tous dans le processus de
construction de la société.

Une image illusoire, cependant, projetée comme si les conditions


d’autonomie et de construction du futur étaient identiques pour tous,
ce qui, comme le signale Enriquez (1983), provoque l’invisibilité des
conflits et des éléments tragiques qui composent le lien social.

Nous savons tous que la production du capital mondial va au-delà


des merveilles technologiques et scientifiques, présentant une
dimension perverse, spécialement dans les contextes de travail, qui
sont désormais caractérisés par l’exacerbation de la compétitivité,
par la flexibilisation des relations et des droits liés au travail, la
précarité et l’augmentation des taux de chômage, parmi d’autres
effets moins visibles.

Le grave approfondissement des inégalités sociales, surtout dans


les pays périphériques, ainsi que l’augmentation de la violence en
sont les conséquences les plus immédiates, auxquelles l’État
néolibéral répond à sa manière en traitant historiquement les conflits
sociaux par l’usage d’une cruelle répression policière et d’une
politique d’incarcération massive. En effet, depuis les workhouses du
XXe siècle, l’emprisonnement des pauvres, des fauteurs de troubles
et de ceux qui ne trouvent pas de travail est la solution choisie par le
capital pour régler ses résidus.

Deux scénarios attirent l’attention en tant que dédoublement, dans la


vraie vie, de cette conjoncture néolibérale mondialisée : d’un côté,
dans le contexte du travail formel, les travailleurs sont soumis à des
exigences, à des obligations et à des responsabilités difficiles à
réaliser et à supporter. Imposées comme des normes, elles
configurent des modes de vie emprisonnants et façonnent les
subjectivités, les manières de vivre et d’exister qui seront dorénavant
orientées par les ordres du marché. Il s’agit de processus
producteurs de ce que nous pouvons appeler « les subjectivités
capitalistiques contemporaines », qui adhèrent à des valeurs
présentées par la pensée hégémonique comme étant absolues,
vraies et universelles, et font marcher les dispositifs de contrôle tels
que le culte de l’excellence et l’être productif (Enriquez, 1997), dont
le grand souci est celui de réaliser, voire de dépasser la limite des
objectifs imposés. Dans ce contexte, les institutions et leurs
dispositifs de contrôle marchent si bien que nous devenons tous des
vigiles et des policiers de tous et de tout.

Ainsi s’insinue un nouveau mode d’existence au travail telle une


forme d’emprisonnement à ciel ouvert, comme l’a bien explicité
Cecília Coimbra, psychologue brésilienne : « Nous continuons
emprisonnés – par une seule manière de regarder, par la pensée
unique, par la vérité scientifiquement prouvée, par la faim, par le
manque de qualification, par les préjugés, par l’illusion de la
perfection, par les fonctions modélaires des pères et des mères, par
un seul mode de vivre, par les objectifs à atteindre, par les
promesses de succès et de salut, par la volonté de prestige et de
reconnaissance, par les règles qui assurent le succès final »
(Coimbra, 2010, p. 189).

À l’opposé, nous trouvons ceux qui représentent le caractère


extrême de rupture avec la norme globale et la valeur sacrée du
travail et de l’argent. Rejetés par le capital, ils survivent en faisant
des petits boulots, en exerçant des activités au noir. Ces individus –
sans emploi, sans ressource, sans logement –, exclus, sont
conduits à vivre leur vie d’une manière opposée au nouvel ordre
mondial totalisant.

Ceux qui ne suivent pas la recette de la productivité et de


l’excellence font l’objet de dispositifs qui produisent leur
pathologisation et leur démonisation. Considérés comme inutiles
pour le marché et pour le système, ils sont donc indésirables,
dangereux, devant être contrôlés, manipulés, ségrégués, ce qui va
encourager des politiques pénales de plus en plus dures et
agressives, légitimées par la recherche de l’ordre social et de la
sécurité publique.

Le refus d’accorder à ces sujets la reconnaissance des droits et de


la citoyenneté marque et approfondit la vulnérabilité de leurs
existences. Il s’agit d’êtres sans nom, sans histoire, sans culture,
non pas parce qu’ils ne les possèdent pas mais parce que leurs
noms, leurs histoires et leurs cultures ne sont pas reconnus au
regard de la norme sociale. Lorsqu’ils ne sont pas dressés pour le
travail productif, ce sont des corps passibles de manipulation, de
violence et d’emprisonnement. Des corps qui deviennent la cible de
la répression avant même d’avoir eu accès aux droits les plus
fondamentaux, tels que la santé et l’éducation. Ce sont des « vies
tuables » (Agamben, 2016).

Dans le cadre de ces deux scénarios, les ségrégations spatiales


délimitent les lieux et définissent les zones d’appartenance de
chacun.

L’existence marginale, qui ne représente pas le progrès industriel et


financier, tend à se dérouler en dehors des centres urbains. Elle doit
construire ses propres chemins et parcours et se développer à la
marge du capital, assujettie à l’intolérance et au déni ; une fois leur
existence dévalorisée, ce sont des vies qui ne valent pas la peine
d’être vécues (Agamben, 2016). En tant que revers de la toute-
puissance de l’argent et de la rationalité, elles représentent un
« reste » qui doit être écarté, voire éliminé.
Par conséquent, on voit se multiplier, dans l’espace des villes, des
murs, des grillages et des clôtures qui séparent, empêchent ou
limitent l’accès. Il s’agit de barrières qui concrétisent la recherche de
l’unité et de la cohésion identitaire, écartant tout ce qui menace la
norme. Il en est ainsi des hôpitaux psychiatriques, des prisons, des
cimetières : ils appartiennent tous à une même société, mais sont
niés dans leurs rapports avec ce monde social.

L’insertion du mur devant la misère, la folie et la mort porte en elle


une fonctionnalité sociale et psychique ; elle délimite des territoires
et des identités. Une telle opération – spatiale et mentale – fausse la
réalité, et de ce fait, comme nous le démontre Dunker (2015), c’est
le symptôme d’un malaise que nous nions et ségréguons, à défaut
de pouvoir le nommer, dans une vaine tentative pour nous protéger
de la contagion que ces gens peuvent propager.

C’est vers cet intra- et extra-muros, révélateur de l’envers de l’ordre


mondialisé, que nous dirigeons notre regard. Nous cherchons ici à
comprendre la manière d’interagir des sujets dans des contextes
frontaliers, le travail informel, les petits soucis très souvent dans le
domaine de l’illicite, de l’illégal, réalisé extra-muros, et les activités
exécutées intra-muros.

Nous comprenons ce qui se passe le long de cette frontière à


l’intérieur et en dehors des prisons comme des tentatives de création
de marges d’autonomie et de préservation de soi face aux exigences
normatives du modèle de fonctionnement social libéral.

Privés de moyens et de ressources pour répondre aux impositions


du nouvel ordre, ces sujets trouvent des manières de se débrouiller,
de réinventer leurs lieux de vie et de créer des possibilités de
résister et de construire d’autres manières d’exister et de travailler.
Le trafic de stupéfiants au détail et la prostitution peuvent être
considérés comme de bons exemples de ce scénario, qui exige de
l’astuce et de la créativité pour survivre dans un milieu en dehors de
l’ordre, ce qui implique, simultanément, la construction et la
déconstruction de l’ordre social.

Ce sont des personnes qui occupent l’espace


des boulots marginaux, sans valeur, invisibles et illicites. Ceux qui
exercent ce travail constituent la clientèle privilégiée du système
pénal et font sans cesse l’aller-retour intra- et extra-muros des
prisons. Même s’ils deviennent les cibles de dispositifs qui
produisent leur pathologisation et leur marginalité, ils représentent la
faille du système, dévoilent son caractère dévastateur.

La marginalité et la créativité
nécessaire

La fabrication de la marginalité dans le monde contemporain est


intimement liée au mode social et économique régi par le capital. On
peut affirmer que la ségrégation découle, surtout, d’une division et
d’un classement par le travail ; selon Rusche et Kirchheimer (1999),
les systèmes sociaux tendent à rencontrer des formes punitives qui
correspondent à leurs relations de production. De ce fait, l’imposition
d’une norme ne se réalise pas en dehors d’un contexte précis, vu
qu’elle est issue d’une production discursive de la réalité, tenant
compte du contexte historico-social des rapports de pouvoir.

Les activités développées dans les espaces marginaux sont


considérées comme une menace aux normes du marché formel, de
la production et de la consommation, et font l’objet de
catégorisations qui contaminent et stigmatisent les sujets qui les
réalisent.

Dans ce scénario, les travailleurs qui créent des formes de survie


aux marges des idéaux normatifs de la société contemporaine
deviennent des marginaux, au sens pénal du terme ; on les prend
pour des déviants, des criminels, et ils sont assujettis à des peines
punitives même si leurs activités ne sont pas contraires à la loi. Bien
évidemment, il y a ceux qui opèrent une certaine transgression dans
les secteurs de l’informalité. Mais c’est aussi dans ce segment
informel que se trouvent ceux qui portent déjà en eux la marque de
la différence, ce sont « toujours les mêmes coupables ». Depuis les
vendeurs à la sauvette, les surveillants de voitures, les chiffonniers
jusqu’aux prostituées et petits trafiquants de drogues au détail, ils
portent tous l’amalgame du vagabond, ils sont donc potentiellement
dangereux. Ils ne jouissent pas d’un statut de sujet, ils ne jouissent
pas de droits, mais ils forment l’externe constitutif de la norme qui
rend possible la construction de l’identité marginale.

Dans des recherches menées auprès de prostituées et de


travailleurs du trafic de stupéfiants au détail, nous avons pu observer
qu’il s’agit d’activités issues d’un choix des sujets, même si ce
dernier s’est fait dans un spectre d’options très restreintes (Amaral et
Barros, 2016 ; Faria et Barros, 2011 ; Barros, 2014). Si ces choix,
d’un côté, sont contraires à la norme instituée, la confrontent et la
défient, d’un autre côté, ils permettent de se construire en tant que
sujets autonomes, tels des protagonistes qui recréent leur propre
vie.

De telles constatations nous rapprochent des réflexions de Winnicott


(1975) sur la créativité. Dans une approche psychanalytique, il s’agit
d’une attitude du sujet par rapport à une réalité qui lui est extérieure
et qu’il associe au sens et au goût de la vie. Cela assure une
perception selon laquelle la vie vaut la peine d’être vécue ; pour
cette raison, le sujet agit par rapport à elle et ne reste pas à sa
merci. À ce sujet, Retondar et Mattos (2011) ont recours à Nietzsche
(1972), qui affirme que devant le monde, soit le sujet se place dans
un rapport de chose, d’objet de ce monde moral qui est donné à
l’avance, et il n’est tenu que de répondre et de se laisser guider par
ces préceptes – comme le fait le Handicapé, dans l’un des
aphorismes cités dans le livre – soit, au contraire, il se rebelle contre
l’institué, contre les vérités préétablies, et fonde une nouvelle
possibilité d’être dans le monde de la vie ; il se constitue alors
comme un sujet qui crée et recrée le monde. Il s’agit bien d’un sujet
qui agit, et non de celui qui réagit à la vie, quand son action est
basée sur un besoin fondamental d’expression. L’acte de créer, de
résoudre des problèmes, d’inventer des possibilités revient à donner
au sujet la possibilité de se présenter comme protagoniste des
dynamiques qui le concernent.

La créativité est donc synonyme de vie, d’affrontement, de


découverte, de mouvement, s’appuyant sur l’idée de dépassement
des obstacles, de rupture avec le modèle en vigueur, en inventant de
nouvelles manières d’exister et d’être en rapport avec le monde.

Créer de nouvelles normes

Pour en arriver aux dédoublements du travail et de la créativité des


sujets dans le cadre de la marginalité, nous avons privilégié la notion
de travail en tant qu’activité, ce qui comprend nécessairement la
dimension du nouveau, du pouvoir de création et de transformation
de l’être humain.

Dans la mesure où travailler ne se borne pas à exécuter une


prescription, la capacité inventive du sujet se met en œuvre pour
faire face aux exigences du travail réel, ce qui entraîne une rupture
avec les normes prescrites – les normes antécédentes (Schwartz,
1998), qu’elles aient été produites par les prescripteurs du travail,
par les règles du métier ou du collectif de travail. Les contraintes, les
imprévus et les obstacles de la réalité sollicitent ainsi l’invention,
voire la transgression des normes pour que l’activité soit réalisée. En
effet, cette rupture avec la norme est le mouvement propre à
l’ontologie de l’activité de travail qui désigne la création de soi et du
monde, ce qui relie la dimension du travail à la notion féconde de
créativité en tant que fondement même de l’activité.

En affirmant la nécessité des normes – « l’humanité ne peut pas


vivre autrement qu’à travers toute une série de normes, plus ou
moins enchâssées, plus ou moins compatibles, plus ou moins
contradictoires » –, Schwartz (Efros, Schwartz, 2009, p. 39) indique
en même temps la nécessité de renormalisations, dans la mesure où
il affirme aussi que « ce n’est pas vivre que d’être purement dans la
reproduction, que de reproduire le déterminisme imposé par les
autres » (ibid., p. 16). En effet, en tant qu’univoque,
hétérodéterminante et hétérodéterminée, la norme est insupportable,
comme le souligne également Canguilhem (1947), qui précise qu’il
est impossible de considérer comme normal ce qui est conduit et
dicté par d’autres – par des sujets et des vies qui se méconnaissent,
par des règles auxquelles nous ne participons pas, et des réalités
que nous ne partageons pas : qu’il y ait stricte répétition. Il devient
nécessaire de créer de nouvelles normes ; de renormaliser pour ne
pas être exclusivement le jouet du milieu, pour échapper aux
exigences trop lourdes, pour recréer l’activité et se réinventer en tant
que sujet dans ce milieu, pour être « créateur de l’histoire » – pour
utiliser une expression chère à Eugène Enriquez (1997).

C’est ainsi que les détenus luttent contre l’amputation provoquée par
l’autoritarisme des prisons et des prétendues procédures propres
utilisées par les agents pour leur contention. L’usage de l’astuce, de
la créativité et des formes de résistance se fait présent de différentes
manières, comme dans l’affirmation d’un langage propre et de
nouveaux codes de communication dans les messages et les lettres
que les détenus écrivent, dans la constante transformation et
réinvention des matériaux qui les encerclent, dans l’usage des
produits venus de l’extérieur, décontaminés du traitement
pénitentiaire, par les insistantes demandes de prises en charge
juridique et médicale, et par tous les moyens de provoquer l’ordre,
par exemple l’usage du téléphone portable, d’alcool et de
stupéfiants, de manière à récupérer le temps, l’espace et la
subjectivité qui ne leur appartiennent plus.

À chaque tentative d’assujettissement opérée par le pouvoir


disciplinaire, se dévoile un mouvement pour résister et ne pas
s’aliéner à la normativité de l’autre. Ne pas obéir aux normes et aux
ordres de la prison devient même une condition de survie pour le
détenu. À ce sujet, Dominique Lhuilier (2015) observe que dans
l’univers carcéral, le pouvoir qui destitue et refuse au détenu des
possibilités de singularisation est celui-là même qui provoque les
mouvements de résistance cherchant une réhabilitation de soi, une
restauration identitaire.

Pour résister à l’incarcération, le détenu devra conquérir des marges


d’autonomie, reprendre l’initiative, s’appuyer sur la préservation non
seulement de sa dignité mais de son intériorité. Les stratégies de
défense et de résistance pour préserver quelque chose de vivant en
lui-même et dans l’institution, ainsi qu’un certain pouvoir sur lui-
même et sur l’environnement, se développent dans la recherche de
la subversion de son statut d’objet de traitement pénitentiaire :
échapper à cette situation revient à se servir des interstices de
l’institution (Lhuilier et coll., 2009 ; Guilbaud, 2006). Le travail est l’un
de ces interstices potentiels. Il peut permettre une sortie relative de
cet apartheid spatio-temporel constitué par l’incarcération, une fois
que travailler, c’est créer, manifester la singularité de chacun et
chercher la reconnaissance de cette existence unique, singulière
(ibid.).
En ce sens, entendre les personnes incarcérées parler de leur
expérience de travail derrière les murs revient presque toujours à
entendre un double discours : d’un côté, l’exploitation, l’aliénation,
l’abrutissement, les contraintes, et, de l’autre, le besoin vital,
instrument de lutte contre la torpeur, la résistance à l’emprise
carcérale et la restauration identitaire. Comme l’indique Fabrice
Guilbaud (2006), le travail en prison a un effet échappatoire, c’est
une puissance cathartique, libératrice, face à un ordre social et à
une organisation aliénants.

En dehors des murs des prisons, mais en même temps en étroite


relation avec l’intérieur, se trouvent les activités de prostitution et de
trafic de stupéfiants qui présentent « également cette dimension
créative de résistance à l’assujettissement, comme tentative
d’exister dans un monde où leur vie n’a pas d’importance » (Butler,
2011). À l’intérieur comme à l’extérieur des prisons, survivre relève
d’un grand effort créatif.

Trafic de stupéfiants et prostitution :


des expériences créatives

L’inclusion des drogues psychoactives dans les catégories illicites


est récente. Nous trouvons, dans toute l’histoire de l’humanité, la
consommation de ces substances de manière continue aux fins les
plus diverses : thérapeutiques, religieuses, alimentaires, dans des
rituels de sociabilité et même de plaisir. Nous savons encore, depuis
les écrits freudiens, que la drogue compose la triple voie palliative
pour faire face au malaise qui émerge comme effet secondaire de la
vie civilisée. Cependant, malgré toute la connaissance à propos de
la consommation millénaire de ces substances, on instaure un
discours qui oppose la drogue et la vie, et proclame une « guerre
aux drogues » et aux trafiquants.

Le déplacement de la question des stupéfiants, et surtout de son


trafic, vers le domaine moral entraîne la construction de catégories
équivoques et la production d’analyses superficielles et banales. La
promotion moraliste de la drogue comme étant le mal se dédouble
pour se concentrer sur le sujet. Les pratiques, qu’il s’agisse de celles
des usagers de stupéfiants (addiction), ou de celles – considérées
comme malignes – des trafiquants (violence), contaminent ces
sujets en produisant des êtres dits « diaboliques », imprégnés par la
délinquance.

Malgré tout, le trafic de stupéfiants s’est configuré, tout au long des


dernières décennies, comme une importante activité génératrice de
capital, qui, pour ce faire, se sert de la mercantilisation de drogues
illicites. En ce sens, il se présente comme une organisation du travail
dans le domaine de la transgression des normes et de l’illégalité, et
fait figure d’ultime recours pour ceux qui ont laissé tomber la
recherche d’occupations licites et qui ne peuvent pas survivre
autrement. Il s’agit actuellement d’une pratique attractive, aussi bien
par la possibilité d’accumulation de capital que par la
reconnaissance sociale que le trafiquant y trouve, dans une forme
de sociabilité extrêmement particulière.
Le travail dans le trafic de stupéfiants rend possible la réalisation de
rêves de consommation, encouragée par l’accès à l’argent. En outre,
il s’établit comme une activité qui apporte un statut, du pouvoir, de la
reconnaissance, et, de ce fait, devient un espace de développement
et de constante création. Comme dans tout autre travail, le trafic ne
constitue pas seulement une activité fondée sur la subvention des
besoins. Il s’agit d’une possibilité d’action capable d’engendrer des
processus de création (Faria, 2009).

Lorsque, dans le travail formel, précarisé et dévalorisé, le sujet


n’arrive pas à se dégager de l’anonymat, c’est-à-dire à imprimer sa
marque dans le monde, et qu’il n’a pas d’autres moyens de
reconnaissance comme la participation culturelle ou politique, la
quête de reconnaissance peut être réalisée par d’autres voies que
celles inscrites dans les limites de la loi.

C’est le cas aussi de la prostitution, également prise pour une


forme de résistance aux difficultés imposées à la survie de celles et
ceux qui se retrouvent « en dehors de l’ordre ».

La lutte pour la reconnaissance de la prostitution comme travail,


pour abolir la perspective moraliste qui guide les discussions et les
politiques publiques relatives à ce métier, pour faire face au
stigmate, à la dévalorisation, à l’exploitation, à la violence, au
manque de politiques publiques efficaces, s’inscrit dans ce champ
de résistance à l’assujettissement. Nous pouvons dire qu’il y a un
effort créatif à vivre chez les prostituées, dans la lutte qu’elles
mènent, chacune à sa manière, afin d’enregistrer quelques
conquêtes, et de se transformer en sujets de droit. Il s’agit d’une
mobilisation pour ne pas être complètement un jouet du milieu.

Selon Roberts, depuis le VIe siècle av. J.-C., la prostitution a pu être


envisagée comme un moyen d’atteindre la liberté (pour les esclaves)
et l’indépendance (des femmes sous l’emprise de leurs maris) :
« Beaucoup de femmes ont vraiment choisi la prostitution comme
carrière, en la considérant comme un chemin vers la liberté, un
moyen de contrôler leurs propres vies et une alternative positive à la
tyrannie du régime domestique » (Roberts, 1998, p. 39).

Actuellement, construire un lieu de reconnaissance et lutter contre le


stigmate, contre le processus d’infériorisation sociale, revient à créer
le sujet prostitué(e) en tant qu’appui identitaire et sujet de droit, ce
qui a mené à l’élaboration d’une nouvelle stratégie politique de
résistance : revendiquer la prostitution comme un droit sexuel
implique d’affirmer l’existence de la sexualité et de l’érotisme dans la
pratique des travailleurs et travailleuses du sexe, et d’indiquer ce
rapport entre la prostitution et les droits sexuels comme relevant du
domaine politique.

Ce que nos recherches montrent, c’est que, même si les travailleurs


du trafic et de la prostitution considèrent ces activités comme
exclusivement transitoires, une fois qu’ils y sont installés, le travail
formel et même le travail au noir, tenu pour légal, sont vus par ces
sujets comme des activités sans compensation, dans la mesure où
elles ne leur donnent pas les moyens d’accéder au niveau de vie
désiré et idéalisé, symbole du succès et de la valorisation
personnelle. Ils sont, ainsi, emprisonnés par les gains qui leur
permettent de satisfaire leurs besoins de consommation et de
reconnaissance, tout en sachant qu’ils sont susceptibles d’être
poursuivis et punis, qu’à n’importe quel moment ils pourront se
retrouver en prison.

Conclusion

L’approche clinique du travail qui est la nôtre nous aide à


appréhender le développement de l’activité propre au sujet et les
processus de subjectivation qui en découlent ; tout aussi utile est le
regard anthropologique, politique et éthique qui entend l’activité de
travail comme l’implication du sujet dans un débat de normes, dans
l’usage constant de soi, dans une dramatique qui se constitue et se
développe dans le corps, en permanentes renormalisations
(Schwartz, 2003) exigeant ruse et créativité.

Nous avons développé l’idée selon laquelle l’univers marginal et


carcéral constitue un espace dans lequel se déploie la dynamique
qui provoque des ruptures et la négation des normes sociales et, en
même temps, le besoin de créer d’autres normes en guise de
résistance à l’assujettissement et à la négation de l’existence.

En ce sens, nos réflexions sont également proches de celles


de Winnicott (1975), pour qui créer implique de détruire la réalité
telle qu’elle se présente pour permettre au sujet de devenir un agent
du monde, et non pas un individu qui se contente de réagir à ce
monde.
Avec Winnicott (1975), Retondar et Mattos (2011), nous entendons
la créativité, l’acte de création, comme le mouvement réalisé par le
sujet face à une nouvelle possibilité dans laquelle il s’est donné une
chance et s’est découvert capable d’être un peu plus que ce qu’il
était auparavant ; et également comme un acte narcissique, qui rend
plus forte l’individualité, par conséquent l’estime de soi du sujet.

Porter ce type de regard sur les activités développées en prison,


dans la prostitution et dans le trafic de stupéfiants, comme nous
l’avons fait, peut faciliter la compréhension des processus de
ségrégation, dévoiler la fluidité dans les conditions de marginalité et
la porosité des relations entre le légal et l’illégal, le formel et
l’informel, le licite et l’illicite – la norme et son envers –, ainsi que le
besoin de créer pour survivre.

En fin de compte, les exemples de la prostitution et du trafic de


stupéfiants au détail nous semblent paradigmatiques des
phénomènes de relégation au sein de notre monde néolibéral
globalisé.

Dans cette logique, la structure normative circonscrit ce qui est


humainement intelligible et délimite ce que nous reconnaîtrons et
quelles vies nous allons protéger ; ainsi, dans ses multiples finalités :
« cadrer, guider, réguler les activités ; être au service de la
rationalisation et du pacte dénégatif » (Lhuilier, 2013, p. 26). La
norme va séparer les vies qui importent de celles qu’il ne vaut pas la
peine de préserver, celles qui ne matérialisent pas la norme (Butler,
2011). Pour échapper à la condition de « vies tuables » (Agamben,
2016), puisque à l’extérieur de la norme mercantile qui règle les
rapports sociaux contemporains, les prostituées et les trafiquants de
stupéfiants visent, dans ces activités marginales, à créer la place de
sujets de leurs propres vies, même si cette place se présente
comme obscure et mortifère.
Résistance et créativité : le travail
dans le Système unique de santé
au Brésil
Crisane Costa Rossetti
Crisane Costa Rossetti, psychologue dans le secteur
de la gestion du travail au sein du secrétariat municipal
de santé de Belo Horizonte, Brésil ; intervenante en
psychosociologie du travail ; chargée de cours en
psychologie à l’Université fédérale de Minas Gerais ;
doctorante en psychologie à l’Université catholique
pontificale de Minas Gerais.

José Newton Garcia de


Araújo
José Newton Garcia de Araújo est professeur au
département de Psychologie à la PUC Minas (Université
catholique pontificale de Minas Gerais), Brésil ;
psychologue, docteur en psychologie à l’université de
Paris VII ; chercheur au Conselho Nacional de
Desenvolvimento Científico e Tecnológico – CNPq ;
membre du CIRFIP et du comité scientifique de la
Nouvelle Revue de psychosociologie ; codirecteur,
entre autres, de l’ouvrage Trabalho e saúde : cenários,
impasses e alternativas no contexto brasileiro. São
Paulo, Opção Editora, 2015.
ans le contexte du travail formel au Brésil, en grande partie géré

D
selon la logique néolibérale de production, on assiste à la
précarisation du travail et à la croissante déstabilisation des
collectifs de travail. Aussi bien dans les entreprises privées que dans
les organisations publiques, on voit souvent un écart entre les
objectifs des organisations tournés vers la productivité et les valeurs
du marché, et ceux des travailleurs, qui visent à réaliser un travail
bien fait et à y imprimer leur marque. Une telle disparité peut
conduire aussi bien à la souffrance et à des maladies qu’à des
mouvements de résistance et de créativité.

L’objectif de ce texte est d’identifier les mouvements de résistance et


leur puissance créatrice dans le contexte du travail des médecins
engagés dans le Programme santé de la famille (PSF) à Belo
Horizonte, inscrit dans le Système unique de santé (SUS) du Brésil.
Dans cette étude, issue d’une recherche toujours en cours, nous
cherchons à répondre à la question : à quoi résistent ces travailleurs
de la santé, et sur quelles valeurs s’étaye leur résistance ? Les
données recueillies sur le terrain mettent en évidence que face aux
situations des patients se trouvant entre la vie et la mort, les
médecins sont parfois obligés de prendre des décisions et d’adopter
des procédés cliniques particuliers qui, très souvent, se heurtent aux
protocoles du modèle de gestion des unités de santé dans
lesquelles ils travaillent. Dans ce cas, les impasses entre les
conduites imposées par la gestion et le plein exercice du soin
médical peuvent mener à des expériences de désarroi, d’indignation
et d’impuissance, d’où le risque, pour ces travailleurs de la santé, de
perdre le sens même du travail dans lequel ils se sont lourdement
investis. Certains tombent alors malades, parfois même gravement,
tandis que d’autres démissionnent.

Beaucoup d’entre eux, cependant, utilisent des stratégies de


résistance, afin d’assurer les conditions minimales d’un travail digne,
fondé sur les principes de l’éthique et de la solidarité vis-à-vis des
usagers du système public de santé. Ce sont ces manifestations de
résistance que nous entendons aborder dans ce texte.

Pour aborder le concept de résistance, nous étaierons, dans un


premier temps, sur le texte de Françoise Proust De la résistance, qui
nous a aidés à explorer les situations du travail en question. Afin de
discuter ce concept dans le contexte des organisations et des
institutions de santé, nous nous référerons d’abord à sa double
connotation, à savoir « un mixte de réactivité et d’activité, de
conservation et d’invention, de négation et d’affirmation » (Proust,
1997, p. 11). D’emblée, nous appréhendons ainsi la nature ambiguë
et contradictoire de la résistance. Par conséquent, un même
mouvement qui, au premier abord, semble réactif et ne vise qu’à
maintenir l’état des choses, peut « rendre possible le déploiement de
toutes les potentialités de la puissance d’agir » (Lhuilier et Roche,
2009, p. 11). Proust ajoute que si « la résistance naît de l’affection
contrariée d’une force par une autre, alors la résistance est affaire
d’affect, de passion, de cœur » (p. 12). On résiste donc, au sens
créatif du terme, « parce que la vie vécue n’est pas vivable, parce
que l’état des choses là n’est pas tolérable » (p. 12-13). En plus,
« on ne résiste qu’à ce à quoi l’on craint de ne pouvoir résister »
(Proust, citée par Bensaïd, 1998, p. 1).
Le Système unique de santé du brésil

Le SUS est une proposition de santé collective basée sur les


principes d’égalité, d’équité et d’universalité, donnant de la
consistance et de la matérialité à une politique publique de santé
essentiellement collective et démocratique. Son implantation se
heurte cependant aux pratiques des corporations médicales privées
qui, dans le domaine de la santé, bénéficient d’un énorme marché
au Brésil. La complicité entre les agents publics et les tenants de ces
entreprises fait que, dans l’actuel contexte politique, économique et
social brésilien, le SUS se trouve dans une situation de grande
fragilité. Le résultat de la fréquente négligence des pouvoirs publics
est le manque de fonds, et surtout la mauvaise gestion du système,
qui subit par ailleurs les méfaits de maintes pratiques de corruption.
Ainsi, le manque de ressources pour proposer une assistance
régulière de bonne qualité relègue des milliers d’usagers du SUS à
une condition de quasi-désarroi. C’est dans ce scénario que la
résistance des professionnels de la santé publique – nous nous
concentrerons essentiellement sur le travail des médecins – se
manifeste, d’une manière active et créative, car c’est la survie du SUS
lui-même qui est en jeu.

Créé en 1990, le SUS est le résultat d’une histoire de luttes sociales


visant une réforme sanitaire, ainsi que de la reconquête de la
démocratie [1] . Cette réforme a eu comme protagonistes des
professionnels de la santé, des intellectuels, professeurs et
étudiants, des syndicats et des représentants des mouvements
sociaux, tous conscients du fait que la santé collective ne pourrait
pas se consolider sous un régime dictatorial, soutenu d’ailleurs par
de grands groupes industriels nationaux et internationaux.

Dans le projet du SUS, le concept et les pratiques de santé de la


population ont été rediscutés, mettant en jeu autre chose que le seul
rapport médecin/patient. En effet, la mise en évidence des
déterminations sociales de la maladie exigeait une réponse plus
complexe, au-delà de la seule assistance individuelle, fondée sur un
vaste programme de prévention et de surveillance de la santé de la
population. De cet effort, essentiellement critique, émerge alors un
nouveau concept de santé : cette dernière n’est plus considérée
comme la simple absence de maladie, car elle prend en compte le
bien-être et les droits du citoyen, tels que l’accès au travail, à
l’éducation, à la possession de la terre, au loisir, à la culture, à
l’assainissement des espaces publics et privés (Cunha et Cunha,
2001). Cela signifie que les conditions générales d’une existence
digne sont déterminantes pour la santé. Ce projet prévoit
l’intégration des différentes sphères publiques (fédérale, régionale et
municipale) dans la gestion de la santé, outre la redéfinition de ses
acteurs. Le système serait ainsi dirigé non seulement par les
gestionnaires mais aussi par les travailleurs de la santé (médecins,
infirmiers, aides-soignants, agents communautaires [2] , etc.) et par
les citoyens eux-mêmes, c’est-à-dire les usagers du SUS.
L’intégration de ces acteurs consoliderait la proposition de
participation sociale dans la construction collective de la santé
publique. Autrement dit, dans cette conception de cogestion du SUS,
la santé publique intègre également une dimension politique. On
perçoit ici une approche de la santé qui rejoint la conception de
Canguilhem (1966) : la santé est entendue comme possibilité de
créer de nouvelles normes de vie, des formes de réinvention,
d’action sur l’histoire elle-même.

Suite à l’ouverture politique en 1985, la santé a été légitimée par la


nouvelle Constitution de 1988 en tant que droit pour tous, et sa
garantie, comme un devoir de l’État. C’est en 1990 que le SUS a été
fondé, avec l’objectif de rendre effective l’assistance à la santé
comme droit du citoyen, et non plus soumise à la seule logique
« marchande » de la santé. Cependant, cette même année,
Fernando Collor de Mello, élu président du pays, a voulu imposer
une réforme néolibérale de l’État, le SUS ne représentant pour lui rien
d’autre qu’une « excroissance » (Arouca, 2003). Cette posture visait
donc à démanteler ce projet de construction collective de la santé, à
accroître la précarité des conditions de fonctionnement du système
public sous-financé et à renforcer le recours aux assurances privées.
La réalité du travail fit alors émerger sa face douloureuse voire
intolérable, due à l’absence de reconnaissance des travailleurs et à
la relégation de leur rôle d’acteurs sociaux à celui de simples
« ressources humaines » (Menicucci, 2006 ; Campos, 2007 ;
Ferreira Neto et Araujo, 2014).

Dans ce contexte, toujours actuel voire encore plus dégradé, le


travailleur se voit confronté à deux perspectives : l’une du marché
privé, hégémonique, privilégiant le rapport
coût/effectivité/productivité ; l’autre, contre-hégémonique,
démocratique, qui voit dans les politiques de santé collective une
chance d’agencement de subjectivités critiques, actives et solidaires.
Pour le travailleur du SUS, ce vécu paradoxal est devenu une source
de souffrance, et, très souvent, de maladie.

Malgré cet écart, le projet initial du SUS – et son développement


manqué – a vu la mise en acte de nombreux avantages au fil des
années. Rappelons que le Brésil est le seul pays au monde qui,
malgré tout, offre une assistance à la santé gratuite et intégrale à
plus de cent millions d’habitants. Il propose des politiques publiques
ponctuelles, tournées vers la santé de la femme, de l’enfant, de la
personne âgée, des personnes handicapées, des LGBT, des enfants
et adolescents en situation de vulnérabilité sociale, de la population
vivant dans la rue, des personnes incarcérées, parmi d’autres. Il a
permis une forte réduction de la mortalité maternelle et infantile.
Ainsi, avec l’avancée de l’Attention basique [3] , la poliomyélite a été
éradiquée et on a contrôlé la lèpre. Ajoutons le Programme de santé
de la famille (objet de cette recherche), le Programme de santé à
l’école, la Pharmacie populaire, le Service d’aide médicale urgente
(SAMU), la politique de la santé du travailleur, outre le contrôle et le
traitement des MST (maladies sexuellement transmissibles)/sida, la
politique de la santé mentale. On voit que, dans le contexte de la
lutte pour le projet du SUS, on compte beaucoup de défis, avec des
progrès et des reculs.

Programme santé de la famille


Notre recherche a donc été réalisée auprès des médecins travaillant
dans le Programme santé de la famille (PSF). Créé en 1994 par le
ministère de la Santé, il constitue la « porte d’entrée » de l’usager
dans le SUS. Il s’agit d’un changement dans la manière d’aborder la
santé collective : le modèle médical traditionnel individuel, curatif et
médicamenteux, se trouve remplacé par un autre, préventif, collectif,
multi- et interdisciplinaire. Ce programme envisage l’engagement
des travailleurs de la santé, des familles et des communautés, dans
les processus de promotion, de prévention et de soins, à partir des
problèmes du territoire dans lequel s’inscrit chaque unité de santé.
En proposant un suivi longitudinal, il permet « l’attention directe aux
individus, aux familles, aux groupes sociaux et à l’environnement
(naturel et social), visant à trouver des solutions aux problèmes et à
satisfaire aux besoins prioritaires » (Fekete, 2000).

Le travail du PSF est donc développé dans les Unités basiques de


santé (UBS) réparties dans la ville, et chargées du suivi infantile et de
la grossesse, des vaccinations, du contrôle et du traitement des MST,
de la tuberculose, du diabète, de l’hypertension et de la lèpre, entre
autres. Il intègre également l’attention à la santé buccale et les
actions de vigilance épidémiologique. Chaque unité est composée
d’un nombre d’équipes adapté à son territoire de couverture ou au
nombre d’habitants suivis. Chaque équipe du programme est
composée d’un médecin, un infirmier, deux aides-soignants, trois à
cinq agents communautaires de la santé, un dentiste et un aide-
soignant de la santé buccale. Cette équipe est censée suivre chaque
famille d’une population d’environ trois mille personnes,
conformément aux caractéristiques du territoire sous sa
responsabilité (Brasil, 2006).
Malgré l’excellence de ce projet, il existe un écart entre sa
conception et ce qui est effectivement faisable dans le quotidien
concret du travail. En effet, les équipes de santé sont très souvent
incomplètes et le nombre d’habitants à suivre augmente
régulièrement. De plus, il manque des approvisionnements et des
médicaments, et l’infrastructure basique est incomplète dans les
unités. Malgré cela, chaque équipe de santé cherche à réaliser un
suivi humanisé (basé sur les principes de la « politique nationale
d’humanisation »), de manière responsable et autonome, même s’il
faut faire des choix entre la manière digne et appropriée de soigner
un patient et les impératifs de conformité au nombre de
consultations exigé par la gestion. Se manifeste ici cette tension
entre l’usage de soi par soi et par les autres, l’apparition « des
“résistances” potentielles que les hommes peuvent exercer dans leur
situation de travail pour reconfigurer leur propre milieu de vie »
(Efros et Schwartz, 2009, p. 39).

Face aux contraintes de la gestion, les médecins du PSF expriment


des sentiments d’indignation, mais surtout d’impuissance, dus au
manque de reconnaissance institutionnelle et au discours des
pouvoirs politique et économique au bénéfice de la médecine privée,
disqualifiant le modèle du SUS, ainsi que ses travailleurs. Toutefois,
les usagers du système, pour la plupart, reconnaissent et
manifestent leur gratitude pour le traitement reçu, y compris avec
des expressions d’affection, en offrant des petits cadeaux à
l’équipe : le plus souvent des objets qu’ils produisent eux-mêmes.

Le conflit entre les valeurs inhérentes au projet du SUS et les valeurs


néolibérales concurrentielles se renforce au gré du quotidien du
travail. L’équipe de santé développe ainsi des stratégies de
résistance qui, explicites ou non, assurent le fonctionnement de ce
système et aident chaque professionnel à se maintenir en bonne
santé, de manière à pouvoir persévérer dans son travail.

Résistance : entre la liberté et la


créativité

Proust (1997) affirme que la résistance est immanente au sujet, et


non la conséquence d’un facteur déclencheur ou la réponse à une
action agressive. Au contraire, elle est présente, car il s’agit d’une
force qui a toujours été là, dans les territoires subjectifs et concrets
de l’être vivant, parce qu’il est impossible de rester indifférent aux
pressions qui visent à affaiblir la puissance de vie et d’action.

La résistance, en l’occurrence, se manifeste dans des situations où


le travailleur ne supporte plus de se maintenir dans une condition
d’assujettissement, par rapport aux contraintes exercées sur son
savoir-faire et son éthique ; ce qui exige de lui la défense des
causes pour lesquelles il lutte dans l’exercice de son métier. Lhuilier
et Roche (2009) soulignent que « résister signifie ici opposer une
force à une force qui tend à détruire sa force de travail, sauver coûte
que coûte le corps qui la contient, ou pour le moins retarder le temps
de l’usure et, à terme, de l’épuisement, de la destruction » (p. 12).
Résister revient donc à agir, dans le sens de la transformation, face
aux formes de pouvoir qui menacent d’encercler et de maîtriser la
trame subjective et intersubjective qui donne vie au collectif de
travail.

De son côté, Foucault (1995) précise que le concept de pouvoir n’est


pas quelque chose que l’on possède, il ne s’agit pas d’une structure
ou d’une institution, ni proprement d’une violence, d’une imposition
de consentement ou de soumission, mais d’une force de multiples
actions sur les actions des autres. Circulaire, le pouvoir n’est pas
une violence, même pas une coercition, puisqu’il inclut une
composante de liberté. En fait, le pouvoir ne s’exerce que sur des
« sujets libres », disposant d’un champ de conduites, de réactions,
de réponses, d’inventions ou de modes de comportement possibles.

Ces sujets libres sont aussi insoumis et opposent une autre force à
celle qui tente de les asservir. En ce sens, la résistance, c’est
également l’effort pour transformer ces rapports de forces. Mais si
Foucault affirme que dans tout rapport de pouvoir il y a une
résistance, celle-ci ne s’applique pas sur un point spécifique, sur un
évènement. Elle est plurielle, basée sur des points multiples,
dynamiques (Foucault, 1976 ; 1995).

Quant à Proust (1997), elle affirme que tout mouvement de


résistance implique la subversion et l’expérience de liberté de l’acte,
le choix des stratégies de lutte et la création d’autres possibles, au
cours d’un procédé de subjectivation. Une liberté qui persiste à
s’opposer aux intransigeances de certaines formes de
gouvernement des hommes. Dans tous les cas, qu’elle soit
individuelle ou collective, silencieuse ou bruyante, la résistance
configure un rapport surtout politique, dont la genèse se situe dans
l’indignation de l’être, dans l’épuisement du conformisme, dans la
douleur qui ne se résigne pas (Proust, 1997 ; Fleury, 2009).

L’acte de résistance, en s’efforçant d’assurer les choix qui affirment


certaines valeurs et décisions, implique des risques plus ou moins
calculés. Comme l’exprime Enriquez (2009, p. 195), résister est un
acte de souveraineté, dans le sens de ne pas rester au sous-sol,
c’est une façon de penser et d’agir autrement ; enfin, « résister,
prendre des risques, c’est “prendre le parti de la vie” ».

Résistance et créativité dans le travail


du sus

En bientôt trente ans d’existence du SUS, plusieurs mouvements


syndicaux et sociaux se sont manifestés pour une macropolitique en
faveur de meilleures conditions de travail et du suivi de l’usager du
système. En même temps, au sein des unités de santé, on assiste
constamment, quoique d’une manière pas toujours visible, au
surgissement d’une micropolitique, assimilable à ce que Foucault
(2014) a nommé « microphysique du pouvoir ». Cette micropolitique
a lieu parmi les acteurs en question – gestionnaires [4] , travailleurs et
usagers – dans le vécu quotidien des processus et de l’organisation
du travail.

Les unités de santé sont donc configurées donc comme des


espaces où émergent de nouvelles formes de pouvoir, par le biais
des négociations locales sur le soin et l’attention à la santé de la
population. Ces micropouvoirs se dévoilent notamment face à la
précarisation, à la violence et aux contraintes imposées à l’équipe de
santé, avec un effet délétère sur les corps et les affects fragiles des
usagers.

C’est dans un tel scénario que ces médecins trouvent une « marge
d’action » dans l’exercice du soin. Il est à remarquer que le caractère
dynamique et créatif de ces actions affecte positivement toute
l’équipe de santé ainsi que les patients, ce qui est déterminant pour
le développement de l’office de la médecine de famille.

Dans cette arène où les combats ne sont pas toujours explicites, une
fois qu’ils ont lieu par le biais de micro-décisions, la résistance surgit
comme une transgression ou une subversion des protocoles.
Cependant, elle n’est pas toujours reconnue comme un acte créatif
et autonome, même lorsque sont alors mis en évidence de
nouveaux modes opératoires pour faire ce qui doit être fait,
remettant en question la rationalité nuisible des normes préalables.

De telles microdécisions concernent des questions techniques et


éthiques, compte tenu des valeurs qui traversent le travail de santé
et le souci de la vie des usagers. Elles se manifestent dans la
manière d’écouter la douleur de l’autre, d’accueillir le patient, dans la
création de liens avec lui, dans la contestation de normes qui
définissent les conduites standardisées du soin. Selon l’un des
médecins, les UBS sont des espaces de citoyenneté dans lesquels la
verticalité et la hiérarchisation des relations doivent être remplacées
par des relations horizontales.
Quelques exemples devraient permettre de repérer la façon dont
sont agencées les résistances créatives, parfois furtives et
silencieuses, tout au long de l’assistance aux usagers du PSF, en
opposition à la prescription qui rend le travail infaisable et freine les
transformations nécessaires au fonctionnement du service.

Un premier exemple : une praticienne interviewée met en question


l’implantation arbitraire, non négociée, du protocole de
Manchester [5]  dans les unités de santé du PSF. Selon elle, toutes les
souffrances ne modifient pas les données cliniques. Dans ce cas,
comment classer le degré de risque de tous les patients en urgence,
comment définir le très urgent, l’urgent, ce qui l’est peu, ou pas du
tout… sans singulariser la douleur de chacun ? Comment définir, par
le biais d’un protocole prescrit, la priorité clinique d’une adolescente
qui présente des plaintes diffuses de douleurs dans le corps, mais
dont les abus sexuels subis ne pourront être identifiés qu’à travers
« l’écoute humanisée » ? Ou celle des femmes victimes de violence
conjugale ? Comment diagnostiquer, à travers un formulaire à
remplir en cinq minutes, que la douleur à la poitrine d’une femme
n’est pas due à un infarctus mais à l’impact de la perte d’un enfant,
assassiné par les narcotrafiquants ou par la police ? Cette
praticienne résiste en s’opposant aux protocoles : « Les protocoles
n’arrivent pas à tout prendre en compte ! » s’indigne-t-elle.

Une autre situation : dans les unités de santé qui accueillent un


grand contingent d’usagers [6] , les professionnels sont en proie à
l’angoisse, car ils font face à des demandes impossibles. D’un côté,
les impératifs gestionnaires leur prescrivent de suivre un plus grand
nombre de personnes, selon les protocoles usuels, et d’atteindre des
quotas, dans la méconnaissance du contexte réel du travail. Or, face
à l’augmentation de la demande de soins, le manque de ressources
matérielles et de personnel n’est pas pris en compte par les
instances politiques.

C’est ainsi que, face à l’obligation de voir un nombre excessif de


patients par jour, afin d’atteindre l’objectif de productivité, un
médecin insérait son propre nom, aléatoirement, sur les listes de
patients. Cela lui permettait de prolonger le temps de l’accueil des
patients ayant besoin d’une consultation plus approfondie.

Tout au long de la recherche, nous avons découvert des UBS avec un


seul médecin attitré, ce dernier ayant sous sa responsabilité une
population de cinq mille personnes totalement dépendantes du
système (SUS). Dans ce cas, le désarroi du médecin augmente face
à la vulnérabilité des patients, dépourvus qu’ils sont de leurs droits
les plus basiques, tel celui à leur propre subsistance. En effet, dans
une réalité sociale marquée par de multiples carences, la population
non seulement souffre de maladies du corps mais elle demande aux
professionnels de la santé d’accueillir également sa « douleur de
vivre ». Or, une telle demande exige des engagements différents,
rarement compatibles avec l’obligation de suivre un plus grand
nombre de personnes dans un moindre espace de temps, et de s’en
occuper au sens le plus complet du soin.

D’autres médecins interviewés font part de leur refus de la


« normalisation » du rapport médecin-patient. C’est là que l’on
perçoit la singularité de la médecine pratiquée au PSF [7] , dont la
proposition est de créer des liens, de connaître les sujets, leurs
familles, leurs histoires. À ce sujet, un médecin nous raconte : « Très
souvent le processus de travail veut normaliser mon rapport avec
mon patient. Il [le gestionnaire extérieur] te dit : tu ne peux pas faire
une ordonnance à un patient qui arrive tard, vers 16 h 30, parce que
tu vas mal l’habituer. Mais il [le gestionnaire] ne sait pas que je
connais cette patiente, je sais qu’elle ne se lève pas tôt le matin
parce qu’elle passe la nuit à attendre son fils, ou alors que c’est à
cette heure-là qu’elle vient parce que c’est le seul moment que j’ai
pour lui accorder de l’attention. »

Ce médecin décrit la pression qu’il subissait : « Ils [la gestion]


voulaient restreindre l’accès du patient et se plaignaient que moi, en
ne les restreignant pas, je crée une double porte dans l’unité, que
j’habitue mal les gens […] mais ils voulaient obliger les patients à
suivre une norme qui n’était adéquate pour aucun d’entre eux. »

Dans ce cas, nous voyons que l’histoire des patients traverse


l’histoire des médecins, et c’est dans cette création de nouveaux
espaces entre le prescrit et le réel que surgit l’une des facettes de la
résistance créatrice au travail.

Il est évident que, dans les services de santé, il faut bien observer
les normes et les protocoles lorsqu’il s’agit de la rigueur technique
inhérente à certaines procédures cliniques. Mais, en dehors de cela,
on constate un excès de prescriptions qui ne sont pas d’ordre
clinique ou technique, mais qui visent plutôt à répondre à des
intérêts politiques. Dans ce cas, le fait d’atteindre un objectif
quantitatif de soins donne de la visibilité publique, mais désorganise
le modèle de soins que l’équipe de santé cherche à réaliser.
Autrement dit, face aux impositions insensées, les médecins forgent
de nouvelles manières de s’organiser et de s’approprier le travail, en
même temps qu’ils répondent à un engagement éthique et politique,
inhérent aux soins envers les usagers.

Dans ce cas, ils renormalisent leur métier, en mobilisant leur corps et


leur intelligence. Il s’agit ici d’une transgression, dans le sens utilisé
par Efros et Schwartz (2009, p. 40) : « transgresser sera donc […]
développer une activité qui sera en partie non conforme aux règles
inscrites dans les normes antécédentes, remettre en cause les
valeurs, la légitimité et la “rationalité” encadrant et organisant les
activités. [C’est] une nécessité du “vivre en santé” ».

Ainsi, avec leurs ruses pour répondre aux prescriptions d’une façon
satisfaisante, les médecins développent des formes de résistance
leur permettant de se reconnaître dans leur activité et de développer
un travail bien fait, conformément à leurs valeurs et aux exigences
du métier. De cette façon, ils visent surtout à assurer à l’usager-
citoyen le droit à la santé. Au cours des entretiens, nous avons
identifié bien d’autres conduites vraiment peu conventionnelles. Il en
est ainsi d’un médecin qui abandonne régulièrement son cabinet et
monte dans la favela pour s’occuper d’enfants qui vivent dans des
situations fortement précaires, car leurs parents n’ont nullement les
moyens de leur proposer les soins essentiels, d’affection, d’abord,
ensuite d’hygiène, d’alimentation et de traitement des maladies. En
dehors de l’unité de santé, il va apporter son soutien à des
populations socialement vulnérables, forcées par la police à
abandonner leurs logements, lorsque leurs quartiers sont atteints par
les inondations et les crues. Il s’habille en clown dans les salles de
vaccination occupées par des enfants victimes de violence. Et il se
débrouille comme il peut, avec des instruments de fortune, en cas de
manque ou de précarité de ses équipements et instruments.

Ce sont là pratiques courantes chez les médecins et les autres


membres de l’équipe qui se mobilisent collectivement, pour prendre
soin non seulement de la population mais aussi d’eux-mêmes.

À part ces trouvailles opératoires, une autre stratégie de résistance


des médecins et des autres professionnels est l’appel à un discours
de défense du SUS, en le décrivant comme un dispositif public
efficient et de qualité, juste, intégral et universel, qui se trouve parmi
les meilleurs au monde. Contre un discours médiatique qui le
disqualifie, les médecins nient qu’il s’agisse « d’un SUS pour les
pauvres [8]  », dépourvu des ressources du système privé de santé.
Ils contribuent ainsi à construire des voies de reconnaissance, dans
le rapport quotidien avec l’autre, que ce soit avec un confrère, un
patient ou le gestionnaire local. Très souvent, d’autres médecins
tendent à disqualifier la situation du confrère qui travaille pour le SUS
en tenant un discours selon lequel, au Brésil, tout service public est
défaillant. Ainsi, même la population bénéficiaire du SUS assimile ce
discours de dévalorisation du système, ce qui contribue à conforter
le pouvoir économique et politique des grandes entreprises privées
d’assurances, des cliniques, des hôpitaux et des cabinets privés.

Considérations finales
De quelle résistance parlons-nous, en abordant le travail du médecin
du Programme santé de la famille du SUS ? Il n’y a certainement pas
une réponse unique qui puisse épuiser cette question, mais en
écoutant les travailleurs, on se rend clairement compte que leurs
mouvements de résistance s’opposent à la logique productiviste et
quantophrénique (Gaulejac, 2005) qui combat les principes et les
directives du SUS, ainsi qu’à la perspective du soin en tant qu’action
politique et humanitaire. Il s’agit donc d’une résistance à tout ce qui
tente de destituer le travail de son sens et de le vider des valeurs qui
l’étayent. On résiste, enfin, par fidélité ou par identification aux
idéaux démocratiques qui sont à l’origine du SUS, insérés dans les
luttes au nom de la liberté, de la démocratie et de l’émancipation des
citoyens ; on résiste ainsi à la culture de l’individualisme liée à la
logique néolibérale, à la rationalité du marché.

Le travail du médecin du SUS est caractérisé, fondamentalement,


comme une activité qui mène le sujet à la rencontre d’autres sujets.
Il convoque l’opérateur du soin à un constant mouvement de
création et de choix, à un savoir-faire qui implique des trouvailles
inattendues, alliées à la responsabilisation qui assure les liens avec
la population. En l’occurrence, on résiste aussi à la fragmentation du
service et à la solitude, à l’isolement dans l’acte de prendre soin de
l’autre. Ce soin revient à promouvoir la santé, à travers une série
d’articulations qui font en sorte que le travail soit développé, la
plupart du temps, de manière collective, comprenant l’échange de
savoirs académiques et d’expériences, ou de « savoirs investis »
(Schwartz et Durrive, 2009). Il s’agit ici d’une rencontre non
seulement technique mais subjective et historique – dans le sens où
l’action présente convoque l’histoire que chacun de ces sujets porte
en soi, ce qui rend possible, à son tour, l’incessante construction
collective de l’histoire du SUS.

Notes du chapitre

[1] ↑ En 1964, le gouvernement démocratique du Brésil a été destitué par un coup d’État
militaire. Le régime dictatorial installé alors n’a pris fin qu’en 1985.

[2] ↑ Les agents communautaires de santé sont les personnes qui habitent les quartiers
où sont situées les unités de santé, et qui font le lien entre la communauté et l’équipe de
santé. Ils font des visites à domicile, guident les usagers vers les services de santé,
développent des actions de promotion de la santé, de prévention de maladies et de
vigilance épidémiologique.

[3] ↑ L’Attention basique est un ensemble d’actions de santé, dans le domaine individuel
et collectif, qui englobe la promotion et la protection de la santé, la prévention de maladies,
le diagnostic et le traitement, la réhabilitation et le maintien de la santé. […] C’est le contact
préférentiel des usagers avec le système de santé (Brasil, 2006).

[4] ↑ Il convient de rappeler que le gestionnaire placé dans l’unité de santé est quelqu’un
issu de l’équipe soignante (médecin, infirmier, dentiste, travailleur social, psychologue, etc.),
il connaît « de l’intérieur » et s’identifie au projet « humanisé et solidaire » du SUS. D’un
autre côté, beaucoup de gestionnaires qui occupent le haut de la hiérarchie du système
sont presque toujours indiqués par les partis politiques au pouvoir. Ils n’ont aucune affinité
avec les principes éthico-politiques du SUS et s’appuient sur les modèles managériaux du
marché.

[5] ↑ Le protocole de Manchester est un instrument de triage appliqué par des infirmiers,
visant à évaluer le degré d’urgence du suivi des patients, avant de les acheminer vers la
visite médicale, en les plaçant par ordre de priorité à partir de critères prédéfinis.
http://bvsms.saude.gov.br/bvs/publicacoes/protocolo_acolhimento_classificacao_risco.pdf

[6] ↑ Ce plus grand flux d’usagers vers le SUS est dû également, dans l’actuelle crise
politique et économique du pays, à l’augmentation du chômage. Beaucoup de travailleurs
n’ont plus les moyens de payer une assurance privée.

[7] ↑ Il existe actuellement au Brésil une plainte généralisée par rapport à la qualité des
soins concernant la plupart des assurances privées.
[8] ↑ Effectivement, tout au contraire, les traitements complexes et trop dispendieux
comme les greffes d’organes et l’assistance à des maladies rares et graves sont assurés
par le SUS. Il faut y ajouter, outre l’assistance régulière à 70 % de la population n’ayant pas
une assurance privée, les campagnes universelles de prévention, comme les vaccinations
de masse et la surveillance de la santé de la population, à tous les niveaux.
La créativité productrice de sens
Apprenties en alternance dans le
domaine de la vente
Alexandra Felder
Alexandra Felder est Senior Researcher à l’Institut
fédéral des hautes études en formation professionnelle
en Suisse. Docteure en sociologie, elle est l’auteure de
l’ouvrage L’activité des demandeurs d’asile. Se
reconstruire en exil (érès). Elle travaille sur les
thématiques suivantes : parcours de formation,
identités professionnelles, activités dans divers
domaines de vie, précarités, migrations et asile.

Kerstin Duemmler
Kerstin Duemmler est Senior Researcher à l’Institut
fédéral des hautes études en formation professionnelle
en Suisse. Sociologue et docteure en sciences
humaines et sociales, elle s’intéresse à la socialisation
professionnelle, à la migration et à la gestion de
l’hétérogénéité ethnique et religieuse en institution
scolaire. Elle a publié dans diverses revues : Identities,
Journal of Education and Work, European Journal of
Sociology, Journal of Intercultural Studies, Integrative
Psychological and Behavioral Science.

Isabelle Caprani
Isabelle Caprani est responsable d’axe de recherche
à l’Institut fédéral des hautes études en formation
professionnelle en Suisse. Sociologue et géographe,
ses domaines d’intérêt portent sur l’identité
professionnelle, la migration et les relations
interethniques. Elle est l’auteur de différents articles sur
l’identité professionnelle, dont « Identity strategies in
light of a low-prestige occupation : the case of retail
apprentices » (Journal of Education and Work) et
« Conditions de travail et identification professionnelle :
le cas des apprentis formés en alternance dans le
commerce de détail en Suisse » (Relief).

L a créativité au travail est souvent comprise comme une


« importante contribution à l’innovation organisationnelle,
l’efficacité et la survie » pour les entreprises (Madjar, Oldham et
Pratt, 2002, p. 757). Mais la signification pour les travailleurs eux-
mêmes n’est alors pas suffisamment prise en compte. Nous
proposons ici d’approfondir la discussion sur la créativité au travail
de façon originale, en la focalisant sur des jeunes en formation
professionnelle dans le domaine de la vente. Le commerce de détail,
qui se définit comme un travail de service, est habituellement connu
pour la répétitivité des tâches (par exemple, encaissement,
remplissage de rayons) (Price, 2011). En outre, la créativité et
l’innovation sont souvent étudiées parmi les élites ou les travailleurs
hautement qualifiés (Florida, 2002). La créativité est ainsi
fréquemment associée au travailleur expérimenté, ayant acquis
toutes les compétences propres à son métier. Que des apprentis
encore en formation puissent également être créatifs, voilà une
conception souvent négligée.
Nous partons à la recherche de la créativité qui est au service de la
production de sens de jeunes professionnels en devenir, même si
les processus créatifs présentés dans cet article sont tournés vers la
bonne gestion des tâches. La présentation de trois cas d’apprenties
nous permettra d’approfondir la discussion scientifique sur la
nécessité de disposer d’un environnement soutenant pour les
processus créatifs, ainsi que sur la question de l’acquisition des
compétences spécifiques avant même de pouvoir être créatif. Nous
nous pencherons également sur certains éléments biographiques
qui se sont avérés d’importants facteurs pour le développement de
la créativité.

Nous situerons d’abord le contexte de l’apprentissage en alternance


en Suisse, les conditions de travail dans le secteur du commerce de
détail, et les méthodes de recherche. En second lieu, nous
présenterons notre approche de la créativité sur le lieu du travail
dans la littérature. Enfin, nous discuterons de la créativité
développée par trois apprenties à travers une étude de cas.

Contexte de la recherche et méthode :


apprentissage en alternance en
Suisse

En Suisse, deux tiers des jeunes qui terminent l’enseignement


obligatoire entrent dans des formations professionnelles combinant
le plus souvent la formation en école avec la pratique
professionnelle en entreprise. Ce système d’apprentissage dual est
souvent pris comme référence dans l’insertion professionnelle des
jeunes. Toutefois, des recherches montrent que des inégalités
sociales sont reproduites au niveau de l’accès aux programmes
d’apprentissage (Imdorf, 2010). D’autres soulignent l’importance des
solutions transitoires avant un véritable accès, ou encore, le
problème des interruptions de formation (Lamamra et Moreau,
2016). La transition de l’école au marché du travail est devenue plus
complexe et fragmentée durant les dernières décennies.

Les conditions de travail dans le commerce de détail évoluent


fortement sous l’influence du contexte économique actuel et des
mutations des logiques d’entreprise. Le domaine est devenu plus
compétitif, entre autres de par le développement du commerce en
ligne, la mise en place de grandes chaînes multinationales, ainsi que
le tourisme d’achat du fait de la proximité de la France, de
l’Allemagne et de l’Italie, souvent moins chers que la Suisse
(Benoun, 2015). Par conséquent, le secteur connaît une
transformation structurelle importante des emplois et de
l’organisation du travail.

Cet article fait partie d’une recherche plus large sur le


développement des identités professionnelles des apprentis dans le
commerce de détail, utilisant des données qualitatives récoltées par
entretiens approfondis auprès d’apprentis (25 entretiens), lors de dix
focus groups, ainsi que des observations menées dans trois écoles
professionnelles en Suisse (deux dans des cantons francophones,
une dans un canton germanophone). Dix-huit entretiens ont
également été menés avec des experts de la formation
professionnelle (doyens, enseignants, psychologues, responsable
d’association professionnelle, etc.).

L’analyse des données se poursuit par codage basé sur la


procédure de la « grounded theory » (Charmaz, 2001). Nous avons
commencé par un codage des données transversal et ouvert, pour
ensuite privilégier certains axes. La possibilité de la créativité durant
la formation a émergé comme l’un des axes principaux.

La notion de créativité

La créativité et ses conditions de possibilité dans les entreprises est


un sujet de préoccupation des sciences sociales depuis les années
1950 (Craft, Jeffrey et Leibling, 2001). Durant les premières
décennies, la recherche portait principalement sur la « personnalité
créatrice » et ses caractéristiques. Depuis les années 1980, le
contexte social de la créativité est davantage pris en compte, et les
processus créatifs sont inscrits dans leurs contextes socio-historique
et relationnel (Ryhammar et Brolin, 1999).

Les théories de l’organisation liées à la psychologie sociale se


concentrent sur les contextes sociaux et organisationnels de la
créativité. T.M. Amabile (2013), notamment, étudie les contextes
positifs et négatifs pour la créativité dans ce qu’elle appelle « the
componential theory of creativity », aussi bien dans le contexte de
l’emploi que dans des domaines sociaux plus vastes. Ici, la créativité
est définie comme « the production of a novel and appropriate
response, product, or solution to an open-ended task » (Amabile,
2013, p. 1). Comme son nom le suggère, la « componential theory »
analyse les différentes influences bénéfiques pour les processus
créatifs, en particulier, les compétences pertinentes pour le domaine.
Ces compétences relèvent de connaissances, savoir-faire,
compétences techniques, intelligence et talent. Ce point nous
semble important pour notre questionnement : les apprentis de la
vente de détail peuvent-ils développer de la créativité sans avoir
encore acquis des compétences spécifiques à leur profession ?
Mentionnons ici que cette nécessité est mise en doute par d’autres
référents des théories de la créativité, qui suggèrent que trop de
connaissances peuvent avoir un effet enfermant pour l’individu dans
l’univers du connu. Certains vont plus loin encore, affirmant que
l’individu créatif possède un côté critique voire destructeur envers les
savoirs établis (Roche et Grange, 1999).

D’autres éléments influençant la créativité, selon Amabile (2013),


sont les facteurs organisationnels. Certains peuvent bloquer la
créativité, par exemple une attitude particulièrement critique envers
des idées novatrices, ou des conflits dans le management. D’autres
peuvent stimuler la créativité, comme la liberté dans l’exécution du
travail, un bon travail d’équipe, ou l’encouragement de nouvelles
idées. Cette approche est intéressante dans la mesure où elle met
l’accent sur des éléments individuels et contextuels des processus
créatifs. Mais au-delà, les théories des organisations s’intéressent
principalement à la créativité en tant que produits ou solutions
développés dans l’intérêt des entreprises. Cependant, notre propos
est plutôt de comprendre comment les apprentis se saisissent de la
situation pour développer leur activité et apprendre à « jouer » au
sein de leur occupation, au-delà des attentes des organisations
envers eux.

Pour cela, il nous semble pertinent d’appuyer notre réflexion sur la


notion de créativité de D.W. Winnicott (1975), dont l’origine se trouve
dans le « jeu » du jeune enfant, et qui deviendra un aspect important
également pour la créativité des adultes. La créativité est ici
considérée dans un sens large : non seulement comme une création
reconnue comme telle par le monde extérieur, mais aussi bien
comme une attitude intérieure du sujet envers le monde (Winnicott,
1964, p. 48). Faire preuve de créativité en jouant avec
l’environnement est le signe de la capacité de l’individu à s’adapter
et à développer une nouvelle vision de celui-ci : sa propre vision, et
non pas celle imposée par autrui. Cette approche situe la créativité
dans un contexte où le sujet doit s’adapter à la contrainte de la
réalité.

La notion de « possibility thinking » (Craft et coll., 2001) met l’accent


sur la façon de favoriser la réflexion en déplaçant la question de
« qu’est-ce que cela fait ? » à « qu’est-ce que je peux faire avec
cela ? », afin de découvrir de nouvelles solutions aux problèmes
posés par des apprentissages. Il est ainsi possible d’adopter un rôle
actif face aux processus d’apprentissage, en rassemblant création,
expression de soi et développement du savoir-faire. Comme nous le
verrons, les apprentis utilisent ce type de réflexion spontanément
dans leur vécu quotidien au travail.
Dans une approche psychosociologique, D. Lhuilier (2015) étudie la
possibilité d’être créatif dans une situation de grande contrainte. Ici,
l’accent est mis sur la créativité dans des situations de vulnérabilité,
et va donc plus loin que Winnicott dans l’affirmation que la créativité
est possible dans un contexte peu soutenant. Elle peut ainsi être au
service des « motifs personnels visant à préserver sa santé ou à
rendre la tâche significative pour le sujet » (Lhuilier, 2015, p. 102).
Selon l’auteur, la contrainte est à l’origine même de la créativité,
puisque des moyens créatifs doivent être mis en œuvre pour s’en
libérer.

La créativité est alors au service du sujet lui-même, pour donner


sens à l’activité en s’appropriant des actes plus ou moins prescrits,
ainsi transformés en actes personnels.

Trois études de cas

Dans les lignes suivantes, nous présenterons trois études de cas. Il


s’agit de trois jeunes femmes en apprentissage de gestionnaire en
commerce de détail. Le choix des trois personnes a été motivé par la
diversité des conditions de formation au sein de leur entreprise, mais
également au regard des « activités » qu’elles investissent de façon
créative.
Amandine : le plaisir de la présentation
des marchandises en supermarché

Amandine a 17 ans et est en troisième (dernière) année


d’apprentissage. Sa formation de gestionnaire en commerce de
détail se déroule dans un supermarché d’alimentation sur tous les
rayons de vente. En termes de créativité, Amandine trouve un
contexte lui permettant de « jouer » à sa façon avec la marchandise
et le rapport aux clients. Elle s’approprie des tâches tout en y
ajoutant sa propre empreinte.

Dans son travail, elle se décrit comme une personne qui prend des
initiatives, et aussi, qui vise plus haut. Néanmoins, elle s’est souvent
sentie sous-estimée et reléguée à des niveaux de formation
inférieurs, que ce soit à l’école ou plus tard, pendant sa formation
professionnelle. Au moment de postuler pour son apprentissage, le
gérant doutait de sa capacité et elle a dû insister pour obtenir sa
place en apprentissage. Ensuite, elle exprimait le souhait de
s’inscrire en bac professionnel, mais là encore son conseiller l’en a
dissuadée, estimant que ce serait trop difficile pour elle. Elle accepte
ces décisions, même si elle n’y adhère pas : « Vraiment, c’est
l’habitude qu’on me dise non. Mais je trouve toujours un moyen pour
prouver que je suis meilleure que les autres, bon, c’est un peu ce qui
fait ma motivation. » Amandine développe sa force du fait d’être
mésestimée, dans sa volonté de démontrer ses compétences à ses
enseignants et patrons. Cette trajectoire est un exemple de contexte
d’évolution fait d’entraves, qui n’empêche pas pour autant le
développement de la créativité, mais en constitue un moteur.

Officiellement, son apprentissage est bien structuré, car les grandes


enseignes ont mis en place une méthode de suivi bien définie des
apprentis. Ainsi, elle aurait dû en principe passer plusieurs mois au
sein de chacun des rayons, selon une succession prescrite.
Cependant, dans la réalité, les choses ont été très différentes : elle a
été souvent utilisée comme « bouche-trou », dit-elle, appelée dans
les rayons selon les besoins immédiats en personnel. Mais elle
décrit avant tout les bons côtés de ce rôle, notamment le fait d’être
devenue polyvalente, et d’avoir acquis une connaissance détaillée
de tout le magasin, ce qui lui donne accès à des tâches valorisées :
« Quand j’ai eu mon nouveau gérant, c’est moi qui lui ai fait la visite
guidée parce que j’étais celle qui connaissait vraiment le mieux le
magasin, je connaissais tous les rayons, je pourrais fermer les yeux,
je connais l’emplacement de chaque chose. »

Travailler c’est « faire usage de soi » (Schwartz, 1992). Amandine le


montre bien ici quand, simultanément, elle subit un « usage de soi
par et pour les autres » : elle tente de tirer avantage de cette
ambivalence pour développer son activité.

C’est ce qui lui permet aussi de repérer le rayon où elle peut


exprimer sa créativité, prendre des initiatives pour mieux présenter
les marchandises. « C’est là qu’on doit organiser le plus de
dégustations, comme les fruits et légumes aussi, c’est vraiment un
rayon qui m’a appris ce métier. Parce que là justement c’est des
produits vivants, donc c’est coloré, donc on peut vraiment s’amuser
à jouer avec des jeux de couleurs, d’emplacement avec la masse.
On peut vraiment faire des choses jolies. »

Amandine se trouve projetée, en début d’apprentissage, dans un


contexte organisationnel encourageant pour développer de
nouvelles idées et/ou lui accordant de la liberté pour accomplir ses
initiatives. « Le matin j’arrive, j’fais : “Ah, je vais faire déguster un
produit”, parce que les clients, je vois que ça achète pas, pourquoi ?
Donc je commence à les faire déguster, et bam, le chiffre il remonte
[…] donc moi, j’ai décidé de faire zéro déchet et tant de chiffre, et je
voudrais mettre dans la zone promotion, mais mettre au prix plein,
quand même une ligne, mais mettre dans un panier aussi, et plus
que pendant une demi-journée je reste moi devant le stand du bio, et
quand je propose ce produit, j’explique les bienfaits du bio, parce
que beaucoup, ils savent pas. »

Elle décrit son premier gérant comme très ouvert à ces prises
d’initiative. Le gérant actuel est plus prudent et lui demande des
arguments pour lui laisser la gestion d’une nouvelle initiative. Ce
nouveau contexte organisationnel est donc beaucoup moins
favorable au développement de sa créativité. Mais, ayant acquis une
grande confiance en soi au cours des trois années d’apprentissage,
ces difficultés ne l’empêchent pas de poursuivre son implication et
de développer son activité de façon créative.

Sandra : se créer de bonnes conditions


d’apprentissage
Sandra est en troisième année d’apprentissage dans un petit
magasin de motos. Elle a le projet de reprendre un jour le magasin
de voitures de son père.

Dans l’entreprise qui la reçoit en apprentissage, elle fait davantage


un travail d’employée de commerce que de gestionnaire de
commerce de détail (facturation, répondre au téléphone, à l’accueil,
gérer les commandes et les rendez-vous pour des réparations de
motos). Elle en est fière, et veut ajouter à son certificat de
gestionnaire celui d’employée de commerce, en complétant sa
formation après l’apprentissage.

Elle décrit son environnement de travail comme bienveillant et


agréable. Le contact est bon avec les autres employés, et sa chef,
qui est aussi la femme du patron, la traite avec respect. Mais ces
conditions d’apprentissage étaient entièrement à construire en début
de formation : « En plus j’étais la première apprentie, donc ça n’a
pas été facile. J’ai dû, moi, mettre beaucoup de choses en place,
parce qu’eux ils ne savaient pas. Moi, j’ai dit : “Je vais pas me laisser
faire”, enfin, ils sont pas du genre à m’imposer des choses, mais j’ai
essayé de leur montrer le plus cadré possible, quoi. Parce que
sinon, s’ils avaient fait comme ils pensaient eux, ça serait très
différent, je pense. »

Sa patronne étant elle-même en formation pour obtenir l’attestation


de formatrice en entreprise, et Sandra étant la première apprentie de
vente de l’entreprise, elle a pris beaucoup d’initiatives et a contribué
à la formation de sa « formatrice ». Elle a veillé elle-même au
respect de ses droits en termes d’horaire et de suivi de formation,
afin de respecter les conditions de formation officielles. Et la
créativité (recherche d’information, etc.) est au service de l’apprentie
elle-même pour la préserver d’une soumission à des contraintes
vécues comme injustes, et plus encore, pour affirmer sa place au
sein de l’entreprise. Sandra a ainsi pu prendre beaucoup d’influence
sur la manière de gérer son propre travail et son organisation, tout
en préservant une relation privilégiée avec sa patronne, où chacune
trouvait son compte : « C’était vraiment pour les deux. Ça dépendait
des trucs, une fois c’était bien pour elle, une fois c’était bien pour
moi. »

Mais sa créativité est aussi manifeste dans la mise en place de


différentes procédures qu’elle s’est progressivement appropriée, en
demandant les marches à suivre, et en établissant des protocoles de
travail.

L’acquisition des compétences est ici encore un processus créatif en


soi. Le cas d’Amandine montre qu’agir de façon créative n’est pas
seulement possible une fois acquises les compétences nécessaires
pour son travail, mais accompagne plutôt le processus
d’apprentissage dans sa capacité à se poser les questions du « Que
puis-je faire avec ? » décrite par Craft et ses coll. (2001). Établir des
protocoles à suivre pour les diverses tâches lui a permis de
s’approprier son travail à sa façon et de devenir plus indépendante,
ce qui lui donne un sentiment de fierté. L’acquisition de l’autonomie
lui fait prendre conscience de soi – dans le sens d’une révélation à
soi au travail (Dejours, 2009).
Myriam : les rapports humains dans la
vente

Myriam est en première année d’apprentissage en rayon boucherie


en supermarché. Elle a un parcours scolaire difficile avec des
redoublements et un abandon prématuré de l’école obligatoire. Elle
a aussi passé deux ans en foyer pour adolescents.

Myriam pose un regard parfois dur sur son parcours. Elle dit ne pas
avoir eu d’enfance ni d’adolescence. « Je trouve que j’ai vraiment
pas eu une enfance facile, j’ai pas eu de parents, j’ai pas eu
d’encadrement, j’ai pas eu de règles, j’ai rien eu qu’un enfant doit
avoir pour bien évoluer, quoi. » Son adolescence était
mouvementée, avec des épisodes de violence vis-à-vis de son
entourage. Actuellement, elle vit chez sa mère, avec qui elle ne
s’entend pas bien. Devenir indépendante est sa principale motivation
dans la recherche d’une place d’apprentissage.

Elle a réussi en envoyant une seule lettre de motivation deux jours


avant le début de l’apprentissage. Cette lettre, elle l’a rédigée toute
seule, et elle en est fière. Grâce à l’apprentissage, elle dit être
devenue « quelqu’un de sérieux, quelqu’un de responsable, à qui on
peut confier des tâches ». Cependant, aujourd’hui encore elle peine
à l’école, et son patron, très exigeant, la menace même de
licenciement en cas de mauvais résultats scolaires.

Dans le récit de Myriam, on perçoit cette importance primordiale


accordée au relationnel, que ce soit avec ses parents, son patron,
ses collègues de travail, les clients du supermarché, ou dans ses
projets professionnels futurs. Myriam semble à la recherche de
relations respectant « l’humain », « sans hypocrisie ». Elle prend son
lieu de travail comme un contexte d’expérimentation, sachant que le
secteur de la vente porte en son essence ce rapport à l’autre.

Au début de son apprentissage, elle dit avoir accepté tout ce que les
autres collègues et son chef lui disaient, par peur de perdre sa place
en s’affirmant. Petit à petit, elle « prend sa place », et apprend à dire
non. Elle évoque des directives imposées par son patron qui ne
respectent pas les normes professionnelles, comme mentir sur la
qualité de la marchandise, affirmer que « le poisson est du jour »,
alors qu’il ne l’est pas…

Myriam cherche à trouver un équilibre entre le respect des valeurs


humaines dans la relation au client, et la vente comme
« manipulation ». Cette adaptation souple, elle la définit comme une
spécificité dans la vente : « Ceux qui disent que la vente, c’est tout à
fait honnête, non. Parce que dans toutes les formes de vente, que
ce soit alimentaire, en pharmacie, dès qu’on est aussi proche de
l’argent et du chiffre d’affaires […]. Il faut faire croire au client qu’un
produit lui est indispensable. Il faut lui faire croire qu’on vend la
meilleure qualité, même si on sait qu’il y a de la meilleure qualité
ailleurs. »

Au début, elle a été heurtée par cet aspect de la vente, mais elle s’y
est habituée. C’est dans cet ajustement que Myriam met en œuvre
des processus créatifs qui l’aident à la fois à respecter des valeurs
humaines dans les rapports avec autrui (complicité, humour), et à
développer sa professionnalisation comme gestionnaire de
commerce de détail : « Avec les clients il faut créer un certain lien
aussi. Il faut apprendre à connaître son client, voir quel genre de
caractère il a. Puis beaucoup d’humour, il faut beaucoup d’humour
pour créer un lien avec un client. »

Elle cherche à développer sa façon de vendre, qui n’est pas


purement manipulatrice, et va à la rencontre du client et de ses
souhaits. Elle évoque plusieurs exemples de relations établies avec
des clients qui la cherchent dans le magasin pour discuter un
moment avec elle, avec qui elle a réussi à instaurer un contact allant
au-delà du seul souci de la vente.

Myriam souhaite aussi construire à plus long terme un avenir


professionnel lui permettant d’avoir des relations plus « honnêtes ».
Son objectif est de trouver une formation dans les domaines du
social ou de la santé, de travailler avec des personnes handicapées,
des petits enfants, ou même des jeunes en difficulté.

Conclusion

L’étude des processus d’apprentissage, ici en commerce de détail,


montre, quand certaines conditions sont requises, données ou
créées, la possibilité de s’approprier son activité de manière
créative, malgré une certaine répétitivité des tâches imputée à ce
secteur. Elle montre aussi une diversité des formes d’expression de
la créativité dans la gestion et la présentation des marchandises,
dans la façon d’organiser son apprentissage, ou encore dans la
manière de construire les relations à la clientèle. L’expression
créative dans son travail n’est pas réservée à des personnes
hautement qualifiées ou suffisamment expérimentées, et même des
apprentis en première année peuvent s’approprier leur métier de
manière créative. On souligne ici l’importance du contexte de travail
et de formation pour soutenir la créativité, telle que la liberté
d’exécution des tâches. Mais on voit aussi des contextes moins
soutenants, comportant par exemple des conflits avec la hiérarchie,
qui peuvent stimuler la créativité à travers l’adaptation variable aux
contraintes.

La créativité sert à la fois à l’appropriation des activités et du


contexte de travail par les personnes en formation, et à la
construction du sens. Durant la formation en alternance, les
apprentis se familiarisent avec les exigences du métier.
L’appropriation est un processus créatif en soi car ces exigences ne
sont pas intériorisées de manière passive. Les apprentis les
négocient en fonction de leur intérêt et du sens qu’ils confèrent à
leurs activités. Ce sens varie, notamment selon la biographie des
apprentis : comme pour Myriam, qui a vécu des relations très
conflictuelles avec son entourage et qui cherche des relations
respectueuses avec la clientèle ; Sandra, qui veut reprendre un jour
le magasin de son père, trouve sens dans l’indépendance et
l’autonomie dans l’exécution des tâches ; Amandine, qui s’est
toujours battue pour ne pas être sous-estimée par son entourage,
trouve du sens en atteignant des objectifs de l’entreprise. Les
apprentis construisent ainsi des identités professionnelles positives
et se projettent dans leur avenir.
Reconnaissance de la
créativité, de la création
Des Shakers aux Makers : éléments
pour une critique sociale de la
créativité
Isabelle Berrebi-Hoffmann
Isabelle Berrebi-Hoffmann est sociologue, chercheure
CNRS au LISE, CNAM, Paris. Ses travaux portent sur les
transformations du travail et de la gouvernance des
individus dans le capitalisme contemporain. Parmi ses
dernières publications : Politiques de l’intime, des
utopies sociales d’hier aux mondes du travail
d’aujourd’hui (sous la direction de), La Découverte
(2009, réed. 2016) et « Dynamiques de l’intime »,
(coord. avec Arnaud Saint-Martin), revue Socio, n° 7,
déc. 2016.

Marie-Christine Bureau
Marie-Christine Bureau est sociologue et chargée de
recherches CNRS dans le laboratoire LISE-CNAM-CNRS. Ses
travaux portent notamment sur les frontières du salariat,
le mouvement maker, les nouvelles formes de travail et
d’organisation. Elle est auteur de l’ouvrage Le progrès
social : quoi de neuf depuis la Tour Eiffel ? (éd. D’ores et
déjà, 2015), coauteur et coéditeur de plusieurs livres
dont Les ateliers des possibles : entre esthétique et
politique (L’entretemps, 2016), Un salariat au-delà du
salariat (PUN, 2012), Reconfigurations de l’État social en
pratique (Septentrion, 2011), L’artiste pluriel
(Septentrion, 2009). Parmi les publications récentes :
Bureau M.-C et Corsani A., 2016, « New forms of
employment in a globalised world: three figures of
knowledge workers », Work Organisation, Labour &
Globalisation, volume 10, n° 2 ; et Berrebi-Hoffmann I.,
Bureau M.-C et Lallement M. (sous la direction de), « De
nouveaux mondes de production ? Pratiques makers,
culture du libre et lieux du “commun” », Recherches
sociologiques et anthropologiques, 46-2, 2015.

Michel Lallement
Michel Lallement est sociologue, professeur au CNAM et
membre du LISE-CNRS. Ses travaux portent sur les
transformations du travail et des relations de travail.
Avec I. Berrebi-Hoffmann et M.-C. Bureau, il s’intéresse
depuis quelques années aux tiers-lieux comme creusets
d’innovation sociale pour le travail et l’emploi. Parmi ses
dernières publications : L’âge du faire (Le Seuil, 2015) et
Logique de classe (Les Belles Lettres, 2015).

L a créativité est habituellement convoquée par les sciences


sociales pour rendre raison du travail comme d’une pratique qui
ne se résume jamais à la simple duplication en actes de consignes
formelles. À ce titre, elle est le plus souvent pensée comme un
mouvement « naturel » de l’expressivité humaine. De ce point de vue,
les systèmes, les institutions ou le capitalisme sont alors perçus
comme des limites, des contraintes ou des leviers
d’instrumentalisation. Source régulière d’intérêt, la tension entre travail
créatif et travail prescrit est, de fait, tout à fait pertinente à considérer.
C’est pourtant à une autre question que nous souhaitons répondre ici,
et cela en partant du constat que la thématique de la créativité s’est
imposée au cœur du débat social et politique à divers moments de
notre histoire. De là découle notre interrogation : comment expliquer
qu’à certaines périodes, et dans des espaces situés, la capacité à
créer, imaginer, innover, faire par soi-même…, soit l’objet de
discussions collectives, de publications, de mouvements sociaux, de
politiques publiques ? Le questionnement fait sens dès lors que l’on
note plus précisément encore l’apparition récurrente de discours,
d’acteurs, de pratiques et de dispositifs qui, depuis la première
révolution industrielle, associent le travail à la créativité pour mieux
promouvoir ce que l’on pourrait appeler une économie politique du
bricolage ou du Do It Yourself (DIY). En sociologues, nous nous posons
donc la question des usages sociaux de l’opposition entre l’inventif et
le prescrit, lors des moments d’émergence de mouvements sociaux
critiques qui érigent la créativité en valeur alternative à celles de l’ordre
productif et organisationnel dominant.

Partant de cette interrogation générale, l’objectif de notre contribution


est double : il s’agira de repérer quelques scansions signifiantes du
point de vue qui vient d’être énoncé et de spécifier les conditions
sociales qui ont favorisé l’émergence de configurations favorables à la
valorisation de la créativité comme vecteur de l’activité productive et
d’expression de soi. En procédant de la sorte nous espérons aller au-
delà de la lecture, devenue bien banale à l’heure actuelle, qui attribue
au management contemporain le fait d’avoir soudainement découvert
les vertus de la critique sociale, du jeu, de l’autonomie…, pour en faire
autant d’arguments rhétoriques destinés à mobiliser les forces de
travail autrement qu’à l’aide des vieilles techniques tayloriennes.
À l’encontre d’une conception binaire de l’histoire (qui assimile le
temps du taylorisme à un usage instrumental de la science, et le post-
taylorisme à la mobilisation intéressée du jeu et de la créativité), nous
opposons donc un schéma critique plus soucieux de repérer des
conjonctions favorables à la reconnaissance et à la valorisation de la
créativité et du bricolage.

Nous retiendrons plus précisément cinq événements qui nous


paraissent particulièrement significatifs : l’apparition au seuil de la
première révolution industrielle de la communauté Shaker et, dans son
sillage, celle du mouvement Arts and Crafts ; l’invention du bricolage
masculin à la française après la Première Guerre mondiale ; la
valorisation de cette même pratique au cours de la période fordiste
d’après la Seconde Guerre mondiale ; l’émergence de mouvements en
réaction à la domination bureaucratique des années 1960 ; enfin,
l’essor beaucoup plus récent, en France comme dans le reste du
monde, d’un mouvement maker. Pour ces cinq événements, en miroir,
nous montrerons comment chaque époque propose simultanément
une conception singulière du Self, pour parler comme George Herbert
Mead (1934).

Si les acteurs et les enjeux varient d’une période à l’autre, une même
grille analytique peut nous servir à rendre raison de ces cinq vagues
de DIY. Celle-ci articule quatre variables principales : un problème
social dont l’importance est reconnue publiquement ; des acteurs
dotés de ressources favorables à l’innovation ; des terrains
d’expérimentation ; et, enfin, une sensibilité collective aux modalités de
la production du soi. Pour être tout à fait précis, la thèse que nous
défendons est la suivante : l’idée que la créativité est nécessaire à une
« bonne » pratique du travail, jusqu’à ce jour, n’a eu de possibilité
d’être produite, formalisée et entendue qu’aux moments où, selon des
configurations variables selon les périodes, les quatre variables listées
précédemment ont trouvé matière à incarnation empirique et ont pu
constituer un système favorable à l’action collective.

Des communautés qui s’organisent


face aux méfaits sociaux de la
révolution industrielle

C’est en Angleterre, foyer de la première révolution industrielle, que


s’organisent les premiers mouvements qui visent à défendre une
certaine forme de créativité en réaction aux méfaits de
l’industrialisation (l’appauvrissement du travail, la laideur des objets
produits…). Ces mouvements prennent la forme de communautés qui
se mettent délibérément à l’écart du monde industriel pour pratiquer un
artisanat de goût. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, la
communauté religieuse des Shakers [1] , exilée de France depuis l’édit
de Nantes, se rassemble sous la houlette d’Ann Lee, jeune femme
originaire de Manchester, fille de forgeron et ouvrière dans l’industrie
textile depuis son enfance. Les Shakers reprochent à l’Église
anglicane de ne rien faire pour améliorer la condition ouvrière. Aussi,
après leur migration aux États-Unis en 1774, s’organisent-ils au sein
de coopératives intégrales basées sur les principes de propriété
commune et d’alternance des tâches dans le travail artisanal. Ils
affectionnent par ailleurs un style de mobilier particulièrement
dépouillé qui attire encore aujourd’hui l’attention des designers. Les
Shakers fabriquent plus généralement des vêtements et des objets de
la vie quotidienne qui ont pour point commun d’allier la simplicité,
l’efficacité et la subtile élégance des formes et des couleurs (Sprigg,
Larkin, 1987). Dotés d’une farouche volonté d’autonomie matérielle, ils
s’illustrent également par un certain nombre d’inventions qui ont fait
date, comme la scie circulaire, le fauteuil à bascule, la herse rotative,
ou encore la pince à linge.

Moins d’un siècle plus tard, à l’Exposition universelle de 1851 à


Londres, de jeunes artistes s’alarment de la laideur et de la médiocrité
des productions exposées à la vue du public, à commencer par les
meubles qu’ils jugent tarabiscotés et sans goût. L’un d’entre eux,
William Morris (qui sera à la fois artiste, homme d’affaires, militant
socialiste et éditeur), entreprend alors de dénoncer la décadence des
arts décoratifs sous l’effet de l’industrialisation. Il poursuit un tel but
avec obstination durant plusieurs décennies. « Force est de le
constater, écrit-il en 1883 : à présent tout ce qui est produit de main
humaine est d’une laideur patente à moins qu’un effort spécifique ne
vienne l’embellir ; et cela n’arrange rien à l’affaire qu’on ait gardé des
époques de grand art l’habitude de vouloir ornementer les produits
domestiques et ceux qui s’y apparentent. Car à cette fausse
décoration, qui ne vise à donner le moindre plaisir à personne,
s’attachent tant de vulgarité et de stupidité que le mot “décoration” a
acquis une sorte de sens second révélateur du profond mépris
qu’inspirent à toute personne sensée de telles fariboles » (Morris,
1902). Aux yeux de W. Morris, art, plaisir au travail et beauté du
quotidien restent indissolublement liés. Travail sans bonheur et travail
sans art sont donc quasi synonymes : « S’il est dans l’ordre du
possible de tirer du plaisir de son travail, par quelle étrange folie des
hommes en viennent-ils à accepter de travailler sans plaisir ? […] Telle
est la principale accusation que j’ai à porter contre l’état moderne de
notre société : il est fondé sur le travail sans art ou sans bonheur de la
majorité des hommes » (ibid.).

Le monde imaginaire que l’auteur bâtit dans ses Nouvelles de nulle


part (1902) abolit la distinction entre art et artisanat, beaux-arts et arts
appliqués. Le mouvement Arts and Crafts dont il prend la tête crée une
compagnie d’artisans et d’artistes qui réalisent du mobilier, des
tapisseries, des vitraux et des céramiques, des tissus et du papier
peint, explorant sans relâche une vision de l’art étroitement uni à
l’artisanat. Ses idées ont inspiré en Angleterre la création de nombreux
groupes (Century Guild, Art Worker’s Guild, Guild of Handicraft…)
avant de se diffuser plus largement en Europe et aux États-Unis. En
France, l’inspiration des Arts and Crafts est sensible dans le
mouvement de l’Art nouveau. Les historiens du design conviennent
par ailleurs que, dans leur champ, l’héritage de W. Morris a été décisif.
Stéphane Vial (2014) considère ainsi W. Morris comme le David Hume
du design, celui qui a su réveiller la production industrielle de son
« sommeil dogmatique ».

Le mouvement Arts and Crafts prend également vie en une période, le


tournant des XIXe et XXe siècles, où de part et d’autre de l’Atlantique on
s’interroge sur un nouvel individualisme naissant. Dans un contexte de
crise morale et politique marquée par l’affaire Dreyfus, Émile Durkheim
prend position en 1898 dans La revue bleue sur le statut de l’individu.
« Usons donc, écrit-il, de nos libertés pour chercher ce qu’il faut faire
et pour le faire, pour adoucir le fonctionnement de la machine sociale,
si rude encore aux individus, pour mettre à leur portée tous les
moyens possibles de développer leurs facultés sans obstacles, pour
travailler enfin à faire une réalité du fameux précepte : À chacun selon
ses œuvres ! Reconnaissons de manière générale que la liberté est un
instrument délicat dont le maniement doit s’apprendre et exerçons-y
nos enfants ; toute l’éducation morale devrait être orientée dans ce
but » (Durkheim, 1970, p. 277). En Allemagne, Georg Simmel (1908)
s’interroge sur la naissance du « moi » et de la conscience de soi au
sein des grandes villes, là où l’anonymat autorise la solitude et
émancipe la vie individuelle de la pesanteur sociale des communautés
villageoises traditionnelles. Un peu plus tard, George Mead (1934)
signe la naissance du Self nord-américain et thématise la quête de la
construction de soi. Les premiers moments où s’organisent des
mouvements qui revendiquent une créativité dans le travail se glissent
ainsi dans une période de transformation structurelle où, à côté des
recompositions économiques et sociales, se forgent de nouvelles
conceptions de l’individu et du soi.

Le débrouillard et la mère de famille

En France, où la révolution industrielle prend son élan un peu plus


tardivement qu’en Angleterre, les vertus de la bricole et de l’autonomie
individuelles sont (re)découvertes au début du XXe siècle lorsque, sans
se confondre, deux questions sociales majeures se superposent, en
lien direct avec la Première Guerre mondiale. La première de ces
questions est liée aux effets humains et matériels du conflit. Il faut,
dans les années 1920, reconstruire un pays durablement traumatisé
par des bombardements aériens qui, cela était inédit auparavant,
avaient visé des populations civiles et détruit de nombreux
équipements privés et collectifs. Il faut faire face ensuite à un déficit de
main-d’œuvre masculine. Les massacres de la Grande Guerre ont été
fatals à beaucoup d’hommes dans la force de l’âge, si bien que, pour
la tranche d’âge de 25-29 ans, le recensement de 1921 enregistre un
ratio femmes/hommes célibataires qui dépasse 1,2. Pour aider la
population à prendre elle-même son destin en main, une des
innovations les plus originales consiste à promouvoir la culture du
bricolage et de la débrouillardise.

En juin 1924, Système D, le journal hebdomadaire illustré du


débrouillard voit le jour dans un tel esprit. Il paraît sous les auspices de
la Société parisienne d’édition. L’objectif de la nouvelle publication est
explicite : il faut apprendre à chaque Français à se débrouiller par lui-
même afin d’améliorer son cadre de vie et celui de ses proches. La
consultation des numéros parus entre 1924 et 1929 [2]  aide à
comprendre les enjeux concrets de cette ressource éditoriale destinée,
pour l’essentiel, à une population masculine. Les rubriques proposées
aux lecteurs prétendent répondre à tous les problèmes matériels que
peuvent rencontrer les lecteurs, qu’il s’agisse de la meilleure manière
d’utiliser tel ou tel outil, de bricoler une installation électrique, de se
faire radioamateur et, plus généralement, de construire un appareil à
usage domestique (une machine à laver, une lampe originale, une
boîte aux lettres capable de détecter le passage du facteur…) à l’aide
de matériaux de récupération. En une période où la population
française vit encore largement en symbiose avec le monde agricole, il
n’est pas étonnant que Système D consacre également des rubriques
à la chasse et à la pêche. Le magazine mord sur d’autres territoires
encore (la photographie, la magie, la bande dessinée, le roman par
épisodes) qui relèvent bien plus franchement du registre de la détente
et du loisir que les nombreuses autres sections telles que « l’atelier à
la maison », « le laboratoire à la maison », « les ressources de
l’électricien amateur », le « sans filiste débrouillard », « comment on se
sert des outils », « le petit constructeur »…

Les couvertures du magazine permettent d’identifier sans grande


ambiguïté le public visé et la philosophie de l’action à laquelle il est
donné priorité. Durant la première année de publication, vingt-sept
dessins placés en une, soit six sur dix, mettent en scène un homme en
train de bricoler. Six couvertures sont consacrées aux femmes, mais
dans tous les cas celles-ci ne font qu’utiliser le produit bricolé par leur
mari. Et lorsque hommes et femmes sont représentés conjointement
en une du magazine, le premier est toujours actif (il répare, il fabrique,
il conduit…), jamais la seconde. Durant les années qui suivent (1926-
1929), une évolution intéressante peut être notée. Les représentations
des corps en leur entier laissent largement la place à des croquis
donnant la priorité à des mains qui taillent, coupent, vissent, percent…
Le corps-à-corps avec la matière est le cœur d’un type singulier
d’autonomie dont l’homme demeure le principal bénéficiaire.

Il existe, il est vrai, des équivalents féminins de Système D. Loin


cependant de dupliquer au bénéfice des femmes les objectifs et les
enjeux précédents, les publications qui promeuvent le sens de la
bricole et la créativité au féminin contribuent directement à la
fabrication de ce que les sociologues nommeront ultérieurement le
modèle du male breadwinner. La broderie moderne, Modes et travaux
(tous deux fondés en France en 1919) ainsi que Femmes d’aujourd’hui
(lancé en Belgique en 1933) encouragent les femmes à se faire
bricoleuses d’intérieur. Mais le registre d’activités proposé ne
correspond en rien aux urgences utilitaires dont Système D est un des
comptables. Les magazines féminins visent d’abord les classes
moyennes et supérieures. Les thématiques principales n’ont guère à
voir avec les besoins quotidiens les plus prioritaires. Il est d’abord et
avant tout question de mode et de paraître. Au fil des années,
cependant, les thématiques se diversifient (décoration, tricot, couture,
cuisine, santé, etc.), et c’est donc une forme de construction du soi
éminemment sexuée qui est ainsi privilégiée. En se faisant l’apôtre
d’une pratique de la bricole bien spécifique, celle-ci incite les femmes
à endosser au mieux le double rôle d’épouse et de mère. Dans l’élan
de cette deuxième vague, c’est une nouvelle modalité de construction
sociale de l’individualité qui, à travers la promotion de la créativité
dans le bricolage, peut être concrètement touchée du doigt.

Le bricolage créatif comme antidote à


l’« organisation scientifique du travail »

Dans l’univers français, et ailleurs aussi certainement, un autre


événement important doit être associé à la Première Guerre mondiale,
l’implantation en l’occurrence d’un nouveau mode d’organisation du
travail au sein des entreprises industrielles puis, rapidement, dans les
bureaux. La Grande Guerre a été, on le sait, un laboratoire social
propice au développement du taylorisme. À défaut de revenir dans le
détail sur une histoire maintenant bien connue, il faut rappeler cette
évidence sociologique : un grand écart a toujours séparé les modèles
formels de rationalisation du travail de leurs mises en pratique
concrètes. Le taylorisme lato sensu a non seulement suscité de
nombreuses controverses et actes de résistance mais été également
un vecteur propice à l’aiguisement de la créativité au sein des ateliers
(afin de faire pièce aux dysfonctionnements que n’aurait pas manqué
de provoquer l’application stricte des consignes managériales) comme
à l’extérieur de ces derniers.

Georges Friedmann a pris assez rapidement la mesure de ce


phénomène. Dès lors, ce n’est pas un hasard si, en portant intérêt aux
transformations de la division du travail après la Seconde Guerre
mondiale, il s’est vite convaincu du rôle prophylactique du bricolage.
« La diffusion aux États-Unis, surtout depuis une dizaine d’années,
des “do-it-yourself activities” est considérable […]. Pour ceux qui
manifestent un “dada” prépondérant, quel qu’il soit (et la liste en est
pratiquement infinie, de la photographie aux modèles réduits, de la
tapisserie à la philatélie […]), il peut y avoir une restructuration
naturelle de la personnalité. Certains observateurs prévoient même,
dans la société de l’avenir, l’épanouissement d’un nouvel homme
artisan, voué au façonnement patient et créateur des matériaux à
l’aide d’outils manuels, un nouvel Homo faber ressuscité par les
loisirs » (Friedmann, 1963, p. 359, 366). À un problème social
nouveau (la volonté d’enfermement des travailleurs dans des modèles
de pratiques aliénants) répond donc une stratégie collective qui vise à
redonner du sens à l’activité productive hors des murs de l’entreprise.
C’est là une autre expression des modalités concrètes de construction
sociale de soi, à laquelle les sociologues porteront un intérêt appuyé.

De fait, on dispose aujourd’hui de nombreuses études qui ont su


mettre en évidence l’importance des multiples actes déviants, et en
même temps pleinement fonctionnels, qui informent le travail salarié.
Le bricolage en constitue l’un des pans les plus importants. Au sein
des ateliers comme au bureau, la “perruque” (production clandestine
d’objets fabriqués avec du matériel volé à l’entreprise) a toujours servi,
par exemple, de contrepoint créatif à l’imposition des pratiques et des
règles véhiculées par les multiples variantes de l’« organisation
scientifique du travail » (Anteby, 2003). Illicite et difficilement
identifiable par des observateurs extérieurs, ce bricolage porte avec lui
une signification plus sociale qu’économique. Il s’agit moins, en effet,
de compenser un niveau de revenu jugé trop faible que de faire pièce
au processus d’invisibilisation sociale qui, avec le taylorisme, menace
les salariés les plus dominés. Par le biais de la perruque, la créativité
productive a toujours été avant tout le moyen de se forger une identité,
tant individuelle que collective, en pratiquant ce que, suite à une
plongée ethnographique dans les ateliers de Berliet, Philippe Bernoux
(1981) a nommé « le travail à soi ».

Le travail à-côté étudié par Florence Weber (1989) constitue une autre
illustration de la manière dont les ouvriers produisent et maintiennent
du sens et de la dignité sociale grâce à leurs bricolages. Pour
appréhender les multiples activités effectuées hors de l’emploi
principal, F. Weber suggère de distinguer trois registres : la bricole, le
travail indépendant et le second salaire. La bricole, dont le sens social
est proche de celui qui structure le travail à soi cher à P. Bernoux, sert
à la production de biens privés non marchands. Le petit élevage, le
jardinage, les travaux de menuiserie et de maçonnerie, la confection
d’objets de toutes natures à l’aide de matériaux récupérés sur les lieux
du travail…, en dessinent les principaux contours. Mélange de plaisir
et d’intérêt, la bricole aide à supporter le travail usinier, non à lui servir
de substitut. En ce sens également, le bricolage est, aux temps du
taylorisme et fordisme rayonnants, immanent aux pratiques
productives dominantes.

On ne comprendrait pas autrement le succès de la marchandisation du


bricolage dont on trouve les prémices, en France, à la fin des années
1950. Un magasin significativement baptisé « Faites-le vous-même »
ouvre ses portes à Valenciennes en 1959. Bernard Ivernel, son
propriétaire, crée rapidement le premier réseau de commerçants
spécialisés dans le bricolage : l’Association nationale des promoteurs
du Faites-le vous-même (ANPF), qui voit officiellement le jour le 11 mai
1965. Forte d’une poignée de membres – tous des hommes – l’ANPF
s’était déjà employée dès 1962 à normer le monde marchand de la
bricole, en imposant par exemple la règle des cinq rayons :
quincaillerie, peinture, outillage, tasseaux, panneaux découpés. L’ANPF
se transforme en coopérative dans les années 1970 avant, le 3 avril
1980, de changer à nouveau de statut pour devenir une enseigne à
succès (Mr Bricolage).

Punks et hackers contre la


bureaucratie marchande
La troisième vague de DIY qu’il est possible de repérer dans le cours
de notre histoire récente naît au sein de la contre-culture des années
1960-1970. Aux États-Unis et en Europe, les mouvements hacker et
punk s’opposent l’un et l’autre au pouvoir oppressant de la
bureaucratie marchande, pour mieux revendiquer l’autodétermination
et le refus de la consommation passive. Tel qu’on le comprend
aujourd’hui, le terme de hacking a probablement été forgé au MIT à la
fin des années 1950, par quelques étudiants amateurs de maquettes
ferroviaires. Le premier hackerspace (le Homebrew Computer Club)
voit le jour quant à lui au milieu des années 1970, dans la baie de San
Francisco, quand des passionnés de bricolage électronique se
réunissent dans un garage pour assembler leurs propres micro-
ordinateurs, écrivant ainsi les toutes premières pages dans l’histoire
de la micro-informatique (Lallement, 2015). Lorsque, au début dans
années 1980, Richard Stallman s’aperçoit qu’il lui est impossible de
réparer lui-même son imprimante Xerox parce que le code source en
est inaccessible, il s’insurge et développe un système d’exploitation
libre (GNU). Le mouvement hacker, dont R. Stallman est l’une des
figures de proue aujourd’hui encore, s’engage ensuite, y compris avec
des armes juridiques, dans la défense d’une libre circulation du savoir
et de l’information, en opposition au droit, jugé néfaste et sclérosant,
de la propriété intellectuelle. Plus généralement, la hacker attitude
promeut la libre créativité contre l’organisation hiérarchique, la passion
contre le devoir, et la curiosité contre les limites imposées par des
règlements (Himanen, 2001).

De l’autre côté de l’Atlantique, dans le Londres des années 1970, des


musiciens frottés à la culture punk adoptent une posture assez
similaire à celle des hackers, en réaction également à la domination et
au contrôle des grandes bureaucraties sur les pratiques économiques
les plus ordinaires. Ces musiciens décident de s’autoproduire avec
des moyens limités. Plutôt que de passer sous les fourches Caudines
des majors, ils créent ainsi des labels indépendants. « DIY or die »
devient leur mot d’ordre (Hein, 2012). Ces artistes alternatifs
reconnaissent à chacun le droit de monter sur scène et éditent leurs
propres fanzines. « Do it Yourself : le DIY est le principe de base du
punk. Si cette major ne veut pas vous signer, créez votre maison de
disques ; si ce luxueux magazine à couverture glacée ne veut pas de
vos articles trempés dans la nitroglycérine, créez votre fanzine ; et si
aucun de ces vieux groupes cocaïnés et scandaleusement riches n’est
capable de vous fournir le shot de rock’n’roll dont vous avez besoin…
alors créez le vôtre et appelez ça The Jam ou The Clash ! » (Mikaïloff,
2007). À l’instar des hackers encore, les punks refusent tout critère
d’admission qui ne soit pas fondé sur la capacité à faire. Comme eux,
ils ne rejettent pas le business (où quelquefois même ils excellent),
mais ils revendiquent le droit de se donner leurs propres contraintes et
leurs propres dépendances et misent, pour échapper à l’hétéronomie,
sur des coopérations librement choisies. Hackers et punks se sont
d’ailleurs fréquentés dans les milieux de la contre-culture et se côtoient
toujours dans certains lieux alternatifs, comme les Tanneries, à Dijon,
qui accueillent aussi bien des concerts punks, des débats politiques,
des ateliers d’informatique libre, ou encore des groupes qui pratiquent
la cuisine vegan (Maxigas, 2014). Les uns et les autres défendent une
même philosophie du faire, s’instruisent de convictions libertaires
communes et tentent tous également d’étayer leur identité sur des
valeurs incompatibles avec celles qui gouvernent le monde des
bureaucraties contemporaines. Parce qu’elles sont diverses, leurs
sensibilités politiques suscitent par ailleurs d’interminables débats
internes, qui touchent par exemple aux rapports à entretenir avec la
sphère marchande et à la légitimité des succès commerciaux dont
quelques-uns peuvent se prévaloir.

Les Makers contre les maux du travail


post-taylorien

Le mouvement Maker d’aujourd’hui (Berrebi-Hoffmann, Bureau,


Lallement, 2016) puise une grande partie de son héritage chez les
hackers, mais aussi dans ces formes plus anciennes de DIY que nous
avons évoquées précédemment. Que la bricole soit à nouveau de
mode n’est pas un hasard absolu. Le développement de la fabrication
numérique, dont l’imprimante 3D n’est que l’expression la plus
médiatisée, ouvre en effet au plus grand nombre de nouvelles
possibilités de prototypage rapide voire d’autoproduction. Les ateliers
de fabrication collaborative, fab labs, hackerspaces ou micro-usines,
qui s’ouvrent à vive allure depuis quelques années, sont souvent créés
par de jeunes hommes, trentenaires, issus de formations scientifiques
ou artistiques de l’enseignement supérieur.

Cette redécouverte des vertus de la créativité à travers le bricolage est


motivée de différentes manières. Certains Makers affirment d’abord
que, à l’heure de la révolution numérique, la fonction du designer est
vouée à transformation. La conception et la production d’objets ne
prennent plus guère sens désormais hors de ces lieux, les
Makerspaces, où s’inventent de nouvelles façons de travailler,
d’apprendre et de coopérer. D’autres Makers, souvent des ingénieurs
à peine sortis de formation, disent refuser quant à eux de contribuer à
l’obsolescence programmée des objets. En s’engageant dans des
espaces de production alternatifs, ils manifestent un désir, celui
d’exprimer leur créativité dans un cadre moins contraint que celui des
grandes entreprises classiques. « Je ne voulais pas devenir un
ingénieur clic-droit », explique par exemple André Espaze, l’un des
membres d’Usinette, association qui, aux yeux de ses fondateurs, tient
à la fois du hackerspace et du fab lab [3]  : « Nos compétences
techniques, dit-il encore à l’occasion d’une discussion collective, sont
bel et bien notre seul moyen concret d’interagir avec le monde. C’est
notre seul point de départ possible, puisque cette société nous a
formés pour cette unique mission. Malgré les dégâts, nous sommes
encore vivants, capables de bouger, de construire, réparer, discuter »
(Bureau et coll., 2015, p. 161).

La défense de la créativité ne prend pas toujours la forme d’un


engagement politique aussi affirmé. Pour d’autres Makers, en effet,
l’ambition première du faire est d’échapper à l’inertie bureaucratique
ou encore de préserver une authentique autonomie artistique. Qu’ils
rêvent à l’avènement d’un monde meilleur, bonifié notamment grâce à
la maîtrise de nouvelles technologies numériques, ou qu’ils désirent
simplement sauvegarder un terrain de jeu à l’écart des contraintes
professionnelles, les Makers d’aujourd’hui se retrouvent tous dans les
mêmes espaces où ils déploient des activités de conception et de
création hors les murs de l’usine et du laboratoire. L’enjeu, très
clairement, est de se défaire des contradictions parfois morbides (voire
mortifères) dont sont porteuses certaines pratiques managériales, qui
associent une autonomie de façade à de pesantes contraintes
organisationnelles (travailler vite ; répondre à toutes les injonctions, y
compris lorsqu’elles sont paradoxales ; faire preuve de flexibilité, etc.).

Le mouvement Maker connaît aujourd’hui un certain succès, au-delà


même des territoires (les Makerspaces) où il a principalement pris
pied. Plusieurs indices en témoignent. L’ouverture récente de fab labs
à l’intérieur d’entreprises comme Renault ou Orange témoigne d’abord
de l’intérêt que les grandes organisations commencent à porter à ces
nouvelles façons de créer et de coopérer. Depuis quelques années,
ensuite, de nouveaux espaces originaux ont vu le jour à l’initiative des
Makers ou d’acteurs qui leur sont proches. Au sein de friches
industrielles plus ou moins réhabilitées, ces lieux rassemblent une
pluralité d’artisans, d’artistes et de travailleurs du numérique. Là, sur
fond de convivialité, les uns et les autres travaillent en commun,
accueillent des expositions, organisent des formations, gèrent des
événements… Dans ces collectifs de travail non hiérarchiques
s’expérimentent aujourd’hui, non sans tâtonnements, des formes de
socialité (et donc d’invention de soi) qui pourraient peut-être changer
le visage du travail de demain.

Conclusion

Quand on observe le succès, depuis plusieurs années maintenant, des


thèmes de l’autonomie et de la créativité dans certaines rhétoriques à
la mode dans le monde managérial, il est tentant de faire l’hypothèse
que l’esprit du capitalisme se nourrit aujourd’hui de nouvelles valeurs
et de nouveaux principes (la passion, l’initiative, l’engagement ludique,
la libre organisation de son temps…), soit autant de leurres, en réalité,
qui ne serviraient qu’à renouveler les modalités de la domination et de
l’exploitation au travail. Si elle n’est pas complètement inexacte, cette
thèse souffre en fait d’un excès de simplisme. La créativité n’est pas
réductible à un unique point d’appui à partir duquel se déploie un
nouvel épisode d’un capitalisme meurtrier. Convoquée à l’aide de
vocables depuis la première révolution industrielle, elle a toujours été
au cœur des modalités qui ont permis à des groupes sociaux variés de
contester l’ordre productif dominant, et d’inventer dans le même temps
des figures identitaires originales. Les configurations sont certes
variées, comme nous avons pu le constater. Le milieu, puis le tournant
du XIXe siècle, l’après-Seconde Guerre mondiale, la décennie 1970
comme les années postcrise financière de 2008 ont néanmoins pour
point commun de voir émerger des mouvements politiques et culturels
qui tous prônent l’autonomie, le DIY et l’inventivité. Ces scansions
historiques particulières combinent transformations rapides, crise
économique ou morale, renouveau de l’expressivité politique et
tournant réflexif sur la notion d’individu (Topalov, 1999 ; Berrebi-
Hoffmann, 2009). L’idée de créativité réémerge de façon récurrente à
propos du travail quand, autrement dit, se conjuguent une question
sociale vive, des acteurs et des publics qui tentent de peser sur cette
dernière, des terrains d’expérimentation, et que, finalement, des
enjeux sociaux majeurs (en termes de construction de soi, de partage
des catégories travail/hors travail, privé/public…) viennent grever les
débats et les pratiques.

L’esquisse que nous venons de brosser n’a pour autre ambition que
d’aider à travailler en direction d’une critique sociale de la créativité,
dans et par le travail. Il demeure à l’évidence de nombreuses
imperfections au schéma proposé. Deux questions au moins restent
en suspens. La première concerne les effets « pays ». Nous avons
voyagé d’un pays, voire d’un continent, à l’autre sans jamais vraiment
nous préoccuper des conditions culturelles de production de la
créativité. Nous savons pourtant, grâce notamment à l’étude de
Richard Biernacki (1995), que la fabrique du travail n’est pas la même
en Angleterre, en Allemagne ou, en France… Tandis que certains
associent le travail au produit fabriqué, d’autres le lient étroitement aux
modalités de contrôle de la force de travail. On imagine aisément que
de telles oppositions ont des impacts directs sur les conceptions de la
créativité, du bricolage, de l’autonomie…, et sur la manière de les lier
aux enjeux de travail. Cela reste dans tous les cas à démontrer par le
menu.

La seconde interrogation importante est celle des catégories. D’une


période à l’autre, d’un espace national à l’autre…, les manières de
diviser les pratiques, de segmenter les rôles, de partager les espaces
d’actions…, bref, de se représenter le monde social, varient fortement.
Les modes de production des catégories de public et de privé, et la
place qu’occupe le travail en leur sein, n’ont guère à voir, par exemple,
à la fin du XIXe siècle, au moment du fordisme triomphant, et
aujourd’hui. Ce sera aussi une recherche en soi que de mettre plus
précisément en lumière, à travers le bricolage, l’exaltation de la
créativité…, les modalités concrètes de construction identitaire qui,
aux yeux du sociologue au moins, ne s’étayent pas sur des invariants
universels.

Notes du chapitre
[1] ↑ Le substantif shaker a pour origine les transes et autres tremblements dont les
membres de la communauté sont sujets à l’occasion des pratiques cultuelles auxquelles ils
s’adonnent (Desroche, 1955).

[2] ↑ Ce travail d’analyse de contenu a été effectué à partir de la collection déposée à la


Bibliothèque nationale de France.

[3] ↑ http://usinette.org/le-projet-usinette/article/une-presentation
La dimension laborieuse de la
création
De la modernité d’un archaïsme
Thomas Paris
Thomas Paris est chargé de recherches en économie
et gestion au CNRS et professeur affilié à HEC Paris.
Ancien élève de l’École polytechnique et titulaire d’un
doctorat de gestion, il mène des recherches sur
l’économie de la création (cinéma et audiovisuel,
musique, mode, édition, architecture, publicité, grande
cuisine, design). À partir de points de vue variés, il
s’agit ainsi d’analyser les spécificités des activités de
création dans leurs problématiques d’organisation, de
gestion, ou encore de régulation. À HEC, il dirige le
programme MAC (Médias, art, création). Il est l’auteur,
notamment, de Manager la créativité (Pearson, 2010).

« A writer needs a pen, an artist needs a brush, but a


filmmaker needs an army. »

Orson Welles

« A film director is one of the last dictatorial posts left in a


world getting more and more democratic. »

Francis Ford Coppola


e rapport entre travail et création peut s’aborder sous deux angles

L différents. Le premier, central dans cet ouvrage, porte sur la


dimension créative du travail. Le second renvoie à la dimension
laborieuse de l’activité de création. Rien ne permet d’affirmer qu’il y
ait symétrie entre ces deux angles. Autrement dit, l’analyse proposée
selon l’un de ces deux angles n’apporte aucun élément de
compréhension à la relation considérée sous l’autre angle. Ce
chapitre porte sur le second volet de ce rapport. Il adopte un point de
vue « gestionnaire », peu courant quand il s’agit d’étudier la création,
c’est-à-dire qu’il se centre sur les notions de collectif, d’organisation,
de processus, d’entreprise, de performance. En somme, il propose
de donner à voir et à comprendre l’activité de création dans sa
dimension collective et organisée.

Soulignons d’emblée que cette perspective n’a rien d’évident, et en


tire son originalité. Longtemps, la création est restée associée à une
vision romantique, celle d’un individu seul, déconnecté de toute
problématique matérielle, et confronté à la seule quête de
l’inspiration. Cette vision reste très prégnante dans les
représentations que l’on peut s’en faire, et a sans doute à voir avec
l’hyperpersonnification de la création, à tel point que toutes les
notions énumérées ci-dessus peuvent paraître vulgaires quand il est
question de création. Pourtant, les travaux d’Howard Becker (1974 ;
1982) ont marqué un tournant dans l’appréhension de la création par
les sciences sociales, en contribuant à démonter cette vision, et en
mettant en évidence différentes caractéristiques de la production
dans les activités artistiques. Ce que Becker définit comme les
mondes de l’art renvoie à un univers fait de collaboration et de
conventions. La production artistique mobilise, au-delà de l’artiste, de
nombreux intervenants, associés directement ou non au processus,
et intervient dans un contexte marqué par l’importance des
conventions. Becker a ainsi ramené la production culturelle à une
forme d’immanence et a fait entrer les activités artistiques dans le
champ des activités collectives. Ce faisant, il a ouvert la voie à des
travaux de recherche de plus en plus nombreux, à la confluence de
l’économie, de la gestion et de la sociologie, sur les processus
d’élaboration des produits culturels. Ces différents travaux, que l’on
peut qualifier d’« approches institutionnelles de l’art », ont mis en
évidence qu’un bien culturel était non pas uniquement le fruit du
génie d’un auteur mais le produit d’une organisation
socioéconomique, sur laquelle pesaient des contraintes de
différentes natures : financières et techniques (Baxandall, 1985),
luttes d’institutions pour accéder à la reconnaissance (Bourdieu,
1992), conventions propres à chaque monde de l’art (Becker, 1974 ;
1982), pratiques contractuelles (Caves, 2000), environnements
législatifs (Paris, 2002), structures industrielles (Benghozi et Paris,
2016)…

Pierre-Michel Menger, dans la perspective ouverte par Becker, s’est


efforcé d’analyser le caractère spécifique du travail créateur,
notamment par rapport à ce qu’il identifie comme sa dimension
structurante, l’incertain (Menger, 2009). La nature même de l’activité
de création définit ainsi un environnement particulier, qui donne lieu à
une économie spécifique. L’économiste Richard Caves a qualifié
cette économie en montrant qu’elle reposait sur différentes propriétés
structurantes. Outre l’incertain – nobody knows property –, Caves
(2000) met en avant des propriétés qui influent sur l’activité de
création. Ainsi la motley crew property renvoie-t-elle au fait que les
projets de production culturelle mobilisent des « équipages
hétéroclites » ; ou encore la Art for art’s sake property met-elle en
avant que les travailleurs de la production artistique sont mus par des
objectifs autres qu’économiques.

Ces travaux sur le travail créateur ont mis en avant sa dimension


collective et son inscription sociale, mais en adoptant la perspective
de l’auteur ou du créateur. Les chercheurs en sciences de gestion et
en science des organisations se sont aussi saisis de ces activités en
développant un intérêt pour les creative industries. Ils ont mis en
avant des configurations organisationnelles propres, comme les
projets (Mintzberg, 1980 ; Grabher, 2002) et ont mis en lumière de
véritables organisations de création, impliquant routines et processus
(Tschang, 2007 ; Massé, 2015), et une division du travail qui s’adapte
à l’évolution de la carrière d’un créateur (Svejenova et coll., 2007).

Malgré ces travaux, de plus en plus nombreux, la vision romantique


imprègne encore les représentations sociales de la création, ainsi
que nombre de travaux en sciences sociales. La raison principale est
que le poids des individualités reste très important dans ces activités,
et qu’il est d’ailleurs entretenu par les acteurs de ces secteurs. La
seconde raison est la tentation d’inférer une dimension qualitative à
l’activité de création, ce qui se traduit par l’importance accordée à la
notion de créativité. Nous reviendrons sur ce point, fondamental.

Auparavant, il nous faut souligner la dimension paradoxale qui ne


manque pas d’émerger lorsque l’on s’intéresse aux activités de
création. L’intérêt nouveau qu’elles suscitent tient à l’apparente
modernité des organisations de création (Menger, 2002), lesquelles
fonctionnent autour de projets, mettent en avant la créativité et
valorisent l’individu. Néanmoins, sans que soit remise en cause cette
modernité, la réalité met en avant une dimension sinon autocratique,
au moins peu démocratique dans ces activités. Ce chapitre se place
ainsi sous la double égide des cinéastes Orson Welles et Francis
Ford Coppola. Évoquant le cinéma, l’un et l’autre ont un propos qui
s’étend aux activités de création : le premier met en avant la
dimension collective et organisée des activités de création, le second,
qu’elles sont l’un des derniers bastions où la démocratie n’a pas sa
place.

La création sans la créativité

Ce propos s’appuie sur quinze années de recherche sur les activités


de création, étudiées d’un point de vue organisationnel et managérial.
Ces recherches visent à comprendre les spécificités de la création
dans sa dimension collective et organisée, et s’appuient sur l’analyse
des processus et organisations mis en œuvre dans des cas issus de
l’ensemble des secteurs de la création : édition, spectacle vivant,
cinéma, architecture, design, mode, parfum, musique, jeu vidéo,
gastronomie…

Dans ces recherches, nous avons été conduit à évacuer la notion de


créativité, car elle induit un jugement qualitatif qui s’avère trompeur,
pour plusieurs raisons. Cette notion n’a rien d’objectif, et la qualité
d’une production artistique ou créative n’est pas intrinsèque, mais
résulte de la rencontre d’une proposition avec un public, dans
laquelle interviennent différents prescripteurs (Becker, 1982 ;
Benghozi et Paris, 2016). Une même proposition, selon le contexte,
peut donner lieu à un accueil très chaleureux ou à une sortie
inaperçue. Dans ces conditions, l’analyse des conditions de la
création ne peut pas inclure la question de la construction de sa
qualité puisque celle-ci intervient de manière consécutive. D’autre
part, la notion de créativité a plusieurs acceptions. Outre celle-ci – la
qualité dans la création –, elle renvoie d’un côté à la capacité à
trouver des solutions nouvelles à un problème donné ; de l’autre, à la
génération d’idées en abondance. La première n’est pas adaptée aux
secteurs de la création. L’une et l’autre véhiculent l’idée erronée et
trompeuse que l’activité de création consiste en la génération de
bonnes idées et que c’est là sa difficulté principale. Les
psychosociologues qui travaillent sur la créativité la définissent
comme la production d’idées présentant deux qualités : nouvelles ou
originales ; utiles ou de valeur (Amabile, 1998 ; Amabile et coll.,
1996 ; Sternberg et Lubart, 1999 ; Runco et Jaeger, 2012). Or, dans
les industries de création, puisque la « valeur » d’une proposition se
construit dans la rencontre avec un monde de l’art, la seconde
propriété a une dimension spéculative. Il y a donc une fausse
évidence derrière la notion de créativité, celle que l’on peut lire dans
le fait que Proust ait été refusé par quasiment tous les éditeurs, ou
selon laquelle on peut dire a posteriori qu’un film comme Ratatouille,
des studios Pixar, était sans doute une bonne idée, alors que l’on
peut aisément se convaincre que l’histoire d’un rat dans une cuisine
aurait certainement été qualifiée de sans valeur dans un tout autre
contexte que celui du studio de San Francisco. Quant à la première
propriété, elle n’est pas évidente à évaluer a priori, et renvoie à une
question qui ne semble pas poser de problème en soi. Si l’on s’arrête
à la production d’idées, il n’y a pas de difficulté particulière pour un
individu à trouver une idée originale dans un domaine donné. Là ne
réside pas le métier. Pour ces raisons, la notion de créativité n’est
pas pertinente pour un chercheur désireux d’étudier l’activité de
création. Aussi nous focalisons-nous sur l’activité de création. Par
ailleurs, nous nous appuyons sur des cas d’organisations ayant
rencontré le succès, critique ou public : il s’agit ainsi de considérer
des situations dans lesquelles les organisations ou les processus
peuvent être considérés comme vertueux, c’est-à-dire non pas
garantissant la réussite d’un projet, mais susceptibles de porter des
projets qui donnent lieu à réussite.

S’accomplir dans l’incertain : le sous-titre de l’ouvrage de Pierre-


Michel Menger (2009) sur le travail créateur insiste sur ce qui est
sans doute sa caractéristique la plus structurante. Pour prendre la
mesure des particularités de ce travail, on peut aisément ajouter
« travailler dans l’inconnu », inconnu signifiant ici qu’il n’existe aucun
repère, aucune vérité. La notion de demande joue un rôle important
dans les entreprises. Dans la création, elle n’a pas de sens, ou pas le
sens que l’on peut entendre habituellement. La demande ne
préexiste pas, et rien ne permet d’indiquer si une proposition
rencontrera une forme de succès. Allons plus loin. Le principe même
d’organisation repose sur deux éléments : l’automatisation et la
division du travail. L’automatisation renvoie aux processus,
procédures, routines ou outils de gestion qui permettent de capitaliser
sur l’expérience passée pour gagner du temps dans la prise de
décision ou la réalisation de tâches. Elle suppose ou implique donc
une inscription du passé dans la construction de l’avenir. La division
du travail implique la capacité à découper et à définir au préalable
des tâches entre différents intervenants, ce qui exige une vision claire
sur ce que doit être le rendu final. Or la création est affaire
d’exploration, d’essai-erreur, de confrontation d’une idée, qui peut
être générale ou vague, avec la réalité matérielle et technique. Pour
ces raisons, la création met à l’épreuve la notion d’organisation, du
fait même qu’elle consiste à inventer un futur qui, par définition,
n’existe pas. Ce préalable posé, nous pouvons maintenant
développer la question du travail dans l’activité de création. Nous le
ferons en trois points, qui renvoient aux trois points de vue des
processus, des talents, et du management.

La création comme travail organisé

L’activité de création, dans la réalité, est bien loin de l’image


romantique de l’auteur seul attendant l’inspiration. Elle consiste en un
travail, qui exige du temps, s’inscrit dans des processus, est
structuré, mobilise des équipes parfois nombreuses et une division
du travail. Ce travail se compose même de différentes tâches qui
peuvent être partagées entre différentes personnes. Ainsi peut-on en
identifier quatre : l’inspiration, le cadrage, les mises en forme, la
validation.

L’inspiration consiste à nourrir le processus ou les personnes pour


leur permettre de générer des idées nouvelles. Elle s’appuie sur
différentes personnes, parfois nombreuses : les designers
automobiles, en interne, les architectes, en externe, ou les
parfumeurs, par exemple, sont consultés pour soumettre des
propositions dont seule une partie, parfois infime, sera retenue pour
être approfondie. Il en va de même une fois qu’un projet est retenu :
les contributeurs sont amenés à proposer des idées à tous les stades
du développement. L’inspiration s’appuie aussi sur des dispositifs
instaurés pour activer la génération d’idées. Les voyages sont
souvent une source d’inspiration naturelle. Ils peuvent être organisés
dans ce but précis. Jean-Claude Ellena, parfumeur exclusif
d’Hermès, est parti voyager en Tunisie, en Inde et en Chine pour
initier la création des parfums de la collection « Un jardin ». À la tête
du design de Renault, Patrick Le Quément avait mis en place des
missions tendance pour nourrir la créativité de ses designers : de
petits groupes de créatifs étaient envoyés dans des expositions
majeures dans le monde. Les partenariats et toutes les rencontres
qui permettent d’ouvrir l’esprit et de renouveler les façons de penser
sont aussi mobilisés. Cela prend la forme de conférences de
spécialistes dans tel domaine, par exemple chez Ubisoft, du recours
à un animateur issu du monde de l’animation traditionnelle pour
assurer la direction du prochain film, en animation par ordinateur, de
Pixar, des partenariats mis en place sur la conception de bateaux ou
de montres pour les designers de Renault, ou des nombreux
échanges qu’ont eus le parfumeur Jean-Claude Ellena et le chef
Olivier Roellinger sur leurs pratiques respectives des parfums et des
épices. Le concept d’open innovation (Chesbrough, 2006), ou
« innovation ouverte », très en vogue aujourd’hui, consiste à ouvrir
l’entreprise sur le monde extérieur, universités et start-up notamment,
pour favoriser l’innovation. Cette ouverture est ancrée dans les
processus et les organisations dans les entreprises de création.

Le cadrage est l’activité qui consiste à partager la vision du projet,


pour coordonner les recherches et travaux des différentes personnes
impliquées. Il peut prendre la forme de mots, mais aussi d’images, de
dessins, de collages ou montages, puisqu’il s’agit de faire en sorte
que chacun intègre l’esprit général du projet. Le cadrage peut porter
sur une ambiance ou une atmosphère, un concept – tel architecte
aura pour idée de travailler sur la continuité entre deux bâtiments –,
un ingrédient ou une technique (un foie chaud peut être le point de
départ des recherches pour un plat). Il peut aussi porter sur un
souvenir : tel parfumeur cherche à retrouver l’odeur de la barbe-à-
papa dans les fêtes foraines, ou tel cuisinier se remémore les pêches
talées tombées dans les salades au fond du jardin, ou tel autre, la
tartine au chocolat qui l’attendait au retour de l’école.

Les mises en forme consistent à transformer l’objet conceptuel en


objet réel. Dans les processus de création, cette transformation se
fait par étapes successives, qui impliquent différents objets
intermédiaires. Chez Pixar, ce sont par exemple de véritables
tableaux représentant l’ambiance que l’on retrouvera dans le film, des
maquettes physiques des personnages, des dessins à la main, des
cinématiques – animation à partir d’un assemblage de dessins… Il
s’agit ainsi, petit à petit, de construire une vision partagée du projet
en cours de conception, tout en limitant le risque d’arriver à un
résultat final insatisfaisant.

Enfin, la validation est l’opération qui consiste à définir ce qui entre


ou n’entre pas dans le projet. Elle porte sur chaque étape et chaque
partie du projet, et peut donner lieu à acceptation, rejet ou demande
de reprise. La validation est donc étroitement liée au cadrage
puisqu’elle est souvent l’occasion de précision du cadrage. La
validation consiste aussi à choisir parmi de nombreuses propositions,
tout au long du projet. C’est ainsi que, pour les films de Pixar, de
nombreux personnages, de nombreuses scènes, de nombreux
décors sont développés et finalisés, avant d’être finalement
abandonnés. Il en est de même pour les collections de création de
mode ou de haute couture : de nombreux accessoires sont
développés, dont seule une partie sera choisie pour être finalement
présentée au défilé.

Plus généralement, chacune de ces activités intervient ainsi de


manière répétée dans les processus de création, ce qui en fait des
processus non pas linéaires mais itératifs, presque fractals. Les
processus de création articulent finement des logiques de
divergence, consistant à ouvrir largement les possibilités, et des
impératifs de convergence, synonyme à la fois de finalisation du
projet et de cohérence d’ensemble. Cette dimension itérative favorise
la convergence tout en préservant la capacité de divergence. Dans le
même temps, elle porte la traduction progressive d’un projet de sa
forme conceptuelle à sa forme réelle finale. Elle permet aussi la
construction d’une vision commune du projet par les équipes
impliquées. Enfin, elle consiste en un affinement du projet, qui lui
permettra d’arriver à un niveau de qualité important.

L’implication d’équipes multiples, le temps et la présence de


processus parfois très structurés sont donc trois dimensions
importantes des processus de création qui en font de véritables
activités laborieuses, au sens premier du terme. La création est un
travail.
Création, talents et division du travail

La création est-elle un métier ? Derrière cette question pointent deux


interrogations éternelles : la créativité est-elle une compétence innée
ou acquise ? Sommes-nous tous égaux vis-à-vis de la créativité ? On
peut s’intéresser au fonctionnement de l’activité de création sans
devoir apporter de réponse. Cependant, la seconde question revient
rapidement en force. Elle s’exprime par exemple lors d’une
succession, lorsque le second aguerri d’un restaurant triple étoilé
s’interroge sur sa capacité à assurer la relève, alors même que
plusieurs de ses plats ont été mis à la carte, avec succès. C’est ce
que nous avons appelé le paradoxe de la création collective
organisée (Paris et Leroy, 2014). Elle s’exprime, d’autre part, dans
l’étonnement que l’on peut éprouver à constater qu’à de très rares
exceptions près, les organisations de la création sont extrêmement
collectives et, comme l’exprime Francis F. Coppola, particulièrement
autocratiques. Alors quoi ? Survivance ancestrale ? Archaïsme
indécrottable ? Nous soutenons au contraire, sans doute contre l’air
du temps, que cette survivance dans la création répond à des
questions d’efficacité, et d’autre part, que loin d’être la manifestation
d’une philosophie rétrograde, elle porte une forme d’humanisme en
voie d’extinction.

Mais d’abord, le métier. Le travail de création est un métier en ce qu’il


repose sur une connaissance accumulée considérable. Cela
n’empêche pas l’affirmation précoce, parfois, de jeunes talents venus
de nulle part. Mais ce qui fait la différence entre le créateur
expérimenté et les équipes sur lesquelles il s’appuie repose en partie
sur une capacité à faire des choix très rapidement, en fonction des
connaissances accumulées, sur telle association, telle technique…
Certaines de ces connaissances – sur l’histoire, les techniques, les
matières… – s’enseignent et se transmettent. Mais d’autres renvoient
à une accumulation d’expériences. La différence de créativité – au
sens de la génération d’idées – entre un jeune second talentueux et
le chef étoilé ne porte pas tant sur le nombre d’idées amenées que
sur leur évaluation rapide. Cela permet de résoudre en partie le
paradoxe relevé ci-avant. La différence fondamentale entre un
second de cuisine qui crée des plats qui seront mis à la carte et le
chef est que ce dernier est celui qui engage sa personne, son nom,
sa responsabilité sur les créations qu’il met à la carte. L’incertitude
fondamentale de la création est portée presque entièrement par celui
qui fera ces choix.

Cela permet de distinguer deux classes – le terme est assumé –


dans la création. Il ne s’agit pas de consacrer la notion de classe
créative de Richard Florida (Florida, 2002) : lui ne fait pas la
distinction entre les différents intervenants de la création. Il ne s’agit
pas non plus de constater qu’il y aurait une noblesse de la création,
représentée par les noms connus ou la A List de Caves, et un tiers
état ou prolétariat (la B List) constitué par tous les anonymes qui
participent activement aux processus de création. Il s’agit plutôt de
reconnaître l’existence de deux conditions face à la création et que, si
collectifs qu’ils puissent être, les processus impliquent la mise en
avant d’un intervenant en particulier. Si la validation n’est pas la tâche
qui mobilise le plus gros volume de travail, elle est celle qui induit la
plus grande prise de risque, et celle sur laquelle repose la qualité
finale d’un projet. Ce constat permet de dissiper le malaise qui peut
parfois s’exprimer à l’observation qu’un grand chef n’est pas en
cuisine, qu’un styliste ou un architecte dessine très peu, ou qu’un
artiste contemporain fait réaliser ses œuvres. Sans qu’il soit besoin
de convoquer Alexandre Dumas ou Raphaël, qui faisaient travailler
de nombreux collaborateurs, nous pouvons affirmer que la validation
fait le créateur. Dans certaines activités de création, comme le
cinéma d’animation, le jeu vidéo ou l’architecture, mais aussi la mode
qui exige de sortir un nombre considérable de produits à un rythme
effréné, la réalisation est presque inaccessible à un individu seul. La
validation, dans ses nombreuses expressions, est l’acte qui donne sa
couleur au projet.

Et si cette prise de responsabilité est confiée la plupart du temps à un


individu unique, c’est bien parce que l’expression d’une subjectivité
cohérente est la seule vérité possible dans une activité qui fonctionne
dans une logique de proposition. Il n’y a pas de bonne ou de
mauvaise proposition, sur un projet donné : toutes celles qui ont leur
défenseur, par définition, se défendent. Mais il y a des propositions
qui s’inscrivent plus ou moins bien dans l’unité à laquelle aspire le
projet en train de naître. Et dans la mesure où cette unité n’est pas
formalisable, sa garantie passe par le point de vue parfaitement
subjectif, et assumé comme tel, d’un individu singulier. Cela
n’empêche pas qu’il puisse – et ce sera souvent pertinent –, écouter
de nombreux avis pour faire ses choix : ceux de ses pairs ou ceux
des usagers.

Il y a donc deux classes très différentes dans les activités de


création : les contributeurs et ceux qui portent la responsabilité des
projets. Sont-elles étanches ? Sans doute pas, mais il est
extrêmement difficile d’identifier ceux qui, dans la première classe,
présenteront les qualités nécessaires pour évoluer dans la seconde.
Il s’agit d’une compétence technique, et de qualités de créativité :
celles-ci sont évaluables. Mais il s’agit aussi, et surtout, de la
capacité à évoluer dans cet environnement incertain, à faire
confiance à sa propre subjectivité en l’assumant comme telle, à
défendre la vision que l’on peut porter contre les trois épreuves de
réalité auxquelles on fera face : la matérialité, l’organisation, le
marché [1] . La première implique un jeu de négociation avec la
matérialité (matière, technique…) pour arriver à imposer sa vision
malgré les contraintes techniques qui se manifesteront, et ne pas se
la faire dicter (Lê, Massé, Paris, 2013). La deuxième consiste à être
capable de défendre une vision face aux différents comités, strates,
points de vue portés par l’organisation, quand la dimension créative
fera qu’aucune autre vérité que la sienne ne pourra être imposée. La
troisième épreuve de réalité est celle de la rencontre avec le marché.
La création est une proposition. Le marché adoptera plus ou moins
cette proposition, le degré d’adoption ne traduisant pas une
improbable qualité intrinsèque. Cela implique que la capacité d’un
créateur à rencontrer son marché peut demander du temps ; ce
temps constitue la troisième mise à l’épreuve de la capacité du
créateur à évoluer dans l’incertain.

La distinction entre deux classes – A List et B List – repose donc sur


des facteurs tenant aux qualités individuelles. Elle tient aussi à des
facteurs relevant du fonctionnement des marchés des produits de
création, dans la mesure où les consommateurs, eux aussi
confrontés à une incertitude sur la qualité des productions proposées,
ont tendance à se rassurer en se tournant vers des valeurs sûres,
donc des créateurs ayant déjà fait leurs preuves. Elle repose enfin
sur une autre forme d’incertitude, celle qui porte sur la capacité d’un
individu ayant fait la preuve de ses compétences – techniques et
créatives – dans les différentes activités de création, à devenir un
créateur, celui qui assumera des choix. Cette dernière incertitude est
fondamentale. C’est celle qui a fait que Patrick Bertron, second de
Bernard Loiseau, n’était pas certain d’être capable de prendre le
relais de son mentor (Paris, 2013), ou encore celle qui a fait qu’un
réalisateur qui avait des idées géniales s’est montré incapable de
faire des choix sur le film Ratatouille.

La rareté intrinsèque des créateurs, sans doute véridique, est donc,


quoi qu’il en soit, exacerbée par le fonctionnement même de
l’économie de la création.

L’autocratie, un modèle d’avenir ?

Ces constats débouchent sur un malaise. Alors que, sous l’angle de


l’organisation et du management, les secteurs de la création sortent
enfin de l’exotisme dans lequel ils ont longtemps été confinés
(Menger, 2002), voilà qu’il n’est point de démocratie en matière de
création ! Et ce qui peut paraître acceptable dans la bouche d’un
Francis F. Coppola l’est moins lorsque l’on observe les choses de
manière générique. Pourtant, nous défendons que, vu sous un
certain angle, les activités de création peuvent être considérées au
contraire comme porteuses d’une forme d’humanisme, voire de
modernité.
Les formes d’organisation et de management spécifiques que l’on
observe dans les secteurs de la création partagent des
caractéristiques communes, dont certaines ont été évoquées dans ce
texte. Par comparaison avec les autres organisations, elles dessinent
un paradigme managérial singulier. Les organisations sont
structurées en général par une conception de l’action collective dont
on peut retrouver la filiation, d’une part, dans les écrits sur la
bureaucratie de Weber et dans les réflexions de Taylor, d’autre part,
dans une pensée mécaniste. Le fonctionnement des organisations,
pour l’essentiel, suppose une forme de prévisibilité, qui rend
possibles l’identification préalable des tâches, leur contrôle et leur
mesure. Il porte par ailleurs une vision linéaire qui permet d’isoler une
chaîne de responsabilités.

Au contraire, les organisations de création reconnaissent l’idée de


boîte noire, c’est-à-dire qu’elles admettent, dans leur fonctionnement
même, qu’il n’y a pas de traçabilité ni de linéarité dans leur activité.
Elles reconnaissent de facto le fait que la création suppose
l’intégration d’intrants, nombreux, produisent des extrants, sans que
l’on puisse établir un lien entre ceux-là et ceux-ci. Pour dire les
choses autrement, la reconnaissance de l’abondance nécessaire à
toute création fait que les organisations renoncent à toute forme de
traçabilité, et donc à toute vision linéaire ou quête d’optimisation.

Ces formes d’organisation spécifiques, que nous avons détaillées par


ailleurs (Paris, 2010), reposent sur une compréhension de l’économie
de la création. Elle implique une acceptation et une
déresponsabilisation de l’échec. Dans la mesure où l’économie de la
création est une économie de propositions, il n’y a pas de qualité ou
de valeur intrinsèque à une proposition. Cette valeur sera construite
par la réception qui en sera faite par un marché et ses structures
(Becker, 1982). Cela étant, l’échec d’une proposition ne signifie en
rien une défaillance du processus de production. C’est sur la
reconnaissance de cette déconnexion que se fondent les
organisations de la création.

Au-delà, dans la suprématie qu’elles accordent à la décision


individuelle par rapport à la décision collégiale, les organisations de
la création reconnaissent l’absence de vérité universelle, en matière
de construction du futur. Il n’y a pas de valeur objective d’une
proposition, comme il n’y a pas de marché préexistant qu’il s’agirait
d’identifier. Dans ces conditions, la cohérence d’une proposition
importe plus qu’un consensus qu’elle pourrait générer spontanément.
L’acte de création est la proposition d’un individu, axée sur sa seule
conviction intime, que lui et d’autres cherchent ensuite à faire
partager ou adopter. La création apparaît ainsi comme l’un des
derniers refuges de la subjectivité, dans un monde qui devient de
plus en plus obsédé par la rationalité. Cette libre traduction du propos
de Coppola permet de le lire sous un angle différent.

Notes du chapitre

[1] ↑ Le terme est utilisé ici dans son sens premier, celui du marché physique où des
vendeurs proposent des produits sur des étals.
Groupe, leader bienveillant et
créativité
Eugène Enriquez
Eugène Enriquez est professeur émérite de sociologie
à l’université Paris 7-Denis-Diderot. Il a été l’un des
fondateurs de l’ARIP (Association pour la recherche et
l’intervention psychosociologiques) en 1959 et du
CIRFIP (Centre international pour la recherche, la
formation et l’intervention en psychosociologie) en
1993. Il a été professeur invité au Québec, en Italie, au
Brésil, en Tunisie. Ses principales publications : De la
Horde à l’État (1983), L’organisation en analyse (1992),
Désir et résistance, la construction du sujet (2010).

D epuis le surgissement du romantisme au XIXe siècle, s’est


développée et même ancrée durant longtemps l’idée de
l’attribution de tout processus créateur à l’individu isolé doté de
génie, ou au moins d’un talent remarquable. Cette représentation de
l’artiste exceptionnel n’était certes pas nouvelle. Par exemple, les
Grecs anciens savaient que Phidias ou Praxitèle étaient des
sculpteurs hors du commun et, en France au XVIIe siècle, le roi et la
cour étaient en mesure d’apprécier à leur juste valeur les tragédies
de Racine ou les comédies de Molière.

Mais, en même temps, ils étaient au fait que ces créateurs n’auraient
pas existé s’ils n’avaient fait partie d’un collectif qui avait ses
traditions et ses manières de faire. Et, depuis le Moyen Âge, tout un
chacun se rendait compte, lors de l’édification des églises romanes
ou gothiques, que ces prodigieuses constructions étaient le produit
d’un groupe d’artisans plus ou moins anonymes qui avaient été en
mesure de coopérer et de livrer ainsi à la dévotion des populations
des œuvres de toute beauté.

Actuellement, tout le monde est heureusement enfin d’accord pour


dire que, sans groupe, le processus créateur est impossible et que,
dans ce groupe, coexistent des sujets qui représentent un « écart
absolu » (pour reprendre l’expression de Fourier) les uns par rapport
aux autres. Certains sont des « phares », la plupart se contentent de
qualités moindres, mais tous font plus ou moins partie de cénacles,
de confréries, de cercles ou de clans.

Mais demeure une question : est-il possible de créer ou de


développer un groupe dont tous les membres seraient véritablement
créatifs (même si l’originalité et le talent ne sont pas naturellement
distribués égalitairement) sans qu’un leader assure sa progression
et sa cohésion ? Si la réponse est « il faut un leader », alors une
autre question se profile : comment assurer ce leadership ? Le
leader doit-il être démocratique, autocratique, charismatique, etc. ?

Ce texte n’a pas prétention de reprendre le problème du leadership


tel qu’il a été traité par K. Lewin. Mon propos est plus modeste et ne
vise pas une théorisation générale comme celle proposée par Lewin,
qui a d’ailleurs été contestée récemment. Je veux seulement rendre
compte succinctement de la vie d’un groupe de peintres bien
connus : les impressionnistes et, dans une certaine mesure, les
postimpressionnistes. Ils ont, pour la plupart d’entre eux, fait preuve
d’une créativité prodigieuse et sont parvenus à révolutionner non
seulement l’art de peindre mais également nos conceptions du
regard pictural et de la beauté de la nature, au sens large du terme –
nature brute donnée à l’homme et nature créée par l’homme –,
malgré les critiques acerbes qui ont accueilli, sauf rares exceptions,
leur production et leur action. Surtout, je désire montrer avec force le
rôle central de l’un d’entre eux, Camille Pissarro, qui fut tel un père
bienveillant, attentif à chacun, apte à les conseiller individuellement,
s’occupant de l’organisation du groupe, et qui a été non le plus
grand des impressionnistes mais le premier d’entre eux. J’ai eu
l’occasion, dans le temps (Enriquez, 1981), d’aborder cette question.
Je la reprends aujourd’hui, en essayant d’y apporter un éclairage
nouveau ; et je suis heureux de le faire au moment où, enfin, un
musée français, le musée Marmottan-Monet consacre une
rétrospective à ce peintre quelque peu oublié depuis plus de
trente ans [1] , dont le titre choisi est « Le premier des
impressionnistes ».

J’évoquerai, en premier lieu, ce que j’entends par « leader


bienveillant » en me servant de quatre notions proposées par
d’autres auteurs : leader mosaïque (Moscovici), exote (Segalen),
Dichter (terme allemand utilisé, à plusieurs reprises, en particulier
par Goethe et par Freud) et « homme de conviction » (Weber).
Ensuite j’aborderai la vie et l’influence de Pissarro ainsi que le rôle
qu’il a tenu au sein du groupe des impressionnistes. Enfin, je me
demanderai quelles peuvent être les conséquences du
comportement d’un leader bienveillant sur la dynamique et la
créativité d’un groupe.
Le leader bienveillant

Différence entre leader totémique et


leader mosaïque

Le chef totémique a été décrit depuis longtemps par les


ethnographes et les anthropologues. Le totem représente le père
symbolique de la tribu qui a édicté une loi à laquelle chacun doit se
soumettre. Dans son livre Totem et tabou, Freud, à la suite des
ethnologues et inspiré par leur description du repas totémique durant
lequel la population dévore l’animal totem le seul jour où la tribu a le
droit et le devoir de braver l’interdit de tuer et de manger cet animal,
a tenté d’interpréter ce rite. Pour Freud, le repas totémique
commémore le meurtre de l’ancien omnipotent, qui se réservait la
possession des femmes, par les fils conjurés : ceux-ci après « ce
crime commis en commun » (Freud, 1913) éprouvèrent des
remords, car ils l’admiraient autant qu’ils le détestaient, et se mirent
à l’idéaliser et à le transformer en père symbolique.

Serge Moscovici prolonge Freud, même s’il ajoute certains éléments


(comme le rôle des mères qui devaient pousser le fils à accomplir ce
crime), et fournit une image moderne du chef totémique. Il remarque
que des chefs totémiques ont été nombreux au XXe siècle (Mussolini,
Hitler, Staline, Mao), qu’ils ont tous encouragé le « culte de leur
personnalité », qu’ils ont voulu propager la représentation de leur
toute-puissance par la multiplicité de leurs images, et qu’ils se sont
nourris du sang de leurs peuples en leur imposant une domination
totale et le plus souvent arbitraire. Aucune déviation n’est alors
possible, aucune pensée personnelle n’a droit de cité. Le peuple doit
suivre le chef, en toutes occasions et sans se poser de question.

À ce type de chef s’oppose le leader mosaïque. S’il est un « homme


grand » (terme souvent utilisé par des tribus africaines) et non un
« grand homme », Moïse est aussi une personne qui peut avoir des
défauts (il ne sait pas bien parler au peuple, il est ainsi incapable de
le séduire et de le persuader, alors que son frère Aaron a le don de
la parole), il peut se mettre en colère (lorsqu’il brise les Tables de la
loi en voyant les juifs adorer le Veau d’or), il peut douter de ses
actions, et surtout, il tient à amener son peuple (qu’il a créé, selon
Freud) à la terre promise alors qu’il sait qu’il mourra avant d’y
parvenir.

Le leader mosaïque est, comme Moïse, un « homme humble »


(selon la Bible) et modeste, il connaît ses limites, s’intéresse aux
autres et, s’il est exigeant, fait preuve aussi de compréhension. Il ne
veut pas être idéalisé car il ne se voit pas comme un être
exceptionnel.

Pissarro, le plus âgé des membres du groupe impressionniste, se


comportera toujours comme un leader mosaïque vis-à-vis de ses
collègues auxquels il prodiguera de nombreux conseils dont ils se
souviendront, travaillera avec plusieurs d’entre eux et veillera à
l’unité du groupe. Je reprendrai plus longuement ce point après avoir
abordé les notions d’exote, de Dichter et « d’homme de conviction ».
« L’exote »

J’emprunte cette notion d’exote [2]  à l’écrivain Victor Segalen (1955),


à la fois remarquable poète et romancier, essayiste et ethnologue de
grand talent, admirateur de Gauguin dont il recueillit à Tahiti les
dernières œuvres et, hélas, toujours inconnu du grand public. Il l’a
exposé dans son Essai sur l’exotisme qui ne parut qu’après sa mort
survenue en 1919.

Il a voulu « dépouiller » le mot (exotisme) de son acception


seulement tropicale, seulement géographique : l’exotisme n’est pas
seulement donné dans l’espace mais également en fonction du
temps, pour en arriver très vite à définir, à poser la sensation
d’exotisme, qui n’est autre que la notion de différent ; la perception
du « divers » ; la connaissance de quelque chose qui ne soit pas soi-
même ; et le pouvoir d’exotisme, qui n’est que le pouvoir de
concevoir autre. L’exote est donc celui qui est sensible à la beauté
du monde, à sa diversité, aux autres, qui veut regarder les choses
d’une autre manière, concevoir de nouveaux objets, et qui est rétif à
la répétition. Il peut dire, comme Vigny, « aimez ce que jamais on ne
verra deux fois » ; il est, comme Rimbaud, un « voyant » ou, comme
l’écrit Marcel Mauss, un « homme duplex ».

L’exote (l’étrange étranger) peut être véritablement d’origine


étrangère. C’est le cas de Pissarro, né en 1830 à Saint-Thomas
(Antilles danoises), qui a travaillé au Venezuela avant de venir en
France et qui, bien que descendant d’une famille française installée
depuis longtemps aux Antilles, était considéré comme un citoyen
danois. Il n’a d’ailleurs obtenu la nationalité française que deux ans
avant sa mort, alors que tous ses collègues pensaient qu’il était
français car il parlait parfaitement cette langue qui était d’usage dans
sa famille.

De plus, il était juif (le premier grand peintre de religion juive) et


profondément anarchiste, alors que le groupe des impressionnistes
était plutôt indifférent ou conservateur, voire réactionnaire (Degas,
Renoir).

Cela étant, on peut être un exote bien que parfaitement enraciné.


Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud furent incontestablement des
exotes, et un chef militaire comme de Gaulle, qui a voulu représenter
la « légitimité française », s’est comporté le 18 juin 1940 comme un
véritable exote.

Pissarro a contribué au renouveau de la peinture française à une


époque où triomphaient les « académiques » Gérôme ou
Bouguereau, par l’accent mis sur la couleur et par la manifestation
d’une intransigeance totale vis-à-vis de la peinture officielle. Il a fait
en sorte que le groupe des impressionnistes n’adhère jamais au type
de comportement pratiqué par ce que Freud nommait, après Ibsen,
« la majorité compacte », et adopte une attitude de rupture à l’égard
de toutes les conventions. Il savait intuitivement que le divers,
comme l’écrira plus tard Segalen, « est la source de toute énergie,
de toute sensation, de toute vie ».

Le Dichter
Ce terme allemand est habituellement traduit en français par le
« poète », mais ce terme, sauf si l’on pense à des « voyants »
comme Baudelaire ou Rimbaud (et encore !) appauvrit ce qui est
l’essence même du Dichter [3] .

Wittgenstein distingue la promesse verbale des « fonctions de


vérité », du paradigme moral, de la responsabilité philosophique de
la Dichtung (la création littéraire). Le Dichter n’est pas seulement un
artisan, un homme d’imagination « sans pareil », il est aussi « le
communicateur d’une haute vision et d’une critique de la vie bien
articulée ». Pour George Steiner, « la connaissance du Dichter est
éthique », elle est à l’opposé du savoir, de l’esprit encyclopédique.
La vraie Dichtung porte témoignage. Elle est « connaissance
d’objet » au sens concret, au sens où la nomination par Adam des
formes vivantes du paradis correspondait précisément à la vérité et
à la signification de ces formes. Comme Adam, le Dichter nomme ce
qui est son acte de dénomination, définit, incarne son être
véritable ». Pour Elias Canetti (1966), « le Dichter, davantage peut-
être qu’aucun être humain, porte une responsabilité à l’égard de la
vie. Son ministère premier, de chaque instant, est de s’opposer à la
mort, c’est un acte moral, peut-être l’acte moral par excellence. La
dynamique de cet acte est celle de la compassion vivifiante, le
Dichter ne repousse personne ». Pour Goethe, dans son écrit
autobiographique Dichtung und Warheit (traduit par Poésie et vérité),
la Dichtung ne s’oppose pas à la vérité vécue, mais elle s’oriente
vers une vérité plus haute [4] .

Le Dichter n’est donc pas seulement celui qui sait évoquer la nature,
qui fait surgir l’imaginaire, qui est en mesure de créer un monde ; il
est aussi celui qui, par ses mots, est capable de lutter contre la mort.
Romain Rolland écrivait déjà : « Créer c’est tuer la mort » (cité par
Pontalis, dans Gómez Mango et Pontalis, 2012).

Pissarro, par son travail incessant, par son courage à toute épreuve
(durant la guerre 1870-1871, les Prussiens occupaient son logement
et détruisirent plus de cent tableaux qui étaient, au dire de ses amis,
parmi les meilleurs ; bien que déprimé, il se remit au travail et
continua à peindre sans relâche), par ses inventions techniques, par
sa capacité à modifier ses sujets (lui, le peintre de la nature, par
excellence, se mit à peindre le paysage urbain), par son intérêt pour
les autres dont il pouvait devenir soit le père, soit l’adepte (ainsi, il se
mit au pointillisme après sa rencontre avec ses cadets Seurat et
Signac), fut un exemple de peintre vivant toujours sur la brèche.
Seule la mort arrêtera sa rage de peindre.

L’homme de conviction

Max Weber (1922) a opposé l’éthique de la conviction à l’éthique de


la responsabilité. Alors que l’homme responsable essaie toujours
d’apprécier les conséquences de ses actes possibles et de
s’abstenir de les commettre si celles-ci peuvent être néfastes aux
autres comme à lui-même, l’homme mû par une éthique de la
conviction voudra que ses actes soient conformes à ses idées,
même si celles-ci peuvent aboutir à des résultats désastreux. Aussi,
si l’on peut admirer un homme de conviction car il n’y a pas de
hiatus entre sa pensée et son action, et parce qu’il préférera toujours
la prison ou la mort au reniement, on peut être également effrayé par
son obstination qui l’amène parfois à commettre des actes
épouvantables. Si un démocrate admire de Gaulle, Churchill, ou
Roosevelt, il ne peut aussi que rejeter Hitler ou Staline.

Ainsi, rien de beau ni de nouveau ne peut arriver sans les actions


d’hommes de conviction, mais rien d’effroyable ne peut advenir sans
les actions d’hommes de conviction opposée.

Pissarro fut un homme de conviction. Il fut anarchiste toute sa vie


bien que cela lui coûtât (dans une France bien conservatrice) ; il fut
un ami sûr même si certains de ses collègues l’oublièrent ou le
nièrent ; il fut toujours du côté de la nouveauté et de la création
même s’il savait que le conformisme était plus payant.

Il fut donc simultanément un leader mosaïque, un exote, un Dichter,


un « homme de conviction » agréable et bienveillant. En définitive un
anormal, au sens que lui donne la psychanalyste Joyce McDougall
(1978) lorsqu’elle écrit, dans son Plaidoyer pour une certaine
anormalité : « Quelques artistes, écrivains et savants, seulement,
échappent à la douche froide de la normalisation, à la rentrée dans
l’ordre, à la perte de la magie du temps où tout était encore possible
[…] c’est en cela que tout art, toute pensée novatrice est une
transgression. »
L’influence de Pissarro et la création
du groupe

Pissarro, quand il vient en France, découvre Corot qu’il va bien


connaître et qui lui servira de « mentor ». Corot disait : « Un homme
ne doit embrasser la profession d’artiste qu’après avoir reconnu en
lui une vive passion pour la nature et une disposition à la poursuivre
avec une persévérance que rien ne saurait abattre. Ne pas avoir soif
d’approbation ni de bénéfice d’argent. Ne pas se décourager du
blâme que l’on pourrait faire tomber sur ses ouvrages ; il lui faut être
cuirassé d’une conviction forte, qui le fasse marcher devant lui en ne
redoutant aucun obstacle » (cité dans Shikes et Harper, 1981).
Pissarro n’oubliera jamais cette leçon de son maître qu’il a toujours
vénéré. Ce qui signifie que personne ne peut être un véritable
créateur et un père s’il n’a pas accepté d’abord de se placer dans
une filiation et de reconnaître la dette qu’il doit à son ou à ses
maîtres.

Pissarro, plus tard, fréquentera l’Académie suisse à Paris où il


connaîtra Delacroix, Bonington, Manet et Courbet. Il rencontre
Monet ; on lui présente Cézanne qui lui semble être « tout d’un
bloc » mais avec qui il réfléchira sur l’avenir de la peinture. À ce
moment, Pissarro, tolérant, approbateur, délicat va apparaître à
Cézanne comme un « bon père ». Cette appréciation, Cézanne la
maintiendra jusqu’à sa mort.
À l’automne 1862, il va travailler à l’académie Gleyre où il retrouve
Monet et où peignent également Monet, Renoir, Sisley, Bazille. Avec
ses collègues, il tente d’exposer au Salon officiel (le seul existant) en
1863, mais les peintres académiques refusent trois mille tableaux
sur cinq mille. Ainsi, ses amis et lui intentent un « salon des
refusés » qui ne provoque que des sarcasmes du public.

En 1864-1865, il travaille avec Monet, Renoir, Sisley dans la forêt de


Fontainebleau et il resserrera ses liens avec Cézanne.

Émile Zola commence à parler de lui. En 1869, il forme avec ses


amis « le groupe des Batignolles », Manet les rejoint et devient un
peu le chef du groupe.

Entre 1869 et 1870 il a beaucoup de contacts avec Cézanne et aussi


avec Degas, qui lui apprend à devenir un bon lithographe. En 1870,
ne pouvant s’engager dans l’armée, il part en Angleterre où il
découvre Constable et Turner, et il peint « les paysages » de
Londres. À son retour, il retrouve son domicile fouillé par les
Allemands.

À partir de 1872, il n’a plus foi qu’en une action commune ; ainsi, en
1873, il rédige la Charte du groupe des impressionnistes (Monet
apporta à celle-ci quelques modifications), société par actions dont
la première exposition aura lieu en avril 1874, appuyée par Paul
Alexis, un ami de Zola, et le grand marchand de tableaux, Durand-
Ruel. Les exposants sont, à part Pissarro, Monet, Degas, Renoir,
Cézanne, Berthe Morisot, Sisley. Cette exposition n’aura aucun
succès.
Par la suite, il continuera à peindre à côté de Cézanne, à qui il
communique patience et goût du silence. Il fait en sorte de brider un
peu son imagination par trop tumultueuse. Cézanne dira : « Ce n’est
que plus tard, quand j’ai connu Pissarro, qui était infatigable, que le
goût du travail m’est venu. »

En 1876 et 1877 : deux nouvelles expositions sans succès.


Heureusement Caillebotte, qui lui est peintre et riche, lui achète des
tableaux.

En 1879 il fait la connaissance de Gauguin, alors agent de change.


Pissarro le fait profiter de ses grandes connaissances en techniques
de la peinture à l’huile et l’encourage à peindre. Gauguin se mettra
au travail à côté de Pissarro, dont il fera un très beau portrait au
crayon. Ils passent des vacances ensemble. Gauguin dira à sa
femme que Pissarro lui a recommandé de se consacrer totalement à
son art, ce qui provoque le départ définitif de celle-ci pour son
Danemark natal. Gauguin admire profondément Pissarro, sa
simplicité, sa franchise mais, lorsque celui-ci, après sa rencontre
avec Seurat et Signac, se met au pointillisme, il se mettra à le
critiquer ouvertement.

Pissarro rencontre Van Gogh, qui sera sensible à sa sagesse


paternelle, d’autant plus qu’il prit son temps pour lui expliquer ses
théories et ses techniques. Il fera la connaissance de Mary Cassatt,
il verra Renoir s’éloigner de lui car celui-ci, conservateur et quelque
peu antisémite, ne veut plus exposer à côté de cet « israélite
anarchiste ». Pourtant, il tente constamment de maintenir l’unité de
ce groupe qu’il a fondé (Monet l’ayant bien aidé), et sera toujours
présent et actif aux expositions auxquelles il consacrera beaucoup
de temps. Ce fut le seul membre à se conduire ainsi.

Bien d’autres éléments factuels mériteraient d’être relevés.


J’ajouterai seulement qu’il ne se fâchera avec personne. Il supporta
Degas, qu’il trouve « très bon malgré son arrogance » et ses idées
réactionnaires. C’est Degas qui le quittera. De même Gauguin, qui
ne devient peintre qu’après l’avoir rencontré et écouté, s’écartera de
lui. Il reconnaîtra très vite le talent des femmes peintres : Berthe
Morisot, Mary Cassatt.

Il aura une influence décisive sur Van Gogh et Cézanne. Monet,


Caillebotte, Bazille, Sisley, Guillaumin, Seurat, Signac, demeureront
ses amis. À son enterrement, Degas fut absent mais il écrivit une
lettre de condoléances à son fils, peintre comme son père, Lucien
Pissarro. Quant à Renoir, il fut présent, malgré ses préventions.

Je voudrais, maintenant, pour bien souligner son influence, évoquer


quelques témoignages.

Le jugement des pairs

Degas, après la mort de Pissarro : « Le voilà donc parti, le pauvre


“juif errant”. Il ne marchera plus, et si on avait été prévenus, on
aurait marché derrière lui ? Sale affaire. Que se passait-il dans sa
vieille tête d’israélite ; avait-il l’idée de se reporter au temps où nous
ignorions à peu près sa terrible race ? »
Van Gogh, à qui Pissarro a appris à se servir de la couleur (toutes
les toiles de Van Gogh avant sa rencontre avec Pissarro sont tristes,
obscures, et le noir prédomine) : « Ce que dit Pissarro est vrai : il
faudrait hardiment exagérer les effets que produiraient, par leurs
accords ou leurs désaccords, les couleurs. »

Gauguin après la mort de Pissarro : « Si l’on examine l’art de


Pissarro dans son ensemble, malgré ses fluctuations, on y trouve
non seulement une excessive volonté artistique qui ne se dément
pas mais encore un art essentiellement intuitif de haute volée […]. Il
a regardé tout le monde, dites-vous ? Pourquoi pas ? Tout le monde
l’a regardé aussi mais le renie maintenant [5] . Ce fut un de mes
maîtres et je ne le renie pas » (souligné par moi).

Cézanne (le vrai précurseur de la peinture moderne) :

« Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. C’était un


homme à consulter et quelque chose comme le bon Dieu. » « Je ne
le cache pas, j’ai été impressionniste. Pissarro a eu une énorme
influence sur moi. Mais j’ai voulu faire de l’impressionnisme quelque
chose de solide et de durable comme l’art des musées. » « Sortons
pour étudier la belle nature, tâcher d’en dégager l’esprit, cherchons à
nous exprimer suivant notre tempérament personnel. L’étude
modifiera notre vision à tel point que l’humble et colossal Pissarro
(souligné par moi) se trouve justifié de ses théories anarchistes. »

En 1901, à 62 ans (dernière année de sa vie), Cézanne commence


à être reconnu et à avoir du succès (Pissarro l’a recommandé à
Ambroise Vollard, grand marchand de tableaux). Son exposition est
appuyée par Pissarro. Il écrit alors pour leur rendre hommage :
« Monet et Pissarro, les deux grands maîtres, les deux seuls », et
dans le catalogue de son exposition, il se présente modestement
comme « Cézanne, élève de Pissarro ». Jusqu’au bout il aura
exprimé sa dette à l’égard de son maître.

Comme le disent ses remarquables biographes auxquels j’ai


emprunté nombre d’éléments de la vie de Cézanne et la plupart de
mes citations, Ralph E. Shikes et Paul Harper (1981) : « Camille
Pissarro ne fut pas seulement l’un des fondateurs et l’un des chefs
du mouvement impressionniste, le maître de Cézanne et de
Gauguin, l’ami et le défenseur de Monet, Renoir, Degas, Seurat,
Signac, Cassatt et Van Gogh. Il fut aussi un artiste exigeant qui
mena un combat exemplaire contre l’incompréhension et la
pauvreté, un anarchiste, un familier des principaux opposants et le
premier grand peintre juif. »

Il est difficile d’ajouter d’autres commentaires à cette conclusion qui


résume parfaitement la lutte que mena Pissarro, avec ses collègues,
pour l’éclosion d’un nouvel art de peindre. Je dirai seulement qu’il a
su, dans son œuvre d’organisateur du groupe des impressionnistes
et dans les conseils avisés qu’il a pu donner à beaucoup d’entre eux,
toujours respecter l’originalité de ses amis et « élèves », encourager
leurs dons (un tableau de Cézanne ne ressemble pas à un Gauguin
ni à un Van Gogh). Il a su percevoir ce que chacun avait de propre. Il
n’a jamais voulu être un chef d’école, un homme idéalisé par des
« disciples ». Il a constamment (et pas seulement parce qu’il était
plus âgé et qu’il avait l’allure d’un sage, avec sa longue barbe
blanche) fait preuve, à l’égard de ses collègues, de bonté, d’une
infinie patience et d’indulgence. Même Degas dira, après sa mort,
que « personne ne pouvait penser du mal de lui ». Il ajoutait dans sa
lettre à Lucien Pissarro : « Depuis longtemps on ne se voyait plus,
mais que de souvenirs je garde de ce vieux camarade. »

Il a été, au sens le plus fort du terme, un leader bienveillant et


mosaïque.

Même s’il n’est pas possible de dire que tout groupe, pour être
créatif, a besoin d’un leader bienveillant, il me plaît de penser que
l’exemple que nous donne Pissarro devrait être plus souvent suivi :
Eugène Boudin, que Pissarro estimait, ne disait-il pas : « La
perfection est une œuvre collective. Sans celui-ci, celui-là n’aurait
pas atteint la perfection qu’il a atteinte », et avant lui, Kant (1985)
n’avait-il pas écrit ces lignes que tout le monde devrait méditer :
« Penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien, si nous ne
pensions [6] , pour ainsi dire, avec d’autres qui nous font part de leurs
pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? »

Notes du chapitre

[1] ↑ Mon écrit reprend, avec des ajouts, une conférence de 2015. J’avais pu constater à
cette occasion qu’une partie du public, apparemment « cultivé », ignorait le nom de
Pissarro.

[2] ↑ Je l’utilise dans mon article de 1981. Baudrillard a repris cette notion quelques
années plus tard.

[3] ↑ Je reprends certains passages d’un article antérieur, cf. Enriquez, 2001.

[4] ↑ Le lecteur pourra compléter son information sur le Dichter et la Dichtung par la
lecture des ouvrages de George Steiner (1997), et de Edmond Gomez Mango et Jean-
Bertrand Pontalis (2012).
[5] ↑ Ce qui est faux, cf. plus haut.

[6] ↑ N’oublions pas que, comme le disait Léonard de Vinci, la peinture est une « cosa
mentale ».
Épilogue
L’expérience de la création
Entretien de
René Pétillon
avec
Jean-Philippe Bouilloud
Jean-Philippe Bouilloud est professeur d’organisation
et de sociologie des sciences à ESCP EUROPE, MEMBRE
DU LABEX HASTEC, MEMBRE ASSOCIÉ DU LCSP (Paris 7),
chargé de cours à l’université de Paris 7. Auteur de
Entre l’enclume et le marteau, les cadres pris au piège,
2012, Le Seuil (Prix 2013 du meilleur ouvrage sur le
monde du travail).
J ean-Philippe Bouilloud : Nous vous remercions, René Pétillon,
d’avoir accepté de participer à cet ouvrage. On vous remercie
aussi d’avoir su, à travers les deux dessins, celui de la couverture et
celui-ci, montrer les paradoxes et les tensions qu’il peut y avoir
autour de ces mécanismes de création, et aussi de partager avec
nous ce que représente, en situation, le fait de créer. Pour
commencer, comment définir le dessin d’humour, dans la presse ?

René Pétillon : Le dessin d’humour, on espère qu’il sera drôle… Si


c’est un dessin d’actualité, il faut en plus qu’il soit pertinent, et
immédiatement compréhensible. Le lecteur, même sur des
événements dramatiques, attend de nous qu’on le fasse sourire, le
dessin permet de baisser un peu la tension, de faire une sorte de
dérivation.
J.-P. B. : Cette dérivation a-t-elle une fonction de « réparation », par
rapport à ce que le lecteur vit au quotidien ?

R. P. : Je crois, et c’est aussi une « réparation » par rapport aux


puissants. Des lecteurs m’ont dit : « Vous nous vengez. » Il y a de
ça, et c’est une « vengeance » qui doit être drôle pour être efficace.
On nous reproche parfois de démobiliser en faisant rire des abus et
des injustices. Je ne le crois pas. J’ai souvent vu des reproductions
de dessins affichées dans des bureaux, des salles de profs, des
piquets de grève ou brandies dans les manifs.

J.-P. B. : Être dessinateur à temps plein, c’est être dans une sorte
d’injonction paradoxale que vous avez très bien illustrée : on doit en
permanence « faire un tube », faire rire, et pourtant, la clé de ce
métier semble être la liberté de création, la latitude de faire ou ne
pas faire. Comment se vit cette injonction à se renouveler en
permanence, à produire en continu ?

R. P. : Je la vis stressé. La liberté de faire ou de ne pas faire n’existe


pas quand vous êtes salarié d’un journal. En forme ou pas, inspiré
ou pas, il faut fournir son quota de dessins, et dans les délais. La
récompense (outre le salaire), c’est de voir imprimés des dessins
dont on est content et que l’on n’aurait peut-être pas faits sans cette
obligation de rendre. En revanche, cette liberté existe quand je fais
de la bande dessinée. Les délais sont lointains, et je peux les
prolonger, ne pas rendre si je ne suis pas satisfait, refaire, attendre
l’inspiration…

J.-P. B. : La dimension humoristique vient d’un décalage entre une


réalité connue de tous et le discours, ou la situation, contenus dans
le dessin. Comment se « fabrique » ce décalage ? Comment se
passe le moment de la création ? Dans quel état d’esprit, de
concentration ou d’ouverture, est-on, ou êtes-vous, au moment de la
création ?

R. P. : Il y a bien sûr un décalage qui fait toute la différence entre un


journaliste classique et un satiriste. Les situations que l’on présente
sont fictives, les phrases échangées n’ont pas été prononcées. Il
s’agit, en décalant ou en outrant, de montrer les non-dits, la
mauvaise foi, les mensonges, l’impuissance, l’incompétence ou les
ridicules des protagonistes. Cependant, ces situations et rencontres
fictives doivent paraître vraisemblables. Ou alors, tellement
invraisemblables qu’elles en deviennent cocasses. Il arrive qu’une
rencontre fictive impossible dans la réalité soit éclairante sur une
situation réelle.

J.-P. B. : La création semble toujours un espace de liberté, pourtant,


on sent bien que, par exemple dans le cas du dessin de presse, de
multiples contraintes encadrent le travail créatif proprement dit.
Comment s’effectue en pratique ce travail ?

R. P. : Il y a plusieurs niveaux de contraintes. La première, c’est le


temps. Je travaille essentiellement au Canard enchaîné, qui est un
hebdomadaire paraissant le mercredi. Nous devons suivre
l’actualité, qui comme chacun sait bouge très vite. En général je me
mets au travail le lundi matin, avec un bouclage le lundi soir, un
second bouclage le mardi vers midi ; la difficulté, c’est de suivre
l’actualité au fur et à mesure de son évolution : on a un œil sur la
montre et l’oreille à l’écoute des infos. Un dessin fait le lundi matin
peut être déjà « froid » et sans intérêt, car dépassé, le lundi après-
midi. Cela exige de travailler très rapidement, et donc cela impose
des techniques de simplification et de rapidité, contrairement à la
bande dessinée, que je pratique par ailleurs, où on a le temps pour
créer. Le dessin de presse exige d’aller très vite, ce qui m’a amené à
trouver des solutions graphiques pour gagner en rapidité.

La deuxième contrainte, c’est l’esprit du journal dans lequel on


publie. Au Canard, les dessins sont choisis par la direction qui est en
quelque sorte la « gardienne » de cet esprit. Certains dessins
peuvent être refusés parce que jugés trop absurdes, ou trop
provocateurs, ou susceptibles d’être mal compris par les lecteurs.
On n’a pas d’influence sur les choix, les dessinateurs n’y participent
pas, ce qui est peut-être mieux car cela pourrait créer des tensions
entre confrères… Donc, on découvre les dessins choisis à la
parution du numéro.

Il y a enfin une troisième contrainte qui apparaît quand des


événements tragiques se produisent, comme les attentats à Paris.
Là, on se sent perdu et désarmé. Il faut quand même essayer d’être
un peu drôle, rester pertinent, et surtout, il y a l’obsession de ne pas
blesser. Évidemment, c’est un peu compliqué dans ces cas-là de
faire de l’humour débridé.

Une autre contrainte se présente quand il s’agit d’illustrer un article,


ce que je pratique assez peu, et qui était essentiellement le domaine
de Cabu, qui faisait cela admirablement. Là, c’est une commande de
la rédaction, le thème est donc imposé. Il faut servir le papier,
décaler un peu mais pas trop. Pas toujours facile, il s’agit souvent de
dossiers assez techniques.

J.-P. B. : On a l’impression qu’il y a une intégration de ces


contraintes, que le dessinateur va intérioriser le style du journal, et
donc s’autocensurer. Comment les dessinateurs vivent-ils ce
mécanisme d’intégration de la contrainte ?

R. P. : Cette intégration de la contrainte est toujours un peu


compliquée, en effet. Quand on travaille au Canard, on comprend
très vite ce qui est susceptible de passer ou de ne pas passer, et on
n’a pas envie de faire des dessins pour rien. Évidemment, le danger
est de trop calibrer. Par exemple, il m’arrive de deviner lequel de
mes dessins va passer en une : c’est celui qui synthétise l’actualité
de la semaine. Ce n’est pas obligatoirement mon préféré, c’est une
sorte de dessin édito, et les dessins éditos sont rarement les plus
drôles. Mais par chance, Le Canard me passe pas mal de dessins
chaque semaine. Donc, sur d’autres, je peux me « lâcher ». Il y a
aussi des dessins qui ne passent pas parce que le sujet n’est pas
central, ou qu’il y a suffisamment de dessins pour le numéro (nous
sommes douze dessinateurs, ce qui représente beaucoup de
dessins), ou que le sujet a été traité avec une approche voisine par
un confrère. Cette dernière contrainte est plutôt stimulante : elle
pousse à rechercher des angles inattendus.

Ce dessin était prévu pour Charlie Hebdo, auquel j’ai collaboré pour
quelques numéros lors de la reparution après les attentats ; les
dessins sont passés pour la plupart, mais à ma grande surprise,
celui-ci – qui traite du fétichisme des collectionneurs – a été refusé.
Peut-être parce que c’était trop tôt, trop à vif.
Dessin refusé au Canard enchaîné

Les dessins remplissent une fonction importante dans un journal,


particulièrement au Canard, et il est normal que ses responsables y
soient très attentifs. Chaque dessin est examiné avec attention et
certains font l’objet de débats entre les « décideurs ». Même si je
n’ai pas d’influence sur les choix, j’ai le sentiment d’arriver à dire ce
que j’ai à dire. Si je suis au Canard, ce n’est pas par hasard, c’est
parce que ça correspond à mon style de dessin de presse :
l’approche ironique. Même s’il m’arrive de regretter que le journal ne
soit pas plus réceptif à l’humour absurde, que j’aimerais pratiquer
davantage. Quant à l’humour provocateur, ce n’est pas trop mon
truc. D’ailleurs, si je m’y risquais, Le Canard ne serait pas preneur, et
je ne veux pas perdre mon temps ni leur faire perdre le leur. Les
contraintes existent en fait dans toute la presse et peuvent être aussi
d’ordre économique. Beaucoup de dessinateurs sont pigistes,
comme je l’ai longtemps été avant d’être salarié au Canard – il y a
donc pour eux une nécessité économique à publier, et s’ils veulent
l’être, ils doivent tenir compte du support. Mais il y a des exceptions,
rares. Avant d’entrer au Canard, j’ai travaillé à VSD pendant quatre
ou cinq ans, où je faisais une planche hebdomadaire sur des sujets
de société qui ont pris rapidement une tonalité plus politique. C’est le
journal où j’ai été le plus libre : j’apportais directement mes planches
au secrétaire de rédaction, et la direction ne les regardait pas avant
parution, situation que je n’ai connue nulle part ailleurs. C’est
François Siegel qui dirigeait le journal à l’époque. Les rapports sont
parfois compliqués avec les responsables de la mise en pages. Un
format ou un emplacement inapproprié peut véritablement flinguer
un dessin. Mais eux aussi ont des contraintes… Comme ont des
contraintes les journalistes : leurs papiers peuvent être retravaillés,
coupés, etc. Contraintes aussi pour le directeur de la publication qui
est responsable devant la justice du contenu du journal. Alors,
censure, choix ? Difficile de trancher.

J.-P. B. : Il y a donc une sorte de paradoxe : d’un côté, la créativité


est contrainte par les règles du jeu éditoriales dans lesquelles on
s’insère, mais d’un autre côté, l’existence même de dessins
humoristiques dans un pays donné est aussi un gage de
démocratie… Le rire a une fonction critique. Dans quelle mesure le
dessin de presse humoristique est-il un garant, un témoin, ou un
signe de la démocratie ?

R. P. : C’est un paradoxe : l’existence des dessins satiriques est un


gage de démocratie, mais les journaux qui les publient ne
fonctionnent pas de façon démocratique. Le choix de ceux qui sont
publiés ne dépend pas d’un vote de la rédaction mais de la seule
direction. Mais, comme en démocratie, on a toujours la liberté de
protester si on est mécontent du choix. Je crois que le dessin
satirique est un bon baromètre de l’état d’une démocratie. Le
dessinateur est un citoyen comme les autres, peut-être un peu plus
informé et attentif, mais ses réactions reflètent en général l’état
d’esprit du pays. Il en est souvent le révélateur. Actuellement, le
manque de crédibilité, l’usure, la déconnexion d’une bonne partie de
la classe politique que soulignent beaucoup de dessinateurs, sont
largement ressentis en France, et dans bien d’autres pays.

J.-P. B. : On n’a pas parlé de la « performativité » du dessin : une


caricature peut blesser, et à l’inverse un personnage ou un surnom
(comme « Tonton » pour Mitterrand) peut rester, orienter l’image de
l’homme politique, voire lui donner une aura. Cette efficacité du
dessin, son impact sur les lecteurs, comment est-il vécu par les
créateurs ? Est-ce un objectif ? Est-il vécu comme une
responsabilité, un aléa difficile à maîtriser ?

R. P. : Un autre exemple lors de la campagne présidentielle de


1995 : les Guignols de Canal+ ont rendu Chirac sympathique au
détriment de Balladur. En l’occurrence, Chirac était la « victime », et
Balladur le « traître » qui avait manqué à sa promesse de ne pas se
présenter. C’est vrai qu’on peut être tenté de privilégier telle
personnalité par rapport à telle autre en fonction de l’aspect humain
(et Chirac est nettement plus sympathique que Balladur !) ou de la
situation, mais ça évolue (quelques années plus tard, les mêmes
Guignols caricaturaient Chirac en « Supermenteur » quand il
essayait de se défiler face aux affaires qui l’impliquaient). Je crois
que notre responsabilité est de travailler à partir des faits. Dans le
cas du Canard, un titre neutre au-dessus de chaque dessin les
précise. La critique et le commentaire de décisions ou de propos des
responsables politiques sont légitimes, même si la charge peut être
cruellement ressentie par les intéressés.

J.-P. B. : Merci, René Pétillon, d’avoir partagé ces réflexions sur les
contraintes de la création, et ce difficile exercice d’acceptation, ou
d’incorporation, des contraintes par les journalistes et les
dessinateurs. Un journal comme Le Canard est donc dans cette
tension centrale entre liberté de penser, de créer, et aussi
empêchement, règles qui encadrent cette pensée. C’est dans cette
tension que s’élabore le dessin humoristique, qui dans sa liberté
d’expression se constitue en un élément de la démocratie. En outre,
dans notre monde moderne, ceux qui savent faire rire sont précieux.
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