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CE BON MONSIEUR SOURCE


Nouvelle inédite par L. Rauzier-Fontayne
1954- 1955

M. Source ferma soigneusement à clef la porte de son


appartement, descendit dans la rue et s'éloigna, une légère valise à la
main. Il ne laissait personne derrière lui, car il était veuf et ses deux
fils vivaient dans de lointaines colonies.
M. Source partait en voyage. Oh ! un tout petit voyage et point
du tout d'agrément. Il entreprenait simplement une de ses tournées
habituelles dans la région, autour de la grande ville qu'il habitait... une
tournée d'accordeur de pianos, métier qu'il exerçait depuis de longues
années, si bien que, dans les villages, les bourgs, les châteaux où il

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avait coutume de se rendre, on le connaissait depuis deux générations,
on le considérait comme un vieil ami et l'on accueillait son arrivée
avec un réel plaisir.
« Voilà ce bon M. Source », disait-on, quand surgissait ce petit
homme trapu, au visage rosé et bienveillant, à la grosse moustache
grise et aux yeux d'enfant, si bleus... si bleus...
A la campagne où les distractions sont rares, les portes
s'ouvraient toutes grandes devant l'accordeur. On aimait bavarder avec
lui, s'enquérir des nouvelles de la grande ville, lui raconter les
événements survenus au village depuis son dernier passage, et l'on
riait beaucoup, parce que
M. Source aimait la plaisanterie et cultivait le calembour. Pour
l'amour de M. Source, on supportait stoïquement la monotone,
l'énervante et mélancolique antienne qu'égrenaient, sous ses doigts
experts, les pianos ouverts, béants et montrant toutes leurs cordes et
toutes leurs chevilles.
A l'heure des repas, personne n'eût voulu laisser M. Source aller
déjeuner ou dîner à l'auberge ; il s'asseyait à la table de ses clients,
couchait, le soir, sous leur toit et, lorsqu'il repartait, ayant rabattu le
couvercle de l'instrument parfaitement juste, on lui répétait partout : «
A l'année prochaine, M. Source ; on vous attend !»
M. Source aimait son métier et, lorsqu'il entreprenait un de ses
voyages, il lui semblait vraiment qu'il s'en allait faire une tournée de
famille.
Ce jour-là, avant de quitter la ville, M. Source devait accorder le
piano d'une école maternelle située dans un quartier misérable. Cela
ne l'amusait pas beaucoup, car il connaissait bien ce piano, « une
vieille casserole », disait-il, et il connaissait aussi la maîtresse du lieu :
« une insupportable chipie », disait-il encore. A la pensée de revoir
son visage grognon, son pullover informe et d'entendre :ses remarques
désagréables, M. Source ralentissait le pas.
Il finit pourtant par atteindre, dans une rue étroite et sombre,
l'école dont la porte ouverte laissait apercevoir une cour si exiguë,
entre de hautes murailles lépreuses, qu'elle faisait plutôt penser à un
puits. De l'une des deux classes, au fond de la cour, venaient des voix
d'enfants et les sons d'un piano si1 terriblement faux, que M. Source fit
la grimace, avec l'impression de mordre à belles dents dans un citron.

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Mai revient, tout brille aux deux,
Tout chante sur fa ter...er...re !

hurlaient les écoliers.

M. Source haussa les épaules. Pauvres gosses ! Pas un d'entre


eux, sans doute, ne savait ce qu'est vraiment le mois de mai. Se
doutait-on seulement de l'arrivée du printemps, dans leur sinistre
quartier ? On n'y voyait ni verdure, ni fleurs, et l'on n'y respirait qu'une
affreuse odeur de ruisseau croupissant, de crasse et de misère.
« Allons, courage ! » pensa l'accordeur. Et, délibérément, il
ouvrit la porte de la classe. Le chant des enfants cessa brusquement et
la maîtresse s'avança vers lui.
— Pardon.. Je ne me trompe pas ? C'est bien ici que... fit M.
Source, décontenancé.
— Mais oui, monsieur, c'est ici, répondit une voix fraîche.
L'institutrice avait changé... en mieux, en beaucoup mieux! M.
Source voyait une jeune fille souriante, un peu frêle, qui fixait sur lui
le regard de ses yeux pers, immenses et clairs, entre leurs cils foncés.
Très moderne, la petite « jardinière d'enfants » avec ses cheveux
tondus très court, encadrant le visage de mèches inégales, ses souliers
« ballerine » un peu usés, sa modeste robe d'été rayée de rouge et de
blanc, comme on en voyait tant cette année-là ! M. Source retint un
sourire en pensant à l'ancienne maîtresse au pullover sans forme ni
couleur et demanda :
— C'est un peu tôt, peut-être ? Vous avez encore besoin du
piano ?
— Non, non, nous terminions ; les enfants vont partir et
vous pourrez travailler tranquillement.
Elle frappa dans ses mains et cria, pour dominer le vacarme qui
grandissait dans la classe :
— Allons ! Allons ! Sortez sans vous bousculer.
Quarante petits « Poulbot » se précipitèrent vers la porte sans
tenir aucun compte de cette recommandation. Quelques-uns d'entre
eux crièrent :
— Au revoir, mademoiselle Denise ! Mlle Denise courut vers
eux :

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— Doucement ! Doucement ! Tiens, Julou, ton panier que tu
oublies... Marie, mouche donc ta petite sœur... Mais tu n'es pas fou,
Pierrot, de gifler Gaston comme ça ! Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
La jeune fille allait de l'un à l'autre, séparait les querelleurs,
guidait les plus petits jusque dans la rue, les protégeant contre la
bousculade, boutonnait un tablier, nouait hâtivement le lacet d'une
chaussure éculée.
Lorsque tous les enfants furent sortis, son agitation cessa
brusquement. Elle poussa un grand soupir, revint lentement vers le
piano et s'assit sans mot dire, les mains abandonnées avec lassitude
dans les plis de sa robe, la tête un peu penchée.
M. Source avait ouvert l'instrument, sorti de sa trousse son
diapason et sa clef, et, comme il le faisait toujours avant de se mettre
au travail, il jouait doucement de grands accords arpégés qui, malgré
la fausseté du piano, paraissaient pleins de douceur et d'harmonie,
après les cris stridents des enfants. Mais il avait suivi toute la scène de
la sortie et, lorsqu'il vit la petite jardinière lasse et pâlotte assise près
de lui, il demanda doucement :
— C'est fatigant, n'est-ce pas ? Elle haussa les épaules :
— Ce qui est surtout fatigant, dit-elle, c'est de pouvoir faire si
peu pour £es petits. C'est de les renvoyer au ruisseau, aux taudis, aux
mauvais traitements, et dans des milieux souvent infects ! Et le plus
terrible, c'est que l'année scolaire va finir... Trois mois de congé...
Trois mois pendant lesquels il me faut abandonner complètement
mes gosses !
— Ne vont-ils pas dans des colonies de vacances ? demanda M.
Source.
— Quelques-uns seulement, les privilégiés. Mais il y a les
parias, les laissés pour compte, qui ne verront ni un arbre, ni une
fleur, ni un bout de ciel plus grand que l'étroite bande qu'on aperçoit
entre les maisons de leur rue.
M. Source hocha la tête, tout en continuant à effleurer le clavier
de ses mains courtes et grassouillettes. La jeune fille leva vers lui ses
immenses prunelles claires, mais elle ne le voyait pas... (A qui donc
ressemblait-elle ? Ah ! oui, à Leslie Caron, la jeune vedette de
cinéma : mêmes yeux, même grande bouche sensible, mêmes cheveux
très courts...)

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— J'ai souvent fait un rêve, continuait-elle ; je rêvais que je
partais en vacances avec dix de mes petits, dix seulement : les plus
misérables, les plus vilains, les plus sales, les plus insupportables... et
les plus malheureux, que je m'installais avec eux en pleine campagne,
et que je leur faisais découvrir les prés, les bois, les rivières, les
animaux. Alors, au bon air, en plein soleil, ils se transformaient, ils
prenaient des forces et des couleurs...
(« Et toi aussi, ma petite, tu aurais besoin de prendre des forces
et des couleurs », pensa M. Source.)
— Mais naturellement, c'est un rêve impossible à réaliser,
conclut Denise ; il faudrait de l'argent, beaucoup d'argent.
— Et puis, peut-être votre famille ne vous laisserait-elle pas
partir ainsi, remarqua l'accordeur.
— Oh ! ma famille, je n'en ai guère : juste une tante chez qui je
vis et qui se moque éperdument de mes faits et gestes. Non, ce n'est
pas ma tante qui m'empêcherait...
La jeune fille s'interrompit soudain, se leva et fit avec
étonnement :
— Je me demande pourquoi je vous raconte tout cela ?
— Sans doute, parce que ça fait du bien, parfois, de « déballer »
ses soucis, dit M. Source. Elle eut un sourire très jeune :
— Oui, c'est vrai, cela fait du bien. Allons ! Je bavarde et je vous
empêche de travailler. Je vous laisse. Au revoir, monsieur. La femme
de ménage qui balaie la classe à côté fermera l'école quand vous aurez
fini.
Elle s'éloigna, légère, ravissante, dans sa simple robe de coton et
M. Source, sa clef en mains, fit résonner dans le silence une
interminable succession de sons, jusqu'à ce que, des tierces aux
octaves, tous les intervalles satisfassent parfaitement son oreille
exigeante.

II

M. Source déjeuna rapidement « Chez Ma-rius » dont il


appréciait la cuisine provençale et la jovialité. Le car de deux heures,
qui devait le déposer à B... s'arrêtait juste devant ce restaurant, II s'y
installa, par une chaleur épouvantable, et somnola un moment.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, la ville était loin, et l'on roulait à travers une

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campagne écrasée sous le soleil d'été et comme endormie dans la
canicule de ce milieu du jour.
Lorsque les clochers du gros village de B... apparurent à
l'horizon, il sortit son calepin et consulta la liste de ses clients.
« Six pianos à voir ici, constata-t-il ; ceux du notaire, du pasteur,
du pharmacien, du docteur, celui de la famille Martin et enfin, celui
des Campagnac. C'est chez eux que je descends... à vrai dire, cela ne
m'enchante guère ; la maison n'est pas gaie, Mme Campagnac est peu
gracieuse et son mari mortellement ennuyeux avec ses vieux
parchemins et ses travaux qui n'intéressent que lui. Et puis, ces gens
ne comprennent pas la plaisanterie et ne rient jamais. Enfin ! Ils
tiennent à me recevoir... sans doute uniquement pour faire enrager les
Martin qui proposaient de m'accueillir... »
Pendant que monologuait ainsi intérieurement M. Source, le car
quittait la campagne gorgée de lumière et suivait la Grand'Rue de B...
au bout de laquelle il s'arrêta, devant un café. M. Source descendit et
se rendit directement chez le professeur Campagnac.
La maison était vaste, sombre, silencieuse. Elle semblait se
recueillir autour du labeur de son maître. Celui-ci, en effet, occupait
les loisirs de sa retraite à écrire un savant ouvrage sur un manuscrit
très ancien qu'il avait découvert lors d'un voyage en Orient. Ce
manuscrit avait, disait-il, une valeur incalculable et, quand le livre
paraîtrait, il classerait son auteur parmi les orientalistes les plus
distingués. M. Campagnac passait de longues heures dans son cabinet
de travail, penché sur le parchemin jauni, enroulé autour d'un bâton, et
sur d'innombrables feuilles de papier qu'il couvrait d'une écriture
serrée.
Pendant ce temps, Mme Campagnac, qui se piquait d'être
musicienne, jouait du piano, à l'autre bout de la maison, et c'était le
piano de Mme Campagnac que M. Source devait accorder.
Le voyageur souleva le heurtoir, remit sa valise à la servante qui
vint lui ouvrir la porte et, sans avoir pris contact avec le professeur et
sa femme, il partit dans le village pour visiter d'abord d'autres clients.
Il ne revint chez les Campagnac qu'à l'heure du dîner. Ses hôtes
l'accueillirent avec toute l'amabilité dont ils étaient capables et l'on se
rendit à la salle à manger.

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Quel ne fut pas l'étonnement de l'accordeur, en trouvant, debout
devant une des quatre places, et attendant les autres convives, un jeune
homme inconnu.
Mme Campagnac le présenta :
— Voilà notre neveu Frédéric, qui est venu vivre chez nous,
depuis votre dernier passage.
— ...et qui me seconde comme secrétaire ; du moins, il le
prétend, ajouta le professeur, d'un ton aigre-doux, mais il ne m'a pas
rendu grand service jusqu'à ce jour.
Il parut à M. Source que le jeune Frédéric pâlissait et qu'il
dédiait à son oncle un regard dépourvu de tendresse. Il se contint
cependant et répondit d'une voix où perçait une légère ironie :
— Il faut vous dire, monsieur, que mon oncle suffit à tout ; son
érudition est telle qu'un modeste licencié comme moi ne peut lui être
utile à grand'chose...
— Enfin, disons que je le fais vivre ; sa mère est veuve et...
M. Source s'empressa d'interrompre le professeur par une banale
remarque sur la température, car le jeune homme serrait les lèvres,
afin de ne pas relever l'humiliante réflexion, et l'accordeur se sentait
plein de pitié et de sympathie pour lui. Plusieurs fois, pendant le dîner,
il posa
un regard de paternelle compréhension sur la tête brune,
obstinément penchée, sur le visage mélancolique de Frédéric. Il
mangeait en silence et ne paraissait pas suivre la conversation. Dès
qu'on se leva de table, il s'éclipsa.
Dans un petit salon, à côté de son bureau, le professeur, tout en
fumant sa pipe, parla longuement de son fameux manuscrit à M.
Source qui retenait avec peine ses bâillements. Mme Campagnac
tricotait sous la lampe, « Matelot », le grand épagneul noir et feu
couché à ses pieds. Elle n'écoutait pas ce que disait son mari et on
l'entendait compter ses mailles à demi-voix.
« Pas drôle, la soirée Campagnac ! pensait M. Source. Ce serait
plus gai chez les Martin ! Quand la demie de neuf heures sonnera, je
me lèverai. »
La demie de neuf heures sonna à la pendule de bronze posée sur
la cheminée et M. Source se leva.
— Vous nous quittez déjà ? demanda son hôtesse.

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— Oui, madame ; excusez-moi, mais je me sens un peu las et je
dois commencer à travailler de bonne heure, demain. Ne vous
dérangez pas, je connais le chemin de ma chambre.
La chambre de M. Source se trouvait au premier étage et,
comme les pièces voisines, donnait, par une porte-fenêtre, sur un long
balcon. Il faisait si chaud que le vieux monsieur sortit sur ce balcon, à
la recherche d'un peu d'air. Il respira en effet avec délices une légère
brise nocturne que parfumaient d'invisibles corbeilles d'héliotropes et
les bordures d'œillets-mignardise du jardin.
Tout à coup, il s'aperçut qu'il n'était pas seul. Frédéric, qui devait
occuper la chambre voisine, se trouvait aussi sur le balcon, accoudé à
la balustrade, ayant, comme M. Source, éteint sa lampe. On ne voyait
pas son visage, il n'était qu'une silhouette noire et immobile, mais on
le devinait si triste et si seul que l'accordeur lui lança un jovial :
— Hé ! Bonsoir, jeune homme ! Je ne vous avais pas vu.
— Bonsoir, monsieur, répondit Frédéric d'une voix lamentable.
— La vie n'est pas très drôle, n'est-ce pas, dans cette maison ?
On ne peut pas dire que c'est une vie d'ange.
Le calembour n'était ni très fin, ni très nouveau, pourtant le bon
M. Source n'avait pu résister à la tentation de le servir au jeune
homme pour le dérider.
Frédéric se mit à rire, en effet, mais avec amertume :
— Comme vous le dites...
— Alors, pourquoi restez-vous ici ?
— On vous l'a expliqué, monsieur ; ma mère est veuve et, de
surcroît, dans une situation pécuniaire angoissante. L'hospitalité que je
reçois ici la soulage d'une lourde charge et me permet, tout en servant
de secrétaire au professeur Campagnac, de chercher une situation,
puisqu'il m'est impossible de continuer mes études, comme je le
désirais. Malheureusement, je n'ai encore rien trouvé d'intéressant et je
le déplore ce soir plus que jamais, car je veux partir d'ici, le plus tôt
possible.
A ce moment, M. Source et Frédéric tressaillirent. La porte de la
chambre du jeune homme venait de s'ouvrir brusquement. La lumière
électrique les aveugla, tandis que la voix étrangement altérée de M.
Campagnac appelait :
— Frédéric !

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Il y avait tant de menace dans cette voix que M. Source se
rapprocha de son nouvel ami, comme pour le protéger :
— Vous nous avez fait peur, monsieur, dit-il ; voyez, nous
prenions l'air et faisions plus ample connaissance.
Mais le professeur ne parut même pas avoir vu et entendu M.
Source. Son regard brillant et comme égaré fixait le seul Frédéric.
— Mais que t'arrive-t-il, mon oncle ? demanda le jeune homme.
— Frédéric, mon manuscrit a disparu !
— Disparu ?
— Parfaitement ! Nous venons de le chercher partout, ta tante et
moi.
— Mais voyons, n'était-il pas ce soir dans le bureau, à côté du
petit salon où vous avez passé la soirée avec M. Source... c'est-à-dire
presque sous vos yeux ?
— Est-ce que je sais s'il s'y trouvait encore ? Il a pu disparaître
cette après-midi, pendant la courte promenade que je fis !
— Alors, je ne vois pas...
— Tu ne vois pas, vraiment ? cria M. Campagnac avec colère.
Tu ne vois pas que ce précieux manuscrit a été volé ? Eh bien, moi, je
le vois... et je soupçonne même l'auteur de ce vol.
Frédéric comprit tout de suite.
— Que veux-tu insinuer ? demanda-t-il froidement.
— Je veux insinuer que, depuis quelque temps, depuis
ton arrivée chez nous, bien des choses ont disparu dans la maison :
mon étui à cigarettes en argent, le coupe-papier d'ivoire, mes gants de
pécari, le collier de perles de ta tante...
— Et tu m'accuses d'en être le voleur, n'est-ce pas ? balbutia
Frédéric en pâlissant. — Je ne t'accuse pas, je te soupçonne... D'ail-
leurs, je me soucie peu de tous ces objets ; une seule chose compte
pour moi : mon manuscrit, mon pauvre manuscrit !
Et, brusquement, sous le regard stupéfait de M. Source et de son
neveu, il marcha vers ce dernier comme pour le saisir à la gorge et
cria, hors de lui :
— Qu'en as-tu fait, misérable ?
— Moi?
— Oui, toi ! Qui pourrait-il intéresser, sinon un garçon à qui j'ai
eu l'imprudence de dire que bien des savants paieraient très cher pour
l'avoir ?

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— Mon oncle, cri'a Frédéric, je ne resterai pas une minute de
plus dans une maison où l'on m'insulte comme tu le fais !
— Bien sûr, bien sûr, tu es pressé de partir d'ici, n'est-ce pas ?
Et de te mettre à l'abri des questions embarrassantes, clama le
professeur.
Frédéric, qui s'apprêtait à franchir le seuil, revint sur ses pas :
— Tu as raison, j'aurais l'air de fuir. Je resterai donc jusqu'à ce
que la lumière soit faite sur cette affaire... Toute la lumière... et je ne
la crains pas, tu sais !
M. Campagnac haussa les épaules et sortit en claquant la porte.
Dès qu'il eut disparu, le jeune homme, bouleversé, regarda M.
Source avec angoisse :
— Vous l'avez entendu ? demanda-t-il, et vous croyez, vous
aussi, que je suis un voleur ?
— Je suis certain du contraire, fit l'accordeur de sa bonne voix
réconfortante. Ne vous laissez pas aller, mon ami, et tâchez de «
faire la lumière », comme vous dites. Je voudrais pouvoir vous aider.
Malheureusement, je ne suis ici que jusqu'à demain soir.
— Merci de votre confiance, elle me redonne du courage,
monsieur. Dès que les soupçons ne pèseront plus sur moi, je partirai
d'ici ; je suis prêt à accepter n'importe quelle situation.
— Espérons que tout va s'arranger, dit M. Source. En
attendant, allez prendre un peu de repos : vous en avez besoin.
Bonsoir, mon jeune ami !

III

De bonne heure, le lendemain matin, M. Source sortit de la


maison Campagnac, peu soucieux de rencontrer le professeur ou sa
femme. Il fit une petite promenade le long de la rivière, afin de ne pas
arriver trop tôt chez ses clients, puis il commença la journée de travail
par le piano du docteur et se rendit ensuite dans la joyeuse famille
Martin où il reçut un chaleureux accueil.
Il y avait là cinq enfants qui adoraient « ce bon M. Source » et
considéraient sa visite comme une aubaine.
— M. Source, savez-vous de nouvelles devinettes, depuis la
dernière fois ?

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— M. Source, racontez-nous « L'oie rouge » !
— M. Source, chantez-nous « Lison-Lisette » ! réclamaient-ils
tous ensemble.
M. Source riait, posait des devinettes, faisait quelques
calembours, chantait et racontait, puis, soudain, il chassait la
marmaille en criant :
— Et mon piano ! Voulez-vous bien filer et me laisser
travailler!
A la fin de la matinée, on le supplia de partager le repas de la
famille. C'était bien tentant, car le déjeuner Campagnac promettait
d'être plutôt lugubre. M. Source se laissa tenter. Il écrivit un billet
d'excuses qu'un des enfants courut apporter triomphalement chez le
professeur, en sorte que l'accordeur ne revit ses hôtes qu'au début de
l'après-midi.
A leurs mines longues, il comprit que le manuscrit n'était pas
retrouvé et plaignit de tout son cœur le jeune Frédéric au sujet duquel
les soupçons devaient se préciser. « Mais, pensait-il, je suis sûr de son
innocence. Est-ce qu'un voleur aurait ce beau regard si franc et si
droit? Allons donc ! »
Un quart d'heure plus tard, M. Source était seul, devant le piano
« crapaud », dans le grand salon solennel aux sièges recouverts de
housses. Un demi-jour doré filtrait entre les lames des persiennes. Les
fenêtres étaient fermées, mais les portes ouvertes livraient passage à
un petit courant d'air délicieux.
M. Source faisait paisiblement résonner une suite monotone
d'intervalles, quand, brusquement, il s'arrêta.
Il s'arrêta, parce que Matelot, le grand chien noir et feu, venait
d'entrer. Certes, l'épagneul ne le dérangeait nullement, car on entendait
à peine le glissement léger de ses pattes sur le parquet ; mais une
chose l'intriguait.
— Que tient-il donc dans sa gueule ? murmura-t-il... Un soulier?
C'est étrange.
Le chien traversa le salon sans s'occuper de M. Source, et sortit
par la porte opposée. Intrigué, l'accordeur se leva et le suivit.
Matelot passa dans une autre pièce, longea un corridor, descendit
au rez-de-chaussée. Encore un corridor... le vestibule... l'escalier de la
cave...
M. Source suivait toujours.

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La porte de la cave était fermée. L'épagneul essaya de la pousser,
la gratta avec ses pattes en poussant de petits gémissements, et finit
par se retourner vers le vieux monsieur, tandis que son regard
intelligent disait clairement : « Ouvre-moi ! »
M. Source ouvrit.
— Ce n'est pas la cave qu'il faudrait dire, mais les caves,
murmura-t-il ; quel dédale ! Que de place perdue, dans ces vieilles
maisons de campagne L
A travers ce dédale, il marcha, presque dans l'ombre, car les
soupiraux ne laissaient passer qu'un filet de jour.
Enfin, l'animal s'arrêta devant un amoncellement de caisses d'où
débordaient des copeaux d'emballage. Derrière toutes les autres, une
caisse plus haute que lui sembla l'attirer particulièrement. Il se dressa
sur ses pattes de derrière et, délicatement, laissa tomber le soulier qu'il
transportait. Puis, tranquillement, sans s'occuper de M. Source, il s'en
alla.
— Ah ! Par exemple ! fit l'accordeur, médusé. Et si...
Le cœur battant, il alla jusqu'à la caisse, sortit sa lampe
électrique et regarda.
— Je m'en doutais ! cria-t-il, dans le silence de la cave.
Sur les copeaux poussiéreux, le précieux rouleau de parchemin
reposait comme un petit Jésus dans sa crèche... et il n'était pas seul !
Qu'est-ce qui brillait, dans ce coin ? L'étui à cigarettes, bien sûr ! Et là,
c'était un lourd coupe-papier d'ivoire...
« Quant au collier, pensa M. Source, je parie que je vais le
trouver. »
Il fouilla de ses mains impatientes la masse de copeaux dont la
poussière soulevée le fit éternuer et sentit enfin couler entre ses doigts
la lisse rondeur des perles.
— Et voilà ! s'écria-t-il triomphalement. Il y a encore d'autres
objets, mais cela me suffit,
Il remonta en toute hâte au salon, où il trouva les Campagnac
que le silence subit du piano avait intrigués.
— Nous nous demandions ce que vous étiez devenu, dit Mme
Campagnac d'un ton pincé.

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Matelot longea un corridor, descendit l'escalier de la cave...

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— Eh bien, figurez-vous, madame, que, si je n'accordais pas le
piano, je faisais tout de même du bon travail. Votre chien est-il là ?
— Mon chien ? balbutia la femme du professeur, abasourdie.
Mais... Pourquoi...
— J'ai besoin de lui, répondit simplement M. Source. Ah I le
voilà, justement.
Matelot venait d'entrer, en effet, l'air innocent, et il alla frotter
calmement sa grosse tête contre les mollets de son maître.
—- Avez-vous un soulier ? demanda l'accordeur.
Cette fois, M. Campagnac et sa femme échangèrent un regard
qui signifiait : « M. Source est devenu fou ! »
— Un soulier, vous dis-je... Vite ! dit le présumé fou.
Et, comme ses hôtes, pétrifiés, le considéraient avec une sorte de
terreur, il n'hésita pas, enleva une de ses propres chaussures, appela
doucement l'épagneul, lui mit l'objet dans la gueule et fit, d'une voix
persuasive :
— Va... Va, mon bon Matelot !
Le chien parut indécis... juste le temps pour M. Source de
penser: « Pourvu qu'il y aille ! Si ces gens ne voient pas la chose de
leurs propres yeux, ils ne la croiront pas et seront capables d'imaginer
que Frédéric cachait ses larcins dans la caisse. Ah ! Enfin ! »
Enfin, Matelot se décidait. Tranquillement, le soulier entre les
dents, il reprit le chemin de la cave.
—- Mais, que signifie... commença M. Campagnac.
L'accordeur l'interrompit :
— Suivez Matelot ; vous allez voir !
Le professeur et sa femme obéirent, de plus en plus intrigués... et
leur chien les conduisit jusqu'à la fameuse caisse.
— Regardez bien ce qu'il va faire, dit M. Source.
Comme la première fois, l'épagneul se dressa sur ses pattes de
derrière, laissa tomber le soulier et s'en retourna.
La lampe électrique de M. Source brilla dans l'ombre. Il la glissa
dans la main de M. Campagnac.
— Jetez un coup d'œil sur le contenu de cette caisse, fit-il
simplement.
M. Campagnac regarda et poussa un véritable rugissement :
— Mon manuscrit ! C'est mon manuscrit !

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— Et beaucoup d'autres choses encore ; tout ce que vous avez
reproché à votre neveu de vous avoir volé, dit froidement l'accordeur.
Vous pouvez fouiller, madame. C'est une véritable « pêche
miraculeuse » et vous allez revoir bien des objets que vous croyiez
perdus.
— Comment avez-vous découvert cela ? demanda le professeur.
— En suivant votre chien qui emportait un soulier à travers le
salon, répondit M. Source en se rechaussant.
— En effet, cet animal a l'habitude de transporter toutes sortes
de choses un peu partout, mais nous n'avions pas pensé que...
— C'est dommage, interrompit M. Source, car vous auriez ainsi
évité une cruelle humiliation à votre neveu.
Les Campagnac, embarrassés, firent mine de n'avoir pas entendu
cette remarque. Mme Campagnac resta seule dans la cave, fouillant les
copeaux de la caisse et poussant des exclamations ravies à chaque
objet qu'elle en sortait, pendant que le professeur remontait presque en
courant dans son bureau, serrant le précieux manuscrit sur son cœur, et
que M, Source se remettait au travail et plaquait de grands accords
triomphaux sur le « crapaud », traduisant ainsi son émotion et sa joie.

M. Source devait prendre le car à quatre heures de l'après-midi. «


Mais, pensait-il, je voudrais bien voir Frédéric avant de partir. »
Il alla donc frapper doucement à la porte de la chambre voisine
et entra sans attendre de réponse.
Le jeune homme était accoudé à sa table, le visage dans ses
mains. Il tourna vers M. Source un regard mélancolique.
— Que faites-vous là, à vous désoler ? Ne savez-vous pas que le
manuscrit est retrouvé ? cria joyeusement l'accordeur.
Et il raconta en quelques mots ce qui venait de se passer.
— Eh bien, tant mieux ! dit Frédéric sans enthousiasme,
lorsqu'il se tut.
— Comment ! C'est tout ce que vous trouvez à dire ? Je pensais
que vous alliez bondir de joie, fit M. Source, déçu.
Frédéric secoua la tête :

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— Non, je ne bondis pas de joie, car, si mon oncle a retrouvé
son bien et ne me soupçonne plus, il a été capable de le faire, et cela,
je ne puis l'oublier ! Ma hâte de quitter cette maison reste la même.
— Allons ! Allons ! N'exagérez rien et oubliez ce petit incident,
reprit M. Source, conciliant. Et surtout, prenez patience ; le jour
viendra où vous trouverez une situation intéressante, et personne n'en
sera plus heureux que moi.
Frédéric sourit enfin :
— Dans tous les cas, si je n'ai pas encore découvert le moyen de
sortir d'ici, j'ai trouvé un ami. Merci de votre sympathie, M. Source,
elle m'est bien précieuse.
Le jeune homme et l'accordeur se serrèrent cordialement la main
et M. Source s!en fut prendre son car.

IV

Le car roula deux heures, s'arrêta en pleine campagne, à trois


kilomètres du village le plus rapproché, déposa M. Source devant la
grille du château de Saint-Basile et repartit aussitôt.
L'accordeur entendit décroître le bruit du moteur et se retrouva
seul, dans le paisible silence qui enveloppait ces lieux écartés.
Il poussa le portail de fer forgé et s'engagea dans l'avenue qui
traversait le parc. Avec délices, il aspira le parfum balsamique des
pins et des cèdres bleus qui ombrageaient l'allée et, plus loin, la bonne
odeur de terre et de gazon mouillés, venant des pelouses où les
tourniquets d'arrosage projetaient de fraîches averses de gouttelettes,
qui étincelaient aux rayons du soleil déclinant". Plus loin encore,
lorsqu'il traversa le jardin à la française, ce fut l'arôme de milliers de
rosés, d'œillets, de lis, de tubéreuses, qui vint chatouiller agréablement
ses narines; et lorsqu'il eut gravi les quelques marches de la terrasse
entourée de balustres de marbre qui précédait le château, il fut
accueilli par les effluves des orangers et des lauriers-rosés, plantés
dans de hautes jarres de faïence vernissée.
Tout en marchant sans hâte, il aperçut, à la lisière d'un bosquet,
devant une pelouse immense, les « communs » de la noble demeure :
longs bâtiments des écuries, vides depuis la mort de M. de Saint-
Basile, pavillons où logeaient autrefois les palefreniers, les jardiniers,

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le cocher, remise pour les voitures, transformée en garage et bien trop
vaste pour la vieille limousine de Mme de Saint-Basile,
II remarqua que tout ce hameau domestique n'était qu'à demi
habité. Les deux charmantes petites maisons n'abritaient plus qu'un
vieux jardinier et un chauffeur. Les persiennes de quelques fenêtres
seulement étaient ouvertes et l'on voyait des rideaux frais derrière des
vitres propres. Mais les autres restaient fermées, ce qui donnait aux
pavillons un air mélancolique d'abandon.
M. Source remarqua tout cela d'un coup d'œil. Pourquoi donc, à
ce moment-là, évoqua-t-il soudain le délicat visage de Denise, la jeune
jardinière d'enfants ? Il se le demanda, non sans étonnement. Mais, la
minute d'après, il cessa de s'étonner, car une vague idée germait dans
son cerveau !
Il n'eut pas le temps de la préciser ; les deux grands lévriers de
Mme de Saint-Basile se mirent à aboyer, bondirent au-devant de lui,
alertant les domestiques et, sans qu'il ait eu la peine de soulever le
heurtoir, Félix, le valet de chambre ouvrit la porte. Il sourit à M.
Source, comme à une vieille connaissance, et l'introduisit dans le
grand salon, en le priant d'attendre la châtelaine.
L'accordeur jeta un regard amical au plus beau piano de sa
clientèle : un magnifique Pleyel à queue, dont le sombre acajou luisait
dans la pénombre, comme un vaisseau de laque. Il l'attendait
visiblement car, déjà, on l'avait ouvert et, telle une grande aile
soulevée, le couvercle laissait voir l'entrecroisement doré des cordes.
— ...Ce bon M. Source, dit Mme de Saint-Basile en entrant, la
main cordialement tendue, je suis heureuse de vous voir, bien que
votre arrivée signifie que me voilà plus vieille d'une année, depuis
votre dernière visite !
La châtelaine était, en effet, une vieille dame fort corpulente,
haute en couleurs et propriétaire d'un nez bourbonnien, du plus
majestueux effet. Dédaigneuse de la mode, elle portait encore des cols
baleinés, un long sautoir d'or auquel pendait une montre minuscule, et
ne se séparait jamais d'un réticule de satin perlé, d'où elle sortait sans
cesse son face-à-main d'écaille.
Elle appela Félix, afin qu'il conduisît M. Source à sa chambre :

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— Installez-vous tranquillement, dit-elle, vous vous occuperez
du piano demain ; ce soir, il est trop tard. Nous nous retrouverons pour
le dîner.
Une heure après, M. Source se trouvait assis en face de son
hôtesse, dans l'immense salle à manger du château.
Peut-être une nombreuse famille de gens « bien nés », n'eût-elle
pas admis à sa table un simple accordeur. Mais Mme de Saint-Basile
était seule, isolée dans son manoir en pleine campagne, elle recevait
peu de visites, beaucoup de ses vieux amis ayant déjà quitté ce monde,
et elle ressentait péniblement cette impression d'isolement qui
assombrit les dernières années de bien des vieillards. Aussi, le passage
de M. Source, qui visitait régulièrement Saint-Basile depuis de
longues années, lui procurait-elle une distraction appréciée.
Ce fut, justement, de sa solitude qu'elle l'entretint, avec force
doléances.
— Je suis accablée de soucis, M. Source, et complètement
désemparée, disait-elle. A qui me fier, je vous prie ? Les
domestiques ? A part mon vieux Félix, je ne suis servie que par des
jeunes qui sont... enfin, vous savez ce qu'est la jeunesse d'aujourd'hui !
Je ne puis absolument pas compter sur eux. Et mes fermiers ! C'est
pire encore ! Le domaine de Saint-Basile comprend quatre grandes
fermes, des champs, des bois, des pâturages, que je ne puis surveiller,
âgée et lasse comme me voilà. Ces gens me volent, je le sais. Mais, ce
qui est plus grave encore, c'est qu'ils laissent péricliter une terre qui
m'est bien chère. J'ai plusieurs procès sur les bras... et je m'attends à
les perdre, car je ne saurais courir en ville pour m'en occuper. Vous le
voyez, je me débats, sans aucune aide, au sein de difficultés
inimaginables !
Pendant que parlait Mme de Saint-Basile, M. Source, rêveur,
souriait vaguement ; une nouvelle idée lui venait.
— Que faire ? gémissait son hôtesse ; il n'est que de se résigner!
— Vous résigner ? fit brusquement l'accordeur, ah ! non, pas de
sitôt, madame ; vous pouvez avoir encore de belles années à vivre, et
je sais bien, moi, ce que je ferais à votre place.
— Ets que feriez-vous ? demanda la châtelaine en hochant là
tête d'un air désabusé.
— Je prendrais un intendant, un homme jeune, actif, honnête et
sûr qui s'occuperait de mes affaires et m'en ôterait le souci.

19
- Ce serait peut-être une idée... Mais où trouver cet oiseau
rare ?
— J'en ai justement un à vous proposer.
Et M. Source nomma Frédéric, raconta son histoire, énuméra
les qualités qu'il avait discernées en lui.
— Et c'est un juriste, madame, termina-t-il triomphalement. La
licence es lettres qu'il possède ne vous servira pas à grand'chose, mais
il est également licencié en droit ; il s'occupera de vos procès en
connaissance de cause, et vos fermiers n'auront qu'à bien se tenir.
Mme de Saint-Basile sourit, séduite par cette dernière
perspective.
— Pourquoi pas ? dit-elle. La seule pensée de me décharger de
tant de soucis sur une personne dévouée me soulage déjà ! Voulez-
vous écrire à ce jeune homme de venir me parler ? Je verrai si nous
pouvons nous entendre et, dans ce cas, je compte lui offrir une
situation confortable.
M. Source se coucha ce soir-là, tout heureux, riant tout seul de la
bonne surprise que réservait à Frédéric la longue lettre qu'il venait de
lui écrire. Mais il ne se sentait pas encore complètement satisfait, car
l'idée qui lui était venue en traversant le parc le tourmentait, et il
attendait le lendemain pour la communiquer à Mme de Saint-Basile.
« On ne peut tout demander et tout obtenir à la fois, se disait-il ;
je viens de m'occuper de Frédéric, demain je penserai à quelqu'un
d'autre. Puisse-je ne pas rencontrer plus de difficultés que ce soir ! »

Les accords monotones du piano s'envolaient par les quatre


portes-fenêtres du grand salon qui s'ouvraient sur la terrasse baignée
de soleil. Une belle journée d'été commençait, lumineuse, fleurie,
paisible et si pleine de sérénité que M. Source, tout en travaillant, se
sentait envahi par un optimisme presque béat.
Pourtant, il ne lui restait plus que quelques heures pour faire
accepter « l'autre idée » à Mme de Saint-Basile. Il devait déjeuner
encore au château et prendre, à la fin de l'après-midi, le car qui l'avait
déposé la veille devant la grille du parc. Qu'importait ! Ce peu de
temps lui suffirait, pensait-il, pour arriver à ses fins.

20
Il ne trouva cependant pas le moyen d'aiguiller la conversation
sur le sujet qui le préoccupait, pendant toute la durée du repas. Mais
lorsqu'on servit le café dans le petit salon, que les persiennes tirées
plongeaient dans un reposant demi-jour, son hôtesse, d'elle-même,
reparla de Frédéric.
— Oui, dit-elle, je suis tout à fait décidée à engager ce jeune
homme. Il me déchargera du souci de mes affaires, ce qui, certes,
est déjà beaucoup. Mais votre merle blanc sera fort occupé, toujours
sur les routes, et je n'en serai guère moins seule.
« C'est le moment ! » pensa M. Source.
— Mais, madame, fit-il en riant, je n'ai pas fini, hier soir, de
vous dire ce que je ferais à votre place !
Mme de Saint-Basile sourit aussi.
— Ah ! Bon, je vous écoute.
— Eh bien! Je peuplerais ce domaine presque désert, je
remplirais les pavillons vides des « communs », je créerais tant de
joie, de gaieté, de santé, qu'il ne me resterait pas une minute pour
penser à moi et me sentir seul.
La châtelaine sortit son face-à-main de son réticule et regarda M.
Source de très près, comme pour s'assurer qu'il parlait sérieusement.
— Que me contez-vous là ? fit-elle, ahurie ; expliquez-vous, je
vous prie.
Et M. Source s'« expliqua ». Il parla de Denise, il proposa à
Mme de Saint-Basile de réaliser le rêve généreux que la jeune
jardinière d'enfants lui avait confié. Tout en plaidant la cause de la
jeune fille, il la voyait déjà, entourée de ses petits « Poulbot », « les
plus misérables, les plus sales, les plus insupportables », installée dans
un des jolis pavillons, devant l'immense pelouse. Il voyait les enfants
jouant au grand air, grimpant aux arbres du parc, admirant les
parterres fleuris, visitant les fermes et leurs animaux, se baignant dans
la rivière ; il voyait leurs yeux briller, leurs joues se colorer, et si vif
était son désir de convaincre Mme de Saint-Basile qu'il sut être
persuasif, émouvant, et que la vieille dame dit pensivement :
— En somme, vous me proposez de jouer un rôle de bonne fée ?
Ce rôle ne me déplairait pas ; il apporterait dans ma solitude un peu de
distraction. Pourtant...
— Pourtant ? demanda M. Source, prêt à répondre à toutes les
objections.

21
— Eh bien, j'avoue que je redoute de troubler ma tranquillité.
Dix ou douze gamins mal élevés ne vont-ils pas faire beaucoup de
bruit ? Ne seront-ils pas capables d'abîmer mes pelouses et mes
parterres, de tracasser mes chiens, de voler les fruits du verger, ou
d'exaspérer le jardinier et le chauffeur ?
- On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, répliqua M.
Source, jamais à court de proverbes à citer. D'ailleurs je crois Mlle
Denise assez énergique pour obtenir des enfants qu'ils respectent les
belles choses et les braves gens qui les entoureront. Vous verrez, c'est
une fille délicieuse, qui vous réconciliera avec « la jeunesse
d'aujourd'hui », dont vous parliez hier. Le soir, quand les gosses
dormiront, elle sera pour vous une charmante compagnie.
Ce dernier argument finit de décider Mme de Saint-Basile, qui
redoutait par-dessus tout l'écrasant ennui des veillées solitaires.
— Pourquoi ne pas essayer, dit-elle ; après tout, il ne s'agit que
de trois mois d'été. Si ces gamins sont par trop impossibles, je ne les
recevrai pas l'année prochaine, voilà tout.
Et la phrase tant attendue par M. Source tomba des lèvres de la
châtelaine :
— Sitôt rentré en ville, ayez donc la bonté de voir cette jeune
fille et dites-lui de venir me parler.
« Ouf ! pensa l'accordeur, ce fut plus dur qu'hier soir, mais je
suis tout de même parvenu à mes fins ! »

Entre le 20 juin et le 10 juillet, M. Source reçut successivement


trois lettres. La première était de Frédéric, la seconde de Denise, la
troisième de Mme de Saint-Basile.

Cher M. Source, écrivait le jeune homme, me voici tout à fait


habitué à ma nouvelle situation et je viens vous dire encore toute ma
reconnaissance. Vous ne reconnaîtriez pas le triste garçon que vous
avez vu chez mon oncle Campagnac. Je vois maintenant la vie en
rosé, car tout me sourit.
Pourtant, Mme de Saint-Basile n'exagérait pas en vous
énumérant ses ennuis ; j'ai trouvé son domaine en piteux état, son
personnel négligent ou malhonnête, ses procès sur le point d'être

22
perdus. Bref, la besogne ne me manque pas, mais ce travail me
passionne. Elle m'a donné pleins pouvoirs pour mener au mieux ses
affaires, je me sens très libre, et toutes les initiatives me sont
permises... Pour un peu, je me croirais le propriétaire du château et
de ses terres !
Et savez-vous que cette bonne vieille dame vient d'acheter et de
mettre à ma disposition une petite voiture qui me permet de circuler
rapidement dans son vaste domaine ? Une voiture ? Le rêve de tous
les jeunes gens ! Je vous assure que je suis aussi ravi et fier quand je
tiens le volant de ma « deux chevaux » que si je me pavanais dans la
plus somptueuse automobile américaine.
On m'a logé au château, où j'occupe un petit appartement
confortable. Le vieux Félix m'a très vite adopté et me choie comme si
fêtais le propre fils de Mme de Saint-Basile.
La seule ombre au tableau, c'est que nous attendons la semaine
prochaine une douzaine de gamins, venant de l'école maternelle du
plus misérable quartier de votre ville, conduits par leur institutrice.
Mme de Saint-Basile leur offre l'hospitalité pendant les trois mois de
vacances. l'ai ordre de transporter le chauffeur célibataire de son
pavillon dans celui qu'occupent le jardinier et sa femme ; il y reste
assez de place pour lui. Et je dois préparer le pavillon ainsi libéré
pour les petits citadins.
Ne croyez pas que c'est ce travail qui m'ennuie. J'ai grand
plaisir, au contraire, à transformer les grandes pièces claires et
aérées en salle à manger, avec tables basses et petites chaises, en
dortoirs de quatre lits chacun, en cuisine commode et propre, à orner
les murs d'images et d'affiches bariolées, à remplir les placards de
jouets, achetés au village voisin.
Oui, je vous l'assure, la venue de ces pauvres gosses dans notre
paradis campagnard me réjouit sincèrement... Mais je me passerais
bien de l'institutrice ! Je crains qu'elle ne soit exigeante, ennuyeuse,
envahissante, je redoute entre elle et les habitants de l'autre pavillon,
peu enthousiastes des voisins qu'on leur impose, des démêlés auxquels
je devrai mettre fin ; bref, je préférerais de beaucoup m'occuper tout
seul de ces enfants. Mais, comme on ne me demande pas mon avis, je
suis bien forcé d'accepter cette personne quels que soient son
caractère et son comportement.

23
Bien cher M. Source, écrivait Denise dix jours plus tard, non, je
ne rêve pas ! Nous y sommes ! Nous voilà installés depuis une
semaine dans cet Eden de verdure, de calme et de beauté.
Vous n'aviez pas exagéré les charmes de ce merveilleux
domaine; ils dépassent tout ce que j'aurais pu imaginer ! Mes six
filles et mes cinq garçons en ont été tellement éblouis que leur pre-
mière réaction, à l'arrivée, m'a déçue. Je m'attendais à des cris
d'admiration et de joie et à une pluie de questions et de réflexions
enthousiastes... Mais non ! Ils sont restés muets, absolument « sidérés
», et c'est presque en silence qu'ils ont pris possession de leurs jolis
petits lits, recouverts de cretonne fleurie. Heureusement, le
lendemain, au réveil, ils avaient retrouvé leur bagout et leur
exubérance.
Le jeune intendant de Mme de Saint-Basile (que vous
connaissez, paraît-il) avait admirablement préparé le pavillon que
nous occupons, et vraiment pensé à tout. Mais il m'a bien amusée en
déclarant, dès le premier jour, que ma chambre n'était absolument
pas « à la hauteur ».
— Pourquoi cela ? ai-je demandé. Je m'y trouve très bien.
— Non, non... ce n'est pas une chambre pour une jeune fille, a-
t-il protesté. Je croyais... J'attendais une dame ou une demoiselle d'un
certain âge. Si j'avais su...
— ...qu'il existe des institutrices de vingt ans, qu'auriez-vous
donc fait P ai-je demandé en riant.
Il s'est mis à rire, lui aussi, en disant :
— Ce que je vais faire maintenant : rendre votre domaine plus
jeune et plus gai ! Je cours en parler à Mme de Saint-Basile.
J'ai donc vu arriver deux charmants petits fauteuils recouverts
de satin bleu pervenche, une coiffeuse ancienne, un somptueux dessus
de lit assorti aux sièges, et une petite bibliothèque où le vieux Félix a
transporté une quantité de beaux livres. (Mais trois mois ne me
suffiront pas pour en venir à bout, car mes gamins me laissent fort
peu de temps à consacrer à la lecture !) Enfin, le jardinier
m'apportait le même jour une brassée de glaïeuls magnifiques et des
roses-thé admirables. Je suis maintenant logée comme une vraie
princesse.
Au premier abord, j'ai été assez intimidée par Mme de Saint-
Basile. Je vous assure que je n'en menais pas large, pendant qu'elle

24
braquait son face-à-main sur moi ! Mais depuis, nous avons fait plus
ample connaissance et je la trouve extrêmement sympathique.

25
Ils sont restés muets, absolument sidérés...

Notre vie est maintenant bien organisée. La femme du jardinier


fait la cuisine, pendant que je m'occupe des enfants. J'exige une petite
sieste au début de l'après-midi, mais le reste du temps se passe à
jouer, à se baigner dans la rivière, à regarder les troupeaux dans les
prés et les divers animaux de la -ferme voisine, à dévorer d'immenses
tartines et à boire des litres de lait. Par exemple, le soir, sitôt le dîner
fini, mes gosses tombent sur leurs lits comme des masses, assommés
par le grand air et l'exercice, et je n'entends plus parler d'eux
jusqu'au lendemain matin.
M. Frédéric vient souvent me chercher de la part de Mme de
Saint-Basile, pour passer la veillée au château. Nous traversons
tranquillement le beau jardin sur lequel la nuit tombe, nous
gravissons les marches de la terrasse, encore toutes tièdes de soleil, et
nous sommes accueillis par cette bonne vieille dame, dans le grand
salon dont toutes les portes-fenêtres grandes ouvertes laissent venir
jusqu'à nous le parfum des orangers et des lauriers-roses. M.
Frédéric et moi faisons, surtout les frais de la conversation ; mais
Mme de Saint-Basile, si elle ne bavarde pas autant que nous, paraît
nous écouter avec plaisir et amusement. L'intendant fait souvent une
partie de « jaquet » avec elle, pendant que je joue sur le beau piano
récemment accordé par vous et qui me change de la « casserole » de
notre école ! Plus tard, Félix apporte des rafraîchissements, puis, vers
onze heures, M. Frédéric me raccompagne au pavillon où mes petits
dorment tranquillement.
Quel tableau idyllique ; direz-vous. Halte-là ! Tout ne va pas
tout à fait sans anicroche ! Pensez que j'ai emmené les plus déshérités
de mes gamins, les plus insupportables, les plus mal élevés, ou plutôt
« pas élevés du tout » ! Il y a bien eu deux ou trois vitres, cassées, par
le dénommé Julou, lanceur de pierres émérite, un prunier dévalisé
par Gaston et Mémaine, une langue très vilainement tirée par Mimile,
le roi des insolents, à la femme du jardinier qui, fort vexée, a failli
abandonner ses fourneaux. Mais tout s'est arrangé grâce, surtout, à
M. Frédéric qui a fait remettre les vitres, avant que Mme de Saint-
Basile n'ait constaté les dégâts, qui a calmé notre cuisinière outragée
et si vertement tancé les voleurs de mirabelles, en menaçant de les

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renvoyer en ville en cas de récidive, que les fruits du verger peuvent
mûrir en paix ; personne ne les touchera.
Mais je bavarde... je bavarde.., Aurez-vous la patience de lire
cette longue lettre jusqu'au bout P
Pourtant, avant de terminer, il faut que je m'acquitte encore
d'une dette de reconnaissance et que je vous dise : merci, merci, mille
fois merci, cher M. Source ! Grâce à vous, onze gamins misérables et
leur « jardinière » font un merveilleux rêve, un rêve de trois mois...
une éternité pour des enfants...

La lettre de Mme de Saint-Basile arriva la dernière. Elle écrivait:


Il est grand temps, n'est-ce pas, que je vienne vous donner des
nouvelles de vos protégés, ainsi que de votre vieille amie
reconnaissante. Oui, infiniment reconnaissante, car, si un certain
nombre de pianos ont été accordés par vos soins, au cours de votre
dernière tournée, vous avez aussi, vous avez surtout, tel un bon
magicien, semé la joie à pleines mains sur votre passage et trans-
formé la vie de plusieurs personnes... la mienne en particulier.
Mon cher Source, je ne suis plus la vieille dame accablée de
soucis, découragée et morose que vous avez vue, il y a quelques
semaines. Mes tracas se sont envolés et j'ai rajeuni de dix ans, au
contact de mon précieux intendant et de la plus charmante des
jardinières d'enfants. Quel merveilleux cadeau vous m'avez fait en
m'envoyant ces deux jeunes gens !
Mais je veux vous raconter en détails les événements de ce
dernier mois, en commençant par le commencement !
J'ai donc vu arriver d'abord votre jeune homme, « bien fait et de
beau visage », comme disait mon bisaïeul, Je l'ai trouvé plaisant et
distingué, mais trop mélancolique. Je sentais ce garçon peu gâté par
la vie jusqu'à ce jour, sceptique, méfiant et toujours sur ses gardes.
Aussi ai-je ressenti un vif plaisir, en le voyant sourire de plus en plus
souvent, à mesure que s'écoulait la première semaine de son séjour au
château.
Le travail qu'il a trouvé ici lui plaît ; je dirai même qu'il
l'enthousiasme. Aussi, je constate qu'il s'acquitte de ses fonctions à la

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perfection. Je sens que mon domaine est en bonnes mains et qu'il
redeviendra un jour ce qu'il était autrefois.
De mon côté, je fais de mon mieux pour lui faciliter la tâche et
la rendre agréable. Certaine affreuse petite voiture automobile, genre
boîte à sardines, que j'ai mise à sa disposition, a, je crois, fini de me
gagner sa sympathie !
Il me semble, voyez-vous, que si le ciel m'eût accordé une
descendance, j'eusse fait une assez bonne grand'mère. Aussi me plaît-
il de traiter ce jeune homme comme je traiterais le petit-fils que je n'ai
pas eu.
Quant à l'adorable Denise, je me sens pour ette des trésors de
tendresse !
Car, dix jours après Frédéric, Denise débarquait ici avec ses
gamins. (Vous remarquerez que j'en suis déjà à les appeler par leurs
prénoms !)
J'ai été immédiatement conquise par cette petite. Certes, elle ne
possède pas la beauté régulière qu'on admirait « de mon temps » ;
mais que de grâce, que de charme et de douceur! Et comment résister
au regard rayonnant de ses beaux yeux pers ?
Par exemple, il m'a fallu plus de temps pour éprouver quelque
amitié à l'égard des onze affreux gamins et gamines qu'elle
m'amenait, et j'ai eu quelque peine à ne pas montrer un certain
affolement, le jour de leur arrivée. Visages de papier mâché, gros
comme le poing, corps de petits singes maigriots, regards sournois,
insolents ou craintifs, ils se tenaient devant moi, au sortir du car,
hostiles et muets, comme en présence d'un épouvantail. Ils se sont
ensuite jetés comme des loups dévorants sur le goûter que j'avais fait
préparer pour les accueillir, et j'ai entendu le dénommé Léon dire à
Popaul : « Vise un peu la vieille mémère, elle a dû en « bouffer » des
tartines comme celles-là, pour être si grosse!»
...La «vieille mémère», c'était moi!!!
Pourtant, Denise est parvenue à m'intéresser à ces étranges et
malheureux enfants. J'ai fini par les adopter, eux aussi, et je me
réjouis de voir peu à peu leurs mines changer, au bon air de nos
campagnes, leurs joues se remplir, et un beau haie doré recouvrir
leur teint blême. Ils restent toujours fort mal embouchés, et je suis
horrifiée des mots qui peuvent sortir de ces bouches enfantines. Mais
certains sont drôles et gentils. Il me semble que j'ai gagné la

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confiance de la plupart d'entre eux et je crois, somme toute, qu'on
aime bien la « grosse mémère ».
Frédéric et Denise veulent bien ne pas dédaigner la compagnie
d'une vieille dame comme moi, et nous passons ensemble de
charmantes soirées. Mon salon est tout égayé par leur radieuse
jeunesse et par leur gaieté, en sorte que les veillées que je redoutais il
y a un mois, me paraissent trop courtes maintenant.
J'ai l'impression très nette que nos jeunes gens apprécient ces
réunions autant que moi, et qu'ils attendent toute la journée avec
impatience le moment de se rencontrer. Je vous dirai même que,
depuis quelque temps, en les observant tous deux, en comptant les
sourires et les regards échangés, j'ai compris que ces enfants sont
faits l'un pour l'autre ; cela crève les yeux ! Je flaire une idylle... Que
dis-je ! Je la vois déjà commencée et je me réjouis d'en suivre les
progrès, en témoin attendri et débordant de sympathie ! Mon bon
Source, nous les marierons à la fin de l'été, je vous le prédis! Ainsi, je
les garderai l'un et l'autre près de moi.
En terminant cette longue épître, je veux encore vous dire que
vous ferez un grand plaisir à trois personnes au moins, en venant
passer un week-end à Saint-Basile. Vous verrez ainsi, de vos propres
yeux, tout le bonheur que vous avez fait naître dans ma vieille
demeure...

Comme M. Source achevait la lecture de cette lettre en souriant,


le facteur sonna et lui remit une enveloppe et une carte postale. Il lut
d'abord la carte, couverte d'une grosse écriture enfantine ; elle venait
de B..., envoyée par ses petits amis Martin.

Cher M. Source, écrivaient-ils, nous nous souvenons avec plaisir


de votre dernière visite. Aujourd'hui, Jeannette a voulu qu'on vous
écrive, pour vous annoncer quelle a été reçue au Certificat d'Etudes,
avec de très bonnes notes ; on est sûr que ça vous fera plaisir, parce
que vous êtes notre ami. Il nous tarde déjà d'être à l'année prochaine
pour vous revoir ! Tous les cinq, nous vous envoyons nos bons
souvenirs.

Suivaient les signatures des cinq enfants.

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M. Source pensa avec jubilation à la magnifique carte qu'il allait
choisir et envoyer à Jeannette pour la féliciter. Mais ses sourcils se
froncèrent lorsqu'il décacheta la lettre arrivée avec le message des
petits Martin.
— Par exemple ! Que me veut celui-là ? murmura-t-il.
« Celui-là », c'était le professeur Campagnac.
— Son écriture ressemble au gribouillage de son manuscrit,
grommela encore le vieil accordeur ; il faut une loupe pour la
déchiffrer !
Lentement, il « déchiffra » donc la courte missive et, d'un instant
à l'autre, son visage se rasséréna.

Ce soir, disait le professeur, j'ai mis le point final à mon ouvrage


sur le manuscrit que vous savez. Je ressens la joie et le soulagement
de l'ouvrier qui vient de terminer une dure tâche, et f éprouve le
besoin de vous exprimer toute ma reconnaissance, car c'est grâce à
vous que j'ai pu mener à bien ce travail. Sans votre visite provi-
dentielle, jamais je n'eus retrouvé le parchemin, si bizarrement
transporté et caché par Matelot.
Pourtant ce soir, quand j'ai tenu dans mes mains le fruit de mon
labeur — un manuscrit de quatre cents pages dactylographiées — un
sentiment de regrets s'est mêlé à ma joie. De regrets... pourquoi ne
pas dire de remords ? La pensée de l'affront que j'ai fait à mon neveu,
en l'accusant d'avoir dérobé le précieux parchemin, me poursuivait.
(Mais comprenez-moi, cher ami, mon travail était la passion de ma
vie. Le -voir réduit à néant me désespérait, au point de me mettre hors
de moi et de me rendre bien injuste.)
Je me suis demandé ce que je pourrais faire pour réparer mes
torts envers Frédéric, et j'ai pensé que le mieux serait de lui écrire
franchement, pour lui exprimer mes regrets et lui demander de me
rendre son affection. La lettre est prête, sur mon bureau, et va partir
en même temps que la vôtre.
J'ai tenu à vous le dire, parce que je sais que, dans votre grande
bonté, vous vous réjouirez de ce que toute aigreur et toute animosité
aient disparu, entre Frédéric et moi.
Je sais que, grâce à vous, il a trouvé une situation intéressante à
Saint-Basile, et j'en suis heureux pour lui...

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*

Lorsqu'il eut terminé la lecture de cette lettre, M. Source la remit


dans son enveloppe, tout songeur. Puis, il caressa doucement la tête de
son chat « Fripon », blotti sur ses genoux.
Comme il était toujours seul, il avait pris l'habitude de parler au
matou comme à un être humain.
— Tu vois, tu vois, lui dit-il, même un vieil homme tout
ordinaire comme moi peut faire des choses merveilleuses... oui, il peut
les faire, avec l'aide de Dieu, à force de bonne volonté et d'amour... et
transformer en conte de fée une humble tournée d'accordeur de
pianos!
Fripon répondit par un ronron approbateur et lança sur son
maître, entre ses paupières mi-closes, un regard vert qui semblait dire :
« Le monde serait un paradis s'il n'était peuplé que de braves
gens comme ce bon M. Source!»

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