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« FRONT POPULAIRE », l’expression n’est pas nouvelle.

Dès les reconnaître ; il se les faisait montrer, les appelait par leurs
le XVIIIe siècle, Sébastien Mercier, en son Tableau de Paris, noms comme s’il les eût connus de tout temps, s’informant de
l’appliquait à la monarchie française. Front populaire célébré leur état, de leur ville. De leur pays. Et leur donnait toujours
par Bonald en son recueil de « Pensées » : « Quelle haute quelque confort ».
idée nos pères ne devaient-ils pas avoir de la royauté puisqu’ils
respectaient des rois qui marchaient au milieu d’eux, dépouillés En 1389, le repas du sacre de Charles VI et d’Isabeau de
de l’éclat qui les environne aujourd’hui ! » Bavière est organisé dans la grand salle du Palais, sur la
Dès la fin du XIe siècle, Guibert de Nogent oppose la bonhomie fameuse table de marbre. Recouverte, pour la circonstance
paternelle des rois de France à la hauteur des souverains d’épaisses planches de chêne. Tout le monde est admis, sinon
étrangers. Le palais des premiers Capétiens, ouvert à tout à table, laquelle n’eût pas été assez grande, du moins, dans la
venant, offre le spectacle d’une intimité coutumière entre salle.
monarque et sujets. A la pointe de la Cité, le jardin du roi en est La joie commune se traduit en tumulte et bousculades, cris et
devenu « le jardin de Paris ». Le souverain, sa femme, ses chansons. Une table où étaient assises des dames de la Cour
enfants, sa famille s’y mêlent à la foule des bonnes gens. en est renversée. Quelques-unes d'entre elles sont piétinées ;
elles poussent de grands cris. La chaleur était étouffante, il
Le comte Thibaut de Champagne s’arrête dans le bois au pied fallut défoncer une verrière. La reine s'évanouit.
d’un arbre où un individu s’est endormi. Il s’approche : Chastellain raconte que Charles VII « mettait jour et heure à
« Le roi ! » besogner à toutes conditions d'hommes et besognait de
Celui-ci se réveille : personne en personne, une heure avec ducs, une autre avec
« Je dors en toute sécurité, lui dit Louis VII ; personne ne m’en nobles, une autre avec gens mécaniques (artisans), armuriers,
veut. » voletiers, bombardiers et autres semblables ». Il laissait sa
Dans les rues de Paris, le monarque se promène à pied ; le porte ouverte, pénétrait qui voulait pour lui parler. « Vous savez
premier venu vient lui parler. Les chroniqueurs ont conservé un que chacun a loi d'entrer qui veut », disait à Chabannes Louis
dialogue qui se serait engagé entre un pauvre jongleur et XI.
.Philippe Auguste. L’histrion réclamait du vainqueur de
Bouvines un don en argent : Et La Roche-Flavin: « On a licence de par1er au roi en tous
« Ne suis-je pas, seigneur, votre parent ? lieux, au pourmenoir, à l'issue de son cabinet, allant à la messe
- Comment cela ? ou en revenant, et en tous lieux publics ... Son accès est libre et
- Je suis votre frère par Adam ; mais son héritage a été facile ».
mal partagé et je n’en ai pas eu ma part. Au cours de leurs célèbres dépêches, les ambassadeurs –
- Reviens demain et je te la donnerai.» « orateurs » comme on disait- vénitiens constatent que
Le lendemain. Dans son palais. Philippe Auguste aperçoit le « personne » n'est exclu de la présence du roi. Suriano, en
jongleur parmi la foule. Il le fait approcher et, lui remettant un 1561 : « Les gens de la plus basse condition pénètrent
denier : hardiment dans son cabinet secret pour voir ce qui s'y passe,
entendre ce dont on parle au point que, quand on veut traiter de
« Voilà ce que je te dois ; quand j’en aurai donné autant à chose importante, il faut parler à voix basse pour ne pas être
chacun de nos frères descendus d’Adam, c’est à peine si de entendu .... Les Français ne désirent pas d'autre gouvernement
tout mon royaume, il me restera un denier. » que leur roi ; d'où l'intimité qui règne entre le prince et ses
sujets. Il les traite en compagnons. »
Le Florentin Francesco Barberino vient en France sous le
règne de Philippe le Bel. Il est étonné de voir le grand prince –
de qui la puissance faisait trembler jusqu’au fond de l’Italie où
le trône pontifical en chancelait sur ses bases – se promener
familièrement par la ville, rendant avec simplicité leur salut aux
bonnes gens qui passent. Le roi est arrêté au coin d’un
carrefour par trois ribauds qui ne payaient pas de mine ; il
demeurait les pieds dans la boue, coiffé d’un chapel de plumes
blanches. A écouter patiemment les doléances des
compagnons ; et l’Italien ne manque pas de noter le contraste
de ces façons royales, toutes populaires, avec la morgue des
riches bourgeois florentins. Charles V, au témoignage de
Juvénal des Ursins, «voulait tout ouïr et savoir et, quelque
déplaisance qu’il en dût avoir, il se montrait patient, il
s’enquérait du nom de ceux qui étaient venus, de la manière de

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Lippomano, en 1577 : « Pendant le dîner du roi de France, charroyées du pays des Sarmates » s'étaient pour la plus
tout le monde peut s'approcher de lui et lui parler comme il grande partie évaporées. En contradiction avec le caractère et
le ferait à un simple particulier. » les sentiments des Français à la Cour de leur roi, elles finissent
par disparaître sous le règne de Henri IV.
Montaigne en serait dégoûté de la dignité royale : « Le roi de France - écrit, en 1603, l'ambassadeur vénitien
«De vrai, à voir notre roi à table assiégé de tant de parleurs Angelo Badoer, - quand il est en représentation, donne une plus
et regardans inconnus, j'en ai souvent plus de pitié que haute idée de sa grandeur que ne le fait le roi d'Espagne ; mais,
d'envie. » hors d'apparat, il est le monarque le plus affable du monde. »
« Cette grande familiarité, note Michel Suriano, rend, il est vrai,
Ici un curieux intermède et bien caractéristique. les sujets insolents, mais aussi fidèles que dévoués .... »
Déjà avec la Renaissance, première atteinte à nos traditions Opinion que confirme Robert Dallington, secrétaire de
séculaires, la Cour de France avait un peu perdu de ses l'ambassadeur anglais auprès de Henri IV :
populaires familiarités. Les Espagnols y avaient introduit le titre
de « Majesté» ; alors que jusqu'au règne de François 1er on ne «Les rois de France sont affables et familiers – plus qu'il ne
disait en France que simplement « le Roi ». De leur côté, les convient, écrit le diplomate anglais ; mais c'est la coutume du
italiens nous avaient amené, avec leurs peintres et leurs pays. »
architectes, l'usage de se tenir découvert devant le prince.
Auparavant, on ne se découvrait devant lui qu'en entrant dans Duchesne compare les rois de France à leurs voisins
sa chambre, un simple salut ; puis à table -; et ce trait est bien d'Espagne. Ceux-ci ne se montrent que rarement à leur peuple
français très charmant, quand il buvait. : «Si un roi de France traitait ses sujets comme cela, s'il se
tenait caché quinze jours à Saint-Germain ou à Fontainebleau,
Or voici qu'après la mort de son frère Charles IX (30 mai on croirait qu'il ne serait plus.... Les Français veulent presser
1574) le jeune duc d'Orléans, monté sur le trône de Pologne, leur prince, aussi bien en la paix comme à la guerre ». Par la
revient en France ceindre la couronne de ses aïeux sous le manière dont les rois vivent avec leurs sujets, observe
nom de Henri III. Des régions lointaines il rapportait une Fontenay-Mareuil, ils paraissent plutôt leurs pères que leurs
conception d'une vie royale différente de celle qui s'était maîtres : les «familiarités » dont parle Choisy.
séculairement épanouie sur les rives de la Seine. Le 1er janvier Les diplomates étrangers sont étonnés de voir Henri IV ranger
1575 paraissait une ordonnance destinée « à contenir chacun lui-même les sièges de la Grand Chambre ou il doit leur donner
en l'honneur et révérence de Sa Majesté ». D'ores en avant les audience. Les divertissements à la Cour, et jusqu'au règne de
portes des appartements royaux ne seraient plus ouvertes à Louis XIV, ont des allures populaires.
tout venant, le monarque ne prendrait plus ses repas en public Venons enfin au grand roi : « S'il est un caractère singulier en
; l'étiquette devenait méticuleuse ; la Cour de France perdait cette monarchie, écrit Louis XIV lui-même, c’est l’accès libre et
son caractère populaire pour se modeler au style des Cours facile des sujets au prince » ; et dans ses célèbres Instructions
étrangères, en prendre la contrainte, la réserve, la pompeuse pour le Dauphin :
majesté. Nouveautés qui provoquèrent aussitôt des sentiments, « Je donnai à tous mes sujets sans distinction la liberté de
nous ne disons pas seulement de surprise, mais d'indignation. s'adresser à moi, à toute heure, de vive voix et par placets. »
« Qu'étaient-ce que ces idolâtries, singeries, coutumes
barbares charroyées de l'ultime royaume des Sarmates (ab A ces façons répondent la tenue et l'habillement du prince. En
ultimis Sarmatis) ? » écrit le célèbre historien-jurisconsulte dehors des cérémonies où il doit se parer d'atours traditionnels,
Claude Dupuy. Aussi ne s'y plia-t-on que de mauvais gré, de son vêtement est très simple. Au témoignage de Joinville, les
plus en plus négligemment à mesure que le temps s'écoulait. visiteurs sont surpris de constater que Robert de Sorbon, «fort
Le trône de Henri III n'était pas encore occupé par son aimé de saint Louis et toujours proche de lui », est habillé de
successeur que ces «idolâtries, singeries et coutumes plus riche camelin que le monarque. Après être revenu de sa
première croisade, le pieux roi ne met plus que des vêtements
de si petite valeur qu'il estime en faire tort aux pauvres qui ont
coutume d'en obtenir la «livrée » après qu'il les a portés, et il
charge son aumônier de les indemniser jusqu'à concurrence de
soixante livres par an - approximativement huit cent ou mille
euros d'aujourd'hui.

A Quatre-Vaux, en Lorraine, Philippe le Bel a une entrevue


avec le roi d'Allemagne Albert 1er (1299). Ottokar de Styrie
note que l'Allemand éclipse son voisin par sa magnificence.
Sous François 1er, prince de la Renaissance, le chroniqueur
Claude de Seyssel constate: «On trouve personnage de petite
étoffe et parfois de vile condition qui en font autant et plus que
le roi ». Henri IV porte des habits fripés, délavés par la pluie ;
Louis XIII des robes aux tons neutres, ternes, en vulgaire étoffe
de bure.
Le Bolonais Locatelli, qui visite la Cour de Louis XIV, ne peut
retenir son étonnement. Est-ce vraiment là ce prince si
magnifique? Ses courtisans sont plus richement vêtus que lui.

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Le roi ne se distingue d'eux que par le flot de rubans couleur Louis XIV lui-même devra renoncer, certains jours, à y faire son
pourpre fixé à l'épaule par un bouton d'or. tour habituel.
Comme au Moyen-âge, on entrait encore sous Louis XIV dans Le peuple qui se répandait dans ces magnifiques résidences
le palais du roi comme dans un moulin. Contrairement à ce qui ne laissait pas d'y commettre de fâcheux dégâts, au point qu'en
s'y verrait de nos jours, tout y était banal hors la chapelle. J'allai 1685 le roi, effrayé, ordonna de ne plus laisser entrer dans les
au Louvre, écrit Locatelli en 1665, « je m'y promenai en toute jardins que les «gens de la Cour et ceux qu'ils mèneraient avec
liberté et, traversant les divers corps de garde, je parvins enfin eux » ; mais pour revenir quelques années plus tard aux
à cette porte qui est ouverte dès qu'on y touche et le plus traditions. Il va jusqu'à faire enlever les grilles qui entouraient
souvent par le roi lui-même. Il suffit d'y gratter et l'on vous les bosquets, voulant, note Dangeau, « que tous les jardins et
introduit aussitôt. Le roi veut que tous ses sujets entrent toutes les fontaines fussent pour le public ».
librement ».
Et les dégâts de reprendre d'un vandalisme effronté :
Dans le jardin des Tuileries, le « jardin du roi » avant que mutilations de rocailles, plombs volés, marbres brisés,
Louis XIV transférât sa résidence à Versailles, le public coudoie inscriptions d'amoureux gravant de leurs initiales enlacées les
le ménage royal. Locatelli y assiste à de petites scènes intimes chefs-d'œuvre des Coysevox, des Warin et des Robert Le
entre Louis XIV, la reine Marie-Thérèse et le Dauphin, scènes Lorrain. « De l'amour, aurait pu dire la Vénus de marbre blanc,
qu'il rapporte avec beaucoup de grâce: j'en ai plein le dos. » Louis XIV tint bon et ses jardins restèrent
« Un soldat, en passant devant le Dauphin, inclina sa ouverts à tous.
hallebarde, mais le Dauphin - en 1665, il était dans sa
cinquième année, - croyant que ce soldat devait se découvrir, Locatelli assiste à la toilette de la reine qui se fait en public,
dégaina une petite épée qu'il portait, en Criant: entré qui veut :
« - Holà, bâtonnez-moi cet homme assez hardi pour passer « Pendant qu'on la coiffait elle portait un léger corsage de toile
devant moi sans ôter son chapeau ! blanche, bien garni de baleines, serré à la taille, et une jupe si
La reine lui dit tendrement: étroite qu'elle semblait enveloppée dans un sac de soie. La
« - Mon fils, suivant les règles militaires, ce soldat ne devait reine coiffée, des pages apportèrent ses vêtements de dessus,
pas ôter son chapeau, mais seulement incliner sa hallebarde d'une jolie étoffe à fleurs alternativement bleues et or sur fond
comme il a fait. d'argent .... Ils la lacèrent et achevèrent de l'habiller ; mais ses
« Mécontent de ces paroles, le Dauphin repoussa la reine de femmes placèrent les bijoux de la tête et du corsage. Sa toilette
la main et s'enfuit vers le roi assis derrière la grille pour faire terminée, elle se tourna vers les étrangers, fit une belle
terminer la revue. » révérence et vola, pour ainsi dire, à l'appartement de la reine
Louis XIV avait pris son fils entre ses bras et le couvrait de mère. »
baisers quand Marie-Thérèse les rejoignit. « Elle tenait dans
ses mains, dit Locatelli, une tige de laitue confite », sans doute Comme la reine et comme la dauphine, le roi s'habillait sous
de l'angélique. les yeux de tous. Les Parisiens se distrayaient à s—en aller au
« Son fils s'arrêta court à cette vue et, saisissant de ses mains Louvre c pour le seul plaisir, dit l'un d'eux, de voir le roi. Je ne
les deux bras de sa mère, il s'efforçait de s'emparer de la pouvais me lasser de le considérer, soit pendant son dîner, soit
friandise ; mais la reine dit, en la levant en l'air : dans la cour du Louvre lorsqu'il descendait pour assortir des
« - Si vous la voulez, mon mignon, j'exige d'abord que vous attelages de différents chevaux. » (Mémoires de Thomas du
pardonniez au soldat l'injure qu'il ne vous a pas faite. Fossé.)
« Le Dauphin détournait la tête en signe de refus. Alors le roi
faisant mine de se fâcher : La maison du prince devenait une place publique. On imagine
« - Pour vous faire changer d'idée, ne suffit-il pas que votre la difficulté d'y maintenir l'ordre et la propreté. Du matin au soir,
père et votre mère vous disent qu'il n'a pas commis de faute? s'y pressait une cohue turbulente, bruyante, composée de gens
« Le Dauphin leva à ces mots les mains et le visage vers son de toutes sortes. Les dessous des escaliers, les balcons, les
père comme pour l'embrasser. Le roi se mit tout près de son tambours des portes semblaient lieux propices à satisfaire les
fils et lui dit: besoins de la nature. Les couloirs des châteaux du Louvre, de
« - Pardonnez-vous au soldat ? Saint Germain, de Fontainebleau, en devenaient des sentines.
« - Oui, monsieur, répondit le Dauphin à mi-voix. Pour entrer chez la reine, les dames relevaient leurs jupes.
« - Et pourquoi? Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le Louvre est signalé pour ses
« - Parce que papa et maman le veulent. odeurs et «mille puanteurs insupportables ».
« - Et aussi parce que c'est votre devoir, ajouta le roi.
« Puis il se pencha pour recevoir son baiser, et le Dauphin, lui Etrange contraste avec la splendeur des appartements : une
jetant un bras autour du cou, faisait de l'autre signe à sa mère des raisons qui motivaient ces incessants déplacements de la
de lui donner cette friandise. Cour qui lui sont de nos jours tant reprochés rapport à la
« La cérémonie terminée, le roi et la reine se retirèrent ayant dépense. En l'absence de leurs hôtes on aérait les chambres,
entre eux leur fils qu'ils tenaient chacun par une main. » on les désinfectait, on les parfumait on y brûlant du bois de
Ce jardin des Tuileries, Colbert aurait voulu le réserver à la genièvre. Bussy-Rabutin admire Louis XIV d'être parvenu à
Cour, l'interdire au public ; mais Perrault combattit son opinion : mettre un peu d'ordre dans sa demeure et à lui donner. – pour
« Les jardins des rois, disait-ils, ne sont si grands et si précieux reprendre ses expressions – « la propreté des particuliers ».
qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. » Ces traditions de vie commune ne pouvaient être modifiées,
Louis XIV se rangea à cet avis et le jardin des Tuileries resta les souverains sentaient eux-mêmes qu'ils n'en avaient pas le
ouvert à tout le monde ; comme le sera le parc de Versailles où droit ; ainsi Louis XIV fut-il amené, en 1674, à la résolution de
un public si nombreux remplira les bosquets et les avenues que transférer à Versailles le séjour de la monarchie. A Paris, avec

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admis. D'ailleurs, on pouvait toujours être admis quand on
arrivait de bonne heure. »
On sait la pudeur farouche de Louis XIII.
Ceci se passe encore au Louvre. Il remarqua, dans la foule qui
se pressait pour le voir dîner, une jeune demoiselle fort
décolletée :
« La dernière fois qu'il but, lisons-nous en une relation
contemporaine, il retint une gorgée de vin en sa bouche qu'il
lança dans le sein découvert de la demoiselle. »
Fréquemment, entre les gens du roi et les assistants - des
gens du peuple, - la conversation s’engage, gaillarde, familière.
Des échos en sont conservés dans les lettres de Mme de
Sévigné et les Mémoires de Saint-Simon. «Il y eut, l'autre jour,
une vieille décrépite qui se présenta au dîner du roi. Elle faisait
frayeur, écrit Mme de Sévigné, Monsieur (le duc d'Orléans) la
repoussa en lui demandant ce qu'elle voulait.
« - Hélas ! Monsieur, c'est que je voudrais bien, prier le roi de
me faire parler à M. Louvois.
« Le roi dit :
« -Tenez, voilà M. de Reims (archevêque de Reims, frère de
Louvois), qui y a plus de pouvoir que moi. »

Le public était plus particulièrement admis au « grand


couvert » qui avait lieu tous les dimanches et - détail à noter -
les jours de fête dans la famille royale, où celle-ci se trouvait
réunie.
Louis XIV qui remplit avec énergie et conscience son métier
l'accroissement de la ville et la multiplication des rapports entre de roi, s'astreignit à dîner en public jusqu'aux derniers jours de
prince et sujets. Elle en était venue à ne plus pouvoir respirer. sa vie, jusqu'au 25 août 1715, jour de sa fête. Il devait mourir le
A Versailles d'ailleurs, comme au Louvre, les appartements 1er septembre.
du roi demeurent ouverts à tout venant. « Nous passâmes, écrit Contrairement à tout ce qu'on avait pu lui objecter, il avait tenu
l'Anglais Arthur Young, à travers une foule de peuple, et il y en ce jour de sa fête, et qu'il savait devoir être le dernier, à dîner
avait plusieurs qui n'étaient pas trop bien habillés ». encore en public. Il voulait mourir parmi ceux qui l'avaient suivi
Représentons-nous les vastes galeries. Les beaux salons tout le cours de sa vie :
dorés de Versailles grouillant d’une foule bruissante. Les « Il est juste, disait-il, qu'ils me voient finir. »
étrangers, la princesse Palatine, la duchesse d’Osnabrück, se « J'observai, note Saint-Simon, qu'il ne put avaler que du
plaignent de ce tumulte, de cette presse, on risque d'être liquide et qu'il avait peine à être regardé. »
étouffé ; « une vraie foire », dit le duc de Palestrina. Sa jambe gangrenée portait sur des coussins. Il mangea de la
Et l'on imagine quel monde finit par envahir la demeure du roi panade et du potage et, durant le repas, parla comme à son
: de louches individus réputés dangereux. Nous avons vu, au ordinaire ; après quoi, il fit enlever la table placée devant lui et
début du XIe siècle, un voleur s'emparer sous la table royale, un quart d'heure durant s'entretint avec un chacun. Se présenta
de la frange d'or qui ornait la robe de Robert le Pieux ; voici un vieux brave homme âgé, disent les textes, de cent quatorze
qu'un filou dépouille de ses ornements le chapeau que Louis ans, qui avait tenu à venir offrir à son prince, de ses mains
XIV a déposé sur une table. centenaires, un bouquet pour le jour de sa fête. En le recevant,
Aussi bien, de temps à autre donnait-on un coup de balai, le roi lui demanda:
quand le palais en arrivait à être encombré de mendiants qui y « Eh bien! Bonhomme, comment te portes-tu ?
exerçaient leur métier comme en pleine rue. « On a mis sur - Sire, fort bien, mais si je n'avais que votre âge (soixante-dix-
pied cinquante Suisses pour chasser du château les gens qui y sept ans) je me porterais encore mieux.
gueusaient » écrit Dangeau en date du 2 juillet 1700. - Je voudrais me porter aussi bien que toi. »
Lors des fêtes données à Versailles au mois de juin 1782, en Le roi lui fit remettre dix louis, puis, se tournant vers l'assistance
l'honneur du grand-duc Paul de Russie, les grilles du parc sont :
ouvertes à tous ; le peuple s'engouffre en masse dans les « Messieurs, il ne serait pas juste que le plaisir que j'ai de
cours, dans les allées, couvre la terrasse. La foule, avide prolonger les derniers moments que je passerai avec vous vous
de voir se pressait avec tant d'indiscrétion qu'à un moment le empêche de dîner. Je vous dis adieu et vous prie d'aller
roi, se sentant poussé, se plaignit. Le grand duc, qui était près manger. »
de lui, s'écarta un peu :
« Sire, pardonnez-moi ; je suis devenu tellement Français que Durant le repas, hautbois et violons avaient joué dans
je crois comme eux ne pouvoir m'approcher trop près de Votre l'antichambre.
Majesté. » « Nous sortîmes avec la dernière douleur, dit l'anonyme à qui
« Il était facile, écrit le docteur Nemeitz, de voir souper Sa nous devons ce récit, nous fondions en larmes. »
Majesté. Il recevait à sa table toute sa famille et, à moins qu'il Sous Louis XV, les Parisiens, les provinciaux viendront
n'y eût déjà trop de monde, ce qui arrivait parfois, on était assister au repas du roi pour admirer sa prestance, mais plus

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encore son adresse à faire sauter du revers de sa fourchette le Sur les rapports du roi avec les Parisiens il y aurait tout un
haut de la coque des œufs qui lui étaient servis: chapitre à écrire. Peut-on désirer plus de cordialité, de
« Attention, le roi va manger son œuf ! ». Les dames assises simplicité à des relations entre prince et sujets? Quand la reine
auprès du monarque s'écartaient pour que la foule le pût mieux prend médecine « par précaution », les Parisiens en sont
voir. « Les badauds, note Mme Campan, qui venaient le avisés en la personne de leurs échevins et, le lendemain, l'un
dimanche à Versailles, retournaient chez eux moins satisfaits de ceux-ci vient à la Cour quérir des nouvelles.
de la belle figure du Roi que de l'adresse avec Laquelle il Le roi et la reine vont-ils à Paris dîner à l'Hôtel de Ville, un
ouvrait ses œufs. » bain est préparé pour la reine par les soins des bourgeoises de
Louis XV savait l'amusement que ses sujets tiraient de ce la ville, dont l'une se baigne quand et sa souveraine.
détail, aussi s'astreignait-il à ouvrir sous leurs yeux, le plus
grand nombre d'œufs à la coque possible. Louis XV est sans En mai 1770, la dauphine Marie-Antoinette prend séjour au
doute l'homme du monde qui a, mangé le plus grand nombre château de la Muette. Sa toilette se fait en public. Afin que plus
d'œufs à la coque. de personnes puissent assister aux détails de sa vie
Quand est apporté le dessert, le roi offre aux dames quotidienne, on a disposé dans les appartements des
présentes des fruits et des glaces ; parmi elles, en, 1772, une banquettes sur gradins en amphithéâtre, où se succèdent du
jeune Genevoise, Rosalie de Constant, cousine de Benjamin matin au soir les plus aimables Parisiennes ; ce qui faisait, note
Constant. le duc de Croÿ, le plus charmant effet.
« On offrit, dit-elle, des glaces du dessert aux dames qui La Dauphine en écrit à sa mère:
étaient là pour voir ; je les trouvai bien bonnes. » « Je mets mon rouge et lave mes mains devant tout le monde,
On allait de même assister au dîner des enfants de France à ensuite les hommes sortent, les dames restent, et je m'habille
Versailles ou, quand ils étaient en voyage, dans les villes où ils devant elles.»
passaient.
Il n'est pas douteux que la familiarité de ces façons royales
Aux grands bals de la Cour, où dames et gentilshommes n'ait beaucoup contribué à développer les sentiments que la
dansaient sous l'éclat des lustres dorés, vêtus des plus brillants personne du souverain éveillait dans le cœur des Français. Les
atours, dans les vastes salons et galeries de Versai1les des ambassadeurs vénitiens y voient « une cause de la force de la
estrades étaient dressées le long des murs, avec des bancs monarchie en France ». « Chacun, dit Rétif de la Bretonne, et
pour ceux qu'une marquise en sa correspondance nomme « la ceux mêmes qui ne l'avaient jamais vu, considérait le roi
canaille », réservés aux gens du peuple le plus humble, qui comme une connaissance personnelle. »
trouvaient intérêt et plaisir a venir ainsi prendre part à la fête. Mot précieux où se caractérise l'union des Français et de leur
Pour le transport des Parisiens à Versailles avait été organisé prince dans les grands siècles des temps passés.
un service d'omnibus appelés les uns des « carabas », les Tableau qui prendra son relief en comparant cette vie
autres des « pots de chambre ». Sébastien Mercier en donne la populaire de nos anciens rois avec l'existence que Napoléon
description : empereur mènera aux Tuileries.
Ceux qui prenaient place sur le devant étaient nommés les «
singes » et ceux qui étaient assis sur l'arrière de la voiture «L'empereur et l'impératrice, écrit Frédéric Masson, se laissent
étaient appelés des « lapins ». encore aborder par les gens de la Cour, mais les gens de la
« Le singe et le lapin, écrit Mercier, descendent à la grille dorée ville sont derrière les balustrades ; quant au peuple, contenu
du château, ôtent la poudre de leurs souliers, mettent l'épée au par une double haie de grenadiers, il voit de loin passer ses
côté, entrent dans la galerie ; et les voilà qui contemplent à leur souverains comme à l'Etoile ou bien d'en bas il les aperçoit au
aise la famille royale et qui jugent de la physionomie et de la balcon de la salle des Maréchaux. »
bonne grâce des princesses. Ils font ensuite les courtisans tant
qu'ils veulent ; ils se placent entre deux ducs, ils coudoient un Certes Napoléon aime son peuple et tient à le lui témoigner, par
prince, et rien n'empêche le lapin et le singe de figurer dans les les jeux qu'il fait organiser à Saint-Cloud, aux Champs-Élysées,
appartements et au grand couvert comme les suivants de la des feux d'artifices, des distributions de victuailles, des
Cour. » illuminations ; mais ce que celui-ci désire le plus lui est refusé :
Aussi, dans la France entière, s'entretient-on de la Cour de voir son empereur, participer directement à son triomphe,
Versailles. Il est rare que, dans le village le plus écarté, il n'y ait prendre personnellement part à ses joies.
quelqu'un qui ne puisse dire de visu, pour y être venu en
caraba ou en pot de chambre, combien la reine aime les La Révolution a sévi ; un autre monde a vu le jour.
« pommes d'orange », si la Dauphine est jolie et si le roi rit de
bon cœur. Fr. FUNCK – BRENTANO

"Un homme qui travaille à assurer sa dynastie, qui bâtit pour l'éternité est moins à craindre que des parvenus
pressés de s'enrichir et de signaler leur passage par quelque action d'éclat."

" Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu'on appelle Assemblée nationale, pour concevoir comment les hommes qui
ignorent le plus complètement l'état d'un pays sont presque toujours ceux qui le représentent."

P-J PROUDHON

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Saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel voudraient
arrêter la multiplication des «bourgeoisies royales» ; ils publient
des ordonnances pour annuler les « avoueries » récentes et
prescrire de n'en plus accepter de nouvelles.
(L'avouerie était l'acte par lequel des particuliers, des
groupes de particuliers s'avouaient sujets immédiats de la
couronne.)

Vaines défenses. Sous les règnes d'un caractère faible,


effacé, le pouvoir royal, par la force des circonstances et des
sentiments, réalise des progrès aussi grands que sous les
gouvernements des princes les plus actifs et entreprenants.

Une ville se trouve-t-elle sous l'autorité de la couronne,


elle n'a pas de plus grande crainte que d’en être arrachée. Les
habitants d'Epinal ont appris que le roi - il s'agit de Louis XI -
projette de céder la suzeraineté qu'il exerce sur eux. Ils lui en
disent leur angoisse. Louis XI les rassure. Il ne songe pas à se
séparer d'eux et se déclare profondément touché en son cœur
de roi, père de son peuple, de ces témoignages d'attachement
; mais voici qu'en 1463 il cède Epinal à Thibaut de
Neuchâtel, grand maréchal de Bourgogne. Protestations des
Dès le Moyen Age, de tous les points de France, un Spinaux qui en adressent à leur prince des paroles si
mouvement spontané pousse les Français sous l'autorité du émouvantes que celui-ci revient sur sa décision. Mais Thibaut
roi. On voit dans les parties les plus diverses du royaume les entend entrer en possession de ce qui lui a été donné. Il fait
vassaux se réunir pour racheter de leur seigneur ses droits avancer son armée. Les bourgeois organisent la résistance.
suzerains et venir les offrir au roi. Leur banlieue est dévastée, les maisons en sont livrées aux
On nommait « villes neuves » - Bastides dans le Midi - flammes ; ils tiennent bon.
les agglomérations construites par les soins de l'autorité
souveraine ; les habitants en devenaient sujets immédiats de la « Nous aurions plus cher, déclarent-ils au représentant
couronne. De toutes parts les populations venaient s'y fixer à de leur souverain, qu'on nous abattît nos murailles et nos
l'envi. Les « villes libres », qui, par leurs franchises, remplissent maisons sur nos têtes que jamais dussions-nous avoir d'autre
d'enthousiasme ceux qui les ont peu étudiées, étaient seigneur que le roi et ainsi voulons vivre et mourir. » Et, pour
déchirées par des rivalités de classes, de familles, de factions que nul n'en ignore, ils fixent aux portes de leur ville, au haut
qui se disputaient la prépondérance. Pour mettre fin aux luttes des remparts, étendards et panonceaux fleurdelisés.
parfois sanglantes, qui en résultaient, nombre d'entre d'elles
n'avaient pas de plus vif désir que d'être mises sous la main du Louis XI passa outre. Le 22 octobre 1463, il ordonna aux
monarque. Spinaux de se soumettre. « Non », répond Epinal. Louis XI
convoque les représentants de la ville à Château-Thierry, où il
« Qu'on y regarde de près, écrit Achille Luchaire, ces leur confirme les lettres que les Spinaux avaient obtenues de
incessants recours à l'autorité du roi, ces requêtes tendant à la Charles VIII ; mais, revenant une fois de plus sur sa décision,
suppression de l'autonomie, ces « suicides de communes », dès janvier 1465 il leur enjoint d'ouvrir leurs portes au maréchal
comme on les a nommés, c'est rarement la classe élevée qui de Bourgogne. Alors, pour bien témoigner à leur prince de leur
renonce à l'indépendance communale entre les mains du fidélité et attachement, ils en appellent contre lui-même à son
prince ; c'est presque toujours la classe des petits, des Parlement, afin que celui-ci annule la décision que le prince a
travailleurs ». prise de se séparer d'eux. Neuchâtel, furieux, se répand en
menaces ; il fait arrêter plusieurs des principaux bourgeois, les
Loin de chercher à multiplier le nombre de ses vassaux fait jeter en prison :
immédiats, la couronne faisait des efforts pour maintenir - Prêtez-moi hommage.
l'autonomie des groupes locaux, écarter les charges de plus en - Non ! Mettez-nous aux fers ; faites de nous ce que
plus lourdes qui venaient l'accabler. vous voudrez, nous demeurons sujets du roi.

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Tant et tant que ce fut Louis XI qui dut céder. Il interdit à Au décès du pauvre roi l'auteur anonyme du Journal d'un
Neuchâtel de renouveler ses tentatives d'occupation. bourgeois de Paris nous dit en termes émouvants les
sentiments de ses concitoyens :
Jusqu'à l'héroïsme les Spinaux avaient témoigné de leur « Ah ! Très cher prince! Jamais n'aurons si bon, maudite soit ta
fidélité à la couronne. mort! Jamais n'aurons que guerre puisque tu nous as laissés.
Vers la même époque Tournai, La Rochelle, Bordeaux, Tu vas en repos, nous demeurons en toute tribulation et
en pareilles circonstances, douleur. »
agissaient pareillement.
« Les Français honorent leur Deuil national, traduit en la
Après que, par le traité de
Conflans Louis XI eut rendu au prince avec un sentiment si profond circonstance de la manière la
plus touchante : il s'agissait du
duc de Bourgogne les villes de la
Somme, les bourgeois n'en
qu'ils lui donneraient non seulement pauvre prince, qui s'éteignit, frêle
et dément, entre les bras de la
continuèrent pas moins, en leur leurs biens, mais leur honneur et douce, gentille Odette de
inébranlable attachement, Champdivers.
nonobstant injonctions et traités, à leurs âmes. » Un gentilhomme attaché à la
s'adresser à leur roi comme à leur
seul légitime seigneur.
Giustiniano Cour de Louis XII croise un
homme « qui courait tant qu'il
Au sein même des diverses pouvait ».
seigneuries on voyait des particuliers placer aux façades de « Où courez-vous? Vous vous gâtez à vous échauffer si
leurs demeures des panonceaux aux armes du roi pour fort ?
marquer qu'ils se déclaraient ses sujets immédiats. - Je cours pour revoir le roi, que j'ai cependant vu en
Les hauts barons veulent-ils profiter d'une minorité, passant ; mais je le vois si volontiers que je ne puis
comme celle de Louis IX en I227, pour se liguer contre le m'en soûler !
pouvoir du prince, spontanément le peuple se soulève pour « Les Français, écrit, sous François 1er, l'italien Giustiniano,
défendre les droits d'une autorité qui lui est chère. Le s honorent leur prince avec un sentiment si profond qu'ils lui
Parisiens courent aux armes. « Dès Montlhéry, écrit Joinville, donneraient non seulement leurs biens, mais leur honneur
les chemins étaient pleins de gens qui criaient à Notre- et leurs âmes.»
Seigneur qu'il le défendît (le roi) et gardât de ses ennemis. » « S'allument les guerres de religion. Destructions et carnage,
Et Dieu fit », ajoute le sénéchal. mais, tout à coup, écrit Gabriel Hanotaux, « la France rentre
A la mort de saint Louis, parmi les Français, la douleur dans la paix du roi ». L'expression est également forte et juste.
fut générale ; les contemporains l'ont exprimée en prose, en « Dans un profond élan vers l'unité, ajoute le célèbre historien,
vers, sous les formes les plus diverses et les plus touchantes. Il dans un désir invincible d'affirmer sa propre individualité, sa
en sera de même à la mort d'un Jean le Bon, prince incapable nationalité, la France s'idéalise et s'adore dans sa royauté.»
et brutal. Il est prisonnier en Angleterre. On lit dans le Journal
des Etats de 1356 : «Si le roi notre sire nous revenait - que Faut-il parler de la popularité de Henri IV?
Dieu veuille le ramener prochainement ! - le peuple en aurait la Pour reprendre l'expression de L'Estoile en son Journal :
plus grande joie qui oncques lui advint. » « Le peuple fut enivré de l'amour de son prince.»
Soixante-cinq ans après, parlant de sa mort: « Il n'y a
A la naissance du Dauphin, fils de Charles VI et personne, dira Bossuet, qui n'ait entendu raconter à son père
d'Isabeau de Bavière, le 6 février 1392, les Parisiens, en foule, ou à son grand-père la désolation qui étreignit tout le royaume,
accourent dans les églises pour en rendre grâces à Dieu. La pareille à celle que cause la perte d'un bon père à ses enfants.»
nouvelle s'en est répandue le soir. Dans les carrefours Avec quelles acclamations furent accueillies la naissance
s'allument des feux de joie, autour desquels bourgeois et gens de Louis XIII, celle de Louis XIV!
du peuple viennent danser en habits de fête, criant leur On connaît le vers de Racine :
bonheur ; d'autres parcourent les rues en processions, torches
en main, aux accords de joyeuses fanfares ; fillettes et baladins Pour être aimé sans peine, il suffit d'être roi,
sur les places publiques improvisent des pantomimes où
s'exprime plaisamment leur satisfaction. Dans les rues se Commenté par Bossuet :
dressent de longues tables chargées de mets fumants et de « Un bon citoyen aime son prince comme le bien public,
bons vins, où les femmes les mieux chaussées, les comme le salut de l'Etat, comme l'air qu'il respire, comme
bourgeoises les plus huppées invitent à s'asseoir le populaire, la lumière de ses yeux.»
heureuses par la naissance de leur prince de servir ses sujets,
cependant que, par toute la ville, vingt-quatre heures durant Sentiment d'un caractère personnel, on oserait dire privé, ce
toutes cloches sonnèrent à toute volée. qui nous ramène une fois le plus à ce qui faisait l'essence de la
monarchie. Quand l'archevêque d'Embrun, ambassadeur à
Charles VI tombe en folie. Les gens du peuple pleuraient Madrid, annonça à Louis XIV la mort de Philippe IV d'Espagne,
la perte de sa raison comme ils l'eussent fait d'un fils. Des il exprima son étonnement de ce que la Cour et le peuple,
processions parcourent les rues où les gémissements se cependant fort attachés à leur souverain, n'aient pas fait
mêlent aux prières. Les Français étaient convaincus que Dieu paraître « toute l'affection qu'on aurait dû attendre ». Et le prélat
avait voulu par là les punir de leurs péchés. « Pardon! Pardon!» démêle avec clairvoyance la raison de la différence des
que Dieu oublie leurs fautes, qu'il efface le châtiment. sentiments entre les deux nations :

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seigneur, est en vous. Pour moi, si j'avais sans cesse des
messagers sous la main, je voudrais, pour me rappeler à vous,
vous en envoyer tous les jours.»

Avec quelle intensité la nation entière ne fit-elle pas


éclater son affection lors de la maladie de Louis XIV? « Le
danger du roi émut toute la France, écrit Voltaire ; les églises
furent remplies d'un peuple innombrable qui demandait la
guérison de son roi, les larmes aux yeux. »
La monarchie française atteignit au XVIIe siècle son
moment de maturité. « Sire, disait Bossuet prêchant au Louvre,
il se remue pour Votre Majesté quelque chose d'illustre et de
grand et qui passe la destinée des rois vos prédécesseurs. »
Une majesté et une puissance inconnues jusqu'alors et que
produisit, non la valeur de l'homme investi de l'autorité
souveraine, mais le sentiment de tout un peuple ardent à le
servir.
On sait sous quels auspices s'ouvrit le règne de Louis
XV, et quelle fut l'angoisse où la maladie du prince, à Metz, en
1744, jeta les Français. Dans les seules chapelles de Notre-
Dame, des particuliers firent dire plus le six mille messes pour
son rétablissement ; enfin, quand un messager arriva à Paris,
galopant ventre à terre, y annoncer la convalescence, la foule,
folle de joie, se précipitait au devant du cheval, l'arrêtant par la
bride ; elle couvrait de baisers son poitrail écumant.
Lors de « l'entrée » de Louis XVI et de Marie-Antoinette,
encore Dauphin et Dauphine, dans la bonne ville de Paris,
l'enthousiasme de la foule, alla au délire. Il n'était maison qui
ne fût fleurie, les chapeaux volaient dans les airs. Des
acclamations ininterrompues :
« Vive Monseigneur le Dauphin ! Vive Madame la Dauphine! »
« Les Espagnols aiment beaucoup plus l'Etat ne leur prince, « Madame, disait le duc de Brissac, vous avez là deux cent
tandis que les Français aiment personnellement leur mille amoureux. »
souverain.» Du Palais des Tuileries le Dauphin et la Dauphine
L'amour du roi! Le mot sonne incessamment à travers descendirent au jardin. Une cohue à les étouffer ; toutes les
toute l'histoire de France, depuis le haut moyen âge jusqu'à la mains se tendaient vers eux. Marie-Antoinette en était émue
révolution. aux larmes. Elle en écrit à sa mère :
Renaud et ses frères, les « Quatre fils Aymon », sont en « Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux qu'on a pu
conflit armé contre leur suzerain. Renaud lutte avec vaillance imaginer ; mais ce qui m'a touchée le plus, c'est la tendresse et
en la noblesse de son âme. Il est demeuré avec Roland une l'empressement de ce pauvre peuple qui, malgré les impôts
des deux grandes figures de la chevalerie. Aussi la fureur des dont il est accablé, était transporté de nous voir. Lorsque nous
batailles ne peut-elle étouffer en lui son amour pour son roi. Il avons été nous promener aux Tuileries, il y avait une si grande
n'y tient plus: foule, que nous avons été trois quarts d'heure sans pouvoir
avancer ni reculer. Au retour de la promenade, nous sommes
De vostre amour sommes dolent, montés sur une terrasse découverte et nous y sommes restés
Vient-il lui dire d'une voix suppliante : une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère maman, les
« Voici Montauban si vous désirez mon fief, et Bayard mon transports de joie, d'affection, qu'on nous a témoignés dans ce
cheval, et tout ce que je possède, mais rendez-moi votre moment ... Qu'on est heureux dans notre état de gagner l'amitié
cœur.» de tout un peuple, à si bon marché. Il n'y a rien de si précieux.
Il est curieux de noter que, dans les âmes féminines, ce Je l'ai senti et je ne l'oublierai jamais. »
sentiment se marque d’une nuance particulière, qui n'est
d'ailleurs pas pour surprendre. Ce n'est plus le seul Comme le constate l'Allemand von Vizine, visitant la
attachement du citoyen pour son prince, l'affection de l'enfant France en I778 :
pour un père vénéré ; il s'y mêle une tendresse romantique. « Le dernier des ramoneurs est transporté de joie quand il voit
Constance, fille d' Alain de Richemond, écrit de Bretagne à le roi. »
Louis VII : Les Anglais s'étonnaient de ce que les Français servissent leur
« S'il plaît à votre libéralité, envoyez-moi, à moi qui vous aime prince « gaîment ».
plus qu'on ne saurait dire, quelque insigne amoureux, un John Andrews, en 1785, vantait aux Français la liberté dont
anneau ou n'importe quel autre souvenir, je le tiendrai pour jouissaient ses compatriotes :
plus précieux que tout l'or du monde. » On lui répond :
Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, au même Louis VII : « Vous avez tué votre roi Charles II, tandis que nous avons
« Tout ce que je demande, c'est que vous vouliez bien vous toujours conservé à nos princes une fidélité inviolable. »
souvenir de moi, car, après Dieu, tout mon espoir, très cher

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prince à leur secours ou comme s'ils voulaient témoigner alors
qu'ils sont prêts à périr pour lui. »
Sentiments qui parviendront jusqu'à la Révolution, la
traverseront.

La Bastille fut prise aux cris de « Vive le roi ! »


Le 26 juillet 1790, Gouverneur Morris, représentant des
Etats-Unis d'Amérique à Paris, écrivait encore:
« Un Français aime son souverain comme il aime sa
maîtresse, à la folie .... »
Lors du procès de Louis XVI, de quelle peur ne tremblèrent
pas les régicides à la proposition des Girondins d'un appel au
peuple. Soumise à la sanction populaire, la mise en liberté du
monarque était décidée par la nation entière. La seule pensée
en remplissait nos Jacobins d'effroi, Marat en était pris de
L'attachement des Français à leur souverain était pour eux la convulsions. Et Louis XVI fut condamné à mort, au nom du
liberté. Un fils ne voit pas contrainte dans l'obéissance à un peuple, par la Convention, il est vrai à une faible majorité. Il fut
père qu'il vénère et qu'il aime. guillotiné place de la Révolution le 2I janvier 1793 : la page la
Sur la route de Versailles, les cris de « Vive roi!» se plus vilaine de notre histoire.
continuaient sans interruption de 6 heures du matin au coucher
du soleil, repris en un gracieux écho par la chanson populaire : Le précieux Retif de la Bretonne, à cette époque acquis aux
idées révolutionnaires, en donne un vigoureux commentaire :
Lorsque j'étais petite « Ce n'était qu'un homme - disent les raisonneurs demi-
Vive le roi ! philosophes en parlant du roi, - ce n'était qu'un homme, mais
Petite à la maison c'était le point de ralliement de vingt millions d'hommes, voilà
Vive le roi, la reine ! pourquoi la stupeur était universelle. »
Vive le roi !
En son Tournebut Lenotre conclut :
La France, observe Edme Champion, était demeurée « Peut-être que, au cours de la nuit tragique où Napoléon
religieusement monarchique. vaincu se trouva dans Fontainebleau désert, l'esprit du grand
Dans le danger, c'est auprès du roi que la pensée cherche empereur dut se reporter vers ces royalistes obstinés que
secours comme auprès d'une divinité protectrice. Bernardin de n'avait rebutés ni l'apathie de leur prince, ni la certitude de
Saint-Pierre le rappellera en écrivant son délicieux récit, Paul n'être jamais récompensés. A cette heure-là, les généraux qu'il
et Virginie : avait gorgés de titres et de richesses se hâtaient à la rencontre
La scène est sur les côtes de l'île de France (île Maurice). La des Bourbons ; des cent millions d'êtres qu'il avait gouvernés
tempête hurlait. « Nous aperçûmes dans le brouillard le corps au temps de sa puissance, il ne lui restait pas un ami. Son
et les vergues d'un grand vaisseau. Nous entendîmes le sifflet mameluk l'avait quitté et son valet de chambre s'était enfui ;
du maître qui commandait la manœuvre et les cris des matelots pensant à tous ceux qui s'étaient sacrifiés à la cause de leur roi,
qui crièrent trois fois : Vive le roi! « Car, dit Bernardin, c'est le il dut songer au mot que l'on prête à Cromwell :
cri des Français dans les dangers extrêmes ainsi que dans les
grandes joies, comme si, dans les dangers, ils appelaient leur « Qui donc ferait cela pour moi? »

« Nous sommes étonnamment bien châtrés. Ainsi sommes nous enfin fibres ! On nous a coupé les bras et les
jambes ; puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme
universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ».
Antoine de Saint-Exupéry (N°4 automne 98)

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