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Histoire, mémoire et oubli chez Walter Benjamin

Author(s): Jeanne-Marie Gagnebin


Source: Revue de Métaphysique et de Morale, 99e Année, No. 3, PHILOSOPHIES ALLEMANDES
(Juillet-Septembre 1994), pp. 365-389
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40903331 .
Accessed: 14/09/2013 13:46

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Histoire,mémoireet oubli
chez WalterBenjamin

La philosophiede l'histoirede Walter Benjamin provoque des ques-


tionssemblablesde la partd'interprètes souventfortdifférents : comment
concilierson vocabulairethéologiqueet son orientationmarxisteou, tout
au moins,commentcomprendreleur coexistencesouverainedans un texte
aussi dense que les célèbres Thèses sur le concept d'histoire1Ί Plus spé-
cifiquement,au niveau des catégoriesclefs de la philosophie benjami-
nienne,comments'articulentle motifthéologiqued'une reprisesalvatrice
du passé et celui, marxiste,d'une destructionde la traditioncommepréa-
lable de la libération? Si certaineslecturesmarxistes,notammentlors
de la découvertede Benjaminen Allemagnedans les années soixante-dix,
ont assimilé trop rapidementle concept benjaminiende Rettung(salut
et sauvetage)à celui de révolutionsocialiste,escamotantainsi sa dimen-
sion théologiqueou la réduisantà une « métaphore»2, d'autres inter-
prètes,au contraire,ont soulignél'aspect de préservationque comporte
cettenotion; ainsi Scholem,bien sûr,qui dira toujoursque la vraiepensée
de son ami est d'essence religieuseet mystiqueet que les préoccupations
marxistesn'y figureraient qu'un accidentde parcours,plus biographique
que systématique;mais aussi Habermas qui, dans un article fameux3,
opposait la critique« conservatrice» de Benjamin à une critiqueidéolo-
gique véritablement progressiste;plus récemmentet dans la filiationde

1. Ueberden Begriffder Geschichte,in GesammelteSchriften1-2,Frankfurt/Main, Suhr-


kamp, 1974, p. 691 sq., trad. fr. Theses sur la philosophie de l'histoire,in Walter Ben-
jamin, Essais, 2 vol., trad, de Maurice de Gandillac, Denoël, Médiations, 1983, vol. 2,
p. 195 sq. Cité dorénavantcomme Thèses.
2. Par exempleHeinz-DieterKittsteiner, « Die geschichtsphilosophischen Thesen », in
Alternative,n° 56-57, oct.-déc. 1967, p. 245.
3. JürgenHabermas, Be wusstmachendeoder rettendeKritik,in Zur Aktualität Walter
Benjamins, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1972, trad. fr. de Marc B. de Launay in Revue
d'Esthétique, n° 1, 1981.

Revue de Métaphysiqueet de Morale, N° 3/1994

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Scholem,StéphaneMoses, pour qui le salut benjaminiendoit êtrecompris


comme l'exigence d'un retour à l'origine perdue4.
L'objet de cet article n'est pas de concilierl'irréconciliablemais de
montrerque cettedialectiquesalut/destruction est le noyau même de la
philosophie benjaminienne,de celle de l'histoire comme de celle du
langage. Dans un premiertemps,nous voudrionsreprendrel'analyse de
la notiond'origine(Ursprung),notioncentralede la philosophiede l'his-
toire benjaminienne,en la confrontantnon seulementà la théorie du
salut mais aussi à celle de l'allégoriedéveloppéedans YOriginedu drame
baroque allemand5. Dans un second temps, nous devrionsélargircette
analyse à la réflexionpostérieurede Benjamin sur le déclin de l'expé-
rience(Erfahrung)et ses conséquencespour l'art narratif6.Il nous appa-
raîtraalors que le mouvementconstitutif de l'origine,tel qu'il est défini
notammentdans la préfaceau livresur le Baroque, mouvementde perte
et de reprise,que ce mouvementdécritégalementla productionnarra-
tive, tendue entreles pôles de la mémoireet de l'oubli. Plus profondé-
ment,philosophiede l'histoireet théoriede la narrationse rejoignent,
tant il est vrai qu'il n'y a d'histoire(s)que racontée(s) et que raconter
(une) l'histoiredifféremment, c'est déjà procéder à sa transformation.

Qu'il s'agisse du drame baroque allemand ou de la critiqueà la vision


social-démocratedu progrès,la notion d'origine doit servirde base à
une historiographie régiepar une autre temporalitéque celle d'une cau-
salité linéaire, extérieureà l'événement.Dans le livre sur le Baroque,
Benjamin oppose l'origineà la genèse (Entstehung)et, parallèlement,au
développement(Entwicklung)dans les Thèseset dans le Passagen-Werk''.
Dans de nombreuxfragmentsde celui-ci8ainsi que dans le journal de
ses dernièresannées,il souligneplusieursfois la similitudedes deux entre-
prises, consacrées l'une au xvne, l'autre au xixe siècle : « Mon essai

4. StéphaneMoses, Vidée d'originechez WalterBenjamin, in WalterBenjaminet Paris,


H. Wismann (ed.), Paris, Cerf, 1986, p. 809 sq.
5. Ursprungdes deutschenTrauerspiels,in Ges. Sehr. 1-1,p. 203 sq., trad. fr. de Sybille
Müller, Originedu drame baroque allemand, Paris, Flammarion, 1985. Cité dorénavant
comme Ursprung...
6. Cf. en particulierDer Erzähler,in Ges. Sehr. II-2, Frankfurt/Main,
Suhrkamp,1977,
p. 438 sq. ytrad. fr. Le Narrateurpar M. de Gandillac in W. Benjamin, Poésie et révolu-
tion, Paris, Denoël, 1971.
7. Das Passagen-Werk,2 Bände, Frankfurt/Main,Suhrkamp, 1982.
8. Das Passage-Werk,op. cit., Konvolut N, fragmentsNl,6-Nla,2-N2a,4 par exemple.

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d'amener à l'expression une conception de l'histoire dans laquelle le


conceptde développement soit complètement refoulépar celui d'origine»,
résume-t-il9.Dans la préface au livre sur le drame baroque, l'origine
s'oppose à la genèse comme l'histoirenaturelleà l'histoireen tant que
processusglobalisantde développement. Benjaminnous renvoieà la notion
classique de historia naturalisé qui reprendle termegrec de εστορια,
recherche,information,rapport,termedésignantune activitéd'explora-
tion et de descriptiondu réel qui ne prétend pas à son explication
(souvenons-nousqu'Hérodote, personnagecentralde l'essai sur Le Nar-
rateur,est justementl'auteur de εστοριας dans ce sens premier!). La
εστορια repose sur une pratique de collecte d'informations,de triage
et d'expositiondes éléments,pratique beaucoup plus proche de celle du
collectionneur,figureclef de la philosophie et aussi de la vie de Ben-
jamin, que de celle de l'historienau sens moderne, qui tente d'établir
une relationcausale entreles événementsdu passé. Les objets de cette
collectene sont pas soumis préalablementaux impératifsd'un enchaîne-
mentlogique extérieurmais présentésdans leur unicitéet leur excentri-
cité comme les pièces d'un musée. Quand elle sait éviterl'écueil d'une
descriptionnaïvementpositiviste,cetterechercherestituel'objet « brut»,
c'est-à-diredans ce qu'il a d'abord d'incompréhensible,elle le fige et
l'immobilisedans cettebrutalitépour le préserverde l'oubli et de la des-
truction- dont les explicationstoutes faitessont des formescourantes.
L' Ursprungdésignedonc un saut hors de la successiontemporellenivel-
latriceà laquelle une certaineformed'explicationhistoriquenous a habi-
tués. Non qu'histoireet temporalitésoient niées, mais elles se trouvent
pour ainsi dire concentréesdans l'objet : relationintensivede l'objet au
temps,du tempsdans l'objet, et non extensivede l'objet dans le temps,
placé comme par accident dans un déroulementhistoriquehétérogène
à sa constitution.Les considérationsméthodologiquesdes Thèses,dernier
textede Benjamin, reprennent, jusque dans le vocabulaire,l'affirmation
de la Préface épistémo-critiquedu livre sur le drame baroque : « Sa
méthodea pour résultatque dans l'œuvre, l'œuvre de vie, dans l'œuvre
de vie, l'époque et dans l'époque, le cours entier de l'histoire, sont
conservéset supprimés.Le fruitnourricierde ce qui est historiquement

9. « Mein Versuch eine Konzeption von Geschichtezum Ausdruck zu bringen,in der


Begriffder Entwicklunggänzlich durch den des Ursprungsverdrängtwäre » {Tagebuch
vom 7.8.1931 bis zum Todestag, in Ges. Sehr., VI, Frankfurt/Main,Suhrkamp, 1985,
p. 442-443.
10. Ursprung...,op. cit., Erkenntniskritische
Vorrede,p. 227 (trad, fr.,p. 45). Cité doré-
navant comme Préface...

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saisi contienten lui le tempscomme la semenceprécieuse,mais indiscer-


nable au goût » et, dans la préface: « Car ce qui est saisi dans l'idée
d'origine n'a plus pour histoirequ'un contenu,et non un déroulement
d'événementsqui la concernerait.Ce n'est qu'intérieurement qu'il connaît
l'histoire;et celle-cin'est pas sans limites,mais relativeà l'être essentiel,
ce qui autorise à la désignercomme sa pré et post-histoire»n.
Cettecoïncidencede la pré et post-histoire expliquepourquoi Benjamin
introduit,dans ce même contexte,le concept d'entéléchie12 qui souligne
aussi l'antagonismeentreune conceptionmécanique et une conception
organique,ou encore entreun modèle physiqueet un modèle biologique
de la causalité historique; notion qui indique égalementque la propre
totalitéest atteintedans l'objet et non pas seulementdans un ordreuni-
versel, extérieuraux objets particuliers.Cela est particulièrement clair
chez Leibniz qui désigne explicitementles monades comme entéléchies
et que Benjamin cite à plusieursreprises,aussi bien dans la Préface que
dans les Thèses. Origine, entéléchie,monade : il s'agit toujours de la
même idée de totalisationà partirdu propreobjet et en lui, de la réfé-
renceà une pré et post-histoirequi ne sauraientse réduireau développe-
mentchronologiquede ^Entstehung,qu'il lui soit antérieurou postérieur.
Dans les annotationsliées à la rédactionde VOriginedu dramebaroque
allemand, Benjamin rapprocheexplicitement son concept d'origine (Ur-
sprung) de celui de protophénomène(Urphänomen) que Goethe déve-
loppe dans ses essais de sciences naturelles,notammenten botanique et
en zoologie. Citons Benjamin : « En étudiantchez Simmel l'exposition
du concept de vérité chez Goethe ((Georg Simmel, Goethe, Leipzig,
1913))*, en particulierson excellenteexplicitationdu protophénomène,
j'ai compris de manière incontestablementclaire que mon concept
d' "origine" dans le livre sur le drame baroque était une transposition
rigoureuseet contraignantede cettenotion goethéennefondamentaledu
domainede la naturedans celui de l'histoire."Origine" - c'est le concept

11. « Der Ertrag seines Verfahrensbestehtdarin, dass im Werk das Lebenswerk,im


Lebenswerkdie Epoche und in der Epoche der gesamteGeschichtsverlauf aufbewahrtist
und aufgehoben.Die nahrhafteFruchtdes historischBegriffenen hat die Zeit als den kost-
baren, aber des GeschmacksentratenenSamen in ihremInnern» (Ueber den Begriffder
Geschichte,op. cit., p. 703, thèse XVII).
« Denn das in der Idee des UrsprüngeErgriffenehat Geschichtenur noch als einen
Gehalt, nichtmehrals ein Geschehen,von dem es betroffenwürde. Innen erst kenntes
Geschichte,und zwar nichtmehrim uferlosen,sondernin dem aufs wesenhafteSein bezo-
genen Sinne der sie als deren Vor- und Nachgeschichtezu kennzeichnengestattet» (Ur-
sprung..., op. cit., p. 227, trad. fr. p. 45).
12. Ges. Sehr., 1-3, p. 946 : « Ursprungalso ist Entelechie... » (premiereversion de
la Préface).
* Les suggestionsentre (( )) sont de l'auteur.

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de protophénomène, différent puisquethéologiqueet historique, vivant


et
théologiquement historiquement et ramené du contexte païen de la
natureau contexte juif de l'histoire."Origine'' - c'est le protophéno-
mènedans le sensthéologique13. » Le passagecité du livrede Simmel
souligneque le « protophénomène » de Goethetentede penserl'unité
d'une « loi intemporelle » et de sa "visibilitétemporelle"(Simmel,
op. cit.,p. 57), cettecoïncidence internequi constitue, selonBenjamin,
au
l'historique plein sens du terme. Goethe développe conceptà partir
ce
de l'histoirenaturelle;ce modèleissu de la description de la natureet
d'un contexte « païen» (c'est-à-dire sansréférence à l'histoire de la Créa-
tionet du Salut) doit êtretransposéau domainede l'histoire,dans le
cadrede la théologie, juiveen particulier. Pourcorriger un modèleméca-
nisteet déterministe de la causalitéhistorique, un modèledu « temps
homogèneet vide» commeil le diradans les Thèses,Benjaminrecourt
à deux contre-modèles qui pourraient paraîtreopposésl'un à l'autre:
celuide Vhistoria naturalis, de la réflexionbiologiqueclassique- dont
-
Goetheest un eminentreprésentant sur la loi internedu développe-
mentdes organismes vivants;et celuide la théologiejuive,de la grande
espérancereligieuse et historique affirmée dans l'histoirede l'Exil et de
la Rédemption. Ces deux modèleshétérogènes subissentune sortede
condensation dans la théoriede YUrsprung-, en effet,si celui-cidésigne
bien une loi inhérente à la naturede l'objet - et peut,dans ce sens,
être interprété en termesde structurecomme certaineslecturesle
proposent14 - il esten mêmetempsle conceptdécisifqui fondela pos-
sibilitéde Rettung(salutet sauvetage),but ultime,selonBenjamin,de
toutethéorievéritable.
L'originene désignepas, en effet,uniquement la loi « structurelle»
de constitution et de totalisation de l'objet,indépendante en ce sensde
soninsertion chronologique. En tantqu'origine, justement, elletémoigne

13. « Bei dem Studiumvon SimmeisDarstellungdes goetheschenWahrheitsbegriffs, ins-


besonderean seiner ausgezeichnetenErläuterungdes Urphänomens,wurde mir unwider-
sprechlichdeutlich,dass mein Begriffdes "Ursprungs" im Trauerspielbucheine strenge
und zwingendeUebertragungdieses goetheschenGrundbegriffs aus dem Bereichder Natur
in das JerGeschichteist. "Ursprung" - das ist der theologischund historischdifférente,
theologischund historischlebendigeund aus den heidnischenNaturzusammenhängen in
die jüdischenZusammenhängeder GeschichteeingebrachteBegriffdes Urphänomens."Ur-
sprung" - das ist Urphänomenin theologischemSinne » (Ges. Sehr. 1-3, p. 953-954).
Benjamin reprendracettenote dans le Konvolut Ν du Passagen-Werken insistantdavan-
tage sur l'historiqueet moins sur le théologique,comme souventdans cet écrit. Au sujet
du lien entreUrsprunget Urphänomen,cf. R. Tiedemann, Studienzur Philosophie Walter
Benjamins, Frankfurt/Main, Suhrkamp,1973, p. 76 sq. et S. Moses, op. cit., p. 825 sq.
14. Cf. notamment1 introductionà la traductionen brésiliendu Ursprung...de Sergio
Paulo Rouanet (Origemdo Drama Barroco Alemão, São Paulo, Brasilienne,1984, p. 20).

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aussi de la non-réalisationde la totalité; elle est à la fois indice de la


totalitéet marque éclatantede son manque, promessequ'en ce lieu l'his-
toireest appelée à tenir; mais rienne garantitl'accomplissementde cette
promessecommerienne garantitla finheureusede l'histoireni la rédemp-
tion du passé, dira plus tard Benjamin. Cette inquiétude(qui suffirait,
dans un premiertemps, à distinguerle concept d'origine de Benjamin
de celui de Heidegger)impliquel'abandon d'une détermination exclusive-
ment naturalisantede l'origine au profitd'une interprétation que nous
pouvons nous risquerà nommerhistorico-théologique : non dans le sens
que l'histoireseraitjustifiéepar la théologie(ou l'inverse),Benjaminayant,
au contraire,toujours soutenu que l'historiqueet le théologiqueétaient
deux ordresradicalementdifférents, même s'ils ne pouvaientêtrepensés
l'un sans l'autre15;plutôt dans le sens d'une attentionextrêmeà leurs
interférences fugaces,courtsinstantsoù décisionrévolutionnaire et accom-
plissementmessianiquepourraientse rejoindre.Ainsi ne peut-onrecon-
naîtrele mouvementde l'origine que « d'une part comme restauration,
restitution,d'autre part comme quelque chose qui est par là-mêmeina-
chevé, ouvert»16. Comme restauration,l'origine devraitnous rappeler
un ordre primordialoublié ou détruit;comme inachèvement,elle nous
avertitde la précaritéde cetterestaurationet se transformeen exigence
critique.La notiond'originerenvoieainsi non seulementà l'histoirenatu-
relle mais aussi à l'histoiredu salut, histoirequi ne coïncide pas avec
l'histoire factuelle,bien au contraire: elle tente d'émerger,de ne pas
se laisserétoufferpar cettehistoiredite réelle,elle en questionnele bien-
fondé, elle se perd, s'oublie, surgitparfois « le temps d'un éclair » dit
Benjamin dans les Thèses (surgir,entspringen,a le même radical que
Ursprung).
Ce lien profondqui unitles conceptsd'origine,de salut et de remémo-
ration d'un ordre autre et plus vrai explique le recoursde Benjamin à
la doctrineplatoniciennede Yanamnesis et des Idées pour explicitersa
propre conception.La recherchede la véritéest définie,dans le sillage
de Platon, comme un processus de remémorationet de considération
méditative(Betrachtung),non comme un processus d'acquisition de
connaissances,basé sur la déduction ou l'induction. Il s'agit de savoir
considérerassez attentivement et assez critiquementla réalité objectale
pour y découvrir,dans sa constitution-même, les tracesd'une autreconfi-

15. Cf. à ce sujet notammentTheologisch-politisches Fragment, in Ges. Sehr. II- 1,


p. 203-204; Thèses, op. cit.; Passagen-Werk, op. cit., Konv. N, N8,l et les lettresdes
années 1930-1931.
16. Ursprung,op. cit. (Vorrede), p. 226 (trad, fr., p. 44).

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gurationidéale (dont les noms, comme chez Platon, sont les signesprivi-
légiés). Le réel est ainsi soumis,comme chez Platon, à un double mouve-
ment de destructionet de restitutionsalvatrices: dénoncé dans ses
faux-semblants et sa suffisance,il se révèle comme désordre; en même
temps(chez Benjamin davantage que chez Platon!) ses élémentsles plus
disparates,les « extrêmes», trouventun sens en tant qu'allusions sensi-
bles à une autre ordonnanceidéale où ils seraientréintégrésdans leur
véritéperdue. L'analyse benjaminiennedu drame baroque tentejuste-
ment cette réhabilitation.
Si certainescatégoriesde la doctrineplatoniciennepeuventaider à éla-
borer les notions d'origine et de salut, il leur manque cependant une
dimensionessentielle, celle de l'histoire.C'est pourquoiBenjaminrecourt-il
aussi à la traditionreligieusejuive où la réflexionsur l'histoirejoue un
rôle central.Recours d'ailleurs beaucoup plus explicitedans la première
versionde la Préface, publiée dans l'édition critiquedes œuvresde Ben-
jamin, que dans la versiondéfinitive.Il ne s'agit pas seulementde distin-
guer, avec Platon, un ordre épistémologiquementet ontologiquement
différentde celui du réel empirique; il faut encore inscrirecette diffé-
rence dans une dimensiontemporelle,définirle τα φαινόμενασφζειν
non seulementen termesde reconnaissancemais aussi en termesde réali-
sationet d'actualité,découvrirΓ « actualitéd'un phénomènecommerepré-
sentant de connexions oubliées de la Révélation»17. Le recours à la
théologiedonne ainsi au concept de salut une dynamiquenouvelle, liée
à l'histoireet à la temporalité;souvenons-nouscependantque, pour la
traditionjuive, le salut n'a pas encore eu lieu et même, selon certains
courantsmystiquescomme le Lurianisme,que, s'il est promesse,il n'est
jamais assurancepuisque l'Exil de la créaturerejaillitsur Dieu lui-même,
éloignanttoujours davantagel'universde son ordre premier18. Ce dépla-
cement de la théorie (platonicienneet goethéenne)de la connaissance
à l'histoire(religieusejuive) du salut risque de donnerà la réflexionben-
jaminienneun tourplus conservateur et traditionnel,
l'idée d'origineayant
tendanceà êtreassociéeà celle du commencement chronologique,à l'image
du paradis perdu. Le danger serait alors de confondreen un moment
unique ce que Benjamin voulait justementséparer,l'origine (Ursprung)
et la genèse (Entstehung),quel que soit le commencementque celle-ci

17. « Die EntdeckungeinerAktualitäteines Phänomens als eines Repräsentatenverges-


senerZusammenhängeder Offenbarung» (premièreversionde la Préface, Ges. Sehr. 1-3,
p. 936).
18. Il semblebien que Benjaminse rapporteà la mystiqued' Isaac Luria dans la fameuse
Thèse IX où l'Ange de l'Histoire voudrait tant s'arrêterpour « récolterles bris ».

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désigne,la créationd'Adam ou l'apparitionde la vie. Or cetteidentifica-


tion, que plusieurscommentateursdéfendent19, si elle peut être encou-
ragée par le vocabulaire souvent restauratifde Benjamin et par le côté
parfoisnostalgique de ses réflexions me semble cependantcompromettre
gravementl'enjeu essentielde sa philosophie: l'exigence de remémora-
tion n'impliquantpas simplementla restaurationdu passé mais une trans-
formationdu présenttelle que, si le passé perdu s'y retrouve,il ne soit
plus le même mais soit, lui aussi, repris et transformé.
Au niveau de la premièrephilosophiede Benjamin, c'est-à-direavant
sa confrontationavec le marxisme,cette affirmationexige l'analyse cri-
tique d'un autre concept lui aussi souventassimilé à son correspondant
religieux,celui de la chute (Verfall, chute, déchéance et Fall, la Chute
adamique, étantfortproches). Il est en effettentantd'identifierl'origine
au paradis (perdu), le tempshistoriqueau tempsd'après la Chute, donc
au temps de la déchéance, et le salut à la Rédemptionmessianique20.
Je défendraila thèse qu'il n'y a chez Benjamin aucune assimilationde
ces conceptsles uns aux autres; il y a, parfois,l'établissementde corres-
pondances métaphoriqueset méthodologiquestrès fortesmais dans le
sens d'un correctifréciproque,du dogmatismereligieuxpar le marxisme
et du dogmatismemarxistepar la théologie. Il ne s'agit pas de savoir,
dans la fameuse premièreThèse, qui du petit nain théologie ou de la
marionnettemarxisme,doit être le vainqueur,mais bien plutôt de com-
prendrepourquoi et commentils ont partie indissociablementliée dans
leur lutte commune.
Les partisansd'une interprétation plus exclusivement religieusede Ben-
jamin ont coutume de citer,à côté de YOrigine du drame baroque alle-
mand, les deux textes de philosophie du langage, l'essai de 1916 Sur
la langue en général et sur la langue de l'homme11et la préface à la
traductionde poèmes de Baudelaire,La tâche du traducteur22. Les ana-
logies, entre le premier texte et la Préface notamment, sont, en effet,
frappanteset Benjamin les a lui-mêmesoulignées23: même recoursà la
traditionthéologiquejuive comme une sorte de correctif(et non dans

19. Dernièrement,et avec brio, par S. Moses, op. cit.


20. Ce que, conséquemment,propose Moses.
21. Ueber Sprache überhauptund über die Sprache des Menschen, in Ges. Sehr. IM,
p. 140 sq., trad. fr.par M. de Gandillac in W. Benjamin,Mytheet Violence,Paris, Denoèl,
1971, Sur le langage en général et sur le langage humain, p. 79 sq.
22. Die Aufgabe des Uebersetzers,in Ges. Sehr. IV-1, Frankfurt/Main,Suhrkamp,1972,
p. 9 sq.. trad. fr. idem, p. 261 sq.
23. Dans la lettreà Scholem du 19 décembre1925, WalterBenjamin, BriefeI und II, 2.
Auflage, Frankfurt/Main, Suhrkamp,1978; trad. fr. de Guy Petitdemange,Walter Ben-
jamin, Correspondance,2 tomes, Aubier Montaigne, 1979.

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une préoccupationdogmatique),même idée d'un ordre originaireperdu


mais que l'activitéphilosophiquetente,de manièrefragmentaire, de recons-
tituer.Dans l'essai de 1916, l'origineassume la figurede la langue ada-
mique et la rupturecelle du péché originelqui débouche sur la confusion
linguistiquede Babel. Le recoursà la Genèse doit permettre,Benjamin
y insiste,non de décrireune histoiredu développementdes langues mais
plutôt d'exemplifierune conception non instrumentaledu langage qui
resteracelle de Benjamin jusque dans ses écrits« matérialistes» posté-
rieurs(en particulierSur la capacité mimétiquede la langue). Ainsi selon
Benjamin, en donnant un nom aux choses, la langue adamique répond
au verbe créateurde Dieu, en reconnaissantl'objet comme créé, elle le
connaît dans son immédiateté;c'est pourquoi les noms adamiques ne
disent-ilsriend'autre qu'eux-mêmes,c'est-à-diredéjà l'objet dans sa plé-
nitude. La « chute » est la perte douloureuse de cette immédiatetéqui
se manifeste,sur le plan linguistique,par une sorte de « surdénomina-
tion (Ueberbenennung),une médiation infiniede la connaissance qui
n'arrivejamais à son but. Les différentes langues sont autant de formes
diversesde médiationqui essaient,chacune à sa manière,de se réappro-
prierla langue originelleet la connaissance immédiate.Benjamin déve-
loppe déjà dans ce texte, puis dans son introductionà sa version des
Tableauxparisiens,une théorieextrêmement richeet suggestivede la tra-
duction. Celle-ci ne consistepas à redirela même chose dans une autre
langue, à répéterle même signifiésous un signifiantdifférent,comme
si les langues étaient des instrumentsneutreset arbitrairesapplicables
à des objets préexistants,toujours identiques. Si les langues sont, bien
davantage,des formesdifférentes de médiation,la traductionsignifiele
passage d'une forme à l'autre et non l'effortde maintenirun contenu
indépendant. Une bonne traduction n'est pas celle qui feraitoublier la
langue de l'original mais, au contraire,qui réussiraità l'expliciteren
tant que formepar le recoursà une formedifférente, faisantpour ainsi
dire violence à la langue de la traductionpour qu'elle manifeste,par
une sortede déformationsalvatrice,celle de l'original.« Transcréations»
dévastatrices24 - dont le paradigmesont les traductionshölderliniennes
-
de Sophocle qui visentà faireéclaterl'ordre proprede la langue pour
y révélercelui de l'original et, plus profondément,pour donner à voir
que langue de la traductionet langue de l'original sont toutes deux des
« milieuxde densitédifférente »25, que toutes deux renvoientà la même

24. Selon l'expressiondu poète et traducteurHaroldo de Campos.


25. « Medien verschiedenerDichte », Ueber Sprache..., op. cit., p. 151; trad. fr. p. 91.

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langue originaleet originelleperdue qui se rediten elles. Le titremême


de l'essai, Die Aufgabe des Uebersetzers,généralementtraduit (!) par
La tâche du traducteur,souligne que la traductionn'est pas une tech-
nique de projectionbiunivoquemais un don (Aufgabe)qui s'impose (Auf-
gabe) au sujet parlant. L'image empruntéeà la mystiqueluriennedes
récipientsbriséset de leur recollectionrevientdans cet essi pour illustrer
la composantesalvatricede l'activitétraductrice,à savoir la restauration
d'une langue « majeure » ou, citantMallarmé, « suprême», image qui,
dans la Préface, décrivaitle rôle rédempteurde la philosophieen quête
de l'origine: « Car, de mêmeque les débrisd'une amphore((d'un vase)),
pour qu'on puisse reconstituerle tout, doivent être contigus dans les
plus petitsdétails, mais non identiquesles uns aux autres,ainsi, au lieu
de se rendresemblableau sens de l'original,la traductiondoit bien plutôt,
dans un mouvementd'amour et jusque dans le détail, fairepasser dans
sa propre langue le mode de visée de l'original : ainsi, de même que
les débris deviennentreconnaissables comme fragmentsd'une même
amphore((langue de l'))original et ((langue de la)) traductiondeviennent
reconnaissablescomme fragments d'un langage plus grand((d'une langue
majeure))26.
Le concept d'origine, si décisif pour la théorie benjaminiennedu
langage, peut ici aussi fonctionnercomme une sorte de freinmétaphy-
sique, quand Benjamintentede réserverles droitsde l'originalpar rapport
à la traduction27.En même temps, la propre conceptionde traduction
comme transformation met en question cetteprépondéranceontologique
de l'origine: suivantBenjamin, nous pourrionsen effetpenserce mou-
vementcomme une métamorphosecontinue28qui finitpar acquérir une
dynamique propre, créatrice,que l'on ne saurait réduire à l'unique
recherched'une langue perdue. Il faut se garder,en particulier,d'identi-
fierla langue « majeure », « suprême» mallarméenneau langage ada-
mique,conçu commela langueinitialeet perduequ'il s'agiraitde retrouver
transformel'origineen début chrono-
telle quelle. Cette interprétation29
logique de l'histoire(au sens commun du terme) et fixe comme but à
cette dernièrele retourà son point de départ. Dans ce cas, Benjamin

26. Die Aufgabe des Uebersetzers,op. cit., p. 18; trad, fr., op. cit., p. 271. Notons
que cetteactivitérédemptrice de recollectionest symboliqueau sens étymologiquedu terme.
27. Comme l'ont souligné, dans des contextesdifférents,Jacques Derrida {Des tours
de Babel sur WalterBenjamin, in L'art des confins,Paris, P.U.F., 1985) et Haroldo de
Campos {A Palavra Vermelhade Hölderlin, Säo Paulo, 1976).
28. « Kontinua der Verwandlung... duchmisstdie Uebersetzung» (Ueber Sprache...,
op. cit., p. 151; trad. fr. p. 91).
29. Défendue en particulierpar S. Moses, op. cit.

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ne seraitqu'un penseurnostalgiquede plus, émouvantcertes,mais pour


qui l'histoiren'aurait pas ce poids d'irrémédiablequ'elle avait justement
pour lui, puisque le but ultimeserait de pouvoir la nier pour pouvoir
retrouversa source. Or, si la dynamiquede Y Ursprungne peut se réduire
au mouvementrestauratifmais comporte aussi une dimensionde pro-
messe et d'ouverturesur le possible, le salut ne sera pas simplementle
rétablissement du Paradis ni l'histoireuniquementune parenthèsemal-
heureuse. Lieu d'une certainedégradation,elle est aussi et inséparable-
mentlieu d'une productivitépropredont Benjamin n'a cessé d'affirmer
la positivité;c'est d'ailleurs pourquoi il n'est pas simplementle théori-
cien du deuil et de la mélancoliemais aussi celui de la modernité.Pro-
ductivitéqui, si elle s'enracinedans l'expériencede la déchéance,comme
la proliférationdes langues humaines naît de la perte du langage ada-
mique, acquiertpeu à peu une dynamiquespécifique,voiremêmes'éman-
cipe de sa source.
Ce processusd'éloignement d'indépendancecroissanteet fina-
progressif,
lement même d'autonomie par rapport à l'origine perdue, me semble
décrità plusieursrepriseset de manière de plus en plus radicale dans
l'œuvrebenjaminienne.Notons, par exemple,que le fameuxessai « maté-
rialiste» sur L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilitétechniquepour-
rait,lui aussi, êtrelu comme une réflexionsur les conséquencespositives
de l'émancipationde la reproductionpar rapportà Y'original,ou, dans
les termesplatoniciensdont Deleuze a montrél'importance,de la (des)
copie(s) par rapport au modèle. Mais déjà dans VOrigine du drame
baroque allemand, l'on ne saurait oublier que Benjamin, après avoir
esquissé une théoriede l'originedans la Préface, décritmagnifiquement
les conséquencesde sa perte dans la théoriede l'allégorie. S'inscrivant
dans l'opposition, héritéedu classicisme et du romantismeallemands,
entresymboleet allégorie,Benjamin opère une réhabilitationde l'allé-
gorie non pas en niant les caractéristiquesque les partisansdu symbole
lui reprochaient mais, au contraire,en leurconférantune positivitépropre.
Alors que le symbole,dans sa plénitudeimmédiate,indiquel'utopie d'une
évidencedu sens, l'allégorie,dans son arbitranteet sa caducité,témoigne
du manque d'immédiatetéde la connaissancehumaine,s'approfonditet
se développe dans ce manque en y puisantdes images toujours renouve-
lées puisque jamais définitives.Comme son nom l'indique, le symbole
vise à la réunionde l'unité perdue de l'être et de la parole; l'allégorie
dit autre chose, elle est parole de deuil et réflexionsur la perte. Dans
le cas du Trauerspiel,elle est certesinséparabled'une vision de l'histoire
spécifiquede l'âge baroque, déchiréentreles certitudesde la foi chré-

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tienne,héritagedu MoyenAge, et la prisede consciencedécisivede l'imma-


nence terrestredu politique. C'est ce choc entrele désir d'éternitéet la
perceptionaiguë de la précaritédu monde qui est la source de l'inspira-
tion allégorique selon Benjamin30.Cela explique son emploi postérieur
chez un Baudelaire,écarteléentrela nostalgied'une harmonieantérieure
et l'affirmationexacerbée du caractère éphémère de tout monument
humain. L'allégorie nous révèle,et c'est en cela que consiste sa vérité,
que le sensne naîtpas seulementde l'exubérancede la vie mais que « signi-
ficationet mortmûrissentensemble», comme le dit Benjamin dans une
page décisive31.L'histoirede la chute,de la souffranceet de la déchéance
n'est donc pas seulementl'espace de l'oubli et de la pertepuisque de cette
perteet de cet oubli naît une nouvelle productionde sens. Ou encore :
le déclin n'est déclin que par rapportà un idéal que son histoireremet
en cause; en prenantcongé d'une trancendancedéfunteet en méditant
sur les ruines d'une architecturerévolue, le penseur allégorique ne fait
qu'évoquer une perte;il constituepar là-mêmed'autresfigurations de sens.
La réflexionsur le déclin et la chute conduit,paradoxalement,à l'affir-
mation que Benjamin dirigecontreune vision dogmatiquede l'histoire,
qu'elle soit d'originereligieuseou politique : « II n'y a pas d'époques de
déclin»32. Propositionqui, dans le contextedu Passagen-Werk,se réfère
certesdavantage à la sociologie de la littératurequ'à la théologie,mais
que nous pouvons cependantciterici car il s'agit toujours de critiquer
la même prétention: celle de pouvoir présumerla fin de l'histoire.
Ainsi, dans l'œuvre benjaminiennel'histoirede la chute s'efface-t-elle
peu à peu pour céder la place à une sorte de géologie du présent-
dont le Passagen-Werkdevait être le modèle - où les ruinesexhumées
fournissent la matièredu futur: « Torse. Celui-là seul qui saurait consi-
dérerson proprepassé commele produitde la nécessitéet de la contrainte
seraitcapable de lui donner,à chaque momentprésent,une valeurextrême.
Car ce qu'un homme aima [lebte: vécut!] peut être comparé, dans le
meilleurdes cas, à la belle sculpturedont tous les membresfurentbrisés
lors des voyageset qui n'offreplus rienmaintenantque le bloc précieux
dans lequel il doit sculpterl'image de son avenir»33 dit Benjamin dans

30. Ursprung...,op. cit., p. 397 (trad. fr. p. 241).


31. Ursprung...,op. cit., p. 343, trad, de Jeanne-MarieGagnebin, la trad. fr. p. 179
n'est pas heureuse.
32. Passagen-Werk,op. cit.,p. 571 (NI, 6) : « Das Pathos dieserArbeit: es gibtkeineVer-
fallszeiten.Versuch,das neunzehnteJahrhundert so durchauspositivanzusehenwie ich in der
Trauerspielarbeitdas siebzehntemich zu sehen bemühte.Kein Glaube an Verfallszeiten.»
33. Einbahnstrasse,in Ges. Sehr. IV-1, p. 118; trad. fr. de Jean Lacoste. Sens unique
et Enfance berlinoise,Paris, Lettres Nouvelles, 1978, p. 198.

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une bellecomparaisonqui peuts'appliqueraussi à l'histoirecollective.Nous


pourrionsmêmerisquerl'hypothèseque l'intérêtcroissantde Benjaminpour
le marxismen'estpas seulementdû à une prisede consciencepolitiquegran-
dissanteou à l'influencede quelques amis, mais qu'il traduitl'effort,déjà
manifesté surl'origineetl'allégorie,de ne pas interpréter
parla réflexion l'his-
toireseulementcommedérivéede l'Histoiredu Salut mais de la comprendre
aussi,ettoujoursdavantage,à partird'elle-même: dialectiquedu théologique
qui ne s'accompliraitque dans une profanitéradicale,à la différence du reli-
gieux qui voudraitmaintenirà tout prixl'oppositiondes deux plans34.

* *
Cette dialectique entre rédemptionet destructionse double de celle
entre la mémoireet l'oubli. Benjamin voudrait conserveret sauver le
passé, notammentses élémentsméconnuspar l'historiographieofficielle
(le drame baroque par exemple), mais aussi ses héros les plus célèbres,
transforméspar un éclairage à la fois révélateuret irreverent(Goethe,
Baudelaire par exemple). Il diagnostiqueen mêmetempsla perteirrémé-
diable des formesartistiquestraditionnelles, celle du récit(Le narrateur)
ou celles des arts plastiques(dans L'œuvre d'art à l'ère de sa reproducti-
bilitétechnique).Cette tensionentrela reconnaissancelucide de la perte
et l'exigencesalvatricede la mémoirenous apparaîtcommele pointnodal
de la philosophiebenjaminienne.Plus fondamentalement, nous pouvons
l'entendrecommele rythmemêmede l'activitédu langage, en particulier
de l'activiténarratrice- raconterl'histoire,une histoire,des histoires
- qui, tout à la fois, remémorele passé et en prononce la mort.
Dans l'essai sur Lesskow, l'accent est mis sur la finde la narrationliée
à la disparitiondes sociétéstraditionnellesqui se fondaient,en particulier,
surla productionartisanaleet garantissaient à leursmembresune tradition
etunemémoirecommunes,permettant l'éclosiond'une parolepartagée.L'on
ne sauraitnierici un accentde regretet de nostalgiede cetteintégrité
perdue,
ton commund'ailleurs à toute une littérature de l'époque, de La théorie
du romande Lukács (que Benjaminciteà plusieursreprises)au célèbreCom-
munautéet Société de Tönnies. Et pourtant,à la mêmeépoque, Benjamin
décrivaitcetteperteen termespositifs,explicitant l'importancede cettemuta-
tion pour la productionartistiquemoderne35. En relisantattentivement Le

34. Sur la relationde Benjamin à la théologie,cf. les pertinentesremarquesde Pierre


Missac, Passage de WalterBenjamin, Paris, Seuil, 1987, p. 25 et 61-62.
35. Dans L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité
technique,Essais II, p. 27 sq. Das
Kunstwerkim ZeitalterseinertecnischenReproduzierbarkeit, in Ges. Sehr. 1-2, p. 431 sq.
et dans Erfahrungund Armut, in Ges. Sehr. II- 1, p. 213 sq.

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Narrateur,nous découvronsque son thème essentieln'est pas celui de


l'harmonieperdue; derrièrece motifapparent se profileune autre exi-
une époque révolueet ses formes
gence. Il ne s'agit pas tant de regretter
de communicationque de détecter,dans l'antique personnagedu narra-
teur,aujourd'hui disparu, une tâche toujours actuelle : celle de Yapoka-
tastasis,ce rassemblement de toutesles âmes au Paradis selon la doctrine
d'Origène qui aurait tant influencéLesskow. Recueillementque le narra-
teur, figureséculariséedu Juste,effectuepar ses récitsmais qui définit
égalementl'effortde l'historien« matérialiste», comme le nomme Ben-
jamin dans les Thèses*6.Unies à leur source dans la personned'Héro-
dote qui savait raconter une (l')histoire même s'il ne pouvait
l'expliquer37,narration littéraireet narration historique ont aussi le
même but : rendrecompte au présentde tous les possibles, qu'ils aient
eu lieu ou non. Dans ce sens, l'exactitudehistoriquen'aura pas comme
raison le vain désir de décrirele passé « tel qu'il a véritablementété »38
mais repose sur la certitudeque l'histoireaurait pu être autre, qu'elle
peut encore le devenir,et que les signes, souventinfimes,de cet avenir
sont repérableset doivent être reconnus.
Les réflexionsde Benjaminnous conduisentainsi à une conclusionpara-
doxale. Avec la perte de l'expérience39(Erfahrung)commune dans la
modernité,raconterest devenuune activitétoujoursplus dénuéed'un sens
universel;la narrationest confinéeaujourd'hui au récitsolitairedu roman
ou au reportagefaussementcollectifde l'informationjournalistique.En
revanche,l'exigenced'une repriseattentivedu passé ne fait que grandir,
par souci de compréhensionde ce présentqui ne s'inscritplus dans aucun
systèmeexplicatif;souci égalementde questionnement, de bouleversement,
voirede révolutionde ce donné que l'absence de références transcendantes
induiraitfacilementà une autosuffisanceaveugle. C'est pourquoi nous
pourrionsaffirmerque la narrationest devenuetoujours plus impossible
et toujours plus nécessaire,comme si la mémoiretentaitanxieusement
d'enrayercette dispersionde l'oubli caractéristiquede notre modernité.

36. Le termeapokatastasis revientau moins deux fois dans l'œuvre de Benjamin dans
Le Narrateur{Der Erzähler, op. cit., p. 458) et dans le Passagen-Werkà propos de la
méthode historique{op. cit., NI, a, p. 573).
37. Der Erzähler, op. cit., p. 445 sq. (trad. fr. p. 78 sq.).
38. « Wie es denn eigentlichgewesen ist », devise de Ranke critiquée par Benjamin,
Thesen, op. cit., p. 695, These VI (trad. fr. p. 197).
39. Termeclefde la philosophiebenjaminienne, depuisun textede jeunesseintituléErfah-
rung{Ges. Sehr. II-l, p. 54 sq.), puis un essai sur le conceptd'expériencechez Kant {Ueber
das Programmder kommendenPhilosophie, idem, p. 157 sq. ; trad. fr. Sur le programme
de la philosophiequi vient,in Mytheet Violence,op. cit., p. 99 sq.), les textesdes années
trentesur la narration,les essais sur Baudelaire et enfin les Thèses de 1940.

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Rappelonsici que Benjaminn'a pas une idée simplement négativeou


moralisatrice de l'oubli. Au contraire, commenous avons tentéde le
montrer plus haut,l'oubli, la pertede l'originen'est pas simplement
synonyme de déchéancemaispeutsignifier aussi une émancipation pro-
ductricede sens.Tout commel'origineétaità la foisrestitution et pro-
messe,de même la narrationse fonde-t-elle sur un mouvement de
rassemblement et de dissémination qui est celui du langage même. La
littératurecontemporaine vitde ces déplacements, de cetteimpossibilité
et de cettenécessité de raconter une histoire.Deux auteursen particulier
ont,selonBenjamin,exploréles contréesopposéesde la mémoireet de
l'oubli, représentant ainsi les deux pôles possiblesde la narration
aujourd'hui: Proustet Kafka.
L'influence de Proustsursontraducteur Benjaminesttelleque celui-ci
dut, pendantun certaintemps,renoncerà le lirepour ne pas tomber
dans « une dépendancede droguéqui empêcherait [...] sa proprepro-
duction»40. Proustréussiten effetle tour de forcede réintroduire
l'infinidansleslimitations de l'existence individuellebourgeoise. Cetinfini,
que la longueurde l'œuvreet de la phraseproustiennes configurent,
s'engouffre dans la vie de ce snob parisienpar les cheminsconvergents
de la mémoireet de la ressemblance. L'expériencevécue de Proust
(Erlebnis), particulièreet privée,n'a plusrienà voiravecla grandeexpé-
riencecollective(Erfahrung) qui fondaitla narrativeantique.Mais le
caractèredésespérément singulierde VErlebnisest transformé dialecti-
quementen unerecherche universelle : l'approfondissement abismaldans
le souvenirle dépouillede son caractèrecontingent et limitéqui, dans
un premier moment, l'avaitrendupossible« car un événement vécuest
fini,pourle moinscirconscrit à une sphèredu vécu,un événement dont
l'on se souvientsanslimites, n'étantqu'uneclefpourtoutce qui le précéda
et pour toutce qui le suivit»41. La grandeurdes souvenirsproustiens
ne vientpas de leurcontenu,puisqu'à vraidirela vie bourgeoisen'est
jamais si intéressante que cela. Le coup de géniede Proustest de ne
pas avoirécritde « mémoires » mais,justement, une « recherche », une
recherche des analogieset des ressemblances entrele passé et le présent
grâceà une identitésoudaineplus forteque le tempsqui s'écoulesans

40. Cité par Peter Szondi in Hoffnung im Vergangenen,über Walter Benjamin, in


P. Szondi, SchriftenIL Frankfurt/Main,Suhrkamo. 1978. d. 276.
41. « Denn ein erlebtesEreignisist endlich,zumindestin einerSphäredes Erlebtenbesch-
lossen, ein erinnertesschrankenlos,weil nur Schlüsselzu allem was vor ihm und zu allem
was nach ihm kam » {Zum Bilde Prousts, Ges. Sehr. II- 1, p. 312). Trad, de Jeanne-Marie
Gagnebin,la trad. fr. de M. de Gandillac prêtantà confusion(Pour le portraitde Proust,
Essais I, p. 127).

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que nous puissionsle saisir. La tâche de l'écrivainn'est donc pas simple-


mentde se rappelerles événementsmais de les « soustraireaux contin-
gences du temps dans une métaphore»42.
Si nous relisons les thèses Sur le concept d'histoire à la lumière de
ces remarques,nous observonscombienla méthodede l'historien« maté-
rialiste» selon Benjamin doit à l'esthétiqueproustienne;toutesdeux ont
pour souci de sauver le passé dans le présentgrâce à la perceptiond'une
similitudequi les arracheau fluxmonotonede la chronologie- le concept
de ressemblanceassumantd'ailleursune place privilégiéedans la philoso-
phie de Benjamin43.La parenté de la rechercheproustienneet de la
démarchebenjaminiennene doit pas, cependant,nous faireoublier une
différenceessentielleque Peter Szondi a soulignée avec acuité44.Les
retrouvaillesentrele passé et le présentcomblentProustde bonheurparce
que, comme il l'explique dans le derniervolume de son œuvre, il lui
semble ainsi pouvoir échapper au temps. Nous pouvons, certes,douter
de ce résultatdans la pratique d'écritureque La recherchemanifeste;
n'empêcheque sa théorieexpliciteest celle d'une quête de l'éternitéaux
détriments de la temporalité45. Benjamin remarquefinementque la pra-
tique de l'écrivain Proust est bien supérieureà son esthétiqueplatoni-
sante, quand il déclare que ce ne sont pas « les restes d'un idéalisme
persistant» qui « déterminent la significationde cetteœuvre »; il ajoute
une définitionqui correspondprofondément à sa proprevision du temps
«
et de l'éternité: L'éternité,dans laquelle Proust nous ouvre quelques
brèches,est celle du temps entrecroisé, non du temps illimité.Il prend
véritablement part au cours du temps sous sa forme la plus réellec'est-à-
dire dans sa densité, temps qui ne règne nulle part si indéniablement
que dans le souvenir, à l'intérieur,et dans le vieillissement,à l'exté-
rieur46.» Si se souvenirest aller à la rencontrede l'éternel,c'est parce
que l'éterneln'est pas l'absence de tempsmais sa condensationextrême.

42. Marcel Proust, A la recherchedu tempsperdu, éd. Pléiade, vol. III (Le temps
retrouvé),p. 889.
43. Cf. Lehre vom Aehnlichenet Ueber das mimetischeVermögen,in Ges. Sehr. II-l,
p. 204 sq. (trad. fr.Sur le pouvoir d*imitation,in Poésie et Révolution,op. cit., p. 49 sq.).
44. Peter Szondi, op. cit., p. 282 sq.
45. Cf. à ce sujet et en rapportavec Benjamin,KristaGreffrath, Metaphorischer Mate-
rialismus.Untersuchungen zum Geschichtsbegriff WalterBenjamins,München,Fink Verlag,
1981, p. 65 sq. (repris et augmentédans l'article Proust et Benjamin, in W. Benjamin
et Paris, op. cit., p. 113 sq.).
46. « Die Ewigkeit,in welche Proust Aspekte eröffnet,ist die verschränkte,nicht die
grenzenloseZeit. Sin wahrerAnteil gilt dem Zeitverlkaufin seiner realsten,das ist aber
verschränktenGestalt, der nirgendsunverstellter herrschtals im Erinnern,innen, und im
Altern,aussen » (Zum Bilde Prousts, op. cit., p. 320). Trad, de Jeanne-MarieGagnebin,
la traductionde Gandillac (op. cit., p. 136) prête à confusion.

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Proust voudraitsauverle passé et, en finde compte,se sauver lui-même


du tempset de la mort. Benjamin, lui aussi, désire sauver le passé mais
non en le dérobantau temps47,en intensifiant, au contraire,sa tempo-
en
ralité, révélant, enfouis dans le passé, un présentet un futurqui étaient
sa promesse. Ainsi, comme le dit Szondi48,la recherchede Benjamin
n'est pas celle du « temps perdu » mais celle du « futurperdu » dont
nous pouvons retrouverla trace dans le passé, peut-êtreencore dans le
présent.Ici aussi se manifestecettestructureparadoxale de Vorigineben-
jaminienne,restaurationdu même et promessede l'autre, que seule une
attentionextrêmeà l'historiqueet au temporelparvientà saisir. Dyna-
mique de remémoration et d'inventionqui, si elle futsans doute toujours
au cœur du mouvement narratif, éclate dans toute son antinomie
aujourd'hui quand, avec le dépérissementde la mémoire,la recherche
du nouveau à la fois s'exacerbeet se tarit.L'entrepriseproustienne,sans
sa démesurerédemptrice,naît de cette contradiction.Selon les mots de
Benjamin, elle nous donne à voir « tout ce qu'il a fallu mettreen jeu
pour restaureret redonner à l'époque présente le visage du narra-
teur»49. Proust essaie de produire par des moyens synthétiquesla
grandeexpérience(Erfahrung)qui fondaitnaturellement l'ancienneexpé-
riencenarrativeet que notre société modernea définitivement abolie50.
En même temps,son œuvre est « le résultatd'une synthèseinconstruc-
tible »51, échec dont la grandeurdépasse de loin ce qu'aurait pu être
la réussiteprésuméede ce dessein de restauration.Ce n'est donc pas
parce que Proust se souvientqu'il raconte,mais c'est parce qu'il ne se
souvient qu'au plus profond de l'oubli. Benjamin remarque que « la
mémoireinvolontaire» est plus proche de l'oubli que de la mémoire
et que, « dans le tissagedes souvenirs,le travailde Pénélope de commé-
moration», ce qui transparaît aussi ce sont « les ornements de
l'oubli »52. ContreΓautointerprétation de Proust mais avec La recherche
du tempsperdu, l'hypothèsepourraitêtre risquée que son écrituren'est
pas seulementl'effortsans cesse recommencéd'opposer une tracedurable
à la mouvance du tempsmais, profondément,l'incessantefigurationde
cette fuite.
PeterSzondi a comparéau déferlement proustienla suitedense et brève

47. Peter Szondi, op. cit., p. 285 sq.


48. Idem, p. 289.
49. lieber einige Motive bei Baudelaire, in Ges. Sehr. 1-2, p. 611; trad. fr. de Jean
Lacoste. W. Benjamin. Charles Baudelaire. Paris. Pavot. 1982. d. 154.
50. Idem, p. 609, trad. fr. p. 152.
51. Zum Bilde Prousts, op. cit., p. 310, trad. fr. p. 125.
52. Idem, p. 311, trad. fr. p. 126.

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d'Enfanceberlinoise, texteautobiographique dont Benjamina dit lui-


mêmequ'il renvoyait à La recherche53. Sous une apparentesimilitude,
lesdifférences de conception sontmanifestes. Benjaminrenonceà raconter
son enfancenon seulement tellequ'il l'a vécue,mais mêmetellequ'il
s'en souvient;au prismedu souvenir, il superpose constamment ce regard
à la fois rétrospectif et prophétique dont il dotera,plus tard,l'Ange
de l'Histoire.Ce qui caractérise l'enfancen'est alors ni une innocence
ni une fraîcheur perdues mais un tâtonnement à la foisappréhensif et
pleinde promesses : gestede la mainqui chercheles lettres de l'alphabet
en bois pourtenterde former un mot,hésitation du corpsqui s'essaie
à marcheret vacilleentrela chuteet l'élan54.La nostalgie,le désir
(Sehnsucht), ditBenjamindansune allusioncritiquecertaineà la théorie
esthétiquede Proust,n'estpas de retrouver véritablement l'oublié: « Nous
ne pouvonsjamais nous réapproprier totalement de l'oublié.Et cela est
peut-êtreun bien.Le chocdu retourseraitsi destructif que nousdevrions
cesserà l'instantde comprendre notredésir»55. C'est l'expériencedu
seuil,de cetteoscillationprécieuseentrele manqueet la possessionque
nousvoudrions et,dansle cas de l'enfance, ne pouvonsrevivre : apprendre
à lireou à marcherou, plus tard,savoirse perdredans une villeque
nousconnaissons commesi nousy arrivions pourla première fois.Ben-
jamincommence d'ailleursEnfanceberlinoise en évoquantles labyrinthes
conjointsde Tiergarten, où sa bonnele menaitjouer,et de ses buvards
d'écolierparseméde tâches,commeautantde préalablesà cetartappris
plustard,celuide savoirse perdre: « Ne pas trouverson chemindans
une ville,ça ne signifiepas grand-chose. Mais s'égarerdans une ville
commeon s'égaredans une forêtdemandetouteune éducation»56.Les
retrouvaillesque vise l'effortdu souvenirsont donc, paradoxalement,
non pas un resaisissement de l'identitémaisun égarement de soi-même
puisque nous ne connaissions pas, alors, la sortiedu labyrinthe et que
tous les murscachaientdes portespossibles,aujourd'huicondamnées.
Benjaminest ici plus fidèleà la dialectiqueproustienne du désiret de
l'écriturequ'il ne l'aurait été en suivant les indications méthodologiques
du Tempsretrouvé.
Cette quête du futurantérieur,pour reprendre une expressionde

53. Peter Szondi, op. cit., p. 282 sq. Cf. W. Benjamin, BerlinerChronik,in Ges. Sehr.
VI. d. 467.
54. BerlinerKindheit um 1900, in Ges. Sehr. IV-1, p. 267 (Lesekasten); trad. fr. de
Jean Lacoste, op. cit., p. 82.
55. Idem, trad, de Jeanne-MarieGagnebin (Lacoste traduitsystématiquement Verges-
senes par passé et non oublié).
56. Idem, p. 237, trad. fr. p. 31.

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Szondi57, insistecertessurl'ouverture du passé (et du présent),passible


d'un avenirautreque celui qui lui échut.Mais elle souligneen même
temps,et inséparablement, sa limitation, puisqueseulescertaines des pro-
messesdu passé,souventd'ailleursfortpeu, ont été rempliesau détri-
mentdes autres,oubliéesou refusées. Raconterle passéc'estdoncaussi,
et doublement, prononcer sa mort : parcequ'il n'estpluset parcequ'est
connuela finqu'il n'avaitpas encore.Ainsila narration ne préserve-
t-ellede la mortqu'en l'inscrivant en son centre,la visionde la danse
des mortstraversant celle du bal chez les Guermantes et ordonnantla
suitedes soiréesflorissantes d'autrefois.Ainsi également, la narration
ne garde-t-elle le souvenirdu passé que parcequ'elle est parcourue,de
manièresouterraine, parle fluxde l'oubliqui efface,renonce,retranche,
opposeà l'infinide la mémoirela finitude nécessairede la mort.Peut-
êtreest-cepour cela que, dans la dernièrepièce d'Enfanceberlinoise,
Benjaminconclut-il en évoquantle petitbossude la chansonpopulaire,
lutinde la nuit,de la maladresseet de l'oubli. Or, que fait-il,ce petit
êtregrisetrapide,à la foisprévoyant et menaçant? Rien,« sinonencaisser
la moitiéd'oubli de chaque objet auquel j'avais accès»58 et regarder
Benjamin« d'autantplus intensément que je me voyaismoinsmoi-
même»59. Petitdémonsombre,agentde l'oubli et du manque,dont
on n'auraittortcependantde ne fairequ'un principenégatif.En effet,
dit Benjamin,les imagesde la vie touteentièrequi défilent en l'espace
d'un éclairaux yeuxdes agonisants, ces imagessontcellesque le petit
bonhomme a rassemblées à notreinsuet qui nousconstituent toutautant
les
que nôtres,parceque notre histoire estcomposéepar le fluxagissant
de la mémoireet par le reflux,égalementactif,de l'oubli.
Avecle petitbossu,nousvoicidéjà dansl'universde Kafka.Benjamin
le citedans le titredu paragraphecentralde son essai de 193460et en
faitun cousingermain,sinonun frèred'Odradek.Tous deux sontles
messagers difformes, à la foisdiscretset insistants, de l'oubli. Si, avec
l'œuvrede Proust,nouspoursuivions le souveniret nousheurtions, par
là-même, à l'oubli,aveccellede Kafkanoussommes, dès l'abord,plongés
dans cet oubli premierqui ne se rappellemêmepas de lui-même.La
narrative proustienne décrivait la dialectiquede la mémoirequi doit se
perdrepour se retrouver; les récitsde Kafka se situentau-delàde la

57. Peter Szondi, op. cit., p. 286.


58. BerlinerKindheit,op. cit., p. 303, trad. fr. p. 144 (trad. Jeanne-MarieGagnebin).
59. Idem, p. 304; trad. fr. p. 144 (trad. Jeanne-MarieGagnebin).
60. Franz Kafka. Zur zehntenWiederkehr seines Todestages,in Ges. Sehr. II-2, p. 401 sq. ;
trad. fr. dans Essais, I, p. 181 sq.

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perte - et donc des retrouvailles- dans un no man's land où ce que


Ton a perdu est oublié et ne peut donc être cherché.
En faisantde l'oubli l'une des catégoriesessentiellesde son essai, Ben-
jamin savait qu'il se rapprochaitdangereusement d'interprétations comme
celle de Max Brod qu'il critiqua acerbement61, qui découvrait dans les
troisromansde Kafka - Le procès, Le château, L'Amérique - autant
d'illustrationsdu Jugement,de la Punition et de la Grâce. D'après ces
commentateurs,Kafka se serait trouvé sur la voie de la sainteté,à la
recherched'un Dieu aimant mais vengeurque l'humanitéaurait oublié.
Ici aussi, Benjamins'éloigne de toute lectureédifiantepour réclamerune
interprétation certesthéologique62mais non réductrice,refusantla grille
d'explication qui transformeles récits de Kafka en autant d'allégories
(au sens péjoratifdu terme!) de conceptsreligieux.Il s'agit de lire assez
attentivement les textesde Kafka pour que leur traductionreligieusese
fasse superflueparce que ces textess'enracinent,justement,dans un au-
delà du religieux: « L'on a fait remarquerque le nom "Dieu" n'appa-
raît pas dans toute l'œuvre de Kafka. Et rien n'est plus courant que
de l'introduiredans Γexplicit ation de cette œuvre. Celui qui ne com-
prendpas ce qui interdità Kafka l'usage de ce nom, ne comprendaucune
ligne de cet auteur »63.
Commentcomprendrealors cettenotion d'oubli, notion dans un sens
paradoxal puisque Benjamin en fait la base de son interprétation tout
en répétantque Kafka est « un grand narrateur »64? Or n'avait-il pas,
précédemment, fondéla narrationsur la mémoirecommuneet son déclin
sur l'oubli d'une traditionpartagée? L'enjeu de l'œuvre de Kafka n'en
est que plus élevé : loin d'être une gigantesqueallégorie qui renverrait
à une positivitéd'ordre religieux,cachée, masquée, oubliée mais retrou-
vable et déchiffrable,elle s'installe sur les décombres de cet ordre et

61. Dans la lettreà Scholem du 12 juin 1938 {BriefeII, p. 757 sq. ; trad. fr. Correspon-
dance, t. II. o. 245 sa.).
62. Ainsi Benjaminreconnaît-il dans ses lettresdu 20 juilletet du 11 août 1934 à Scholem
que sa propreinterprétation est, elle aussi, théologique,mais ni dans le sens de « l'insup-
portable attitudedu professionnelde la théologie», ni dans le sens de la lecturethéolo-
gique « impudenteet superficiellequi vientde Prague » (c'est-à-direde Max Brod). C'est
d'ailleurs bien cetterelationau théologiqueque Brechtrécuse dans leurs discussionscom-
munes au sujet de Kafka (cf. entre autres les notes de Benjamin pour la rédaction de
son article, Ges. Sehr. II-3, p. 1164 et 1204).
63. « Es wurde darauf hingewiesen,dass im ganzen Werk Kafkas der Name "Gott"
nichtvorkommt.Und nichtsist müssigerals in seinerErläuterungihn einzuführen.Wer
nichtversteht,was Kafka den Gebrauch diese Namens verbietet,versteht,von ihm keine
Zeile» (Ges. Sehr. II-3, p. 1219; trad. Jeanne-MarieGagnebin).
64. « Kafka war vor allem ein grosser Erzähler» (idem, p. 1233).

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reconstruit la littérature dans une sortede vertigeperpétuel et contrôlé.


Il s'agitdonc,avec Kafka,de quitterune définition traditionnelle,clas-
sique ou romantique, de récriturecomme expression d'un fondement
d'ordresupérieur ou commecelle de sa perteet de sa recherche, pour
reconnaître à la narration son autonomie,ses satisfactions certes,mais
surtoutses risques.Cettepréoccupation critique,éminemment moderne,
transparaît dans une lettre de Benjaminà Scholem,où il le remercie
de l'envoid'un poèmeallégorico-théologique que son ami avaitjointà
un exemplaire du Procès.Aprèsavoirloué la languedu poème,reconnu
qu'il y a bienpossibilité théologique
d'interprétation de Kafka,que lui-
même la pratiquemais de manièrediffuse65, Benjaminconcluten
s'opposantdiscrètement à un vers: « Mais lorsquetu écris"l'expérience
à lui (au tempsqui te rejeta)permisen'est que celle de ton néant",
c'est à cet endroitque je peux rattacher mon essai d'interprétation en
disant: j'ai tentéde montrer commentc'est au reversde ce "néant",
danssa doubluresi j'ose dire,que Kafkaa cherchéà effleurer du doigt
la rédemption. C'est pourquoiil eût eu en horreurtoutesmanièresde
surmonter ce néanttellesque les comprennent les exégètesthéologiens
autourde Brod»^, Non pas la supération du néantpar un quelconque
« contenu» positif maisbienle séjourpersistant « au revers de ce néant»,
voilà ce que l'œuvrede Kafkaobserveet, également, exigede ses lec-
teurs.La « rédemption » est à ce prix.
Cetteespèced'apprivoisement douloureuxdu néantnous ramèneà
l'étrangeconnivence qui règneentreles hérosde Kafka et ces figures
de l'oubli et de l'oublié que sont Odradek,les aides du Château,ou
mêmele grosinsectede la Métamorphose, et presquetoutesles femmes.
Benjaminleurdonneune doublesignification : en tantque manifesta-
tionsde l'oubli,ces personnages témoignent d'un mondeprimitif « hétaï-
«
rique», préhistoriqueque » nous n'avons pas réussi à intégrer et qui
ne peutsurgirque commemenaceimmémoriale; maisils ne sontvérita-
blementmenaçantsque parce qu'ils ont dû êtreoubliés,refoulésdit
Benjamin67. Ils sont aussi les seuls qui pourraient aider. Leur diffor-
miténaîtde cetteviolence,peut-être nécessaireau développement de la
civilisation,
qui tentade les soumettreet n'yparvint la
que par dénégation

65. « ... dass auch meine Arbeitihre breite-freilich


beschattete-theologischeSeite hat »
(lettredéjà citée du 20-07-1934,BriefeII, p. 613; trad. fr. Correspondance,t. II, p. 121).
66. Idem, p. 614; trad. fr. p. 122.
67. « Die Welt befindetsich nach ihrerNaturseitebei ihm ((Kafka)) in dem Stadium,
das Bachofen das hetairischegennant hat. Kafkas Romane spielen in einer Sumpfweit.
Aber diese Welt ist dann auch wiederdie unsere: eben darum,weil wirsie nichtbewältigt,
sondern nur verdrängtund vergessenhaben » {Ges. Sehr. II-3, p. 1236).

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de l'oubli. Cette Entstellungqui les caractériseet qui s'étend au reste


du inonde, est donc à la fois le corollairede l'oubli et sa punition.C'est
là le thème principalde Kafka selon Benjamin68.Mais cette déforma-
tion n'est pas seulementmenace; parce qu'elle nous oblige à nous rap-
peler ce dont nous ne nous souvenons pas, elle s'inscritaussi dans le
projet messianiqued'une réintégration totale de l'univers,y comprisdu
refoulé et de l'oublié. C'est pourquoi « l'œuvre de Kafka est-elleune
œuvre prophétique»69. (Il est regrettableque l'aversion, bien compré-
hensible,de Benjaminpour certainesinterprétations psychanalytiquesl'ait
conduità restreindre ses réflexionsà une descriptionphylogénétique,ins-
pirée de Bachofen, du monde primitifchez Kafka.) Si l'oubli est donc
la faute essentiellechez Kafka, faute que l'on ne peut qu'expier sans
la connaître,ces vestigesde l'oublié comme Odradek ou le petit bossu
indiquent,paradoxalement,le chemind'un espoir possible - même s'il
n'existepas pour nous, comme l'aurait répondu Kafka à Brod70,même
si ni l'étude, ni la prière,ni l'écriturene peuventl'atteindre.La narra-
tion est ainsi vouée à la description- combien exacte chez Kafka! -
d'itinérairessans but mais cependantnécessairespuisqu'ils sont les seuls
possibles, puisque seul ce labeur de reconnaissance et d'arpentage,
qu'évoque le récitinachevédu Château, permetde mesurerl'enversd'une
improbable mais urgenterédemption.
Il est remarquableque des commentateurspostérieurscomme Marthe
Robert ou Maurice Blanchot soient parvenus,par des voies fortdiffé-
rentesde celles de Benjamin et sans doute indépendammentde lui, à
des conclusions similairessur l'importancede l'oubli dans l'œuvre de
Kafka71.Blanchot notammentva utiliserles mêmes termesque ceux de
Benjamindans la célèbrelettrede ce dernierdu 12 juin 1938. Tous deux
comparentl'œuvre de Kafka à la Aggadah interminabled'une Halakhah
effacée72.Renouant avec ses réflexionssur la fin de la narration,Ben-
jamin diagnostiquechez Kafka une « traditiontombée malade ». Kafka
n'auraitpas tentéde guérirde cettemaladie mais, dans une sorted'achar-
nementserein, l'aurait poussée à bout en renonçantau modèle habi-
tuel qui donnait pour tâche à la littératured'exprimer une vérité

68. Franz Kafka, op. cit., p. 431-432 (trad. fr. p. 196 sq.) et Beim Bau der chinesischen
Mauer, Ges, Sehr. II-2, p. 678-679.
69. Beim Bau der chinesischenMauer, op. cit., p. 678.
70. Franz Kafka, op. cit., p. 414 (trad. fr. p. 187).
71. Marthe Robert, L'ancien et le nouveau, Pans, Payot, 1967, en particulierp. 233
sq. Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, Paris, Gallimard, Idées, 1981, en particulier
p. 171-201.
72. Maurice Blanchot, op. cit., p. 195.

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extérieure et fondatrice. Citonsles passagesdécisifsde cettelettredu


12juin 1938:
« L'œuvrede Kafka présenteune traditiontombéemalade. Parfois
on a vouludéfinirla sagessecommel'aspectépiquede la vérité.C'est
prendre la sagessepourun patrimoine c'estla véritédans
de la tradition;
sa consistancehaggadique.
C'est cetteconsistance de la véritéqui s'est perdue.Kafka futbien
loin d'êtrele premier à se voirfaceà ce fait.Beaucoupen avaientpris
leurparti,s'accrochantfermement à la véritéou à ce qu'ils estimaient
se
telle; passant, le cœur lourd ou le cœurléger,de sa transmissibilité.
Le traitproprement génial chez Kafka futd'avoirexpérimenté quelque
chosede toutà faitnouveau;il renonçaà la véritépourne pas lâcher
la transmissibilité,l'élément haggadique.Les œuvresde Kafkasontintrin-
sèquement des paraboles ((Gleichnisse)). Mais pour leurmisèreet leur
beauté,il a falluqu'elles deviennent plus que des paraboles.Elles ne
se couchentpas bonnement aux piedsde la doctrine, commela Aggadah
aux piedsde la Halakhah.Une fois couchéeset commepar mégarde,
elles lèventcontreelle une énormegriffe73. »
D'après cettelettre,l'oublin'estpas seulement, chezKafka,le thème
profondde l'œuvremaisbienla loi secrètede sa production. C'est parce
que le texteinauguralde la Halakhahse dérobeà notresaisie- perdu
dans la poussièredes sièclesou bienoubliépar une humanité négligente
ou encoreindiscernable parmitantd'autreslivres,peu importe- que
les récitsde Kafka,semblables aux commentaires haggadiquesd'une loi
disparue,acquièrent leurdynamique propre.L'oublide la tradition sacrée
ou profane,qui autorisait jusqu'alorstouteprisede paroleou d'écriture,
engendre cettenarrativité neutre,sans attachesni assises,que les textes
de Kafka manifestent. D'où la cruautéde ces récitsoù l'autoritépeut
se mueren arbitraire d'autantplus puissantqu'il ne renvoieà aucun
fondement, sinonà un mortcommedansLa coloniepénitentiaire', mais
d'où leurétrangesérénité74 aussi puisquela parole,allégéedu souci de
l'origine,assumesonparcours arbitraireetréinvente sa propreloi,durable
et déjà caduque,commeen témoignel'édificemagnifique et fragmen-
tairede La muraillede Chine.Un petitrécit,qui revientpar deux fois
dans l'œuvrede Kafka75,formele noyaude cettenouvelle;il ne nous

73. Lettredu 12-06-1938,BriefeII, p. 763; trad, fr., Correspondance,t. II, p. 250-251.


74. « Heiterkeit». Benjamin insistedans cettemême lettresur cettequalité de la prose
kafkaïenne.
75. In Beim Bau der chinesischenMauer et, comme récitindépendant,Eine kaiserliche
Botschaft.

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racontepas par hasard que le message sublime,chuchotépar l'empereur


agonisant, ne parviendrajamais jusqu'à nous, même si nous pouvons
décrireles divers paysages que le messagerdevraittraverserpour nous
rejoindre,ou bien nous décrirenous-mêmes,dans une attentefervente
et vaine, « à ta fenêtre», « quand le soir tombe ».
L'œuvre de Kafka accomplit ainsi en littératurece mouvementque
Benjamin n'a cessé de décrire dès son livre sur le Baroque jusque
dans ses derniersécrits de philosophie de l'histoire: la recherchede
l'origine perdue s'avérant être, finalement,son affranchissement dou-
loureux ou serein. Dynamique que la théorie de l'allégorie décrivait
déjà76, comme Lukács l'avait bien reconnu, qui lisait en elle une
théoriede la modernité,de la littératuremoderneen particulier,repré-
sentée par Kafka77. Mouvement qui décrit le parcours-mêmede la
métaphorequi prend sa source dans le sens « littéral» mais le quitte
depuis toujours et, de transfert
en transfert,
finitpar s'en passer. Ainsi,
dans la belle comparaison de Benjamin, les « paraboles » de Kafka,
d'abord docilementcouchées aux pieds de la doctrinecomme de petits
fauves domptés, prennentleur indépendanceet menacentmême de la
renverserd'une bourrade.

**

Sauver le passé serait alors davantage que ne vouloir rien oublier,


que vouloir tout conserver dans une entrepriseacharnée et infinie
qui relève davantage de la vengeance que de la justice78. Revendica-
tion certes légitimemais qui ne peut trouversa fin qu'au-delà d'elle-
même quand le passé aura fini par être vraimentdit, avec ses trous
et ses vides, et que nous pourrons le quittersans crainte ni remords.
Figure « heureuse» comme le dit Benjamin dans un court et beau
texte79,d'un oubli qui marque la fin de l'histoire, son interruption

76. Voir premièrepartie de cet article.


77. Cf. G. Lukács, Die Gegenwartsbedeutung des kritischenRealismus(1957), in Werke,
Bd. 4. Luchterhand,1971, ρ . 494 sq. (où Lukács, bien sûr,critiqueKafka et la modernité!).
78. Cf. GiorgioAgamben,Idee der Prosa, München-Wien,Hanser Verlag,1987,p. 56-57.
79. «... Und so entstehtdie Frage, ob nichtdie Erzählung das rechteKlima und die
günstigsteBedingungmanch einerHeilung bilden mag. Ja ob nichtjede Krankheitheilbar
wäre, wennsie nur weitgenug- bis an die Mündung- sich auf dem Stromdes Erzählens
verflössenliesse? Bedenktman, wie der Schmerzein Staudammist, der der Erzählungsströ-
mungwidersetzt,so siehtman klar, dass er durchbrochenwird,wo ihr Gefälle starkgenug
wird,alles,was sie auf diesemWege trifft,ins Meer glücklicher
Vergessenheitzu schwemmen»
{Erzählung und Heilung, in Denkbilder, Ges. Sehr. IV-1, p. 430).

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nécessairetelleque, d'ailleurs,les Thèsesde 1940définissentl'interven-


tionmessianique. Ainsiraconter unehistoire- l'histoire
- tendrait non
seulement à la conservation du passé maisaussi,en un secretparadoxe,
à sa fin,à l'extractionde ce silencequi nous délivrerait
de l'anxiétédu
souvenir.
Jeanne-Marie Gagnebin

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