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En Varia Aegyptiaca et Orientalia Luc Himme In Honorem, Acta Orientalia Belgica,

XXIII, Cannuyer Christian et Alexandre Tourovets (Coords), Bruxelles, 2010, pp.


157-172.

Kuoujtaxiuan, le seigneur de la montagne.


Écologie et ÉpistÉmologie des nahua de
la sierra norte de puebla et de la huasteca
hidalguense, mexique

Michel DuquESnOy
Universidad Autónoma del Estado de Hidalgo, Mexique
Instituto de Ciencias Sociales y Humanidades ICSHu.
uMR CERSATES (8529, CnRS section33/Lille 3)

« La frontière qui nous sépare des autres êtres vivants est une frontière culturelle,
qui n´annule pas la vie, sinon qu´elle l´ouvre au développement de l´esprit.”
Edgar Morin, La vie de la vie. La méthode 2

quelques notes pour une écologie culturelle1


De nos jours, il est su, connu et reconnu que les a priori scientifiques occi-
dentaux ne reflètent après tout que leur « ethnoépistémologie »2 particulière
très strictement conditionnée et enracinée dans un héritage rationaliste cartésien
qui a conduit à opérer une nette séparation entre d´un côté, la nature, et de
l´autre, la culture. Force est de reconnaître, quoiqu´il en coûte, que cette façon
de considérer le monde pour s´y situer et entrer en relations avec lui, n´est
qu`une vision indigène propre á l´Occident et qu´elle est loin d´être la seule au
sein des multiples capitaux symboliques, patrimoines des peuples encore exis-
tants sur la planète Terre. Or, la cosmovision occidentale, pour produit d´une
longue histoire philosophique – que les historiens des idées nous aident à retra-
cer – autant que religieuse – au sens idéologique – qu´elle soit, est celle qui
s´est implantée, propagée et souvent imposée au cœur existentiel de nombreux
discours culturels différents de son berceau propre, au risque de produire des
hybrides intéressants pour l´ethnologue ou pire, des impasses conceptuelles
pour les peuples soumis que cette manière occidentale somme toute bien sin-
gulière, a contribué à générer. qu´il suffise de prendre pour exemple le malaise

1
L’auteur de cet essai désire remercier le Promep, Programme mexicain d’appui à la recherche
en milieu professoral universitaire, lequel finance son projet de recherche dans la Huasteca hidal-
guense. Références: F-PROMEP-38/Rev-03. Tous nos remerciements aussi à Monsieur le Pro-
fesseur Dr. Christian Cannuyer ainsi qu’aux collègues orientalistes qui m’ont permis une fois
encore d’exprimer les résultats de mes recherches en milieux… américanistes.
2
Expression empruntée à Edvard HviDing, Naturaleza, cultura, magia, ciencia. Sobre los
metalenguajes de comparación en la ecología cultural, dans Naturaleza y sociedad. Perspectivas
antropológicas, Descola Philippe & gísli Pálsson (Coords.), México, Siglo XXi, 2001, p. 193.
00 Michel DUQUESNOY

que certaines cultures amérindiennes continuent à éprouver quand elles ont à


évaluer les diktats d´ordre scientifique ou économique pensés depuis l´Occi-
dent, avec leurs formes ancestrales encore actives, quoi que fortement secouées
depuis cinq siècles. De fait, et nous y reviendrons, à en croire le philosophe et
économiste français Serge Latouche, « l´Occident serait un ensemble de
valeurs dont le trait dominant est l´universalité ». (Souligné dans l´original) 3.
L´histoire connaît de ses revers dont il faut bien souligner l´ironie. quand
depuis un bon demi-siècle l´Occident doute de ses prétentions hégémoniques
et semble donner du lest aux apports d´autres cultures anciennement condam-
nées à l´archaïsme et á l´exotisme, ce sont les peuples qu´alors il soumettait et
ridiculisait, qui en viennent à ne plus trop croire en eux-mêmes et se réappro-
prient leur cosmovision la plupart du temps à partir des moules conceptuels
occidentaux. Toutefois, et c´est bien pourquoi elles ont subsisté, elles ne sur-
vivent que parce que peu ou prou, elles ont intégré les valeurs occidentales,
sans aucun doute sur base de creusets originaux puissamment enracinés dans
la nuit de leurs temps culturels. il est probable que ce soit à partir de ces « bri-
colages » élaborés sur un fond propre, original – un noyau dur – incorporant
des principes externes qu´il sera possible de créer du sens pour une humanité
trop violemment frappée par les soubresauts et la probable débâcle de l´Occi-
dent. En effet, notre civilisation a exagérément contribué à désenchanter le
monde et ce qu´il reste, semble-t-il, c´est la vie terrestre, matérielle à tout prix
et une lutte inquiète contre le temps dans laquelle certains défenseurs d´un
modèle inhumain en sont quasi venus à faire triompher leur paradigme suici-
daire selon lequel, le meilleur s´adapte et gagne.
il semble néanmoins permis de postuler d´autres bases, nettement mois aus-
tères et en définitive, moins inhumaines. Dans un très beau texte, Karl Popper
a analysé avec la finesse qu´on lui reconnaît à juste titre, la force du modèle
rationnel occidental. il rappelle que l´Occident « est la seule et unique civili-
sation qui a créé une science de la nature” et que cette science remonte évi-
demment aux présocratiques4. à la base de cet effort remarquable autant qu´en
sa conséquence : le rationalisme, singulièrement caractéristique de notre
modèle de civilisation. Si notre interprétation a quelque chance de ne pas trahir
le grand épistémologue, alors il est permis d´affirmer que ce principe fondateur
qui distingue aussi l´ensemble de nos institutions sociales, lui offre une oppor-

3
Serge LATOuCHE, L´Occidentalisation du monde, Paris, La Découverte, Essais 203, 2005
[1989], p. 58.
4
Karl POPPER, En busca de un mundo mejor, Barcelona/Buenos Aires, Paidós, 1994, p. 265.
(Titre de la première édition: In search of a better World. Lectures and essays from thirty years,
London, Routledge, 1984). notre traduction à partir du texte en espagnol.
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tunité unique de ne pas – de ne plus – être dogmatique et autoritaire puisque


« nous pouvons être orgueilleux de ne pas avoir une idée, sinon plusieurs,
bonnes et mauvaises » , ce qui nous préserve de « nous rendre inconditionnel-
lement à l´idée totalitaire » 5. Ces prémisses admettent un séduisant ensemble
de possibilités épistémologiques.
une précision. il n´est pas assurément pas question de balayer pour les renier,
les apports occidentaux dans des domaines aussi variés que la médecine, la
philosophie, la physique par exemple, pour encenser non sans un romantisme
vulgaire les « sciences sauvages «, comme si elles devenaient par magie la voie
miraculeuse de solution aux trop nombreux problèmes que les mauvais emplois
de la cosmovision occidentale a engendré aux quatre coins du monde depuis
grosso modo, la première Révolution industrielle. Encore moins de tomber
dans les dangereux pièges d´un paresseux laxisme relativiste beaucoup trop
enclin en fin de compte, à ne considérer pour seul valide, que son unique propre
point de vue…occidental parce né, à n´en pas douter, en son sein. il semble
beaucoup plus avantageux de questionner après d´autres, la prétendue univer-
selle dichotomie nature/culture – comme si l´animal humain social n´était que
culturel, c´est-à-dire, hors du domaine naturel dont il retire tant de biens pour
son profit. En effet, si un trait commun semble caractériser l´espèce humaine,
c´est son souci et son besoin de penser le monde, fût-il visible ou invisible, à
partir de catégories classificatoires. Sans doute l´humanité est-elle diverse et
il devient dès lors obligé de reconnaître la variété inouïe de systèmes classifi-
catoires, lesquels sont aussi autant de modèles d´appropriation parce qu´ils en
sont le reflet. Tel est bien le cas en ce qui concerne la cosmovision des nahua
du Mexique ici présentés, vivant dans les biotopes complexes et somme toute
différents l´un de l´autre, comme le sont l´environnement naturel de la Sierra
norte, d´un côté, de l´autre, celui de la Huasteca hidalguense. Ainsi, non seu-
lement les perceptions de leur milieu ambiant présentent des variations non
négligeables, mais en plus les prémisses conceptuelles des liens qu´ils tissent
avec celui-ci peuvent-elles diverger. Mais ce que nous prétendons souligner
ici, c´est que dans l´un et l´autre cas, ces relations vont bien au-delà de la
construction occidentale connue comme « lois naturelles ».
En outre, il demeure évident que d´incontestables enrichissements se laissent
pressentir entre les acquis de la rigueur scientifique de la méthode hypothé-
tico-déductive occidentale et les connaissances observables dans les cultures
indigènes, hélas trop souvent négligées. Ainsi l´intuition d´un continuum entre
les êtres humains et l´espace naturel (qui n´est qu´une autre dimension d´un

5
POPPER, op. cit., p. 266. Souligné dans l´original.
00 Michel DUQUESNOY

espace spirituel ou symbolique, si l´on préfère mais non moins réel, présent,
tangible et influent). L´expérience indigène répugne à la recherche – et à l´affir-
mation – d´universaux ainsi qu´aux dogmes essentialistes, encore tellement
actifs, voire virulents dans nos manières exclusives de classer et catégoriser le
monde et nos rapports avec un domaine naturel que nous voulons décidément
« autre », c´est-à-dire en fin de compte différencié de celui qui serait ainsi le
nôtre. L´indigène gratifie toujours la relation avec cette dimension naturelle,
l´interaction, la complicité ou simplement la crainte et le respect. Fortes de ce
rapport au monde, les sociétés aborigènes ont privilégié davantage que les
nôtres, les contextes et contingences sociaux et environnementaux que, par ail-
leurs, elles appréhendent beaucoup plus profondément car elles les ancrent
dans la subjectivité. D´où sans doute, l´importance de la pensée mythique et
de la geste rituelle. Or, il convient de le rappeler, si le modèle occidental,
conquérant et exploiteur, a mené les sociétés humaines et leur environnement
naturel au bord d´un gouffre suffisamment documenté pour qu´il soit permis
de ne pas s´y attarder, afin de ne pas donner dans le tragique, c´est parce qu´il
a prôné à outrance le triomphe de la – sa – rationalité. Ce faisant, il a nié aux
autres ce qui pourtant au sens popperien, le caractérise en droit. Ce qui prévaut
en définitive dans le modèle « traditionnel », c´est l´affirmation que le milieu
ambiant pour difficile qu´il soit, est adéquat pour l´homme, lequel reste un élé-
ment, certes important, au sein de celui-ci, non extérieur. C´est ce que nous
nous permettrions de dénommer la subjectivation des rapports à l´environne-
ment. Par là, nous entendons conceptualiser ce qui n´apparaît que comme une
différence de degré entre les divers êtres animés et inanimés qui peuplent l´uni-
vers. Donc pas de réelle différence entre la « culture » et la « nature » (et encore
moins tranchante), sans exclure pour autant les savoirs, les pratiques et les
taxonomies tellement nécessaires à l´indispensable mise à profit et appropria-
tion du milieu naturel et à la vie sociale et collective6. En outre, si cela n´était
pas suffisant, rappelons avec le déjà mentionné Latour que « la société n´est
pas moins construite que la nature » 7. Et plus loin : « la notion même de culture
est un artefact créé par notre mise entre parenthèse de la nature » 8.

quand la nature est la culture


il est bien connu que les peuples indigènes – entendez dans ce cas, « les cul-
tures non occidentales «– emplissent de vie et d´humanité les plantes et les

6
il est utile de renvoyer à l´essai classique de Maurice gODELiER, L´idéel et le matériel, Paris,
Librairie A. Fayard, 1984.
7
LATOuR, op. cit., p. 130.
8
Ibidem, p. 140.
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animaux, autres formes du vivant après tout. Mais aussi parfois les éléments
les moins inanimés qui soient du moins de notre point de vue, les pierres, les
montagnes, les eaux, les nuages, les choses, etc. Telle humanisation frappe de
plein fouet notre rationalité scientifique. Or, tout concourt dans les discours de
ces peuples à octroyer à ces êtres, voire à ces objets, des règles et des normes
de conduite, sentimentales, morales ou sociales. Dans le cas des nahua, héritiers
actuellement les plus représentatifs avec les mayas, de la matrice mésoaméri-
caine et dont nous avons présenté un cas de chamanisme9, on ne compte plus
les narrations, histoires, mythes ou encore oraisons qui font état d´entités
diverses toutes animées et faisant leur vie dans les divers compartiments de ce
qui constitue leur cosmos. Mais, dans notre espace, animaux, plantes, astres,
phénomènes atmosphériques et entités se meuvent au gré de leur propre volonté
ou en réponse aux ordres de leur chef, ordonnant ou au contraire, désordonnant
l´équilibre fragile10 dans lequel ils évoluent11. C´est à dire, à souhait. une telle
nature, ou même surnature12, douée d´autant d´attributs humains, donc cultu-
rels, n´est plus à proprement parler une « nature «. On pourrait, avec Descola13,
affirmer que « la nature n´existe pas : elle ne se conçoit que comme un lieu
pensé par l´homme qui l´habite, éventuellement pour s´en détacher, comme
dans la conception occidentale moderne »14. quoi qu´il en soit, ce sont deux
systèmes d´explication du monde et de ses accidents qui s´interpellent
aujourd´hui. Sans prétendre entrer dans des détails qui dépasseraient le cadre
de cet essai, nous affirmerons pour le développer brièvement ensuite que cette
vision ou perception du monde s´enracine dans un substrat culturel pour lequel
le chamanisme joue une part importante parce qu´elle présente « une histoire
cosmogonique de vie et de mort [d´échanges] entre toutes les composantes de

9
Michel DuquESnOy, Le chamanisme contemporain des Nahua de San Miguel tzinacapan
(Sierra Norte de Puebla, Mexique), Thèse de doctorat en ethnologie (dirigée par Daniel Dubuis-
son), Lille 3-CnRS, uMR 8527, Lille, 2001.
10
qu´il nous soit permis de reporter notre lecteur à notre propre essai (DuquESnOy, Chama-
nismo: algunos apuntes teóricos e hipotéticos, dans Revista Cinteotl, Revue électronique de
l´iCSHu-uAEH, numéro 4 y 5, abril-agosto, 2008. iSSn: 1870-7829. http://www.uaeh.
edu.mx/campus/icshu/revista_num4_08/chamanismo.htm).
11
L´étiologie des maladies y trouve une source profonde d´explication.
12
qui apparaît la plupart du temps comme une société “à l´envers” ou mieux : “en tête-bêche”.
13
Philippe, DESCOLA, Les natures sont dans la culture, dans Sciences Humaines, Hors-
série, 23, Décembre 1998-Janvier 1999, pp. 46-49. Page citée, 47.
14
il est fort probable que la pensée hébraïque vétérotestamentaire prépare cette conception
fortement enracinée dans le devenir conceptuel occidental. voir, par exemple, le Psaume 8.
15
nicole, REvEL, Pour une anthropologie globale, dans La science sauvage, Ruth, Scheps
(Ed.), Coll. inédit-Sciences, Paris, Le Seuil, Poche S93, 1993, pp. 202-212. nous citons la page
205.
00 Michel DUQUESNOY

la nature : animaux, plantes, minéraux, et humanités » 15. (Les crochets sont


nôtres). En ce sens, il s´agira bien de postuler que les nahua possèdent et pro-
meuvent effectivement une écologie quand ils évoquent à partir d´un imagi-
naire sémantique propre leurs relations avec leur environnement, tel qu´ils le
perçoivent et le vivent. C´est insister une fois de plus s´il était nécessaire, que
les connaissances et discours écologiques des indigènes ont pour origine le lien
intime qu´ils entretiennent avec la terre.
Rappelons enfin qu´au niveau le plus élémentaire, l´écologie peut se définir,
dans une acceptation minima, comme « l´étude des systèmes de soutien de la
vie sur terre »16. En outre, il a été judicieusement suggéré par Berkes que cet
ensemble écologique original est « un corpus qui accumule des connaissances,
des pratiques et des croyances, qui évoluent au gré de processus d´adaptation
et qui se communiquent par transmission culturelle au fil des générations, [cor-
pus] relatif aux rapports entre les êtres vivants, êtres humains inclus, de l´un
avec l´autre et avec leur milieu ambiant. « (Cité par Smith17. notre traduction).
Pour donner un bref aperçu de la logique des échanges que l´on rencontre
principalement dans les sociétés où le chamanisme est de rigueur, il est loisible
d´affirmer que celle-ci repose sur une sorte de contrat entre les hommes, les
éléments de la nature et les « divinités ». Ce que prend l´être humain, il doit le
restituer tôt ou tard, et doit assurer les normes d´équilibre qui régissent le cos-
mos. il ne peut pas prendre impunément. La vie se prête ou se prend en
échange, pour le dire courtement. De là, les nécessaires et obligatoires rites de
requête. On demande la permission aux « maîtres » du gibier, des poissons, de
la forêt, etc. De ne pas le faire, le potentiel déprédateur court le risque de la
maladie ou de la mort, pour lui ou pour sa famille. Ce principe somme toute
assez simple est aussi à la base de contenus sociologiques et moraux. L´équi-
libre est ce qui importe le plus, tant au niveau naturel que surnaturel, individuel
que collectif. De là, le fait que chaque espace et chaque espèce doivent être
traités avec respect et déférence en vertu d´une sorte de pacte moral qui unit
les uns et les autres, sans que pour autant les êtres humains soient infériorisés.
Loin de là ! C´est eux, après tout, qui pensent le cosmos. D´où l´importance
que peuvent revêtir les chamanes. « L´humanité est vue comme une forme par-
ticulière de vie qui participe d´une communauté plus grande d´êtres vivants

16
Odum, cité par Hviding, Op. cit., p.196. Traduction propre.
17
Peggy SMiTH El manejo de los recursos de uso común: derechos indígenas, desarrollo eco-
nómico e identidad, dans L. MOREnO & J. ROBSOn (Comps), El manejo de los recursos de uso
común: derechos indígenas, desarrollo económico e identidad”, México, D.F., Consejo Civil
Mexicano para la Silvicultura Sostenible/Christensen Fund/Fundación Ford/ Semarnat/inE,
2006, pp.71-75. nous citons la page 73.
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qui est réglée par un ensemble unique et totalisant de règles de conduite » 18.
(notre traduction).

Kuoujtaxiuan, le seigneur de la montagne

1. Dans la Sierra norte de Puebla


Ce personnage débonnaire d´apparence mi-homme, exceptionnellement mi-
arbre19, que l’on désigne parfois en espagnol du vocable « Juan del Monte »,
n’est autre que le gardien scrupuleux des arbres et des animaux du kuoujtaj,
soit la « montagne boisée ». De nombreux contes circulent sur son compte, et,
nombreux sont les nahua qui prétendent l’avoir pressenti, sinon entr’aperçu,
lors d’une lointaine et difficile incursion dans la forêt. La plupart des rensei-
gnements que nous avons pu glaner ont en commun de dresser le portrait d’un
kuoujtaxiuan, ermite aux vêtements verdoyants, célibataire, assez laid, paisible
la plupart du temps, fuyant même la présence de l’homme. Cela ne l’empêche
nullement de surveiller de près cet intrus à l’univers principalement végétal du
kuoujtaj. Seuls de menus détails différencient ces relations orales (aspect exté-
rieur, corps de feuilles ou de branches, port d’un chapeau de paille, etc.). Pour
la plupart des gens, surtout pour les chamanes, le kuoujtaxiuan n´est pas
humain. il appartient de fait au talokan, l´inframonde sombre, humide, utérin
et nourricier. D`ailleurs il habite une grotte – sa grotte– , symbole clef de
l´accès au monde infraterrestre dans la pensée mésoaméricaine20.
Toutefois, son habitat et son allure physiques l´excluent de pénétrer dans le
talokan dont il est pourtant un émissaire et un serviteur. il est donc, au sens
plein, un intermédiaire. il s´agit en effet d´un espace purement spirituel avec
lequel la communication ne se réalise qu´« en esprit » et moyennant une péril-
leuse manipulation des substances vitales. il habite, dit-on, une grotte qui est
aussi sa maison (ichan). Or, la maison et le village (xolalpan) s’opposent, dans

18
Kaj ARHEM, La red cósmica de la alimentación. La interconexión de humanos y naturaleza
en el noroeste de la Amazonia, dans Naturaleza y sociedad. Perspectivas antropológicas, DES-
COLA Philippe & gíSLi Pálsson (Coords.), México, Siglo XXi, 2001, pp. 214-236. nous citons
la page 214.
19
généralement le kuoujtaxiuan présente un aspect pleinement humain. Seuls certains infor-
mateurs lui attribuent une apparence boisée.
20
il existe une abondante littérature sur ces thèmes. On ne citera pour exemples qu’Alfredo
LÓPEz AuSTin, tamoanchan y tlalocan, México, Fondo de Cultura Económica, 1995[1994]. et
DuquESnOy talokan en la cosmovisión de los chamanes nahuas de la Sierra Norte de Puebla,
México, dans Actas del 53 Internacional Congress of Americanist, México. Sur le CD-Rom des
Actas.
00 Michel DUQUESNOY

la pensée nahua, au tepet (colline) et au kuoujtaj21. nous voyons là une sorte


de complémentarité en miroir entre la culture humaine et une nature qui lui
échappe. Toujours est-il que l’affirmation selon laquelle Juan del Monte a une
grotte/maison pourrait signifier que notre informateur place cette entité à la
charnière de ce qui, selon nos critères, est la nature et la culture, l´habité et le
non habité, le sauvage et le domestiqué. Le kuoujtaxiuan, aux allures étranges
d’être ligneux, pourrait n’être qu’une transition entre ce monde-ci (qu’il fré-
quente) et le monde-autre dont, sans le fréquenter, il se fait le gardien jaloux
des biens (flore et faune). il convient de remarquer ici que, selon la représen-
tation traditionnelle, les animaux de la montagne (kuoujtajokuilimej) sont inti-
mement liés aux humains dans le partage de leur alter ego, désigné localement
comme le « tonal «, qui les oblige à partager un sort identique22. Or, notre gar-
dien, pour bon enfant qu’il paraisse, n’en punit pas moins sévèrement ceux qui
abusent impunément des biens de la montagne et de la forêt. De plus, un danger
subsiste à trop fréquenter les parages de notre personnage. Moins à cause de
lui-même en fait, que par la forêt dans laquelle il se meut. Car, pour parvenir
à le rencontrer, il convient de s’éloigner passablement du village tant il évite
la rencontre avec les humains auxquels il n’a, en principe, rien à communiquer.
Or, qui s’écarte du village, des lopins cultivés, des plantations de café, pour
enfin aborder la forêt, les canyons et les hauteurs, s’expose à toutes sortes de
périls que l’éloignement progressif multiplie. Outre les accidents que rendent
possibles les chutes ou les animaux sauvages, divers animaux « dévoreurs
anthropophages « (tekuanimej) guettent l’aventureux promeneur. Surtout per-

21
Celles-ci sont clairement définies dans la pensée nahua. il serait oiseux de s´étendre sur cet
aspect (qui, selon nous, dénote une profonde anthropovision) ici.
22
Beaucage a bien montré que la langue náhuat distingue l’animal domestique (tapial), l’ani-
mal de la montagne (kuoujtajokuilin) opposé à l’homme (kristianoj) qui le chasse et le dévoreur
(tekuani), que ce dernier soit un félin ou un ophidé. Cette taxonomie nahua place le kuoujtajo-
kuilin du côté des non-humains infraterrestres qui se repaissent de chair et de sang humains.
Ceci tendrait à expliquer que ces animaux de la montagne se montrent sensibles aux infractions
humaines dans le domaine social, lesquelles en viennent à menacer l’équilibre naturel (carence
d’animaux de chasse, apparition de serpents menaçants, mortalité des animaux domestiques,
etc.). La pertinence de l’analyse de l’anthropologue canadien justifie le caractère répressif du
Kuoujtaxiuan, maître des kuoujtajokuilimej, dont tout le monde souligne la bonhomie. Au sujet
de l’apparition des serpents, notre informateur nous rapporta que certains maris infidèles ou
cocus peuvent croiser sur leur chemin en montagne de ces reptiles qui se métamorphosent sur
le champ sous les traits de leur épouse. Dans ce cas, ou dans celui moins anodin d’une morsure,
c’est le tekuani qui est investi de l’administration de la correction. voir T.T.O. DEL CEPEC
S.M.Tz. & Pierre BEAuCAgE, El bestiario mágico. Categorización del mundo animal por los
nahuas de la Sierra Norte de Puebla, (México), manuscrit, 26 p., s.d. (taller de tradición Oral
San Miguel tzinacapan (del CEPEC). Et, CEPEC : Centro de Educación Popular y Campesina
(San Miguel Tzinacapan, Puebla, México).
KUOUjtAxIUAN, LE SEignEuR DE LA MOnTAgnE 00

sonne ne songerait à minimiser la menace magique dont ils sont les porteurs !
Dès lors, le Kuoujtaxiuan paraît bien peu agressif : celui qui contracte un susto
(frayeur)23 à le rencontrer incriminera davantage son aspect particulier que sa
vindicte. Ou alors le curieux sera entré dans sa grotte/maison et les bruits qui
y retentissent l’auront énergiquement impressionné. Dans ces deux cas, don
Juan a frappé, malgré lui. Cependant, il lui arrive également d’infliger des châ-
timents volontaires.
De fait, maître soucieux de la montagne boisée, son caractère plaisant non
dénué de taquinerie (à opposer aux fantaisies réellement sadiques des vilains
gnomes achiuanimej et autres ejekamej) frappe immédiatement. il imite les
gestes du paysan qu’il désire prévenir d’une attaque menaçante, relevant de
l’agression sorcière. Peu ombrageux, il penche du côté des humains auxquels
il assure un réapprovisionnement des animaux sauvages, même au sein du vil-
lage. Si, selon un bon informateur, il passe de nuit dans le village, c’est qu’il
sait que ce monde organisé n’est pas le sien. De fait, la nuit est le moment des
extra-humains et le risque de retourner au chaos est trop réel. Par ailleurs, il ne
semble pas s’attarder dans cet espace. Aussi mettra-t-il à profit son incursion
fugace pour débusquer les velléités potentielles d’infidélité conjugale ou autres
infractions aux codes moraux. il veille aux désordres que tout déséquilibre
occasionne, tant dans la sphère socio-communautaire que dans l’espace de la
forêt menaçante qui l’environne. « Jaloux de ses biens », il est également avide
de prévenir tous les excès, y compris sexuels. il exerce un contrôle prophylac-
tique et salvateur de la reproduction des animaux et des végétaux, tout en limi-
tant les exploitations immodérées du domaine physique, voire sexuel. Agissant
de son plein gré, nul ne cherche à l’implorer ou à le rencontrer. il ne rechigne
pas à punir durement les contrevenants aux règles morales de la société et aux
normes d’utilisation de l’espace naturel. Ceux-ci se verront emportés au loin
pour servir de repas à une cohue d´entités de l´inframonde mal identifiée. Être
dévoré… en contrepartie (et en punition ?) d’une consommation abusive des
biens et des plaisirs terrestres. Cette peur obsessionnelle surgit fréquemment
dans le discours des nahua. D’autant que le kuoujtaxiuan semble bien précau-
tionneux de prévenir la menace d’une surconsommation qui épuiserait la terre
ainsi que des revers inévitables qu’elle susciterait.

23
il s´agit d´un syndrome extrêmement fréquent au Mexique et en Amérique centrale dont
les symptômes vont des vomissements et maux de tête aux évanouissements, lassitude et parfois
la mort. Ces états morbides ont des causes, frayeurs et chutes en sont les explications les plus
habituelles. Mais il s´y grève toute une série de raisons intimement liées aux conceptions rela-
tives aux constituants animiques de l´être humain. une fois de plus, l´espace consacré á cette
contributions empêchent d´en présenter les détails même de la manière la plus succincte. La
plupart du temps, seuls les chamanes parviennent à négocier la guérison de leurs clients.
00 Michel DUQUESNOY

2. Dans la Huasteca de Hidalgo


Si l´on précise la variante dialectale qui fait du kuoujtaj de la Sierra norte
un kuayoj, on peut affirmer que certains éléments restent présents entre l´une
et l´autre représentation alors que des différences significatives apparaissent
dès l´abord24. il vaut la peine de signaler qu´un de nos meilleurs informateurs
nahua, intellectuel indien et auteur d´un fort beau mélange relatif aux croyances
traditionnelles huastèques25 ignore bel et bien le nom et concept de kuouj-
taxiuan alors que notre ami Damian, un vieux paysan s´est empressé de répon-
dre avec empressement au nom de notre curieux personnage26. On pourrait sans
aucun doute affirmer que le premier est davantage acculturé que le second,
sans doute. Mais il y a davantage. Don Damian après tout, est un paysan qui a
passé près de septante années de sa vie au contact du kuayoj, le mont boisé du
petit village de Talol, quand l´autre a arpenté les classes des multiples écoles
primaires indigènes qu´il avait sous sa férule. Davantage encore. Le premier
habite une bien petite communauté relativement isolée (700 habitants), alors
que le maître d´école demeure dans le deuxième village en importance du
même municipe, Ahuatitla (presque 5000 personnes).
Cette précision n´est pas innocente évidemment, car elle privilégiera le dis-
cours du campagnard. Pour lui, la chose est entendue. Le kuoujtaxiuan existe.
Mais il lui nie toute apparence physique humaine. « On ne le voit pas, affirme
Damian, ce monsieur (ou mieux : ce maître), s´il est comme nous, n´est pas un
être vivant. il est un vent27, un souffle. il est invisible. « [Cette apparente contra-
diction est fréquente dans le discours autochtone. il s´agit après tout, de for-
muler avec des mots ce que l´on n´a jamais fait, si ce n´est cette fois, á la
demande de l´ethnologue]. On ne le devine que quand il enveloppe la montagne
d´une dense cape de brumes, mais aussi « quand il les agite » (?). Sans doute
une réminiscence des tremblements de terre peu fréquents dans cette région
huastèque, mais qui sans l´ombre d´un doute renvoie au tronc mythologique
mésoaméricain, lequel ponctue l´instabilité de notre monde. Mais suivons
encore don Damian qui souligne les dons bénéfiques de notre personnage.

24
De fait, la montagne boisée est dans la Huasteca comme dans la Sierra norte de Puebla, un
lieu énigmatique empli de dangers (généralement évitables si on prend soin de respecter quelques
règles rituelles). Hernández recense au moins cinq croyances relatives au kuayoj huastèque.
Hilario, HERnánDEz, Creencias de la Cultura Huasteca, Huejutla de Reyes, Hidalgo,
CECuLTA, 2007.
25
Idem.
26
Par contre, la perception analytique du kuayoj est beaucoup plus riche chez notre intellec-
tuel. nous ne l´exploiterons pas ici.
27
Ejekatl, vent. un des 4 principes vitaux matériellement actifs et potentiellement nocifs dans
les cosmovisions mésoaméricaines.
KUOUjtAxIUAN, LE SEignEuR DE LA MOnTAgnE 00

C´est lui qui commande les eaux de pluie et qui assure le bon terme des
récoltes, eaux pluviales « qui sont bonnes pour toutes les sortes de plantes ».
Mais alors ? à en croire cet informateur excellent connaisseur du tréfonds cul-
turel de sa région, ce kuoujtaxiuan-là, ne se confond-il pas avec l´omnipotent
– mais tellement ancien – Tlaloc, la divinité masculine des pluies, des plantes
et des orages ? Divinité généreuse autant que sourcilleuse, de nos jours offi-
ciellement disparue des agendas mythiques ? La chose est étrange à n´en pas
douter. Ainsi, dans la Sierra norte, le domaine inframondain – ou si l´on préfère
infraterrestre – du couple talokan tata et talokan nana, le talokan reste très
présent dans les représentations quotidiennes des nahua. Et si Tlaloc est nomi-
nalement absent28, il est particulièrement actif dans ses domaines, tant naturels
qu´imaginaires ! Rien de tel dans la région de Talol où le kuoujtaxiuan en vient
à se confondre parfois avec le dieu des chrétiens. C´est dire les contours peu
précis que cette figure importante revêt dans une autre région pas tellement
éloignée géographiquement de la Sierra norte de Puebla. Davantage ! C´est
l´écart relatif des représentations culturelles et sociales entre deux groupes
nahua qui surprend. De fait, en première analyse, la valence morale du person-
nage tellement présente dans la Sierra norte, est faiblement confirmée de
l´autre côté. Des explications ? Sans doute est-il permis d´incriminer les fac-
teurs historiques comme les vagues successives de pénétrations nahua dans
ces régions entre les 9e et 12e siècles. On sait aujourd´hui qu´elles reflètent des
courants migratoires aux origines hétéroclites29. voyons aussi que la Huasteca
a constamment été une terre de passage (et de brassage), somme toute peu iso-
lée car toujours convoitée par tous les groupes hégémoniques en expansion.
De son côté, la Sierra norte de Puebla (et ses zones circonvoisines) a formé
pendant longtemps des isolats partiellement cloisonnés quoiqu´ouverts aux iné-
vitables influences culturelles de ses voisins. Pour la première, l´influence des
teenek (groupe linguistique maya) est indéniable jusqu´à ce jour, sans parler
des probables contacts avec les hña-hñu (groupe linguistique otopame) relégués
aujourd´hui sous d´autres latitudes; pour l´autre, l’ascendant totonaque (groupe
linguistique tepehua-totonaque) également toujours opérant. il pourrait y avoir
plus. En effet, l´opulente Huasteca est aussi une région d´accès aisé et le sac-
cage environnemental date de bien plus longtemps que dans la Sierra. Ce qui
peut avoir contribué à l´effacement du débonnaire kuoujtaxiuan. à titre
28
Le déclarer nominalement absent doit souligner que les appellations tata et nana renvoient
à des discours populaires, les mêmes qui, après tout, ont pu être ceux des paysans précortésiens,
évidemment inconnaissables puisque nous ne connaissons que les grands systèmes théologiques
officiels.
29
Pensons que tous les indo-européens dont nous sommes les très lointains descendants ne
partagent pas nécessairement et dans tous leurs détails, les mêmes représentations.
00 Michel DUQUESNOY

d´exemple, renvoyons au pénible constat dressé par le chercheur Agustín ávila


qui, en 1996, écrivait : « l´image mythique de la richesse « [de la Huasteca]
devrait davantage être remplacée par celle « de la rupture de son équilibre éco-
logique », et à un « processus de dégradation irréversible (due) à la déforesta-
tion croissante et à la pollution des eaux de la plupart de ses rivières » 30.
Pour sa part, les accidents du relief dans la Sierra lui ont assuré pendant
longtemps une tranquillité propice à la perduration des éléments culturels
dominants. Elle ne sera exploitée intensivement que vers 1850, avec l´arrivée
des planteurs de café principalement originaires d´italie et les éleveurs de
bovins. Ce qui expliquerait aussi, selon nous, que la figure kuoujtaxiuan, y est
davantage active que dans la Huasteca où elle nous a paru, disons-le franche-
ment, anecdotique.
On terminera par une note relative aux atours du Montero, grand de taille,
coiffé d’un grand chapeau, chaussé de bottines, et arborant un ceinturon – du
moins dans l´imaginaire culturel des nahua de la Sierra norte de Puebla
puisqu´on a vu que pour ceux de la Huasteca – quand il subsiste encore – , le
même personnage ne présente aucun atour physique humain. Dans le premier
cas, c’est à s’y méprendre, l’image d’un Métis ou d’un Blanc, lequel a laissé
jusqu´à ce jour l´image d´un prédateur, sinistrement convoiteur des richesses
naturelles de la si généreuse montagne boisée. Chose étrange après tout puisque
le personnage mythique des nahua est exactement á l´inverse de notre lecture
sans doute trop audacieuse. Par contre, si aucun des artifices précédents ne
caractérisent le paysan nahua, la machette chasse tous les doutes : le kuouj-
taxiuan – véritable virtuose de l’instrument ! – appartient à ce monde rural,
austère et dur, dans lequel le maniement du coupe-coupe permet à l’homme
(mâle) de se tailler une identité et une place sous le soleil vaporeux tant de la
Sierra norte que de la Huasteca de Hidalgo. Mettre un machete dans la main
experte de cet être peu commun, n’est-ce pas une façon d’affirmer que le mâle
se tourne davantage vers cet espace brut et indompté de la nature, complémen-
taire de l’espace domestique, amplement maîtrisé par la femme ? nous en
avons l’intuition sans disposer d’un matériel suffisant qui nous permette d’ap-
porter une réponse catégorique.
Le nahua admet que l´être humain ne règne pas en maître et que sa domi-
nation n’est que relative, car toujours dépendante de « seigneurs « surpuissants.
il accepte les limites que lui impose sa condition humaine. Perception forte
puisqu´elle s´impose, en dépit des différences, tant dans l´univers humide de

30
Agustín, áviLA, ¿A dónde va la Huasteca? , dans Revista Estudios Agrarios, 5, Octobre-
Décembre 1996. 10 pp. version consultée en ligne au site de la revue. nous citons la page 2.
KUOUjtAxIUAN, LE SEignEuR DE LA MOnTAgnE 00

la Sierra norte que dans celui surchauffé de la Huasteca, tous deux biotopes
d´abondance légendaire quoique irréversiblement endommagés où, semble-t-
il, le kuoujtaxiuan ne règne plus en maître absolu de la forêt humide, bien
qu´avec plus d´impact encore dans le nord de l´État de Puebla où le chama-
nisme semble beaucoup plus actif d´ailleurs. Hélas ! le seigneur de la montagne
boisée cède chaque jour davantage de terrain à la funeste expansion de la dépré-
dation écologique.

conclusions : des écologies symboliques


On comprendra que les développements postérieurs se concevront davantage
sur la figure du kuoujtaxiuan de la Sierra norte de Puebla que sur celle, beau-
coup plus pauvre, de la Huasteca de Hidalgo31.
Rappelons que les conceptions de la nature sont toujours des constructions
sociales, culturelles soumises au bout du compte à des contextes historiques
variables. C´est dire par là leur valence arbitraire, ou si l´on préfère, subjectives.
néanmoins, avec Descola, il convient de rappeler qu´« une caractéristique
commune de toutes les conceptualisations des non humains, c’est que celles-
ci se forgent en référence au domaine humain »32 (notre traduction). Autrement
dit, elles sont des schémas mentaux, des entreprises « objectivantes », de mise
en ordre de l´univers.
L´univers des nahua n´est jamais réifié. il est un être vivant peuplés d´autres
êtres vivants qui se partagent bon gré mal gré un ensemble de territoires qui
souffrent souvent des immixtions mutuelles qui, la plupart du temps ne sont
pas neutres, c´est à dire sans effet. il devient dès lors primordial d´en compren-
dre les effets pour les contrecarrer et aussi les éviter, quand c´est possible.
il convient de donner à chacun de ces êtres vivants une place déterminée et de
« jouer » sur les modulations qu´offrent les partitions de la réciprocité, de la
rapacité, ou encore de la protection33 pour donner un sens, donc un ordre, au
cosmos.
Ce qui est moins ordonné dans la rationalisation indigène, c´est la systéma-
tisation elle-même. On n´y trouve pas souvent « un corpus d´idées cohérent et
systématique »34 (DESCOLA, op. cit, p. 106) car ce sont bien les expériences

31
il est toujours malaisé pour l´ethnologue de généraliser à partir du matériel accumulé dans
une seule région. Ce qui implique des limites sérieuses à nos affirmations puisqu´on ne peut
jamais prétendre connaître tous les cas dans une zone que l´on cloisonne arbitrairement et qui
est toujours plus ample que ce que l´on prétend.
32
Philippe DESCOLA, Construyendo naturaleza, pp. 101-123. Page citée, 105.
33
nous renvoyons à DESCOLA, op. cit.
34
DESCOLA, Ibid. p.106.
00 Michel DUQUESNOY

quotidiennes qui se trouvent au cœur des représentations et des gestes rituelles.


Pour les nahua, le principe moralisant est clair, profondément enraciné dans
une vision du monde qui se veut principe d´équilibre car tant la sphère sociale
que la sphère extérieure, « autre » – les occidentaux diraient « naturelle » –
sont confrontées aux menaces mutuelles. Et leurs effets risquent d´affecter gra-
vement les humains, dans leur santé physique autant que culturelle. Or, il
convient de le souligner, c´est toute une cosmovision singulière qui aujourd´hui
se voit sérieusement menacée de disparaître. Triste constat finalement puisque
les nahua, au même titre que la plupart des peuples indigènes de la planète, ont
compris depuis bien longtemps que les différences qui séparent les humains
des non humains, si elles sont réelles, apparaissent aussi comme des variations
de principes au long d´un même fil ontologique.
Et le paisible kuoujtaxiuan, si nous l´avons bien assimilé, offre ce précieux
mérite…

———

abstract
The occidental scientific a priori belong to the Cartesian heritage that means the separation
between the nature and the culture. if we follow the conceptual proposition of the anthropologist
Edvard Hviding, this particular division just reflects an « ethnoepistemology «. The affirmation
that each culture – including Occident– got her own vision and perception of the world, life
forms, human being and material dimensions makes that the Occidental points of views are indi-
genous too.
This essay tries to analyze this spectrum of the possibilities that a no material being, the pacific
mountain forest guardian, the kuoujtaxiuan, is offering for a kind of cultural ecologic approach
to the original thought of the Mexican indian nahua. important phantasmagoric personage in
the Sierra norte of Puebla, it seems disappearing from the Huasteca in the State of Hidalgo. The
challenge consists understanding why.
KUOUjtAxIUAN, LE SEignEuR DE LA MOnTAgnE 00

Mexique

Municipe de San Felipe

Localisation de l´État de Hidalgo et du municipe de San Felipe Orizatlán, dans la Huasteca de


Hidalgo.

Localisation de l´État de Puebla et du municipe de Cuetzalan el Progreso.


00 Michel DUQUESNOY

vue sur le mont Talol depuis San Felipe Orizatlán, Huasteca hidalguense.

vue sur la Sierra norte de Puebla (zone totonaque), depuis San Miguel Tzinacapan (zone nahua).