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A.

Brenner – 2020/2021 V22PH5

TEXTE 1

Bertrand Russell (1914), La méthode scientifique en philosophie, trad. P. Devaux, Paris, Payot,
2018 ; 8e Conférence, p. 280-283.

« En dépit des possibilités nouvelles de progrès en philosophie, le premier effet de cette


attitude c’est, comme en physique, de diminuer fortement l’étendue de ce que l’on croit connaître.
Avant Galilée, on se croyait en possession d’une connaissance immense sur toutes les questions les
plus intéressantes de la physique. Il établit certains faits relatifs à la chute des corps, pas très
intéressants en soi, mais d’un intérêt inappréciable comme exemples de connaissance réelle, et à
l’aide d’une méthode nouvelle dont il avait lui-même deviné la fécondité future. Mais ces quelques
faits ont suffi pour détruire tout le vaste système de connaissance imaginaire manié depuis Aristote,
comme le plus pâle soleil du matin suffit à faire pâlir les étoiles. De même en philosophie. Des
philosophes ont cru à un système, d’autres à un autre, mais presque tous crurent connaître à peu
près tout ; cependant, toute cette connaissance imaginaire contenue dans les systèmes traditionnels
doit être rejetée, et il faut tout recommencer, recommencement que nous estimerons plus heureux,
en vérité, s’il atteint des résultats comparables à la loi de la chute des corps de Galilée […].
Il serait précipité de parler avec confiance du progrès à venir de la philosophie. Beaucoup de
problèmes philosophiques traditionnels, peut-être la plupart de ceux qui ont intéressé un cercle plus
étendu que celui des techniciens, ne paraissent pas solubles par des méthodes scientifiques. De
même que l’astronomie perdit une grande part de son intérêt humain, quand elle cessa d’être
astrologique, de même la philosophie doit perdre de son attrait en devenant moins prodigue de
promesses. Mais la méthode nouvelle, couronnée de succès déjà dans des problèmes aussi antiques
que ceux du nombre, de l’infini, du continu, de l’espace et du temps, devrait faire appel (ce que les
vieilles méthodes ont complètement négligé de faire) à ce vaste groupe d’hommes, toujours
croissant, à la recherche de la science — à ces hommes qui jusqu’à présent, non sans raison
légitime, se sont détournés de la philosophie avec un certain mépris. La physique, avec son principe
de relativité et ses investigations révolutionnaires sur la nature de la matière, éprouve un besoin de
renouveler ses hypothèses fondamentales, et la philosophie scientifique aspire à faciliter sa tâche.
La seule et unique condition, je crois, qui soit nécessaire pour assurer à la philosophie dans un
avenir prochain une perfection surpassant tout ce qui a été atteint jusqu’ici par les philosophes est la
création d’une école de penseurs, ayant un entraînement scientifique, et des intérêts philosophiques,
débarrassés des traditions du passé, et ne se laissant pas égarer par des méthodes littéraires, qui
copient les Anciens en toutes choses, excepté leurs mérites. »

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