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A.

Brenner – 2020/2021 V22PH5

TEXTE 4

Claude Bernard (1865), Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, Garnier-


Flammarion, 1966 ; 3e partie « Applications de la méthode expérimentale à l’étude des
phénomènes de la vie », Chap. 1 ; pp. 228-234.

« Dans la constatation d’une observation, il ne faut jamais aller au-delà du fait. Mais il n’en est
pas de même dans l’institution d’une expérience ; je veux montrer qu’à ce moment les hypothèses sont
indispensables et que leur utilité est précisément alors de nous entraîner hors du fait et de porter la
science en avant. Les hypothèses ont pour objet non seulement de nous faire faire des expériences
nouvelles, mais elles nous font découvrir souvent des faits nouveaux que nous n’aurions pas aperçus
sans elles […]. Il arrive […] qu’on peut partir d’une hypothèse qui se déduit d’une théorie. Dans ce
cas, bien qu’il s’agisse d’un raisonnement déduit logiquement d’une théorie, c’est néanmoins encore
une hypothèse qu’il faut vérifier par l’expérience. Ici en effet les théories ne nous représentent qu’un
assemblage de faits antérieurs sur lesquels s’appuie l’hypothèse, mais qui ne sauraient lui servir de
démonstration expérimentale. Nous avons dit que dans ce cas il fallait ne pas subir le joug des
théories, et que garder l’indépendance de son esprit était la meilleur condition pour trouver la vérité et
pour faire faire des progrès à la science […].
On ne doit donc jamais être trop absorbé par la pensée qu’on poursuit, ni s’illusionner sur la
valeur de ses idées ou de ses théories scientifiques ; il faut toujours avoir les yeux ouverts à tout
événement, l’esprit douteur et indépendant, disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien
laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut être, en un mot, dans une disposition intellectuelle
qui semble paradoxale, mais qui, suivant moi, représente le véritable esprit de l’investigateur. Il faut
avoir une foi robuste et ne pas croire ; je m’explique en disant qu’il faut en science croire fermement
aux principes et douter des formules ; en effet, d’un côté nous sommes sûrs que le déterminisme
existe, mais nous ne sommes jamais certains de le tenir. Il faut être inébranlable sur les principes de la
science expérimentale (déterminisme), et ne pas croire absolument aux théories […]. Pour les sciences
expérimentales, le principe est dans notre esprit, tandis que les formules sont dans les choses
extérieures. Pour la pratique des choses on est bien obligé de laisser croire que la vérité (au moins la
vérité provisoire) est représentée par la théorie ou par la formule. Mais en philosophie scientifique et
expérimentale ceux qui placent leur foi dans les formules ou dans les théories ont tort. Toute la
science humaine consiste à chercher la vraie formule ou la vraie théorie de la vérité dans un ordre
quelconque. Nous en approchons toujours, mais la trouverons-nous jamais d’une manière
complète ? »