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Aux origines de l’extrémisme islamiste https://journals.openedition.

org/chrhc/14017

Cahiers d’histoire. Revue


d’histoire critique
145 | 2020 :
Penser les violences religieuses en Méditerranée
DOSSIER

Aux origines de l’extrémisme


islamiste
ALI EL YOUSFI ALAOUI
p. 39-53

Résumés
Français English
Les religions monothéistes sont-elles des facteurs d’apaisement de tensions, ou plutôt
d’exacerbation des crises ? Cet article se fixe comme objectif de montrer qu’une religion qui
prétend détenir la vérité absolue ne peut que conduire à la fracture sociale, à l’exclusion de
l’autre et au repli sur soi, voire au terrorisme. Pour ce faire, nous partirons du texte coranique
afin de montrer comment, tout au long de l’histoire de l’islam, la conjonction du pouvoir, du
savoir et de la masse a fait écran à son message « ultime », celui porteur de paix et de liberté de
conscience, pour éterniser son message « conjoncturel », celui qui soumet les gens à ses lois,
de gré ou de force.

Are monotheistic religions factors in appeasing tensions or rather in compounding crises? This
article aims to show that any religion claiming to hold absolute truth can only lead to dividing
society, excluding the “other”, driving people to withdraw into themselves, or even to
terrorism. To achieve that, we shall start with the Koranic Text in order to show how, all
through the history of islam, the combination of power, knowledge and the masses has acted
as a screen hiding the “ultimate” message of islam, that of carrying peace and freedom of
conscience, with a view to perpetuating its “conjonctural” message that is subjecting people to
its laws, forcibly or willingly.

Entrées d’index
Mots-clés : kharijisme, hanbalisme, mû’tazilisme, ibn-Taymyya, wahhabisme, renaissance,
Frères musulmans
Keywords : kharijism, hanbalism, mû’tazilism, ibn-Taymyya, wahhabism, revival, Muslim
brothers

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Texte intégral
1 À l’aube du 21e siècle, et alors que la mondialisation bat son plein, que les hommes,
les valeurs, les idées et les produits ne connaissent plus de frontières, des extrémistes
de tout bord scandent la triste litanie du choc des civilisations, du repli sur soi, de la
fermeture des portes de leurs territoires, certains allant même jusqu’à déclarer la
guerre à « l’autre », le « différent ». Parmi ces voix dissonantes brillent celles des
radicaux des trois religions dites monothéistes. En effet, si les polythéismes se
montrent, le plus souvent, ouverts aux autres, pour un Grec, un Romain, un Gaulois
ou un Égyptien, les dieux des autres sont des dieux, chacun des trois grands
monothéismes – judaïsme, christianisme et islam1 – considère qu’il n’existe qu’un
dieu et un seul, le leur, toute autre croyance relevant de l’idolâtrie. Certes, le contexte
actuel montre que les monothéismes n’ont pas le monopole de l’intolérance :
l’hindouisme, le bouddhisme sont aujourd’hui également le socle de politiques
d’exclusion sur les bases de l’appartenance religieuse2. C’est cependant la
confrontation des monothéismes qui retiendra ici notre attention, parce que leur
proximité dans l’espace méditerranéen, les rejeux permanents de leurs luttes en font
des réalités cruciales à la compréhension de cet espace. Comme l’explique bien
Maurice Sartre3, les monothéismes se fondent en quelque sorte sur l’exclusion, sur la
séparation entre deux groupes antagonistes, fidèles et infidèles, croyants et
incroyants, quel que soit le nom qu’on leur donne selon les époques. En conséquence,
l’autre apparaît comme un adversaire qu’il faut amener à croire de gré ou de force.
Même si le judaïsme semble avoir renoncé depuis longtemps à cette quête
missionnaire, il ne la récuse pas et envisage une conversion de tous à la fin des
temps. Quant au christianisme et à l’islam, il suffit de lire leur longue histoire de
violence pour prendre conscience de leur volonté de domination universelle
exclusive. De surcroît, ces trois monothéismes se fondent sur des textes dits inspirés
de Dieu, voire délivrés par lui (la loi de Moïse, le Coran incréé), interdisant toute
remise en question sous peine de sacrilège 4. Quand cet exclusivisme se conjugue à
des intérêts géopolitiques, il conduit inévitablement à l’extrémisme – qui s’appuie sur
la conviction de détenir la vérité absolue –, à l’inquisition, à la xénophobie et aux
massacres dont témoignent l’histoire de la relation entre les trois monothéismes,
d’un côté, et celle des courants antagonistes au sein de la même religion
(christianisme5 et islam), de l’autre. La persécution des juifs par les Wisigoths
convertis au christianisme dans la péninsule ibérique, les razzias à l’aube de l’islam,
puis les Croisades, pour s’en tenir à ces quelques exemples, sont l’illustration
historique de cet exclusivisme et de cette conviction de détenir la vérité absolue.
2 Au sein de la même religion, certains groupes ou personnes se dressent contre
leurs coreligionnaires au nom de cette religion qu’ils souhaitent voir triompher. Les
trois factions de l’islam, Kharijite, Chi’ite et Sunnite, souvent en conflit violent, en
sont l’illustration historique. Les organisations terroristes perpétuent les mêmes
idées aujourd’hui, en menant une guerre universelle contre ces deux camps : les
mécréants et les « tièdes6 ». L’Europe chrétienne n’a pas échappé aux guerres
fratricides, et les guerres de religion des 16e et 17e siècles n’en sont que l’une des
expressions les plus amples. Nous nous contenterons ici de rappeler quelques étapes
particulièrement significatives de l’histoire de l’islam, celles qui montrent que les
formes religieuses sont modelées par les besoins sociaux.
3 On peut partir du conflit d’interprétation contemporain particulièrement vif.
Parmi les exégètes de l’islam, un courant avance en effet que l’islam est tolérance,
ouverture et religion de libre arbitre. Cette lecture trouve dans les textes mecquois et
dans certains hadith, propos du prophète, de quoi étayer son point de vue. Ainsi :

« Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de


l’égarement. Donc quiconque mécroit au Rebelle tandis qu’il croit en Allah
saisit l’anse la plus solide, qui ne peut se briser. Et Allah est Audient et

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Omniscient » (Coran, II : 256), « Et dis : “La Vérité émane de votre seigneur”,


quiconque le veut, qu’il croie, et quiconque le veut, qu’il mécroie … » (Coran,
XVIII : 29), « Si Dieu l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru.
Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? » (Coran, X : 99), « Tu
(Muhammad) ne diriges pas qui tu aimes : mais c’est Allah qui guide qui il veut.
Il connaît mieux cependant les bien-guidés » (Coran, XXVIII : 56).

4 Mahmoud Mohamed Taha, homme politique et exégète religieux soudanais, pendu


par les autorités de Karthoum en 1985, estimait que les révélations mecquoises7
représentent le message ultime de l’islam, mais que « les musulmans, comme
d’autres avant eux [les juifs], se sont […] épargnés la tâche, autrement plus difficile,
de progresser dans la voie indiquée par le message ultime de la foi8 ».
5 L’autre courant de l’islam se réfère aux versets, sourates et chapitres médinois,
ceux qui ont été révélés au Prophète entre 622 et 632, et que Mahmoud Mohamed
Taha qualifiait de commandements qui « doivent être lus comme conjoncturels, non
comme l’image finale, la réalisation de l’absolu9 ». Dans ces sourates médinoises, le
Coran décrète que l’islam détient la vérité absolue, qu’il est la « vraie » religion, qui
comprend l’essentiel des religions monothéistes qui l’ont précédé et les abroge. Selon
le Coran, ces religions sont devenues obsolètes et l’ensemble des humains doit
embrasser la « vraie » religion sous peine de s’égarer et de figurer parmi les perdants,
ici-bas et dans l’au-delà :

« Certes, la religion acceptée d’Allah, c’est l’islam. Ceux auxquels le Livre a été
apporté ne se sont disputés, par agressivité entre eux, qu’après avoir reçu la
science [l’islam]. Et quiconque ne croit pas aux signes d’Allah, alors Allah est
prompt à demander des comptes » (Coran, III : 19), « Et quiconque désire une
religion autre que l’islam ne sera point agréé, et il sera, dans l’au-delà, parmi les
perdants » (Coran, III : 85).

6 Cette conception de « détenteurs de la vraie religion » sera renforcée par la


description selon laquelle les musulmans sont la meilleure communauté :

« Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes.
Vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez en Allah. Si les
gens du livre croyaient, ce serait meilleur pour eux, il y en a qui ont la foi, mais
la plupart d’entre eux sont des pervers » (Coran, III : 110).

7 Les paroles du Prophète vont bien évidemment dans le même sens que celui du
Coran, quand il dit : « Au Nom de celui qui détient mon âme, quiconque, juif ou
chrétien, entend parler de moi, et ne croit pas en ce qui m’a été révélé, ira à
l’enfer10 », ou encore :

« Il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils attestent qu’il
n’y a de dieu qu’Allah et que Muhammad est le messager d’Allah, qu’ils
accomplissent la prière et donnent l’aumône canonique (Zakat). S’ils font cela,
ils auront préservé vis-à-vis de moi leur sang et leurs biens, sauf ce que l’islam
exige en vertu de son Droit, et leur jugement sera du ressort de Dieu. » 11

8 En effet, après une courte période de vivre-ensemble entre musulmans et juifs,


selon la charte de Médine établie par le Prophète en 622, ces derniers seront chassés
de Médine12. Yathrib deviendra alors Madînat An-Nabî, la « ville du Prophète ». Les
musulmans procéderont par la suite au prosélytisme, d’abord par l’appel pacifique
aux différentes tribus à intégrer l’islam, et ensuite par voie de conquêtes ou de
razzias13.
9 Après le décès du Prophète, son premier calife, Abu Bakr, met en œuvre cette
conception selon laquelle embrasser l’islam n’est pas un choix mais une obligation.
Et c’est au nom de cette représentation qu’il mène la guerre contre les tribus qui se
sont apostasiées, mais aussi contre ceux parmi les musulmans qui ont tout
simplement arrêté de lui payer l’aumône. Or, dans le Coran, la ridda – qui signifie se
« détourner de sa foi » – n’est sanctionnée par aucune peine temporelle. C’est ce qui

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conduisit l’islamologue tunisien Mohammed Talbi à dénoncer la loi sur le blasphème


dans les sociétés contemporaines, parce qu’il la considère « comme non musulmane
et absolument sans base dans le Coran, qui affirme de façon claire la liberté de
conscience14 ». En d’autres termes, la question de la « ridda » relève du privé et de la
stricte relation entre la personne et Dieu. Quant à la tradition du Prophète, les seuls
hadiths qui justifient les peines se réfèrent non pas, comme il est usuel de le penser,
au changement de foi, mais bien à une trahison mettant potentiellement en danger la
communauté musulmane. C’est donc la trahison politique et non la conviction intime
qui était visée par les textes de la tradition.

Les kharijites azraqites, première secte


extrémiste de l’islam
10 Un demi-siècle environ après le décès du Prophète, une branche des ex-partisans
d’Ali15 s’est opposée à lui, après qu’il eut accepté en 657 l’arbitrage avec Mu’âwiyya,
ancien opposant au prophète, suite à la bataille de Siffin. Ces croyants se nommeront
eux-mêmes les mûhakkima (« ceux qui n’acceptent que le gouvernement divin »),
mais leurs adversaires les appelleront al-Khawârij (kharijites : ceux qui sont sortis
des rangs des partisans d’Ali). Une branche de ces kharijites développera une vision
littéraliste de l’islam et une définition très étroite du musulman. Il s’agit des
azraqites16, qui constituent la secte la plus radicale et la plus violente. Cette secte
considère ceux qui ne souhaitent pas la rejoindre comme des incroyants ; elle
s’arroge le droit de les combattre et de les tuer. Elle considère comme grands
pécheurs ceux qui refusent de prendre les armes contre une autorité injuste.
11 Les principes des azraqites vont rester des références pour certains groupes
religieux et vont être la source de la légitimité de la lutte pour différentes sectes et
organisations violentes, jusqu’aux terroristes d’aujourd’hui. On peut retenir
principalement de cette doctrine les principes suivants :
12 Al-Khûrûj (le fait de « sortir pour combattre au nom de Dieu ») : ils affirment que
combattre un gouvernant injuste est obligatoire dès lors que les opposants sont au
nombre de quarante, mais la manifestation de l’opposition est un devoir à partir de
trois personnes.
13 L’isti’râd (la « démonstration de force ») : les qa’adah (« ceux qui ne sortent pas
pour combattre ») sont des associationnistes avec lesquels aucun mariage ni aucun
commerce n’est licite.
14 Al-Kitmân (la « dissimulation de ses convictions ») : ils s’opposent à la
dissimulation des convictions, qu’ils qualifient d’hypocrisie et d’opportunisme
assimilable au qu’ûd17.
15 L’espace : l’espace soumis au camp adverse est considéré comme un territoire
impie (Dâr al Kûfr) dans lequel la guerre est licite (Dâr al-harb) et dont il faut partir
pour rejoindre celui sur lequel règne l’imâm (guide/chef) légitime, qui ne peut être
que l’un des leurs, et qui est désigné par le nom de « territoire d’émigration » (Dâr
al-Hijra=Dâr al-islam).
16 L’imtihân (l’épreuve) : elle consiste à vérifier la sincérité de ceux qui se
convertissent à leur doctrine. Ces néophytes doivent égorger un adversaire fait
prisonnier (de préférence un de leurs proches, un parent).
17 Ce sont ces principes azraqites que l’organisation terroriste (EIIL), communément
connue par son acronyme arabe, Daech, a mis en œuvre durant sa période d’activité.
Dans le premier numéro de son magazine électronique de propagande, Dabiq, publié
le 15 juillet 2014, ledit État islamique explique que le monde se compose de deux
camps : « le camp de l’islam et de la foi, et le camp de l’incrédulité et de
l’hypocrisie ». Le monde est divisé, selon Abou Bakr al-Baghdâdî, l’autoproclamé
« Amir al Mûminîn » (« commandeur des croyants »), calife de « Daech », en deux

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univers : d’un côté les musulmans et les mujahidûn, jihadistes, et de l’autre les juifs,
les croisés et leurs alliés. Et les premiers ont l’obligation de faire le jihad aux seconds,
ou d’émigrer vers un territoire « libéré » par les « mujahidûn ».

Une autre source historique : Ibn


Hanbal (778-855) – Bagdad
18 Tout au long du 8e siècle et au début du 9e, le fiqh, droit musulman, s’est constitué
autour de quatre écoles, qui seront appelées plus tard les écoles sunnites de la
chari’a18. La quatrième et dernière de ces écoles, celle d’Ahmed Ibn Hanbal, au
9e siècle, s’est distinguée par sa rigueur et sa lecture littéraliste du Coran. Elle a
limité les sources de la chari’a au Coran, la sunna et le consensus des ‘ulémas, quand
celui-ci est en adéquation totale avec le texte. Littéraliste convaincu que le Coran et la
sunna suffisent à fournir les bases du droit, Ibn Hanbal s’illustre dans la lutte contre
le chiîsme et le mutazilisme, ce courant de l’islam qui intégrait des éléments de la
philosophie grecque et cherchait à développer une forme de rationalisme. Ibn Hanbal
triomphe et impose une conception religieuse qui résume la science au Coran et à la
sunna. Ce courant reste actif jusqu’au 13e siècle. Il sera perpétué à Damas avec Ibn
Taymyya au 13e siècle, théologien de grande influence dont il est question ci-dessous,
puis par Ibn Qaim al-Jouzia, théologien de Damas au 14e siècle. Ce courant s’est
ensuite développé en Arabie au 18e siècle, notamment avec Mohamed Ibn Abd al-
Wahhab, théologien réformateur qui souhaitait revenir à une pureté ancienne de
l’islam, tel que les salaf, les premiers musulmans, l’auraient pratiqué. Cette théologie
s’est traduite notamment par la destruction des mausolées et la condamnation des
cultes associés aux tombeaux comme idolâtrie. Elle a aussi promu la lapidation des
femmes adultères. Elle est la source du wahhabisme actuel de l’Arabie saoudite.
19 Arrivé au pouvoir en 813, Al-Mâmûn, le septième calife abbasside, adoptera
quelques années plus tard le mû’tazilisme (le courant le plus ouvert de la théologie
spéculative) comme dogme de l’État. Un des éléments fondamentaux de ce courant
est le principe du « Coran créé », qui s’oppose au « Coran incréé » des littéralistes.
Cette interprétation trouve un fort écho chez Mahmoud Mohamed Taha quand il
considère que « les commandements faits à cette société [celle de Médine] doivent
être lus comme conjoncturels, et non comme l’image finale de la société idéale, la
réalisation de l’absolu19 ». Al-Mâmûn impose l’inquisition contre les traditionalistes,
dont Ahmed ibn Hanbal, qui fera probablement de la prison. Le califat abbasside
connaît alors sa parenthèse d’ouverture (813-847). Bayt al Hikmah – la maison de la
sagesse – accueille musulmans et juifs pour la traduction des œuvres grecques et
persanes. Mais l’éclaircie est de courte durée car, en 847, le dixième calife Al-
Mutawaqqil cède sous la pression des traditionalistes soutenus par la masse. Il
rétablit la « voie des gens de la sunna et de la jamâ’a »20, lesquels soutiennent le
principe du « Coran incréé », donc intemporel, détruit le tombeau d’al-Hussein 21 à
Karbala, interdit toute théologie spéculative et évince les mû’tazilites de la cour. À
partir de cette époque, la lecture littéraliste s’installe pour de bon, même si des voix
se lèvent de temps à autre pour appeler à l’usage de la raison. Au 12e siècle, Averroès
brillera par la célébration de la raison, mais le littéralisme l’emportera et les livres du
philosophe seront brûlés.

Ibn Taymyya (1263-1328) – Damas


20 Né à Haran, « sud de l’actuelle Turquie », dans une famille hanbalite, Ibn Taymyya
s’établit à Damas pour fuir les Mongols. Il mène une vie de célibataire, consacrant sa
vie à l’enseignement, au prêche et à la guerre sainte. Ses positions politiques lui

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valent des séjours en prison, et il meurt dans une geôle. Son œuvre, composée
principalement de recueils d’avis juridiques (fatwas) et de théologie, a eu une
influence décisive sur le développement de l’islam. En témoigne son autorité dans la
théocratie wahhabite en Arabie saoudite, de même que dans les diverses tendances
« salafistes » qui dérivent du wahhabisme et prônent le même idéal d’un retour à
l’islam originel des prédécesseurs (le salaf).
21 Son idéal est de purifier la religion des musulmans en la ramenant à l’orthodoxie.
Il prône l’élimination de tous les éléments identifiés comme étrangers à l’édification
de l’islam par Muhammad et le salaf, à savoir tous les rituels et toutes les fêtes
religieuses d’origine païenne ou judéo-chrétienne, considérés comme innovations
blâmables, et le culte des saints, qui prête à Dieu des associés. Il rédige une fatwa
appelant au jihad – la guerre sainte – contre les chiites, les chrétiens et les Mongols
(faussement convertis à l’islam en ce qu’ils ne se conforment pas à la loi musulmane
– « Chari’a » – et continuent de puiser dans le droit coutumier). Il élabore aussi des
réfutations en règle de doctrines qu’il tient pour hérétiques chez les philosophes
al Fârâbî, Avicenne et Averroès. Pour lui, ces philosophes disqualifient les discours
des prophètes et commettent le crime d’évaluer la loi divine révélée à l’aune d’une
philosophie politique héritée des Grecs polythéistes22. Sa théologie est aujourd’hui
fortement présente dans les courants salafistes, comme celle de Mohamed ibn
Abdelwahhab, théologien du 18e siècle.

Mohamed ibn Abdelwahhab


(1703-1792) – Péninsule arabique
22 Fils d’un alim hanbalite de ‘Ûyayna, au sud de Nadjd, il suit des études religieuses
à Médine, puis Bagdad et enfin Qom (Iran). Théologien appartenant à la tradition
issue d’Ibn Hanbal et Ibn Taymyya, il en renforce à son tour le rigorisme et le
littéralisme.
23 En 1739, il rédige sa philosophie religieuse dans son principal ouvrage, Le Livre du
monothéisme » (kitâb at-Tawhidi), où il fait son constat des causes du retard du
monde musulman, qu’il résume dans l’éloignement du livre saint et de la tradition de
son prophète, la corruption des ‘ûlemas, et la propagation de l’associationnisme
(shirk).
24 Afin de remédier à cette décadence, Ibn Abd al-wahhab prône le retour à l’islam
pur, celui du prophète et de ses compagnons, et le « tawhid » (l’unicité de Dieu),
c’est-à-dire l’abolition de toute sorte d’associationnisme. Pour atteindre cet islam
pur, il préconise d’appliquer la chari’a, d’abolir le culte des saints, les mausolées, le
tabac, l’alcool, le chapelet, la musique, le chant, et de combattre le soufisme et le
chî’isme, considérés comme hérésies. Autrement dit, il appelle au retour à un islam
littéral (Coran et hadith), voire le ijmâ’e, (consensus) des savants musulmans, quand
celui-ci est en adéquation totale avec les textes. Après une période de prêche, il part à
la tête de ses disciples unionistes (Al-Mûwahhidûn) détruire les objets des dévotions
païennes et hérétiques, arbres et tombeaux.
25 Sur le plan politique, l’État envisagé par Ibn Abdel Wahhab doit fonctionner
exclusivement selon la chari’a, et les fidèles doivent obéir totalement à leur souverain
qui, sous le regard vigilant d’un corps de dignitaires religieux, doit à son tour
respecter de façon absolue les préceptes de l’islam. Le cas échéant, ce corps
l’excommunie.
26 Le pacte de Nadjd, scellé en 1745 à Dir’iya entre le cheikh Ibn Abdel Wahhab et
l’émir Mohamed ibn Sa’oud, stipulait que les deux hommes allaient « manifester la
religion d’Allah, combattre sur Son chemin, faire disparaître les avatars de
l’associationnisme, en effacer les traces et arracher les racines ; restituer les
croyances authentiques et rendre l’islam manifeste en le débarrassant de ce qui a pu

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s’y agréger comme associationnisme et lui être ajouté comme affabulations23 ».


Dir’iya fut ainsi considérée comme une véritable Dâr al-islam au milieu de territoires
divers dans la péninsule arabe, et les adeptes du mouvement se virent obligés d’y
émigrer (faire la hijra). Car délaisser une terre de polythéisme pour une terre d’islam
est une obligation24 pour cette communauté, et le restera jusqu’à l’avènement de
l’Heure25.
27 À l’instar de ses prédécesseurs, le kharijisme azraqite, le hanbalisme et le
« taymyyisme », le wahhabisme se présente comme la seule « vraie » religion. Son
interprétation littéraliste, conservatrice et exclusive de l’islam doit donc s’imposer à
tous ; ceux qui la refusent sont déclarés égarés, hypocrites, hérétiques, voire
mécréants.
28 Les wahhabites, souligne l’islamologue tunisien Hamadi Redissi, ont réinventé le
manichéisme. Force contre force : « musulmans », gens « de la religion », « de la
croyance », « de la communauté », « de la foi », contre « les impies », les « gens de
l’erreur », « les égarés », « les apostats » et « les partisans de la discorde ». Le jihad
est donc légitime. Trois cibles sont particulièrement visées : les bédouins ignorants,
les saints innovateurs et les ‘ulémas égarés26.
29 Plus tard, au début du 20e siècle, le roi Abdelaziz, fondateur du royaume saoudien
moderne, rebaptisera cette doctrine « salafisme », afin de faire croire qu’elle est
conforme aux croyances et aux pratiques orthodoxes des salaf, c’est-à-dire les trois
premières générations de musulmans.
30 Le royaume d’Arabie ne s’est pas contenté d’adopter cet islam salafiste comme
dogme de l’État. Bien au contraire, il a profité de la manne pétrolière, de la présence
des lieux saints sur son territoire et de la simplicité des préceptes pour exporter cette
orthodoxie aux quatre coins du monde. À ce propos, l’historien, spécialiste de l’islam,
Nabil Mouline, souligne que l’université islamique de Médine « a produit, depuis sa
création en 1961, environ quarante-cinq mille cadres religieux de soixante-sept
nationalités27 ».

La parenthèse de la Nahda,
renaissance arabe
31 Suite à l’expédition de Napoléon en 1798 et à l’envoi de missions d’étudiants en
France par Mohamed Ali, gouverneur d’Égypte, une nouvelle acception d’islâh
(réforme) émerge dans le champ culturel arabe et islamique. Des intellectuels
musulmans, tel Rifâ’a Tahtâwi, le pionnier de la renaissance arabe, qui ont voyagé en
Europe et découvert aussi bien les œuvres des Lumières que la vie politique, sociale
et intellectuelle en Occident, ont ouvert le débat sur la nécessité de la réforme28. En
prônant un retour à l’islam originel, ils aspirent non pas à l’appliquer à la lettre et
revivifier la « communauté modèle du prophète », mais à le réinterpréter et l’adapter
aux besoins modernes tout en s’ouvrant sur les sciences et les institutions
occidentales. Avec Jamal Eddine al Afghânî et Mohamed Abdûh, l’islâh, la réforme,
signifiera toujours le retour aux sources et l’usage de la raison pour réformer la
religion et en faire un socle de l’umma – la communauté –, afin de relever le défi de
la modernité. Cependant, après la mort de Mohamed Abdûh, son disciple Rachid
Réda bridera la pensée de son maître jusqu’à la rapprocher, voire l’aligner sur le
wahhabisme : l’islâh consiste, selon lui, en un retour aux sources afin de combattre le
soufisme et le colonialisme. L’œuvre prolifique de Rachid Réda aura bien contribué à
la fermeture de cette parenthèse de dynamisme intellectuel qui a duré un siècle
environ. Elle aura aussi légitimé le wahhabisme et ouvert la voie à l’émergence de la
confrérie des Frères musulmans.

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Les Frères musulmans


32 L’année 1924 connaît un événement important dans l’histoire du monde arabe et
islamique. Il s’agit de l’abolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk et la mise en
place de la république laïque de Turquie, qui sonne ainsi le glas d’une institution
vieille de quelque quatorze siècles. L’année suivante, 1925, est marquée sur le plan
intellectuel par la publication du célèbre ouvrage d’Ali Abderraziq29, « al-islam wa
ûsûl al-hûkm » (L’Islam et les fondements du pouvoir), dans lequel il rejette la
continuité entre le prophète et les califes dits bien-guidés. L’auteur y considère que le
prophète n’était pas un roi, mais simplement un guide spirituel qui n’a jamais fondé
un État islamique. Sa légitimité en tant que guide spirituel était religieuse, du fait
même qu’il était chargé de transmettre un message, alors que les califes dits bien-
guidés n’en avaient pas, et par conséquent ne pouvaient prétendre à pareil statut : ils
étaient des chefs temporels. Abdou Filali-Ansary, qui a traduit le livre en français30, y
a vu une démonstration de la séparation radicale du spirituel et du temporel 31. De ce
fait, aucun principe religieux n’interdit aux musulmans de fonder leur État sur les
bases de la raison humaine et de s’inspirer des expériences humaines qui se sont
avérées les meilleures.
33 Les deux événements représentent un séisme dans le monde arabe et islamique.
D’une part, la communauté musulmane se constitue dès les premiers temps autour
de l’institution du califat. Son effondrement représente donc dans l’imaginaire
collectif la fin du monde, la fin d’un monde du moins. D’autre part, un alim
(théologien-juriste musulman) qui remet en question la légitimité religieuse des
califes dits bien-guidés menace de détruire l’édifice que l’orthodoxie sunnite s’était
affairée à construire des siècles durant.
34 Cette apocalypse n’allait pas rester sans suite, d’autant que le débat autour de la
réforme de l’islam, de la place de la chari’a, du panislamisme, avait été entamé plus
d’un siècle auparavant et que les Occidentaux – Anglais et Français – avaient déjà
occupé des territoires arabes et islamiques. C’est donc dans ce contexte de crise
économique, sociale et politique que Hassan al-Banna fonde en 1928 la confrérie des
Frères musulmans, dont les objectifs initialement affichés étaient « de faire appliquer
la chari’a et de revenir aux traditions morales islamiques sans confrontation avec le
pouvoir32 ».
35 Cependant, la confrérie ne tarde pas à dépasser le discours moralisateur et les
méthodes pacifistes d’action sociale. En effet, à l’issue de la guerre de 1948 en
Palestine, la rupture entre le roi Farouk et la confrérie est consommée et l’un des
membres de l’aile militaire de cette dernière, al-Tanzîm al-khâs (l’Organisation
spéciale), assassine l’auteur du décret de la dissolution de l’organisation, le Premier
ministre égyptien Mahmoud Fahmi al-Naqrachi, le 28 décembre 1948. Moins de trois
mois plus tard, le guide général, Hassan al-Banna, est lui-même abattu le 12 février
194933. Le mouvement devient alors illégal et, avec l’arrivée au pouvoir de Jamal
Abdel Nasser, la radicalisation du mouvement s’accentue de plus belle pour atteindre
son summum dans les écrits de Sayyid Qutb, rédigés pendant toute la période de son
incarcération et jusqu’à sa pendaison le 29 août 1966. Qutb considère l’islam comme
un texte fixe (intemporel) dont les termes et les règles sont intouchables : « Le texte
et non la raison doit avoir un rôle d’arbitrage. Le rôle de la raison doit être de
comprendre le texte et de s’y tenir, et non de juger son contenu, le refuser ou
l’accepter34 ». Dans son ouvrage célèbre Ma’âlîm fi at-tariq (« Jalons sur la route »),
Qutb sépare les sociétés en deux catégories : la société de la jâhilyya (la barbarie) et
la société musulmane. Il considère que l’humanité est tombée dans la jâhilyya et la
violation du pouvoir divin, et appelle à la destruction de ces sociétés de l’idolâtrie,
judaïsme et christianisme, et même certaines de celles qui se déclarent musulmanes.
Son ouvrage trace la voie à la construction de la société islamique sur les décombres
de la société de la Jâhilyya :

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« Nous vivons aujourd’hui une jâhilyya comparable à celle qu’avait connue


l’islam à sa naissance, ou même pire. Tout ce qui nous entoure est fait de
jâhilyya, même les conceptions des individus, leurs doctrines, leurs
confessions, leurs mœurs et coutumes, leurs sources de culture, leurs arts et
leurs lettres, leurs lois. Même une grande partie de ce que l’on appelle culture
islamique, philosophie et pensée islamique, est également née de cette
jâhilyya. »35

36 À sa sortie de prison, en 1971, Choukri Ahmed Mustapha, un des jeunes


compagnons de prison de Sayyid Qutb, estime que la confrérie est devenue trop
modérée avec l’arrivée au pouvoir du président Anouar al-Sadat36. Il fonde alors
« Jamâ’at al-muslimîn » (Association des musulmans), connue sous le nom d’« at-
Takfir wal-Hijra »37 (Anathème et émigration). Les partisans de Choukri Ahmed
Mustapha le déclarent commandeur des croyants et guide de la « Jamâ’at al-
muslimîn ». La nouvelle organisation jette l’anathème sur la société égyptienne,
qu’elle qualifie d’apostate, et invite les vrais croyants à se séparer spirituellement des
sociétés impies. L’émir de la « Jamâ’at » met ses plans à exécution en invitant ses
partisans à émigrer vers des régions montagneuses et des grottes dans la
circonscription d’Abî qarqas, à plusieurs centaines de kilomètres du Caire, du côté
d’al-Minya38, pour s’y préparer à combattre les impies39.

L’islamisme et la bipolarisation du
monde
37 Ainsi, l’histoire de l’islam est marquée par la division du monde en deux sphères
antagonistes, « Dâr al-islam » et « Dâr al-harb » ; une vision qui caractérise les
différents mouvements radicaux depuis les kharijites jusqu’à nos jours.
38 C’est d’ailleurs dans les principes de la première secte extrémiste de l’islam, les
azraqites, que le dénommé « État islamique en Irak et au Levant » (EIIL),
communément connu par son acronyme arabe Daech, va aller chercher sa vision
bipolaire du monde. Selon Abou Bakr Al-Bagdadi, calife autoproclamé de Daech, il y
aurait d’un côté les musulmans et les mujahidûn (jihadistes), ceux qui se battent
pour leur religion, et de l’autre « les juifs, les croisés, leurs alliés, et avec eux, le reste
des nations dirigées par les États-Unis et la Russie ». Et tout comme la secte des
kharijite azraqites, l’ensemble de ces courants et organisations ou sectes sont
unanimes quant à l’obligation du jihad, guerre sainte, et ne laissent d’autre choix aux
« vrais musulmans » que de faire le jihad au sein de « Dâr al-Kûfr », ou sinon
d’émigrer vers « Dâr al-Islam ». À partir de ce constat, il n’est guère surprenant que
l’intellectuel soudanais Mahmoud Mohamed Taha, qui prônait l’islam ultime,
spirituel et pacifique mecquois, et qui considérait l’islam médinois comme
conjoncturel, soit accusé « de propager des vues non orthodoxes sur l’islam,
susceptibles de troubler les croyants et de prôner la sédition 40 ». Il est tout aussi
logique que les « tribunaux » du régime des Frères musulmans, dirigés par le cheikh
Hassan al-Tourabi, l’aient jugé pour apostasie et atteinte à la sécurité de l’État, qu’il
ait écopé de la peine capitale, ait été pendu le 18 janvier 1985, à l’âge de 76 ans, et que
ses livres subissent le même sort que ceux d’Averroès huit siècles auparavant :
interdiction, autodafé41.
39 Il en résulte que le bras de fer entre les deux islams, l’ultime et le conjoncturel, n’a
jamais cessé depuis celui qui a opposé mu’tazilites et hanbalites au 9 e siècle. Et si les
intellectuels éclairés, les mu’tazilites, Averroès, Mohamed Abdûh et Ali Abderraziq,
pour ne citer qu’eux, se sont toujours rangés du côté de la raison défendant l’esprit
du Texte et non sa lettre, les califes et chefs d’État arabes et islamiques ont toujours,
à quelques exceptions près, privilégié leurs intérêts politiques et, conscients de
l’influence des ‘ulémas traditionalistes sur les masses, ont pris le parti de ces

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derniers. C’est ainsi que le conservatisme et le fondamentalisme se sont enracinés,


étouffant le potentiel spirituel de l’islam42. En effet, si le calife abbasside al-
Mutawakkil avait préféré sauver son trône et s’était rangé du côté d’ibn Hanbal et
des masses excitées contre les mu’tazilites, nombreux sont les régimes politiques
arabes du 20e siècle qui ont sciemment laissé faire le salafisme et le frèrisme afin
d’endiguer le ba’thisme, le nationalisme arabe et le communisme, sous le regard
bienveillant de l’Occident dont les intérêts allaient dans le même sens, en pleine
guerre froide. Tout cela a fait le bonheur de l’Arabie saoudite ; elle a de fait profité du
boom pétrolier des années soixante-dix pour dépenser sans compter dans la
construction et l’encadrement des mosquées, inonder les marchés, à travers le
monde, de millions de brochures, de cassettes, de CD et de livres pieux à prix
modique, si ce n’est gratuitement, et elle a investi depuis les années 1990 dans des
dizaines de chaînes satellitaires et des centaines de sites Internet43. Le résultat est
bien là : les associations de bienfaisance se sont transformées avec le temps en partis
politiques qui ont fait un raz-de-marée lors des élections post-printemps arabe et les
organisations terroristes cultivées dans ces pépinières de bombes humaines
essaiment et sèment la terreur dans le monde entier.

Notes
1 D’emblée, signalons qu’il ne s’agit pas d’ignorer la distinction religieuse entre ces trois
monothéismes. De tout le corpus biblique du judaïsme, seuls les dix commandements sont
considérés comme des proclamations divines. En réalité, le judaïsme n’est pas une religion
révélée au même titre que le christianisme ou l’islam, mais une législation d’autorité divine.
Loin de proposer une vérité transcendante, Noé et Moïse offrent des règles de vie collective.
Cf. Patrick Banon, Anti-manuel des religions, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2018, p. 83-84.
2 En 2013, 120 lieux chrétiens et près d’une vingtaine de mosquées ont été attaqués en Asie du
Sud-Est par des nationalistes extrémistes bouddhistes. Depuis 1962, le nationalisme
bouddhiste s’étend en Birmanie, dénonçant l’islamisation de la nation, et près d’un million de
Rohingyas musulmans sont exclus des 135 ethnies officiellement reconnues par l’État birman.
Une loi de 1982 leur a retiré la citoyenneté birmane, faisant d’eux des apatrides, sans aucun
droit et pratiquement aucun accès au travail. Cf. Patrick Banon, op. cit., 2018, p. 80.
3 Maurice Sartre, « Les intégristes sont nés avec le monothéisme », Marianne L’Histoire,
spécial « Intégristes et fous de Dieu », hors série, décembre 2017-janvier 2018, p. 9.
4 Patrick Banon, op. cit., p. 80.
5 « De 303 à 311, l’Église chrétienne, qui avait été persécutée [par les païens] pendant trois
siècles, a essuyé une des deux pires persécutions de son histoire, qui fit des milliers de morts.
En 311, un des quatre co-empereurs [païen] met fin à la persécution dans sa loi de tolérance,
puisque les nombreux chrétiens qui avaient renié leur foi n’étaient pas revenus au paganisme.
[…] En 312, le co-empereur Constantin se convertit au christianisme à la suite d’un rêve.
Constantin croyait à la seule Vérité, se sentait le droit et le devoir de l’imposer, mais laissait en
paix (tolérait) ceux qui se trompaient (en fait parce qu’il se heurtait à une forte opposition).
Tout au long du IVe siècle, l’Église cessa d’être persécutée car la plupart des Césars sont
devenus chrétiens. […] (Le 8 novembre 392, Théodose, très chrétien, prit une décision radicale
et définitive : il interdit une fois pour toutes tout sacrifice et tout culte païen. Mais on ne
pourra parler d’Empire chrétien qu’à l’extrême fin du siècle, à l’issue de la guerre de 394, qu’on
a qualifiée de première des guerres de religion. […] Au VIe siècle, l’Empire ne sera plus peuplé
que de chrétiens ». Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-314), Paris,
Albin Michel, 2007, p. 9-10-11-24-137-166.
6 Les modérés, ceux qui ne font pas le jihad contre les mécréants ou leurs alliés parmi les
musulmans.
7 Il s’agit des versets qui remontent à la première période de l’islam, celle où le Prophète était
encore installé à la Mecque, avant l’hégire (610-622). Les versets ou sourates révélés à Médine,
soit entre 622 et 532, seront appelés médinois.
8 Mahmoud Mohamed Taha, Un islam à vocation libératrice, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 17,
[Traduit de l’arabe par Mohamed El Baroudi-Haddaoui et Caroline Pailhe].
9 Ibid., p. 16.
10 Le Sahih Muslim (« Le véridique de Muslim ») est l’un des six plus grands recueils de
hadith de l’islam sunnite. Il est considéré dans le milieu sunnite comme la deuxième collection

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de hadith la plus authentique après Sahih al-Bûkhâri.


11 Les deux véridiques d’al-Bûkhâri et Muslim.
12 625, la bataille d’Uhûd (expulsion des Banu Qaynuqâ’) ; 626, expulsion des Banu An-Nadîr ;
627, la bataille du « Fossé-Al-Khandaq », massacre des Banu Qûraydhah.
13 Le Prophète avait mené 74 razzias en l’espace de dix ans, avant de mourir en 632.
14 Mohammed Talbi, [entretien avec Gwendoline Jarczyk], Penseur libre en islam, Paris, Albin
Michel, 2002, p. 265.
15 Ali ibn Abî Tâlib, cousin et gendre du Prophète. Il devait accéder au califat après l’assassinat
du troisième calife ‘Uthman ibn ‘Affân, mais Mu’âwiyya, cousin de ce dernier, l’accusa d’avoir
commandité son assassinat, et une guerre éclata entre les deux camps. C’est la deuxième
guerre entre musulmans après celle dite de l’apostasie. Elle sera connue comme « la grande
discorde ».
16 Les kharijites se sont divisés à partir de l’année 680 en vingt sectes, dont les plus célèbres
sont les quatre suivantes : les azraqites, les sufrites, les najdat et les ibadites.
17 Du verbe qa’ada, s’asseoir, ici : ne pas sortir pour le jihad.
18 L’école hanafite (du nom de son fondateur présumé Abu Hanîfa [700 env.-767]), l’école
malikite (du nom de Malik ibn Anas [env. 715-795]), l’école shafiite (du nom d’al-Shafii
[767-820]), et l’école hanbalite (du nom d’ibn Hanbal [780-855]).
19 Mahmoud Mohamed Taha, op. cit., p. 16.
20 Les gens de la Tradition et du Consensus.
21 Fils aîné d’Ali Ibn Abî Tâlib, tué par les Umayyades, à Karbala en Iraq.
22 Cf. Hamadi Redissi, Le pacte de Nadjd, ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam ,
Paris, Seuil, 2007, p. 148-153 ; Janine Sourdel et Dominique Sourdel, « Ibn Taymyya taqi al-
dîn Ahmed », dans Dictionnaire historique de l’islam, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2004
[1996], p. 376-377 ; Nadjet Zouggar, « Ibn Taymyya et les fatwas », dans Catherine Golliau
(dir.), Islam, Paris, Le Point/Tallandier, 2006, p. 54.
23 Aïssam Aït-Yahya, Texte et contexte du Wahhabisme, Ed. NAWA, 2015, p. 56.
24 « Ceux qui ont fait du tort à eux-mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant : “Où
étiez-vous ?” » (À propos de votre religion) – « “Nous étions impuissants sur terre”, dirent-ils.
Alors les Anges diront : “ La terre d’Allah n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre
d’émigrer ?” Voilà bien ceux dont le refuge est l’Enfer. Et quelle mauvaise destination ! »,
(Coran, IV, 97).
25 Aïssam, op. cit., p. 57.
26 Hamadi Redissi, Le Pacte de Nadjd, ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Paris,
Seuil, 2007, p. 50.
27 Nabil Mouline, « Aux racines du jihadisme : surenchères traditionnalistes en terre
d’islam », Le Monde diplomatique, mars 2015.
28 Rifâ'a al-Tahtâwî, L’Or de Paris (trad. Anouar Louca), Paris, Sindbad/Actes Sud, coll. « La
bibliothèque arabe », 1988 ; Robert Solé, Ils ont fait l’Égypte moderne, « Rifa’a al-Tahtawi. Le
passeur des Lumières », Paris, Perrin, 2017, p. 61-76.
29 Ali Abderraziq (1888-1966), théologien égyptien, était docteur (cheikh) de l’université d’Al-
Azhar et juge au tribunal islamique de Mansourah. L’islam et les fondements du pouvoir est
son principal ouvrage.
30 Ali Abderraziq, L’Islam et les fondements du pouvoir, Paris, La Découverte, Le Caire,
CEDEJ, 1994.
31 Abdou Filali-Ansary, L’islam est-il hostile à la laïcité ?, Nîmes, Actes Sud, 2002 [1999].
32 Amr Elshobaki, Les Frères musulmans des origines à nos jours, Paris, Karthala, 2009, p. 8.
33 Antoine Sfeir (dir.), « Égypte », dans Dictionnaire géopolitique de l’islamisme, Paris,
Bayard, 2009, p. 503-525.
34 Elshobaki, op. cit., p. 105.
35 Ibid., p. 107.
36 Anouar al-Sadate est arrivé au pouvoir en 1970, après la mort de Nasser. Il a relaxé les
militants des Frères musulmans emprisonnés, légalisé les publications de la confrérie
auparavant interdites, ce qui a permis de créer un nouveau contexte politico-social. Elshobaki,
op. cit., p. 9.
37 Antoine Sfeir (dir.), « Gama’a islsmiya (GI) », dans Dictionnaire géopolitique de
l’islamisme, op. cit., p. 517.
38 Al-Minya est la capitale de la moyenne Égypte, à environ 245 km au sud du Caire.

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39 Mahir Farghali (écrivain et chercheur égyptien), « Choukri Mustapha : le fin poète et


l’assassin sauvage qui a engendré l’anathème et l’émigration » (article en langue arabe),
<www.hafryat.com>.
40 Mahmoud Mohamed Taha, op. cit., p. 9.
41 Ibid., p. 18.
42 Nous avons décidé de ne pas évoquer ici l’expérience du soufisme, car l’espace imparti ne
nous permet pas de développer les circonstances et les enjeux historiques de son apparition et
de son développement.
43 Nabil Mouline, « Aux racines du jihadisme : surenchères traditionnalistes en terre
d’islam », Le Monde diplomatique, mars 2015.

Pour citer cet article


Référence papier
Ali El Yousfi Alaoui, « Aux origines de l’extrémisme islamiste », Cahiers d’histoire. Revue
d’histoire critique, 145 | 2020, 39-53.

Référence électronique
Ali El Yousfi Alaoui, « Aux origines de l’extrémisme islamiste », Cahiers d’histoire. Revue
d’histoire critique [En ligne], 145 | 2020, mis en ligne le 01 août 2020, consulté le 27 août
2020. URL : http://journals.openedition.org/chrhc/14017

Auteur
Ali El Yousfi Alaoui
Université internationale de Rabat (UIR), Maroc

Droits d’auteur

Les contenus des Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique sont mis à disposition selon les
termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de
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