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L’Herne

Les Cahiers de l’Herne


paraissent sous la direction de
Laurence Tâcu
Pascal Quignard

Ce Cahier a été dirigé par


Mireille Calle-Gruber
Ce Cahier a été publié avec le soutien
du Centre National du Livre,
de l’Association Archive. Claude Simon et ses contemporains (ARCS),
et de l’Université Sorbonne nouvelle, Laboratoire UMR THALIM.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions de L’Herne, 2021


Éditions de L’Herne
55 rue Pierre-Charron - 75008 Paris
lherne@lherne.com
www.lherne.com
Sommaire

9 Mireille Calle-Gruber
Avant-Propos. Pascal Quignard au-delà de la parole
13 Pascal Quignard
Biographie

I – Musique
29 Jean-François Lyotard
Musique, mutique

35 C réation
 ous les matins du monde (1991) – Notice ; Minutage ; Itinéraire église Saint-Lambert-des-
T
Bois ; Liste des musiques du film

42 Jordi Savall
De l’oubli – Entretien
46 Philippe Bonnefis
Une colère d’orgues. Pascal Quignard et la musique 
48 Auguste Gérardin
Notes intimes – Famille Quignard (1913)

60 C réation
Le Nom sur le bout de la langue (1993) – Partitions manuscrites 
62 Michèle Reverdy
Au-delà de la parole...

65 C réation
Pour trouver les enfers (2004)
65 Ingrid von Wantoch Rekowski
Un labyrinthe de métamorphoses

70 C réation
Requiem (2010)
71 Thierry Lancino
Partition

74 C réation
Medea (2011) 
74 Marie-Laure Picot
Medea en tournée
79 Alain Mahe
Medea
83 Rosita Boisseau
Medea, le geste et la parole

Pascal Quignard
85 Jubilé au Japon
87 Programme du concert « La soirée jubilaire » à Nagasaki
88 Pascal Quignard et Ukyung Song
Entretien
96 Chantal Lapeyre
Entretiens rêvés sur les rapports que n’entretiennent (peut-être) pas la danse et la littérature

100 Création
Performance de ténèbres – La Rive dans le noir (2016)
101 Marie Vialle
Avec Pascal Quignard

109 Stefano Genetti


Performances de ténèbres. En guise d’entrée tardive du Dictionnaire
« sauvage » Pascal Quignard

113 Créations
Les Enfants du Marais (2019) et Johannisbaum (2011) : partitions
115 Suzanne Giraud
Cinq épisodes avec Pascal Quignard  

119 Création
Boutès (2020)
120 Aline Piboule
Pascal, un voyageur entre deux mondes

123 Création
Effacer le passé (1993)
123 Pascal Quignard et Ennio Morricone
Sur le film de Giuseppe Tornatore, Una pura formalità

127 I mprovisation
Le Grave, partitions de Pascal Quignard

129 Création
La Sonade Kepler

131 Pascal Quignard


Le Petit Cupidon – Fac-similé inédit
II – Passages
145 Valerio Adami et Pascal Quignard
Inter Ærias Fagos – Calligraphie
150 Johan Faerber
L’homme aux images
155 Mireille Calle-Gruber
Un moi insatiable du non-moi. Le don des images – avec des dessins de Pascal Quignard
162 Pascal Quignard et Benoît Jacquot
Entretien sur la mise en scène de Villa Amalia
168 Olivier Henry
L’amplitude du geste
173 Pierre Skira
De l’amitié
175 Odette Ducarre
Portrait
176 Marie Morel
Deux dessins

III – Littérature

181 Plaque tombale de Nithard à Saint Riquier

Prix Goncourt
182 Pascal Quignard
Documents
183 Edmonde Charles-Roux
Pascal Quignard le lucide
Emmanuel Hocquard
184 Lettre (2002)
185 Paysages d’un nouveau mode
186 Patrick Mauriès
Lettre sur la collection « Le cabinet des lettrés » (1990)
187 Pascal Quignard
Le cabinet des lettrés
188 Alain Veinstein
Quand un véritable écrivain apparaît...
194 Jérôme Garcin
Les chutes de cheval
197 Dominique Rabaté et Pascal Quignard
Un échange de lettres (2009-2020)
208 Bertrand Leclair
Précipité de temps circulaire – à propos de La Réponse à Lord Chandos
212 Eberhard Gruber
L’être du balbutiement ?
220 Françoise Wilder
Le désœuvrant
224 Bruno Blanckeman
« La scène antérieure est en nous... »
228 Marie-José Latour
Un morceau de langue qui reste cru
233 Midori Ogawa
La res litteraria et l’écriture japonaise
237 Sylvain Santi
Vivre
241 Anaïs Frantz
L’opéra maudit de Pascal Quignard
245 Stéphanie Boulard
Le rêve ailé
249 Elisabeth Lemirre et Jacques Cotin
De la visitation des ombres

IV - Contrechant
Pascal Quignard
255 Adelphine Couturier – roman inédit
273 Sur le contrechant
275 Harmoniè Palintropos
276 Tropos palintropos
278 Regressus ad uterum et regressio ad fascinum
282 Photos de Chooz, août 1952

285 Contributeurs
Avant-propos
Pascal Quignard au-delà de la parole…
Mireille Calle-Gruber

« Au-delà de la parole » : c’est le motif qui réunit les études et documents ci-après, invitant
à explorer dans le vif de l’œuvre les formes artistiques qu’instruit la méditation au plus intime ; à
explorer le potentiel du corps lettré, ce qui alarme l’intelligence, ne se repose jamais sur les acquis, va
à l’obscur, fait lire aux larmes, se jette aux abîmes des langues « par-delà le souffle, par-delà la voix,
par-delà le sens du mot » (Écrits de l’éphémère).

Précisément, il s’agissait de saisir la chance offerte par le Cahier de L’Herne dont le format
accueille avec générosité la diversité des genres dans la rigueur du construit éditorial : chance de
tracer le dessin d’une trajectoire-Quignard dans le ciel des littératures et des arts. De faire apparaître
la courbure singulière d’une vie d’écriture, grâce au montage conjuguant les textes de ses lecteurs, les
créations en collaboration, les témoignages des artistes, et les propres textes et archives de l’écrivain.
La présence de partitions musicales, de dessins oniriques, de photographies, de manuscrits, de brouil-
lons, ajoute à ces rencontres-dans-le-livre le vertige d’un écrire dans tous ses états : où tout est trait
déposé et tout dépôt alerte autrement la lecture.

Pascal Quignard et Mireille Calle-Gruber près Mireille Calle-Gruber et Pascal Quignard près
du piano de Pascal, peinture de Pierre Skira. du violoncelle de Pascal, peinture de Jean Rustin.

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sur le bout de la langue
Cette composition inédite, travaillée d’harmoniques, fait jouer les distances autant que les croi-
sées, la présence mais aussi l’absence, l’absentement, la syncope, faisant éprouver que c’est au défaut
des langues que s’élaborent les livres de Pascal Quignard : « Ce que je cherche en écrivant est la défail-
lance […] cette possibilité de m’absenter de toute saisie réflexive de moi-même par moi-même dans
l’instant où j’écris » (Le Nom sur le bout de la langue).

Page à page, l’au-delà de la parole est la mise en danger d’une écriture par quoi la langue devient
rive du rêve, passeuse de songes et d’images immémorielles. Cet attrait de l’abîme n’est pas nihilisme,
c’est le désir fasciné de l’impossible origine, désir de « s’absenter jusqu’au temps où j’étais absent »,
« s’absenter où je devins » (Le Nom sur le bout de la langue) ; c’est le désir de plonger dans la nuit
fœtale fusionnelle d’un océan d’amour où la vie est lâcher prise.

Requise à l’expérience ontologique, l’écriture appelle ainsi un langage de l’apocalypse – de révé-


lation –, tant singulier qu’universel, tant solitaire qu’empathique, un langage « comme un alphabet
de choses aimées », dit Claude Simon dont Pascal Quignard partage le sens rare, quasi physique, du
phrasé, ramenant de la nuit, du vif ou de l’aboli, « Ora Zero1 », la beauté grave de toutes choses.

Pascal Quignard est un humaniste de la modernité : puisant aux sources gréco-latines et aux
sagesses orientales, il sonde l’âme humaine, exige que les mots prennent par la racine des textes qui
innervent le présent de nos existences et les émerveillements de la pensée en devenir.

leçon de musique et de littérature, leçon de vie


De façon emblématique, l’album de famille puis la généalogie des Quignard ouvrent le regard
sur le récit des commencements sans commencement, avec des photographies dont les légendes sont
moins fragments d’autobiographie que des éclats d’intime, les épiphanies du révolu qui donne signes
de vie. C’est-à-dire donne, à défaut d’origine, signes des contingences de l’origine – dont le moindre
n’est pas le « carnet noir maternel » où sont consignées les minutes de la naissance de Pascal Quignard
par sa mère parturiente.

Au-delà de la parole s’étendent à l’infini Musique (Partie I) et Littérature (Partie III) puisant


au Passage des Images (Partie II), trois domaines où les spéculations de l’être lettré s’exposent. S’im-
posent.

La musique, qui chante lamente pleure, « parle de ce dont la parole ne peut parler ». Elle est
capable d’extase, de revenance, capable de « réveiller les morts » telle la viole de gambe de Monsieur
de Sainte Colombe, capable de convoquer le pas encore et le toujours déjà, de s’adresser à « l’ombre
des enfants : quand on était sans souffle. Quand on était sans lumière » (Tous les matins du monde).
La musique est organique, transmise par une généalogie d’ancêtres organistes, vécue dans le drame
de la mue, de grâce et disgrâce.

La littérature est chance du hors bords, du hors champ, du désarçonnement, du caché dans le
tracé visible, de « la rive dans le noir » où seul le trépas porte. Elle se coule dans la nuit des temps où
lèvent des idiolectes sans partage, comme une brume sur les lèvres, et des images nyctalopes à écrire
sous hypnose. La littérature est affaire de vie et de mort. Elle forme tout l’arc du vivant.

Bios signifie en grec, selon l’intonation, vivre, être vivant, faire revivre (bíos) ; l’arc qui fait voler
la flèche et fait donner la voix de la lyre (biós).
Tout est scène pour le « moi insatiable du non-moi » (Baudelaire), du Récit-Récital à la Perfor-

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mance de ténèbres avec oiseaux nocturnes et diurnes, aux peintures hallucinées dont les couleurs au
centre du Cahier plongent l’œil ébloui dans l’obscur le plus violemment sensoriel.

Qu’elle soit du livre ou du théâtre, la scène, l’espace d’un vertige, est lieu sauvage où confrontent
animal et humain ; est grotte paléolithique où s’écrit l’aube de l’humanité ; est le ventre maternel où
atteindre au désir de rejoindre la matrice de toute vie.

Infans ou le contrechant
L’acmé surgit avec le bouleversement décrit par Pascal Quignard alors qu’il visionne le film écho-
graphique de François Farges où l’on voit « un jumeau mourir dans la matrice », assistant à l’anéantisse-
ment de l’autre-soi, à la mort de la naissance avant la naissance, à l’insu de la naissance.

Infans n’est plus seulement le silence qui donne à l’alphabet autorité grammaticale ; infans, c’est le
mystère des formes génétiques, l’énigme sacrée de leur émergence et de leur défaite. Énigme de la vie
qui prend formes de sa force de dessaisie.
Vivre-Écrire, c’est prise et lâcher prise. Geste perdu de l’abandon (Sur le geste de l’abandon).
Dans les livres que nous écrivons, il y a le livre qui n’a pas trouvé sa forme.

En toute logique, celle d’Héraclite qu’épouse la méditation de Quignard, selon quoi la course
alors qu’elle va son élan amorce déjà le mouvement de son retour, cette logique ordonne le Cahier
Quignard. L’écrivain compose, au terme de la trajectoire, l’harmonie contre-tendue d’un Contrechant
(Partie IV) (harmonie palintropos) : une suite de pièces singulières, le roman Adelphine Couturier qui
prend le contre-pied de Madame Bovary ; les partitions rétrogrades de François Couperin ; les images
subliminales d’un Regressus ad uterum ; pour finir, l’évocation du temps d’enfance dans le pauvre village
suranné de Chooz.

Il y a un art de la scordatura qui modifie l’accord des cordes pour mieux accorder.

pas plus soi-même petit que vieux


« On n’est pas plus soi-même petit que vieux. » Ainsi m’écrit Pascal Quignard à la lecture de l’as-
semblage des textes qui dessine ci-après un mouvement parabolique.

Il aura fallu une vie de genèses et de formes traversées pour que, aux extrémités de l’âge, quelque
chose comme un écho de l’être en vérité arrive.

Dans l’arc des gestations de la création polymorphe, il y a toute la corde du vécu.

Le vécu de celui qui se sait enfanté par les ruines du Havre, « enfant post 45 » comme Carlotta
Ikeda, la danseuse de buto – danse des morts d’Hiroshima et de Nagasaki –, avec qui il crée Medea, tous
deux « enfants qui ne pouvaient rien oublier de ce qui les avait ruinés, cherchant à vivre au milieu d’elles
et en compagnie d’elles » (L’Origine de la danse). Pascal Quignard n’a jamais oublié qu’il vient de là, de
la détresse originaire, et que c’est dans le désir de renaître que l’écriture trouve formes et tremblements.

Mutique fragile incertain et certain affermi révélateur éblouissant à la lettre, ainsi se présente le
cheminement de l’écrivain, de l’album du nouveau né aux cartes postales du vieux village d’enfance.
Se retournant, l’écrivain, donc. Retournant au petit qui n’a pas cessé de l’habiter, son jumeau des
commencements toujours déjà commencés, toujours déjà perdus, endeuillés.

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« On n’est pas plus soi-même petit que vieux. » Il y a un art de désaccorder qui fait passer de
mélodique à harmonique.

Retournant, adressé à ce qu’il n’est pas.

Adressé à la maladresse de l’enfant, petit épi récalcitrant, « gourmand et têtu » dans son manteau
de lapin, hasardant les premiers pas sur les sentes du village aux avoines folles.

Dès lors, tout fait portrait d’une vie d’écrivain : depuis l’autre bord de l’âge et dans la plénitude
de l’œuvre, c’est Pascal Quignard accueillant des formes du vivant la non-coïncidence sublime.

Note
1. Claude Simon dans Le Jardin des Plantes (Minuit, 1997), cite le titre d’un tableau de Gastone Novelli, rescapé des camps
d’extermination.

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